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LA DEPENDANCE. AFFECTIVE
tismes de l’enfance pourraient étre associés
aux circuits de Vocytocine (OT) impliqués
dans l’attachement et la réponse au stress (10).
De nombreuses études suggérent que les expé-
riences de traumatismes précoces, physiques ou
émotionnels (comme les abus, les négligences),
sont associées 4 une altération de la réponse
au stress, avec des taux faibles d’OT dans le
liquide céphalo-rachidien, une résistance aux
glucocorticoides, une augmentation de l’activité
de la «corticotropin-releasing factom (CRF),
une activation immunitaire et une réduction
du volume hippocampique. La maltraitance
dans l’enfance semble aussi prédire un statut
inflammatoire a Age adulte, caractérisé par
une augmentation significative de la C-reactive
protéine (CRP), 20 ans plus tard (OR = 1,8)),
du fibrinogéne et des leucocytes, et un risque
de développer des pathologies inflammatoires.
LES ATTENTES CULTURELLES
Laconstruction culturelle semble offrir 4 l’in-
dividu un modéle de comportement amoureux
qui est conditionné par des facteurs sociaux et
psychologiques (1). Le mythe de l’amour-pas-
sion semble étre une invention de |’Occident.
En Chine, le verbe «aimer est employé exclu-
sivement pour désigner les relations mére-
enfant. Le mari «n’aime pas sa femme», il «a
de affection» pour elle. Luxia Exteberria (1)
estime que cette soif d’amour finit par consti-
tuer le fondamentalisme de la modernité et le
théatre de Paffrontement des sexes oti lidéal
égalitaire provoque une lutte constante.
Les cultures sociocentriques (cultures qui
valorisent la parenté interpersonnelle sur la
réussite individuelle) sont plus tolérantes a la
dépendance chez l’adulte que les cultures indi-
vidualistes. Il n’est pas surprenant que I’Inde
et le Japon présentent des niveaux plus élevés
de dépendances interpersonnelles (5). D’autre
part, l’influence de la société sur la différence
des réles entre les sexes contribue a fagonner
Vexpérience et Pexpression de la dépendance.
Dans les sociétés occidentales, le comportement
dépendant est moins accepté chez le garcgon (et
homme) que chez la fille (et la femme). La
majorité des études confirme la fréquence plus
importante de la personnalité dépendante chez
les femmes.
La notion de dépendance est péjorative dans
notre société qui a érigé Vindépendance en
culte. La culture patriarcale aurait placé une
valeur exagérée dans la recherche d’autonomie
et d’indépendance (7).
Rev Med Liége 2013; 68 : 5-6 : 340-347
DE LA PASSION A L°’ADDICTION ?
Passion veut littéralement dire «souffrance».
Les Grecs utilisaient deux mots différents,
eros et agape, pour faire la distinction entre
deux types d’expériences différentes appelées
«amour. Eros désigne l’amour passionnel, un
désir bralant et désespéré de la personne aimée.
La profondeur de |’amour s’y mesure a |’inten-
sité de Pobsession pour l’objet de Pamour et
agape la relation stable. Agape est une associa-
tion de deux étres engagés dans un engagement
profond et qui ont en commun beaucoup de
valeurs fondamentales. Ils s’accommodent de
leurs particularités respectives (11).
Lidée de amour en tant que drogue addic-
tive a été décrite dans Vart et la littérature a tra-
vers les Ages et par les scientifiques modernes.
Sur le plan neurobiologique, les similitudes
entre les circuits neuronaux liés a l’addiction
aux drogues et l’attachement social ont mené
A une convergence des caractéristiques de
Damour et des addictions. Les figures d’atta-
chement et l’abus de drogues activent et altérent
des
(12) et le circuit de récompense. II existe, en
outre, une confusion et un chevauchement entre
différents phénoménes explorés comme le sen-
timent amoureux, la passion amoureuse, les dif-
férentes formes d’attachement, la dépendance
affective, renommée parfois «love addiction»
(13) et les diverses assuétudes.
témes communs de neurotransmetteurs
Les parentés cliniques entre les diverses
addictions, et, notamment, les «toxicomanies
sans drogues», conduisent 4 lidée d’une défi-
nition de la dépendance sur trois critéres (14) :
- la répétition compulsive d’une activité;
- la persistance malgré ses conséquences
néfastes;
- P obsession.
Selon B. Brusset (14), le risque est d’invo-
quer, par le terme d’addiction, un principe
explicatif trés général, passe-partout, suscitant
des images sociales du pathologique ayant
de fortes implications morales. La similitude
sémiologique par des aspects descriptifs n’est
pas suffisante.
Les addictions seraient une nouvelle fagon
de penser (panser selon Ph. Jeanmet (15)) la
souffrance psychique (16). Plus que addiction
comme entité isolable, il s’agirait du caractére
addictif de certaines conduites. Semblables,
mais non identiques (14).
De plus, l’addiction est un comportement
atypique qui conduit a de sévéres réductions de
la santé et du bien-étre. La vaste majorité des
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G. SCANTAMBURLO FT COLL.
Facteurs génétiques
Modifications épigénétiques
Trouble des circuits préfronto-
limbiques
Environnement socio-
émotionnei néfaste
(Trauma, abus, négligence)
Facteur sociétaux
Facteurs culturels
Dépendance Affective
Attachement en insécurité
Dépendance a autre
Faible estime de soi
Risque accru de
maltraitance psychologique
et physique
\N 1 4
Figure 1. Le terreau de la dépendance
affective : interactions complexes entre les
expériences vécues, la génétique, la société
et la culture, précipitant un attachement en
insécurité et une faible estime de soi, terreau
fertile de relations malsaines et du risque de
violence
différents comportements d’attachement social,
incluant l’attachement romantique, le lien
parent-enfant, l’attirance sexuelle et l’amitié,
sont des comportements adaptatifs qui ont été
sélectionnés au cours de |’évolution pour pro-
mouvoir la reproduction et la santé en général.
Certains auteurs proposent de se pencher
sur les différences, plut6t que sur les similari-
tés entre l’addiction aux drogues et l’attache-
ment social pour explorer comment différents
aspects du stress psycho-social et de Patta-
chement influencent le comportement addictif
(12). Vattachement et le lien social permet-
traient, en outre, de lutter contre divers aspects
de l’addiction.
CoMORBIDITES
En 1996, Loranger (17) a comparé 342
patients souffrant d’un trouble de la personna-
lité dépendante 4 3.338 patients présentant un
autre trouble de la personnalité. Les patients
dépendants présentaient des taux plus élevés
de dépression et de troubles bipolaires (31% et
12,3%) que les autres patients (19,8% et 7,4%).
D’autres études ont relevé des taux plus impor-
tants de troubles alimentaires. Certains auteurs
soutiennent que le trouble de la personnalité
dépendante serait un facteur de risque pour
la dépression, chez des sujets plus sensibles
aux pertes. Uhypochondrie, la somatisation et
la conversion seraient plus fréquentes (3). Le
trouble panique, la phobie sociale, le trouble
obsessionnel-compulsif et les troubles psycho-
tiques peuvent aussi entrainer une dépendance
secondaire. Deux études longitudinales ont
montré un risque accru de cancers, de tumeurs
bénignes, d’hypertension, de troubles digestifs
et musculo-squelettiques chez des hommes pré-
344
sentant des traits de dépendance. La sensibilité
aux pertes et aux stress interpersonnels affaibli-
rait le systéme immunitaire (5).
MALTRAITANCES PHYSIQUES ET
PSYCHOLOGIQUES
La dépendance affective constituerait un ter-
reau sur lequel prospérent des relations mal-
saines ou débouchant sur la maltraitance (1)
(fig. 1), et particulitrement quand le critére
5 du DSM-IV est présent. Rusbult et Martz
(18) ont développé un modéle de dépendance
d’engagement dans les relations intimes. Ils
postulent que, quand un partenaire présente
un haut degré de dépendance économique
ou émotionnelle, il lui sera particuliérement
improbable de terminer la relation. La dépen-
dance émotionnelle est associée 4 une peur de
l’abandon et du rejet, des taux élevés de jalou-
sie et de possessivité, et des difficultés 4 gérer
la colére ou d’autres émotions négatives. Le
risque d’abus (et de sa tolérance) serait asso-
cié a ce haut niveau de dépendance. Loas et al
(19) ont étudié une population de sujets ayant
subi un abus physique. L’échantillon était divisé
en 3 groupes : sans diagnostic de trouble de la
personnalité, avec un trouble de la personnalité
dépendante, avec un trouble de la personnalité
non dépendante. Tls ont montré que la person-
nalité dépendante est associée a des taux plus
élevés de morbidités psychiatriques. De plus,
les auteurs d’abus sur les personnalités dépen-
dantes sont plus souvent le conjoint que dans
la population non dépendante. Leur population
de personnes dépendantes comprenait les deux
sexes et suggére que la relation entre la vic-
time de dépendance et le risque d’abus n’est
pas uniquement réservée aux femmes. La rela-
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La DEPENDANCF. AFFECTIVE
Restauration de l’estime de soi
\ Apprendre a se connaitre et a
s'aimer
2. Respecter ses besoins et ses limites
3. Construire des frontires avec autrui
4. Apprécier son corps
5. Se garder loin du piége de la réussite
et du perfectionnisme Dépendance Affective
Faible estime de soi
Crainte et refus de la solitude
Passé sentimental mouvementé
6. Conserver son libre arbitre
Médication réservée aux
complications
Dépression, troubles anxieux
Développer Ia spiritualité
Meditation, pleine conscience
Conseils aux praticiens:
Renforcer les initiatives plutét que
les réussites
Aider a banaliser les échecs
Demander au patient son point de
vue s'il demande conseil
Pousser a multiplier les activités
Lauto-thérapie par la
Groupe de Soutien
Figure 2. Implications pratiques pour le
praticien : proposer au patient un travail de
restauration de I'estime de soi, favoriser la
spiritualité, la lecture sur le sujet et conseiller
un groupe de soutien.
bibliographie
tion entre la personnalité dépendante et la vio-
lence domestique est complexe. Bornstein (20)
propose un modéle contrasté de dépendance-
possessivité, oll un taux élevé de dépendance
émotionnelle chez un partenaire masculin aug-
menterait la vraisemblance que cette personne
abuse physiquement de l’autre membre de la
relation, en utilisant des stratégies indirectes
destinées 4 mettre l’accent sur la soumission
et la vulnérabilité de la personne dépendante,
aussi bien que des stratégies directes destinées
a renforcer le lien et minimiser la possibilité
d’un abandon a travers des moyens assurés et
agressifs (intimidations). I] suggére ainsi que
la dépendance économique des femmes et la
dépendance émotionnelle chez l’-homme contri-
buent, de maniére indépendante, a la violence
domestique. Un taux élevé de dépendance émo-
tionnelle chez un partenaire abuseur pourrait
réduire la vraisemblance que la personne vic-
time termine la relation.
La maltraitance psychologique se caractérise
par un dénigrement permanent, des menaces
voilées, des attitudes visant 4 restreindre la
liberté, le tout dissimulé derriére des attitudes
qui visent 4 désorienter [’autre sur le plan émo-
tionnel. La violence psychologique poursuit
le méme but que l’abus physique : anéantir et
dominer sa victime (1).
Le maltraitant ne peut s’attaquer qu’a
quelqu’un qui dépend de lui sur le plan émo-
tionnel et psychologique. La violence dans
le couple englobe toute situation de violence
verbale (insultes, dénigrements), psycholo-
gique (culpabilisation permanente de l’autre),
Rev Med Liége 2013; 68 : 5-6 : 340-347
financiére, sexuelle ainsi que les menaces, tout
ce qui implique le contréle, la domination ou
Vhumiliation (1).
IMPLICATIONS PRATIQUES POUR LE
CLINICIEN
e traitement de la dépendance prend en
considération le contexte, Page, la situation
sociale et culturelle et Pinvalidité (fig. 2).
Les trois caractéristiques fondamentales de
la personnalité dépendante sont :
- une faible estime de soi;
- une crainte et un refus de la solitude;
- un passé sentimental mouvementé.
-e clinicien soupgonnera la dépendance
pathologique chez un patient qui manifeste peu
d’estime de lui-méme et/ou un besoin d’étre
rassuré (5). Il est possible d’appréhender cette
dépendance 4 travers histoire des relations
interpersonnelles, la réponse aux ruptures, la
facon dont les désaccords sont gérés et les déci-
sions prises. La difficulté 4 gérer la solitude sur
de longues périodes oriente également le dia-
gnostic.
LE TRAITEMENT DE FOND : LA PSYCHOTHERAPIE
Les thérapies dynamiques bréves sont pré-
conisées si l'on redoute la pérennisation de la
relation de dépendance marquée avec le théra-
peute. approche cognitivo-comportementale
est axée sur affirmation de soi. Diverses tech-
niques y sont utilisées pour réduire les sché-
mas cognitifs d’impuissance, de vulnérabilite,
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