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Humanisation du buffet dans Rimbaud

Dans le poème 'Le Buffet', Arthur Rimbaud personnifie un meuble, le transformant en un être humain chargé d'histoires et de souvenirs, ce qui crée une intimité entre le poète et l'objet. Le buffet devient un témoin du passé, renfermant des objets hétéroclites qui évoquent des sensations et des mémoires, symbolisant ainsi la mémoire elle-même. Rimbaud utilise des techniques poétiques pour transcender le réel, faisant de ce meuble banal un symbole riche et vivant de l'expérience humaine.

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Humanisation du buffet dans Rimbaud

Dans le poème 'Le Buffet', Arthur Rimbaud personnifie un meuble, le transformant en un être humain chargé d'histoires et de souvenirs, ce qui crée une intimité entre le poète et l'objet. Le buffet devient un témoin du passé, renfermant des objets hétéroclites qui évoquent des sensations et des mémoires, symbolisant ainsi la mémoire elle-même. Rimbaud utilise des techniques poétiques pour transcender le réel, faisant de ce meuble banal un symbole riche et vivant de l'expérience humaine.

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I – L’humanisation progressive du buffet

A – La personnification du buffet
Dans ce poème, le buffet est personnifié.
Au vers 1, il n’a que des attributs de meuble (« sculpté », « le chêne
sombre »).
Mais Arthur Rimbaud lui confère dès le vers 2 des attributs humains, à travers
la comparaison avec des personnes âgées : « a pris cet air si bon des vieilles
gens » (v. 2). Le meuble prend alors un visage.
Dans la dernière strophe, le buffet apparaît même comme une grand-
mère qui connaît un tas d’histoires à transmettre à ses petits-enfants : « tu
sais bien des histoires, /Et tu voudrais conter tes contes » (v. 12-13).
Par ailleurs, le buffet possède une volonté (« tu voudrais », v. 13).
On passe progressivement du verbe d’état qui sert à décrire (« C’est », v. 1 ;
« Le buffet est », v. 3) au verbe d’action : « verse » (v.3), « tu sais », « tu
voudrais », « tu bruis » (v. 12-13).
De meuble passif, il devient un sujet actif qui pense et parle.
D’ailleurs les allitérations en « ch », en « v » et en « f » traduisent
le bruissement du vieux meuble :
« buffet » (v. 1, 3, 12), « chêne » (v. 2), « vieux » (v. 2, 4, 12), « vieilles » (v. 2 et
5), « ouvert », « verse », « flot de vin » (v. 3-4), « parfums » (v. 4 et 11),
« fouillis », « vieilleries », « chiffons », « femmes », « enfants », « flétries »,
« fichus », « griffons » (v. 5 à 8), « mèches », « cheveux », « fleurs sèches »,
« fruits » (v. 9 à 11), « s’ouvrent » (v. 14).
Le redoublement du « f » (> consonne géminée) accentue le son émis par le
buffet, qui donne l’impression de chuchoter, murmurer pour « conter (s)es
contes » (v. 13).
Enfin, les répétitions de mots tout au long du poème (« buffet », « vieux »,
« vieilles », « parfum(s) », « ouvert » et « s’ouvrent ») ainsi que les effets
de redondance dus aux pléonasmes (« vieilles vieilleries », v. 5 et « conter tes
contes », v. 13 vont de pair avec la personnification du buffet comme
une personne âgée qui radote.
L’ensemble du poème est animé par la présence imposante du buffet.
Le poète fait du vieux meuble une personne familière.
B – De la familiarité à l’intimité
Arthur Rimbaud s’adresse au buffet comme à un ami intime ou
un membre de sa famille.
L’emploi de la deuxième personne du singulier à la dernière strophe (v. 12 à
14) montre à la fois sa proximité et sa sympathie vis-à-vis de cet objet
personnifié. (« tu sais bien des histoires »)
L’apostrophe du poète au buffet renforce cette idée : « O buffet du vieux
temps » (v. 12).
La sympathie du poète pour le meuble est également soulignée par
un vocabulaire mélioratif (« bon », v. 2 ; « ouvert », « engageants », v. 3-4 ;
« bien », v. 12) et hyperbolique (« si bon », v. 2 ; « tout plein », v. 5 ; « grandes
portes », v. 14).
Par ailleurs, le passage de l’article indéfini « un » (v. 1) à l’article défini
« le » (v. 3) finit de faire basculer le buffet du statut d’objet banal et quotidien à
celui de membre individuel de la maisonnée.
On passe progressivement de l’indifférence à la familiarité et à l’intimité.
Cette intimité est aussi marquée par l’insistance sur l’ouverture du meuble :
« Le buffet est ouvert » (v. 3), « parfums engageants » (v. 4), « Quand s’ouvrent
lentement tes grandes portes noires » (v.14).
Transition : Le buffet donne accès à son contenu, prêt à laisser pénétrer le
poète et le lecteur dans son intimité la plus profonde et à livrer ses secrets. Il
s’ouvre alors sur un passé riche en souvenirs.
II – Le buffet : un lieu de mémoire et de vie
A – Le buffet : un témoin du passé, du « vieux temps »
Rimbaud insiste tout au long du poème sur l’ancienneté du meuble, ce qui est
marqué par un champ lexical de la vieillesse et de la vétusté : « Très vieux »,
« vieilles gens » (v. 2), « vin vieux », « vieilles vieilleries » (v. 4-5), « jaunes »,
« flétries » (v. 6-7), « grand-mère » (v. 8), « cheveux blancs », « fleurs sèches »
(v. 10), « vieux temps » (v. 12).
Le buffet contient ainsi « un fouillis » (v. 5) hétéroclite composé d’objets
accumulés au fil du temps.
Du vers 5 au vers 11, le poète énumère le contenu du meuble.
Cette accumulation qui se prolonge du second quatrain au premier tercet est
soulignée par les virgules et l’anaphore « De » (v. 6 à 8, v.10), et mise en
valeur par les tirets séparateurs (au vers 9 puis au vers 12) :
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;
Peu à peu, ces objets sont associés à des personnes : « De femmes ou
d’enfants », « de grand-mère » (v. 7-8), « mèches de cheveux blancs ou blonds »,
« portraits » (v. 9-10).
Le buffet est le témoin privilégié des générations successives qui l’ont utilisé.
Les objets démodés et inutiles qu’il renferme sont en fait des traces du passé.
B – Un flot de souvenirs
Derrière tous ces objets se cachent aussi
des souvenirs qui surgissent « comme un flot de vin vieux » (v. 4).
Cette comparaison est renforcée dans le poème par l’enjambement (vers 6 à 7,
9 à 10, 10 à 11 et 13 à 14), qui traduit l’écoulement des souvenirs annoncé à
la fin du premier quatrain.
Ce flux de mémoire est renforcé par l’allitération en « l » : « large »,
« sculpté », « le », « flot » (v. 1 à 4), « plein », « dentelles flétries » (v. 5 à 8),
« là », « les », « blancs ou blonds », « mêle » (v. 9 à 11), « lentement » (v. 14).
En outre, l’ouverture du vieux buffet éveille les sens. Les souvenirs
s’accompagnent de sensations :
♦ Visuelles : couleurs (« sombre », « noires », v. 1 et v. 14 ; « jaunes », v. 6 ;
« blancs ou blonds », v.10), peinture (« où sont peints des griffons », v. 8 ;
« portraits », v. 10).
♦ Sonores : « tu bruis » (v. 13).
♦ Tactiles : différentes matières sont évoquées (tissu : « linges », « chiffons »,
« dentelles », « fichus », v. 5 à 8 ; cheveux : « mèches de cheveux blancs ou
blonds », v. 9-10 ; « fleurs sèches », v.10).
♦ Olfactives : « parfums » (v. 4), « odorants » (v. 6), « dont le parfum se mêle à
des parfums de fruits » (v. 11).
♦ Gustatives : « vin », « fruits ».
Ces synesthésies font du buffet un lieu de mémoire et de vie.
C – Le buffet : métaphore de la mémoire ?
On sait que la mémoire associe souvent les souvenirs à des sensations.
Une sensation peut seule faire ressurgir du fond de la mémoire un souvenir
enfoui (on pense par exemple à la fameuse madeleine de Proust).
La métaphore filée du « flot de vin vieux » versé (v. 3-4) fait place à
une métaphore plus large : celle du flux de la mémoire.
Le buffet ne serait pas seulement un lieu de mémoire, mais l’image même de la
mémoire, qui comporte sa part de lumière à travers les souvenirs (« jaunes »,
« blancs ou blonds », « s’ouvrent ») mais aussi sa part d’ombre.
On trouve en effet dans le poème, en contraste avec le court champ lexical de
la lumière un bref champ lexical de l’obscurité : « sombre », « ombre » (vers
1 et 3), « noires » (v. 14).
Cette obscurité pourrait représenter l’oubli, limite de la mémoire.
Transition : En ouvrant les « grandes portes noires » du buffet, le poète lui
(re)donne la vie.
III – Les pouvoirs de la poésie
A – Le poète animiste
(L’animisme est une croyance qui attribue une âme aux choses, aux objets, aux
végétaux…)
Dans ce poème, l’auteur transforme sous nos yeux un objet banal en
objet extraordinaire.
En personnifiant et en humanisant le vieux meuble, le poète lui attribue une
âme.
Il s’agit d’une âme pleine (« tout plein », v. 5) de richesses, ce qui est marqué
par l’abondance de termes au pluriel : « vieilles gens » (v. 2), « parfums
engageants » (v. 4), « vieilles vieilleries », « linges odorants et jaunes »,
« chiffons », « femmes », « enfants », « dentelles flétries », « fichus »,
« griffons » (v. 5 à 8), « les médaillons, les mèches », « cheveux blancs ou
blonds », « les portraits, les fleurs sèches », « des parfums de fruits » (v. 9 à 11),
« bien des histoires », « tes contes », « tes grandes portes noires » (v. 12-14).
Ces richesses sont représentées par l’accumulation d’objets graduellement
associés à des personnes, des sensations et des souvenirs.
Par ailleurs, la référence à l’univers fantastique à travers le terme « griffons »
(v. 8 : créature fantastique à tête de lion et corps d’aigle) renforce cette
animation surnaturelle de l’objet par le poète.
L’emploi du conditionnel (« on trouverait », v. 9 et « Tu voudrais », v. 13), mode
de l’irréel, souligne également le passage dans une autre dimension,
un univers fictif qui laisse place à l’imaginaire.
Avec le poète, nous entrons dans un autre monde, un autre temps.
B – Une poésie qui transcende le réel
Dans ce poème, Rimbaud nous fait passer du monde réel, représenté par le
« large buffet sculpté » du 1er vers à un monde imaginaire et intemporel .
Le passage du présent de l’indicatif, à valeur descriptive dans les deux
premières strophes (« C’est », vers 1, 3, 5 et 9), au conditionnel dans les deux
dernières (vers 9 et 13) traduit un passage du réel à l’irréel (le conditionnel
est le mode de l’irréel).
Par ailleurs, le présent employé dans le second tercet se rapproche
d’un présent de vérité générale : « tu sais » (v. 12), « tu bruis/Quand
s’ouvrent tes grandes portes noires. » (v. 14), comme si le poète nous faisait
passer dans un monde intemporel.
Cette rupture temporelle est renforcée par la présence des tirets au début de
chaque tercet (v. 9 et v. 12). Ces tirets soulignent la séparation entre deux
mondes : le monde banal de la réalité quotidienne et le monde
transformé et sublimé par le regard du poète.
Le buffet, Rimbaud – Conclusion d’analyse
A travers la forme contraignante du sonnet, Rimbaud démontre dans « Le
Buffet » la liberté de la poésie, qui a le pouvoir de transcender le réel par le
biais des images et des sonorités.
Le poète est ce magicien qui porte un regard toujours neuf sur la réalité
quotidienne et ses objets.
Un banal buffet auquel le regard de l’habitude ne prête plus aucune attention
devient pour le poète une personne familière et intime à l’âme pleine de
souvenirs et d’histoires précieuses dont le poète est à l’écoute, transcrivant un
langage qu’il est le seul à pouvoir déchiffrer.
Correspondances à établir : Francis Ponge, dans Le Parti pris des
choses (1942), a érigé des objets banals en objets poétiques. Vous pouvez
lire par exemple le commentaire de l’huître ou du Pain.

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