Algebre Cours
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11 septembre 2014
ALGÈBRE 1
TABLE DES MATIÈRES
I. Groupes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
1. Généralités sur les groupes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
2. Groupes opérant sur un ensemble . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14
3. Groupes abéliens de type fini . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 22
4. Le groupe GL(n, Z) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28
5. Groupes simples et suites de composition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
2. Caractères . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .113
3. Propriétés d’intégralité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .126
CHAPITRE I
GROUPES
On dit que le groupe G est fini si c’est un ensemble fini. On appelle alors son cardinal
son ordre, noté |G|.
Si G et G0 sont des groupes, on peut former un groupe G × G0 appelé produit direct en
munissant l’ensemble produit de la loi de composition (g 1 , g 10 )(g 2 , g 20 ) = (g 1 g 2 , g 10 g 20 ).
Exercice 1.2. — Soit G un groupe tel que g 2 = e pour tout g ∈ G. Montrer que G est abélien.
Exercice 1.3. — Montrer que GL(n, Q) est dense dans GL(n, R).
1.2. Sous-groupes, générateurs. — Une partie H d’un groupe G est appelée un sous-
groupe (on note H ≤ G, et H < G si de plus H 6= G) si la loi de composition de G se restreint
à H et en fait un groupe, ce qui est équivalent aux propriétés suivantes :
1° e ∈ H ;
2° pour tous h 1 , h 2 ∈ H, on a h 1 h 2 ∈ H ;
3° pour tout h ∈ H, on a h −1 ∈ H.
1. Dans ces notes, un corps est toujours commutatif, sauf mention expresse du contraire.
1. GÉNÉRALITÉS SUR LES GROUPES 9
2π
de O(2, R) : si r est la rotation d’angle n et s la symétrie par rapport à une droite passant
par l’un des sommets, on a
5° Le centre
Z(G) = {h ∈ G | ∀g ∈ G g h = hg }
Proposition 1.7. — Soit A une partie d’un groupe G. Il existe un plus petit sous-groupe de
G contenant A. On l’appelle sous-groupe engendré par A et on le note 〈A〉.
Exemples 1.8. — 1° Soit n ∈ N∗ . Le groupe Z/nZ est engendré par la classe de tout entier
premier à n.
2° Voici trois ensembles de générateurs pour le groupe symétrique Sn :
– toutes les transpositions ;
– les transpositions (12), (23), . . . , ((n − 1) n) ;
– la transposition (12) et le cycle (12 · · · n).
3° Avec les notations précédentes, le groupe diédral Dn est engendré par la rotation r et
la symétrie s.
Exercice 1.10. — Montrer que le groupe (Q, +) n’est pas de type fini.
10 CHAPITRE I. GROUPES
1.3. Morphismes (de groupes). — Un morphisme de groupes est la donnée d’une appli-
cation f : G → G0 entre groupes, satisfaisant
∀g 1 , g 2 ∈ G f (g 1 g 2 ) = f (g 1 ) f (g 2 ).
Si f est bijective, son inverse f −1 est aussi un morphisme (de groupes) et on dit que f est
un isomorphisme. Si en outre G = G0 , on dit que f est un automorphisme de G.
Si f : G → G0 est un morphisme de groupes, le noyau et l’image de f ,
ker( f ) = {g ∈ G | f (g ) = e} , im( f ) = { f (g ) | g ∈ G}
sont des sous-groupes de G et G0 respectivement. Le morphisme f est injectif si et seule-
ment si ker( f ) = {e} ; il est surjectif si et seulement si im( f ) = G0 .
Si g ∈ G, l’application
ιg : G −→ G
x 7−→ g xg −1
est un automorphisme de G. Un tel automorphisme de G est appelé automorphisme inté-
rieur de G et
ι : G −→ Aut(G)
est un morphisme de groupes dont le noyau est le centre Z(G).
1.4. Classes à gauche. — Soit H un sous-groupe d’un groupe G. On définit sur G une
relation d’équivalence R par
x R y ⇐⇒ ∃h ∈ H y = xh.
Les trois propriétés caractéristiques des relations d’équivalence (réflexivité, symétrie,
transitivité) se vérifient facilement. La classe d’équivalence d’un élément x ∈ G est
xH = {xh | h ∈ H}. Les xH pour x ∈ G sont appelées classes à gauche de G, et l’ensemble
1. GÉNÉRALITÉS SUR LES GROUPES 11
quotient de G par R , c’est-à-dire l’ensemble des classes à gauche, est noté G/H. Si cet
ensemble est fini, son cardinal, noté [G : H], est appelé l’indice de H dans G.
On peut définir aussi les classes à droite comme les ensembles Hx = {hx | h ∈ H}, et
l’ensemble des classes à droite est noté H\G. Heureusement, il est à peu près indifférent
d’utiliser des classes à droite ou à gauche, car l’application inverse φ : G → G, x 7→ x −1 ,
envoie xH sur Hx −1 , donc envoie classes à gauche sur classes à droite, induisant ainsi une
bijection
G/H −→ H\G.
Soit x ∈ G. L’application H → G, h 7→ xh, induit une bijection
H −→ xH.
En particulier, si H est fini, le cardinal d’une classe à gauche xH est égal à l’ordre de H. Les
classes à gauche forment donc une partition de G par des classes de même cardinal. On
en déduit le résultat suivant.
1.5. Sous-groupes distingués. — On dit qu’un sous-groupe H d’un groupe G est un sous-
groupe distingué, ou sous-groupe normal, et on note H E G (et H C G si de plus H 6= G), s’il
est stable par tout automorphisme intérieur, c’est-à-dire si
∀g ∈ G ∀h ∈ H g hg −1 ∈ H.
Si f : G → G0 est un morphisme de groupes, ker( f ) E G (attention, il est faux en général
que l’image soit un sous-groupe distingué) ; plus généralement, si H0 EG0 , on a f −1 (H0 )EG.
Exemples 1.14. — 1° Pour tout groupe G, les sous-groupes {e} et G de G sont distingués.
Le groupe G est dit simple si G 6= {e} et s’il n’a pas d’autres sous-groupes distingués.
2° Dans un groupe abélien, tous les sous-groupes sont distingués.
3° Le groupe alterné An est distingué dans le groupe symétrique Sn , car c’est le noyau
du morphisme signature. Si n Ê 2, ce dernier n’est donc pas simple.
4° Si K est un corps, le sous-groupe SL(n, K) de GL(n, K) est distingué, car c’est le noyau
du morphisme déterminant.
Exercice 1.15. — Soit G un groupe et soit H un sous-groupe de G d’indice 2. Montrer que H
est distingué dans G.
1.6. Quotients. — Soit H un sous-groupe d’un groupe G. On souhaite munir G/H d’une
structure de groupe telle que la projection
p :G −→ G/H
x 7−→ xH
d’un élément sur sa classe à gauche soit un morphisme de groupes. L’élément neutre de
G/H doit nécessairement être eH, donc le noyau de p doit être la classe de e, c’est-à-dire
H. Il faut donc que H soit distingué dans G. Montrons que cette condition est suffisante.
12 CHAPITRE I. GROUPES
Théorème 1.16. — Si H est un sous-groupe distingué de G, il existe sur G/H une unique
structure de groupe, telle que la projection p : G → G/H soit un morphisme de groupes.
Il est important de noter que si H est distingué, les classes à droite sont égales aux
classes à gauche : xH = Hx pour tout x ∈ G, puisque xHx −1 = H. Ainsi G/H = H\G et on
obtient le même groupe quotient en considérant les classes à droite ou à gauche.
Démonstration. — Pour que p soit un morphisme de groupes, il faut que la loi de com-
position sur G/H vérifie
(xH)(yH) = x yH. (1)
La première chose à faire est de vérifier que cette formule ne dépend pas des choix de x et
y dans leurs classes : si x = x 0 h et y = y 0 h 0 , on a
x y = x 0 h y 0 h 0 = x 0 y 0 (y 0−1 h y 0 )h 0 .
Puisque H est distingué, y 0−1 h y 0 ∈ H donc x yH = x 0 y 0 H. La formule (1) définit donc bien
une loi de composition sur G/H. On vérifie qu’il s’agit d’une loi de groupe.
sont des bijections inverses l’une de l’autre. De plus, K 0 est distingué dans G/H si et seule-
ment si p −1 (K 0 ) est distingué dans G.
G/H.
Démonstration. — On veut poser fˆ(xH) = f (x). Cela a un sens à condition que f (xh) =
f (x) pour tout h ∈ H, c’est-à-dire f (h) = e, ce qui est précisément le cas puisque ker( f ) ⊇
H. L’application fˆ : G/H → G0 ainsi définie est manifestement unique. On vérifie que c’est
un morphisme, avec le noyau et l’image indiqués.
Corollaire 1.19. — Le sous-groupe 〈g 〉 engendré par un élément g d’un groupe G est iso-
morphe à Z s’il est infini, à Z/nZ s’il est fini, avec n ∈ N∗ . On appelle alors n l’ordre de g .
En particulier, par le théorème de Lagrange, l’ordre d’un élément d’un groupe fini G
divise l’ordre de G, et un groupe d’ordre un nombre premier p est nécessairement iso-
morphe au groupe cyclique Z/pZ.
Démonstration. — Le morphisme
φg : Z −→ G
n 7−→ gn
∼
a pour image 〈g 〉. Soit φg est injectif, auquel cas il induit un isomorphisme Z −→〈g 〉, soit
son noyau est un sous-groupe nZ de Z, avec n ∈ N∗ , auquel cas φg induit, par le corollaire
∼
précédent, un isomorphisme φ̂g : Z/nZ −→〈g 〉.
Exemples 1.20. — 1° Le groupe Z/nZ est le groupe quotient de Z par nZ. On peut en dé-
duire les sous-groupes de Z/nZ : leur image réciproque par la projection p : Z → Z/nZ est
un sous-groupe de Z contenant nZ, donc de la forme d Z pour d |n, donc les sous-groupes
de Z/nZ sont exactement les sous-groupes cycliques engendrés par les entiers d tels que
d |n.
En particulier, le groupe Z/nZ est simple si et seulement si n est un nombre premier.
2° On a un isomorphisme Sn /An ' Z/2Z provenant du morphisme signature (on peut
aussi dire que ce groupe quotient a deux éléments, donc il est nécessairement isomorphe
à Z/2Z).
3° La restriction du déterminant au groupe diédral Dn < O(2, R) induit une surjection
Dn → {±1}. Son noyau est le sous-groupe de Dn engendré par la rotation r . Il est d’indice 2
et est isomorphe à Z/nZ.
4° Le morphisme ι : G → Aut(G), défini par ι(g )(x) = g xg −1 , a pour noyau le centre Z(G)
et image le sous-groupe Int(G) des automorphismes intérieurs de G, donc Int(G) ' G/Z(G).
5° Le groupe Int(G) des automorphismes intérieurs de G est distingué dans Aut(G). On
appelle le quotient Out(G) := G/ Int(G) le groupe des automorphismes extérieurs de G.
Exercice 1.21. — Soient K et H des sous-groupes distingués d’un groupe G avec K ≤ H. Mon-
trer que le sous-groupe H/K de G/K est distingué et que (G/K)/(H/K) ' G/H.
Exercice 1.22. — Soient H et K des sous-groupes d’un groupe G, avec H E G. Montrer que
HK := {hk | h ∈ H, k ∈ K} est un sous-groupe de G, que HK = KH = HKH, que H∩K est distingué
dans K et que les groupes HK/H et K/(H ∩ K) sont isomorphes.
Exercice 1.23. — Soit K un corps et soit E un K-espace vectoriel. Montrer que le groupe des
translations de E est un sous-groupe distingué du groupe affine GA(E) (cf. ex. 1.1.5°) iso-
morphe au groupe additif (abélien) (E, +) et que le groupe quotient est isomorphe à GL(E).
14 CHAPITRE I. GROUPES
Exercice 1.24. — Le but de cet exercice est de montrer que tout sous-groupe fini G du groupe
multiplicatif d’un corps K est cyclique. En particulier, le groupe multiplicatif d’un corps fini
est cyclique.
La seule propriété qu’on utilisera est que l’équation x n = 1K a au plus n solutions dans K.
Soit g un élément de G d’ordre maximal d et soit h un autre élément de G, d’ordre e.
a) Supposons que e ne divise pas d . Il existe alors q, puissance de nombre premier, qui
divise e mais pas d . Soit r l’ordre de g h e/q . Montrer que q divise ppcm(d , r ), puis que r
est divisible par ppcm(d , q), et aboutir à une contradiction (Indication : on pourra calculer
(h er /q )d / pgcd(d ,r ) ).
b) On a donc e | d . En déduire que g engendre G.
Exercice 1.25. — Soit Fq un corps fini à q éléments. Le but de cet exercice est de montrer que
l’ordre maximal d’un élément de GL(n, Fq ) est exactement q n − 1 .
a) Soit M ∈ GL(n, Fq ). Montrer que l’ensemble {P(M) | P ∈ Fq [X]} contient au plus q n éléments
(Indication : on pourra utiliser le théorème de Cayley-Hamilton). En déduire que l’ordre de
M dans le groupe que GL(n, Fq ) est au plus q n − 1. Montrer par un exemple que cet ordre ne
divise pas nécessairement q n − 1.
b) Inversement, montrer qu’il existe un élément de GL(n, Fq ) d’ordre q n − 1 (Indication : on
admettra qu’il existe un corps Fq n de cardinal q n contenant Fq comme sous-corps (cf. § [Link]) ;
si x engendre le groupe multiplicatif (Fq n , ×) (exerc. 1.24), on considérera une matrice de po-
lynôme caractéristique le polynôme minimal de x sur Fq ).
p : V −→ V/W
est alors aussi une application linéaire de noyau W et la propriété de factorisation (théo-
rème 1.17) reste valable en remplaçant les morphismes de groupes par des applications
linéaires : si φ : V → V 0 est une application linéaire telle que ker φ ⊇ W, elle se factorise, de
manière unique, par une application linéaire φ̂ : V/W → V 0 telle que φ = φ̂ ◦ p. À nouveau,
cette propriété caractérise le quotient.
Si on choisit dans V un supplémentaire W 0 de W, de sorte que V = W ⊕W 0 , la projection
restreinte p|W 0 : W 0 → V/W est un isomorphisme linéaire. Via cet isomorphisme, l’applica-
tion linéaire induite au quotient, φ̂, peut s’identifier à la restriction φ|W 0 , mais ce n’est pas
intrinsèque, car le supplémentaire W 0 n’est pas unique.
Attention, cette propriété est particulière aux espaces vectoriels : dans le cas des
groupes, si H E G, en général G n’est pas isomorphe au produit H × G/H (cf. ex. 1.20.3°).
2.1. Actions de groupe. — Une action (à gauche (2) ) d’un groupe G sur un ensemble X est
la donnée d’une application
Φ : G×X −→ X
(g , x) 7−→ g ·x
telle que
1° pour tout x ∈ X, on a e · x = x ;
2° pour tout x ∈ X et tous g , g 0 ∈ G, on a g · (g 0 · x) = (g g 0 ) · x.
Il résulte de cette définition que, si on pose Φg (x) = g · x, on a
Φe = IdX , Φ g ◦ Φh = Φ g h .
Une action du groupe G sur l’ensemble X est donc la même chose qu’un morphisme de
groupes
G −→ Bij(X)
g 7−→ Φg ,
où Bij(X) est le groupe des bijections de X.
Exemples 2.1. — 1° Le groupe symétrique Sn agit sur l’ensemble {1, . . . , n}.
2° Soit K un corps. Le groupe GL(n, K) opère sur Kn .
3 ° Le groupe SL(2, R) opère sur le demi-plan de Poincaré H = {z ∈ C | Im(z) > 0} par
az + b
µ ¶
a b
·z = .
c d cz + d
4° Si H ≤ G, alors G opère sur l’ensemble G/H des classes à gauche par g · (xH) = (g x)H.
L’ensemble des orbites de X sous G est le quotient de X par G, noté G\X (3) .
L’action de G est transitive si G n’a qu’une seule orbite dans X. Dans ce cas, par (2),
l’action de G induit une bijection de G/Gx avec X, pour tout x ∈ X. En particulier, si G est
fini, X l’est aussi et son cardinal divise |G|.
L’action de G est fidèle si Φ est injective. Dans le cas général, l’action Φ se factorise en
Φ
G Bij(X)
Φ̂
G/ ker Φ.
On obtient donc une action fidèle du quotient G/ ker Φ sur X : toute action se factorise
ainsi en une action fidèle.
Exemples 2.2. — 1° Soit K un corps. L’action de GL(n, K) sur Kn est fidèle et les orbites
sont Kn {0} et {0}. L’action du groupe affine GA(Kn ) (cf. ex. 1.1.5°) sur Kn est fidèle et tran-
sitive.
2° Pour l’action (fidèle) du groupe orthogonal O(n) sur Rn (cf. ex. II.4.3.2°), les orbites
sont les sphères de rayon > 0, ainsi que {0}. Le stabilisateur d’un point non nul est (iso-
morphe à) O(n − 1), donc, par (2), on a une bijection O(n − 1)\O(n) ' Sn−1 .
3° L’action décrite plus haut du groupe SL(2, R) sur le demi-plan de Poincaré est transi-
tive. Elle n’est pas fidèle (le noyau de l’action est {±I2 }).
4° Soit K un corps. Le groupe K× agit sur Kn {0} et le quotient est
K× \(Kn − {0}) = {droites vectorielles de Kn },
appelé l’espace projectif (sur K) et noté Pn−1 (K).
5° Si σ ∈ Sn , on considère l’action du groupe 〈σ〉 sur {1, . . . , n}. Alors {1, . . . , n} est la
réunion disjointe des orbites :
r
G
{1, . . . , n} = Oi .
1
On peut poser
(
σ(x) si x ∈ Oi ,
σi (x) =
x si x ∉ Oi .
Alors σi est un cycle de support Oi , on a σi σ j = σ j σi et
σ = σ1 · · · σ r .
On démontre ainsi que toute permutation se décompose (de manière unique) comme
produit de cycles à supports disjoints (qui commutent donc deux à deux).
3. Dans cette notation, le groupe est placé à gauche pour une action à gauche. Pour une action à droite, l’or-
bite de x est en bijection avec Gx \G et le quotient est noté X/G.
2. GROUPES OPÉRANT SUR UN ENSEMBLE 17
2.3. Conjugaison. — Il y a une autre action de G sur lui-même, donnée par le morphisme
G → Aut(G) défini par g · x = g xg −1 (action par conjugaison). Dans ce cas, le stabilisateur
d’un élément x ∈ G est appelé le centralisateur de x, noté C(x). Les orbites sont appelées
classes de conjugaison de G.
Explicitons cette action dans le cas du groupe symétrique.
n = k1 + · · · + kr , r ∈ N, 1 É k 1 É · · · É k r .
Démonstration. — Si x ∉ {τ(a 1 ), . . . , τ(a k )}, alors τ−1 (x) ∉ {a 1 , . . . , a k } donc τστ−1 (x) = x. Si
en revanche x = τ(a i ), alors τστ−1 (x) = τσ(a i ) = τ(a i +1 ). Cela prouve la première partie
de la proposition.
Pour la seconde, écrivons σ = σ1 · · · σr comme produit de cycles à supports disjoints de
longueurs k 1 , . . . , k r , qu’on peut ordonner de sorte que 1 É k 1 É · · · É k r . Alors
2.4. Formule des classes et p-groupes. — La formule des classes n’est que la reformula-
tion du fait qu’un ensemble sur lequel un groupe G agit est réunion disjointe des orbites.
Son intérêt provient du fait que lorsque G est fini, le cardinal de chaque orbite divise |G|.
Proposition 2.9 (Formule des classes). — Soit G un groupe fini agissant sur un ensemble
fini X. On a
X
card(X) = [G : Gx ],
x∈R
où R ⊆ X est un ensemble contenant exactement un point de chaque orbite.
Exemple 2.10. — Soit K un corps. Le groupe K× agit sur Kn par multiplication. L’origine
0 est le seul point fixe ; les autres points ont un stabilisateur trivial. Si K est un corps fini
Fq avec q éléments, le cardinal de Kn est q n et la formule des classes s’écrit donc (cf. ex.
2.2.4°)
q n = 1 + (q − 1) card(Pn−1 (Fq )).
Si x n’est pas un point fixe, Gx < G, donc [G : Gx ] > 1 et divise |G| qui est une puissance de
p, donc p|[G : Gx ]. La première partie de la proposition en résulte.
La seconde partie s’obtient en appliquant le résultat à l’action de G sur lui-même par
conjugaison : dans ce cas GG = Z(G) donc |Z(G)| ≡ |G| (mod p), ce qui impose |Z(G)| >
1.
2. GROUPES OPÉRANT SUR UN ENSEMBLE 19
Exercice 2.12 (Lemme de Cauchy). — Soit G un groupe fini et soit p un nombre premier di-
visant |G|. En utilisant une action convenable de Z/pZ sur l’ensemble
X = {(g 1 , . . . , g p ) ∈ Gp | g 1 · · · g p = e},
prouver que G admet un élément d’ordre p (cf. cor. 2.21 pour une généralisation).
Exercice 2.14. — Soit p un nombre premier. Montrer qu’il existe un groupe non abélien de
cardinal p 3 (Indication : utiliser l’ex. 2.17).
Exercice 2.15 (Lemme d’Ore). — Soit G un groupe fini, soit p le plus petit facteur premier de
|G| et soit H un sous-groupe de G d’indice p. Montrer que H est distingué dans G (Indication :
on pourra s’intéresser au noyau de l’action de l’ex. 2.1.4°).
Exercice 2.16 (Formule de Burnside). — Soit G un groupe fini opérant sur un ensemble fini
X. Le fixateur d’un élément g ∈ G est par définition l’ensemble Fix(g ) := {x ∈ X | g · x = x}.
Montrer que le nombre d’orbites pour l’action de G sur X est donné par la formule
1 X
|Fix(g )|
|G| g ∈G
2.5. Théorèmes de Sylow. — Soit G un groupe fini et soit p un facteur premier de |G|.
Écrivons |G| = p α m, avec p - m. Un p-sous-groupe de Sylow de G (ou, plus brièvement, un
p-Sylow) est un sous-groupe d’ordre p α de G.
n(n−1)
Alors H est un p-Sylow de G. En effet, |H| = p 2 , alors que d’après l’exerc. 1.12, on a
α = n(n−1)
2 .
Pour montrer l’existence d’un p-Sylow dans tout groupe fini, nous avons besoin
d’abord de passer d’un groupe à ses sous-groupes.
Démonstration. — Le groupe H agit à gauche sur l’ensemble G/S des classes à gauche par
h·(g S) = (hg )S. Le stabilisateur d’une classe g S est Hg S = g Sg −1 ∩H. Puisque p - m = |G/S|,
la formule des classes (prop. 2.9) assure qu’il existe au moins une classe g S telle que
p - [H : Hg S ].
Mais puisque Hg S est contenu dans g Sg −1 , qui est un p-groupe, Hg S est lui-même un
p-groupe, et donc un p-Sylow de H.
Théorème de Sylow 2.19. — Soit G un groupe fini et soit p un facteur premier de |G|. Écri-
vons |G| = p α m, avec p - m. Alors :
1° G contient un p-Sylow ;
2° tout p-sous-groupe de G est contenu dans un p-Sylow ;
3° tous les p-Sylow sont conjugués dans G ;
4° le nombre de p-Sylow divise m et est congru à 1 modulo p.
Corollaire 2.20. — Sous les mêmes hypothèses, un p-Sylow de G est distingué dans G si et
seulement si c’est l’unique p-Sylow de G.
Exercice 2.23. — Soit q un nombre premier et soit Fq un corps de cardinal une puissance q
de p.
a) Décrire un p-Sylow S du groupe G := GL(n, Fq ) ainsi que son normalisateur NG (S).
b) En déduire le nombre de p-Sylows de G.
Exercice 2.24. — Soient p et q des nombres premiers et soit G un groupe d’ordre pq.
a) Montrer que G n’est pas simple (Indication : on pourra compter les p- ou q-Sylow de G).
b) Si p < q et que p ne divise pas q − 1, montrer que G est cyclique (Indication : on pourra
montrer que G contient un unique p-Sylow et un unique q-Sylow).
c) Généraliser au cas d’un groupe d’ordre p 1 · · · p r , où les p i sont des nombres premiers dis-
Q
tincts ne divisant pas j (p j − 1).
Exercice 2.25. — Soient p et q des nombres premiers et soit G un groupe d’ordre p 2 q. Le but
de cet exercice est de montrer que G contient un sous-groupe distingué qui est un p-Sylow ou
un q-Sylow (G n’est en particulier pas simple).
a) Montrer la conclusion si p = q ou si le nombre de q-Sylow de G n’est pas p 2 .
b) Supposons que le nombre de q-Sylow de G est p 2 , et p 6= q. Montrer que G contient au
moins p 2 (q −1) éléments d’ordre q. En déduire que G contient un unique p-Sylow et conclure.
Exercice 2.26. — Soient p et q des nombres premiers et soit G un groupe d’ordre p 3 q autre
que 24. Montrer que G contient un sous-groupe distingué qui est un p-Sylow ou un q-Sylow
(Indication : suivre le même plan de preuve que dans l’exercice précédent).
22 CHAPITRE I. GROUPES
Exercice 2.28. — Montrer qu’un groupe fini simple non abélien d’ordre < 168 est d’ordre 60
(Indication : on pourra utiliser les résultats des exercices précédents).
Exercice 2.29. — Le but de cet exercice est de montrer que tout groupe simple G d’ordre 60
est isomorphe à A5 .
a) Montrer que le nombre de 2-Sylow de G est soit 5, soit 15. Conclure dans le premier cas. On
suppose donc dans la suite que G a 15 2-Sylow.
b) Montrer qu’il existe deux 2-Sylow S 1 et S 2 de G dont l’intersection a 2 éléments.
c) Montrer que le normalisateur N := NG (S 1 ∩ S 2 ) est d’ordre 12.
d) Montrer que l’action de G par translation sur G/H fournit un morphisme injectif G → S5 .
e) Conclure.
Exercice 2.30. — Soit p un nombre premier. Montrer que tout groupe d’ordre 2p est soit cy-
clique, soit isomorphe au groupe diédral Dp .
3.1. Structure des groupes cycliques. — On rappelle que les groupes cycliques sont les
Z/nZ, pour n ∈ N∗ .
Notre démonstration montre en fait que c’est un isomorphisme d’anneaux. C’est im-
portant, car cela entraîne un isomorphisme
α
(Z/nZ)× ' (Z/p i i Z)× .
Y
3.2. Engendrement fini. — Rappelons qu’un groupe est de type fini s’il possède une par-
tie génératrice finie. Si G est abélien, cela signifie qu’il existe des éléments x 1 , . . . , x r de G
tels que le morphisme de groupes
Zr −→ G
r
X
(n 1 , . . . , n r ) 7−→ ni xi (6)
1
est surjectif.
On en déduit, par le 1° appliqué au morphisme H f (H) induit par f , que H est de type
fini.
3.3. Groupes abéliens libres de type fini. — Un groupe abélien est libre de type fini s’il est
isomorphe à un produit Zr (4) . Cela signifie qu’il existe r ∈ N et des éléments x 1 , . . . , x r de G
tels que le morphisme (6) soit un isomorphisme. Une telle famille (x 1 , . . . , x r ) est appelée
une base de G. Plus généralement, on dira qu’une famille (x 1 , . . . , x r ) d’éléments de G est
linéairement indépendante si le morphisme (6) est injectif.
Tout notre traitement dans cette section repose sur le lemme fondamental suivant,
donnant la classification des matrices équivalentes à coefficients entiers.
Lemme 3.3. — Soit A une matrice m × n à coefficients dans Z. Il existe des matrices P ∈
GL(m, Z) et Q ∈ GL(n, Z) telles que
d1
..
.
dr
PAQ = , (7)
0
..
.
0 ··· 0
où d 1 , · · · , d r sont des entiers positifs satisfaisant d 1 | · · · | d r , appelés facteurs invariants de
la matrice A. Ils sont entièrement déterminés par A.
Théorème 3.4. — Toutes les bases d’un groupe abélien libre de type fini G ont le même
nombre d’éléments, appelé le rang de G.
4. Un groupe est abélien libre s’il est isomorphe à une somme directe
pour un certain ensemble I. Il est alors de type fini si et seulement si l’ensemble I est fini (pourquoi ?).
Attention à la confusion avec la notion (plus compliquée) de « groupe libre », qui ne sera pas vue dans ce
cours. Le seul groupe libre qui est abélien est Z.
3. GROUPES ABÉLIENS DE TYPE FINI 25
Théorème 3.5. — Un sous-groupe H d’un groupe abélien G libre de rang fini s est libre de
rang r É s. En outre, il existe une base (e 1 , . . . , e s ) de G et des entiers (d 1 , . . . , d r ) tels que
1° (d 1 e 1 , . . . , d r e r ) est une base de H ;
2° on a les divisibilités d 1 | · · · | d r .
3.4. Structure des groupes abéliens de type fini. — On déduit du théorème 3.5 le théo-
rème de structure suivant.
Théorème 3.6. — Soit G un groupe abélien de type fini. Il existe des entiers r et s, et des
entiers naturels d 1 | · · · | d s , tous uniquement déterminés par G, tels que
µs ¶
G ' Zr ×
Y
Z/d i Z .
1
Exemple 3.7. — Pour le groupe (Z/2Z)2 ×(Z/22 Z)×(Z/23 Z)×(Z/3Z)3 ×(Z/5Z)×(Z/52 Z), on
obtient le tableau
2 2 22 23
3 3 3
5 52
Les facteurs invariants sont donc 2, 6, 60, 600.
Démonstration du théorème. — Puisque G est de type fini, on dispose d’un morphisme
surjectif
f
Zn −→ G.
On applique le th. 3.5 à H = ker( f ) : il existe donc une base (e 1 , . . . , e n ) de Zn telle que
(d 1 e 1 , . . . , d s e s ) soit une base de H. Cela identifie H au sous-groupe
d 1 Z × · · · × d s Z ⊆ Zn .
D’où G ' Zn /H ' Z/d 1 Z × · · · × Z/d s Z × Zn−s .
Reste à montrer l’unicité de r , s et des d i . Le sous-groupe
T = {x ∈ G | ∃n ∈ N∗
nx = 0}
des éléments de torsion de G est nécessairement le facteur i Z/d i Z, donc G/T ' Zr est un
Q
groupe abélien libre de rang r , qui est ainsi bien déterminé. Il reste donc à montrer que,
pour le groupe fini T, les d i sont uniquement déterminés, ou, ce qui est équivalent, les
αj
facteurs p j figurant dans (8). En se limitant au sous-groupe des éléments dont l’ordre est
une puissance de p (c’est le p-Sylow de T), on est ramené au cas où d j = p α j , donc
T = Z/p α1 Z × · · · × Z/p αs Z, α1 É · · · É α s .
Considérons le sous-groupe T j = {p j x | x ∈ T} de T. Alors |T j | = αi > j p αi − j et en particu-
Q
lier |T j /T j +1 | = p card{i |αi > j } . On récupère ainsi les exposants α j à partir des sous-groupes
T j , complètement déterminés par T.
Exercice 3.8. — Soit G un groupe abélien de type fini et soit f : G → G un morphisme sur-
jectif. Le but de cet exercice est de démontrer que f est un isomorphisme. Soit T ≤ G le sous-
groupe de torsion de G.
a) Montrer que f induit un morphisme surjectif fˆ : G/T → G/T.
b) Montrer que fˆ est un isomorphisme.
c) En déduire que f est un isomorphisme.
3.5. Démonstration du lemme 3.3. — Commençons par l’unicité des entiers d i . On re-
marque que d 1 est le pgcd (positif) de tous les coefficients de A ; en effet, le pgcd des coef-
ficients de A divise tous les coefficients de PAQ et inversement, le pgcd des coefficients de
PAQ divise tous les coefficients de A = P −1 (PAQ)Q−1 .
Étendons cette observation de la manière suivante. Notons
m k (A) = pgcd des mineurs d’ordre k de A.
Pour k = 1, on retrouve le pgcd des coefficients de A. Le point crucial est l’invariance par
équivalence :
∀P ∈ GL(m, Z) ∀Q ∈ GL(n, Z) m k (PAQ) = m k (A). (9)
Il en résulte m k (A) = d 1 · · · d k , et donc les d i sont entièrement déterminés par A.
3. GROUPES ABÉLIENS DE TYPE FINI 27
Démontrons donc (9). Il suffit de montrer que, pour toute matrice P à coefficients en-
tiers,
En effet, si P est inversible, cela implique m k (A) | m k (PA) | m k (P −1 PA) = m k (A), donc
m k (PA) = m k (A). Par passage à la transposée, cela fournit aussi m k (AQ) = m k (A) et donc
(9).
Finalement, on montre directement (10) en exprimant les mineurs de PA comme com-
binaisons linéaires à coefficients entiers des mineurs de A : les détails sont laissés au lec-
teur.
Passons à présent à l’existence de P et Q. Comme pour la classification à équivalence
près des matrices à coefficients dans un corps, on effectue des opérations élémentaires,
qui peuvent s’interpréter comme la multiplication à droite ou à gauche par certaines ma-
trices, dont des matrices carrées dites élémentaires qui ne diffèrent de la matrice identité
que par un seul coefficient, situé hors de la diagonale. La différence avec le cas d’un corps
est qu’on ne peut pas diviser.
Plus précisément, notons Ei j la matrice dont tous les coefficients sont nuls, sauf celui
situé à la i -ème ligne et la j -ème colonne, qui vaut 1.
Les opérations qu’on s’autorise sont les suivantes :
– la multiplication à gauche par la matrice Id +aEi j , qui permet d’ajouter à la i -ème
ligne la j -ème ligne, multipliée par un entier a ;
– la multiplication à droite par la matrice Id +aEi j , qui permet d’ajouter à la j -ème
colonne la i -ème colonne, multipliée par un entier a ;
– la multiplication à gauche ou à droite par une matrice de transposition, qui permet
d’échanger deux lignes ou deux colonnes.
La méthode utilise une récurrence sur la taille de la matrice.
Soit λ1 le pgcd (positif ) des coefficients de la première colonne. On va appliquer des
opérations élémentaires sur les lignes pour obtenir une première colonne dont tous les
coefficients sont nuls, sauf le coefficient a 11 qui sera égal à λ1 . Faisons-le sur les deux
premiers coefficients a 11 et a 12 . Quitte à échanger les deux premières lignes, on peut sup-
poser |a 11 | Ê |a 12 |. Si a 12 = 0, il n’y a rien à faire ; sinon, effectuons la division euclidienne
a 11 = ba 12 +c avec 0 É c < |a 12 | ; en effectuant la transformation élémentaire dans laquelle
la seconde ligne, multipliée par b, est soustraite de la première, les coefficients (a 11 , a 12 )
sont transformés en (c, a 12 ), avec |a 12 |+|c| < |a 11 |+|a 12 |. En itérant, l’algorithme d’Euclide
nous indique qu’on finit par arriver au couple (pgcd(a 11 , a 12 ), 0). Il est clair qu’en répétant
ce procédé sur chaque ligne, on arrive à la première colonne souhaitée, (λ1 0 · · · 0).
La même méthode peut alors être appliquée à la première ligne, en utilisant des opéra-
tions élémentaires sur les colonnes, pour obtenir une matrice dont la première ligne a la
forme (λ2 0 · · · 0), où λ2 est le pgcd des coefficients de la première ligne. Malheureusement,
on a ainsi modifié la première colonne, donc ses coefficients ne sont peut-être plus nuls.
Néanmoins, on a gagné quelque chose : 0 É λ2 É λ1 , puisque c’est le pgcd de λ1 et des
autres coefficients. On itère alors la construction, en mettant alternativement des 0 sur la
première colonne et la première ligne : les coefficients à la place (1,1), positifs, décroissent :
λ1 Ê λ2 Ê λ3 Ê · · · Ê 0. Cette suite se stabilise donc : à un moment donné, on obtient par
28 CHAPITRE I. GROUPES
exemple une première ligne (δ1 0 · · · 0) où δ1 est aussi le pgcd des coefficients de la pre-
mière colonne, donc divise tous ces coefficients. Il suffit alors de retrancher à chaque ligne
un multiple adéquat de la première pour arriver à une matrice de la forme
δ1 0 · · · 0
0
. .
.
. B
0
On applique l’hypothèse de récurrence sur B pour parvenir à la matrice diagonale
δ1
δ2
, où δ2 | · · · | δr .
..
.
δr
Dans la construction, il n’y a pas de raison a priori que δ1 | δ2 . Mais on peut remplacer le
couple (δ1 , δ2 ) par (d 1 , m 2 ), où d 1 et m 2 sont les pgcd et ppcm de δ1 et δ2 : en effet, par
l’application d’une transformation élémentaire, puis du procédé précédent, on obtient
successivement (en n’écrivant que les deux premières lignes et colonnes, sur lesquelles les
opérations ont lieu)
δ1 0 δ1 0 d 1 d 10
µ ¶ µ ¶ µ ¶
,
0 δ2 δ2 δ2 0 m 20
où on a en fait m 20 = m 2 , puisque le déterminant de la matrice reste inchangé (au signe
près) : d 1 m 2 = δ1 δ2 = d 1 m 20 . De plus, le pgcd des coefficients, à savoir d 1 , reste aussi in-
changé, donc d 1 | d 10 . Une dernière opération élémentaire nous permet d’arriver à la forme
µ ¶
d1 0
voulue .
0 m2
Appliquant le même procédé au couple (m 2 , δ3 ), on peut le remplacer par le couple
(pgcd(m 2 , δ3 ), ppcm(m 2 , δ3 )). Puisque d 1 = pgcd(δ1 , δ2 ) et δ2 | δ3 , d 1 divise d 2 :=
pgcd(m 2 , δ3 ). En itérant le procédé, on remplace les coefficients (δ1 , . . . , δr ) par (d 1 , . . . , d r )
avec d 1 | · · · | d r .
4. Le groupe GL(n, Z)
Notre démonstration du lemme 3.3 permet d’obtenir des générateurs pour les groupes
GL(n, Z) et SL(n, Z). Partons d’une matrice A ∈ GL(n, Z). Il est clair que ses facteurs inva-
riants sont tous égaux à 1, c’est-à-dire que la réduction finale de A est la matrice In . On
a donc écrit A = PQ, où la matrice P (resp. Q) est produit de matrices correspondant aux
opérations réalisées sur les lignes (resp. colonnes). Ces opérations sont de deux types :
– la multiplication à gauche (ou à droite) par la matrice élémentaire In + aEi j , qui n’est
autre que (In + Ei j )a ;
– l’échange de deux lignes ou colonnes.
On en déduit le résultat suivant.
Théorème 4.1. — Le groupe GL(n, Z) est de type fini : il est engendré par
4. LE GROUPE GL(n, Z) 29
Il n’est pas difficile de voir que la démonstration du lemme 3.3 fonctionne encore avec ces
opérations élémentaires restreintes, la seule différence étant qu’on ne peut pas assurer
1
.
que d n soit positif ; lorsque A ∈ GL(n, Z), la matrice finale obtenue est . . . On a
1
dét(A)
donc montré le résultat suivant.
Théorème 4.2. — 1° Le groupe SL(n, Z) est de type fini : il est engendré par les matrices
élémentaires In + Ei j , pour i , j ∈ {1, . . . , n}, i 6= j .
2° Le groupe GL(n, Z) est de type fini : il est engendré par les matrices précédentes et la
matrice In − 2Enn .
(et il ne peut pas être engendré par une seule matrice). Le groupe GL(n, Z) peut aussi être
engendré par seulement trois éléments (cf. exerc. 4.4).
Exercice 4.3. — a) Montrer que le groupe SL(2, Z) est engendré par les deux matrices
µ ¶ µ ¶
0 −1 0 −1
S := = T −1 UT R := ST = .
1 0 1 1
Exercice 4.4. — Montrer que pour tout n, le groupe GL(n, Z) peut être engendré par trois
éléments (Indication : on pourra montrer qu’il est engendré par la matrice In + E12 et deux
matrices de permutation bien choisies).
est surjective, mais ce n’est pas évident de montrer que c’est un morphisme !
30 CHAPITRE I. GROUPES
Exercice 4.5. — Soit R un anneau euclidien (par exemple Z si vous ne savez pas ce que c’est).
Pour tout A ∈ GL(n, R), montrer qu’il existe une matrice P ∈ GL(n, R) produit de matrices élé-
mentaires In + Ei j (avec i 6= j ) telle que
1 0
.. ..
. . .
PA =
1 0
0 · · · 0 dét(A)
σ0 = (45)σ, et au moins l’un des deux éléments σ ou σ0 est dans An . On déduit que si H
contient un 3-cycle, il contient tous les 3-cycles, et donc est égal à An (qui est engendré
par les 3-cycles). Le même type de raisonnement s’applique aux doubles transpositions :
si (12)(34) = στσ−1 , alors (123) = ((12)σ)τ((12)σ)−1 .
Seconde étape : si H contient une double transposition (donc toutes les doubles trans-
positions), ou un 5-cycle, il contient un 3-cycle.
En effet, comme n Ê 5, si a, b, c, d , e sont distincts, on a
(abc) = (ae)(cd ) (ad )(ce) (ab)(d e),
| {z } | {z } | {z }
dans H dans H dans H
(abd ) = (abc)(abcd e)(abc)−1 (abcd e)−1 .
| {z } | {z }
dans H dans H
Dans les deux cas, on en déduit H = An . Cela résout complètement le cas n = 5, puisque
A5 ne contient que l’identité, des doubles transpositions, des 3-cycles et des 5-cycles.
Troisième étape : on montre que si An−1 est simple, An est simple. On commence par
montrer que H contient toujours un élément non trivial envoyant 1 sur lui-même. Sup-
posons σ ∈ H, avec σ(1) = i 6= 1 ; on va corriger σ en un élément σ0 ∈ H tel que σ0 (1) =
1. Soit j ∉ {1, i } tel que σ( j ) 6= j (σ n’est pas une transposition) et soient l , m distincts
∉ {1, i , j , σ( j )} (on a n Ê 6) ; alors l’élément
σ0 = ( j l m)σ−1 ( j l m)−1 σ
de H vérifie σ0 (1) = 1 et σ0 ( j ) = l 6= j . Donc σ0 6= e et σ0 ∈ G1 ∩ H, où
G1 = {σ ∈ An | σ(1) = 1} ' An−1 .
Ainsi H ∩ G1 6= {e}. Or H ∩ G1 E G1 donc, par l’hypothèse de récurrence, H ∩ G1 = G1 et H
contient donc un 3-cycle. Donc H = An .
Une suite de composition G = G00 B G01 B · · · B G0s = {e} est dite équivalente à la suite (11)
si r = s et qu’il existe une permutation σ ∈ Sr telle que Gσ(i ) /Gσ(i )+1 ' G0i /G0i +1 .
Le théorème suivant indique l’existence et l’unicité des suites de composition pour les
groupes finis : il dit ainsi qu’en un certain sens tous les groupes finis sont construits à partir
de ces blocs de base. La classification des groupes finis simples est un énorme travail,
achevé dans les années 80, donc ces blocs de base sont connus, mais cela n’entraîne pas
du tout qu’on connaisse tous les groupes finis en général !
Théorème 5.4 (Jordan-Hölder). — Tout groupe fini admet une suite de composition. Cette
suite est unique à équivalence près.
La collection de groupes simples (comptés avec les répétitions éventuelles) qui appa-
raissent comme quotients successifs d’une suite de composition d’un groupe fini G ne
dépendent donc que de G. On les appelle les facteurs simples de G. Attention : ils ne carac-
térisent pas le groupe G à isomorphisme près : les groupes S4 , (Z/2Z)3 ×Z/3Z et Z/24Z ont
les mêmes facteurs simples mais ne sont pas isomorphes deux à deux.
Lemme 5.5. — Si H1 C G et K 1 C G sont des sous-groupes distingués distincts tels que G/H1
et G/K 1 sont simples, alors H1 ∩ K 1 est distingué dans H1 et dans K 1 et
G/H1 ' K 1 /H1 ∩ K 1 , G/K 1 ' H1 /H1 ∩ K 1 .
G L2 = H1 ∩ K 1 B ··· B L t = {e}
B
B
K1 B K2 B ··· B K s = {e}
Compte tenu du lemme, tous les quotients apparaissant dans ce diagramme sont simples.
Par conséquent, nous avons deux suites de composition pour H1 , à savoir (H2 , . . . , Hr ) et
5. GROUPES SIMPLES ET SUITES DE COMPOSITION 33
Exercice 5.6. — Soit H un sous-groupe distingué d’un groupe fini G. Montrer que la collec-
tion de facteurs simples de G est la réunion de la collection des facteurs simples de H et de la
collection des facteurs simples de G/H.
On peut dire aussi que tout morphisme de G vers un groupe abélien se factorise à tra-
vers G/D(G). Si par exemple G = D(G), tout morphisme de G vers un groupe abélien est
constant.
Puisque x y x −1 y −1 ∈ D(G) pour tous x, y ∈ G, tous les commutateurs sont nuls dans le
quotient G/D(G), donc G/D(G) est abélien. Si G/H est abélien, tous ses commutateurs sont
triviaux, donc pour tous x, y ∈ G, il faut x y x −1 y −1 ∈ H, ce qui impose D(G) ≤ H.
Démonstration. — Comme D(An ) est distingué dans An , il est, par le th. 5.1, égal, pour
n 6= 4,
– soit à {e}, auquel cas An est abélien, ce qui ne se produit pas pour n Ê 5,
– soit à An .
Ceci montre la première assertion. D’autre part, D(Sn ) ≤ An (car la signature d’un commu-
tateur est toujours 1), et D(Sn ) est distingué dans Sn donc dans An . On conclut comme
ci-dessus pour n 6= 4 ; le cas n = 4 est laissé au lecteur.
Exercice 5.9. — Soit H un sous-groupe d’un groupe G. Montrer que D(H) est un sous-groupe
de D(G) et qu’il est distingué si H est distingué dans G.
δ) En déduire que le sous-groupe [H, D(H)] de H engendré par les [x, d ], pour x ∈ H et
d ∈ D(H), est fini et distingué dans H. On pose M := H/[H, D(H)].
ε) En déduire que D(M) est fini, puis que D(G) est fini.
5.4. Groupes résolubles. — Dans l’ex. 5.3.1° du groupe symétrique S4 , tous les facteurs
simples sont abéliens. C’est un exemple de groupe résoluble.
C’est une notion essentielle pour l’application de la théorie de Galois à la résolution
par radicaux des équations polynomiales. Elle admet plusieurs définitions équivalentes
que nous allons expliquer. Étant donné un groupe G, on définit une suite de sous-groupes
G =: D0 (G) D D1 (G) D D2 (G) D · · ·
en posant, pour tout entier n ∈ N,
Dn+1 (G) := D(Dn (G)).
Noter que Dn+1 (G) est distingué dans Dn (G) (et même dans G par l’exerc. 5.9) et que les
groupes quotients Dn (G)/Dn+1 (G) sont abéliens.
Théorème 5.12. — On dit qu’un groupe G est résoluble s’il vérifie l’une des conditions équi-
valentes suivantes :
(i) il existe n ∈ N tel que Dn (G) = {e} ;
(ii) il existe une suite
G = G0 D G1 D · · · D Gr = {e}
de sous-groupes emboîtés où chaque groupe Gi /Gi +1 est abélien.
Démonstration. — Il est clair que (i) entraîne (ii). Supposons donc qu’il existe une suite
comme dans (ii). Puisque G0 /G1 est abélien, on a vu plus haut que G1 contient D(G). On
montre de la même façon, par récurrence sur n, que Gn contient Dn (G) pour tout n ∈
{0, . . . , r }, donc que Dr (G) est trivial.
Démonstration. — 1° Pour tout entier n, Dn (H) est contenu dans Dn (G). Le premier point
résulte donc de prop. 5.12.(i).
2° Si G est résoluble, avec Dn (G) = {e}, on vient de voir que H l’est aussi (avec Dn (H) =
{e}). Les commutateurs de G/H sont les images par la projection canonique G → G/H des
commutateurs de G. Le groupe D(G/H) est donc l’image de D(G), puis le groupe Dn (G/H)
est l’image de Dn (G), donc Dn (G/H) = {e} et G/H est résoluble.
Inversement, supposons H et G/H résolubles, avec Dm (H) et Dn (G/H) triviaux. Comme
D (G/H), qui est trivial, est l’image de Dn (G) par la projection canonique, ce dernier est
n
Proposition 5.15. — Soit G un groupe fini. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) G est résoluble ;
(ii) les facteurs simples de G sont cycliques d’ordre premier.
Démonstration. — Pour montrer que (ii) implique (i), on peut procéder par récurrence
sur la longueur d’une suite de composition G = G0 B G1 B · · · B Gr = {e} (dont les quo-
tients successifs sont donc cycliques d’ordre premier). L’hypothèse de récurrence entraîne
que G1 est résoluble. Comme G/G1 est cyclique, donc abélien, il est aussi résoluble et on
conclut que G est résoluble par prop. 5.14.2°.
Inversement, si G est résoluble, la même proposition dit que tous ses facteurs simples
sont résolubles. Étant simples, il sont cycliques d’ordre premier (ex. 5.13.3°).
Le théorème de Feit et Thompson (1963) affirme que tout groupe fini d’ordre impair est
résoluble. Sa démonstration occupe plusieurs centaines de pages. Il est équivalent à dire
que tout groupe fini simple non abélien est d’ordre pair (pourquoi ?).
Exercice 5.16. — Soit p un nombre premier. Montrer qu’un p-groupe est résoluble.
Exercice 5.18. — Soit p un nombre premier. Le groupe affine GA(Fp ) (cf. ex. 1.1.5°) est réso-
luble (cf. ex. 5.13.4°) et il opère transitivement et fidèlement sur l’ensemble Fp = {0, . . . , p − 1}.
On peut le voir comme un sous-groupe de SFp = Sp ; son cardinal est p(p − 1) (exerc. 1.23).
Le but de cet exercice est de montrer que tout sous-groupe résoluble H ≤ Sp qui opère
transitivement est conjugué à un sous-groupe de GA(Fp ) ; en particulier, son ordre divise
p(p − 1) (c’est un résultat dû à Galois).
Soit H = H0 B H1 B · · · B Hr = {e} une suite de sous-groupes emboîtés où chaque groupe
Hi /Hi +1 est abélien d’ordre premier (prop. 5.15).
a) Soit τ la translation x 7→ x + 1. Déterminer les p-Sylow de G. En déduire que si g est un
élément de Sp tel que g τg −1 est dans G, alors g ∈ G.
b) Montrer que le groupe Hr −1 agit transitivement sur Fp (Indication : on pourra utiliser
l’exerc. 2.6), puis qu’il est d’ordre p.
c) Soit τ0 un générateur de Hr −1 . Montrer qu’il existe g ∈ Sp tel que g τ0 g −1 = τ. On pose
H0i := g Hi g −1 .
5. GROUPES SIMPLES ET SUITES DE COMPOSITION 37
Exercice 5.19. — Soit p un nombre premier. Le but de cet exercice est de montrer qu’un
sous-groupe H de Sp qui opère transitivement est résoluble si et seulement si aucun élément
de H autre que l’identité laisse deux éléments de {1, . . . , p} fixes.
a) On suppose que H est résoluble. Montrer que H a cette propriété (Indication : on pourra
utiliser l’exercice précédent).
b) On suppose que H a cette propriété. On note Hx ≤ H le stabilisateur d’un point x de
{1, . . . , p}. Montrer que les (Hx {Id})x∈{1,...,p} forment, avec l’ensemble S des éléments de H
sans aucun point fixe, une partition de H {Id}. Montrer l’égalité |H| = p|Hx | et en déduire le
cardinal de S.
c) Montrer que H contient un p-cycle σ (Indication : on pourra utiliser le lemme de Cauchy
(exerc. 2.12)) et que S = {σ, . . . , σp−1 }.
d) Montrer que S est stable par conjugaison par tout élément de H (Indication : on pourra uti-
liser la question b) de l’exercice précédent). En déduire que H est conjugué à un sous-groupe
du groupe affine GA(Fp ) et conclure.
CHAPITRE II
GROUPES CLASSIQUES
φ : Z −→ K
défini par
n fois
z }| {
φ(n) = n · 1K = 1K + · · · + 1K
φ̂ : Z/pZ −→ K.
Puisque K est un corps, Z/pZ est intègre et donc p est un nombre premier s’il est non nul.
Le nombre p (un entier premier ou bien 0) est appelé la caractéristique du corps K, notée
car(K).
On a les propriétés suivantes :
– Si car(K) = 0, alors K contient Q comme sous-corps. C’est le plus petit sous-corps de
K ; on l’appelle le sous-corps premier de K.
– Si car(K) = p > 0, on a p · 1K = 0 dans K, donc pour tout x ∈ K on a p · x = p(1K · x) =
(p · 1K )x = 0. L’image de φ est le sous-corps premier de K ; il est isomorphe à Fp (qui
est une autre notation pour le corps Z/pZ).
– Toujours si car(K) = p > 0, l’application
FK : K −→ K
x 7−→ xp
40 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
{x ∈ K | F(x) = x}
des racines du polynôme X p − X. Comme cet ensemble a au plus p éléments, ils sont
égaux.
La dernière propriété dont nous aurons besoin est plus difficile et nous ne la démon-
trerons pas ici.
Exemple 1.2. — Voici les tables d’addition et de multiplication du corps F4 (on a noté ses
éléments 0, 1, a, b) :
+ 0 1 a b × 0 1 a b
0 0 1 a b 0 0 0 0 0
1 1 0 b a 1 0 1 a b
a a b 0 1 a 0 a b 1
b b a 1 0 b 0 b 1 a
Exercice 1.3. — Montrer que le groupe abélien (Fp d , +) est isomorphe à (Z/pZ)d .
2. LE GROUPE LINÉAIRE 41
2. Le groupe linéaire
Soit K un corps (commutatif). On rappelle que GL(n, K) est le groupe des matrices n ×n
inversibles à coefficients dans K et que SL(n, K) est le sous-groupe distingué des matrices
de déterminant 1.
Pour tous i , j ∈ {1, . . . , n}, on a défini dans le §I.3.5 les matrices Ei j et, pour i 6= j et α ∈ K,
les matrices élémentaires In + αEi j . Ce sont des éléments de SL(n, K).
2.1. Centre. — Rappelons que le centre d’un groupe est le sous-groupe formé des élé-
ments qui commutent avec tous les éléments du groupe. Il est clair que les homothéties
λIn , pour λ ∈ K× , sont dans le centre de GL(n, K).
Démonstration. — Soit A = (a i j ) une matrice de GL(n, K) qui commute à tous les élé-
ments de SL(n, K). On a alors, pour tous i 6= j ,
A(In + Ei j ) = (In + Ei j )A,
c’est-à-dire AEi j = Ei j A. Or la matrice AEi j est formée de la i -ème colonne de A placée
comme j -ème colonne, avec des 0 ailleurs. De la même façon, la matrice Ei j A est formée
de la j -ème ligne de A placée comme i -ème ligne, avec des 0 ailleurs. On en déduit a i i =
a j j , puis a j k = 0 pour tout k 6= j , et a l i = 0 pour tout l 6= i . La matrice A est donc une
homothétie.
Cela montre à la fois les deux énoncés de la proposition.
2.2. Générateurs. — Nous avons étudié dans le § 4 des générateurs du groupes GL(n, Z)
et SL(n, Z) en utilisant la réduction par opérations élémentaires d’une matrice à coeffi-
cients entiers. La même méthode s’applique aux matrices aux coefficients dans un corps
quelconque (en plus facile, car étant dans un corps, on peut diviser par tout élément non
nul !) pour démontrer le théorème suivant.
Exercice 2.4. — Montrer que SL(n, Q) est dense dans SL(n, R).
Exercice 2.5. — a) Soit p un nombre premier. Montrer que la réduction modulo p des coeffi-
cients d’une matrice induit un morphisme de groupes SL(n, Z) → SL(n, Z/pZ) qui est surjectif
(Indication : on pourra utiliser le th. 2.2.1°).
b) Montrer que ce résultat reste vrai en remplaçant p par n’importe quel entier N Ê 2.
42 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
2.3. Conjugaison, commutateurs. — Rappelons que le groupe dérivé d’un groupe est le
sous-groupe engendré par ses commutateurs (§ I.5.3).
On verra plus bas que les groupes GL(2, F2 ) = SL(2, F2 ) sont isomorphes au groupe sy-
métrique S3 , dont le groupe dérivé est A3 . D’autre part, on peut montrer que le groupe
D(SL(2, F3 )) est d’indice 3 dans le groupe SL(2, F3 ). Ces cas sont donc bien des exceptions
aux conclusions du théorème.
(et une formule analogue pour I + αE21 ), ce qui montre le 1°, et pour β ∉ {0, 1}, (ce qui est
possible si |K| > 2), on a
α ¶µ ¶−1 µ α ¶−1
β 0 1 β−1 β 0 1 β−1 1 α
µ ¶µ µ ¶
= ,
0 1 0 1 0 1 0 1 0 1
ce qui montre le 2°.
Exercice 2.7. — Soit K un corps et soit n un entier Ê 2. Quel est le groupe dérivé du groupe
affine GA(Kn ) (cf. ex. 1.1.5°) ?
Exercice 2.8. — Soit K un corps fini et soit n un entier Ê 1. Décrire tous les morphismes de
GL(n, K) dans K× (Indication : on pourra utiliser l’exerc. I.1.24).
Exercice 2.9. — Montrer que pour n Ê 3, le groupe dérivé D(SL(n, Z)) est SL(n, Z) (comparer
avec l’exerc. 2.14).
Comme annoncé plus haut, nous allons maintenant maintenant montrer que certains
des « petits » groupes linéaires sont des groupes de permutations.
2. LE GROUPE LINÉAIRE 43
On a déjà défini dans l’ex. I. 2.2.4° l’espace projectif Pn−1 (K) = Kn − {0}/K× des droites
vectorielles de Kn . En particulier,
P1 (K) = {K(x, 1) | x ∈ K} ∪ {K(1, 0)} ' K ∪ {∞},
appelé droite projective, est constitué d’une copie de K et d’un « point à l’infini ».
L’action de GL(n, K) sur Kn induit une action sur Pn−1 (K). Le noyau de l’action est
constitué des automorphismes linéaires de Kn qui fixent chaque droite, c’est-à-dire des
homothéties (1) . Par passage au quotient, on obtient ainsi des actions fidèles sur Pn−1 (K)
du groupe projectif linéaire
PGL(n, K) = GL(n, K)/Z(GL(n, K))
et de son sous-groupe
PSL(n, K) = SL(n, K)/Z(SL(n, K)).
Exemples 2.11. — 1° Le groupe GL(n, R) (resp. SL(n, R)) (resp. PGL(n, R)) (resp. PSL(n, R))
est une variété différentiable de dimension n 2 (resp. n 2 − 1) (resp. n 2 − 1) (resp. n 2 − 1).
2° Le groupe GL(n, C) (resp. SL(n, C)) (resp. PGL(n, C)) (resp. PSL(n, C)) est une variété
complexe de dimension n 2 (resp. n 2 − 1) (resp. n 2 − 1) (resp. n 2 − 1).
Dans le cas d’un corps fini, on a déjà vu dans l’exerc. I.1.12 les cardinaux de certains de
ces groupes :
|GL(n, Fq )| = q n(n−1)/2 (q n − 1)(q n−1 − 1) · · · (q − 1),
|SL(n, Fq )| = |PGL(n, Fq )| = q n(n−1)/2 (q n − 1)(q n−1 − 1) · · · (q 2 − 1),
1. On utilise ici un petit argument : si u est un automorphisme linéaire d’un K-espace vectoriel V qui fixe
chaque droite vectorielle de V, alors, pour tout x ∈ V non nul, il existe λx ∈ K× tel que u(x) = λx x. Si x et y sont
colinéaires, on a λx = λ y ; sinon, on écrit, par linéarité de u,
λx+y (x + y) = u(x + y) = u(x) + u(y) = λx x + λ y y.
On en déduit λx+y = λx = λ y , de sorte que u est une homothétie.
44 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
|SL(n, Fq )|
|PSL(n, Fq )| = .
pgcd(n, q − 1)
En particulier, |PSL(2, Fq )| = q(q 2 − 1)/ pgcd(2, q − 1). Noter aussi les égalités
GL(n, F2 ) = PGL(n, F2 ) = SL(2, F2 ) = PSL(n, F2 )
pour tout n (il n’y a qu’un seul déterminant non nul possible dans F2 , à savoir 1, et une
seule homothétie, l’identité !).
Nous avons indiqué dans le tableau ci-dessous les cardinaux des premiers de ces
groupes, ainsi que les isomorphismes avec certains groupes de permutations (2) :
q 2 3 4 5 7 8 9
n 2 3 4 2 2 3 2 2 2 2
PSL 6 168 8!/2 12 60 8!/2 60 168 504 6!/2
' S3 ' A8 ' A4 ' A5 6 A8
' ' A5 ' PSL(3, F2 ) ' A6
PGL 24 60 120 6!
' S4 ' A5 ' S5 6 S6
'
SL 24
6 S4
'
Exercice 2.13. — Les groupes PSL(3, F4 ) et PSL(4, F2 ) ont même cardinal. Le but de cet exer-
cice est de montrer qu’ils ne sont pas isomorphes.
a) Soit p un nombre premier. Montrer que pour toute puissance q de p, le sous-groupe
TU(n, Fq ) de SL(n, Fq ) formé des matrices triangulaires supérieures unipotentes (cf. ex.
2. On sait que ce sont les seuls tels isomorphismes (cf. E. Artin, The orders of the linear groups, Comm. P. App.
Math 8 (1955), 355–365).
2. LE GROUPE LINÉAIRE 45
I.2.17) est un p-Sylow de SL(n, Fq ) et que son image dans PSL(n, Fq ) est un p-Sylow de
PSL(n, Fq ).
1 0 α
Exercice 2.14. — a) Montrer que le groupe dérivé D(SL(2, Z)) est d’indice É 12 dans SL(2, Z)
(Indication : si R et S sont les générateurs de SL(2, Z) définis dans l’exerc. I.4.3.a), on pourra
calculer S 2 , S 4 , R3 et R6 ).
b) Montrer que SL(2, Z) a un quotient d’ordre 2 et un quotient d’ordre 3 (Indication : on pourra
utiliser l’exerc. I.2.5, pour p = 2 et 3).
c) En déduire que l’indice de D(SL(2, Z)) dans SL(2, Z) est 6 ou 12 (on peut montrer que c’est
12 (5) ; comparer avec l’exerc. 2.9).
2.4. Simplicité. — Une des raisons de notre intérêt pour les groupes linéaires est qu’ils
donnent lieu, lorsqu’ils sont finis, à des séries infinies de groupes simples (tout comme les
groupes alternés ; cf. th. I.5.1).
Le but de cette section est de démontrer le résultat suivant.
Les exceptions ne sont effectivement pas simples : PSL(2, F2 ) ' S3 admet A3 comme
sous-groupe distingué propre, tandis que PSL(2, F3 ) ' A4 admet un sous-groupe distingué
d’indice 3 (ex. I.5.3.1°).
Ce n’est pas par hasard que les exceptions sont les mêmes dans les th. 2.6 et 2.15. En
effet, on va présenter ici une démonstration où le second théorème est déduit du premier
par la méthode d’Iwasawa, qui s’appuie sur l’action du groupe PSL(n, K) sur l’espace pro-
jectif Pn−1 (K).
Plus généralement, supposons qu’un groupe G agisse sur un ensemble X. On dira que
G agit primitivement sur X si
1° l’action de G sur X est transitive ;
2° le stabilisateur Gx d’un point de X (donc de tout point de X) est un sous-groupe
maximal de G, c’est-à-dire que les seuls sous-groupes de G contenant Gx sont Gx et
G.
Un cas particulier d’action primitive est donnée par une action 2-transitive, c’est-à-dire
telle que
∀x 1 , x 2 , y 1 , y 2 ∈ X (x 1 6= x 2 , y 1 6= y 2 =⇒ ∃g ∈ G g · x 1 = y 1 g · x 2 = y 2 ).
Autrement dit, l’action de G sur X × X ∆, où ∆ = {(x, x) | x ∈ X}, définie par g · (x, y) =
(g · x, g · y) est transitive.
En effet, il suffit de vérifier qu’un stabilisateur Gx est un sous-groupe maximal. Soit
donc H ≤ G un sous-groupe contenant strictement Gx et soit h ∈ H Gx , de sorte que y :=
h·x 6= x. Soit g ∈ G Gx , de sorte que z := g ·x 6= x. Il existe alors k ∈ G tel que k·(x, z) = (x, y),
c’est-à-dire k ∈ Gx et k · z = y. Cette seconde relation s’écrit (kg ) · x = h · x, c’est-à-dire
46 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
Nous aurons encore besoin d’une autre définition. Soit a un élément non nul d’un K-
espace vectoriel V de dimension finie n. On appelle transvection de vecteur a tout auto-
morphisme de V de la forme
x 7→ x + `(x)a,
où ` : V → K est une forme linéaire telle que `(a) = 0. On note cet automorphisme τ(`, a).
On vérifie que
τ(0, a) = IdV et τ(`, a) ◦ τ(`0 , a) = τ(` + `0 , a),
de sorte que les transvections de vecteur a forment un sous-groupe abélien de GL(V).
Si u ∈ GL(V), le conjugué
u ◦ τ(`, a) ◦ u −1 = τ(` ◦ u −1 , u(a))
est une transvection de vecteur u(a).
2. LE GROUPE LINÉAIRE 47
Enfin, si ` 6= 0, on choisit une base (a, e 2 , . . . , e n−1 ) de ker(`), que l’on complète en une
base de V par un vecteur e n . La matrice de τ(`, a) dans cette base est la matrice élémentaire
In + `(e n )E1n . Toutes les matrices élémentaires sont en fait des matrices de transvection. Il
résulte du th. 2.2.2° que les transvections engendrent SL(V).
Nous pouvons maintenant démontrer le th. 2.15.
Démonstration du th. 2.15. — L’action de PSL(n, K) sur X = Pn−1 (K) est fidèle et 2-
transitive (il suffit en effet de remarquer qu’étant données des paires de points distincts
de Pn−1 (K), correspondant à des paires (D1 , D2 ) et (D01 , D02 ) de droites distinctes de Kn , il
existe un automorphisme linéaire de Kn qui envoie D1 sur D01 et D2 sur D02 ) donc primitive.
Pour chaque x ∈ Pn−1 (K), correspondant à une droite vectorielle D ⊆ Kn , on prend pour
groupe Tx le groupe des transvections de Kn de vecteur un générateur de D. Comme on
vient de l’expliquer, toutes les hypothèses du th. 2.16 sont vérifiées, donc un sous-groupe
distingué de PSL(n, K), non réduit à {Id}, doit contenir D(PSL(n, K)) = PSL(n, K) (th. 2.6).
En prenant pour K un corps fini Fq , on obtient donc ainsi une troisième série de
groupes finis simples (les deux premières étant formées des groupes d’ordre premier d’un
côté et des groupes alternés de l’autre) (3) . Il y a quelques coïncidences qui sont toutes
indiquées dans le tableau p. 44.
Le premier nouveau groupe simple fini qu’on découvre dans ce tableau est donc le
groupe PSL(3, F2 ), d’ordre 168 (cf. exerc. I.2.28). Le suivant est PSL(2, F8 ), d’ordre 504. Le
plus petit groupe fini simple qui n’est ni cyclique, ni un groupe alterné, ni un groupe spé-
cial linéaire est d’ordre 6048 ; c’est le groupe PSU(3, F9 ) qui sera défini dans le § 10.4 (4) .
L’isomorphisme PSL(2, F7 ) ' PSL(3, F2 ) découle abstraitement du fait que tous les
groupes simples (cf. th.2.15) d’ordre 168 sont isomorphes (de même, tous les groupes
simples d’ordre 60 sont isomorphes (exerc. I.2.29), ce qui montre deux des isomorphismes
du tableau) (5) .
Exercice 2.17. — a) Vérifier que les groupes A3 et A4 sont des quotients de SL(2, F3 ) et le
groupe A5 est un quotient de SL(2, F5 ).
b) Montrer que pour m Ê 6, le groupe Am n’est un quotient d’aucun groupe SL(2, Fp ) (Indica-
tion : on pourra utiliser les exerc. I.5.1 et I.5.6) (6) .
3. Pour des raisons que vous comprendrez plus tard, le groupe PSL(n, Fq ) est aussi noté An−1 (q).
4. Le suivant est le groupe de Mathieu M11 , de cardinal 7920, qui peut être défini comme le sous-groupe de
S11 engendré par le 11-cycle (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11) et la permutation (3, 7, 11, 8)(4, 10, 5, 6). Il a été construit
par Mathieu en 1861 (d’une autre façon !). C’est un des 26 groupes finis simples sporadiques : il ne fait pas partie
d’une série infinie comme les groupes cycliques, alternés, ou projectifs spéciaux linéaires.
5. Dans le même ordre d’idées, on sait que les seuls groupes simples d’ordre 8!/2 sont (à isomorphisme près)
A8 ' PSL(4, F2 ) et PSL(3, F4 ).
6. On peut montrer que pour m Ê 6, le groupe Am n’est un quotient d’aucun groupe SL(2, Z/NZ) pour N Ê 2,
mais que pour m Ê 9, le groupe Am est en revanche quotient de SL(2, Z). Comme l’application de restriction r N :=
SL(2, Z) SL(2, Z/NZ) est surjective, le noyau de l’application SL(2, Z) Am est un sous-groupe (distingué) de
SL(2, Z), d’indice fini, qui ne contient aucun ker(r N ) = {M ∈ SL(2, Z) | M ≡ I2 (mod N)}. On dit que ce n’est pas
un sous-groupe de congruence (l’existence de ces sous-groupes a été annoncée par Klein en 1879 et publiée
indépendamment par Fricke et Pick en 1887). En revanche, c’est un théorème difficile de Bass, Lazard et Serre de
1964 que pour n Ê 3, tout sous-groupe de SL(n, Z) d’indice fini est un sous-groupe de congruence.
48 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
3.1. Définitions. — Une forme bilinéaire sur V est une application B : V ×V → K telle que,
pour chaque y ∈ V, les applications partielles x 7→ B(x, y) et x 7→ B(y, x) sont K-linéaires.
Une telle forme est
– symétrique si B(x, y) = B(y, x) pour tous x, y ∈ V ;
– alternée si B(x, x) = 0 pour tout x ∈ V.
Cette dernière condition entraîne (et, si car(K) 6= 2, lui est équivalente) le fait que B est
– antisymétrique, c’est-à-dire qu’elle vérifie B(x, y) = −B(y, x) pour tous x, y ∈ V.
Étant donnée une forme bilinéaire symétrique, on définit la forme quadratique associée
f (x) := B(x, x).
On a alors
f (x + y) = f (x) + 2B(x, y) + f (y).
(7)
Si car(K) 6= 2 , on récupère la forme B à partir de f par la formule
1
B(x, y) = ( f (x + y) − f (x) − f (y)) (14)
2
dite « de polarisation ».
Si V est de dimension finie n, la matrice M de la forme bilinéaire B dans une base
(e 1 , . . . , e n ) de V est la matrice (B(e i , e j ))1Éi , j Én . Si des éléments de V sont représentés par
les vecteurs colonnes X et Y, alors B(X, Y) = t XMY. La forme B est (anti)symétrique si et
seulement si la matrice M est (anti)symétrique. Si P est la matrice de passage de la base
(e i ) à une base (e i0 ), la matrice de B dans la nouvelle base est donnée par
M0 = t PMP.
Supposons B symétrique et notons f la forme quadratique associée. Si dét(M) 6= 0, la
classe de dét(M) dans le groupe multiplicatif quotient K× /K×2 est bien définie et s’appelle
le discriminant de f , noté disc( f ). Quand dét(M) = 0, on convient que le discriminant est
nul aussi (8) .
La forme quadratique f est donnée par la formule
X
f (x 1 e 1 + · · · + x n e n ) = ai j xi x j ,
1Éi É j Én
7. Si car(K) = 2, il faut définir une forme quadratique sur V comme une application f : V → K telle que l’appli-
cation (x, y) 7→ f (x + y) − f (x) − f (y) soit bilinéaire.
8. Cette notion n’a pas d’intérêt dans le cas alterné car nous verrons plus tard que dét(M) est toujours un
carré.
9. Cette formulation reste d’ailleurs valable en caractéristique 2.
3. FORMES BILINÉAIRES ET QUADRATIQUES 49
3.2. Quadriques. — Attention de ne pas étendre aux formes bilinéaires symétriques gé-
nérales les propriétés que vous pouvez connaître des produits scalaires. Ceux-ci corres-
pondent au cas particulier des formes bilinéaires symétriques définies positives sur un
espace vectoriel réel, ce qui est un cas très particulier.
Il faut plutôt penser à une forme quadratique en termes géométriques de la façon sui-
vante. Une quadrique affine Q ⊆ Kn est définie par une équation polynomiale de degré
2
f 2 (x 1 , . . . , x n ) + f 1 (x 1 , . . . , x n ) + f 0 = 0,
où f i est un polynôme homogène de de degré i . L’homogénéisé
f (x 0 , x 1 , . . . , x n ) = f 2 (x 1 , . . . , x n ) + f 1 (x 1 , . . . , x n )x 0 + f 0 x 02
est une forme quadratique sur Kn+1 . L’équation f (x 0 , x 1 , . . . , x n ) = 0 définit un cône qua-
dratique C ⊆ Kn+1 (et Q est l’intersection de C avec l’hyperplan affine d’équation x 0 = 1)
mais aussi une quadrique projective
Q̄ := {(x 0 : x 1 : . . . : x n ) ∈ Pn (K) | f (x 0 , x 1 , . . . , x n ) = 0}
(noter que l’annulation de f (x 0 , x 1 , . . . , x n ) ne dépend pas du choix des coordonnées ho-
mogènes (x 0 : x 1 : . . . : x n )). Bien sûr, cette quadrique peut être vide, comme par exemple la
quadrique d’équation x 02 +· · ·+x n2 = 0 dans Pn (R) ou la quadrique d’équation x 02 +x 12 −3x 22 =
0 dans P2 (Q).
L’application injective
Kn −→ Pn (K)
(x 1 , . . . , x n ) 7−→ (1 : x 1 : . . . : x n )
n n
identifie K avec le sous-ensemble de P (K) défini par x 0 6= 0. On retrouve la quadrique
affine Q comme l’intersection de Q̄ avec ce sous-ensemble.
Exemples 3.1. — Considérons dans R2 la conique Q d’équation
x 12 − x 22 + 2x 2 + 1 = 0.
L’homogénéisé est f (x 0 , x 1 , x 2 ) := x 12 − x 22 + 2x 0 x 2 + x 02 et définit une conique projective
Q̄ ⊆ P2 (R). Il y a deux points « à l’infini » (c’est-à-dire avec x 0 = 0), à savoir (0 : 1 : 1) et
(0 : 1 : −1). Ils correspondent aux deux asymptotes de l’hyperbole Q.
3.3. Formes non dégénérées. — Soit B une forme bilinéaire symétrique ou alternée sur
un espace vectoriel V de dimension finie sur un corps K de caractéristique 6= 2.
On note B̂ : V → V ∗ l’application linéaire qui à x ∈ V associe la forme linéaire y 7→ B(x, y).
On définit le noyau de B comme celui de B̂, c’est-à-dire
ker(B) := {y ∈ V | ∀x ∈ V B(x, y) = 0}.
et on dit que B est non dégénérée si ker(B) = 0. On appelle souvent forme symplectique une
forme alternées non dégénérée.
On définit le rang de B comme celui de B̂. La matrice de B̂ dans une base de V et sa base
duale dans V ∗ est la matrice de B comme définie plus haut. En particulier, le rang de B est
le rang de cette matrice.
Proposition 3.2. — Les conditions suivantes sont équivalentes :
50 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
La restriction de B à tout supplémentaire de ker(B) dans V est non dégénérée. Cela per-
met de se ramener à une forme non dégénérée, ce qu’on fera le plus souvent.
3.4. Groupe d’isométries. — Soient V et V 0 des espaces vectoriels sur un corps K de ca-
ractéristique 6= 2 équipés de formes B et B0 de même type. Une application linéaire injective
u : V → V 0 est une isométrie si, pour tous x, y ∈ V, on a
4. Orthogonalité
Dans la suite, B désignera une forme bilinéaire symétrique ou alternée sur un espace
vectoriel V de dimension finie sur un corps K de caractéristique 6= 2.
4.1. Définition. — On dit que des vecteurs x et y sont orthogonaux si B(x, y) = 0 ; vu les
propriétés de B, c’est la même chose que de demander B(y, x) = 0 : c’est donc une relation
symétrique. L’orthogonal d’une partie W de V est le sous-espace vectoriel, noté W ⊥ , des
vecteurs de V orthogonaux à tous les éléments de W. On a par exemple ker(B) = V ⊥ .
4. ORTHOGONALITÉ 51
Voici quelques formules sur l’orthogonal (la seconde est vraie aussi en dimension infi-
nie) :
(W ⊥ )⊥ = W, (W + W 0 )⊥ = W ⊥ ∩ W 0⊥ , (W ∩ W 0 )⊥ = W ⊥ + W 0⊥ .
On dit qu’un vecteur x ∈ V est isotrope si B(x, x) = 0, c’est-à-dire si x ∈ x ⊥ . On dit aussi
que la droite Kx est isotrope.
Un sous-espace vectoriel W ⊆ V est totalement isotrope si B|W = 0, ce qui est équivalent
à W ⊆ W⊥.
Exemple 4.2. — Comme on l’a vu dans le § 3.2, une forme quadratique f sur Kn+1 définit
une quadrique projective Q̄ ⊆ Pn (K). Les points de Q sont en bijection avec les droites
vectorielles D ⊆ Kn+1 isotropes pour f .
L’orthogonal D⊥ correspond à l’espace tangent à Q̄ en ce point ; cela résute de la for-
mule
d f (x)(y) = 2B(x, y)
donnant la différentielle de f en x, obtenue en différentiant la formule de polarisation
(14).
Dans l’ex. 3.1 de la conique Q d’équation x 12 − x 22 + 2x 2 + 1 = 0 dans K2 , si (a 1 , a 2 ) est
un point de Q, la droite K(1, a 1 , a 2 ) est isotrope pour f (elle définit un point de Q̄) et son
orthogonal pour f est défini par
a 1 x 1 − a 2 x 2 + x 2 + a 2 x 0 + x 0 = 0.
La droite tangente à Q en (a 1 , a 2 ) a donc pour équation affine a 1 x 1 − a 2 x 2 + x 2 + a 2 + 1 = 0.
4.2. Décomposition en somme directe orthogonale : cas d’un vecteur non isotrope. —
Si la forme symétrique B n’est pas nulle, il résulte de la formule (14) qu’il existe un vec-
teur non isotrope x. Dans ce cas, on a Kx ∩ x ⊥ = 0 donc V = Kx ⊕ x ⊥ . Par récurrence sur
la dimension, en considérant la restriction de B à x ⊥ , on obtient l’existence d’une base or-
thogonale (e 1 , . . . , e n ), c’est-à-dire satisfaisant B(e i , e j ) = 0 si i 6= j . Posant αi = B(e i , e i ), on
obtient
f (x) = α1 x 12 + · · · + αr x r2 ,
avec 0 É r É n et α1 , . . . , αr non nuls ; c’est la réduction de Gauss de la forme quadratique f .
L’entier r ne dépend que de la forme f car c’est son rang.
52 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
Exemples 4.3. — 1° Si K est un corps algébriquement clos (ou plus généralement si K est
quadratiquement clos, c’est-à-dire K = K2 ), on peut toujours trouver a i tel que a i2 = 1/αi .
Il en résulte qu’étant donnée une forme quadratique non dégénérée f sur Kn , il existe une
base dans laquelle elle s’écrit
f (x) = x 12 + · · · + x n2 .
Son groupe orthogonal (indépendant donc de f ) est noté O(n, K).
2° Si K = R, on peut toujours trouver a i tel que a i2 = ±1/αi . En réarrangeant la base, on
déduit qu’étant donnée une forme quadratique non dégénérée f sur Rn , il existe une base
dans laquelle elle s’écrit
f (x) = x 12 + · · · + x s2 − x s+1
2
− · · · − x n2 .
Le couple (s, n −s) est la signature de f ; on verra plus loin (ex. 5.6.1°) que c’est un invariant
de f . Son groupe orthogonal est noté O(s, n − s, R), ou simplement O(s, n − s), et on note
O(n) au lieu de O(n, 0). Comme les groupes orthogonaux de f et de − f sont les mêmes,
on a O(s, t ) ' O(t , s). Le discriminant est (−1)n−s donc ne suffit pas à distinguer les formes
quadratiques.
×2 2
3° Si K = Fq , alors F× q /Fq est d’ordre 2 (car, q étant impair le noyau de x 7→ x dans Fq
×
est {±1}). Donc on peut ramener chaque αi non nul à être égal à 1 ou à α ∉ Fq . Mais on∗2
Proposition 4.4. — Étant donnée une forme quadratique f non dégénérée sur Fnq , il existe
une base dans laquelle elle s’écrit sous l’une des deux formes suivantes :
f (x) = x 12 + · · · + x n−1
2
+ x n2 ,
f (x) = x 12 + · · · + x n−1
2
+ αx n2 ,
où α est un scalaire non nul fixé qui n’est pas un carré dans Fq .
Notons que les deux formes proposées ne sont pas équivalentes, puisque leurs discri-
×2
minants sont 1 et α, qui sont différents dans F×
q /Fq . On déduit de la proposition que des
formes quadratiques non dégénérées sur Fnq sont équivalentes si et seulement si elles ont
même discriminant.
4. ORTHOGONALITÉ 53
10. Plus précisément, le groupe O+ (2m, Fq ) est le groupe d’isométries de toute forme quadratique de discri-
minant (−1)m .
11. Pour décrire ces classes d’équivalence, il faut voir une forme quadratique sur Q comme une forme quadra-
tique non seulement sur son complété R, mais aussi sur chacun des corps p-adiques Qp , où p est un nombre
premier impair : des formes quadratiques sur Q sont équivalentes si et seulement si elles le sont dans R et dans
chacun des Qp (« Théorème de Hasse-Minkowski » ; Serre, J.-P., Cours d’arithmétique, chap. IV, th. 9 ; cf. aussi
prop. 7). Sur chacun de ces corps, il y a un invariant facile à calculer qui permet de tester l’équivalence (c’est la
signature sur le corps R et un invariant dans {±1} sur les corps Qp ).
12. Attention : la matrice M est symétrique, mais cela n’entraîne pas en général qu’elle est diagonalisable !
54 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
Lemme 4.7. — Si x est un vecteur isotrope non nul, il existe un vecteur isotrope y tel que
B(x, y) = 1.
µ ¶
0 1
Dans la base (x, y) du plan P engendré par x et y, la matrice de B est , où ε = 1 ou
ε 0
−1 selon que B est symétrique ou alternée. On dit que P est un plan hyperbolique.
Démonstration. — Comme B est non dégénérée et que x n’est pas nul, on peut toujours
trouver x 0 tel que B(x, x 0 ) = 1, puis on prend y = x 0 − 21 B(x 0 , x 0 )x, qui satisfait les propriétés
voulues.
L’intérêt d’un plan hyperbolique P est que B|P est non dégénérée, ou de manière équi-
valente P ∩ P ⊥ = 0. Il en résulte
V = P ⊕ P⊥ .
La forme B est encore non dégénérée sur P ⊥ et on peut recommencer la même opéra-
tion sur P ⊥ , si celui-ci admet un vecteur isotrope non nul. Finalement, on fabrique une
décomposition en somme directe orthogonale
⊥ ⊥ ⊥
V = P1 ⊕ · · · ⊕ Pν ⊕ W,
où P1 , . . . , Pν sont des plans hyperboliques et où le seul vecteur isotrope de W est 0 ; on dit
que W est un sous-espace anisotrope.
L’entier ν est l’indice de la forme B ; on verra plus loin (cor. 5.5.2°) que c’en est un inva-
⊥ ⊥
riant. Une somme orthogonale de plans hyperboliques comme ci-dessus P1 ⊕ · · · ⊕ Pν est
appelée un espace hyperbolique.
On a obtenu à ce stade deux formes de réduction pour une forme quadratique f :
– une décomposition dite de Gauss en 〈α1 , . . . , αn 〉 ;
– une décomposition en somme directe orthogonale d’un espace hyperbolique et d’un
espace anisotrope.
Remarquons que toute forme 〈α, −α〉 (α ∈ K× ) est un plan hyperbolique, puisqu’elle
contient un vecteur isotrope non nul, (1, 1). Concrètement, cette forme s’écrit f (x 1 , x 2 ) =
αx 12 − αx 22 dans une base (e 1 , e 2 ) et f (y 1 , y 2 ) = 2y 1 y 2 dans la base ( α1 (e 1 + e 2 ), e 1 − e 2 ), qui
est donc hyperbolique.
4. ORTHOGONALITÉ 55
Exemples 4.8. — 1° Si K est quadratiquement clos, toute forme quadratique non dégé-
nérée sur Kn peut s’écrire 〈1, −1, 1, −1, . . . , 〉. C’est donc la somme directe orthogonale de
bn/2c plans hyperboliques et, si n est impair, de la forme anisotrope 〈1〉.
2° Si K = R, on a vu (ex. 4.3.2°) que toute forme quadratique non dégénérée s’écrit
Exercice 4.9. — Soit K un corps de caractéristique différente de 2 et soit f une forme qua-
dratique non dégénérée sur un K-espace vectoriel V de dimension finie non nulle. Soit a ∈ K.
On dit que f représente a s’il existe v ∈ V non nul tel que f (v) = a.
a) La forme quadratique 〈1, 1, 1, −7〉 sur Q4 représente-t-elle 0 ?
b) Si f représente 0, montrer que f représente tout élément de K.
c) Soit g une forme quadratique non dégénérée sur un K-espace vectoriel W de dimension
finie non nulle. Montrer que les propriétés suivantes sont équivalentes :
(i) il existe a ∈ K∗ qui est représenté à la fois par f et par g ;
(ii) la forme quadratique h(v, w) = f (v) − g (w) sur l’espace vectoriel V ⊕ W représente 0.
En particulier, la dimension de V est paire (égale à 2ν) et, à isométrie près, il n’y a qu’une
seule forme alternée non dégénérée sur un K-espace vectoriel de dimension paire 2ν ; on
notera son groupe d’isométries Sp(2ν, K).
Dans une base (e 1 , . . . , e 2ν ) telle que (e i , e i +ν ) est une base standard de Pi , la matrice de
B est
µ ¶
0 Iν
J2ν = . (15)
−Iν 0
On a alors
Sp(2ν, K) = {U ∈ GL(2ν, K) | t UJ2ν U = J2ν }. (16)
5. Théorème de Witt
Le théorème de Witt est un théorème de prolongement des isométries. Il est essentiel
dans la théorie.
Théorème 5.1 (Witt). — Soient (V, B) et (V 0 , B0 ) des espaces isométriques non dégénérés.
Soit W un sous-espace de V et soit u : W → V 0 une isométrie. Il existe une isométrie v : V → V 0
telle que v|W = u.
Lemme 5.3. — Si f (x) = f (y) 6= 0, il existe une isométrie v telle que v(x) = y.
Le deuxième cas qu’on va traiter est celui d’un espace W totalement isotrope (c’est-à-
dire tel que B|W ≡ 0). On construit pour cela un espace hyperbolique contenant W.
Lemme 5.4. — Soit V un espace vectoriel muni d’une forme bilinéaire symétrique ou alter-
née non dégénérée, soit W un sous-espace vectoriel totalement isotrope de V et soit (e 1 , . . . , e r )
une base de W. Il existe (e 10 , . . . , e r0 ) dans V tels que
– chaque Pi := 〈e i , e i0 〉 est un plan hyperbolique ;
– P1 , . . . , Pr sont en somme directe orthogonale.
⊥ ⊥
En outre, toute isométrie W → V 0 se prolonge en une isométrie P1 ⊕ · · · ⊕ Pr → V 0 .
Démonstration. — Le cas r = 1 est le lemme 4.7. On raisonne ensuite par récurrence sur
r . Posons W1 = 〈e 2 , . . . , e r 〉.
L’hyperplan e 1⊥ contient e 1 et W1 ; soit V1 un supplémentaire de e 1 dans e 1⊥ contenant
W1 . La restriction de B à V1 est non dégénérée ; on applique l’hypothèse de récurrence à
son sous-espace totalement isotrope W1 et il existe donc des plans hyperboliques P2 , . . . , Pr
⊥ ⊥
dans V1 avec les propriétés du lemme. La somme directe P2 ⊕ · · · ⊕ Pr est alors orthogonale
à e 1 et la restriction de B y est non dégénérée. Son orthogonal contient donc e 1 et la res-
triction de B y est aussi non dégénérée. On peut y appliquer le lemme 4.7 au vecteur e 1 : il
⊥ ⊥
existe e 10 orthogonal à P2 ⊕ · · · ⊕ Pr et formant avec e 1 un plan hyperbolique.
5. THÉORÈME DE WITT 57
Exemples 5.6. — 1° Si K est un corps quadratiquement clos, une forme quadratique non
dégénérée de dimension n est d’indice bn/2c (ex. 4.8.1°).
2° Dans le cas d’une forme quadratique non dégénérée sur Rn , de signature (s, t = n−s),
on voit que l’indice est inf(s, t ) (ex. 4.8.2°), donc la signature est bien un invariant de la
forme quadratique.
3° Dans le cas d’un corps fini Fq (de caractéristique différente de 2), rappelons que les
formes quadratiques sont de deux types :
〈1, . . . , 1〉 et 〈1, . . . , 1, α〉,
avec α ∉ F2q . D’autre part, toute forme quadratique sur un espace de dimension Ê 3 admet
un vecteur isotrope non nul (cela résulte de la démonstration de la prop. 4.4). L’espace F
du cor. 5.5 est donc de dimension É 2.
En dimension 2,
– la forme 〈1, −1〉 a un vecteur isotrope non nul, (1, 1) ;
– la forme 〈1, −α〉 n’a pas de vecteur isotrope non nul.
Si la dimension de l’espace est 2m + 1, impaire, W est de dimension 1 et l’indice de la
forme quadratique est m. On rappelle qu’on a un seul groupe orthogonal, noté O(2m +
1, Fq ).
Si la dimension de l’espace est 2m, paire, soit W = 0 et l’indice de la forme quadratique
est m, soit W est de type 〈1, −α〉 et l’indice est m − 1. On a déjà noté les groupes ortho-
gonaux correspondants O+ (2m, Fq ) et O− (2m, Fq ), respectivement (cf. note 10 ; la forme
quadratique 〈1, −1, . . . , 1, −1〉 étant visiblement d’indice m, on voit que le discriminant as-
socié est bien (−1)m ).
Exercice 5.7. — Soit q une puissance de nombre premier impair et soit f une forme quadra-
tique non dégénérée sur Fn
q . Calculer le cardinal de l’ensemble
{x ∈ Fn
q | f (x) = 1}
(Indication : on distinguera plusieurs cas selon le discriminant de f et la parité de n).
6. Groupe de Witt
Soit K un corps. On considère l’ensemble des classes d’équivalence (ou d’isométrie)
de K-espaces vectoriels munis d’une forme quadratique non dégénérée. Cette ensemble
est muni d’une addition (commutative et associative) correspondant à la somme directe
orthogonale et l’élément neutre correspond à la forme quadratique nulle sur l’espace vec-
toriel nul. Le 1° du cor. 5.5 dit exactement que l’addition est simplifiable :
[ f ] + [g ] = [ f 0 ] + [g ] =⇒ [ f ] = [ f 0 ].
C’est un semi-groupe mais ce n’est pas un groupe, puisque dim([ f ] + [g ]) = dim([ f ]) +
dim([g ]), donc [ f ] + [g ] n’est nul que si [ f ] et [g ] le sont. De la même façon qu’on passe
du semi-groupe simplifiant N au groupe Z, on associe à cette situation le groupe de
6. GROUPE DE WITT 59
Exemples 6.1. — 1° Si K est un corps quadratiquement clos, dim : W(K) Z/2Z est un
isomorphisme (ex. 5.6.1°).
2° Si −1 est un carré dans K, on a [ f ] = [− f ] pour tout forme quadratique f , donc tout
élément de W(K) est d’ordre 2.
3° Toute forme quadratique réelle anisotrope est isométrique à ±〈1, . . . , 1〉. On a donc
∼
W(R) ' Z. On peut en déduire un isomorphisme dim ⊕s : GW(R) → Z ⊕ Z, où s est le mor-
phisme signature, défini par s([〈1〉]) = 1.
4° Dans le cas d’un corps fini Fq (de caractéristique différente de 2), on a
(
Z/2Z ⊕ Z/2Z si − 1 ∈ K2 ,
W(K) '
Z/4Z si − 1 ∉ K2 .
[〈1〉] + [〈1〉] = [〈1, 1〉] = [〈1, −α〉] ; on est donc dans le premier cas : W(Fq ) est isomorphe à
Z/4Z, avec comme générateur [〈1〉].
5° Le groupe W(Q) est connu. Il contient le groupe cyclique Z engendré par 1W(Q) , et le
L
quotient est p premier W(Fp ).
Remarque 6.2 (Idéal fondamental et conjecture de Milnor). — On peut aussi mettre sur
W(K) une structure d’anneau en définissant une forme quadratique sur le produit tenso-
riel (exerc. III.1.8) de deux espaces munis d’une forme quadratique. Cela revient à poser
[〈α1 , . . . , αm 〉] · [〈β1 , . . . , βn 〉] = [〈αi β j , 1 É i É m, 1 É j É n〉].
Le morphisme dim : W(K) Z/2Z est alors un morphisme d’anneaux et on appelle son
noyau I(K) l’idéal fondamental de W(K). Un élément de I(K) est donc représenté par une
forme quadratique sur un espace vectoriel de dimension paire. Le morphisme discrimi-
nant signé est défini ainsi :
discs : I(K) −→ K× /K×2
[f ] 7−→ (−1)dim( f )/2 disc( f ).
∼
On montre qu’il induit un isomorphisme I(K)/I(K)2 → K× /K×2 .
La conjecture de Milnor, montrée par Voevodsky en 1996 (démonstration pour laquelle
il a obtenu la médaille Fields en 2002) identifie tous les quotients successifs I(K)r /I(K)r +1
en termes de groupes dits de K-théorie de Milnor.
7. Groupe symplectique
Dans cette section, le K-espace vectoriel V, de dimension finie paire 2ν, est muni d’une
forme alternée non dégénérée (on dit aussi forme symplectique) B et on étudie le groupe
symplectique Sp(V, B).
On rappelle que V est somme directe orthogonale de ν plans hyperboliques.
13. O’Meara, O. T., Symplectic Groups, Mathematical Surveys 16, American Mathematical Society, Providence,
R.I., 1978.
62 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
Exercice 7.6. — Montrer que Sp(2ν, Q) est dense dans Sp(2ν, R).
7.2. Centre. — Soit u une isométrie commutant avec toute isométrie. Elle commute en
particulier avec toutes les transvections symplectiques, de sorte que, pour tout a ∈ V et
tout x ∈ V, on a
u(x) + B(a, u(x))a = τ(u(x)) = u(τ(x)) = u(x) + B(a, x)u(a).
Étant donné a 6= 0, on peut choisir x de façon que B(a, x) 6= 0 et on en déduit que u(a) est
proportionnel à a pour tout a ∈ V. L’automorphisme u est alors une homothétie (cf. note
1), de rapport λ. Comme il est symplectique, on a λ = ±1.
Le centre de Sp(2ν, K) est donc réduit à {±I2ν }. On considère le groupe projectif associé,
à savoir le quotient
PSp(2ν, K) = Sp(2ν, K)/{±I2ν }.
C’est un sous-groupe de PSL(2ν, K) ; il agit donc fidèlement sur l’espace projectif P2ν−1 (K).
Exemples 7.7. — 1° Les groupes Sp(2ν, R) et PSp(2ν, R)) sont des variétés différentiables
de dimension ν(2ν + 1).
2° Les groupes Sp(2ν, C) et PSp(2ν, C)) sont des variétés complexes de dimension ν(2ν+
1).
7.3. Cardinal des groupes symplectiques finis.— On suppose q impair (cf. rem. 7.11 pour
le cas de la caractéristique 2). Comme pour les groupes linéaires, il est facile de dénombrer
les éléments de Sp(2ν, Fq ) : il suffit de compter le nombre de bases hyperboliques. On
obtient
(q 2ν − q 2ν−1 ) 2ν−2 (q 2ν−2 − q 2ν−3 ) (q 2 − q)
| Sp(2ν, Fq )| = (q 2ν − 1) (q − 1) · · · (q 2 − 1)
q −1 q −1 q −1
= q 2ν−1+2ν−3+···+1 (q 2ν − 1)(q 2ν−2 − 1) · · · (q 2 − 1)
2
= q ν (q 2ν − 1)(q 2ν−2 − 1) · · · (q 2 − 1), (20)
1
| PSp(2ν, Fq )| = | PSp(2ν, Fq )|
2
1 ν2 2ν
= q (q − 1)(q 2ν−2 − 1) · · · (q 2 − 1).
2
On rappelle (cf. (19)) que le groupe Sp(2, Fq ) est le même que le groupe SL(2, Fq ).
14. Le groupe Sp(2ν, Z), qu’on peut définir comme le sous-groupe de Sp(2ν, Q) formé des matrices à coeffi-
cients entiers, est engendré, pour ν Ê 2, par quatre matrices explicites (Hua, L. K., Reiner, I., On the generators of
the symplectic modular group, Trans. Amer. Math. Soc. 65 (1949), 415–426).
7. GROUPE SYMPLECTIQUE 63
Soit W ⊆ F2ν
q le sous-espace vectoriel engendré par les ν premiers vecteurs de la base ca-
nonique. On considère le sous-groupe
H := {u ∈ Sp(2ν, Fq ) | u(W) = W}.
a) Montrer que la restriction à W induit un morphisme surjectif φ : H GL(W) = GL(ν, Fq )
(Indication : on pourra utiliser les relations (17)).
b) Montrer que le noyau de φ est isomorphe au groupe additif des matrices symétriques ν × ν
(Indication : on pourra utiliser les relations (17)).
c) En déduire que S := φ−1 (TU(ν, Fq )) est un p-sous-groupe de Sylow de Sp(2ν, Fq ) (cf. exerc.
I.2.13 pour la définition du p-sous-groupe de Sylow TU(ν, Fq ) de GL(ν, Fq )). Donner une des-
cription matricielle de S en utilisant les relations (17).
7.4. Groupe dérivé. — On rappelle que le groupe dérivé D(G) d’un groupe G est le sous-
groupe de G engendré par les commutateurs de G.
Théorème 7.9. — On suppose car(K) 6= 2 et ν Ê 2. On a D(Sp(2ν, K)) = Sp(2ν, K).
Démonstration. — Par le th. 7.1, il suffit de montrer que toute transvection symplectique
peut s’écrire comme un commutateur. Soit τ(x) = x+λB(e, x)e, avec e ∈ V et λ ∈ K, une telle
transvection. Le vecteur e est contenu dans un plan hyperbolique P = 〈e, f 〉 (lemme 4.7) et,
⊥ ⊥
comme ν Ê 2, on peut écrire V = P ⊕ Q ⊕ W, où Q = 〈e 0 , f 0 〉 est aussi un plan hyperbolique.
Dans une base de V obtenue µ en complétant
¶ (e, e 0 , f , f 0 ) par une base de W, la transvection
N(λ) 0
τ a pour matrice par blocs , où
0 I2ν−4
1 0 λ 0
0 1 0 0
N(λ) := 0 0 1 0 .
0 0 0 1
Il suffit donc d’exprimer la matrice N(τ) comme commutateurs d’éléments de Sp(4, K).
D’après (17), les matrices
µ ¶ µ ¶
A1 0 I2 A2
U1 = , U2 =
0 t A−1
1 0 I2
sont symplectiques, pourvu que A2 soit symétrique. Si on prend
µ ¶ µ ¶
1 1 1 0 1
A1 = , A2 = λ ,
0 1 2 1 0
on vérifie l’égalité U1 U2 U1−1 U2−1 = N(λ), ce qui termine la démonstration.
Simplicité. — La simplicité des groupes projectifs symplectiques finis fournit une nou-
velle liste infinie de groupes finis simples.
Théorème 7.10. — On suppose car(K) 6= 2 et ν Ê 2. Le groupe PSp(2ν, K) est simple.
Démonstration. — Ce théorème se déduit du th. 7.9, comme dans le cas des groupes PSL,
par la méthode d’Iwasawa, en considérant l’action fidèle et transitive du groupe sur l’es-
pace projectif X := P2ν−1 (K). Nous disposons en effet pour chaque droite x ∈ X du groupe
abélien (isomorphe à K) des transvections symplectiques de droite x, et la seule hypothèse
64 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
restant à vérifier pour appliquer le th. 2.16 est que l’action est primitive, c’est-à-dire que
les stabilisateurs sont des sous-groupes maximaux.
L’action de Sp(2ν, K) sur X est transitive : étant deux droites vectorielles de V, il existe
par le théorème de Witt une isométrie qui envoie l’une sur l’autre (cf. aussi la preuve du
lemme 7.3). Mais cette action n’est pas 2-transitive : l’action diagonale de G := Sp(2ν, K)
sur {(x, y) ∈ X × X | x 6= y} a deux orbites :
– l’orbite O1 des couples de droites (x, y) engendrant un plan hyperbolique ;
– l’orbite O2 des couples de droites (x, y) engendrant un plan totalement isotrope.
En effet, la restriction de la forme symplectique B à un plan est soit hyperbolique, soit
nulle. Par le théorème de Witt, étant donnés deux plans dans V du même type, il existe
une isométrie de V envoyant l’un sur l’autre.
Pour montrer que l’action est primitive, on doit donc revenir à la définition et montrer
que le stabilisateur Gx d’un point x ∈ X est maximal. Supposons donc Gx < H ≤ G. On doit
montrer H = G.
On rappelle que Hx := {hx | h ∈ H} ⊆ X est l’orbite de x sous l’action induite de H ;
comme Gx 6= H, elle n’est pas réduite à {x}. Regardons les sous-ensembles g Hx de X
lorsque g décrit G (parmi eux, on trouve l’orbite Hx).
S S
Tout d’abord, leur réunion g ∈G g Hx contient g ∈G g x, qui n’est autre que l’orbite de
x ; c’est donc bien X tout entier puisque l’action de G sur X est transitive.
Ensuite, si g Hx ∩ g 0 Hx 6= ;, il existe h, h 0 ∈ H tels que g hx = g 0 h 0 x, donc h −1 g −1 g 0 h 0 ∈
Gx donc g −1 g 0 ∈ H, ce qui implique g Hx = g 0 Hx. Ainsi les (g Hx)g ∈G distincts réalisent une
partition de X.
Posons
Γ := {(y, z) ∈ X × X | y 6= z, y et z sont dans le même g Hx}.
Comme Hx 6= {x}, l’ensemble Γ n’est pas vide.
Si (y, z) ∈ Γ, on a y, z ∈ g 0 Hx pour un certain g 0 ∈ G et pour tout g ∈ G, g y et g z sont
dans g g 0 Hx. En d’autres termes, Γ est stable par l’action diagonale de G, donc c’est une
réunion d’orbites. Mais il n’y a que deux orbites.
Si Γ = O1 , on a, pour tout y 6= z,
y et z sont dans le même g Hx ⇐⇒ y et z engendrent un plan hyperbolique
Mais pour toutes droites distinctes y et z, il existe t ∈ X qui n’est orthogonal ni à y ni à z
(tout simplement parce que V ne peut être la réunion des deux hyperplans y ⊥ et z ⊥ ). Les
droites y et t engendrent alors un plan hyperbolique, donc y et t sont dans le même g Hx ;
mais de même, les droites z et t engendrent alors un plan hyperbolique, donc z et t sont
dans le même g Hx. On en déduit que y et z sont dans le même g Hx. Comme y et z sont
quelconques distinctes, cela contredit Γ = O1 .
On écarte de façon similaire le cas Γ = O2 . On a donc Γ = O1 t O2 : toutes droites dis-
tinctes y et z sont dans le même g Hx. En particulier, tout y 6= x est dans Hx. Pour tout
g 0 ∈ G, ou bien g 0 x = x et g ∈ Gx ⊆ H, ou bien y := g 0 x 6= x et il existe h ∈ H tel que g 0 x = hx,
soit h −1 g 0 ∈ Gx ⊆ H. On en déduit g 0 ∈ H et H = G.
On a donc montré que les stabilisateurs sont des sous-groupes maximaux de G. L’action
de G = Sp(2ν, K) sur X = P2ν−1 (K) est primitive. Comme elle est aussi fidèle, le th. 7.9 dit
alors que tout sous-groupe distingué non trivial de Sp(2ν, K) contient D(Sp(2ν, K)). Par le
th. 7.9, il est donc égal à Sp(2ν, K), qui est ainsi un groupe simple.
8. GROUPE ORTHOGONAL 65
Remarque 7.11 (Cas de la caractéristique 2). — Pour tout corps K, on peut toujours dé-
finir un groupe comme en (16) par
Sp(2ν, K) := {U ∈ GL(2ν, K) | t UJ2ν U = J2ν }.
Beaucoup des résultats démontrés plus haut lorsque car(K) 6= 2 restent vrais en caractéris-
tique 2. On en particulier :
• Sp(2, K) ' SL(2, K) ;
• Sp(2ν, K) ≤ SL(2ν, K) ;
• Z(Sp(2ν, K)) = {±I2ν } (le centre est donc trivial en caractéristique 2) ;
• | Sp(2ν, Fq )| est donné par la formule (20) et, en caractéristique 2, PSp(2ν, Fq ) =
Sp(2ν, Fq ) ;
• pour ν Ê 2, on a D(Sp(2ν, K)) = Sp(2ν, K) et PSp(2ν, K) est simple, sauf pour Sp(4, F2 ) =
PSp(4, F2 ) ' S6 , dont le groupe dérivé est A6 (prop. I.5.8).
On obtient donc une quatrième série de groupes finis simples PSp(2ν, Fq ) (15) .
8. Groupe orthogonal
On étudie ici quelques propriétés de base du groupe orthogonal. La situation est beau-
coup plus compliquée que dans le cas symplectique, vu qu’il peut y avoir beaucoup de
formes quadratiques non équivalentes sur un même espace vectoriel.
15. Pour des raisons que vous comprendrez plus tard, ce groupe est aussi noté Cν (q), pour ν Ê 2.
66 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
le groupe O(V, f ) n’est pas abélien, sauf si K = F3 (dans ce cas, c’est {I2 , −I2 , S 1 , −S 1 }, iso-
morphe à (Z/2Z)2 ).
Exemples 8.1. — 1° Lorsque K est quadratiquement clos, on est toujours dans ce cas.
2° Lorsque K = R, on est dans ce cas uniquement lorsque la signature est (1, 1). On a
donc SO(1, 1) ' R× . Dans une base orthogonale, où la forme quadratique est donnée par
x 12 − x 22 , on vérifie que les isométries directes ont pour matrice
p 2 p−β 2
1
1−β 1−β
.
p−β 2 p 1 2
1−β 1−β
Le facteur p 1 est celui qui intervient dans les formules de Lorentz en relativité (la vi-
1−β2
tesse de la lumière est ici égale à 1 ; voir exerc. 11.7).
3° Lorsque K = Fq , on est dans ce cas pour la forme 〈1, −1〉. Avec les notations de la note
10 et de l’ex. 5.6.3°, on a SO+ (2, Fq ) ' F× +
q , cyclique d’ordre q − 1. On vérifie que O (2, Fq )
est isomorphe au groupe diédral Dq−1 (cf. ex. I.1.4.4°).
Cas où −α n’est pas un carré. La forme f est alors anisotrope et on vérifie par un calcul
direct qu’on a
µ ¶
n a −cα ¯¯ 2 o
SO(V, f ) ' R a,c := a + c 2α = 1 ,
c a
µ ¶
n a cα ¯¯ 2 o
O(V, f ) ' R a,c , S a,c := a + c 2α = 1
c −a
= SO(V, f ) t S 1,0 · SO(V, f ).
À nouveau, le groupe SO(V, f ) est abélien et O(V, f ) SO(V, f ) est constitué de ré-
flexions (16) . On vérifie que le centre de O(V, f ) est {± IdV }.
p p p
16. Le groupe O(V, f ) s’interprète en terme du corps K[ −α] = {a + c −α | a, c ∈ K}. Si x = a + c −α, son
p p
« conjugué » est x̄ = a − c −α et le morphisme « norme » N : K[ −α] → K défini par N(x) = x x̄ vérifie N(x y) =
p
N(x)N(y). Le groupe SO(V, f ) est alors le groupe des éléments de K[ −α] de norme 1 et O(V, f ) est engendré par
SO(V, f ) et la conjugaison. Dans le cas K = R, ce corps est C, la conjugaison est la conjugaison complexe et le
groupe des éléments de norme 1 est le groupe des complexes de module 1.
8. GROUPE ORTHOGONAL 67
8.2. Centre et générateurs. — Rappelons que si D est une droite non isotrope, on dis-
pose d’une symétrie orthogonale (réflexion) s D (de déterminant −1) par rapport à D⊥ . De
même, si P est un plan sur lequel la forme quadratique est non dégénérée, on a V = P ⊕ P ⊥
et le renversement r P par rapport à P ⊥ , défini par r P = (−1)⊕1, est aussi une transformation
orthogonale, élément de SO(V, f ).
Si u ∈ O(V, f ), on vérifie qu’on a us D u −1 = s u(D) et ur P u −1 = r u(P) .
Proposition 8.3. — Le centre de O(V, f ) est {± IdV }, sauf si K = F3 et V est un plan hyperbo-
lique (17) .
Si dim(V) Ê 3, le centre de SO(V, f ) est trivial si dim(V) est impair, {± IdV } si dim(V) est
pair.
Démonstration. — Si dim(V) = 2, la description explicite de O(V, f ) vue au § 8.1 donne le
résultat. On suppose donc dim(V) Ê 3.
Si u ∈ O(V, f ) commute aux éléments de SO(V, f ), on a r u(P) = ur P u −1 = r P pour tout
plan hyperbolique P, donc u(P) = P et u préserve les plans sur lesquels la forme f est non
dégénérée.
Montrons que toute droite D = Kx est intersection de deux plans P et Q de ce type.
⊥
Si D est non isotrope, on a V = D ⊕ D⊥ , donc en prenant deux éléments distincts y et z
⊥
d’une base orthogonale de D⊥ (ce qui est possible puisque dim(V) Ê 3), les plans P = D⊕Ky
⊥
et Q = D ⊕Kz conviennent. Si D est isotrope, on inclut D dans un plan hyperbolique P (sur
⊥
lequel f est non dégénérée) et on complète x en une base (x, y) de P. Puisque V = P ⊕ P ⊥
et que dim(V) Ê 3, on peut choisir z ∈ P ⊥ non nul. Alors on peut prendre Q = D ⊕ K(y + z).
Il s’ensuite que si u ∈ O(V, f ) commute à tous les éléments de SO(V, f ), il préserve toutes
les droites ; c’est donc une homothétie (cf. note 1). Cela termine la preuve.
Le quotient de SO(V, f ) par son centre est le groupe projectif orthogonal
PSO(V, f ) := SO(V, f )/Z(SO(V, f )).
C’est un sous-groupe de PSL(V) ; il opère donc fidèlement sur l’espace projectif P(V). On
définit de la même façon le sous-groupe PO(V, f ) ≤ PGL(V).
Exemples 8.4. — 1° Les groupes O(s, n − s), SO(s, n − s) et PSO(s, n − s) sont des variétés
différentiables de dimension n(n−1)/2. Leur nature topologique est différente : pour n Ê 2,
parmi les groupes SO, seul SO(n) est compact, et seul SO(n) est connexe (cf. ex. 8.10.3°,
exerc. 8.9 ; mais il n’est pas simplement connexe pour n Ê 2 (rem. 11.5)).
2° Les groupes O(n, C), SO(n, C) et PSO(n, C) sont des variétés complexes de dimension
n(n − 1)/2.
Théorème 8.5. — Les réflexions engendrent O(V, f ).
Démonstration. — On raisonne par récurrence sur la dimension. Soit u ∈ O(V, f ) et soit
x 1 ∈ V non isotrope ; on pose x 2 := u(x 1 ). Puisque f (x 1 + x 2 ) + f (x 1 − x 2 ) = 4 f (x 1 ) 6= 0, l’un
au moins des éléments x 1 − x 2 ou x 1 + x 2 est non isotrope :
– si x 1 − x 2 est non isotrope, s x1 −x2 (x 1 ) = x 2 , donc s x1 −x2 u(x 1 ) = x 1 ;
Remarque 8.6. — Cette démonstration montre que toute isométrie est produit d’au plus
2n réflexions (n = dim(V)). Le théorème de Cartan-Dieudonné affirme qu’il suffit d’au plus
n réflexions.
Démonstration. — Par le théorème précédent, tout élément de SO(V, f ) est produit d’un
nombre pair de réflexions. Il suffit donc de montrer qu’un produit s x1 s x2 de deux réflexions
est un produit de renversements.
Si dim(V) = 3, on a s x1 s x2 = (−s x1 )(−s x2 ) et l’opposé d’une réflexion est un renversement
(puisque la dimension de V est impaire), d’où le résultat.
Si dim(V) > 3, on peut supposer x 1 et x 2 non colinéaires (et toujours non isotropes).
Considérons le plan P := 〈x 1 , x 2 〉. On a dim(P ∩P ⊥ ) É 1. Si P ∩P ⊥ = {0}, on prend y ∈ P ⊥ non
isotrope et f est non dégénérée sur l’espace vectoriel W := 〈x 1 , x 2 , y〉. Si dim(P ∩ P ⊥ ) = 1,
on construit encore, comme dans le premier pas de la preuve du théorème de Witt (th.
5.1), un sous-espace W ⊇ P de dimension 3 sur lequel f est non dégénérée. Alors s x1 s x2
agit par l’identité sur W ⊥ . On est ainsi ramené au cas de la dimension 3 : sur W, l’isomé-
trie s x1 |W s x2 |W est le produit des renversements −s x1 |W et −s x2 |W ; on obtient alors s x1 s x2
comme produit de leurs extensions sur V par l’identité sur W ⊥ , qui sont encore des ren-
versements.
Exercice 8.8. — Montrer que O(n, Q) est dense dans O(n, R) et que SO(n, Q) est dense dans
SO(n, R) (Indication : on pourra utiliser le th. 8.5).
Exercice 8.9. — Lorsque n Ê 2, montrer que SO(n) est connexe et que O(n) a deux compo-
santes connexes (Indication : on pourra utiliser le th. 8.7).
8.3. Norme spinorielle et groupe dérivé. — La situation pour le groupe orthogonal est
beaucoup plus compliquée que pour le groupe symplectique et nous ne donnerons pas
toutes les démonstrations ni tous les détails. Une des raisons en est l’existence d’un mor-
phisme
θ : O(V, f ) → K× /K×2
appelé norme spinorielle, qui vérifie la propriété
θ(s x ) = f (x) ∈ K× /K×2 , (21)
pour tout x ∈ V non isotrope. Nous ne démontrerons que plus tard (§ III.6.3, cor. 6.8)
l’existence de ce morphisme (18) . Notons cependant que comme K× /K×2 est abélien, son
noyau, noté O0 (V, f ), contient le groupe dérivé D(O(V, f )), et le noyau SO0 (V, f ) := O0 (V, f )∩
SO(V, f ) de sa restriction à SO(V, f ) contient D(SO(V, f )).
18. Comme les réflexions engendrent O(V, f ), la relation (21) définit uniquement θ ; cependant, il faut vé-
rifier que cette définition a un sens, c’est-à-dire que si u ∈ O(V, f ) se décompose en u = s x1 ◦ · · · ◦ s xr , alors
f (x 1 ) · · · f (x r ) ∈ K× /K×2 est indépendant de la décomposition de u choisie.
8. GROUPE ORTHOGONAL 69
Exemples 8.10. — 1° Lorsque K est quadratiquement clos, K× /K×2 est trivial, donc aussi
θ.
2° Si K = R, le groupe R× /R×2 a deux éléments, à savoir les classes de 1 et de −1.
Si f est définie positive, θ prend ses valeurs dans R×+ /R×2 , donc θ est trivial et
SO0 (n, R) = SO(n, R).
Si f est définie négative, toute réflexion a pour image −1 dans R× /R×2 , donc θ est le
morphisme déterminant et est trivial sur SO(n, R).
Pour avoir un morphisme θ intéressant, il faut donc regarder les groupes O(s, t ) avec s
et t non nuls (c’est-à-dire les cas où l’indice est Ê 1). Dans le cas de O(1, m), la forme f est
donnée sur Rm+1 par
f (x 0 , . . . , x m ) = x 02 − x 12 − · · · − x m
2
.
Ce groupe agit sur la quadrique affine Q := {x ∈ Rm+1 | f (x) = 1}. Or celle-ci a deux com-
posantes connexes Q+ et Q− selon que x 0 est positif ou négatif. On peut donc définir un
morphisme de groupes
θ0 : O(1, m) −→ S{Q+ ,Q− } ' Z/2Z.
Si x n’est pas isotrope, on vérifie que θ0 (s x ) = Id si et seulement si f (x) < 0 (on voit bien ce
qui se passe sur un dessin en dimension 2). Cela signifie que le morphisme θ0 n’est autre
que le produit dét ·θ, donc que (19)
SO0 (1, m) = {u ∈ SO(1, m) | u(Q+ ) = Q+ },
d’indice 2 dans SO(1, m).
En relativité, on travaille dans l’espace de Minkowski, qui correspond au cas m = 3. Le
groupe SO(1, 3) s’appelle le groupe de Lorentz et le groupe SO0 (1, 3) des transformations
qui préservent le sens du temps, le groupe de Lorentz restreint (cf. exerc. 11.7).
La situation est analogue si s, t Ê 2, mais la quadrique Q définie ci-dessus est mainte-
nant connexe. Il faut regarder à la place les sous-espaces vectoriels maximaux W ⊆ Rs+t
sur lesquels la forme f est définie positive, comme par exemple 〈e 1 , . . . , e s 〉. On voit facile-
ment qu’ils sont tous de dimension s et on vérifie qu’ils forment une « famille connexe »
(dans le cas s = 1, ce sont les droites engendrées par les points de Q, qui sont paramé-
trées par une de ses composantes connexes). On peut alors définir de manière continue
une orientation o W sur chacun de ces sous-espaces vectoriels W. L’image de W par une
isométrie u est encore un sous-espace du même type et on obtient
SO0 (s, t ) = {u ∈ SO(s, t ) | u(o W ) = o u(W) }.
De façon plus « concrète », dans une base où la forme quadratique s’écrit
2
f (x 1 , . . . , x s+t ) = x 12 + · · · + x s2 − x s+1 2
− · · · − x s+t ,
la matrice M d’un élément de SO(s, t ) s’écrit sous forme de blocs
µ ¶
A B
M= ,
C D
19. Le groupe SO0 (1, m) est le groupe de la géométrie hyperbolique, il agit sur Q+ , qui est un modèle de l’espace
hyperbolique de dimension m.
70 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
où la matrice A est carrée d’ordre s. On voit que la matrice A est inversible (20) . On a alors
SO0 (s, t ) = {M ∈ SO(s, t ) | dét(A) > 0}.
On peut montrer que ce groupe est connexe.
3° Lorsque (V, f ) est un plan hyperbolique, on note r λ la « rotation » de matrice Rλ dans
une base hyperbolique (e 1 , e 2 ) de V (cf. § 8.1). On a
r λ = s λe 1 −e 2 s e 1 −e 2 ,
donc θ(r λ ) = f (λe 1 − e 2 ) f (e 1 − e 2 ) = 4λ ≡ λ dans K× /K×2 et le morphisme θ|SO(V, f ) :
SO(V, f ) → K× /K×2 est surjectif.
Si l’indice ν de f est Ê 1, c’est-à-dire qu’il existe un vecteur isotrope non nul, V contient
un plan hyperbolique. L’exemple 3° ci-dessus montre que le morphisme
θ|SO(V, f ) : SO(V, f ) → K× /K×2
est alors surjectif. En particulier, si ν Ê 1 et que K n’est pas quadratiquement clos (K×2 6=
K× ), on a D(O(V, f )) ⊆ SO0 (V, f ) Ú SO(V, f ).
On a en fait un résultat plus précis (21) .
Théorème 8.11 (Eichler). — Soit f une forme quadratique non dégénérée sur un espace
vectoriel V de dimension Ê 3. Si l’indice ν de f est Ê 1, on a
SO0 (V, f ) = D(O(V, f )) = D(SO(V, f ))
et SO(V, f )/D(SO(V, f )) ' K× /K×2 .
Le cas où l’indice est nul est beaucoup moins bien connu. Lorsque K = Q, Meyer a mon-
tré qu’une forme quadratique f d’indice nul sur Qn , avec n Ê 5, est nécessairement définie
négative ou définie positive vue comme forme quadratique sur Rn . Dans ce cas, Kneser
a montré que l’image de θ|SO(Qn , f ) est Q×+ /Q×2 et que son noyau SO0 (Qn , f ) est encore
D(SO(Qn , f )). On n’est donc pas très loin du cas ν Ê 1 : le groupe dérivé D(SO(Qn , f )) est
encore d’indice infini dans SO(Qn , f ).
µ ¶ µ ¶
Is 0 Is 0
20. En effet, en développant la relation t M M= , on obtient entre autres t AA = Is + t CC, ce
0 −It 0 −It
qui entraîne que la matrice t AA est définie positive, donc que A est inversible (on obtient en fait même | dét(A)| Ê
1). Il en est de même pour D, bien sûr.
21. Cf. Dieudonné, J., La géométrie des groupes classiques, Springer Verlag, 1955, chap. II, § 6.5). Ce n’est plus
vrai pour dim(V) = 2, puisque SO(V, f ) est alors abélien (§ 8.1), mais on a encore SO0 (V, f ) = D(O(V, f )).
8. GROUPE ORTHOGONAL 71
La structure des groupes O(Q3 , f ) et O(Q4 , f ) est beaucoup moins bien connue dans ce
cas.
8.4. Centre. — On peut montrer que pour dim(V) Ê 3, le centre du groupe D(SO(V, f ))
consiste en les homothéties de ce groupe, c’est-à-dire IdV et, éventuellement, − IdV .
On a d’autre part la formule
θ(− IdV ) = disc( f ).
En effet, dans une base (e 1 , . . . , e n ) de V où f (x) = ni=1 αi x i2 , on écrit − IdV = s e 1 · · · s e n , d’où
P
Qn
θ(− IdV ) = f (e 1 ) · · · f (e n ) = i =1 αi = disc( f ).
On en déduit que pour dim(V) Ê 3 et ν Ê 1, le centre de D(SO(V, f )) = SO0 (V, f ) est
d’ordre 2 si disc( f ) = 1 et dim(V) pair, trivial sinon.
8.5. Simplicité. — Vu les résultats de la section précédente, le seul groupe qui a des
chances d’être simple est le quotient P(D(SO(V, f ))) du groupe dérivé D(SO(V, f )) par son
centre.
Nous nous contenterons de passer en revue quelques résultats connus, en renvoyant
au livre de Dieudonné, J., La géométrie des groupes classiques, pour les preuves et des dis-
cussions plus approfondies.
Cas ν( f ) = 0 (forme anisotrope).— Il n’y a pas de résultat général, mais certains cas par-
ticuliers sont complètement décrits.
Lorsque K = R (où D(SO(n, R)) = SO(n, R)), on a
– le groupe PSO(4, R) n’est pas simple (22) (th. 11.4) ;
– le groupe PSO(n, R) est simple pour n = 3 ou n Ê 5.
Lorsque K = Q, on a :
– le groupe O(Q3 , f ) admet une suite décroissante de sous-groupes distingués dont
l’intersection est {Id} ;
– pour n Ê 5, le groupe P(D(SO(Qn , f ))) = PSO0 (Qn , f ) est simple.
Cas ν( f ) Ê 1.— La situation est plus claire : lorsque n Ê 3, le groupe P(D(SO(Kn , f ))) =
PSO0 (Kn , f ) est simple, avec deux exceptions (23) .
Ce cas inclut celui des corps finis Fq dès que n Ê 3. Rappelons qu’en dimension impaire,
on a un seul groupe orthogonal, noté O(2m + 1, Fq ) alors qu’en dimension paire, on en
a deux, notés O+ (2m, Fq ) (discriminant (−1)m , indice m) et O− (2m, Fq ) (discriminant 6=
(−1)m , indice m − 1) (ex. 5.6.3°).
22. Ce fait fondamental est à l’origine de propriétés spéciales importantes de la topologie et de la géométrie de
dimension 4.
23. On a plus précisément :
– si n = 3, le groupe D(SO(K3 , f )) est isomorphe à PSL(2, K), donc il est simple pour K 6= F3 (th. 2.15) ;
– si n = 4 p et disc( f ) 6= 1 dans K× /K×2 , le groupe D(SO(K4 , f )) = P(D(SO(K4 , f ))) est isomorphe à
PGL(2, K[ disc( f )]) (cf. note 16) et il est donc simple (th. 2.15) ;
– si n = 4 et disc( f ) = 1 dans K× /K×2 , le groupe P(D(SO(K4 , f ))) est isomorphe à PSL(2, K) × PSL(2, K) et il
est donc simple pour K 6= F3 (th. 2.15) ;
– le groupe P(D(SO(Kn , f ))) est simple pour n Ê 5.
72 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
On dit qu’un morphisme de groupes additifs u entre K-espaces vectoriels est σ-linéaire
si u(λx) = λ̄u(x) pour tout vecteur x et tout λ ∈ K. Une forme σ-sesquilinéaire est une
application B : V × V → K telle que pour tout y ∈ V, l’application x 7→ B(x, y) soit σ-linéaire
et l’application y 7→ B(x, y) soit linéaire. Pour tous x et y dans V et tout λ ∈ K, on a donc
B(x, λy) = λB(x, y) et B(λx, y) = λ̄B(x, y).
24. Pour des raisons que vous comprendrez plus tard, ces groupes sont aussi notés Bm (q), Dm (q) et 2 Dm (q),
respectivement.
10. GROUPE UNITAIRE 73
L’indice est inf(s, n − s). Le groupe unitaire associé est noté U(s, n − s, C), ou le plus souvent
U(s, n − s). Il est isomorphe à
½ µ ¶ µ ¶¾
Is 0 Is 0
¯
U ∈ GL(n, C) ¯ U ∗ U= .
¯
0 −In−s 0 −In−s
On note U(n) lorsque s = n. Les groupes U(s, n − s) (resp. SU(s, n − s)) sont des variétés
différentiables de dimension n 2 (resp. n 2 − 1).
2° Si K = Fq 2 (avec q puissance de nombre premier impair) et σ(λ) = λq , le morphisme
F×
q2
−→ F×
q
{U ∈ GL(n, Fq 2 ) | t U (q) U = In }.
où U (q) est la matrice obtenue à partir de U en élevant tous ses coefficients à la puissance
q. On a
|U(n, Fq 2 )| = (q n − (−1)n )q n−1 (q n−1 − (−1)n−1 )q n−2 · · · (q 2 − 1)q(q + 1).
Exercice 10.2. — Soit M ∈ GL(n, Fq 2 ) une matrice telle que t M = M(q) . Montrer qu’il existe
une matrice P ∈ GL(n, Fq 2 ) tel que M = t P (q) P.
En particulier, SU(2) est en bijection avec la sphère unité S3 dans l’espace euclidien R4 .
α β
µ ¶
Démonstration. — La matrice U = est dans SU(V, h) si dét(U) = 1 et U ∗ U = I2 , ce
γ δ
qui mène aux équations
αδ − βγ = 1, ᾱα + γ̄γ = β̄β + δ̄δ = 1, ᾱβ + γ̄δ = 0.
10. GROUPE UNITAIRE 75
(
αδ − γβ = 1
Le système d’inconnues δ et β est de déterminant 1 donc a une unique
γ̄δ + ᾱβ = 0
solution, qui est β = −γ̄ et δ = ᾱ.
Cas d’un plan hyperbolique. Dans une base hyperbolique, la forme hermitienne est don-
née par h(x 1 , x 2 ) = x̄ 1 x 2 + x̄ 2 x 1 .
25. On peut décrire plus intrinsèquement le morphisme SL(2, K0 ) → SU(V, h) comme suit. On considère K
comme un K0 -espace vectoriel de dimension 2. L’espace vectoriel V := EndK0 K des endomorphismes K0 -
linéaires de K est naturellement un K-espace vectoriel de dimension 2, puisque (Id, σ) en est une base. Si
α = a + Ia 0 et β = b + Ib 0 sont dans K, la matrice de l’endomorphisme α Id +βσ de K dans la base (1, I) est
(a 0 − b 0 )I2
µ ¶
a +b
0 0 , dont le déterminant est ᾱα − β̄β. C’est donc une forme hermitienne sur V, hyperbolique
a +b a −b
puisque le vecteur (1, 1) est isotrope.
On dispose d’autre part d’une application K-linéaire φ : V = EndK0 K → EndK (V) qui envoie u ∈ V sur l’en-
domorphisme φu de V donné par v 7→ u ◦ v. Comme dét(φu (v)) = dét(u) dét(v), on voit que φu est unitaire pour
la forme hermitienne dét si et seulement si dét(u) = 1. L’application φ induit donc un morphisme de groupes
SL(K) → U(V, dét). On vérifie ensuite que ce morphisme est à valeurs dans SU(V, dét) (c’est-à-dire que dét(φu ) = 1
si dét(u) = 1) et qu’il est surjectif.
76 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
Les valeurs propres doivent être de module 1 pour les endomorphismes unitaires,
réelles pour les endomorphismes autoadjoints et imaginaires pures pour les endomor-
phismes antiautoadjoints.
En particulier, si l’on dispose d’une seconde forme hermitienne h 0 , on peut lui associer,
puisque h est non dégénérée, un endomorphisme u de V qui vérifie
∀x, y ∈ V B0 (x, y) = B(x, u(y)).
On a aussi
B(u(x), y) = B(y, u(x) = B0 (y, x) = B0 (x, y) = B(x, u(y)),
de sorte que u ∗ = u. D’après la proposition, u se diagonalise dans une base h-
orthonormale, ce qui signifie que dans cette base, la forme B0 a une matrice diagonale
λ1
.. , λi ∈ R.
.
λn
La forme h 0 est définie positive si et seulement si les λi sont tous strictement positifs.
10.4. Propriétés des groupes unitaires. — Dans cette dernière partie, on revient au cas
général d’un corps général K et on énonce sans démonstration quelques propriétés des
groupes unitaires pour une forme hermitienne h.
Centre : Le centre de U(Kn , h) est constitué des homothéties de rapport λ tel que λ̄λ =
1. Le centre de SU(Kn , h) est constitué des homothéties de rapport satisfaisant en
outre λn = 1. On notera
PSU(Kn , h) := SU(Kn , h)/Z(SU(Kn , h)).
Simplicité : Si la forme hermitienne h est d’indice Ê 1 (ce qui est le cas sur Fnq 2 pour n Ê
2), le groupe PSU(Kn , h) est simple, à l’exception du groupe PSU(2, F9 ) ' PSL(2, F3 )
11. QUATERNIONS 77
(prop. 10.4). Si l’indice est nul, donc la forme anisotrope, il n’y a pas de résultat gé-
néral. Néanmoins PSU(n, C) est simple dès que n Ê 2 : en fait, comme on le verra
dans le § 11, PSU(2, C) ' SO(3, R), qui est simple, et l’énoncé pour n > 2 s’en déduit.
On peut définir aussi ces groupes en caractéristique 2. On obtient ainsi une autre série
de groupes finis simples, à savoir PSU(n, Fq 2 ) pour q puissance de nombre premier et
n Ê 3 (26) .
11. Quaternions
Le corps des quaternions, H, est un corps non commutatif, contenant comme sous-
corps R, et de dimension 4 comme espace vectoriel sur R. On peut le décrire comme une
algèbre de matrices 2 × 2 complexes :
α β ¯¯
½µ ¶ ¾
H := ¯ α, β ∈ C . (23)
−β̄ ᾱ
L’addition et la multiplication dans H sont celles des matrices. Puisque le déterminant est
|α|2 + |β|2 , seule la matrice nulle n’est pas inversible et on obtient un corps.
On distingue les éléments suivants :
µ ¶ µ ¶ µ ¶ µ ¶
1 0 i 0 0 1 0 i
1= , I= , J= , K=
0 1 0 −i −1 0 i 0
de H.
Les multiples réels de 1 fournissent le sous-corps R ⊆ H. La famille (1, I, J, K) est une
base de H vu comme espace vectoriel sur R. On observe que
I2 = J2 = K 2 = −1, IJK = −1,
relations desquelles on déduit aisément les autres multiplications des éléments de la base :
IJ = −JI = K, JK = −KJ = I, KI = −IK = J.
L’ensemble {x 0 + x 1 I | x 0 , x 1 ∈ R} est un sous-corps de H isomorphe à C (ce n’est pas le
seul car les rôles de I, J et K sont interchangeables dans H (27) ). La famille (1, J) est une base
de H vu comme espace vectoriel sur C. Plus précisément, on a
q = x 0 + x 1 I + x 2 J + x 3 K, où x 0 , . . . , x 3 ∈ R
= (x 0 + x 1 I)1 + (x 2 + x 3 I)J.
Dans cette écriture, on fera attention que β = x 2 + x 3 I et J ne commutent pas (en fait, Jβ =
β̄J).
Le centre de H est R : en effet, si q ∈ Z(H), écrivons comme ci-dessus q = α + βJ, avec
α, β ∈ C. De qI = Iq, on déduit β = 0, et de αJ = Jα = ᾱJ, on déduit α ∈ R.
Le conjugué d’un quaternion q = x 0 + x 1 I + x 2 J + x 3 K est
q̄ = x 0 − x 1 I − x 2 J − x 3 K.
H = R ⊕ Im(H).
Démonstration. — On a
Bien sûr, N s’identifie à la norme euclidienne usuelle dans H = R4 , donc le groupe SU(2)
est homéomorphe à la sphère de R4 .
Soit q un quaternion tel que N(q) = 1. Considérons la conjugaison (au sens du groupe
multiplicatif (non abélien) (H× , ×))
φq : H −→ H
x 7−→ q xq −1
Puisque q −1 = q̄, on a
φq (x) = q x̄q −1 ,
donc φq agit par l’identité sur R et préserve la décomposition H = R ⊕ Im(H). En outre,
donc φq agit par isométries sur R4 . En restreignant φq à Im(H), on obtient ainsi un mor-
phisme de groupes
φ : SU(2) −→ O(3)
q 7−→ φq |Im(H) .
Théorème 11.2. — Le morphisme φ ainsi défini est surjectif, de noyau {±1}. Par consé-
quent,
SO(3) ' SU(2)/{±1} = PSU(2).
11. QUATERNIONS 79
Exercice 11.3. — On a vu dans la prop. 10.4 l’isomorphisme SL(2, R) ' SU(2). On a donc
aussi un morphisme surjectif SL(2, R) → O(3) de noyau d’ordre 2. Le but de cet exercice est
de construire directement un tel morphisme dans un cadre un peu plus général.
Soit K un corps de caractéristique différente de 2 et soit V l’espace vectoriel (de dimension
4) des matrices 2 × 2 à coefficients dans K.
a) Montrer que f : M 7→ tr(M2 ) est une forme quadratique sur V.
b) Montrer que SL(2, C) agit par isométries sur V par P · M := PMP −1 et que ces isométries
laissent toutes stable l’espace vectoriel W := I⊥
2 (de dimension 3).
c) Montrer que la restriction de f à W est de type 〈1, 1, −2〉.
d) On en déduit un morphisme SL(2, K) → O(W, f |W ). Montrer qu’il est surjectif et déterminer
son noyau.
L’isomorphisme entre PSU(2) et SO(3) a été montré en trouvant, grâce aux quaternions,
une action de SU(2), identifié au groupe des quaternions de norme 1, sur R3 . On peut
aussi regarder l’action de SU(2) × SU(2) sur R4 = H, définie en associant à un couple de
quaternions (q 1 , q 2 ), chacun de norme 1, l’endomorphisme
ψq1 ,q2 (x) = q 1 x q̄ 2 = q 1 xq 2−1
de H.
Démonstration. — 1° À nouveau, on a N(φq1 ,q2 (x)) = q 1 xq 2−1 q 2 x̄q 1−1 = N(x) donc l’image
de ψ est bien contenue dans O(4, R) et même, par connexité de l’image, dans SO(4, R).
Le noyau de ψ est constitué des (q 1 , q 2 ) tels que q 1 xq 2−1 = x pour tout x ∈ H donc q 1 x =
xq 2 . Faisant x = 1 on déduit q 1 = q 2 , forcément élément de Z(H), donc q 1 = q 2 = ±1.
Pour montrer que ψ est surjective, on prend u ∈ SO(4, R). Le quaternion q := u(1) vérifie
N(q) = 1. On a ψq̄,1 ◦u(1) = q̄ q = 1, donc ψq̄,1 ◦u laisse R, donc aussi R⊥ = Im(H), stable. Par
le théorème précédent, il existe q 0 tel que ψq̄,1 ◦u = ψq 0 ,q 0 . Ceci montre que ψ est surjectif.
2° En composant ψ par la projection sur PSO(4), on obtient un morphisme surjectif
ψ̃ : SU(2) × SU(2) −→ PSO(4).
80 CHAPITRE II. GROUPES CLASSIQUES
Son noyau est constitué des (q 1 , q 2 ) tels que q 1 x = εxq 2 pour tout x ∈ H, où ε = ±1. Pour
ε = 1, on récupère le noyau de ψ ; pour ε = −1, on obtient (en faisant x = −1) q 2 = −q 1
puis q 1 x = xq 1 pour tout x ∈ H, donc q 1 = ±1, ce qui rajoute au noyau les éléments
(1, −1) et (−1, 1). Finalement le noyau de ψ̃ est constitué des quatre éléments (±1, ±1),
donc PSO(4) ' PSU(2) × PSU(2).
Remarque 11.5. — Pour tout n, on peut construire (cf. § III.6.4) un groupe Spin(n)
connexe, muni d’un morphisme de groupes surjectif Spin(n) → SO(n) dont le noyau a
deux éléments (28) . Il est unique à isomorphisme (de groupes) près.
On a vu SO(2) ' U(1) (ex. 8.2.1°). Le groupe Spin(2) est le groupe U(1) des nombres
complexes de module 1, mais le morphisme Spin(2) → SO(2) est l’élévation au carré.
Le th. 11.2 entraîne Spin(3) ' SU(2), et le th. 11.4 entraîne Spin(4) ' SU(2) × SU(2).
On peut montrer Spin(6) ' SU(4), c’est-à-dire qu’on a un morphisme surjectif SU(4) →
SO(6) dont le noyau est d’ordre 2 (exerc. III.3.9).
Cette construction peut aussi être effectuée dans le cas d’une forme quadratique (non
dégénérée) quelconque sur Rn (rem. III.6.11). On obtient alors un groupe Spin0 (s, t ) qui est
un revêtement (connexe) de degré 2 du groupe connexe SO0 (s, t ) (d’indice 2 dans SO(s, t ))
défini dans l’ex. 8.10.3° (cf. exerc. III.3.10).
Exercice 11.6. — Déduire de la construction de l’exerc. 11.3 que le groupe Spin0 (2, 1) est iso-
morphe à SL(2, R).
Exercice 11.7. — Le but de cet exercice est de montrer que le groupe SO0 (1, 3) est isomorphe
à PSL(2, C). En particulier, Spin0 (1, 3) ' SL(2, C).
Soit V l’espace vectoriel réel (de dimension 4) des matrices hermitiennes du type
µ ¶
x + x1 x2 + i x3
M(x 0 , x 1 , x 2 , x 3 ) := 0 ,
x2 − i x3 x0 − x1
avec x 0 , x 1 , x 2 , x 3 ∈ R.
a) Montrer que GL(2, C) agit linéairement sur V par la relation P · M = PMP ∗ .
b) Montrer que SL(2, C) agit par isométries sur V pour la forme quadratique de Lorentz de
signature (1, 3). On en déduit un morphisme φ : SL(2, C) → O(1, 3).
c) Déterminer le noyau de φ.
d) Montrer que l’image de φ est exactement le sous-groupe SO0 (1, 3) défini dans l’ex. 8.10.3°
et conclure.
28. On dit que c’est un revêtement de degré 2 de SO(n) et c’est en fait, pour n Ê 3, le revêtement universel de
l’espace topologique SO(n).
CHAPITRE III
ALGÈBRE TENSORIELLE
1. Produit tensoriel
Soit K un corps et soient V et W des K-espaces vectoriels. Un produit tensoriel de V
et W est la donnée d’un K-espace vectoriel T et d’une application bilinéaire t : V × W → T,
satisfaisant la propriété universelle suivante : si b : V×W → E est une application bilinéaire,
il existe une unique application linéaire b̂ : T → E telle que b = b̂ ◦ t . Cela se traduit par le
fait que le diagramme suivant est commutatif :
b
V ×W E
t
b̂
Une telle paire (T, t ) est nécessairement unique, à unique isomorphisme près, au sens sui-
vant.
V ×W
t t0
φ
T T0 .
V × W → K[V × W] donnée par (v, w) 7→ (v, w) n’est pas bilinéaire, mais elle va le devenir si
on compose par la projection sur un certain quotient K[V ×W]/S. Pour trouver S, écrivons
les relations dont nous avons besoin : pour v, v 0 ∈ V, w, w 0 ∈ W, λ, λ0 ∈ K, les quantités
suivantes doivent êtres nulles
(λv + λ0 v 0 , w) − λ(v, w) − λ0 (v 0 , w), (24)
0 0 0 0
(v, λw + λ w ) − λ(v, w) − λ (v, w ). (25)
Il est donc naturel de définir S comme le sous-espace vectoriel de K[V × W] engendré par
toutes les expressions (24) et (25) et de poser
T := K[V × W]/S.
On définit maintenant l’application bilinéaire t : V × W → T comme la composée
V × W −→ K[V × W] K[V × W]/S = T.
Elle associe à (v, w) la classe de (v, w) dans le quotient T. Puisque K[V×W] est engendré par
les éléments de type (v, w), son quotient T est engendré par les éléments de type t ((v, w)),
c’est-à-dire par les tenseurs décomposables.
Pour montrer qu’on a ainsi obtenu le produit tensoriel de V et W, il reste à montrer
la propriété universelle : si on a une application bilinéaire b : V × W → E, on peut définir
une application linéaire g : K[V × W] → E par g ((v, w)) = b(v, w). Puisque b est bilinéaire,
g s’annule sur le sous-espace S et passe donc au quotient pour donner une application
linéaire b̂ : T → E. L’identité b = b̂ ◦ t est claire et l’unicité de b̂ provient du fait que T est
engendré par les t ((v, w)) ; or l’image de t ((v, w)) par b̂ est déterminée, puisque ce doit être
b(v, w).
Corollaire 1.2. — Soient V, W et E des K-espaces vectoriels. L’espace vectoriel des appli-
cations bilinéaires V × W → E est isomorphe à Hom(V ⊗ W, E). En particulier, l’espace des
formes bilinéaires sur V × W est isomorphe à (V ⊗ W)∗ .
f ×g
V1 × W1 V2 × W2
t t0
f ⊗g
V1 ⊗ W1 V2 ⊗ W2
Attention : la colonne de droite ne définit les isomorphismes que sur les tenseurs dé-
composables, alors que tous les tenseurs ne le sont pas. Mais ces applications sont li-
néaires, donc elles sont uniquement déterminées par leur valeur sur ces tenseurs parti-
culiers.
de sorte que la matrice de f ⊗ g dans les bases (v 1, j ⊗ w 1,l )( j ,l )∈I1 ×J1 de V1 ⊗ W1 et (v 2,i ⊗
w 2,k )(i ,k)∈I2 ×J2 de V2 ⊗ W2 est
A ⊗ B := (a i j b kl )(i ,k)∈I2 ×J2 , ( j ,l )∈I1 ×J1 .
84 CHAPITRE III. ALGÈBRE TENSORIELLE
Par exemple, si V1 , V2 , W1 , W2 sont tous de dimension 2 et qu’on choisit sur {1, 2} × {1, 2}
l’ordre (1, 1), (1, 2), (2, 1), (2, 2), la matrice est
a 11 b 11 a 11 b 12 a 12 b 11 a 12 b 12
µ ¶ µ ¶ µ ¶
a 11 a 12 b 11 b 12 a 11 B a 12 B a 11 b 21 a 11 b 22 a 12 b 21 a 12 b 22
A⊗B = ⊗ = a 12 b 11 a 12 b 12 a 22 b 11 a 22 b 12 .
=
a 21 a 22 b 21 b 22 a 21 B a 22 B
a 12 b 21 a 12 b 22 a 22 b 21 a 22 b 22
On appelle aussi cette matrice le produit de Kronecker des matrices A et B (on le définit de
façon analogue pour des matrices de taille quelconque). Noter qu’il n’est pas commutatif
(parce que l’ordre sur {1, 2} × {1, 2} n’est pas invariant par permutation des deux facteurs),
mais que la matrice B ⊗ A est simplement obtenue à partir de A ⊗ B en faisant des permu-
tations de lignes et de colonnes.
2° Le produit tensoriel K[X] ⊗ K[Y] est isomorphe à K[X, Y], par l’application X i ⊗ Y j 7→
X i Y j (1) .
3° On peut définir plus généralement le produit tensoriel de modules sur un anneau
commutatif A. La construction est la même que sur un corps, mais son comportement
est plus compliqué. Si A = Z, les A-modules sont les groupes abéliens et on a par exemple
Zk ⊗Z Zl = Zkl , mais aussi (Z/nZ) ⊗Z Q = 0, (Z/3Z) ⊗Z (Z/2Z) = 0 et (Z/3Z) ⊗Z (Z/3Z) = Z/3Z
(pourquoi ?).
4° Extension des scalaires. Si on a un corps L ⊇ K et que V est un K-espace vectoriel,
puisque L est un K-espace vectoriel, on peut former le K-espace vectoriel
V L = V ⊗K L.
On peut donner à V L une structure de L-espace vectoriel de la manière suivante : si ` ∈ L,
la multiplication m ` par ` est un endomorphisme K-linéaire de L, donc on peut définir la
multiplication par ` sur V L comme l’endomorphisme 1 ⊗ m ` . Les propriétés de L-espace
vectoriel sont faciles à vérifier. On dit que V L est obtenu à partir de V par extension des
scalaires de K à L.
Exercice 1.8. — Soit f i une forme quadratique sur un K-espace vectoriel de dimension finie
Vi , pour i ∈ {1, 2}.
a) Montrer qu’il existe une unique forme quadratique f 1 ⊗ f 2 sur V1 ⊗ V2 qui vérifie
∀v 1 , v 2 ∈ V ( f 1 ⊗ f 2 )(v 1 ⊗ v 2 ) = f 1 (v 1 ) f 2 (v 2 ).
b) Montrer que si f 1 et f 2 sont non dégénérées, il en est de même de f 1 ⊗ f 2 .
c) Avec les notations de § II.4.2, montrer que
〈α1 , . . . , αm 〉 ⊗ 〈β1 , . . . , βn 〉 = 〈αi β j , 1 É i É m, 1 É j É n〉.
d) Si (V2 , f 2 ) est somme de plans hyperboliques, montrer qu’il en est de même pour (V1 ⊗
V2 , f 1 ⊗ f 2 ).
e) En déduire que le produit tensoriel des formes quadratiques définit une structure d’anneau
sur le groupe de Witt W(K) (§ II.6).
2. Algèbre tensorielle
2.1. Applications n-linéaires. — On a vu dans la section précédente que (V1 ⊗ V2 ) ⊗ V3
et V1 ⊗ (V2 ⊗ V3 ) sont canoniquement isomorphes. Aussi notera-t-on généralement sans
parenthèse V1 ⊗ V2 ⊗ V3 . Par récurrence, sont canoniquement équivalents tous les choix
pour étendre cette définition à un produit tensoriel
V1 ⊗ · · · ⊗ Vd
de d espaces vectoriels.
Une autre manière de voir l’unicité est d’exprimer V1 ⊗ · · · ⊗ Vd et l’application
(v 1 , . . . , v d ) 7→ v 1 ⊗ · · · ⊗ v d (29)
comme solution d’un problème universel. Une application d -linéaire V1 × · · · × Vd → E est
une application qui est linéaire par rapport à chacun des facteurs Vi .
Remarque 2.2. — Soient V1 , . . . , Vd des espaces vectoriels de dimension finie. Tout élé-
ment de V1 ⊗ · · · ⊗ Vd peut donc s’écrire comme somme de tenseurs décomposables. On
peut se poser la question de savoir le nombre maximal de tenseurs décomposables dont
on a besoin. Lorsque d = 2, c’est l’objet de l’exerc. 1.7. En général, on ne connaît la réponse
à cette importante question que dans certains cas.
2.2. Algèbres graduées. — Rappelons qu’une K-algèbre est un K-espace vectoriel A muni
d’un produit A × A → A qui est une application bilinéaire et qui fait de A un anneau. Elle
est donc associative, mais pas nécessairement commutative. Toutes les algèbres que nous
considérerons seront munies d’une unité, c’est-à-dire d’un élément 1 tel que a ·1 = 1·a = a
pour tout a ∈ A. On a 1 = 0 si et seulement si A = 0.
L’algèbre A est graduée si elle est munie d’une décomposition
M
A= Ad
d ∈N
en somme directe d’espaces vectoriels telle que
∀d , e ∈ N Ad · Ae ⊆ Ad +e .
Si A a une unité, on a 1 ∈ A0 .
Par exemple, l’algèbre K[X] des polynômes à une indéterminée est graduée par K[X] =
L d
KX . L’algèbre (commutative) A = K[X 1 , . . . , X r ] des polynômes à plusieurs indéterminés
est également graduée si on définit Ad comme le sous-espace vectoriel des polynômes
i i
nuls ou homogènes de degré total d , donc engendré par les X 11 · · · X rr pour i 1 + · · · + i r = d .
Un élément non nul x ∈ A est dit homogène s’il existe d tel que x ∈ Ad ; on dit alors que
x est de degré d .
2. ALGÈBRE TENSORIELLE 87
2.3. Algèbre tensorielle. — On définit les puissances tensorielles d’un espace vectoriel V
par T 0 V = K et, pour n Ê 1,
T d V := V · · ⊗ V} =: V ⊗d .
| ⊗ ·{z
d fois
On peut voir aussi (canoniquement) T d V comme le dual de Multd (V d , K), l’espace vecto-
riel des formes d -linéaires sur V.
L’algèbre tensorielle de V est définie par
M d
TV = T V. (30)
n∈N
Pour en faire une algèbre, nous devons définir un produit sur TV. C’est
Td V × Te V −→ T d +e V
(v 1 ⊗ · · · ⊗ v d , w 1 ⊗ · · · ⊗ w e ) 7−→ v1 ⊗ · · · ⊗ vd ⊗ w1 ⊗ · · · ⊗ we .
Compte tenu des propriétés du produit tensoriel vues plus haut, ce produit est associatif et
fait de TV une algèbre, munie de l’unité 1 ∈ K = T 0 V. Cette algèbre n’est pas commutative
dès que dim(V) Ê 2 : on a v 1 ⊗ v 2 6= v 2 ⊗ v 1 dès que v 1 et v 2 ne sont pas proportionnels.
La décomposition (30) en fait une algèbre graduée. Noter la présence d’une injection
canonique ι : V ,→ TV puisque T 1 V s’identifie à V.
Si V a pour base (e i )i ∈I , alors TV a pour base les e i 1 ⊗ · · · ⊗ e i d pour d ∈ N et i 1 , . . . , i d ∈ I.
Même si l’espace vectoriel V est de dimension finie, l’espace vectoriel TV est toujours de
dimension infinie dès que V 6= 0.
ι
fˆ
TV
Vd −→ A
(v 1 , . . . , v d ) 7−→ f (v 1 ) · · · f (v d )
Comme dans tous les cas précédents, la propriété universelle implique la fonctorialité
de la construction : si on a une application linéaire f : V → W, il y a un morphisme d’al-
gèbres, unique, T f : TV → TW, tel que le diagramme suivant soit commutatif :
f
V W
ιV ιW
Tf
TV TW
T d f . En outre, on a la propriété
L
Le morphisme T f n’est autre que
T( f ◦ g ) = T f ◦ Tg .
i 1 ...i q j 1
⊗ · · · ⊗ e jp ⊗ ei1 ⊗ · · · ⊗ eiq
X
T= Tj e
1 ... j p
i 1 ,...,i q , j 1 ,..., j p
i 1 ...i q
(il est entendu qu’on somme sur les indices répétés en haut et en bas). On dit que les T j
1 ... j p
sont les coordonnées du tenseur T.
Soit v = v j e j un élément de V. Dans une autre base (e 10 , . . . , e d0 ), définie par la matrice
j j
de passage P = (Pi ) et e i0 = Pi e j , on a v = v 0i e i0 , avec
j
v = v 0i e i0 = v 0i Pi e j ,
j
d’où v j = Pi v 0i , ou encore
v 0i = (P −1 )ij v j .
3. ALGÈBRE EXTÉRIEURE 89
On dit que les coordonnées de v se transforment en sens inverse des vecteurs de base (d’où
la terminologie « contravariant »). Inversement, pour une forme linéaire α = α j e j = α0i e 0i ,
on a
j j
α0i = α(e i0 ) = α(Pi e j ) = Pi α j .
Les composantes de α se transforment donc dans le même sens que les vecteurs de base
i 1 ...i q
(d’où la terminologie « covariant »). Pour un tenseur général T = (T j ) qui est p fois
1 ... j p
covariant et q fois contravariant, on vérifie que ses coordonnées dans la base (e 10 , . . . , e d0 )
sont
0i 0 ...i q0 i0 j j i 1 ...i q
T j 01... j 0 = (P −1 ) j1 · · · (P −1 )ij Pi · · · Pi T j .
1 p 1 ... j p
Tout cela a en général lieu en présence d’une « métrique », c’est-à-dire d’une forme bili-
néaire B non dégénérée sur V (produit scalaire ou forme de Lorentz ; cf. exerc. II.11.7).
On appelle B le tenseur métrique (par le cor. 1.2, on peut voir B comme un élément de
(V ⊗ V)∗ ' V ∗ ⊗ V ∗ , donc comme un tenseur 2 fois covariant) et on le note par sa matrice
g i j = B(e i , e j ) dans la base (e 1 , . . . , e d ) de V. Comme la forme B est non dégénérée, elle
∼
induit un isomorphisme B̂ : V → V ∗ (prop. II.3.2) qui identifie les vecteurs (contravariants)
aux formes linéaires (covariantes). En coordonnées, on a B̂(e j )(e i ) = B(e j , e i ) = g j i , d’où
B̂(v j e j ) = v j g j i e i .
B(u, v) = u i v i = u i v i = g i j u i v j = g i j u i v j .
3. Algèbre extérieure
On a introduit dans la section précédente l’algèbre tensorielle TV = T d V, où T d V est
L
canoniquement le dual de Multd (V d , K) (les formes d -linéaires sur V). Dans cette section,
nous faisons une construction analogue pour l’espace Altd (V) des formes d -linéaires al-
ternées sur V, c’est-à-dire satisfaisant α(v 1 , . . . , v d ) = 0 dès que deux des vecteurs v 1 , . . . , v d
sont égaux.
L’algèbre extérieure V, avec une inclusion ι : V ,→ V, sera la solution du problème
V V
universel pour les applications linéaires f : V → A de V vers une algèbre avec unité A,
satisfaisant l’identité
f (v)2 = 0. (31)
Compte tenu de la propriété universelle de l’algèbre TV, l’injection ι doit se factoriser via
V
TV ; en même temps, comme dans les cas précédents, V sera engendrée par les images
90 CHAPITRE III. ALGÈBRE TENSORIELLE
V
des tenseurs décomposables. Il est donc légitime de chercher V comme quotient de TV,
sous la forme (2)
^
V = TV/I.
Il faut mettre dans l’idéal I tout ce dont on a besoin pour factoriser les applications
satisfaisant (31). Les éléments de la forme v ⊗ v, pour v ∈ V sont de ce type, puisqu’ils sont
envoyés sur 0. Il est alors naturel de définir I ⊆ TV comme l’idéal bilatère engendré par les
éléments de type v ⊗ v, pour v ∈ V, c’est-à-dire l’ensemble des sommes finies d’éléments
de TV du type
a ⊗ v ⊗ v ⊗ b,
pour v ∈ V et a, b ∈ TV, et l’algèbre extérieure par
^
V = TV/I.
La composition V ,→ TV → TV/I fournit l’application ι : V →
V
V.
d’algèbres :
f
V A
ι
fˆ
V
V
f
V A
ι TV
fˆ
V
V
2. Comme pour les anneaux, on peut définir le quotient d’une algèbre A par un idéal bilatère I, c’est-à-dire un
sous-espace vectoriel I ⊆ A satisfaisant AI ⊆ I et IA ⊆ I. On forme alors le quotient comme espace vectoriel A/I et
les propriétés AI ⊆ I et IA ⊆ A sont exactement ce qu’il faut pour que la multiplication passe au quotient.
3. ALGÈBRE EXTÉRIEURE 91
V
Décrivons maintenant de manière plus concrète l’algèbre V. Pour cela, remarquons
que I est un idéal homogène de TV, c’est-à-dire qu’on a
(I ∩ T d V).
M
I=
d
En effet, un élément de I est une somme finie d’éléments de type a⊗v ⊗v ⊗b, pour a, b ∈ TV
et v ∈ V. En écrivant a et b comme somme d’éléments homogènes, on voit que chaque
a ⊗ v ⊗ v ⊗ b est somme d’éléments homogènes qui sont dans I (3) .
V
Il en résulte que le quotient V = TV/I est encore une algèbre graduée :
d
T d V/(T d V ∩ I) =:
^ M M^
V= V,
d d
Vd
où V est appelée la puissance extérieure d -ième de V.
Puisque l’idéal I est engendré par les éléments v ⊗ v, il ne rencontre T 0 V et T 1 V = V
qu’en 0, donc
^0 ^ 1
V = K, V=V
et le morphisme ι : V → V est une injection.
V
V V
Le produit dans V est appelé produit extérieur et noté ∧. Le K-espace vectoriel V
V
est engendré par les v 1 ∧ · · · ∧ v d pour d ∈ N et v 1 , . . . , v d ∈ V. Le fait que l’algèbre V soit
graduée s’écrit
d
^ e
^ d^
+e
V∧ V⊆ V.
Si f : V → W est une application linéaire, il s’ensuit qu’on a
^ d
M^ d
^ d
^ d
^
f = f, avec f : V −→ W.
d
3. Plus généralement, un idéal d’une algèbre graduée qui est engendré par des éléments homogènes (comme
c’est le cas pour I) est homogène.
92 CHAPITRE III. ALGÈBRE TENSORIELLE
V
Démonstration. — Par définition de I et de V, l’expression v 1 ∧ · · · ∧ v d est nulle dès
que deux consécutifs des vecteurs v 1 , . . . , v d sont égaux. De v ∧ v = w ∧ w = (v + w) ∧ (v +
w) = 0, on déduit l’identité w ∧ v = −v ∧ w. Cela entraîne que la relation (32) est vérifiée
lorsque σ est une transposition du type (i i + 1). Or, si cette relation est vérifiée pour des
transpositions σ et τ et tous v 1 , . . . , v d ∈ V, on a
c’est-à-dire qu’elle est vérifiée pour le produit τσ. Comme les transpositions (12), (23), . . . ,
((n − 1) n) engendrent Sd (ex. I.1.8.2°), cela démontre (32).
Si deux des vecteurs v 1 , . . . , v d sont égaux, on se ramène par une permutation adéquate
au cas où ils sont consécutifs, d’où on déduit (en utilisant (32)) v 1 ∧ · · · ∧ v d = 0 ; l’applica-
tion (v 1 , . . . , v d ) 7→ v 1 ∧ · · · ∧ v d est donc bien alternée.
Vd
Proposition 3.4. — L’algèbre graduée V est anticommutative, c’est-à-dire que si α ∈
V
V
et β ∈ e V, on a β ∧ α = (−1)d e α ∧ β.
V
â
Vd
V.
sont linéairement indépendants. C’est le cas lorsque d = n : il existe en effet une forme
n-linéaire alternée non nulle, à savoir le déterminant (dans une base donnée), donc n V
V
n’est pas nul. Comme il est engendré par e 1 ∧ · · · ∧ e n , il est de dimension 1 et ce vecteur
n’est pas nul.
Fixons 1 É j 1 < · · · < j n−d É n ; le seul cas où le produit extérieur de e i 1 ∧ · · · ∧ e i d avec
e j 1 ∧· · ·∧e j n−d est non nul est lorsque { j 1 , . . . , j n−d } est le complémentaire de {i 1 , . . . , i d } dans
{1, . . . , n}. On en déduit que les (e i 1 ∧ · · · ∧ e i d )1Éi 1 <···<i d Én sont linéairement indépendants,
ainsi que le point 3°.
4° Compte tenu des propriétés d’antisymétrie du déterminant, la formule proposée est
alternée en les αi et en les v j et fournit donc bien une application bilinéaire b : d (V ∗ ) ×
V
Vd
V → K. Si (e i ) est une base de V et (e i ) la base duale, b(e i 1 ∧· · ·∧e i n , e j 1 ∧· · ·∧e j n ) = 1 ou
0 suivant que i k = j k pour tout k ou non. Ainsi la forme b est non dégénérée et on obtient
une dualité dans laquelle (e i 1 ∧ · · · ∧ e i n ) est la base duale de (e j 1 ∧ · · · ∧ e j n ).
4° On a d f (e 1 ∧· · ·∧e d ) = f (e 1 )∧· · ·∧ f (e d ) = ( f i 1 e i )∧· · ·∧( f i d e i ) = dét( f )e 1 ∧· · ·∧e d
V P P
après développement.
Remarque 3.6 (Produit vectoriel). — Vous avez peut-être déjà rencontré le produit vec-
toriel de deux vecteurs dans l’espace vectoriel euclidien orienté R3 , ou plus généralement
le produit vectoriel de n − 1 vecteurs dans l’espace vectoriel euclidien orienté Rd , qu’on
4. Il dépend du choix d’un isomorphisme n V ' K. L’isomorphisme n V ⊗ ( d V)∗ ' n−d V est lui cano-
V V V V
nique (l’espace vectoriel n V est de dimension 1, mais n’est pas canoniquement isomorphe à K).
V
94 CHAPITRE III. ALGÈBRE TENSORIELLE
Si on le compose avec l’isomorphisme V ∗ ' V donné par le produit scalaire, on peut voir
l’élément v 1 ∧· · ·∧v n−1 de n−1 V comme un élément de V. Le lecteur vérifiera que ce n’est
V
Exercice 3.8. — a) Montrer que dans P( 2 K4 ), la grassmannienne G(2, K4 ) est une qua-
V
jectives.
Exercice 3.9. — Le but de cet exercice est de montrer que le groupe Spin(6) mentionné dans
la rem. II.11.5 est isomorphe à SU(4).
Soit b une forme sesquilinéaire hermitienne définie positive sur C4 et soit h la forme her-
mitienne associée.
a) Montrer que la formule
B(v 1 ∧ v 2 , w 1 ∧ w 2 ) := b(v 1 , w 1 )b(v 2 , w 2 ) − b(v 1 , w 2 )b(v 2 , w 1 )
définit une forme sesquilinéaire hermitienne définie positive sur ∧2 C4 .
b) Le groupe SU(C4 , h) ' SU(4) agit sur l’espace vectoriel C4 , donc aussi sur ∧2 C4 . Montrer
qu’il agit sur ce dernier espace par isométries directes pour la forme B. On en déduit un mor-
phisme de groupes φ : SU(4) → SU(∧2 C4 , B) ' SU(6).
c) Montrer que le produit
2 2 4
C4 × C 4 → C 4 ' C
^ ^ ^
est une forme bilinéaire symétrique non dégénérée sur 2 C4 . On note f la forme quadratique
V
associée.
d) Montrer que, pour l’action décrite en b), SU(4) agit sur 2 C4 par isométries pour f , c’est-
V
V2 4
à-dire im(φ) ⊆ O( C , f ).
e) Montrer que le noyau de φ est {± Id}.
3. ALGÈBRE EXTÉRIEURE 95
Exercice 3.10. — Le but de cet exercice est de montrer que le groupe Spin0 (3, 3) mentionné
dans la rem. II.11.5 est isomorphe à SL(4, R) et que Spin0 (3, 2) est isomorphe à Sp(4, R). Soit V
l’espace vectoriel réel des matrices 4 × 4 antisymétriques réelles.
a) Montrer que le pfaffien définit une forme quadratique f sur V dont on déterminera la si-
gnature.
b) Montrer que l’action de GL(4, R) sur E définie par P · M = P M t P induit un morphisme de
groupes φ : SL(4, R) → O(V, f ).
c) Déterminer le noyau de φ.
d) Montrer que l’image de φ est isomorphe à SO0 (3, 3) (Indication : voir la note 5).
µ ¶
0 I2
e) On pose J := et on note H ⊆ V l’hyperplan orthogonal à J pour la forme quadra-
−I2 0
tique f . Quelle est la signature de la restriction de la forme quadratique f à H ?
f) Montrer que le groupe φ(Sp(4, R)) est isomorphe à SO0 (2, 3) et conclure (Indication : voir la
note 5).
On prendra garde que d a d V n’est pas une sous-algèbre de TV, donc on ne peut pas
L
V
décrire la structure d’algèbre de V ainsi.
Démonstration. — Pour tout τ ∈ Sd , on a
1 X 1 X
τ̄(p(t )) = ε(σ)τ̄σ̄(t ) = ε(τ−1 σ0 )σ̄0 (t ) = ε(τ)p(t ).
d ! σ∈Sd d ! σ0 ∈Sd
5. Une inclusion résulte de b) et e). Il existe peut-être un argument élémentaire direct et purement algébrique
pour montrer l’autre inclusion mais je n’en connais pas. On utilise plutôt dans ce genre de situation un résultat
de géométrie différentielle qui dit qu’un morphisme à noyau fini entre groupes de Lie réels (ce que sont tous les
groupes qui interviennent dans cet exercice) connexes de même dimension (voir ex. 8.4.1° et 10.1.1°) est surjectif.
96 CHAPITRE III. ALGÈBRE TENSORIELLE
Si π est la projection T d V d V, on a
V
π ◦ p̂(v 1 ∧ · · · ∧ v d ) = π ◦ p(v 1 ⊗ · · · ⊗ v d )
à !
1 X
= π ε(σ)v σ(1) ⊗ · · · ⊗ v σ(d )
d ! σ∈Sd
1 X
= ε(σ)v σ(1) ∧ · · · ∧ v σ(d )
d ! σ∈Sd
1 X
= ε(σ)2 v 1 ∧ · · · ∧ v d
d ! σ∈Sd
= v1 ∧ · · · ∧ vd .
4. Pfaffien
Soit A = (a i j ) une matrice 2n × 2n alternée à coefficients dans un corps K de caractéris-
tique quelconque (6) . On lui associe
2
ρ(A) = K2n .
X ^
ai j e i ∧ e j ∈
1Éi < j É2n
par la formule :
ρ(A)n = n! Pf(A)e 1 ∧ · · · ∧ e 2n . (33)
A priori, cette formule ne définit Pf(A) que si car(K) = 0. Néanmoins, en développant ρ(A)n ,
on s’aperçoit que, pour car(K) = 0, le pfaffien Pf(A) est un polynôme en les coefficients de
la matrice A, indépendant de K, à coefficients entiers :
Pf ∈ Z[a i j ]. (34)
λ1
0
1 0
−λ
A=
..
. (35)
.
λn
0
−λn 0
Pn
Alors ρ(A) = i =1
λi e 2i −1 ∧ e 2i et Pf(A) = λ1 · · · λn .
0 a 12 a 13 a 14
−a 12 0 a 23 a 24
A= .
−a 13 −a 23 0 a 34
−a 14 −a 24 −a 34 0
Alors
ρ(A)2 = (a 12 e 1 ∧ e 2 + a 13 e 1 ∧ e 3 + a 14 e 1 ∧ e 4 + a 23 e 2 ∧ e 3 + a 24 e 2 ∧ e 4 + a 34 e 3 ∧ e 4 )2
= (a 12 a 34 − a 13 a 24 + a 14 a 23 )e 1 ∧ e 2 ∧ e 3 ∧ e 4
donc Pf(A) = a 12 a 34 − a 13 a 24 + a 14 a 23 .
1
ε(σ)a σ(1),σ(3) · · · a σ(2n−1),σ(2n)
X
Pf(A) =
2n n! σ∈S
2n
et
1 X
ρ(t PAP) =
XX
p ki a kl p l j e i ∧ e j = p ki a kl p l j e i ∧ e j
i < j k, l 2 i , j , k, l
1X X
= a kl P(e k ) ∧ P(e l ) = a kl P(e k ) ∧ P(e l )
2 k, l k<l
2
^
= ( P)(ρ(A)).
Lemme 4.5. — Pour toute matrice P, on a l’identité Pf(t PAP) = dét(P) Pf(A).
98 CHAPITRE III. ALGÈBRE TENSORIELLE
théorie des formes alternées (sur un corps de caractéristique 6= 2), toute matrice antisy-
métrique s’écrit sous la forme t PAP, où P est inversible et A de la forme (35), avec λi = 1
ou 0 (il suffit de décomposer K2n = ker(A)⊕E et de choisir une base hyperbolique de E). Le
théorème découle alors du lemme 4.5.
Exercice 4.7. — Vérifier directement avec l’exerc. 4.2 la conclusion du théorème pour les ma-
trices alternées d’ordre 4.
Démonstration. — On a
Sp(2n, K) = {P ∈ GL(2n, K) | t PJ2n P = J2n },
où J2n est la matrice alternée définie en (15). Par le lemme 4.5, un élément P de Sp(2n, K)
satisfait dét(P) Pf(J2n ) = Pf(J2n ), ce qui implique dét(P) = 1 puisque J2n est inversible.
5. Algèbre symétrique
On sera ici très bref car la construction est entièrement parallèle à celle de l’algèbre
extérieure. Le problème universel à résoudre ici est celui pour les morphismes V → A où
A est une algèbre commutative avec unité. L’algèbre solution de ce problème est l’algèbre
symétrique SV, obtenue comme le quotient
SV := TV/J,
où J est l’idéal de TV dans lequel on a mis exactement ce qu’il faut pour que le quotient
soit commutatif. Donc J est l’idéal engendré par les éléments du type
v ⊗ w − w ⊗ v.
5. ALGÈBRE SYMÉTRIQUE 99
composition
M d
SV = S V, S d V = T d V/(J ∩ T d V).
En particulier, S 0 V = K et S 1 V = V, d’où l’injection canonique V ,→ SV. Le produit dans
l’algèbre symétrique est noté sans signe particulier : par exemple v 1 v 2 = v 2 v 1 .
Une application linéaire f : V → W donne une application linéaire S f : SV → SW, avec
S f = d S d f . On a bien sûr la propriété S( f ◦ g ) = S f ◦ Sg .
L
qui est une projection d’image s d V et de noyau J ∩ T d V. Elle induit ainsi s d V ' S d V.
5° Pour d = 2, si car(K) 6= 2, on peut toujours écrire
1 1
v ⊗ w = (v ⊗ w − w ⊗ v) + (v ⊗ w + w ⊗ v) = p(v ⊗ w) + q(v ⊗ w),
2 2
donc on obtient une décomposition de tout 2-tenseur en somme d’un tenseur anti-
symétrique et d’un tenseur symétrique :
T 2 V = a 2 V ⊕ s 2 V. (36)
7. Une application d -linéaire f est symétrique si f (v σ(1) , . . . , v σ(d ) ) = f (v 1 , . . . , v d ) pour tout σ ∈ Sd . De nou-
veau, on sait par définition de J que cette propriété est vraie lorsque σ est une transposition (i i + 1) et il faut un
petit argument pour l’étendre à toutes les permutations.
100 CHAPITRE III. ALGÈBRE TENSORIELLE
où les m λ sont des entiers strictement positifs et les S(λ1 ,...,λn ) sont les foncteurs (9) de Schur,
avec (on ne note pas les λi nuls)
– S(1,...,1) V ' a d V ;
|{z}
d fois
– S(d ) V ' s d V ;
– S(λ1 ,...,λn ) V est une représentation irréductible de GL(V) (cf. déf. IV.1.3) de dimension
Y λi − λ j + j − i
.
1Éi < j Én j −i
par v 1 ⊗ (v 2 ∧ v 3 ) 7→ v 1 ⊗ v 2 ⊗ v 3 − v 1 ⊗ v 3 ⊗ v 2 .
d) On considère l’application linéaire g : V ⊗ 2 V → 3 V donnée par la structure d’algèbre de
V V
V V1
V (avec le fait que V = V). Montrer que g est surjective et que S = f (ker(g )). En déduire la
dimension de S.
e) Soit S 0 le sous-espace vectoriel de V ⊗3 engendré par les v 1 ⊗ v 2 ⊗ v 3 + v 2 ⊗ v 1 ⊗ v 3 − v 3 ⊗ v 2 ⊗
v 1 − v 3 ⊗ v 1 ⊗ v 2 . Montrer que S 0 est isomorphe à S et que
3
V ⊗3 = a 3 V ⊕ s 3 V ⊕ S ⊕ S 0 ' V ⊕ S3V ⊕ S2.
^
Les espaces S et S 0 sont des copies de S(2,1) V, qui est donc isomorphe au noyau de g : V ⊗
V2
V → 3 V.
V
8. La somme est bien directe puisque le projecteur p est l’identité sur a d V mais est nulle sur s d V.
9. La fonctorialité signifie que pour tout λ := (λ1 , . . . , λn ) et toute application linéaire f : V → W, il existe une
application linéaire canoniquement définie Sλ ( f ) : Sλ (V) → Sλ (W), avec Sλ (Id) = Id et Sλ ( f ◦ g ) = Sλ ( f ) ◦ Sλ (g )
(cf. prop. 3.2 et § 5).
6. ALGÈBRE DE CLIFFORD ET GROUPE SPINORIEL 101
6.1. Algèbre de Clifford d’une forme quadratique. — On part maintenant d’un espace
vectoriel V sur un corps K de caractéristique différente de 2, muni d’une forme quadra-
tique f . On cherche à résoudre le problème universel pour les morphismes g : V → A,
où A est une K-algèbre avec unité, qui vérifient g (v)2 = f (v)1A pour tout v ∈ V. L’algèbre
solution de ce problème est l’algèbre de Clifford C(V, f ) (notée parfois simplement C( f )),
obtenue comme le quotient
C(V, f ) = TV/I( f ),
où I( f ) est l’idéal bilatère de TV engendré par les éléments du type v ⊗ v − f (v). Contraire-
ment aux cas des algèbres extérieure et symétrique, l’idéal I( f ) n’est pas engendré par des
éléments homogènes (v ⊗ v est de degré 2 et f (v) est de degré 0), donc I( f ) n’est pas une
algèbre graduée au sens précédent (10) . On peut néanmoins la décomposer en
C( f ) = C( f )+ ⊕ C( f )− ,
où C( f )+ est l’ensemble des images des éléments de TV de degré pair et C( f )− l’ensemble
des images des éléments de TV de degré impair. La multiplication par un élément de C( f )+
laisse stable ces deux morceaux, tandis que la multiplication par un élément de C( f )− les
échange. En particulier, C( f )+ est une sous-algèbre de C( f ).
On a dans C( f ), pour tous v, w ∈ V, les égalités
v ·v = f (v) (37)
v ·w +w ·v = 2B(v, w), (38)
V
10. Sauf si f = 0, auquel cas C( f ) est simplement V.
102 CHAPITRE III. ALGÈBRE TENSORIELLE
IJK = K 2 = e 1 · e 2 · e 1 · e 2 = −e 12 · e 22 = −1.
Exercice 6.3. — Pour tous s, t Ê 0, on note C(s, t ) l’algèbre de Clifford de la forme quadratique
de signature (s, t ) sur V = Rs+t .
a) Pour tout n Ê 0, montrer qu’on a un isomorphisme de R-algèbres
et
C(0, 8) ' C(8, 0) ' M(16, R)
(Indication : on pourra utiliser les exerc. 6.2 et 1.9).
6. ALGÈBRE DE CLIFFORD ET GROUPE SPINORIEL 103
Proposition 6.4. — Tout v ∈ V non isotrope est dans Γ( f ) et ρv est la réflexion par rapport
à l’hyperplan v ⊥ (ex. III.5.2).
Démonstration. — Soit x ∈ Γ( f ). Montrons tout d’abord que ρx est bien une isométrie,
c’est-à-dire qu’on a f (ρx (v)) = f (v) pour tout v ∈ V. On a, avec la prop. 6.6 et (39),
f (ρx (v)) = −N(ρx (v)) = −α(x) · v · x −1 · x̄ −1 · (−v) · α(x̄) = −α(x) · v · N(x −1 ) · v · α(x̄)
= f (v)N(x −1 )α(N(x)) = f (v)N(x −1 )N(x) = f (v).
L’image de ρ : Γ( f ) → GL(V) est donc contenue dans le groupe orthogonal O(V, f ).
Mais d’autre part, par la prop. 6.4, cette image contient toutes les réflexions. Comme
celles-ci engendrent O(V, f ) (th. II.8.5), on a ρ(Γ( f )) = O(V, f ).
6.4. Groupe Spin(n). — On se place ici dans le cas où K = R, V = Rn et f est (le carré de)
la norme euclidienne usuelle :
f (x 1 , . . . , x n ) = x 12 + · · · + x n2 .
On pose alors
Spin(n) := ker(N) ∩ Γ( f ) ∩ C( f )+ = {x ∈ C( f )+ | x · x̄ = 1, x · V · x −1 ⊆ V}
puisque α est l’identité sur C( f )+ . C’est un sous-groupe de Γ( f ).
Remarque 6.11. — Si f est une forme quadratique de signature (s, t ) sur Rs+t , on pose de
la même façon
Spin(s, t ) := ker(N) ∩ Γ( f ) ∩ C( f )+ .
Une preuve analogue à celle du th. 6.9 montre que le morphisme ρ induit par restriction
un morphisme surjectif Spin(s, t ) → SO(s, t ) de noyau {±1}. Lorsque st > 0, ces groupes ne
sont pas connexes (ex. II.8.10.2°) et on définit Spin0 (s, t ) comme l’image inverse du groupe
connexe SO0 (s, t ).
CHAPITRE IV
1. Représentations
Soit G un groupe et soit V un K-espace vectoriel. Une représentation linéaire de G dans
V est un morphisme de groupes
ρ : G −→ GL(V).
En d’autres termes, on représente les éléments de G comme des automorphismes de V
ou plus simplement, si V est de dimension finie et qu’on en choisit une base, comme des
matrices (inversibles).
On notera la représentation (V, ρ), ou simplement, en l’absence d’ambiguïté, ρ ou V.
L’action d’un élément g ∈ G sur V sera souvent notée g · v (= ρ(g )(v)). C’est une action du
groupe G sur V au sens de la déf. du § I.2.1.
V G = {v ∈ V | ∀g ∈ G g · v = v}
V1 = K(1, . . . , 1).
L’espace des morphismes entre les représentations V1 et V2 est noté HomG (V1 , V2 ), ou
Hom(ρ1 , ρ2 ). Deux représentations ρ1 et ρ2 de dimension finie d’un groupe G sont iso-
morphes si et seulement s’il existe une base de V et une base de W dans lesquelles, pour
tout g ∈ G, les matrices de ρ1 (g ) et de ρ2 (g ) sont les mêmes.
isomorphisme de représentations
2
V ⊕ S 2 V.
^
V ⊗V '
1. REPRÉSENTATIONS 109
Définition 1.3. — Une représentation V est irréductible si elle est non nulle et que ses
seules sous-représentations sont 0 et V.
Exemples 1.4. — 1° Si G est abélien, que K est algébriquement clos, les seules représen-
tations irréductibles V de dimension finie de G sont de dimension 1. En effet, si g ∈ G, tout
espace propre (non nul) de ρ(g ) est, puisque G est abélien, une sous-représentation de
V donc est égale à V ; comme V est irréductible, ceci entraîne que tous les ρ(g ) sont des
homothéties. Toute droite D ⊆ V est alors une sous-représentation, donc D = V.
Ainsi les représentations irréductibles de Z/nZ dans C sont données par l’image d’un
générateur, qui doit être une racine n-ième de l’unité dans C. On obtient ainsi les n repré-
sentations irréductibles ρ0 , . . . , ρn−1 , données par
2k j πi
µ ¶
∀k ∈ Z/nZ ρ j (k) = exp .
n
2° Pour n Ê 3, la représentation standard du groupe diédral Dn dans R2 (ou dans C2 ) est
irréductible, puisqu’aucune droite n’est laissée stable par tous les éléments de Dn .
3° Si dim(V) Ê 2, les représentations standard de SL(V), GL(V) et Sp(V) sont irréducti-
bles puisque ces groupes opèrent transitivement sur V {0}. C’est aussi le cas pour O(n),
qui opère transitivement sur la sphère unité Sn−1 , qui engendre l’espace vectoriel Rn .
Exercice 1.6. — Soit V un espace vectoriel réel de dimension finie n > 0 et soit d un entier
positif.
a) Soit B = (e 1 , . . . , e n ) une base de V. Donner une base naturelle Bd de l’espace vectoriel
S d V.
b) Montrer qu’il existe des réels λ1 , . . . , λn tels que, si P et Q sont des monômes unitaires de
degré d en n variables, alors P(λ1 , . . . , λn ) = Q(λ1 , . . . , λn ) si et seulement si P = Q.
c) Montrer que GL(V) agit naturellement sur l’espace vectoriel S d V. On en déduit une repré-
sentation ρd de GL(V) dans S d V.
d) Soit W un sous-espace vectoriel non nul de S d V stable par l’action de GL(V). Montrer qu’il
existe un sous-ensemble de la base Bd qui engendre W (Indication : on pourra considérer
l’automorphisme g de V qui envoie e i sur λi e i ).
e) En déduire que la représentation ρd est irréductible.
f) Montrer qu’il existe, pour tout entier d ∈ {1, . . . , n}, une représentation irréductible de GL(V)
dans d V.
V
Théorème 1.8. — Si G est un groupe fini tel que car(K) - |G| et que V est une représentation
de G, tout sous-espace G-invariant W ⊆ V admet un supplémentaire G-invariant.
Corollaire 1.9. — Si car(K) - |G|, toute représentation de G de dimension finie est somme
directe de représentations irréductibles.
〈g · v, g · w〉 = 〈v, w〉,
si bien que ρ est à valeurs dans O(V) ou U(V). En particulier, si W est G-invariant, W ⊥ est
aussi G-invariant et fournit le supplémentaire voulu.
1 X
p= ρ(g ) ◦ p 0 ◦ ρ(g )−1 ∈ End(V). (41)
|G| g ∈G
c’est-à-dire ρ(h) ◦ p = p ◦ ρ(h). Si p(x) = 0, alors p ◦ ρ(h)(x) = ρ(h) ◦ p(x) = 0, donc ρ(h)(x) ∈
W 0 . On a donc bien trouvé un supplémentaire G-invariant de W dans V.
Lemme de Schur 1.10. — Soit G un groupe fini tel que car(K) - |G|, soient (V1 , ρ1 ) et (V2 , ρ2 )
des représentations irréductibles (1) de G et soit f : V1 → V2 un morphisme de représenta-
tions.
1° Soit f est nul, soit c’est un isomorphisme.
2° Si ρ1 = ρ2 et que K est algébriquement clos, l’application f est une homothétie.
Par le cor. 1.9, on peut décomposer la représentation régulière KG (ex. 1.1.4°) en somme
KG =
M
Ri
f : KG −→ V
u(g ) ρ(g )(v 0 )
X
(u : G → K) 7−→
g ∈G
Proposition 1.11. — Si car(K) - |G|, à isomorphisme près, il n’y a qu’un nombre fini de re-
présentations irréductibles de G et chacune est de dimension É |G|.
Lorsque K est algébriquement clos, ces résultats seront précisés dans le cor. 2.6.1° et, si
de plus car(K) = 0, dans la prop. 2.8, où on montre que la dimension d’une représentation
p
irréductible est É |G|.
Exercice 1.12. — Si car(K) - |G|, montrer que l’intersection des noyaux des représentations
irréductibles de G est {e}.
Au moins un des u j est donc non nul et, quitte à rénuméroter les W j , on peut supposer
que c’est u 1 . Le morphisme q 1 ◦ f |V1 : V1 → W1 et p 1 ◦ g |W1 : W1 → V1 sont alors non nuls.
Par le lemme de Schur, ce sont des isomorphismes.
Pour appliquer l’hypothèse de récurrence, il suffit de montrer que le morphisme de
représentations
M M
(1 − q 1 ) f |Li Ê2 Vi : Vi −→ Wj
i Ê2 j Ê2
entre représentations de même dimension est encore un isomorphisme. C’est en effet le
L
cas : si x ∈ i Ê2 Vi est dans le noyau, f (x) ∈ W1 et p 1 g ( f (x)) = p 1 (x) = 0, donc, p 1 ◦ g |W1
étant un isomorphisme, f (x) = 0 et x = 0.
2. Comme on l’a vu dans l’exerc. 1.5, la seconde partie est valable sans hypothèse sur la caractéristique du
corps. Il en est de même de la première partie, mais il faut prendre garde que lorsque car(K) | |G|, il existe des
représentations (de dimension finie) qui ne sont pas somme de représentations irréductibles, donc il y a des
représentations indécomposables qui ne sont pas irréductibles. Et malheureusement, pour certains groupes fi-
nis, le nombre de classes d’isomorphisme de représentations indécomposables est infini (en caractéristique p,
Higman a démontré que c’est le cas si les p-Sylow ne sont pas cycliques).
2. CARACTÈRES 113
réductibles. Cette décomposition n’est en général pas unique ! Dans le cas par exemple où
tous les ρ(g ) sont l’identité (donc la seule représentation irréductible qui intervient est la
représentation triviale, de dimension 1) , il s’agit simplement de décomposer V en somme
directe de droites, ce qu’on peut faire de bien des façons.
2. Caractères
Dans cette section, on suppose G fini, K algébriquement clos et car(K) - |G|.
Si (V, ρ) est une représentation de dimension finie de G, on appelle caractère de ρ la
fonction
χρ : G −→ K
g 7−→ tr(ρ(g )).
On a χρ (e) = dim(V), donc le caractère détermine la dimension de la représentation (on
verra dans la prop. 2.8 que si K est algébriquement clos, le caractère détermine ρ complè-
tement).
On calcule
χρ (hg h −1 ) = tr ρ(h)ρ(g )ρ(h)−1 = tr ρ(g ) = χρ (g ).
¡ ¢ ¡ ¢
∀g , h ∈ G
On dit que χρ est une fonction centrale, ou encore invariante par conjugaison. Elle est
constante sur chaque classe de conjugaison de G. Le K-espace vectoriel de toutes les fonc-
tions centrales sur le groupe G sera noté C (G).
Rappelons (§ I.2.3) que les classes de conjugaisons de G sont les orbites sous l’action dé-
finie par g · x = g xg −1 . Lorsque G est abélien, ces classes sont des singletons. Une fonction
f : G → K est centrale si et seulement si elle est constante sur chaque classe de conjugaison
C de G ; on notera alors f (C) sa valeur sur la classe C. La dimension du K-espace vectoriel
C (G) est donc le nombre de classes de conjugaison.
Exemples 2.1. — 1° Le caractère de la représentation régulière est
(
|G| si g = e,
χR (g ) =
0 si g 6= e.
C’est donc |G| fois la fonction caractéristique 1Ce de la classe de conjugaison Ce = {e}.
2° Le caractère de la représentation standard de Dn dans C2 est donné par
2kπ
χ(r k ) = 2 cos , χ(r k s) = 0.
n
Il vaut donc 0 sur {s, r s, . . . , r n−1 s} (qui est la réunion de 1 ou 2 classes de conjugaison selon
que n est impair ou non) et 2 cos 2kπ n sur chaque classe de conjugaison {r , r
k −k
}.
3° Le groupe S3 possède trois classes de conjugaison, celle de l’élément neutre e, celle
à 3 éléments d’une transposition τ, et celle à 2 éléments d’un 3-cycle σ. Le caractère de
la représentation standard de S3 dans C3 vaut 3 sur e, 1 sur les transpositions et 0 sur les
3-cycles.
114 CHAPITRE IV. REPRÉSENTATIONS DES GROUPES FINIS
Plus généralement, on a vu dans la prop. I.2.8 que les classes de conjugaison de Sn sont
en bijection avec les partitions de n :
n = k1 + · · · + kr , r ∈ N, 1 É k 1 É · · · É k r ,
une telle partition correspondant aux produits de cycles à supports disjoints d’ordre
k 1 , . . . , k r . Sur la classe de conjugaison correspondante, le caractère de la représenta-
tion standard de Sn dans Cn vaut max{i | k i = 1} (c’est le nombre de points fixes de la
permutation).
Propriétés 2.2. — 1° Des représentations de dimension finie isomorphes ont même carac-
tère.
2° On a χV ∗ (g ) = χV (g −1 ).
3° On a χV⊕W = χV + χW .
4° Si W ⊆ V est une sous-représentation, χV = χW + χV/W .
5° On a χV⊗W = χV χW .
Démonstration. — Tout est évident, sauf la quatrième propriété qui découle de l’identité
tr(u ⊗ v) = tr(u) tr(v), qu’on peut vérifier dans une base (exerc. III.1.5).
1 X
〈 f , f 0〉 = f (g −1 ) f 0 (g ).
|G| g ∈G
1
En particulier, 〈 f , εg 〉 = |G| f (g −1 ), donc cette forme est non dégénérée.
1 X
π(u) = ρW (g ) ◦ u ◦ ρV (g )−1 ∈ Hom(V, W).
|G| g ∈G
tr(π) = 〈χV , χW 〉.
ρW (g ) ◦ e i j ◦ ρV (g )−1 kl = ρW (g )ki ρV (g −1 ) j l .
¡ ¢
Lemme 2.5. — Soit (V, ρ) une représentation de G. Si f : G → K est une fonction centrale,
posons
1 X
fρ = f (g )ρ(g −1 ) ∈ End(V).
|G| g ∈G
1° On a f ρ ∈ EndG (V) et tr( f ρ ) = 〈 f , χρ 〉.
2° Si (V, ρ) est irréductible, dim(V) · 1K est inversible dans K et f ρ est l’homothétie de V
〈 f ,χρ 〉
rapport dim(V) .
116 CHAPITRE IV. REPRÉSENTATIONS DES GROUPES FINIS
L
On a déjà remarqué que la décomposition V = i Vi d’une représentation en somme
directe de représentations irréductibles n’est pas unique. En revanche, si on regroupe tous
les Vi isomorphes à la même représentation irréductible, on obtient une décomposition
L
V = j W j en composantes isotypiques indépendante des choix.
Théorème 2.7. — Soit (V, ρ) une représentation de dimension finie du groupe fini G. La
projection de V sur la composante isotypique correspondant à une représentation irréduc-
tible (U, ψ) est donnée par
dim(U) X
pU = χψ (g )ρ(g −1 ).
|G| g ∈G
Démonstration. — Soit f une fonction centrale sur G. Par le lemme 2.5.2°, la restriction
de l’endomorphisme f ρ de V à une sous-représentation irréductible Vi de V de caractère
〈 f ,χi 〉
χi est l’homothétie de Vi de rapport dim(Vi ) . Par le th. 2.3, si f est le caractère d’une re-
1
présentation irréductible U, c’est donc dim(V IdVi si Vi est isomorphe à U et 0
sinon. La
i)
restriction de p U à Vi est donc l’identité de Vi si Vi est isomorphe à U et 0 sinon. Ceci
démontre le théorème.
³ X̀ ´
〈χρ , χρi 〉 = n i · 1K , 〈χρ , χρ 〉 = n i2 · 1K .
i =1
Si car(K) = 0,
– des représentations ρ et ρ0 de G sont isomorphes si et seulement si χρ = χρ0 ;
– ρ est irréductible si et seulement si 〈χρ , χρ 〉 = 1K ;
L` dim(ρi )
– la représentation régulière se décompose en KG = i =1 ρi ; en particulier,
P` 2
i =1
dim(ρ i ) = |G|.
2.1. Table des caractères. — On fixe K = C. Dans ce cas, pour toute représentation (V, ρ)
d’un groupe fini G, on a construit avec (40) un produit scalaire hermitien pour lequel tous
les ρ(g ) sont unitaires. En particulier, ρ(g −1 ) = ρ(g )∗ et
χρ (g −1 ) = tr(ρ(g −1 )) = tr(ρ(g )∗ ) = tr(ρ(g )) = χρ (g ).
On a ainsi
1 X
〈χρ , χρ0 〉 = χρ (g ) χρ0 (g ) (42)
|G| g ∈G
et, si χ1 , . . . , χ` sont les caractères des représentations irréductibles de G, le cor. 2.6.2° donne
( |G|
0 si C = C0 ,
χi (C)χi (C ) = |C|
X̀
(43)
i =1 0 sinon.
On remarque aussi que ρ(g )|G| = IdV , donc les valeurs propres de ρ(g ) sont des racines de
l’unité. Comme χρ (g ) est leur somme, on a
∀g ∈ G |χρ (g )| É χρ (e) = dim(V).
De plus, χρ (g ) = χρ (e) si et seulement si ρ(g ) = IdV . On a donc
{g ∈ G | χρ (g ) = χρ (e)} = ker(ρ) E G.
La table des caractères de G donne la valeur de chaque caractère sur chaque classe de
conjugaison ; les lignes correspondent aux caractères et les colonnes aux classes de conju-
gaison. C’est une table carrée (cor. 2.6.1°). Les relations obtenues se traduisent par le fait
que
– les colonnes sont orthogonales (pour le produit scalaire hermitien) ;
– la colonne correspondant à la classe de conjugaison C est de norme hermitienne (au
carré) |G|/|C| (cf. (43)) ;
– les lignes sont orthogonales et de norme (au carré) |G| pour le produit scalaire her-
mitien pondéré par le cardinal des classes de conjugaison (cf. (42)).
2. CARACTÈRES 119
Exercice 2.11. — Montrer qu’une table des caractères est une matrice inversible.
On peut utiliser cette table pour obtenir des informations sur les sous-groupes distin-
gués de G. Un tel sous-groupe est réunion de classes de conjugaisons. Pour chaque ca-
ractère χ, la réunion des classes sur lesquelles χ prend la valeur χ(e) est un sous-groupe
Gχ E G et tout sous-groupe distingué de G est obtenu comme intersection de Gχ (utiliser
l’exerc. 1.12). En particulier, G est simple si et seulement si dans chaque ligne excepté celle
correspondant à la représentation triviale (qui est la seule composée uniquement de 1), la
valeur χ(e) n’apparaît qu’une seule fois (dans la colonne correspondant à la classe {e}).
Les représentations de dimension 1 sont des morphismes G → C∗ donc elles se facto-
risent par G/D(G). Le groupe dérivé D(G) est l’intersection des Gχ pour tous les caractères
χ de représentations de dimension 1.
Les contraintes obtenues sur les caractères sont déjà suffisantes pour obtenir une
description complète des représentation irréductibles du groupe G dans certains cas. On
traite ici quelques exemples.
Le groupe S3 = D3 . — On a vu qu’il y a trois classes de conjugaison : celle de l’élément
neutre e, celle des transpositions τ, et celles des 3-cycles σ. Il y a donc trois représentations
irréductibles de S3 .
Les représentations de dimension 1 sont les morphismes G → G/D(G) → C∗ . Dans notre
cas, le groupe dérivé est A3 et S3 /A3 ' Z/2Z. Il y a donc deux représentations de dimen-
sion 1, facilement identifiées : la représentation triviale Ctriv (de caractère χtriv ) et la signa-
ture Csign (de caractère χsign ). Par la prop. 2.8, la somme des carrés des dimensions des
représentations est |S3 | = 6, soit 1 + 1 + 4 = 6 donc la dimension de la dernière représenta-
tion irréductible est 2. On peut alors dresser la table des caractères, en indiquant au-dessus
de chaque classe de conjugaison son cardinal :
S3 1 3 2
e τ σ
χtriv 1 1 1
χsign 1 −1 1
χ 2 0 −1
La table des caractères peut aussi être utilisée pour calculer la décomposition en com-
posantes irréductibles d’une représentation donnée, grâce à la prop. 2.8. Par exemple, dé-
composons le produit tensoriel V0 ⊗ V0 , où V0 est la représentation irréductible d’ordre 2.
Son caractère est χ2 , de valeurs 4, 0, 1 ; c’est donc χtriv + χsign + χ. On a ainsi
Exercice 2.12. — Soit V une représentation réelle d’un groupe fini G. Montrer que la repré-
sentation S 2 V contient une sous-représentation de dimension 1 (Indication : on pourra utili-
ser la construction de la première démonstration du th. 1.8).
Le groupe D4 . — Le groupe de symétrie du carré est engendré par une rotation r d’angle π2
et une symétrie s. On a sr k s = r −k et r sr −1 = sr 2 , ce qui donne 5 classes de conjugaison :
{Id}, {r 2 }, {r, r 3 }, {s, r 2 s} et {r s, r 3 s}. Le sous-groupe Z/2Z = {Id, − Id = r 2 } est distingué et
dans le quotient les trois éléments distincts r , s et r s sont d’ordre 2, donc
Cela nous donne donc quatre représentations de dimension 1 correspondant aux quatre
morphismes Z/2Z × Z/2Z → C∗ ; la cinquième doit donc être de dimension 2. Appliquant
la même méthode que précédemment, on obtient la table des caractères :
D4 1 1 2 2 2
e r2 {r, r 3 } {s, r 2 s} {r s, r 3 s}
χtriv 1 1 1 1 1
χ1 1 1 −1 1 −1
χ2 1 1 1 −1 −1
χ1 χ2 1 1 −1 −1 1
C2 2 −2 0 0 0
S4 1 6 8 6 3
Id (12) (123) (1234) (12)(34)
χtriv 1 1 1 1 1
χsign 1 −1 1 −1 1
χV0 3 1 0 −1 −1
χV0 χsign 3 −1 0 1 −1
χV 2 ? ? ? ?
dont on peut compléter la dernière ligne en utilisant le fait que les colonnes sont orthogo-
nales :
S4 1 6 8 6 3
Id (12) (123) (1234) (12)(34)
χtriv 1 1 1 1 1
χsign 1 −1 1 −1 1
χV0 3 1 0 −1 −1
χV0 χsign 3 −1 0 1 −1
χV 2 0 −1 0 2
Comment déterminer cette dernière représentation irréductible (V, ρ) ? L’astuce est de re-
marquer que ρ((12)(34)) est une involution de V de trace 2, donc c’est l’identité. La repré-
sentation ρ se factorise donc par la projection S4 S4 /K, où K C S4 est d’ordre 4 (ex.
I.5.3.1°). Le groupe S4 /K est isomorphe à S3 . Il y a donc une représentation irréductible
de degré 2 (comme on l’a vu plus haut).
Les sous-groupes distingués de S4 sont S4 , A4 (noyau de χsign ), K (noyau de χV ) et {e}.
Le groupe dérivé est A4 (noyau de χsign ).
Remarque 2.13. — Cette discussion reste valable sur tout corps de caractéristique autre
que 2 et 3 : S4 a encore, à isomorphisme près, 5 classes de représentations irréductibles.
Sur un corps de caractéristique 2, il n’y en a plus que 2, à savoir Ctriv et V ; en caractéristique
3, il y en a 4, à savoir toutes celles de la table ci-dessus à l’exception de V (qui devient
isomorphe à Ctriv ⊕ Csign ).
122 CHAPITRE IV. REPRÉSENTATIONS DES GROUPES FINIS
Démonstration. — Il existe un produit scalaire hermitien pour lequel tous les ρ(g ) sont
unitaires, donc diagonalisables (prop. II.10.6). Soit g ∈ G ; il existe une base (e 1 , . . . , e n ) de
V formée de vecteurs propres de ρ(g ), avec valeurs propres λ1 , . . . , λn . Une base de 2 V est
V
V2
donnée par les (e i ∧ e j )1Éi < j Én et ce sont des vecteurs propres pour ρ(g ), avec valeurs
propres (λi λ j )1Éi < j Én . On a donc
1³ X ´2 1 X
χV2 V (g ) = λi λ j = λi − λ2 .
X
1Éi < j Én 2 1Éi Én 2 1Éi Én i
On en déduit les valeurs du caractère χV2 V0 et on vérifie que cette représentation est
irréductible.
On a donc déjà la table de caractères partielle (on note l’isomorphisme de représenta-
tions 2 V0 ' 2 V0 ⊗ Csign )
V V
S5 1 10 20 30 24 15 20
Id (12) (123) (1234) (12345) (12)(34) (12)(345)
χtriv 1 1 1 1 1 1 1
χsign 1 −1 1 −1 1 1 −1
χV0 4 2 1 0 −1 0 −1
χV0 χsign 4 −2 1 0 −1 0 1
χV2 V0 6 0 0 0 1 −2 0
Il nous reste deux représentations irréductibles à trouver, dont la somme des carrés des
dimensions est 120 − 1 − 1 − 16 − 16 − 36 = 50. Elles sont de dimension > 1, donc toutes les
deux de dimension 5. Notons l’une d’elles V et soient 5, a 1 , a 2 , a 3 , a 4 , a 5 , a 6 les valeurs de
son caractère. Le caractère de V ⊗ Csign prend alors les valeurs 5, −a 1 , a 2 , −a 3 , a 4 , a 5 , −a 6 .
De deux choses l’une :
2. CARACTÈRES 123
– soit les deux représentations manquantes ont a 1 = a 3 = a 6 = 0 (et chacune est iso-
morphe à son produit tensoriel avec Csign ), mais cela contredit l’orthogonalité des
colonnes 2 et 4 ;
– soit les deux représentations manquantes sont V et V ⊗ Csign .
Dans le premier cas, les colonnes 2 et 4 ne peuvent être orthogonales, donc on est dans
le second cas. Les relations d’orthogonalité permettent alors de compléter la table (les
calculs sont laissés au lecteur) ; on obtient
S5 1 10 20 30 24 15 20
Id (12) (123) (1234) (12345) (12)(34) (12)(345)
χtriv 1 1 1 1 1 1 1
χsign 1 −1 1 −1 1 1 −1
χV0 4 2 1 0 −1 0 −1
χV0 χsign 4 −2 1 0 −1 0 1
χV2 V0 6 0 0 0 1 −2 0
χV 5 1 −1 −1 0 1 1
χV χsign 5 −1 −1 1 0 1 −1
Remarques 2.15. — 1° Il reste vrai que pour tout n Ê 1, la table des caractères du groupe
Sn est à coefficients entiers (mais ce n’est pas le cas pour An ; cf. exerc. 2.17 et 2.18).
2° Dans les exemples précédents, on remarque que la dimension d’une représentation
irréductible divise toujours l’ordre du groupe. C’est un fait général qui sera démontré dans
le th. 3.6. On voit aussi que le caractère d’une représentation irréductible de dimension Ê 2
prend toujours la valeur 0. C’est un fait général qui sera (presque) démontré dans l’exerc.
3.9.
4° On trouve ces tables de caractères dans la littérature scientifique pour les chimistes.
Les notations sont différentes : le groupe Dn est noté Cnv et la table des caractères de
D3 = S3 apparaît ainsi
E 3s v 2C3
A1 1 1 1
A2 1 −1 1
E 2 0 −1
124 CHAPITRE IV. REPRÉSENTATIONS DES GROUPES FINIS
Terminons avec la preuve d’une propriété vue dans des cas particuliers dans les
exemples.
V0 = {(x 1 , . . . , x n ) ∈ Cn | x 1 + · · · + x n = 0}
est irréductible.
1 X ³X n ´2
〈χ, χ〉 = ga
n! g ∈Sn a=1
1 X X
= ga gb
n! 1Éa,bÉn g ∈Sn
1 X X 2 X X
= ga + ga gb .
n! 1ÉaÉn g ∈Sn n! 1Éa<bÉn g ∈Sn
1 P 2 P
Le premier terme de la somme vaut n! 1ÉaÉn (n −1)! = 1 et le second vaut n! 1Éa<bÉn (n −
2)! = 1. La proposition en résulte.
Exercice 2.17. — Montrer que la table des caractères du groupe alterné A4 est donnée par
1 4 4 3
Id (123) (132) (12)(34)
χtriv 1 1 1 1
χ 1 ω ω2 1
χ2 1 ω2 ω 1
χV0 3 0 0 −1
où ω := exp(2i π/3).
2. CARACTÈRES 125
Exercice 2.18. — Montrer que la table des caractères du groupe alterné A5 est donnée par
1 20 15 12 12
Id (123) (12)(34) (12345) (21345)
χtriv 1 1 1 1p 1p
1+ 5 1− 5
χ1 3 0 −1 2p 2p
1− 5 1+ 5
χ2 3 0 −1 2 2
χV0 4 0 0 −1 −1
χV 5 −1 1 0 0
Exercice 2.19. — Déterminer la table des caractères du sous-groupe H8 := {±1, ±I, ±J, ±K} du
groupe multiplicatif H× des quaternions (cf. § II.11). Remarquer que c’est la même que celle
du groupe D4 .
Exercice 2.20. — Déterminer la table des caractères du groupe SL(2, F3 ) (cf. exerc. I.2.12) (In-
µ ¶ µ ¶
1 0 −1 0
dication : les 7 classes de conjugaison sont celles de (cardinal 1), de (cardi-
0 1 0 −1
µ ¶ µ ¶ µ ¶ µ ¶
0 1 1 1 1 −1 −1 −1
nal 1), de (cardinal 6), de (cardinal 4), de (cardinal 4), de
−1 0 0 1 0 1 0 −1
µ ¶
−1 1
(cardinal 4) et de (cardinal 4)).
0 −1
Exercice 2.21. — Déterminer la table des caractères du groupe des matrices 3 × 3 triangu-
laires supérieures, avec des 1 sur la diagonale, à coefficients dans Z/3Z (cf. ex. I.2.17).
V0 = {(x 1 , . . . , x n ) ∈ Cn | x 1 + · · · + x n = 0}.
Exercice 2.23. — On fixe un entier n Ê 4. Pour tout g ∈ Sn , on note φ(g ) le nombre de points
fixes de la permutation g et on pose, pour tout entier m Ê 0,
$(n, m) := φ(g )m .
X
g ∈Sn
a) Calculer $(n, 1), $(n, 2), $(n, 3) et $(n, 4) (Indication : on pourra s’inspirer de la preuve de
la prop. 2.16).
b) Le groupe Sn opère sur l’espace vectoriel V = Cn par permutation des coordonnées. Il
opère aussi sur V ⊗ V par
3. Propriétés d’intégralité
Dans cette section, on suppose G fini et K algébriquement clos de caractéristique 0. Il
contient alors Q comme sous-corps.
Dans cette section on démontre que la dimension d’une représentation irréductible
(de dimension finie) divise l’ordre du groupe. La démonstration nécessite de connaître
quelques propriétés des entiers algébriques, que nous allons maintenant définir.
Définition 3.1. — Un élément de K est un entier algébrique s’il est racine d’un polynôme
unitaire à coefficients dans Z.
r
Remarque 3.2. — Si x ∈ Q ⊆ K est un entier algébrique, x ∈ Z. En effet, si x = s avec
pgcd(r, s) = 1, alors r n + a 1 r n−1 s + · · · + a n s n = 0 qui implique s | r n donc s = ±1.
groupe de G. Par la prop. I.3.2.2°, c’est un groupe de type fini. Étant donné un ensemble
fini de générateurs, il existe alors n ∈ N tel que Hn les contienne tous, de sorte que H =
Hn . Mais alors x n+1 est dans Hn , donc s’écrit comme polynôme à coefficients entiers en
x n , . . . , x, 1, de sorte que x est un entier algébrique.
Par exemple, les valeurs des caractères des représentations (de dimension finie) de G
sont des entiers algébriques, puisque ce sont des sommes de racines de l’unité.
3. PROPRIÉTÉS D’INTÉGRALITÉ 127
Lemme 3.5. — Soit C une classe de conjugaison de G et soit (V, ρ) une représentation irré-
|C|χρ (C)
ductible de dimension finie de G. Alors dim(V) est un entier algébrique.
l’homothétie de V de rapport
|G|〈1C−1 , χρ 〉 |C|χρ (C)
λ := = .
dim(V) dim(V)
Considérons maintenant la représentation régulière ρR : G → GL(KG ). Dans la base ca-
nonique (εg )g ∈G de KG , la matrice de chaque endomorphisme ρR (g ) est une matrice de
permutation, donc elle est en particulier à coefficients entiers. Il en est de même pour
l’endomorphisme u = g ∈C ρR (g ) de KG . Mais KG contient comme sous-représentation
P
Comme les χ(Ci−1 ) sont des entiers algébriques, on conclut par le lemme 3.5 et le cor. 3.4
|G|
que le rationnel dim(V) est un entier algébrique, donc un entier (rem. 3.2 ; c’est ici que sert
l’hypothèse car(K) = 0).
Remarque 3.7. — La conclusion du théorème n’est plus vraie en général si le corps K n’est
pas algébriquement clos : si K = R, la représentation de Z/3Z comme groupe des rotations
de R2 préservant
p un triangle équilatéral centré à l’origine, donc envoyant 1 sur la matrice
µ ¶
−1/2 − 3/2
p , est irréductible mais sa dimension, 2, ne divise pas l’ordre du groupe, 3.
3/2 −1/2
Sur C, cette représentation se scinde en somme directe de deux représentations de dimen-
sion 1.
128 CHAPITRE IV. REPRÉSENTATIONS DES GROUPES FINIS
En revanche, elle reste vraie en caractéristique p > 0 si p - |G|. Mais il existe une re-
présentation irréductible dans F̄513 (où F̄13 est une clôture algébrique de F13 ) du groupe
SL2 (F13 ), d’ordre 23 · 3 · 7 · 13 = 2184 divisible par la caractéristique, 13, mais pas par la di-
mension, 5.
La contrainte donnée par le théorème est très forte. Par exemple, en combinant avec la
prop. 2.8, on déduit qu’un groupe d’ordre p 2 ne peut avoir que des représentations irré-
ductibles de dimension 1, donc est abélien (prop. 2.9). On retrouve ainsi le cor. I.2.13.1°.
On peut raffiner un peu le théorème.
ρ̂m
m
G /S,
où ρ̂m est encore irréductible. Par le théorème, dim(V ⊗m ) = (dim(V))m divise |Gm /S| =
|G|m
|Z(G)|m−1
, donc pour tout m Ê 1,
¯µ ¶m ¯
|G| ¯ |G|
|Z(G)|m−1 ¯¯
¯
, qui implique |Z(G)| ¯¯ .
dim(V) dim(V)
ALGÈBRE 2
2011
Olivier Debarre
ALGÈBRE 2
2011
Olivier Debarre
TABLE DES MATIÈRES
I. Extensions de corps . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
1. Anneaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
1.1. Idéaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2
1.2. Divisibilité, éléments irréductibles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
1.3. Anneaux principaux, anneaux euclidiens . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
2. Corps . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6
2.1. Extensions de corps . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6
2.2. Éléments algébriques et transcendants . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
2.3. Constructions à la règle et au compas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
3. Polynômes et racines . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
3.1. Corps de rupture . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
3.2. Corps de décomposition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14
3.3. Clôture algébrique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
4. Extensions normales . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
5. Séparabilité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
5.1. Polynômes séparables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
5.2. Corps parfaits . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20
5.3. Extensions séparables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
5.4. Théorème de l’élément primitif . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24
5.5. Trace . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 26
vi TABLE DES MATIÈRES
6. Théorie de Galois . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28
6.1. Groupe de Galois d’une extension de corps . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28
6.2. Groupe de Galois de K ,→ K(X) et théorème de Lüroth . . . . . . . . . . . . . . . . 29
6.3. Extensions galoisiennes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31
6.4. Corps finis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
6.5. Correspondance de Galois pour les corps finis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
6.6. Correspondance de Galois, lemme d’Artin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
6.7. Clôture galoisienne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38
7. Applications de la théorie de Galois . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39
7.1. Constructibilité à la règle et au compas, polynômes cyclotomiques . . . . . . . . 39
7.2. Extensions cycliques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43
7.3. Extensions radicales, équations résolubles par radicaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44
II. Modules . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
1. Modules libres . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
2. Modules de torsion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50
3. Modules de type fini . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
4. Modules de type fini sur les anneaux principaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
4.1. Application aux groupes abéliens de type fini . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 60
4.2. Application à la réduction des endomorphismes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 60
III. Anneaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
1. Anneaux factoriels . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66
2. Anneaux noethériens . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 70
3. Radical d’un idéal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
4. Décomposition primaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77
4.1. Idéaux primaires, idéaux irréductibles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
4.2. Décomposition primaire dans un anneau noethérien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 81
4.3. Idéaux premiers associés, idéaux premiers immergés . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83
5. Topologie de Zariski . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86
5.1. Spectre d’un anneau . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86
TABLE DES MATIÈRES vii
Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
CHAPITRE I
EXTENSIONS DE CORPS
1. Anneaux
Nous reviendrons au chapitre III plus longuement sur la théorie des anneaux. Nous nous
contentons ici des quelques préliminaires nécessaires pour aborder la théorie des extensions
de corps.
Tous nos anneaux sont commutatifs unitaires (mais il se peut que 1 = 0 ; cela arrive si et
seulement si l’anneau est nul !). Un morphisme (d’anneaux unitaires) f : A → B doit vérifier
f (1A ) = 1B .
Un élément de A est inversible (on dit aussi que c’est une unité de A) s’il admet un inverse
pour la multiplication. L’ensemble des éléments inversibles, muni de la multiplication, est un
groupe noté habituellement A∗ .
Un anneau A est intègre (« anneau intègre » se dit « integral domain », ou simplement
« domain » en anglais) s’il est non nul et si le produit de deux éléments non nuls de A est
encore non nul. C’est un corps s’il est non nul et si tout élément non nul de A admet un
inverse.
Si un anneau A est intègre, on définit son corps des quotients (ou corps des fractions)
KA comme l’ensemble des « fractions » ab , avec a ∈ A et b ∈ A {0}, modulo la relation
d’équivalence
a a0
∼ 0 ⇐⇒ ab0 = a0 b.
b b
Muni des opérations (addition et multiplication) habituelles sur les fractions, on vérifie que
KA est bien un corps.
1.1. Idéaux. — Si A est un anneau, une partie I ⊆ A est un idéal si c’est un sous-groupe
additif et si, pour tout a ∈ A et tout b ∈ I, on a ab ∈ I. C’est exactement la propriété
qu’il faut pour pouvoir mettre sur le groupe additif A/I une structure d’anneau qui fait de la
projection canonique A → A/I un morphisme d’anneaux.
Le noyau d’un morphisme d’anneaux f : A → B est un idéal de A noté Ker(f ) (mais
l’image de f n’est en général pas un idéal de B). Plus généralement, l’image réciproque par
f d’un idéal de B est un idéal de A. Si I est un idéal de A, le morphisme f se factorise par la
projection A → A/I si et seulement si I ⊆ Ker(f ).
Exemple 1.2. — L’anneau A est un corps si et seulement si ses seuls idéaux sont {0} et A.
L’anneau A/I est un corps si et seulement si I est un idéal maximal, c’est-à-dire qu’il est
distinct de A et que l’unique idéal de A contenant strictement I est A (en particulier, tout
idéal maximal est évidemment premier). Il résulte du théorème de Zorn que tout idéal de
A distinct de A est contenu dans un idéal maximal (1) . En particulier, tout anneau non nul
possède un idéal maximal.
Exemple 1.4. — L’anneau A est un corps si et seulement si {0} est un idéal maximal de A.
Exercice 1.5. — Soit A un anneau. Montrer l’égalité
[
m=A A∗ .
m idéal maximal de A
1. Soit I un idéal de A distinct de A. L’ensemble des idéaux de A contenant I et distincts de A est inductif car si
S
(Ij )j∈J est une famille totalement ordonnée d’idéaux de A distincts de A, la réunion j∈J Ij est encore un idéal
(parce que la famille est totalement ordonnée) distinct de A (parce qu’elle ne contient pas 1A ). On applique alors le
lemme de Zorn.
1. ANNEAUX 3
b) Montrer que tout idéal premier de C est contenu dans un unique idéal maximal de C , et
qu’il y est dense (pour la topologie de la convergence uniforme). Tout idéal premier fermé
de C est donc maximal (2) .
Soit a un élément non nul de A. Si l’idéal (a) est premier, a est irréductible, mais la
réciproque est fausse en général, comme le montre l’ex. 1.9 ci-dessous.
Exemple 1.8. — Si n ≥ 1, l’anneau Z/nZ est intègre si et seulement si n est premier. C’est
alors un corps. On a
n est un nombre premier ⇔ l’idéal (n) est premier ⇔ n est irréductible.
√
Exemple 1.9. — Dans le sous-anneau Z[i 5] de C, le nombre 3 est√irréductible √ (pour-
quoi ?), mais l’idéal (3) n’est pas premier, car 3 divise le produit (1 + i 5)(1 − i 5) mais
aucun des facteurs.
√
Noter que la « bonne façon » de voir l’anneau Z[i 5] est de le considérer comme l’anneau
quotient Z[X]/(X 2 + 5) : inutile de construire C pour cela !
2. En revanche, la description générale des idéaux premiers de C est un problème très difficile ! Même montrer
qu’il existe des idéaux premiers non maximaux n’est pas évident (cf. exerc. III.3.4).
4 CHAPITRE I. EXTENSIONS DE CORPS
Dans la pratique, on montre souvent qu’un anneau intègre est principal en exhibant une
division euclidienne sur A, c’est-à-dire une fonction ϕ : A {0} → N telle que pour tous
éléments a et b de A, avec b 6= 0, on puisse écrire a = bq + r avec r = 0, ou r 6= 0 et
ϕ(r) < ϕ(b). Les deux exemples fondamentaux sont :
• l’anneau Z est euclidien pour la fonction ϕ(n) = |n| ;
• si K est un corps, l’anneau K[X] est euclidien pour la fonction ϕ(P ) = deg(P ).
Si on a une telle fonction ϕ, on montre qu’un idéal I non nul de A est engendré par tout
élément x non nul de I pour lequel ϕ(x) est minimal.
Exercice 1.10. — Si K est un corps, l’anneau des séries formelles K[[X]] est euclidien. Ses
idéaux sont {0} et les Im = (X m ) pour chaque m ∈ N.
Exercice 1.11. — L’anneau des nombres décimaux (c’est-à-dire les nombres rationnels dont le
développement décimal est fini) est principal.
Exercice 1.12. — Montrer que les idéaux maximaux de l’anneau C des fonctions continues de
[0, 1] dans R ne sont pas principaux (cf. exerc. 1.6 et III.2.17). Que se passe-t-il si l’on remplace
C par l’anneau des fonctions continues de classe C ∞ de [0, 1] dans R ?
Exercice 1.13. — Soit A un anneau intègre dans lequel tout idéal premier est principal. Montrer
que l’anneau A est principal (Indication : on pourra considérer un élément maximal I dans
la famille des idéaux non principaux de A, des éléments x et y de A I tels que xy ∈ I,
et les idéaux (dont on montrera qu’ils sont principaux) J = {a ∈ A | ay ∈ I} = (z) et
J 0 = {a ∈ A | az ∈ I} = (z 0 ), puis aboutir à la contradiction I = (zz 0 )).
Si a et b sont des éléments d’un anneau principal A, l’idéal (a, b) est engendré par un
élément de A, uniquement déterminé à multiplication par un élément inversible de A près. On
l’appelle un pgcd (« plus grand commun diviseur » ; « gcd », ou « greatest common divisor »,
en anglais) de a et b, parfois noté a∧b. De même, l’idéal (a)∩(b) est engendré par un élément
de A, uniquement déterminé à multiplication par un élément inversible de A près, le ppcm
(« plus grand commun multiple » ; « lcm », ou « least common multiple », en anglais) de a
et b, parfois noté a ∨ b. Dans ce contexte, le « théorème de Bézout », qui dit que a et b sont
premiers entre eux si et seulement s’il existe x et y dans A tels que
xa + yb = 1
est une tautologie. Mentionnons comme conséquence un résultat classique (nous reviendrons
sur ces questions dans le § III.1).
Lemme 1.14 (Lemme de Gauss). — Soit A un anneau principal. Si a, b et c sont des élé-
ments de A tels que a divise bc mais est premier avec b, alors a divise c.
Démonstration. — On sait qu’en général (iii) ⇒ (i) ⇒ (ii). Supposons a irréductible et soit
I un idéal de A contenant (a). Comme A est principal, on peut écrire I = (x), de sorte qu’il
existe y ∈ A tel que a = xy. Comme a est irréductible, soit x est inversible et I = A, soit
y est inversible et I = (a). Comme a n’est pas inversible, on a (a) 6= A, donc l’idéal (a) est
maximal.
Nous montrerons plus tard (cor. III.2.14) de façon indépendante que tout anneau principal
est factoriel, c’est-à-dire que tout élément non nul s’écrit de façon unique comme produit
d’irréductibles. Comme nous aurons besoin dans le chapitre suivant de ce résultat dans le cas
particulier de l’anneau principal K[X], où K est un corps, nous donnons ici une démonstra-
tion ad hoc.
Théorème 1.16. — Soit K un corps. Tout élément non nul P de K[X] admet une décompo-
sition
m
Y
P =u Piri
i=1
avec u ∈ K ∗ et m ≥ 0, où les polynômes P1 , . . . , Pm sont irréductibles unitaires, distincts
deux à deux.
Qn
Cette décomposition est unique au sens suivant : si P = v i=1 Qsi i est une autre telle
décomposition, on a m = n et il existe une permutation σ ∈ Sm telle que Qi = Pσ(i) et
si = rσ(i) pour tout i ∈ {1, . . . , m}.
Démonstration. — On procède par récurrence sur le degré de P , les assertions étant claires
lorsque celui-ci vaut 0.
Supposons donc P de degré ≥ 1 et montrons d’abord l’existence d’une décomposition.
Si P est irréductible de coefficient directeur u, on écrit simplement P = u(P/u). Sinon, il
existe une décomposition P = QR où Q et R sont non constants et on applique l’hypothèse
de récurrence à Q et R.
C’est l’unicité qui est le point important. Comme Q1 est irréductible, le lemme de Gauss
(lemme 1.14) entraîne que Q1 divise l’un des Pi , que l’on note Pσ(1) . Comme ce dernier
6 CHAPITRE I. EXTENSIONS DE CORPS
est irréductible et que ces deux polynômes sont unitaires, ils sont égaux. Il suffit maintenant
d’appliquer l’hypothèse de récurrence à P/Q1 = P/Pσ(1) .
2. Corps
Si K et L sont des corps, un morphisme (de corps) de K vers L est un morphisme d’an-
neaux unitaires de K vers L ; il est nécessairement injectif et l’on dit que L est une extension
de K. On identifiera souvent une extension K ,→ L avec une inclusion K ⊆ L.
L’intersection d’une famille quelconque de sous-anneaux de L est encore un sous-anneau
de L. Si A est une partie de L, l’intersection de tous les sous-anneaux de L contenant K et
A est donc un sous-anneau de L que l’on notera K[A] ; c’est une K-algèbre intègre appelée
sous-anneau de L engendré par A.
De même, l’intersection d’une famille quelconque de sous-corps de L est encore un sous-
corps de L. Il existe donc un plus petit sous-corps de L contenant K et A, que l’on appelle
le sous-corps de L engendré par A, noté K(A) ; c’est le corps des fractions de K[A]. On
dit qu’une extension K ,→ L est de type fini s’il existe une partie finie A ⊆ L telle que
L = K(A).
Soit K un corps. Il existe un plus petit sous-corps de K, appelé sous-corps premier de K :
c’est le sous-corps engendré par 1K . Il est isomorphe soit à Q, auquel cas on dit que K est de
caractéristique 0, soit à un corps de la forme Z/pZ (que l’on note plus habituellement Fp ) ;
l’entier p est alors premier et l’on dit que K est de caractéristique p. Dans ce dernier cas, on
a p · 1K = 0K et la formule magique (3)
(1) ∀x, y ∈ K (x + y)p = xp + y p .
Autrement dit, l’application de Frobenius
FrK : K −→ K
x 7−→ xp
est un morphisme de corps (injectif). On note K p son image.
3. On peut l’obtenir en remarquant que la dérivée du polynôme (X + y)p ∈ K[X] est nulle, de sorte que le
coefficient de X i , pour chaque 0 < i < p, est nul (puisque la dérivée de X i ne l’est pas).
4. On ne se préoccupera pas des différentes « sortes » d’infini dans ce cours ; mais ce degré devrait bien sûr être
considéré comme un cardinal.
2. CORPS 7
Démonstration. — Soit (li )i∈I une base du K-espace vectoriel L et soit (mj )j∈J une base
du L-espace vectoriel M . Nous allons montrer que la famille (li mj )(i,j)∈I×J est une base du
K-espace vectoriel M .
P
Cette famille est libre. Supposons que l’on ait une relation (i,j)∈I×J ki,j li mj = 0, avec
des ki,j ∈ K presque tous nuls. On a
X X X
0= ki,j li mj = ki,j li mj .
(i,j)∈I×J j∈J i∈I
Comme la famille (mj )j∈J est libre, on en déduit que pour chaque j ∈ J, on a
X
ki,j li = 0.
i∈I
Comme la famille (li )i∈I est libre, on en déduit que pour chaque i ∈ I et chaque j ∈ J, on a
ki,j = 0.
Cette famille est génératrice. Soit y un élément de M . Comme la famille (mj )j∈J est
P
génératrice, il existe des xj ∈ L presque tous nuls tels que y = j∈J xj mj . Comme la
famille (li )i∈I est génératrice, il existe pour chaque j ∈ J des ki,j ∈ K presque tous nuls
P P P
tels que xj = i∈I ki,j li . On a donc y = j∈J i∈I ki,j li .
On en déduit
[M : K] = Card(I × J) = Card(I) Card(J) = [M : L][L : K],
ce qui termine la démonstration du théorème.
Définition 2.3. — Soit K ,→ L une extension de corps et soit x un élément de L. On dit que
x est algébrique sur K s’il existe un polynôme non nul P ∈ K[X] tel que P (x) = 0. Dans
le cas contraire, on dit que x est transcendant sur K.
L’extension K ,→ L est dite algébrique si tous les éléments de L sont algébriques sur K.
√
Exemple 2.4. — Le corps C est une extension algébrique de R. Le réel 2 est algébrique
sur Q. L’ensemble des réels algébriques sur Q est dénombrable : il existe donc des nombres
réels transcendants sur Q (on dit souvent simplement « transcendants »). Le nombre réel
−n!
P
n≥0 10 est transcendant (Liouville, 1844), ainsi que π (Lindemann, 1882).
8 CHAPITRE I. EXTENSIONS DE CORPS
Exercice 2.7. — Soit K ,→ L une extension de corps. Montrer qu’un élément x de L est
algébrique sur K si et seulement si l’anneau K[x] est un corps.
Corollaire 2.9. — Toute extension K ,→ L engendrée par un nombre fini d’éléments algé-
briques sur K est finie, donc algébrique. En particulier, toute extension de corps algébrique
et de type fini est finie.
Démonstration. — On procède par récurrence sur le cardinal d’une partie finie A ⊆ L telle
que L = K(A).
Si A est vide, c’est évident. Sinon, on prend x ∈ A et l’on pose L0 = K(A {x}).
L’hypothèse de récurrence entraîne que l’extension K ,→ L0 est finie. Comme x est algébri-
que sur K, il l’est sur L0 , donc L0 ,→ L est finie par le th. 2.5. Le corollaire résulte alors du
th. 2.2 (et du cor. 2.8).
Attention à ne pas confondre cette notion avec celle de clôture algébrique de K, qui sera
définie dans le § 3.3.
Démonstration. — Soient x et y des éléments non nuls de L algébriques sur K. Le cor. 2.9
entraîne que l’extension K ,→ K(x, y) est finie, donc algébrique. Les éléments x − y et x/y
de L sont donc algébriques sur K.
Corollaire 2.11. — Toute extension K ,→ L engendrée par des éléments algébriques sur K
est algébrique.
Exemple 2.13. — Le corps Q̄ ⊆ C des nombres algébriques (sur Q) est une extension
algébrique de Q. Elle n’est pas finie (parce que, comme on le verra plus tard, par exemple
dans l’exerc. III.1.13, il existe des polynômes irréductibles dans Q[X] de degré arbitrairement
grand).
Exercice 2.17. — On dira qu’une droite est constructible (à partir de Σ) si elle passe par deux
points constructibles distincts, et qu’un cercle est constructible si son centre l’est et qu’il passe
par un point constructible. Montrer que la perpendiculaire et la parallèle à une droite constructible
passant par un point constructible sont constructibles. Montrer que le cercle de centre un point
constructible et de rayon la distance entre deux points constructibles est constructible.
Exercice 2.18. — Soit K un corps de caractéristique 3. Montrer que les médianes de tout tri-
angle dans K 2 sont parallèles.
2. CORPS 11
En particulier, être constructible à partir de {0, 1} est la même chose qu’être constructible
à partir de Q ; on dit simplement « constructible ».
• les coordonnées de l’un des points d’intersection d’une droite passant par deux points
à coordonnées dans L et d’un cercle de rayon joignant deux points distincts à coordon-
nées dans L sont solutions d’une équation de degré 2 à coefficients dans L ;
• les coordonnées des points d’intersection de deux cercles distincts, chacun de rayon
joignant deux points distincts à coordonnées dans L, sont solutions d’une équation de
degré 2 à coefficients dans L.
Par récurrence, on voit que les coordonnées d’un point constructible à partir de K sont dans
un corps du type Kn décrit dans l’énoncé du théorème.
Inversement, pour montrer que tout point dans un corps de type Kn est constructible à
partir de K, il suffit de montrer que tout réel dans une extension quadratique d’un corps L
contenue dans R est constructible à partir de L. Une telle
√ extension est engendrée par un réel
2
x tel que x ∈ L (lemme 2.21 ). Mais alors x = ± x2 est constructible à partir de L (th.
2.19).
Corollaire 2.22. — Soit x un réel constructible sur un sous-corps K de R. Alors x est al-
gébrique sur K de degré une puissance de 2.
Attention, la réciproque est fausse telle quelle (exerc. 2.25) ; cf. th. 7.1 pour une caractéri-
sation des nombres constructibles.
Démonstration. — Si x est un réel constructible, il est dans une extension Kn du type décrit
dans le théorème de Wantzel (th. 2.20), pour laquelle [Kn : K] = 2n (th. 2.2). En considérant
la suite d’extensions K ⊆ K(x) ⊆ Kn , on voit que [K(x) : K] est une puissance de 2 (th.
2.2).
√
Corollaire 2.23 (Duplication du cube). — Le réel 3 2 n’est pas constructible (sur Q).
On dit qu’un angle α est constructible à partir d’un angle θ si le point (cos α, sin α) est
constructible à partir de {(0, 0), (0, 1), (cos θ, sin θ)}. Comme sin α est constructible à partir
de cos α, c’est équivalent à dire que cos α est constructible à partir de {0, 1, cos θ}.
Corollaire 2.26 (Trisection de l’angle). — L’angle θ/3 est constructible à partir de l’angle
θ si et seulement si le polynôme X 3 − 3X − 2 cos θ a une racine dans Q(cos θ).
En particulier, l’angle π/9 n’est pas constructible à la règle et au compas.
Démonstration. — Comme cos 3u = 4 cos3 u − 3 cos u, le réel cos θ/3 est racine du poly-
nôme
P (X) = 4X 3 − 3X − cos θ.
Si P est irréductible sur Q(cos θ), le réel cos θ/3 est de degré 3 sur ce corps et ne peut y être
constructible par cor. 2.22.
Si P est réductible sur Q(cos θ), étant de degré 3, il doit avoir une racine dans ce corps et
se factorise sur ce corps en le produit d’un polynôme de degré 1 et d’un polynôme de degré 2.
Le réel cos θ/3 est racine de l’un de ces deux polynômes, donc est constructible sur Q(cos θ)
(lemme 2.21 et th. 2.20). Comme 2P (X/2) = X 3 − 3X − 2 cos θ, cela montre la première
partie de l’énoncé.
On a Q(cos π/3) = Q, donc l’angle π/9 est constructible si et seulement si le polynôme
X 3 − 3X − 1 a une racine dans Q, ce qui n’est pas le cas (exerc. 2.24).
√
Corollaire 2.27 (Quadrature du cercle). — Le réel π n’est pas constructible.
Démonstration. — Ici, on triche : il faut savoir que π est transcendant (Exemple 2.4), donc
√
aussi π.
3. Polynômes et racines
On prend maintenant le problème dans l’autre sens : au lieu de se donner une extension
d’un corps K et de regarder si les éléments de cette extension sont, ou non, racines de poly-
nômes à coefficients dans K, on part d’un polynôme P ∈ K[X] et l’on cherche à construire
une extension de K dans laquelle P aura une racine, ou même, sera scindé (produit de fac-
teurs du premier degré).
3.1. Corps de rupture. — Les unités de l’anneau K[X] sont les polynômes constants non
nuls (c’est-à-dire les éléments de K ∗ ).
Soit P ∈ K[X] un polynôme irréductible. L’anneau K[X] étant principal, l’anneau quo-
tient KP := K[X]/(P ) est un corps (prop. 1.15). Soit xP ∈ KP l’image de X dans KP . On
14 CHAPITRE I. EXTENSIONS DE CORPS
a alors P (xP ) = 0, de sorte que l’on a construit une extension KP de K dans laquelle P a
une racine, xP ; de plus, KP = K[xP ]. On appelle KP un corps de rupture de P .
Exemple 3.1. — Le corps C est un corps de rupture du polynôme irréductible X 2 + 1 ∈
R[X]. De même, le polynôme X 2 + X + 1 est aussi irréductible sur R et C est encore un
corps de rupture. Plus généralement, C est le corps de rupture de n’importe quel polynôme
de R[X] de degré deux sans racine réelle (cf. ex. 1.7).
√
Exemple 3.2. — Le √ corps Q( 3 2) est un corps de rupture du polynôme irréductible X 3 −2 ∈
Q[X] ; le corps Q(j 3 2) en est un autre. Remarquons que le polynôme X 3 − 2 n’est pas
scindé dans ces corps.
Proposition 3.3. — Soit P ∈ K[X] un polynôme irréductible. Pour toute extension K ,→ L
et toute racine x de P dans L, il existe un unique K-morphisme KP ,→ L qui envoie xP sur
x.
On remarquera que l’isomorphisme entre deux corps de rupture n’est en général pas
unique. Plus précisément, étant donnés des corps de rupture K ,→ L et K ,→ L0 de P ,
∼
et des racines x ∈ L et x0 ∈ L0 de P , il existe un unique K-isomorphisme σ : L → L0 tel que
σ(x) = x0 .
Exemple 3.6. — Pour tout d ≥ 3, le corps C est un corps de décomposition pour le poly-
nôme X d − 1 ∈ R[X].
√
Exemple 3.7. — Le corps Q( 3 2, j) est un corps de décomposition pour le polynôme X 3 −
2 ∈ Q[X].
Définition 3.8. — On dit qu’un corps Ω est algébriquement clos si tout polynôme non cons-
tant de Ω[X] a une racine dans Ω.
Une clôture algébrique d’un corps K est une extension algébrique K ,→ Ω telle que Ω est
un corps algébriquement clos.
Exemple 3.9. — Le corps C est algébriquement clos. C’est une clôture algébrique de R,
mais pas de Q.
Exercice 3.10. — Montrer que tout corps algébriquement clos est infini.
À partir d’un corps algébriquement clos, il est facile de construire une clôture algébrique
pour n’importe quel sous-corps.
En d’autres termes (cf. th. 2.10), la clôture algébrique d’un corps dans une extension algé-
briquement close est une clôture algébrique (tout court) !
16 CHAPITRE I. EXTENSIONS DE CORPS
Exemple 3.12. — Le corps Q̄ ⊆ C des nombres algébriques (cf. ex. 2.13) est une clôture
algébrique de Q. C’est un corps dénombrable (pourquoi ?).
Théorème 3.13 (Steinitz, 1910). — Soit K un corps. Il existe une clôture algébrique de K.
Deux clôtures algébriques de K sont K-isomorphes.
Démonstration. — Nous ne ferons la construction d’une clôture algébrique que dans le cas
où le corps K est (au plus) dénombrable (les idées sont analogues dans le cas général, mais il
faut utiliser le lemme de Zorn, comme dans la preuve du lemme 3.15). L’ensemble K[X] est
alors dénombrable. On peut donc numéroter ses éléments en une suite (Pn )n∈N . On construit
une suite (Kn )n∈N de corps emboîtés en posant K0 = K et en prenant pour Kn+1 un corps
de décomposition du polynôme Pn , vu comme élément de Kn [X]. Posons
[
L= Kn .
n∈N
Lemme 3.14. — Soit K ,→ L une extension de corps telle que L est engendré par un élé-
ment x algébrique sur K, de polynôme minimal P ∈ K[X]. Toute extension K ,→ Ω, où Ω
est un corps algébriquement clos, s’étend en (5) L ,→ Ω et le nombre de ces extensions est
égal au nombre de racines distinctes de P dans son corps de décomposition.
5. Cela siginifie que si ι : K ,→ Ω et α : K ,→ L sont les extensions données, il existe σ : L ,→ Ω tel que
σ ◦ α = ι.
4. EXTENSIONS NORMALES 17
donc exactement autant de tels morphismes que de racines de P dans Ω, ou encore dans le
sous-corps de Ω que ces racines engendrent ; ce sous-corps est un corps de décomposition de
P , ce qui montre le lemme.
Exercice 3.16. — Écrire la preuve de la partie existence du th. 3.13 dans le cas général.
4. Extensions normales
Rappelons
√ que le polynôme irréductible X 3 − 2 ∈ Q[X] a une racine dans l’extension
3
Q( 2), mais n’y est pas scindé.
Définition 4.1. — On dit qu’une extension algébrique K ,→ L est normale si tout polynôme
irréductible dans K[X] qui a une racine dans L est scindé dans L.
18 CHAPITRE I. EXTENSIONS DE CORPS
√
Les
√ extensions Q ,→ Q( n 2) ne sont donc pas normales pour n ≥ 3, mais Q ,→
Q( 3 2, j) l’est (à cause du théorème ci-dessous). L’extension d’un corps dans une clôture
algébrique est toujours normale, puisque tout polynôme y est scindé.
Théorème 4.2. — Soit K ,→ L une extension de corps. Les propriétés suivantes sont équi-
valentes :
(i) l’extension K ,→ L est finie et normale ;
(ii) L est le corps de décomposition d’un polynôme à coefficients dans K.
Démonstration. — Soit K ,→ L une extension finie et normale, soit (x1 , . . . , xd ) une base
du K-espace vectoriel L, et soit Pi ∈ K[X] le polynôme minimal de xi . Comme K ,→ L
est normale, chaque Pi est scindé dans L, donc aussi Q := P1 · · · Pd . Comme L est engendré
sur K par les xi , qui sont des racines de Q, le corps L est un corps de décomposition de
Q ∈ K[X].
Soit maintenant L le corps de décomposition d’un polynôme Q ∈ K[X]. C’est une exten-
sion finie de K. Soit P ∈ K[X] un polynôme irréductible qui a une racine x1 dans L, soit
L ,→ M un corps de décomposition de P , et soit x2 une racine de P dans M . Il suffit de
montrer x2 ∈ L, puisque cela entraînera que toutes les racines de P dans M sont en fait dans
L, donc que P est déjà scindé dans L.
Or, pour chaque i ∈ {1, 2}, L(xi ) est un corps de décomposition de Q sur K(xi ). D’autre
part, chaque K(xi ) est un corps de rupture de P sur K, donc (cor. 3.4) il existe un K-
∼ σ
isomorphisme σ : K(x1 ) → K(x2 ). Les extensions K(x1 ) ,→ L(x1 ) = L et K(x1 ) →
K(x2 ) ,→ L(x2 ) sont alors des corps de décomposition de Q sur K(x1 ). Elles sont donc
K(x1 )-isomorphes (th. 3.5), de sorte que [L : K(x1 )] = [L(x2 ) : K(x1 )], puis [L : K] =
[L(x2 ) : K] (th. 2.2). On en déduit L = L(x2 ), donc x2 ∈ L.
Remarque 4.3. — Si K ,→ M est une extension de corps finie et normale et que L est un
corps intermédiaire entre K et M , le théorème entraîne que l’extension L ,→ M est encore
normale. En revanche, ce n’est√pas nécessairement
√ le cas pour l’extension K ,→ L, comme
le montre l’exemple Q ,→ Q( 3 2) ,→ Q( 3 2, j).
De plus, la composée de deux extensions normales K √
,→ L et L ,→
√ M n’est pas néces-
sairement normale, comme le montre l’exemple Q ,→ Q( 2) ,→ Q( 4 2).
Proposition 4.4. — Soit K ,→ L une extension finie et soit Ω un corps algébriquement clos
contenant L. Il existe une plus petite extension M de L dans Ω telle que l’extension K ,→ M
soit normale.
On appelle cette extension la clôture normale de L dans Ω ; elle est finie sur K.
Exercice 4.5. — Soient K et K 0 des sous-corps d’un corps L tels que les extensions K ⊆ L et
K 0 ⊆ L soient normales (mais pas nécessairement finies !). Montrer que l’extension K ∩K 0 ⊆ L
est aussi normale.
5. Séparabilité
Définition 5.1. — On dit qu’un polynôme P ∈ K[X] est séparable s’il n’a aucune racine
multiple dans son corps de décomposition. Dans le cas contraire, on dit que P est inséparable.
Définition 5.6. — Le corps K est parfait si tout polynôme irréductible de K[X] est sépa-
rable.
Théorème 5.7. — Le corps K est parfait s’il est soit de caractéristique nulle, soit de carac-
téristique p > 0 et K = K p .
Démonstration. — Si K est de caractéristique nulle, il est parfait par le lemme 5.3. S’il est
de caractéristique p et K p 6= K, il n’est pas parfait par le lemme 5.4.
Si au contraire K = K p , tout polynôme P inséparable s’écrit par le lemme 5.3
P (X) = amp X mp + · · · + ap X p + a0 .
Comme K = K p , on peut écrire aip = bpi et
P (X) = amp X mp + · · · + ap X p + a0
= bpm X mp + · · · + bp1 X p + bp0
= (bm X m + · · · + b1 X + b0 )p ,
ce qui entraîne que P ne peut être irréductible. Donc tout polynôme irréductible de K[X] est
séparable : K est parfait.
5. SÉPARABILITÉ 21
En particulier, tout corps fini est parfait, puisque le morphisme de Frobenius x 7→ xp étant
injectif est automatiquement surjectif. Tout corps algébriquement clos est aussi parfait. En
revanche, le corps Fp (T ) n’est pas parfait (le polynôme X p − T ∈ Fp (T )[X] est irréductible
par le lemme 5.4 mais non séparable).
Dans un corps parfait K, le morphisme de Frobenius FrK est bijectif. Pour tout x ∈ K,
on notera x1/p son image inverse par FrK .
Exercice 5.8. — Soit K un corps de caractéristique p > 0. Si a ∈ K K p , montrer que pour
n
tout n ≥ 1, le polynôme X p − a est irréductible dans K[X]. En déduire que si K ,→ L est
une extension finie et que L est un corps parfait, alors K est un corps parfait. Montrer qu’un
sous-corps d’un corps parfait n’est pas nécessairement parfait.
Exercice 5.9. — Soit K un sous-corps d’un corps parfait L de caractéristique non nulle. Le
morphisme de Frobenius FrL : L → L est alors bijectif (th. 5.7). Montrer que
∞
[
Fr−n
L (K)
n=1
Exercice 5.10. — Soit K une extension de type fini d’un corps parfait de caractéristique p > 0.
Montrer que K est une extension finie de K p . Donner un exemple de corps K de caractéristique
p > 0 qui n’est pas une extension finie de K p .
Définition 5.11. — Soit K ,→ L une extension de corps. On dit qu’un élément de L est
séparable sur K s’il est algébrique sur K et que son polynôme minimal sur K est séparable.
On dit qu’une extension K ,→ L est séparable si tout élément de L est séparable sur K.
Démonstration. — Soit Ω une extension algébriquement close de M et soit (σi )i∈I la fa-
mille des K-morphismes de L dans Ω, avec Card(I) = [L : K]s . Considérons l’exten-
sion σi : L ,→ Ω ; comme on l’a déjà noté, le cardinal de l’ensemble des extensions à
M est indépendant de i et vaut [M : L]s . On peut donc noter (τij )j∈J cet ensemble, avec
Card(J) = [M : L]s . On obtient ainsi une famille de K-morphismes distincts de M dans Ω
indexée par I × J.
Inversement, étant donné un tel morphisme M ,→ Ω, il se restreint à L en un des σi ; c’est
donc l’un des τij . Le lemme est ainsi démontré.
séparable) et on a [K(x1 , . . . , xi−1 )(xi ) : K(x1 , . . . , xi−1 )]s = [K(x1 , . . . , xi−1 )(xi ) :
K(x1 , . . . , xi−1 )], d’où l’égalité [L : K]s = [L : K] par le lemme 5.16.
Inversement, supposons [L : K]s = [L : K]. Pour tout x ∈ L, comme [L : K(x)]s ≤ [L :
K(x)] et [K(x) : K]s ≤ [K(x) : K], le lemme 5.16 entraîne qu’il y a égalité dans ces deux
inégalités. La discussion précédente dit alors que x est séparable sur K. Donc l’extension
K ,→ L est bien séparable.
La preuve montre aussi que si L est engendré par des éléments séparables, l’extension
K ,→ L est séparable.
s s
Le corps K est parfait si et seulement si K = K. Toute extension séparable de K est
s s
triviale (th. 5.17). Tout élément de K K est inséparable sur K donc sur K.
Exercice 5.20. — Montrer que toute extension algébrique d’un corps parfait est encore un corps
parfait. En particulier, un corps imparfait (de caractéristique p > 0) ne peut être algébrique sur
Fp (on rappelle que le corps Fp (T ) est imparfait ; cf. § 5.2).
5.4. Théorème
√ de l’élément primitif. — On a rencontré à plusieurs reprises l’extension
Q ,→ Q( 3 2, j). Peut-on engendrer cette extension √ par un seul
√ élément (on dit que l’exten-
3 3
sion est simple) ? La réponse est oui : on a Q( 2, j) = Q( 2 + j) (cf. exerc. 6.16). En
revanche, en caractéristique non nulle, il existe des extensions finies non simples. Il se trouve
que cette propriété d’une extension algébrique (d’être engendrée par un élément) est liée à sa
séparabilité.
Exemple 5.21. — Soit p un nombre premier. Posons L = Fp (X, Y ) (corps des fractions
rationnelles en deux indéterminées à coefficients dans Fp ) et K := Lp = Fp (X p , Y p ).
L’extension K ,→ L est finie de degré p2 . Pour tout F ∈ L, on a F p ∈ K, donc [K(F ) : K]
vaut 1 ou p, et L n’est pas de la forme K(F ) : l’extension K ,→ L n’est pas simple.
Théorème 5.22 (de l’élément primitif). — Soit K ,→ L une extension finie de corps, avec
L = K(x, y1 , . . . , yn ), où y1 , . . . , yn sont séparables sur K. Il existe z ∈ L tel que L =
K(z).
Démonstration. — Si K est fini, L l’est aussi, le groupe (L∗ , ×) est cyclique (lemme 7.4).
Si z ∈ L∗ est un générateur de ce groupe, L = K(z).
On suppose donc K infini. En raisonnant par récurrence sur n, on voit qu’il suffit de traiter
le cas n = 1. On cherche z sous la forme z = x + ty1 , avec t ∈ K. Soit P le polynôme
minimal de x sur K et soit Q celui de y1 . Ces polynômes se décomposent dans leur corps de
décomposition en
r
Y s
Y
P (X) = (X − αi ) , Q(X) = (X − βj ),
i=1 j=1
avec α1 = x et β1 = y1 . Comme y1 est séparable sur K, les βj sont distincts deux à deux.
Comme K est infini, on peut trouver t ∈ K distinct de tous les (x − αi )/(βj − y1 ), pour tout
i et tout j 6= 1. Posant z = x + ty1 ∈ L, on a
P (z − tβ1 ) = 0 , P (z − tβj ) 6= 0 pour j 6= 1.
5. SÉPARABILITÉ 25
Les polynômes Q(X) ∈ K[X] et P (z − tX) ∈ K(z)[X] ont donc une unique racine com-
mune, à savoir β1 = y1 , et leur pgcd est ainsi X − y1 . Les coefficients de ce pgcd sont dans
K(z), donc y1 ∈ K(z). Mais alors x = z − ty1 ∈ K(z), donc L = K(x, y1 ) = K(z).
Théorème 5.23. — Soit K ,→ L une extension finie de corps. Les conditions suivantes sont
équivalentes :
(i) il n’existe qu’un nombre fini de corps intermédiaires entre K et L ;
(ii) il existe x ∈ L tel que L = K(x).
Si l’extension K ,→ L est finie et séparable, elle vérifie (th. 5.22) les conditions de ce
théorème. La réciproque est fausse (cf. ex. 5.14).
Démonstration. — Si K est fini, L l’est aussi, et le groupe (L∗ , ×) est cyclique (lemme 7.4).
Si x ∈ L∗ est un générateur de ce groupe, L = K(x). Donc (ii) est toujours vérifié dans ce
cas, et il en est bien sûr de même pour (i).
On suppose donc K infini. Si (i) est vérifié, on écrit L = K(x1 , . . . , xn ) et, procédant par
récurrence sur n, on voit qu’il suffit de traiter le cas n = 2. Vue l’hypothèse (i), et comme K
est infini, il existe deux éléments distincts t et u de K tels que K(x1 + tx2 ) = K(x1 + ux2 ).
On en déduit que x2 = ((x1 + tx2 ) − (x1 + ux2 ))/(t − u) est dans ce corps, ainsi que
x1 = (x1 + tx2 ) − tx2 , donc qu’il est égal à L. Cela prouve (ii).
Inversement, si (ii) est vérifié, on note P ∈ K[X] le polynôme minimal de x sur K. Soit
M un corps intermédiaire entre K et L. Le polynôme minimal PM ∈ M [X] de x sur M
divise alors P dans M [X], donc aussi dans L[X]. C’est donc un produit de facteurs irréduc-
tibles unitaires de P dans L[X] et il n’y a qu’un nombre fini de tels polynômes (cf. th. 1.16).
Soit M 0 ⊆ M le sous-corps engendré par les coefficients de PM . Le polynôme PM est a
fortiori irréductible dans M 0 [X], donc c’est le polynôme minimal de x sur M 0 . On en déduit
[L : M 0 ] = deg PM = [L : M ],
Exercice 5.24. — Trouver une infinité d’extensions intermédiaires entre les corps Fp (X p , Y p )
et Fp (X, Y ) (cf. ex. 5.21).
Exercice 5.25. — Soit K ,→ L une extension séparable telle que les degrés des éléments de L
sur K soient majorés. Montrer que l’extension K ,→ L est finie. Montrer que la conclusion ne
subsiste pas nécessairement si l’extension K ,→ L n’est pas séparable.
26 CHAPITRE I. EXTENSIONS DE CORPS
5.5. Trace. — À toute extension finie K ,→ L, nous allons associer une forme K-linéaire
TrL/K sur L dont la non nullité caractérise les extensions (finies) séparables.
Démonstration. — On garde les notations de la preuve du th. 2.2 : (l1 , . . . , lr ) est une base
du K-espace vectoriel L et soit (m1 , . . . , ms ) une base du L-espace vectoriel M , de sorte
que (li mj )1≤i≤r, 1≤j≤s est une base du K-espace vectoriel M . Soit x ∈ M . On écrit
s
X
xmj = bjk mk ,
k=1
Ps
avec bjk ∈ L, de sorte que xli mj = k=1 bjk li mk . On écrit ensuite
r
X
bjk li = ajkin ln ,
n=1
Ps Pr
avec ajkin ∈ L, de sorte que xli mj = k=1 n=1 ajkin ln mk . On en déduit
s X
X r
TrM/K (x) = ajjii .
j=1 i=1
Ps Pr
On a d’autre part TrM/L (x) = j=1 bjj et TrL/K (bjj ) = n=1 ajjnn , ce qui montre le
théorème.
Il suffit donc de montrer TrK(x)/K (x) = 0. Le polynôme minimal P de x sur K est, par
le lemme 5.3, dans K[X p ], où p est la caractéristique (non nulle) du corps K. Dans la base
(1, x, . . . , xpn−1 ) de K(x) sur K (où pn = deg(P )), la matrice de mx est la matrice compa-
gnon de P (cf. § II.4.2), dont la trace est l’opposé du coefficient de X pn−1 dans P , c’est-à-dire
0.
Corollaire 5.30. — Soit K ,→ L une extension finie de corps qui n’est pas séparable. La
forme linéaire TrL/K est identiquement nulle.
Théorème 5.31. — Soit K ,→ L une extension de corps finie et séparable. La forme linéaire
TrL/K n’est pas identiquement nulle et la fome bilinéaire symétrique
L × L −→ K
(x, y) 7−→ TrL/K (xy)
est non dégénérée.
Le théorème est évident en caractéristique nulle, puisque l’on a alors TrL/K (1K ) = [L :
K]1K 6= 0 et TrL/K (xx−1 ) = TrL/K (1K ) 6= 0 si x ∈ L {0}.
Exercice 5.32. — Soit K ,→ L une extension de corps finie et séparable. Soit Ω une extension
algébriquement close de K et soient σ1 , . . . , σn les différents K-morphismes de L dans Ω.
Montrer que pour tout x dans L, on a TrL/K (x) = σ1 (x) + · · · + σn (x).
28 CHAPITRE I. EXTENSIONS DE CORPS
6. Théorie de Galois
√ √
de sorte que σ( 3 2) est√une racine
√ cubique de 2 dans le√sous-corps Q( 3 2) de R. On a
donc nécessairement σ( 3 2) = 3 2 et le groupe Gal(Q( 3 2)/Q) n’a qu’un seul élément,
l’identité.
√ √
Exercice 6.3. — Déterminer les groupes de Galois Gal(Q( 2, 3)/Q) et Gal(R/Q).
Lemme 6.5. — L’action de Gal(L/K) sur l’ensemble des K-morphismes de L dans Ω est
transitive si et seulement si tous ces morphismes ont la même image dans Ω.
Exercice 6.6. — Soit K ,→ L une extension finie de corps. Montrer que Card(Gal(L/K))
divise [L : K]s (cf. exerc. 5.19).
Lemme 6.7. — Soit F ∈ K(X) K, que l’on écrit F = P/Q, avec P et Q dans K[X],
premiers entre eux. Alors :
a) F est transcendant sur K ;
b) l’extension K(F ) ,→ K(X) est finie, de degré δ(F ) := max(deg P, deg Q) ;
c) le polynôme minimal de X sur K(F ) est P (T ) − Q(T )F ∈ K(F )[T ].
Pour tout corps K et tout entier n > 0, on note GL(n, K) le groupe des matrices inver-
sibles d’ordre n à coefficients dans K, et PGL(n, K) le groupe quotient de GL(n, K) par le
sous-groupe distingué des matrices de la forme tIn , pour t ∈ K ∗ .
Théorème 6.9 (Lüroth, 1874). — Les extensions intermédiaires entre K et K(X) sont de
la forme K(F ), avec F ∈ K(X). Autrement dit, ce sont K ou des corps de fractions ration-
nelles en une variable.
Exercice 6.11. — Soit K un corps. Quelles sont les fractions rationnelles F ∈ K(X) vérifiant
F ◦ F (X) = X ? Plus généralement, quelles sont les fractions rationnelles vérifiant F ◦ · · · ◦
F (X) = X ?
Définition 6.13. — Une extension de corps K ,→ L est dite galoisienne si elle est séparable
et normale.
Remarque 6.14. — Si K ,→ L est une extension de corps galoisienne et que M est un corps
intermédiaire entre K et L, l’extension M ,→ L est encore galoisienne (rem. 4.3 et th. 5.17)
et Gal(L/M ) est un sous-groupe de Gal(L/K) :
Gal(L/M ) = {g ∈ Gal(L/K) | g|M = IdM }.
En revanche, l’extension K ,→ M n’est pas nécessairement galoisienne (cf. th. 6.26.b)).
En utilisant le th. 5.22, on peut aussi dire qu’il existe x ∈ L tel que le polynôme minimal
de x sur K est scindé à racines simples dans L et que L = K(x).
Soit K ,→ L une extension finie galoisienne. C’est donc le corps de décomposition d’un
polynôme séparable P ∈ K[X]. Si n = deg(P ), le groupe Gal(L/K) permute les n racines
distinctes de P et Gal(L/K) s’identifie à un sous-groupe du groupe symétrique Sn .
√
Exercice 6.16. — Montrer que l’extension Q ,→ Q( 3 2, j) est galoisienne et que son groupe
√ √
de Galois est S3 . En déduire Q( 3 2, j) = Q( 3 2 + j) et calculer le polynôme minimal de
√3
2 + j sur Q.
√ √
Exemple 6.18. — L’extension Q ,→ Q( 2, 3) est galoisienne car c’est le corps de dé-
2
√ −√
√ (X
composition du polynôme
√ 2)(X 2 − 3). Son groupe de Galois agit non transitivement
sur l’ensemble { 2, − 2, 3, − 3} de ses racines ; il est isomorphe à (Z/2Z)2 .
6. THÉORIE DE GALOIS 33
6.4. Corps finis. — On dit qu’un corps K est fini s’il n’a qu’un nombre fini d’éléments. Sa
caractéristique est alors un nombre premier p et son sous-corps premier le corps Fp . L’exten-
sion Fp ,→ K est de degré fini n, de sorte que K est de cardinal pn .
Théorème 6.19. — a) Pour tout entier premier p et tout entier n ≥ 1, il existe un corps fini
à pn éléments.
n
b) Tout corps fini à pn éléments est un corps de décomposition du polynôme X p − X sur
Fp . En particulier, deux tels corps sont isomorphes.
6.5. Correspondance de Galois pour les corps finis. — Soit p un nombre premier. Comme
n
Fpn est le corps de décomposition du polynôme X p − X (th. 6.19) et que toute extension
de corps finis est séparable (tout corps fini est parfait par le th. 5.7), l’extension Fp ,→ Fpn
est galoisienne et son groupe de Galois est de cardinal n
Proposition 6.22. — Le groupe de Galois de l’extension Fp ,→ Fpn est cyclique d’ordre n,
engendré par l’automorphisme de Frobenius Fr : x 7→ xp .
Démonstration. — Il est clair que Fr est dans Gal(Fpn /Fp ). Soit m son ordre, un diviseur
m
de n. On a alors Frm = Id, d’où xp = x pour tout x dans Fpn . Tous les éléments de Fpn
m
sont ainsi racines du polynôme X p − X, donc Card(Fpn ) ≤ pm et m = n. Comme le
groupe Gal(Fpn /Fp ) est de cardinal n, il est cyclique engendré par Fr.
Le groupe de Galois de l’extension Fpm ,→ Fpn est cyclique d’ordre n/m, engendré par
Frm .
Démonstration. — Si Fpn est une extension de Fpm , c’est un Fpm -espace vectoriel, de di-
mension finie d, et son cardinal est alors (pm )d = pmd , de sorte que n = md.
Inversement, supposons que m divise n. Comme Fr est un automorphisme,
m
K := {x ∈ Fpn | xp = x} = {x ∈ Fpn | Frm = x}
m
est un sous-corps de Fpn . Il est formé de 0 et des racines du polynôme P (X) = X p −1 − 1
n
dans Fpn . Or m divise n, donc pm − 1 divise pn − 1, et P divise X p −1 − 1, qui est scindé
à racines simples dans Fpn . Donc P a pm − 1 racines dans Fpn , et K a pm éléments.
m
Réciproquement, si L ⊆ Fpn est un sous-corps à pm éléments, on a xp = x pour tout x
dans L, donc L ⊆ K et il y a égalité car ces deux ensembles ont même cardinal.
Enfin, on a déjà remarqué (rem. 6.14) que Gal(Fpn /Fpm ) est un sous-groupe de cardinal
[Fpn : Fpm ] = n/m du groupe Gal(Fpn /Fp ) = hFri. C’est donc le sous-groupe engendré
par Frm .
Exercice 6.24. — Soient m et n des entiers positifs non nuls. Quel est le nombre de racines du
m
polynôme X p − X dans Fpn ?
Comme les sous-groupes du groupe cyclique Gal(Fpn /Fp ) ' Z/nZ sont les sous-
groupes cycliques engendrés par les classes de chacun des diviseurs de n, on peut présenter
ce résultat sous la forme suivante : il existe des bijections inverses l’une de l’autre
Φ /
{sous-groupes de Gal(Fpn /Fp )} o {extensions intermédiaires entre Fp et Fpn}
Ψ
/ FH
H pn := {x ∈ Fpn | ∀g ∈ H g(x) = x}
Gal(Fpn /L) o
L.
Le but de la théorie de Galois est d’étendre ces correspondances à toute extension galoisienne
finie.
sorte que
N Y N
n Y Y Y
Xp − X = (X − x) = (X − x) = Pi .
x∈Fpn i=1 x∈Oi i=1
Gal(L/M ) o
M.
LGal(L/M ) = M
pour tout corps intermédiaire M , tandis que, par la rem. 6.14, l’égalité Ψ ◦ Φ = Id signifie
{g ∈ G | g|LH = Id} = H
Démonstration. — Il est clair que l’on a, pour toute extension intermédiaire M et tout sous-
groupe H de G :
M ⊆ Φ(Ψ(M ))) = LGal(L/M ) et H ⊆ Ψ(Φ(H))) = Gal(L/LH )
et il s’agit de montrer que ces deux inclusions sont des égalités. L’extension M ,→ L est
galoisienne (rem. 6.14). Nous lui appliquerons le lemme suivant.
Lemme 6.27. — Soit K ,→ L une extension finie galoisienne de groupe G. On a K = LG .
Démonstration. — Il est clair que K est contenu dans LG . Soit x ∈ LG et soit P ∈ K[X]
son polynôme minimal, qui est scindé dans L. Soit y une racine de P dans L. Comme l’ex-
tension K ,→ L est normale, il existe g ∈ G tel que y = g(x). Comme x ∈ LG , on a y = x.
Donc P n’a qu’une seule racine. Comme il est séparable, il est de degré 1 et x est dans K.
Théorème 6.28 (Lemme d’Artin). — Soit L un corps et soit G un groupe fini d’automor-
phismes de L. L’extension LG ⊆ L est finie galoisienne de groupe de Galois G.
Exercice 6.30. — Soit K ,→ L une extension de corps finie et normale et soit G le groupe
Gal(L/K) des K-automorphismes de L. On a des extensions K ,→ LG ,→ L. Si la caractéris-
tique de K est nulle, le lemme 6.27 entraîne K = LG . Supposons donc que la caractéristique de
K est p > 0.
a) Soit x ∈ LG . Montrer que le polynôme minimal de x sur K a une seule racine dans L.
n
b) En déduire qu’il existe un entier n ≥ 0 tel que xp ∈ K (Indication : on pourra utiliser
le lemme 5.5).
n
c) Montrer qu’il existe un entier n ≥ 0 tel que (LG )p ⊆ K.
√
Exemple 6.31. — Revenons à l’exerc. 6.16, où l’on a montré que l’extension Q ,→ Q( 3 2, j)
3
√ isomorphe à S3 (après numérotation des racines du po-
est galoisienne de groupe de Galois
2ikπ/3 3
lynôme X − 2 par xk = e 2, k ∈ {1, 2, 3}). Les sous-groupes de S3 sont
Le seul sous-groupe distingué non trivial est h(1, 2, 3)i (cyclique d’ordre 3). La transposition
(1, 2) correspond à la conjugaison complexe et le cycle (1, 2, 3) à la permutation cyclique des
38 CHAPITRE I. EXTENSIONS DE CORPS
√
racines. Les sous-extensions correspondantes de Q ,→ Q( 3 2, j) sont
√
Q( 3 2, j)
kXX
ooo7 O hQQQXXXXXXXXX
o QQQ XXXXX
* ooo ? Q5 U XXXXX
√ √ XX9 Y √
Q( 3 2) Q(j 3 2) 2 Q(j 2 2)
3
Q(j)
6 fffff
gPPP m ff f
PPP O mmm fffff
PPP ? ) mmmmfmffffffff
PP5 U mfff f
Q %
Les quatre extensions de la ligne supérieures sont galoisiennes, tandis que sur la ligne infé-
rieure, seule l’extension (quadratique) Q ⊆ Q(j) l’est.
Exemple 6.32. — On vérifie (par exemple en utilisant le critère d’Eisenstein ; th. III.1.12)
que le polynôme P (X) = X 5 − 6X + 3 est irréductible dans Q[X]. Une étude de fonction
montre qu’il a exactement trois racines réelles x1 < x2 < x3 , donc deux racines complexes
conjuguées x4 et x5 = x̄4 . Soit Q ,→ L un corps de décomposition de P et soit G < S5
son groupe de Galois. Le groupe G contient la conjugaison complexe, qui agit comme la
transposition (4, 5). Il agit transitivement sur l’ensemble des racines (prop. 6.17), donc son
cardinal est divisible par 5 ; il divise d’autre part Card(S5 ) = 5! = 120 = 23 · 3 · 5. Le
théorème de Sylow entraîne que G contient un élément d’ordre 5, c’est-à-dire un 5-cycle
dont on peut supposer, quitte à le remplacer par une puissance, qu’il envoie 4 sur 5. En
renumérotant les racines réelles, on peut supposer que c’est le cycle (1, 2, 3, 4, 5), qui avec
(4, 5) engendre S5 . On a donc G = S5 .
Le seul sous-groupe distingué non trivial de S5 est le groupe alterné A5 . L’extension
Q ,→ L contient donc une unique sous-extension galoisienne de Q et elle est quadratique.
5 4 4 5
du polynôme P est égal à 5 ·3 −4 ·6 . En déduire que la seule sous-extension quadratique de L
√
est Q( −21451) (vous aurez sans doute besoin d’aller consulter la littérature sur le discriminant
d’un polynôme ; cf. par exemple [CL], § 1.5 et § 3.4).
Exercice 6.34. — Soit K un corps, soit P ∈ K[X] un polynôme irréductible séparable et soit
K ,→ L un corps de décomposition de P , où il est scindé à racines simples a1 , . . . , an . Si le
groupe Gal(L/K) est isomorphe à Sn , montrer que les corps de rupture K(ai ) de P (tous
K-isomorphes) vérifient K(ai ) ∩ K(aj ) = K pour 1 ≤ i < j ≤ n.
6.7. Clôture galoisienne. — On montre qu’une extension séparable finie est toujours conte-
nue dans une extension galoisienne finie, qui n’est autre que sa clôture normale (cf. prop. 4.4).
7. APPLICATIONS DE LA THÉORIE DE GALOIS 39
Proposition 6.35. — Soit K ,→ L une extension finie séparable et soit Ω un corps algébri-
quement clos contenant L. La clôture normale de L dans Ω est une extension finie galoisienne
de K.
Démonstration. — Dans la preuve de la prop. 4.4, et en gardant les mêmes notations, le po-
lynôme Pi est séparable, donc aussi le ppcm P1 ∨· · ·∨Pn , donc l’extension normale K ⊆ M
est séparable.
Dans le but d’étudier la constructibilité des polygones réguliers, nous nous intéressons
maintenant au groupe de Galois des polynômes X n − 1. Commençons par quelques prélimi-
naires sur les racines de l’unité. Soit K un corps et n un entier ≥ 1. On appelle groupe des
racines n-ièmes de l’unité dans K le groupe multiplicatif
µn (K) = {ζ ∈ K | ζ n = 1}.
Il a au plus n éléments. Un élément ζ de µn (K) est dit racine primitive n-ième de l’unité si
ζ d 6= 1 pour tout d ∈ {1, . . . , n − 1} ; en d’autres termes, si ζ est d’ordre n dans le groupe
µn (K). S’il existe une racine primitive n-ième de l’unité dans K, elle engendre le groupe
µn (K), qui est alors isomorphe à Z/nZ. Il y a alors
ϕ(n) := Card((Z/nZ)∗ ) = Card{d ∈ {1, . . . , n − 1} | d ∧ n = 1}.
différentes racines primitives n-ièmes de l’unité.
Exercice 7.3. — Soit K un corps de caractéristique p > 0 et soit r un entier ≥ 1. Quels sont
les groupes µpr (K) ?
Lemme 7.4. — Pour tout corps K et tout entier n ≥ 1, le groupe µn (K) est cyclique d’ordre
un diviseur de n. Plus généralement, tout sous-groupe fini de (K ∗ , ×) est cyclique.
ΦK
(En particulier,n (X) ne dépend en fait pas du corps K (toujours lorsque n est premier à la
caractéristique de K).)
On termine cette section par un théorème qui identifie les polygones réguliers construc-
tibles à la règle et au compas. Rappelons qu’un nombre premier de Fermat est un nombre
m
premier de la forme Fm := 22 + 1. On sait que F0 = 3, F1 = 5, F2 = 17, F3 = 257 et
42 CHAPITRE I. EXTENSIONS DE CORPS
F4 = 65537 sont premiers (on n’en connaît aucun autre !), mais que 641 divise F5 (Euler).
On sait aussi que F6 , . . . , F32 ne sont pas premiers (7) .
On retrouve le fait que le polygone régulier à 9 côtés n’est pas constructible à la règle et
au compas (cor. 2.26).
Corollaire 7.9 (Gauss, 1801). — Le polygone régulier à 17 côtés est constructible à la règle
et au compas.
7. Cela ne veut pas dire que l’on sait tous les factoriser : si on sait par exemple factoriser explicitement F6 =
274177 · 67280421310721 et F11 (un nombre de 617 chiffres), et que l’on connaît explicitement un facteur non
trivial pour F14 , F22 et F31 , on ne connaît aucun facteur non trivial pour les nombres F20 et F24 .
7. APPLICATIONS DE LA THÉORIE DE GALOIS 43
Théorème 7.14 (Kummer). — Soit K un corps tel que Card(µn (K)) = n et soit K ,→ L
une extension galoisienne de groupe de Galois cyclique d’ordre n. Il existe a ∈ K tel que L
soit le corps de décomposition de X n − a.
Cet énoncé généralise le lemme 2.21, qui traitait le cas des extensions de degré 2.
Sans l’hypothèse faite sur K, la conclusion du théorème n’est en général plus valide.
Par exemple, si Q ,→ L est une extension galoisienne de degré 3 (par exemple l’extension
L = Q(cos 2π/9), où cos 2π/9 est une racine de X 3 − X + 1 ; cf. la preuve du cor. 2.26), elle
ne peut pas être engendrée par des éléments x tels que x3 ∈ Q : comme elle est galoisienne,
elle devrait contenir une racine cubique non triviale de 1, ce qui n’est pas le cas !
Dans une direction différente, si K est de caractéristique p > 0 (la seule racine p-ième
de l’unité est alors 1, donc Card(µp (K)) = 1), on peut décrire les extensions galoisiennes
K ,→ L de groupe de Galois Z/pZ : c’est la théorie d’Artin-Schreier (cf. [CL], Exercises 5.6
et 5.7). On montre qu’il existe a ∈ K tel que L soit le corps de décomposition de X p −X −a.
7.3. Extensions radicales, équations résolubles par radicaux. — Étant donné un poly-
nôme P , disons à coefficients rationnels, on aimerait savoir si chaque racine de P peut être
exprimée au moyen d’une formule ne faisant intervenir que des nombres rationnels, les opéra-
tions arithmétiques usuelles (addition, soustraction, multiplication et division) et l’extraction
de racines. Pour formuler ce problème de façon précise, nous sommes amenés à poser les
7. APPLICATIONS DE LA THÉORIE DE GALOIS 45
définitions suivantes. On suppose (pour simplifier) dans cette section que l’on est en caracté-
ristique 0.
Définition 7.15. — Une extension K ,→ L (de corps de caractéristique 0) est dite radicale
s’il existe une suite d’extensions
K = K0 ,→ K1 ,→ · · · ,→ Kn = L
telle qu’il existe pour chaque i un élément xi de Ki et un entier di > 0 tels que Ki =
Ki−1 (xi ) et xdi i ∈ Ki−1 .
On dit que L s’obtient à partir de K par adjonctions successives de racines. Il est clair que
si K ,→ L et L ,→ M sont des extensions radicales (de corps de caractéristique 0), il en est
de même de l’extension composée K ,→ M .
Lemme 7.17. — Soit K ,→ L une extension radicale. La clôture normale de L (dans n’im-
porte quelle clôture algébrique) est encore une extension radicale de K.
Démonstration. — Soit
K = K0 ,→ · · · ,→ Kn−1 ,→ Kn = L
une suite d’extensions comme dans la déf. 7.15, avec L = Kn−1 (x) et xd ∈ Kn−1 . Soit
M la clôture normale de Kn−1 dans une extension algébriquement close Ω de L. La clôture
normale de L dans Ω contient M et x, donc c’est la clôture normale M 0 de M (x) dans Ω. En
raisonnant par récurrence sur n, on voit qu’il suffit de montrer que l’extension M ,→ M 0 est
radicale.
Celle-ci est engendrée par tous les conjugués de x dans Ω, c’est-à-dire les racines dans
Ω du polynôme minimal de x sur K, ou encore les images de x par tous les K-morphismes
σ : M → Ω. Comme xd ∈ M , on a σ(x)d ∈ σ(M ), et σ(M ) = M puisque K ,→ M est
un extension normale. L’extension M ,→ M 0 est donc obtenue en ajoutant successivement
des éléments de Ω, les σ(x), dont la puissance d-ième est dans M . C’est bien une extension
radicale.
8. On rappelle qu’un groupe G est résoluble s’il existe une suite de sous-groupes {Id} = Gn / Gn−1 / · · · /
G0 = G où les groupes Gi−1 /Gi sont tous abéliens. Si G est fini, on peut même supposer ces quotients cycliques.
Tout sous-groupe et tout groupe quotient d’un groupe résoluble est résoluble. Inversement, si H est un sous-groupe
distingué de G et que H et G/H sont résolubles, alors G est résoluble.
46 CHAPITRE I. EXTENSIONS DE CORPS
≤ [L : K] (si L = K(a) (th. 5.22) et que le polynôme minimal de a sur K est P , de degré
[L : K], alors L0 = K 0 (a), et le polynôme minimal de a sur K divise P ), donc que K 0
contient toutes les racines d’ordre [L0 : K 0 ]! de l’unité.
Nous allons montrer, par récurrence sur [L0 : K 0 ], que l’extension K 0 ,→ L0 est radicale,
sous l’hypothèse que K 0 contient toutes les racines d’ordre [L0 : K 0 ]! de l’unité.
Soit H un sous-groupe distingué de G de quotient G/H cyclique non trivial. Il correspond
à des extensions galoisiennes K 0 ,→ M ,→ L0 . L’extension K 0 ,→ M est cyclique d’ordre
≤ [L0 : K 0 ], donc K 0 contient toutes les racines d’ordre [M : K 0 ] de l’unité. Elle est donc
radicale par le théorème de Kummer (th. 7.14). L’extension M ,→ L0 est galoisienne, de
groupe de Galois résoluble, de degré < [L0 : K 0 ], et M contient toutes les racines d’ordre
[M : L0 ]! de l’unité. Elle est donc radicale par hypothèse de récurrence. L’extension K 0 ,→ L0
est donc bien radicale et ceci termine la démonstration du théorème.
9. Soient x1 , . . . , xn les racines de ce polynôme dans un corps de décomposition. Les coefficients sont alors,
au signe près, les polynômes symétriques élémentaires σ1 , σ2 , . . . , σn en les xi . Il s’agit simplement de remarquer
que le groupe de Galois de l’extension finie Q(σ1 , σ2 , . . . , σn ) ,→ Q(x1 , . . . , xn ) est isomorphe à Sn (utiliser
le lemme d’Artin, th. 6.28).
CHAPITRE II
MODULES
Exemple 0.19. — Si A n’est pas un corps, il existe des tas de A-modules non libres, par
exemple tous les A/I, où I est un idéal de A distinct de {0} et de A.
Exercice 0.20. — Soit I un idéal non nul de A. Montrer que I est un A-module libre si et
seulement si I est un idéal principal engendré par un non diviseur de zéro.
1. Modules libres
Proposition 1.1. — Soit A un anneau non nul et soit M un A-module libre. Toutes les bases
de M ont le même cardinal. On l’appelle le rang de M .
50 CHAPITRE II. MODULES
Attention aux habitudes issues de la théorie des espaces vectoriels ! Par exemple, une
famille libre à n éléments dans un module libre de rang n n’est pas nécessaire une base (par
exemple, 2 n’est pas une base du Z-module libre Z, de rang 1). En revanche, toute famille
génératrice à n éléments d’un A-module libre de rang n en est bien une base (cor. 3.4).
Exercice 1.3. — Montrer que le Z-module Q n’est pas libre.
Exercice 1.4. — Tout espace vectoriel est libre. En particulier le Q-espace vectoriel QN des
suites de nombres rationnels a une base (mais il faut l’axiome du choix pour montrer son exis-
tence). Montrer cependant que le Z-module ZN n’est pas libre (c’est difficile !).
2. Modules de torsion
Étant donné un élément m non nul d’un A-module M , il peut très bien exister un élément
non nul a de A tel que am = 0 (penser par exemple à 1 dans le Z-module Z/nZ). On dit
alors que m est un élément de torsion de M . Si A est intègre, l’ensemble
T (M ) := {m ∈ M | ∃a ∈ A {0} am = 0}
des éléments de torsion de M est un sous-module de M appelé sous-module de torsion de
M . On dit que M est sans torsion si T (M ) = 0 (c’est une condition nécessaire, mais pas
suffisante (cf. exerc. 1.3), pour pouvoir être libre !). Le module quotient M/T (M ) est alors
sans torsion.
3. MODULES DE TYPE FINI 51
On dit qu’un A-module est de type fini s’il admet une famille génératrice finie. Tout quo-
tient d’un module de type fini est encore de type fini, mais un sous-module d’un module de
type fini n’est pas nécessairement de type fini (trouver un exemple).
Il est important de remarquer que si I est un idéal de A tel que u(M ) ⊆ IM , on peut
prendre les aij dans I (le choix des aij n’est en général pas unique et on verra dans les
applications qu’il est parfois crucial de le faire de façon astucieuse !). Si on écrit P (X) =
X n + a1 X n−1 + · · · + an−1 X + an , on a alors aj ∈ I j .
mn
où XIn − R est une matrice carrée d’ordre n à coefficients dans A[X]. En multipliant cette
égalité à gauche par la transposée de la comatrice de XIn − R, on obtient
m1
..
dét(XIn − R) . = 0,
mn
ce qui signifie que P (X) = dét(XIn − R) annule le A[X]-module M , ou encore que P (u)
est nul sur M .
Corollaire 3.3. — Soit M un A-module de type fini. Tout endomorphisme surjectif de M est
bijectif (1) .
1. Attention ! Ce résultat ne généralise pas celui de l’exerc. III.2.15 : un endomorphisme d’anneaux (unitaires)
u : A → A qui serait aussi un endomorphisme de A-modules devrait vérifier u(a) = u(a1A ) = au(1A ) =
a1A = a pour tout a, donc seule l’identité convient !
52 CHAPITRE II. MODULES
Soit A un anneau non nul. On définit son radical de Jacobson comme l’intersection de ses
idéaux maximaux : \
rad(A) := m.
m⊆A
C’est un idéal de A.
Exemple 3.6. — On a rad(Z) = {0}. Si C est l’anneau des fonctions continues de [0, 1]
dans R, on a aussi rad(C ) = {0} (exerc. I.1.6). Soit K un corps. Il y a une infinité de po-
lynômes irréductibles dans K[X] donc rad(K[X]) = {0}. En revanche, dans l’anneau des
séries formelles K[[X]], il y a un seul idéal maximal (on dit que c’est un anneau local), à
savoir (X) (exerc. I.1.10). On a donc rad(K[[X]]) = (X).
Lemme 3.7. — Pour tout anneau non nul A, on a
rad(A) = {a ∈ A | 1 + xa est inversible pour tout x ∈ A}.
4. MODULES DE TYPE FINI SUR LES ANNEAUX PRINCIPAUX 53
Théorème 3.8 (Lemme de Nakayama, 1951). — Soit A un anneau non nul, soit I un idéal
contenu dans rad(A) et soit M un A-module de type fini.
a) Si IM = M , on a M = 0.
b) Soient m1 , . . . , mn des éléments de M ; si les images de m1 , . . . , mn dans M/IM
engendrent ce A-module, m1 , . . . , mn engendrent M .
Il semble que ce lemme soit en fait dû à Krull dans le cas où M est un idéal de A, puis à
Azumaya dans le cas général.
Dans toute cette section, A est un anneau principal. Nous allons décrire tous les A-modules
de type fini. J’ai choisi de présenter une approche matricielle de ce problème. Le point central
de l’argument consiste à trouver, étant donnée une matrice M à coefficients dans A, une
matrice équivalente à M la plus simple possible. On sait qu’une matrice M de rang r à
coefficients dans un corps est équivalente à la matrice par blocs
Ir 0
.
0 0
Nous allons montrer une version analogue de ce résultat pour les matrices à coefficients
dans A. Rappelons qu’une matrice carrée à coefficients dans un anneau A est inversible si
et seulement si son déterminant est dans A∗ . Le groupe des matrices inversibles d’ordre n
à coefficients dans A est noté GL(n, A). Le sous-groupe distingué formé des matrices de
déterminant 1 est noté SL(n, A).
54 CHAPITRE II. MODULES
Théorème 4.1. — Soit M une matrice à coefficients dans un anneau principal A. Il existe
des matrices inversibles P et Q à coefficients dans A et des éléments non nuls d1 , . . . , dr de
A tels que avec d1 | · · · | dr telles que
d1
..
. 0
dr
PMQ = .
0
..
.
0
0
L’entier r et les éléments d1 , . . . , dr de A sont uniquement déterminés (à multiplication par
une unité de A près). On les appelle les facteurs invariants de la matrice M .
Bien sûr, l’entier r est le rang de la matrice M vue comme matrice à coefficients dans le
corps des fractions de A.
On peut voir ce théorème comme la description des classes d’équivalence des matrices à
coefficients dans un anneau principal. Il est beaucoup plus difficile de déterminer les classes
de similitude (on sait le faire lorsque A est un corps ; cf. § 4.2).
Avant de commencer la preuve de ce théorème, faisons quelques rappels sur les opérations
élémentaires. Par « opération élémentaire » sur les lignes (resp. sur les colonnes), nous enten-
drons uniquement ici « ajouter un multiple d’une ligne (resp. d’une colonne) à une autre ».
Cela correspond à multiplier à gauche (resp. à droite) la matrice d’origine par une matrice
élémentaire, c’est-à-dire une matrice qui ne diffère de la matrice identité que par un seul co-
efficient, situé hors de la diagonale. Une matrice élémentaire est inversible (son déterminant
est 1) donc on obtient après des opérations élémentaires une matrice équivalente à la matrice
d’origine (et de même déterminant). Nous noterons
E(n, A) < SL(n, A)
le sous-groupe engendré par les matrices élémentaires.
Avec des opérations élémentaires, on peut aussi échanger deux lignes, l’une d’elles étant
changée en son opposé :
Li Li −Lj −Lj
−→ −→ −→
Lj Li + Lj Li + Lj Li
(on ne peut pas juste échanger deux lignes, puisque le déterminant est inchangé par nos
opérations élémentaires).
δk (M ) = pgcd(k × k mineurs de M )
δk (P M Q) = d1 · · · dk ,
ce qui exprime les dk en fonction d’entiers qui ne dépendent que de M (à multiplication par
une unité de A près).
Il reste à démontrer cette propriété. Elle résulte du fait que les lignes de P M sont combi-
naisons linéaires des lignes de M . Plus précisément, si l’on appelle Lki le k-vecteur formé des
k premiers coefficients de la ième ligne de M et que l’on note P = (bi,j )1≤i,j≤p , le premier
k × k mineur de P M est
qui est une combinaison linéaire des k × k mineurs extraits des k premières colonnes de M .
Il est donc divisible par δk (M ).
4. MODULES DE TYPE FINI SUR LES ANNEAUX PRINCIPAUX 57
Exercice 4.3. — Soit A un anneau principal et soient a et b des éléments non nuls!
de A. Quelle
a 0
est la forme réduite que l’on obtient en appliquant le théorème à la matrice ?
0 b
Un peu de K-théorie. Les groupes E(n, A) et GL(n, A) ont été très étudiés car ils inter-
viennent en K-théorie. Considérons l’injection de groupes
GL(n, A) → GL(n + 1, A)
M 0
obtenue en envoyant une matrice M ∈ GL(n, A) sur et posons
0 1
[
GL(A) := GL(n, A).
n≥1
est abélien (on l’appelle l’abélianisé de GL(A)). Le déterminant induit une surjection
dét : K1 (A) → A∗
dont on note SK1 (A) le noyau. D’après l’exerc. 4.4, SK1 (A) est trivial lorsque A est eu-
clidien. Il existe en revanche des anneaux principaux A pour lesquels SK1 (A) n’est pas
compliqués (2) . Pour l’exemple standard d’anneau principal non eucli-
trivial, mais ils sont√
dien A = Z[(1 + i 19)/2], le groupe SK1 (A) est trivial (comme pour tous les anneaux
d’entiers de corps de nombres).
Il est facile de montrer que N est de type fini (voir la preuve ci-dessous). Si on savait
déjà que N était libre, le fait que son rang soit ≤ rang(M ) résulterait de l’exerc. 1.2, mais
c’est bien la liberté de N qui est le point difficile, et qui ne marche pas dès que A n’est pas
principal.
Attention aux erreurs habituelles : le théorème de la base adaptée ne dit pas que N admet
un supplémentaire, ni que l’on peut compléter une base de N en une base de M .
Enfin, il est clair qu’un sous-module, même de type fini, d’un module libre de type fini
n’est pas nécessairement libre (c’est le cas, par l’exerc. 0.20, pour les idéaux non principaux
d’un anneau non principal), et qu’un sous-module d’un module libre de type fini n’est pas
nécessairement de type fini (c’est le cas, dans un anneau non noethérien, pour les idéaux qui
ne sont pas de type fini (cf. prop. III.2.1)).
2. Voir Ischebeck, F., Hauptidealringe mit nichttrivialer SK1 -Gruppe, Arch. Math. (Basel) 35 (1980), 138–139.
Pour un exemple où l’on a simplement E(2, A) 6= SL(2, A), voir le chapitre 6 de Cohn, P. M., On the structure of
the GL2 of a ring, Publ. Math. IHÉS 30 (1966), 5–53.
4. MODULES DE TYPE FINI SUR LES ANNEAUX PRINCIPAUX 59
Corollaire 4.7. — Soit M un module de type fini sur un anneau principal A. Il existe des
éléments non nuls et non inversibles d1 , . . . , ds de A, avec s ≥ 0 et tels que d1 | · · · | ds , et
un entier r ≥ 0, tels que
M ' Ar ⊕ A/(d1 ) ⊕ · · · ⊕ A/(ds ).
Les entiers r et s, et les di à association près, ne dépendent que de M . On appelle ces derniers
les facteurs invariants de M .
Démonstration. — Comme M est de type fini, il est engendré par n éléments, qui définissent
un morphisme surjectif An → M de A-modules. Il suffit d’appliquer le cor. 4.6 à son noyau
N , en ne gardant que les di non inversibles.
Pour l’unicité, il ne semble pas que l’on puisse facilement appliquer l’énoncé analogue
qui apparaît dans le th. 4.1. Nous allons donc procéder directement. Tout d’abord, dans une
telle décomposition, on a
(2) T (M ) ' A/(d1 ) ⊕ · · · ⊕ A/(ds )
et l’entier r ne dépend que de M : c’est le rang du A-module libre M/T (M ). Supposons que
l’on ait un isomorphisme
A/(d1 ) ⊕ · · · ⊕ A/(ds ) ' A/(e1 ) ⊕ · · · ⊕ A/(et ).
où les di et les ej ne sont ni nuls ni inversibles, d1 | · · · | ds et e1 | · · · | et . Nous allons
montrer s = t puis, par récurrence sur s, que ei est associé à di pour tout i.
Commençons par la remarque suivante : soit d et e des éléments non nuls de A ; on a
(3) d(A/(e)) ' A/((d ∨ e)/d).
×d
En effet, ce A-module est l’image de la multiplication A −−→ A/(e). Un élément x de A
est dans le noyau si et seulement si e divise dx, c’est-à-dire (e/e ∧ d) | x (utiliser le lemme
I.1.14). Comme e/e ∧ d = (d ∨ e)/d, on a l’isomorphisme cherché. En particulier, si p est un
élément irréductible de A, de sorte que A/(p) est un corps (prop. I.1.15), on a
(
A/(d) si p ∧ d = 1;
p(A/(d)) '
A/(d/p) si p | d,
d’où (
0 si p ∧ d = 1;
A/(d) p(A/(d)) '
A/(p) si p | d.
Soit T le A-module apparaissant dans (2). Si on choisit p | d1 , on voit que la dimension du
A/(p)-espace vectoriel T /pT est s, tandis que c’est aussi le nombre (≤ t) de ej divisibles
par p. On a donc s ≤ t, puis égalité par symétrie.
Considérons maintenant le A-module T /d1 T . On a par (3)
T /d1 T ' A/(dk /d1 ) ⊕ · · · ⊕ A/(ds /d1 ) ' A/((d1 ∨ e1 )/d1 ) ⊕ · · · ⊕ A/((d1 ∨ es )/d1 ).
60 CHAPITRE II. MODULES
où dk est le premier di non associé à d1 . Le nombre de facteurs non nuls de chaque côté
devant être le même (comme on vient de le démontrer), on en déduit que (d1 ∨ ei )/d1 est
inversible pour 1 ≤ i < k, donc que ei divise d1 , donc di . Par symétrie, ils sont associés, et
on obtient des isomorphismes
T /d1 T ' A/(dk /d1 ) ⊕ · · · ⊕ A/(ds /d1 ) ' A/(ek /d1 ) ⊕ · · · ⊕ A/(es /d1 ).
On conclut par l’hypothèse de récurrence que di /d1 et ei /d1 sont associés pour k ≤ i ≤ s,
donc que di et ei sont associés. Ceci termine la démonstration.
Corollaire 4.8. — Soit A un anneau principal. Un A-module libre de type fini est libre si et
seulement s’il est sans torsion.
4.1. Application aux groupes abéliens de type fini. — Un groupe abélien de type fini
(c’est-à-dire engendré par un nombre fini d’éléments) n’est autre qu’un Z-module de type
fini. On déduit donc du cor. 4.7 le théorème de structure suivant.
Regardons d’un peu plus près la structure des espaces cycliques. Soit (F, v) un tel espace
et soit x un élément de F tel que la famille (v m (x))m∈N engendre F et soit
P (X) = X r + ar−1 X r−1 + · · · + a0
le polynôme unitaire qui engendre le noyau du morphisme d’anneaux
K[X] −→ F
Q 7−→ Q(v)(x).
C’est aussi le polynôme minimal de v (pourquoi ?).
Lemme 4.10. — Soit r le plus grand entier tel que la famille (x, v(x), . . . , v r−1 (x)) soit
libre. Cette famille est une base de F , qui est donc de dimension r.
3. Bien entendu, les invariants de similitude d’une matrice sont par définition les invariants de l’endomorphisme
de K n qu’elle représente dans la base canonique.
62 CHAPITRE II. MODULES
Démonstration. — Il résulte de ce qui précède que la matrice de u dans une base convenable
est du type cherché si et seulement si le K[X]-module E est isomorphe à K[X]/(P1 ) ⊕ · · · ⊕
K[X]/(Ps ). Le théorème résulte donc du cor. 4.7.
Démonstration. — La matrice M est semblable à une matrice diagonale par blocs comme
dans le th. 4.11, donc la matrice XIn − M est semblable (donc aussi équivalente) à la ma-
trice diagonale par blocs du type XIdeg(Pi ) − C(Pi ). Il suffit donc de montrer que la suite
(d1 , . . . , dr ) des facteurs invariants d’une matrice XIr −C(P ) d’ordre r est (1, . . . , 1, P ). Or
on a vu lors de la preuve du th. 4.1 que d1 · · · di est le pgcd des i × i mineurs de XIr − C(P ).
Le mineur d’ordre r − 1 obtenu en effaçant la première ligne et la dernière colonne est 1. On
a donc (à association près) d1 = · · · = dr−1 = 1 et dr = dét(XIr − C(P )) = P .
b) Si K est infini (5) , montrer que les propriétés suivantes sont équivalentes :
(i) u est cyclique ;
(ii) le polynôme minimal de u est égal à son polynôme caractéristique ;
(iii) Com(u) = P(u) ;
(iv) E n’a qu’un nombre fini de sous-espaces vectoriels stables par u .
ANNEAUX
Commençons par un peu d’histoire. On peut dire en première approximation que les débuts
de l’algèbre commutative sont dus à diverses tentatives de résoudre la conjecture de Fermat :
xn + y n + z n = 0 =⇒ xyz = 0,
pour x, y, z entiers et n ≥ 3. Il suffit de traiter les cas n = 4 (une démonstration a été laissée
par Fermat) et n = p, nombre premier impair. Des démonstrations ad hoc ont été apportées
par Euler en 1770 pour p = 3 (avec une erreur), par Legendre en 1823 pour p = 5, par Lamé
en 1839 pour p = 7, etc. Lamé annonce le 1er mars 1847 qu’il a une preuve complète, mais
Liouville trouve une faute majeure, que nous allons expliquer.
Une des idées pour attaquer le problème de Fermat (que l’on trouve déjà dans la « preuve »
d’Euler) est de transformer cette équation en
p−1
Y
−z p = (x + ζpj y),
j=0
où l’on a posé ζp = exp(2iπ/p). On obtient ainsi une équation à coefficients dans le sous-
anneau Z[ζp ] = Z + Zζp + · · · + Zζpp−1 de C engendré par ζp . Si par hasard les facteurs
du produit sont premiers entre eux deux à deux dans l’anneau Z[ζp ] (et c’est vrai lorsque p
ne divise pas xyz) et que l’on a unicité de la décomposition de z n en facteurs irréductibles
dans l’anneau Z[ζp ], on en déduit que chaque facteur x + ζpj y est une puissance p-ième dans
cet anneau. La suite n’est pas facile, mais on peut ensuite arriver à une contradiction avec un
peu de travail (essentiellement par la méthode de « descente infinie » de Fermat : on produit,
à partir d’une solution donnée, une autre solution plus petite).
Le problème majeur (à l’origine des erreurs d’Euler et de Lamé) est que l’anneau Z[ζp ]
n’est en général pas factoriel (il n’y a pas unicité de la décomposition en irréductibles) : il ne
l’est pour aucun p ≥ 23.
66 CHAPITRE III. ANNEAUX
C’est en essayant d’élargir le concept de facteur irréductible que Kummer crée celui de
nombre idéal, qui donnera plus tard lieu à la théorie actuelle des idéaux et des modules (De-
dekind). Les travaux de Kummer lui permettront de montrer le théorème de Fermat pour tous
les nombres premiers p réguliers, c’est-à-dire tels que p ne divise le dénominateur d’aucun
des nombres de Bernoulli (1) B2 , B4 , B6 , . . . , Bp−3 (on estime que la probabilité pour un
nombre premier d’être régulier est e−1/2 , soit environ 61%, même si on ne sait pas montrer
qu’il y en a une infinité !).
1. Anneaux factoriels
On formalise ici une propriété dont on a déjà montré (th. I.1.16) qu’elle est satisfaite par
l’anneau des polynômes à une indéterminée à coefficients dans un corps. On montrera plus
loin (cor. 2.14) qu’elle est en fait satisfaite par tout anneau principal.
Définition 1.1. — Un anneau A est factoriel (2) s’il est intègre et que tout élément non nul
a de A peut s’écrire
a = up1 · · · pr
avec u ∈ A∗ et p1 , . . . , pr irréductibles (3) , et que cette décomposition est unique au sens
suivant : si a = vq1 · · · qs est une autre telle décomposition, on a r = s et il existe une
permutation σ ∈ Sr telle que qi soit associé à pσ(i) pour tout i.
La plupart des anneaux intègres que l’on rencontre en algèbre ont la propriété d’existence
de la décomposition (cf. prop. 2.11) ; la propriété forte est l’unicité. On peut la reformuler
ainsi : fixons un système de représentants irréductibles P de A, c’est-à-dire un ensemble
d’éléments irréductibles tels que tout irréductible de A soit associé à un et un seul élément de
P. Alors tout élément non nul a de A s’écrit d’une manière unique
Y
a=u pnp ,
p∈P
∗
avec u ∈ A , et où (np )p∈P est une famille presque nulle d’entiers naturels. On note alors
vp (a) := np .
Nous avons défini en § I.1.3 le pgcd de deux éléments d’un anneau principal. On peut
donner une définition analogue pour deux éléments a et b d’un anneau factoriel : si a = 0, le
pgcd a ∧ b est par définition b ; de même a ∧ 0 = a. Si ab 6= 0, on pose
Y
a∧b= pmin(vp (a),vp (b)) .
p∈P
tm
1. Ces nombres sont définis par la série génératrice et t−1 = +∞
P
m=0 Bm m! .
2. En anglais, on écrit souvent « UFD », pour « unique factorization domain ».
3. Voir § I.1.2 pour la définition.
1. ANNEAUX FACTORIELS 67
Cette définition dépend du choix de P ; on peut aussi déclarer que a ∧ b est bien défini à
association près. Dans tous les cas, le pgcd a ∧ b est alors un diviseur commun de a et b, et
tout diviseur commun à a et b divise a ∧ b.
On a une discussion analogue pour le ppcm, qui est laissée au lecteur en exercice. On
peut aussi parler du pgcd et du ppcm d’une famille finie quelconque d’éléments d’un anneau
factoriel.
Exemple 1.2. — L’anneau Z est factoriel (prendre pour P l’ensemble des nombres pre-
miers (positifs)). Si K est un corps, l’anneau K[X] est factoriel (prendre pour P l’ensemble
des polynômes irréductibles unitaires).
La proposition suivante donne un critère pour qu’un anneau soit factoriel quand on connaît
déjà l’existence de la décomposition en irréductibles.
Proposition 1.3. — Soit A un anneau intègre tel que tout élément non nul de A soit produit
d’irréductibles. Les propriétés suivantes sont équivalentes :
(i) A est factoriel ;
(ii) pour tout élément irréductible p de A, l’idéal (p) est premier (4) ;
(iii) pour tous éléments non nuls a, b et c de A tels que a divise bc mais est premier avec b,
a divise c.
sont deux décompositions d’un élément non nul de A, la condition mq > nq pour un certain
q ∈ P implique, par intégrité de A, que q divise v p∈P, p6=q pnp , donc l’un des facteurs
Q
d’après (ii). Mais q ne peut diviser un élément p de P distinct de q car P est un système de
représentants irréductibles. Ainsi mp = np pour tout p ∈ P, puis u = v par intégrité de A.
Montrons que (i) implique (iii). On écrit ad = bc et on décompose les éléments non nuls
a, b, c et d comme ci-dessus. Alors pour tout p ∈ P, on a (par unicité de la décomposition)
vp (b)+vp (c) = vp (a)+vp (d) ≥ vp (a). Si vp (b) = 0, on a donc vp (a) ≤ vp (c). Si vp (b) > 0,
on a vp (a) = 0 (car a est premier avec b) donc vp (a) ≤ vp (c). Ainsi a divise c.
√
Exemple 1.4. — L’anneau Z[ −5] = Z[X]/(X 2 + 5) est intègre mais n’est pas factoriel :
3 est irréductible mais l’idéal (3) n’est pas premier (cf. ex. I.1.9).
4. Autrement dit, si a et b sont des éléments de A et que p divise ab, alors p divise a ou p divise b.
68 CHAPITRE III. ANNEAUX
Exercice 1.5. — Soit K un corps. Montrer que le sous-anneau K[X 2 , X 3 ] de K[X] engendré
par X 2 et X 3 n’est pas factoriel.
Exercice 1.6. — Soit A un anneau factoriel tel que tout idéal premier non nul est maximal (on
dit que la dimension de Krull de A est 1 ; cf. § 5.4). On se propose de montrer que A est principal.
a) Montrer que pour tout x et tout y non nuls dans A, il existe u et v dans A tels que ux +
vy = x ∧ y.
b) Soit I un idéal non nul de A. Montrer qu’il existe d ∈ A non nul qui est un pgcd de tous
les éléments de I ∩ (A {0}). Conclure.
Définition 1.7. — Soit A un anneau factoriel. Le contenu, noté c(P ), d’un polynôme P ∈
A[X] est le pgcd de ses coefficients. Le polynôme P est dit primitif si c(P ) = 1.
On notera que le contenu est défini à multiplication par une unité de A près. Le contenu
d’un polynôme est nul si et seulement si le polynôme est nul.
Lemme 1.8 (Gauss). — Soit A un anneau factoriel. Pour tous polynômes P et Q dans A[X],
on a c(P Q) = c(P )c(Q) (modulo A∗ ).
Démonstration. — Comme (A[X])∗ = A∗ il est clair qu’un polynôme constant p est irré-
ductible si et seulement si p est irréductible dans A.
Soit maintenant P un polynôme primitif de degré ≥ 1 de A[X] qui est irréductible dans
K[X]. Toute écriture P = QR avec Q et R dans A[X] implique avec le lemme de Gauss que
c(Q) et c(R) sont inversibles. Comme d’autre part l’un des polynômes Q ou R est constant
(parce que P est irréductible dans K[X]), c’est une constante inversible dans A. Donc P , qui
n’est pas inversible dans A[X] car de degré au moins 1, est bien irréductible dans A[X].
Il reste à montrer qu’un polynôme P de degré ≥ 1 qui est irréductible dans A[X] est
primitif et irréductible dans K[X]. Le fait que P soit primitif résulte de ce que c(P ) divise
P dans A[X] et ne lui est pas associé pour raison de degré. Il reste à montrer que P (qui
n’est pas inversible dans K[X]) est irréductible dans K[X]. Or si P = QR dans K[X],
on peut écrire Q = Q1 /q et R = R1 /r avec q et r dans A et Q1 et R1 dans A[X]. On
obtient qrP = Q1 R1 et, en passant aux contenus (lemme de Gauss), qr = c(Q1 )c(R1 ).
Ainsi P = P1 Q1 /qr = (P1 /c(P1 ))(Q1 /c(Q1 )) (modulo A∗ ). Comme P est irréductible
dans A[X], l’un des polynômes P1 ou Q1 de A[X] est constant, et l’un des polynômes Q ou
R est constant, ce qui achève la preuve.
Théorème 1.11. — Soit A un anneau factoriel. Les anneaux A[X1 , . . . , Xn ] sont factoriels
pour tout n ∈ N.
La conclusion reste vraie avec un nombre infini d’indéterminées (cela découle du cas fini).
Démonstration. — Il suffit de montrer que A[X] est factoriel. Montrerons d’abord l’exis-
tence de la décomposition en produit d’irréductibles d’un polynôme P non nul. Quitte à
écrire P = c(P )(P/c(P )) et à décomposer c(P ) en produit d’irréductibles dans A, on se
ramène à P primitif non constant.
On décompose alors P en produit d’irréductibles dans l’anneau principal K[X] soit, en
chassant les dénominateurs, aP = P1 · · · Pr avec a ∈ A et Pi ∈ A[X] irréductible dans
K[X]. Écrivons Pi = c(Pi )Qi , avec Qi primitif, donc irréductible dans A[X] d’après le
théorème précédent. En passant aux contenus, on obtient qu’il existe u ∈ A∗ tel que ua =
Qr
c(P1 ) · · · c(Pr ), et P = u i=1 Qi est une décomposition de P en produits d’irréductibles
de A[X].
70 CHAPITRE III. ANNEAUX
Il suffit donc d’après la prop. 1.3 de montrer que si P ∈ A[X] est irréductible, l’idéal (P )
est premier. Si P est une constante irréductible p de A[X], c’est clair (par vérification directe,
ou encore en remarquant que A[X]/(p) est isomorphe à (A/(p))[X], qui est intègre vu que
(p) est premier dans A). Supposons maintenant P primitif de degré au moins 1, irréductible
dans K[X] d’après le théorème précédent. Si P divise le produit QR de deux polynômes de
A[X], il divise alors Q ou R dans l’anneau principal K[X] (prop. I.1.15), disons par exemple
Q. Comme P est primitif, par le lemme 1.9, le quotient Q/P est dans A[X], de sorte que P
divise Q dans A[X]. C’est ce que l’on voulait montrer.
Démonstration. — Notons que P/c(P ) vérifie les mêmes hypothèses que P vu que c(P )
n’est pas divisible par p par le premier point. On peut donc supposer P primitif. Si P n’est
pas irréductible, il s’écrit (d’après le th. 1.10) P = QR avec Q et R non constants dans A[X].
Posons Q = br X r + · · · + b0 et R = cs X s + · · · + c0 . L’anneau B = A/(p) est intègre, et,
comme on l’a remarqué dans la démonstration plus haut, A[X]/(p) est isomorphe à B[X].
Dans cet anneau, on a ān X n = Q̄R̄. D’autre part, ān 6= 0 dans B, donc b̄r et c̄s sont aussi
non nuls. Ainsi Q et R ne sont pas constants et l’égalité ān X n = Q̄R̄ dans l’anneau factoriel
KB [X] (th. I.1.16) implique alors, comme X y est irréductible, que Q̄ et R̄ sont divisibles
des puissances de X dans KB [X]. Cela signifie que p divise b0 et c0 , ce qui contredit le fait
que a0 n’est pas divisible par p2 .
Exercice 1.13. — Montrer que si p est un nombre premier, le polynôme cyclotomique Φp (X) =
p
−1
X p−1 + · · · + X + 1 = XX−1 est irréductible dans Q[X] (on pourra poser X = Y + 1).
2. Anneaux noethériens
Les anneaux principaux sont agréables, mais ils sont très rares en algèbre. En affaiblissant
un peu les hypothèses (propriété (i) ci-dessous), on tombe sur une classe d’anneaux absolu-
ment fondamentale.
2. ANNEAUX NOETHÉRIENS 71
Proposition 2.1. — Soit A un anneau commutatif. Les trois propriétés suivantes sont équi-
valentes :
(i) tout idéal de A est engendré par un nombre fini d’éléments ;
(ii) toute suite croissante (pour l’inclusion) d’idéaux de A est stationnaire ;
(iii) toute famille non vide d’idéaux de A a un élément maximal pour l’inclusion.
On dira que l’anneau A est noethérien s’il vérifie ces propriétés.
Démonstration. — Montrons que (i) implique (ii). Soit (In ) une telle suite ; la réunion I des
In est encore un idéal car la famille (In ) est totalement ordonnée pour l’inclusion. Par (i), il
existe des éléments x1 , . . . , xr de I qui l’engendrent. Chaque xi est dans l’un des In , donc
il existe n0 (le plus grand des indices correspondants) tel que In0 les contienne tous. Alors
I = In0 et la suite (In ) stationne à In0 .
Montrons que (ii) implique (iii). Si une famille non vide d’idéaux de A n’a pas d’élément
maximal, on construit par récurrence une suite infinie strictement croissante d’idéaux de A,
ce qui contredit (ii).
Montrons que (iii) implique (i). Soit I un idéal de A. La famille E des idéaux J ⊆ I
qui sont engendrés par un nombre fini d’éléments est non vide (elle contient l’idéal (0)).
Soit J0 un élément maximal de E . Pour tout x ∈ I, l’idéal J0 + xA est aussi dans E , donc
J0 + xA = J0 par maximalité. Ceci signifie x ∈ J0 . Finalement I = J0 et I est engendré
par un nombre fini d’éléments.
Tout anneau principal est noethérien ((i) est trivialement vérifié). Si A est noethérien,
tout quotient de A l’est encore (c’est immédiat à partir de la caractérisation (ii), vu que les
idéaux de A/I sont les idéaux de A contenant I)). En revanche, un sous-anneau d’un anneau
noethérien n’est pas nécessairement noethérien (cf. exerc. 2.6).
Si K est un corps, l’anneau K[(Xn )n∈N ] n’est pas noethérien car
(X0 ) ⊆ (X0 , X1 ) ⊆ · · · ⊆ (X0 , . . . , Xn ) ⊆ · · ·
forme une suite infinie strictement croissante d’idéaux.
Exercice 2.2. — Soit A un anneau tel que tout idéal premier de A est engendré par un nombre
fini d’éléments. Montrer que A est noethérien (Indication : on pourra considérer un élément
maximal I dans la famille des idéaux qui ne sont pas engendrés par un nombre fini d’éléments,
des éléments x et y de A I tels que xy ∈ I, et les idéaux I + (y) et {a ∈ A | ay ∈ I}).
La plupart des anneaux avec lesquels on travaille en algèbre sont noethériens, via le théo-
rème et le corollaire suivants.
Théorème 2.4 (Hilbert). — Soit A un anneau noethérien. Les anneaux A[X1 , . . . , Xn ] sont
noethériens pour tout n ∈ N.
Démonstration. — Il suffit de montrer que A[X] est noethérien. Soit I un idéal de A[X].
Pour chaque k ∈ N, on note Dk (I) le sous-ensemble de A constitué de 0 et des coefficients
dominants des polynômes de degré k de I. Il est immédiat que Dk (I) est un idéal de A, et
qu’une inclusion I ⊆ J entraîne Dk (I) ⊆ Dk (J). On a d’autre part les deux propriétés
suivantes :
a) pour tout k ∈ N, on a Dk (I) ⊆ Dk+1 (I) : il suffit de remarquer que si P ∈ I, alors
XP ∈ I ;
b) si I ⊆ J, le fait que Dk (I) = Dk (J) pour tout k ∈ N entraîne I = J : si I 6= J, on
choisit un polynôme P ∈ J I de degré r minimal ; comme Dr (I) = Dr (J), l’idéal I
contient un polynôme Q de degré r qui a même coefficient dominant que P , mais alors
P − Q est dans J I et est de degré < r, contradiction.
Ceci dit, soit (In )n∈N une suite croissante d’idéaux de A[X]. Comme A est noethérien, la
famille des Dk (In ) pour k ∈ N et n ∈ N admet un élément maximal Dl (Im ). D’autre part,
pour chaque k ≤ l, la suite d’idéaux (Dk (In ))n∈N est croissante, donc elle est stationnaire,
c’est-à-dire qu’il existe nk tel que pour
∀n ≥ nk Dk (In ) = Dk (Ink ).
Soit alors N le plus grand des entiers m, n0 , n1 , . . . , nl . Nous allons montrer que pour tout
n ≥ N et tout k, on a Dk (In ) = Dk (IN ), ce qui suffira à conclure In = IN via la propriété
b) ci-dessus. On distingue deux cas :
1) si k ≤ l, on a Dk (IN ) = Dk (Ink ) = Dk (In ) par définition de nk puisque n et N sont
tous deux ≥ nk ;
2) si k > l, on a Dk (IN ) ⊇ Dl (IN ) ⊇ Dl (Im ) (d’après la propriété a) ci-dessus, et
puisque N ≥ m) et Dk (In ) ⊇ Dl (In ) ⊇ Dl (Im ) pour les mêmes raisons, donc par maxima-
lité de Dl (Im ), on a Dk (IN ) = Dl (Im ) = Dk (In ).
Corollaire 2.5. — Soit A un anneau noethérien. Toute A-algèbre de type fini est noethé-
rienne.
Démonstration. — Par définition, une A-algèbre engendrée par des éléments x1 , . . . , xn est
un quotient de l’anneau A[X1 , . . . , Xn ], qui est noethérien par le th. 2.4. C’est donc un anneau
noethérien.
L’anneau de séries formelles A[[X]] est noethérien, mais n’est jamais une A-algèbre de
type fini (lorsque A est non nul ! Cf. cor. 10.8).
2. ANNEAUX NOETHÉRIENS 73
Exercice 2.6. — Soit K un corps. Montrer que le sous-anneau de K[X, Y ] engendré par les
X n Y , pour n ∈ N∗ , n’est pas noethérien.
On rappelle (§ II.3) que le radical de Jacobson rad(A) de A est défini comme l’intersection
de ses idéaux maximaux. En particulier, le corollaire entraîne que si A a un unique idéal
T∞
maximal m (on dit que A est un anneau local) et est noethérien, n=1 mn = 0.
T∞
Démonstration. — Soit x un élément de n=1 I n . Le cor. 2.7 entraîne l’existence d’un élé-
ment a de I tel que x = xa. Sous la première hypothèse, on a a 6= 1 (puisque I 6= A), donc
x = 0. Sous la seconde hypothèse, on a a ∈ rad(A), donc 1 − a inversible (lemme II.3.7), et
de nouveau x = 0.
Exercice 2.9. — Dans l’anneau des fonctions de classe C ∞ de R dans R (cf. exerc. I.1.6 et
I.1.12), on note I l’idéal maximal des fonctions nulles en 0. Produire un élément non nul de
T∞ n
n=1 I .
Remarque 2.10 (Topologie I-adique). — Soit I un idéal d’un anneau A. On peut munir A
de la topologie pour laquelle les a+I n , n ∈ N∗ , forment une base de voisinages ouverts d’un
point quelconque a de A. On l’appelle la topologie I-adique (cette construction généralise la
topologie p-adique sur Z, qui est la topologie associée à l’idéal (p)). Si I = A (resp. I = 0),
la topologie I-adique est la topologie grossière (resp. discrète).
74 CHAPITRE III. ANNEAUX
Les opérations d’anneau sont continues pour cette topologie. Elle est séparée si et seule-
T∞
ment si n=1 I n = 0. Le résultat de Krull donne donc des conditions suffisantes pour que
cette propriété soit satisfaite. Dans ce cas, la topologie I-adique est métrisable (par une dis-
tance ultramétrique) et l’on construit le complété I-adique A b de A de la façon habituelle via
les suites de Cauchy. C’est un anneau topologique que l’on peut aussi voir comme la limite
projective limn (A/I n ) ; il est muni d’un morphisme d’anneaux A → A b qui est injectif et
←−
continu et dont l’image est dense. Par exemple, si A = Z et I = (p) (p nombre premier), le
complété I-adique de Z est l’anneau des entiers p-adiques Zp . Si A = B[X] (B anneau) et
I = (X), le complété I-adique de A est l’anneau des séries formelles B[[X]].
Toutes ces constructions s’étendent au cas d’un A-module (voir [M], § 8).
Proposition 2.11. — Soit A un anneau intègre noethérien. Tout élément non nul de A peut
s’écrire up1 · · · pr avec u ∈ A∗ et p1 , . . . , pr irréductibles.
Démonstration. — Soit F l’ensemble des idéaux de A de la forme (x), avec x non inversible
ne s’écrivant pas comme demandé. Si F n’est pas vide, il admet un élément maximal (a).
En particulier a n’est alors pas irréductible. Comme il n’est pas inversible, il s’écrit a = bc
avec b et c non associés à a. Mais alors les idéaux (b) et (c) contiennent strictement (a),
donc par maximalité, ils ne sont pas dans F , de sorte que b et c se décomposent en produit
d’irréductibles, ce qui contredit le fait que a ne s’écrit pas comme produit d’irréductibles.
Exercice 2.16. — Soit Z̄ l’anneau des entiers algébriques (c’est-à-dire l’ensemble des nombres
complexes qui sont racines d’un polynôme unitaire à coefficients dans Z ; cf. § 8, en particulier le
cor. 8.7, où l’on montre que c’est bien un anneau). Montrer que Z̄ est un anneau intègre qui n’est
pas noethérien (Indication : on pourra considérer l’idéal de Z̄ engendré par les 21/n , pour n ∈
N∗ ). On peut montrer que tout idéal de Z̄ engendré par un nombre fini d’éléments est principal
(on dit que c’est un « anneau de Bézout »), mais je ne connais pas de preuve « élémentaire ».
Exercice 2.17. — Soit X ⊆ R un compact. On définit comme dans l’exerc. I.1.6 l’anneau CX
des fonctions continues de X dans R et ses idéaux maximaux
Ix = {f ∈ CX | f (x) = 0},
3. RADICAL D’UN IDÉAL 75
pour chaque x ∈ X.
a) Montrer que les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) l’idéal Ix est engendré par un nombre fini d’éléments ;
(ii) l’idéal Ix est principal ;
(iii) le point x est isolé dans X.
b) Montrer que les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) l’anneau CX est noethérien ;
(ii) le R-espace vectoriel CX est de dimension finie ;
(iii) X est fini.
Exercice 2.18. — On dit qu’un anneau A est artinien si toute suite décroissante (pour l’inclu-
sion) d’idéaux de A est stationnaire.
a) Si A est artinien et I un idéal de A, montrer que l’anneau A/I est artinien.
b) Montrer qu’un anneau artinien intègre est un corps (Indication : si x ∈ A {0}, considérer
la suite d’idéaux ((xn ))n≥1 ).
c) Dans un anneau artinien, montrer que les idéaux premiers sont maximaux (Indication :
utiliser a) et b)).
d) Montrer qu’un anneau artinien n’a qu’un nombre fini d’idéaux premiers (Indication : si
(mn )n≥1 est une suite d’idéaux maximaux distincts, on pourra considérer la suite d’idéaux
(m1 · · · mn )n≥1 ).
On peut montrer qu’un anneau est artinien si et seulement s’il est noethérien et que tous ses
idéaux premiers sont maximaux ([P], th. 4.9).
√ m m m m
Démonstration.
√ √ Si a ∈ n I, avec a ∈ I, et x ∈ A, on a (xa) = x a ∈ I donc
—
xa ∈ I. Si b ∈ I, avec b ∈ I, on a
m+n
X m + n
(a + b)m+n = ai bm+n−i
i=0
i
Exercice 3.4. — Soit C l’anneau des fonctions continues de [0, 1] dans R (cf. exerc. I.1.6). On
pose
I = {f ∈ C | ∀m ∈ N lim f (x)/xm = 0}.
x→0
Montrer que I est un idéal radical de C . En déduire qu’il existe dans C des idéaux premiers non
maximaux.
4. DÉCOMPOSITION PRIMAIRE 77
4. Décomposition primaire
Une fois qu’il est apparu que l’unicité de la décomposition en irréductibles n’était plus
√
vraie dans des anneaux pourtant très simples (comme Z[ −5] ; cf. ex. 1.4), il a fallu chercher
un substitut valable dans un cadre suffisamment général. C’est cette recherche qui a mené à
la « décomposition primaire » des idéaux (en fait, plus généralement, des modules) dans les
anneaux noethériens. La première formulation en revient à Lasker (1905, champion du monde
d’échecs et joueur de go), qui ne prouve cependant son existence que dans certains anneaux,
avec des méthodes très compliquées. C’est à Emmy Noether (1921) que l’on doit la théorie
actuelle qui déduit tout de la seule propriété que l’on appelle maintenant « noethérianité » en
son honneur.
La première piste (explorée par Dedekind) est de convertir la décomposition d’un élément
a non nul d’un anneau factoriel A en produits d’irréductibles en la décomposition d’un idéal
non nul en produit d’idéaux premiers. Plus précisément, si on a
a = upv11 · · · pvnn ,
(4) (a) = (pv11 · · · pvnn ) = (pv11 ) · · · (pvnn ) = (p1 )v1 · · · (pn )vn = (p1 ) · · · (pr ),
où l’on a autorisé des répétitions dans la dernière écriture. De plus, on vérifie immédiatement
que cette dernière décomposition est unique dans le sens où si
où les idéaux (qi ) sont premiers, alors r = s et il existe une permutation σ de {1, . . . , r} telle
que (qi ) = (pσ(i) ) pour tout i.
Cette « généralisation » paraît toute bête, mais il existe déjà beaucoup plus d’anneaux qui
ont cette propriété de factorisation unique des idéaux non nuls (cf. § 16). Ceux qui ne sont
pas des corps sont appelés anneaux de Dedekind et peuvent être aussi caractérisés (c’est
comme cela que nous les définirons dans le § 16) comme les anneaux noethériens intégres de
dimension 1 (c’est-à-dire pour lesquels tout idéal premier non nul est maximal) intégralement
clos (cf. § 5.4). Tous les anneaux d’entiers de corps de nombres (cf. § 8), dont la plupart
ne sont pas factoriels, sont des anneaux de Dedekind (§ 8.2). Mais il reste encore des tas
d’anneaux très simples qui n’ont pas cette propriété.
√
dans l’anneau Z[ −5] prouvent que celui-ci n’est pas factoriel (mais c’est un anneau de Dede-
√
kind, car c’est l’anneau des entiers de Q[ −5] ; cf. exerc. 8.20). Montrer que l’on a les décom-
positions suivantes en produits d’idéaux premiers :
√
(2) = (2, 1 + −5)2 ,
√ √
(3) = (3, 1 + −5) · (3, 1 − −5),
√ √ √
(1 ± −5) = (2, 1 ± −5) · (3, 1 ± −5).
√
Exercice 4.2. — Nous montrons dans cet exercice que l’anneau intègre Z[ 5] n’a pas la pro-
priété de factorisation unique des idéaux : ce n’est pas un anneau de Dedekind (en revanche,
√ √
Z[(1 + 5)/2] en est un : c’est l’anneau des entiers de Q[ 5] ; cf. exerc. 8.20).
√ √
a) Montrer que l’idéal m := (2, 1 − 5) de Z[ 5] est maximal (on pourra montrer que
√ √
l’anneau quotient Z[ 5]/m a deux éléments) et que c’est le seul idéal premier de Z[ 5]
√
qui contient l’idéal I = (2) de Z[ 5].
b) Montrer m2 ( I ( m. En déduire que I ne peut s’écrire comme produit d’idéaux premiers
√
de Z[ 5].
Exercice 4.3. — Soit I un idéal d’un anneau noethérien A. Si {0} ( I ( A, montrer qu’il
existe un entier n > 0, des idéaux premiers p1 , . . . , pn de A et des entiers strictement positifs
r1 , . . . , rn tels que
pr11 · · · prnn ⊆ I ⊆ p1 ∩ · · · ∩ pn .
(On pourra considérer un élément maximal dans l’ensemble des idéaux de A qui ne satisfont pas
cette propriété.)
Pour aller plus loin, réécrivons la décomposition (4) encore d’une autre façon, en utilisant
le lemme suivant.
Lemme 4.4. — Soient I1 , . . . , In des idéaux d’un anneau A tels que Ii + Ij = A pour tout
1 ≤ i < j ≤ n. Alors
I1 · · · In = I1 ∩ · · · ∩ In .
Soit A un anneau qui a la propriété de factorisation unique des idéaux non nuls (c’est-à-
dire un anneau de Dedekind ; cf. § 16) et soit I un idéal non nul A. On peut l’écrire
I = pv11 · · · pvnn ,
où les idéaux p1 , . . . , pn sont premiers non nuls (donc maximaux) distincts. Posons qi = pvi i ,
√
de sorte que pi = qi (lemme 3.2.c)). Pour 1 ≤ i < j ≤ n, on a en particulier pi + pj = A,
ce qui entraîne (lemme 3.2.d))
p p
qi + qj = pi + pj = A,
soit encore qi + qj = A. Le lemme 4.4 entraîne alors
I = q1 ∩ · · · ∩ qn .
C’est un exemple de décomposition primaire de l’idéal I, et c’est ce genre de décomposition
que l’on va étendre à tous les anneaux noethériens. Les puissances d’idéaux premiers y seront
remplacées par les idéaux primaires, que nous allons maintenant définir.
Exercice 4.5 (Lemme d’évitement). — Soit A un anneau. Montrer que tout idéal de A contenu
dans une réunion finie d’idéaux premiers de A est contenu dans l’un d’eux (Indication : on pourra
procéder par récurrence sur le nombre d’idéaux premiers).
Exercice 4.6 (Théorème des restes chinois). — Soient I1 , . . . , In des idéaux d’un anneau A
tels que Ii + Ij = A pour tout 1 ≤ i < j ≤ n. Montrer que le morphisme injectif naturel
A/(I1 ∩ · · · ∩ In ) → (A/I1 ) × · · · × (A/In )
est bijectif.
Un idéal premier est bien sûr primaire ! Mais une puissance d’un idéal premier n’est pas
nécessairement primaire (exerc. 4.8) et un idéal primaire n’est pas non plus en général une
puissance d’un idéal premier (exerc. 4.9 et 4.10). Dans les anneaux principaux, la situation
est plus simple (cf. exerc. 4.11).
La terminologie de b) n’est pas excellente : si I = (a) est un idéal principal, « I est ir-
réductible » n’est pas la même chose que « a est irréductible » (exerc. 4.11). Mais elle sera
justifiée plus tard lorsque l’on introduira la topologie de Zariski (§ 5).
80 CHAPITRE III. ANNEAUX
Exercice 4.8. — Soit K un corps et soit A l’anneau K[X, Y, Z]/(XY − Z 2 ). Montrer que
l’idéal p de A engendré par les classes X̄ et Z̄ est premier, mais que p2 n’est pas primaire.
Exercice 4.9. — Dans l’anneau Z[X], montrer que l’idéal (4, X) est primaire, de radical (2, X),
mais n’est pas une puissance d’un idéal premier.
√
Exercice 4.10. — Dans l’anneau Z[ 5], montrer que l’idéal (2) est primaire, de radical (2, 1 −
√
5), mais n’est pas une puissance d’un idéal premier (cf. exerc. 4.2).
Exercice 4.11. — Soit A un anneau principal et soit I un idéal de A. Montrer les équivalences :
Aucune des implications dans b) et c) n’est en général une équivalence (chercher des
contre-exemples !).
√
Soit p un idéal premier. On dit qu’un idéal primaire I est p-primaire si I = p. La
terminologie peut sembler étrange, mais elle est pratique.
Enfin, si I et J sont des idéaux d’un anneau A, il est pratique (et classique) de poser
(I : J) := {x ∈ A | xJ ⊆ I}.
C’est un idéal de A contenant I (y penser comme à « I divisé par J »). Si a ∈ A, on pose
aussi (I : a) := (I : (a)) = {x ∈ A | xa ∈ I}.
Théorème 4.14. — Dans un anneau noethérien, tout idéal peut s’écrire comme intersection
finie d’idéaux primaires.
Démonstration. — Supposons au contraire que l’ensemble E des idéaux d’un anneau noe-
thérien A qui n’ont pas cette propriété soit non vide. Comme A est noethérien, E admet un
élément maximal I. Comme un idéal irréductible de A est primaire (prop. 4.12.b)), I ne peut
être irréductible, donc il existe des idéaux I1 et I2 de A tels que I = I1 ∩ I2 , mais I ( I1
et I ( I2 . Mais ni I1 , ni I2 ne sont alors dans E . Ils s’écrivent ainsi tous les deux comme
intersection finie d’idéaux primaires, et I aussi, ce qui contredit I ∈/ E . Donc E est vide, ce
qui montre le théorème.
Maintenant que nous savons qu’une décomposition primaire existe, nous allons la simpli-
fier pour supprimer les redondances possibles et arriver autant que faire se peut à des énoncés
d’unicité (cor. 4.19 et th. 4.22).
Lemme 4.16. — Toute intersection finie d’idéaux p-primaires est encore p-primaire.
Étant donnée une décomposition primaire d’un idéal I, on peut donc toujours la réécrire,
grâce au lemme ci-dessus,
I = q1 ∩ · · · ∩ qn
T √ √
de façon que I 6= i6=j qi pour tout j et que qi 6= qj pour tout i 6= j. On dit alors qu’elle
est minimale.
Exercice 4.20. — Soit A un anneau noethérien. Montrer que l’ensemble des éléments nilpotents
de A est l’intersection des idéaux premiers associés à l’idéal (0), tandis que l’ensemble des
diviseurs de 0 est la réunion de ces mêmes idéaux.
√
Si les idéaux premiers qi qui apparaissent dans une décomposition minimale de I sont
ainsi uniquement déterminés par I, il n’est pas vrai en général que les qi eux-mêmes sont
uniquement déterminés, comme le montre l’ex. 4.15. Cependant, certains des qi sont unique-
√
ment déterminés : il s’agit de ceux pour lesquels l’idéal qi est un idéal premier minimal
contenant I, c’est-à-dire tel qu’il n’existe aucun autre idéal premier contenu dedans et conte-
nant I.
Exemple 4.21. — Soit K un corps. On a mis en évidence dans l’ex. 4.15 des décompositions
primaires de l’idéal I = (X 2 , XY ) ⊆ K[X, Y ] : on a
I = (X) ∩ (X 2 , XY, Y n )
pour chaque n ≥ 1. Celles-ci sont toutes minimales. L’idéal premier associé (X) = (I : Y )
est minimal. L’idéal (X 2 , XY, Y n ) est (X, Y )-primaire, et (X, Y ) = (I : X) est associé
mais pas minimal (il contient (X)).
Théorème 4.22. — Soit A un anneau noethérien et soit I un idéal de A. Tout idéal premier
minimal p contenant I est associé à I.
Dans toute décomposition primaire minimale de I, l’idéal p-primaire est
[
(I : x).
x∈p
/
En particulier, dans un anneau noethérien, il n’y a qu’un nombre fini d’idéaux premiers
minimaux. Évidemment, si l’anneau est intègre, le seul idéal premier minimal est (0) !
√ T
Si j 6= i, on a p 6= qj , et ce qui précède montre que j6=i qj n’est pas contenu dans
T T
p. Prenons x ∈ j6=i qj p. Pour tout élément a de qi , on a ax ∈ j qj = I, donc
a ∈ (I : x).
Inversement, si x ∈/ p et a ∈ (I : x), on a xa ∈ I donc xa ∈ qi . Comme qi est p-primaire,
S
cela entraîne a ∈ qi . On a ainsi montré qi = x∈p / (I : x), ce qui termine la démonstration
du théorème.
Soit A un anneau noethérien et soit I un idéal de A. Les idéaux premiers associés à I qui
ne sont pas minimaux sont appelés idéaux premiers immergés. Si
I = q1 ∩ · · · ∩ qn
√
est une décomposition primaire minimale de I, les idéaux premiers associés sont les pi = qi
et
√
I = p1 ∩ · · · ∩ pn ,
décomposition dans laquelle donc les idéaux premiers immergés ont disparu (cela justifie
partiellement la terminologie !).
On a indiqué plus haut une méthode qui peut aider à trouver à la main une décomposition
primaire d’un idéal (cf. ex. 4.15). Il existe par ailleurs de nombreux algorithmes et plusieurs
logiciels informatiques (Singular, Macaulay 2, CoCoA, Magma, etc.) qui font cela très bien
dans les anneaux de polynômes. Voici un autre exemple dans K[X, Y, Z] :
(X 2 Y 3 − X 3 Y Z, Y 2 Z − XZ 2 ) = (Y 2 − XZ) ∩ (X 2 , Z) ∩ (Y, Z 2 ).
L’idéal (Y 2 − XZ) est un idéal premier minimal ; l’idéal (X 2 , Z) est (X, Z)-primaire, et
(X, Z) est un idéal premier minimal ; l’idéal (Y, Z 2 ) est (Y, Z)-primaire, et (Y, Z) est un
idéal premier immergé (il contient l’idéal premier minimal (Y 2 − XZ)).
Exercice 4.23. — Montrer que l’idéal (0) dans l’anneau des fonctions continues de [0, 1] dans
R n’est pas intersection finie d’idéaux primaires.
Exercice 4.24. — Soit I un idéal d’un anneau noethérien. Montrer que I est radical si et seule-
ment si tous les idéaux primaires qui apparaissent dans une décomposition minimale sont pre-
miers. En particulier, si I est radical, I n’a pas d’idéal premier immergé.
Exercice 4.25. — Soient I et J des idéaux d’un anneau noethérien A, avec I 6= A. Montrer
que I = (I : J) si et seulement si J n’est contenu dans aucun idéal premier associé à I.
Exercice 4.26. — Soit K un corps. Dans l’anneau K[X, Y, Z], on définit p1 = (X, Y ), p2 =
(X, Z), I = p1 p2 et m = (X, Y, Z). Montrer que p1 et p2 sont des idéaux premiers, tandis que
m est un idéal maximal. Montrer que
I = p1 ∩ p2 ∩ m2
est une décomposition primaire minimale de I. Quels sont les idéaux premiers associés ? Les-
quels sont-ils immergés ?
86 CHAPITRE III. ANNEAUX
Exercice 4.27. — Soit K un corps. Dans l’anneau K[X, Y, Z], trouver une décomposition pri-
maire de l’idéal (XY, Y Z, ZX).
5. Topologie de Zariski
Pour comprendre la décomposition primaire d’un point de vue géométrique, il est utile
d’introduire la topologie de Zariski.
5.1. Spectre d’un anneau. — Soit A un anneau. On appelle spectre de A, et l’on note
Spec(A), l’ensemble des idéaux premiers de A. Il est vide si et seulement si A = 0. Grâce au
lemme suivant, on peut munir cet ensemble d’une topologie en décrétant que les fermés sont
les
V (I) := {p ∈ Spec(A) | p ⊇ I},
où I décrit l’ensemble des idéaux de A.
Pour le dernier point, il suffit de traiter le cas n = 2. Remarquons d’abord que si I ⊆ J, alors
V (I) ⊇ V (J). Comme I1 I2 ⊆ I1 ∩ I2 ⊆ Ij , on obtient
√ √
Lemme 5.2. — On a V√(I) ⊆√V (J) si et seulement si J ⊆ I. En particulier, V (I) =
V (J) si et seulement si I = J.
C’est un idéal de A qui est radical car intersection d’idéaux premiers (donc radicaux). On a :
En effet, il est d’abord clair que le fermé V (I(S)) contient S, donc S. En particulier, pour
tout idéal J, on a V (I(V (J))) ⊇ V (J). D’autre part, l’idéal radical I(V (J)) contient J. On
en déduit aussi V (I(V (J))) ⊆ V (J) (puisque V renverse les inclusions) ; il y a donc égalité.
En particulier, comme S peut s’écrire V (J) et que I(S) = I(S), on a la première relation.
Enfin, de l’égalité V (I(V (J))) = V (J), on déduit (avec le lemme 5.2, et puisque I(V (J))
est radical) la seconde relation.
Une façon agréable de résumer tout cela est de dire que les correspondances
V /
(6) {idéaux radicaux de A} o {parties fermées de Spec(A)}
I
L’adhérence d’un point p de Spec(A) est l’intersection de tous les fermés de Spec(A)
contenant p, c’est-à-dire de tous les V (I) pour lesquels p ∈ V (I), c’est-à-dire I ⊆ p. Mais
on a alors V (I) ⊇ V (p), donc
(7) {p} = V (p) = {q ∈ Spec(A) | q ⊇ p}.
En particulier, le point p est fermé si et seulement si p est un idéal maximal. Si l’anneau A
est intègre, l’idéal {0} correspond à un point dense dans Spec(A). On dit que c’est le point
générique, souvent noté η.
Si A est un anneau, on note Aréd le quotient de A par l’idéal des éléments nilpotents de
A. On dit que A est réduit si le seul élément nilpotent de A est 0. L’anneau Aréd est toujours
réduit.
5. TOPOLOGIE DE ZARISKI 89
Exercice 5.7. — a) Soit u : A → B un morphisme d’anneaux. Montrer que l’image inverse par
u induit une application continue u] : Spec(B) → Spec(A).
b) Soit I un idéal d’un anneau A et soit p : A → A/I la surjection canonique. Alors
p] : Spec(A/I) → Spec(A) induit un homéomorphisme de Spec(A/I) sur le fermé V (I)
de Spec(A).
En particulier, la surjection canonique A → Aréd induit un homéomorphisme de Spec(Aréd )
sur Spec(A).
Exemple 5.9. — Si K est un corps, l’inclusion canonique de l’anneau des séries formelles
K[[X]] dans son corps des fractions K((X)) des séries de Laurent induit une application
continue
Spec(K((X))) → Spec(K[[X]])
qui envoie le seul point (fermé) de Spec(K((X))) sur le point générique de Spec(K[[X]]).
5. Avec la terminologie du § 6, l’anneau ZP est le localisé de Z en la partie multiplicative engendrée par les
nombres premiers positifs qui ne sont pas dans P.
90 CHAPITRE III. ANNEAUX
Démonstration. — L’exerc. 5.7.b) montre que les deux projections A → Ai induisent une
injection continue de Spec(A1 ) t Spec(A2 ) dans Spec(A) qui est un homéomorphisme sur
son image. Si p ∈ Spec(A), il s’écrit comme on l’a vu plus haut p = I1 × I2 . On a (1, 0) ·
(0, 1) = (0, 0) ∈ p, donc soit (1, 0) ∈ p, c’est-à-dire I1 = A1 , soit (0, 1) ∈ p, c’est-à-dire
I2 = A2 . Cela prouve que l’on a une décomposition
Spec(A) = Spec(A1 ) t Spec(A2 )
en union de deux fermés disjoints.
Supposons maintenant Spec(A) réunion de deux fermés disjoints p non vides V (I1 ) et
√
V (I2 ). On a alors I1 6= A, I2 6= A, I1 + I2 = A et I1 I2 = (0) (lemme 5.1). Écri-
vons 1 = x1 + x2 , avec x1 ∈ I1 et x2 ∈ I2 . L’élément x1 x2 de I1 I2 est alors nilpotent, donc
il existe m ∈ N∗ tel que xm m
1 x2 = 0. On a alors
2m m
X 2m i−m 2m−i X 2m i m−i
1 = (x1 + x2 )2m = xm 1 x1 x 2 + x m
2 x1 x2 := y1 + y2 .
i=m+1
i i=0
i
On a alors y1 ∈ I1 , y2 ∈ I2 , 1 = y1 + y2 et y1 y2 = 0. Comme I1 6= A et I2 6= A, ni y1 , ni y2
n’est nul, donc y1 est un idempotent non trivial de A, qui est ainsi produit de deux anneaux
non nuls.
fait dans le § 5.3 ; c’est alors équivalent au fait que Spec(A) est un ensemble fini muni de la
topologie discrète. Dans le cas général, je ne connais pas de preuve simple...).
Définition 5.13. — Un espace topologique est irréductible s’il est non vide et s’il n’est pas
réunion de deux fermés stricts.
Un espace topologique séparé X est irréductible si et seulement s’il est réduit à un point :
si X contient deux points distincts, ils ont des voisinages ouverts distincts U et V , et X =
(X U ) ∪ (X V ) est une décomposition en réunion de deux fermés stricts. Cette notion
n’a donc d’intérêt que pour les espaces topologiques non séparés.
Proposition 5.14. — Pour un espace topologique X non vide, les propriétés suivantes sont
équivalentes :
(i) X est irréductible ;
(ii) toute intersection finie d’ouverts non vides de X est non vide ;
(iii) tout ouvert non vide de X est dense.
Proposition 5.15. — Soit X un espace topologique et soit Y une partie de X. Alors Y (muni
de la topologie induite) est irréductible si et seulement si Y l’est.
Un espace irréductible est connexe, mais la réciproque est fausse. Comme pour les espaces
connexes, on a le résultat utile suivant.
Proposition 5.16. — L’image d’un espace irréductible par une application continue est en-
core irréductible.
Proposition 5.17. — Soit A un anneau. Les applications de (6) induisent des bijections dé-
croissantes réciproques
V /
{idéaux premiers de A} o {parties fermées irréductibles de Spec(A)}.
I
Cela justifie a posteriori la terminologie introduite dans la déf. 4.7 : parmi les idéaux
radicaux, les idéaux irréductibles au sens de cette définition (qui, par la prop. 4.12, sont
exactement les idéaux premiers) correspondent aux fermés irréductibles au sens topologique.
Démonstration. — On vient de voir que V (p) est un fermé irréductible. Inversement, une
partie fermée de Spec(A) s’écrit V (I), avec I idéal radical. L’anneau B = A/I est alors
réduit, et il s’agit de montrer que si Spec(B) est irréductible, B est intègre. Si bc = 0 dans
B, on a V ((b)) ∪ V ((c)) = V ((bc)) = Spec(B)p (lemme
p 5.1.c)). On a donc par exemple
V ((b)) = Spec(B) par irréductibilité, donc (b) = (0) = (0) (puisque B est réduit).
Cela entraîne b = 0 et prouve que B est intègre.
5. TOPOLOGIE DE ZARISKI 93
Définition 5.18. — Un espace topologique est noethérien si toute suite décroissante de par-
ties fermées est stationnaire.
On peut formuler cette définition de différentes façons : toute suite croissante de parties ou-
vertes est stationnaire, toute famille non vide de parties fermées a un élément minimal, toute
famille non vide de parties ouvertes a un élément maximal, tout ouvert est quasi-compact (on
laisse les démonstrations en exercice).
De nouveau, cette notion n’a donc d’intérêt que pour les espaces topologiques non sépa-
rés : un espace topologique noethérien séparé est fini.
Proposition 5.19. — Un espace topologique noethérien n’a qu’un nombre fini de compo-
santes irréductibles (dont il est la réunion).
La preuve ci-dessus montre que pour trouver les composantes irréductibles d’un espace
noethérien, il suffit de le décomposer en réunion finie de parties fermées irréductibles et de
supprimer les redondances.
et V ((Y )) est irréductible pour la même raison. Comme aucune de ces deux parties n’est
contenue dans l’autre, et que
V ((X)) ∪ V ((Y )) = V ((XY )) = V ((0)) = Spec(A),
ce sont les composantes irréductibles de Spec(A).
Proposition 5.21. — Soit A un anneau. L’espace topologique Spec(A) est noethérien si et
seulement si toute suite croissante d’idéaux radicaux de A est stationnaire. En particulier, si
l’anneau A est noethérien, Spec(A) est noethérien.
Démonstration. — Cela résulte du fait que l’application I 7→ V (I) induit une bijection
décroissante entre idéaux radicaux de A et parties fermées de Spec(A) (lemme 5.2).
Corollaire 5.22. — Soit A un anneau noethérien. Tout idéal radical de A peut s’écrire
comme intersection finie non redondante d’idéaux premiers, et ceux-ci sont alors uniquement
déterminés.
On peut en déduire une forme faible de la décomposition primaire des idéaux dans un
anneau noethérien. Notons quand même que la formulation du corollaire fait disparaître toute
les subtilités liées aux idéaux premiers immergés.
On peut aussi terminer la démonstration de la prop. 5.11 dans le cas où A est noethérien :
si tout idéal premier de A est maximal, les composantes irréductibles de Spec(A) sont des
points fermés, donc Spec(A) est un ensemble fini de points fermés, et il est séparé.
premiers maximales (c’est-à-dire, que l’on ne peut pas agrandir) de longueur < dim(A) (6) ;
heureusement, de nouveau, ce genre de pathologie n’arrive pas pour les algèbres de type fini
sur un corps.
Si B est un anneau quotient de A, on a dim(A) ≥ dim(B), puisque toute chaîne d’idéaux
premiers de B se remonte dans A en une chaîne d’idéaux premiers de A.
De façon plus générale, si Y est un sous-espace d’un espace topologique X, on a dim(Y ) ≤
dim(X) (exerc. 5.30).
Exemple 5.24. — Soit p un idéal premier d’un anneau A. Les idéaux premiers de l’anneau
intègre A/p sont en correspondance bijective (et croissante) avec les idéaux premiers de A
contenant p. La dimension de Krull de l’anneau A/p est donc le supremum des longueurs n
des chaînes d’idéaux premiers de A commençant en p, c’est-à-dire du type pn ) · · · ) p1 )
p0 = p.
Exemple 5.25. — Un anneau non nul est de dimension 0 si et seulement si tout idéal premier
est maximal (c’est le cas si et seulement si Spec(A) est séparé ; cf. prop. 5.11). Un corps est
de dimension 0, puisque le seul idéal premier est (0) ; plus précisément, les corps sont les
anneaux intègres de dimension 0.
En fait, les anneaux noethériens de dimension 0 sont les anneaux dits « artiniens », c’est-
à-dire ceux pour lesquels toute suite décroissante d’idéaux est stationnaire (exerc. 2.18).
Exemple 5.26. — Un anneau intègre est de dimension 1 si et seulement si tout idéal premier
non nul est maximal. C’est le cas pour tous les anneaux principaux qui ne sont pas des corps
(prop. I.1.15), comme Z ou K[X], où K est un corps. Plus généralement, les anneaux de
Dedekind (introduits rapidement dans le § 4) sont les anneaux noethériens de dimension 1
intégralement clos (cf. déf. 8.15). Ceci inclut tous les anneaux d’entiers de corps de nombres
(cf. § 8).
Exemple 5.27. — On a vu dans l’exerc. 1.6 qu’un anneau factoriel de dimension 1 est prin-
cipal.
6. Le premier exemple d’un tel anneau est dû à Nagata (On the chain problem of prime ideals, Nagoya Math. J.
10 (1956), 51–64).
96 CHAPITRE III. ANNEAUX
est noethérien (7) , mais pas en général (on a toujours dim(A[X]) ≤ 2 dim(A) + 1, et il peut
y avoir égalité).
Exercice 5.29. — Soit A un anneau. Montrer dim(A[[X]]) ≥ dim(A) + 1 (mais il existe des
anneaux A de dimension de Krull finie pour lesquels A[[X]] est de dimension infinie !). De
nouveau, on peut montrer que l’on a égalité lorsque A est un anneau noethérien ([B2], § 3, no 4,
cor. 3 de la prop. 8).
Exercice 5.30. — Soit X un espace topologique et soit Y une partie de X. Montrer dim(Y ) =
dim(Y ) ≤ dim(X).
Si X est réunion d’une famille (quelconque) (Ui )i∈I de parties ouvertes, montrer
dim(X) = sup dim(Ui ).
i∈I
6. Localisation
Nous allons avoir maintenant besoin de parler de localisation, une opération fondamentale
en algèbre commutative (que nous avons réussi à éviter jusqu’alors !).
Soit A un anneau et S une partie multiplicative de A, c’est-à-dire telle que 1 ∈ S et
S · S ⊆ S. Le but est d’inverser les éléments de S dans un anneau AS . La procédure est
analogue à celle de la construction du corps des fractions d’un anneau intègre (où l’on prend
pour S l’ensemble de tous les éléments non nuls). Plus précisément, on définit sur S × A une
relation d’équivalence en posant
(s, a) ∼ (s0 , a0 ) ⇐⇒ ∃t ∈ S (as0 − a0 s)t = 0.
On note a/s la classe d’équivalence de (s, a) et S −1 A l’ensemble des classes d’équivalence.
On munit ce dernier d’une structure d’anneau en posant
a a0 as0 + a0 s a a0 aa0
+ 0 = 0
et · 0 = 0.
s s ss s s ss
(Il faut bien sûr vérifier que ces définitions sont compatibles avec la relation d’équivalence.)
Les éléments de S deviennent ainsi inversibles dans S −1 A.
Le noyau de l’application canonique A → S −1 A qui envoie a sur a/1 est l’idéal {a |
∃s ∈ S as = 0} ; elle est donc injective si A est intègre et que S ne contient pas 0. L’anneau
S −1 A est nul si et seulement si S contient 0.
7. Cf. [B2], § 3, no 4, cor. 3 de la prop. 7 ; voir aussi exerc. 11.14 lorsque A est une algèbre de type fini sur un
corps.
6. LOCALISATION 97
Lorsque A est intègre, l’idéal (0) est premier et le localisé de A en cet idéal est le corps
des fractions KA de A. Tous les localisés S −1 A, où S ⊆ A est une partie multiplicative
ne contenant pas 0, sont alors des sous-anneaux de KA ; ce sont en particulier des anneaux
intègres.
Remarque 6.3. — Si A est un anneau et B une A-algèbre de type fini, les localisations
S −1 B sont des A-algèbres qui ne sont pas en général de type fini (penser à K[X](0) =
K(X)). Cette famille d’algèbres est cependant suffisamment importante pour avoir reçu un
nom : on dit que ce sont les A-algèbres essentiellement de type fini.
Exercice 6.4. — Soit A un anneau intègre. Montrer
\ \
A= Ap = Am ,
p⊆A premier m⊆A maximal
Exercice 6.6 (Un anneau noethérien de dimension infinie (Nagata)). — Soit K un corps et
soit A = K[(Xn )n∈N ] l’anneau de polynômes en une infinité de variables. Soit (un )n∈N une
suite tendant vers l’infini, avec u1 = 0. On note pn l’idéal premier (Xun + 1, . . . , Xun+1 ), puis
S le complémentaire de la réunion des pn , et B = S −1 A.
a) Quels sont les idéaux maximaux de B ?
b) Calculer la dimension de Krull de B et montrer qu’elle peut être infinie si la suite (un )
est bien choisie.
c) Soit R un anneau dont les localisés en tout idéal maximal sont noethériens et tel que pour
tout x ∈ R, il existe un nombre fini d’idéaux maximaux contenant x. Montrer que R est
noethérien.
7. HAUPTIDEALSATZ 99
Lemme 6.7. — Soit A ,→ B une extension d’anneaux, soit S une partie multiplicative de A
(donc de B) et soit J un idéal de B. On a
(J ∩ A)S −1 A = JS −1 B ∩ S −1 A.
Nous avons fait dans cet énoncé les abus de notation habituels signalés plus haut.
7. Hauptidealsatz
Démonstration. — Soit p un idéal premier minimal contenant (a). Raisonnons par l’absurde
et supposons qu’il existe une chaîne p = p2 ) p1 ) p0 d’idéaux premiers de A. Si on
remplace A par A/p0 , on se ramène au cas p0 = 0 (l’anneau est en particulier intègre) ; si
on remplace ensuite A par Ap , on se ramène finalement au cas où A est un anneau intègre
local noethérien d’idéal maximal m avec un élément a tel que m est le seul idéal premier de
A contenant a. Autrement dit, l’anneau B := A/(a) a un seul idéal premier. Nous utiliserons
les notations et résultats de l’exerc. 4.13.
100 CHAPITRE III. ANNEAUX
Dans un « bon » anneau A, ce théorème dit que la partie fermée de Spec(A) correspondant
à un idéal engendré par n éléments est de codimension au plus n (cor. 14.7).
On n’a bien sûr pas toujours égalité (on peut toujours ajouter des générateurs « inutiles ») ;
plus sérieusement, si ht(I) = n, il n’est pas toujours possible d’engendrer I avec seulement
n éléments (8) .
8. Si K un corps, l’idéal (XY, Y Z, ZX) de l’anneau K[X, Y, Z] est de hauteur 2 (cf. exerc. 4.27 et cor. 14.2),
mais ne peut être engendré par 2 éléments (c’est difficile à montrer !).
7. HAUPTIDEALSATZ 101
Corollaire 7.3. — La hauteur de tout idéal propre d’un anneau noethérien est finie.
Exercice 7.6 (Eagon-Northcott). — Soit A un anneau noethérien et soit M ∈ Mm×n (A) une
matrice à coefficients dans A. Soit I l’idéal de A engendré par les r × r mineurs de M . Le but
de cet exercice est de montrer que pour tout idéal premier minimal p contenant I, on a (9)
ht(p) ≤ (m − r + 1)(n − r + 1).
a) Montrer que cette inégalité est vraie lorsque m = 1. On procède par récurrence sur m.
b) Montrer que l’inégalité est vraie lorsque r = 1.
c) Montrer qu’on peut supposer A local d’idéal maximal m = p, égal au radical de I.
9. Si l’on utilise le th. 10.2, la prop. 10.9 et le cor. 14.2, ce résultat entraîne que lorsque K est un corps algébri-
quement clos, le fermé de Mm×n (K) ' K mn constitué des matrices de rang ≤ s est de codimension au plus (en
fait exactement) (m − s)(n − s) (il est défini par l’annulation des (s + 1) × (s + 1) mineurs).
102 CHAPITRE III. ANNEAUX
d) Montrer que si un des coefficients de M est une unité de A, l’inégalité est vraie (Indica-
tion : on pourra utiliser des opérations élémentaires pour se ramener à une matrice de taille
(m − 1) × (n − 1)).
e) On suppose r > 1 et que tous les coefficients de M sont dans m, et on pose B = A[X].
Soit N ∈ Mm×n (B) la matrice obtenue à partir de M en changeant le coefficient a11 en
a11 + X, et soit J l’idéal de B engendré par les r × r mineurs de N . Montrer J ⊆ mB et
J + XB = IB + XB. En déduire ht(mB) ≤ (m − r + 1)(n − r + 1) (Indication : on
pourra utiliser l’exerc. précédent, puis travailler dans l’anneau local BmB et utiliser d)).
f) Montrer ht(m) ≤ ht(mB) et conclure.
Exercice 7.7 (Anneaux locaux réguliers). — Soit A un anneau local noethérien d’idéal maxi-
mal m. On note κ le corps A/m (on l’appelle le corps résiduel de l’anneau local A).
a) Montrer que m/m2 est naturellement muni d’une structure de κ-espace vectoriel de di-
mension finie.
b) Montrer que dimκ m/m2 est égal au nombre minimum de générateurs de l’idéal m de A
(Indication : on pourra utiliser le lemme de Nakayama (th. II.3.8)).
c) Montrer dim(A) ≤ dimκ m/m2 . On dit que l’anneau local A est régulier s’il y a égalité.
d) Soient m et n des entiers strictement positifs et soit A le localisé de l’anneau quotient
C[X, Y ]/(X m −Y n ) en l’idéal maximal (X, Y ). Avec les notations précédentes, calculer
dimκ m/m2 en fonction de m et n. Déterminer les paires (m, n) pour lesquelles l’anneau
A est régulier (Indication : on pourra utiliser le fait que l’anneau A est de dimension 1 (cor.
11.15)).
Soit A un anneau et soit B une A-algèbre, c’est-à-dire un anneau muni d’un morphisme
d’anneaux A → B.
Pour être tout-à-fait explicite, B est une A-algèbre de type fini s’il existe des éléments
x1 , . . . , xn de B tels que tout élément de B puisse s’écrire P (x1 , . . . , xn ), où P est un poly-
nôme en n variables à coefficients dans A. De façon équivalente, la A-algèbre B est quotient
d’un algèbre de polynômes A[X1 , . . . , Xn ].
Rappelons que l’anneau de séries formelles A[[X]] n’est jamais une A-algèbre de type fini
(lorsque A est non nul ! ; cf. cor. 10.8).
De même, B est une A-algèbre finie s’il existe des éléments x1 , . . . , xn de B tels que tout
élément de B puisse sécrire a1 x1 + · · · + an xn , avec a1 , . . . , an ∈ A. De façon équivalente,
8. EXTENSIONS FINIES ET ENTIÈRES D’ANNEAUX 103
le A-module B est quotient d’un A-module libre de type fini An . Une telle algèbre est bien
sûr de type fini, mais la réciproque est fausse en général : la A-algèbre A[X] est de type fini,
mais n’est pas finie.
Démonstration. — Supposons x entier sur A. Il est alors annulé par un polynôme unitaire
de degré n et on vérifie que le A-module A[x] est (libre,) engendré par {1, x, . . . , xn−1 }.
Comme (ii) entraîne trivialement (iii), il reste à montrer que (iii) entraîne (i).
Appliquons le théorème de Cayley-Hamilton (th. II.3.2) à l’endomorphisme u du A-
module C donné par la multiplication par x. Il fournit un polynôme unitaire P ∈ A[X]
tel que P (u) = 0. Mais alors P (x) = P (u)(1) s’annule.
Démonstration. — La démonstration de a) est la même que dans le cas des corps (cf. preuve
du th. I.2.2) : si (bi )i∈I engendre le A-module B et que (cj )j∈J engendre le B-module C,
alors (bi cj )(i,j)∈I×J engendre le A-module C.
Le point c) résulte de a) et de la prop. 8.3, par récurrence sur n.
104 CHAPITRE III. ANNEAUX
Corollaire 8.6. — Toute extension d’anneaux A ,→ B engendrée par un nombre fini d’élé-
ments entiers sur A est finie, donc entière. En particulier, toute extension d’anneaux entière
et de type fini est finie.
On dit que A est intégralement clos dans B si sa clôture intégrale dans B est A, c’est-
à-dire que tout élément de B entier sur A est dans A. La clôture intégrale de A dans B est
intégralement close dans B (pourquoi ?).
10. Voici un exemple. Soit J un idéal d’un anneau A qui n’est pas engendré par un nombre fini d’éléments. Soit
C la A-algèbre finie A[X]/(X 2 ) et soit B la sous-A-algèbre de C engendrée par 1 et JX, c’est-à-dire {a + rX |
a ∈ A, r ∈ J}. Le A-module quotient B/A est isomorphe à J, donc n’est pas de type fini ; il s’ensuit que le
A-module B n’est pas non plus de type fini (merci à Jin Lie pour cet exemple !).
8. EXTENSIONS FINIES ET ENTIÈRES D’ANNEAUX 105
Lemme 8.8. — Soit A ,→ B une extension d’anneaux entière et soit S une partie multipli-
cative de A (donc de B). L’extension d’anneaux S −1 A ,→ S −1 B est entière.
Exercice 8.9. — Soit A ,→ B une extension d’anneaux entière et soit S une partie multiplica-
tive de A.
a) Si l’extension A ,→ B est finie, l’extension S −1 A ,→ S −1 B est finie.
b) Si A est intégralement clos dans B, l’anneau S −1 A est intégralement clos dans S −1 B.
Exercice 8.10. — Soit A ,→ B une extension finie d’anneaux intègres. Montrer que l’extension
associée KA ,→ KB des corps de fractions est finie, mais que la réciproque est fausse.
Exercice 8.12. — Soit K un corps et soit A une K-algèbre de type fini. Soit G un groupe fini
agissant sur A de façon que l’action soit triviale sur K.
a) Montrer que AG := {a ∈ A | ∀g ∈ G g · a = a} est une sous-K-algèbre de A.
b) Montrer que A est une extension finie de AG (Indication : si a ∈ A, on pourra considérer
Q
le polynôme g∈G (X − g · a)).
c) Montrer que AG est une K-algèbre de type fini (Indication : on pourra utiliser l’exerc.
8.11).
8.1. Traces d’entiers. — Soit K ,→ L une extension finie de corps. On a défini dans le §
I.5.5 la forme K-linéaire TrL/K : L → K comme l’application qui à x ∈ L associe la trace
de l’endomorphisme K-linéaire mx de L « multiplication par x ».
Proposition 8.14. — Soit A un anneau intègre de corps de fractions K et soit K ,→ L une
extension finie de corps. Si x ∈ L est entier sur A, l’élément TrL/K (x) de K est entier sur
A.
La preuve ci-dessous montre aussi que tous les coefficients du polynôme minimal de x sur
K sont entiers sur A.
Exercice 8.18. — Soit A un anneau intégralement clos de corps des fractions K et soit K ,→ L
une extension algébrique de corps. Montrer qu’un élément de L est entier sur A si et seulement
si son polynôme minimal sur K est à coefficients dans A.
Un corps de nombres L est une extension finie de Q. L’anneau des entiers de L est la
clôture intégrale B de Z dans L. C’est un anneau intégralement clos. Comme Z, l’anneau B
est de dimension 1 (th. 11.8 ; mais il existe une preuve plus simple dans ce cas particulier que
l’on peut trouver dans [L], prop. I.5.6). Enfin, il est noethérien grâce au théorème suivant.
8. EXTENSIONS FINIES ET ENTIÈRES D’ANNEAUX 107
C’est donc un anneau de Dedekind, comme défini brièvement dans le § 4. Remarquons que
le groupe abélien (B, +) est sans torsion, de type fini par le théorème, donc isomorphe à un
Zn (th. II.4.9).
xn + λn−1 xn−1 + · · · + λ1 x + λ0 = 0,
avec λn−1 , . . . , λ0 ∈ K. Soit a ∈ A 0 tel que aλi soit dans A pour tout i. On a alors
de sorte que ax est entier sur A, donc dans B. En particulier, il existe une base (b1 , . . . , bm )
du K-espace vectoriel L constituée d’éléments de B.
Posons
N := {x ∈ L | ∀j ∈ {1, . . . , m} TrL/K (xbj ) ∈ A}.
C’est un sous-A-module de L contenant B (prop. 8.14). L’extension K ,→ L étant séparable,
l’application TrL/K définit une forme K-bilinéaire symétrique non dégénérée sur L (th.
I.5.31) et il existe une base (x1 , . . . , xm ) du K-espace vectoriel L telle que TrL/K (xi bj ) =
δi,j (symbole de Kronecker). On a alors N = Ax1 + · · · + Axm , de sorte que N est un A-
module de type fini. Comme A est noethérien, B est aussi un A-module de type fini (exerc.
2.3) ; c’est ainsi une extension finie de A. C’est un anneau noethérien par cor. 2.5.
√
Lorsque d < 0, l’anneau des entiers de Q( d) est principal si et seulement si d ∈
{−1, −2, −3, −7, −11, −19, −43, −67, −163}. Pour d > 0, les anneaux principaux sont
beaucoup plus nombreux. En 2008, il est conjecturé qu’il en existe une infinité (11) .
√
La réciproque est fausse : on a vu (ex. 1.4) que l’anneau intègre Z[ −5] n’est pas facto-
riel ; mais il est intégralement clos (exerc. 8.20).
11. Pour tous les anneaux d’entiers de corps de nombres, et plus généralement pour tous les anneaux de dimension
1, le fait d’être principal ou factoriel est la même chose (exerc. 1.6).
108 CHAPITRE III. ANNEAUX
Démonstration. — Soit A un anneau factoriel. Supposons qu’un élément x/y de son corps
des fractions (avec x ∧ y = 1) soit racine d’un polynôme unitaire
X n + an−1 X n−1 + · · · + a1 x + a0 ∈ A[X].
On a alors
xn + an−1 xn−1 y + · · · + a1 xy n−1 + a0 y n = 0,
de sorte que y divise xn . La prop. 1.3 entraîne que y divise x, donc est une unité de A, de
sorte que x/y ∈ A.
Exemple 8.22. — Si K est un corps, on a vu dans l’exerc. 1.5 que le sous-anneau A =
K[X 2 , X 3 ] de K[X] n’est pas factoriel. Il n’est en fait pas intégralement clos, puisque son
corps des fractions est K(X), que X est entier sur A (il est annulé par le polynôme T 2 −X 2 ∈
A[T ]), mais qu’il n’est pas dans A.
Théorème 8.23. — Soit A un anneau intégralement clos. L’anneau A[X] est intégralement
clos.
Démonstration. — Notons B1 l’anneau B[T ]/(Q). Comme Q est unitaire, c’est un B-module
libre de rang deg(Q) et l’application B → B1 est en particulier injective. Si α1 est la classe
de T dans B1 , on a Q(X) = (X − α1 )Q1 (X) dans B1 [X]. En répétant cette construction,
Q
on a obtient une extension finie d’anneaux B ,→ C dans laquelle Q(X) = j (X − αj )
Q
et R(X) = k (X − βk ) sont scindés. Les αj et βk sont entiers sur A car annulés par P ,
donc aussi les coefficients de Q et de R, puisque ce sont des polynômes en les αj et βk (cor.
8.7).
On en déduit immédiatement le lemme suivant, qui est une version du « lemme de Gauss »
(lemme I.1.9) pour les anneaux intégralement clos.
Lemme 8.25. — Soit A un anneau intégralement clos de corps des fractions K et soit P ∈
A[X] tel que P = QR, où Q et R sont des polynômes unitaires de K[X]. Alors Q et R sont
dans A[X].
où A0 , . . . , An−1 ∈ A[X]. On peut donc écrire A0 comme le produit de P et d’un autre po-
lynôme. Malheureusement, on ne peut pas appliquer le lemme 8.24, puisque ces polynômes
n’ont aucune raison d’être unitaires. L’astuce consiste à poser Q = P − X m , où m est un
entier > max(deg(P ), deg(A0 ), . . . , deg(An−1 )). On a alors
Exercice 8.26. — Soit A un anneau factoriel dans lequel 2 est inversible et soit a ∈ A un
√
élément divisible par le carré d’aucun élément irréductible de A. Montrer que l’anneau A[ a] :=
2
A[X]/(X − a) est intégralement clos (Indication : utiliser l’exerc. 8.18).
Exercice 8.27. — Soit A un anneau intègre sur lequel agit un groupe fini G. On note AG l’an-
neau des invariants, c’est-à-dire AG := {a ∈ A | ∀g ∈ G g · a = a}.
a) Montrer que l’action de G sur A s’étend de façon unique en une action sur son corps des
fractions KA .
b) Montrer que le corps des fractions KAG de AG est un sous-corps du corps des invariants
G
KA .
G
c) Montrer que l’on a en fait KAG = KA .
d) Si A est intégralement clos, montrer que AG est intégralement clos.
Soit K un corps et soit A une K-algèbre. Des éléments a1 , . . . , an de A sont dits algébri-
quement indépendants si
∀P ∈ K[X1 , . . . , Xn ] P (a1 , . . . , an ) = 0 ⇒ P = 0 .
Théorème 9.1 (Lemme de normalisation d’E. Noether). — Soit K un corps et soit A une
K-algèbre de type fini. Il existe des éléments algébriquement indépendants a1 , . . . , an de A
tels que A soit une extension finie de K[a1 , . . . , an ].
110 CHAPITRE III. ANNEAUX
Lemme 9.2. — Soit A une K-algèbre de type fini engendrée par des éléments x1 , . . . , xm
algébriquement liés. Il existe des éléments y1 , . . . , ym−1 de A tels que xm est entier sur
A0 := K[y1 , . . . , ym−1 ] et A = A0 [xm ].
Montrons comment ce lemme entraîne le théorème. Supposons A engendrée par des élé-
ments x1 , . . . , xm et procédons par récurrence sur m. Si les xi sont algébriquement indépen-
dants, on les prend pour les ai et A est une extension transcendante pure de K. S’ils sont
algébriquement liés, on applique le lemme : il existe y1 , . . . , ym−1 ∈ A tels que A est fini
sur A0 := K[y1 , . . . , ym−1 ]. L’hypothèse de récurrence s’applique à A0 : il existe des élé-
ments algébriquement indépendants a1 , . . . , an ∈ A0 tels que A0 soit une extension finie de
K[a1 , . . . , an ]. La prop. 8.5.a), appliquée aux extensions finies
K[a1 , . . . , an ] ,→ A0 ,→ A,
permet alors de terminer la démonstration du théorème.
i=1
2
r +···+rm−1 em−1 +rm
= Y1r1 m−1
· · · Ym−1 rm
Xm r1 e+r2 e
+ · · · + Xm .
Le dernier terme est l’unique terme de plus haut degré en Xm . Si e est strictement plus grand
que tous les exposants ri qui apparaissent dans les monômes de P , le degré r1 e + r2 e2 +
· · · + rm−1 em−1 + rm détermine les ri uniquement : ce sont les chiffres de son écriture en
base e. Dans ce cas, des monômes distincts de P donnent des puissances distinctes de Xm
9. LEMME DE NORMALISATION DE NOETHER 111
dans Q. Une seule de ces puissances est maximale et elle apparaît avec un coefficient dans
K ∗.
La clôture intégrale d’un anneau noethérien intègre n’est pas toujours un anneau noethé-
rien (encore un contre-exemple dû à Nagata !). Nous allons déduire du lemme de Noether que
dans le cas « géométrique », ce genre de pathologie n’arrive heureusement pas.
Corollaire 9.3. — Soit K un corps, soit A une K-algèbre intègre de type fini, de corps des
fractions KA , et soit KA ,→ L une extension finie. La clôture intégrale de A dans L est une
K-algèbre intègre de type fini, extension finie de A.
La clôture intégrale B 0 de A dans L0 est contenue dans la clôture intégrale de A dans L00 .
Comme l’extension de corps K ,→ K 0 est finie, l’extension d’anneaux A = K[a1 , . . . , an ] ,→
−r −r
K 0 [a1 , . . . , an ] est aussi finie. L’extension d’anneaux K 0 [a1 , . . . , an ] ,→ K 0 [ap1 , . . . , apn ]
−r −r
est aussi finie, donc l’extension composée A ,→ K 0 [ap1 , . . . , apn ] est finie (prop. 8.5.a)),
−r −r
donc entière. Comme l’anneau K 0 [ap1 , . . . , apn ] est intégralement clos (dans son corps des
fractions L00 ), c’est la clôture intégrale de A dans L00 , qui est ainsi un A-module de type fini.
Comme A est noethérien, cela entraîne que son sous-A-module B 0 est aussi de type fini.
Comme B est la clôture intégrale de B 0 dans L, l’argument employé en caractéristique
nulle entraîne que l’extension B 0 ,→ B est finie, donc aussi l’extension composée A ,→
B 0 ,→ B. L’anneau B est en particulier une A-algèbre de type fini, donc aussi une K-algèbre
de type fini.
Exercice 9.4. — Soit K un corps et soit A une K-algèbre intègre essentiellement de type fini
(rem. 6.3). Montrer que la clôture intégrale de A dans son corps de fractions est une extension
finie de A.
Remarque 9.5 (Anneaux excellents). — La finitude de la clôture intégrale est une propriété
essentielle pour pouvoir construire ce que l’on appelle la « normalisation » d’une variété en
géométrie algébrique. Elle est heureusement partagée par de nombreux anneaux noethériens,
en particulier les anneaux appelés « excellents » par Grothendieck (Éléments de géométrie
algébrique IV 2, Publ. Math. IHÉS 24 (1965), § 7.8). Cette classe d’anneau est stable par lo-
calisation et passage à une algèbre de type fini ; elle comprend aussi les anneaux de Dedekind
de caractéristique nulle (donc par exemple Z) et les anneaux de séries formelles sur un corps.
Lemme 10.1. — Soit A ,→ B une extension entière d’anneaux intègres. Alors A est un
corps si et seulement si B est un corps.
Démonstration. — Supposons que A est un corps. Soit x un élément non nul de B. Comme x
est entier sur A, le A-espace vectoriel A[x] est de dimension finie et comme la multiplication
par x est une application linéaire injective (puisque B est intègre), elle est surjective. Donc 1
est atteint, et un inverse de x existe dans A[x]. Cela signifie que x est inversible dans B, qui
est donc un corps.
Inversement, supposons que B est un corps. Soit x un élément non nul de A et soit y
l’inverse de x dans B. Il est entier sur A, donc on a une relation y n +an−1 y n−1 +· · ·+a0 = 0.
10. THÉORÈME DES ZÉROS DE HILBERT 113
Théorème 10.2 (Nullstellensatz faible). — Soit K ,→ L une extension de corps telle que L
est une K-algèbre de type fini. L’extension K ,→ L est finie.
Le Nullstellensatz entraîne que si K est un corps, pour tout idéal maximal m de l’anneau
K[X1 , . . . , Xn ], le corps K[X1 , . . . , Xn ]/m, qui est une K-algèbre de type fini, est une
extension finie de K.
Corollaire 10.3. — Soit K un corps algébriquement clos. Les idéaux maximaux de l’anneau
K[X1 , . . . , Xn ] sont les idéaux
mx := (X1 − x1 , . . . , Xn − xn )
pour x = (x1 , . . . , xn ) décrivant K n .
Pour que le système n’ait pas de solution, il faut et il suffit donc que I ne soit contenu dans
aucun mx , donc dans aucun idéal maximal de K[X1 , . . . , Xn ] (cor. 10.3). Cela n’est possible
que lorsque I = K[X1 , . . . , Xn ], c’est-à-dire lorsque 1 ∈ I.
Il existe des versions « effectives » de ce résultat qui bornent a priori les degrés des poly-
nômes Gi en fonction de ceux des Fi ; c’est important du point de vue du calcul pratique des
Gi et de la preuve de leur existence (ou pas) (12) .
√
Rappelons que dans tout anneau, I est l’intersection des idéaux premiers contenant I
(lemme 3.2.b)).
√
Démonstration. — Une inclusion est claire. Soit donc P ∈ / I. Nous allons construire
un idéal maximal de K[X1 , . . . , Xn ] contenant I mais pas P . Considérons l’idéal J de
K[X1 , . . . , Xn , Xn+1 ] engendré par Xn+1 P − 1 et I. Si J = K[X1 , . . . , Xn+1 ], on peut
écrire
m
X j
(8) 1 = A(X1 , . . . , Xn+1 )(Xn+1 P − 1) + Xn+1 Fj (X1 , . . . , Xn ),
j=0
12. Kollár a démontré (Sharp effective Nullstellensatz, J. Amer. Math. Soc. 1 (1988), 963–975) que si
F1 , . . . , Fr ∈ K[X1 , . . . , Xn ], avec n ≥ 2, n’ont pas de zéro commun (dans une clôture algébrique de K) et
que d1 ≥ · · · ≥ dr ≥ 3, où di := deg(Fi ), il existe des polynômes G1 , . . . , Gr ∈ K[X1 , . . . , Xn ] comme dans
l’énoncé du corollaire avec deg(Fi Gi ) ≤ d1 · · · dr pour tout i.
10. THÉORÈME DES ZÉROS DE HILBERT 115
Comme on l’a vu plus haut, l’extension de corps K ,→ K[X1 , . . . , Xn+1 ]/n est finie.
Posons
m := n ∩ K[X1 , . . . , Xn ].
C’est un idéal de K[X1 , . . . , Xn ] contenant I, mais pas P (puisque 1 = Xn+1 P −(Xn+1 P −
1) ∈
/ n) et on a des inclusions
K ⊆ K[X1 , . . . , Xn ]/m ⊆ K[X1 , . . . , Xn+1 ]/n.
Le K-espace vectoriel K[X1 , . . . , Xn ]/m est donc de dimension finie, de sorte que l’an-
neau intègre K[X1 , . . . , Xn ]/m est une extension d’anneaux finie de K. C’est donc un corps
(lemme 10.1), ce qui montre que m est un idéal maximal de K[X1 , . . . , Xn ] contenant I mais
pas P .
Corollaire 10.7. — Soit K un corps et soit A une K-algèbre de type fini. Les points fermés
sont denses dans toute partie fermée de Spec(A).
d’où V (I) ⊆ V (J). Cela montre que les points fermés sont denses dans toute partie fermée
de Spec(B).
Rappelons que les points fermés ne sont en général pas denses dans le spectre d’un anneau,
même noethérien (cf. ex. 5.6). Cela nous permet d’ailleurs de démontrer un résultat déjà
évoqué pp. 72 et 102.
Corollaire 10.8. — Soit A un anneau non nul. L’anneau A[[X]] n’est pas une A-algèbre de
type fini.
Démonstration. — Quitte à quotienter par un idéal maximal de A (qui existe puisque A est
non nul), on peut supposer que A est un corps K. L’unique point fermé de Spec(K[[X]])
n’est alors pas dense, donc K[[X]] n’est pas une K-algèbre de type fini par le cor. 10.7.
116 CHAPITRE III. ANNEAUX
Lorqu’il y a beaucoup de points fermés dans le spectre d’un anneau A, on peut se limiter
à considérer le sous-ensemble
Specmax(A) := {idéaux maximaux de A}
de Spec(A), muni de la topologie induite par la topologie de Zariski. Il a l’« avantage »
psychologique que tous ses points sont fermés (13) .
Soit A une algèbre de type fini sur un corps (on dit souvent que A est une algèbre « géo-
métrique »). Notons ι : Specmax(A) ,→ Spec(A) l’injection naturelle. Pour tout fermé F de
Spec(A), on a F = ι−1 (F ) (cor. 10.7) et F est irréductible si et seulement si ι−1 (F ) l’est
(prop. 5.15).
Proposition 10.9. — Soit K un corps algébriquement clos. L’application
ϕ : K n → Specmax(K[X1 , . . . , Xn ])
qui associe à (x1 , . . . , xn ) l’idéal maximal (X1 − x1 , . . . , Xn − xn ) est une bijection. Pour
tout idéal I de K[X1 , . . . , Xn ], on a
ϕ−1 (Vmax (I)) = {x ∈ K n | ∀P ∈ I P (x) = 0}.
Démonstration. — Le fait que ϕ soit une bijection est juste le cor. 10.3. Pour le second point,
on a
ϕ−1 (Vmax (I)) = {x ∈ K n | mx ⊇ I} = {x ∈ K n | ex (I) = 0}
et ex (I) = 0 est équivalent au fait que tous les éléments de I s’annulent en x.
Lorsque A = K[X1 , . . . , Xn ], comme alors V (I) = Vmax (I), celles-ci induisent des bijec-
tions réciproques
Vmax
/
{idéaux radicaux de K[X1 , . . . , Xn ]} o {parties fermées de K n },
Imax
13. Rappelons cependant que même s’il peut sembler désagréable d’avoir à considérer l’espace topologique
Spec(A) et ses points non fermés, c’est celui qui se comporte le mieux en général : l’avantage primordial des
idéaux premiers sur les idéaux maximaux est que l’image inverse d’un idéal premier par un morphisme d’anneaux
est encore un idéal premier, alors que ce n’est pas vrai en général pour les idéaux maximaux ; c’est cet avantage
essentiel qui permet d’avoir la propriété fonctorielle de l’exerc. 5.7.a).
10. THÉORÈME DES ZÉROS DE HILBERT 117
où
Imax (S) := {P ∈ K[X1 , . . . , Xn ] | ∀x ∈ S P (x) = 0}.
Plus généralement, si A est une K-algèbre de type fini, on peut l’écrire sous la forme (non
unique) A = K[X1 , . . . , Xn ]/I, et Specmax(A) est homéomorphe à Vmax (I) ⊆ K n . On a
alors des bijections réciproques
Vmax
/
{idéaux radicaux de A} o {parties fermées de Vmax (I) ⊆ K n },
Imax
Exemple 10.10. — Soit K un corps algébriquement clos, soit P un élément non nul de
K[X1 , . . . , Xn ] et soit Vmax (P ) ⊆ K n l’hypersurface qu’il définit. Si
P = uP1v1 · · · Pnvn
est sa décomposition en produits d’irréductibles, on a (lemme 5.1)
Vmax (P ) = Vmax ((P1 )v1 · · · (Pn )vn ) = Vmax (P1 ) ∪ · · · ∪ Vmax (Pn ).
Comme chaque Pi est irréductible, chaque idéal (Pi ) est premier (prop. 1.3), donc chaque
Vmax (Pi ) est irréductible et ils sont distincts deux à deux (prop. 5.17) : ce sont les composantes
irréductibles de Vmax (P ) (§ 5.2). Nous montrerons dans le cor. 11.15 (cf. aussi cor. 12.5)
qu’elles sont toutes de dimension n − 1.
C’est la réunion des deux axes de coordonnées dans le plan affine, qui sont ses composantes
irréductibles.
Exercice 10.16. — Soit A un anneau qui est une extension de type fini de Z. Montrer que pour
tout idéal maximal m de A, le corps A/m est fini (Indication : on pourra appliquer le th. 10.2 à
la (Z/Z ∩ m)-algèbre A/m, puis montrer Z ∩ m 6= 0).
pS −1 A = q1 S −1 B ∩ S −1 A = q2 S −1 B ∩ S −1 A.
q1 = (q1 S −1 B) ∩ B = (q2 S −1 B) ∩ B = q2 ,
d’où le lemme.
Démonstration. — On peut supposer l’anneau A non nul (puisque sinon, son spectre est
vide !). Il s’agit de montrer que pour tout idéal premier p de A, il existe un idéal premier q de
B tel que q ∩ A = p.
Considérons la partie multiplicative S = A p. L’extension S −1 A ,→ S −1 B est entière
(lemme 8.8). Si m est un idéal maximal de l’anneau (non nul !) S −1 B, l’idéal m ∩ S −1 A
est un idéal maximal de S −1 A (lemme 11.1). Cet anneau étant local, c’est pS −1 A. Posons
q := m ∩ B (c’est l’abus de notation usuel : on écrit ∩ B pour désigner l’image inverse par
B → S −1 B). On a alors (avec les mêmes abus de notation)
q ∩ A = m ∩ B ∩ A = m ∩ S −1 A ∩ A = pS −1 A ∩ A = p,
ci-dessous
Spec(B) q_1 ⊆ q_2 ?
ι]
Spec(A) p1 ⊆ p2
(voir th. 13.4 pour le « going-down », un énoncé analogue mais de démonstration plus déli-
cate !).
Théorème 11.5 (« Going-up »). — Soit A ,→ B une extension d’anneaux entière. Soient
p1 ⊆ p2 ⊆ A des idéaux premiers et soit q1 un idéal premier de B au-dessus de p1 . Il existe
une idéal premier q2 de B, contenant q1 , au-dessus de p2 .
Démonstration. — L’extension d’anneaux A/p1 ,→ B/q1 est entière. Par le lemme 11.3,
il existe un idéal premier de B/q1 au-dessus de l’idéal premier p2 /p1 de A/p1 . Cet idéal
correspond à un idéal premier de B contenant q1 au-dessus de p2 .
Exercice 11.6. — Soit ι : A ,→ B une extension d’anneaux. Si l’application ι] est fermée (cf.
exerc. 11.4), montrer que ι satisfait la propriété de « going-up ».
Démonstration. — Comme A est nul si et seulement si B est nul, et que dans ce cas, ces
anneaux sont de même dimension −∞, on va supposer A et B non nuls, donc de dimension
≥ 0.
Soit qn ) · · · ) q0 une chaîne d’idéaux premiers de B. Alors
(qn ∩ A) ) · · · ) (q0 ∩ A)
est une chaîne d’idéaux premiers de A (lemme 11.2). On en déduit dim(A) ≥ dim(B).
Inversement, si on se donne une chaîne d’idéaux premiers pm ) · · · ) p0 de A, et q0 un
idéal premier de B tel que q0 ∩ A = p0 (lemme 11.3), on va montrer par récurrence sur m
qu’on peut trouver une chaîne d’idéaux premiers qm ) · · · ) q0 de B telle que qi ∩ A = pi
pour tout i. Le cas m = 0 est trivial. Si pm−1 ) · · · ) p0 est relevée en qm−1 ) · · · ) q0 ,
le th. 11.5 montre qu’il existe un idéal premier qm ) qm−1 au-dessus de pm . On a donc
dim(A) ≤ dim(B).
11. « GOING-UP » ET THÉORÈME DE COHEN-SEIDENBERG 121
Démonstration. — On a déjà remarqué (ex. 5.28) que cette dimension est ≥ n. Nous allons
procéder par récurrence sur n pour montrer l’égalité (qui a bien lieu pour n = 0). Supposons
donc n ≥ 1 et soit pm ) · · · ) p1 ) (0), avec m ≥ 1, une chaîne d’idéaux premiers de
A := K[X1 , . . . , Xn ] et soit P un élément non nul de p1 . Alors
pm /(P ) ) · · · ) p1 /(P )
est une chaîne d’idéaux premiers de l’anneau B := A/(P ), donc dim(B) ≥ m − 1. Soit xi
l’image de Xi dans B. Les éléments x1 , . . . , xn de B sont algébriquement liés, donc il existe
(lemme 9.2) des éléments y1 , . . . , yn−1 de B tels que xn est entier sur B 0 := K[y1 , . . . , yn−1 ]
et B = B 0 [xn ]. Le th. 11.8 donne dim(B 0 ) = dim(B).
D’autre part, B 0 est un quotient de l’algèbre de polynômes K[Y1 , . . . , Yn−1 ], donc, par
l’hypothèse de récurrence,
dim(B 0 ) ≤ dim(K[Y1 , . . . , Yn−1 ]) = n − 1.
On en déduit m − 1 ≤ dim(B) = dim(B 0 ) ≤ n − 1, ce qui donne l’inégalité cherchée.
Remarque 11.12. — On peut montrer que l’anneau de séries formelles K[[X1 , . . . , Xn ]] est
aussi de dimension n ([ZS2], th. 33 ; cf. exerc. 5.29).
Corollaire 11.13. — Toute algèbre de type fini sur un corps est de dimension de Krull finie.
Démonstration. — Soit A une telle algèbre sur un corps K. Le lemme de normalisation (th.
9.1) dit que c’est une extension finie d’un anneau de polynômes K[X1 , . . . , Xn ]. Par le th.
11.8 et le th. 11.11, on en déduit dim(A) = n.
122 CHAPITRE III. ANNEAUX
Exercice 11.14. — Soit K un corps et soit A une K-algèbre de type fini. Pour tout n ∈ N,
montrer dim(A[X1 , . . . , Xn ]) = dim(A) + n (Indication : on pourra utiliser le th. 9.1 et le th.
11.11).
On s’intéresse ici aux extensions de corps qui ne sont pas algébriques, en définissant leur
degré de transcendance. Nous faisons ensuite le lien entre ce degré et la dimension des al-
gèbres intègres de type fini sur un corps.
Définition 12.1. — Soit K ⊆ L une extension de corps. Une partie B de L est une base de
transcendance de L sur K si
– les éléments de B sont algébriquement indépendants sur K (14) ;
– le corps L est une extension algébrique du corps K(B).
Théorème 12.4. — Soit K un corps et soit A une K-algèbre de type fini intègre de corps
des fractions KA . On a
dim(A) = [Link] KA .
Démonstration. — D’après le lemme de Noether (th. 9.1), il existe des éléments algébri-
quement indépendants a1 , . . . , an de A tels que A soit une extension finie de K[a1 , . . . , an ].
Alors {a1 , . . . , an } est une base de transcendance de KA sur K et
[Link] KA = n = dim(K[a1 , . . . , an ]) = dim(A),
ce qui prouve la proposition.
Démonstration. — Grâce à l’ex. 10.10, on peut supposer P irréductible puis, quitte à réor-
donner les variables, P ∈
/ K[X1 , . . . , Xn−1 ]. Le morphisme canonique entre anneaux in-
tègres
K[X1 , . . . , Xn−1 ] → A := K[X1 , . . . , Xn ]/(P )
est alors injectif, d’où une extension de corps
K(X1 , . . . , Xn−1 ) → KA
qui est finie (puisque KA est engendré sur K(X1 , . . . , Xn−1 ) par l’élément algébrique X̄n ).
On en déduit
dim(A) = [Link] KA = [Link] K(X1 , . . . , Xn−1 ) = n − 1,
ce qui prouve le corollaire.
Exercice 12.6. — Soit K un corps algébriquement clos. On considère des polynômes homo-
gènes P1 , . . . , Pm ∈ K[X1 , . . . , Xn ] de degré > 0. Le but de l’exercice est de montrer que si
n > m, il existe dans K n un zéro différent de (0, . . . , 0) commun à P1 , . . . , Pm . On suppose
donc que le seul zéro commun à P1 , . . . , Pm est (0, . . . , 0) et on va montrer n ≤ m.
a) Montrer qu’il existe r ∈ N tel que tout monôme de degré (total) ≥ r en X1 , . . . , Xn
appartienne à l’idéal engendré par P1 , . . . , Pm dans K[X1 , . . . , Xn ].
b) En déduire que tout monôme de degré total ≥ r en X1 , . . . , Xn peut s’écrire sous la forme
Q(X1 , . . . , Xn ), où Q est un polynôme de degré total < r en X1 , . . . , Xn à coefficients
dans l’anneau A := K[P1 , . . . , Pm ] ⊆ K[X1 , . . . , Xn ].
c) En notant KA = K(P1 , . . . , Pm ) ⊆ K(X1 , . . . , Xn ) le corps des fractions de l’anneau
intègre A, en déduire que le KA -espace vectoriel KA [X1 , . . . , Xn ] est de dimension finie.
Conclure que K(X1 , . . . , Xn ) est un KA -espace vectoriel de dimension finie.
d) En raisonnant sur le degré de transcendance, conclure n ≤ m.
13. « Going-down »
Soit ι : A ,→ B une extension d’anneaux. Nous avons vu dans le § 11 que des propriétés
algébriques de ι se traduisent par des propriétés topologiques de l’application continue ι] :
Spec(B) → Spec(A). Par exemple, si ι est entière, ι] est surjective (lemme 11.3) et fermée
(exerc. 11.4). Nous continuons ici à explorer ces relations.
Théorème 13.1. — Soit A un anneau intégralement clos, soit K son corps des fractions,
soit K ,→ L une extension finie et normale et soit B ⊆ L la clôture intégrale de A dans L.
Soit p un idéal premier de A. Tous les idéaux premiers de B au-dessus de p sont conjugués
sous l’action du groupe des automorphismes de L sur K.
Démonstration. — Commençons par remarquer que l’image d’un élément de B par n’im-
porte quel élément σ de G := Gal(L/K) est encore entière sur A (elle est racine du même po-
lynôme unitaire à coefficients dans A), donc est dans B. En d’autres termes, on a σ(B) = B
126 CHAPITRE III. ANNEAUX
et l’image par σ d’un idéal premier de B est encore un idéal premier de B. Le groupe G agit
alors bien sur l’ensemble des idéaux premiers q de B au-dessus de p, puisque ceux-ci sont
caractérisés par la propriété q ∩ A = p.
Soient q1 et q2 des idéaux premiers de B au-dessus de p. On raisonne par l’absurde, en
supposant
(9) ∀σ ∈ G q2 6= σ(q1 ).
On a alors
∀σ ∈ G q2 6⊆ σ(q1 ).
En effet, σ(q1 ) et q2 sont des idéaux premiers distincts de B au-dessus de p. Par le lemme
11.2, il ne peut y avoir d’inclusion entre les deux.
S
Par l’exerc. 4.5, q2 n’est pas contenu dans la réunion σ∈G σ(q1 ). Il existe donc x ∈ q2
qui n’est dans aucun σ(q1 ). Posons y0 = σ∈G σ(x). On a y0 ∈ LG , de sorte que soit la
Q
Corollaire 13.2. — Soit A ,→ B une extension finie d’anneaux intègres, avec A intégrale-
ment clos. Les fibres de l’application canonique ι] : Spec(B) → Spec(A) sont finies.
Le th. 13.1 entraîne que la composée ι] ◦ ] est à fibres finies (puisque le groupe Gal(L/K)
est fini), tandis que l’application ] est surjective (lemme 11.3). Cela entraîne que ι] est à
fibres finies.
Remarque 13.3. — On peut montrer que les fibres de ι] sont finies pour toute extension
finie d’anneaux ι (c’est-à-dire que les hypothèses « A intégralement clos et B intègre » dans
le corollaire sont inutiles). On trouvera une démonstration dans [B1], § 2, no 2, prop. 3 ; sans
être très difficile, elle fait appel à quelques notions que nous n’avons pas vues dans ce cours.
ι]
Spec(A) p1 ⊆ p2
Théorème 13.4 (« Going-down »). — Soit A ,→ B une extension finie d’anneaux intègres,
avec A intégralement clos. Soient p1 ⊆ p2 des idéaux premiers de A et soit q2 un idéal
premier de B au-dessus de p2 . Il existe un idéal premier q1 de B tel que q1 ⊆ q2 au-dessus
de p1 .
Démonstration. — On garde les mêmes notations que dans la preuve du cor. 13.2. Grâce au
lemme 11.3, il existe des idéaux premiers r2 ⊆ C au-dessus de q2 et r01 ⊆ C au-dessus de p1 .
Par le going-up (th. 11.5), on peut trouver r02 ⊆ C contenant r01 au-dessus de p2 . Mais alors
r2 et r02 sont au-dessus de p2 , donc il existe (th. 13.1) σ ∈ Gal(L/KA ) tel que σ(r02 ) = r2 .
Posant r1 := σ(r01 ), on a r1 ⊆ r2 et r1 ∩ A = r01 ∩ A = p1 . Posant q1 := r1 ∩ B, on a
q1 ∩ A = p1 et q1 ⊆ r2 ∩ B = q2 . Ceci termine la preuve du théorème.
Remarque 13.5. — En termes « géométriques », la propriété de « going-down » pour une
extension d’anneaux ι : A ,→ B signifie la chose suivante : pour tous fermés irréductibles
F2 ⊆ F1 de Spec(A), et tout fermé irréductible G2 ⊆ Spec(B) tel que ι] (G2 ) = F2 , il existe
un fermé irréductible G1 ⊇ G2 tel que ι] (G1 ) = F1 .
Exemple 13.6. — La propriété de « going-down » n’est pas vraie pour toutes les extensions
entières. Voici un contre-exemple dû à Cohen et Seidenberg (17) .
Considérons l’anneau B := Z[X]/(X 2 − X, 2X) et notons x ∈ B la classe de X. On a
B = Z + Zx, donc l’extension d’anneaux Z ,→ B est finie. Considérons les idéaux premiers
(0) ( (2) de Z et l’idéal maximal q2 := (2, x − 1) de B au-dessus de (2). Il n’existe aucun
idéal premier q1 ⊆ q2 de B au-dessus de (0). En effet, on aurait alors 2x = 0 ∈ q1 et 2 ∈
/ q1 ,
donc x ∈ q1 ; mais c’est impossible puisqu’alors 1 = (1 − x) + x ∈ q2 .
Théorème 13.7. — Soit A ,→ B une extension finie d’anneaux intègres, avec A intégrale-
ment clos. L’application canonique ι] : Spec(B) → Spec(A) est ouverte.
17. Il est tiré de l’article : Prime ideals and integral dependance, Bull. Amer. Math. Soc. 52 (1946), 252–261. Je
conseille la lecture de cet article, très accessible, qui démontre de façon très moderne beaucoup des théorèmes de
cette section. Les contre-exemples se trouvent au § 3.
128 CHAPITRE III. ANNEAUX
C’est donc un ouvert de Spec(A). Comme tout ouvert de Spec(B) est réunion d’ouverts du
type D(b), cela montrera le théorème.
Soit q ∈ D(b). Posons p := ι] (q) = q ∩ A. Si tous les ai sont dans p, on a bn ∈ q,
donc b ∈ q puisque q est un idéal premier, ce qui contredit q ∈ D(b). On a donc bien
Sn−1
ι] (q) ∈ i=0 D(ai ), ce qui montre une inclusion.
Sn−1
Supposons inversement p ∈ i=0 D(ai ).
√
Notons R le sous-anneau A[b] de B. Supposons b ∈ pR. C’est un A-module libre de
base (1, b, . . . , bn−1 ). Comme bm ∈ pR pour un m ≥ 1, il existe a00 , . . . , a0n−1 ∈ p tels
Pn−1
que bm = i=0 a0i bi . Par définition du polynôme minimal, P divise le polynôme X m −
Pn−1 0 i
i=0 ai X ∈ A[X] dans KA [X], donc aussi dans A[X] par le même lemme 8.25 que ci-
dessus. En passant modulo p, on obtient, puisque chaque a0i est dans p, que X m est divisible
par
P̄ (X) = X n + ān−1 X n−1 + · · · + ā1 X + ā0
dans (A/p)[X]. Comme (A/p)[X] est un anneau intègre, cela entraîne que tous les āi sont
Sn−1
nuls, ce qui contredit l’hypothèse p ∈ i=0 D(ai ).
√ √
On a donc b ∈ / pR. Comme pR est l’intersection des idéaux premiers de R contenant
pR, il existe un tel idéal q2 ne contenant pas b. On pose p2 := q2 ∩ A. Par le going-down (th.
13.4) appliqué à l’extension entière A ,→ R, il existe q ∈ Spec(R) avec q ⊆ q2 et q ∩ A = p.
Comme B est entier sur R, il existe r ∈ Spec(B) au-dessus de q (lemme 11.3). On a
r ∈ D(b), puisque sinon b ∈ r ∩ R = q ⊆ q2 . On a ainsi montré p = ι] (r) ∈ ι] (D(b)).
Dans ce paragraphe, nous allons utiliser le « going-down » pour montrer des résultats sur
la hauteur des idéaux premiers dans les algèbres de type fini sur un corps.
14. DIMENSION DES ALGÈBRES DE TYPE FINI SUR UN CORPS 129
Soit A un anneau. On dira qu’une chaîne d’idéaux premiers de A est saturée si elle n’est
contenue dans aucune chaîne d’idéaux premiers de longueur strictement supérieure. A priori,
on peut seulement dire que la longueur d’une chaîne saturée est au plus la dimension de A.
Lorsque A n’est pas intègre, il est facile d’exhiber des chaînes saturées de longueur <
dim(A) : si Spec(A) a deux composantes irréductibles de dimensions différentes, celles-ci
correspondent à des idéaux premiers p1 et p2 minimaux (prop. 5.17) tels que dim(A/p1 ) 6=
dim(A/p2 ). Des chaînes d’idéaux premiers de A/pi de longueur maximale donnent lieu à
des chaînes saturées d’idéaux premiers de A de longueurs différentes.
Il est plus surprenant d’apprendre qu’il existe un anneau noethérien intègre A avec une
chaîne saturée d’idéaux premiers de longueur < dim(A) < +∞. Ces anneaux restent très
exotiques. Un tel phénomène n’arrive pas dans le cadre « géométrique », comme le montre le
théorème suivant.
Théorème 14.1. — Soit K un corps et soit A une K-algèbre de type fini intègre. Toute
chaîne saturée d’idéaux premiers de A est de longueur dim(A).
p et q est
dim(A/q) − dim(A/p).
Corollaire 14.4. — Soit K un corps et soit A une K-algèbre de type fini factorielle. Toute
partie fermée irréductible de Spec(A) de dimension dim(A) − 1 est du type V (a), où a est
un élément irréductible de A.
Démonstration. — Une telle partie s’écrit V (p), où p est un idéal premier de A qui, grâce
au cor. 14.2, est de hauteur 1. Le corollaire résulte alors du lemme ci-dessous.
Lemme 14.5. — Soit A un anneau factoriel noethérien. Tout idéal premier de A de hauteur
1 est principal, engendré par un élément irréductible.
Exercice 14.6. — Prouver la réciproque du lemme : un anneau noethérien intègre dans lequel
tout idéal premier de hauteur 1 est principal est factoriel (Indication : on pourra utiliser le cor.
I.2.12 et le th. 7.1).
Corollaire 14.7. — Soit K un corps, soit A une K-algèbre de type fini intègre et soit I un
idéal de A engendré par n éléments. Toutes les composantes irréductibles de V (I) sont de
dimension ≥ dim(A) − n.
Exercice 14.8. — Redémontrer l’exerc. 12.6 comme conséquence immédiate du cor. 14.7.
15. ANNEAUX DE VALUATION DISCRÈTE 131
Ces anneaux jouent un rôle important en géométrie algébrique et il serait dommage de les
passer sous silence.
Définition 15.1. — Un anneau de valuation discrète est un anneau local principal qui n’est
pas un corps.
Pourquoi le mot valuation ? Tout d’abord, si A est un anneau de valuation discrète, d’idéal
maximal m, on appelle uniformisante de A tout générateur de m. Toute uniformisante est un
élément irréductible de A (prop. I.1.15). Inversement, tout élément irréductible de A engendre
m (prop. I.1.15) donc est une uniformisante. Comme A est factoriel (cor. 2.14), si π est une
uniformisante de A, tout élément non nul de A s’écrit de façon unique sous la forme uπ n , où
u est une unité de A et n ∈ N ; remarquons que l’entier n ne dépend pas du choix de π : c’est
le plus petit n ∈ N tel que x ∈ mn . Les seuls idéaux de A sont (0) et les mn , pour n ∈ N, et
les seuls idéaux premiers sont (0) et m.
Soit v : A {0} → N l’application définie par v(x) = n. Elle vérifie les propriétés
suivantes :
1. v(xy) = v(x) + v(y) ;
2. v(x + y) ≥ min(v(x), v(y)).
Soit KA le corps des fractions de A. On étend v en une application surjective v : KA {0} →
Z vérifiant les mêmes propriétés en posant v(x/y) = v(x) − v(y) (on doit bien sûr vérifier
que cela ne dépend pas de l’écriture x/y).
Inversement, si K est un corps, une application surjective v : K {0} → Z vérifiant ces
propriétés s’appelle une valuation discrète de K (18) . Le sous-ensemble
A := {0} ∪ {x ∈ K ∗ | v(x) ≥ 0}
18. Le terme discret renvoie au fait que l’image de v est contenue dans le groupe discret Z. On peut définir une
valuation générale en remplaçant Z par un groupe abélien ordonné quelconque.
132 CHAPITRE III. ANNEAUX
En effet, la vérification du fait que A est un sous-anneau étant laissée au lecteur, soit I un
idéal non nul de A et soit a un élément non nul de I tel que v(a) soit minimal. Si b ∈ I est
non nul, on a v(b/a) = v(b) − v(a) ≥ 0, donc b/a ∈ A et b = (b/a)a ∈ (a). On en déduit
I = (a), de sorte que tout idéal de A est principal. Enfin, si x ∈ A {0} n’est pas inversible,
on a v(1/x) < 0, donc v(x) > 0 ; si π ∈ A est tel que v(π) = 1, le même raisonnement
montre que x est dans (π). C’est donc l’unique idéal maximal de A.
Exemple 15.4. — Le corps des fractions de l’anneau de valuation discrète K[[X]] est l’an-
neau K((X)) des séries de Laurent. La valuation associée v : K((X)) {0} → Z envoie une
telle série non nulle m∈Z am X m (avec am = 0 pour tout m 0) sur le plus petit entier
P
m tel que am 6= 0.
Exemple 15.5. — Pour tout élément irréductible p d’un anneau factoriel A, on a défini dans
le § 1 une valuation discrète vp sur A (si a ∈ A, l’entier vp (a) est le plus grand entier n tel
que pn divise A) qui s’étend comme ci-dessus à son corps des fractions KA . L’anneau de
valuation discrète associé est A(p) .
On peut montrer (c’est une conséquence du théorème d’Ostrowski qui détermine toutes les
valeurs absolues sur le corps Q) que les seules valuations discrètes de Q sont les valuations
p-adiques vp , pour p ∈ N nombre premier.
Démonstration. — Il est clair que (i) entraîne (iii) (prop. 8.21 et ex. 5.26).
Supposons (iii). Par hypothèse, A est intègre. Soit KA son corps de fractions. L’idéal
maximal m de A n’est pas nul par hypothèse, donc m2 ( m (théorème de Krull ; cor. 2.8).
Soit π ∈ m m2 . Comme dim(A) = 1 et que A est local, les seuls idéaux premiers de A
sont (0) et m. L’idéal premier m est donc minimal contenant (π) ; il lui est donc associé (th.
4.22) : il existe (déf. 4.17) a ∈ A tel que m = ((π) : a) = {b ∈ A | π | ab}. Posons
x := aπ −1 ∈ KA ; comme 1 ∈ / m, on a x ∈
/ A, mais xm ⊆ A.
Si xm ⊆ m, appliquons le théorème de Cayley-Hamilton (th. II.3.2) à l’endomorphisme u
du A-module de type fini m donné par la multiplication par x. Il fournit un polynôme unitaire
P ∈ A[X] tel que P (u) = 0. Alors P (x) = P (u)(1) = 0, de sorte que x est entier sur A.
Comme A est intégralement clos, x ∈ A, ce qui est absurde.
16. ANNEAUX DE DEDEKIND 133
Remarque 15.7. — Les anneaux de valuation discrète sont les anneaux locaux noethériens
réguliers de dimension 1 (cf. exerc. 7.7 ; si A est un tel anneau, d’idéal maximal m et de corps
résiduel κ := A/m, cela signifie que le κ-espace vectoriel m/m2 est de dimension 1).
En effet, si A est un anneau de valuation discrète d’uniformisante π, tout élément de m
est multiple de π, qui engendre donc le κ-espace vectoriel m/m2 . Inversement, si cet espace
vectoriel est de dimension 1, m est principal (exerc. 7.7), et A est un anneau de valuation
discrète (th. 15.6).
Exercice 15.8 (Vecteurs de Witt). — Soit K un corps parfait de caractéristique p > 0. Montrer
qu’il existe un anneau de valuation discrète W (K) de caractéristique 0 et de corps résiduel K
(Indication : on pourra consulter la littérature ([S], chap. II, § 6 ou [B2], chap. IX, § 1)). L’anneau
W (K) s’appelle anneau des vecteurs de Witt à coefficients dans K. Lorsque K = Fp , l’anneau
W (Fp ) est l’anneau des entiers p-adiques Zp (cf. rem. 2.10).
Rappelons que nous avons défini (rapidement dans le § 4) les anneaux de Dedekind comme
les anneaux noethériens de dimension 1 (c’est-à-dire pour lesquels tout idéal premier non nul
est maximal) intégralement clos (cf. § 5.4). Les anneaux de Dedekind locaux sont donc les
anneaux de valuation discrète (th. 15.6).
D’autres exemples sont donnés par les anneaux principaux qui ne sont pas des corps, ainsi
que par les anneaux d’entiers de corps de nombres (cf. § 8), c’est-à-dire les clôtures intégrales
134 CHAPITRE III. ANNEAUX
de Z dans des extensions finies de Q. Notre but est de montrer la décomposition des idéaux
non nuls en produit d’idéaux maximaux (th. 16.3).
Proposition 16.1. — Soit A un anneau intègre noethérien. Les deux propriétés suivantes
sont équivalentes :
(i) A est un anneau de Dedekind ;
(ii) pour tout idéal maximal m de A, l’anneau local Am est un anneau de valuation dis-
crète.
Exercice 16.2. — Soit P un élément non constant de C[X, Y ]. Si on note A l’anneau quotient
C[X, Y ]/(P ), l’ensemble Specmax(A) est en bijection avec la courbe plane
C := {(x, y) ∈ C2 | P (x, y) = 0}
(prop. 10.9, ex. 10.10, ex. 10.15). Nous allons montrer que l’anneau A est un anneau de Dedekind
si et seulement si la courbe C est non singulière au sens de la géométrie différentielle, c’est-à-
∂P ∂P
dire qu’en chaque point (x, y) de C, une des dérivées partielles ∂X (x, y) ou ∂Y (x, y) n’est pas
nulle. Remarquons que cette condition est équivalente, par le cor. 10.4, à l’égalité
“ ∂P ∂P ”
P, , = C[X, Y ].
∂X ∂Y
a) Soit (x, y) un point de C et soit m l’idéal maximal (X − x, Y − y) de C[X, Y ]. Montrer
que l’anneau Am est un anneau de valuation discrète si et seulement si l’une des dérivées
∂P ∂P
partielles ∂X (x, y) ou ∂Y (x, y) n’est pas nulle (Indication : on pourra utiliser la rem.
15.7).
b) En déduire l’énoncé annoncé.
Théorème 16.3. — Tout idéal non nul d’un anneau de Dedekind s’écrit de façon unique
comme produit d’idéaux maximaux.
idéal premier de A contenant mn , donc il est sa propre décomposition primaire minimale (th.
4.18). Pour ces idéaux, on vérifie facilement que l’on a (cf. § 6 pour les idéaux premiers)
mn = mn Am ∩ A et q = qAm ∩ A.
On en déduit q = mn .
Soit I un idéal non nul de A. Une décomposition primaire minimale de I (th. 4.18) s’écrit
Ts
donc I = i=1 mni i . Les idéaux premiers mi sont aussi minimaux contenant I, donc cette
décomposition est unique (th. 4.22). Enfin, on déduit du lemme 4.4 que l’on a aussi I =
Qs ni
i=1 mi .
Remarque 16.4. — On peut montrer qu’un anneau intègre pour lequel tout idéal non nul est
produit d’idéaux premiers est un anneau de Dedekind.
Corollaire 16.5. — Soit I un idéal non nul d’un anneau de Dedekind A. Tout idéal de l’an-
neau A/I est engendré par un élément.
Attention, l’anneau A/I n’est en général pas intègre, donc ce n’est pas un anneau princi-
pal.
Ts
Démonstration. — Le th. 16.3 fournit une décomposition I = i=1 mni i et le théorème des
restes chinois (exerc. 4.6) un isomorphisme
s
Y
A/I ' (A/mni i ).
i=1
Chaque facteur A/mni i est isomorphe à Ami /mni i Ami donc est un anneau principal comme
quotient de l’anneau de valuation discrète ( donc principal) Ami . Comme on l’a vu dans le
§ 5, tout idéal de A/I est produit d’idéaux des anneaux A/mni i , qui sont engendrés par un
élément. Il a donc la même propriété.
Nous montrons maintenant que tout idéal d’un anneau de Dedekind est engendré par deux
éléments, sous la forme plus précise suivante.
Proposition 16.6. — Soit A un anneau intègre qui n’est pas un corps. Alors A est un anneau
de Dedekind si et seulement si, pour tout idéal non nul I de A et tout a ∈ I {0}, il existe
b ∈ I tel que I = (a, b).
corps) est un anneau principal. Soit I un idéal non nul de cet anneau. Comme m 6= (0), il
existe a ∈ m(I ∩ A) {0}, puis b ∈ I tel que I ∩ A = (a, b). On a alors
I = (I ∩ A)Am = (a, b)Am = mI + bAm .
Le lemme de Nakayama (th. II.3.8) entraîne alors I = bAm , de sorte que I est principal.
Proposition 16.7. — Un anneau de Dedekind qui n’a qu’un nombre fini d’idéaux premiers
non principaux est principal.
En particulier, un anneau de Dedekind qui n’a qu’un nombre fini d’idéaux maximaux est
principal.
La proposition dit qu’un anneau de Dedekind non principal a une infinité d’idéaux pre-
√
miers non principaux. Noter que dans l’anneau (non intégralement clos) Z[ −3], il y a exac-
√ √
tement un idéal premier non principal : (1 + −3, 1 − −3).
Exercice 16.8. — Soit A un anneau de Dedekind. Le contenu, noté c(P ), d’un polynôme P ∈
A[X] est l’idéal de A engendré par les coefficients de P (comparer avec la déf. 1.7). Montrer
le lemme de Gauss (cf. lemme 1.8) : pour tous polynômes P et Q dans A[X], on a c(P Q) =
c(P )c(Q) (Indication : on pourra localiser en les idéaux maximaux de A).
(Indication : localiser !)
Dedekind (th. 11.8). Soit m un idéal maximal de A ; par le lemme 11.3, il est contenu dans
un idéal maximal de B, donc on peut écrire
mB = me11 · · · mess .
où e1 , . . . , ee sont des entiers strictement positifs et m1 , . . . , ms des idéaux maximaux de B
(ce sont les idéaux premiers de B « au-dessus » de m ; cf. § 11). L’entier ei est appelé l’indice
de ramification de mi au-dessus de m. On a la belle formule ([ZS1], cor. du th. V.21 ; [S],
chap. I, § 4, prop. 10)
Xs
[L : KA ] = ei [B/mi : A/m].
i=1
Voici un exemple géométrique. Reprenons l’exemple 11.9 (avec K = C) avec ses nota-
tions. Posons A = C[X] et B = C[X, Y ]/(X 2 + Y 2 − 1). L’anneau B est intégralement
clos (exerc. 16.2), donc c’est la clôture intégrale de A dans KB . Rappelons que l’application
ι]max s’identifie à la projection (surjective)
{(x, y) ∈ C2 | x2 + y 2 = 1} −→ C
(x, y) 7−→ x.
Tout point t ∈ C a deux préimages, sauf −1 et 1, qui n’en ont qu’une. Soit mt ⊆ A l’idéal
maximal (X − t). On a
p p
mt B = (X − t, Y − t2 − 1)(X − t, Y + t2 − 1).
Les indices de ramification sont donc 1, sauf lorsque t ∈ {−1, 1}, où l’on a mt B = (X −
t, Y )2 . Le terme « ramifié » correspond au fait géométrique que l’unique préimage de 1 se
« sépare » en deux au voisinage de 1.
[M] Matsumura, H., Commutative algebra. Second edition. Mathematics Lecture Note Se-
ries 56. Benjamin/Cummings Publishing Co., Inc., Reading, Mass., 1980.
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