Gilles Labarthe
Le Togo,
de l'esclavage
au libéralisme
mafieux |
Nouvelle édition mise à jour et augmentée
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La collection des « Dossiers noirs », en coédition avec Survie,
est issue d’une collaboration avec Agir ici.
Survie est une association (loi 1901) créée en 1984 qui mène des
campagnes d’information des citoyens et d’interpellation des élus
pour une réforme drastique de la politique de la France en Afrique
et des relations Nord-Sud. Elle fonde son action sur la légitimité
qui incombe à chacun d’interpeller ses élus et d’exiger un contrôle
réel des choix politiques faits en son nom. L'engagement de Survie
repose sur un constat : les problèmes de développement et la pau-
vreté dans les pays du Sud ont avant tout des causes politiques.
C’est donc dans le champ politique qu'il convient d'agir.
Survie réalise un travail d'enquête et d’analyse critique, dénonce
les agissements de la Françafrique et promeut auprès des déci-
deurs une autre relation France-Afrique. Elle publie une revue
mensuelle, Billets d'Afrique et d'ailleurs, accessible sur abonne-
ment et en partie en ligne : <http://billetsdafrique.survie.org>.
Son travail s'appuie sur des partenariats, en France et en Afrique,
qui permettent de mener des actions conjointes : campagnes de
sensibilisation et de mobilisation (sur le pillage des ressources
naturelles, le soutien aux dictateurs, les élections truquées, le
génocide des Tutsi du Rwanda, etc.), manifestations en marge
des sommets officiels de chefs d'État (notamment à Nice en
2010), plaidoyer, etc. Survie refuse tout don de parti politique,
de mouvement réligieux ou de syndicat. Les cotisations des adhé-
rents assurent l'indépendance financière et par conséquent la
liberté de ton et d’analyse de l’association.
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Dans la même collection
25 — Xavier MONTANYÀ, L'Or noir du Nigeria. Pillages, ravages
écologiques et résistances, Agone, 2012
24 — RAPHAËL GRANVAUD, Areva en Afrique. Une face cachée
du nucléaire français, Agone, 2012
23 — RAPHAËL GRANVAUD,
Que fait l'armée française en Afrique ?
Agone, 2009
22 — GILLES LABARTHE, L'Or africain. Pillages, trafics
et commerce international, Agone, 2007
21 — XAVIER RENOU, La Privatisation de la violence. Mercenaires
et sociétés militaires privées au service du marché, Agone, 2006
19 — PIERRE CAMINADE, Comores-Mayotte : une histoire
néocoloniale, Agone, 2004 (nouvelle édition en 2010)
18 — GLoBaL Wirness, Les Affaires sous la guerre. Armes, pétrole
et argent sale en Angola, Agone, 2003
17 — FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE & ARNAUD LABROUSSE,
Les Pillards de la forêt. Exploitations criminelles en Afrique,
Agone, 2002
16 — FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE, L'Envers de la dette.
Criminalité politique et économique au Congo-Brazza
et en Angola, Agone, 2002
© Agone, 2013
BP 70072, F-13192 Marseille cedex 20
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ISBN : 978-2-7489-0184-9
Gilles Labarthe
Le Togo
de l'esclavage
au libéralisme mafieux
Édition revue et actualisée
PACONHIN SES
Les chapitres VI et VII de cet ouvrage ont été préparés et rédigés
en collaboration avec Franck Essénam Ekon.
On trouvera en page 231 les notes de référence, en page 248
la liste des principaux sigles utilisés et en page 250 les
principales références bibliographiques.
“
Édition préparée par Alain Guénoche, Julie Holvoet, Marie Laigle,
Raphaël Monnard, Philippe Olivera et Cécile Troussel.
Avant-propos
C E LIVRE MÈNE LE LECTEUR à la découverte d’un pays
méconnu : le Togo, l’une des plus longues dicta-
tures militaires de l’histoire contemporaine africaine.
Un État minuscule, dont la présence sur la scène afri-
caine ne semble guère compter. Et pourtant, depuis
plus de cinq siècles, le Togo représente une terre d’en-
jeux géostratégiques. Son histoire récente a été, et reste
mouvementée. Révoltes et terribles vagues de répres-
sion meurtrière de la période 1990-1993, massacres
de civils par l’armée... Des centaines de milliers de
Togolais ont été contraints à l’exil, fuyant le régime
autoritaire du général Gnassingbé Eyadéma. Comment
expliquer le climat de « glaciation politique » qui frappe
le Togo depuis 1967 ? Pourquoi cette jeune République
togolaise, qui a joué les précurseurs dans bien des
domaines, qui semblait promise à un bel avenir grâce
à ses matières premières (coton, cacao, café, phos-
phates, réserves minières stratégiques.….), et était même
surnommée la « Suisse de l'Afrique », n’a-t-elle jamais
permis à l’ensemble de ses concitoyens de sortir de la
pauvreté ? De vivre avec plus de deux dollars par jour ?
Coédité pour la première fois par les associations
Survie, Agir ici et les éditions Agone en mars 2005, Le
Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux apportait
8 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
certains éléments de réponse. Ce « Dossier noir » —
réimprimé plusieurs fois — décrivait un État placé sous
tutelle de réseaux français et de puissances étrangères,
qui ont fait crouler le Togo sous le poids de la dette, à
coups de surfacturations et de corruption massive. Les
institutions financières internationales ont ensuite
contribué à sa ruine, imposant dès le début des années
1980 des programmes d'ajustements structurels et de
privatisation sauvage aggravant la crise. Le Togo a dès
lors été contraint de brader ses entreprises d’État, rache-
tées au franc symbolique par des firmes occidentales.
Se calant sur le modèle de l’île Maurice, les États-Unis
ont ensuite utilisé le Togo comme « territoire pilote »
pour une expérimentation néolibérale unique en
Afrique subsaharienne : ils ont provoqué sa transfor-
mation en zone franche, inaugurant l'exploitation
outrancière de la main-d'œuvre locale et une dérégu-
lation sociale et financière sans précédent.
Oscillant entre principes d’exterritorialité et paradis
fiscal, le Togo est devenu un espace offshore, véritable
tête de pont continentale pour trafics d'armes, de
drogue ou de pierres précieuses. Une zone de non-droit
international, où tous les coups sont permis. Milices
privées américaines, agents israéliens, coopérants mili-
taires français, entrepreneurs allemands, hommes d’af-
faires sans scrupules, politiciens corrompus et avocats
véreux évoluent dans cet univers confiné, modèle de
répression armée. Leur mission : arracher leur part de
butin, participer au pillage des ressources naturelles
pour leur propre compte ou pour celui de multinatio-
Avant-propos 9
nales prédatrices, contribuer à la dislocation des nations
africaines, au risque de les précipiter dans le chaos, etc.
Le coup d’État militaire et les pressions diplomatiques
qui ont immédiatement suivi la mort de Gnassingbé
Eyadéma, le 5 février 2005, après trente-huit ans d’un
règne sans partage, l'ont encore confirmé : les chancel-
leries occidentales ne cessent d’interférer, au mépris des
principes de souveraineté nationale, pour imposer leur
candidat à la tête du pays, et garantir leurs intérêts dans
la région. Eyadéma a laissé un triste héritage à ses conci-
toyens : un pouvoir clanique, une armée tribalisée et
surdimensionnée, des ressources minières pillées, une
économie sinistrée, une opposition manipulée et divi-
sée. Porteuse d’espoir, la fin de son régime aurait pu
signifier un nouveau départ pour le Togo et son impor-
tante diaspora, longtemps contrainte à l'exil : l’avène-
ment d’une démocratie légitimée par le peuple, le
démantèlement des réseaux prédateurs, un partage
équitable des richesses. Or, sur le modèle des succes-
sions dynastiques, c’est un des propres fils du dictateur,
Faure Gnassingbé, qui a été placé au pouvoir par l’ar-
mée togolaise, puis « élu » en avril 2005 à l'issue d’un
scrutin présidentiel truqué, marqué par une répression
sanglante des manifestants.
Qu'en est-il aujourd’hui ? « Réélu » en mars 2010
lors d’une présidentielle contestée, Faure Gnassingbé
tente d’entretenir à l'étranger son profil de « gestion-
naire » et de « réformateur ». Ses conseillers — parmi
lesquels on retrouvera le tripatouilleur de constitutions,
Charles Debbasch — voudraient présenter une nouvelle
10 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
image du pays, débarrassé des scories du passé. Le
Rassemblement du peuple togolais (RPT), ancien parti
unique du général Eyadéma, a connu un toilettage,
puis a été officiellement « liquidé » et rebaptisé en
Union pour la République (UNIR) en avril 2012.
Mais derrière ces opérations en trompe-l'œil, la neu-
tralisation de certains ténors de l'opposition et la mise
à l'écart progressive de certains « barons » du RPT
devenus des concurrents, les mêmes pratiques de divi-
sion, d’opacité et de concentration des pouvoirs suivent
leurs cours. À tel point que d’anciens ministres démis-
sionnaires n'hésitent pas à parler de leur pays comme
d’un « État voyou ». « Le problème du Togo, ce n’est
pas que la mafia soit au pouvoir : la mafia EST le pou-
voir », précise le chercheur Comi Toulabor.
Autant de constats qui viennent conforter l'analyse
faite dans la première édition de ce « Dossier noir »,
ici complétée de nouveaux chapitres et actualisée.
_ Source : division géographique du ministère des Affaires étrangères, 2000
Le Togo en quelques chiffres
Superficie : 56785 km?
Climat : tropical (deux saisons pluvieuses)
Indice de développement humain (DH) : 162° sur 187
Revenu moyen annuel par habitant : 798 $ (RNB)
Monnaie : franc CFA (1 euro = FCFA 655)
Langue officielle : français
Religions (en 2003) : animisme (45 %), christianisme (25 %),
islam (15 %)
Capitale : Lomé (850 000 habitants)
Principales villes : Sokodé (115 000), Kara (110000),
Kpalimé (102 000)
Population
Population totale : 6,2 millions d'habitants
(4,8 en 2004, 2,3 millions en 1970)
Population urbaine : 44 % (34 % en 2003, 16,3 % en 1970)
Densité : 103 hab/km?
Taux d’accroissement démographique : 2,2 %/an
Principales ethnies : Éwé (Sud), Kabyé (Nord), Kotokoli, Akposso
Principaux dialectes : éwé, mina, fon
Taux de fécondité : 3,9 enfants (6,6 enfants en 1970)
Espérance de vie à la naissance : 57 ans
Mortalité (2010)
Taux de mortalité à la naissance : 66 %o
Taux de mortalité infantile : 110 %o
Alphabétisation (2002)
Taux d’alphabétisation des 15-24 ans : 77,4 % (63,5 % en 1990)
Taux d’alphabétisation des adultes : 56,9 %
Taux brut de scolarisation : 67 % en 2003
Accès à l’eau potable : 60 %
Source : Rapport sur le développement humain 2011 (PNUD), Banque mondiale
Introduction
Une « Afrique en miniature »
Le Togo constitue l’un des plus petits États du continent
africain. Il épouse sur la carte la forme d’une étroite
bande de terre incrustée en Afrique de l'Ouest, une
sorte d’enclave subsaharienne d’à peine 56785 km’,
coincée entre le Bénin francophone et le Ghana anglo-
phone. Ce mince couloir part du golfe de Guinée pour
remonter jusquà la frontière le séparant du Burkina
Faso, s’étirant sur six cents kilomètres vers le nord. Par
endroits, sa largeur se limite à cinquante kilomètres
seulement. Certains connaisseurs aiment présenter le
Togo comme un véritable « concentré d’Afrique »,
regroupant des reliefs et végétations fort variés dans
un climat doux et serein, tropical et presque sahélien
au nord, subéquatorial au sud. Cette situation favo-
rable a permis le développement d’une agriculture
diversifiée, le long des basses chaînes montagneuses
traversant le pays, sur les plateaux comme vers la région
côtière. Aux cultures en terrasses du Nord et aux
champs de mil, sorgho, riz, maïs, manioc, igname, ara-
chide ou coton s'ajoutent des plantations de cacaoyers,
caféiers, cocotiers, tecks et palmiers. Le sous-sol n'est
pas en reste. Outre d'importantes ressources minières
14 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
déjà exploitées (phosphates d’excellente qualité, cal-
caire, marbres), le Togo compte un certain nombre de
réserves stratégiques (pétrole en offshore, uranium, cui-
vre, tungstène.….) et des minerais prometteurs (or, dia-
mant, pierres précieuses, etc.).
Terre accueillante et hospitalière, le Togo a depuis
longtemps attiré puis intégré par vagues successives les
populations avoisinantes. Les vastes mouvements de
migration africains, la période de colonisation puis
l'implantation d'immigrés provenant d'Amérique du
Sud, du Maghreb, du Proche-Orient ou d’Asie ont
opéré un important brassage. La population de la capi-
tale est volontiers polyglotte, mêlant l’éwé — dialecte
également en vigueur dans la partie sud du Bénin et
du Ghana — au français et à l'anglais. On la dit respec-
tée pour son niveau général de formation, son sens des
affaires, son ouverture et sa vivacité d'esprit. Elle est
aussi appréciée pour son attachement à la diversité cul-
turelle. Plus d’une quarantaine de « groupes eth-
niques »! cohabitent au Togo, « longtemps réputé pour
sa stabilité, son calme, son ambiance de sécurité et
d'accueil. [...] Pasteurs peuls, forgerons bassars, com-
merçants minas... chacun y a sa place et conserve son
génie propre et ses coutumes. Dans le domaine reli-
gieux, la tolérance pourrait servir d'exemple à bien
d'autres pays de la planète. Catholiques, animistes,
ie Les concepts de « groupe ethnique » où d'« ethnie » restant
délicats à manier, particulièrement dans le cas du Togo, nous pré-
férons les utiliser par défaut et entre quillemetsz.
Introduction 15
protestants, musulmans, adeptes du vaudou ou du
culte de Siva cohabitent, sans compter sectes et confré-
ries », écrit la spécialiste Yvonne François.
Ce calme apparent, cette stabilité, qui ont longtemps
servi à l’étranger de vitrine honorable au gouvernement
répressif du général Eyadéma, demeurent précaires. Au
Togo, la succession du dictateur, mort le 5 février 2005,
aiguise les appétits. L'instrumentalisation des origines
ethniques à des fins politiques et hégémoniques [lire
infra, chap. II] représente un danger récurrent, notam-
ment en période d'élections — toujours frauduleuses et
accompagnées de troubles civils. Les tentatives de
déstabilisation menées depuis l'étranger ont connu ces
dernières années une forte recrudescence en Afrique
de l'Ouest. D'autre part, il faut compter avec le mécon-
tentement de la population, qui « se débrouille » tant
bien que mal avec des moyens que l’on pourrait qua-
lifier de dérisoires, si la situation ne confinait pas au
tragique. Cette population, rurale presque aux trois
quarts, vit essentiellement de l’agriculture et de l’éle-
vage. Dans les villes, faute d'emplois stables et de
salaires régulièrement versés par l’État (qui accuse par-
fois six mois de retard dans les paiements), le secteur
informel a explosé. Togolaises et Togolais attendent
toujours cette fameuse prospérité économique, promise
par le clan Gnassingbé depuis deux générations. La
population togolaise est très jeune : les moins de trente
ans constituent plus de 70 % des habitants. Ils se
retrouvent durement frappés par le chômage et la déli-
quescence du système de l’enseignement public. Les
16 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Togolaises et Togolais doivent aussi faire face au
manque flagrant d’infrastructures ou de personnel soi-
gnant, et à un système de santé ne cessant de se dégra-
der. L'espérance de vie n'atteint pas soixante ans.
Enjeux stratégiques
Dans le même temps, le Togo d’aujourd’hui a « hérité »
d’une armée pléthorique et « tribalisée », en grande
partie, en raison de sa longue coopération militaire
avec la France [lire infra, chap. II]. Du général de Gaulle
à Pompidou, Giscard, Mitterrand et jusqu'à Jacques
Chirac, Paris a doté le régime du général Eyadéma
d’une armée surdimensionnée : contre le « péril com-
muniste »!, ce pays est devenu en quelque sorte la
caserne de la sous-région, tandis que lIvoirien
Houphouët-Boigny préférait quasiment se passer
d'armée et s'en remettre à la protection des détache-
ments militaires français. C’est que le Togo forme une
sorte de zone tampon entre une ancienne colonie
anglaise (le Ghana) et des pays d'Afrique francophone
(le Burkina Faso et le Bénin) longtemps jugés « peu
fiables » ou versatiles par le gouvernement français: ils
ont en effet été tentés après l'indépendance par des
1. « Pour les Occidentaux, la jeune Afrique était en effet menacée
par la montée du communisme ; ce qui était faux : elle n'était
menacée que par des tyrans affairistes se disant ou non marxistes,
les guerres civiles armées par les deux camps, la misères. »
Introduction 17
régimes communistes, inspirés, soutenus et financés
par l'Union soviétique et la Corée du Nord. Cette poli-
tique d'intervention en faveur du régime togolais a
longtemps eu pour principal artisan Jacques Foccart,
éminence grise et conseiller Afrique du général de
Gaulle puis du néo-gaullisme, l’homme des opérations
et services secrets dans un contexte de guerre froide.
Les réseaux français officiels et officieux se sont renou-
velés depuis [lire infra, chap. V] et les accords de coopé-
ration militaire qui liaient la France au Togo ont été
renégociés sous la présidence de Nicolas Sarkozy, sans
que cela ne change grand-chose sur le fond.
Toutes proportions gardées, avec environ dix à douze
mille hommes en armes pour six millions d’habitants,
le Togo représente un bastion militaire non négligeable.
Certains analystes doutent de l’efficacité de cette armée
togolaise, qu'ils disent peu disciplinée, mal dirigée et
victime de purges sanglantes5. De nombreux observa-
teurs soulignent au contraire que cette armée est forte,
bien équipée et bien entraînée (par des instructeurs fran-
çais)!, et ses dirigeants assez fortunés pour financer des
complots. Le gouvernement du Burkina Faso, par
exemple, a ainsi accusé en avril 2004 le Togo d’avoir
soutenu une tentative de putsch à Ouagadougou, contre
le régime de Blaise Compaoré. Le Togo présente un
1. L'armée togolaise est « considérée comme “la structure qui fonc-
tionne le moins mal au Togo [...], disciplinée, assez bien formée
et bien encadrée”, selon le plaidoyer pro domo de M. Jean-
François Valette, ambassadeur de France au Togo ».
18 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
réel intérêt stratégique dans une Afrique de l'Ouest en
proie aux convulsions — souvent attisées par des guerres
d'intérêt privé. Le clan Gnassingbé a la réputation d'être
facile à corrompre, de lorgner sur différents types d’al-
liances plus ou moins avouables et sur les promesses
d’investissements étrangers [lire é1fra, chap. III & IV].
Sur le plan du commerce, le pays se présente comme
un « couloir de passage entre l'Est et l'Ouest, entre la
mer et l’intérieur, depuis l’époque des caravanes d’es-
claves? ». Il offre d'importants axes routiers. Le régime
militaire togolais propose un acheminement très sécu-
risé pour les tonnes de marchandises à destination de
l’hinterland africain — Mali, Burkina Faso, Niger, etc.
— à un moment où les navires évitent les rives peu sûres
de l'Afrique occidentale!. Les activités commerciales
liées aux transports profitent aussi des conséquences
de la crise en Côte d'Ivoire. De la Casamance jusqu'à
la frontière du Ghana, du Nigeria jusqu’à la frontière
camerounaise, la côte ouest-africaine est réputée « zone
de circulation difficile, dangereuse ou impossible » en
raison des tensions qui règnent dans la région, des
risques de pillage ou de racket. Depuis quelques
années, le Ghana et le Bénin redoublent d'initiatives
pour faire de leur port respectif (à Accra et à Cotonou)
le nouveau point d'ancrage de l’import-export en
l. Selon un supplément promotionnel de magazine, « le système
mis en place prévoit désormais une solide escorte, composée de
militaires, de douaniers et de policiers, jusqu'à Cenkassé, point de
passage de la plupart des chargements® ».
Introduction 19
Afrique de l'Ouest. Avec le port en eau profonde de
Lomé, situation maritime unique en son genre sur
toute la côte africaine, le Togo ne voudrait pas rater le
coche. Les responsables du gouvernement togolais
décrivent ainsi leur port autonome comme un point
d'entrée obligé en Afrique occidentale : « Cette plate-
forme ultra-moderne est devenue, en quelques décen-
nies, l’un des plus grands havres d'Afrique et voit
relâcher les porte-conteneurs et les cargos rouliers bat-
tant pavillons du monde entier : navires chinois avec
leurs chargements de sacs de riz, russes avec leur sucre
en vrac, libériens, français ou maltais débarquant des
automobiles et des biens manufacturés1°.» Son impor-
tance est d'autant plus sensible que, dans le sens des
exportations, Lomé offre un débouché aux « produits
pondéreux et stratégiques nigériens comme le minerai
concentré d'uranium », indique une note du service
commercial du gouvernement américain.
Lomé peut aussi faire valoir une certaine tradition
de place financière [lire za, chap. IV], dans une situation
restée longtemps très stratégique : « Lomé s’est déve-
loppé comme place commerciale et financière en pro-
fitant des difficultés monétaires du Ghana et du
Nigeria et du marxisme du Bénin. » Le secteur des
banques et assurances est très développé, réputé pour
son efficacité comme sa discrétion. Mais le Togo repré-
sente plus que cela. C’est un pays fortement verrouillé,
où se déroulent en toute impunité les transactions les
plus déconcertantes. Il demeure un lieu charnière pour
la contrebande et les activités de grandes organisations
20 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
criminelles. Qui prend la peine de soulever le voile
retrouvera ainsi certains dirigeants togolais ou respon-
sables étrangers impliqués dans des trafics d’armes, de
drogue, de diamants ou de pierres précieuses.
Régulièrement dénoncés par les institutions internatio-
nales, ces réseaux mafieux se sont eux aussi développés
à l'échelle du continent [lire infra, chap. IL, IV & VII].
L'influence française menacée ?
Avec plus de six millions d'habitants, le Togo atteint
des records de densité. Le pays est davantage peuplé
que la République centrafricaine, le Gabon ou le
Congo, par exemple. Du point de vue du Quai d'Orsay,
cette densité de population rattachée à la zone franc
(donc au Trésor français) et à la francophonie n’est pas
à négliger au moment où d’autres pays d'Afrique, en
accord jusque-là avec les intérêts économiques français,
tendent à basculer dans la sphère d’influence anglo-
saxonne, attirés par des accords commerciaux excep-
tionnels et le déversement d’aide financière américaine.
Du point de vue des investisseurs étrangers, le Togo
représente une main-d'œuvre abondante, souvent qua-
lifiée, parmi la moins chère au monde, soumise de sur-
croît à une complète déréglementation du code du
travail depuis que l’ensemble du territoire togolais est
considéré comme zone franche [lire fa, chap. IV].
L'analyse est entendue : après que la Côte d’Ivoire,
ce vieux modèle de la « réussite hexagonale » en Afrique
Introduction 21
de l'Ouest, se soit depuis 2002 enfoncée dans le chaos,
Paris cherche à sauver les restes de son ancien empire
colonial et les bénéfices qu’en retirent de grands
groupes français, Total, Bouygues, Bolloré, etc. [lire
infra, chap. V & VII]. La question de l’émiettement de
l'influence française s'est encore posée en 2009 suite à
des déconvenues d’Areva devant des investisseurs chi-
nois au Niger. La réalité de ces nouvelles luttes géo-
stratégiques pour le contrôle des ressources africaines
aussi convoitées par les BRICS (Brésil, Russie, Inde,
Chine et Afrique du Sud) est redevenue très perceptible
sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Il n’a pas
hésité à faire intervenir militairement l’armée française
en février 2008 pour sauver le dictateur Idriss Déby
au Tchad, puis en avril 2011 à Abidjan pour appuyer
l'installation au pouvoir d’un de ses « amis », Alassane
Ouattara. La relation intéressée et décomplexée de la
métropole pour ses anciennes colonies s'est révélée sous
un jour nouveau, et sans fard.
Certains pronostiquaient que le retour au pouvoir
en France d’un président socialiste (François Hollande,
depuis mai 2012) allait donner un sérieux coup de
frein à ces relents de Françafrique. Or, l’armée française
est à nouveau entrée en scène en janvier 2013, cette
fois au Mali, sous prétexte de lutte contre les mouve-
ments terroristes islamistes qui avaient gagné du terrain
au nord puis au centre du pays depuis le coup d’État
de mars 2012. Relevons le caractère massif de cette
nouvelle intervention tricolore, avec un premier
contingent de trois mille militaires français engagés
22 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
d'emblée dans le cadre de l’opération Serval au Mali,
rapidement secondés par des soldats ouest-africains, et
notamment togolais.
Mais la position de la France est de plus en plus com-
plexe. La dévaluation subite du franc CFA en 1994,
les importants investissements américains réalisés depuis
en Afrique, entre autres dans l'exploitation pétrolière,
le déversement d’aide financière destinée en principe
à la lutte contre le sida, mais rapidement détournée,
ou le renforcement de la coopération militaire étasu-
nienne en Afrique de l'Ouest (toujours sous prétexte
de lutte contre le terrorisme) sont des signes tangibles
de l’évolution des rapports. La France doit aussi comp-
ter avec les conséquences du virage opéré en 1994 par
Édouard Balladur : déléguer le rôle de gendarme éco-
nomique aux organisations financières internationales
(Banque mondiale et FMI) affiliées à Washington. Ces
dernières ont également une lourde part de responsa-
bilité dans la dislocation actuelle du patrimoine natio-
nal et de l’économie togolaise, confrontés à la « spirale
de l’endettement ». En Afrique, syndicats et milieux
ouvriers de dix-sept pays se sont réunis à Bingerville
(Côte d'Ivoire) au printemps 1998 à l'initiative de
l'Entente internationale des travailleurs et des peuples,
réclamant la constitution d’un « Tribunal internatio-
nal » chargé de juger les responsables du FMI et de la
Banque mondiale « pour l’évolution meurtrière engagée
avec les plans d'ajustement structurel ».
Aux experts du FMI et de la Banque mondiale, qui
estiment que le commerce africain « doit encore s'ouvrir
Introduction 23
à la mondialisation » pour « se sortir du sous-dévelop-
pement », des spécialistes rétorquent que l’Afrique a
déjà rejoint l’économie mondialisée depuis plus de cinq
siècles : lors de l'installation sur ses côtes des premiers
comptoirs européens, immédiatement suivis de la traite
des Noirs. Au xxr' siècle, les zones franches et les « cou-
loirs sécurisés » instaurés au profit des multinationales
et de sociétés privées en Afrique de l'Ouest, théâtre de
nouveaux conflits, tiennent lieu de comptoirs néolibé-
raux. « Dans un avenir prévisible, à l'horizon d’au
moins deux générations, la fin du “néo-colonialisme”
tutélaire et l'intégration de l'Afrique dans l’économie-
monde ne concernera que des îlots de modernité, un
portulan de “zones franches”, à l'exclusion d’un hin-
terland arriéré, du no mans land de la violence, des ter-
rae incognitae du développement, en un mot : de
l'Afrique “inutile” », imaginaient il y a vingt ans
Antoine Glaser et Stephen Smith dans L'Afrique sans
Africains. Pour Claude Améganvi, ce serait la nouvelle
division du continent noir, partagé « entre une “Afrique
utile”, des zones de non-droit internationales où les
matières premières seraient purement et simplement
accaparées par les puissances étrangères, organismes et
institutions à leur service, et une “Afrique inutile” : celle
des peuples voués à l’extermination par les catastrophes
naturelles, la sécheresse, les épidémies, les guerres de
décomposition dites “ethniques”. Les services publics
africains, moribonds, privatisés et démantelés sous la
pression des plans d’ajustements structurels imposés
par les institutions de Bretton Woods, ne leur sont
24 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
d'aucun secours”2. » Les intérêts français sont bien pré-
sents dans les « comptoirs » de cette « Afrique utile » —
notamment, dans les zones franches du port autonome
de Lomé, longtemps le fief de Kpatcha Gnassingbé,
demi-frère du président Faure Gnassingbé [lire infra,
chap. VII. On y retrouve par exemple le géant français
des transports et de la manutention : le groupe Bolloré.
Aujourd’hui encore, les réseaux officiels ou officieux
de l'Élysée qui soutiennent depuis 1967 le clan
Gnassingbé restent très denses au Togo. Ils sont cepen-
dant de plus en plus dénoncés par des organisations
de défense des droits de l’homme. Ces dernières exigent
la fin des politiques néo-coloniales. Elles s inquiètent
également du nombre croissant de manifestations anti-
françaises en Afrique francophone. Les nouvelles rami-
fications prolongeant le réseau Foccart et Pasqua ont
désormais mauvaise presse. Elles se retrouvent aussi
confrontées à la concurrence d’autres sphères d’in-
fluence européennes, américaines, israélienne (la visite
de Faure Gnassingbé en Israël en novembre 2012, et
le vote du Togo contre le statut de « pays non membre
observateur » accordé à la Palestine aux Nations unies,
en constituent des exemples récents) ou asiatiques,
sortes de plaques mouvantes qui voudraient depuis la
fin de la guerre froide opérer un nouveau partage
implicite du continent. Dans un proche avenir, la
marge de manœuvre des acteurs de la « Françafrique »,
comme leurs privilèges et leurs passe-droits, pourraient
se réduire encore davantage.
Introduction 25
La persistance des « réseaux »
Mais pour l'heure, « le Togo est toujours la poubelle
de la France », soupire un ambassadeur européen à
Lomé, sirotant une bière fraîche sur la terrasse d’un
petit hôtel en bord de mer. Même les milieux diplo-
matiques s indignent du nombre élevé de ces person-
nages mal famés et poursuivis par la justice, à Paris ou
ailleurs, qui mènent tranquillement leur business aux
alentours de la capitale.
Parfois, ceux qui pointent du doigt les éléments
mafieux qui pourrissent le Togo sont les mêmes à
regretter avec nostalgie « l'Afrique des aventuriers ». Ils
se souviennent de « la belle époque » où l’expatrié blanc
pouvait s'appuyer sans complexe sur les canaux de
l'administration — française entre autres — pour mener
ses « affaires » sur le grand continent... « Au Togo, ce
n'est pas forcément la France qui tient le couteau par
le manche », nuance un responsable de l'opposition.
Avec ou sans le soutien de Paris, le gouvernement cla-
nique des Gnassingbé a en effet les moyens de per-
durer : le général Eyadéma entretenait ainsi des
relations d’intérêts multiples, œuvrant sur plusieurs
fronts à la fois. On l’a vu rassurer l'Hexagone, premier
partenaire économique, tout en attirant des commer-
çants libanais, indiens ou chinois, recevant des fonds
koweïtiens, adhérant même à l'Organisation de la
conférence islamique (alors que la population togolaise
est à nette majorité animiste ou chrétienne) 3, traitant
avec des sociétés allemandes, italiennes, hollandaises
26 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
et canadiennes, ou liant l’économie togolaise à des
firmes américaines ou sud-africaines, etc.
Les instruments et accords mis en place par les
États-Unis (notamment l'AGOA, African Growth
and Opportunity Act) facilitent également le jeu de
l’import-export outre-Atlantique, au détriment des
anciennes puissances coloniales. Dès la fin des années
1980, de nouveaux candidats à la présidence, aux
postes de Premier ministre ou de ministre des Finances,
affichant un très net profil de gestionnaires (anciens
responsables au FMI ou à la Banque mondiale, ou
formés à l’économie de marché par leurs fonctions au
sein de multinationales américaines), se sont d’ailleurs
hissés sur le devant de la scène politique en Afrique
francophone. Le parcours du « nouveau président
togolais » Faure Gnassingbé, comme ses premières
années au pouvoir, renvoie d’ailleurs à de multiples
signes d’allégeance en direction de Washington [lire
infra, chap. VI & VII].
Avant de mieux définir les réseaux qui courtisent le
régime togolais actuel, pour approcher les acteurs poli-
tiques ou économiques qui entendent exploiter jusqu’à
la lie les ressources naturelles et humaines du Togo, un
bref détour par le passé s'impose. Procédant par couches
successives, les différentes occupations et colonisations
ont laissé des marques, des frontières, des cultures
extensives et quelques infrastructures qui, aussi arbi-
traires soient-elles, n'en permettent pas moins de com-
prendre pourquoi certaines « réalités » attribuées à ce
pays d'Afrique de l'Ouest ont tendance à perdurer.
I. La marque coloniale
L'ancienne « Côte des Esclaves »
Depuis longtemps, le Togo représente une terre d’ac-
cueil pour les populations avoisinantes, mais aussi le
théâtre de conflits et de trafics en tout genre. La pré-
sence européenne dans le golfe de Guinée remonte
au milieu du XV° siècle, avec les explorations menées
par les navigateurs portugais et espagnols. Les
contacts sur le littoral deviennent plus réguliers avec
l'installation des premiers comptoirs fortifiés. Le fort
d'El Mina est fondé en 1482 par les Portugais à
Accra, sur l’ancienne Côte-de-l'Or (Gold Coast,
actuel Ghana). Le commerce triangulaire se déve-
loppe. La traite des Noirs, commencée aux alentours
de 1530, s’intensifie aux XVII‘ et XVIII siècles. Elle
fera des millions de victimes en Afrique, et la fortune
de négociants occidentaux. « La traite négrière, “cette
saignée sans fin” responsable de l’une des dépor-
tations les plus cruelles de l’histoire des peuples [...]
a vidé le continent d’une partie de ses forces vives,
alors qu’il jouait un rôle déterminant dans l'essor éco-
nomique et commercial de l’Europe », rappelle
M. Amadou-Mahtar M’Bow, ancien directeur géné-
ral de l'UNESCO".
28 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Danois, Hollandais, Anglais, Français, Allemands
s'installent à leur tour sur les rivages d'Afrique occi-
dentale, rivalisant d'influence. Ils édifient des dizaines
de fortins, multiplient les transactions avec les chefs
traditionnels pour se garantir un accès aux importantes
ressources de la région : l'or, l’ivoire, les épices. et
surtout, les esclaves. Sur les cartes, de la partie est du
Ghana actuel jusqu’à l'Ouest du Nigeria, le golfe de
Guinée se nomme alors « Côte des Esclaves ».
Soudoyés et encouragés par les commerçants venus
d'Europe, les royaumes négriers s y livrent des querelles
fratricides et incessantes pour se procurer le précieux
« bois d’ébène » : jeunes hommes et jeunes femmes
noirs, en bonne santé, capturés lors de razzias effec-
tuées plus à l’intérieur des terres. Ils sont acheminés
de force vers les ports négriers, pour être ensuite ven-
dus comme du bétail, puis expédiés par bateau tra-
vailler jusqu'à ce que mort s'ensuive dans les
plantations coloniales outre-Atlantique.
Seule la rive togolaise, avec ses eaux profondes et très
dangereuses, reste pour un temps à l'abri des convoi-
tises. « Entre le royaume guerrier des Ashantis à l’ouest
et le roi d’Abomey à l’est, le Togo constitue une sorte
de no mans land accueillant, recevant tour à tour les
réfugiés chassés par les luttes intestines des pays voisins,
les familles en quête d’asile et de terres à cultiver ou
les guerriers en mal de conquêtes. [...] À chaque siècle
déferlent des peuples voisins. De la mer, au sud, ne
viendront guère que les navires européens commer-
çants, explorateurs ou missionnaires?2. »
l. La marque coloniale 29
Mais bientôt, l’étroite bande de terre du Togo
n'échappe plus au sinistre commerce de la traite des
Noirs. Il existait d’ailleurs un royaume guerrier et escla-
vagiste au Togo : celui de Glidji. La ville d’Agbodrafo
(à l’époque, Porto Seguro) était un comptoir de vente
d'esclaves. Mais la région reste toutefois un espace mal
maîtrisé, une zone de repli. De Lomé à Aného s'est peu
à peu développée « une bourgeoisie autochtone ou assi-
milée, moderniste, composée d’Afro-Brésiliens, de leurs
premiers descendants et de Noirs christianisés3 ». Les
administrations coloniales cherchent à étendre leur
contrôle sur ces côtes togolaises « infestées de brigands »
selon les archives du Ghana. « En 1880, le Togo en
tant que tel n'existe pas. Son nom ne se retrouve nulle
part, mais la présence en nombre croissant de commer-
çants étrangers dans cette langue de terre enserrée entre
le Dahomey (dans la mouvance française) et la Gold
Coast (dans la mouvance anglaise) devient difficile.
Anglais et Français installent des postes douaniers, d’où
ils tirent l'essentiel de leurs ressources, prélevées sur le
tabac et l'alcool. Qui dit douanier, dit contrebandier.
C’est d’abord pour échapper aux taxes et contrôles bri-
tanniques que les négociants s'établissent sur la bande
côtière qui formera plus tard le littoral togolais‘. »
Une « colonie modèle »
Jusqu'à la fin du xIx° siècle, la connaissance et l’explo-
ration de l'Afrique par les colonisateurs occidentaux
30 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
se limitent pour l'essentiel aux régions côtières, avec
l'établissement de comptoirs commerciaux sécurisés.
Depuis l'abolition du trafic honteux de la traite en
1848, l'exploitation par les Européens de la Côte des
Esclaves se recentre sur les matières premières, comme
le cacao, le café et l'huile de palme. Les puissances
coloniales perçoivent alors l'importance de ces terres
comme voie de passage pour le négoce, desservant les
régions plus enclavées. « Le 5 juillet 1884, Bismarck,
le chancelier de l'Empire allemand, envoie un émissaire
sur la côte togolaise afin d’officialiser les relations
naissantes. Le traité de protectorat signé stipule en
substance que le roi Mlapa III ne doit céder son terri-
toire à aucune puissance sans l’accord de l’empereur
d'Allemagne. Au cours de la même année, l'Empire
allemand jette son dévolu sur le Cameroun, sur le
territoire du Burundi, du Rwanda et sur une grande
partie du Tanganyikaf. »
Sur le golfe de Guinée, les conflits d'influence oppo-
sent la France, l'Angleterre et le nouveau protectorat
allemand. La conférence de Berlin (1884-1885) fixe
alors des « règles à observer dorénavant en matière
d'occupation des territoires sur les côtes africaines? ».
C'est la doctrine de « l'occupation effective » des terres
qui prévaut : l’exercice d’une réelle autorité coloniale
sur le territoire annexé, doublé d’une présence mili-
taire. Les accords marquent le début du « partage de
l'Afrique » entre puissances européennes : ces dernières
se précipitent dans une succession de campagnes
meurtrières pour imposer au plus vite leur mainmise
l. La marque coloniale 31
sur l’intérieur des terres. Sur Les traités signés, la men-
tion de Togoland apparaît pour la première fois en
1886, délimitant les zones d'influence des trois puis-
sances dans la région côtière. Vers l’intérieur, au nord,
la voie est encore libre. « Les Allemands se lancent à
la conquête dans une véritable course contre la montre
et annexent en quelques années 85000 km?s. »
L'expansion allemande en direction de la Haute-Volta
(Burkina Faso) se fait en parallèle des progressions
anglaises à l’ouest, et des occupations françaises à l’est,
imprimant une forme de « couloir terrestre » aux trois
nouvelles colonies. « Purement conventionnelles? »,
les frontières sont tracées à la règle, sans préoccupation
des populations résidentes, ni de leur langue, religion
ou origine. Pressentant l'importance stratégique de
leur situation dans cette région d'Afrique de l'Ouest,
soumise à une forte concurrence, les Allemands font
du Togoland leur « Musterkolonie » : une « colonie
modèle », servant d'exemple aux autres protectorats.
Ils concentrent leurs efforts sur la moitié sud du pays
— la zone dite « pacifiée » —, alors que les populations
du Nord opposent longtemps une farouche résistance.
Délaissant ce Nord trop hostile, ils développent les
cultures de produits exotiques (coton, cacao, palmiers
à huile, cocotiers, tecks), dotent la région d’une impor-
tante infrastructure (routes, chemin de fer, wharf), et
d’une administration moderne. Soudain, la guerre
éclate en Europe. Nous sommes en 1914.
32 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Le Togo sous mandat français
Dans le golfe de Guinée, la Première Guerre mondiale
qui oppose les puissances coloniales se déroule essen-
tiellement par tirailleurs africains interposés, encadrés
par des officiers européens. Les combats sont expéditifs.
Après une rapide victoire sur les Allemands, « Français
et Anglais installèrent au Togo des commandements
militaires. Quelques civils furent associés à la gestion
des affaires courantes. Le régime militaire restera
comme une malédiction. Des années plus tard, le Togo
indépendant aura du mal à s’en défaire », commente
le journaliste Tètè Tete 0.
En 1918, « le traité de Versailles, puis la convention
de Genève à la Société des Nations fixent le partage
de l’ancien territoire allemand entre la France et
l'Angleterre, sans tenir compte des réalités ethniques.
Familles et clans se retrouvent souvent coupés en deux
par les frontières 11 ». Le Togoland est définitivement
divisé : les Anglais reçoivent environ 40 % des terres
occidentales de l’ancienne colonie allemande, désor-
mais scindée sur toute sa longueur. Ils rattachent leur
partie du territoire togolais à la Gold Coast. Les
Français choisissent de ne pas regrouper les minces
terres orientales togolaises avec leur colonie du
Dahomey (Bénin).
Pour tirer le meilleur parti des ressources naturelles
de ce nouveau Togo, presque amputé de moitié et
plus étriqué que jamais, ils axent le développement
du pays sur la production minière et l'expansion des
l. La marque coloniale 33
cultures de rente. Comme dans toutes leurs colonies
africaines, ils se concentrent sur l'exploitation au meil-
leur coût des matières premières, limitant les inves-
tissements concernant les infrastructures et les
industries locales. Dès 1925, les Français procèdent
également à des déplacements massifs de populations
kabyées et lossos, du Nord, vers des terres du Centre
et du Sud-Est (vallée du Mono), entre autres pour
développer la culture du coton. Ces pratiques de
déportation sont alors très critiquées "2.
Sur le papier, le mandat que reçoit la France impose
des conditions de gestion plus souples que celles en
vigueur sous le statut de « colonie ». Il s'agit aussi d’in-
tégrer les élites togolaises dans l'administration du ter-
ritoire. Dans les chiffres, bon nombre de
fonctionnaires (environ les trois quarts) sont alors des
nationaux. Dans les faits, le véritable pouvoir reste
dépendant jusqu'en 1935 du ministre français des
Colonies, puis du gouverneur général de l’Afrique-
occidentale française (AOF).
Cette réalité est d’autant plus tangible que l’Alle-
magne n'a pas abandonné tout espoir d'exercer son
influence dans la région. La compagnie commerciale
Deutsche Togo Gesellschaft crée ainsi en 1929 une
organisation semi-clandestine, Bund der Deutschen
Togolander (ou Togobund), dont l'objectif est de sus-
citer et d'entretenir des mouvements anti-français sur
place, de dénoncer la mainmise française au Togo, y
compris devant la Société des Nations. Le Togobund
recrute essentiellement ses adhérents parmi les élites
34 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
du Sud du pays et parmi ses anciens administrés.
« Avec l'accession du chancelier Hitler au pouvoir en
1933, le Togobund sagitait de plus belle. [...] Dans
le but de contrecarrer le projet allemand, le commis-
saire de France suscita la naissance à Lomé, en 1936,
d’un mouvement : “Les Amitiés françaises”, qui regrou-
pera des Français et des Togolais 3. » Sur la base de ce
« Cercle des Amitiés françaises », le gouverneur français
Montagné fonde en 1941 le Comité de l’union togo-
laise (CUT), association de notables européens et togo-
lais amis de la France, dont le futur chef
indépendantiste Sylvanus Olympio fera également par-
tie — il en sera élu vice-président en 1946, et lui don-
nera enfin un contenu politique. Parmi les premiers
adhérents de ce Comité, on compte des membres d’ori-
gines variées, y compris des chefs kotokolis, du Centre,
et des chefs chokossis et kabyés, du Nord. Or, à la sortie
de la Seconde Guerre mondiale, le CUT passe pro-
gressivement sous contrôle d’élites sudistes, représen-
tant les populations mina et éwée, qui le transforment
en mouvement nationaliste pan-éwé, critiquant l’ad-
ministration française au Togo.
Avec la création des Nations unies, la France a en
effet reçu un nouveau mandat mais subit un contrôle
plus strict de l’organisation internationale. Elle est plus
d’une fois rappelée à l’ordre, et priée de conduire le
peuple togolais vers l’autogestion, puis l'indépendance.
La métropole s'inquiète aussi de la montée en puissance
du CUT, dont les leaders togolais du Sud entretiennent
des liens étroits avec leurs homologues indépendan-
l. La marque coloniale 35
tistes éwés actifs de l’autre côté de la frontière, en Gold
Coast. Le CUT est notamment en relation avec le AI
Ewe Conference de Daniel Chapman, qui réclame la
création d’un nouvel État réunissant toutes les popu-
lations éwées et apparentées, séparées par les différentes
administrations européennes occupantes. C’est assez
pour que, depuis Paris, on stigmatise le CUT comme
mouvement sécessionniste probritannique. L'Élysée
soutient alors la fondation de divers partis politiques
concurrents, comme le Parti togolais du progrès (PTP)
dirigé par un « homme de main », l’ingénieur et
employé d'administration Nicolas Grunitzky, un
Togolais qui a fait une grande partie de ses classes puis
de sa formation professionnelle et politique en France
— d’abord à Aix-en-Provence, puis à Paris, devenant
même député à l’Assemblée nationale. Au Togo,
Nicolas Grunitzky était un membre actif des réseaux
clandestins gaullistes pendant la Deuxième Guerre,
sous la période de Vichy, et le secrétaire du groupement
Combat-Togo. Son parti, le PTP donc, est fondé en
avril 1946 pour assurer la continuité de la domination
française. Dans le même mouvement, l’Union des
chefs et des populations du Nord (UCPN), alliance
conservatrice nordiste regroupant des chefs tradition-
nels togolais, est créée en 1951, elle aussi à l'instigation
de l'administration coloniale pour affaiblir le CUT et
faire encore plus apparaître ce dernier comme un parti
« ethnique ». Plusieurs stratagèmes sont aussi mis en
œuvre depuis l'Élysée pour retarder l’accès effectif à
l'indépendance, dont des simulacres d'élections 14.
36 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Le Togo devient certes une « république autonome »
le 24 août 1956, mais avec un statut bâtard : le Premier
ministre, Nicolas Grunitzky, est désigné par le com-
missaire de France. La métropole conserve la respon-
sabilité « des affaires étrangères, de la défense, de la
monnaie et aussi de l’ordre public et de la justice5 ».
Les deux années suivantes, les élites togolaises se voient
peu à peu confier des fonctions importantes, mais
l’économie de leur pays dépend toujours davantage de
Paris. Grunitzky gère mal le budget de la jeune répu-
blique autonome, fortement déficitaire. Des élections
décisives ont enfin lieu en 1958, sous les auspices des
Nations unies. À la surprise de la France, « le 28 avril
1958, le Comité de l’unité togolaise remporte une écra-
sante victoire, et Sylvanus Olympio, dirigeant du mou-
vement indépendantiste, est élu Premier ministre de
la République 1 ». Pour Paris, ce triomphe du CUT
était une très mauvaise nouvelle. À nouveau, la zone
d'influence française était bousculée outre-mer, et cette
fois par les urnes.
Fragile indépendance
De fait, Sylvanus Olympio devient le premier homme
politique d'Afrique subsaharienne sous colonisation
française à réclamer et à obtenir le droit à l’indépen-
dance. Le Togo est ainsi l’un des premiers pays
d'Afrique francophone à sortir de la période coloniale,
après la Guinée et le Cameroun. Le 27 avril 1960, il
l. La marque coloniale 37
se dégage officiellement des diverses formes d’annexion
et de domination imposées jusque-là par les anciennes
puissances européennes. L'Allemagne avait voulu en
faire sa colonie modèle, la France l'avait administré et
mis sous tutelle pendant quatre décennies... Dès sa
première année d'exercice, le nouveau gouvernement
veut quant à lui concrétiser son émancipation. Le Togo
peut alors compter sur ses importantes réserves de
phosphates (identifiées en 1927, principalement au
nord-est du lac Togo, leur potentiel très prometteur
avait été réévalué en 1952) pour alimenter les caisses
de l’État, et sur un dirigeant compétent pour mener
le pays sur les voies de l'indépendance politique et éco-
nomique. Né à Lomé en 1902, issu d’une importante
famille bourgeoise d’origine brésilienne et d’un milieu
d’intellectuels, Sylvanus Olympio a suivi une formation
puis une carrière davantage tournées vers la Grande-
Bretagne que liées aux officines de Paris. L'homme est
polyglotte, nanti de diplômes prestigieux, entre autres
de la London School of Economics. Il a aussi derrière
lui un long parcours de cadre international. Dès son
retour au Togo en 1926, il a été engagé par une des
plus imposantes multinationales de l’époque, United
Africa Company (bientôt sous le contrôle du groupe
anglais Unilever). Il travaille pour cette société au
Nigeria, en Gold Coast, avant de devenir directeur
général pour le Togo. À l’époque, la promotion de
cadres autochtones était rarissime.
Rompu au monde des affaires et aux arcanes de la
scène politique internationale, Sylvanus Olympio s’est
38 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
très vite distingué par ses prises de position contraires
aux intérêts de la France. Dès 1946, il a revendiqué à
la tribune des Nations unies la réunification des terri-
toires éwés, éclatés depuis la partition du Togo, et le
rattachement de sa partie occidentale à la Gold Coast :
une question cruciale, jamais résolue du fait de l’op-
position des puissances coloniales, anglaises comme
françaises!. Ce problème récurrent s’étendait jusqu'au
refus par l'administration occupante française de pren-
dre en considération au Togo la langue éwée, par
crainte de favoriser des mouvements nationalistes et
indépendantistes du Sud. Sylvanus Olympio a aussi
dénoncé à plusieurs reprises devant le Conseil de tutelle
de l'ONU les dérives colonialistes de l'administration
française, qui s'était pourtant engagée à favoriser l’au-
togestion progressive du Togo. Selon la charte de
San Francisco de 1945, le régime de tutelle devait en
effet « favoriser l’évolution des populations vers la capa-
cité à s'administrer elles-mêmes ; développer le senti-
ment de l’indépendance ; encourager le respect des
droits de l’homme et des libertés fondamentales, sans
. distinction de race, de sexe ou de religion ». Sur tous
ces points, la France renâclait à la tâche.
Les émissaires français au Togo ont constamment
cherché à freiner l'ascension politique de Sylvanus
I. Le « problème éwé » à été signalé et étudié depuis des décen-
nies, y compris par des sociologues français ; il constitue
aujourd'hui encore une clef de lecture essentielle pour comprendre
les racines de certains mouvements politiques au sud du pays 7.
l. La marque coloniale 39
Olympio, encourageant des divisions dans les rangs
du CUT, soutenant à bout de bras son rival Nicolas
Grunitzky et le PTP, jouant sur les clivages Nord-Sud
en accélérant la naissance de l'UCPN. En vain, la
popularité du leader indépendantiste étant trop forte.
Ils ont même tenté de « l’évacuer par le haut » en lui
proposant une belle promotion : un poste en métro-
pole, au siège parisien d’United Africa Company.
sans succès. De guerre lasse, ils se sont résolus à le
destituer de ses droits civiques pour des motifs divers,
comme en 1954 pour « non-déclaration de revenus
à l'étranger », lui infligeant au passage une amende
de vingt-cinq mille dollars 9.
Le parcours personnel de Sylvanus Olympio, ses
influences comme ses aspirations à l'indépendance l'ont
vite condamné aux yeux de la France, qui entendait
conserver son influence outre-mer. À l'Élysée, on
reconnaît que l’homme n’a « pas le bon profil ». À
Lomé, les responsables français le regardent de travers.
De 1960 à 1963, la brève période que Sylvanus
Olympio passe à la tête de la toute jeune République
togolaise comme Premier ministre, puis comme
président dès le 9 avril 1961, vient confirmer l'urgence
d’une intervention définitive. Son régime prend vite
une tournure conservatrice, paternaliste, voire autori-
taire. Les nordistes lui reprochent un manque total
d’attention à leur région ; les marchands de Lomé la
fermeture de la frontière avec le Ghana voisin à la suite
d’un conflit avec le premier président de la République
ghanéenne, Kwame Nkrumab ; les producteurs de café
40 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
et de cacao de la zone de Kloto (à majorité akposso
mais aussi éwée) la levée de nouvelles taxes, etc. De
1961 à 1962, on lui reproche encore des mesures de
rétorsion contre les organisations politiques d’opposi-
tion et des « purges » dans son administration.
S’ensuivent des incarcérations à caractère politique,
sous prétexte de conspiration, la disqualification aux
élections d’une coalition politique concurrente et enfin,
l'instauration d’un régime à parti unique.
Le nouveau programme économique du gouverne-
ment d'Olympio est consacré à édifier les bases d’une
économie nationale. Il révèle un caractère libéral, très
ouvert aux capitaux étrangers. Le gouvernement
annonce le démarrage effectif de l’exploitation des
phosphates. Il tente aussi de désenclaver le Togo, avec
la construction stratégique du port de Lomé — seul
port en eau profonde de la région. L'opération, finan-
cée par des investissements allemands et faisant
concurrence au port de Cotonou au Dahomey voisin,
ne plaît pas à Paris.
Olympio compte aussi renforcer les principaux axes
routiers desservant les pays limitrophes. Il veut enfin
remettre en valeur les installations ferroviaires héritées
des Allemands, construire un barrage hydroélectrique,
mener divers projets agro-industriels et assurer un
socle d'équipements aéroportuaires, sanitaires et sco-
laires, etc. 2 Mais le chantier est vaste : fidèle à ses
principes, l'administration coloniale française s'était
contentée d'exploiter et de prélever à bon compte les
ressources du pays, tout en limitant au strict mini-
l. La marque coloniale 41
mum le développement des infrastructures et des
industries nationales, restées à l’état embryonnairet.
Les projets de Sylvanus Olympio sont ambitieux : il
pense déjà à établir une zone franche près du futur
port, espère transformer le Togo en un carrefour
financier et commercial, une « Suisse de l’Afrique »,
selon sa propre expression. Les moyens lui manquent :
la puissance coloniale n’a édifié au sud du Sahara,
jusqu'à la veille des Indépendances, que « des fictions
d'État, dont la modernité n'est assise que sur la
construction artificielle et volontariste, par la métro-
pole, d’une fonction publique. Excroissance mons-
trueuse d’un projet de modernisation impulsé par le
haut, [... elle] contient les germes de l'impuissance
des futurs États africains. Les fonctions publiques,
ingérables, absorbent la quasi-totalité des finances ter-
ritoriales, obérant tout projet de développement? ».
Pour garantir l'équilibre de la balance commerciale,
Olympio n’a pas d’autre choix que d'imposer aux
fonctionnaires un régime d’austérité.
Isolé sur le plan régional et peu attiré par la franco-
phonie, le gouvernement de Lomé choisit en effet de
multiplier les relations économiques et commerciales
avec l’Europe, mais aussi avec l'Amérique. Le 20 mars
1962, le ministre togolais de l'Économie et des Finan-
ces Hospice Coco signe ainsi un important accord
l. Héritage de la période coloniale, cette pratique reste au cœur des
modes de domination économique exercés par les puissances occi-
dentales sur les États africains. Sur ce point, lire infra, chap. Il.
42 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
d'investissement liant le pays aux États-Unis. Le gou-
vernement Olympio négocie même pour frapper une
monnaie nationale, indexée sur le Deutsche Mark.
Cette rupture, symbolique autant que stratégique,
devait permettre au Togo de quitter la zone franc le
15 janvier 1963. D’autres pays d’Afrique francophone
risquaient de suivre l'exemple de ce régime singulier.
Comme en témoigne Jean de Menthon, rattaché à
l'administration française du Togo de 1956 à 1961,
« de plus en plus, les Français se méfiaient de Sylvanus
Olympio et souhaitaient s’en débarrasser. Non parce
qu'il était devenu un autocrate, ce qui n'avait rien d’ori-
ginal, mais parce qu'il était toujours considéré à Paris
comme un anti-français. Ne négociait-il pas d’ailleurs
pour quitter la zone franc ? Était-ce grave pour la
France ? En soi, bien sûr que non, mais d’autres pays
auraient pu suivre. Car là où Sékou Touré, peu habile
financier et contraint à improviser, avait échoué,
Olympio, gestionnaire qualifié et prévoyant, pouvait
réussir, peut-être en accrochant sa monnaie au mark2 ».
Le 13 janvier 1963 au petit matin, le premier prési-
dent de la République du Togo, Sylvanus Olympio,
est assassiné sur le seuil de l’ambassade américaine,
mitoyenne de sa résidence, où il avait cherché refuge
après avoir été attaqué en pleine nuit. Pour annoncer
sa mort, Le Monde lance ce titre accusateur, en première
page : « Fin d’un autocrate isolé ». Un autocrate, vrai-
ment ? Soucieux de rogner sur les dépenses publiques,
Olympio n'avait pas voulu renforcer la garde chargée
de protéger sa résidence, réduite à la portion symbo-
l. La marque coloniale 43
lique malgré une période de troubles. Il avait aussi
choisi de fortement « dégraisser » les effectifs de l’armée
nationale. Pour expliquer les raisons de son élimination,
le général de Gaulle aurait eu ces quelques phrases,
lapidaires : « Ce pauvre Sylvanus Olympio était matois.
Il voulait jouer au plus fin. C'était un homme
d'Unilever. Il s'appuyait sur les Anglais. Il avait grandi
dans l'opposition en France. Une fois arrivé au pouvoir
contre nous, il avait affecté de ne pas vouloir d’accord
avec nous. Puis, voyant que ça lui était difficile de se
maintenir sans notre aide, il a voulu un accord, mais
sans en avoir l'air. Il lui fallait tromper tout le monde.
Naturellement, il à été puni par où il a pêché. »
Un meurtre fondateur
Les circonstances exactes de ce meurtre, le premier d’un
président africain démocratiquement élu après les
Indépendances, n'ont à ce jour fait l’objet d'aucune
enquête officielle de la part du gouvernement togolais.
Ses auteurs n’ont jamais été poursuivis. L'assassinat a
cependant fait l’objet de récits détaillés [lire if, p. 48-
51]. Les versions convergentes mettent directement en
cause les autorités françaises dans la complicité, voire
l'instigation de ce putsch#.
Le meurtre du leader indépendantiste Olympio reste
un cas d'école. D'abord, parce qu’il inaugure la longue
série d’éliminations physiques de chefs d’État africains.
Ensuite, parce qu’il renferme les principaux ingrédients
44 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
des coups d’État militaires orchestrés depuis le début
des années 1960 en Afrique francophone #%. On y
retrouve le consentement, si ce n'est la participation
active, du corps diplomatique français présent sur le
territoire subsaharien, et « placé » par le « monsieur
Afrique » de l’époque, Jacques Foccart?7. On y perçoit
les manœuvres intrigantes de responsables de la coo-
pération militaire française : anciens éléments des ser-
vices de renseignement français officiellement chargés
d’assurer la sécurité du pays, ils apparaissent également
très impliqués dans l'encadrement des putschistes. Ces
insurgés, enfin, sont la plupart du temps recrutés parmi
d'anciens éléments de la coloniale : des soldats français
d’origine africaine, démobilisés après les guerres
d'Algérie et/ou d’Indochine. Ils errent désœuvrés, sans
solde ni perspectives d’avenir une fois « remerciés » et
réexpédiés par la France dans leur pays natal.
En haut de l'échelle, plusieurs témoignages concor-
dants rappellent ainsi des directives transmises dans la
nuit du 12 au 13 janvier par Henri Mazoyer, alors
ambassadeur de France à Lomé, au groupe d’insurgés
réunis ce jour-là autour du domicile présidentiel pour
«liquider » Sylvanus Olympio. Bien informé de ce qui
se tramait, Henri Mazoyer aurait même prié son
homologue Léon Poullada, ambassadeur des États-
Unis, de ne pas accorder de protection diplomatique
à Sylvanus Olympio et de ne pas se mêler à une affaire
« purement togolaise ».
À un autre niveau, la gendarmerie nationale du Togo
est alors dirigée par un officier français : le commandant
l. La marque coloniale 45
Georges Maîtrier, par ailleurs chef de cabinet militaire
du président togolais et chargé des questions de sécu-
rité intérieure. Il a été appointé par l'Élysée. Au Togo,
son contrat arrivait à terme en 1962 et Sylvanus
Olympio ne voulait pas 4 priori renouveler ses fonc-
tions. Georges Maîtrier appartenait au SDECE
(Service de documentation extérieure et de contre-
espionnage, le principal service secret français, remplacé
en 1982 par la Direction générale de la sécurité exté-
rieure-DGSE), tout comme son adjoint, le capitaine
Henri Bescond 2. Il a déjà montré quelques années
plus tôt son efficacité au Cameroun, en menant au
nom de la France des opérations meurtrières contre les
opposants bamilékés 20.
Voilà pour l'encadrement militaire. Voyons mainte-
nant les sous-officiers démobilisés, ceux qui ont servi
de main-d'œuvre pour effectuer les basses besognes.
Peu après l'indépendance, Sylvanus Olympio avait
refusé de les intégrer dans la nouvelle armée nationale,
constituée seulement de trois cents hommes afin de
réduire les dépenses de l’État. Le mécontentement de
ces anciens de la coloniale était de notoriété publique.
Ils formaient donc une milice idéale, prête à user de
la force pour revendiquer une amélioration de leur sta-
tut au sein de la jeune République togolaise.
« Maîtrier dressait la meute, caressant dans le sens
du poil un ressentiment ethnique latent : la plupart
des sous-officiers démobilisés, à commencer par
Eyadéma, étaient originaires du Nord du pays, tandis
que les élites du Sud, plus nombreuses, occupaient la
46 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
majorité des postes à responsabilité. Olympio, d’ori-
gine sudiste et de mère nordiste, s'appliquait toutefois
à brider le régionalisme », analyse François-Xavier
Verschave. À la tête du commando de putschistes
chargé d’abattre Sylvanus Olympio, le chef apparent
des opérations se nomme Emmanuel Bodjollé, origi-
naire de Kouméa. D'origine kabyée-moba, Bodjollé a
été enrôlé dans l’armée coloniale française en 1948. II
a combattu en Indochine et en Algérie. Démobilisé et
rapatrié au Togo en 1962 cet adjudant a formé son
équipe en s'appuyant sur des soldats originaires comme
lui de la région de Kara, au nord du Togo. Il est à la
tête du groupe qui a réclamé au président Olympio
une réintégration dans la nouvelle armée togolaise —
sans jamais l'obtenir. Il constitue sa base à Lomé, au
camp militaire de Tokoin. Ce point de ralliement des
insurgés est à cinq kilomètres environ de la villa prési-
dentielle, jouxtant elle-même l'ambassade des États-
Unis. Un second commando, dirigé par le sergent
Robert Adewi, a pour mission d’arrêter la quasi-totalité
des ministres et de les conduire au camp de Tokoin.
Dans la pratique, le chef exécutant pour l’assassinat
programmé de Sylvanus Olympio s'appelle Étienne
Eyadéma, un Kabyé d’origine qui s'est engagé dans la
coloniale à l’âge de seize ans. Il a lui aussi servi en
Indochine (1953-1955) et en Algérie (1956-1961), et
a également été rapatrié au Togo en 1962 avec un grade
de sergent-chef, après un bref stationnement au
Dahomey et au Niger. Selon le témoignage de Robert
Adewi, il aurait été directement soudoyé par Maîtrier,
l. La marque coloniale 47
qui « lui aurait demandé d’abattre Olympio, pour trois
cent mille francs CFA »31 (soit six mille francs français,
avant la dévaluation du franc CFA en 1994).
Au surlendemain de l'assassinat, sans doute pour se
mettre en avant, Eyadéma racontera avoir abattu lui-
même le premier président togolais : il n’a jamais renié
complètement cette version, cultivant le plus souvent
un mutisme absolu ou, parfois, des versions contra-
dictoires. Aux yeux des autorités françaises, peu
importe : leur soutien au sous-officier Eyadéma, qui
deviendra lui-même président de la République du
Togo à la faveur d’un coup d’État mené quatre ans
plus tard, le 13 janvier 1967, s'affiche ouvertement, et
jusque dans les plus hautes sphères.
En 1995, Jacques Foccart, qui déclare avoir « beau-
coup d’amitié, d'affection et d’admiration à l’égard du
général Eyadéma », est très clair sur le sujet : « La junte
militaire qui a éliminé son prédécesseur Sylvanus
Olympio, pour conduire Grunitzky au pouvoir, lui a
ensuite fait confiance pour conduire le pays, dans l’or-
dre et la tolérance. Le général Eyadéma a, dès lors,
administré le Togo avec un sens remarquable de l’or-
ganisation qui lui a valu, après les péripéties de la
démocratisation, la reconnaissance internationale 2. »
Quand Jacques Foccart se souvient de l'attention par-
ticulière qu’accordait le général de Gaulle à la situation
au Togo, le témoignage est également plein d’éloges :
« Les liens que le général de Gaulle avait établis avec
le général Eyadéma dépassaient de beaucoup l'aspect
purement politique. Il faut dire que dès cette époque
48 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
la gestion rigoureuse appliquée à la direction du pays,
son ouverture d'esprit au niveau panafricain et le fait
qu'il ait permis au Togo, petit pays sans grands moyens,
de devenir la Suisse de l’Afrique faisaient du président
Eyadéma un modèle. D’autre part, l'attachement pro-
fond qu’il manifestait à l’égard de la France, l’ardeur
et la conviction qu’il mettait au développement de
son pays étaient des éléments auxquels le général de
Gaulle était sensible, ce qui avait tissé au fil des ans
un mode relationnel, une estime mutuelle. On peut
aller jusqu'à dire : un lien filial de cœur et d’esprit33. »
Trente-huit ans de régime autoritaire plus tard, la
France a toujours accordé une reconnaissance et un
soutien sans faille au chef d’État togolais, Jacques
Chirac allant jusqu'à regretter la perte d’« un ami per-
sonnel » et d’un « ami de la France » en apprenant la
mort soudaine d'Eyadéma, le 5 février 2005.
L'assassinat de Sylvanus Olympio 34
l'est près de minuit à Lomé. Au premier étage de sa villa
proche de l'Océan, gardée seulement par deux policiers,
le président dort du sommeil du juste. Toute la journée, il
a travaillé au projet de charte de l'Organisation de l'unité
africaine (OUA), dont la rédaction lui a été confiée. Dina,
la femme de Sylvanus, est réveillée. Elle a entendu des
bruits bizarres devant l'entrée de la villa. Une altercation
monte. Soudain, des coups de feu éclatent. Réveillé à son
tour, Sylvanus Olympio se lève. || allume la lumière et
regarde vers la rue. Des balles le visent. Vite, il éteint. Lui
et sa femme s'aplatissent. Quand la fusillade cesse, au
bout d'une dizaine de minutes, le président enfile un short
I. La marque coloniale 49
kaki, une chemisette et des sandales légères. 1! demande
à son épouse de l’attendre et descend au rez-de-chaussée.
Il cherche à sortir par la salle à manger, mais la porte est
bloquée de l'extérieur. Il passe par une fenêtre, traverse
le jardin et franchit le mur de la propriété voisine — qui se
trouve être l'ambassade des États-Unis. Le centre de la
cour est un parking. Olympio se cache dans une vieille
Buick. Pendant ce temps, la dizaine d'assaillants cherche
à défoncer la porte principale de la villa. Ils y parviennent
et, vers une heure du matin, six d'entre eux investissent
la maison. Manifestement, ces hommes en tenue de com-
bat sont des militaires. Ils repoussent contre un mur Dina,
ses enfants et les domestiques, fouillent la maison, mitrail-
lent les placards, s'acharnent sur la bibliothèque. À leurs
questions, Dina Olympio ne peut répondre que la vérité :
elle ne sait pas où est passé son mari. Le chef du groupe
décroche alors le téléphone : « AIl6 ! Monsieur Mazoyer ?
Nous sommes chez lui ! || a disparu. » Henri Mazoyer est
l'ambassadeur de France à Lomé... Au bout d'une demi-
heure, les assaillants repartent avec l'argent et les bijoux
qu'ils ont trouvés. Il est 1h30 environ. Le téléphone sonne
peu après au domicile privé de l'ambassadeur américain
Léon Poullada. C'est Henri Mazoyer, son homologue fran-
çais. Il annonce un putsch et signale à son confrère que
le président Olympio se trouve sans doute dans l'enceinte
de son ambassade. [...] Le chef du commando qui pour-
chasse Olympio est un certain Étienne Eyadéma. [...] Un
second commando, dirigé par le sergent Robert Adewi,
a réussi à arrêter la quasi-totalité des ministres et les a
conduits au camp Tokoin. Étienne Eyadéma, lui, rentre
bredouille. Bodjollé le renvoie vers la villa d'Olympio, avec
mission de procéder à une fouille plus minutieuse. En vain.
[.…] On avertit le lieutenant de gendarmerie Bodjona des
menaces qui pèsent sur le président Olympio. À trois
heures du matin, cet officier togolais s'en va, avec
quelques hommes, demander armes et munitions à
Georges Maîtrier (commandant de la gendarmerie du
50 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Togo). Après un temps de réflexion, le commandant leur
remet des fusils-mitrailleurs et un carton de munitions.
Les gendarmes filent en jeep vers la villa d'Olympio. Arrivés
sur les lieux, ils veulent charger leurs armes : les munitions
ne correspondent pas. Le sergent Eyadéma leur propose
de se joindre aux putschistes. Les gendarmes refusent, et
retournent vers Maîtrier : introuvable. De son côté,
Eyadéma n'arrive à rien. Il fait plusieurs allers-retours à
Tokoin. Les mutins s'inquiètent. Léon Poullada aussi,
depuis l'étrange coup de fil de son confrère Mazoyer. Il
quitte son domicile et va jusqu'à son ambassade, à trois
kilomètres de là. Il y arrive vers cinq heures, et doit lon-
guement négocier pour que les insurgés le laissent entrer.
Sitôt franchi le portail, il emprunte une lampe-tempête
au veilleur de nuit et inspecte la cour. Vers le parking, il
entend l'appel chuchoté d'Olympio. Il s'approche. Le pré-
sident togolais lui résume ce qu'il sait des événements.
Léon Poullada veut l'abriter dans les bureaux de l'ambas-
sade, mais le personnel n'est pas arrivé, et lui-même n'a
pas pris les clefs. || retourne à son domicile, non sans avoir
été interpellé par les mutins à sa sortie de l'ambassade.
Chez lui, il appelle son collègue Mazoyer. Il lui raconte
innocemment ce qu'il a vu et entendu. Henri Mazoyer lui
déconseille vivement d'accorder l'asile au président
Olympio et l'invite à ne pas se mêler d'une affaire pure-
ment togolaise. Léon Poullada réveille alors par téléphone
son vice-consul Richard Storch, qui habite juste en face
du portail de l'ambassade. Il lui demande de veiller au
grain. En échec, les putschistes sont réunis chez le sergent
Robert Adewi, prêts à laisser tomber. Vers six heures, ils
voient arriver un émissaire du commandant Maîtrier.
informé par l'ambassadeur Mazoyer, ce dernier leur fait
savoir où est Olympio, et leur demande d'« achever le tra-
vail commencé », au risque sinon d'être exécutés. Les plus
« mouillés », dont Eyadéma, Bodiollé et Adewi, décident
alors de repartir vers l'ambassade des États-Unis. [...] Le
sergent Eyadéma a raconté la suite à deux journalistes, le
l. La marque coloniale 51
surlendemain : Chauvel, du Figaro et Pendergast, de Time-
Life35. « À l'aube, nous sommes allés vers le parking de
l'ambassade américaine. L'homme, tout sali, était blotti
sous le volant d'une Plymouth de l'ambassade, garée là.
On lui a dit : “Nous t'avons repéré, sors de là !” Olympio
a répliqué : “D'accord, j'arrive. Où m'emmenez-vous ?"
“Au camp militaire”, avons-nous répondu. || est descendu
de la voiture et a marché vers le portail de l'ambassade.
Là, il s'est arrêté [réalisant sans doute que, s'il continuait,
il perdait toute protection diplomatique], et nous a dit
qu'il ne voulait pas aller plus loin. Je décidai : c'est un
homme important, et il pourrait y avoir des manifestations
de foule s'il restait ici. Aussi, je l'ai descendu. » En face,
le vice-consul américain de faction « n'a pas bien vu » :
prenant l'homme en short et chemise pour un aide-cuisi-
nier, il dit être allé se restaurer à la cuisine. C'est à ce
moment que les coups de feu ont éclaté3%6. [...] Il est 7h15.
À son bulletin de six heures, France Inter avait déjà
annoncé la mort de Sylvanus Olympio…
ÿ
Il. Géographie du pouvoir
L'ascension d'Eyadéma
Sylvanus Olympio éliminé, un comité militaire insur-
rectionnel prend temporairement en main les destinées
de la nation togolaise. Sur conseil de l'ambassadeur de
France, ce comité fait entre autres appel à Nicolas
Grunitzky, réfugié au Bénin, pour former un nouveau
gouvernement. Au niveau politique, Paris replace
ainsi un de ses obligés pour diriger l’ancienne colonie.
Une semaine seulement après l'assassinat, le journal
de la Radiodiffusion-télévision française (RTE, placée
sous le contrôle direct de l’État) met en scène
Grunitzky, « nouveau président du Togo » et homme
providentiel. À la question du journaliste Claude-Paul
Pajard, qui l’interroge enfin sur les relations entre le
Togo et la France, Grunitzky répond simplement :
« Elles étaient déjà bonnes, je pense qu'elles le seront
davantage. » Tout rentre dans l’ordre. Jacques Foccart
expliquera plus tard qu’il avait avec Grunitzky des rela-
tions « cordiales » : « Ses deux filles venaient souvent
chez moi à Luzarches. » Olympio, en revanche,
« n'était pas de nos amis »2.
Au niveau économique, le Togo se rapproche alors
de la France et des pays africains de la zone franc. Sur
54 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
le plan militaire, les crédits consacrés à l’armée rogolaise
sont revus à la hausse, et les anciens de la coloniale
intégrés aux forces de sécurité nationale. La France,
qui avait déjà passé en octobre 1961 deux premiers
accords de coopération militaire avec le Togo!, se lie le
10 juillet 1963 par un accord de défense « avec des
clauses secrètes d'intervention des troupes françaises,
non seulement en cas d’agression extérieure mais éga-
lement de crise internet ».
Dans cette première période de la présidence de
Grunitzky, l’allégeance envers la métropole redevient
complète. Une année après le coup d’Etat, Grunitzky
est invité à l’Élysée, pour une première visite officielle.
Tandis qu’à cette occasion l’ambassadeur togolais à
Paris martèle sa déclaration aux médias (son pays est
«entré dans une ère nouvelle, celle d’une coopération
encore plus étroite entre la France et le Togo »), la RTF
explique aux téléspectateurs français dans une édition
spéciale du 3 mars 1964 les raisons de sa présence
outre-mer : « Le Togo, [...] c'est naturellement aussi
le visage ancestral de l'Afrique, où les gestes simples
se perpétuent dans un décor inchangé. Un pays où vit
une belle race, solide et ouverte, mais aux multiples
tribus et dialectes pour qui le français est devenu la
langue véhiculaire. » Le rôle de la France, par ses inves-
tissements, est d'y insuffler les bases du « progrès »,
1. Ces accords concernaient la mise sur pied de la gendarmerie
nationale (commandée par Georges Maîtrier, qui orchestrera donc
l'assassinat) et de l’armée togolaise.
Il. Géographie du pouvoir 55
mais aussi d'exploiter les ressources naturelles locales
— dont les riches mines de phosphates, très convoitées.
C'est assez pour justifier la présence massive de
l'encadrement civil et militaire français sur place. En
signe d’allégeance, les récompenses et gratifications
togolaises accordées à des responsables politiques, fonc-
tionnaires ou hommes d’affaires français, sont distri-
buées avec largesses. Ainsi, l’ordre du Mono, plus
haute distinction accordée depuis 1961 pour « services
rendus » à la toute jeune République : à elle seule, la
volée de 1964 constitue un véritable Whoï who des
principaux acteurs de cette « Françafrique ». Une pluie
de médailles — plus d’une centaine — sont attribuées
autant à des hautes personnalités comme le général de
Gaulle, Pierre Messmer (ministre des Armées) et
Jacques Foccart, qu'à Henri Mazoyer ou Georges
Maîtrier, comme en atteste la liste complète publiée
dans le Journal officiel de la République togolaise le
16 janvier 1965.
L'Élysée facilite enfin la montée en grade du sergent-
chef Eyadéma, qui commande depuis juillet 1963 une
nouvelle compagnie d'infanterie, regroupant les anciens
de la guerre d’Algéries. Au fil des années, Eyadéma,
ancien champion de lutte traditionnelle issu d’une
famille modeste et considéré comme inculte par ses
pairs, prend confiance en lui. Il parvient à rivaliser avec
d’autres officiers concurrents du Nord-Togo, comme
Bodjollé, puis à les supplanter. Affichant avec constance
une « profonde francophilie », voire « un patriotisme
français », il obtient en janvier 1967 le feu vert de
56 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Paris pour renverser Grunitzky, devenu trop hésitant,
soucieux du compromis et ouvert à diverses influences.
Dans la métropole, on regrette qu’il « manque de
poigne ». Le lieutenant-colonel Eyadéma choisit la date
du 13 janvier, anniversaire de l’assassinat d'Olympio,
pour passer à l’action : « Les militaires prennent le pou-
voir. La Constitution est suspendue, l'Assemblée natio-
nale dissoute 7. » Après quelques mois de transition, le
chef d’état-major Eyadéma lance le 15 avril un appel
à la réconciliation. Il met en place un gouvernement
militaire composé essentiellement de personnalités ori-
ginaires, comme lui, du Nord du Togo. Le 13 mai, il
déclare « la dissolution de tous les partis politiques,
accusés de diviser le pays® ».
La France souhaitait le retour rapide d’un régime
fort et musclé au Togo, pour « mettre au travail » la
population locale et accélérer le prélèvement des
matières premières. Elle est servie. Pour les Togolais,
le revirement est complet. Ils avaient été habitués
depuis la colonisation à suivre une élite bourgeoise et
intellectuelle du Sud, ayant pris goût à la politique et
aux affaires parlementaires. Cette élite leur avait montré
le chemin de l'indépendance, dans un pays déjà soumis
au monopartisme de Sylvanus Olympio, mais encore
peu militarisé. Sous le régime Eyadéma, les populations
du Nord accèdent aux postes les plus importants.
« Lethnie » kabyée compose l'essentiel des troupes,
dans une armée vite surdimensionnée. Sur le plan poli-
tique, la conduite des affaires suit aussi un rythme mar-
tial et sans concessions : « De 1967 à 1979, le Togo
Il. Géographie du pouvoir 57
vit sans Constitution aucune. Le pays est gouverné par
arrêtés, décrets et ordonnances. » Le 30 août 1969, la
création du Rassemblement du peuple togolais (RPT),
parti unique et tout-puissant qui prime sur toutes les
institutions de l’État, achève de verrouiller le pays. Le
RPT se présente comme un « parti d’animation et d’en-
cadrement, d’éveil de la conscience des masses et des
élites ». Eyadéma en est le « Guide » et le président-
fondateur. Il cumule bientôt les pouvoirs : président
du Togo, chef du gouvernement, chef des forces armées
togolaises, général, ministre de la Défense. Il impose
la cotisation obligatoire de cent francs CFA par mois
(prélevée directement sur le salaire des travailleurs) et
le culte de la personnalité (Eyadéma, élevé au rang de
« Père de la nation », « L'Apôtre du New Deal ».…..). Il
met en place une « police politique du régime » : des
éléments d’unités spéciales dont certains « avaient été
formés par des maîtres français en Indochine et en
Algérie » 1, Il encourage la répression armée et la déla-
tion. Sous la bannière du RPT, diverses organisations
et associations sont instaurées pour noyauter aussi les
principaux domaines d’activités économiques, sociales
ou culturelles : les Associations des revendeuses, la
Confédération nationale des travailleurs togolais (créée
à la suite de la dissolution par le gouvernement des
syndicats en 1972), les Jeunesses du RPT, PUnion
nationale des femmes togolaises, l’Union nationale des
chefs traditionnels, etc. Depuis le milieu des années
1970, Eyadéma bénéficie, pour la gestion des ressources
togolaises, des précieux conseils du dictateur ivoirien
58 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Félix Houphouët-Boigny, très proche des intérêts
français. Il emprunte au Zaïrois Mobutu Sese Seko sa
politique d’authenticité pour l'adapter à un discours
nationaliste de façade!, qui évacue pour la forme les
noms de lieux et les prénoms faisant référence à l'époque
coloniale et au christianisme. Il bénéficie encore du sou-
tien technique de la Corée du Nord pour installer sa
propagande : films, T-shirts, montres, pendules, maca-
rons, posters géants, statues de bronze et même, bande
dessinée glorifient l’image du « Grand Timonier » togo-
lais'2. Les principes d'action et le programme du RPT
sont consignés dans un « petit livre vert », tandis que
diverses publications de propagande insistent sur le fait
qu'il faut « créer dans l'esprit des nationaux le mythe
du développement » [sic]. Ce vernis d’authenticité afri-
caine et de prestige national retrouvé masque mal une
dépendance économique accrue envers la France. « Le
protégé de Jacques Foccart savait sémanciper, sans
jamais s'éloigner trop », résume Jean de Menthon"3.
Instrumentalisation des « ethnies »
Une nouvelle ère commence pour le Togo. Paris s'était
essentiellement appuyé jusque dans les années 1950
1. Comme le relève Jean de Menthon, les trois thèmes du RPT qui
se voulaient fondateurs de la patrie togolaise — l'union autour de
l'armée, du parti et du chef, l'anti-impérialisme et l'authenticité —
n'étaient « pas du tout spécifiques au Togo » et s'appliquent à
« n'importe quelle dictature militaire de par le monde » v.
Il. Géographie du pouvoir 59
sur les chefs éwés du Sud pour tisser des réseaux d’in-
fluence : « Ils étaient envoyés à l’école des Blancs, celle
des missionnaires. Les plus brillants sont devenus dans
les années 1950 ministres de la République. fran-
çaise. Pendant ce temps, les éléments les plus costauds
des ethnies du Nord [comme le sergent-chef Eyadéma]
étaient recrutés pour la coloniale. On les fit monter
aux premières lignes sur les plages du Cavalaire pour
libérer la France en 1944, sur les collines de Diên Biên
Phu en mai 1954 et sur les Aurès en Algérie en 1960
— au nom de l'Empire. [...] De retour au pays, les
“nordistes” seront épaulés par leurs anciens officiers
français pour fomenter des coups d’État contre les
“intellectuels” côtiers du Sud qui avaient pris goût à la
vie parlementaire sous la IV< République. » Dans un
premier temps, l'administration coloniale s’est ainsi
intéressée aux populations éwée et mina du Sud-Togo,
plus habituées aux contacts avec les Européens.
Certains des leurs étaient dotés d’une formation sco-
laire ou technique à l’occidentale, notamment en raison
de la colonisation allemande. Jusqu'à la fin des années
1950, la France a développé des infrastructures et ser-
vices près du littoral, négligeant le Nord. Elle a opéré
un brusque changement de stratégie lorsque des mou-
vements sudistes, emmenés par le leader intellectuel
d’origine éwée Sylvanus Olympio, ont réclamé la créa-
tion d’un Éwéland, puis l’indépendance du Togo : le
Quai d'Orsay a alors dépêché des émissaires pour for-
mer et financer des mouvements politiques nordistes.
D'« ethnie » kabyée, originaire de la région de Kara,
60 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
au nord du Togo, le général Eyadéma représente un
cas emblématique de cette politique française en
Afrique, encourageant les dissensions régionales —
quitte à provoquer dans certains pays des conflits
internes ou des guerres civiles, vite transformées en
« guerres tribales » par les médias internationaux.
« Diviser pour régner », on connaît la formule. La
politique d'intervention française en Afrique a depuis
longtemps fait sien ce principe de Machiavel. Sa mise
en œuvre remonte aux premières opérations de coloni-
sation sur le continent noir. Dès la fin du xIX siècle, il
s'agit, pour l'administration française, de jouer sur des
clivages régionaux et d'alimenter les rivalités existantes :
le plus souvent en opposant les populations du Nord à
celles du Sud, les populations côtières aux populations
de l’intérieur du pays. Jean-Loup Amselle et Elikia
M'Bokolo insistent sur le fait que « le débat sur l’ethnie
et le tribalisme n’est pas purement théorique. De Lord
Frederick Lugard, théoricien s'il en fut du colonialisme
britannique, au régime de l’apartheid sud-africain en
passant par les pouvoirs d’État contemporains, tous les
systèmes de domination en Afrique ont allégrement
puisé dans les théories de l’ethnie et habilement mani-
pulé les sentiments ethniques 15 ». Les ethnologues,
anthropologues et chercheurs envoyés de Paris s’appli-
quent aussi à répertorier un certain nombre d’« ethnies »
ou de « groupes ethniques », le plus souvent de manière
réductrice et arbitraire. Le nombre de ces « ethnies »,
tout comme leur configuration sur la carte, évolue au
fil des années d'occupation coloniale. Cette fluctuation
Il. Géographie du pouvoir 61
ne traduit pas forcément l’avancée des recherches scien-
tifiques, ni des phénomènes de migration internes.
Une brochure intitulée « Le Togo », éditée par le
ministère français des Colonies en 1939 et présentant
un « schéma ethnographique », mentionne ainsi « dix-
sept groupements humains » 16. Le chiffre est soudain
revu à la hausse pour contrer les revendications éwées
en 1946, brouillant les cartes peu avant les indépen-
dances. Robert Cornevin, dans son Histoire du Togo
publiée en 1959, indique les aires géographiques occu-
pées par trente-quatre groupes!. D’autres études relè-
vent ensuite, très exactement, « quarante-quatre
langues et quarante-quatre peuples, tandis que le recen-
sement officiel de 1981 dénombre quarante et une eth-
nies 18 ». Le chercheur Comi Toulabor distingue quant
à lui « une cinquantaine d’ethnies, inégalement répar-
ties dans l’espace !° ».
« D'une façon générale, au sud, le groupe éwé com-
prenant des apparentés : Adzas, Anlos, Ehués, Fons,
Pédas, Ouatchis, etc., ou des assimilés : Anas, Kpessis,
\
I. Sur la prépondérance éwée, un temps soutenue par les Français,
l'ancien administrateur en chef de la France d'outre-mer Robert
Cornevin rappelle que « les projets d'Éwéland exposés à la tribune
des Nations unies à partir de 1946 ont donné l'impression qu'il
s'agissait d'un peuple largement majoritaire dont les problèmes
se confondaient avec ceux du Togo. Il n'en est rien. Plus encore
qu'au Dahomey voisin, le Togo possède un considérable échan-
tillonnage portant sur une quarantaine d'ethnies ». Les adminis-
trateurs coloniaux français ont alors insisté au contraire sur la
diversité des « groupes ethniques » présents au Togo, et notam-
ment sur l'importance numérique du groupe tem-kabyé”.
62 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Minas, etc., constituerait grosso modo 45 % de la
population togolaise. Au nord, un deuxième groupe
important : les Tem-Kabyés, comprenant les Kabyés,
les Lambas, les Nodembas, représenterait 35 % si l’on
y ajoute les Lossos !. Dans la région de Bassar-Sokodé,
les Kotokolis constitueraient approximativement
10 % de la population. À l'extrême nord du pays,
dans la région de Mango-Dapaong, les Gourmas et
les Mobas formeraient environ 10 % de l’ensemble
des Togolais 2. » Non seulement la notion même
d’« ethnie » ou de « groupe ethnique » est à manier
avec prudence, mais les tentatives de définition des
groupes concernés, de leur importance numérique
comme de leur répartition sont sujettes à caution :
elles risquent de servir implicitement à des visées poli-
tiques, à accentuer des clivages. La nature étriquée,
amputée et arbitraire du territoire togolais lui-même,
héritage de l’époque coloniale, doit également inciter
à relativiser les résultats de ces approches ethnogra-
phiques. La prédominance de l’un ou l’autre « groupe
ethnique », revendiquée tour à tour par divers admi-
nistrateurs étrangers ou des intellectuels du cru,
constitue une manipulation d’une réalité autrement
plus complexe 2.
I. Qui se considèrent eux-mêmes plutôt comme des rivaux des
Kabyés 2,
Carte des
« peuples du Togo »
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PEUPLES DU TOGO
Source : Robert Cornevin, Histoire du Togo, Bergier-Levrault, Paris, 1959
64 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Nord versus Sud
Dès son arrivée au pouvoir en avril 1967, conseillé et
soutenu par la France, Eyadéma « tribalise l’armée! »,
amplifie les rivalités existantes entre les deux parties
togolaises. Cette transformation s'inscrit jusque dans les
cartes du territoire national : la région de la Kara, fief
du groupe kabyé, est née d’un redécoupage de circons-
criptions administratives effectué un an plus tard. Celui-
ci permet d'étendre les limites de la région en
ponctionnant des terres sur les circonscriptions voisines :
Savanes, au nord, et Centrale, au sud. Cette transfor-
mation de la Kara accentue les avantages sociaux, éco-
nomiques, mais aussi politiques qui lui sont, et lui
seront, attribués pour les décennies à venir — aujourd’hui
encore, les partis d'opposition et la population du littoral
(région Maritime) se plaignent de la distorsion observée
à l'Assemblée nationale : les députés de ce qui est devenu
en 1981 la préfecture de la Kara sont sur-représentés
par rapport à la proportion réelle d'habitants.
Pour justifier la nouvelle influence de cette « ethnie »
kabyée (représentant en réalité environ 14 % des
Togolais #), le gouvernement d’'Eyadéma échafaude
une politique de l'authenticité qui met en avant sa pro-
pre ethnie d’origine, la plus ancienne à occuper les
terres togolaises selon une théorie sans fondement
solide mais rapidement imposée par l'État. Cette dan-
I. L'expression est utilisée par la plupart des spécialistes du Togo.
Lire infra, p. 67.
Il. Géographie du pouvoir 65
gereuse « entreprise de légitimation » a depuis été lon-
guement analysée et démontée par les travaux de
recherche de Comi Toulabor, qui a insisté sur l'aspect
simpliste, caricatural, et cependant redoutable des dis-
cours identitaires nationalistes qui prédominent à cette
époque : « Si la togolité est intellectuellement “chétive”,
elle est néanmoins tout aussi dangereuse et dévastatrice
que l’ivoirité en ce qui concerne la pratique politique.
À la base, la “togolité” consiste à reprendre à son
compte la narration mythique de la migration “verti-
cale” du peuple kabyé. Selon ce récit fondateur, les
Kabyés auraient émigré du ciel pour occuper la partie
septentrionale du territoire, tandis que les autres ethnies
seraient venues par migrations “horizontales” succes-
sives peupler le territoire. Apparu dans le discours poli-
tique à partir de 1974, grâce à — ou à cause de — la
politique de l’authenticité importée du Zaïre de
Mobutu, ce récit mythique insinue, en réalité, l’idée
qu'un groupe ethnique détiendrait un titre de propriété
historique sur le pays, et serait, in fine, naturellement
(donc légitimement) qualifié pour gouverner #. »
Prétendre remonter aux origines en se basant unique-
ment sur la tradition orale et les récits qu’elle a engen-
drés, multiples et parfois contradictoires, reste de toute
façon un exercice hasardeux. « Sur les tout premiers
habitants, la tradition est muette ; de “ceux qui étaient
avant”, les légendes même ne disent rien. Les récits les
plus anciens font descendre les ancêtres de certaines
ethnies directement du ciel, au milieu de l'orage
(Nawdba de Niamtougou), ou surgir des profondeurs
66 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
de la terre entrouverte. [...] Les plus anciens autoch-
tones semblent être, du nord au sud, les Mobas, les
Kokombas, les Tambermas. Les Bassars, souvent consi-
dérés comme des autochtones, se disent quant à eux
“venus du pays du nord”. Au centre se trouvent les
Kabyés et leurs ethnies apparentées, Nawdbas, Lambas,
et plus au sud, à l'abri des montagnes, les Akebous et
les Akpossos 25. » D’autres sources plus documentées
attestent que ces Kabyés sont bel et bien arrivés au Togo,
non pas en descendant du ciel mais en migrant de terres
sahéliennes, aux alentours du XV° siècle.
Cette question des origines reste aujourd’hui encore
très discutée, particulièrement délicate, et très malve-
nue dans le contexte de tensions régionales. Comme
la plupart des pays ouest-africains — y compris la Côte
d'Ivoire — le Togo représente depuis des siècles une
terre d'immigration. Les alliances réelles ou supposées
entre « groupes ethniques » se sont faites et défaites
au gré de l’histoire. Ses frontières ont été tracées de
façon arbitraire par la colonisation européenne. La
plupart des études actuelles soulignent que, malgré
toutes les rivalités invoquées ou accentuées par le gou-
vernement Eyadéma, l’antagonisme Nord-Sud est
toujours resté superficiel.
À l'intérieur même du pays, les déplacements forcés
de populations sur des terres déjà occupées par des
groupes relativement homogènes ont en revanche
débouché sur des conflits latents. Certaines déporta-
tions de cultivateurs ont été effectuées lorsque le Togo
était sous administration française. D’autres ont été
Il. Géographie du pouvoir 67
ensuite programmées par le gouvernement Eyadéma,
qui a notamment créé des zones de colonisation
kabyées au centre du pays, empiétant ainsi sur des ter-
ritoires occupés par les Kotokolis!. Les tensions entre
ces deux communautés ont été ravivées, et même
entretenues lors des périodes de troubles civils au début
des années 19901. Les premiers « charniers togolais »
ont alors été découverts. Le régime d’Eyadéma a été
accusé par des observateurs internationaux d’encou-
rager la régression vers le tribalisme — tout en se pré-
sentant lui-même comme seul garant de l’unité du
pays. Façonnée par le gouvernement Eyadéma, la
« togolité » présente les ingrédients d’une bombe à
retardement sociale. « Si, en Côte d'Ivoire, les Akans
et les Baoulés dans le Sud incarnent idéalement un
“nous” mythique et imaginaire, au Togo ce sont les
Kabyés dans le Nord du pays qui remplissent ce rôle.
Apparurent ainsi des expressions comme “Togolais de
souche”, “Togolais authentiques”, “vrais Togolais”
qu'on oppose aux “faux Togolais”, aux “apatrides”, aux
|. Dès les années 1970, la constitution d'importants « parcs natio-
naux », imposés manu militari au nom du développement touris-
tique, a chassé de leurs terres de nombreuses populations du
Nord-Togo. Lire infra, p. 96-99.
Il. Selon Jean de Menthon, « le 30 mai 1992, un affrontement
entre Kabyés et Kotocolis, survenu à Soutouboua, à propos des
droits des terres dans une zone de colonisation kabyée, fit offi-
ciellement vingt-quatre morts. Mais, selon Reuter, l'on découvrit
que de nombreux corps avaient été calcinés ou rapidement enter-
rés. Jamais, depuis la pacification allemande, de telles batailles à
caractère ethnique ne s'étaient déroulées au Togo? ».
68 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
“traîtres”, etc. Ces expressions prennent souvent plus
d’ampleur quand surviennent des crises politiques
graves où elles servent de slogans de ralliement et d’ou-
tils de répression : le pouvoir invoque des tentatives
de coup d’État plus imaginaires que réelles qui lui per-
mettent d’épurer et de sanctionner avec une violence
inouïe. Car il existe, à côté du discours officiel d'unité
nationale, un autre discours tout aussi réel et prégnant
que le premier, prononcé sur les tribunes des clubs et
autres associations d’originaires, de cadres ou d’intel-
lectuels du Nord du pays, spécialement kabyés, tri-
bunes dont raffole le général Eyadéma, qui a favorisé
leur création. On y vient pour “broyer” les “gens du
Sud” et élaborer des stratégies de conservation du pou-
voir d'État, qui doit rester entre les mains des “gens
du Nord”, quitte à mettre l’armée au service de cette
“noble” cause nationale». »
Le stratagème a servi, et servira sans doute encore,
à bien des autocrates qui s’accrochent au pouvoir.
Cette politique de division a coûté cher aux citoyens
togolais, y compris en vies humaines. Tensions et
durcissement du régime dictatorial togolais au milieu
des années 1980, événements de la période de tran-
sition démocratique 1990-1993, troubles survenus
après la mort d’Eyadéma et à l’annonce de la succes-
sion imposée de son fils Faure Gnassingbé à la tête de
l'État en février 2005, contestation des résultats de
l'élection présidentielle en avril 2005, etc. : toutes ces
périodes de crise ont révélé à quel point certains élé-
ments de l’armée togolaise, censée assurer la sécurité
I. Géographie du pouvoir 69
du pays, ont joué un rôle crucial dans l’entreprise de
déstabilisation nationale.
Coopération militaire
Si le RPT a longtemps infligé aux Togolais une vérita-
ble « police de la pensée », l’armée reste une pièce mat-
tresse du dispositif autoritaire mis en place par le
régime Eyadéma. Depuis la fin tragique du gouverne-
ment de Sylvanus Olympio, cette armée s’est brusque-
ment développée : « Un gouvernement civil rogne, en
règle générale, sur les dépenses de l’armée. [...] Un
militaire au pouvoir est par essence plus rentable à la
longue en matière d'achats d’armements à la France,
dont le commerce des armes constitue l’un des secteurs
les plus rentables. [...] Dominique Bangoura, analy-
sant l’évolution des dépenses militaires en Afrique,
constate qu'au Togo elles ont évolué de 0,5 million de
dollars en 1962 à 17 millions de dollars en 1983%. »
En termes de budget alloué à la défense, il s’agit d’une
des hausses les plus importantes du continent africain
— toutes proportions gardées. De même, en termes
d'effectifs, l’armée togolaise a quadruplé le nombre de
ses soldats sur la même période. Les « Indicateurs éco-
nomiques togolais » fournis par la Banque centrale des
États d'Afrique de l'Ouest-BCEAO montrent aussi
que le budget attribué à la défense a été multiplié par
huit en seulement une décennie : 228 millions de
francs CFA en 1963, 1 604 millions en 1974, année
70 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
où l’armée « pèse » 10 % des dépenses nationales. Selon
les chiffres de la CIA, le budget de l’armée togolaise
dépassait les 32 millions de dollars en 2003*1.
Il faut ajouter à cette somme des contributions de
plusieurs origines et de plusieurs natures. Sur ce cha-
pitre, la coopération militaire française s'est montrée
très généreuse envers les Forces armées togolaises
(FAT), une soixantaine d'officiers français les enca-
drant. Cette coopération a été d’autant plus critiquée
qu’elle a servi non seulement à accentuer les divisions
Nord-Sud (en favorisant surtout l’« ethnie » kabyée),
mais aussi à pérenniser le nouveau régime en place en
le conseillant et en suréquipant son armée. Une armée
davantage entraînée à opprimer un éventuel ennemi
intérieur qu'à défendre les citoyens de menaces exté-
rieures ?, Les montants totaux des budgets destinés à
l’armée togolaise, comme la dimension exacte des
troupes, sont restés un mystère : pendant longtemps,
même les sources gouvernementales se contredisaient
sur la question. Lors des sombres années 1980-1990,
traversées par de brutales répressions de manifestations
qui ont un temps écorné l’image du président-dictateur
Eyadéma sur la scène internationale, les chiffres de
7 500, mais aussi de 12000 hommes en armes ont été
confirmés par des sources très diverses — y compris par
des milieux militaires!. Toujours en faveur du régime
l. Jean de Menthon : « Combien étaient-ils ces soldats qui terrori-
saient le pays ? À Lomé, y compris parmi les Yovos [expatriés
blancs], on affirmait qu'ils étaient environ 12000. Et cependant,
Il. Géographie du pouvoir 71
Eyadéma, les accords de défense qui lient la France et
le Togo semblent eux aussi sujets à une géométrie varia-
ble. Officiellement, ils visent à protéger la souveraineté
de l’État togolais. Lorsqu'une tentative de putsch
menace le pouvoir d'Eyadéma en septembre 1986 —
depuis son arrivée au pouvoir, il a subi plusieurs ten-
tatives de coups d’État, la plupart organisées depuis
l'étranger, qui l'ont parfois sérieusement inquiété tandis
que d’autres, apparemment factices, avaient pour but
d'accroître son image de « général invincible » —, Paris
expédie ainsi quatre Jaguar et deux cents parachutistes
à Lomé pour secourir le général Eyadéma — visiblement
peu confiant en l'efficacité de sa propre armée, pour-
tant pléthorique. Comme le soulignent la plupart des
connaisseurs du Togo, la France se gardera en revanche
d'envoyer des hommes pour assurer le bon déroule-
ment de la Conférence nationale souveraine (CNS),
en juillet-août 1991. Elle n'est pas non plus intervenue
pour « sauver » la transition démocratique togolaise de
1991-1993, qui aurait sonné la fin de la dictature et
l'instauration d’un réel multipartisme si elle avait pu
d'après les annuaires spécialisés, ils ne seraient que 4300 (les chif-
fres d'Africa Contemporary Record impressionnent par leur préci-
sion). S'y ajouteraient 750 gendarmes, une garde présidentielle de
800 hommes et un peu plus de 1 000 gardes de préfecture. Alors,
12000 ou 7 000 ? Le malentendu peut venir de l'existence de réser-
vistes, sortes de demi-soldes ayant gardé leur uniforme et restant
à la disposition de l'armée hors unités. » Les chiffres avancés par
l'International Institute for Strategic Studies en 1997 sont plus éle-
vés : 7700 hommes, dont une gendarmerie paramilitaire forte
d'environ 750 hommes et une garde présidentielle de 800 soldats.
72 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
aboutir. Les Togolais en ont gardé un lourd souvenir.
« Des manifestations hostiles à la France furent orga-
nisées devant son ambassade. C’est que la population
n'avait pas oublié la façon dont, cinq ans plus tôt, les
Français s'étaient précipités au secours d’un Eyadéma
qui n'en avait même pas besoin 3. »
Une armée d'occupation
Pour certains pays d'Afrique francophone, comme le
Bénin voisin, cette transition démocratique s'était
pourtant amorcée en douceur. Au Togo, elle s’est faite
dans la violence : « La grande différence entre la situa-
tion du Togo et celle qu'avait vécue le Bénin, l’année
précédente, tenait au rôle de l’armée : les soldats béni-
nois n'avaient pas combattu le peuple, ceux du Togo,
si. Que ce soit sur ordre d'Eyadéma ou de leur propre
initiative, ils n'hésitaient pas à tirer. [...] L'armée se
conduisait en troupe d'occupation #4. »
Au Togo, la Conférence nationale souveraine de 1991
sinscrivait elle aussi dans la mouvance des conférences
nationales qui ont gagné certains pays du continent
africain dès la chute du mur de Berlin et la fin de la
guerre froide. Elle a été instaurée après les soulèvements
populaires d'octobre 19901, les manifestations d’oppo-
I. « En 1990, marasme économique et chômage aidant, vent de
l'Est soufflant, la majeure partie de la population se soulèvera. »
(Tètè Tete)
IL. Géographie du pouvoir 73
sition férocement réprimées par le régime Eyadéma 35
et une série de grèves nationales sans précédent. Menées
essentiellement par des représentants des institutions
publiques et civiles, des groupes sociaux, associations,
syndicats et mouvements d'opposition, ces conférences
nationales réclament alors la fin des dictatures, le mul-
tipartisme et l’accès à un État de droit. Constatant la
faillite du gouvernement Eyadéma, qui a mené le Togo
à la ruine, il s'agit à ce moment pour les délégués de la
CNS, réunis en juillet et août 1991, de dénoncer les
injustices, le clientélisme et la corruption du système.
Il faut aussi identifier les principaux responsables de la
banqueroute nationale, et comprendre par quels méca-
nismes le pouvoir du clan Eyadéma s'est imposé.
Les documents de la CNS ont permis d'obtenir une
vision plus complète de la taille et des composantes
exactes des forces militaires togolaises au tout début
des années 1990. D’après les chiffres avancés par les
délégués à la CNS (chiffres incluant sans doute les
réservistes mentionnés précédemment), cette armée
représentait en tout 12 364 hommes, dont 10 127 pro-
venant des régions du Nord et appartenant à 70 % à
l'ethnie kabyée, comme le chef de l'État. La moitié de
ce pourcentage est originaire de Pya, le village natal
du président. Les trois quarts des 237 officiers sont
eux aussi originaires des régions septentrionales, avec
180 officiers de l’ethnie kabyée, dont une centaine
sont natifs de Pya.
Cette pratique de recrutement massif dans le Nord
du pays se retrouve dans la gendarmerie, la douane,
74 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
les sapeurs-pompiers ou la police. Autant de corpora-
tions choyées par le régime Eyadéma, qui lui servent
de piliers. La France n’est pas étrangère à cette prédo-
minance ethnique, puisqu'elle coopère très activement
à la formation de ces corps « purs » : « La seule école
militaire dont dispose le Togo, dirigée par des officiers
français, se trouve à Tchitchao en pays kabyé et recrute
ses élèves à 80 % parmi les membres de l’ethnie à
laquelle appartient Eyadéma %. » C’est encore à Kara
que se trouve le principal camp d’entraînement mili-
taire des Forces armées togolaises. Hubert Védrine
devait penser entre autres au Togo quand il a déclaré
devant la Mission d’information parlementaire sur le
Rwanda : « On a formé l’armée au Rwanda. [...] Les
recrues hutues représentaient 80 % de la population.
On a ailleurs formé des armées moins représentatives »
(audition du 5 mai 1998). C’est précisément cette
armée togolaise, jusque-là « abondamment équipée par
la France, [...] encadrée par une soixantaine d’instruc-
teurs et conseillers militaires français — pour ne pas dire
décideurs », qui allait mettre fin, de manière brutale,
au rêve démocratique #. La CNS avait mis en place à
l'été 1991 un régime parlementaire, dépouillant
Eyadéma de la plupart de ses prérogatives. Le général
s'est retrouvé relégué à un statut de représentant pure-
ment symbolique du Togo — un peu comme la reine
d'Angleterre, ironisent certains. Ce rôle ne pouvait lui
convenir. Le nouveau gouvernement a donc été régu-
lièrement menacé par des soldats proches du régime
Eyadéma. La fin de l’année 1991 fut particulièrement
Il. Géographie du pouvoir 75
meurtrière. Le 3 décembre, l’armée attaquait la prima-
ture. L'assaut se soldait par quarante-deux morts, selon
les sources officielles, plus de trois cents selon la Ligue
togolaise des droits de l’homme. Que faisait la France ?
Elle s’est contentée d’envoyer un contingent, non pas
à Lomé, mais à Cotonou. « Le 3 décembre 1991, les
soldats français restèrent aux portes du Togo pour lais-
ser péricliter la transition démocratique®. »
Après une série de massacres condamnés par les
observateurs internationaux et l’exode de centaines de
milliers de Loméens, partis se réfugier dans les pays
voisins, la coopération militaire française est officiel-
lement suspendue en octobre 1992. La coopération
civile est à son tour coupée en février 1993, après la
répression sanglante d’une manifestation d’opposants.
La suspension de l’aide militaire et économique fran-
çaise rejoint la position de l’Union européenne, qui a
elle aussi officiellement interrompu ses programmes
d’entraide depuis 1993 en dénonçant le « non-respect
des droits de l’homme, la mauvaise gouvernance et le
déficit démocratique » du régime Eyadéma. Dès lors,
« les actions européennes se limitent à des projets
sociaux, en vertu d’un principe de “non-pénalisation”
de la population »*, C’est du moins l'intention décla-
rée par les puissances européennes : sur place, les
Togolais se déclarent toujours autant surpris par l’af-
fluence de « projets » financés par l’Union européenne,
comme par la présence régulière d'officiers français
encadrant l’armée et la police togolaises. Parmi eux,
l'ancien chef d’état-major des armées françaises,
76 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Jeannou Lacaze, ex-patron du service action de la
Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et
ancien conseiller de Mobutu pour la réorganisation de
son armée dans les années 1980, a mis ses talents au
service de Gnassingbé Eyadéma‘!.
Deux petites années ont passé, et la France a réen-
gagé son aide militaire et économique au Togo du
général Eyadéma en septembre 19941. Envoyé spécial
à Kara pour le quotidien Libération, Stephen Smith
relate les cérémonies de cette réconciliation officielle :
« Au pied de la “maison de Kara”, le temple en marbre
de l’ex-parti unique qui domine la principale ville sep-
tentrionale du Togo, l’histoire s'est répétée. Pendant
près de deux heures vendredi, le “pays profond” y a
défilé : les militaires en tête, comme il se doit, puis des
pièces d'artillerie, des chars, cinq Alpha Jet survolant
le cortège ; ensuite, des majorettes agitant des dra-
peaux, des femmes portant de larges paniers de fruits
sur leur tête ; enfin, après le folklore, le “peuple pay-
san”, en guenilles. Le président Eyadéma, sur la tribune
d'honneur aux côtés de Michel Roussin, ministre fran-
1. Nombre de témoignages ou d'événements viennent rappeler la
poursuite, plus discrète il est vrai, de cette coopération militaire.
Selon Amnesty International, la France a encore décerné en
avril 1998 l'Ordre national du Mérite à un haut responsable de la
gendarmerie togolaise, accusé d'avoir ordonné des tortures. Elle a
également accueilli pour une formation un capitaine de gendarme-
rie tortionnaire. Le 28 juin 1999, deux hélicoptères togolais se sont
posés en catastrophe au Ghana. Selon toute vraisemblance, ils sur-
veillaient d'éventuelles velléités militaires de groupes armés d'op-
position. À bord, se trouvaient trois coopérants militaires français#.
Il. Géographie du pouvoir 77
çais de la Coopération, a savouré sa revanche.
Incontestablement, il est à nouveau le maître du Togo.
[...] Ce week-end, Paris a officiellement repris sa coo-
pération civile et militaire avec le “Togo nouveau, en
marche vers la démocratie”. Au terme du défilé à Kara,
Michel Roussin a chaleureusement remercié la foule
pour son amitié “que la France vous rend bien”. Tout
en affirmant que Paris restait “lié au grand principe
de démocratie”, il s’est écrié, alors acclamé : “On se
souviendra longtemps de ces retrouvailles franco-togo-
laises !”4 » Pour l’occasion, Michel Roussin a été élevé
au rang de « grand chevalier de l’ordre du Mono », la
plus haute distinction togolaise.
Kara, « capitale bis »
Dix ans plus tard, la Kara servait toujours de bastion
armé au régime d’Eyadéma, avec son fort contingent
de militaires et d’officiers kabyée. Encore en 2004, la
région vivait sous surveillance, et la population subis-
sait toujours la propagande insidieuse et massive du
chef de l’État, sorte de « Big Brother » africain. Les
posters géants à l'effigie du général s’imposaient dans
toutes les administrations, comme dans la plupart des
commerces, boutiques et buvettes de la préfecture.
Avec un slogan dépassé : « Eyadéma, trente-cinq ans
de paix et de prospérité ». Le gouvernement a concen-
tré sur un rayon de vingt-cinq kilomètres seulement
les constructions les plus prestigieuses et installé les
78 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
services les plus performants pour asseoir durablement
son règne. Située à plus de quatre cents kilomètres au
nord de Lomé, la modeste localité de Pya, village
d’origine d’'Eyadéma, a eu droit à des égards particu-
liers. Elle a acquis prestige, renommée, richesse, béné-
ficiant de raccordements en eau et en électricité, de
la construction de routes, d’établissements scolaires,
etc. À grands frais, Eyadéma a fait construire dans les
environs son château présidentiel! et des salles de
conférences internationales pour y accueillir — à l'abri
des regards et sur ses terres — les hôtes de marque,
délégations ou investisseurs étrangers. Le périmètre
est bien sécurisé : il concentre plusieurs terrains mili-
taires, le régiment para-commando (RPC) et des uni-
tés de la gendarmerie nationale.
Dès son arrivée au pouvoir en 1967, le général a
investi massivement au nord du pays dans le dévelop-
pement d'usines surdimensionnées!! et d'équipements
de luxe qui contrastent avec le niveau de vie global ou
les besoins immédiats de la population locale. Les
détournements d’argent sur la vente des phosphates
ont aussi servi à développer la région de la Kara au
détriment des régions du Sud en général, de Hahotoé,
dans la préfecture de Vo (site contenant le gisement)
et de Kpémé (port minéralier) en particulier 4,
Désenclaver le Nord partirait d’un bon principe, si
cette intention n'avait été dévoyée pour verrouiller mili-
I. Lire infra, p. 89.
Il. Lire infra, p. 87-90.
Il. Géographie du pouvoir 79
tairement la région, servir une corruption distributrice
de prébendes et distiller une propagande d’État élevée
au rang d'institution.
Aux alentours de Kara, petite ville d’à peine cent
mille habitants, surnommée « seconde capitale du
Togo », le réseau routier a fait l’objet de soins exem-
plaires. Les voies sont bien entretenues, parfaitement
lisses et bitumées. À Kara, le secteur des services est lui
aussi particulièrement développé : hôtels aux lignes
futuristes, banques, palais des congrès (ancien siège du
RPT), etc. La surface occupée au sol par les établisse-
ments bancaires — une demi-douzaine — dépasse l’en-
tendement. Certains ont été construits comme de
véritables forteresses, traitant un montant important
de transactions financières. Quelle est l'origine de toute
cette activité ? Hormis les réunions d’affaires, les confé-
rences internationales ou la saison des fêtes tradition-
nelles (comprenant les évalas, ces cérémonies de lutte
dont Eyadéma aurait lui-même été un champion, selon
une légende soigneusement entretenue) qui attirent en
juillet des étrangers logeant dans des hôtels de luxe, la
population locale et les courtisans du régime, Kara
demeure peu fréquentée par les touristes. Le reste de
l’année, les établissements sont déserts, les infrastruc-
tures fantomatiques. La ville possède bien un marché,
accueillant les produits agricoles locaux et des produits
manufacturés importés de Lomé. Elle compte quelques
riches familles libanaises ou indo-pakistanaises qui ont
fait fortune dans le commerce, mais il est permis de
douter que les échanges économiques « réguliers » avec
80 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
les pays limitrophes dans la région septentrionale génè-
rent des fortunes mirobolantes.
À priori, cette région de la Kara, plutôt reculée, pou-
vait sembler difficile d’accès pour stimuler les relations
diplomatiques ou d’affaires. Ce serait oublier que l’aé-
roport de Niamtougou, installé en pleine savane, per-
met de recevoir confortablement divers types
d’ambassadeurs et de représentants. De classe interna-
tionale, il serait opérationnel depuis 1981. « Doté
d’une piste de 2500 mètres, il peut recevoir tous les
avions gros-porteurs du type DC10. » Initialement, il
était destiné à « désenclaver le Nord-Togo, en accueil-
lant en particulier les touristes visitant ces régions sep-
tentrionales », selon la voix des officiels togolais#.
Depuis des années, il fonctionne en réalité comme
« aéroport international privé, exclusivement destiné
aux hôtes de marque et au président Eyadéma », pré-
viennent les guides touristiques occidentaux pour évi-
ter des méprises aux voyageurs étrangers. Il offre
parfois sa piste d'atterrissage à des troupes françaises
opérant en Afrique : l’armée tricolore y dispose d’une
base de ravitaillement. Plus discrètement encore, il sert
d’escale continentale pour d'importants mouvements
de marchandises, plus ou moins licites. Comme le
consigne un rapport des Nations unies, des responsa-
bles togolais l’ont utilisé jusqu'en 1997 pour le trafic
des armes et d'équipement militaire en faveur de
l'UNITA (le mouvement rebelle angolais de Jonas
Savimbi), malgré l’embargo international : ils ont fait
transiter là canons antiaériens, roquettes antichars,
I. Géographie du pouvoir 81
lance-roquettes, missiles, obus de mortier, fusils d’as-
saut et semi-automatiques, projectiles, lance-grenades,
mitraillettes, etc. 4 Le « rapport Fowler » — nom donné
au rapport onusien du panel d’experts sur l’Angola
publié en mars 2000 — précise même le « deal » conclu
entre le colonel Alcides Lucas Kangunga, émissaire de
Savimbi, et Eyadéma pour l’utilisation de l’aéroport
de Niamtougou : ce dernier pouvait « prendre » l’équi-
valent de 20 % de chaque convoi de marchandises,
soit directement en nature, soit en cash. « Eyadéma
s'est fait payer son soutien à l'UNITA en argent liquide
et en diamants ; des témoins parlent notamment dans
ce rapport des “paquets de diamants de la taille d’un
passeport” reçus par Eyadéma de la part du chef de
PUNITA », note plus loin le rapport Fowler#. En août
2008, l’opposant Joachim Atsutsé Agbobli aurait été
assassiné au motif qu'il en savait trop sur ces liens com-
promettants. Le même aéroport a accueilli du matériel
militaire expédié du Zaïre, dans un convoi transpor-
tant Mobutu Sese Seko pour une visite officielle. Cette
piste de Niamtougou est devenue encore plus fréquen-
tée par l'UNITA après la mort de leur autre allié,
Mobutu, en 1997. Elle a aussi servi de plaque tour-
nante pour le trafic de pierres précieuses : en janvier
1999, les registres sud-africains d'importation de dia-
mants bruts faisaient mention d’un lot de
587,89 carats en provenance de la « Présidence du
Togo ». Or, le Togo n'est officiellement pas un pays
producteur de diamants... La même année, cet aéro-
port togolais de seconde zone aurait aussi été prévu
82 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
comme escale discrète pour un réseau international de
trafic de cocaïne importée du Venezuela.
On aurait donc tort de sous-estimer l'importance de
son transit, comme des affaires qui se traitent dans la
région. Le fief d'Eyadéma abrite bien des fortunes, à
commencer par celles de sa famille, de ses proches col-
laborateurs, d’une majeure partie des ministres et direc-
teurs des sociétés d’État. Comme le souligne le
chercheur Comi Toulabor : « Au début des années
1990, confronté aux revendications démocratiques
exprimées par la Conférence nationale de juillet 1991,
M. Eyadéma s'était notamment reposé sur son armée
et avait dénoncé ces revendications comme une stra-
tégie des gens du Sud visant à lui ravir “son” pouvoir.
Il s'est alors replié sur un radicalisme ethnique en
“kabyéisant” les directions de la haute administration
publique et parapublique. Ainsi, la quasi-totalité des
directions des sociétés d'État, quand celles-ci ne sont
pas privatisées, sont entre les mains des Kabyés, surtout
issus de Pya, le village natal du chef de l’État. LOffice
des phosphates, le port autonome de Lomé, la Société
d'aéroport, la Loterie nationale, la Société togolaise du
coton, la Zone franche industrielle, les grandes ambas-
sades à l'étranger (États-Unis, France, Allemagne,
Canada), etc., sont contrôlés par les Kabyés de Pya.
On observe la même division ethnique du travail dans
la mesure où les avocats proviennent la plupart du
temps du Sud du pays tandis que les magistrats et les
juges sont issus du Nord, rendant un énorme service
au pouvoir qui les a nommés‘, »
II. Pillages
Au nom du développement
Au nom de l’aide au développement, le Congo a reçu
son « unité pétrochimique ». Elle n’a jamais fonc-
tionné. La jeune République centrafricaine, une
conserverie de fruits. Il manquait les fruits, avec une
vraie production agricole. Le Mali a eu droit à une
belle usine de conditionnement de poissons. Elle n’a
pas trouvé de marché intérieur. Ils ont été nom-
breux, les « éléphants blancs », ces projets ahurissants
concoctés par les anciennes puissances coloniales pour
«aider » le continent noir dans les années 1970-1980.
On peut aujourd’hui encore contempler leurs gigan-
tesques carcasses, échouées un peu partout en Afrique
francophone.
À lui seul, le Togo concentre un joli bestiaire d’ano-
malies. Au nord du pays, le gouvernement autoritaire
de Gnassingbé Eyadéma avait inauguré en 1981, dans
la petite ville de Kara, une importante usine de textiles :
production et exportation de sous-vêtements. Fondée
en 1978 en partenariat avec un des anciens promoteurs
d’Ibetex au Bénin et un groupe espagnol, Togotex se
voulait un « complexe textile intégré comportant fila-
ture, tissage, bonneterie, finissage, confection. Cette
84 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
usine, qui devait produire pour la grande exportation
des jeans, des vêtements de travail, des tissus éponges
et de la bonneterie, n’a jamais pu fonctionner correc-
tement », résume un document d'évaluation. Elle n'a
jamais tourné qu’à 10 % de ses capacités, avant de fer-
mer en 1985, puis d’être bradée et revendue à bas prix
en 1990 à un groupe de Hong-Kong. Le fief
d'Eyadéma a aussi accueilli une brasserie et « une usine
de noix de cajou, complètement disproportionnée aux
fruits disponibles »2.
On saisit mieux l'ampleur de l’hécatombe une fois
arrivé à Lomé. Avec son étonnant réseau de banques,
d'assurances et d'hôtels de luxe, actuellement à moitié
vides ou désaffectés, la modeste capitale semble flotter
dans un tissu architectural trop ample. Étrange aligne-
ment de bureaux vitrés, d'usines abandonnées, de bâti-
ments administratifs grandiloquents et fantômes. Au
total, des centaines de millions de dollars ont été
engloutis par le gouvernement togolais, avec l’assenti-
ment des bailleurs de fonds, de banques françaises ou
suisses, pour ces constructions en béton démesurées
ou ineptes, des « investissements qui rapportent à ceux
qui les commandent et à ceux qui les construisent et
ensuite s'avèrent inutilisables ou au mieux gérables avec
de lourds déficits d'exploitation? ».
Pour comprendre le mécanisme qui s’est mis en
place, il faut revenir aux « années champagne », durant
lesquelles le prix avantageux des matières premières
exportées par les pays d'Afrique de l'Ouest permettait
enfin aux jeunes États d’engranger des recettes impor-
Ill. Pillages 85
tantes. En 1974, le café et le cacao font un bond sur
le marché international. Le Togo peut aussi compter
sur la flambée du prix des phosphates (leur cours est
multiplié par cinq entre 1973 et 1974), dont il est un
des principaux producteurs du continent, pour ren-
flouer ses caisses. Le volume des exportations togolaises
passe sur ces deux années de 13,7 à 45,1 milliards de
francs CFA, et la balance commerciale des échanges
devient largement positive pour la première fois de
l’histoire du Togo indépendant. C’est à cette période
que la France et ses intermédiaires obtiennent des gou-
vernements ouest-africains d'investir des sommes fara-
mineuses, prélevées sur leurs budgets, pour participer
à des « projets de développement » complètement ina-
daptés aux réalités locales 4. Certains de ces projets sont
réalisés directement au titre de la coopération bilatérale.
D’autres engagent un savant mélange de capitaux togo-
lais et européens.
« Le mieux intentionné de tous les grands projets de
cette époque fut la Cimenterie de l'Ouest africain
(CIMAO). Installée à Lomé, au Togo. Cette société,
1. Cette pratique de détournement ne date pas d'hier. Une partie
des investissements au Togo de l’ancien Fonds de développement
économique et social des territoires d'outre-mer (FIDES) puis de
son remplaçant en 1958, le Fonds d'aide et de coopération (FAC),
servait déjà à alimenter des « caisses noires à usage politique, les
contrôles étant insuffisants ». Les caisses de stabilisation des cours
pour les principales cultures de rente — remplacées en 1954 par
l'Office des produits agricoles du Togo (OPAT) - sont elles aussi
devenues au fil des années de véritables « pompes aspirantes »,
ne fonctionnant plus que dans le sens du prélèvement d'argent *.
86 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
dont le capital était réparti entre les États et la région,
a sombré comme un navire amiral, à peine un mois
après sa mise en exploitation. Victime d’un surdimen-
sionnement et de mauvaise gestion, la CIMAO fur le
premier échec d’une stratégie régionale. Au lieu de
construire une cimenterie dans chaque pays, pourquoi
ne pas faire des “économies d'échelle” ? avaient conclu
les experts, en négligeant tous les aspects politico-
ethniques du projet et le poids du secteur informel.
Cet “éléphant blanc” coûta très cher au contribuable
au travers de la Caisse française de développement. La
CIMAO est d’ailleurs le seul échec que veut bien recon-
naître officiellement la Caisse », rapportent Antoine
Glaser et Stephen Smith5 (la CIMAO ferma en 1984,
avec un solde débiteur de 22,6 millions de dollars).
À elle seule, la période 1975-1980 illustre remarqua-
blement la tendance à la surfacturation et au surdi-
mensionnement en vigueur. Porté par le « boom des
phosphates », le général Eyadéma traverse une période
d'euphorie. Il lance sa fameuse « politique des grands
travaux », dans le cadre du troisième plan quinquennal
de développement économique et social. Avec le recul,
on sapercevra que cette politique se solde par une suc-
cession de chantiers industriels ruineux, laissés en friche
sitôt leur construction terminée. Le plan quinquennal
débute par une série de constructions massives, qui
présentent toutes les caractéristiques des marchés arti-
ficiels : pas d’étude de rentabilité, pas de projection
sur le long terme, pas d’appel d’offres international.
Ill. Pillages 87
Éléphants blancs
Ancien directeur de la Caisse centrale de coopération
économique! à Lomé, Jean de Menthon se souvient
des étonnantes décisions d'investissement prises à cette
époque. Officiellement, elles devaient garantir au pays
une certaine autonomie économique. Leur mauvaise
orientation, leur gestion calamiteuse et la cupidité
d’industriels occidentaux ont conduit la population
togolaise au désastre. La genèse des projets montre que
le gouvernement de Lomé était facilement influen-
çable : « Eyadéma, très mal conseillé et accessible aux
tentations, se lança dans l’industrie lourde : aciérie
électrique, raffinerie de pétrole, cimenterie. L'aciérie et
la raffinerie furent des éléphants blancs typiques, livrés
clefs en main en 1978 et 1979, sans que des entreprises
qualifiées y soient associées, sans étude sérieuse de mar-
ché ni des dépenses. La raffinerie devait traiter un mil-
lion de tonnes, dix fois la consommation du Togo. En
plus, ses caractéristiques ne correspondaient pas au
pétrole du Nigeria, celui qui devait être acheté. L'aciérie
[...] fut sous-utilisée, la raffinerie ne fonctionna
jamaiss. »
L'opposant togolais Claude Améganvi détaille ces
projets avortés, rappelant le montant des plus belles
ardoises : quatorze milliards de francs CFA pour la
1. La Caisse centrale de coopération économique représente « l'ou-
til financier de la politique coloniale, puis de Coopération », rap-
pellent les connaisseurs7.
88 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
raffinerie, alors que le pays ne produit pas de pétrole
(cette fameuse Société togolaise des hydrocarbures a
été fermée en 1981 en raison de ses contre-perfor-
mances, la raffinerie se transformant en un simple
dépôt) ; treize milliards pour la Société togolaise de
sidérurgie, un fiasco total ; deux cents millions pour
l'usine textile de Kara, « usine qui n’a jamais fonc-
tionné, sa trésorerie ayant été entièrement dilapidée
avant même sa mise en service », etc. °
En plus des industries nationales inopérantes, les
constructions de prestige et autres hôtels de grand stan-
ding auraient à eux seuls absorbé 30 % des investisse-
ments du troisième plan. Voyons la facture de l’une de
ces principales réalisations : trente-cinq milliards de
francs CFA pour l'Hôtel du 2 Février. Au départ, les
autorités annonçaient la construction d’un édifice de
trente-sept étages au cœur de Lomé. Le régime caressait
l'espoir d'y « installer le siège de l'OUA qu’il comptait
transférer au Togo ». Le bâtiment a vite été reconverti
en hôtel cinq étoiles pour les hommes d’affaires et visi-
teurs de marque. Trente ans plus tard, l'établissement
peine toujours à remplir ses chambres et ses suites de
luxe. Il a récemment été fermé pour rénovation. Il est
en revanche régulièrement cité en exemple dans les
pratiques de surfacturation massive : le prix de l'Hôtel
du 2 Février était fixé au départ à 17,5 milliards de
francs CFA. Il a donc doublé, « alors qu'une moitié
du bâtiment réel — soit une quinzaine d’étages — a été
livrée sans aucune infrastructure », témoigne un habi-
tant de Lomé. Dans le même ordre d'idées, le barrage
Ill. Pillages 89
de Nangbeto, estimé à quatre-vingt millions de francs
français, aura finalement coûté six fois plus cher : cin-
quante milliards de francs CFA 1. Eyadéma à égale-
ment fait construire un château présidentiel somptueux
dans son village natal pour un montant estimé à cent
trente millions de dollars®1.
En marge des industries lourdes et autres projets de
constructions!, où les investissements publics considé-
rables des années 1970 ont davantage servi les intérêts
du pouvoir togolais que ceux de la population, le
régime de Lomé n’est pas mieux inspiré lorsqu'il s'agit
d'effectuer en gros des commandes de machines et de
matériel agricole. En mars 1977, le général Eyadéma
donne le coup d'envoi de sa « révolution verte » pour
développer la production du pays : « La révolution
verte impliquait une transformation des techniques de
culture. “Pourquoi ne pas brûler les étapes, passer de
la houe au tracteur ?” s'était demandé le président, en
se laissant convaincre [...] d'acheter d’un coup un
grand nombre de tracteurs et de machines agricoles.
Personne n'avait été formé à leur utilisation ; il fallut
donc improviser. D'abord géré par un établissement
public chargé de louer le matériel, ce parc fut ensuite
|. Jean de Menthon signale « une manufacture d'allumettes, une
fabrique de plastiques, une de peintures, une de savon et de
détergents, une de montage de vélos, une de tôle ondulée, des
salines, une usine de gaz industriel créée en association avec Air
Liquide ». Selon lui, « presque toutes ces sociétés d'État ou d'éco-
nomie mixte étaient déficitaires lorsque le FMI examina, en 1982,
la situation du Togo » 2.
90 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
confié à une société privée, sur pression du FMI ; mais
cette société dut être mise en liquidation en 1988. Une
cinquantaine de tracteurs restaient alors utilisables, sur
les 332 achetés en 1977, la plupart n'ayant pas servi8.»
Comme bien d’autres pays d'Afrique francophone,
le Togo à lui aussi vu ses champs parsemés de tracteurs
Renault immobilisés, abandonnés faute de mainte-
nance et de pièces de rechange. Autant d’épouvantails
métalliques qui finissent rouillés, lessivés par les pluies
tropicales. L'inadéquation et le manque de prévoyance
qui restent à la base de telles fournitures de machines-
outils laissent penser qu'une fois de plus le continent
noir a servi de terrain vague pour déverser en masse
une surproduction de technologie européenne, payée
au prix fort par le gouvernement togolais. Le principal
partenaire économique du Togo étant la France, on
pourrait à loisir remonter la filière des firmes et des
constructeurs français qui ont encaissé des dividendes
contre l'expédition de matériel flambant neuf en direc-
tion de l'Afrique de l'Ouest.
Faillite d'État
Dès 1979, indique Jean de Menthon, « après cinq ans
et demi de folles illusions, de gaspillages, de vie au-
dessus de ses moyens, et avant même l’ouverture de
l'Hôtel du 2 Février, le Togo fut contraint à des éco-
nomies. Et trois ans après commencera la phase FMI,
la mise en tutelle économique et financière 4 ».
II. Pillages 91
De 1974 à 1979, cinq petites années ont en effet
suffi à plomber définitivement l’économie du pays. Le
21 août 1979, le quotidien britannique The Guardian
tire ce bilan du Togo : « L'administration tout entière
est devenue si corrompue qu’elle est tombée dans
l’anarchie. » Le « miracle » togolais n’a pas eu lieu. En
1982, le RPT est contraint de le reconnaître : c’est la
banqueroute. La balance commerciale a plongé dans
le rouge, avec un record historique de - 70 millions en
dollars américains. Proportionnellement, et par rapport
à ses capacités d’honorer le service de la dette, le pays
est désormais le deuxième le plus « plombé » de tout
le continent africain — juste après le Zaïre de Mobutu.
Il est complètement dépendant de l’aide extérieure —
pieds et poings liés.
Comme le résumera plus tard Le Canard enchaîné :
« Le Togo est en tête du hit-parade des pays pauvres
qui gaspillent le peu d’argent qu'ils ont pour réaliser
des projets coûteux et inutiles, mais générateurs de
grosses ristournes. Certains banquiers créanciers esti-
ment qu'entre 1976 et 1980 la surfacturation de projets
d’investissements [.….] a été largement supérieure à un
milliard de francs. C’est beaucoup pour un pays de
2,5 millions d’habitants qui ne mangent pas tous à
leur faim. Ce gaspillage représente une partie non
négligeable de la dette extérieure du Togo‘. »
Arrivés sur le tard, les conseils de bonne gestion des
institutions financières internationales ne changeront
pas grand-chose au problème : « La corruption allait
se répandant de haut en bas, une dérive inévitable
92 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
lorsque chacun sait que la tête est pourrie. Elle des-
cendit jusqu'à l'agent de circulation et jusqu'au doua-
nier. Chaque année la gangrène empestait davantage. »
Alors, « que penser [...] de ceux qui, intermédiaires,
industriels, entrepreneurs de travaux, ont versé des
commissions considérables pour des équipements sou-
vent superflus ou excessifs ; de ceux qui, sur un
deuxième cercle, coopérants par exemple, connaissaient
ces pratiques et s’en accommodaient parce qu'il fait
bon vivre pour eux en Afrique ; de ceux qui, sur un
troisième cercle, et notamment dans une certaine
presse, en divers services de l'Élysée, flattaient, invi-
taient, étaient reçus par Eyadéma et par d’autres diri-
geants africains de comportement aussi choquant » 16?
L'État togolais est en faillite, mais il a engendré dans
le même temps des fortunes privées colossales. Où sont
passés les millions ? En bonne partie, dans des com-
missions touchées par des intermédiaires et responsa-
bles d'entreprise européens. Et dans le magot accumulé
par les proches du régime Eyadéma, entreposé dans
des fondations au Liechtenstein, des banques suisses,
des établissements français ou sur la place financière
de Londres, racontent les mouvements d'opposition
qui voudraient bien remettre le pactole détourné au
service de la nation. Le peuple togolais, lui, est à sec.
L'espérance de vie a diminué depuis les années 1960.
Les services sociaux sont en déliquescence.
Sous la pression du FMI et de la Banque mondiale,
le Togo se voit maintenant contraint de liquider ses
dernières usines, entreprises nationales et hôtels de luxe.
II. Pillages 93
« Ils sont rachetés au franc symbolique par des firmes
étrangères », confirme Daniel Gross, consul de Suisse
à Lomé. Pour la France, premier partenaire du Togo,
cette marche forcée vers la privatisation représente une
aubaine. Les multinationales Accor (hôtellerie), Suez
(eau, électricité), Castel (boissons) ou Alcatel (télécom-
munications) ont profité du bradage du patrimoine
togolais pour empocher des secteurs-clefs de l’écono-
mie nationale. Le Togo a donc été pillé à deux reprises.
Une première fois lors de la signature de ces contrats
aberrants, passés avec la France, l’Allemagne ou la
Suisse au milieu des années 1970. Une seconde fois
avec la privatisation en cours. Dictée par les institutions
financières, elle implique la liquidation du patrimoine
national. « Les privatisations au Togo ont signifié vente
ou location à bas prix à l'étranger et encadrement par
des étrangers. C'est-à-dire, recolonisation » selon Jean
de Menthon ”.
Explosion de la dette
Les usines fantômes, barrages sans eau et autres « élé-
phants blancs » construits à coups de millions en Afrique
de l'Ouest au nom du développement ont tous un air de
famille, outre la démesure : ils ont été conçus, financés et
réalisés quelques années seulement après l'accès aux indé-
pendances. Ils ont endetté jusqu'au cou les jeunes nations
qui tentaient de se dégager de la tutelle économique fran-
çaise. Surfacturés, ils ont servi à détourner des sommes
colossales, avec la complicité de responsables locaux.
Depuis le début des années 1970, les marchés artificiels
ont fait exploser la dette extérieure de la plupart des pays
africains. Dans le cas du Togo, cette dette est ainsi passée
94 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
de 40 millions de dollars en 1970 à 1 120 millions en
1980, pour atteindre 1580 millions en 2002, selon les
données de la Banque mondiale. La France mais aussi la
Suisse ont une lourde part de responsabilité dans la
composition de cette ardoise. Un exemple : comme le
mentionne un rapport de la Déclaration de Berne8, l'en-
treprise bâloise Brown Boveri Company (BBC, aujourd'hui
ABB) représentait dans les années 1970 le leader d’un
consortium international présent au Togo. Ce consortium
s'est débrouillé pour financer la construction d'un « élé-
phant blanc » de belle envergure : l'aciérie de Lomé, éva-
luée à 51 millions de dollars.
Le projet bénéficiait d'un crédit commercial important
de l'Union des banques suisses (UBS). « Le Français
François de Lannurien a pris la direction de l'usine et a
signé, en qualité de représentant du gouvernement du
Togo, les contrats de prêts », précise le rapport. Il n'y a
pas eu d'appel d'offres international pour réaliser cette
construction ruineuse. Donc, pas de mise en concurrence.
Et c'est un expatrié, le même François de Lannurien, qui
a émis « des factures payables par l'État du Togo ». En
1986, le gouvernement de Lomé se résignaïit à « brader
l'usine et à la mettre en location au cinquième de sa valeur
d'investissement de départ. Le Togo essuyait une perte
colossale et le fourneau électrique de l'aciérie fermait
ensuite, pour cause de faillite ».
Habile tour de passe-passe. Avec de telles pratiques à la
tête des entreprises nationales, là signature de chèques en
blanc cautionne tous les abus et tous les dérapages. Dans
une étude très fouillée, le consultant Richard Gerster a éta-
bli la liste des entreprises et banques suisses qui ont investi
sans compter pendant ces années fastes — et ce malgré la
mauvaise gouvernance notoire du régime Eyadéma — dans
des « projets de développement industriels » au Togo. Des
projets disproportionnés qui ont coûté cher. Entre-temps,
les industriels suisses se sont en grande partie remboursés :
leur opération était assurée par la Confédération helvétique
Ill. Pillages 95
(Garantie contre les risques à l'exportation, GRE, sorte
d'équivalent de la COFACE en France, compagnie d’assu-
rance spécialisée dans l'assurance-crédit à l'exportation,
créée en 1946, privatisée en 1994).
Ce sont des fonds suisses qui ont financé la construction
de l'Industrie togolaise des plastiques, Sototoles SA ou
encore la fameuse Société togolaise de sidérurgie. Ces
usines ont toutes capoté, laissant au peuple togolais une
facture salée. De fil en aiguille, et en cumulant les arriérés
comme les intérêts, « la Suisse représentait en 1997 le
second plus important créditeur, sur le plan bilatéral, après
la France », note l'étude de cas, avec un total de 142 mil-
lions de francs suisses (environ 95 millions d'euros).
Sur le plan de l'Aide publique au développement (APD),
les responsables français se sont aussi interrogés sur la
destination des fonds accordés au Togo, pays dont la
rigueur de gestion d’État a été qualifiée de « médiocre »
par le ministère de la Coopération. Leur rapport men-
tionne que « l’aide française répond à des motivations
claires » : sur le plan politique, un « appui généreux au
Togo » en comparaison d'autres pays africains. « Globa-
lement, pour la période 1980 à 1990, l’aide française est
caractérisée par une aide relativement importante, en APD
comme en engagements FAC [Fonds d'aide et de coopé-
ration] et de la CFD [Caisse française de développement],
au Togo, pourtant le pays le plus riche. » Plus loin, on lit :
« Alors qu’une constante rigueur de gestion, de l'État et
des entreprises publiques, est indispensable, l’aide française
a favorisé des comportements laxistes ; apurement de
dettes [...] sans conditionnalités, privilégiant les pays les
moins rigoureux (Zaïre, Togo) et pénalisant les plus méri-
tants (Burkina Faso, Burundi). » Sur le moyen terme, les
experts constatent encore que « certaines actions » finan-
cées par l'APD « ont été des échecs », citant l'huilerie du
Togo et, bien sûr, la CIMAO. Avant de poursuivre : « Au
Togo, Gabon et Maurice, l’aide française est toujours restée
généreuse, ce qui correspond à nos objectifs géopolitiques
96 Le Togo, de l’esclavage au libéralisme mafieux
où économiques! » On comprend entre les lignes qu'il
s'agissait pour l'Élysée de soutenir des États leur servant
de bastion pour la lutte anti-communiste en Afrique fran-
cophone, dans le contexte de la guerre froide. De 1980
à 1990, malgré les scandales de gestion au Togo et la
nature dictatoriale du régime Eyadéma, l'APD a été mul-
tipliée par 5,7. Pour conclure, sous la rubrique « Divers »,
le rapport constate, lucide, que « notre aide militaire, par-
ticulièrement importante au Zaïre et au Togo, ne semble
pas avoir contribué au bon déroulement du processus
démocratique 20 ».
Exemples chiffrés de l’évolution de la dette
En millions de dollars
Année 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2002 2010
Dette
extérieure 40 170 1120 940 1280 1480 1580 1728
Source : World Development Indicators, Banque mondiale, 2011
Réserves et chasse gardée
Le voyageur qui découvre pour la première fois le Togo
en entrant par la frontière nord peut s'attendre à une
surprise de taille. Il s'était habitué jusqu'ici à la maigre
savane du Burkina Faso, sèche, peu arborisée. Le voilà
soudain entouré d’une nature plus généreuse, tropicale
1. Dans le cas du Togo, il s'agit d'« un pays pro-occidental entouré
de voisins jugés peu fiables (Bénin, Ghana) », explicitent Antoine
Glaser et Stephen Smith dans L'Afrique sans Africains*.
I! Pillages 97
et verdoyante, ravivée par une saison des petites pluies.
Légumes multicolores, gros tubercules, arbres fruitiers,
palmiers, etc., tout semble pousser sur la rouge et fertile
terre togolaise. En descendant la nationale 1 en direc-
tion de Lomé, il traverse maintenant de petits villages
proprets, des champs bien ordonnés. Le Togo, c’est « la
Suisse de l'Afrique », disait-on autrefois pour désigner
ce minuscule pays d'Afrique subsaharienne. Le Togo,
c'est aussi le pays des réserves naturelles : forêt de la
Fosse-aux-Lions, forêt de Barkoissi, forêt de Galangachi,
réserve de faune de l’Oti ou parc national de la Kéran
se succèdent presque sans interruption, sur une cen-
taine de kilomètres. Loin des sources de pollution, des
activités industrielles et humaines, le pays compte au
total plus d’une trentaine de parcs nationaux, réserves
naturelles ou forêts protégées. Ces espaces « couvrent
une superficie de six cent mille hectares environ, soit
approximativement un neuvième du pays?! ».
Cette proportion exceptionnelle bat tous les records
vers la moitié nord du Togo : elle atteint alors le tiers
des surfaces habitables. Une situation pour le moins
étonnante, quand on sait que la densité de population
dans les régions de Kara et des Savanes atteindrait le
double de la moyenne nationale — une affluence due
entre autres à d'importants mouvements d’immigra-
tion depuis le Ghana, le Bénin et le Nigeria. Comment
expliquer une telle politique territoriale ?
« Au cours des années 1970, pour favoriser le tou-
risme, des animaux ont été réimplantés et notamment
des éléphants, des lions, diverses sortes d’antilopes.
98 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Deux très vastes parcs nationaux ont été créés au cen-
tre et au nord et un troisième plus modeste dans le
sud-est. [...] Le parc de Fazao, au centre-ouest, et
celui de la Kéran, au nord, couvrent en effet chacun
environ deux cent mille hectares. Si le premier a été
installé dans une zone de montagnes presque inhabi-
tées, le second, au contraire, a été prélevé sur des terres
cultivables et même en partie irrigables », explique
Jean de Menthon 2.
La gestion des parcs nationaux par le régime mili-
taire d’Eyadéma est depuis longtemps critiquée. « Si
le principe [des réserves] est excellent, son application
a donné lieu à des abus : expulsions massives et bru-
tales de paysans, sans compensation ni reclassement,
dans des zones limitrophes déjà surpeuplées. Les
violences dans la répression du braconnage sont à
l’origine de la plupart des troubles des années 1990-
1991 dans les villages voisins des réserves 3. » Durant
la brève période de transition démocratique, la
Conférence nationale de juillet-août 1991 a d’ailleurs
relevé les « diverses expropriations commises par
Eyadéma pour la construction de sa propre résidence,
ou pour agrandir les réserves d’animaux sauvages.
Ainsi en 1981, dans le but d'étendre la réserve de la
Kéran dans l’'Oti, un commando de paras brûlera cases
et bétail, afin de déloger les autochtones des lieux.
Ceci sans dédommagement aucun 2 ». Ces cas de vio-
lence ont également été recensés par des rapports
d'Amnesty International, condamnant la méthode
employée par le pouvoir pour étendre cette même
Ill. Pillages 99
réserve. « Une extension d’ailleurs bien inutile [...]
tant le parc était déjà grand et les touristes peu nom-
breux. Le Monde du 21 septembre 1981 avait déjà
dénoncé “l’expulsion pure et simple sans délai de
plusieurs milliers de petits paysans sans indemnités,
sans aide et de plus sans le moindre plan d’évacuation,
sans orientation vers un nouveau territoire”. Toujours
selon Le Monde, l'expulsion a été assurée par une unité
de parachutistes, les cases ont été brûlées, le bétail
détruit. [...] Jamais Eyadéma n'aurait osé laisser son
armée opérer ainsi près de Lomé et sous les yeux des
observateurs étrangers. »
Pour une population qui vit avec en moyenne envi-
ron un dollar par jour, l'accès aux terres cultivables, au
bois de combustion et à la chasse peut se révéler vital.
La rancœur envers le gouvernement est ainsi tenace.
Une autre vision de l'écologie
Les réserves du Togo, sujet sur lequel on dispose d’en-
core peu d'informations et qui mériterait d’être abordé
dans le détail, donnent une idée assez fidèle de la
manière dont le gouvernement d’Eyadéma gérait le
pays : « comme une propriété privée », accusent
régulièrement les partis de l'opposition. Alors que le
régime d’Eyadéma procédait à des expulsions et des
déportations, dans le même temps, et jusqu'à la fin des
années 1980, chutes d’eau et jolies cascades, marais et
crocodiles, baobabs, palmiers, singes ou phacochères
100 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
servaient à merveille l’image d’un pays misant sur le
tourisme vert. « Je suis un homme de la forêt », aimait
commenter le général Gnassingbé Eyadéma pour jus-
tifier l'importance des parcs naturels qui s'étendent au
nord du pays, sa région d’origine. Chasseur passionné,
Eyadéma a en effet apporté une attention toute parti-
culière à la sauvegarde des espèces, l’érigeant en vertu
nationale. Pendant longtemps, cette apparente poli-
tique de préservation a permis de véhiculer une bonne
image du Togo à l'étranger : alors qu'au Burkina Faso,
au Mali ou au Bénin on déboisait et braconnait à tour
de bras, voilà enfin un État africain qui soignait bien
ses forêts et veillait sur ses éléphants.
Docile, la faune permettait même au général
Eyadéma d'inviter des présidents français (comme
Valéry Giscard d'Estaing) pour de belles parties de
chasse. « Dans les réserves, éléphants, phacochères,
buffles et toutes sortes d’antilopes s’ébattaient en toute
liberté. Les hippopotames se cantonnaient dans la
région du Mono et de la réserve de Tokpli », men-
tionne un guide de découverte. Cette image idyllique
avait un second versant : « La chasse était strictement
réglementée, réservée à quelques privilégiés du régime.
Jusqu'à récemment, il en était de même des safaris de
voitures. » Dans les années fastes, la réserve de la Fosse-
aux-Lions abritait « un troupeau de quelque deux
cents éléphants qui, à l’étroit dans leurs limites, dépas-
saient et ravageaient les champs environnants, voire
faisaient irruption dans les marchés voisins, au grand
dam des poteries ou des provisions ». Les mastodontes
Il. Pillages 101
devenant rares, le gouvernement leur accordait toute
son attention. « Jusqu'en 1990, il était strictement
interdit de les abattre. Sous la dictature Eyadéma, la
loi protégeait mieux les animaux que les hommes »,
conclut Yvonne François.
Certe vitrine écologique a eu bien d’autres fonctions.
Si, à l'étranger, elle faisait un peu oublier les injustices
d’un régime militaire, elle attirait au Togo des millions
de dollars investis par des fondations privées ou des
organisations internationales. Selon une stratégie bien
rodée dans les pays du Sud, les responsables du gou-
vernement prélevaient leur dîme au passage. À un
autre niveau, les amendes infligées aux braconniers
finissaient souvent dans les poches de quelques « gardes
forestiers » : « Au ministère, certains responsables se
contentaient d’empocher les sommes, comme des
primes », commente le défenseur de l’environnement
Franz Weber.
Et puis, à force de servir, la vitrine s’est fendue.
« Donnons espoir aux générations futures par la sau-
vegarde des animaux », promet aujourd’hui encore une
série de panneaux officiels jalonnant le parc national
de la Kéran, devant les postes de contrôle tenus par
des militaires. « Hélas ! Au Togo, la protection de la
nature et le tourisme vert n'ont jamais vraiment
décollé, regrette Daniel Gross, consul de Suisse à Lomé.
Hormis la réserve de faune de Fazao gérée depuis 1990
par la Fondation suisse Franz Weber, les autres espaces
naturels n’ont plus assez d’animaux. La réserve de la
Kéran est vide. Il y a bien un projet d’écotourisme
102 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
mené à la Fosse-aux-Lions par des Sud-Africains, qui
ont une longue expérience. Pour la faune, il y a aussi
une réserve à Kara, mais elle est clôturée, exclusivement
à l'usage du président et de ses proches. Lui-même y
pratiquait la chasse au fusil à lunette, en hélicoptère. »
Souvent attribué aux populations démunies et aux
paysans de la région, le braconnage n'est certainement
pas le seul responsable de la disparition progressive de
la faune togolaise. La déception est grande pour les
quelques touristes ou coopérants rencontrés au Togo :
ils n'ont pas vu les antilopes ou éléphants escomptés.
Chiffres à l'appui, on sait que les « safaris-visions » van-
tés par le ministère du Tourisme ne drainent pas les
foules. Le gouvernement ne pourra pas compter sur
les Togolais pour atténuer la pénurie. « La plupart de
ces réserves sont gérées et surveillées par des militaires.
Ça nous rappelle de mauvais souvenirs. Ça n’encourage
pas tellement à la visite », commente à Paris un étu-
diant togolais, contraint de vivre en exil.
Il serait d’ailleurs intéressant de savoir dans quelles
conditions exactes le défenseur de l’environnement
Franz Weber a obtenu à la suite d’entrevues avec le
général Eyadéma la concession de cette réserve de
Fazao, aux heures les plus répressives du régime, et
pour une durée de vingt-cinq ans. D’après les récents
témoignages d’un assistant technique qui y a travaillé
les années suivantes, la gestion même de l’entreprise
écologique posait problème. Les donations ont bien
afflué de l'étranger pour « sauvegarder les éléphants »
et autres espèces animales rares ou menacées, mais les
W. Pillages 103
projets environnementaux que, sur le papier, cette
réserve de Fazao était censée abriter, ont eu soit de la
peine à se concrétiser sur place, soit restaient mal adap-
tés au contexte local. Plus vivace est le souvenir de res-
ponsables de la réserve profitant de la quiétude des
lieux pour s’adonner à des « parties fines » avec de
jeunes prostituées togolaises, dans l’intimité des vingt-
cinq chambres de luxe de l’hôtel Fazao (standing tout
confort, piscine et court de tennis).
Alors, à quoi sont destinées les réserves qui n’abritent
plus d’animaux, et attirent si peu de visiteurs ? Au
Togo, ce petit jeu de cache-cache avec une faune invi-
sible échauffe les esprits. Il donne aussi naissance à une
belle variété d’analyses. Certains pensent que les
importantes surfaces ainsi dégagées dans le Nord du
pays serviraient de « maquis », une sorte de couverture
à des terrains d'exercice militaire. Plusieurs sources
attestent qu’elles sont régulièrement fréquentées par
des pillards de la forêt, qui se livrent au trafic de bois
exotique. D’autres avancent qu’elles ont pour fonction
de conserver à l'abri de regards indiscrets des zones
encore riches en gibier, en poisson ou en minerai. La
« fausse politique environnementale » a permis à des
barons du régime et aux militaires de constituer « des
enclaves pour leur profit personnel »?. Si la zone for-
tement militarisée de la préfecture de la Kozah (aux
alentours de Kara) semble la plus intéressante en
matière de minerais (présence d'uranium, d’or, de
chromite, de cuivre, etc.), le parc national de la Kéran
et la réserve de faune de l’Oti englobent des zones où
104 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
ont jadis été effectuées de nombreuses recherches d’or
et de chromite.
Dans tous les cas, les méthodes brutales appliquées
par les militaires en matière de gestion des réserves
nationales rappellent d’autres exactions du même type
qui ont eu lieu au nord à Mango (localité prise en
tenaille entre trois espaces classés), au sud à Wawa (pay-
sans dépossédés de leurs terres au profit de la société
allemande Marox) ou à Kpémé, principal site d’exploi-
tation de phosphates au Togo. « Cultures rasées, terres
arrachées, villages déplacés »… le sujet des expropria-
tions massives commises par le gouvernement Eyadéma
afin d'obtenir des sites d’exploitation de minerai pour
l'Office togolais des phosphates (OTP) n'a fait l’objet
que de rares enquêtes, entre autres de l’ancien journa-
liste Jérôme Badou. D'un côté, des paysans sans droit,
expulsés de leurs terres, « des villages où sévissent pénu-
rie foncière et misère ». De l’autre, les fonctionnaires
de POTP évoluant dans le luxe, salariés et entretenus
par l'appareil d’État : « L'Office togolais des phosphates
a construit des “cités minières” pour ses cadres : res-
taurant, cour de tennis, aires de volley-ball, de basket-
ball, terrain de pétanque, salle de billard, cinéma en
plein air, labo photo, bibliothèque, terrain de football.
‘À Kpémé, une piscine d’eau de mer accueille tous
ceux qui sont à la recherche d’un peu de fraîcheur”,
vante un prospectus de l'OTP. Dans les villages de cette
zone, “on constate une tension latente entre les autoch-
tones et les travailleurs de lOTP venus pour l'essentiel
des autres régions du pays”. » Expulsions de paysans,
Il. Pillages 105
confiscation puis colonisation des terres par des fonc-
tionnaires proches du régime, les ingrédients sont
connus, mais comment résister ? « Au Togo, il est tou-
jours périlleux de ne pas se plier aux ordres de lOTP.
On comprend mieux sa toute-puissance quand on sait
le lien personnel direct entre le président de la
République et l’histoire de l'exploitation du phosphate
dans ce pays. [...] Le chef de l’État [...] en a fait une
affaire personnelle. »
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IV. Fuites de capitaux
La fortune présidentielle
« Selon la Constitution, tout citoyen doit déclarer sa
fortune et ses revenus. Y compris le général Eyadéma
et sa famille. » Le message est clair. Il émane de l'UFC
(Union des forces de changement), principal parti
d'opposition du Togo. Il vise à poser tout haut une
question qui hante les Togolais : où sont passés les cen-
taines de millions de dollars exfiltrés pendant des
décennies par le clan Eyadéma, après trente-huit ans
passés à la tête d’un régime militaire ? Une partie a été
placée « en France, en Suisse et dans des fondations au
Liechtenstein », confirment plusieurs spécialistes, dont
le journaliste d'investigation suisse Sylvain Besson.
Les évaluations sur la fortune du général Gnassingbé
Eyadéma ne datent pas d’hier. « En 1979, Eyadéma
aurait confié à Nutépé Bonin (son ex-conseiller en
communication) qu'il ne possédait que 90 milliards
de CFA. Plus que le budget togolais de l’époque »,
affirme le journaliste Tètè Tete1. Le patrimoine finan-
cier « présidentiel » a surtout fait l’objet d’une série
d’investigations en 1991, lors de la période de transi-
tion démocratique marquée par la Conférence natio-
nale. Les acteurs de la société civile cherchaient à
108 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
expliquer la faillite de l'économie togolaise. Selon
Claude Améganvi, « les révélations sur les détourne-
ments de fonds au sommet de l’État devaient défrayer
la chronique. Celles concernant l'Office togolais des
phosphates firent sensation. Ancien directeur de cette
entreprise nationale qualifiée de “poumon de l’écono-
mie togolaise”, Mba Kabasséma révéla, dans la com-
munication qu'il en fit le 12 août, tous les mécanismes
par lesquels sy organisaient les détournements de fonds
de cette société au profit des membres du régime? ».
Les accusations de l’ancien directeur étaient nettes :
« Le tiers environ de l’argent que rapportent nos
exportations est détourné au profit de deux personnes
essentiellement : Eyadéma et Maurice Assor [son
ancien conseiller économique], les fossoyeurs du
Togo. » D'origine marocaine, Maurice Assor a en effet
longtemps travaillé comme « consultant » informel
d'Eyadéma, disposant d’une très grande influence.
Résidant à Paris, mais établi à Lomé, il dirigeait le
Groupe Assor et fonctionnait comme l'intermédiaire
obligé des transactions commerciales togolaises, avec
un quasi-monopole de fait sur toutes les importations,
et la plupart des exportations autres que le minerai.
Dans les années 1980, on le présentait encore comme
le « démarcheur » en France de plusieurs sociétés togo-
laises, dont la Société nationale de commerce (SONA-
COM, agence d'État créée en 1972 et gérant la plus
grande partie de limport-export), l'OPAT (l'Office
des produits agricoles du Togo, un autre poumon de
l’économie togolaise) et l'Office togolais des phos-
IV. Fuites de capitaux 109
phates (OTP, pendant des années le principal pour-
voyeur de devises du pays). Or, les fonctions de « caisse
noire » que l'OTP a longtemps remplies étaient de
notoriété publique, mais personne n’osait les dénoncer
aussi librement. Maurice Assor, connu pour son habi-
leté et son carnet d’adresses à l'international, jouait
aussi un rôle de facilitateur pour obtenir des emprunts
en faveur du Togo auprès des institutions financières
étrangères — emprunts sur lesquels de confortables
commissions destinées au clan de la Présidence étaient
prélevées, et placées sur des comptes à l'étranger.
« Un autre délégué à la Conférence nationale aurait
estimé la fortune personnelle d'Eyadéma à 2,8 mil-
liards de dollars, placés en majeure partie dans des
banques étrangères. De nombreux projets financés par
le plan d’investissements publics des années 1970 ont
été surestimés, et la différence entre le coût réel et le
coût officiel ne fut pas perdue pour tout le monde »,
précise en France le Comité pour l’annulation de la
dette du tiers-monde (CADTM).
La surfacturation systématique des projets permettait
en effet de dégager une marge importante : des
« primes » d'environ 10 % étaient ainsi versées aux
intermédiaires et responsables togolais contre l’obten-
tion de marchés pour les firmes occidentales. La France
et la Suisse constituaient alors les plus importants par-
tenaires économiques et investisseurs au Togo. La piste
de comptes bancaires ouverts à cette époque à Paris,
Genève ou Zurich, à l'intention des dirigeants du gou-
vernement de Lomé, a plusieurs fois été évoquée.
110 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
À Bruxelles, le mouvement d'opposition en exil MO5
(Mouvement du 5 Octobre, date du soulèvement
populaire contre le régime Eyadéma en 1990) reste le
plus virulent dans ses accusations de détournement,
allant jusqu’à indiquer le nom « d'établissements ban-
caires gérant les fonds Eyadéma » en Suisse, en France,
au Luxembourg, au Liechtenstein et aux États-Unis.
« Nous souhaiterions que le gouvernement puisse
démentir à nouveau nos révélations. [...] Nous serions
prêts à nous constituer partie civile devant les tribu-
naux », affirme son coordinateur, Eloi Koussawo4. En
août 1991, la Conférence nationale lançait « un appel,
sans doute inutile, [...] aux gouvernements européens
pour qu’ils aident le Togo à récupérer les fonds détour-
nés5. » En vain.
L'argent des phosphates
Le détournement de l’argent des phosphates et le
prélèvement de commissions sur des projets surfac-
turés ont permis au clan Eyadéma d’accumuler une
certaine fortune, Avec le retour au pouvoir d’Eyadéma
fin 1991 par la force des armes, puis en 1993 lors
d'élections truquées, le dossier sensible a vite été
enterré. I] ressurgit périodiquement, comme un mau-
vais souvenir. Le 29 novembre 1994, le journal d’op-
position national La Tribune des démocrates informait
qu'un cabinet anglais avait été payé 4,5 millions de
dollars pour rendre plus « transparente » la gestion
IV. Fuites de capitaux 111
financière de l'OTP Ce cabinet aurait en réalité tissé
autour de l'OTP «une toile d’araignée d’une vingtaine
de sociétés-écrans, domiciliées à Jersey, au Panama,
au Libéria, en Suisse », note l’association Survies. Le
magazine Black s'est intéressé aux excroissances de
lOTP en portant son attention sur « la société
Fertilizer Corporation, à Panama, avec des escales en
Suisse (quarante-sept comptes bancaires) et à Paris,
au siège de l'OTP7 ». L'année 2002 a ensuite été mar-
quée par une suite de révélations tonitruantes. Début
juillet, à quelques mois de la campagne présidentielle,
l’ex-Premier ministre Agbéyomé Kodjo publiait un
rapport accablant sur « la gestion patrimoniale et
opaque des finances publiques », impliquant lui aussi
le chef de l’État et sa famille!. Son témoignage
confirme entre autres les pratiques de « prélèvement »
sur « des recettes des douanes et de la loterie togolaise »
divulguées lors de la Conférence nationale par des
fonctionnairess. Le clan Eyadéma a nié en bloc.
Quelques semaines plus tard, nouvelle salve : deux
médias indépendants togolais, Nouvel Écho et Nyawo,
évaluaient la fortune du président Gnassingbé Eyadéma
à plusieurs milliards de dollars. Pris à partie, le maga-
zine financier Forbes a aussitôt rectifié le tir en publiant
un habile démenti : « Début août, deux publications
du Togo ont rapporté que Forbes venait de calculer la
fortune de leur président Gnassingbé Eyadéma, estimée
à 4,5 milliards de dollars. Ces articles avançaient que
1. Lire l’encadré infra, p. 116-121.
112 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
l'argent avait été amassé illégalement par Eyadéma, qui
dirige en tant que président la république du Togo
depuis trente-six ans, et était caché dans des banques
à l'étranger. Ils indiquaient aussi que cet argent pourrait
être utilisé pour régler les dettes de la nation et payer
les arriérés de salaire ainsi que les pensions. Le pro-
blème, c’est que le président togolais n'a jamais été
mentionné sur la liste annuelle de Forbes, recensant les
plus grosses fortunes du mondes. »
Comptes en Suisse
Forbes à promis de s'intéresser au « cas Eyadéma »,
mais n'a effectué aucune recherche depuis lors. Au
Togo, l'éditeur et l’auteur présumé de l’article de
Nouvel Écho ont été arrêtés, accusés de « diffamation »
et de « trouble à l’ordre public ». Affabulations?
À Genève, le journaliste d'investigation Sylvain Besson
rappelle que Gnassingbé Eyadéma, avec l’un de ses fils,
«possédaient au Liechtenstein une fondation baptisée
Coquillage ® ». « Il arrivait au fiston d’y retirer, en
liquide, plusieurs millions de francs français au guichet
de la fiduciaire appartenant à Herbert Batliner, l'un
des plus importants financiers de la Principauté.
“Coquillage” a été dissoute en 1993. Sans doute trop
de reflux », précise La Lettre du Continent datée du
3 novembre 2002.
« La ponction de devises sur l'argent des phosphates,
organisée par le régime en place, est une réalité bien
IV. Fuites de capitaux ME
connue des diplomates et des coopérants étrangers au
Togo », assène une étude réalisée pour les Nations
unies 1. En juillet 2003, Faure Essozimna Gnassingbé,
un des fils et futur successeur du président était en effet
nommé à la tête d’un poste stratégique : le ministère
de l'Équipement, des Mines et des Télécommuni-
cations. « Grand argentier présumé du dictateur togo-
lais », Faure « gère les différents comptes bancaires de
son père en Suisse, traite avec les hommes d’affaires
qui veulent investir au Togo et chapeaute l'Office togo-
lais des phosphates », explique une revue de presse afri-
caine sur Afrik.com 2.
Dans le contexte de gestion trouble, de censure et
de répression qui règne sur le Togo, les recherches sur
les fuites de capitaux, quant à elles, ne risquent pas
d'aboutir. À Lomé, les mouvements d’opposition
rêvent toujours d’une commission d'enquête officielle
chargée de faire toute la lumière sur le montant exact
du pactole togolais fructifiant en silence à l'étranger.
À priori, rien ne devrait empêcher les investigations :
le gouvernement du général Gnassingbé Eyadéma avait
lui-même promis depuis longtemps des réformes
démocratiques et une bonne gouvernance de son pays.
Le clan Gnassingbé « devrait maintenant donner
l'exemple et faire le ménage dans sa propre maison »,
estiment des observateurs étrangers, qui rappellent la
série d'engagements prise devant l'Union européenne
en avril 2004 — garantissant entre autres une justice
indépendante, la liberté de la presse et le respect des
droits de l'homme. En octobre 2004, Reporters sans
114 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
frontières et une coalition d'ONG comprenant la
Fédération internationale des ligues des droits de
l’homme, l'Organisation mondiale contre la torture
et Survie se sont pourtant déclarés « préoccupés par
les menaces de mort et les actes d’intimidation qui
visent M. Jean-Baptiste Dzilan, alias Dimas Dzikodo,
journaliste indépendant et membre de la Ligue togo-
laise des droits de l’homme, depuis la publication
d'articles qui mettent en cause le président de la
République togolaise Eyadéma, ainsi que les membres
de sa famille et de son entourage dans des malversa-
tions financières et des détournements de fondés ».
Le chef de l’État et sa famille ont longtemps profité
d’une aura de prestige fabriquée à grands frais par des
spécialistes de la communication ainsi que de la
mansuétude de la plupart des diplomates en poste à
Lomé. Consul de Suisse au Togo, Daniel Gross a
rencontré le général Eyadéma à plus d’une reprise.
Parfois en tête-à-tête, comme en décembre 2003. Il
le décrit comme un homme « sobre, économe », guère
intéressé par le luxe ou les fastes présidentiels :
« Eyadéma n’a pas beaucoup d’argent. Il possède bien
sûr des appartements à Paris, mais n’y va presque
jamais. On ne lui connaît pas de propriété sur la Côte
d'Azur, ni en Suisse au bord du lac Léman #3. . » Que
penser alors de son palais présidentiel, construit à
Pya ? Il n'est « pas si grand que ça », commente Daniel
Gross, et n'aurait même rien de somptueux comparé
à d’autres demeures de chefs d’État. Curieux, quand
on sait que la bâtisse aurait tout de même coûté
IV. Fuites de capitaux 115
quelque cinquante milliards de francs CFA, soit
soixante-quinze millions d’euros 4.
Dans certains milieux diplomatiques à Lomé, on
croit utile de préciser que « ce sont ses enfants qui ont
sans doute trop puisé dans la caisse ». Alors, pas si
riche que ça, le général Eyadéma ? « Au contraire, il a
beaucoup d’argent. Il lui en faut pour payer sa cour,
ses conseillers et ses avocats, ou pour financer des jour-
naux et des partis d'opposition fantoches », tranche
un observateur à Lomé. Et la prétendue somme de
4,5 milliards ? « De folles rumeurs ont couru sur la
fortune d’Eyadéma détournée sur les fonds publics
après tant d'années au pouvoir. Ce chiffre n’a donc
rien de confirmé, mais il révèle le malaise au sein de
la population togolaise, témoin d’une politique servant
les intérêts du chef de l’État, à tout prix, sans égard
pour les plus démunis. D’autres sources confirment
cet état de fait », analyse Damien Millet, secrétaire
général du CADTM-France.
« Le chef de l’État, jusqu’à la conférence de l’été
1991, s’est pavané à peu près comme ses collègues des
grands pays riches : avions personnels, hélicoptères,
palais de ville et palais des champs, limousines blin-
dées, réceptions somptueuses, garde importante. Il
coûte, il a coûté très cher au peuple togolais et davan-
tage encore par ce qui ne se voit pas, car Eyadéma se
situe à la fois au temps des jets et à celui des cassettes,
contemporain de Giscard ou de Mitterrand ainsi que
de Richelieu ou de Mazarin », écrivait Jean de
Menthon en 199355.
116 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Corruption au sommet
La corruption galopante ne fait guère de mystère au Togo.
Fidèle à ses habitudes, le général Eyadéma s'en plaignaïit
à chaque occasion. Il soulignait même dans ses discours
que « charité bien ordonnée commence par soi-même ».
Le gouvernement a donc créé en mars 2001 une Commis-
sion nationale de lutte contre la corruption et le sabotage
économique. Problème : cette commission ne s'occuperaïit
que de régler les comptes de personnalités déchues, et
négligerait les gros poissons, résume en substance l'ex-
Premier ministre Agbéyomé Kodjo. Ancien membre du parti
unique RPT, l'appareil politique du clan Eyadéma, il est
bien placé pour savoir de quoi il parle en matière de fuite
de capitaux et de corruption : il a longtemps travaillé avec
le régime militaire en place, y compris en orchestrant des
répressions armées contre les opposants togolais. || a été
« démis de ses fonctions le 27 juin 2002 par le président
Gnassingbé Eyadéma! ». Nous reproduisons ici quelques
extraits de son réquisitoire incendiaire de quatorze pages
contre le régime Eyadéma, sa gabegie et ses dysfonction-
nements, rendu public au lendemain de son limogeage :
I. Selon la version officielle du gouvernement Eyadéma, reprise
par les dépêches de l'AFP. L'intéressé prétend avoir démissionné.
Il a ensuite vécu deux ans en exil à Paris, où il chercha à préparer
son retour dans la politique togolaise, cette fois dans le camp de
l'opposition.
Il. Les accusations d'Agbéyomé Kodjo contre le régime Eyadéma
ont été « brouillées » sur les ondes togolaises . Elles ont aussi eu
des difficultés à être entendues à Paris. || a fallu une menace de
grève des journalistes de Radio-France Internationale pour que soit
finalement diffusée, le 17 septembre, une interview de l'ex-Premier
ministre, censurée depuis deux semaines : « L'ordre vient de
l'Élysée », admettait un dirigeant de RFI. « Le régime n'a rien fait
qui puisse démentir les affirmations d'Agbéyomé Kodjo », précisait
le professeur d'université loméen Wolou Komi.
IV. Fuites de capitaux 117
« Ces dysfonctionnements se traduisent par le déclin
de l'autorité de l'État, l'inefficacité de la fonction publique,
l'instrumentalisation de la justice à des fins politiques,
l'isolement diplomatique de notre pays, le marasme éco-
nomique et financier, la gestion patrimoniale et opaque
des finances publiques. [...] Les recettes fiscales et doua-
nières de l'État, versées dans un compte unique à la
BCEAO [Banque centrale des États de l’Afrique de l'Ouest]
placé sous le contrôle du président de la République qui
autorise lui-même toutes les dépenses sans consultation
du Premier ministre. En l'absence de tout contrôle, ce sys-
tème laisse la porte ouverte à tous les abus. [...] Les socié-
tés d'État sont victimes d’une mauvaise gestion et d’un
racket scandaleux. À l'OTP. le passif exigible de la gestion
de ces cinq dernières années a été porté de 12 milliards
de francs CFA à 80 milliards [de 18 à 120 millions d'euros]
à la veille de l'opération de privatisation, sur lesquels une
bonne partie a servi à couvrir les besoins de Lomé Il [le
palais présidentiel]. Pour célébrer le début du troisième
millénaire, 2 milliards de FCFA ont été dépensés par la
direction de l’'OTP pour acheter des boissons ; 250 millions
de FCFA soustraits de la caisse pour acheter au chef de
l'État un buste à son image et 40 millions pour lui offrir
une canne, sans compter le bradage du patrimoine de
l'OTP à Paris sous le couvert de prête-noms alors que l'en-
treprise connaît d'intenses difficultés financières. [...] Dans
certains cas, pour couvrir les besoinsde Lomé Il, cette
société n'hésite pas à recourir à des prêts bancaires,
notamment chez Na Teski Bank, dont le remboursement
est transféré sur la dette publique. Au port autonome de
Lomé, les malversations sont aussi monnaie courante. Le
directeur général prélève par semaine au profit de Lomé Il
25 millions de FCFA, soit 1,2 milliard par an. 70 millions
de FCFA sont perçus par mois sous forme de taxes sur les
ventes de véhicules par un réseau d'affaires familial
proche du chef de l'État sous le prétexte fallacieux de
pourvoir au financement de la zone franche, alors que
118 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
cette dernière reçoit de l'État une subvention annuelle de
175 millions de FCFA. Les marchés publics sont truqués
au profit de parents et amis. Les sociétés CIMTOGO et
WACEM subissent des traitements différents en raison de
la défense d'intérêts particuliers pour lesquels la première
est sacrifiée au profit de la seconde, élue aux avantages
de la zone franche. Les ressources de la Caisse nationale
de sécurité sociale sont siphonnées par Lomé Il au mépris
des intérêts des travailleurs qui attendent toujours le
paiement des arriérés des allocations familiales et une
liquidation rapide de leurs pensions. La privatisation en
cours de la Société togolaise de coton alimente des appé-
tits de corruption estimée à plusieurs milliards de FCFA
au profit du même réseau. Généralement, quand elles ne
profitent pas au clan familial du chef de l'État, les privati-
sations aboutissent difficilement. Bien évidemment, la
Commission nationale de lutte contre la corruption et le
sabotage économique est muette sur cette gigantesque
prévarication bien qu'elle en détienne des preuves. Ces
malversations relèvent d'un domaine soustrait à tout
contrôle. [..] Près de 1,2 milliard de francs CFA est dila-
pidé chaque mois pour récompenser une horde de cour-
tisans, des marcheurs professionnels, des communicants
et des juristes véreux, de faux opposants et des politicards
mal dégrossis en quête de notoriété [...]17. »
Lomé, une « Genève de l'Afrique !8 »
État parmi les plus pauvres du monde dans le classement
du Programme des Nations unies pour le développement,
le Togo ne manque pas d'atouts, ni de ressources. Comme
le souligne Claude Améganvi, « on aurait tort de penser
qu'en raison de sa petite taille notre pays ne soit pas au
centre de ces rivalités pour lesquelles il n’y a plus de
“petit” marché aujourd'hui. En réalité, l'exploitation pétro-
lière offshore au large des côtes togolaises, l'exploitation
des phosphates, de nos matières agricoles (café, cacao,
IV. Fuites de capitaux 119
coton, etc.), de nos teckeraies qu'on pille, de nos gise-
ments de clinker qui servent à fabriquer le ciment et l'ac-
tivité commerciale pour laquelle le Togo demeure encore
une plaque tournante dans la sous-région, tout cela rap-
porte beaucoup d'argent ». Dans la capitale, l'activité
commerciale est en effet très diversifiée. Aux mains de
sociétés européennes, libanaises, indo-pakistanaises ou
togolaises, l'import-export figure en bonne place. Le port
autonome de Lomé attire une part importante des navires
de marchandises, destinées aux pays enclavés. Comme le
souligne Yvonne François, cette fonction était déjà très
connue à la fin du xx° siècle. « Lomé connaît un essor
commercial spectaculaire. À la différence des autres ports
de la côte qui font surtout de l'exportation (huile de
palme, coprah, coton), Lomé reçoit en valeur deux fois
plus qu'elle n'exporte : elle est avant tout un centre d'im-
portation en gros de marchandises européennes pour leur
redistribution à l'intérieur du continent, légalement ou
pas tout à fait légalement... Cette fonction de redistribu-
tion originelle, Lomé ne l’a, jusqu'à nos jours, jamais per-
due. La capitale du Togo reste un centre de gros qui traite
du Ghana au Niger, du Mali au Nigeria, voire jusqu'au
Zaïre. Lomé a toujours tiré une grande partie de sa pros-
périté d'être, directement mais efficacement, l'une des
plaques tournantes du commerce africain 19. »
La capitale ne comptait que 85000 habitants en 1960
contre plus de 800000 aujourd’hui. Elle jouit d'une longue
tradition de place financière. Les secteurs des banques,
des fiduciaires, les cabinets d'avocats et les assurances y
sont très développés, réputés pour leur efficacité comme
pour leur discrétion. « Le volume de cash qui circule à
Lomé est impressionnant », admet un observateur étran-
ger, faisant référence entre autres aux transactions com-
merciales menées par les hommes d'affaires libanais.
À Lomé, dans certains hôtels de luxe, tout s’achète et tout
se vend. « Bijoux, or, argent, pierres précieuses, diamants
de Sierra Leone ou du Liberia, ivoire du Cameroun et de
Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
République centrafricaine, antiquités, masques ou statues
de Côte d'ivoire, du Gabon ou du Burkina Faso, etc., on
peut même vous délivrer un certificat d'authenticité »,
promet un entremetteur. Et pour passer la douane ? « Pas
de problème. Ici, vous pouvez sortir des valeurs de vingt
millions de CFA ou plus, si ça vous chante. Après, il faut
voir ça avec les douanes de votre pays. » 20
Pour nombre de spécialistes, la corruption généralisée
du Togo permet le développement des pires trafics, menés
en toute impunité. Selon Alex Yearsley, de l'ONG Global
Witness, les sanctions imposées sur le trafic de « diamants
de la guerre » ne doivent pas seulement concerner des
pays comme la République démocratique du Congo ou
l'Angola. Les trafiquants ont recours à de nouveaux circuits
pour écouler leurs stocks : « La Côte d'Ivoire, qui n'exerce
aucun contrôle sur les deux mines de diamants situées sur
son territoire, et le Togo, qui les écoule en toute opacité21. »
Comme l'ont signalé plusieurs rapports d'organisations
internationales ou de l'Office central de répression du tra-
fic illicite de stupéfiants (OCRTIS, organe français), il
demeure un lieu charnière pour la contrebande, la pros-
titution, le trafic d'armes, de diamants et de drogue impli-
quant directement « les milieux policier, militaire et
politique 22 ». Ce trafic dure depuis plus de quinze ans.
Selon Yonne François, « en plus du cannabis, cocaïne et
héroïne sont venues s'ajouter depuis la fin des années
1980 aux trafics identifiés au Togo. À cette date se met
en place un réseau d'envergure mondiale, qui relie l'Inde,
le Pakistan, le Nigeria au Togo, alors peu surveillé. La
contrebande dessert l'Europe et les pays occidentaux2 ».
« À l'occasion de l'adoption au Togo, en 1990, d'un
projet de loi sur le trafic des stupéfiants, il fut déclaré que
Lomé était devenu l'une des plaques tournantes de ce
trafic. Elle l'est moins cependant que Lagos où Accra.
Mais, par ailleurs, il semble que, à un moment au moins,
on se procurait à Paris du cannabis qui n'avait pas fait
que passer par le Togo, comme l'héroïne, mais qui en
IV. Fuites de capitaux 121
provenait. Des personnes très haut placées ont été soup-
çonnées de s'enrichir aussi de cette façon. Le 8 décembre
1982, du cannabis a été découvert à l'aéroport du Bourget
dans l'avion présidentiel togolais (Le Monde du 11 décem-
bre 1982). Jusque-là, cet avion était surtout réputé pour
approvisionner certains marchés parisiens en produits tro-
picaux », nous apprend encore Jean de Menthon 24. Dans
un autre domaine, les ONG internationales comme
Human Rights Watch dénoncent régulièrement des cas
d'esclavage, de prostitution et de trafic d'enfants, orches-
trés par des réseaux visiblement peu inquiétés par les
autorités locales 2.
Zone franche
En matière de douanes et de libre circulation de capi-
tal, le Togo est particulièrement ouvert. Déjà à la veille
de l’inauguration officielle du port de Lomé en 1968,
deux décrets fixaient la frontière du port franc de
Lomé et le cadre particulier de son régime douanier.
Dans un communiqué, le gouvernement évoquait son
intention de créer « une fiction d’exterritorialité /s1c]
qui vise sans conteste un but économique : offrir aux
investisseurs les conditions les meilleures pour s’im-
planter dans notre pays et produire à des prix de revient
qui, pour être concurrentiels, doivent être assez bas ».
Sur le modèle de l’île Maurice, le gouvernement togo-
lais a aussi mis à l’étude dès la fin des années 1980 la
création d’une zone franche. Elle devait être axée sur
l'industrie et étendue, au-delà du port, à toute la sur-
face du pays. En 1989, année de la chute du mur de
122 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Berlin, « lorsque les bonnes fées du capitalisme inter-
national se penchèrent sur le berceau de l'économie
du Togo, tous les espoirs semblaient permis à ce petit
pays de 3,5 millions d'habitants, ruraux à 80 %. Sur
la suggestion d’un organisme américain d’aide aux
investissements privés à l'étranger, l’'Overseas Private
Investment Corporation (OPIC), avec l’assistance
financière et technique de l'Agence américaine pour
le développement international (USAID), de l'Agence
des Nations unies pour le développement industriel
(ONUDI) et de la coopération française, les conseils
de la Banque mondiale et les bons voeux du président
George Bush, le Togo avait été choisi pour y implanter
une zone franche modèle en Afrique de l'Ouest. Vitrine
du capitalisme libéral sous la houlette du général-pré-
sident Gnassingbé Eyadéma, en place depuis janvier
1967, le pays est l'enfant chéri du Fonds monétaire
international, dont il devance les programmes d’ajus-
tement structurel en privatisant entreprises et services
publics, libérant des cohortes de chômeurs. Il méritait
bien quelque sollicitude de la part de ses amis pour
récupérer une main-d'oeuvre bon marché, offerte aux
délocaliseurs du monde entier, prêts à investir des capi-
taux dans des zones protégées, exonérées de toute
imposition », écrivait Christian de Brie en 1996%. Tout
a été fait pour attirer les investisseurs étrangers, comme
on peut s'en rendre compte sur le site officiel de la
République togolaise : « Outre les avantages accordés
par le code des investissements, la zone franche du
Togo offre aux entreprises exportatrices agréées le
IV. Fuites de capitaux 123
meilleur environnement réglementaire d'Afrique de
l'Ouest. Parmi les avantages : l'exonération de tous
droits et taxes lors de l'exportation de produits impor-
tés ou fabriqués dans la zone franche, l'exonération de
tous droits et taxes à l’importation sur les matières pre-
mières ainsi que sur le matériel et l'équipement de
l'usine. Les véhicules utilitaires bénéficient d’une réduc-
tion de 50 % sur ces droits et taxes. À retenir égale-
ment : une pause fiscale durant les dix premières années
et stabilisation au taux de 15 % à partir de la onzième
année, exonération de l'impôt sur les dividendes durant
les dix premières années pour les actionnaires non togo-
lais, possibilité de détention de comptes bancaires en
devises et liberté de transfert des capitaux, garantie
contre toute nationalisation des biens des investisseurs
étrangers. Mais surtout, la zone franche prévoit l’ab-
sence de quotas d'exportation vers les États-Unis et
l'appartenance du Togo à la Convention de Lomé
permet un accès préférentiel aux marchés de la
Communauté européenne. Des avantages de poids
pour certains investisseurs asiatiques. La zone franche
se situe dans un cadre régional très favorable? »
Comme l’analysent Damien Millet et Julie Castro,
du CADTM-France, le principe est simple : « Créer
une zone sans taxe regroupant des usines où les mar-
chandises arrivent, sont transformées par des ouvriers
payés au rabais et immédiatement réexportées vers le
marché mondial. Les syndicats sont souvent interdits
et tout se passe comme si les marchandises se conten-
taient d’effleurer le pays, sans apporter de devises ni
124 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
participer à son développement. En un mot, l'implan-
tation d'industries méprisantes des droits sociaux et
du respect de l’environnement est plus que facilitée.
L'importance de cette zone franche est mise en évi-
dence par un fait qui ne trompe pas : le directeur géné-
ral de la Société d'administration des zones franches
(SAZOF) est Kpatcha Gnassingbé, fils d'Eyadéma.…. »,
qui a occupé ce poste-clé jusqu'en 2007.
Si le clan au pouvoir et les hommes d’affaires inter-
nationaux tirent parti de ces facilités, la main-d'œuvre
togolaise reste une fois de plus le parent pauvre de l’opé-
ration « zone franche », qui représente un fiasco sur le
plan de l'emploi comme au niveau des conditions de
travail, indiquent des rapports du Bureau international
du travail. Les chargés de communication de Lomé
n'ont pourtant pas manqué d’étaler depuis bientôt qua-
rante ans tous les attraits du Togo, son « climat de
vacances » (sur le modèle de l’île Maurice), son bilin-
guisme franco-anglais (l’île Maurice, toujours), mais
aussi « une main-d œuvre abondante, [...] souriante,
souple et très bon marché »*#. Souple et très bon mar-
ché, en effet : les enclaves constituées pour la zone
franche bénéficient presque de l’exterritorialité com-
plète. À l'honneur : « Défiscalisation, mais aussi exemp-
tion du droit de travail, et notamment des règles
concernant le salaire minimum et le licenciement, sup-
pression de toute formalité concernant les importations,
les exportations et les mouvements de capitaux. En plus,
des tarifs préférentiels sont prévus pour l'électricité, le
téléphone, les prestations portuaires, le chemin de fer.
IV. Fuites de capitaux 125
Dans ces conditions, le seul intérêt pour le Togo de
telles usines viendrait des emplois et de la formation2. »
Les ministres togolais avaient en effet parié sur un
développement rapide de l'emploi pour la population
togolaise. « Le chiffre de cent mille nouveaux salariés
a alors été avancé [en 1990], bien que le Togo n’en
comptât pas plus de trois mille dans l’industrie, hors
du phosphate », précise pourtant Jean de Menthon*,
« Officiellement mise en place en septembre 1989 et
en fonctionnement un an plus tard, la zone franche
est touchée de plein fouet par la crise survenue dans
le pays », expliqueront des responsables du gouverne-
ment, renvoyant une fois de plus aux troubles des
années 1990-1993 pour expliquer le fiasco complet de
l’entreprise 31. « Les zones franches, créées en 1989,
n'ont pas généré le vingtième des emplois prévus, mal-
gré un taux horaire comptant parmi les plus bas du
monde (3,30 francs français l'heure en 1995) », conclut
un rapport de l’Association professionnelle des insti-
tutions de microfinance du Togo (APIM-TOGO). Le
17 septembre 2004, Lomé fêtait pourtant les quinze
ans d’existence de la zone franche avec force banderoles
en remerciement à Eyadéma. Le journal officiel
TogoPresse écrivait triomphalement : « Instaurée depuis
1989 par le chef de l’État, la zone franche a permis de
résorber le chômage au Togo. » Dans les faits, cette
fameuse zone franche ne comptait qu'une quarantaine
d'industries, totalisant au maximum... sept mille
emplois. Par contre, elle représente une des meilleures
« vaches à lait » des hommes au pouvoir. Réalisant pour
126 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
la première fois en 1998 son « Examen des politiques
commerciales » du Togo, l'Organisation mondiale du
commerce (OMC) s'est penchée sur ces particulari-
tés? : le pays a développé une des économies « parmi
les plus ouvertes de la sous-région ouest-africaine ».
Les droits d'importation pratiqués « sont parmi les
moins élevés de l'Union économique et monétaire
ouest-africaine » (UEMOA). Le régime est encore plus
favorable dans l’autre sens : « Actuellement, il n'existe
plus au Togo de droits et taxes à l’exportation. [...] Les
taxes sur le café, le cacao, et le coton ont existé, mais
elles n’ont jamais été appliquées. » Mais c’est surtout
la part considérable des réexportations qui fait du Togo
une plaque tournante pour le « transit de marchandises
à destination de pays sans littoral côtier (Burkina Faso,
Mali, et Niger) », pays pour lesquels « aucune taxe n'est
perçue sur ces opérations ». Secteur florissant et très
prisé, notamment par les milieux libanais gravitant
autour de la Présidence, la revente et réexportation de
voitures d'occasion acheminées depuis l’Europe vient
en tête de liste. Impossible de mener ce type de com-
merce sans avoir ses entrées auprès de la SAZOE qui
« sert de guichet unique pour les entreprises qui sou-
haitent être agréées au titre des zones franches ou des
points francs », et du Port autonome de Lomé (PAL),
associé à la zone franche portuaire et seul port franc
de lUEMOA.
V. Réseaux
Diplomatie française
« La politique française à l’égard d’un pays noir [...]
varie selon le poids économique du pays en question,
et selon la solidité des liens qui unissent le dictateur à
la tête de l’État africain aux démocrates élus de Paris.
Puis, en marge, certains responsables français créent
des réseaux parallèles à la politique officielle. Les
adeptes de cette politique officieuse sont animés d’un
mélange de conviction politico-idéologique et d’inté-
rêts économico-financiers!. » Cette analyse du journa-
liste Tètè Tete est valable pour les relations que la
France entretient depuis 1967 avec le Togo. Les réseaux
parallèles mis en place depuis Paris sont d’autant plus
solides et résistants dans la durée qu'ils ont eu à traiter
avec un chef d’État togolais immuable.
Nous ne reviendrons pas ici sur l'importance des
« réseaux Foccart » opérant dans l’Afrique francophone
des années 1960-1990. Ils ont déjà fait l’objet d'ou-
vrages très documentés?. Il est en revanche nécessaire
d'étudier la période 1990-1993 pour montrer avec
quelle régularité la France a soutenu Gnassingbé
Eyadéma, jusqu'aux heures les plus sanglantes de son
régime. Ce soutien est en contradiction totale avec le
128 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
changement radical de la politique française envers les
pays africains, annoncé haut et fort dans le courant de
’été 1990 : « C’est dans une atmosphère d’effondre-
ment du communisme en Europe et d’espoirs de
liberté en Afrique que se réunirent du 19 au 21 juin à
La Baule, autour de François Mitterrand, les chefs
d’État de l'Afrique francophone. Dans son discours du
19 juin, le président français dit souhaiter la création
d’un ou plusieurs marchés communs en Afrique, s'en
prit, avec des gants, à l’enrichissement de certains,
condamnant le colonialisme des affaires et surtout se
prononça pour une évolution vers la démocratie, pré-
cisant à la fin : “Je conclurai en disant que la France
liera tout son effort de contribution aux efforts qui
seront accomplis pour aller vers plus de liberté.” Cette
promesse ne devait pas être tenue. »
Les Togolais éprouvèrent rapidement qu'il s'agissait
d'un double langage. Alors qu’ils avaient contraint
Eyadéma à accepter un processus de démocratisation
et l'installation d’un gouvernement de transition, la
primature, où était installé le Premier ministre
Koffigoh, fut attaquée fin 1991 par les troupes
d'Eyadéma. Selon un ancien ministre du gouverne-
ment de transition, « pendant toute la période de crise
qui avait précédé l'attaque du siège du gouvernement,
Koffigoh avait la possibilité de demander du secours
au Ghana voisin pour se protéger et protéger ainsi la
transition contre la bande de militaires à la solde de la
dictature. Il hésitera cependant devant toutes les pro-
positions qui lui seront faites. Il préférait les soumettre
V. Réseaux 129
d’abord à l'ambassadeur de France [Bruno Delaye] qui
l'en dissuadait puisque ce dernier craignait “l’envahis-
sement” du Togo par le Ghana: ».
L'attitude intéressée de Bruno Delaye, devenu le
« conseiller politique » du Premier ministre Koffigoh,
est alors maintes fois dénoncée par les mouvements
d'opposition togolais. Par diverses manœuvres, l’am-
bassadeur français à Lomé cherche à influencer la
plupart des décisions de ce gouvernement de transi-
tion. Rappelons qu’à la même époque le « conseiller
Afrique » de l'Élysée se nomme Jean-Christophe
Mitterrand. Ce dernier connaîtra de nombreux
déboires avec la justice française pour son rôle actif
dans le trafic d’armes sur le continent africain!. Ancien
correspondant de l'Agence France Presse à Lomé, il
« était très lié depuis une dizaine d’années à Eyadéma »
pour avoir réalisé avec lui diverses « affaires »5. Il se
dit aussi qu'Eyadéma le « tenait » grâce à quelques
dossiers compromettants, dont des affaires de moeurs
à Lomé... Longtemps, cette alliance rapprochée entre
la famille Mitterrand et Eyadéma fonctionne sans faire
trop de vagues. La complicité de Paris envers le
« régime de la terreur » instauré par le général
Eyadéma au début des années 1990 fait ensuite l’objet
de vives critiques de la part d'Amnesty International
l. Fils de François Mitterrand, qui avait été lui-même ministre des
Colonies, Jean-Christophe Mitterrand a été condamné fin octobre
2009 à deux ans de prison avec sursis et 375 000 euros d'amende
pour recel d'abus de biens sociaux dans l'affaire de l'Angolagate.
130 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
et des ambassades étrangères. L'Élysée doit revoir ses
positions, et évacuer certaines personnes dont les acti-
vités sur le continent africain commencent à intriguer
les enquêteurs internationaux.
Un arrêté du 4 juillet 1992 met brusquement fin
aux fonctions de Jean-Christophe Mitterrand, « le vrai
patron de la diplomatie africaine de l'Élysée, et surtout
le seul décideur en ce qui concerne le Togo ». Il est
remplacé par. Bruno Delaye!. Encore une fois, c’est
la règle du « changement dans la continuité » qui pré-
vaut. À nouveau favorable à Eyadéma après avoir cour-
tisé un temps le Premier ministre Koffigoh, la politique
de l'Élysée se maintient en dépit de tout, à contre-
courant des réformes démocratiques gagnant les pays
d'Afrique de l'Ouest et malgré les sanctions imposées
par les autres puissances européennes.
Vieilles amitiés en périodes d'élections
Les réseaux franc-maçons ont depuis longtemps été
privilégiés par l'administration coloniale française en
Afrique, facilitant les rapprochements politiques et
s'occupant souvent de médiation dans la gestion de
conflits internationaux. Une partie d’entre eux sont
passés au service de la Françafrique, tandis que les diri-
geants du pré carré étaient très vivement incités à se
I. Qui sera donc le « monsieur Afrique » de Mitterrand au moment
de la complicité française avec les génocidaires rwandais, en 1994.
V! Réseaux 131
faire initier (s'ils ne l’étaient pas déjà). À ce jeu-là, la
Grande Loge nationale française, d’obédience très droi-
tière, a progressivement conquis une hégémonie!, Au
Togo, l'influence occulte de ces réseaux et de conseillers
officieux devient particulièrement évidente pendant
les périodes de troubles politiques, mais aussi à la veille
de campagnes électorales. La période 1992-1993 est
assez éclairante à ce sujet.
« Charles Pasqua est un soutien indéfectible de
Gnassingbé Eyadéma. Il n’a pas hésité à lui rendre
visite [...] peu avant la campagne des élections légis-
latives, en France. À Pya, le village natal du général,
où il est élevé à la dignité de grand officier de l’ordre
du Mono, Charles Pasqua expliquait le 21 décembre
1992 : “C'est une chance pour le Togo d’avoir eu à sa
tête le général Eyadéma. Si la situation ne s’est pas
davantage dégradée jusqu'alors, c'est en grande partie
dû à ses qualités d'homme d’État et à sa sagesse”, pou-
vait-on lire dans un article du Monde en janvier
19943, » Les élections approchent, les sondages sont
favorables à la droite, Charles Pasqua va bientôt se
retrouver au pouvoir. « Tenez bon encore quelques
mois », lance-t-il en substance au général togolais®.
Matant les mouvements d'opposition dans la capi-
tale, la répression armée se poursuit jusqu'en été 1993.
À la faveur de divisions politiques au sein de l’opposi-
tion et d’un climat de guerre civile entretenu par ses
I. Dans le cas du Togo, plusieurs sources indiquent que Bruno
Delaye était un « frère »7.
132 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
troupes, Eyadéma cherche à revenir au pouvoir. Entre
alors en scène un autre personnage au parcours singu-
lier, le professeur de droit Charles Debbasch, ancien
président de l’université d’Aix-Marseille, mis en exa-
men puis condamné en France pour détournements
dans l'affaire Vasarely!. Rien de très étonnant à cette
présence au Togo, où il s'agit de rétablir une dictature
tout en la déguisant en démocratie : « Plusieurs dizaines
de juristes et éminents constitutionnalistes [...] sévis-
sent sur le continent depuis les Indépendances, dont
certains ont d’ailleurs écrit les chartes. La formation
d’États de droit en Afrique est devenue un business
très lucratif. [...] Le président togolais Eyadéma a
repris les rênes du pouvoir, fin 1992, grâce à quelques
juristes français d’Aix-en-Provence qui ont déclaré
“caducs” tous les organes de la transition aux mains
de l'opposition1. »
Après quelques bricolages constitutionnels, une
mascarade d'élection présidentielle se déroule à l’été
1993. À Lomé, une conférence de presse est retrans-
mise à la télévision nationale, annonçant un « progrès
I. Ancien membre du cabinet de Giscard à l'Élysée, Charles
Debbasch a été mis en examen le 16 avril 2003 pour blanchiment
et organisation frauduleuse d’insolvabilité. On lui reproche l'ou-
verture d'un compte bancaire au Luxembourg crédité en mars
2002 de 1,2 million d'euros. Ses comptes ont également été ali-
mentés par quatre dépôts en liquide, d'environ 38000 euros cha-
cun qui correspondraient, selon l'un de ses avocats à des
honoraires en tant que conseiller de présidents africains et à des
sommes déclarées et soumises à l'impôt au Togo.
V. Réseaux 133
important vers l'établissement d’un régime démocra-
tique ». Inaugurant une nouvelle habitude qui consiste
désormais à confier la surveillance d'élections prési-
dentielles à des groupes privés, chargés d’avaliser les
résultats, le « progrès démocratique togolais » est alors
« certifié conforme » par des observateurs français
impartiaux.…… invités par le général Eyadéma. « À leur
tête, Yves Guyon, professeur de droit privé à l’univer-
sité Panthéon-Sorbonne. Dans la salle, aux côtés de
M: Jacques Vergès, écoutait également Charles
Debbasch. [...] Les relations que les trois hommes
entretiennent avec l'entourage présidentiel sont de
notoriété publique 2. » Leur message contraste avec
la réalité vécue sur le terrain : actes d’intimidation,
exactions de l’armée et fraudes massives sont immé-
diatement dénoncées par la communauté inter-
nationale. Le principal concurrent d’'Eyadéma,
Gilchrist Olympio (fils du président assassiné Sylvanus
Olympio), se retrouve hors course : victime d’un atten-
tat organisé par des militaires lors de sa tournée élec-
torale dans le nord du pays, il est ensuite écarté par
des tours de passe-passe judiciaires!, Le 5 mai 1992,
Gilchrist Olympio avait été « grièvement blessé, par
1. Selon François-Xavier Verschave, « les éminents juristes français
dont Eyadéma cultive l'amitié, à commencer par le professeur
Charles Debbasch et l'avocat Jacques Vergès, ont trouvé des
astuces de procédure pour écarter [Gilchrist Olympio] : son dossier
médical de candidat, par exemple, avait été établi non à Lomé,
mais à Paris. Effectivement, Gilchrist Olympio avait été soigné au
Val-de-Grâce » à la suite de l'agression de son convoi électoral5.
134 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
armes de guerre, au cours d’une embuscade. [...] La
responsabilité de l’'embuscade fut attribuée par l'opi-
nion à l’armée et à un fils officier d'Eyadéma aperçu
près de là. L'enquête de la Fédération internationale
des droits de l’homme donna raison à l'opinion14 ».
Tandis que fin août 1993, les médias français dénon-
cent « la stratégie de la terreur », les massacres perpétrés
par l’armée et le « triomphe sanglant » d'Eyadéma, le
Quai d'Orsay se réjouit d'élections qui se seraient
déroulées « sans incidents majeurs » ‘5.
On aurait pu penser que cette parodie d'élection
démocratique, avec ses grosses ficelles et ses manœuvres
éhontées, s’arrêterait là. Au contraire, la France a sans
cesse fourni de nouvelles ressources pour permettre au
général Eyadéma de perdurer, malgré les dénonciations
récurrentes des observateurs internationaux. Citons
François-Xavier Verschave : « Pour le scrutin présiden-
tiel de 1998, Gnassingbé Eyadéma et son aréopage de
conseillers français souhaitaient un remake. Mais le
commissaire européen au développement Pinheiro ne
l’entendait pas ainsi. Malgré les pressions françaises, il
conditionnait la reprise des subventions de Bruxelles
à l’organisation transparente de l’élection. Le régime
fait mine d'obtempérer. Les publicitaires “de gauche”
Jacques Séguéla et Claude Marti sont chargés de com-
muniquer l’image d’un scrutin parfaitement démocra-
tique et limpide — dissimulant une vaste opération de
fraude sous l’apparente confusion de l’organisation.
[...] Invités, les observateurs internationaux verront
ici et là des électeurs, des urnes et des bulletins, sans
V. Réseaux 135
savoir comment le tout sera traité. Certains, dont un
bataillon de juristes français choyé depuis longtemps
par le général-président, n'iront pas se plaindre!.
Comme lors des scrutins précédents, ils se rendront
plutôt dans les studios de la télévision nationale pour
y louer le parfait démocrate6. »
C'est encore le même scénario qui l'emporte pour
l'élection présidentielle de 2003, avalisée par un cortège
d'experts fraîchement débarqués de la métropole : pour
assurer la continuité au pouvoir du clan Eyadéma,
Kpatcha Gnassingbé, l’un des fils du président, a
ramené de Paris le 8 février « une équipe de spécialistes
français en organisation électorale », relate La Lettre du
Continent du 13 février 2003. À nouveau, ces élections
seront marquées par une escalade de violences 7.
Comme l'écrit Célestin Anani Hounnake : « Depuis
une dizaine d'années, ce pouvoir n'a cessé, à travers
coups de force et intimidations, d’imposer son mes-
sage : il n'est pas soluble dans la démocratie et il ne
reculera devant rien ! Le 23 juillet 1999, devant la
presse internationale et Chirac, Eyadéma promettait :
“Je ne toucherai pas à la Constitution car si je le fais
on dira que c’est pour prolonger mon mandat. Je ne
l. Ces juristes font partie de l'Observatoire international de la
démocratie, créé par Charles Debbasch. Comme le résume
François-Xavier Verschave, cet organisme a pour mission princi-
pale d'envoyer « en vacances dans les fiefs dictatoriaux de la
Françafrique des avocats et universitaires français qui n'observent
rien d'important, et cautionnent par leur présence des scrutins tru-
qués — au mépris de la démocratie" ».
136 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
veux même pas rester un seul jour si je finis mon
mandat en 2003. [...] Je ne suis pas un politicien, je
suis un militaire et ma parole m'engage. [...] En 2003
il y aura un nouveau président. Il sera librement choisi
conformément à la Constitution par le peuple.” Si le
ridicule pouvait tuer! Le 30 décembre 2002, la
Constitution fut modifiée. Et en juin 2003, Eyadéma
est à nouveau président pour cinq ans, renouvelables.
Comme par hasard, Chirac a été le premier président
à lui envoyer des félicitations 8. »
Retours d'ascenseur
Fêtes nationales, sommets de la Francophonie, réu-
nions d'organisations internationales, etc., les occasions
ne manquent pas de légitimer par de chaleureuses
accolades et franches poignées de main le chef d’État
togolais. Entre Paris et Lomé, les visites de présidents
se confondent volontiers aux visites de courtoisie. On
y évoque ces « vieilles amitiés » qui unissent les diri-
geants des deux pays. Le 13 janvier 1983, jour de la
fète nationale togolaise qui coïncide par la volonté du
général Eyadéma avec l'assassinat de Sylvanus Olympio
et le coup d'État de 1967, François Mitterrands’est
rendu au Togo pour assister aux célébrations. Eyadéma
n'a pas manqué d'exploiter cette visite hautement sym-
bolique en déclarant : « On ne pouvait mieux recon-
naître la légitimité de la politique conduite depuis cette
date », celle du 13 janvier 1963, qui a marqué par le
V. Réseaux 137
meurtre d'Olympio l'entrée du Togo dans le grand
club africain des « pays castrés », ces nations africaines
dont les leaders indépendantistes ont été assassinés
trop tôt. Nous avons vu comment l’ancien sergent-
chef Eyadéma à pris une part active dans l'élimination
de Sylvanus Olympio, réalisée avec la complicité de
hauts responsables français. Cette complicité a noué
des liens de sang indéfectibles. « La longévité politique
d'Eyadéma se nourrit ainsi des secrets partagés avec
les plus hauts responsables civils et militaires pari-
siens », analyse François-Xavier Verschave.
« Au début de juin 1985, Eyadéma se rendit en
France en visite d’État. C'était un honneur rarement
accordé. Un journaliste du Monde, Jean-Claude
Pomonti, étonné de l'accueil fait à Eyadéma, pourtant
devenu une des cibles d'Amnesty International, s’en-
tendit répondre par un collaborateur de François
Mitterrand : “Eyadéma renvoie toujours l'ascenseur.”
C'était notamment faire allusion au fait que l’oppo-
sant centrafricain Ange Patassé, ainsi que trois réfugiés
basques espagnols avaient trouvé refuge au Togo sur
demande de Paris. [...] Peu avant la visite d'Eyadéma
en France, Giscard s'était rendu en visite à Lomé. Et,
par la suite, pendant la période de cohabitation en
France (1986-1988), le général reprendra ses bonnes
relations avec Chirac, renouant à cette occasion avec
Foccart, une vieille connaissance », détaille Jean de
Menthon?.
Et même quand il subit les critiques de la plupart
des diplomates européens ou américains, le chef
138 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
d’État togolais conserve ses entrées à l'Élysée. Cette
complaisance s'explique par plusieurs raisons. Pendant
longtemps, l'Élysée a utilisé des sommes détournées
sur les ressources togolaises pour financer des partis
politiques français. En plus des secrets d’État com-
promettants, ou des relations politiques et écono-
miques qui lient les deux pays, le Togo se conçoit
depuis Paris comme une extension africaine du terri-
toire français sur le plan militaire. Les terres togolaises
servent encore pour y envoyer des hommes d’affaires
français, aventuriers de la finance ou mercenaires du
droit « se faire oublier un temps », loin de la justice
hexagonale qui les poursuit pour des malversations
diverses. Dans le même registre, le Togo accueille bar-
bouzes et autres réfugiés encombrants. Quelques
années seulement après son arrivée au pouvoir par les
armes en 1967, Eyadéma était déjà entouré d’aven-
turiers français au parcours pour le moins déroutant,
mais auxquels étaient confiées les « clés du coffre ».
Nous avons évoqué plus haut le cas de François de
Lannurien, bombardé directeur général de la Société
nationale de sidérurgie (un des plus grands fiascos
économiques de l’époque) par un décret du 18 mai
1977. Qui était François de Lannurien, qui œuvrait
par ailleurs comme « conseiller » d’Eyadéma ? Un
ancien de la Division Charlemagne, l’une des trente-
huit divisions de la Waffen-SS qui, durant la Seconde
Guerre mondiale, avait pour mission de combattre le
bolchévisme. Par idéologie, François de Lannurien
s'était engagé comme volontaire du côté du régime
V. Réseaux 139
nazi dès juin 1943. Rentré en France après 1945,
arrêté, condamné avec sursis, il s’est reconverti comme
entrepreneur privé (chasseur d’épaves, puis producteur
de cinéma). Il a ensuite mis ses compétences de
« communicant » au service du dictateur togolais.
Coïncidence ? Christian de la Mazière, un de ses com-
pagnons d'armes, a effectué un parcours similaire :
engagé sous l'uniforme de la Waffen-SS au sein de la
même division, condamné à cinq ans de prison en
1946 et frappé d’indignité nationale pendant dix ans,
il s’est ensuite reconverti dans les relations publiques
(directeur d’une agence de presse pour la CIA), le
cinéma et le journalisme (employé au Figaro
Magazine, au Choc du mois, mensuel nationaliste ;
puis des contributions chez Révolution européenne,
revue d’extrême droite). Il a lui aussi travaillé comme
« conseiller » pour le président Gnassingbé Eyadéma
dans les années 1970. Comme si la France s'était char-
gée de recycler sous les tropiques les « éléments » les
plus sulfureux de la lutte anti-communiste, cette fois
dans le contexte de la guerre froide. L'enjeu était
entendu, des deux côtés de la Méditerranée : le Togo
devait à tout prix faire rempart contre ses pays voisins,
tentés par l'expérience marxiste.
Selon les périodes, suivant les interlocuteurs, les rela-
tions franco-togolaises ont pris des tournures nuancées.
Les brouilles n'étaient jamais que passagères comme
le souligne Jacques Foccart : « Soumis à la France,
Eyadéma le restera tout au long de son règne. Même
au cours de la période “Sarakawa et nationalisation
140 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
des mines du Bénin”!, Eyadéma savait jusqu'où ne pas
aller trop loin dans la condamnation de “l'impéria-
lisme français”. Plus tard, quand nous aurons des dif-
férends à régler, il me dira à plusieurs reprises :
“Écoutez, si la France ne veut plus de moi, vous n'aurez
qu'à me le dire, je partirai tout de suite.” J'ai été amené
à lui faire observer, en toute cordialité, que ce n'était
peut-être pas un langage très convenable de la part
d’un chef d’État. Mais c’est à peu près ce qu'il devait
répéter, en 1993, au ministre de la Coopération,
Michel Roussin 1. »
Les temps changent, les diplomates se font muter,
les ministres de la Coopération se reconvertissent aux
affaires! et l'esprit reste. Dans Nosr silence, François-
Xavier Verschave passe au crible les déclarations d’ami-
tié qui unissent les deux pays avant et après les élections
contestées de juin 1998 (présidentielle) et mars 1999
l. En 1973, le prix du phosphate fait un bond sur le marché mon-
dial. Le 10 janvier 1974, suivant l'exemple d'autres gouvernements
africains, Eyadéma déclare officiellement son intention de natio-
naliser la Compagnie togolaise des mines du Bénin, alors aux mains
de l'économie française. Le 24 janvier, le DC3 qui le transporte
s'écrase à Sarakawa, dans le nord du pays, non-loin de son village
d'origine. Eyadéma fera de ce terrible accident, dont il ressort
presque indemne, un « attentat », et de sa personne un « mira-
culé-de-Sarawaka », dénonçant l'ingérence de « l'impérialisme
français ». Il s'agissait en réalité d'une défaillance technique :
l'avion était surchargé de passagers et de victuailles.
Il. L'ancien officier de gendarmerie et ancien directeur de cabinet
à la DGSE Michel Roussin est devenu en 2003 chef du Comité
Afrique du patronat français (MEDEF) et vice-président Afrique du
groupe Bolloré.
V. Réseaux 141
(législatives). Ainsi, en janvier 1998, le ministre de la
Coopération Bernard Debré est accueilli pour les céré-
monies de la fête nationale togolaise. Il parade en
limousine, à côté de son ami le président. « C’est une
histoire presque d’amour entre la France et le Togo,
entre ma famille et la vôtre », sexclame-t-il pour l’oc-
casion. La valse des félicitations continue avec le pré-
sident du Conseil constitutionnel, Roland Dumas, lors
du sommet de la Francophonie à Hanoï : « Le prési-
dent de la république du Togo, c’est un ami de la
France de longue date, c’est un ami personnel. [...] Le
président Eyadéma [...] a employé une expression que
je trouve très originale : “La francophonie est une
grande famille.” [...] Ensuite [...] nous avons évoqué
le droit constitutionnel. [...] Et je dis que nous étions
sur un terrain de communion, c’est-à-dire que le pré-
sident de la République togolaise veille vraiment au
respect de L'État de droit. »2 Eyadéma, désavoué par
les Togolais, est ensuite le premier reçu à l'Élysée lors
du ballet de rendez-vous précédant le sommet franco-
africain du Louvre, fin novembre 1998.
« Plus surprenante a été l’intervention du socialiste
Michel Rocard, venu à Lomé s'afficher auprès
d’Eyadéma lors de la parodie électorale de mars 1999
sous un prétexte entendu (“Nous sommes liés d’ami-
tié”) et désavouer l'opposition, qui demandait le report
d’un scrutin exposé à toutes les manipulations », sou-
ligne encore Verschave.
Quelques mois plus tard, c’est au tour du président
de la République française, Jacques Chirac, de se rendre
142 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
en voyage officiel à Lomé, sceller le scénario de la
« démocratie apaisée » qui doit valider le maintien
d’Eyadéma dans son pouvoir absolu : « Le voyage de
Jacques Chirac à Lomé, en juillet 1999, devait per-
mettre d’asseoir définitivement l’image d’un président
togolais respectable. Patatras ! Dans un rapport publié
le 5 mai (Togo, Étatde terreur), Amnesty International
indique que, selon ses enquêteurs, des centaines de
personnes, dont des militaires, ont été exécutées de
manière extrajudiciaire en juin 1998 par le régime du
général Eyadéma. Les corps ont été vus en haute mer
par des pêcheurs, après beaucoup de mouvements
inhabituels d'avions et d’hélicoptères. Des aéronefs
entretenus grâce à la coopération militaire française2. »
Le rapport d'Amnesty International fait tache.
« Comme toujours à l'avant-garde des désirs élyséens,
Jacques Vergès porte plainte contre Amnesty et son
secrétaire général. » Jacques Chirac, lui, déclare à
Lomé : « Peut-être sagit-il à, dans une large mesure,
d'une opération de manipulation. » Verschave pour-
suit : « Piquée dans son honneur militant, l'association
[...] lance une campagne pour demander la suspension
de la coopération avec l’armée togolaise, suspectée de
trop nombreuses “disparitions”. Le président du groupe
socialiste, Jean-Marc Ayrault, sy déclare favorable. Son
collègue Jacques Floch interroge le ministre des Affaires
étrangères. Hubert Védrine répond en rappelant le
“gel” de la coopération bilatérale décidé par l'Union
européenne. Un gel que la France a appliqué en inter-
rompant scrupuleusement “tous les projets de coopé-
V. Réseaux 143
ration nouveaux, à l'exception de ceux bénéficiant
directement à la population”. La coopération militaire
franco-togolaise n'est pas franchement nouvelle. Elle
a donc continué comme avant. “Nos assistants mili-
taires”, poursuit le ministre, restent “placés auprès des
forces armées togolaises pour renforcer leurs capaci-
tés”... » L'implication des militaires togolais dans les
assassinats d’opposants a pourtant été confirmée par
plusieurs sources. Comment expliquer alors le maintien
de cette coopération militaire ? « Nous nous sommes
contentés de préciser que la coopération militaire de
la France se bornait à vingt-neuf personnes chargées
de la formation des cadres et de la santé », relève alors
Jérôme Cauchard, adjoint au porte-parole du ministère
des Affaires étrangères.
« Deux ans plus tard, l'essentiel des faits relatés par
Amnesty n'est plus guère contesté. Eyadéma pensait
s'en tirer en sollicitant une enquête complaisante de
ses pairs de lOUA — qu'il présidait. [...] Dans son rap-
port publié le 22 février 2001, la commission d’en-
quête conjointe ONU-OUA 2 confirmé que le type
d’exactions relatées avait bien existé au Togo %. »
Mercenaires en tout genre
Cumulant les fonctions au Togo, mais aussi au sein
des organisations africaines, Gnassingbé Eyadéma s'est
trouvé sur le tard une vocation de médiateur dans la
plupart des conflits qui déchirent le continent noir,
144 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
notamment le conflit ivoirien : « Après la transition
togolaise ratée, Eyadéma aura plus que jamais besoin
de servir dans de “bons offices” pour redorer son blason
terni par les massacres perpétrés par ses hommes sur
le plan intérieur. [...] Pour lui, l'essentiel est d’abord
de participer à la recherche de solutions, en vue de par-
faire son image d’“homme de paix” ; une image dont
il ne dispose pas à l’intérieur de son propre pays*. »
Plusieurs chefs d’État occidentaux reconnaissent
qu'avec ses trente-huit ans de règne sur le Togo
Eyadéma pouvait prétendre au statut de « doyen » des
dirigeants africains. D’autres en parlent comme d’un
« dinosaure à la tête d’une république bananière » 7.
Il faut beaucoup d'argent pour corrompre et acheter
le silence. Les Togolais habitant à Paris se sont habitués
aux séances de distribution de billets (500 francs fran-
çais chacun, à l’époque) lors des visites officielles
d'Eyadéma dans la capitale #. Il en faut encore pour
se refaire une réputation. « Les journalistes européens
qui se rendent sur place dans son palais présidentiel
pour une interview avec le chef de l’État reçoivent bien
davantage pour écrire des articles flatteurs sur sa per-
sonne », soupire à Lomé un responsable de commu-
nication, citant les noms de certaines revues éditées
en France, publiant des pages entières d'articles pro-
motionnels consacrés au Togo:/eune Afrique, Afrique
Éducation, etc.2
« Les conseillers d'Eyadéma, pour rehausser la cote
du président, savent à l’occasion ouvrir grand les
caisses de l’État pour puiser des espèces sonnantes et
V. Réseaux 145
trébuchantes en direction d’une certaine presse inter-
nationale. Le Nouvel Afrique-Asie relate, “à titre d’exem-
ple, ce contrat de 4800000 FF accordé il y a quelques
années par la Présidence du Togo à l’agence française
de communication BK2F dirigée par Alexis
Beresnikoff, somme sur laquelle ce dernier devait verser
une commission de 10 % à une association dénommée
Demain la France, placée sous l’égide de Charles
Pasqua, ancien ministre de l'Intérieur et grand ami
d'Eyadéma %”. Ces “boîtes de communication” et
autres organes de presse n'hésitent pas à l’occasion à
faire le premier pas, pour ensuite vanter des facteurs
inexistants dans la réalité, comme “l'avancée démocra-
tique, la stabilité du pays et ses atouts quant à sa relance
économique” », écrit Tètè Tete #1. Citons encore
François-Xavier Verschave : « Les bonnes relations
franco-togolaises sont lissées par une coûteuse batterie
de conseillers en image et relations publiques, qu’il
serait trop long d’énumérer. Après l’agence BK2E éga-
lement prestataire de Denis Sassou Nguesso, la société
Image et Stratégie de Thierry Saussez et François
Blanchard a été chargée de dorer le profil du général-
président. Elle a trouvé un moyen inédit de vanter le
caractère “démocratique” d’une dictature invétérée.
Dans une campagne destinée aux médias occidentaux,
elle a développé l'argument suivant : l’existence de
quelques journaux d'opposition démontre la liberté
d'expression qui règne au Togo... Les rédactions des
journaux traqués, ou fermés comme La Tribune des
démocrates et Kpakpa, ont apprécié. [...] Mais il ne faut
146 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
s'étonner de rien avec François Blanchard, capable de
déclarer à dix jours d’intervalle : “J'ai jadis vendu des
assiettes et des tissus. Aujourd’hui, je vends des chefs
d’État. Ce qui compte, c’est l'emballage.” Puis : “Si je
travaille avec le président Eyadéma, [...] c'est pour
seconder à ma manière un homme d’État que je res-
pecte. Et aider, à travers lui, la population du Togo.” »
En plus de journalistes qui confondent leur travail
avec celui d’agent de communication, il faut compter
avec les nombreux « suppléments économiques » de
certains médias, qui servent surtout à attirer des annon-
ceurs et faire la promotion d’un chef d’État dont le
pays nage en réalité en pleine sinistrose. Dans un dos-
sier spécial consacré au Togo, le lecteur découvre par
exemple un article judicieusement intitulé « Ça ne va
pas si mal ». Avec le sous-titre « On dit le pays sinistré.
Pourtant, le PIB ne cesse d'augmenter ». Le message
est bien sûr destiné à des investisseurs. On sait depuis
longtemps que les chiffres du PIB sont faciles à mani-
puler et qu'ils ne reflètent guère la réalité d’une situa-
tion économique locale. Plus loin, le dossier intègre
un message « réalisé par l’agence DIFCOM », basée à
Paris, qui brosse un portrait élogieux du général
Eyadéma, « un homme de paix » auquel le peuple togo-
lais « doit, outre la construction d’un État de droit, la
mise en place d’une démocratie apaisée ».
Nous avons évoqué les mercenaires en communica-
tion ou en conseil juridique. Un autre secteur lucratif
et en pleine expansion sur le continent noir est celui
des « sociétés de gardiennage ». Dans son édition
V. Réseaux 147
2003-2004, le « Guide des activités socio-écono-
miques » de Lomé recense pas moins de onze sociétés
privées de ce type opérant dans la capitale. Il ne s'agit
pas seulement de protéger des particuliers ou des mar-
chandises de la zone industrielle du port, mais aussi
de fournir en privé des équipements anti-émeute au
gouvernement togolais. « Certaines de ces sociétés ali-
mentent le trafic d’armes avec la Côte d'Ivoire et four-
nissent des hommes et des équipements militaires dans
toute la sous-région#. » D’autres proposent des services
de milices privées pour des hautes personnalités du
régime togolais en place. En matière de sécurité
publique comme de gardiennage, les services d’État
n'étant de toute façon que peu ou pas du tout encou-
ragés à assurer cette tâche auprès des citoyens togolais,
le secteur subit la concurrence féroce des privés.
Au Togo, un nouveau « personnel de sécurité » se
profile alors sur les traces de Robert « Bob » Denard,
le mercenaire français le plus connu du grand
public 35. Ex-gendarme de l'Élysée, Robert Montoya
avait déjà été dénoncé par les organisations interna-
tionales pour son recrutement de mercenaires au profit
de Mobutu %. Voyons ce que François-Xavier
Verschave écrivait sur lui dans Mor silence : « Mis en
cause dans une des nombreuses “écoutes parallèles” de
l'ère Mitterrand, [il] a fondé Securance International,
un groupe de sécurité fort d’un demi-millier
d'hommes. Les auteurs de Mercenaires S.A. écrivent
qu'il s’est spécialisé “dans une série de services fort pri-
sés par la dictature du général Gnassingbé Eyadéma.
148 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Au nombre de ces services : les écoutes téléphoniques
d’opposants. [...] Le régime togolais lui doit la forma-
tion de troupes anti-émeutes et leur équipement en
matraques électriques #7”. Dès septembre 1994, La
Lettre du Continent annonçait que Securance allait
monter pour le général-président “un véritable ‘Service
action’ avec une cellule de renseignements extérieurs.
Quatre spécialistes français formeront une vingtaine
d'officiers togolais détachés de la garde présidentielle.
[...] La DGSE togolaise aura sans aucun doute une
vocation régionale” #. » Robert Montoya est comme
« chez lui à Lomé, près d’Eyadéma, où est basée sa
société SAS Togo. Il a été le premier, depuis octobre
2002, à faire le pont entre le régime Gbagbo et les
vendeurs d’armes est-européens — pour des hélicop-
tères de combat, des mortiers, des mitrailleuses, des
kalachnikovs, des obus, des roquettes, etc. Montoya
dispose à cet effet d'une société de transport,
Darkwood Ltd, basée à Gibraltar (encore un paradis
fiscal !). Il travaille avec un colonel à la retraite, Daniel
Taburiaux, et une petite compagnie aérienne togolaise,
Transtel, dirigée par le Belge Jean-Pierre Moraux, un
ancien du Zaïre. Ces pedigrees, plus l'implantation
togolaise, impliquent très probablement un feu vert
à Paris », notait encore François-Xavier Verschave dans
Billets d'Afrique. Au plus fort de la crise ivoirienne,
un proche de l’ancien « super-gendarme » de l'Élysée
Robert Montoya a encore été impliqué dernièrement
dans une livraison de matériel militaire transitant par
Lomé, et à destination d’Abidjan : il s'agit de Ricardo
V. Réseaux 149
Ghazia, homme d’affaires italien résidant en Afrique
du Sud, et directeur de la société BSVP. « Robert
Montoya est également installé à Lomé et lui-même
propriétaire de la société Darkwood Logistic, qui est,
depuis 2002, l’un des principaux fournisseurs d’arme-
ments et de munitions de. l’armée ivoirienne#, »
Les extensions et missions de ces sociétés de gardien-
nage sont multiples. « Dirigée par un ancien marine,
la société américaine Inter-Con Togo assure ainsi la
sécurité de représentants des États-Unis et d’organisa-
tions internationales. L'ancien chef d'état-major des
armées françaises Jeannou Lacaze, qui dirige lui aussi
une société dont le siège est à Lomé, assure la sécurité
de l'Office togolais des phosphates, ainsi que d’autres
marchés captifs », restant dans le giron des intérêts
français. « Si c’est Jeannou Lacaze, c’est la France# »,
pouvait-on en conclure jusqu’à la mort de cet ancien
conseiller militaire de François Mitterrand et conseiller
sécuritaire du général Eyadéma, en août 2005. Et pour
la France, il y a beaucoup à faire au niveau « sécurité
et gardiennage » dans la région puisque « la plupart
des ressources minières du Togo sont exploitées par des
Français »#. Depuis la vague des privatisations des
entreprises d'État togolaises, reprises en grande partie
par des multinationales françaises ou américaines, ces
sociétés de gardiennage ont donc bien du travail : il
s'agit de protéger un patrimoine industriel passé sous
la coupe des intérêts privés.
150 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Privatisations
Claude Améganvi distingue quatre principales phases
de l’évolution économique nationale depuis l'accession
du Togo à l'indépendance. Les trois premières années
(1960 à 1963) ont été consacrées à des « tentatives de
mise en place d’une économie nationale », plus ou
moins heureuses. Elles se basaient entre autres sur une
industrialisation progressive. La période de 1963 à
1978 a ensuite été marquée par un « brutal retour à
l'économie de traite sous tutelle française », Paris
encourageant alors le régime en place à mettre la prio-
rité sur les anciennes « denrées coloniales », c’est-à-dire
sur la culture extensive et l'exportation de matières pre-
mières comme les phosphates, le café, le cacao, le
coton. En contrepartie, la France déversait au Togo ses
produits manufacturés et ses machines, entretenant la
dette bilatérale grâce à quelques « éléphants blancs ».
Le principe est connu de toutes les anciennes puis-
sances coloniales : pour s'assurer la dépendance éco-
nomique des pays africains, la métropole doit exporter
en valeur davantage qu’elle n'importe. La balance com-
merciale régulièrement déficitaire du Togo depuis 1963
l’a ainsi maintenu dans la sphère d'influence de la
France, son principal créditeur. À la fin des années
1970, la situation du Togo était catastrophique.
« Après la hausse des taux d’intérêts mondiaux initiée
par les États-Unis et le Royaume-Uni (influant direc-
tement sur les taux des prêts aux pays du tiers-monde)
et la dégringolade des cours des matières premières,
V. Réseaux 151
les difficultés financières s’aggravent : le Togo sombre
économiquement. Afin de renforcer leur pouvoir sur
l’économie togolaise, les créanciers mandatent le FMI
et la Banque mondiale pour garantir la poursuite des
remboursements. Le moyen utilisé porte un nom tris-
tement célèbre : un programme d’ajustement structu-
rel, dont le but est de diminuer les dépenses de l’État
et d'augmenter ses recettes afin d’assurer le rembour-
sement de la dette. [...] Quatre programmes d’ajuste-
ment structurel sont signés avec le FMI pendant les
années 1980 : en 1983, en 1985, en 1988 et en 1990.
Entre 1979 et 1990, neuf passages du Togo devant le
Club de Paris (le groupe des dix-neuf pays créanciers)
se concluront par des restructurations de la part bila-
térale de sa dette. Le Togo est donc maintenu sous per-
fusion par les créanciers. Sous domination aussi »,
analysent Damien Millet et Julie Castro.
Pour obtenir des prêts, on connaît les conditions des
experts du FMI et de la Banque mondiale : « Baisse
des salaires du secteur public, [...] arrêt du recrute-
ment, réduction des dépenses de matériel et d'entretien,
assainissement financier de nombreuses entreprises
publiques, liquidation, privatisation ou location du sec-
teur industriel d’État. »
Quelque soixante-dix entreprises d’État avaient été
créées dans les années 1970, représentant environ vingt
mille emplois publics. Ce que la France et les institu-
tions financières proposent alors pour assainir la situa-
tion peut se résumer en ceci : tout liquider. Le bradage
du patrimoine industriel togolais a donc commencé,
152 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
méthodiquement, depuis plus de trente ans. Groupes
norvégiens, danois, français, américains ont racheté à
prix cassés les usines Sotoma (marbre et matériaux de
construction), Soprolait, Sodeto (savons et détergents),
Nioto (huilerie), industries de plastiques, aciérie et raf-
finerie. D’autres sociétés ont été purement et simple-
ment liquidées. Il faut ajouter à cela le fait que, depuis
plus d’une décennie, les entreprises togolaises sont vic-
times d’une double dévaluation. Il y a bien sûr celle
du franc CFA survenue en 1994. Dans les coulisses
des institutions financières internationales, un autre
type de marchandage s'opère de manière plus subtile.
La Banque mondiale s'est ainsi retrouvée elle-même
accusée par le gouvernement togolais : les bureaux
d’études, que l'institution financière mandate à grands
frais, ont une singulière tendance à cautionner des
offres fantaisistes et dérisoires faites par des opérateurs
étrangers pour le rachat ou la concession du patrimoine
industriel africain. Cela a été entre autres le cas lors de
la concession, par la Compagnie énergie électrique du
Togo (CEET), des activités de distribution de l’énergie
électrique #. Agissant comme des cartels, les investis-
seurs s entendent pour réviser les prix de rachat à la
baisse. De toute manière, comme le rappelle Isaac
Tchiakpé, un porte-parole de l'UFC : « Les privatisa-
tions au Togo n'ont rien à voir avec les normes inter-
nationales qui sont appliquées dans les pays du Nord.
Elles s'organisent près du pouvoir, pour qui les dogmes
de l'économie ne veulent rien dire $'ils ne profitent pas
directement à la famille dirigeante. »
V. Réseaux 153
La « mise en location-gérance » du Togo s’est encore
accélérée ces dernières années, toujours sous la pression
du FMI et de la Banque mondiale. Premier partenaire
économique du pays, la France s'est taillé un marché
intéressant au Togo, comme l’explique son ambassade :
« La France demeure de loin le premier investisseur au
Togo. La plupart des secteurs sont représentés au sein
des filiales françaises : les assurances (UAT-Axa, SICAR-
Gras-Savoye), l'industrie pétrolière (TotalFinaElf), le
déménagement international (AGS), l’industrie du gaz
(Air Liquide au travers de Togogaz), l’automobile
(CFAO pour CICA Togo), le transport et l'hôtellerie
(Air France, ACCOR). Les entreprises françaises sont
également présentes dans l’agro-industrie (NIOTO,
filiale de la CFDT, et les brasseries BB du groupe
Castel) et les télécommunications, Alcatel étant présent
depuis octobre 2000. En 1999, les mouvements de
libéralisation ont attiré des opérateurs économiques
français au Togo. Ainsi, le Groupe ACCOR s'est porté
acquéreur de l’hôtel Sarakawa. En 2002, ACCOR
devrait conforter sa position dans le pays en reprenant
la concession de l’hôtel-école Le Bénin. La société
Servair (Air France) a profité de la privatisation de la
branche restauration de l’hôtel de la Paix pour créer
Lomé Catering. À l'automne 2000, la Lyonnaise des
eaux [Suez], alliée au Canadien Hydroquébec par le
biais de sa filiale ELYO, a remporté l’appel d'offres
concernant la privatisation de la Compagnie d’eau et
d'électricité et créé la société Togo Électricité, distribu-
teur national d'énergie électrique. [...] Dans le secteur
154 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
bancaire, la BNP-Paribas dispose de 53 % des actions
de la Banque togolaise pour le commerce international
depuis le dernier trimestre 2001. [...] En marge des
filiales d'entreprises françaises, de nombreuses sociétés
appartenant à des ressortissants français sont présentes
dans la plupart des secteurs d'activité. Nous pouvons
citer en particulier SICOME (électricité), DIMEX
(électricité, représentant ALSTOM), SOTEC (étan-
chéité) et bon nombre de restaurants et d’hôtels de
catégorie moyenne (Équateur, Hibiscus, Joker, Domino,
Galion...)#. »
Ajoutons que la Société d'entreprise de manutentions
maritimes SE2M (capitaux espagnols, détenue à 15 %
par Bolloré-Delmas) a reçu en août 2001 une conces-
sion de dix ans pour les activités de manutention au
port autonome de Lomé®. Toujours selon l'ambassade
de France au Togo, « depuis 1994 et la dévaluation du
franc CFA, la croissance des ventes françaises sur le
marché togolais a été régulière, contribuant au renfor-
cement de la position de la France de premier fournis-
seur du Togo avec près de 20 % de part de marché ».
D'après les experts de la Banque mondiale, ces pri-
vatisations et reprises devaient insuffler une énergie
nouvelle à l’économie togolaise, créant « un impact
positif et immédiat sur les finances du gouvernement
en allégeant les coûts de fonctionnement et en aug-
mentant les revenus ». Elles allaient encore « créer de
nouveaux emplois, spécialement dans le secteur des
télécommunications » et permettre en général aux
consommateurs de bénéficier, « à meilleur marché, de
V. Réseaux ES
meilleurs services et de meilleurs produits ». C’est
l'exact inverse qui est arrivé. Ainsi, lorsque Togo
Électricité a été reprise par le Franco-Canadien Elyo
(filiale du groupe Suez-Lyonnaise des eaux) en septem-
bre 2002, lui garantissant pour une durée de vingt ans
la distribution et la vente de l’énergie au Togo, le prix
de l’électricité a aussitôt connu des hausses record #,
Depuis, les méthodes agressives de gestion d’Elyo
défrayent régulièrement la chronique togolaise : « Une
privatisation opaque qui a donné des résultats catas-
trophiques. La coupure fréquente du courant électrique
a valu à cette société le surnom de “Togo Obscurité”.
C’est dans cette situation de chaos que le gouverne-
ment a décidé le 22 février 2006 de mettre fin à la
concession de Togo Électricité, ramenant ainsi la
CEET dans le giron étatique » pouvait-on lire dans un
article de Jeune Afrique économie®.
La surfacturation et le détournement d’argent ont
aussi été des pratiques très prisées pour les constructions
liées à l'accueil du sommet de l'OUA en l’an 2000.
« Grand sabotage de l’économie nationale : lOUA
2000 a coûté 25 milliards de francs CFA au Togo »,
titrait à Lomé le 9 septembre 2004 le journal Forum,
s'inquiétant du « gouffre financier » laissé « à la charge
des contribuables » et du manque de transparence dans
la gestion de l'événement. Les entrepreneurs français,
eux, sont repartis contents de l’opération : « L'année
2000 avait été faste pour les exportations françaises au
Togo avec la tenue du sommet de POUA à Lomé
(notamment pour les automobiles, le BTP et le matériel
156 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
informatique et de télécommunication). [...] La France
reste de loin le premier fournisseur du Togo auquel elle
exporte du matériel électrique, électronique, des pro-
duits pharmaceutiques et des produits pétroliers raffi-
nés. Parallèlement, elle importe principalement du
cacao5t. » Du cacao ? Cette formule de l’ambassade de
France à Lomé paraît bien édulcorée. Elle distille aussi
ses relents de Banania. À l'heure des bilans, le constat
s'impose : bon soldat de la coloniale, le sergent-chef
Eyadéma aura beaucoup servi la métropole pendant
toutes ces années passées au pouvoir.
VI. La dynastie
Gnassingbé
La mort du « vieux »
Santé de fer, horaires de travail surhumains à la prési-
dence, anciennes qualités d’athlète, etc. Pendant long-
temps, le culte de la personnalité d’Eyadéma poussé à
l'extrême ne laisse aucune place à des projections
concernant une éventuelle succession à la tête de l’État
togolais. Le « vieux » aime à se présenter comme une
force de la nature, un être à l'abri des contingences phy-
siques. « Invulnérable », « le baobab » (un autre de ses
surnoms) na-t-il pas déjà échappé par miracle à plu-
sieurs attentats et accidents ? Pourtant, les visiteurs de
sa résidence privée à Lomé IT notent, au fil des ans, sa
lente métamorphose. Au palais présidentiel, les mines
s’assombrissent et les audiences s’écourtent. Selon
David Ihou, ancien ministre de la Santé alors en exil à
Londres, le mal est irréversible, la fin est proche... Les
stigmates de la déchéance sont de plus en plus nets. II
arrive de façon de plus en plus fréquente au « Père de
la nation » de s'endormir en pleine conversation, ou
de perdre le fil de la discussion. Le 15 mars 2003, la
mort de Koffi Panou, ministre des Affaires étrangères
158 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
jusqu’à fin 2002 et collaborateur de premier plan, le
marque profondément. Plusieurs manifestations offi-
cielles habituellement prisées par le clan présidentiel
sont annulées in extremis. Cette fois-ci, ni sa légendaire
baraka?, ni le déni de la fragilité physique ne seront
efficaces. Sur les portraits géants du général, vestiges
de sa dernière campagne présidentielle de 2003,
Eyadéma lance encore aux Togolais son fameux : «entre
vous et moi, c'est une histoire d’amour ». Mais la cer-
titude d’un mandat inachevé s'installe dans les esprits
— et surtout, dans celui des « barons » du RPT.
Dans ses écrits publiés en 2006, le juriste Charles
Debbasch évoque les problèmes de santé réguliers du
général. Il donne aussi quelques indices au sujet de la
succession qui se prépare. « Conseil juridique » du dic-
tateur et l’un de ses plus proches collaborateurs, il
devient aussi le témoin privilégié de ses déplacements
de plus en plus rapprochés en Europe, pour raisons
médicales — mais pas seulement : « Le Togo dispose
d'importantes réserves financières placées à l'étranger
sur des comptes au nom de l’État et non de ses diri-
geants », précise Charles Debbasch, qui en oublie
quelques autres, en Suisse ou au Liechtenstein, dotés
de noms cryptés et exotiques. Sur le bulletin de santé
du général, tenu secret, une première grosse alerte :
mi-août 2003, hospitalisation d'urgence dans une cli-
nique milanaise pour un Eyadéma visiblement amaigri
et affaibli. Avec deux des fils préférés d’'Eyadéma, Faure
et Kpatcha Gnassingbé, Debbasch est à son chevet :
« Déjà au mois d'août 2003, nous l’avions entouré
VI. La dynastie Gnassingbé 159
dans une clinique de Milan. Ses difficultés respiratoires
s'étaient brusquement aggravées. [...] C'était l'été de
la grande canicule européenne. »
Puis, Eyadéma resurgit douze jours plus tard dans la
capitale togolaise, sans laisser filtrer la moindre infor-
mation sur l’épisode. Éphéméride des audiences du
« patron » à la télévision nationale, ballet diplomatique,
manifestations de soutien des associations proches du
pouvoir, etc. Circulez, il n’y a rien à voir. Las, le bruit
court déjà à Lomé qu’il y a quelques jours, un « grand
malade » a quitté le pays pour se faire soigner en Europe.
L'agence des missionnaires catholiques Misna vend la
mèche et confirme l’hospitalisation. En France, la presse
spécialisée renchérit4. Des journaux privés se mêlent au
concert’, certaines associations de la diaspora togolaise
relaient et amplifient..…. Au Togo même, plusieurs jour-
naux évoquent un « secret de polichinelle » (Motion
d'information), « la fin d’un mythe » (La Tribune), ou
s'interrogent sur les raisons qu'a le pouvoir de faire de
tels mystères. À Lomé, on va jusqu'à annoncer
qu'Eyadéma est décédé et que l’armée prépare de grands
bouleversements dans le pays. Réaction inattendue du
pouvoir : jusque-là inerte face aux rumeurs sur la santé
du président, il met en branle des contre-feux pour
dédramatiser. Pitang Tchalla, le ministre de la
Communication, se fend d’une longue mise au point :
« Le chef de l’État, qui souffrait d’une angine plus
coriace que d’habitude, a profité de son séjour privé en
Italie pour se faire établir un bilan. [...] Les médecins
ont recommandé au président Eyadéma de ménager sa
160 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
santé compte tenu de l'absence quasi totale de repos
dans son emploi du temps. C’est en effet l’un des rares
chefs d’État à n’avoir jamais pris de vacances. Il lui a été
fortement conseillé également de perdre quelques
kilos6. » En fait d’« angine coriace », c'est bel et bien
un cancer de la prostate qui a été diagnostiqué depuis
des années, croit savoir icilome.com, un portail d’in-
formations de la diaspora togolaise. La thèse d’un cancer
est reprise de manière plus emphatique par la revue
Africa international". Le « vieux » ne veut pourtant pas
entendre parler d'intervention chirurgicale, en dépit de
toutes les recommandations empressées. « Les échéances
d’une prise en charge conséquente ont été plusieurs fois
reportées », nous confirme un ancien ministre.
Quel scénario Eyadéma a-t-il prévu pour son rem-
placement ? La perspective d’une succession dynastique
semble la plus plausible : elle est confirmée avant même
l'élection présidentielle de 2003 par des analystes
anglais. Une étude note ainsi que « le rôle des fils
d'Eyadéma est devenu considérablement plus visible »
ces dernières années®. Elle mentionne bien sûr Faure
et Kpatcha, mais s'intéresse en premier « au plus
connu » d'entre eux : Ernest Gnassingbé, qui exerce
son influence « à la fois dans la sécurité et dans la sphère
économique ». D'après des opposants togolais en exil,
Ernest Gnassingbé maintient sous contrôle quotidien
et depuis une bonne décennie le nord du pays et la
région de Kara, tandis que son père « administre » le
reste depuis Lomé. Le terrible lieutenant-colonel Ernest
Gnassingbé, le plus âgé des fils d'Eyadéma, apparaît
VI. La dynastie Gnassingbé 161
pour beaucoup comme le candidat le plus crédible en
cas de transmission familiale du pouvoir. Dans son bas-
tion de Kara, où il commande le redoutable Régiment
des para-commandos, mais aussi les sinistres Forces
d'intervention rapide, on l'appelle déjà « Président ».
Ernest « Le Boucher » était impliqué, selon un rapport
de la Ligue internationale des droits de l'Homme, dans
l’attentat sanglant qui a failli coûter la vie au principal
opposant Gilchrist Olympio le 5 mai 1992 tandis qu'il
menait sa campagne électorale.
Certes, le général Eyadéma est vieillissant, mais la
durée de sa fidélité envers la France reste exceptionnelle,
souligne encore le 23 août 2004 un dossier spécial de
Jeune Afrique qui lui est consacré, intitulé « Le dernier
baobab ». Entre les lignes, c’est la solidité du régime
répressif togolais qui est à l'honneur. En même temps
que les autres piliers de ce régime, le journal évoque
les enfants — possibles successeurs ? — du général : « Avec
Kpatcha, patron de la zone franche de Lomé, Mey et
Ernest, l'officier parachutiste, Faure Gnassingbé est le
plus connu des fils du général. Ministre de
l'Équipement, des Mines et des T'élécommunications
depuis juillet 2003, cet économiste de trente-huit ans,
formé à la faculté de Dauphine, en France, et aux États-
Unis, joue désormais un rôle politique clé. Très présent
lors des négociations avec l'Union européenne pour la
levée des sanctions, il est aussi l’un des interlocuteurs
de l’opposition, joue volontiers les rénovateurs au sein
du Rassemblement du peuple togolais (RPT), le parti
présidentiel, et siège au Parlement. Discret, certains le
162 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
voient déjà en successeur potentiel de son père — une
sorte de Seif el-Islam Kadhafi togolais. Mais aucun
indice ne laisse pour l'instant supposer que ce schéma
entre dans les intentions du “patron” ».….
Pourtant, les premières semaines de l’année 2005
s'annoncent funestes. Le frère aîné d'Eyadéma, Kabissa,
décède le 4 janvier. L'apparition du président lors des
célébrations de la fête nationale le 13 janvier ressemble
à sy méprendre à un dernier baroud d'honneur. Il
assiste debout à la majeure partie du défilé des diffé-
rents corps de l’armée togolaise. Son visage est blème,
émacié. Charles Debbasch le souligne : « C’est l'effort
de trop. Nous partons à la mi-janvier pour un contrôle
de santé en Suisse. » Fin janvier, Eyadéma est encore
en visite auprès de « médecins suisses et italiens ». Dans
ces conditions, sa participation au sommet de l’Union
africaine (UA) à Abuja les 30 et 31 janvier se comprend
difficilement. Ses pairs se rendent bien compte de son
état chancelant.
Le 5 février 2005 au petit matin, c'est sur une civière
que Gnassingbé Eyadéma est hissé à bord du Boeing
présidentiel à destination de Tel-Aviv en Israël. À bord,
une équipe qui a tout l'air d’un cortège funèbre et d’un
comité de crise : ses fils Faure et Kpatcha Gnassingbé,
la première dame, le fidèle ministre Pitang Tchalla, et
un groupe de médecins. Informé à Paris en toute
urgence, Charles Debbasch court aux nouvelles. Il se
rend à l'ambassade du Togo, veut voir l'ambassadeur
Sotou-Bere. La vie d'Eyadéma « ne tient plus qu'à un
fil qui va se briser au-dessus du sol tunisien à neuf
VI. La dynastie Gnassingbé 163
heures du matin », lors d’une escale technique. « Puis
le tonnerre éclate. Mon portable sonne. J'ai au télé-
phone Faure Gnassingbé, fils d’Eyadéma et ministre
de l'Équipement, qui me dit de façon elliptique et pru-
dente : “Les choses ne se sont pas passées comme nous
le souhaitions. Nous rentrons à Lomé, rejoins-nous”?. »
Du putsch militaire à la répression
« Il s’agit d’une véritable catastrophe nationale. Le pré-
sident de la République, son excellence Gnassingbé
Eyadéma, n'est plus. Il a rendu l’âme ce samedi matin
5 février 2005 alors qu'il était évacué d’urgence pour
des soins à l’extérieur du pays 1°. » Koffi Sama, Premier
ministre, fait cette annonce lapidaire à la télévision
d’État. Il est 19 heures. Son temps de parole est
compté. Dans la pièce à côté le général Zacharie
Nandja, chef d'état-major des Forces armées togolaises,
attend. Il est le maître d'œuvre de la succession qui se
prépare : « Les Forces armées togolaises trouvent à l’évi-
dence que la vacance du pouvoir est totale, le président
de l’Assemblée nationale étant absent du territoire
national », assène-t-il à ses compatriotes. Courte pause.
« Les Forces armées togolaises ont décidé de confier le
pouvoir à Faure Gnassingbé à partir de ce jour », ter-
mine l'officier. Faure Gnassingbé apparaît alors à la
télévision, flanqué de son frère Kpatcha. Il reçoit le ser-
ment de fidélité d’une armée décidée à aller jusqu'au
bout de son plan : « Nous déclarons vous servir
164 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
loyalement à partir de cet instant », lui récitent un à
un l’ensemble des généraux et des officiers supérieurs
réunis nuitamment. À Lomé, les rues se vident.
Togolaises et Togolais n'auront guère eu le temps de
rêver au changement : les militaires sont déjà installés
au centre de « l’après-Eyadéma », et ne le quitteront
plus. C’est bien d’un coup d’État qu'il s'agit.
À l'étranger, Jacques Chirac réagit le premier. Loin
de condamner la situation, il sempresse de transmettre
ses hommages. Il fait part de sa « grande tristesse » et
regrette la disparition soudaine « d’un ami de la France
et un ami personnel » ‘1. En parallèle, le président fran-
çais multiplie « les consultations pour que cette
ancienne colonie française suive à la lettre sa constitu-
tion [...] et ne tombe pas dans l’instabilité », relate à
Paris le télé-journal du soir. Certains ministres français
se poussent du col et dans un premier temps malmè-
nent la communication officielle d’un gouvernement
qui voudrait parler à l’unisson : Michèle Alliot-Marie,
ministre de la Défense, qualifie la « nomination » de
Faure Gnassingbé de « coup d’État ». Ailleurs, c’est
aussi l’indignation qui l'emporte, dans une avalanche
de réactions outrées "2. Faure Gnassingbé, successeur ?
« Ce qui est en cours au Togo, appelons les choses par
leur nom, c’est une prise de pouvoir par l’armée, c’est
un coup d’État militaire », dénonce Alpha Oumar
Konaré, le président de la Commission de l’Union afri-
caine (UA) 5. L'ancien dirigeant malien connaît bien
le Togo et ses militaires ; pour lui, ce qui se trame est
de très mauvais augure pour d’autres pays africains en
VI. La dynastie Gnassingbé 165
quête de démocratie. « Il est clair que l’Union africaine
ne peut pas souscrire à une prise de pouvoir par la
force », précise-t-il avant d’en appeler à un « respect
des règles constitutionnelles ». Dans les jours qui sui-
vent, le Nigérian Olusegun Obasanjo n’y va pas par
quatre chemins : après avoir jugé « inacceptable » la
transmission du pouvoir à Faure Gnassingbé, celui qui
est alors président en exercice de l'UA menace le Togo
de « sanctions imminentes » 14, Femi Fani-Kayode, un
porte-parole de la Présidence nigériane, évoque même
devant la presse l’éventualité d’une intervention mili-
taire au Togo 5. Une déclaration d'importance, quand
on connaît le poids du Nigeria dans la région. La
Communauté économique des États de l’Afrique de
l'Ouest (CEDEAO) et l'ONU condamnent également
la tentative de putsch.
Face à la pression internationale, les militaires sont
contraints d’assouplir leur stratégie. Que se passe-t-il
alors dans la « cellule de crise » qui entoure Faure
Gnassingbé ? Pour mieux le comprendre, il faut resserrer
à nouveau l'objectif sur un des hommes-clés du « dis-
positif Gnassingbé » : le tripatouilleur de constitution
Charles Debbasch. Dès le 5 février, il est appelé en ren-
fort de Paris. Dans une version savamment arrangée à
son avantage, mais qui présente l'intérêt d’être racontée
« de l’intérieur », Debbasch rappelle comment il a
contribué dès les premiers jours à gérer cette succession
dynastique des Gnassingbé. « J’affrète dans l'urgence
un avion au Bourget, [..] un aéroport d’affaires où se
croisent la jet-set et le gotha du CAC 40 [et] je rejoins
166 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
l'aéroport. » Une autre personne s'est envolée au même
moment en direction de Lomé : Fambaré Natchaba,
président de l'Assemblée nationale togolaise. Selon la
Constitution, c'est lui qui devrait assurer l'intérim de
la Présidence. Il se trouve dans un Airbus de la compa-
gnie Air France, peu derrière l'avion privé qui transporte
Charles Debbasch. Devant la fermeture de l’espace
aérien togolais, ils sont tous les deux déroutés vers le
Bénin voisin, Fambaré Natchaba y reste bloqué ; pas
Charles Debbasch, qui poursuit sa route sans encom-
bre : « Je franchis la frontière sans trop de difficulté et
arrive à Lomé à une heure avancée de la nuit‘. »
Refoulé à la frontière béninoise, Natchaba assiste de
loin à une partie dans laquelle il aurait dû jouer un
rôle central. Certains l’accusent d’avoir voulu « dou-
bler » le clan Gnassingbé et jouer sa propre carte à la
mort du « vieux » 7. Le G février, au terme d’une révi-
sion express de la constitution, Faure démissionne du
gouvernement et retrouve son siège de député, avant
de se faire aussitôt élire président d’une Assemblée
nationale entièrement acquise à la cause du clan
Gnassingbé. Cet habillage juridique est censé mieux
faire passer le putsch militaire du « fils à papa », opéré
en catastrophe. Pour rendre les choses encore plus cré-
dibles, on fait appel à quelques amis : « Les ambassa-
deurs de Chine, de Libye, du Ghana, de la République
démocratique du Congo (RDC), ainsi qu’une délé-
gation ivoirienne assistent à la cérémonie d’investi-
ture », note Charles Debbasch18. Le 7 février, Faure
Gnassingbé prête serment comme nouveau chef de
VI. La dynastie Gnassingbé 167
l’État devant la Cour constitutionnelle. Le ton se veut
désormais apaisé. Debbasch le rappelle : « Dans sa pre-
mière allocution télévisée, Faure Gnassingbé prend
l’engagement d'organiser des élections générales “libres
et transparentes. Il rend tout d’abord hommage à son
illustre père : “Chacun sait l’œuvre immense que le
président Eyadéma a réalisée dans l'intérêt du peuple
togolais : édification d’une nation unie, prospère et
respectée, à l’intérieur comme à l'extérieur, paix et sécu-
rité pour chacune et chacun d’entre nous, la construc-
tion d’une démocratie sans violence pour que tous se
sentent respectés et protégés par l’État, développement
harmonieux de l’économie nationale, indépendance
économique par l’autosuffisance alimentaire” ®. »
Pour les Togolais qui voudraient sortir de trente-huit
ans de dictature, ce message est ressenti comme une
nouvelle injure. Bientôt les rues se remplissent de
monde, dans la capitale comme à l’intérieur du pays.
Partis politiques, associations et divers mouvements
d'opposition mobilisent les leurs, dans le cadre de
manifestations quasi quotidiennes pour dénoncer les
manœuvres du clan au pouvoir. À cela s'ajoute un autre
front « anti-Faure » : celui de la diaspora togolaise. En
France, en Belgique, en Allemagne, etc., il ne se passe
pas un jour sans appel à manifester. Dans les universi-
tés, instituts, maisons de la presse, milieux associatifs,
cafés, les conférences d’information se multiplient,
réclamant « le changement » et le respect des règles
démocratiques. Parallèlement, les pressions internatio-
nales saccentuent. Sur la scène internationale, Faure
168 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Gnassingbé paraît de plus en plus isolé, malgré le soutien
de quelques potentats africains. Seul Mohammed VI,
roi du Maroc, déclare que son pays reconnaîtrait offi-
ciellement le nouveau chef d’État togolais *. Le
25 février, Faure renonce à occuper les fonctions de
« président du Togo ». À Lomé, des « éléments incon-
trôlés » de l’armée togolaise se livrent depuis quelques
jours à la chasse au manifestant. Les regards se tournent
alors vers le Bénin, où est toujours confiné l’infortuné
président de l’Assemblée nationale. Même des oppo-
sants souhaitent que celui qui est pourtant membre
du parti officiel RPT revienne pour assurer l'intérim.
Mais le veto de l’armée et des barons du RPT est sans
appel. Les députés, réunis en session extraordinaire en
pleine nuit, finissent par choisir Abass Bonfoh, ancien
premier vice-président du Parlement, pour nouveau
président de leur institution. Du coup, Abass Bonfoh
devient chef de l’État par intérim, en attendant une
élection présidentielle prévue pour avril 2005.
Pendant ce temps, Faure Gnassingbé et Charles
Debbasch cherchent des appuis sur le continent. Ils
activent le réseau des loges maçonniques. Il leur faut
d'abord se rendre au Gabon de l’autocrate Omar
Bongo, doyen des chefs d’États africains ; puis à
Brazzaville, auprès d’un autre « frère de lumière », le
président-dictateur Denis Sassou Nguesso ; enfin, chez
le potentat Blaise Compaoré, président du Burkina
Faso, « un remarquable gestionnaire. Il a su insuffler à
ce pays pauvre et enclavé un esprit de rigueur et une
bonne gouvernance qui lui a permis de conquérir
VI. La dynastie Gnassingbé 169
l'estime des institutions financières internationales »,
croit savoir Charles Debbasch. Les Burkinabés appré-
cieront. « À Kinshasa, nous rencontrons le jeune
; prési-
dent Kabila », consigne encore le juriste français dans
son carnet de pérégrinations. Autre destination, le
Maroc. « Le roi du Maroc, Mohammed VI nous reçoit
avec faste à Rabat. » Tout comme Charles Debbasch,
qui a beaucoup exporté ses services, les Gnassingbé père
et fils sont de vieilles connaissances de la famille royale.
C’est enfin au tour du colonel libyen, Kadhafi.
« Pendant cette difficile campagne de succession, il nous
reçoit à Syrte et à Tripoli. [...] Il a tôt fait d'adopter
Faure Gnassingbé. Il déclarera même “Faure, c’est mon
fils”, adoubant ainsi le successeur d'Eyadéma 21, »
Il semble que ce genre d’adoubement reste un pas-
sage obligé dans la course au pouvoir, comme l’a aussi
signalé un autre « avocat-conseil » habitué des palaces
de bord de mer : le Franco-Libanais Robert Bourgi2.
Ces ralliements n'échappent pas aux observateurs
étrangers, qui sen inquiètent. C’est une évidence :
sans complicité ni soutien de l'étranger, le régime
d’Eyadéma, détesté dans son pays, n'aurait pas survécu.
Aujourd’hui, celui que prépare son fils, courtisé par
certains mais également détesté par une majorité de
Togolais, ne promet rien de plus rassurant en matière
de démocratie ou de respect des droits fondamentaux.
« Le problème majeur que je vois aujourd’hui pour les
pays d'Afrique, c’est cette espèce de parrainage qui
permet aux dictateurs de perdurer. Les réseaux travail
lent en douce, mais sont très efficaces sur le terrain »,
170 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
témoigne Antoine Bangui, ancien candidat à l'élection
présidentielle au Tchad.
« Les potentats craignent pour leur propre situation.
Notre démocratie et notre liberté sont sacrifiées au profit
de leurs intérêts personnels, économiques. Ils pensent
que seul le régime de Faure Gnassingbé permettra de
garantir la paix sociale au Togo, et donc, la poursuite
du transit international par le territoire togolais », justifie
à Paris Brigitte Améganvi, responsable de l'Initiative 150
— groupe de réflexion créé par la diaspora togolaise au
lendemain du coup d’État du 5 février 2005. « Si Faure
Gnassingbé devient président du Togo, les conducteurs
de poids lourds qui effectuent le transit de marchandises
vers le Burkina Faso devront savoir qu’ils roulent sur
le corps des opposants togolais 33. » Le scénario d’une
succession dynastique vire au cauchemar : « Si Faure
passe, on en reprend pour quarante ans », prédisent
des Togolais de l'opposition, contraints à vivre en exil.
La tenue de l'élection présidentielle du 24 avril 2005
s'annonce à hauts risques. Les seuls observateurs inter-
nationaux envoyés à Lomé avec pour mission de sur-
veiller la préparation du scrutin — des « experts » de la
CEDEAO — sont vite dénigrés par la coalition des six
partis d'opposition togolais, qui les accusent de fermer
les yeux sur la mascarade électorale en cours. La
CEDEAO aurait-elle déjà fait son choix ? C’est ce que
pense à Paris l'association Survie, qui suit au jour le
jour tout le déroulement de l’élection. Chirac aurait
enchaîné les appels téléphoniques, fait pression sur la
Communauté et sur ses dirigeants, plaidant en faveur
VI. La dynastie Gnassingbé 171
de Faure Gnassingbé. « L'Élysée a fait pression sur la
CEDEAO, ce “syndicat de chefs d’États africains”,
pour que l’organisation ne compromette pas l'accession
de Faure Gnassingbé à la Présidence », dénonce le cher-
cheur Comi Toulabor.
Au Togo, l'élection présidentielle se serait-elle déroulée
à huis clos ? La lettre d’information Africa Confidential
résume la situation : « Le régime a quasiment bloqué
toutes les lignes terrestres, bloqué les réseaux de télé-
phonie mobile durant trois jours, y compris le jour des
élections, et fait enlever, sous la menace des armes, les
ordinateurs que l'opposition comptait utiliser pour col-
lecter les résultats. Les observateurs de la CEDEAO
sont arrivés la veille des élections et sont repartis avant
le dépouillement. Les présidents de la région ont empé-
ché la CEDEAO d'intervenir. Le Nigérien Mamadou
Tanja [alors au pouvoir à Niamey] a exprimé la soli-
darité du Sahel avec Faure. Le président du Burkina
Faso Blaise Compaoré serait aux côtés des Gnassingbé
dans le commerce de diamants et d’armes (et bénéficie
de la même immunité auprès de Paris). L'Ivoirien
Laurent Gbagbo se rapproche de n'importe quel leader
en difficulté. Le Béninois Mathieu Kérékou n’a pu aller
contre le soutien de sa propre population en faveur de
l’opposition togolaise, basée dans le Sud. Le projet du
Nigérian Olusegun Obasanjo en faveur d’un gouver-
nement unitaire est resté lettre morte 4, » Les autres
organisations internationales (UA, ONU et UE) ont
préféré n'envoyer personne, sous prétexte que le délai
fixé par le calendrier pour mettre en place l'élection
172 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
présidentielle (soixante jours) était trop court. Leur
absence ressemble à une démission : cela fait plus de
deux mois que ces mêmes organisations sont alertées,
jour après jour, de la périlleuse transition politique et
des risques d’implosion qui menacent le Togo depuis
le 5 février, dès l'annonce de la mort du dictateur
Eyadéma. « Nous refusons que l’on assimile la situation
au Togo à une banale situation d’élection présidentielle.
C’est au contraire une situation exceptionnelle dans le
monde : enfin des élections au Togo, après trente-huit
années de régime militaire ! Il aurait fallu un traitement
exceptionnel », martelait encore le 14 avril à Paris —
soit dix jours avant le scrutin — Pascal Agboyibor, porte-
parole de l'Initiative 150. Les avertissements diffusés
en continu par l'opposition togolaise, unifiée derrière
la candidature d’Emmanuel Akitani Bob (soixante-
quinze ans, un « bras droit » du principal opposant
Gilchrist Olympio), n'ont pas suffi. Les multiples com-
muniqués et conférences de presse organisées en France,
en Belgique, en Allemagne, au Canada ou aux États-
Unis par l’importante diaspora togolaise, non plus.
Les organisations internationales étaient pourtant
bien informées de la gravité des événements. Elles se
sont contentées du service minimum. Les manœuvres
de l'Élysée ont bloqué toute intrusion de l’Union euro-
péenne. « J'ai bien tenté d'évoquer la crise au Togo
devant la Commission européenne, explique à
Bruxelles Pierre Galland, sénateur belge. On m'a
répondu : “Le Togo, c’est l'affaire de la France.” »
L'opposition tente vainement de faire reporter la date
VI. La dynastie Gnassingbé 173
du scrutin présidentiel, estimant le délai trop serré. La
campagne électorale est émaillée de violences. Des
groupes de jeunes, proches du parti au pouvoir, et déjà
mis à l’index lors de précédents rendez-vous électoraux,
entrent en scène. Certains d’entre eux prêtent main-
forte aux militaires dans la répression des manifesta-
tions. Les gaz lacrymogènes font bientôt place à l’ar-
tillerie lourde. Face aux tirs à balles réelles, les jeunes
de opposition, au nom de la « légitime défense » récla-
ment en vain des armes. Les mises en garde de déléga-
tions étrangères à Lomé peinent à se faire entendre.
Akila-Esso Boko, ministre de l'Intérieur, jette l'éponge.
Il publie une lettre de démission alarmiste et quitte ses
fonctions dans la nuit du 21 au 22 avril, estimant que
la poursuite du scrutin dans pareilles conditions serait
« suicidaire ». Il met aussi en cause le rôle prépondérant
de l’armée pendant toute la campagne électorale %.
Boko fuit le Togo après s'être réfugié quelques jours
dans les locaux de l'ambassade d'Allemagne à Lomé.
Alourdissant encore ce climat délétère, la presse décou-
vre qu’une équipe de la DGSE a débarqué à Lomé
pour récupérer dans les ministères, administrations et
casernes du Togo, divers documents et correspon-
dances 2. À Paris, les comités de la diaspora togolaise,
des associations d’aide au développement et quelques
rares parlementaires — comme l’écologiste Noël
Mamère — demandent des explications à l'Élysée sur
les liens peu clairs qui unissent le clan Eyadéma à des
agents de la DGSE ou au ministère français de la
Défense. Mamère s'interroge sur le rôle joué par le
174 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
lieutenant-colonel Benoît, responsable de la DGSE à
l'ambassade de France à Lomé. N’a-t-on pas remarqué
aussi, ces dernières semaines, la présence dans la capi-
tale togolaise de Jean-Luc Mano, conseiller en com-
munication de Michèle Alliot-Marie, mais aussi — on
le savait moins — conseiller privé pour la campagne
présidentielle de Faure Gnassingbé ?
Dans les rues de Lomé, la colère éclate. L'ingérence
étrangère — et surtout française — est mise au pilori.
Africa Confidential relate les événements : « Quelques
jours plus tard, le Goethe Institut a été incendié. Les
domiciles de familles françaises et libanaises ont été
pillés. L'ambassade de Chine a été attaquée. La Chine
joue un grand rôle dans la zone de libre-échange togo-
laise, gérée par l’un des frères de Faure, Kpatcha
Gnassingbé. Le 2 mai, Faure est allé voir le chef d’État
libyen, le colonel Mouammar Kadhafi, qui aurait
contribué à financer sa campagne. À Kinshasa, avant
son entrée en fonction, il avait rencontré les responsa-
bles de la politique étrangère européenne, Javier Solana
et Louis Michel, ainsi que le président du Congo-
Kinshasa, Joseph Kabila #. »
Malgré tout, le scrutin est maintenu. Il débouche
sur un véritable carnage : quatre à cinq cents morts
selon l'ONU, et un nombre incalculable de viols, bles-
sures par balles, exécutions sommaires, etc. Plus de
cinq mille blessés, vingt-cinq mille réfugiés en catas-
trophe aux frontières du Bénin et du Ghana : c’est le
bilan provisoire dressé après deux semaines de répres-
sion qui précédent l’intronisation de Faure Gnassingbé
VI. La dynastie Gnassingbé 175
comme chef d’État du Togo. La Fédération interna-
tionale des droits de l’homme (FIDH) dénonce « le
caractère massif et la gravité des actes et des violations
des droits de l’homme attestés par le nombre des vic-
times, l'ampleur des disparitions, l’utilisation à grande
échelle de la torture et des traitements humains dégra-
dants, les destructions systématiques et organisées des
biens et propriétés 2 ».
Faure Gnassingbé est finalement « élu » au terme
d'élections unanimement qualifiées de frauduleuses,
sur un prétendu score de 60,15 % des voix. Le ministre
français des Affaires étrangères, Michel Barnier déclare
le 25 avril que les conditions dans lesquelles les élec-
tions se sont déroulées restent « globalement satisfai-
santes ». De leur côté, des diplomates occidentaux,
emmenés par l'Allemagne et les États-Unis, affirment
qu' Emmanuel Bob Akitani, le candidat de l'opposition
qui avait pris la tête d’une coalition de six partis, l'aurait
emporté en cas d'élections libres et justes, relaie Africa
Confidential, qui ajoute aussi que « des diplomates ont
indiqué que cinq personnes avaient été tuées en tentant
d'empêcher des soldats de s'emparer d’urnes à Lomé® ».
Le 4 mai, après des journées de violence dans la capitale,
Faure Gnassingbé prête serment au grand jour, en tant
que nouveau « président de la République togolaise ».
Qui est Faure Gnassingbé ?
Faure Gnassingbé serait rentré au Togo en 1998, la
trentaine à peine consommée, après avoir effectué un
176 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
long parcours de formation : lycée militaire Saint-Cyr,
puis université Paris-Dauphine (où il aurait obtenu
une maîtrise de gestion en 1989, comme se plaisent à
rappeler les médias gouvernementaux) et enfin, uni-
versité George Washington (pour effectuer un Master
of Business Administration-MBA, obtenu en 1997, et
« plusieurs stages dans des institutions internatio-
nales »). L'hagiographie officielle lui prête aussi une
attirance précoce pour le monde de la finance et des
affaires. Mais son retour au Togo tombe dans un relatif
anonymat, sans doute parce que les regards sont plutôt
tournés vers d’autres « pointures » de la fratrie, qui
semblent mieux placées pour une éventuelle succes-
sion : Kpatcha, Rock et surtout, Ernest. Les deux der-
niers sont militaires et officiers supérieurs dans l’armée
togolaise ; il se murmure alors qu'ils lorgneraient sur
le fauteuil présidentiel en cas de coup dur.
Ce qui paraît certain, c'est que l’évolution rapide de
Faure Gnassingbé dans les coulisses du pouvoir est due
essentiellement à une orchestration planifiée depuis la
Présidence. Un an seulement après son retour au pays,
ce fils d'Eyadéma, qui n’a encore jamais montré d’in-
térêt pour la chose publique, obtient à l’Assemblée
nationale le siège de la première circonscription de la
préfecture de Blitta (centre Togo, zone charnière pour
l’acheminement et le trafic de marchandises vers le
Burkina Faso et le Niger). La biographie officielle de
Faure Gnassingbé précise : « Ses collègues le choisissent
pour présider la Commission des Relations extérieures
et de la Coopération de l’Assemblée nationale. Il effec-
VI. La dynastie Gnassingbé 177
tue dans ce cadre de nombreuses missions à l’étran-
ger31. » En fait de missions, les rares journalistes à l’in-
ternational qui signalent sa présence lui attribuent un
vague rôle de « conseiller financier » d'Eyadéma. De
source informée, on apprend encore que Faure « gère »
des comptes bancaires du clan Gnassingbé (ou de l’État
togolais ?) à l'étranger. D’un naturel discret, voire
effacé, Faure Gnassingbé n’a rien d’une « bête poli-
tique ». Lui-même donne l'impression d’être à mille
lieues de ces préoccupations. Ceux qui le connaissent
depuis des années sont plus frappés par la nette dis-
semblance entre son comportement et celui de ses
frères, qui défraient souvent la chronique par leurs
emportements, leur exubérance et un côté « flambeur ».
La « mise sur orbite » du député Faure à l’Assemblée
nationale est-elle suffisante pour lui offrir un destin de
présidentiable ? Certainement pas. Le milieu est alors
composé exclusivement de parlementaires représentant
les intérêts du parti dirigeant. Les débats y sont plus
soporifiques que contradictoires. Les premiers pas du
député ne laissent d’ailleurs pas un souvenir impéris-
sable : Faure semble muré dans une posture observa-
trice. Il ne prend quasiment jamais la parole. Son
initiation aux arcanes du pouvoir se déroule ailleurs:
il est plus assiduà la résidence de son père qu'aux ses-
sions du Parlement. « Je suivais les affaires de l’État et
j'observais le pouvoir avec intérêt. Il m'arrivait aussi
de participer à des négociations secrètes avec l’opposi-
tion. Bref, cet univers m'était plutôt familier », confir-
mera-t-il plus tard. Le jeune Gnassingbé est souvent
178 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
entre deux avions, dans le cadre de missions officieuses
pour le compte de la Présidence.
Sur le plan international, peut-être plus encore que
sur le plan togolais, l'appartenance de Faure Gnassingbé
à la Grande Loge nationale française (GLNE) a aussi
aidé à créer des alliances, à resserrer des liens. Il se
constitue un réseau d’affidés, appelés à devenir l’ossa-
ture de la future équipe dirigeante au Togo. Robert
Dussey (actuel conseiller diplomatique du président
Faure Gnassingbé) a ses entrées au sein de l’influente
communauté Sant Egidio à Rome. Il met à contribu-
tion son carnet d'adresses et chapeaute des passerelles
entre le « fils » et Gilchrist Olympio, l'ennemi juré
d'Eyadéma#. Pascal Bodjona est aussi de la partie. Cet
ancien activiste des mouvements de jeunes du RPT
s'occupe des « affaires » nord-américaines. À l’époque
ambassadeur du Togo aux États-Unis après y avoir
longtemps officié comme chargé d’affaires, c’est lui qui
coordonne en 2005 la campagne présidentielle de
Faure Gnassingbé, devenant son porte-parole. Entre
Pascal Bodjona et Faure Gnassingbé, Washington et
les intérêts bien compris de la politique nord-améri-
caine comptent parmi les préoccupations communes.
Autre atout non négligeable : la contribution de
Gilbert Bawara, un ancien du PNUD, rompu aux
arcanes de l'Union européenne. Il connaît personnel-
lement l'incontournable Commissaire européen Louis
Michel. Ministre de la Coopération et du Nouveau
Partenariat pour le développement de l'Afrique
(NEPAD, programme de l’UA) dans le premier gou-
VI. La dynastie Gnassingbé 179
vernement post-Eyadéma, Gilbert Bawara sera en pre-
mière ligne pour annoncer la normalisation des rela-
tions entre l'UE et le Togo. Les « relais » européens de
Faure Gnassingbé intéressent les ambassades nord-amé-
ricaines. Elles notent que, outre Charles Debbasch, un
autre Français, également en délicatesse avec la justice
pour problèmes financiers, intervient dans une certaine
mesure en faveur du scénario d’une « succession dynas-
tique » : le député européen Michel Scarbonchi.
D'origine corse, ancien conseiller d’Eyadéma, il est
depuis des années l’un de ses principaux « lobbyistes »
devant le Parlement européen #.
Tandis que Faure consolide son réseau, il faut encore
attendre deux ans pour que certains spécialistes se ris-
quent à un pronostic. Faure Gnassingbé, président du
Togo ? À Paris, La Lettre du Continent pose ouverte-
ment la question à l’été 2002, se demandant si
Eyadéma, fatigué, allait briguer un énième mandat à
la tête de l’État, ou au contraire désigner un successeur
parmi ses fils35. Cette dernière perspective se conforte
dans les mois qui suivent : « Le 30 décembre 2002,
Eyadéma fait modifier la Constitution de 1992 dont
l’article 62, rabaissant l’âge minimal d'éligibilité à la
magistrature suprême à trente-cinq ans au lieu de qua-
rante-cinq. Mais il faut préciser que l’idée de succession
dynastique a germé dans la tête du général à la suite
de la succession réussie de Joseph Kabila à son père,
en 2001. Eyadéma a toujours eu une fascination pour
l'exemple du Zaïre, devenu République démocratique
du Congo », remarque Comi Toulabor. En février
180 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
2003, l'analyste britannique Andrew Manley signale
à son tour le député RPT Faure Gnassingbé comme
l'un des « héritiers » les plus plausibles, juste après le
brutal et sanguinaire Ernest Gnassingbé, mais avant
son imposant demi-frère, le futur ministre de la
Défense (2005-2007) Kpatcha Gnassingbé. Avec son
profil discret, Faure paraissait de toute manière mieux
« présidentiable » que Kpatcha — qui par son tempé-
rament ressemblait trop à son père —, ou que des « mili-
taires » comme Ernest — dont la réputation était trop
exécrable —, ou encore Rock, lieutenant-colonel diri-
geant le commandement du Régiment blindé de
reconnaissance et d'appui (RBRA) des FAT.
En juillet 2003, la nomination de Faure comme
ministre de l'Équipement, des Mines, des Postes et des
Télécommunications lui donne un avantage straté-
gique. On dit alors que le « petit » tient désormais les
cordons de la bourse, et que les méandres de la fortune
présidentielle n'ont plus de secret pour lui. Par ses fonc-
tions ministérielles, il a aussi un accès privilégié à plu-
sieurs sources de financement de premier plan, que
peuvent procurer les secteurs de la téléphonie, des
phosphates, de l'extraction minière et de l'exploration
pétrolière 3%. Le problème, c’est que le ministre Faure
n'est pas plus « visible » ni audible que ne l’a été Faure
le député. Dans son entourage, on en vient à se poser
des questions sur sa réelle volonté à prendre les rênes
du pouvoir. Certains officiers de l’armée sont réticents ;
la « vieille garde » simpatiente. Mais le « vieux » n’est
pas au mieux de sa forme, il n’a pas une grande marge
VI. La dynastie Gnassingbé 181
de manœuvre. Alors, on s'active et, dans les chancel-
leries, le nom du « fils » revient de plus en plus dans
les dépêches. Divers « communicants » mettent en
scène le cursus universitaire de Faure Gnassingbé, pré-
cisant son image de « technocrate » et de « bon ges-
tionnaire » et habituant la cour des décideurs, au niveau
national et international, à traiter directement avec lui.
Discrètement présent, mais présent quand même,
Faure Gnassingbé se frotte aux subtilités d’une succes-
sion qui ne tardera pas. Cornaqué par Barry Moussa
Barqué, un des plus vieux et fidèles conseillers du géné-
ral, il voyage, consulte et surtout se fait connaître dans
les réseaux qui comptent en Afrique et ailleurs. Il
attend son heure. Le 5 février 2004, un an avant la
mort d'Eyadéma, il est intronisé chef de la famille
Gnassingbé. Son demi-frère cadet et rival, Kpatcha, est
obligé de prendre acte de cette décision ; l’armée, aussi.
Pourquoi autant miser sur Faure Gnassingbé ? II y a
d’un côté les explications officielles, avancées par le RPT
et qui sont relayées par la presse. On tente de le pré-
senter comme un « réformiste » : il incarnerait la plus
jeune génération du parti au pouvoir. Il serait aussi un
«rassembleur » : sa mère est originaire du Sud, son père
du Nord, et il a été élu député de Blitta, dans la région
centrale du pays. « Dans les cercles du pouvoir, sa nomi-
nation est tout sauf une surprise », écrit Libération, trois
semaines après la mort du général. Le quotidien français
cite les explications de l’inoxydable ministre de la
Communication, Pitang Tchalla : « Il n'est pas exagéré
de dire qu’il y avait un consensus autour de son nom.
182 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Cela faisait longtemps que le remplacement de Fambaré
Natchaba Ouattara à la tête de l’Assemblée était dis-
cuté. » Les milieux diplomatiques sont plus bavards :
« Le casting était déjà prêt, mais Eyadéma est mort
trop tôt », précise une source. Bref, Faure servirait de
« caution civile des militaires ». « Eyadéma disparu, on
découvre aujourd’hui dans les allées du pouvoir, des
éléments plus durs, appuyés sur des réseaux financiers,
dont des réseaux mafieux. Mais c'est Faure qui a les clés
des comptes de Zurich. » Et Libération de conclure :
« Alors que les portraits de son père sont encore pla-
cardés dans les ministères, Faure aura du mal à incarner
un quelconque renouveau. Même sil est, au sein du
Rassemblement du peuple togolais au pouvoir, comme
le chef de file des modernistes. Selon le ministre de la
Communication, “Faure est là pour respecter la voie
tracée par le défunt Eyadéma”. Une voie qui apparaît
aujourd'hui comme une impasse ?. »
Quel « nouveau » gouvernement ?
À quoi ressemblent les premières semaines du nouveau
régime sous Faure Gnassingbé ? Dans une lettre ouverte
datée du 23 mai 2005 et adressée au président de la
Commission de l’Union africaine, Alpha Oumar
Konaré, et au secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan,
la Fédération internationale des ligues des droits de
l’homme (FIDH) évoque des « exécutions sommaires »,
des « chasses à l’homme » et des « massacres à grande
VI. La dynastie Gnassingbé 183
échelle ». La FIDH réclame « l'envoi d'urgence d’une
commission d'enquête internationale afin d’établir les
faits et de fixer les responsabilités ». L'urgence est d’au-
tant plus grande que, selon plusieurs ONG, les respon-
sables des Forces armées togolaises, de la gendarmerie
nationale et des miliciens affiliés au RPT, impliqués
dans la répression, s’activent déjà depuis deux semaines
à effacer les traces des exactions. Ils feraient notamment
disparaître les fichiers dans les morgues, les dossiers
médicaux dans les hôpitaux et centres de santé.
« Un mois après le scrutin présidentiel contesté, les
forces de sécurité togolaises continuent de perpétrer
meurtres, viols et enlèvements, poussant la population
à quitter le pays », souligne encore le 25 mai 2005 le
département d'informations humanitaires de l'ONU,
en se référant à de nombreux témoignages de réfugiés
et d'associations de défense des droits de l’homme pré-
sentes au Bénin et au Ghana. Le Haut Commissariat
aux réfugiés (HCR) sonne l'alarme face à l’afflux inces-
sant de Togolaises et Togolais encore contraints de fuir
leur pays en raison des violences postélectorales. Les
rapports d'organisations internationales se succèdent
pour dénoncer à la fois une fraude électorale de grande
ampleur, et la violence de la répression armée. Leurs
conclusions sont sans appel. Qui a animé et dirigé cette
répression ? Entre autres, Kpatcha Gnassingbé, le demi-
frère de Faure, qui « a joué un rôle important dans la
présidentielle de 2005 », confirme aussi Comi Toulabor.
Le 20 juin 2005, Kpatcha Gnassingbé est nommé
au poste crucial de ministre de la Défense par le
184 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
nouveau gouvernement togolais. Un nouveau gouver-
nement que n'aurait pas renié Eyadéma en personne :
il est dominé par des « loyalistes » et « barons » du
RPT. On y retrouve une bonne partie des anciens col-
laborateurs du général, dont le Premier ministre Edem
Kodjo, qui avait déjà servi aux mêmes fonctions dans
les années 1990. IRIN news, service d'informations
humanitaires et d'analyses rattaché à l'Office des
Nations unies pour la coordination des affaires huma-
nitaires, s'étonne aussi de la nomination du ministre
de la Sécurité : le colonel Pitalouna-Ani Laokpessi, qui
exerçait dans les années 1990 dans le commandement
de la gendarmerie paramilitaire. Il a souvent été accusé
par l'opposition de torturer les prisonniers politiques*.
Dans une tribune libre publiée le 1° novembre 2005
dans Billets d'Afrique, lettre mensuelle d’information
de l'association Survie, Comi Toulabor passe en revue
ce nouveau gouvernement, qui devait être celui du
« changement » mais aussi de l'ouverture à l'opposition
pour débloquer les fonds d'aide multilatérale de l'Union
européenne : « Faure s'est paradoxalement entouré à
tous les niveaux de quelques débauchés de l’opposition
et surtout d’extrémistes de son groupe ethnique, les
Kabyès, dont certains sont des tortionnaires avérés. »
En effet, Pascal Bodjona, l’ancien responsable de la
milice paramilitaire Hacame (Haut Conseil des asso-
ciations et mouvements estudiantins), formée d’extré-
mistes kabyès qui s'étaient illustrés dans les années 1990
dans toutes sortes d’exactions et de violences extrêmes,
a été rappelé des USA, où il était récompensé d’un
VI. La dynastie Gnassingbé 185
poste d’ambassadeur par Eyadéma, pour se voir promu
porte-parole du candidat Faure puis son directeur de
cabinet à la Présidence. Un autre extrémiste kabyè, zélé
dans sa fonction jusqu’au ridicule, Pitang Tchalla,
ancien ministre de la Communication et de la
Formation civique sous Eyadéma, rejoint la Présidence
de la République comme conseiller, où il retrouve son
vieil ami, le Français Charles Debbasch. »
Comi Toulabor revient ensuite sur les nominations
dans le secteur des forces de l’ordre, le « noyau dur » du
pouvoir au Togo. « Le chef d’escadron Damehan Yark
qui dirigeait le Centre de traitement et de recherche,
un véritable centre de torture situé à Lomé II, résidence
du dictateur, prend en charge la gendarmerie nationale.
Tandis qu'est maintenu son beau-frère, le chef d’esca-
dron Félix Abalo Kadanga, à la tête de la Force d’inter-
vention rapide, considérée comme la force anti-émeute
qui s’illustrait dans la terreur lors des différentes prési-
dentielles. Le lieutenant-colonel Kodjo Atoemne, tor-
tionnaire professionnel du “camp de concentration” de
Kazaboua, dénoncé lors de la Conférence nationale en
juillet 1991, dirige le Régiment de soutien et d'appui
à Lomé. Pendant qu’un autre grand tortionnaire, le
lieutenant-colonel Neyo Takougnandi, [...] est recon-
duit à la direction de la Police nationale. »
Verdict : « Après bientôt sept mois à la tête de l’État,
Faure n’a pas encore posé d’actes significatifs plaidant
en faveur de la “réconciliation nationale” et du “dia-
logue”, termes dont abusait son père des décennies
durant. Son “gouvernement d’union nationale” s'est
186 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
révélé une coquille vide confiée au françafricain Edem
Kodjo. Il en est de même de sa Commission nationale
de réflexion pour la réhabilitation de l’histoire du Togo
qui, avant même de commencer ses travaux, a du
plomb dans l'aile. Outre la procédure de désignation
de ses membres, Faure a nommé à sa tête ME Robert
Dosseh-Anyron, ancien archevêque de Lomé, connu
pour son inféodation à la dictature Eyadéma et des
scandales en tout genre qui lui ont valu son éviction
par le Vatican en 1991. Son projet de réforme de la
justice est un leurre, car dans la réalité la justice n'a pas
besoin de réforme, mais plus fondamentalement d’au-
tonomie qui lui permettrait de juger selon le droit et
non en fonction des intérêts du parti au pouvoir, sous
l’emprise de la peur et du harcèlement. Toute réforme
sans cette autonomie est vouée à l'échec et il en est de
même de toutes les institutions du pays, notamment
de l’armée qui est l'axe central autour duquel la dicta-
ture s’est construite et qui a besoin, elle, d’une véritable
réforme en profondeur, qui doit commencer par son
désengagement de la vie politique. Et cette réforme-
là, Faure ne peut la faire, car ce serait l’obliger à couper
la branche sur laquelle il est assis. » À trop rappeler
son père, le nouveau président du Togo y gagne des
surnoms : « Faurevi » (« le petit Faure ») ou « Bébé
Gnass », sur le modèle de « Baby Doc », de la dynastie
des dictateurs Duvalier en Haïti. Durant ces premiers
mois de « règne », « Baby Gnass » semble avoir les
mains liées, ou n’évoluer que sous influence d’éléments
plus « durs » que lui. « Les hommes dont il s’entoure
VI. La dynastie Gnassingbé 187
et les décisions qu’il prend traduisent pour le moment
qu'il n'est pas “l’homme nouveau” attendu : Faure est
plutôt un homme faible, en tout cas moins fort que
son frère Kpatcha, qui, avec ses extrémistes, semble le
véritable maître à bord. »
Faure Gnassingbé s'affiche désormais dans les médias
comme un président « jeune et moderne », mais dans
le même temps, le Togo reste tenu d’une main de fer.
Tandis que la situation reste enlisée sur le plan intérieur,
Faure Gnassingbé et ses conseillers parviennent tout
de même à « vendre la bonne image » du pays et les
promesses de réformes à l'extérieur. Le « nouveau »
gouvernement qui officie à Lomé a en effet « intégré »
quelques personnalités politiques de l'opposition —
maintenues sous bride. Il s’est engagé à respecter le
contenu et le calendrier de l'Accord politique global,
signé en 2006. Cela suffit pour que l’Union euro-
péenne consente à réactiver son aide financière envers
le Togo, avec un premier crédit de quinze millions
d’euros en août 2006, contre la promesse de nommer
en septembre l’opposant Yawovi Agboyibo comme
Premier ministre. Avec ce retour de l'UE et des bail-
leurs de fonds, déjà négocié par le tandem Gnassingbé
père et fils depuis la reprise de dialogue en avril 2004,
« les relations avec le FMI et la Banque mondiale
devraient également revenir à la normale. Les institu-
tions de Bretton Woods s'étaient en effet désengagées
en mai 2002 (après trente-quatre années d’excellentes
relations) en invoquant le cumul des impayés, qui s’élè-
vent à ce jour à quelque cinquante millions de dollars »,
188 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
écrit Jeune Afrique. C’est aussi la réticence du clan
Gnassingbé à ouvrir davantage à la privatisation ce
qu'ils géraient comme leur trésor de guerre personnel
— le secteur-clé des phosphates — qui a longtemps repré-
senté une source de discordes.
Et les droits de l’homme ? « Un an après les vio-
lences meurtrières d'avril 2005, l'impunité reste
totale », accuse le 26 avril 2006 un communiqué
d’une coalition d'ONG représentant Acat-France,
AEDH, Amnesty International, FIDH, Franciscans
International, lOMCT et Survie#t, Face à l’immobi-
lité sur ce dossier du régime « dirigé » par Faure
Gnassingbé, une centaine de Togolais déposent plainte
en janvier 2007 devant la justice pour que le gouver-
nement fasse toute la lumière sur les violences qui ont
accompagné l'élection présidentielle d'avril 2005. La
situation est suivie par le Collectif d'associations contre
l'impunité au Togo (CACIT), qui exige réparation
pour les violences perpétrées par les forces de sécurité
et des membres de milices proches du pouvoir.
L'ouverture d’une Commission vérité, justice et récon-
ciliation (CVJR) était une proposition de la classe
politique qui figurait dans l'Accord politique global
de 2006. Après une longue inertie, le pouvoir s’est
finalement résolu à mettre sur pied une CVTR, en mai
2009 seulement. Pourquoi 2009 ? Parce qu'il s'agit du
dernier moment pour multiplier et rendre plus visibles
les « signes d’apaisement » au Togo : en effet, une nou-
velle campagne présidentielle se prépare.
VII. Le règne
des fils à papa
Vraies affaires et « faux » coup d'État
Plusieurs dossiers sensibles défraient la chronique
togolaise et internationale dès les premiers mois de la
présidence de Faure Gnassingbé. Le début de l’année
2006 est marqué par une succession de litiges oppo-
sant notamment l’État togolais à des multinationales
françaises. Des dirigeants du groupe Total connaissent
d’abord des déboires, puis c’est le tour du groupe
Elyo-Hydroquébec (filiale de GDF-Suez) qui se voit
mis à mal, critiqué sur sa concession de Togo
Électricité et la gestion de ses prestations. Son contrat
sera résilié 1. Mais le coup de théâtre survient le
8 février, avec l’arrestation de quatre dirigeants du
groupe Bolloré, retenus en détention à Lomé dans le
camp de la gendarmerie nationale du Togo. Ils sont
conduits le 10 février vers le tribunal, afin d’être
entendus « pour une affaire de corruption de magis-
trats ». Ils ne seront libérés que le lendemain, grâce à
l'intervention personnelle de Jacques Chirac auprès
du président togolais2. Que se passe-t-il au Togo ?
Faure Gnassingbé entend-il prendre ses distances avec
190 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
la France ? C’est ce qu'’interprètent certains observa-
teurs étrangers.
La réalité est plus complexe. En cause : une vieille
rivalité entre le groupe Bolloré et Jacques Dupuydauby,
ancien salarié de Bouygues, passé chez Bolloré en
1998, avant de vouloir faire cavalier seul. Jacques
Dupuydauby a monté une société de droit espagnol,
Progosa, dont Bolloré est actionnaire. Au fil des ans,
Progosa a investi au Gabon et au Togo dans des acti-
vités d'exploitation de zones portuaires et de manu-
tention, jusqu'à se positionner comme « challenger »
de Bolloré dans son propre pré carré africain. Alors,
simple conflit franco-français en terres togolaises ? Pas
seulement. Depuis le début des années 2000, Jacques
Dupuydauby est très en cour à Lomé. Il aurait été
introduit au Togo grâce au soutien de Michel
Dupuch, ancien membre de la cellule africaine de
l'Élysée entre 1995 et 2002, qui aurait mis à disposi-
tion son carnet d'adresses. Dupuydauby a fini par
obtenir en 2001, sous le règne d’Eyadéma, une conces-
sion pour la zone portuaire. Il est également proche
de Jacques Chirac, du juriste Charles Debbasch et sur-
tout, du corpulent Kpatcha Gnassingbé. Encore en
2006, rien ne se fait à Lomé sans l’accord de Kpatcha
qui, en dehors de ses nouvelles fonctions à la tête de
l’armée, contrôle les secteurs stratégiques et très lucra-
tifs de la zone franche et du port. Il faut donc décryp-
ter l'actualité togolaise en gardant l’œil rivé sur les
différentes méthodes de « gestion » du Togo qui oppo-
sent les deux frères, et leurs soutiens respectifs.
VII. Le règne des fils à papa 191
L'entente entre Faure Gnassingbé et son demi-frère
Kpatcha, surnommé le « bis-président », se décompose
chaque mois davantage. Jusqu'en décembre 2006, la
fratrie sauve du moins les apparences. « Pourquoi
avez-vous nommé votre frère à la Défense ? », inter-
roge Jeune Afrique. « Parce qu'il est compétent et parce
que l’armée togolaise ne lui est pas inconnue. Il a fré-
quenté un collège militaire et il s'intéresse depuis long-
temps à ce secteur », répond le chef de l’État togolais3.
Cette singularité bicéphale du nouveau pouvoir en
place — Faure pour le côté « civil » et la vitrine inter-
nationale, Kpatcha pour le volet militaire et les réseaux
mafieux — était déjà sensible lors de l’intronisation
bâclée du 5 février 2005, relève Jean Yaovi Déglis. Du
temps d'Eyadéma, le pouvoir s'exerçait sur le mode
vertical, avec un chef unique appuyé par des exécu-
tants et, derrière eux, le socle du « clan » kabyé, des
forces armées et du parti unique. Désormais, le pou-
voir paraît scindé en deux branches qui se disputent
les postes-clefs et l’héritage, mais aussi des « barons »
du RPT qui souhaitent jouer leur propre carte, et
autour de chacun des protagonistes, une nuée de fonc-
tionnaires, de « conseillers » et de courtisans qu'il faut
payer, corrompre, entretenir.
Dès 2006, Togolaises et Togolais assistent, médusés,
à une série d’escarmouches, de coups tordus et de règle-
ments de compte par personne interposée qui minent
encore davantage l’économie de leur nation. Au Togo,
Tribune d'Afrique rapporte les étapes de dégradation
des rapports entre les deux hommes, invoquant avant
192 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
tout des questions d’argent. Les conflits ouverts qui
déchirent la famille de l’intérieur tournent au vaudeville
grotesque ; une farce de mauvais goût, dans un pays
où la majorité de la population vit avec moins de deux
dollars par jour. Plus dépensier que Faure, Kpatcha
n'aurait pas apprécié que son demi-frère entrave l'accès
à des comptes bancaires laissés par le général à l’étran-
ger. Le même journal, suivi par d’autres, mentionne
en particulier un compte familial à Lausanne, en Suisse,
établi par Eyadéma avec une condition : la signature
des deux « héritiers » est obligatoire pour puiser dans
la caisse. Lors d’une réunion familiale, Kpatcha, dans
une rage à peine contenue, n'aurait pu s'empêcher de
persifler : « Tu as bloqué depuis longtemps la fortune
de papa et je ne t'ai rien demandés »... Jean Yaovi
Dégli réfute cette seule explication, trop simpliste, esti-
mant que la rivalité est plus profonde. Elle tiendrait
notamment à la plus grande proximité de Kpatcha avec
le « noyau dur » de l’armée, mais aussi des caciques du
RPT, opposés au courant réformateur que Faure sou-
haite mettre en place. Des conflits autour de nomina-
tions à des postes d'officiers auraient aussi activé la
brouille, ainsi que des déclarations malhabiles — voire
hostiles — de Kpatcha à la presse internationale à la
veille des législatives d'octobre 20075.
En bref, le ministre de la Défense accuse Faure de
brader l’héritage du patrimoine familial, sur la forme
comme sur le fond7. De l’autre côté, vraies ou exagé-
rées, les allégations sur la fortune et le train de vie
dépensier de Kpatcha commencent à pleuvoir dans la
VII. Le règne des fils à papa 193
presse togolaise, grâce aux indiscrétions et fuites
savamment distillées par des conseillers présidentiels.
Le bras de fer est engagé en avril 2007. Comme le
relate LeTogolais.com : « Les deux frères qui se parlent
à peine vivent chacun dans leur propre bunker, enca-
drés de nombreux gardes du corps. “Faure”, qui
cherche à s'autonomiser des caciques, s’est entouré de
quelques fidèles, tels que le ministre de la Coopération,
Gilbert Bawara, et le colonel Pitalouna-Ani Laokpessi,
ancien ministre et coordonnateur des services secrets
au Palais. Il s'emploie à marginaliser les anciens affidés
de son père, souvent proches de “Kpatcha”. » Faure
Gnassingbé décide de frapper « là où ça fait mal »,
visant directement « les bourses » de son demi-frère.
Ingrid Awadé-Nanan, la directrice générale des impôts
(une « concubine » de Faure, précisent certains) inflige
un redressement fiscal au puissant entrepreneur Bassam
EI-Najjar. Ce faisant, elle touche un des plus impor-
tants « financiers » de Kpatcha, son « porteur d’af-
faires ». Arrivé au Togo dans les années 1990, Bassam
avait un rôle de premier plan sous le régime Eyadéma :
il traitait directement avec le général pour assurer ses
multiples activités, que ce soit dans l’import-export de
véhicules, la construction ou dans les mines. Kpatcha
perd un allié de taille, considéré jusque-là comme un
« intouchable » à Lomé.
« Hurlement ! », poursuit le site LeTogolais.com.
« Soutien dans cette affaire du ministre des Finances
Boukpessi Payadowa à Kpatcha. Boukpessi saute. Faure
nomme à sa place Adji Othèth Ayassor. Deuxième
194 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
missile présidentiel : l'établissement Ramco, propriété
d’un Indo-Pakistanais protégé de Kpatcha, a été fermé
et pourrait être supplanté par le groupe Champion. La
plupart des commerçants et industriels installés dans
la zone franche du port de Lomé, présidée par
“Kpatcha”, sont également menacés. À l'exception
notable de l'IFG-Togo (société d'exploitation des phos-
phates) dirigée par Charles Takou, un proche du chef
de l’État, Kpatcha contrôle tous les autres secteurs
lucratifs de l’économie togolaise, en particulier le coton
(SOTOCO), les Moulins du Togo par son frère
jumeau “Toyi” et l’or de la région de Bassar (Nord).
[...] Mais surtout, Kpatcha chouchoute les officiers
supérieurs (kabyés), éléments déterminants dans la
conquête du pouvoir. Le ministre a la confiance de la
plupart d’entre eux, nostalgiques des méthodes auto-
ritaires de “Papa Eyadéma”, tels que son demi-frère
Rock Gnassingbé, patron des blindés, le chef d’état-
major de l’armée de terre Berena Gnakoudé ou certains
généraux à la retraite comme Assani Tidjani, mentor
de la plupart d’entre eux et ancien instructeur des
rebelles ivoiriens£. » Dans la « garde rapprochée » de
Kpatcha; on trouve aussi l’autre général et ancien
ministre Zoumaro Gnofame, l’ex-chef du gouverne-
ment Agbéyomé Kodjo et l’ancien président de
l’Assemblée nationale, Fambaré Ouattara Natchaba.
Le 13 décembre 2007, à l’occasion d’un remanie-
ment de gouvernement, Kpatcha est débarqué du
ministère de la Défense où il « régnait » depuis deux
ans. Des députés de l’Assemblée nationale qui lui doi-
VII. Le règne des fils à papa 195
vent tout sont priés de prendre leurs distances. L'ordre
vient « d'en haut ». Dans le jeu politique togolais,
Kpatcha Gnassingbé se démène pour récupérer début
2008 son fauteuil de député d’une préfecture d’impor-
tance : la Kozah, bastion du pouvoir pour les Kabyés.
Mais à quel prix ! Il doit abandonner en cours de route
la direction de la SAZOF (zone franche) et de la
SOTOCO (filière togolaise du coton, un des princi-
paux produits d'exportation).
Les autorités américaines ne sont pas mécontentes
de voir progressivement écartés des hommes d’affaires
de son entourage, à commencer par le Libanais El-
Najjar, en fuite « quelque part dans le golfe de
Guinée » depuis l’été 2007, puis revenu un temps au
pays pour tenter de négocier avec Faure — sans succès.
Au Togo, d’autres avertissent que le « ménage » que
l’équipe dirigeante prétend mener dans les affaires du
pays n’est qu'un moyen de parvenir à d’autres fins.
« Cette supposée traque des investisseurs véreux et faux
payeurs n’était qu'un prétexte, puisque, une fois ces
sociétés démantelées, les amis et proches de Faure
Gnassingbé prennent la relève avec les mêmes pra-
tiques mafieuses. »° Du côté des autres membres de
la fratrie, on n'en mène pas large non plus
« Régulièrement, ses frères et sœurs parlent mal de
Faure devant Kpatcha. Ils estiment que Faure n'a
jamais voulu les aider lorsqu'ils lui rendent visite. Il
ne leur donne même pas d’argent », expliquera plus
tard Essozimna Gnassingbé lors de son audition au
procès‘. Rock, lui, rumine son amertume de s'être
196 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
fait « souffler » la Fédération togolaise de football
(FTF) considérée comme sa chasse gardée : dans le
passé, il avait obtenu deux mandats à la tête de la FTE
avant d’être prié par la FIFA de quitter son poste à la
suite de l’épisode humiliant livré par la sélection natio-
nale togolaise en plein Mondial 2006 en Allemagne
(une « guerre de primes » lamentable, qui avait opposé
dirigeants et joueurs 11).
«Y at-il à suffisamment de poudre pour provoquer
le feu d'artifice de la nuit du 12 au 13 avril 2009, et
crédibiliser les intentions de coup d’État prêtées à
Kpatcha Gnassingbé ? » s'interroge Franck Essénam
Ekon. « C’est, en tous cas, à l’arme lourde et à la tête
d’une véritable unité de guerre que le colonel Kadanga
attaque son domicile cette nuit-là. Le “frère ennemi”
du président se terre dans une chambre forte de sa rési-
dence pendant les échanges de coup de feu entre sa
garde et les troupes venues l’arrêter, jusqu’à l’arrivée de
Rock qui parvient à l’exfiltrer. Deux jours plus tard,
Kpatcha est cueilli à l'ambassade des États-Unis, après
y avoir vainement imploré l'asile politique. Mauvaise
pioche, car son nom figure par ailleurs dans les petits
papiers de l'Agence fédérale anti-drogue américaine
[Drug Enforcement Administration ou DEA] dans le
cadre du maillage de la région en matière de trafic de
drogue. » Kpatcha est rapidement remis à une escorte
commandée par le lieutenant-colonel Yark, venu l’ar-
rêter à l'ambassade. Il est accusé de « complot contre
la sûreté de l’État » et emprisonné avec une trentaine
de « complices ». L'étau s’est refermé. Pour Kpatcha
VII. Le règne des fils à papa 197
Gnassingbé, qui crie à la machination et bénéficie en
principe, en tant que député, de l’immunité parlemen-
taire, il est trop tard. L'Assemblée nationale laisse faire,
et se borne à produire un communiqué appelant à
« laisser la procédure suivre son cours ».
L'été 2009 marque la fin du « système Kpatcha » et
de ses proches, qui auraient pu considérablement gêner
la réélection de Faure Gnassingbé début 2010. Le
26 mai, Jacques Dupuydauby perd soudain la conces-
sion du port de Lomé, que sa société détenait depuis
2001, au profit du groupe Bolloré. « À Lomé, dans la
soirée, les forces de police ont fait irruption dans la
villa de Jacques Dupuydauby, fondateur de ce groupe
franco-espagnol spécialisé dans l’économie maritime.
Ils y ont saisi plusieurs ordinateurs et des archives
comptables de ses filiales SE2M, SE3M et CEOP 2. »
Le président Faure Gnassingbé aurait eu plusieurs
avantages à opérer un tel revirement. Entre autres,
celui de s'assurer, en contrepartie, le soutien du suc-
cesseur de Chirac à l'Élysée, Nicolas Sarkozy, en vue
de l'élection présidentielle de 2010. Depuis mai 2007,
Sarkozy a en effet ouvertement affiché son amitié pour
Vincent Bolloré. Au vu de ce qui se trame au Togo, la
mise à l’écart de Dupuydauby arrange clairement les
deux dirigeants, qui trouvent là un point de rappro-
chement. La sanction contre Jacques Dupuydauby
prend d’ailleurs une proportion « à la togolaise » : il
est condamné en décembre 2010 « à 20 ans de prison
ferme par le tribunal de Lomé pour “abus de confiance”,
“délit d’escroquerie”, “usage de faux”, “groupement de
198 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
malfaiteurs”. L'ancien président de Progosa dénonce
un complot “orchestré par Vincent Bolloré” et soutenu
par le controversé Charles Debbasch13».
Privé d’une partie de ses soutiens, l’ex-ministre de la
Défense se retrouve accusé sur tous les fronts. Fin
novembre, une très opportune note, publiée en exclu-
sivité et juste trois mois avant l'élection présidentielle
par un cabinet d'intelligence économique financé par
des Israéliens, assure qu'il est dans le collimateur de la
DEA. En effet, « selon des sources bien informées
proches du département d’État américain, la DEA s'ap-
prêterait à lancer un mandat d’arrêt international à
l’encontre de Kpatcha Gnassingbé, réactivant un dos-
sier le liant à un trafic international de cocaïne, où des
mouvements de fonds importants en sa faveur auraient
été effectués vers deux comptes bancaires, l’un en
Belgique, et l’autre au Luxembourg. Les transferts, qui
constituent le paiement de “commissions” rétribuant
la protection accordée par l’ancien ministre de la
Défense à des mafias internationales opérant entre
l'Amérique latine et l'Afrique, se monteraient à une
dizaine de millions de dollars. [...] De surcroît, le
“timing” de la DEA est tout sauf anodin, car le Togo
est l’un des rares pays de la région à s'être engagé réso-
lument dans la lutte contre le narcotrafic, en contre-
partie d’une augmentation sensible de l’aide américaine
au développement. Ainsi, les progrès enregistrés par ce
petit pays lors des deux dernières années sont consi-
dérables, les saisies de cocaïne totalisant plus de
450 tonnes pour la période 2007/2008 14 ».
VII. Le règne des fils à papa 199
En mars 2010, Faure Gnassingbé est déclaré vain-
queur de l'élection présidentielle avec 60,92 % des
voix. Il rempile pour un second mandat. Le 15 sep-
tembre 2011 au Palais de justice de Lomé, Kpatcha
Gnassingbé est condamné à vingt ans de prison pour
avoir fomenté un coup d’État en avril 2009. Trente-
deux autres co-accusés se voient infliger des peines
allant de douze mois à vingt ans de réclusion. Parmi
eux, le Libanais Bassam El-Najjar écope de vingt ans
par contumace, avec mandat d’arrêt international. Le
mystérieux homme d’affaires, qui disposerait de plu-
sieurs passeports diplomatiques et aurait échangé
contre son silence des protections en haut lieu, a déjà
disparu des radars depuis longtemps.
Trafics en tout genre
Les trafics de drogue, d’or5 et de diamant représentent
les trois principaux vecteurs des opérations de blan-
chiment d’argent, rappellent les experts du Groupe
d’action financière sur le blanchiment de capitaux
(GAFI). Ces domaines interlopes ont longtemps
constitué une « chasse gardée » des militaires sous le
régime Eyadéma, qui a inscrit les logiques de rente au
cœur de l’histoire politique du pays. Le long règne du
dictateur l’a démontré : il faut des moyens considéra-
bles pour se maintenir au pouvoir, choyer l’armée, s'as-
surer l’allégeance des hauts gradés et des fonctionnaires,
se payer des conseillers personnels, récompenser les
200 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
fidèles, influencer les médias, financer les campagnes
électorales ou des opérations de déstabilisation visant
ses concurrents. Les postes de direction des entreprises
d'État ne suffisent pas, ni les portefeuilles garnis d’ac-
tions — l’ex-ministre de la Défense Kpatcha Gnassingbé
en avait quelques-uns, tout comme d’influents Kabyés
de Pya, auprès de la société de distribution de pétrole
CAP-Togo, par exemple. L'essentiel est d’avoir en tout
temps de grandes quantités de cash à disposition pour
persuader, soudoyer et huiler les transactions. Dans ces
conditions, faut-il s'étonner qu'en septembre 2011,
lors des audiences du procès portant sur la « tentative
d'atteinte à la sûreté de l’État » d’avril 2009 qui lui a
été imputée, Kpatcha se soit plaint de s'être fait dérober
« 68 kilos d'or, 375000 euros, 200000 dollars,
192 000 000 francs CFA et quatre pierres de diamants »
par le colonel Kadanga, pendant la nuit de l’attaque
de son domicile 6 ? Soit une valeur de plus de quatre
millions de dollars en « liquidités ».
Les besoins en « argent frais » sont tels, l'impunité
si grande, que le trafic de drogue n’a pendant long-
temps posé aucun problème majeur au clan
Gnassingbé. En juillet 2004, alors que le général était
encore en vie et que son fils Kpatcha dirigeait le port
de Lomé, ce dernier s'était fait vertement sermonner :
la marine française venait d’arraisonner au large du
Ghana un remorqueur immatriculé au Togo, le
« Pitéa ». À bord de ce navire en provenance du
Venezuela, deux tonnes de cocaïne avaient été saisies 17.
Selon des sources américaines, Kpatcha Gnassingbé
VII. Le règne des fils à papa 201
se serait encore « rendu courant 2007 dans l'archipel
des Bijagos en Guinée- Bissau, où il aurait rencontré
plusieurs pontes du trafic de cocaïne latino-américain
qui lui ont été présentés par l’un de ses hommes de
main, un homme d’affaires d’origine soudanaise
proche de Bassam El-Najjar. Lors de cette réunion,
Kpatcha aurait négocié avec les narcotrafiquants les
tarifs du “droit de transbordement” au large de la baie
de Lomé, leur assurant que l’armée pourrait garantir
la sécurité de la marchandise. Étant donné la confi-
guration du trafic, Lomé constituait pour les barons
de la drogue une porte d’entrée idéale pour accéder
aux marchés locaux lucratifs d’'Accra ou de Cotonou,
ainsi que de l’est du Nigeria, difficilement accessible
à travers la Guinée-Bissau, qui elle, reste le passage
obligé pour atteindre l’eldorado européen ou les mar-
chés du Maghreb, eux aussi en forte expansion ‘8 ».
À Bruxelles, le Groupe de recherche et d’information
sur la paix et la sécurité (GRIP) note qu'en octobre
2008, « 500 kg ont été saisis près du port de Lomé et
huit Colombiens ont été arrêtés. Un d’entre eux a été
extradé aux États-Unis. Selon le colonel Latta Gnama
Dokissime, ministre togolais de la Sécurité et de la
Protection civile, 629 kg de “poudre” ont été saisis
entre 2008 et la mi-2011. On ignore si ce total incluait
les 192 kg de cocaïne, en provenance du Brésil, qui
venaient d’être confisqués au port de Lomé, entraînant
l'arrestation d’un trafiquant nigérian et de son acolyte
togolais. Plus inquiétant encore, on évoque des liens
entre narcotrafiquants, de hauts officiers des forces
202 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
armées togolaises et des membres de la famille du pré-
sident, Faure Gnassingbé 1° ».
Le Togo, nouveau « hub » de la cocaïne
En décembre 2011, de nouvelles révélations font com-
prendre à quel point le Togo, une des plaques tournantes
des réseaux de la drogue en Afrique de l'Ouest, est aussi
devenu depuis quelques années un nouveau « hub » de
la cocaïne latino-américaine. Elles pointent des trafiquants
libanais vivant au Togo, et utilisant l'import-export de voi-
tures d'occasion pour de vastes opérations de blanchiment
passant par un réseau complexe de plusieurs sociétés —
dont une en Suisse -, sur trois continents. Le journaliste
François Pilet résume la situation :
« C'est une plainte civile déposée le 15 décembre der-
nier par le procureur général de New York qui a révélé
toute l'ampleur de l'affaire : en quatre ans, près de
490 millions de dollars issus du trafic de drogues auraient
été blanchis sous le couvert d'une banque libanaise, la
Lebanese Canadian Bank (LCB), de bureaux de change
de Beyrouth et d’un curieux commerce de voitures d'oc-
casion entre les États-Unis, l'Europe et l'Afrique de
l'Ouest. Ces réseaux, affirment les Américains, auraient
en partie servi à financer le Hezbollah, considéré comme
un groupe terroriste par les États-Unis depuis 1997.
L'affaire révèle aussi le rôle d'un homme d'affaires libanais
installé au Togo, présenté par la justice américaine comme
un "agent actif du Hezbollah”, qui disposerait d'une tête
de pont en Suisse sous la forme d'une discrète société
d'import-export basée à Dietikon. Celle-ci est aujourd’hui
la cible d'une vaste enquête du FBI et de l'agence améri-
caine antidrogue, la DEA.
» Les ressorts de cette gigantesque lessiveuse trans-
atlantique apparaissent au fil des centaines de pages de
documents de justice et d'actes d'inculpation de narco-
VII. Le règne des fils à papa 203
trafiquants. Les profits issus de la vente de cocaïne colom-
bienne et d'héroïne afghane servaient à acheter des cen-
taines de voitures d'occasion dans des garages de la côte
est des États-Unis, et à les expédier vers le Togo et le
Bénin, où elles étaient revendues. Le produit de ces ventes
était ensuite confié à un réseau de passeurs chargés
d'acheminer les sommes en liquide vers le Liban. Une par-
tie de ces fonds blanchis était renvoyée vers les États-Unis,
via la Lebanese Canadian Bank pour justifier l'achat de
nouveaux lots de voitures.
» Les autorités américaines désignent un Libanais ins-
tallé au Togo, Oussama Salhab, comme l'homme-clé
chargé d'organiser le retour des voitures jusqu'au port
autonome de Cotonou, au Bénin, puis de l'argent liquide
vers Beyrouth. À la tête d’une petite agence de voyages,
il employait jusqu'à quarante passeurs pour transporter
des millions de dollars, d'euros et de francs suisses du
Bénin vers le Togo, puis par avion jusqu'au Liban via le
Ghana. l'étendue de ses affaires et la diversité de ses “par-
tenaires” font apparaître l'Afrique de l'Ouest comme la
nouvelle plaque tournante du trafic de cocaïne sud-amé-
ricaine et d’héroïne afghane à destination des États-Unis
et de l'Europe.
» Oussama Salhab est décrit comme un “proche asso-
cié” d'au moins trois narcotrafiquants actifs dans la
région, dont Ayman Joumaa, alias “Junior”, un gros cali-
bre dont l'inculpation par contumace en janvier dernier a
conduit à la mise sous embargo de la Lebanese Canadian
Bank. Proche des cartels colombiens et allié aux sinistres
Zetas mexicains, Joumaa est accusé d'avoir fait transiter
jusqu'à 85 tonnes de cocaïne colombienne aux États-Unis,
en partie via l'Afrique. Un autre contact d'Oussama Salhab
était actif dans le trafic de cocaïne vers l'Europe et un troi-
sième “associé” a été piégé en février dernier par des
agents de la DEA 20. »
De son côté, la presse togolaise tente de mieux cerner
les acteurs locaux, et les nombreux liens de corruption
204 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
avec des officiels en poste à Lomé. Elle s'intéresse à des
pots de vin versés par de sulfureux Libanais « pour obtenir
la libération de [...] passeurs de fonds [...] arrêtés par la
police togolaise. À titre d'illustration, le 15 mars 2009
Menahna Houssam, un employé d'Oussama Salhab, a été
arrêté par la police togolaise. Mais en échange d'espèces
sonnantes et trébuchantes, Saad a obtenu la libération
de Houssam », écrit Le Changement21. « Ce n'est pas la
première fois que le nom de notre pays est cité dans les
affaires de drogue. Il l'est constamment. C'est un secret
de polichinelle, le Togo est même fiché comme une
plaque tournante du trafic de la drogue en Afrique de
l'Ouest », commente Togosite.com, qui estime que toute
l'affaire donne une bien mauvaise image du pays, au
moment où il vient d'accéder au Conseil de sécurité des
Nations unies 22.
À Lomé, Faure Gnassingbé a promis aux autorités amé-
ricaines de « faire le ménage ». Problème : on sait depuis
quelques années que plusieurs personnalités au pouvoir,
ou très proches de la Présidence, sont aussi visées pour
leur proximité avec les milieux de la drogue. Déjà en 2006,
certaines informations avaient fuité du « rapport Gno-
fame », résultats de l'enquête commandée par Eyadéma
sur instruction des services secrets français après « l'affaire
du Pitéa ». Les ambassades des États-Unis ont intensifié
la pression, invoquant des noms, comme en janvier 2009
celui du député togolais RPT Minsoabe Barnabo.
« L'équipe dirigeante a pu un temps donner le change
en “lâchant” à dessein Kpatcha Gnassingbé, certains de
ses soutiens (comme le général, ancien ministre et ancien
président du comité national olympique togolais Zoumaro
Gnofame) et des “barons” passés dans son camp (le colo-
nel Béréna, ex-général déchu, actuel commandant de la
force ONUCI en Côte d'Ivoire). Leurs noms auraient été
mentionnés, parmi d'autres, dans une liste des personnes
ciblées par la DEA, liste remise à Faure Gnassingbé par la
Secrétaire d'État américaine Hillary Clinton lors de sa visite
VII. Le règne des fils à papa 205
au Togo le 17 janvier 2012, dans le cadre de la lutte
contre la corruption », informe un connaisseur du dossier
à Lomé.
Mais « Baby Gnass » doit aussi nettoyer dans son pro-
pre camp. Le 25 août 2009, le tribunal de Lomé condam-
nait pour diffamation une enquête publiée par Tribune
d'Afrique, impliquant également Mey Gnassingbé, un
autre de ses demi-frères, qui est chargé de mission à la
Présidence. Le bimensuel béninois a fait appel dans un
climat très tendu, le gouvernement togolais ayant pris des
mesures pour entraver la liberté de la presse 24. Deux ans
plus tard, c'est un proche de Mey Gnassingbé qui est
« tombé » : l'animateur de TV Eugène Kossi Atigan-Ameti.
Il a été condamné le 12 décembre 2011 « à dix ans de
prison lors d'un jugement kafkaïen au cours duquel le
procureur fut incapable de présenter le corps du délit »,
relève le site du mouvement d'opposition en exil, MOS :
« Le procès de l'ex-animateur de la TVT fera date dans
les annales de la justice comme l’un des plus flous, où le
droit de l'accusé n'a pas été respecté, malgré l'éventuelle
véracité des faits. Eugène Atigan a été arrêté à bord d'un
avion d'Air France sur le départ, à l'aéroport de Lomé,
pour détention et trafic de stupéfiants. Pendant le procès,
on n'a vu ni les valises en question, ni la drogue,
“détruite”, selon le juge. L'accusé a affirmé avoir subi des
séances de torture à l'Agence nationale de renseigne-
ments (ANR). Affirmations lourdes de sens que le juge a
rapidement balayées d'un revers de la main. La rumeur,
que l'on croyait folle, avait fait état de l'implication éven-
tuelle des proches de Faure Gnassingbé, qui seraient
d'abord cités par Eugène Atigan-Ameti. Si cela s'avère
fondé, ce dernier ne serait juste qu'un lampiste. Le maillon
faible, un fusible facile pour éviter que l'on mette la main
sur toute la camarilla criminelle qui régente le trafic illicite
de drogue au Togo. Il s'agirait aussi de faire plaisir entre
autres aux Américains, qui ont en ligne de mire plusieurs
hauts responsables togolais. » 25
206 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
C’est une évidence, le trafic de drogue au Togo n'a
pas cessé avec l'arrestation en avril 2009 de Kpatcha
et de ses fidèles. D’autres réseaux parallèles ont pris
la relève. Comme le souligne en France le journaliste
spécialisé Christophe Champin, « parmi les États de
la côte ouest-africaine, le Togo et le Bénin sont tou-
jours dans le collimateur des services antistupéfiants
français après des saisies, en 2011, de conteneurs uti-
lisés pour le transport de cocaïne 5 ». À Lomé, des
témoignages confirment qu’en plus d’une filière de la
cocaïne impliquant Kpatcha et ses proches, évolue
bien une seconde filière remontant à la Présidence, et
impliquant les services de l'ANR. Le trafic de drogue,
et le détournement des saisies de la cocaïne, permet-
traient entre autres à l’agence de renseignement de
financer certaines opérations clandestines.
D'un point de vue historique, les activités d’import-
export, plus ou moins licites, ont toujours été perçues
comme une importante source de revenus pour de
puissantes familles togolaises, qui se sont bâti une for-
tune en exploitant la configuration géographique
exceptionnelle de leur pays, minuscule et enclavé. Le
Togo a fait de ses frontières poreuses un véritable
« fonds de commerce », comme l'analyse Paul Nugent?.
Peu de capitales bénéficient d’une position aussi stra-
tégique que Lomé, coincée entre l'important port de
marchandises, sa zone franche, et la frontière du
Ghana — pays qui a depuis longtemps développé une
riche filière cacao, et une vraie industrie aurifère pro-
duisant environ soixante tonnes d’or par an. De quoi
VII. Le règne des fils à papa 207
favoriser les activités de réexportation, mais aussi de
contrebande, Depuis des années, la rivalité entre Faure
et Kpatcha Gnassingbé existait déjà au sujet d’autres
« rentes », comme l'or et le diamant.
L'allié de Kpatcha, Bassam El-Naïjjar, avait aussi des
permis d'exploitation de concessions minières. Il pré-
sidait en effet également le GIM (Groupe d’inves-
tissement minier), en activité dans la zone de Zafi
(extraction de gemmes de qualité), avec des projets
dans les régions de Badou, Todomé et Sodo (des chif-
fres montrent une forte hausse de l’activité d’extrac-
tion et des valeurs exploitées au début, puis au milieu
des années 2000). On le sait : au Togo, l’exploitation
de ces minerais constitue un « domaine réservé » de
la Présidence et des hauts gradés de l’armée, qui
contrôlent les ressources minières du nord et du centre
du pays. Kpatcha Gnassingbé était d’ailleurs connu
pour ses activités dans l’exploitation et la vente de
l’or, entre autres de la région du Bassar. Pendant des
années, il aurait écoulé ce butin grâce à diverses filières
en Belgique et en Suisse. Ce qui explique aussi en par-
tie son patrimoine immobilier à l'étranger (entre
autres, une résidence dans les environs de Bruxelles).
Comme toutes les sociétés minières et jusqu'en 2005,
le GIM n’a pu recevoir ses autorisations d'exploiter
qu'avec l’assentiment du président-général Eyadéma.
L'attribution de ces concessions devait aussi passer par
le ministre des Mines de l’époque : Faure Gnassingbé,
en poste de 2003 à 2005. Qu'est devenu depuis le
GIM depuis 2007 ? Mystère.
208 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Secteur minier :
les limites de la transparence
De 2003 à 2005, du temps où il n'était encore « que »
ministre de l'Équipement, des Télécommunications
et des Mines, Faure Gnassingbé se livrait à un intense
travail de lobbying auprès de l’Union européenne pour
favoriser la levée des sanctions économiques visant le
Togo. Certains observateurs étrangers ont pu un temps
être rassurés par la présence sur la scène internationale
de ce nouveau visage de la politique togolaise : un
homme jeune, effacé, au discret profil de « techno-
crate » et de « gestionnaire ». De 2005 à 2010, période
de son premier mandat présidentiel, Faure Gnassingbé
a d’abord eu cinq ans pour mettre en application ses
promesses de « bonne gouvernance » au Togo — un de
ses thèmes favoris. Il semblait logique que ses efforts
s'appliquent d’abord à un secteur fondamental de
l’économie nationale : les ressources minières et
notamment, les phosphates, dont le Togo est le cin-
quième producteur mondial.
Alors, qu'en est-il de la « bonne gouvernance » dans
le secteur des mines togolaises, dont les revenus ont
longtemps servi à alimenter les « caisses noires » du
RPT, au service du clan Eyadéma ? Des réformes ont-
elles été entreprises depuis 2005 ? On aurait pu l’espé-
rer. Au niveau international, l'Initiative de transparence
des industries extractives (ITIE) qui a émergé lors du
Sommet mondial pour le développement durable en
2002 à Johannesburg (Sommet de la Terre) cherche à
VII. Le règne des fils à papa 209
promouvoir plus de clarté sur ce secteur. Elle a été lan-
cée officiellement à Londres en juin 2003, avec le sou-
tien de Tony Blair, de bailleurs de fonds publics, de
multinationales et d'ONG. À la base, un constat : alors
que l'extraction de pétrole, gaz et autres ressources
minérales devrait contribuer à élever le niveau de vie à
travers le monde, elle signifie souvent corruption,
conflits et baisse de la qualité de vie des populations
locales, victimes d’une mauvaise gestion des richesses 23.
D'où la nécessité d’encourager une meilleure transpa-
rence par la publication des paiements des taxes et
impôts des sociétés opérant dans le domaine.
Cette incitation à la transparence n’a pas eu l’air
d’enthousiasmer vraiment le gouvernement togolais :
il a fallu plusieurs années pour qu’il accepte seulement
l’idée d’un « audit » par ITIE, et se plie à certaines
formalités minimales. Le Togo n’est finalement admis
comme « pays candidat » de l’ITIE qu'en octobre
2010. Le premier « audit » couvre ainsi l’année 2010.
Mais le rapport concernant cette période ne sera
publié que le 12 avril 20122. Il aura donc fallu atten-
dre sept ans et la « réélection » controversée de Faure
Gnassingbé à la Présidence pour que soit rendu public
le premier rapport externe jamais réalisé sur les
recettes nationales provenant du secteur extractif togo-
lais. Et quel rapport !
L'enquête a été conduite par les experts du cabinet
anglais Moore Stephens, chargés de retrouver et réunir
le détail des flux des paiements effectués par les sociétés
extractives — tels que déclarés par ces dernières — et de
210 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
les confronter aux documents et recettes fournis par les
différentes sociétés et administrations publiques togo-
laises. Face à l’opacité dans le secteur minier qui pré-
valait jusqu’en 2005, la publication d’un tel document
peut certes être saluée comme une avancée. Les autorités
du pays n’ont pas manqué de s’en féliciter, de même
que les responsables locaux de l'Initiative. « Avec ce pre-
mier rapport, les Togolais ont la chance de voir la trans-
parence des revenus tirés de l’extraction des ressources
naturelles devenir une réalité », se réjouissait Didier
Kokou Agbémadon, coordonnateur national de l'ITIE
Togo, qui ajoutait : « Nous espérons que ce rapport
permettra de renforcer la gouvernance de ces ressources
afin que les richesses produites profitent à tous. »
Mais qui a vraiment pris le temps de lire en détail le
rapport en question ? Ce que l’on découvre entre les
lignes laisse songeur. Sur l’année d’exercice 2010, le
gouvernement togolais a déclaré avoir perçu près de
soixante millions de dollars américains (seulement) en
droits, redevances et taxes diverses, de dix-sept entre-
prises extractives. Premier problème : de leur côté, les
entreprises ont indiqué avoir versé un peu plus de
soixante-deux millions de dollars à l’État, « soit un
écart d'environ 5 % par rapport aux données fournies
par le gouvernement », écrivent les enquêteurs. En
d’autres termes, plus de deux millions de dollars man-
quent à l’appel. « Le régime RPT pour une énième fois
vient de se faire épingler pour sa gestion mafieuse des
richesses du pays alors que pendant ce temps, les popu-
lations autochtones des zones minières ploient sous
VII. Le règne des fils à papa 211
une misère indicible », accuse le bihebdomadaire t0go-
lais Le Correcteur. Sans compter que la somme même
de soixante-deux millions paraît bien faible, quand on
connaît l'importance des exportations togolaises de
phosphates sur le marché mondial.
Second problème : le manque de transparence de
la Direction générale des douanes (DGD), « secteur
vital pour l’économie, l’une des régies financières qui
font l’objet d’appétits voraces dans l'entourage de
Faure Gnassingbé », commente le site d’information
Koaci.com. Aux enquêteurs, il a été expliqué par des
responsables de la DGD que « les données sur les
recettes encaissées durant la période allant du 29 octo-
bre 2010 au 24 décembre 2010 ne peuvent être
extraites du système d’information suite à des pro-
blèmes informatiques ». Ces sommes sont donc
absentes des formulaires de déclaration, de même que
certains frais relatifs, « gérés manuellement ». À la
Direction générale des impôts, il n’y avait pas non plus
trace, sous forme de quittances, de l’argent perçu via
les recettes des communes : les sommes ont été encais-
sées sous forme de « paiements manuels »... Autre
souci administratif, et non des moindres : faute de
moyens — ou de volonté ? — l'appareil d’État peine à
effectuer les tâches courantes. En mars 2012, la Cour
des comptes n'avait encore pu auditer les formulaires
de déclaration 2010 que d’une seule administration
publique, la Caisse nationale de sécurité sociale.
Mais le plus inquiétant, pour les experts de Moore
Stephens, est le peu d'empressement à collaborer, voire
212 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
l'absence totale de collaboration d’une bonne moitié
des sociétés d’extraction enregistrées au Togo. Comme
le consigne Paul Stockton, sur un premier total de
vingt-neuf sociétés identifiées, puis des vingt-deux rete-
nues dans le cadre de l'initiative ITIE, quatre sociétés
possédant des titres miniers pour l'exploration et/ou
l'exploitation d’or, de diamants et de phosphates
(Global Merchants, Future Investment, Togo Minerals
et Silverhill Entreprises) « n’ont pas pu être contac-
tées ». Elles n’ont par conséquent rien déclaré. Une
autre (le groupe burkinabé EBOMAE travaux publics,
commerce, transport et carrières), malgré les relances,
« Wa pas communiqué son formulaire de déclaration ».
Enfin, sur les dix-sept entreprises qui ont « joué le
jeu », dix sociétés n’ont pas renvoyé de formulaire cer-
tifié par un auditeur externe — dont Colas, filiale du
groupe français Bouygues, actif dans le BTP et
l’exploitation de roches.
Contactée au siège du secrétariat international
d'ITIE, à Oslo, Marie-Ange Kalenga, directrice régio-
nale pour l'Afrique de l'Ouest (pays francophones),
reconnaît que ce rapport sur le Togo présente « plu-
sieurs anomalies », mais préfère relativiser. « C’est une
première étape, et même un miracle pour certains,
tant l'accès aux informations sur les recettes générées
par le phosphate, le calcaire et autres minerais est long-
temps resté impossible, voire tabou », explique-t-elle.
Au final, « ce n’est pas un bon rapport, mais c’est un
rapport intéressant, parce qu'il va susciter des débats,
des discussions »#, Justement : les responsables d'ITIE
VII. Le règne des fils à papa 213
pourraient-ils faire preuve de plus de « pugnacité »
dans la mise en œuvre de l'audit, pour recueillir les
informations manquantes ? La question émane aussi
des milieux associatifs. On peut déplorer le manque
de place laissée à des ONG plus combatives dans ces
phases de consultation, mais aussi le choix des res-
ponsables locaux de l'Initiative : Didier Kokou
Agbémadon, le coordonnateur national de l’ITIE-
Togo, a été nommé en 2010 par décret présidentiel.
Il n’est autre que l’ancien ministre des Mines (2005 à
2006), et un membre du comité direction du RPT.
On le voit, certains pensent que ce premier rapport
ITIE sur le Togo constitue déjà, en soi, un pas dans
la bonne direction. Outre les chiffres mentionnés, des
opérateurs privés actifs au Togo paraissent identifiés
et nommés, ainsi que les ressources exploitées (phos-
phates, marbre, roches calcaires, minerai de fer, etc.)
et potentiellement exploitables (dont du pétrole en
offshore). On y apprend que des permis de recherche
ont ainsi été récemment attribués pour des ressources
classées « stratégiques » (uranium), mais aussi pour le
nickel, le zinc et des minerais associés. Les données
recensées par ITIE au Togo restent par contre très
lacunaires ou quasi absentes concernant l'or et le dia-
mant — deux domaines qui ont longtemps constitué
une « chasse gardée » des militaires. Aucun chiffre de
production n’est avancé. La poignée de sociétés men-
tionnées sont présentées comme étant encore en phase
de prospection et d'exploration, ou ayant même cessé
toute activité en 2010. Ce serait le cas de la société
214 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
sud-coréenne Idman Corporation, qui avait pourtant
obtenu le 13 août 2009 un permis de recherche « sur
le diamant et minéraux associés à Adomi-Abra, pré-
fecture de Wawa », couvrant 176 km? et valable trois
ans3t. Fait étrange, le rapport ITIE mentionne Idman
Corporation dans le secteur d'activité « extraction
minière », et non limitée à l’« exploration-prospec-
tion ». Cette société est « exclue du référentiel ITIE
2010 » parce qu'elle n'aurait effectué aucun paiement
en 2010. Une autre entreprise, l’Australienne Togo
Minerals SA, forte d’un permis de recherche de dia-
mants et qui a payé ses « redevances superficiaires »
en 2010, se terre dans le mutisme. Les enquêteurs
d'ITIE ne parviennent pas à identifier, ni même à
localiser son titre de concession. Pour sa part, la
société indienne Global Merchants disposerait de huit
titres miniers, dont trois titres de prospection pour
l'or, obtenus en juin et décembre 2009. Deux de ses
titres couvrent pas moins de 760 km? chacun, dans
le secteur de Blitta.
Bref, à lire le rapport d'ITIE, la seule société active
dans le domaine de l'extraction de l’or serait Future
Investment, pour une exploitation à très petite échelle :
une concession de 0,106 km? (!), près d’Assoli.
Officiellement, la production d’or togolais serait donc
chétive, voire inexistante. C’est ce que nous confirme
Marie-Ange Kalenga : elle serait « purement artisanale »
et « très insignifiante ». Et pourtant, de source infor-
mée, on apprend que les exportations d’or depuis le
Togo se sont comptées par tonnes ces dernières années.
VII. Le règne des fils à papa 215
Comment l'expliquer ? « Il s'agit probablement d’ar-
tisans qui omettent de se faire enregistrer, mais égale-
ment d'entreprises. Le rapport ITIE souligne la
présence d'un certain nombre d’entreprises en phase
d'exploration qui ne sont immatriculées nulle part »,
confirme Marie-Ange Kalenga. À Lomé, un informa-
teur nous livre une autre explication : « Les licences
délivrées pour l'or et le diamant sont des licences
d'exploration, alors que certaines sociétés exploitent
déjà ces gisements sans le dire officiellement, sauf aux
initiés de la haute sphère de l'État. » En contrepartie,
ces derniers percevraient discrètement une « rente »
sur les valeurs extraites du sous-sol togolais, afin de
conforter leur carrière politique.
Pour la presse d'opposition, pas de doute : au Togo,
l'exploitation d’or et de diamant continue de manière
« clandestine » #3. Et de citer en exemple les quelque
« six mille pierres de diamant » sorties par des « artisans
de la région des Plateaux, sur les Plateaux Akposso-
Akébou ». Un expert géologue l'aurait affirmé : « Vu
la qualité et la taille de ces pierres qui vont jusqu’à une
quarantaine de carats, il s'avère nécessaire de poursuivre
les travaux de recherche détaillée pour découvrir un
gisement économique exploitable. »
À cette manne s'ajoute surtout l’or provenant de pays
voisins — Côte d'Ivoire, Ghana, Burkina Faso, Bénin 3
— qui « arrive » à Lomé par des voies diverses, dont
celles de la contrebande. À Lomé, de nombreux
« comptoirs » plus ou moins officiels achètent et reven-
dent le précieux métal. Ils sont souvent localisés dans
216 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
les arcades et bureaux de grands hôtels de luxe — c'est
le cas du Palm Beach, entre autres. Les activités de
transaction y sont aussi discrètes qu'intenses. Deux ont
été répertoriées pour ITIE : les « comptoirs d'achat et
de vente de substances minérales précieuses » Wafex,
et Soltrans. Ces opérations de « transit » d’or feraient
du Togo une véritable plaque tournante en la matière.
En effet, les volumes annuels de « production d’or »
au Togo, obtenus non pas à Lomé, mais à l’étranger,
ont de quoi affoler. Une publication américaine de
référence comme Geological Survey, dans ses compila-
tions de données, mentionne 6,179 tonnes d’or « pro-
duites au Togo » en 2005, puis 7,184 (2006), 10,159
(2007), 11,8354 (2008) et 12,9554 tonnes pour
2009535 ! Des volumes similaires sont aussi comptabi-
lisés par des agences des Nations unies : l'annuaire des
statistiques du commerce international (COM-
TRADE) indique l’or comme troisième poste d’expor-
tation pour le Togo sur la période 2008-2010 : une
valeur de trente-six millions de dollars en 2010 — soit
1,714 tonnes d’or au cours de l’époque.
En Suisse, la société de négoce Decafin SA est un
des clients de longue date de ce mystérieux or « togo-
lais », dont les chiffres de production officielle n'étaient
pas déclarés avant les années 2000. Mystérieux, parce
que même le très sérieux World Gold Council, prin-
cipal lobby mondial de l'or établi à Londres, affirmait
encore récemment qu'il « n'existe pas de secteur d’ex-
traction aurifère au Togo ». D'ailleurs, les spécialistes
le savent : impossible de produire des tonnes d’or dans
VII. Le règne des fils à papa 217
un aussi petit pays sans moyens industriels lourds, sans
engins de chantier. Le Togo n’a cependant délivré à ce
jour aucune licence pour l'exploitation industrielle de
l'or ni du diamant. Mais pour la société Decafin, qui
prétend vérifier 4 situ l’origine de l'or qu’elle achète
et ses conditions d'extraction, pas de doute : le Togo
est un pays privilégié. « Depuis plus de trente ans,
Decafin SA excelle sur le marché de l'exportation de
minerai d'or en provenance d'Afrique de l'Ouest, et
plus particulièrement du Togo et du Bénin. Ceux-ci
offrent des zones métallurgiques très riches notamment
en phosphates, en matériaux de construction et en or.
La société suisse a tissé un réseau de clients fidèles et a
développé une relation de confiance avec ses partenaires
commerciaux depuis plusieurs décennies. Decafin SA,
basée à Genève, opère sur le marché international.
Régulièrement, Decafin se rend sur les zones d’exploi-
tation en Afrique de l'Ouest pour rencontrer ses par-
tenaires locaux. Ainsi, Decafin SA s'assure des
conditions d’extraction du minerai 36, »
« Sauvons le Togo »
Une foule de manifestants défilant dans les grandes
artères de la capitale, réclamant des réformes démo-
cratiques. Soudain, l'intervention des forces de l’ordre.
Coups de matraques et tirs de gaz lacrymogènes,
courses-poursuites, chasse à l’homme, traque des
« meneurs » de la manifestation jusque dans les églises
218 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
où ils s'étaient réfugiés. En deux jours, cent dix-neuf
blessés, dont cinquante-deux cas graves, et cinquante-
quatre arrestations à Lomé. Ces violentes scènes de
rue se sont déroulées les 12 et 13 juin 2012. Un mois
plus tard, et malgré le climat de répression et d'inti-
midation qui sévit sans discontinuer, le collectif
Sauvons le Togo (CST) appelait encore à de nouvelles
manifestations à Lomé.
« Au Togo, on ne réagit réellement que devant les
démonstrations, dans la rue. En 1990, le pays n'a évo-
lué que parce que la rue avait réagi », explique l’op-
posant Zeus Ajavon, coordinateur du CST. Pour les
plus anciens opposants au régime militaire du clan
Gnassingbé, l’histoire se répète, rappelant les manifes-
tations qui s'étaient déroulées quelque vingt-deux ans
plus tôt : avec la fin de la guerre froide et les premières
conférences démocratiques en Afrique francophone,
une majorité de la population était déterminée à en
finir avec le parti unique du général Gnassingbé
Eyadéma. Si Faure Gnassingbé a cumulé depuis les
promesses de réforme et affiché un changement dans
le style, rien n'a vraiment changé au Togo sur le fond.
À l’origine de ces récentes manifestations, la volonté
de dénoncer la nouvelle loi sur le « découpage électo-
ral ».en prévision des législatives prévues pour l’au-
tomne 2012. « Un texte taillé sur mesure » pour
conforter le pouvoir en place, accuse l'opposition. La
CST veut aussi porter sur la place publique la question
de la torture au Togo, pour des faits visant des hauts
responsables de la sinistre Agence nationale de rensei-
VII. Le règne des fils à papa 219
gnement, agissant sur ordre direct de la Présidence. Ils
ont commis sur des détenus des actes de torture,
confirmés en février 2012 par un rapport de la
Commission nationale des droits de l’homme
(CNDH).
Continuité dans le changement
Changement, alternance, démocratie. le souhait des
populations togolaises n'a pas changé. Mais le « système
Gnassingbé », hermétique, incarné par une famille et ses
suppôts, ajourne constamment la réalisation de ses aspi-
rations. Malgré le semblant de liberté de ton habilement
concédé à une presse elle-même en perdition, les vieilles
habitudes demeurent, comme le montre l'exemple de
Koffi Kounté, l’ex-président de la CNDH. Chargé d'en-
quêter sur les conditions de détention de certains coac-
cusés de Kpatcha Gnassingbé qui se plaignaient d'avoir
été torturés, il transmet au gouvernement un rapport met-
tant en cause des responsables des services de renseigne-
ment et valide les soupçons de torture sur les prisonniers.
Le rapport est non seulement édulcoré par les autorités
togolaises, mais aussi allégé de toute trace de la confir-
mation des actes de torture. Dans l'intervalle, le président
de la CNDH reçoit des menaces de la part de certains
« conseillers du président ». Prudent, il livre le vrai rapport
aux journalistes et quitte le pays pour la France, où il vit
désormais. « Lorsque vous avez résisté plusieurs jours aux
pressions de certains conseillers du président, et que vous
avez pris une décision mettant en cause de hautes per-
sonnalités, [.…..] il semble prudent de se mettre à l'abri »,
explique-t-il à Paris 38.
On torture donc encore au Togo et on veut restaurer
l'omerta dans les rangs des défenseurs des droits de
l'homme. Les journalistes, de leur côté, se rendent bien
compte que leur « liberté d'expression » ne tient qu'à
220 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
un fil. Le semblant d'accalmie actuel peut vite se muer
en bastonnade au détour d'une manifestation ou d'une
assemblée générale d'un syndicat, comme l'ont expéri-
menté certains professionnels de la presse. La vigilance
est donc quasi permanente vis-à-vis d'un pouvoir désireux
de restreindre la marge de manœuvre des journalistes 3%.
Même la Commission vérité, justice et réconciliation
(CVIR), chargée de solder le compte des troubles socio-
politiques dans le pays au nom de la justice transition-
nelle, a reçu la visite des militaires des FAT venus démentir
les accusations d'exactions dont ils se sont bien rendus
coupables #, Lors de leur descente musclée, ils ont laissé
entendre qu'ils ne se laisseraient plus incriminer.« sans
réagir ». Sacrée réconciliation, au cours de laquelle la vic-
time n'a pas le droit de nommer son bourreau ! Pendant
ce temps, les étudiants de l’université de Kara réclamant
leurs bourses et de meilleures conditions d'études se
retrouvent face à des militaires des garnisons avoisi-
nantes ; chacune de leurs réunions devient un motif d'in-
tervention sur le campus, avec son lot de blessés et
d'arrestations arbitraires 41, « Les militaires n'ont rien à
faire ici ! Nous ne faisons que revendiquer nos droits »,
déclare l’un d'eux, ancien pensionnaire de la prison civile
de la localité. En moins d'un an, c'est le troisième séjour
qu'il y passe. || a déjà fait une croix sur son année aca-
démique. La faute à des promesses non tenues, à une
administration universitaire gangrenée par la corruption,
à des enseignants sous-payés et branchés en mode alter-
natif, et surtout aux militaires qui se sont sédentarisés
aux abords des amphithéâtres 42.
Sous des dehors de normalisation en trompe-l'œil, le
pouvoir organise la radicalisation des frustrations et des
rancœurs. De nombreuses catégories professionnelles n'en
peuvent plus et le font savoir. Le spectacle d'une nouvelle
oligarchie insolente et puant l'argent immérité accentue
l'ire contenue d'une population poussée à bout. Du public
au privé, on attend toujours les fameux dividendes d’une
VII. Le règne des fils à papa 221
« nouvelle politique », promise en 2005 et réitérée en
2010 à l'aube d'un second mandat. Attente sans illusion
pour la plupart des Togolais qui multiplient aujourd'hui
des poches de résistance. Syndicats, associations et orga-
nisations non gouvernementales montent au créneau et
entretiennent des raisons d'espérer. C'est probablement
la seule bonne nouvelle dans la présentation de ce sombre
tableau. On exagère à peine en avançant que, pour une
immense majorité de Togolais, le seuil de saturation n'est
pas bien loin. Ils sont nombreux à s'« indigner ». À les
croire, ce n'est qu'une première étape.
Une des forces du collectif Sauvons le Togo, créé le
4 avril 2012, tenait à l’origine à sa large représentati-
vité : sept organisations de défense des droits de
l’homme, deux organisations de la société civile —
dont SOS journalistes en danger — et six partis et
mouvements politiques. La coalition pouvait aussi
compter sur de nombreux relais à l'étranger, en s'ap-
puyant sur des partis politiques de gauche et sur la
diaspora. Un exemple parmi d’autres : une action le
7 juillet devant le palais des Nations unies, à Genève.
Toutefois, rien ne permet encore de prédire que ce
mouvement réussira à se renforcer, voire à s'étendre
ailleurs au Togo. Daniel Lawson-Drackey, ancien
secrétaire général de l’Union des journalistes indépen-
dants, se refuse à tout pronostic sur les actions à venir.
La violence policière de l’été 2012 a déjà découragé
des militants convaincus.
Bon an, mal an, le CST promet de son côté d’aller
« jusqu’au bout », et s'inspire de moyens qui ont servi
les « printemps arabes » : informations et mobilisation
222 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
relayées via Internet sur les réseaux sociaux, ou par
SMS, jour après jour, heure par heure. C’est avec des
photos prises avec des téléphones portables que les
militants ont pu montrer la brutalité de la répression,
les arrestations et manœuvres d’intimidation, tandis
qu'étaient lancés dès le 20 juin des appels à manifester
plus à l’intérieur et au nord, à Tsévié, Atakpamé,
Sokodé et Kara. Les derniers « tweets » postés faisaient
le décompte des morts : un vieillard après l'interven-
tion policière du 21 juin à Sokodé, une mère de
famille, asphyxiée par des gaz lacrymogènes tirés par
la police dans sa maison à Lomé, et une jeune femme,
jeudi 28 juin.
Les appels à des marches nationales de contestation
sont lancés, pendant tout l’été 2012, puis en automne
pour réclamer des élections législatives dignes de ce
nom. Dans la capitale togolaise du bord de mer, la
contestation s'est élargie pour fustiger « une fois de
plus » le régime dynastique des Gnassingbé, basé sur
« le pillage systématique des ressources de l'État par
un groupuscule de personnes », justifie le CST. « Les
manifestants descendus dans la rue en juin, en août
et en septembre ont été violemment réprimés par les
forces de sécurité, qui ont fait usage de balles en
caoutchouc et de bombes lacrymogènes. En septem-
bre, le gouvernement a entamé des pourparlers sur
les réformes électorales, mais les principaux groupes
d'opposition ont refusé d’y participer. À l’issue des
discussions, il n’a pas été précisé si la limitation à deux
mandats présidentiels serait appliquée lors des pro-
VII. Le règne des fils à papa 223
chaines élections, ce qui signifie que M. Gnassingbé
pourrait rester au pouvoir jusqu'en 2025 », résume
une dépêche de l’agence d'informations humanitaires
des Nations unies. 2025 ! « Baby Gnass » voudrait-
il durer autant que son dictateur de père ? En aura-t-
il les moyens ? Face aux contestataires, le régime
Gnassingbé a une fois de plus joué la carte du pour-
rissement de la situation, tirant en longueur la tenue
des législatives, multipliant les moyens de garantir
l’opacité des élections, montant les leaders de l’oppo-
sition les uns contre les autres. Des querelles soigneu-
sement entretenues et attisées par le pouvoir en place,
qui possède l’art et la manière d’attirer dans son giron
les personnalités politiques, pour mieux les neutraliser
et les décrédibiliser ensuite.
Franck Essénam Ekon fustige ces « éternelles que-
relles d’ego entre leaders de l'opposition », et en dresse
un triste bilan, qui vaut pour avertissement : « Un
vaste champ de ruine, une classe politique déboussolée,
une brochette d’opposants à lego surdimensionné
prompts à médire les uns des autres. Le trombinoscope
de l'opposition togolaise a de quoi dérouter le pisteur
le plus averti. Entre les radicaux d'hier qui ont tourné
casaque, les modérés d’antan qui durcissent le ton et
les transfuges du camp présidentiel au verbe haut, on
doit souvent revoir ses comptes et vérifier si le posi-
tionnement affiché est vraiment le bon. La longue
traque des opposants, les assassinats politiques et le
refus systématique du pouvoir de procéder à des
réformes démocratiques sérieuses ont certes fait
224 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
d'immenses dégâts dans ses rangs, douchant de nom-
breux espoirs. Mais l'opposition togolaise a ses propres
démons : la cacophonie des individualismes et la guerre
des “chefs”. Zizanie entretenue au point de donner
l'impression à de nombreux observateurs que les oppo-
sants ont passé plus de temps à se battre entre eux que
contre leur adversaire principal : un pouvoir autiste
drapé dans l’insolence de sa longévité. »
« Il est indéniable que l'opposition continuera à être
incapable de constituer une force susceptible d’inquié-
ter le pouvoir et de provoquer les changements néces-
saires tant qu'elle ne sera pas unie#. » La sentence est
de M° Yawovi Agboyibo. Dirigeant du Comité d'action
pour le renouveau (CAR), il n'a eu de cesse de prôner
une « transition douce » vers l’État de droit basée sur
le dialogue avec le pouvoir. Véritable sacrilège pour
ses collègues de l’aile dure de l'opposition, la méthode
sera rudement combattue au point d’engendrer chez
l’opposant une profonde animosité vis-à-vis de ses
« amis ». Les exemples pourraient se multiplier, mais
selon Franck Essénam Ekon, « le rapprochement
récent entre Faure Gnassingbé et Gilchrist Olympio
aura porté un coup fatal à la crédibilité d’une opposi-
tion qui n'avait nullement besoin de cette péripétie
supplémentaire. Opposant irréductible au régime du
général Eyadéma, Olympio signe un accord de gou-
vernement avec son fils en 2010. Son parti politique,
l’Union des forces de changement (UFC) explose et
le reste de l’opposition s’étrangle de rage. Le fils de
Sylvanus Olympio, premier président de la République
VII. Le règne des fils à papa 225
togolaise assassiné en 1963, ne voulait pas entendre
parler jusqu'alors de cogestion du pays, vouant aux
gémonies tous ceux qui se risquaient sur cette voie. Le
chef de file du radicalisme rend les armes et envoie des
membres de son parti au gouvernement ! Ses princi-
paux lieutenants, eux ne l’entendent pas de cette
oreille ; ils quittent l'UFC et s'en vont créer l’Alliance
nationale pour le changement (ANC). Les dommages
collatéraux sont incommensurables ».
( !!
En guise d'épilogue
UEL BILAN TIRER du Togo sous la Présidence de
Faure Gnassingbé ? Depuis 2005, le pays n'a pu
digérer le lourd héritage d’une si longue dictature, ins-
taurée puis soutenue à bout de bras par des puissances
étrangères — la France en premier lieu. Au XxI° siècle,
et cinquante ans après l'assassinat du premier président
démocratiquement élu, Sylvanus Olympio, le Togo vit
toujours sous un régime dynastique, clanique et des-
potique. Ce régime autoritaire fait passer les intérêts
privés d’une minorité d’« initiés » avant les intérêts du
peuple. Mais, plus que jamais, les signes de déliques-
cence se multiplient. Le « système Gnassingbé » conti-
nue de truquer les élections, de reporter d’une année
à l’autre les législatives, d’orchestrer les divisions. Il
réprime dans la panique, dérape aussi, se fragilise.
Finira-t-il par imploser ? Les récentes purges au sein
du parti au pouvoir, les mises à l'écart d'anciens
« barons » du RPT, l’embastillement de proches
conseillers du premier cercle, devenus des concurrents
— dont le puissant ancien ministre Pascal Bodjona, jeté
en prison en septembre 2012 et inculpé à la hâte de
«tentative d’escroquerie » — pourraient le laisser penser.
Dans le même temps, cette érosion progressive met en
évidence un noyau dur de réseaux mafieux dont les
228 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
ramifications se sont étendues et complexifiées, de per-
sonnalités réputées intouchables, évoluant en dehors
des lois. Elles ne pourront être éjectées de la sphère
protectrice du pouvoir que si leurs relais, appuis et
alliances discrètes à l’international se décident à les
lâcher définitivement.
Tandis que le rythme des arrestations visant les lea-
ders de l’opposition s'accélère depuis début 2013,
l'unité du contre-pouvoir sera plus que jamais néces-
saire pour en finir avec la corruption et le clientélisme
d’un régime qui « travaille contre les intérêts de la
majorité des Togolais », selon l'expression d’un oppo-
sant réfugié à Paris. La diaspora tente aussi de réunir
ses forces. Depuis des années, elle cherche à proposer
une vraie alternance au Togo. Bien organisée, mais géo-
graphiquement dispersée et peinant à se rallier derrière
un mouvement d'opposition structurant, elle repré-
sente quelque 600 000 habitants ayant fui leur pays
d’origine. Ses ressources humaines et sa détermination
sont considérables. Sur place, il lui faudra relever de
nombreux défis : notamment, réussir à gérer et à recy-
cler cette armée pléthorique et tribalisée, monstre créé
à l'origine par l’ancienne puissance occupante, et
dépasser des clivages régionaux exacerbés depuis
l’époque coloniale.
Plus de vingt ans après la chute du mur de Berlin,
certains politiciens expatriés en reviennent à des ins-
pirations marxistes. Avec une certaine pertinence, ils
avancent que seul un gouvernement défendant les
droits de tous les paysans, artisans ou ouvriers, de tous
En guise d'épilogue 229
les travailleurs formant la base de l’économie togolaise,
quelle que soit leur appartenance ethnique, permettra
de conserver un « ciment social », garant d’unité natio-
nale. Selon une formule maintes fois appliquée, d’au-
tres estiment qu'un nouveau gouvernement de type
fédéraliste, représentant à parts égales les différentes
populations du pays du Sud, du Nord ou du Centre,
assurerait un nouveau départ. Le retour au panafrica-
nisme des pères de l'Indépendance constituerait alors
un chemin sûr — en même temps qu'il relativiserait les
antagonismes locaux.
Au Togo, malgré la violence déployée par les forces
dites « de sécurité », et même au plus fort de la répres-
sion, les voix de femmes et d'hommes intègres se font
entendre. Il est urgent de relayer leur message unitaire
de refus de l’inacceptable, comme le firent passer dans
tout le Togo, à la fin des années 1950, les commer-
çantes assoiffées d'indépendance, d’émancipation,
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Notes
Introduction
1. Pour une présentation générale du Togo, lire Jean de Menthon,
À la rencontre du. Togo, L'Harmattan, 1993 ; Yvonne François,
Le Togo, Karthala, 1993.
2. Lire Jean-Loup Amselle et Elikia M'Bokolo, Au cœur de l'ethnie.
Ethnie, tribalisme et État en Afrique, La Découverte, 1985.
3. Yvonne François, Le Togo, op. cit., p. 7 sq.
4. jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 179.
5. Jean Yaovi Dégjli, Togo : la tragédie africaine, Nouvelles du Sud,
1996, p. 61.
6. Lire Comi Toulabor, « De la manipulation des identités eth-
niques. Au Togo, le dinosaure et le syndrome ivoirien », Le Monde
diplomatique, mars 2003. Comi Toulabor se réfère à une contri-
bution intitulée : « Le plan d'action de M. Jean-François Valette,
ambassadeur de France au Togo », ministère des Affaires étran-
gères, direction d'Afrique et de l'océan Indien, sous-direction
Afrique occidentale, Paris, 15 février 2000, p. 8.
7. Yvonne François, Le Togo, op. cit., p. 48.
8. « Togo : le bout du tunnel ? », Jeune Afrique l'Intelligent, juin
2001.
9. Lire l’article de Colette Braeckman, « L'Afrique de l'Ouest sous
tension : la grande fatigue des Ivoiriens », Le Monde diplomatique,
septembre 2004, p. 18-19.
10. « Togo. Cap sur l'an 2000 », Marchés nouveaux, le guide des
pays en expansion, n°2, Gideppe, janvier 1998, p. 569.
11. Jean de Menthon, À /a rencontre du. Togo, op. cit., p. 220.
12. Lire Antoine Glaser et Stephen Smith, L'Afrique sans Africains,
Stock, 1994 et Claude Améganvi, Pour l'avenir du Togo, Nyawo,
232 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
1998, p. 7. Sur les « zones de non-droit » qui rongent l'Afrique,
lire aussi l'essai d'un écrivain d'origine congolaise, Bolya, Afrique,
le maillon faible, Le Serpent à Plumes, 2002.
13. «Eyadéma chez les émirs », Jeune Afrique, n°1879, janvier 1997.
I. La marque coloniale
1. Lire Histoire générale de l'Afrique, vol. VII, L'Afrique sous domi-
nation coloniale, 1880-1935, Présence africaine/Edicef/ UNESCO,
1989.
2. Yvonne François, Le Togo, op. cit., p. 10-11.
. Jean de Menthon, À Ja rencontre du... Togo, op. cit., p. 42.
. Yonne François, Le Togo, op. cit., p. 13.
. lbid.
. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, L'Harmattan, 1998,
Se
. L'Afrique sous domination coloniale, 1880-1935, op. cit., p. 48.
NH
®O
U1
BWOD . Yvonne François, Le Togo, op. cit., p. 15.
9. Selon l'expression du gouverneur Laurent Péchoux dans sa
thèse : Le Togo, Pédone, 1939.
10. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 10.
11. Yvonne François, Le Togo, op. cit., p. 19.
12. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 110-
111 et 88.
13. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 11. Pour
plus de précisions, lire Samuel Decalo, Historical dictionary of Togo,
Scarecrow Press, 1987, p. 62.
14. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 104.
15. lbid., p. 119.
16. Yvonne François, Le Togo, op. cit., p. 21.
17. Lire Jean-Claude Pauvert, « L'évolution politique des Éwés »,
in Cahiers d'études africaines, n° 2, 1960, p. 161-192, et Marie-
France Lange, « Le choix des langues enseignées à l'école au Togo :
quels enjeux politiques? », in Cahiers des sciences humaines,
vol. 27 (n° 3-4), p. 477-495.
Notes — | 233
18. Yvonne François, Le Togo, op. cit., p. 18.
19. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 17. Lire
aussi Jean de Menthon, À /a rencontre du.…, op. cit. p. 102-103.
20. Lire Claude Améganvi, Pour l'avenir du Togo, op. cit., p.56 sq.
21. Lire l'ouvrage de l'historien et intellectuel burkinabé Joseph
Ki-Zerbo À quand l'Afrique, L'Aube, 2003.
22. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 129
et aussi p. 134.
23. lbid., p. 134
24. Alain Peyreffite, C'était de Gaulle, Fayard, 1997. Cité par
Claude Améganvi, Pour l'avenir du Togo, op. cit., p. 58.
25. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 129.
26. Lire Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 24.
27. Lire Bernard K. Yao, « Jacques Foccart : homme d'influence,
acteur incontournable de la politique africaine de la France »,
Revue juridique et politique, janvier 1996, p. 63.
28. Antoine Glaser et Stephen Smith, L'Afrique sans Africains,
op. cit., p. 110 sq.
29. Pascal Krop, Le Génocide franco-africain, Lattès, 1994, p. 112.
30. Lire François-Xavier Verschave, La Françafrique. Le plus long
scandale de la République, Stock, 1998, p. 91-108, et Pierre Péan,
L'Homme de l'ombre, Fayard, 1990, p. 316.
31. François-Xavier Verschave, La Françafrique, op. cit., p. 117-
118.
32. Interview à Jeune Afrique, 11 mai 1995.
33. Interview à Lumières noires magazine, 15 janvier 1997.
34. Extraits du récit reconstitué par François-Xavier Verschave dans
La Françafrique, op. cit., p. 109 sq. Ce récit s'inspire de deux
enquêtes. L'une a été réalisée par le magazine Black (15 mai et
15 juin 1985), sur la base des témoignages, entre autres, de Dina
Olympio et de l'ambassadeur des États-Unis, Léon Poullada, com-
plétés par les archives du Département d'État américain, accessibles
depuis 1983. L'autre a été effectuée par le journaliste Christian
Casteran. La relation des événements fournie par lbrahima Baba
Kaké dans un ouvrage paru à Dakar en 1992, reprise par Pascal
Krop (Le Génocide franco-africain, op. cit., p. 113-117), ne diverge
que sur quelques points de détail.
234 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
35. Télégramme du Département d'État américain en date du
17 janvier 1963, reproduit par Black, 15 mai 1985.
36. Mémorandum du vice-consul Richard Storch en date du
15 janvier 1963, reproduit in ibid.
Il. Géographie du pouvoir
1. Lire Tètè Tete, Démorcratisation à la togolaise, op. cit., p. 25,
et Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 140.
2. Jacques Foccart, Foccart parle. Entretiens avec Philippe Gaillard,
vol. |, Fayard/Jeune Afrique, 1995, p. 102, 268-269.
3. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 28-29.
4. Antoine Glaser et Stephen Smith, L'Afrique sans Africains,
opaciéep. die
5, François-Xavier Verschave, Noir silence. Qui arrêtera la
Françafrique ?, Les Arènes, 2000.
6. Jacques Foccart, Foccart parle, op. cit., vol. Il, p. 152.
7. Yvonne François, Le Togo, op. cit., p. 21.
8. Jean de Menthon, À /a rencontre du. Togo, op. cit., p. 150.
9. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 34.
10. Jean de Menthon, À /a rencontre du. Togo, op. cit., p. 168.
Les officiers les plus compromis dans la guerre antisubversive et la
torture systématique en Algérie, à l'école des colonels Trinquier et
Lacheroy, avaient rejoint l'OAS et cherché à assassiner de Gaulle.
Ils ont été écartés des états-majors métropolitains, mais Michel
Baroin a été chargé de les recycler (opération « Réconciliation »,
lire Dominique Lorentz, Une guerre, Les Arènes, 1997, p. 19-20),
notamment auprès des présidences et dans les armées des ex-
colonies françaises, où ils ont pu continuer d'appliquer leur doc-
trine et leurs méthodes. Sur cette doctrine et ces méthodes, lire
les témoignages de Gabriel Périès devant la commission d'enquête
citoyenne sur le rôle de la France durant le génocide des Tutsis au
Rwanda en 1994 (L'Horreur qui nous prend au visage. La France
au Rwanda, Karthala, 2005) ; également Marie-Monique Robin,
Escadrons de la mort, l'école française, La Découverte, 2004.
11. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 156.
Notes — [| 235
12. Lire Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 41.
13. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit. ps?
14. Antoine Glaseret Stephen Smith, L'Afrique sans Africains,
(6)6AT A CN LALE
15. Au cœur de l'ethnie, op. cit., p. 8-9.
16. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 25.
17. Lire Robert Cornevin, Le Togo, Presses universitaires de France,
19737 p.017:
18. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 8.
19. Comi Toulabor, Le Togo sous Fyadéma, Karthala, 1986, p. 11.
20. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 28.
21. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 8.
22. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 26.
23. Ibid., p. 150. ,
24. Comi Toulabor, Le Togo sous Fyadéma, op. cit. Ce chercheur
d'origine togolaise, chargé de recherche au Centre d'étude
d'Afrique noire — Institut d’études politiques de Bordeaux, a par
ailleurs publié un article très clair sur la question, « De la manipu-
lation des identités ethniques. », art. cité.
25. Yvonne François, Le Togo, op. cit., p. 10-11.
26. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 181.
27. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 33.
28. À Ja rencontre du. Togo, op. cit., p. 187.
29. Comi Toulabor, « De la manipulation. », art. cité.
30. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 46-47.
L'auteur cite l'étude de Dominique Bangoura, Les Armées africaines
(1960-1990), CHEAM, 1992, p. 144.
31. The World Factbook, 2003, consultable sur <www.
cia.gov/cia/publications/factbook/geos/to.html#Military>.
32. Jean de Menthon, À /a rencontre du. Togo, op. cit., p. 186.
33. Jean de Menthon, À /a rencontre du. Togo, op. cit., p. 185.
34. lbid., p. 182.
35. Le détail macabre de ces journées de révolte durement répri-
mées par des éléments de l'armée figure dans Togo, la stratégie
de la terreur : 3 ans de violation des droits de l’homme (5 octobre
1990-5 octobre 1993), Commission nationale des droits de
236 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
l'homme/Groupe initiatives droits de l'homme/Ligue togolaise des
droits de l'homme, Paris, 1994.
36. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 47.
37. Jean Yaovi Dégli, Togo : la tragédie africaine, op. cit., p. 59.
38. Lire « Le général Eyadéma, l'ami retrouvé », La Croix, 13 sep-
tembre 1994 ; Philippe Demenet, « Les coulisses d'une réunion
de famille », Croissance, décembre 1994 ; Agir ici et Survie,
L'Afrique à Biarritz. Mise en examen de la politique africaine de la
France, Karthala, 1995, p. 74.
39. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 185
et 135.
40. Selon l'Agence France Presse.
41. Lire « L'homme du jour, Gnassingbé Eyadéma », L'Humanité,
2 juin 2003 ; lire aussi le dossier de François-Xavier Verschave,
« Ruineux foccartisme », Politique africaine, mai 1997.
42. Lire « Togo. L'affaire des hélicoptères », La Lettre du Continent,
15 juillet 1999.
43. Stephen Smith, « Eyadéma fête ses retrouvailles avec la
France », Libération, 19 septembre 1994.
44. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 37.
45. Extraits de la publication promotionnelle « Togo. Cap sur l'an
2000 ». Marchés nouveaux, le guide des pays en expansion,
op. cit., p. 465.
46. Rapport final de l'instance de surveillance concernant les sanc-
tions contre l'Angola, S/2000/1225, Conseil de sécurité des Nations
unies, 21 décembre 2000 (extraits concernant le Togo reproduits
dans les annexes, p. 162-177).
47. Rapport du panel d'experts sur les violations des sanctions du
Conseil de sécurité contre l'UNITA (rapport S/2000/203 du Conseil
de sécurité des Nations unies, 10 mars 2000).
48. Comi Toulabor, « De la manipulation. », art. cité.
Il. Pillages
1. Exemples mentionnés par Claude Albagli, président du Centre
d'études du développement international et des mouvements éco-
nomiques et sociaux, université Panthéon Assas (Paris Il).
Notes — [I] 237
2. Jean de Menthon, À /a rencontre du. Togo, op. cit., p. 203
et 164.
3. Ibid.
4. Antoine Glaser et Stephen Smith en donnent une série d'exem-
ples dans L'Afrique sans Africains, op. cit., p. 163-170.
5. Jean de Menthon, À /a rencontre du. Togo, op. cit., p. 108
et 111-112.
6. L'Afrique sans Africains, op. cit., p. 164-65.
7. Lire Pierre Péan, L'Homme de l'ombre, op. cit., p. 191-192.
8. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 201-
202.
9. Claude Améganvi, Pour l'avenir du Togo, op. cit., p. 65.
10. Jean de Menthon, À /a rencontre du. Togo, op. cit., p. 208.
11. George Ayittey, « The Looting of Africa », in Africa Betrayed,
Palgrave Macmillan, 1993.
12. À /a rencontre du. Togo, op. cit., p. 203.
13. lbid., p. 193.
14. lbid., p. 165.
15. Le Canard enchaîné, 12 janvier 1983.
16. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 167.
Tubiasp. 204:
18. Déclaration de Berne et al., Race to the Bottom : Creating
Risk, Generating Debt and Guaranteeing Environmental
Destruction, Environmental Defense Fund, mars 1999, p. 23-24,
19205A0rrpa149;
20. « L'aide française durant la période 1980-1990. Analyse effec-
tuée à partir des évaluations menées dans 6 pays », ministère de
la Coopération, 1994, p. 16, 63, 91 et 132.
21. Yonne François, Le Togo, op. cit., p. 153.
22. Jean de Menthon, À /a rencontre du. Togo, op. cit., p. 20.
23. Yvonne François, Le Togo, op. cit., p. 34.
24. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 42.
25. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 170.
26. Lire l'exemple donné pour le cas de Madagascar par la géo-
graphe Sophie Moreau : « Le mythe écologique », in Madagascar,
la grande Île secrète, Autrement, 2003, p. 40-56.
238 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
27. Claude Améganvi, Pour l'avenir du Togo, op. cit., p. 107.
28. lbid.
29. Jérôme Badou : « Les damnés du phosphate togolais »,
agence de presse Syfia, 28 février 1997.
IV. Fuites de capitaux
1. Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 42.
2. Pour l'avenir du Togo, op. cit., p. 137 sq.
3. « Togo : l'OTP retrouve son avenir », Marchés tropicaux, 26 avril
2002, p. 922.
4. Intervention publiée sur <www.letogolais.com/article.html
?nid=1391>.
5. Jean de Menthon, À /a rencontre dE . Togo, op. cit., p. 184.
6. « L'exemple togolais », in Agir ici et Survie, Les Liaisons
mafieuses de la Françafrique, « Dossiers noirs de la politique afri-
caine de la France » n° 2, L'Harmattan, 1995.
7. « Assor-Eyadéma, les fossoyeurs du Togo », Black, 15 septembre
1985.
8. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 166.
9. Forbes, 16 août 2002.
10. Lire Sylvain Besson, L'Argent secret des paradis fiscaux, Seuil,
2002.
11. Andrew Manley, Togo : after Eyadéma ?, Writenet paper
n° 14, Emergency & Security Service, UNHCR, février 2003.
12. « Faure rentre en politique », Afrik.com, 31 juillet 2003.
13. Propos recueillis à Lomé en septembre 2004.
14. Lire George Ayittey, « The Looting of Africa », art. cité.
15. À la rencontre du... Togo, op. cit., p. 239.
16. Le Canard enchaîné, 2 octobre 2002 et Wolou Komi, « Togo,
visibilité politique zéro », Jeune Afrique économie, n° 343, 16-
29 septembre 2002.
17. L'intégralité de ce réquisitoire est consultable en ligne sur
<www.letogolais.com/article.html?nid=85>. Déclaration égale-
ment publiée à Lomé dans Motion d'information, 1° juin 2002.
Notes — /V 239
18. Titre d'un article du Monde, 4 septembre 1990.
19. Yvonne François, Le Togo, op. cit., p. 53.
20. Propos recueillis dans un grand hôtel de Lomé, septembre
2004.
21. Thomas Hofnung, « Le trafic des “diamants de la guerre”
pénalise plusieurs pays africains », Libération, 22 juillet 2004.
22. « Togo. Trafic de drogue : investigations d'un juge français »,
Marchés tropicaux, 29 octobre 2004, p. 2383.
23. Le Togo, op. cit., p. 134.
24. À la rencontre du. Togo, op. cit., p. 237.
25. Human Rights Watch, « Aux frontières de l'esclavage, la traite
des enfants au Togo », avril 2003.
26. Christian de Brie, « L'Afrique dans le circuit mondial des
zones franches », Le Monde diplomatique, mars 1996. Lire aussi :
Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 204.
27. Lire <www.zonefranchetogo.tg>.
28. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 206.
29. Ibid.
30. /bid., p. 206.
31. Extrait d'un article promotionnel intitulé « Togo, une véritable
renaissance économique », Afrique Passion, n° 9, juillet-août 2004,
pr 10.
32. « Examen des politiques commerciales : Togo. Rapport du
secrétariat », Organe d'examen des politiques commerciales,
Organisation mondiale du commerce, document wt/tpr/s/48,
10 décembre 1998.
V. Réseaux
1. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 86.
2. Lire notamment Jacques Foccart, Foccart parle, vol. | et Il,
op. cit. ; Antoine Glaser et Stephen Smith, Ces messieurs Afrique,
Calmann-Léw, tome 1, 1992, et tome Il, 1997 ; Pierre Péan, L'Homme
de l'ombre, op. cit. ; François-Xavier Verschave, La Françafrique,
op. cit., et Noir silence, op. cit. ; Bernard K. Yao, « Jacques Foccart :
240 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
homme d'influence, acteur incontournable de la politique africaine
de la France », Revue juridique et politique, janvier 1996.
3. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 180.
4. Jean Yaovi Dégli, Togo : La tragédie africaine, op. cit., p. 133.
5. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 188.
Lire aussi Pascal Krop, Le Génocide franco-africain : faut-il juger
les Mitterrand ?, Lattès, 1994, p. 126.
6. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 91.
7. Lire Jean Yaovi Dégli, Togo : la tragédie africaine, op. cit. Lire
aussi François-Xavier Verschave, Noir silence, op. cit., p. 441-447.
8. Cité par Marie-Pierre Subtil, « Le peuple saura reconnaître ses
vrais amis », Le Monde, 10 janvier 1994. Lire également Agjir ici
et Survie, Dossiers noirs de la politique africaine de la France, n° 1
à 5, L'Harmattan, 1996, p. 98.
9. Selon Jean Yaovi Dégli, Togo : la tragédie africaine, op. cit.,
p. 137. Sur les réseaux africains de Charles Pasqua, lire la vaste
enquête d'Éric Fottorino, « Charles Pasqua l’Africain », Le Monde,
3-4 mars 1995, et François-Xavier Verschave, Noir silence, op. cit.,
p. 416-441.
10. Lire Renaud Lecadre, « Nouvelle leçon de droit pour l’ancien
doyen Debbasch », Libération, 17 avril 2003.
11. Antoine Glaser et Stephen Smith, L'Afrique sans Africains,
op. cit., p. 104-106.
12. Le Monde, 28 août 1993, p. 22.
13. Noir silence, op. cit.
14. Le Monde, 11 juillet 1992.
15. Jean de Menthon, À /a rencontre du... Togo, op. cit., p. 207.
16. François-Xavier Verschave, Noir silence, op. cit., p. 188.
17. « Togo, un scrutin marqué par une escalade de violences »,
rapport d'Amnesty International, 6 juin 2003.
18. « Le Togo, une "Suisse africaine” dévoyée ? », La Liberté,
1e'juillet 2003.
19. Cité in Jean-Louis Remilleux, Gnassingbé Eyadéma : ce queje
sais du Togo, Michel Lafon, 1993.
20. À /a rencontre du... Togo, op. cit.
21. Jacques Foccart, Foccart parle, vol. Il, op. cit., p. 153.
22. Lire Jeune Afrique l'Intelligent, 15 septembre 2003.
Notes — V 241
23. François-Xavier Verschave, Noir silence, op. cit., p. 187, 191.
24. lbid., p. 191-193.
25. lbid., p. 192.
26. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 43-44.
27. Selon un entretien avec Halidou Ouedraogo, président de
l'Union interafricaine des droits de l'homme (LDH), Ouagadougou,
septembre 2004.
28. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 132.
29. Propos recueillis à Lomé, août 2004.
30. Le Nouvel Afrique-Asie, n° 105, juin 1998, p. 10. Lire aussi
Antoine Glaser et Stephen Smith, Ces messieurs Afrique, op. cit.
tome Il, p. 157-162.
31. Tètè Tete, Démocratisation à la togolaise, op. cit., p. 167.
32. Propos tenus sur RFI, 30 novembre 1998, et au Figaro,
9 décembre 1998, cités in François-Xavier Verschave, Noir silence,
op. cit.
33. Jeune Afrique l'Intelligent, n° 2110, juin 2001.
34. Entretien avec Claude Améganvi, Paris, juin 2004.
35. François Dominguez et Barbara Vignaux, « Zone grise entre
public et privé : la nébuleuse des mercenaires français », Le Monde
diplomatique, août 2003, p. 4-5.
36. Lire Enrique Bernales Ballesteros, « Rapport sur la question de
l'utilisation de mercenaires comme moyen de violer les droits de
l'homme et d'empêcher l'exercice du droit des peuples à disposer
d'eux-mêmes », document E/CN.4/1998/31, Commission des
droits de l'homme, 54° session, 27 janvier 1998.
37. Philippe Chapleau et François Misser, Mercenaires S.A.,
Desclée de Brouwer, 1998, p. 163-164.
38. François-Xavier Verschave, Noir silence, op. cit., p. 185.
39. François-Xavier Verschave, Billets d'Afrique, n° 116, 7 août 2003.
40. Lire « Lomé, base arrière », Jeune Afrique l'Intelligent,
21 novembre 2004. Pour une vision globale de la situation au
Togo, lire : Alan Bryden, Boubacar N'Diaye et Funmi Olonisakin
(dir.), Gouvernance du secteur de la sécurité en Afrique de l'Ouest :
les défis à relever, Centre pour le contrôle démocratique des forces
armées — Genève (DCAF), 2008, p. 334 sq.
41. Jeune Afrique l'Intelligent, 8 juin 2003.
242 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
42. Jean-Philippe Daniel, « La politique militaire de la France au
sud du Sahara, du discours de La Baule à l'opération Hadès : du
désengagement à la privatisation ? », mémoire de DEA de relations
internationales, université Panthéon-Sorbonne, 2000.
43. Informations extraites d'un entretien avec Claude Améganvi,
Paris, juin 2004.
44. Jean de Menthon, À /a rencontre du. Togo, op. cit., p. 191.
45. C'était le cas entre autres pour le rachat de concession de la
Compagnie énergie électrique du Togo. Lire « Togo. Lueur cana-
dienne », Jeune Afrique économie, n° 311, juin-juillet 2000, p. 16.
46. <www.ambafrance-tg.org/economietechnologie/fiche/entre
prisesfrantogo.htm> consulté en 2003, lien aujourd'hui supprimé.
47. « Togo. De l'or en boîte », Jeune Afrique économie, n° 341,
juin-juillet 2002, p. 36.
48. « Privatisation and Reform in Togo », News Release,
n° 9/1678/AFR, The World Bank Group, Washington, 6 mars 1998.
49. « Togo Électricité, une calamité qui suce le sang des Togolais.
La société étale ses incompétences et sa malhonnêteté »,
Carrefour, 8 juillet 2004.
50. « Togo. Coup de massue », Jeune Afrique économie, n° 341,
juin-juillet 2002, p. 48. « La CEET saignée à blanc par le ministre
Dammipi Noupokou », <etiame.com>, 21 juin 2011.
51. <www.ambafrance-tg.org/economietechnologie/fiche/relations
ecofrancetogo.htm> consulté en 2003, lien aujourd'hui supprimé.
VI. La dynastie Gnassingbé
1. David lhou, « Lettre d'information aux médias togolais », dias-
tode.org, 10 janvier 2004.
2. Comi Toulabor, Le Togo sous Eyadéma, op. cit., p. 106.
3. Charles Debbasch, La Succession d'Eyadéma. Le perroquet de
Kara, L'Harmattan, 2006, p. 17 et 26.
4. « La famille Eyadéma en petite forme », La Lettre du Continent,
n° 429, 28 août 2003.
5. « Les problèmes de santé du président “à la Une” au Togo »,
Pana-presse, 5 septembre 2003.
Notes — VI 243
6. « Eyadéma ressuscité », Jeune Afrique, n° 2229, 29 septembre
2003.
7. « Série noire pour le clan Eyadéma », Africa international,
n° 368, septembre 2003.
8. Andrew Manley, Togo : After Eyadéma ?, rapport de prospec-
tive pour l'Emergency & Security Service de l'UNHCR, février 2003.
9. Charles Debbasch, La Succession d'Eyadéma, op. cit.
10. « Décès du président togolais Eyadéma : le pouvoir confié à
son fils », AFP 5 février 2005.
11. « Eyadéma, l'encombrant “ami personnel” de Chirac », Le
Canard enchaîné, 9 février 2005.
12. Lire « De père en fils », Jeune Afrique, 14 février 2005.
13. Interview d'Alpha Oumar Konaré, RFI, 5 février 2005.
14. « Togo : l'opposition veut le départ de Faure Gnassingbé »,
AFP. 19 février 2005.
15. « Le Nigeria menace d'intervenir militairement au Togo », AP,
14 février 2005.
16. Charles Debbasch, La Succession d'Eyadéma..., op. cit., p. 11-
12 et 27-28.
17. Jean Yaovi Dégli, À quand l'alternance politique au Togo,
L'Harmattan, 2007.
18. Charles Debbasch, La Succession d'Eyadéma..…, op. cit., p. 39-
40.
19. /bid.
20. « Not a good start », Africa Confidential, vol 46, n° 4,
18 février 2005.
21. Charles Debbasch, La Succession d'Eyadéma.…., op. cit.
p4137:139:
22. Lire Gilles Labarthe, Sarko l'Africain, Hugo & Cie, 2011.
23. « Togo : intérêts économiques sous haute surveillance »,
agence DATAS, 2 mai 2005.
24. « Faure et ses amis français », Africa Confidential, n° 475,
16 mai 2005.
25. Lire le rapport de la Mission d'établissement des faits chargée
de faire la lumière sur les violences et les allégations de violations
des droits de l'homme survenues au Togo avant, pendant et après
244 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
l'élection présidentielle du 24 avril 2005, Bureau du Haut
Commissariat aux droits de l'homme, 29 août 2005.
26. Lire Le choix volé des Togolais. Rapport sur un coup d'État
électoral perpétré avec la complicité de la France et de la commu-
nauté internationale, dossier coordonné par l'association Survie,
L'Harmattan, 2005. :
27. Claude Angeli, « Des archives gênantes pour la France au
Togo », Le Canard enchaîné, 4 mai 2005.
28. « Faure et ses amis français », Africa Confidential, art. cité.
29. « Retour sur la crise togolaise : l'exigence de justice
demeure », Rapport de la mission d'enquête internationale de la
FIDH, novembre 2005.
30. « Togo : merci Papa », Africa Confidential, n° 474, 2 mai 2005.
31. Voir la version du curriculum vitae de Faure Gnassingbé telle
qu'affichée sur le site gouvernemental, www.republicoftogo.com.
32. Dans une interview pour L'Express, 2 juillet 2008.
33. Lire l'interview de Robert Dussey pour le Télégramme, 25 juillet
2008.
34. Câble diplomatique révélé par Wikileaks. « Togo : French
Supporters of Eyadema involved in Succession Issue », http://www.
cablegatesearch.net/cable.php?id=05PARIS952.
35. La Lettre du Continent, 18 juillet 2002.
36. « Dynastic dictatorship », Africa Confidential, vol. 46, n° 4,
18 février 2005.
37. Virginie Gomez, « C'est Faure qui a les clés des comptes de
Zurich », Libération, 24 février 2005.
38. « Togo : fidèles de Gnassingbé et déserteurs de l'opposition
dominent le nouveau gouvernement », IRIN news, 22 juin 2005.
39. http://survie.org/billets-d-afrique/2005/141-novembre-
2005/article/togo-nov-2005-1-faure-ou-faible-au.
40. « Togo. La succession de tous les dangers », Jeune Afrique
l'Intelligent, hors-série n°8, 2005.
41. <http///survie.org/francafrique/togo/article/togo-un-an-apres-
les-violences-563>. Cette coalition devra rééditer un appel similaire
en avril 2007.
Notes — VII 245
VII. Le règne des fils à papa
1. « Lomé résilie le contrat au groupe Elyo-Hydroquébec
International », AFP. 23 février 2006.
2. « Des dirigeants de Bolloré retenus au Togo », Le Monde,
10 février 2006.
3. Jeune Afrique, n° 2398, 24 décembre 2006.
4. Jean Yaovi Dégli, À quand l'alternance politique au Togo,
L'Harmattan, 2007, p. 268 sq.
5. « Les dernières vérités du Kpatchagate », Tribune d'Afrique,
23 mars 2012.
6. Philippe Bernard, « Kpatcha Gnassingbé se pose en rival de son
demi-frère, le président togolais », Le Monde, 20 octobre 2007.
7. Lire aussi Vincent Hugeux, « Tu règneras mon fils », L'Express,
2 février 2008.
8. « Kpatcha Gnassingbé s'offre trois Rolls-Royce », LeTogolais.com,
19 avril 2007.
9. « Ingrid Ataféinam Awadé, la régente du Togo », L'Alternative,
n° 75, 19 avril 2011.
10. « Les secrets du « putsch de Pâques », Jeune Afrique, 27 mai
2009.
11. Guillaume Girard, « Une coupe du Monde sans les “éper-
viers” : football et politique dans le Togo d'après Eyadéma »,
Alternatives économiques, 24 mai 2010.
12. « Dupuydauby en disgrâce », Jeune Afrique, 1° juin 2009.
13. Le Nouvel Observateur, 26 octobre 2011. Lire aussi : Fabrice
Arfi et Karl Laske, « Affaires africaines : l'entretien qui accuse
Sarkozy », Mediapart.fr, 24 octobre 2011.
14. « Exclusif : le frère du président du Togo serait recherché par
la DEA américaine », Sahel Intelligence, 30 novembre 2009.
15. Lire Gilles Labarthe (avec François-Xavier Verschave), L'Or afri-
cain. Pillages, trafics et commerce international, Agone/Survie, 2007.
16. « Togo : Le col. Rock Gnassingbé révèle au grand jour les pro-
blèmes de la famille », www.guineeinformation.fr, 12 sept. 2011.
17. « Saisie de cocaïne par la marine française au large du
Ghana », Libération, 8 juillet 2004.
246 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
18. « Togo : la DEA n'a pas abandonné son souhait de poursuivre
Kpatcha Gnassingbé », Sahel Intelligence, 19 août 2011.
19. Georges Berghezan, Panorama du trafic de cocaïne en Afrique
de l’ouest, Groupe de recherche et d'information sur la paix et la
sécurité (GRIP), Bruxelles, 2012.
20. François Pilet, « Trente-sept millions de dollars blanchis via
Dietikon ? », Le Matin-Dimanche, 25 décembre 2011.
21. Édition du 23 décembre 2011. Informations de la DEA dis-
ponibles sur <www.justice.gov/dea/divisions/hq/2011/hq121
511.shtml>.
22. « Prompte émission de mandats d'arrêt internationaux... :
panique à bord du navire Faure Gnassingbé », Togosite.com,
22 décembre 2011.
23. Entretien avec l’auteur, février 2012.
24. « Retour en kiosques prévu pour Tribune d'Afrique dans un
climat tendu pour la liberté de la presse », Reporters sans fron-
tières, août 2011.
25. « Condamné pour trafic de drogue, Eugène Atigan-Ameti
entame ce lundi une grève de la faim », 12 mars 2012.
26. « Les “stups” français pessimistes sur le trafic de drogue en
Afrique », blog RFI de Christophe Champin (http://afriquedrogue.
blogs.rfi.fr/), 11 mars 2012.
27. Paul Nugent, Smugglers, Secessionists & Loyal Citizens on the
Ghana-Togo Frontier. The Lie of the Borderlands since 1914, James
Currey/Ohio University Press/Sub-Saharan Publishers, 2002.
28. Pour une étude de cas exemplaire, lire Xavier Montanyà, L'Or
noir du Nigeria. Pillages, ravages écologiques et résistances,
Agone/Survie, 2012.
29. Rapport consultable à l'adresse <http://eiti.org/files/Rapport_
Final_ITIE_Togo_2010.pdf.>
30. Entretiens avec l'auteur, 4, 5 et 6 juin 2012.
31. Attribution de permis signée par le ministre des Mines et de
l'Énergie, Dammipi Noupokou. Paru au Journal officiel de la
République togolaise, 13 août 2009, p. 11-12.
32. Entretien avec l'auteur, juin 2012.
33. Lire : http://koaci.com/articles-74266.
Notes — VII 247
34. Sur le cas de l'or béninois arrivant à Lomé, lire Tilo Grätz,
« Gold Trading Networks and the Creation of Trust : a Case Study
from Northern Benin », Africa, n° 74 (2), 2004.
35. http://minerals.usgs.gov/minerals/pubs/country/2009/myb3-
2009-ct-iv-to.paf.
36. Communiqué de presse de la société Decafin SA, publié dans
20 Minutes.fr, 31 décembre 2009.
37. www.collectifsauvonsletogo.com.
38. « Torture au Togo : les brûlantes vérités de Koffi Kounté »,
Jeune Afrique, 2 mars 2012.
39. « Mémorandum 2011 sur les entraves à la liberté de presse
au Togo », publié par l'association SOS journalistes en danger,
10 janvier 2012.
40. « CVIR : Faure a vite compris que les FAT ont fait peur »,
L'Union, 14 septembre 2011.
41. Déclaration des organisations de défense des droits de
l'homme relative à la crise estudiantine de l’université de Kara,
publiée le 29 mars 2012.
42. « Le colonel Bakali accusé d'entretenir la terreur sur le campus
universitaire de Kara », R. K., Liberté, 26 mars 2012.
43, « Togo : Le mécontentement gronde à l'approche des élec-
tions », IRIN, 29 octobre 2012.
44. Yawovi Agboyibo, Combat pour un Togo démocratique,
Karthala, 1999, p. 174.
45. Tétêvi Godwin Tété-Adjalogo, La Palpitante Quête de l’Ablodé
(1940-1960), NM7 Éditions, 2000.
248 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Principaux sigles utilisés
Agence nationale de renseignements (service
de renseignement togolais)
Aide publique au développement
Comité pour l'annulation de la dette du
tiers-monde
La Communauté économique des États de
l'Afrique de l'Ouest
Communauté financière africaine
Cimenterie de l'Ouest africain
Conférence nationale souveraine
Comité de l'union togolaise
Commission vérité, justice et réconciliation
Drug enforcement administration (agence
fédérale anti-drogue américaine)
Direction générale de la sécurité extérieure
(services secrets français)
Forces armées togolaises
Fédération internationale des droits de
l’homme
EMI : Fonds monétaire international
ITIE : Initiative de transparence des industries
extractives
Principaux sigles utilisés 249
OMCT : Organisation mondiale contre la torture
ONG : Organisation non gouvernementale
ONU : Organisation des Nations unies
CTF Office togolais des phosphates
OUA : Organisation de l’unité africaine (devenue
Union africaine — UA — en 2002)
PNUD : Programme des Nations unies pour le
développement
PTP: Parti togolais du progrès
RPT-: Rassemblement du peuple togolais
SAZOF : Société d'administration des zones franches
LTOCO : Société togolaise de coton
UCPN : Union des chefs et des populations du Nord
LA : Union africaine
VE: Union européenne
UFC : Union des forces de changement
UNITA : Union nationale pour l'indépendance totale
de l’Angola
USAID : US agency for international development
250 Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Principales références
bibliographiques
Ces références constituent des ressources partielles d’in-
formation. Certaines peuvent ne pas refléter du tout les
vues des associations Agir ici et Survie.
Comme beaucoup de ses prédécesseurs, ce « Dossier noir »
s'est également inspiré de la lettre mensuelle éditée par
Survie, Billets d'Afrique et d'ailleurs.
Histoire générale de l'Afrique, volume VII : L'Afrique sous
domination coloniale, 1880-1935, Présence africaine/Edicef
[Unesco, 1989
« Togo. Cap sur l'an 2000 ». Marchés nouveaux, le guide
des pays en expansion, n° 2, janvier 1998, Gideppe
Agir ici et Survie, L'Afrique à Biarritz. Mise en examen de
lapolitique africaine de la France, Karthala, 1995
Agir ici et Survie, Dossiers noirs de la politique africaine de
la France, n° 1 à 5, Les Liaisons mafieuses de la Françafrique,
L'Harmattan, 1996
Claude Améganvi, Pour l'avenir du Togo, Nyawo, 1998
Jean-Loup Amselle, Elikia M’Bokolo, 4x cœur de l'ethnie.
Ethnie, tribalisme et Etat en Afrique, La Découverte, 1985
Bolya, Afrique, le maillon faible, Le Serpent à Plumes, 2002
Principales références bibliographiques 251
Robert Cornevin, Histoire du Togo, Berger-Levrault, 1959
Jean Yaovi Dégli, Togo : la tragédie africaine, Nouvelles du
Sud, 1996
Jacques Foccart, Foccart parle. Entretiens avec Philippe
Gaillard, volumes I et II, Fayard/Jeune Afrique, 1995 et
1997
Yvonne François, Le Togo, Karthala, 1993
Antoine Glaser et Stephen Smith, L'Afrique sans Africains,
Stock, 1994
Antoine Glaser et Stephen Smith, Ces messieurs Afrique,
volumes I et Il, Calmann-Lévy, 1992 et 1997
Joseph Ki-Zerbo, À quand l'Afrique, VAube, 2003
Jean de Menthon, À /4 rencontre du. Togo, L'Harmattan,
1993
Tèrè Tete, Démocratisation à la togolaise, LHarmattan,
1998
Têtêvi Godwin Tété-Adjalogo, La Palpitante Quête de
l’Ablodé (1940-1960), NM7 Éditions, 2000
Tétêvi-Godwin Tété-Adjalogo, Histoire du Togo, Jean
Attias, 2002
Comi Toulabor, Le Togo sous Eyadéma, Karthala, 1986
François-Xavier Verschave, La Françafrique. Le plus long
scandale de la République, Stock, 1998
François-Xavier Verschave, Nor silence. Qui arrêtera la
Françafrique ?, Les Arènes, 2000
Mes plus vifs remerciements à celles et ceux qui ont permis la
réalisation ainsi que la réactualisation de ce dossier apportant
leurs témoignages, parfois anonymes : François-Xavier Verschave
et Odile Biyidi Awala, l'association Survie, Damien Millet et Julie
Castro pour leurs analyses ; Franck Essénam Ekon, pour sa colla-
boration sur certains chapitres ; Comi Toulabor, pour nos discus-
sions ; Daniel, Augustin, pour leurs informations ; Christian, pour
son sens chaleureux de l'observation ; Denis, pour ses critiques
pertinentes ; Isa, pour sa relecture attentive et sa patience, et mes
proches pour leur soutien.
Table des matières
Avant-propos
Carte du Togo
[Le Togo en quelques chiffres]
Introduction
Une « Afrique en miniature »
Enjeux stratégiques
L'influence française menacée
La persistance des « réseaux »
I. La marque coloniale
L'ancienne « Côte des Esclaves »
Une « colonie modèle »
Le Togo sous mandat français
Fragile indépendance
Un meurtre fondateur
[L'assassinat de Sylvanus Olympiol]
. Géographie du pouvoir
L'ascension d'Eyadéma
Instrumentalisation des ethnies
Nord versus Sud
Coopération militaire
Le Togo, de l'esclavage au libéralisme mafieux
Une armée d'occupation 72
Kara, « capitale bis » 77
Ill. Pillages 83
Au nom du développement 83
Éléphants blancs 87
Faillite d'État 90
[Explosion de la dette] 93
Réserves et chasse gardée 96
Une autre vision de l'écologie 99
IV. Fuites de capitaux 107
La fortune présidentielle 107
L'argent des phosphates IIO
Comptes en Suisse II2
[Corruption au sommet] 116
[Lomé, une « Genève de l'Afrique »] 118
Zone franche 121
V. Réseaux 127
Diplomatie française 127
Vieilles amitiés en périodes d'élections 130
_ Retours d'ascenseur 136
Mercenaires en tout genre 143
Privatisations "150
VI. La dynastie Gnassingbé 157
La mort du « vieux » 157
Du putsch militaire à la répression 163
Table des matières 255
Qui est Faure Gnassingbé ? 175)
Quel « nouveau » gouvernement ? 182
VII. Le règne des fils à papa 189
Vraies affaires et « faux » coup d'État 189
Trafics en tout genre 199
[Le Togo, nouveau « hub » de la cocaïne] 202
Secteur minier: les limites
de la transparence 208
« Sauvons le Togo » 217
[Continuité dans le changement] 219
En guise d’épilogue 227]
Notes 231
Principaux sigles utilisés 248
Principales références
bibliographiques 250
Diffusion-distribution en France,
en Belgique € en Suisse
Les BELLES LETTRES — BLDD
25, rue du Général-Leclerc, F-94270 Le Kremlin-Bicêtre
Tél. or 45 15 19 70 — Fax 01 45 15 19 80
Diffusion-distribution au Québec
DIMEDIA
539, bd Lebeau, Ville Saint-Laurent (Québec)
Canada H4N 152
Tél. (514) 336-3941 — Fax (514) 331-3916
Achevé d'imprimer en avril 2013
sur les presses d'Horizon (Gémenos)
pour le compte des éditions Agone
BP 70072, 13192 Marseille cedex 20
Sont
Numéro d'impression : 1304-031
Dépôt légal 2° trimestre 2013
Bibliothèque nationale de France
Pionnier des indépendances, riche en
matières premières, le Togo fut longtemps
surnommé la « Suisse de l'Afrique ». Mais les
jeux d'influence étrangers ont ruiné l'équilibre
économique et social de cette jeune nation.
Sur cette terre d’enjeux géostratégiques, les
anciennes puissances coloniales continuent
de puiser leur part du butin en détournant les
fonds publics et en participant au pillage des
ressources naturelles.
Depuis le coup d’État militaire qui a suivi la
mort de Gnassingbé Eyadéma, le pays n’a
pu digérer le lourd héritage d’une longue
dictature, instaurée puis soutenue à bout de
bras par la France, en premier lieu.
Le toilettage politique d'avril 2012 ne fait
pas illusion : « Le problème du Togo, ce n’est
pas que la mafia soit au pouvoir, car la mafia
est le pouvoir. » Le même système continue
de truquer les élections, de réprimer les
populations, d’orchestrer les divisions. Il ne
pourra disparaître que si les relais et les
appuis internationaux se retirent du pays.
5e
ISBN 978-2-7189-0181.0
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