Fractions
Fractions
13 avril 2022
Un mathématicien n'est pas quelqu'un qui passe son temps à faire des calculs,
mais qui trouve des techniques pour ne pas avoir à les faire.
Anonyme.
Les mathématiques sont un jeu qu'on exerce selon des règles simples en manipulant
des symboles et des concepts qui n'ont en soi, aucune importance particulière.
David Hilbert.
Ce chapître vient conclure, un peu tard certes, l'étude des ensembles algébriques classiques en-
trepris au premier semestre. Il aurait techniquement eu sa place dans le prolongement du chapître
consacré aux polynômes, puisqu'on retrouve un bon nombre de caractéristiques communes entre les
deux objets (la construction très théorique d'un ensemble correspondant à des fonctions assez
simples, les structures algébriques sous-jacentes, et même une bonne partie du vocabulaire commun
aux deux objets). Mais soyons honnêtes, le principal intérêt pour nous de cette étude sera en fait
purement pratique, puisqu'il s'agit avant tout de pouvoir énoncer correctement les principes de la dé-
composition en éléments simples que nous avons déjà eu l'occasion de pratiquer à quelque occasions,
et d'expliquer correctement comment gérer les cas problématiques de cette décomposition.
Objectifs du chapitre :
• savoir eectuer une décomposition en éléments simples ecacement, et maîtriser les applica-
tions classiques (calculs de primitives, résolution d'équations diérentielles).
• comprendre la construction théorique de l'ensemble des fractions rationnelles, et maîtriser le
vocabulaire correspondant.
1
Dénition 1. On dénit sur K[X]×(K[X]\{0}) une relation R par (P1 , Q1 )R(P2 , Q2 ) si et seulement
si P1 Q2 = P2 Q1 . Cette relation R est une relation d'équivalence, dont les classes d'équivalences sont
appelées fractions rationelles à coecients dans K. On note Q P
un élément appartenant à la
classe d'équivalence du couple (P, Q).
Remarque 1. Le fait que R soit une relation d'équivalence est assez simple : réexivité et symétrie
sont triviales, et la transitivité découle du fait que K[X] est intègre. En fait, il s'agit simplement de
considérer que deux fractions polynômiales qu'on peut simplier pour obtenir le même résultat sont
2−1
égales. Par exemple, X 2X− 3X +2
et X +1
X +2
sont deux écritures diérentes de la même fractions
rationnelle.
Dénition 2. L'ensemble des fractions rationnelles à coecients dans K est traditionnellement noté
K(X).
Dénition 3. On appelle représentant d'une fraction rationnelle tout couple (P, Q) appartenant
à la classe d'équivalence de Q P
. Un tel représentant est irréductible si P ∧ Q = 1 et Q est unitaire.
Démonstration. L'existence est assez triviale, on prend un représentant quelconque, puis on simplie
par P ∧ Q si le pgcd n'est pas déjà égal à 1, et enn on divise tout par le coecient dominant de
Q pour obtenir un dénominateur unitaire. Pour l'unicité, on suppose comme d'habitude que et
P1
Q 1
P2
Q2
sont deux représentants convenables d'une même fraction rationnelle. On a alors par dénition
P1 Q2 = P2 Q1 , donc Q1 divise Q2 (c'est une conséquence du théorème de Gauss sur les polynômes,
puisque par hypothèse Q1 ∧ P1 = 1), et de même Q2 divise Q1 . Les deux polynômes Q1 et Q2 sont
donc associés, mais comme ils sont de plus unitaires tous les deux, ils sont en fait nécessairement
égaux. On en déduit facilement que P1 = P2 , les deux représentants sont donc identiques.
1.2 Opérations sur les fractions rationnelles.
Dénition 4. On dénit sur l'ensemble K(X) les opérations d'addition, de multiplication et de
produit extérieure suivantes :
• ∀(P, Q, R, S) ∈ K[X]4 ,
P R P S + QR
+ =
Q S QS
• ∀(P, Q, R, S) ∈ K[X]4 ,
P R PR
× =
Q S QS
• ∀(P, Q) ∈ K[X]2 , ∀λ ∈ K, λ = .
P λP
Q Q
Remarque 2. Pour que ces dénitions soient correctes, il faudrait vérier qu'elles donnent les mêmes
résultats quels que soient 0les choix de représentants eectués pour chacune des fractions. Supposons
R0
par exemple que Q = Q0 et S = S 0 (égalités à prendre au sens des fractions rationnelles, donc
P P R
0 0 0 0
P Q0 = QP 0 et RS 0 = SR0 ), alors on doit vérier que P SQS
+ QR
=
P S +QR
Q0 S 0
, donc que Q0 S 0 (P S +
QR) = QS(P 0 S 0 + Q0 R0 ). En développant tout (désormais, ce sont des égalités entre polynômes), on
obtient la condition Q0 S 0 P S + Q0 S 0 QR = QSP 0 S 0 + QSQ0 R0 . En exploitant les hypothèses faites on
peut la réécrire sous la forme QP 0 SS 0 + SR0 QQ0 = QP 0 SS 0 + SR0 QQ0 , ce qui est vrai. Les autres
calculs sont aussi peu intéressants.
2
Théorème 1. L'ensemble (K(X), +, ×) est un corps commutatif.
L'ensemble K(X) est un espace vectoriel sur le corps K.
Démonstration. Il n'y a aucune vérication dicile, mais on est théoriquement obligés de vraiment
tout vérier puisque K(X) ne peut pas être vu comme un sous-ensemble de choses classiques. Notons
simplement que l'élément neutre pour la somme est la fraction nulle Q0 (quel que soit le choix de
−P
polynôme Q au dénominateur), l'opposé de la fraction P
Q
est tout simplement la fraction Q
, ou
P
−Q
, qu'on notera de toute façon − Q
P
. L'élément neutre pour le produit est la fraction PP (quel que
soit le choix de polynôme non nul P ), et toute fraction rationnelle non nulle P
Q
admet un inverse
pour le produit qui est simplement la fraction Q
P
. Toutes les propriétés d'associativité, commutativité,
distributivité, découlent facilement des règles de calcul usuelles sur les polynômes.
Remarque 3. L'ensemble K[X] peut naturellement être vu comme un sous-espace vectoriel et un
Démonstration. Pour le produit, il sut d'écrire et G = ,
donc d(F G) = QS =
P R PR
F =
Q S
d(P ) + d(R) − d(Q) − d(S) = d(F ) + d(G). De même pour la somme, d(F + G) = d(P S +
QR) − d(QS) 6 max(d(P S) − d(QS), d(QR) − d(QS)) = max(d(F ), d(G)).
0 0
Dénition 6. Soit F =
P
Q
∈ K(X), la fraction dérivée de F est la fraction F 0 = P QQ−2P Q .
On dénit ensuite par récurrence les dérivées n-èmes de la fraction F pour tout entier naturel n :
F (0) = F et ∀n ∈ N, F (n+1) = (F (n) )0 .
F . On remarquera que la dérivation sur les fractions rationnelles n'a pas toujours pour eet de
3
diminuer le degré de la fraction d'une unité. Par exemple F = XX+ 1 a pour degré 0 mais sa dérivée
F0 =
1
(X + 1)2
est de degré −2.
Proposition 3. Les règles de calcul de dérivation usuelles (dérivée d'une somme, d'un
produit, d'un inverse, formule de Leibniz) restent valables pour les fractions rationnelles.
Démonstration. Calculs sans intérêt dont nous nous dispenserons. Les formules sont de toute façon
n
Proposition 4. Si Fi , alors on a la relation suivante sur les dérivées logarith-
Y
F =
i=1
n
F 0 X Fi0
miques : F
=
Fi
.
i=1
Dénition 11. La partie polaire associée au pôle ai d'une fraction rationnelle F est la parte de
sa décomposition en éléments simples faitsant apparaitres
p
les puissances de X − ai au dénominateur,
i
j=1 i
Remarque 9. Si on décompose F ∈ R(X) comme une fraction rationnelle à coecients complexes (ce
qui est toujours possible, tout comme il est possible de factoriser dans C[X] certains polynômes à
coecients réels), alors les parties polaires associées à des pôles conjugués seront toujours conjuguées
(y compris les coecients du numérateur).
5
2X 2 − X + 1
Exemple : On souhaite décomposer la fraction F =dans C(X). On commence par
X3 + X
factoriser son dénominateur sous la forme X(X 2 +1) = X(X −i)(X +i) pour faire apparaitre les trois
pôles de la fraction (aucun n'étant racine du numérateur, ce sont bien des pôles). Le théorème de
décomposition en éléments simples et la remarque faite ci-dessus nous assurent alors de l'existence
de deux constantes a ∈ R et b ∈ C telles que F = Xa + X b+ i + X b− i . On peut utiliser les
astuces classiques pour calculer les valeurs de a et de b : on obtient a en multipliant l'égalité par
X puis en évaluant pour X = 0 : a = = 1, et on calcule par exemple b en multipliant par
1
1
i−12 1−i
X +i puis en évaluant en X = −i : b = 2(−i) +i+1
−i(−i − i)
=
−2
=
2
. On peut enn conclure :
1−i
F =
1
X
+ +
1+i
2(X + i) 2(X − i)
. Bien sûr, on peut regrouper les deux derniers termes si on préfère
avoir une décomposition dans R(X).
Démonstration. Puisque a est un pôle simple de F , on peut écrire Q = (X − a)Q1 , avec Q1 (a) 6= 0.
Le théorème de décomposition en éléments simples nous assure par ailleurs qu'on peut écrire F =
E+
α
+
X −a V
U
avec V (a) 6= 0 (il sut de regrouper les parties polaires correspondant aux autres
U (X − a)
pôles). En multipliant cette égalité par X − a, on a donc P
Q1
= E(X − a) + α +
V
, soit
6
en évaluant pour X = a, α =
P (a)
Q1 (a)
. Il sut alors de constater que Q = (Q − a)Q1 implique
Q0 = (Q − a)Q01 + Q1 , donc Q1 (a) = Q0 (a), ce qui conclut la démonstration.
X5
Exemple : On souhaite décomposer dans R(X) la fraction F = . On commence par calculer
X4 − 1
la partie entière en eectuant la division euclidienne de X 5 par X 4 − 1. Pas besoin ici d'écrire une
divion complète : X 5 = X 5 − X + X = X(X 4 − 1) + X , donc E = X . Ensuite, on peut utiliser
le principe précédent pour calculer les parties polaires de chacun des quatre pôles : 1, −1, i et
−i. Pour ces deux derniers, on peut également n'en calculer qu'un seul et exploiter la conjugaison.
5 X5 X2
Ainsi, avec des notations légèrement abusives on calcule (X 4X− 1)0 (1) = 4X 3
(1) =
4
(1) = .
1
4
X2
De même, le numérateur de la partie polaire associée à −1 sera égal à 4 (−1) = 4 , et celui de la
1
partie polaire associée à i sera égal à − 14 (de même pour celui de −i par conjugaison). Conclusion :
F =X+
1 1
+
1
4 X −1 X +1 X −i X +i
−
1
−
1
. Or, on nous demandait une décomposition dans
C(X), il reste donc à regrouper les deux pôles complexes : F = X + .
1 1 1 2X
+ − 2
4 X −1 X −1 X +1
Remarque 10. On peut en fait généraliser le principe pour obtenir des formules pour les pôles mul-
tiples, qui posent en général plus de problèmes de calcul. Ainsi, pour un pôle double, la partie polaire
α
+
X − a (X − a)2
β
peut être obtenue en calculant α = G0 (a) et β = G(a), en posant G = (X − a)2 F .
X6
Exemple : On souhaite décomposer la fraction F = . On peut commencer par
(X − 1)2 (X 3 + 1)
développer bourrinement le dénominateur : (X 2 − 2X + 1)(X 3 + 1) = X 5 − 2X 4 + X 3 + X 2 − 2X + 1.
On calcule ensuite successivement :
• la partie entière E en eectuant la division euclidienne du numérateur par le dénominateur :
X 6 = X(X 5 − 2X 4 + X 3 + X 2 − 2X + 1) + 2X 5 − X 4 − X 3 + 2X 2 − X = (X + 2)Q + R, avec
Q le dénominateur de F et R un polynôme de degré 4 sans intérêt. Tout ce qu'on voulait,
c'était obtenir E = X + 2.
X6
• 1 est un pôle double, on pose donc G = (X − 1)2 F = 3 , et on calcule G(1) = , puis
1
X +1 2
6X 5 (X 3 + 1) − 3X 8 12 − 3
G0 = 3
(X + 1) 2
, donc G0 (1) =
4
= .
9
4
On en déduit que la partie polaire
associée à 1 est 4(X − 1) + 2(X − 1)2 .
9 1
X6
• −1 est un pôle simple, méthode classique : 4 3 2
5X − 8X + 3X + 2X − 2
(−1) =
1
12
, donc la
partie polaire associée est 12(X1 + 1) .
X6
• −j est un pôle simple, méthode classique :
1
4 3 2
(−j) = =
5X − 8X + 3X + 2X − 2 6 + 3j 2 + 3j
1
3
(on rappelle que j 3 = 1 et 1 + j + j 2 = 0), donc la partie polaire associée est
1
3(X + j)
.
• par conjugaison, la partie polaire associée à −j 2 est égale à .
1
3(X + j 2 )
7
2X + j + j 2 2X − 1
2 2
X + (j + j )X + j 3
= 2
X −X +1
, donc F = X+2+
9
4(X − 1)
+
1
2(X − 1)2
+
1
12(X + 1)
+
2X − 1
3(X 2 − X + 1)
.
Proposition 6. Si F est une fraction rationnelle paire ou impaire, les parties polaires
associées à des pôles opposés peuvent être déduites l'une de l'autre.
en écrivant F (−X) = ±F (X). Il n'existe par contre pas de formule simple générale, les coecients
sont égaux ou opposés selon la parité de F et de la puissance au dénominateur.
Remarque 11. Dernière astuce de calcul classique déjà vue plus tôt dans l'année : calculer une limite
quand x tend vers +∞ (la plupart du temps après avoir multiplité au préalable par X ) pour obtenir
un coecient dicile à calculer (par exemple en cas de pôle double ou de pôle de degré 2 pour une
décomposition dans R(X).
X4 + 1
Exemple : Calcul de la décomposition de F = .
Puisque le dégré du numérateur est
X(X 2 − 1)2
strictement inférieur à celui du dénominateur, la partie entière de F est nulle. Ensuite, on peut écrire
F =
a
+
b
+
X X + 1 (X + 1)
c
2
+
d
+
e
X − 1 (X − 1)2
, mais l'exploitation de la parité (la fraction F est
impaire) impose que F (−X) = − Xa − X b− 1 + (X −c 1)2 − X d+ 1 + (X +e 1)2 = −F (X), dont on
déduit que −a = −a (pas très utile) mais surtout d = b et e = −c, ce qui nous fait deux coecients
de moins à calculer. Il reste à eectuer les calculs de a, b et c :
• la partie polaire associée à 0 se calcule classiquement en multipliant par X avant d'évaluer
4
(plus rapide ici que de dériver le dénominateur qui est un peu pénible) : a = (002 −+1)1 2 = 1.
• on peut calculer c classiquement également, en multipliant par (X + 1)2 avant de poser
(−1)4 + 1
X = −1, ce qui donne c = =− .
1
(−1) × (−1 − 1)2 2
• enn, on peut obtenir b en multipliant la fraction par X avant de faire tendre x vers +∞ :
1 = a + b + d, donc b = d = 0.
8
X7 X2 + X + 1
− (X 7 + X 6 + X 5 ) X5 − X4 + X2 − X
− X6 − X5
+ (X 6 + X 5 + X 4 )
X4
− (X 4 + X 3 + X 2 )
− X3 − X2
+ (X 3 + X 2 + X)
X
X5 − X4 + X2 − X X2 + X + 1
− (X 5 + X 4 + X 3 ) X 3 − 2X 2 + X + 2
− 2X 4 − X 3 + X2 − X
+ (2X 4 + 2X 3 + 2X 2 )
X3 + 3X 2 − X
− (X 3 + X2 + X)
2X 2 − 2X
− (2X 2 + 2X + 2)
− 4X − 2
X 3 − 2X 2 + X + 2 X2 + X + 1
− (X 3 + X 2 + X) X −3
− 3X 2 + 2
+ (3X 2 + 3X + 3)
3X + 5
On a donc X 3 − 2X 2 + X + 2 = (X − 3)(X 2 + X + 1) + 3X + 5.
Il est temps de conclure : X 7 = (X−3)(X 2 +X+1)3 +(3X+5)(X 2 +X+1)2 −(4X+2)(X 2 +X+1)+X ,
donc F = X − 3 + X 23X +5
− 2
4X + 2
+ X + 1 (X + X + 1) 2
+
X
(X + X + 1)3
2
.