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Cours - Migration - Transnationalisme 2

Le document traite des migrations internationales et du transnationalisme, soulignant leur impact sur les sociétés d'accueil et d'origine. Il met en avant la diversité des migrants et des motivations derrière leurs déplacements, ainsi que l'importance d'une approche sociologique pour comprendre ces phénomènes. Le transnationalisme est présenté comme un concept clé pour analyser les liens entre migrants et leurs pays d'origine, influencé par la mondialisation et les dynamiques sociales, économiques et politiques.

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Cours - Migration - Transnationalisme 2

Le document traite des migrations internationales et du transnationalisme, soulignant leur impact sur les sociétés d'accueil et d'origine. Il met en avant la diversité des migrants et des motivations derrière leurs déplacements, ainsi que l'importance d'une approche sociologique pour comprendre ces phénomènes. Le transnationalisme est présenté comme un concept clé pour analyser les liens entre migrants et leurs pays d'origine, influencé par la mondialisation et les dynamiques sociales, économiques et politiques.

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2022  
Université Joseph KI-ZERBO

             Sociologie  des  migrations  


 
Thématique  du  cours  :  le  transnationalisme  

D r   A l e x i s   C l o t a i r e   B A S S O L E  
Introduction  
 
Les migrations internationales sont le reflet du monde, écrit Aristide Zolberg : elles résultent des
dynamiques engendrées par les structures politiques, économiques et culturelles. Elles sont le reflet
ainsi que le pouls et le moteur d’un monde interdépendant, impulsant de nouveaux échanges culturels
et économiques, contribuant à la restructuration sociale des sociétés d’accueil et de départ, et à la
reconfiguration des appartenances nationales, sociales et familiales au sein etau-delà des États.

Le nombre de migrants dans le monde a triplé en quarante ans (atteignant 3 % de la population


mondiale). Le phénomène migratoire international, défini par la mobilité volontaire ou forcée de
populations d’un pays à un autre (à la différence de la migration interne), n’est certes pas nouveau
en soi et ne date pas du XXIe siècle. Il s’accompagne d’un imaginaire qui perdure à travers les
siècles : l’étrange étranger ne cesse de fasciner en même temps qu’il inspire la peur, entre accueil et
rejet. Il a toujours été sujet de légendes et de rumeurs. La nouveauté se situe dans la nature des flux
migratoires qui a changé aussi bien par son ampleur que par la diversité même des catégories de
migrants (étudiants, expatriés, réfugiés, demandeurs d’asile, clandestins, travailleurs
transfrontaliers, saisonniers, binationaux…). En réaction à ces flux et en fonction des changements
d’attitude des pays d’accueil au gré des fluctuations de l’économie, les notions de « seuil de
tolérance » et de « risque migratoire » font alors leur apparition. Tous les spécialistes s’accordent
aujourd’hui sur le fait que les migrations internationales se sont socialement et géographiquement
diversifiées. Le migrant est toujours à la recherche d’un monde meilleur et représente le plus
souvent une des figures du dominé, mais plus qu’hier, pour échapper à son destin, il a à sa
disposition un choix plus large de stratégies, de destinations possibles, de mode de relations au
pays d’accueil comme au pays d’origine. Les trajectoires, les motifs et les effets de ces migrations
sont complexes et multiples : elles sont d’ordre économique, politique, éducationnel, climatique,
familial, ethnique, religieux, personnel. Ces flux sont constitués d’hommes, de femmes et d’enfants,
seuls ou accompagnés, et touchent toutes les classes sociales et d’âge dans de nombreux pays. La
dimension quantitative et l’évolution qualitative des flux migratoires confèrent aujourd’hui à cette
question une place importante sur l’agenda international.

La question migratoire est évidemment commune à toutes les sciences sociales, mais l’approche
sociologique s’avère primordiale pour comprendre son fonctionnement, ses transformations comme
ses mécanismes. Le regard sociologique, porté au-delà de l’espace national, est particulièrement
utile à la compréhension des liens d’appartenance et du poids des logiques migratoires dans la
structuration des rapports sociaux de classes, de sexe, de générations. Il permet de révéler des
situations de domination sociale, de violences physiques ou symboliques, auxquelles les migrants
doivent faire face en développant des stratégies de contournement et de résistance. Le regard
sociologique est aussi utile à l’analyse de l’évolution du principe de souveraineté des États.
Interroger l’État-nation à partir des migrations permet en effet de considérer l’étendue de son
action au-delà de ses frontières géographiques. Ceci dans un contexte où l’exercice du pouvoir
politique et les modalités d’action du contrôle étatique des frontières se sont profondément
transformés depuis la fin des années 1990 croisant des enjeux de souveraineté d’État et de
régionalisation à des logiques de marché. On assiste à des processus d’externalisation du contrôle
depuis les pays de départ, à une privatisation et technicisation de la surveillance des frontières et à
la multiplication d’accords politico-juridiques binationaux et multilatéraux. Dans ce contexte, les
flux migratoires du Sud vers le Nord constituent un enjeu sécuritaire autant que démographique et
économique, et des organisations intergouvernementales (OCDE, Unesco, Eurostat, OIM, OIT)

  2  
réfléchissent à de nouveaux critères statistiques afin d’évaluer « le risque migratoire ». Politiques
migratoires, politiques sécuritaires et politiques d’asile tendent à se confondre. Quel profil du bon
candidat à l’émigration se dégage de la sélectivité administrative depuis le pays de départ ?
Quelles inégalités d’accès à l’espace régional, par exemple européen, les politiques migratoires
actuelles produisent-elles ? Le monde contemporain se trouve en outre devant un immense déficit
d’institutions juridiques internationales ou transnationales qui auraient le pouvoir d’imposer de
réelles régulations collectives et de réelles protections sociales à l’échelle mondiale. Les déboutés
du droit d’asile, de plus en plus nombreux, formeraient-ils désormais une nouvelle catégorie
d’apatrides ?

La sociologie permet par ailleurs de saisir le phénomène dans ses formes nouvelles comme celles
des migrations pendulaires. On y trouve ainsi des outils féconds à l’analyse de la spatialisation de
l’expérience sociale dans la migration. Tout un courant de recherche propose un renversement de
perspective qui consiste à traiter un groupe, celui des migrants étrangers, jusque-là considéré
comme dominé dans l’espace urbain, comme dominant dans l’espace transnational. Le migrant –
qu’il appartienne à l’élite intellectuelle ou économique, qu’il soit ouvrier, travailleur saisonnier,
petit commerçant, jeune clandestin ou mère de famille – déploie des stratégies innovantes de
mobilité et participe de l’échange de formes matérielles et immatérielles entre les pays (transferts
financiers, de biens, de valeurs, d’idées, de savoirs et de savoir-faire). Ces transferts ne sont pas
sans effets sociétaux profonds sur la société d’accueil comme dans la société d’origine. Quel type
de relations sociales ce mode de vie pendulaire sur deux ou plusieurs pays produit-il ? Quels
changements entraîne-t-il dans les rapports sociaux de sexe et de générations ? Si les migrations
saisonnières ont toujours existé, il ne s’agit plus seulement d’ouvriers agricoles, mais d’individus
qui vivent, seuls ou en famille, entre deux pays dont ils ne savent plus forcément lequel des deux est
le « leur ».
Au-delà d’un contexte de crise économique, une série de questions se pose : de quelles manières
les questions de promotion et de déclassement social se traduisent-elles dans la migration ? Les
mobilités se construisent différemment selon la classe sociale du migrant, selon qu’il est cadre,
étudiant, ouvrier ou commerçant, selon son statut, diplômé ou non, légal ou illégal, ou selon son
pays d’origine. Quelles relations sociales ces positions sociales différenciées rendent-elles
possibles ? Quelles précarisations sociales les migrations de travailleurs temporaires engendrent-
elles et pérennisent-elles ?

Ce cours fait le point sur ce que le renouvellement des approches permet de comprendre
aujourd’hui du « phénomène migratoire ». Le but n’est pas tant de dresser un état exhaustif de la
recherche dans le vaste champ des études migratoires, ni même de choisir entre les principales
familles de pensée de la discipline, que de dégager quelques-uns des principes de synthèse les plus
importants en sociologie des migrations. La démarche proposée ici est de rapprocher la
sociologie des migrations de la sociologie de l’immigration, de mettre en dialogue deux courants
de recherche souvent étanches que sont la sociologie de l’intégration et la sociologie des
migrations internationales, cette dernière ayant été renouvelée par une sociologie des migrations
transnationales.

  3  
Chapitre I

Conceptualisation du transnationalisme

Introduction

À l'échelle internationale, le transnationalisme est. depuis plusieurs années, un concept mis de


l'avant dans les recherches portant sur la migration. Il permet de jeter un regard nouveau sur
l'expérience d'immigration en l'analysant à partir des liens et des interactions que les acteurs
maintiennent avec leur pays d'origine. Ce concept, bien qu'identifié comme pertinent par certains
chercheurs travaillant sur l'immigration en région (Vatz Laaroussi 2008), a toutefois été peu
utilisé pour étudier les expériences des immigrants dans les régions du Québec. Vatz Laaroussi
(2008 : 81) souligne pourtant que le transnationalisme constitue un défi important pour les projets
de développement local, souvent axés sur le territoire et l'ancrage des populations. Plutôt que se
concentrer sur la relation entre l'immigrant et le pays de destination, l'approche transnationale
propose d'inclure les échanges et les interactions avec le pays d'origine (Fibbi et D'Amato, 2008 :
9). Les principaux types de transnationalismes identifiés par les chercheurs se rapportent à ses
dimensions économique, politique et socioculturelle (Itzigsohn et Giorguli Saucedo, 2002; Portes
et coll., 1999; Levitt et Jaworsky, 2007). Chacune de ces dimensions entraîne des pratiques.
Compte tenu de la diversité des pratiques et de l'hétérogénéité des milieux dans lesquels elles se
déploient, il est nécessaire de développer des connaissances contextualisées afin de comprendre
la spécificité et la complexité de chaque expérience.

I. Définition du concept

Les processus qui composent le transnationalisme sont fortement influencés par la mondialisation
qui a engendré une intensification des différents types de circulation. Lauthier (2006: 41-46)
identifie quatre types de circulations mondialisées: les marchandises matérielles et immatérielles,
l'argent et la finance, les personnes et finalement les signes, les symboles et les normes. Les
multiples facettes qui composent le transnationalisme reprennent ces différentes catégories. En
effet, si le déplacement physique de personnes est inhérent au concept, ce dernier comporte
plusieurs autres dimensions. Il s'inscrit de façon plus large dans des opérations d'échanges de
ressources monétaires et non monétaires, dans la circulation d'objets matériels et symboliques,
tels que des marchandises et des valeurs culturelles (Smith et Guarnizo, 1998 : 19). Il peut par
exemple se rapporter aux flux liés à la circulation d'idées, d'informations et de pratiques. Ces
différents mouvements par delà des frontières s'opèrent dans des espaces incluant autant les
migrants que les non-migrants (Levitt et Jaworsky, 2007 : 132; Vertovec, 2004 : 6). L'utilisation
de la notion d'espace pour conceptualiser cet univers a été mise de l'avant par des géographes
s'intéressant à l'étude du transnationalisme (Brettell, 2003 : 1; Satzewich et Wong, 2006 : 9).
Dans la littérature anthropologique, l'expression champs sociaux (social fields) est également
employée, notamment par Levitt et Glick Schiller (2004) pour définir les réseaux de relations
sociales à travers lesquels circulent les idées, les pratiques et les ressources. Moctuzema (2008 :
7) soutient d'ailleurs que le premier acquis du transnationalisme est la reconnaissance de
l'existence d'un champ social transnational comprenant les dimensions sociale, économique,
politique et culturelle. Toutefois, selon Kivisto (2001 : 564), la démarche la plus soutenue visant
à développer l'idée de champ social a été proposée par Faist (2000ab). Il s'agit de la
conceptualisation retenue dans le cadre de ce mémoire. Faist offre une reconfiguration de la

  4  
notion de champ social en l'envisageant sous le terme d'espaces sociaux transnationaux
(transnational social spaces). Il définit ces espaces comme étant dynamiques et formés par le
maintien de liens entre des personnes, des réseaux et des organisations au-delà des frontières et
qui se déploient sous des formes plus ou moins institutionnalisées (Faist, 2000b : 189, 191).

II. Fréquence et intensité des liens transnationaux

La question de la fréquence et de l'intensité des liens transnationaux est inscrite au cœur des
discussions sur la perspective transnationale. Certains auteurs argumentent que pour qu'il soit
justifié d'établir un nouveau champ de recherche, le concept de transnationalisme doit se limiter
aux activités qui requièrent des contacts sociaux réguliers et soutenus dans le temps (Portes et
coll., 1999 : 219; Faist, 2000b : 189). L'approche de ces auteurs, qui met de côté tout un pan de
pratiques se déployant sur une base plus irrégulière et moins intense, est contestée par plusieurs
chercheurs qui reconnaissent les contacts et les activités occasionnelles comme significatifs
(Levitt, 2001 :198; Viruell-Fuentes, 2006; Waldinger et Fitzgerald, 2004; Vertovec, 2004;
Burrell, 2003). À cet égard, Itzigsohn et Giorguli Saucedo (2002 : 770) proposent une distinction
entre le transnationalisme au sens strict (narrow transnationalism) et le transnationalisme au sens
large (broad transnationalism).

Le premier fait référence à une participation institutionnalisée et continue dans des


activités et des organisations transnationales. Le deuxième est associé à une participation
occasionnelle dans le maintien de liens transnationaux. Les propos de Levitt et de ses
collaborateurs (2003 : 570) apportent toutefois une nuance à cette division. Ils avancent que le
lien entre l'institutionnalisation et la fréquence des pratiques transnationales n'est pas aussi direct
qu'il peut paraître. Si les structures institutionnalisées peuvent faciliter l'engagement
transnational, un cadre plus informel permet également une plus grande flexibilité pouvant
susciter la création rapide de pratiques transnationales.

Burrell (2003 : 323-324) a étudié les pratiques transnationales des immigrants polonais établis à
Leicester en Grande-Bretagne. Elle a observé que celles-ci varient dans la forme et l'intensité et
que somme toute, l'expérience transnationale est quelque chose de très personnalisé. Elle
reconnaît que les activités transnationales ne sont pas nécessairement toutes régulières et de
grande envergure, mais les liens avec le pays d'origine, même s'ils ne sont pas toujours évidents
ou visibles, sont toutefois importants. Ces conclusions font écho à celles de Viruell-Fuentes
(2006) et de Dorais (2004) qui, dans leurs recherches respectives, observent que les implications
transnationales des individus rencontrés sont limitées, mais que leur importance se traduit par le
fait qu'elles soient rattachées à un sentiment d'appartenance et à un fort désir de demeurer en lien
avec la famille dans le pays d'origine : « Some remarked that the importance of their connections
with family in Mexico could not only be measured by the frequency of the calls or visits. In other
words, what mattered to them was a connection with each other regardless of the frequency
(Viruell-Fuentes, 2006: 343) ». Plusieurs auteurs reconnaissent également que les pratiques
transnationales peuvent fluctuer selon les circonstances. Par exemple, l'humeur des migrants, la
nature de la migration et certaines situations ou crises, telles que des événements familiaux, un
désastre climatique ou une campagne électorale, peuvent provoquer l'apparition et la fin de
pratiques (Burrell, 2003 : 333; Levitt et Glick Schiller, 2004 : 1012-1013; Levitt et coll., 2003 :
570).

  5  
Par conséquent, si au total, la proportion de migrants qui s'engagent dans des activités
transnationales régulières et soutenues est parfois petite, elle peut augmenter significativement
lorsque les pratiques sporadiques des migrants sont prises en considération (Levitt et Jaworsky,
2007 : 132). Itzigsohn et Giorguli Saucedo (2002 : 789) concluent de leurs recherches sur
l'intégration et le transnationalisme socioculturel des immigrants dominicains, salvadoriens et
colombiens aux États-Unis que lorsqu'une activité transnationale est prise de façon isolée, le taux
de participation à cette activité précise est faible. Cependant, en cumulant l'ensemble des
différentes formes de participation, ils constatent que l'engagement civique dans les pratiques
transnationales est élevé.

Finalement,   il   est   possible   d'affirmer   que   le   transnationalisme   est   un   phénomène  


difficilement   quantifiable   compte   tenu   de   la   variabilité   des   pratiques   dans   la   durée   et   selon  
les   contextes   (Smith   et   Guarnizo,   1998   :   28;   Wildring,   2006   :   129).   Cette   recherche  
s'intéressera   donc   à   la   fois   aux   manifestations   régulières   et   soutenues   des   pratiques   ainsi  
qu'à  leurs  dimensions  occasionnelles  et  de  faible  intensité.  
 
III. Niveaux de transnationalisme
 
Les   processus   liés   au   transnationalisme   peuvent   s'opérer   à   plusieurs   niveaux.  
Conséquemment,   pour   comprendre   les   activités   et   les   expériences   des   migrants   dans   les  
espaces   sociaux   transnationaux,   il   est   important   d'établir   une   distinction   entre   ces  
différents   niveaux   (Levitt   et   coll.,   2003   :   567).   Toutefois,   comme   souligné   précédemment,   il  
n'existe   pas   de   véritable   consensus   quant   à   la   définition   de   ceux-­‐ci   du   point   de   vue   de  
l'analyse  (Smith  et  Guarnizo,  1998  :  25).  L'une  des  premières  divisions  proposées  par  Smith  
et   Guarnizo   (1998)   consiste   à   différencier   le   transnationalisme   «from   above   »   et   le  
transnationalisme  «from  below  ».    
 
Le  premier  s'attache  aux  structures  de  niveau  macro  qui  transcendent  plusieurs  États,  par  
exemple   les   compagnies   internationales   et   les   médias.   Le   deuxième   se   rapporte   aux  
structures   de   niveau   micro   qui   englobent   les   activités   et   les   relations   sociales   d'acteurs  
enracinées   dans   le   quotidien   (Mahler,   1998   :   67;   Satzewich   et   Wong,   2006   :   10).   Levitt   et  
ses  collaborateurs  (2003  :  567)  rappellent  toutefois  que  l'analyse  des  liens  transnationaux  
doit   tenir   compte   des   interactions   entre   les   différents   niveaux.   Par   exemple,   l'étude   de   la  
participation   des   acteurs   dans   les   organisations   politiques,   religieuses   ou   de   la  
communauté  doit  considérer  leur  relation  avec  les  politiques  nationales  et  internationales  
des  régimes  dans  lesquels  ces  activités  transnationales  se  déroulent.  
 
a. Les actions transnationales

Pour sa part, la division de Portes (2001 : 185) pour qualifier les actions transnationales met de
l'avant quatre catégories, soit les actions conduites par les États nationaux, celles conduites par
des institutions formelles basées dans un seul pays, celles conduites par des institutions formelles
qui existent et opèrent dans plusieurs pays et finalement celles conduites par des acteurs non
institutionnels de la société civile. Les activités transnationales initiées par des acteurs non
institutionnels peuvent être informelles et prendre place à l'extérieur de la régulation et du
contrôle de l'État (Portes, 2001 : 186).

  6  
b. Les espaces sociaux transnationaux

La classification proposée par Faist (2000b: 191) prend une autre forme, elle est plutôt orientée
en fonction des différentes catégories d'espaces sociaux transnationaux. Ce dernier distingue trois
formes d'espaces, soit les groupes à petite échelle, les circuits et les communautés.

- Les groupes transnationaux à petite échelle sont souvent associés aux relations de parenté
marquées par la réciprocité et basées sur les liens et les obligations entre les membres de
la famille ou les amis proches.
- Les circuits transnationaux, régis par l'échange, comprennent par exemple les réseaux
d'affaires liés au commerce et les autres formes récurrentes d'activités instrumentales.
- Les communautés transnationales reposent sur l'émergence de pratiques publiques
institutionnalisées qui mobilisent les représentations collectives et l'émergence d'un
sentiment de solidarité basé sur l'ethnicité, la religion, la nationalité ou le lieu d'origine
(Faist, 2000b : 191; Itzigsohn et Giorguli Saucedo, 2002 : 769). Les liens peuvent être
d'une nature plus informelle, comme les liens de famille et de la maisonnée ou ils peuvent
être plus institutionnalisés, par exemple ceux liés aux partis politiques actifs dans
plusieurs pays (Faist, 2000b : 192). La conceptualisation de Faist en trois dimensions sera
retenue dans le cadre de cette recherche afin de déterminer la nature des pratiques
transnationales des immigrants rencontrés.

IV. Types de transnationalisme

Les principaux types de transnationalisme identifiés par les chercheurs se rapportent à sa


dimension économique, politique et socioculturelle (Guarnizo et coll. 1999; Portes et coll. 1999;
Itzigsohn et Giorguli Saucedo 2002; Levitt et Jaworsky, 2007).

  Le  transnationalisme  économique  fait  référence  aux  initiatives  d'entrepreneurs,  mais  


également  à  des  transferts  monétaires,  à  des  investissements  et  au  commerce  (Guarnizo  et  
coll.   1999   :   377-­‐390).   À   titre   d'exemples,   les   manifestations   économiques   du  
transnationalisme  peuvent  se  traduire  autant  par  des  envois  d'argent  à  des  proches  que  par  
la   mise   sur   pied   de   projets   de   développement   local   dans   les   communautés   d'origine.   Aux  
États-­‐Unis,   le   nombre   d'associations   de   migrants   mexicains,   connues   sous   le   nom   d'«  
hometown   associations   »,   est   estimé   à   3000   (Orozco   et   Rouse.   2007).   Ces   associations,  
formées  dans  le  pays  d'immigration,  regroupent  des  migrants  originaires  d'une  même  ville  
ou   région.   Elles   s'impliquent   entre   autres   dans   le   financement   de   projets   tels   que   la  
construction   et   la   rénovation   d'infrastructures   publiques,   la   réfection   d'églises   et  
l'implantation   de   services   de   santé   et   d'éducation   dans   le   pays   d'origine   (Orozco   et  
Lapointe,   2004   :   33).   Par   exemple,   au   Mexique,   la   somme   totale   des   transferts   d'argent  
envoyés   au   pays   pour   l'année   2007   est   évaluée   par   la   Banque   mondiale   à   25   milliards   de  
dollars  (Ratha  et  coll.,  2008).  

Sur le plan politique, les pratiques transnationales font référence aux initiatives de la part
de partis politiques dans le pays d'origine, d'États ou de migrants installés à l'étranger, par
exemple la participation aux élections ou à des associations civiques (Guarnizo et coll. 1999 :

  7  
383; Levitt et Jaworsky, 2007 : 136). Lacroix et ses collaborateurs (2008 : 37) citent le cas du
président sénégalais Abdoulaye Wade qui, lors de sa campagne électorale en 2000, a fait
enregistrer un discours pour les migrants de son pays établis en France, aux États-Unis, en Italie,
en Allemagne et dans tous les pays où réside un nombre significatif de Sénégalais. Cette stratégie
de communication a été maintenue tout au long de son mandat afin de convaincre ses
compatriotes vivant à l'étranger de sa préoccupation envers leur situation et leurs intérêts
(Lacroix et coll., 2008 : 37).

Le transnationalisme socioculturel renvoie aux liens permettant de recréer un sentiment de


communauté entre les migrants et les personnes restées dans le lieu d'origine. Il comprend
l'émergence de pratiques de sociabilité, une aide mutuelle, des rituels publics enracinés dans une
compréhension de l'appartenance et des obligations sociales des immigrants. Il peut se traduire
notamment par l'organisation, dans le pays d'immigration, de fêtes propres au pays d'origine.
Lacroix et ses collaborateurs (2008 : 30) rapportent le cas d'artistes et de musiciens qui font des
allers- retours entre le Maroc et la France afin de se produire en concert ou en spectacle. Un autre
exemple de transnationalisme socioculturel est présenté par Bousetta et Martiniello (2008 : 55)
qui observent, chez les scientifiques chinois établis en Belgique, la création de liens étroits avec
les institutions académiques et leurs homologues dans le pays d'origine. Ils voyagent en Chine sur
une base régulière afin de donner des conférences ou pour assister à des séminaires ou colloques.
L'un des scientifiques interrogés affirme aller, comme professeur invité, à l'université chinoise où
il a étudié afin de transférer les connaissances acquises en Belgique.

V. La méthode transnationale

L’approche méthodologique s’est centrée rapidement dans les débats sur la critique d’un
nationalisme méthodologique considérée comme un obstacle à la théorisation du global. La critique
d’un nationalisme méthodologique n’est pas nouvelle en soi (en sociologie, la première critique
date des années 1970 avec Anthony Smith notamment), mais elle est réapparue courant des années
2000 chez les auteurs à la recherche d’alternatives au paradigme de la Société nationale en
sociologie. Pour eux, le nationalisme méthodologique est répandu dans toutes les sciences sociales,
mais il est plus aigu en sociologie dans la mesure où la sociologie est définie dans ses manuels
comme la science « moderne » de la société « moderne ». L’argument avancé est que la sociologie
étant née comme discipline au XIXe siècle, à l’époque de l’affirmation de l’État-nation, sa théorie
du social serait donc enracinée dans ce concept. La Société nationale apparaît comme la référence
conceptuelle la plus pertinente pour penser les liens sociaux. Cependant, avec le processus de
mondialisation et la multiplication les liens sociaux hors du territoire national, le monde est de
moins en moins organisé autour de l’État-nation. L’adéquation du concept de société à celui de
l’État-nation y est de moins en moins pertinente. La nation n’est qu’une des dimensions de l’identité
collective, qui n’est pas plus pertinente que d’autres pour aborder la question des groupes sociaux.
La critique du nationalisme méthodologique dénonce en particulier trois partis pris idéologiques
des sciences sociales dans les études sur les migrations jusqu’à ce jour : le parti pris tacite d’un
nationalisme qui surplombe l’analyse sociologique ; la naturalisation des États-nations destinée à
imposer les institutions étatiques comme principal cadre explicatif du social, et la délimitation
territoriale qui lie les stratégies de recherche empirique à un territoire national donné (Anna
Amelina et al.). La critique du nationalisme méthodologique est particulièrement présente dans
les travaux du sociologue allemand Ulrich Beck. Il l’envisage comme une sorte de démarche
heuristique permettant d’entreprendre un réexamen de notre manière de faire de la sociologie et une

  8  
critique de catégories analytiques mobilisées. Au-delà de toutes leurs différences, nous dit Ulrich
Beck, les théoriciens tels qu’Émile Durkheim, Max Weber et même Karl Marx partageaient une
définition de la société moderne, et donc un modèle de société centré sur l’État national, qui est
aujourd’hui ébranlée par la globalité et la mondialisation. Cela implique, selon lui, le réexamen des
concepts fondamentaux de la « société moderne » (tels que classe, inégalité sociale, démocratie,
pouvoir) qui doivent être libérés des entraves du nationalisme méthodologique et être
conceptualisés dans le cadre d’une science transnationale en mesure d’examiner la réalité d’une
dénationalisation, d’une transnationalisation, voire d’une « re-ethnicisation » dans la
mondialisation. Ces idées continuent de faire débat. Certains commentateurs saluent le retour de la
critique du nationalisme méthodologique sur la scène académique, mais trouvent toutefois trop
radicale la manière de considérer l’État-nation comme objet d’étude désormais inapproprié,
désuet, pour l’analyste du temps présent. La meilleure façon de le neutraliser pour en faire un
instrument de connaissance utile est encore de continuer à l’analyser dans toute son ambivalence
avec la théorie du social.

La méthode transnationale a deux autres défis à relever selon Thomas Faist : l’essentialisme et le
positionnement des chercheurs. Une méthode bien adaptée au champ de recherche transnationale
doit se garder selon lui d’essentialiser des notions comme l’État, la nationalité ou l’ethnie, et ne va
pas sans une interrogation réflexive sur les conditions de transfert de protocoles d’enquêtes et de
catégories d’analyse, ainsi que sur la position des chercheurs qui ne peut être la même selon qu’ils
sont eux-mêmes issus de pays d’émigration ou d’immigration. Le chercheur voit se multiplier le
répertoire de ses identités et les possibilités de créer des tensions insoupçonnées dans la rencontre
ethnographique.

L’approche qualitative inspirée d’une ethnographie « multisituée » (George Marcus, Daniel Cefaï,
Michael Burawoy) est le plus souvent utilisée par les recherches empiriques prenant pour objet une
même population appréhendée dans différents lieux. Ce type d’enquête soulève là encore des
questionnements spécifiques plus qu’il n’apporte de solutions clé en main : comment identifier et
constituer le répertoire des sites qui seront nécessaires à la compréhension du phénomène étudié ?
Partir d’un groupe social et suivre ses traces en différents sites, ou partir de sites afin d’y analyser
des groupes sociaux, ne procède ni de la même démarche ni du même questionnement. Comment se
plier à un effort de contextualisation et de profondeur historique lorsque le terrain est élargi à de
multiples sites ? Le chercheur de terrain multisites est-il condamné à s’illusionner d’une fausse
comparaison, ou bien à quelles conditions peut-il faire valoir des perspectives comparées ? Le
pari de la démarche transnationale est aussi de révéler une autre organisation sociale, qui ne soit ni
une simple déclinaison, une version atténuée (ou partielle), de réalités macrosociales
internationales ni la somme de situations locales. La recherche collective conduite par des
chercheurs dans chacun des pays observés permet de lever certaines difficultés. Elle implique
toutefois un savoir-faire dans le pilotage des équipes et dans la maîtrise de la temporalité de la
démarche d’enquête, de son montage jusqu’à sa réalisation et sa publication. L’enquête de terrain ne
dispense pas pour autant du recours à une phase quantitative nécessaire pour mesurer la régularité
des relations transfrontalières entre des individus ou des collectifs de personnes, et à des éléments
comparatifs, en particulier avec des études concernant des populations similaires qui n’ont pas de
pratiques transnationales. Les auteurs de l’ouvrage Beyond Methodological Nationalism:
Research Methodologies for Cross-Border Studies considèrent que la nouveauté de la méthode
réside moins dans une discipline particulière que dans l’optique interdisciplinaire, alliant
notamment la sociologie et l’anthropologie sociale à l’histoire afin de disposer d’une profondeur

  9  
historique des liens transfrontiers. L’apport de la démographie et de la géographie dans l’utilisation
de nouveaux instruments de mesure de la mobilité est également précieux. Un indice circulatoire
par exemple, collecté au niveau individuel, est calculé à partir de mesures qui relèvent de la durée
et de la répétitivité des mouvements (nombre de déplacements à l’étranger réalisés au cours de sa
vie, durée d’activité migratoire, durée cumulée des séjours à l’étranger). En outre, des auteurs
comme Dana Diminescu, Tristan Mattelart, Mihaela Nedelcu ou encore Sihem Najar mettent en
évidence que la généralisation et la démocratisation de l’usage des nouvelles technologies
d’information et de communication (NTIC), à l’origine de mutations sociales mondialisées,
engendrent une transformation significative de la façon dont les individus perçoivent leur
positionnement dans le monde. Les conséquences sur le maintien du lien malgré la distance via les
NTIC sont évidentes, que ce soit avec la vie politique, économique et culturelle de son pays, avec
les proches, avec différents acteurs d’un même projet rattachés à une appartenance commune.
Adeptes de nouveaux outils d’investigation, à partir de constitution d’archives sur la Toile et de «
traces » géolocalisables (tel le groupe TIC/Migrations coordonné par Dana Dimininescu),ces
chercheurs interrogent ce qu’ils nomment le« cyberactivisme » et cherchent à montrer en quoi
l’usage d’Internet peut ouvrir des espaces légitimes de participations, de revendications et de
protestations. Ce nouveau champ de recherche s’inscrit clairement dans une optique transnationale
dont on voit bien qu’elle élargit la vision, notamment vers le politique, à la jonction d’une
sociologie du national et du transnational.

  10  
Chapitre II
 
Comprendre  un  monde  en  mouvement  

Introduction

Dans quelle ère « civilisationnelle » sommes-nous et comment la caractériser ? Le terme de «


mondialisation » (globalization en anglais) est devenu depuis une vingtaine d’années un des
éléments clés du vocabulaire des sciences humaines et sociales, et les approches qui interrogent la
spatialisation de l’expérience sociale au regard du phénomène de mondialisation ont été
particulièrement foisonnantes ces vingt dernières années, surtout dans les pays anglo-saxons. Bien
plus que le signe d’un phénomène de mode académique, ces approches traduisent un « tournant
global des sciences sociales », selon Alain Caillé et Stéphane Dufoix, contribuant tout à la fois à
une meilleure compréhension des phénomènes associés à la globalisation qu’à l’étude des
transformations disciplinaires entraînées par l’emploi de la notion même de « global ». En
sociologie, ce tournant a donné naissance à différents courants de recherche : une ethnographie
globale, des études culturelles postcoloniales, une sociologie constructiviste des relations
internationales, une socio-anthropologie transnationale des migrations. Pour appréhender le
phénomène migratoire, une sociologie des migrations s’est développée depuis plus de vingt ans,
anglo-saxonne au départ, qui privilégie l’espace de circulation et met en évidence la capacité
d’action du migrant. Que nous apprend-elle ? Quels sont ses apports et enjeux ? Quelles sont les
raisons de l’actuel enthousiasme pour des problématiques revendiquant le transnationalisme ? Et les
raisons qui expliquent que cette approche institutionnalisée aux États-Unis et en Angleterre reste
encore mal reconnue par la recherche française et européenne ? Le présent chapitre explore la
perspective transnationale, ses limites et sa portée.

Les bouleversements sociaux du phénomène migratoire et les liens évidents entre l’approche
assimilationniste et l’approche transnationale invitent à réinterroger la place de l’étranger dans la
société et à concilier une sociologie de l’immigration et une sociologie des migrations. Ainsi,
étudier l’immigré en lien avec sa société d’origine, ce n’est pas seulement se donner la possibilité
d’une meilleure compréhension de sa socialisation dans le pays d’accueil, c’est renverser la
perspective, opérer un « champ/contrechamp », balayer tout l’horizon de son action, saisir le sens
de son parcours. Ce point de vue permet de mieux questionner les liens d’appartenance :
appartenance binationale « ici et là-bas », multiappartenances « ici, là, là-bas et ailleurs… », ou de
non- appartenance « ni d’ici ni de là-bas ». Il évalue mieux l’horizon des possibles qu’ouvre une
situation migratoire. Suivant cette perspective, une recherche sur les associations de migrants turcs
en Allemagne met en évidence que les pratiques des organisations transnationales des migrants sont
aussi marquées par la façon dont ces organisations articulent leur orientation transnationale avec
l’impératif de l’intégration. Elle montre comment ces associations-là gèrent de manière très variée
la pression d’intégration de la société d’accueil. Si les associations religieuses, notamment
sunnites, ont des difficultés avec la représentation publique de leur caractère transnational, en
raison de la menace terroriste, d’autres associations d’ordre politique et économique peuvent
communiquer publiquement leur orientation transnationale et la mettre en avant. Ces dernières
associations parviennent à relier leur transnationalisme à leurs exigences d’égalité des droits des
migrants dans la société d’accueil en participant notamment activement aux débats sur l’intégration.
Elles occupent alors une double position sociale, représentant dans la société d’immigration
allemande l’« altérité » et en même temps les « non-étrangers ». C’est aussi ce que soulignent

  11  
d’autres études menées notamment auprès de Marocains en Belgique ayant acquis la nationalité
belge, et qui vivent des formes de participation citoyenne aussi bien dans le pays d’origine qu’en
Belgique.

I. Succès et limites du transnationalisme

Imposer une langue commune, inventer et diffuser une histoire nationale par l’école et les institutions
académiques, entretenir par des rituels une mémoire collective ont été des instruments utilisés pour
créer la nation comme nous le rappelle Dominique Schnapper. Le processus d’« assimilation » des
populations s’est inscrit ainsi dans la logique de l’État-nation même si les États-nations ont toujours
été historiquement et culturellement hétérogènes. Avec le passage au XXIe siècle, et dans un
contexte de croissance des échanges des biens et des services économiques, des flux financiers et
des informations, les analyses sur le temps de l’État-nation triomphant et l’ère des nationalismes
seraient-elles devenues obsolètes ? Serions-nous désormais entrés dans un nouveau monde
cosmopolite où les vieilles frontières nationales de l’État-nation seraient affaiblies, voire abolies
? Autrement dit, la mondialisation des échanges produirait-elle des individus « a-nationaux », au
sens où ils seraient inscrits dans les mouvements mondiaux de l’économie et abstraits de toute
détermination nationale ?

1.1 Les succès (l’affaiblissement de l’Etat-nation)

La thèse d’un affaiblissement de l’État-nation divise le monde de la recherche entre ses défenseurs,
qu’on retrouve en particulier en sociologie des migrations transnationales, et ceux qui préfèrent
parler d’une reconfiguration ou d’un redéploiement des modalités d’exercice du pouvoir étatique.
Les analyses s’accordent toutefois sur le constat d’un monde plus unifié par l’évolution des
échanges commerciaux, par le flux des capitaux, des populations, des marchandises et des
informations, en même temps qu’il devient plus évident que ce même monde est générateur de
nouvelles hiérarchisations géopolitiques, d’inégalités sociales et de nouvelles tensions et crises
sociales.

1.2 Les limites (la globalisation)

C’est le sociologue Roland Robertson, pionnier dans l’étude de la mondialisation, qui introduira
dès la fin des années 1980 la notion de « globalisation » pour signifier l’intensification des
relations à l’échelle du globe. Si pour les uns la « globalisation » renvoie à un processus
d’intégration faisant du monde un ensemble d’interactions à l’échelle planétaire, pour d’autres
(comme Immanuel Wallerstein et Roland Roberston), attentifs aux connexions locales et régionales,
la « globalisation » est justement le moyen de mettre en exergue le caractère morcelé du pouvoir
politique et des relations économiques inégales et, partant, d’ériger le rapport du local et du global
en objet de réflexion sociologique. Robertson soutient que la culture mondiale et la culture locale
ne sont pas deux forces opposées en désaccord, comme le terme « mondialisation » pourrait le
suggérer, mais travaillent ensemble. Par la suite, des sociologues et anthropologues se situant dans
le champ d’une anthropologie culturelle de la globalisation et du postmodernisme (parmi eux,
Anthony Giddens, Ulf Hannerz, Ulrich Beck, Zygmunt Bauman, George Marcus, Arjun Appadurai,
Saskia Sassen, John Urry) envisagent l’étude du phénomène social de mondialisation et ses effets
sur la vie en société. Dans son ouvrage La Globalisation, une sociologie, Saskia Sassen souligne
que l’approche sociologique, qui a tardé à s’intéresser à ce phénomène, se révèle aujourd’hui plus

  12  
que jamais indispensable pour montrer en quoi la globalisation est bien ancrée dans des institutions
et des lieux précis et a des effets sociaux.

II. La notion de « transnationalisme » dans le monde anglo-saxon

Il faudra attendre les années 1990 pour qu’en sociologie, dans la mouvance d’une géographie
sociale et d’une anthropologie culturelle se réclamant du tournant postcolonial et des cultural
studies, les migrations fassent l’objet de nombreux travaux qui renouvellent le champ d’étude. La
notion de « transnationalisme », introduite par des spécialistes de l’économie politique
internationale pour décrire le développement du capitalisme au-delà des frontières nationales dès
les années 1970 (Robert Keohane et Joseph Nye), est réemployée par les anthropologues et les
sociologues au début des années 1990 et présentée comme le produit du capitalisme mondial.
L’emploi de cette notion s’inscrit dans une réorientation plus large de la politique scientifique
américaine, comme nous l’avons vu, qui encourage les études sur la mondialisation des flux, des
échanges et des communications.

Le débat scientifique sur le thème du transnationalisme dans le champ des études migratoires émerge
publiquement en 1992 suite à une recherche menée par trois spécialistes d’anthropologie sociale,
Nina Glick Schiller (University of New Hampshire), Linda Basch (Wagner College) et
Cristina Szanton-Blanc (University of Columbia), éditée sous le titre Towards a Transnational
Perspective on Migration. Elles définissent alors le transnationalisme comme l’ensemble des
processus par lesquels les migrants construisent des champs sociaux (social fields) reliant leur pays
d’origine et leur pays d’installation. Les migrants développent et maintiennent de multiples
relations – familiales, économiques, sociales, institutionnelles, religieuses et politiques – qui
construisent des appartenances entre plusieurs nations. Leurs analyses des relations sociales
régulières entre les Haïtiens bien installés à New York et ceux de la diaspora dans différents pays
sont devenues des textes référents. Partant de l’analyse du lien entre au moins deux univers - both
here and there-, ces auteurs cherchent à sortir d’un cadre binaire d’analyse qui oppose mobile et
sédentaire, migrant et non-migrant, émigré et immigré, citoyen et non-citoyen dans les
problématiques migratoires.

Au milieu des années 1990, le débat scientifique anglo-saxon sur les migrations se concentre
essentiellement sur des dynamiques sociales initiées par des migrants (acteurs transnationaux) qui
transgressent les frontières nationales pour surmonter la pauvreté, l’impuissance et l’exclusion où
le capitalisme économique les a relégués renforçant une démarcation entre, d’un côté, l’ouverture
des frontières aux flux de capitaux et aux services et, de l’autre, la fermeture accrue d’une
migration de travailleurs à bas salaire. La doxa qui consiste à considérer les « dominés » du Sud
comme une masse passive incapable de prendre son destin en main et tout juste bonne à imiter les
dominants du Nord, et une certaine réification des frontières culturelles et sociales dont sont
porteuses bien des approches liées aux area studies, sont autant de visions auxquelles l’approche
des migrations transnationales propose d’apporter des points de vue alternatifs. Ces textes vont
inciter les chercheurs à considérer le transnationalisme comme le nouveau paradigme des questions
migratoires actuelles, imposé par le contexte mondial, et venant renouveler un certain épuisement
des idées d’État-nation, d’appartenance nationale, mais aussi d’ethnicité et de pluralisme culturel.
On assiste à une grande remise en question des concepts (déjà discutés) d’intégration,
d’assimilation. Il apparaît plutôt que les groupes sociaux ne sont pas nécessairement définis par un
territoire national donné, mais qu’eux-mêmes créent par leurs mouvements, leurs réseaux ou encore

  13  
leur imaginaire, la connexion à des espaces déterritorialisés. Cette piste de réflexion a conduit de
nombreux chercheurs à délaisser la notion d’assimilation, mais aussi celle de communauté
ethnique, au profit de la notion de communauté transnationale, jugée plus ouverte et plus apte à la
mise en évidence de nouvelles formes collectives d’appartenance sociale, dont les intérêts, les
valeurs et les comportements dépassent les frontières. D’autres chercheurs américains tels
qu’Alejandro Portes (Princeton University), Luis Guarnizo et Patricia Landolt (Johns Hopkins
University) ont contribué à populariser la thématique transnationale durant ces années 1990 à partir
notamment d’enquêtes menées sur la migration latino-américaine aux États-Unis et le
binationalisme. Selon ces chercheurs, « les va-et- vient des mouvements d’immigrants ont toujours
existé, mais ils n’avaient pas acquis jusqu’à tout récemment la masse critique et la complexité
nécessaire pour parler d’un domaine social émergent. Ce champ est composé d’un nombre croissant
de personnes qui vivent deux vies : parlant deux langues, ayant des foyers dans deux pays, et
gagnant leur vie par un contact continu et régulier à travers les frontières nationales. Les activités
dans le domaine transnational se composent de toute une gamme d’initiatives économiques,
politiques et sociales […] ». De son côté, Steven Vertovec, professeur d’anthropologie
transnationale à Oxford University, a conduit un important projet international de recherche entre
1997 et 2003, le « Transnational Communities Programme » de l’Economic and Social Research
Council qui a donné une grande visibilité et légitimité à cette approche désormais institutionnalisée
dans de grandes universités anglo-saxonnes.

III. L’approche transnationale en France

L’approche transnationale n’a pas eu un succès académique comparable en France. Cette approche
reste relativement peu enseignée dans les universités, tout comme une sociologie internationale qui
traite de la « globalisation » ou de la « mondialisation ». Sans doute l’idée républicaine
d’intégration sur fond d’universalisme citoyen, dominante en France, freine son développement.
Plus encore, le soupçon de libéralisme dogmatique frappe ces recherches qui semblent ignorer le
rôle de l’État et minimiser les rapports de domination et de hiérarchisation sociale.

Pierre Bourdieu en particulier a porté une attaque assez virulente contre ces approches et semble
avoir donné le ton dans les milieux académiques. Dans des travaux parus en 1998, il a qualifié la
mondialisation de mythe, de pseudo concept prescriptif et dénoncé l’inculcation d’une idéologie
néolibérale dans les recherches en cours avec des conséquences sociales néo-impérialistes. Sans
être aussi radicaux, d’autres chercheurs s’interrogent : la mondialisation est-elle inédite dans son
ampleur et dans ses formes ? Le succès même d’un champ relativement nouveau et l’engouement
mondial qu’il suscite – mesuré à l’aune du grand nombre de titres publiés sous ce label – justifie la
crainte de certains qu’il ne s’agisse que d’un phénomène de mode académique de plus. Des
problématiques mises en avant par les approches transnationales peuvent apparaître comme
l’invention de l’eau tiède. Elles remettraient en partie sur le devant de la scène un questionnement
sur la comparaison (ses difficultés théoriques et méthodologiques) déjà soulevé en sociologie
internationale. Des mises en garde sont aussi émises contre les dangers d’approches trop larges et
générales en ce sens qu’elles pourraient amener à négliger les contextes précis, seul cadre
permettant d’accéder à la signification du comportement des acteurs sociaux, de leurs motivations
et de leurs attentes. Pour d’autres enfin, seule la sociologie de l’immigration est légitime à penser
une sociologie critique de l’État-nation et à être enseignée. La thématique de l’immigration reste un
terrain privilégié en France où la pensée d’État – ou « l’esprit d’État », selon Pierre Bourdieu –
se projette à la manière d’un miroir. Cela dit, bien que le débat scientifique sur le transnationalisme

  14  
se développe surtout dans l’espace académique de langue anglaise, la recherche française a su
indéniablement s’engager dans cette voie ces vingt dernières années, et beaucoup de réponses ont
été apportées à ces réserves depuis. Il faut noter les travaux pionniers d’Alain Tarrius en ce
domaine qui, dès le début des années 1990, avance la notion de « territoire circulatoire », reprise et
discutée ensuite dans bien des travaux. Il faut également souligner l’engagement notoire de la Revue
européenne des migrations internationales sur la thématique qui y consacre régulièrement des
numéros spéciaux dont un sur Pratiques transnationales – mobilité et territorialités et un autre
sur Migration, transnationalisme et diaspora et traduit les textes d’auteurs anglo-saxons qui font
référence dans le champ. Des groupes de chercheurs, tels l’Association française de sociologie et
son réseau Migrations, Altérité et Internationalisation, liés aux réseaux de l’AISLF (Association
internationale des sociologues de langue française) et de l’ESA (Association européenne de
sociologie), échangent régulièrement sur la thématique des migrations transnationales au niveau
international. Des laboratoires de recherche CNRS en France, comme Migrinter à Poitiers – qui
réalisera un « bilan des travaux sur la circulation migratoire » dès 1997 – et l’Urmis-Soliis à Nice,
ont particulièrement œuvré à l’enseignement et à la diffusion de la recherche transnationale. En
1999, la Mission recherche (MiRe) de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et
des statistiques (Drees) a lancé en France un appel d’offres sur les « Circulations migratoires ».
Par ailleurs, l’Union européenne a encouragé le lancement de recherches dans le domaine des
études euro-méditerranéennes dès la fin des années 1990, à un moment où l’intégration des
économies et la libre circulation des échanges, dans l’UE nouvellement créée, provoquaient de
nouvelles dynamiques migratoires (alimentées par les pays du Sud et de l’Est), et posait l’enjeu
politique de la disparité entre pays tiers et pays intégrés. Au début des années 2000, la politique
européenne de la recherche (6e PCRD) a financé à hauteur de trois millions d’euros un réseau
d’excellence, constitué de 33 institutions de recherche en sciences sociales et coordonné par la
Maison méditerranéenne des sciences de l’homme (Aix-Marseille Université, CNRS), qui a pour
objectif principal de construire un espace euro-méditerranéen de la recherche autour de trois
axes « mémoires, conflits, échanges ». Ces programmes ont permis d’analyser les effets de la
construction européenne sur un plus large espace euro-méditerranéen et l’évolution du rôle
politique des pays périphériques (dits tiers) dans le contrôle des frontières.

Depuis 2011, les bouleversements politiques majeurs dans le Maghreb et le Machrek, en particulier,
ont eu des conséquences immédiates sur les déplacements de populations dans cette région et vers
l’Europe ainsi que sur la politique européenne de contrôle (accords de Schengen), et posent – avec
encore plus d’acuité dans un contexte de crise – la question des conditions, enjeux et modalités de
la mise en œuvre du transnational, entendu à la fois comme boîte à outils des chercheurs et
connaissance des manières d’être au monde des migrants actuels.

Conclusion

Pendant plus de vingt ans, la notion transnationale associée au développement d’une nouvelle forme
de mondialisation a ainsi été discutée. En devenant polysémiques, voire polémiques durant ces
vingt dernières années, la notion et son approche en ont été d’autant plus fertiles et stimulantes. Des
auteurs proposent de remplacer le terme de « transnational » par d’autres tels que « translocalisme
» (Eliott R. Barkan), « bilocalisme frontalier », « binationalisme » (Leo Lucassen), « activités
transétatiques », et distinguent un « transnationalisme d’en haut » (capitaux mondiaux, institutions
politico-économiques) d’un « transnationalisme d’en bas » (activités sociales des migrants).
D’autres cherchent à nuancer sa portée. Tout en reconnaissant la prédominance de liens

  15  
transnationaux pour la première génération, des études émettent l’hypothèse que le phénomène ne se
reproduit pas chez leurs enfants (Alejandro Portes et Luis Guarnizo). Des travaux soulignent
encore que l’approche transnationale s’applique particulièrement à des études de cas, à l’instar des
migrants d’Amérique latine et des Caraïbes résidant aux États-Unis, qui ont une relation historique
particulière avec le pays d’accueil. Il est aussi reproché à ce courant de ne pas avoir pris
suffisamment en considération les situations de rupture de lien, de cas irréversibles pour l’exilé, le
demandeur d’asile débouté ou l’apatride, ou encore de crise politique. Roger Waldinger met en
évidence trois dimensions temporelles qui influent différemment sur les relations entre l’« ici » et le
« là-bas » : la récurrence, soit la constante réapparition dans le temps de liens trans-États chez les
immigrants ; les changements dans l’organisation politique, avec l’apparition de mécanismes
d’État qui contrôlent les mouvements de population entre pays, qui rationalisent les distinctions
entre étrangers et citoyens, rendant difficile de ce fait la constitution de liens entre États d’origine et
États d’accueil ; enfin, l’imprévisibilité, c’est-à-dire les incertitudes politiques inhérentes aux
relations entre États qui aboutissent à faire peser périodiquement les menaces de guerre ou
d’hostilité entre pays sur les liens sociaux transnationaux entre les immigrants et leurs descendants.

Cet ensemble de critiques est significatif d’un dynamisme de recherche et d’une certaine prise de
distance avec des évidences postulées par l’ordre mondial. Comme c’est souvent le cas
lorsqu’une nouvelle problématique apparaît dans le champ des sciences sociales, le manque
d’outil pour l’aborder entraîne inévitablement un risque de confusion, et ce, d’autant plus que le
discours idéologique et celui politique s’en emparent. C’est ce qui est arrivé à la notion de
diaspora, selon Chantal Bordes-Benayoun et Stéphane Dufoix, qui après avoir longtemps désigné
des processus historiques de dispersion de population bien identifiés se décline désormais à
l’infini. À propos de cette notion, qui a connu un succès comparable à celle de transnational,
Dominique Schnapper interroge la communauté des chercheurs : « Nous devrions aussi prendre
conscience que les “savants” – au sens du “savant” et du “politique” de Max Weber – n’échappent
pas plus que les autres aux valeurs ambiantes. Sommes-nous capables d’évacuer le sens positif ou
négatif du terme et de l’utiliser de manière neutre pour en faire un instrument de connaissance utile ?
» Pour continuer dans cette voie, deux précautions s’imposent. La première est d’admettre l’idée que
l’approche transnationale introduit un principe d’unité entre des phénomènes relativement
autonomes les uns par rapport aux autres : reconfiguration du capital, développement de la société
informationnelle, crise de l’État-nation, diversification de flux de migrations, montée en puissance
de groupes d’appartenance. La seconde est d’admettre que cette théorie ne pourra acquérir une
valeur explicative sans une discussion de fond sur ses dimensions historiques et comparatives.

  16  
Chapitre III
 
Le  lien  social  entre  ici  et  là-­bas  

Introduction

Ce chapitre s’efforce de répondre à un ensemble de questions entremêlées sur le thème des


appartenances sociales du migrant. La migration plaçant l’individu dans une situation d’incertitude
plus ou moins temporaire, depuis la décision de départ jusqu’à celle de l’éventuel retour, comment
le migrant œuvre-t-il dans ce contexte incertain ? Quels modes de structuration sociale plus ou
moins pérennes le migrant est-il en mesure de mettre en place entre deux pays ? Peut-on parler de
communautés transnationales ? Quel rôle joue la famille dans ce projet et sa réalisation, et quelles
sont les caractéristiques d’une famille transnationale ? Ou encore, quels rapports sociaux de genre
les mobilités pendulaires engendrent-elles ? Tenter de comprendre comment les mobilités
transnationales redéfinissent les appartenances et les rapports sociaux suppose de prendre en
compte aussi bien le poids des déterminismes et des contraintes normatives qui pèsent sur les
migrants que leur capacité à rationaliser des choix dans l’expérience migratoire et à agir sur les
normes sociales.

I. Qu’est-ce qu’une communauté transnationale ?

La distinction entre communauté et société est l’une des questions fondatrices de la sociologie,
elle a été l’un des thèmes majeurs dès sa création au XIX siècle, durant une période de grande
transformation marquée par les révolutions industrielles (Karl Polanyi). Dans son ouvrage
Communauté et Société (1887), Ferdinand Tönnies distingue la communauté de la société en ces
termes : « Tout ce qui est confiant, intime, vivant exclusivement ensemble est compris comme la
vie en communauté […]. La société est ce qui est public, elle est le monde. On se retrouve au
contraire en communauté avec les siens depuis la naissance, lié à eux dans le bien comme dans le
mal. On entre en société comme en terre étrangère » Selon Tönnies, avec le passage à l’ère
industrielle, et donc à la modernité, les liens communautaires, basés sur le sang et l’acceptation
de la tradition et de valeurs morales communes au sein d’unités peu étendues, devraient
s’estomper progressivement au profit de liens plus impersonnels et superficiels, basés sur la
rationalité, l’intérêt individuel, le profit et le calcul égoïste. Au début du XX siècle, Max Weber
et Georg Simmel ont prolongé les catégories de Tönnies tout en les reliant à des formes
d’activités sociales et non à des entités sociales figées. Pour Weber comme pour Simmel, il
n’existe pas a priori de forme pure de communauté ou de société. La communauté
d’appartenance n’existe pas en soi : elle est une relation sociale sans définition substantialiste,
fondée sur une croyance subjective d’appartenir à un même groupe, à partir d’une similitude de
mœurs et de souvenirs. Cette croyance est socialement construite et symbolisée par des
institutions, des porte-parole, des emblèmes, des mythes. Pour Weber, les relations sociales
mettent en jeu des tendances à la communalisation – reposant sur un fondement affectif,
émotionnel ou traditionnel –, ou des tendances à la sociation – processus de concertation
rationnelle entre les acteurs pour la réalisation d’un objectif commun. Pour Simmel, les individus
font la société, les sociétés font l’individu. Il y a société là où il y a action réciproque. Il écrit dans
son ouvrage Questions fondamentales en sociologie paru en 1917 : « La socialisation est la forme
qui se réalise suivant d’innombrables manières différentes, grâce à laquelle les individus, en vertu
d’intérêts sensibles ou idéaux, momentanés ou durables, conscients ou inconscients, causalement

  17  
agissant ou téléologiquement stimulants – se soudent en une unité au sein de laquelle ces intérêts
se réalisent. » L’individu de la grande ville moderne évite l’anomie en y reconstituant des cercles
sociaux, en y développant des communautés d’intérêts. L’appartenance multiple à des cercles
sociaux suppose qu’une même personne peut avoir des positions relatives tout à fait différentes
[2]. Selon Simmel, la métropole moderne crée une distance physique mais pas forcément une
distance sociale à la différence de Tönnies, puisque des cercles sociaux se forment dans la ville
et sont plus variés que dans les communautés rurales. Le recours au concept de communauté lui
permet de penser l’intégration de l’individu à la société et de penser la continuité dans la
transformation. L’étranger représente pour Simmel l’idéal-type de l’individu moderne de la
grande métropole en transformation : l’étranger est pris dans une tension permanente entre
nomadisme et sédentarisme, entre fixité et mobilité. « Si l’errance est la libération par rapport à
tout point donné dans l’espace et donc l’opposé conceptuel de la fixation à un tel point, la forme
sociologique de l’“étranger” présente l’unité, s’il y en a une, de ces deux caractéristiques […].
L’étranger est pour ainsi dire l’errant potentiel : quoiqu’il n’ait pas avancé, il n’a pas tout à fait
surmonté la liberté d’aller et venir. Il est fixé dans un groupe spatial particulier ou dans un groupe
dont les frontières sont semblables à des frontières spatiales. Mais sa position dans ce groupe est
déterminée essentiellement par le fait qu’il n’appartient pas à ce groupe depuis le début, et qu’il y
a importé certaines caractéristiques qui ne sont pas et ne peuvent pas être engendrées par ce
groupe lui-même [3] » Les réflexions simmeliennes sur l’intégration sociale de l’étranger dans la
ville et la question du maintien des liens communautaires à distance ont inspiré les chercheurs de
l’École de Chicago du début xxe siècle (notamment William Isaac Thomas et Florian Znaniecki,
The Polish Peasant in Europe and America, 1918-1920) et plus récemment l’approche
transnationale.

Afin de poursuivre la réflexion de l’appartenance commune de personnes dispersées


géographiquement, très mobiles, avec d’autres qui au contraire ne se sont jamais déplacées,
certains chercheurs avancent la notion de champ social transnational (transnational social
field, Andreas Wimmer et Nina Glick Schiller). Le principe du champ social transnational repose
sur des façons d’être (ways of being) et des modes d’appartenance à distance (ways of belonging),
considérant d’un côté les relations et les pratiques sociales transnationales dans lesquelles
s’engagent les individus, et de l’autre, la mémoire, la nostalgie, le sentiment de dette, l’imagination,
qui les poussent à se connecter avec d’autres personnes dans d’autres lieux. Ce sont les visions du
monde, ainsi que les pratiques, les ressources et valeurs symboliques véhiculées et partagées au
travers de frontières nationales, qui contribuent à remodeler des façons d’être et des modes
d’appartenance à distance parmi les migrants et les non-migrants (liés ou non par des liens de
parenté), et qui forgent en définitive la croyance collective en une communauté transnationale.

Afin de se prémunir d’une conception essentialiste aux propriétés sociales idéalisées, il convient
d’interroger ce concept non seulement dans son étendue, au-delà des frontières nationales, mais
aussi dans sa complexité dynamique (faite de tensions, de contrôle social, de conformisme et
d’inégalité). C’est à cette condition que la problématisation des études de communauté peut être
féconde et contribuer à relever des processus sociaux imbriqués qu’il est nécessaire de distinguer.
C’est le sens, par exemple, de l’article de Martina Avanza et Gilles Laferté qui oppose
appartenance et identification : l’appartenance étant la « participation des individus à la chose
collective, au groupe, qu’il soit politique, syndical, familial, amical, participation à la fois
produite et productrice de socialisations multiples des individus », à la différence de
l’identification qui renvoie à une catégorie sociale attribuée à des individus par un État, un

  18  
parti, un syndicat, une entreprise, etc. Appartenir, c’est en somme prendre part à différents
univers sociaux et agir différemment suivant la variation des contraintes normatives et des
ressources des espaces traversés.

II. Chaîne migratoire et accumulation du capital social

Dès les années 1960 (John S. Mac Donald, Leatrice D. Mac Donald), la littérature sur la migration
analyse le phénomène de « chaîne migratoire » comme un processus par lequel l’acte de migrer crée
du capital social : amis et parents pionniers jouent un rôle important pour ceux qui suivent leurs
traces. Ils aident les nouveaux arrivants dans leur recherche d’une formation, d’un emploi et d’un
logement, et ces derniers aideront à leur tour les suivants. Les chaînes migratoires pourraient être
comprises dans ce que Serge Paugam nomme les « régimes d’attachements des liens sociaux »
entendus comme des modes de régulation des sociétés (ici entre les sociétés connectées par
l’activité sociale même du migrant) accordant une place importante au rôle de la famille et des
organisations associatives. Le processus de chaîne migratoire va être particulièrement étudié par
les analystes des réseaux migratoires. Les chaînes migratoires facilitent la prise de décision de
migrer la sortie comme l’arrivée du nouveau migrant (Douglas Massey, Jorge Durand et Nolan J.
Malone). Chaque acte de migration modifie le contexte social dans lequel les décisions de
migration ultérieures sont faites, augmentant la probabilité de mouvements supplémentaires. Une
fois que le nombre de connexions dans une communauté atteint un seuil critique, la migration
devient autoentretenue. Elle s’étend dans le temps jusqu’à ce que les connexions du réseau se soient
largement diffusées dans la région d’origine, de sorte que tous ceux qui souhaitent migrer puissent le
faire sans difficulté. La chaîne migratoire qui s’est constituée entre la province de la Convencion au
Pérou – province péruvienne qui accumule depuis des décennies l’expérience d’un savoir-faire
migratoire – et Turin en Italie est exemplaire de ce type de processus. Après l’installation de
premiers migrants péruviens à Turin, rendue possible par un marché de l’emploi italien ouvert à la
fin des années 1980 à une main-d’œuvre non qualifiée du bâtiment et du service à la personne, un
réseau migratoire plus important s’est formé depuis cette province, constitué de relations sociales
variées allant de la solidarité et de la réciprocité à des relations commerciales, de domination
et/ou de subordination.

La « migration en chaîne » joue aussi un rôle particulièrement important dans la consolidation de


structures spatiales établies par les pionniers. Le processus de chaîne migratoire se traduit souvent
par la création de quartiers ethniques et la transplantation de réseaux familiaux entiers dans la
région de destination. Des études ont montré la formation ancienne de chaînes migratoires entre la
France et l’Italie, la Tunisie, l’Algérie ou encore le Portugal et leur agencement en multilocalités
dans plusieurs villes d’autres pays (Hassan Boubakri, Marie-Antoinette Hily, Adelina Miranda,
Alain Tarrius, Francesca Sirna).

Se pose toutefois la question de la durée et de la perpétuation de ce type de mouvement en chaîne.


Si les réseaux constituent une forme de capital social accumulé par les migrants (dans le sens où ils
permettent de faciliter l’insertion dans la ville, de réduire le risque et le coût migratoire et
d’augmenter la probabilité d’emploi dans le pays d’installation), ils restent cependant dépendants
du contexte économique des pays d’arrivée et de départ. Les chaînes migratoires peuvent certes
réadapter leurs flux en conséquence, se recomposer dans les territoires, mais il n’est pas certain
qu’elles soient en mesure de résister à une dégradation durable de l’économie, à la concurrence
des populations autochtones, ou encore à un climat social conflictuel dans les pays d’accueil

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industrialisés les plus touchés par la crise économique depuis 2008 et par la crise de la dette. On le
constate par exemple pour la migration latino-américaine au Japon qui a subi de plein fouet la crise
économique en 2008 et qui a dû repartir massivement dans son pays d’origine.

En outre, les nouvelles vagues migratoires d’un même pays d’origine ne se retrouvent pas
mécaniquement dans l’héritage de l’expérience migratoire des vagues plus anciennes, mais peuvent
au contraire s’inscrire délibérément dans une dynamique de rupture. C’est le cas de l’émigration
italienne récente en France qui ne cherche pas à se lier aux vagues d’émigration italienne
précédentes : plus diplômée que ses aînées, a-politisée, et plus encline à vivre des expériences
internationales multiples, elle porte un jugement très négatif envers l’Italie qu’elle estime en
profonde crise économique et morale, incapable de répondre aux attentes des nouvelles
générations (Hadrien Dubucs, Thomas Pfirsch, Camille Schmoll).

III. L’expérience migratoire

L’acte de migrer peut se dérouler dans un cadre plus ou moins organisé par les réseaux sociaux, plus
ou moins institutionnalisé par les États. C’est un acte aussi bien personnel, intimement lié à
l’histoire biographique et affective de l’individu, que collectif dont l’expérimentation se transmet,
volontairement ou non, à des membres migrants et non migrants de la famille (conjoints ou enfants
par exemple n’ayant pas connu l’acte de migrer, mais pouvant se sentir dépositaires et aller jusqu’à
revendiquer une double ou multiappartenance), ainsi qu’à d’autres cercles sociaux (amis, réseau
villageois…) prêts à suivre l’exemple du départ, et ce, malgré les tentatives de dissuasion tant les
difficultés encourues dans la migration sont vivaces ou, à l’inverse, encouragés en cela tant les
conditions économiques sont prospères ailleurs. Dans son ouvrage Sociologie de l’expérience
François Dubet souligne que la notion d’expérience est apparue comme étant la moins maladroite
pour désigner la nature de l’objet rencontré dans des études empiriques où les conduites sociales
n’apparaissaient pas réductibles à de pures applications de codes intériorisés ou à des
enchaînements de choix stratégiques faisant de l’action une série de décisions rationnelles. La
migration est une expérience relativement « ouverte » dans la mesure où les individus adoptent une
pluralité d’actions et de réactions, et où se développe une activité cognitive, résultante de
différentes logiques d’action et stratégies pragmatiques, qui permet de construire le réel et de le
vérifier à partir de l’entendement d’univers sociaux divers.

Quelle place accorder à la décision de l’acteur ? La question de l’intentionnalité de l’individu est


au cœur de l’analyse de l’expérience migratoire. Si l’intentionnalité se construit en fonction des
expériences acquises (d’un savoir-faire) et des contraintes normatives du pays de départ et
d’accueil, elle dépend aussi des dispositions sociales de l’individu, de sa capacité à accomplir son
autonomie et à adopter une pluralité d’actions et de réactions en fonction de la situation vécue.
L’intentionnalité individuelle ne se construit pas en opposition aux collectifs (États, réseaux,
famille…), ni par étapes successives (de l’individu à l’État en passant par des cercles sociaux
intermédiaires), mais en coproduction. L’intentionnalité de l’individu est le plus souvent introduite
en sociologie des migrations par la notion de projet migratoire . De plus en plus présente dans la
littérature sur les migrations internationales, cette notion n’a pourtant pas fait l’objet d’une
théorisation systématique, au point que son caractère opérationnel est encore questionné. À quel
moment commence le projet migratoire et à quel moment est-il accompli dans une vie ? Quelles
mobilisations collectives engendre-t-il ? Comment évolue-t-il au cours de son procès ? Comment
comprendre son arrêt subit ou sa réorientation ? Cela implique de considérer les notions de

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bifurcation, d’événement ou de rupture qui définissent les trajectoires des individus au cours de
leur projet migratoire. Or, les sociologues se trouvent assez démunis pour analyser les situations
d’incertitude et de changement, et les situations relativement imprévisibles, alors même qu’ils s’y
trouvent confrontés dans leurs recherches. Ils peuvent toutefois recourir à la sociologie du Turning
point qui envisage des « transitions rares qui font passer d’un régime de probabilité à un autre »,
telle que préconisée par Andrew Abbott (après Hugues) ou encore à la sociologie événementielle
développée par l’historien et sociologue William Sewell Jr. Ces approches s’efforcent
d’interroger les relations entre bifurcations et trajectoires, entre champ du possible et champ du
probable. Dans l’ouvrage Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement.
Michel Grossetti envisage les bifurcations comme une situation particulière de la trajectoire sociale
d’un individu dans laquelle « des séquences comprenant une part élevée d’imprévisibilité
produisent des irréversibilités importantes ». L’auteur précise le modèle d’analyse dans son
ouvrage Sociologie de l’imprévisible : « les acteurs (individuels ou collectifs) subissent ou
mobilisent des ressources dans des séquences d’action plus ou moins prévisibles qui peuvent
produire de plus ou moins grandes irréversibilités, c’est-à-dire des altérations durables des acteurs
et des ressources. Dans ce processus, on peut suivre des histoires et voir l’action se déplacer d’un
niveau à l’autre, des entités nouvelles (acteurs ou ressources) se constituer (se découpler) ou
disparaître (se dissoudre). Le processus peut prendre des formes multiples, plus graduelles ou plus
bifurcatives ».

Parmi les séquences temporelles de la trajectoire sociale du migrant pouvant relever d’une part
élevée d’imprévisibilité produisant des irréversibilités importantes, on trouve celles du départ et
du retour. Le départ à l’étranger et le retour au pays d’origine ont d’autant plus une part élevée
d’imprévisibilité et d’irréversibilité lorsqu’ils ne sont pas encadrés par les gouvernements. Le
départ de l’émigré clandestin est le plus souvent désigné comme le cas archétypal d’une situation
de crise, périlleuse, voire mortelle, à haute imprévisibilité et irréversibilité au regard de la prise
de risque, pouvant entraîner la rupture avec les liens d’appartenance. Mais même dans ce cas,
l’imprévisibilité ne signifie pas pour autant désordre et irrationalité. L’imprévisibilité peut être
organisée. Dans de très nombreuses situations de la vie sociale, les acteurs s’accordent sur
l’organisation d’un moment particulier de décision dont l’issue est conçue au départ comme
imprévisible (concours, élections, événements sportifs…). Dans d’autres cas, le moment de
l’imprévisibilité est prévu, mais pas l’ensemble des issues possibles. Pour les parcours de vie,
cette forme d’imprévisibilité se retrouve dans tous les changements d’états amenant une ouverture
des possibles, comme le passage à l’âge adulte ou la retraite. Le moment du départ à l’étranger
ou celui du retour sont des moments du même type.

Le départ clandestin à l’étranger : une imprévisibilité organisée. – Le départ clandestin réprimé,


voire condamné comme un délit par les États peut être socialement admis et encouragé par
l’entourage du migrant. Partir clandestinement au risque de perdre la vie peut être la réponse
possible au mal-être des jeunes d’une génération qui se sent abandonnée par son État. Le départ en
ce cas s’inscrit dans un processus d’affaiblissement du sentiment d’appartenance nationale qui peut
se muer en déni. Certains jeunes harraga (brûleurs de frontières) peuvent envisager le départ
clandestin comme un acte de désobéissance civile accepté et soutenu par la famille. Si l’intention
de départ puise ses motivations dans des aspirations personnelles de mobilité sociale (salut
personnel, désir de promotion, de rachat, de reconnaissance), le passage à l’action est quant à lui
fortement socialisé. Il engage le migrant dans une négociation avec lui-même et avec son entourage.
La mise en œuvre de l’idée de partir devient au fil du procès une décision collective. Le temps du

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départ, dont l’issue est bien conçue par les acteurs eux-mêmes comme imprévisible, est rendu
collectivement raisonnable et raisonné. Les migrants s’entourent d’acteurs qui leur procurent du
contrôle, entendu au sens qu’en donne le théoricien des réseaux Harrison White dans son
ouvrage Identity and Control publié en 1992 et récemment traduit en France. Le « contrôle » ici
ne signifie pas le pouvoir, mais plutôt une recherche d’appuis ou d’ancrages qui peuvent apporter
une certaine stabilité sociale et une tentative de maîtriser un environnement trop turbulent. Des
cercles sociaux (l’entourage familial et amical, le réseau villageois ou religieux) encouragent le
migrant au cours de son exil, lui apportant l’aide matérielle et financière et l’appui moral et
spirituel dont il a besoin (Sophie Bava). Le « candidat » à la migration n’est pas isolé, il peut aller
jusqu’à (sup)porter la réussite d’un projet de mobilité collectif : en ce cas, il est désigné comme «
l’élu », sélectionné comme le « meilleur postulant » à la migration selon un système de jugement
de l’entourage familial et/ou d’autorités sociales locales fondé sur une qualification
préliminaire/disqualification du candidat au départ.

Un retour définitif ? – À l’instar du départ, le moment du retour est pluriel. Suivant ses
circonstances politiques et socio-économiques, il peut être précipité ou planifié, accompagné ou
non, choisi ou contraint, définitif, temporaire ou pendulaire, individuel ou massif. L’idée de retour,
nous dit Abdelmalek Sayad, est toujours associée à l’acte d’émigrer. Mais à partir de quand peut-on
parler de retour ? C’est la question que pose la sociologie de l’immigration et des migrations
confrontée à des constats de recherches empiriques où le retour est toujours retardé. Mythe du
retour ? Illusion provisoire ? L’explication avancée est plutôt celle d’une forme d’acceptation d’un
statut d’entre-deux par le migrant, d’autant plus admis et assumé par lui et ses descendants qu’il est
de plus en plus promu par « la pensée d’État » des deux sociétés. L’attention se porte davantage
aujourd’hui sur l’analyse des conditions et des modalités de la réversibilité du retour. Elle cherche
à nuancer une vision univoque et linéaire du processus d’émigration allant du déracinement à
l’établissement définitif dans un autre pays et démontre que, malgré leur départ, bon nombre
d’émigrés gardent une relation régulière avec leur localité d’origine dont ils contribuent à faire
évoluer les infrastructures, le tourisme, le marché immobilier, la vie associative et politique. Le
retour est mis en pratique de différentes façons. Des études sur les pratiques touristiques des
émigrés et de leurs descendants, qui ont suscité jusqu’ici peu de travaux, se développent sous
l’angle notamment du « tourisme des racines » et apportent des éclairages sur la variété des
modalités du retour en fonction des histoires migratoires et du type d’éloignement causé par
l’émigration qui peut être forcée et traumatique.

Choisi ou contraint, le retour est plus ou moins difficilement vécu par le migrant. Il peut être une
« réserve d’expérience » (Alfred Schütz) source d’enrichissement : « [le retour] transmue le natif
en observateur de son propre pays à travers le regard déplacé et décalé qui est désormais le sien.
Ce qui semble fondamental dans ce type de déplacement, c’est que les migrants reviennent dans leur
pays d’origine avec un autre regard, ils sont porteurs d’une nouvelle expérience. ». Plus ou moins
qualifiante, plus ou moins reconnue, l’expérience de la migration peut constituer au contraire un
handicap. La réinsertion sociale et professionnelle dans la société d’origine est en effet loin d’être
mécanique. Tel est le cas de ces étudiants partis étudier à l’étranger et qui trouvent difficilement un
emploi à leur retour. Ils peuvent alors avoir le sentiment que tous les efforts de promotion sociale
consentis par eux ont été vains, et face à ce qu’ils considèrent être un manque de reconnaissance
nationale de la valeur de leur diplôme, leur ressentiment peut se transformer, à terme, en
mobilisation contestataire dans le pays ou en nouveau départ par dépit. La littérature sur les
returnees, qui examine en particulier le retour des exilés dans leur pays, met en évidence quant à

  22  
elle les difficultés de réinsertion sociale que peut rencontrer ce type de population. C’est ce
que souligne Nadine Picaudou, par exemple, dans l’introduction de l’ouvrage Retours en Palestine
à propos des Palestiniens de retour à partir de 1993, après leur exode massif en 1948, qui vivent
un décalage avec les codes sociaux en vigueur, ce qui contribue à en faire une sorte d’étrangers
dans les représentations communes de leur propre société. Ces returnees et leurs familles, qu’ils
aient perdu l’accent local ou qu’ils ne connaissent pas l’arabe, peuvent se sentir disqualifiés par les
autochtones palestiniens du fait de leur (trop long) éloignement de la terre natale et leur adoption
de valeurs étrangères durant leur exil. Suivant les conditions du retour, l’accumulation ou non de
ressources tirées de l’expérience migratoire, la position sociale occupée au moment du retour, la
qualité (faible ou forte) du maintien des réseaux dans le pays d’origine, le migrant peut se retrouver
dans une situation de plus ou moins grande vulnérabilité et se sentir accablé par le poids du regard
négatif d’autrui (sentiment d’échec, de honte). Cela peut aller jusqu’à entraîner un processus
d’affaiblissement des liens de l’individu à la société d’origine.

Dans certaines situations, le retour reste impossible parce que trop difficile. À partir d’études
analysant la situation de réfugiés politiques – des Vietnamiens en France et en Australie, des
Kosovars en France et au Canada, des Tamouls en Europe et au Canada, des Chinois en France –,
il ressort une impossible réinstallation dans le pays d’origine. En temps de révolution ou de crises
politiques aiguës, la situation d’insécurité ou d’instabilité qui règne dans le pays d’origine (qui
souvent interdit les départs), les convictions politiques de ces réfugiés qui les ont parfois conduits
à rompre avec des membres de leur famille, la crainte de « perdre la face » devant ceux qui ont
résisté de l’intérieur jouent comme autant d’empêchements de retour.

IV. La famille transnationale

Les recherches sur la famille transnationale constituent ces dernières années un autre domaine de
recherche particulièrement foisonnant. Elles ouvrent un questionnement en friche sur l’impact même
du processus transnational auprès des membres de parenté géographiquement éloignés et sur la
recomposition des attentes, devoirs, dettes et obligations entre ces membres, qui concourent au
sentiment d’unité et à des logiques de solidarité familiale ou à l’inverse à des logiques
d’individualisation. Les familles transnationales sont celles « qui vivent séparées tout le temps ou
de manière partielle, mais qui tiennent ensemble et créent ce qui peut être considéré comme un
sentiment de bien-être collectif et d’unité, de “famille”, même au travers des frontières nationales ».
Ces études principalement anglo-saxonnes – bien que des études francophones ont exploré dès les
années 1990 le thème de l’installation durable de la famille immigrée entre plusieurs espaces
nationaux (Catherine Quiminal, Jocelyne Streiff-Fénart, Anne Gotman, Catherine Delcroix) –
interrogent la capacité à maintenir et à inventer des liens de parenté, ou d’appartenance à un clan
ou à des groupes de caste dans la migration. La question du regroupement familial, qui s’inscrit
d’ordinaire dans l’analyse de la notion d’intégration de l’État-nation, est ici moins étudiée comme
une adaptation aux normes du pays d’installation que sous l’angle d’une « communauté imaginée »
et dynamique, qui parvient à maintenir des liens réguliers malgré la dispersion, et à intégrer
différentes contraintes, valeurs et expériences d’une génération à l’autre. Dire cela, ce n’est pas
seulement renverser la perspective agent/acteur au sein de l’institution familiale, c’est suggérer la
formation d’une nouvelle organisation d’un ordre social transnational dont la famille serait à la
fois l’enjeu et l’indice. C’est porter l’attention sur le fait que les migrations et mobilités contribuent
à l’élaboration de formes de vie familiale inédite, brouillant les contours entre famille conjugale et
famille élargie, où différentes logiques peuvent coexister (logiques d’individualisation, normes

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communautaires fortes, valorisation de la vie de couple à distance). Cela revient non seulement à
s’interroger sur les changements que connaît l’institution familiale, mais aussi sur les
transformations des relations sexuées, notamment à travers l’analyse des liens paternels et
maternels. Comment être mère ou père à distance, parfois à des milliers de kilomètres du domicile
et de ses enfants ? Et comment le rester en dépit de la séparation qui peut perdurer toute une vie ?
Pour mieux décrire ces processus, des notions sont avancées telles que « parentalité partagée »
(Françoise Lestage), « parenté flexible » (Anne- Christine Trémon). Les travaux dans ce domaine de
recherche relativement récent se sont beaucoup intéressés aux pratiques de solidarité
intergénérationnelle au sein de ces familles. Ils ont montré que les familles transnationales
échangeaient, pour la plupart, les mêmes formes d’aide que les familles dont les membres vivent à
proximité, à savoir le soutien moral et émotionnel, le soutien financier, le soutien pratique, les
soins personnels et l’hébergement. Les migrants demeurent insérés dans des obligations familiales
et consacrent beaucoup de temps, d’énergie et de ressources afin de compenser leur absence
physique. Ces travaux nous invitent ainsi à revisiter le thème de l’« économie de la parenté », à
partir d’une ethnographie économique de la parenté transnationale, en reconsidérant la relation
entre l’amour et l’argent, entre les obligations financières, morales et affectives. Comme le
précisait déjà Max Weber au début du XX siècle, la famille ne peut être analysée sous l’angle
unique du lien affectif et de l’identification immanente de chacun à la structure collective ; celle-ci
est aussi traversée par des enjeux économiques et utilitaires. Ces aspects sont particulièrement
développés dans des recherches qui traitent les questions du transfert financier et du soin
transnational.

Transferts financiers au sein de la famille transnationale. – Les transferts financiers en migration


(remittances) ont été traditionnellement analysés au regard d’hommes seuls, chefs de famille ou tête
de pont d’un réseau de parenté. Or, la perspective genrée sur cette question est importante comme le
soulignent des recherches (Laura Oso, Giaconda Herrera). Certains envois de fonds réalisés par les
femmes produisent des effets en termes de transformation du rôle de la femme (mère, épouse,
célibataire) au sein de la famille conjugale et/ou élargie. Les retombées en termes de prestige
social et symbolique ne sont pas les mêmes : les femmes migrantes ont moins tendance que les
hommes à procéder à des transferts d’argent plus largement communautaires et destinent
fréquemment leurs envois au cercle plus restreint de la famille et des enfants restés au pays. Il en
résulte une construction du prestige social en migration différenciée entre les sexes. Les recherches
soulignent aussi que les transferts de fonds contribuent d’autant plus à une dynamique sociale
ascendante au sein de la famille élargie restée au pays d’origine que le migrant, homme ou femme,
est célibataire ou marié(e) avec des enfants laissés à la charge des membres de la famille du pays
d’origine. L’envoi de fonds peut servir à monnayer, dans un don/contre-don, un service rendu dans
le pays d’origine (la garde et éducation des enfants ou le soutien à des parents âgés, la gestion de
terres agricoles, la garantie d’une bonne gestion de l’épargne). À partir du moment où un foyer se
fonde ou se regroupe dans le pays d’accueil, l’investissement au pays d’origine des migrants se
tarit et est détourné au profit du projet de mobilité sociale de la famille conjugale et des enfants.

Le soin transnational. – La tendance actuellement constatée de par le monde est celle d’une
féminisation de la mobilité internationale, particulièrement recherchée pour répondre à une forte
demande de prise en charge des tâches domestiques et de soin (care) réalisées dans le cadre d’un
travail salarié (en tant que nourrice, domestique, garde-malade, aide-soignante) ou non salarié (en
tant qu’épouse, mère, belle-fille). Cette migration est d’autant plus encouragée par les États qu’elle
est envisagée comme une solution au déficit démographique des pays vieillissants. C’est en ce sens

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que des études sur la migration de mariage analysent l’ampleur du phénomène du mariage arrangé
transfrontalier (via des agences ou sites internet) : la migration de mariage est la voie principale
de « recrutement » du travail reproductif non salarié dans certaines régions du monde.

Arlie Russell Hochschild propose d’utiliser la notion de global care chains afinde désigner un
ensemble de liens tissés entre des personnes au niveau mondial et basés sur du care rémunéré ou
non : par exemple, la fille aînée d’une famille pauvre du tiers monde s’occupe de ses frères et
sœurs (premier maillon de la chaîne) pendant que sa mère est elle-même rémunérée pour garder les
enfants d’une femme ayant émigré dans un pays développé (deuxième maillon). Cette dernière
s’occupant à son tour d’un enfant d’une famille d’un pays riche (dernier maillon). Ces global care
chains invisibles sont en augmentation et provoquent une « fuite du care » (comparable au
phénomène de la « fuite des cerveaux ») des pays pauvres vers les grands centres urbains des pays
riches : les individus qui s’occuperaient des enfants et adultes dépendants dans leur propre pays
pauvre migrent vers les pays riches pour s’y occuper des enfants et adultes dépendants qui y
vivent… Une nouvelle division internationale du travail reproductif se dessinerait ainsi en lien
avec le développement de grands centres urbains particulièrement demandeurs de migrations
temporaires dans le secteur des soins (Saskia Sassen, Barbara Ehrenreich et Arlie Russell
Hochschild).

Conclusion

Le soin transnational est par ailleurs étudié du point de vue des relations intergénérationnelles et
analysé comme un processus inscrit dans le cycle migratoire et de vie familiale. C’est le résultat,
par exemple, d’une recherche qui a analysé le soin transnational échangé entre des migrants adultes
vivant en Australie et leurs parents âgés vivant en Italie, en Irlande, aux Pays-Bas et en Nouvelle-
Zélande. Des migrants cherchent à prendre soin de leurs parents en voyageant régulièrement dans
leur pays d’origine et en les accueillant à leur tour. Le « contrat intergénérationnel », tel que déjà
décrit en socio-anthropologie de la famille et qui renvoie à la réciprocité du soin au sein des
familles (les enfants prennent soin de leurs parents devenus âgés en retour du soin qu’ils ont eux-
mêmes reçu d’eux pendant leur enfance), perdure bien au sein de la famille transnationale. Les
affects et obligations morales y sont analysés comme facteurs motivant la participation de migrants
professionnels au soin de parents âgés, pouvant les conduire au choix de venir rejoindre leurs
parents vieillissants, ceci au prix d’une perte d’emploi et d’une diminution de revenus. Les migrants
peuvent ainsi prendre la décision d’infléchir le cours ascendant de leur trajectoire professionnelle
par obligation sociale et morale envers leurs parents.

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Chapitre IV

Les  migrations  :  un  problème  politique  à  l’échelle  du  monde  

Introduction

Ce chapitre examine la question d’une gouvernance mondiale des migrations. S’il n’existe pas de
régime international des migrations à l’heure actuelle, l’idée d’une politique publique internationale
des migrations fait son chemin depuis plus de vingt ans et s’observe notamment à travers
l’émergence de dispositifs de concertation réunissant divers acteurs (États, organisations
internationales, ONG, syndicats, société civile) et le transfert d’un même modèle de coopération
dans différentes régions du monde. La sécurité aux frontières, fonction essentielle de la
souveraineté d’État, est discutée et gérée à une échelle régionale et mondiale au sein d’un système
hybride d’acteurs privés et publics. Dans un contexte où la perception même de la frontière
politique a changé, les relations diplomatiques entre pays d’origine et pays d’accueil ont évolué :
de nouveaux outils et instruments ont fait leur apparition dans le domaine de la concertation
multilatérale, du contrôle aux frontières et de la quantification/classification des migrants. Mais
quid de l’évolution des protections internationales au XXIe siècle ? La protection sociale du
migrant reste une question fondamentale.

I. Vers la construction d’une gouvernance « à visée cosmopolite » ?

De nombreuses publications ont souligné les modalités et les enjeux d’un processus, encore
incertain, de mise en place d’une gouvernance mondiale des migrations (Bertrand Badie et al. ;
Frédérique Channac, Fred Constant ; Colleen Thouez ; Catherine Wihtol de Wenden). Plusieurs
institutions internationales exercent des compétences dans le domaine des migrations dès la fin de la
Première Guerre mondiale, tels que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés
(HCR), l’Organisation internationale du travail (OIT) ou encore l’Organisation internationale pour
les migrations (OIM), mais leur développement s’est accéléré depuis les années 1950, suivant ainsi
l’accroissement des migrations internationales et la diversification des problématiques en ce
domaine. À chaque évolution du contexte international a correspondu une redéfinition des
modalités, des priorités et des fonctions de la coopération intergouvernementale.

1.1 La création de commissions, forums mondiaux, processus consultatifs régionaux

À partir de 2003, et parallèlement aux politiques étatiques des pays d’accueil, on assiste à une
lente et timide structuration et légitimation d’une gouvernance mondiale des migrations. Le point de
départ de cette réflexion se situe en 1994 avec la Conférence internationale du Caire sur la
population et le développement, organisée par les Nations unies, qui voit émerger l’idée de règles
internationales portant sur tous les aspects des migrations humaines. Elle se poursuivra avec
l’Initiative de Berne en 2001 lancée par l’Office fédéral des réfugiés. La question des réfugiés
ainsi que le déséquilibre démographique Nord/Sud et le vieillissement de la population dans
certaines régions du monde, comme au Japon, sont jugés particulièrement préoccupants. Dans le
même esprit, la Suisse et la Suède, rejointes par un noyau d’États avec l’appui du Secrétaire
général des Nations unies, vont créer en 2003 la Commission mondiale sur les migrations
internationales (CMMI). Dans son mandat, cette commission précise vouloir dresser un état des
lieux complet de la situation migratoire internationale et explorer des voies nouvelles en matière

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de coopération régionale et internationale sur les questions de migrations. Elle termine sa mission
en 2005 avec la rédaction d’un rapport intitulé Les Migrations dans un monde interconnecté : de
nouvelles perspectives d’action, fruit de consultations thématiques menées à l’échelle régionale et
mondiale auprès d’institutions internationales, d’organisations non gouvernementales et de
représentants de la société civile. La nécessité d’une approche interinstitutions de la migration
mieux coordonnée commence ainsi à s’imposer et conduit à la création du Groupe de Genève.
Lancé de manière informelle par l’OIM et le HCR, le Groupe de Genève est composé de quatre
autres organisations sur les migrations : l’OIT, le Haut-Commissariat aux droits de l’Homme
(HCDH), la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED),
l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Suivant les recommandations de
la CMMI et s’inspirant du Groupe de Genève sur la question migratoire, le Secrétaire général des
Nations unies institue trois ans plus tard, en 2006, le Groupe mondial sur la migration (GMG) qui
élargit le Groupe de Genève à 11 autres institutions dont le Département des affaires économiques et
sociales des Nations unies (DAES), le Programme des Nations unies pour le développement
(PNUD), l’Unesco, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la Banque mondiale.

a. La création de forums mondiaux

Les recommandations du Groupe mondial sur la migration, peu suivies par les États, donneront
naissance un an plus tard au Forum mondial sur la migration et le développement (FMMD). Ce
forum intergouvernemental reconnu par l’Assemblée générale des Nations unies se définit comme
un processus de dialogue volontaire, non contraignant et informel entre gouvernements, et entre les
États, la société civile, le secteur privé, les syndicats, les milieux universitaires et les organisations
internationales. Depuis 2007, un forum mondial s’est ainsi tenu chaque année dans différentes villes
(Bruxelles, Manille, Athènes, Puerta Vallarta, Genève) afin d’adopter un certain nombre de
déclarations communes sur des questions thématiques : la pratique des droits de l’Homme, le
développement dans les pays d’origine, le trafic de migrants, la criminalité transnationale, les
diasporas, la fuite des cerveaux, les transferts de fonds par les migrants. Ces forums réunissent
chaque année plusieurs centaines de participants aux positions différentes, voire contradictoires.
Sans être décisionnaires ni même consensuels dans leurs objectifs, et bien que ne répondant pas
directement aux attentes de la société civile, ces forums ont toutefois servi d’espaces
d’expérimentation aux premiers pas d’un cadre multilatéral.

Un autre type de forum mobilisant une contestation mondialisée a vu le jour depuis 2000 : il s’agit
du Forum social mondial (FSM), qui rassemble chaque année plusieurs milliers de personnes du
monde entier. Depuis 2011, on constate particulièrement au Maghreb et plus largement en Afrique
une recrudescence de la création d’associations, d’ONG et de mobilisations citoyennes pour la
défense de droits des migrants et des réfugiés qui participent activement au FSM. On voit se former
par exemple des mouvements contestataires contre les dérives du pouvoir politique en Afrique tels
les mouvements « Y en a marre » au Sénégal et « Balai citoyen » au Burkina Faso en lien avec le
FSM. Des études interrogent la pérennisation et l’institutionnalisation transnationale de telles
mobilisations citoyennes à l’initiative de jeunes artistes, journalistes, juristes, commerçants,
paysans et chômeurs. Elles s’inscrivent dans un domaine de recherche plus large sur les modalités
et les enjeux d’un « engagement citoyen à distance ». L’engagement à distance pour un État dont on
se sent proche individuellement ou collectivement peut prendre diverses formes, incluant par
exemple l’activité de lobbying ethnique, l’élan humanitaire ou encore un engagement politique plus
direct à travers la mobilisation financière pour soutenir à distance la politique d’un État en crise.

  27  
L’historien Benedict Anderson nomme « nationalisme à longue distance » le phénomène de migrants
exilés ou descendants de migrants qui tentent d’influencer la politique de l’État d’accueil en faveur
de l’État ou du peuple dont ils se sentent « parents ».

b. La création de processus consultatifs régionaux

À l’échelle régionale, la création de processus consultatifs a également contribué à la constitution


d’un système de coopération international sur la migration. Créés en Europe dès les années 1980,
des processus consultatifs régionaux se sont ensuite multipliés dans les années 1990 dans diverses
régions du monde (Frédéric Channac). Les gouvernements participants le font sur une base
volontaire et ont toute latitude pour se conformer ou non aux conclusions adoptées. Ils s’appuient en
partie sur des expériences antérieures de coopération, le plus souvent sur des institutions
régionales et subrégionales d’intégration économique et/ou sur des accords sur la circulation des
personnes entre États. Ainsi, dans l’espace euro-méditerranéen, le Dialogue 5 + 5 créé en 1990
(Tunisie, Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie pour l’Afrique du Nord, Italie, France, Portugal,
Espagne et Malte pour l’Europe du Sud) regroupe tous les États membres de l’UMA. De même en
Afrique, les processus régionaux du MIDWA (Migration Dialogue for West Africa) et du MIDSA
(Migration Dialogue for Southern Africa) sont respectivement associés à la communauté
économique de l’UEMEOA et du COMESA, ceux d’Amérique latine sont liés au MERCOSUR et
ceux de l’Asie-Pacifique s’appuient notamment sur l’Asia-Pacific Economic Cooperation. Cette
régionalisation de la coopération intergouvernementale, qui répond à des stratégies
d’exportation/importation de modèles de coopération, est comprise comme une étape structurelle
et institutionnelle vers le développement de véritables politiques publiques internationales pour les
migrations. Les organisations internationales soutiennent ces initiatives déclinées en quatre axes (la
promotion de l’échange d’informations, la protection des droits fondamentaux des migrants, la lutte
contre la migration irrégulière et les trafics d’êtres humains, le développement des retours
volontaires) et y tiennent un rôle essentiel. L’OIM en particulier assure le secrétariat de la plupart
de ces processus consultatifs régionaux. Son engagement n’est pas désintéressé, ces processus
représentant un appui pour la légitimation et l’extension de ses propres programmes. Cette
organisation contribue fortement à la création de centres de recherche et de formation sur la
migration en Afrique et dans la République de Corée. Son site Web propose de surcroît des outils
de mesure et notamment le « dépôt de profils migratoires » à l’attention des partenaires du FMMD.
On y trouve un ensemble d’indicateurs prédéfinis par un groupe de travail du GMG et un guide
pratique afin d’aider les pays à la constitution de fiches et de profils migratoires standards. Ce type
d’organisation internationale dans le domaine des migrations tient non seulement à occuper des
fonctions centrales de coordination au sein du système international actuel, mais aussi à produire
toute une activité cognitive par la diffusion de « symboles signifiants » sous forme de normes,
discours, emblèmes, cartes, courbes statistiques.

1.2 La volonté d’une harmonisation mondiale de la quantification statistique

La mise en chiffre des migrations est visible à travers les sites Internet, les publications et la
communication des organisations internationales qui ont acquis une place centrale dans la conduite
d’enquêtes statistiques sur la migration et exercent une « intelligence organisée » productrice d’un
champ de connaissance et d’actions (banques de données, guides pratiques, formations,
observatoires, enquêtes publiques, rapports d’experts). La plupart des données produites
proviennent d’une coopération entre Eurostat (direction générale de la Commission européenne

  28  
chargée de l’information statistique à l’échelle communautaire), la SOPEMI (système d’information
permanent des migrations de l’Organisation de coopération et de développement économiques –
OCDE) et l’OIM. Eurostat prend place au sein de deux structures européennes : le Système
statistique européen auquel appartiennent aussi des banques, des instituts statistiques ou encore des
organismes qui collectent les informations dans toute l’Europe ; et le Comité des statistiques
monétaires, financières de balance des paiements dans lequel se retrouvent aussi les banques
centrales nationales, la Banque centrale européenne et la direction générale des Affaires
économiques et financières de la Commission européenne. Eurostat coopère également avec le FMI
et l’Unesco. L’objectif de cette coopération institutionnelle est double : le premier est de parvenir à
une comparaison statistique régionale et mondiale de la migration et donc à une standardisation des
critères de classement, et le second est de fournir les outils de connaissance nécessaires à la
demande d’expertise sur laquelle l’action politique peut ensuite s’appuyer. Certaines régulations
internationales – telles que le trafic de stupéfiants ou la criminalité internationale – se fondent
entièrement sur les estimations chiffrées par cet organisme.

Là où le discours politique peut rester général, la statistique doit trancher par des choix précis.
Pour « catégoriser » et/ou « quantifier », il faut d’abord établir une définition, puis retenir un ou
plusieurs critères précis avant de « récolter » des données. Quantifier la migration, c’est donc
d’abord choisir et simplifier un phénomène complexe. Or, les conditions de production, de validité
et de diffusion de la quantification des migrations internationales sont rendues difficiles et opaques
dans un contexte de coopération internationale des données où s’expérimente une maîtrise de
techniques très pointue et lourde à mettre en place. Les données sont difficiles à recueillir, les
migrations restent mal décomptées par la statistique officielle soit par volonté politique délibérée
(comme cela a été officiellement révélé en mars 2011 par l’Institut national de la statistique en
Tunisie), soit parce que les appareils statistiques existants ne permettent pas la mesure exacte des
flux migratoires. Si on parvient à compter les arrivées, comment dénombrer les départs en
l’absence d’une définition claire du migrant (migrant, primo-arrivant, immigré, binational, etc.) ?
En outre, la volonté d’externaliser vers le Sud une standardisation des outils statistiques en matière
de migration internationale se heurte à un écueil majeur : les écarts existants et historiquement
construits entre les différentes conceptions nationales de l’étranger en fonction des représentations
juridico-politiques, historiques et sociologiques de chaque pays. Force est de constater
cependant qu’en dépit de tous ces biais et difficultés, la doxa statistique a tendance à conforter
ces organismes internationaux comme seules unités de compte « officielles » des migrations ; les
rankings produits y instituent une représentation ordonnée du monde et suscitent des monopoles du
savoir difficilement discutables. Ces initiatives de coopération internationale dans leur ensemble
parviendraient en fin de compte à une certaine convergence de perceptions et de comportements des
acteurs politiques, et à définir une communauté de pensée et d’experts. Elles influenceraient
l’orientation des débats actuels sur la réforme du système intergouvernemental. Mais le discours
n’est-il pas trop consensuel ? N’assiste-t-on pas plutôt à la mise en place rhétorique d’une
gouvernance globale technicisée et dépolitisée ? Ne chercherait-elle pas à occulter le débat
opposant les différents partenaires des migrations par le débat multilatéral, tout en construisant un
sillon qui pourrait finir par s’imposer comme la norme mondiale sur la gestion des migrations
internationales ?

On peut se demander s’il ne s’agit pas de construire les outils analytiques et statistiques dans le but
de définir et de légitimer la « bonne migration » sélective adoptée aux besoins économiques des
États, alliant libéralisme économique et protectionnisme, voire autoritarisme.

  29  
II. Le contrôle des frontières et la coopération régionale

Soucieux de se préserver des risques supposés de la migration, les pays riches érigent des milliers
de kilomètres de béton et de barbelé, construisent des murs qui matérialisent la fermeture des
frontières : entre les États-Unis et le Mexique, entre l’Union européenne et l’Afrique du Nord et
l’Europe de l’Est (à l’entrée des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, à la frontière bulgaro-
turque et à la frontière gréco-turque), entre Israël et la Cisjordanie, la Chine et la Corée du Nord,
l’Arabie Saoudite et le Yémen, l’Inde et le Pakistan.
Les modes d’action du contrôle étatique des frontières se sont profondément transformés depuis la
fin des années 1990 : on assiste à un processus d’externalisation du contrôle depuis les pays de
départ (Mexique, Turquie, Sénégal, Maroc, Libye, Tunisie, etc.), à une privatisation et
technicisation de la surveillance des frontières, et à une multiplication des accords politico-
juridiques binationaux et multilatéraux. La Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de
l’Union européenne fait de l’UE un cas emblématique d’organisation internationale assurant non
seulement des fonctions régulatrices en matière de sécurité internationale, mais produisant aussi un
symbole politique visant à légitimer le rôle que l’UE entend jouer sur la scène internationale en tant
qu’acteur global, face notamment à la puissance américaine. De ce point de vue, les modalités du
contrôle déployées dans l’espace euro-méditerranéen sont intéressantes à examiner.

2.1 Vers une approche globale de la migration dans l’espace euro-méditerranéen ?

Depuis la fin des années 1990, l’Union européenne externalise le contrôle de ses frontières dans
les pays de départ et de transit, et notamment dans la région maghrébine concernée par le
durcissement des politiques migratoires européennes (durcissement des conditions d’asile,
d’entrée et de séjour des étrangers dans les pays de l’espace Schengen). À leur tour, les États
maghrébins ont modifié leur législation sur les conditions d’entrée et de séjour des étrangers et
collaborent de plus en plus étroitement avec les pays de l’Union européenne dans la lutte contre
les migrations irrégulières (loi organique de 2004-6 en Tunisie, loi 02-03 au Maroc, loi de 2008
en Algérie).

Depuis plus de quinze ans, la politique euro-méditerranéenne du contrôle aux frontières se


caractérise par un large éventail d’ententes pour arrêter les flux clandestins : production de textes
juridiques afin de sanctionner les organisateurs et les personnes participant aux départs de
clandestins, formation du personnel de surveillance du littoral, équipement en nouveaux matériels
de détection, projets transfrontaliers couplant la question de la sécurisation de la frontière à des
projets de coopération économiques et culturels plus larges. La Conférence euro-méditerranéenne
de Barcelone en novembre 1995 a lancé ce qui a ensuite été appelé le processus de Barcelone et a
tenté d’établir les bases d’un cadre multilatéral de coopération entre l’UE et 12 pays et territoires
méditerranéens. Le Conseil européen de Tampere en 1999 a ensuite posé les bases d’une «
communautarisation » des politiques d’asile et d’immigration à partir de trois volets :
l’intégration des immigrés en situation régulière ; la protection des demandeurs d’asile et des
réfugiés et la gestion des frontières en vue de lutter contre l’immigration irrégulière. En 2002, le
Conseil européen de Séville demande instamment que le lien entre migration et sécurité soit
accentué et que soit insérée une clause sur la gestion conjointe des flux migratoires ainsi que sur
la réadmission obligatoire en cas d’immigration illégale. D’autres initiatives de coopération
suivront, menées dans le cadre de la Politique européenne de voisinage (PEV). Durant la période

  30  
2007-2013, 13 projets de coopération vont être signés entre la Tunisie et l’Italie, soutenus à
hauteur de huit millions d’euros. Par la suite, l’Union pour la Méditerranée, créée en juillet 2008,
a réuni 27 États membres de l’UE et fixé des axes prioritaires tels que la protection civile, la
dépollution de la Méditerranée, le développement de l’énergie solaire en Méditerranée,
l’université euro-méditerranéenne.

La multiplication de ces instances de coopération a pour objectif de replacer la question de la


sécurité des frontières dans une politique d’approche plus globale à la fois de développement
économique et d’encouragement à la coopération euro-méditerranéenne. Ainsi, les accords
d’expulsion sont assortis de contreparties de différentes natures (accords commerciaux, quota plus
important de visas, aide publique au développement) de la part des États européens. Le premier
partenariat pour la mobilité a été signé le 7 juin 2013 entre le Maroc et neuf pays de l’UE
(Allemagne, Belgique, Espagne, France, Italie, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni et Suède) et
s’inscrit dans la continuité de la politique d’approche globale des migrations promue par l’UE. Il
s’articule autour de quatre grands objectifs : mieux gérer la circulation des personnes pour des
séjours de courte durée, les migrations régulières et la migration pour des raisons de travail ;
renforcer la coopération en matière de migrations et de développement ; lutter contre l’immigration
irrégulière, les réseaux de trafic des êtres humains et de traite, et promouvoir une politique efficace
en matière de retour et de réadmission ; enfin, respecter les instruments internationaux relatifs à la
protection des réfugiés dûment ratifiés. Pour des associations de défense des droits du migrant telle
la CIMADE, le nœud du problème réside dans l’objectif de signature d’un accord de réadmission
entre l’UE et le Maroc, mentionné explicitement comme une priorité du volet immigration
irrégulière du partenariat pour la mobilité. Un tel accord permettrait à l’UE de renvoyer vers le
Maroc non seulement les ressortissants marocains qui se trouvent en situation irrégulière sur le
territoire des États membres, mais aussi tous les ressortissants de pays tiers ayant transité par le
Maroc pour se rendre en Europe. Or, ce projet ne prévoit aucune garantie solide pour le respect des
droits fondamentaux des migrants au Maroc et, en particulier, aucun accès à la justice pour les
migrants dans le cadre de leur procédure de retour vers leur pays d’origine.

2.2 Les accords de réadmission : instrument d’une coopération transfrontalière

Un accord de réadmission est juridiquement un acte par lequel les États signataires s’engagent à
réadmettre sur leur territoire leurs ressortissants interpellés alors qu’ils se trouvent en situation
irrégulière sur le territoire d’un autre État, mais aussi d’autres étrangers qui ne sont pas leurs
ressortissants mais qui ont transité par leur sol avant d’être interpellés dans l’autre État. Il s’agit de
l’un des instruments clés de la politique de lutte contre l’immigration irrégulière de l’Union
européenne de ces vingt dernières années. En contrepartie de la signature d’un accord de ce type
sont négociés des aides financières et techniques, des plans de coopération et des quotas
d’immigrés réguliers en provenance des pays exprimant une réelle volonté de lutter contre
l’immigration clandestine. Parmi les premiers accords entre pays européens et pays de la région
maghrébine, on trouve celui qui a été signé dès 1992 entre l’Espagne et le Maroc à propos de la
situation singulière des migrants marocains et subsahariens concentrés dans les villes de Ceuta et
de Melilla. L’accord a abouti à l’évacuation annuelle d’un millier de migrants bénéficiant d’aides
sociales en 1993 et 1994. Il a fallu attendre près de quatre ans pour que Rabat accepte de
réadmettre 65 immigrés clandestins d’Afrique subsaharienne ayant transité sur son territoire. Ce
long intervalle a été utilisé pour obtenir diverses améliorations de la situation des Marocains en
Espagne ainsi qu’un allégement de la dette extérieure.

  31  
La Tunisie a été le premier pays au Maghreb à signer en 1998 un accord de réadmission de
coopération avec l’Italie visant le contrôle migratoire et la surveillance des eaux territoriales et
internationales avec l’UE. Depuis 1998, l’Italie et la France ont signé respectivement pas moins
d’une trentaine d’accords de ce type avec le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, la Mauritanie, l’Égypte et
la Turquie. En 2004, l’Italie a joué un rôle décisif auprès de l’UE pour lever l’embargo sur la vente
d’armes par la Libye, moyennant une convention interdisant les armes chimiques dans ce pays et un
accord incluant une aide active de sa part à la lutte contre l’immigration clandestine. Les accords
communautaires de réadmission ont ainsi évolué dans un système de réadmission bilatéral
prédominant, faisant intervenir différents pays de migration, qu’ils soient riches ou pauvres,
démocratiques ou totalitaires, stables ou fragiles. La coopération en matière de réadmission est
surtout devenue ces dernières années un moyen parmi tant d’autres de consolider un cadre de
coopération bilatérale plus large, comprenant d’autres domaines politiques stratégiques (parfois
plus importants), comme la sécurité, l’énergie, le commerce et la lutte contre le terrorisme.

Mais ce contrôle transfrontalier n’est pas sans produire lui-même son lot de situations d’illégalités
par le jeu même de mécanismes politico-juridiques : en restreignant par exemple les demandes
d’asiles ces dix dernières années et en laissant dans des situations inextricables des personnes
déboutées de l’asile ; en refoulant l’étudiant venu légalement mais qui, suite à un échec dans ses
études, se retrouve dans l’impossibilité de renouveler sa carte de séjour ; ou encore en laissant
un vide juridique et politique pour la mise en pratique concrète des accords de réadmissions.
L’accord entre la Grèce et la Turquie en donne un exemple. Entré en vigueur en 2002, il prévoit que
chaque État accepte le renvoi sur son territoire des migrants interceptés en situation irrégulière. Or,
la plupart des expulsions de la Grèce vers la Turquie ne sont pas réalisées dans le cadre de cet
accord, mais de manière illégale (Pierre Sintès).

III. Nouveaux instruments, nouveaux métiers du contrôle

On a assisté ces vingt dernières années à une escalade des moyens mis en œuvre dans l’acquisition
de nouvelles technologies en matière de surveillance de la frontière extérieure : sondes de
détection de CO2 et de battements cardiaques, caméras thermiques et infrarouges, radars nouvelle
génération pour la détection d’embarcations tels que le système intégré de vigilance extérieure
(SIVE). Ce radar, utilisé par la police espagnole dans le détroit de Gibraltar, permet de repérer à
plusieurs dizaines de kilomètres de distance toute masse en mouvement sur la surface de la mer.

L’agence FRONTEX, agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux


frontières extérieures des États membres de l’Union européenne créée en 2004, a pour mission de
coordonner la coopération entre les États membres en matière de sécurité opérationnelle des
frontières. Sa création est concomitante avec d’autres évolutions en matière de gestion des
frontières : création du code Frontières Schengen qui précise les règles relatives au franchissement
des frontières extérieures en 2006 et d’un Fonds pour les frontières extérieures en 2007 ; créations
durant les années 2000 d’un système d’information sur les visas (VIS) et du système d’information
Schengen (SIS) ainsi que du système EURODAC dans le but de comparer des empreintes digitales
des demandeurs d’asile et des immigrants clandestins.

Un phénomène de privatisation de la frontière s’est opéré durant la décennie 2000 via le recours
croissant à des entreprises privées dans le domaine de l’électronique de défense, étroitement

  32  
associées à la mise au point de systèmes de défense pour la surveillance des côtes, du trafic aérien,
du contrôle des frontières. Ainsi, l’Institut industriel d’automation et de mesures (PIAP) est à la
tête d’un consortium de dix pays de l’UE qui a consacré 20 millions d’euros à la mise au point du
réseau de surveillance TALOS, le programme européen de surveillance frontalière automatisée,
constituée de robots, de drones et de centres de commandement mobiles. Aux États-Unis, le
ministère de la Sécurité intérieure s’est associé à Boeing dans le cadre du Secure Border Initiative
Network (SBINET). En France, des études empiriques en sciences sociales sont en cours pour
analyser ce type de dispositif de contrôle. La revue Cultures et Conflits a publié dès 1993 des
études sociologiques qui ont mis en évidence une interpénétration de la sécurité intérieure et de la
sécurité extérieure dans ces initiatives, créant une sorte de continuum sécuritaire, qui serait moins
significative de nouvelles menaces produites par la « fin des frontières » que d’une montée en
force des logiques d’action policière.

La problématique des douanes est devenue particulièrement sensible depuis les attentats du 11
septembre 2001 qui ont conduit, de manière planétaire, à intégrer les douanes dans le dispositif
sécuritaire, quand elles étaient jusque-là essentiellement préoccupées par la facilitation du
commerce. La politique d’une gestion partagée du « risque migratoire » a encouragé la formation
du métier d’officier de liaison. Les officiers de liaison douaniers assurent désormais une mission
de relais de la douane à l’étranger. Cette coopération opérationnelle repose essentiellement sur des
accords bilatéraux (conventions d’assistance administrative mutuelle internationale) permettant des
échanges de renseignements, la surveillance de personnes, de biens ou de moyens de transport, la
constitution d’équipes communes d’enquêtes. Par ailleurs, les officiers de liaison « Immigration »
(ILO) présents dans les pays tiers assurent une mission proche de celle des agents consulaires : ils
participent à l’harmonisation des procédures de délivrance des visas des consulats européens, et
ils sont rattachés aux représentations de leur pays à l’étranger (ambassade ou consulat). Les
nombreux liens avec les polices locales, les compagnies de transport aérien ou portuaire et le cas
échéant, les sociétés de sécurité, permettent aussi de vérifier les contrôles aux frontières
directement dans les pays tiers. La mission et le degré d’implication de ces agents de liaison dans
les pays de départ restent très variables selon les États membres et les gouvernements des pays
tiers. Des officiers de liaison douaniers peuvent être très présents dans les pays tiers, jusqu’au
tarmac de leurs aéroports afin de contrôler et de refouler de l’avion de compagnies européennes
toute personne détentrice de faux documents sans que cette dernière ait la possibilité de demander
l’asile. Dans d’autres contextes, les gouvernements de certains pays tiers refusent la présence des
agents de liaison dans des zones considérées comme « sensibles ».

III. Vers quel droit d'asile au XXIe siècle ?

Dans le contexte politique contemporain, le réfugié est une figure sociale paradoxale. Il est en
quelque sorte l’exception qui confirme la règle dans le système des États. Acteur international qui
n’existe que dans une société internationale d’États souverains, devenu après 1945 une catégorie
sociale à l’échelle européenne puis mondiale, le réfugié pousse à l’extrême la tension entre les
prérogatives étatiques d’exclusion des indésirables et les impératifs d’inclusion des droits de
l’Homme (voir Wihtol de Wenden). Actuellement, la réponse apportée par les États n’est pas celle
attendue, elle est moins politique que gestionnaire : gérer la pression des demandes d’asile semble
la priorité.

3.1 Explosion des demandes d’asile dans le monde

  33  
Entre 1945 et 1990, les déplacements des réfugiés trouvaient principalement leur origine dans les
nombreuses crises résultant de confrontations idéologiques, politiques et militaires entre l’Est et
l’Ouest. Le nombre de conflits armés sur la planète a diminué depuis l’arrêt de la guerre froide et
l’effondrement de l’URSS entre 1989 et 1991. Toutefois, les guerres civiles (aujourd’hui plus
nombreuses que les affrontements entre États), les crises humanitaires, les nouvelles formes de
conflits (comme la lutte contre le terrorisme international) entraînent des exodes et des
déplacements contraints de populations de plus en plus importants. L’imbroglio et l’évolution
sémantique et juridique de catégories depuis vingt ans – réfugiés, déplacés, demandeurs d’asile,
déboutés du droit d’asile, apatrides – rendent difficile le bilan chiffré du phénomène. Les chiffres
suivants s’appuient sur les estimations du Haut-Commissariat aux réfugiés dont la charge s’est
étendue de manière considérable depuis les années 1970 : moins de trois millions de personnes
relevaient de la compétence du HCR en 1976. Près de 12 millions en 1985. En 2011, 25,9 millions
de personnes (10,4 millions de réfugiés et 15,5 millions de déplacés internes) ont reçu protection et
assistance du HCR (soit 700 000 personnes de plus qu’en 2010). L’année 2011 a été marquée par
une succession de crises de réfugiés majeures, suite aux conflits en Côte-d’Ivoire, en Libye, en
Syrie, en Somalie et au Soudan. Quelque 4,3 millions de nouvelles personnes ont été déplacées
selon les estimations du HCR. Parmi elles, plus de 800 000 réfugiés (relevant de la convention de
Genève de 1951) ont fui dans les pays voisins. Le HCR estime que c’est le chiffre le plus élevé en
dix ans. Les 3,5 millions restants se sont déplacés au sein des frontières de leur pays respectif.
L’afflux d’une migration irrégulière constituée principalement de Tunisiens, de Libyens et de
Subsahariens vers les côtes italiennes, avec près de 25 000 personnes entre les mois de janvier et
février 2011, a été à l’origine d’une polémique sur un projet de réforme des accords de Schengen –
projet adopté le 7 juin 2012 – prévoyant le rétablissement de contrôles nationaux temporaires aux
frontières intérieures de l’Union européenne en raison de « circonstances exceptionnelles ». Bien
qu’organisés, les retours précipités et en masse, gérés en urgence font souvent peur aux États qui
craignent une déstabilisation du pays. C’est ce que note Harouna Mounkaila à propos des réfugiés
nigériens après la grave crise politique libyenne en 2011 qui s’est soldée par le départ précipité de
Libye de près de 270 000 Nigériens, dont de nombreux travailleurs migrants installés en Libye
depuis plusieurs années, des anciens membres de la légion islamique du colonel Kadhafi ainsi que
des mercenaires recrutés par le régime pour combattre la rébellion. Ces retours précipités sont
intervenus dans un contexte politique marqué au Niger par une transition militaire faisant suite au
coup d’État du 18 février 2010 alors que le pays fait face, une nouvelle fois, à une grave crise
alimentaire. Par crainte d’une aggravation de la crise alimentaire, de problèmes sécuritaires et
d’une déstabilisation politique du pays, les autorités nigériennes ont mis en place de manière
urgente et inédite un dispositif national de gestion des rapatriés en mars 2011.

Environ 1,6 million de Syriens ont trouvé refuge dans cinq pays de la région, et le HCR prévoit
que le nombre de réfugiés s’élève à près de trois millions en 2014. Face à l’afflux de réfugiés en
provenance de la Syrie et du continent africain, des pays européens comme la Bulgarie, la Grèce et
l’Italie, dépassés par la situation, en appellent au soutien des autres états membres de l’Union
européenne.

La frontière israélo-égyptienne encore peu étudiée constitue un autre enjeu en termes d’«
externalisation » de l’asile entre pays du Moyen-Orient. Frontière éminemment sécuritaire pour
Israël, elle est également devenue en l’espace de quelques années un point de passage clandestin
vers Israël pour des migrants et des demandeurs d’asile, essentiellement en provenance d’Afrique.
Lisa Anteby-Yemini montre la façon dont les autorités israéliennes développent des dispositifs de

  34  
rétention (tel le site de Ketziot) pour contenir ces [Link] les cinq dernières années, 24
000 demandeurs d’asile sont entrés illégalement en Israël par sa frontière méridionale, selon les
estimations de ministère de l’Intérieur israélien.

Le Pakistan reste le pays qui abrite le plus de réfugiés (1,7 million), et l’Afghanistan celui qui en
génère le plus grand nombre, une position qu’il détient depuis trente-deux ans. L’Afrique du Sud est
le pays où les demandes individuelles d’asile sont les plus nombreuses, suivie des États-Unis et de
la France.

L’HCR estime que l’apatridie – terme qui désigne selon la convention des Nations unies toute
personne qu’aucun État ne considère comme son ressortissant par application de sa législation –
concernerait actuellement jusqu’à 12 millions de personnes. Les apatrides se distinguent des
réfugiés qui possèdent une nationalité et ont fui leur pays. Le HCR met aussi l’accent sur le nombre
record d’enfants demandeurs d’asile qui voyagent seuls. Au total, 46 % des réfugiés et 34 % des
demandeurs d’asile étaient des enfants de moins de 18 ans en 2011. Les femmes et les filles
représentant 48 % des réfugiés.

3.2 Un droit d’asile en crise

Des juristes soulignent que le droit dont le monde contemporain en transformation a indéniablement
besoin est en profonde crise : violence dans les relations internationales, discrédit sur les Nations
unies, montée de la criminalité internationale et de son impunité, crise de l’État souverain. Il est
dans un immense déficit d’institutions internationales ou transnationales qui auraient le pouvoir
d’imposer de réelles régulations collectives et de réelles protections sociales à l’échelle mondiale
(Monique Chemillier-Gendreau, Mireille Delmas-Marty).

Bien que signataires de la convention de Genève, beaucoup de pays dans le monde peinent à
appliquer une politique d’asile. Des titres de séjour « humanitaires » peuvent être mis en place dans
des pays qui n’avaient pas jusqu’à présent une tradition d’accueil des réfugiés, à l’instar du Japon
(Minako Suzuki), sans cependant résoudre le manque d’un statut juridique clair qui renvoie le sort
des demandeurs d’asile à la discrétion de l’État. Le constat généralisé est plutôt celui d’un
durcissement des procédures d’expulsion ces dernières années. De nombreux auteurs dénoncent un
droit d’asile en crise dans le monde : difficile obtention du statut de réfugié ; confusion politique
entre les questions des réfugiés, celles des « sans-papiers » et des clandestins ; politique du « ni-ni
» (ni expulsable ni régularisable) qui crée une catégorie de migrants tolérés dans le pays d’accueil
le temps d’une procédure qui peut pourtant durer plusieurs années ; fabrication d’une main-d’œuvre
bon marché nécessaire à l’économie des pays occidentaux industrialisés. D’autres auteurs insistent
sur une remise en cause de la convention de Genève, du traitement international de l’asile et de son
statut universel, dans la création de réglementations régionales, comme c’est le cas en Amérique du
Sud, sur le continent africain et dans l’Union européenne (parmi eux, Delphine Perrin, Catherine
Wihtol de Wenden, Daphné Bouteillet-Paquet). Par ailleurs, plusieurs auteurs se sont penchés sur les
conditions d’enfermement des étrangers dans des espaces assistantiels et/ou sécuritaires et sur les
modes de contournement du contrôle (parmi eux, Marc Bernardot, Michel Agier, Smaïn Laacher).
Un « marché de la rétention » voit le jour : alors que l’assistance aux migrants est prônée comme un
objectif premier des centres de rétention, elle est sous-traitée à des structures qui, bien
qu’officiellement dépourvues de but lucratif, n’en restent pas moins des acteurs privés qui trouvent
un intérêt économique à la gestion des lieux. Les associations d’aide aux réfugiés et organisations

  35  
non gouvernementales sont désormais au cœur de la procédure d’asile et ont acquis un véritable
savoir- faire en matière d’accompagnement des demandeurs, notamment au moment de l’étape
cruciale de l’expertise médicale. Leur travail d’assistance juridique aboutit à la constitution de
catégorisations et à une définition de la frontière sociale et physique entre « les étrangers
irréguliers » et les « étrangers régularisables » (Estelle d’Halluin-Mabillot, Nicolas Fischer). On
assisterait à la mise en place d’une double dérive comme le notent Catherine Wihtol de Wenden et
Daphné Bouteillet-Paquet [Link]
9782130621645-­‐page-­‐[Link]   -­‐   no9: une dérive sécuritaire, avec la tentation pour les pays
d’utiliser le droit d’asile comme un instrument parmi d’autres de la maîtrise des frontières, et une
dérive humanitaire, avec le développement de formes d’asile provisoires et discrétionnaires qui
contribuent à fragiliser davantage les demandeurs. Ces dérives dans la protection humanitaire ont
pour conséquence de contribuer à faire le lit de bandes criminelles organisées, qui violentent et
rackettent les migrants clandestins restés dans le pays « d’accueil » ou partis sur les routes de l’exil
comme c’est le cas le long de la frontière entre le Soudan, le Tchad et la Libye.

Le multilatéralisme classique n’est guère préparé à une concertation sur la protection des
migrations internationales, et c’est vers des solutions neuves qu’il faut se tourner. Face à
l’avènement de procédures d’exclusion accélérée réduisant les droits de recours, une gouvernance
globale de la protection des migrants pourrait prendre la forme d’une Charte de droits et
d’obligations du migrant international (Badie et al.). Pour Ulrich Beck, c’est à une société civile
mondiale droit-de- l’hommiste, et aux mouvements de contestation auxquels il attache une grande
importance, ainsi qu’aux ONG, qu’il reviendrait la tâche de s’imposer davantage sur la scène de la
gouvernance mondiale. Dans l’ouvrage Construire un monde les contributeurs (historiens,
sociologues, économistes, politistes, juristes, philosophes) s’interrogent cependant sur le fait que la
société civile soit considérée comme porteuse par excellence d’un projet démocratique et
cosmopolite. Ils mettent plutôt en évidence que la participation de tous au pouvoir peut
parfaitement s’accommoder de différentes formes d’autoritarisme et mettent en garde sur une montée
des populismes.

Conclusion

On peut conclure, provisoirement, que les stratégies de coopération bilatérale et multilatérale


développées dans le champ des migrations ces vingt dernières années sont un moyen supplémentaire
de renforcer le déséquilibre des richesses, en effectuant un transfert du coût de la migration, en
accentuant la pression sur les pays les plus fragiles, sans assurance d’effets en retour. Cette
politique de coopération ne serait au mieux qu’un des avatars du recul du politique sur
l’économique, au pire un nouvel épisode de la néocolonisation… On peut considérer au contraire
que cette politique de coopération est le signe d’une mutation en cours, d’un tournant dans les
rapports pays d’accueil et pays de départ, où les pays de départ sont considérés certes dans une
relation économique dissymétrique, mais comme partenaires politiques à part entière, responsables
en partie, et sous réserve de compensation négociée, de leurs ressortissants émigrants et de leurs
immigrés. Autrement dit, on peut y voir une forme de responsabilisation politique des pays de
départ sur la manière de gérer leurs politiques d’immigration, longtemps laissées au gré des
opportunités économiques, et l’application d’une législation spécifique en matière d’asile. Sans
doute ces deux interprétations ne sont-elles pas exclusives l’une de l’autre. Pour l’heure, on ne peut
que constater qu’il manque toujours aux États, pays d’accueil et pays de départ, une réponse
politique claire à une question éthique simple : à qui voulons-nous accorder l’asile ?

  36  
Chapitre V
 
Mobilités  socio-­économiques  et  inégalités  

Introduction

Ce chapitre revient sur les inégalités d’accès à l’emploi et les formes de précarisation sociale
produites en partie par les politiques migratoires actuelles de plus en plus sélectives, en même
temps qu’il rend compte de dynamiques de classement par le haut et d’une labilité des statuts, entre
ici et là-bas, rendues possibles dans des cas de migration pendulaire. Sachant que la mobilité
internationale contribue à faire évoluer les principes nationaux de hiérarchisation et de
fractionnement social, quel prestige le migrant en retire-t-il ? Quelle légitimité cette mobilité lui
procure-t-elle ?

Dans le cadre des mobilités internationales actuelles, les catégories de classe et de reproduction
sociale sont-elles devenues inadaptées, voire obsolètes ? Le retour des analyses en termes de
classes sociales à partir du milieu des années 1990 met plutôt en évidence une nouvelle forme de
division sociale du travail et des inégalités face aux enjeux internationaux (Anne-Catherine
Wagner). Les inégalités de revenus se creusent depuis le milieu des années 1980, ce qui s’explique
par un accès très inégal à l’éducation, un changement dans les rapports de force sociaux, une
nouvelle forme de « gouvernance » – dite corporate governance – fondée sur la maximisation de la
valeur actionnariale des entreprises et sur de nouvelles formes de rémunération récompensant les
dirigeants.

Dans un contexte de libéralisation économique généralisée et de construction de l’Union


européenne, le monde du travail et la place qu’y tiennent les étrangers se sont profondément
transformés en trente ans. De nouveaux termes apparaissent pour accompagner ces mutations
économiques et légitimer des politiques publiques qui se développent aussi bien au Nord qu’au
Sud : on parle désormais d’« immigration choisie », de « codéveloppement » ou encore d’«
économie de la connaissance » et de « migrations temporaires », tandis que les législations lient de
plus en plus le droit au séjour à l’existence d’un emploi effectif. L’intérêt porté aux salariés
détachés, aux contrats saisonniers, aux migrants hautement qualifiés et aux étudiants internationaux
se renforce dans de nombreux pays ces dernières années et va jusqu’à faire disparaître la figure
même de l’ouvrier immigré (Alain Morice et Swanie Potot). C’est en fait un double mouvement qui
est à l’œuvre : d’industrielle, la migration dont le marché du travail légal est demandeur devient
tertiaire et temporaire ; dans le même temps, de main-d’œuvre non qualifiée, elle devient de plus
en plus qualifiée et diplômée selon un principe « contrôle et qualité » d’une politique sélective
autant qu’élective. Cela se traduit concrètement par l’examen de dossiers de candidature dès le
pays d’origine, la création de visas spécifiques et la constitution de listes professionnelles et de
quotas aux critères prédéfinis. À l’opposé, la présence de sans-papiers, officiellement combattue,
est tolérée au sein de secteurs à forte intensité de main-d’œuvre comme les métiers du bâtiment, de
l’agriculture et du service à la personne. Ainsi, l’immigration non qualifiée se voit glisser dans une
clandestinité plus ou moins tolérée.

I. Le migrant, agent de codéveloppement économique et culturel ?

  37  
Contrairement aux perceptions qui prévalaient dans les années 1970 et 1980, de nombreux
universitaires, organismes internationaux et gouvernements réévaluent la relation entre migration et
développement, et considèrent désormais que la migration peut apporter une contribution
importante au développement des pays pauvres. Les migrants et leurs descendants sont désormais
perçus comme pourvoyeurs de ressources, agents du processus de développement du pays
d’origine (Stephen Castles et Raúl Delgado Wise). Certaines voix s’élèvent toutefois contre cette
tendance générale à l’excès d’optimisme à l’égard du potentiel de développement lié aux
processus migratoires et à la responsabilité des migrants : à trop y insister, on court le risque de
délier les gouvernements de leurs propres responsabilités dans les processus de développement.

Diverses politiques des pays d’origine envers leurs ressortissants à l’étranger coexistent
actuellement, qui ne suivent pas nécessairement un cours linéaire, mais évoluent dans un sens comme
dans l’autre suivant les enjeux économiques et politiques du moment. Trois principaux
positionnements se dégagent : 1) un État désintéressé et dénonciateur qui traite ses ressortissants
comme des non-nationaux, sinon des fuyards et des traîtres ; 2) un État qui tout en encourageant
quelques formes de nationalisme à distance préfère garder le contrôle total des modalités
d’investissement de ses ressortissants ; 3) un État qui accorde la double nationalité à ses émigrés et
une entière participation socio-économique et politique dans la politique nationale (ce qui ne va
pas sans favoriser l’émergence d’un sentiment national chez les migrants et leurs descendants).

La plupart des gouvernements des pays d’origine ont cependant compris depuis quelques décennies
déjà que leurs ressortissants peuvent jouer un rôle important dans le développement économique de
leur pays et la mise en œuvre d’une politique diplomatique et culturelle. Des mesures
administratives et législatives sont adoptées par ces États pour faciliter les transferts financiers des
migrants et assouplir les formalités des investissements. La Banque mondiale estime l’argent
transféré au pays d’origine par les migrants à 414 milliards de dollars (306 milliards d’euros) en
2013, soit une augmentation de 6,3 % par rapport à 2012. Cela représenterait la deuxième source
de revenus pour les pays en voie de développement, avant l’aide internationale. D’autres
initiatives sont conduites dans le domaine de l’éducation et de la recherche pour favoriser le retour
des scientifiques. Au niveau politique, on voit apparaître des ministères chargés des affaires de la
diaspora, spécifiques ou non (ministères tels que ceux du Travail, de la Famille, du Tourisme ou
des Affaires étrangères), qui développent de nouvelles structures.

En Algérie, par exemple, le « ministre de la Solidarité nationale, de la Famille et de la


Communauté nationale à l’étranger » a mis en place à l’automne 2008 tout un ensemble de
dispositifs concernant la communauté algérienne vivant à l’étranger : Conseil de la Communauté
nationale à l’étranger, Comité national intersectoriel de la communauté à l’étranger, Observatoire
algérien de la migration internationale. Cela s’accompagne de la création d’institutions ou de
structures qui dépassent le simple cadre national pour avoir une action à l’étranger, à l’appui des
ambassades, consulats et centres culturels. Analyser ces initiatives hors cadre national est
déterminant dans la compréhension des modalités de mise en place d’un nationalisme à distance
auprès notamment des descendants d’immigrés qui sont particulièrement visés par ces mesures.
C’est ce qui détermine en partie leur

  38  
engouement pour un « tourisme des racines ». C’est en ce sens qu’il faut aussi comprendre
l’encouragement depuis les années 2000 à la création d’entreprises dirigées par des enfants
d’émigrés binationaux dans un contexte entrepreneurial libéralisé ouvert à ce type d’initiative. En
référence au texte de Sayad identifiant « trois âges de l’émigration », Emmanuelle Santelli souligne
« trois âges d’investissement » marquant différemment le lien socio-économique à l’Algérie de
jeunes descendants de parents immigrés. Dans les années 1970, l’investissement est étroitement lié
au projet de retour des parents. L’investissement familial y est essentiellement immobilier,
patrimonial : il s’agit d’acheter la maison du retour. Durant cette période, l’Algérie est un horizon
des possibles pour ces jeunes enfants ou adolescents. Le rapport au pays d’origine des parents est
fréquent et constitue une étape indispensable à leur parcours. Mais l’installation n’y est pas
définitive, elle est seulement entretenue dans l’illusion d’un retour familial comme le démontre
Sayad. Durant les années 1990, avec la montée de l’intégrisme et du terrorisme dans un contexte de
guerre civile, l’Algérie leur apparaît sous un nouveau visage. À la crise politique s’ajoutent pour
ces jeunes diverses déceptions qui désacralisent en quelque sorte l’Algérie de leur enfance :
l’arabisation du système éducatif est vécue comme un handicap à un éventuel « retour ». Ils prennent
par ailleurs la mesure du fléau de la corruption politique et d’une crise sociale au sein de la
société algérienne entre les anciennes générations fortement marquées culturellement par la
colonisation et les jeunes générations en révolte contre les idéaux et modèle sociétaux de leurs
parents. Leur projet d’investissement économique est alors repoussé à plus tard, à des jours
meilleurs. Le troisième âge d’investissement est celui de la décennie 2000. Investir en Algérie,
c’est occuper une place sur un marché économique en pleine expansion, où « tout est à faire » quand
les perspectives de croissance et/ou de promotion sociale sont moroses en France.

Jérôme Elie, Marylène Lieber et Christine Lutringer montrent dans leur article de quelle manière la
Chine et l’Inde, aujourd’hui puissances économiques, ont appliqué ce type de politique de retour
envers leur diaspora dès les années 1970 et constituent des exemples particulièrement intéressants
en raison de l’ampleur et de la composition de leurs flux migratoires. Ces deux pays figurent parmi
les pays de plus forte émigration (deuxième et troisième plus grandes diasporas au monde) et ils
sont parmi les plus grands récepteurs de transferts de fonds. En outre, la Chine et l’Inde connaissent
un flux grandissant de professionnels hautement qualifiés qui partent pour les pays occidentaux. Dès
les années 1970, l’Inde a fait preuve d’un grand intérêt pour les investissements comme pour les
transferts de fonds des Indiens de l’étranger (en particulier ceux envoyés depuis les pays du Golfe)
qui représentent des contributions substantielles pour les familles restées au pays. Dès cette
époque, le gouvernement met en place un programme donnant la possibilité aux Indiens non
résidents de déposer des fonds en Inde à des taux d’intérêt attractifs, tout en permettant librement
leur reconversion en monnaie étrangère. La création, en 1973, de la catégorie fiscale de Non
Resident Indian (NRI), a permis de son côté d’éviter la double imposition. En 1986, le
gouvernement a établi un service destiné à faciliter les investissements de la part des NRI et
l’année suivante, il a fondé la Indo-NRI Chamber of Commerce and Culture.

En Chine, une ouverture partielle de certaines frontières est rendue possible après la révolution
culturelle. Entre 1978 et 2000, plus de 360 lois et règlements sur les Chinois vivant à l’étranger
sont promulgués par le Parti communiste et plus de 800 par le Conseil des affaires de l’État. Par
ailleurs, dès 1980, le départ de personnes qualifiées et d’étudiants chinois est facilité par une
politique d’aide du gouvernement chinois. Ce mouvement s’est intensifié dès le milieu des années
1990 par la « loi de la RPC sur le contrôle des sorties et des entrées des citoyens » du 1er février
1986 permettant l’obtention d’un passeport pour toute personne qui bénéficie d’une invitation et

  39  
d’un soutien financier à l’étranger (Hélène Le Bail). L’ensemble de ces mesures a incité à la
création d’agences privées d’émigration, que ce soit pour le travail, les études, le mariage, que le
gouvernement chinois tente désormais de réguler (Biao Xiang). En parallèle, les Chinois de
l’étranger se sont vu octroyer des facilités d’entrée et de sortie. La politique du gouvernement
envers les Chinois de l’étranger peut se résumer dès les années 1980 au slogan hui guo fuwu
(rentrer pour servir son pays) . Elle est fondée avant tout sur le maintien de liens culturels auprès
d’eux et s’appuie, pour ce faire, sur des associations (professionnelles ou d’étudiants) qu’elle
soutient, des journaux en mandarin et des écoles de langues [5]. Aujourd’hui, nombreuses sont les
personnes à vouloir apprendre le mandarin, et la Chine soutient ce mouvement en créant partout des
instituts Confucius, en envoyant des enseignants à l’étranger et en accueillant les enseignants de
chinois. Le thème de l’unité de la communauté chinoise est en outre fréquemment relayé par les
quotidiens, sites Internet et chaînes de télévision.

II. Des migrations temporaires sélectives

Une autre tendance actuelle est l’encouragement à des programmes de migration temporaire par des
organismes internationaux comme l’Organisation internationale pour les migrations, l’Organisation
internationale du travail ou encore l’Organisation mondiale du commerce. Ces politiques
migratoires se diffusent un peu partout dans le monde, au sud de l’Europe, en Amérique latine, en
Asie ou encore dans les pays du Golfe, et sont présentées comme une alternative à l’immigration
permanente légale ou irrégulière.

2.1 La mobilité internationale des élites

Dans le contexte actuel de globalisation des échanges et de promotion d’une internationalisation des
élites, il faut se prémunir contre l’illusion de toute « nouveauté », et notamment celle qui qualifie
bien souvent le phénomène de cosmopolitisme des élites et d’internationalisation des
cadres. Émile Durkheim emploie déjà dans ces cours sur le socialisme (1928) le
concept d’« internationalisme professionnel » pour analyser les rapprochements de savants,
d’industriels, d’ouvriers, de financiers des différents pays. Mais à la différence du rêve saint-
simonien, il ne croit pas en un avenir où l’humanité tout entière ne formerait qu’un seul et vaste
atelier. De leur côté, les historiens (Jacques Le Goff, Fernand Braudel) nous rappellent la genèse de
ces catégories en Europe : elle se situe dès le Moyen Âge dans l’histoire même des échanges des
élites cléricales qui circulaient entre Paris, Oxford, Bologne et Coimbra et qui ont abouti à la
création des premières universités en Europe, ainsi que dans l’histoire des échanges marchands
activés dès le xiie siècle dans la Hanse entre la Baltique et la mer du Nord, par de riches familles
qui occuperont ensuite une place décisive dans la construction de secteurs entiers de l’économie
capitaliste telles la construction ferroviaire et la haute finance. La nature même du capital a évolué
au cours du temps, il n’est plus foncier, mais immobilier et financier comme le montre l’économiste
Thomas Piketty dans son ouvrage Le capital au xxi e siècle. La sociologue Anne-Catherine Wagner
souligne quant à elle dans son ouvrage sur Les nouvelles élites de la mondialisation que
l’internationalisme aujourd’hui n’est plus strictement familial comme par le passé, il s’est
réorganisé après les années 1950 à partir d’un système d’institutions (notamment les cercles et
écoles internationales). Ces institutions ne sont pas directement liées à l’économie. Elles sont
apparues dans un autre contexte, celui des relations internationales de l’après-guerre où diplomates,
militaires de haut rang et fonctionnaires internationaux ont joué un rôle central.

  40  
Si la mobilité internationale des élites (cadres et étudiants), et son ancrage dans des réseaux
transnationaux, est un phénomène ancien, l’enjeu de sa connaissance se pose aujourd’hui avec
toujours autant d’acuité. Ce champ de recherche s’est renouvelé ces dernières années. Il ne se limite
plus à revisiter la question – toujours d’actualité – de la fuite des cerveaux, mais cherche à
approfondir la connaissance de ces catégories à travers l’analyse de leurs trajectoires diversifiées
d’étude, de leurs conditions sociales et leurs expériences vécues, ou encore du rôle de la diaspora
scientifique. Ce champ de recherche ouvre aussi un nouveau spectre de pistes de réflexion : enjeux
des politiques publiques d’internationalisation, et de leurs effets attendus et non attendus ; mobilité
sociale et d’accès à l’emploi devenu difficile pour les diplômés dans le pays d’accueil et d’origine
; contrôle migratoire et sélection sociale dès le pays d’origine ; ou encore inégalités sociales et
divisions sociales qui se creusent au sein d’une même catégorie sociale, entre les étudiants des pays
du Nord et du Sud ou entre les cadres mobiles et non mobiles dans chacun de ces pays.

Le processus de réformes universitaires à l’échelle mondiale engagé depuis vingt ans a produit des
effets directs sur l’évolution de l’internationalisation du monde universitaire : intégration
volontariste d’un contenu international aux programmes de formation ; encouragement à des
mobilités entrantes et sortantes d’étudiants ; vente de services éducatifs à l’étranger ;
développement de l’accueil de chercheurs étrangers et de réseaux internationaux de recherche
scientifique ; participation diplomatique à des événements de rayonnement international. Ces
réformes qui encouragent la mobilité internationale ne vont pas sans produire de nouvelles
hiérarchisations et inégalités sociales (Stéphanie Garneau et Sylvie Mazzella).

Le système universitaire anglo-saxon qui tend à se généraliser prône plutôt une idéologie de la
parentocratie (Philip Brown) et de la performance. La priorité est donnée aux stratégies des
familles et aux ressources qu’elles sont prêtes à mobiliser pour que leurs enfants aient un avantage
concurrentiel sur le marché de l’éducation et de l’emploi. Les classes moyennes qui aspirent à cette
culture sont attirées par cette incitation aux études internationales, et n’hésitent pas à s’endetter
lourdement pour envoyer leurs enfants étudier à l’étranger dans des établissements privés. Or,
l’ouverture aux études internationales ne suffit pas à assurer un emploi à la fraction d’étudiants
issue de la classe moyenne ou populaire. Ce sont les héritiers des familles aisées des pays du Nord
qui s’en sortent le mieux en développant très tôt des dispositions sociales et une stratégie de
valorisation d’une culture internationale (connaissance des langues, des cultures et des modes de
vie étrangers, dispersion géographique de la famille et des relations, possibilité d’organiser le
déroulement de la carrière dans plusieurs pays).

Par ailleurs, des systèmes de sélection ont été mis en place par les pays traditionnels d’immigration
afin de sélectionner toujours plus les candidats parmi un très grand nombre de postulants pour un
nombre limité de visas à courte durée (par exemple le système à points en Australie, Canada et
Nouvelle-Zélande et le dispositif Campus France créés dès 2005 dans différents pays d’origine).

  41  
Des pays européens – Royaume-Uni, Pays-Bas et Danemark – s’en inspirent désormais comme
outils de recrutement d’une main-d’œuvre hautement qualifiée pour une période déterminée. Ils
tiennent compte de la profession, de l’âge, du niveau d’études, des compétences linguistiques.
D’autres critères entrent en ligne de compte comme l’indépendance financière sur une période
donnée, le niveau de salaire précédent, les caractéristiques familiales ou le fait d’avoir des liens
familiaux dans le pays d’accueil, d’être avec un conjoint hautement diplômé, etc. La Commission
européenne étudie quant à elle un projet de « carte bleue européenne » en référence à la « carte
verte » américaine. Pour obtenir cette carte, il faut être titulaire d’au moins une licence, justifier de
cinq ans d’expérience dans un emploi qualifié dans un même secteur, et garantir d’une embauche
dans une entreprise avec un salaire d’au moins 4 000 euros brut par mois. Elle est destinée à
concurrencer les États-Unis et le Canada dans l’attraction d’une immigration professionnelle
qualifiée grâce à une accélération de la procédure de délivrance d’un permis spécial de séjour et
de travail aux travailleurs ressortissants de pays tiers, aux fins d’un emploi hautement qualifié dans
les États membres. Ces mesures sélectives, législatives et administratives, qui misent sur une
différenciation croissante des salariés en fonction de critères de performance et de rentabilité
plutôt que de connaissance et d’expertise technique, et sur une compétition qui prend l’allure d’une
« guerre des talents » à l’échelle européenne et internationale, produisent déjà des effets non
seulement dans les pays d’origine mais aussi dans les pays d’accueil. Elles engendrent notamment
une fragmentation des classes moyennes et supérieures des pays d’accueil et un affaiblissement
national et international de leur position compétitive.

2.2 Le travailleur détaché et l’ouvrier saisonnier

Le  travailleur   détaché  et  l’ouvrier  saisonnier  sont  souvent  pris   en  exemple  pour  dénoncer  les  
dérives  et  abus  dans  le   domaine  du  droit   et  des  conditions  de  travail  de  la   part  d’employeurs  
peu   scrupuleux.   Ils   illustrent   le   cas   du   «   salariat   bridé   »,   dont   parle   Yann  Moulier-­‐Boutang  
constitué  d’une  main-­‐d’œuvre  flexible  que  l’économie  libérale   encourage,  disponible  pour  «  
faire   des   heures   »   et   qu’on   assigne   à   circuler   selon   le   bon   vouloir   de   l’entreprise   dans   le  
cadre  de  la  prestation  de  service.  Le   statut  de  travailleur  détaché  est  défini  par  la  directive  
européenne   du   16   décembre   1996,   elle-­‐même   établie   par   le   Conseil   et   le   Parlement  
européens  :  
 
Un  travailleur  est  considéré  comme  «  détaché  »  s’il   travaille   dans  un  État  membre  de  
l’UE  parce  que  son  employeur  l’envoie  provisoirement  poursuivre  ses  fonctions  dans  cet  
État  membre.  Par  exemple,  un  prestataire  de  services  peut  remporter  un  contrat  dans    
un  autre  pays  et  décider  d’envoyer  ses  employés  exécuter  ce  contrat  sur  place.  […]  Cette  
catégorie   ne   comprend  pas   les  travailleurs  migrants   qui   se   rendent   dans   un   autre   État  
membre  pour  y  chercher  un  emploi  et  qui  y  travaillent.  

Selon un rapport français du ministère du Travail, la France est en Europe le deuxième pays
d’accueil de ce type de salarié (144 411 travailleurs détachés en 2011) derrière l’Allemagne
(311 000) et devant la Belgique (125 000). Les salariés détachés en France d’origine européenne
sont en majorité polonais (27 700, soit 19 %), portugais (16 500, soit 11 %) et roumains (13 200,
soit 9 %). Par ailleurs, quelque 18 500 Français sont détachés en France (13 %) par une entreprise
européenne. Les trois principaux secteurs concernés sont la construction (33 % des travailleurs
détachés), l’industrie (25 %) et le travail temporaire (20 %). Le nombre de travailleurs détachés

  42  
est en augmentation forte au sein du bâtiment et des travaux publics depuis 2008 (63 659 en 2011
contre 5 865 en 2008) et dans le secteur de l’agriculture où il attire de plus en plus de travailleurs
détachés. Les cotisations sociales appliquées sont celles du pays d’origine. Ce qui permet à un
employeur d’embaucher des travailleurs à moindre coût dans des pays aux cotisations sociales bien
plus élevées. En revanche, le salaire et les conditions de travail de l’employé détaché relèvent des
règles du pays dans lequel il travaille. Un travailleur détaché en France doit donc gagner au moins
le SMIC. Dans les faits, on constate que le contournement de ces règles s’accroît. Le salarié dispose
d’un pouvoir de négociation très défavorable. En cas de litige, il risque à tout moment de perdre
non seulement son emploi comme les autres salariés, mais aussi son droit de se maintenir sur le
territoire. Il ne bénéficie pas de la libre circulation et ne peut donc menacer de changer
d’employeur. La nature très temporaire du séjour et le pouvoir conféré à l’employeur empêchent
également toute possibilité d’une représentation syndicale. Il est aussi dénoncé l’absence d’égalité
de traitement avec les salariés locaux : il ne peut se prévaloir des règles relatives au contrat de
travail, au licenciement, à la représentation et surtout au taux de salaire en dehors du SMIC.

En France, les contrats saisonniers dans les exploitations agricoles dits « contrat OMI », du nom de
l’Office des migrations internationales, devenu Agence nationale de l’accueil des étrangers et des
migrations (ANAEM), puis Office français d’immigration et d’intégration (OFII), datent de 1946,
soit quatre ans après la mise en place du programme Bracero aux États-Unis. Jusqu’à la première
moitié du xxe siècle, ces tâches agricoles étaient réalisées au moment de changement de saison
grâce à des migrations de proximité, mais à partir des années 1950, les conditions de travail de ce
secteur se sont radicalement transformées. La main-d’œuvre est recrutée à l’étranger avec une
durée de séjour étendue à six mois tandis que les modes de production traditionnels de l’arrachage
par exemple se mécanisent et que le désherbage chimique fait son apparition, ceci afin d’accroître
la rentabilité et de baisser les coûts salariaux qui triplent entre 1955 et 1967. La précarité des
ouvriers saisonniers dans le secteur de l’agriculture s’exprime doublement : de par le statut de
l’emploi, qui freine la reconnaissance de leur ancienneté et leur qualification et ne leur permet pas
de recevoir ni prime de précarité ni indemnisation complémentaire en cas de maladie ou d’accident
de travail ; de par le statut de séjour temporaire qui est dépendant du renouvellement du contrat par
l’employeur. La création en 2007 en France d’une carte de séjour « saisonnier » valable trois ans
aurait pu laisser penserqu’une véritable avancée en termes d’accès aux droits allait se mettre en
place. Il n’en est rien comme le soulignent les travaux de Béatrice Mésini ou de Frédéric Decosse
puisque ce titre n’autorise le saisonnier à travailler en France que six mois sur douze et que son
permis de séjour reste conditionné par l’existence d’un contrat de travail. Le salarié s’engage à
maintenir sa résidence habituelle dans son pays d’origine, ce qui l’exclut du bénéficed’un certain
nombre de droits sociaux. Alors que des cotisations Assedic sont souvent prélevées, le travail
saisonnier n’ouvre pas de droits aux allocations chômage. En matière de protection sociale, le
maintien du droit à la couverture sociale s’arrête généralement au terme du contrat de travail. De
plus, les saisonniers ne sont pas signalés par les employeurs comme des salariés affectés à des
opérations contaminantes alors qu’ils sont en contact avec un certain nombre de substances
cancérogènes et/ou toxiques dans leur travail.

III. Une commercialisation de la frontière

Bien que les conditions d’internationalisation du travail soient plus favorables aux classes
supérieures ou moyennes qu’aux classes ouvrières, une certaine mobilité sociale à l’échelle

  43  
internationale est accessible aux classes populaires ou pauvres. Certains auteurs n’hésitent pas à
nommer mondialisation par le bas le fait que des populations plus pauvres puissent aussi
participer activement à l’économie mondiale et trouver une voie d’ascension sociale dans le cadre
d’une mobilité transfrontalière.

Dans un texte publié en 1996, Alejandro Portes explique le fonctionnement de communautés


transnationales dans le secteur économique et comment des migrants réagissent à des politiques
étatiques de fermeture de frontières entre le Nord et le Sud (entre centre et périphérie). La
frontière leur procure un avantage d’autant plus compétitif qu’elle est plus difficile à traverser. À
l’image du barrage : elle doit être suffisamment élevée pour que le franchissement produise de
l’énergie (une plus-value), et en même temps, assez régulée pour que des échanges aient lieu.

Il existe ainsi des communautés transfrontalières issues des migrations qui déploient leurs
activités économiques et sociales à cheval sur deux pays. Ces occupations profitent des
différentiels de prix entre pays. Ce mode nouveau d’adaptation des migrants est rendu possible
par la crise des emplois industriels, par l’insécurité économique rencontrées dans les pays
traditionnels d’accueil, par les baisses de tarifs des transports longue distance ainsi que par
l’explosion de la vitesse de circulation de l’information.

« Cette économie de la frontière se caractérise avant tout par le fait qu’elle offre aux nouveaux
immigrés une alternative à l’emploi salarié du marché du travail principal – alternative qui en
exploite sans doute certains mais qui permet à d’autres de se lancer un jour dans les affaires »
(Alejandro Portes). L’argument de la discrimination sociale chez Alejandro Portes est en quelque
sorte retourné : si les immigrés ne sont pas sur le marché général du travail, ce n’est pas parce
qu’ils en sont exclus, c’est parce qu’ils ne veulent pas y aller. La transnationalisation du travail y
est vue comme un phénomène potentiellement puissant : c’est une adaptation « par le bas » à la
mondialisation du capital qui pourrait, à long terme, freiner la croissance des inégalités
internationales ou, à court terme, creuser les disparités régionales et les inégalités dans les pays
d’émigration. Alejandro Portes et Alain Tarrius ont respectivement employé la notion de
« mondialisation par le bas » pour souligner ce phénomène socio-économique, qu’il s’agisse de
petits entrepreneurs cubains commerçant entre Cuba et les États-Unis (alors que les deux pays sont
officiellement économiquement fermés depuis 1962), ou de réseaux de commerçants maghrébins
dans les économies euro-méditerranéennes. Leurs études montrent comment ces petits
commerçants détournent à leur profit les interdits et les lois, sans forcément être dans l’illégalité. À
la différence de la figure traditionnelle du petit commerçant autochtone dont la promotion sociale
(évasion du monde ouvrier vers le milieu commerçant) reste vite limitée face à la rude concurrence
de la grande distribution et l’accroissement de l’intervention réglementaire et fiscale des pouvoirs
publics, ces petits entrepreneurs transfrontaliers créent un marché du travail parallèle, à côté du
marché principal et officiel de l’emploi, au sein duquel ils ont la possibilité de vivre une promotion
sociale et d’y acquérir un certain prestige social.

S’agit-il d’une formation d’enclaves économiques ethniques régies par des réseaux communautaires
relativement fermés ? Comment qualifier les relations de travail que génère ce type d’activité dans
un secteur commercial entre petits commerçants autochtones, issus d’anciennes générations de
migrants, et derniers venus ? Une abondante littérature en anglais consacrée à l’ethnic business ou à
l’ethnic entrepreneurship dès les années 1990 analyse les contraintes inhérentes à ce type d’accès
au travail et examine les « solidarités obligées » entre employeur et employés. Il ressort que ces

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relations de travail ne doivent pas être idéalisées sous couvert d’un pseudocommunautarisme, au
contraire : les enquêtes empiriques montrent qu’elles sont organisées tour à tour et suivant les
situations, par de strictes relations de domination, de concurrence ou selon des formes de
solidarités dictées par des normes familiales ou morales (Roger Waldinger, Nancy Green). Ces
commerçants étrangers aux statuts économiques et aux origines nationales différents, aux trajectoires
et projets migratoires divers, forment un collectif moins autour d’une communauté ethnique ou
corporatiste que d’une communauté transnationale de même esprit commercial dont la grande
capacité est d’alimenter une croyance collective en un eldorado commercial transfrontalier. Établis
et derniers venus constituent plutôt une niche sociale au sens qu’en donne Emmanuel Lazega : une
niche sociale n’est pas un groupe social parce qu’elle n’a pas nécessairement la légitimité accordée
par une autorité extérieure. Elle se forme à partir de ressemblances fondées sur des caractéristiques
endogènes (ici une même façon de casser les prix) et des caractéristiques exogènes (comme par
exemple la renommée de ce dispositif commercial par-delà la Méditerranée), qui définissent au
regard des acteurs une possibilité d’action commune.

Ce commerce transfrontalier profite à un autre secteur d’activité, celui des transports qui
commercialise la marchandise et la mobilité humaine elle-même. Des compagnies d’autocars ayant
pignon sur rue de part et d’autre de la frontière partagent ce marché en plein essor et fortement
concurrentiel avec de multiples acteurs informels équipés de camionnettes qui sillonnent les régions
frontalières. Suivant qu’ils aient ou non des papiers et plus ou moins de ressources financières, les
migrants font appel à l’un ou l’autre de ces modes de transport. Le transport des migrants est
devenu une véritable industrie selon Rubén Hernández-León qui étudie ce dispositif économique
entre le Mexique et les États-Unis, et plus particulièrement le couloir formé entre les villes de
Monterrey, Houston, Tijuana ou San Diego, véritables plaques tournantes d’un commerce dont le but
est de vendre aux migrants les conditions de leur mobilité. Ce marché est d’autant plus juteux dans
les pays du Sud où le contexte libéral exacerbe les tensions dans les systèmes de transport
privatisés et informels soumis à une concurrence brutale : les lieux de transport deviennent des
espaces de compétitions économique, sociale et politique pour les opérateurs, usagers et
collectivités locales.

Le phénomène de mondialisation économique a aussi un effet direct sur les territoires productifs. Il
s’accompagne d’une concentration croissante des activités dans de grands pôles interconnectés.
L’articulation traditionnelle entre pôles et arrière-pays se délite. L’arrière-pays devient une charge
plutôt qu’une ressource pour les centres les plus riches et les plus insérés dans l’économie
mondiale. Des villes mondiales se créent et cherchent leurs ressources ailleurs, le plus souvent à
l’étranger dans un dispositif délocalisé où la main-d’œuvre est moins onéreuse (Saskia Sassen).
On assiste ainsi à une croissance des délocalisations d’entreprises dans des zones franches et
frontalières, ce qui n’est pas sans entraîner des changements sociaux et territoriaux majeurs. Le
développement des maquiladoras au Mexique, usines de sous-traitance rattachées à une maison
mère aux États-Unis, en donne un exemple fameux. L’industrialisation de la région frontalière du
Nord du Mexique a commencé dès les années 1960 avec l’arrivée de l’industrie maquiladora. Au
cours des quatre dernières décennies, les maquiladoras ont développé un rôle important dans la
création d’emplois, ainsi que dans la diversification des pôles industriels situés sur la frontière
nord (dans les premiers temps surtout dans les secteurs du textile, de la mécanique et de la
chaussure). Dans les années 1990, les changements survenus dans les secteurs industriels de
l’automobile et de l’électronique en particulier ont produit des transformations territoriales
majeures dans cette région mexicaine. La région de la ville de Ciudad Juárez, située au nord du

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Mexique dans l’État de Chihuahua, est exemplaire d’un processus de construction de tout un
environnement institutionnel frontalier autour du développement concurrentiel des maquiladoras.
Au début des années 1990, le gouvernement de l’état mexicain (Chihuahua) a relancé l’activité de la
ville à travers un programme appuyé par des associations d’entrepreneurs, programme repris par
les administrations des différents partis au pouvoir localement et nationalement. Ce programme en
lien avec les maquiladoras de la ville vise alors la réalisation de clusters industriels à fort
contenu technologique à l’appui d’une main-d’œuvre qualifiée mexicaine (formée aux États-Unis).
Cette nouvelle croissance industrielle locale n’est pas sans effets sur les décisions d’implanter
alors des centres de recherche & développement dans la région. En définitive, c’est tout un
ensemble de liens personnels et professionnels entre Américano- Mexicains de la région qui se sont
créés de part et d’autre de la frontière, et qui dépassent le cadre de départ. Ces réseaux diffusent
par exemple des informations sur les embauches, sur les conflits dans une entreprise, sur
l’installation d’une nouvelle usine. El Paso, la ville nord-américaine, continue à jouer un rôle
essentiel dans le développement de Ciudad Juárez, notamment à travers son pôle universitaire
attractif. De son côté, El Paso peut compter sur les bas salaires propres au Mexique et bénéficie du
développement mexicain sans lequel son université et son activité tertiaire ne recevraient pas les
financements et les publics attendus permettant leur surprenante croissance pour une région
traditionnellement désertique. Si la frontière mexicaine est bien réelle et difficile à franchir pour
une grande partie des migrants, il existe un milieu social pour lequel elle n’existe pratiquement pas,
constitué de personnes dotées de diplômes et/ou de capital, aussi à l’aise en anglais qu’en
espagnol, qui vivent seuls ou en famille dans des pays situés des deux côtés de la frontière et dont
ils ne savent plus très bien lequel des deux est le « leur ».

Conclusion

Quoi de commun entre un commerçant chinois émigrant en Algérie et un couple de retraités français
s’installant en Espagne ? Rien sinon qu’ils posent aux sciences sociales des questions inédites ou
négligées parce que jusque-là négligeables. Le monde de la recherche doit faire face aujourd’hui à
un nouveau défi. Avec la croissance et la diversification des migrations internationales, il se doit de
saisir un phénomène de grande ampleur et de faire se conjoindre des disciplines – sociologie,
anthropologie, économie, sciences politiques, droit, psychologie, sans oublier l’histoire – dont la
tradition de coopération transdisciplinaire dans ce domaine n’est pas aussi évidente qu’on peut le
penser. Quantitative comme qualitative, l’évolution des migrations touche et relie les cinq
continents, en flux et en reflux, des zones de départ se muant en zones d’accueil ou de transit. Elle
touche toutes les classes des sociétés et tous les motifs de l’action humaine – socio-économique,
politique, éducationnel, climatique, ethnique ou religieux, psychologique – qu’il est de plus en plus
difficile à désimbriquer. De nouvelles appartenances se dessinent par-delà les frontières, et les
solidarités traditionnelles se redéploient, via les satellites, en communautés virtuelles. La nouvelle
« réalité augmentée » des migrations rend évidemment compte des évolutions économiques d’un
monde nouveau émergent, redistribuant les cartes au sein des pays pauvres. De nouvelles
tactiques apparaissent aussi, les pays les plus pauvres pouvant tirer parti d’une émigration autrefois
considérée comme un frein ou un handicap.

Ce ne sont pas seulement les chercheurs qui sont déroutés par l’expansion des mobilités
géographiques et sociales. Aux frontières et aux politiques nationales se superposent désormais des
politiques publiques régionales, des négociations multilatérales, en attendant celles internationales.
Devant l’afflux de migrants, hommes et femmes, adultes et enfants, la tentation est grande de la

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suspicion envers l’étranger, du repli sur soi, du renforcement des frontières, voire de leur
militarisation, même si ces fermetures peuvent accentuer des différentiels économiques fluctuants.
Face à la mise en place d’instruments de contrôle de plus en plus performants et uniformisés, et
dans la confusion des genres entre gestion de l’immigration et politique d’asile, la protection
sociale du migrant reste l’angle mort d’une politique internationale balbutiante.

La question migratoire devient un enjeu scientifique majeur pour penser la multiplication de


situations de domination sociale et de violences physiques ou symboliques, situations auxquelles les
migrants(es) s’efforcent de « faire face » sur différents modes en développant des stratégies de
contournement, de résistance, de lutte. Il arrive que la situation de domination se retourne et
permette à des dominés ici de devenir des dominants là-bas. Les migrants s’inscrivent dans des
espaces sociaux et économiques à légitimité différenciée qui construisent des processus
hiérarchisés de mondialisation « par le haut » et « par le bas ».

Le chercheur doit cependant éviter de tomber dans le piège du discours prescriptif d’une doxa
mondialisatrice, le globish économique, tendant à faire du migrant un homo economicus rationnel,
alocalisé, capable de maximaliser économiquement et socialement ses déplacements. C’est en
partie vrai pour certaines catégories de migrants. C’est globalement faux pour ceux d’entre eux,
clandestins, apatrides, refusés de l’asile, dominés dans des sociétés d’accueil souvent en crise. La
gageure est d’autant plus délicate pour le chercheur que le risque est d’opérer une synthèse
globalisante – transnationale - avant d’avoir exploré empiriquement le sujet en profondeur. Tenir
les deux bouts de l’enquête de terrain contextualisée et de l’étude synthétique pluridisciplinaire
n’est pas le moindre des défis que lancent les nouvelles migrations aux spécialistes de la
mondialisation. Ouvrier immigré aliéné ou cerveau d’alien en fuite, le migrant est à la fois toujours
le même et un véritable mutant : éternel pionnier de son destin, en quête d’une herbe plus verte, ou
tout simplement d’un lieu où survivre, il dispose aujourd’hui d’un choix élargi de stratégies
d’actions et de modalités de relations aux lieux, qui en fait un animal de proie d’autant plus
incontrôlable qu’il est nombreux.

Obligés de se départir d’un point de vue national trop étroit et parcellaire (l’émigré ou l’immigré),
qui enferme le migrant dans un « nationalisme méthodologique » et rend difficilement compte de la
diversification des stratégies et des trajectoires, la plupart des chercheurs, plutôt que de croiser les
approches, ont voulu surplomber l’analyse. Si ces travaux ont très largement enrichi et renouvelé le
champ d’investigation, s’appuyant sur un développement des flux migratoires dans le monde, ils se
sont construits par opposition, voire par rejet des recherches antérieures. Ce n’est d’ailleurs pas le
seul domaine où peut être observé un certain déficit de capitalisation des résultats de la recherche.
Or, il est temps de croiser les différentes approches qui depuis le début du XXesiècle analysent la
figure de l’étranger.

Pour comprendre de nouveaux phénomènes, toute science ne peut qu’avancer en prenant appui sur
les résultats passés. Au-delà de la volonté de synthèse de l’état actuel des connaissances, c’est
toute l’ambition modeste de cet ouvrage : contribuer à envisager ces nouvelles recherches dans une
optique de capitalisation des recherches antérieures qui a fait souvent défaut dans ce domaine des
migrations, aussi bien aux chercheurs qu’à leurs lecteurs.

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