Texte 1
« Femmes, soyez soumises à vos maris »
L’abbé de Châteauneuf la1 rencontra un jour toute rouge de colère.
« Qu’avez-vous donc, madame ? lui dit-il.
− J’ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait dans mon cabinet ; c’est, je crois, quelque
recueil de lettres ; j’y ai vu ces paroles : Femmes, soyez soumises à vos maris ; j’ai jeté le livre.
− Comment, madame ! savez-vous bien que ce sont les Épîtres de saint Paul2 ?
− Il ne m’importe de qui elles sont ; l’auteur est très impoli. Jamais monsieur le maréchal ne m’a écrit
dans ce style ; je suis persuadée que votre saint Paul était un homme très difficile à vivre. Était-il
marié ?
− Oui, madame.
− Il fallait que sa femme fut une bien bonne créature : si j’avais été la femme d’un pareil homme, je lui
aurais fait voir du pays. Soyez soumises à vos maris ! Encore s’il s’était contenté de dire : Soyez
douces, complaisantes, attentives, économes, je dirais : Voilà un homme qui sait vivre ; et pourquoi
soumises, s’il vous plaît ? Quand j’épousai M. de Grancey, nous nous promîmes d’être fidèles : je n’ai
pas trop gardé ma parole, ni lui la sienne ; mais ni lui ni moi ne promîmes d’obéir. Sommes-nous donc
des esclaves ? N’est-ce pas assez qu’un homme, après m’avoir épousée, ait le droit de me donner une
maladie de neuf mois, qui quelquefois est mortelle ? N’est-ce pas assez que je mette au jour avec de
très grandes douleurs un enfant qui pourra me plaider 3 quand il sera majeur ? Ne suffit-il pas que je
sois sujette tous les mois à des incommodités très désagréables pour une femme de qualité, et que,
pour comble, la suppression d’une de ces douze maladies par an soit capable de me donner la mort,
sans qu’on vienne me dire encore : Obéissez ?
Certainement la nature ne l’a pas dit ; elle nous a fait des organes différents de ceux des hommes ;
mais en nous rendant nécessaires les uns aux autres, elle n’a pas prétendu que l’union formât un
esclavage. Je me souviens bien que Molière a dit :
« Du côté de la barbe est la toute-puissance. » 4
Mais voilà une plaisante raison pour que j’aie un maître ! Quoi ! parce qu’un homme a le menton
couvert d’un vilain poil rude, qu’il est obligé de tondre de fort près, et que mon menton est né rasé, il
faudra que je lui obéisse très humblement ? Je sais bien qu’en général les hommes ont les muscles plus
forts que les nôtres, et qu’ils peuvent donner un coup de poing mieux appliqué : j’ai bien peur que ce
ne soit là l’origine de leur supériorité.
Voltaire, Mélanges, Pamphlets et Œuvres politiques (1768)
Texte 2
Les droits de la femme
Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne
lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire
d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ;
parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et
donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique.
Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un coup
d’œil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et rends-toi à l’évidence
quand je t’en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans
l’administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent
avec un ensemble harmonieux à ce chef-d’œuvre immortel.
L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé
de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans l’ignorance la
plus crasse, il veut commander en despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés
intellectuelles ; il prétend jouir de la Révolution, et réclamer ses droits à l’égalité, pour
ne rien dire de plus.
Olympe de Gouges, La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1792.
Texte 3
DECLARATION DES DROITS DE LA FEMME ET DE LA CITOYENNE
A décréter par l’Assemblée nationale dans ses dernières séances ou dans celles de la
prochaine législature.
PREAMBULE
Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la Nation, demandent d’être constituées
en Assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la
femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements,
ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés
de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps
social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des
femmes, et ceux du pouvoir des hommes, pouvant être à chaque instant comparés avec le but
de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des
Citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours
au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.
En conséquence, le sexe supérieur, en beauté comme en courage, dans les souffrances
maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Etre suprême, les
Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.
Article premier
La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne
peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
II
Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles
de la femme et de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et surtout la
résistance à l’oppression.
Texte 4
Postambule
Femme, réveille-toi ; Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes
droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de
superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise
et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux
tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô
femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous
avez recueillis dans la Révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les
siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est
détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation
de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ; qu’auriez-vous à redouter pour
une si belle entreprise ? Le bon mot du législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que
nos législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la
politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun
entre vous et nous ? » — « Tout », auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur
faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez
courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous
sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous
verrez bientôt ces orgueilleux, nos serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de
partager avec vous les trésors de l’Être suprême. Quelles que soient les barrières que l’on
vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791.
Texte 5
Vénus anadyomène
Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe...
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
‒ Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
Arthur Rimbaud, Cahiers de Douai, 1870.
Texte 6
Le Mal
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
‒ Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… –
Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Rimbaud, Cahiers de Douai (1870)
Texte 7
Roman
On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
‒ Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
‒ On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits - la ville n’est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...
II
‒ Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! ‒ On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...
III
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
‒ Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux col effrayant de son père...
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif...
‒ Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d'août.
Vous êtes amoureux. ‒ Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
‒ Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire !...
‒ Ce soir-là..., ‒ vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
‒ On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
29 septembre 1870.
Arthur RIMBAUD, Cahiers de Douai.
Texte 8
Guillaume Apollinaire, Calligrammes,1918.