Notion : l’inconscient
Lier avec la dissertation : le corps pense t-il ?
Nietzsche, Le Gai savoir, 1882
Vous n’auriez sans doute pas ce type de texte à commenter. Il est trop
subversif, trop violent. Il est une remise en cause radicale de la
philosophie, mais il peut être intéressant pour apprendre à commenter et
expliquer un texte.
Toute philosophie qui place la paix plus haut que la guerre, toute
éthique qui conçoit négativement le bonheur, toute
métaphysique, toute physique qui envisagent une finale, un état
définitif quelconque, toute aspiration, surtout esthétique ou Marion Duvauchel 5/10/y 19:14
religieuse, à un à côté, un au-delà, un au-dehors, un au-dessus, Commentaire [1]: En un mot toute
autorisent à rechercher si ce n’est pas la maladie qui inspira leur « transcendance » et toute idée de finalité. C’est
une révolte radicale contre tout spiritualisme, tout
philosophe. On travestit inconsciemment les besoins
immatérialisme, tout idéalisme. Le bien, le beau, la
physiologiques de l’homme, on les affuble du manteau de paix, toutes les valeurs traditionnelles que la
l’objectivité de l’idéal, de l’idée pure ; on pousse la chose si loin philosophie vaille que vaille a respecté et maintenu
que c’est à faire peur ; et je me suis demandé bien souvent si la sont de la névrose.
philosophie, en gros, n’a pas été jusqu’alors une simple exégèse
du corps, une simple méprise du corps .
Marion Duvauchel 5/10/y 18:18
EXPLIQUER Commentaire [2]: Cette deuxième idée est
le pendant de la première : la philosophie est une
sorte de production du corps (et non de l’esprit).
Il faut analyser chaque accusation successive portée par la phrase
1 Toute philosophie qui place la paix plus haut que la guerre : quelle À ceux qui descendent dans les mêmes
philosophie pourrait privilégier la guerre à la paix. Sauf si on admet fleuves surviennent toujours d’autres et
qu’il s’agit de cette guerre qu’on appelle le « polémos ». C’est d’autres eaux »
Héraclite que Nietzsche défend, et sa philosophie qui met au Ce qui est visible devient invisible, ce qui est
commencement le conflit, la principe agonistique de forces en invisible devient visible ; pas de différence
présence. entre ce qui est utile et ce qui est nuisible ; le
haut ne diffère pas du bas, le commencement
2 toute éthique qui conçoit négativement le bonheur : toute éthique ne diffère pas de la fin :
qui conçoit le bonheur comme le fait de ne pas souffrir. Le bonheur, La guerre est le père de toute chose, et de
c’est l’absence de malheur. Ce serait plutôt ici Schopenhauer qui est toute chose il est le roi
combattu, Schopenhauer qui a adopté la doctrine bouddhiste. Héraclite d’Ephèse
3 toute métaphysique, toute physique qui envisagent une finale, un
état définitif quelconque : il est insolite de voir que Nietzsche met sur
le même plan la physique et la métaphysique, sauf si on reconnaît là
le philosophe concerné, Aristote. Il a en effet écrit sa Métaphysique
comme le livre qui vient après le livre sur la physique. On peut aussi
interpréter la collusion de ces deux domaines comme le fait de les
englober dans un même mépris. Autrement dit, c’est la
condamnation de toute philosophie qui envisage une fin
transcendante ou un « télos », une finalité. Un état définitif : par
exemple l’ataraxie des Stoïciens.
4 Toute aspiration, surtout esthétique ou religieuse, à un à côté, un
au-delà, un au-dehors, un au-dessus, autorisent à rechercher si ce
n’est pas la maladie qui inspira leur philosophe : cette dernière
condamnation est d’une virulence absolue, et elle touche cette fois
l’art et la religion. La formulation « topique », spatialisée de la
recherche esthétique ou religieuse traduit le mépris profond que le
philosophe veut exprimer. C’est une disqualification des aspirations
Marion Duvauchel Alternativephilolettres 1
considérées comme les plus hautes en l’homme. Freud tiendra des
positions très similaires.
La seule modalisation est la formule « autorisent à rechercher si ».
Mais ce n’est qu’un bémol avant la finale en majesté. La formulation
sous forme de question est purement un artifice rhétorique. Le reste
du texte est l’affirmation assénée de cette première pseudo
interrogation.
La philosophie est donc un oripeau de l’inconscient : un
travestissement. Autrement dit un vulgaire déguisement sous lequel
on cache la véritable raison, ce qu’est vraiment la philosophie. L’idée
pure, l’idéal, tout cela ne fait que recouvrir une réalité d’une terrible
trivialité. Au fondement de la recherche philosophique, rien de
grand, de vrai, pas d’aspiration au bien, au vrai, au juste. La
philosophie est le reflet d’une névrose. Toute l’histoire de la
philosophie ne serait qu’une mascarade : une ruse de l’inconscient.
Introduire
Sénèque : figure du Stoïcisme. Sans
doute un de ceux que Nietzsche pourfend
Nietzsche arrive alors que l’idéalisme bat son plein,
pour son idée apophatique du bonheur…
dans une Allemagne bardée de préjugés. C’est un philologue
avant d’être le philosophe que nous connaissons et toute sa vie
sera une longue révolte contre l’esprit du temps. Révolte
fondatrice d’une forme de modernité, pas toujours très féconde.
Les épigones sont rarement de bons disciples. Ils ne font jamais
que paraphraser. Dans ce texte, l’auteur bat en brèche vingt cinq
siècles de philosophie qu’il condamne sans appel.
Le texte proposé défend une thèse audacieuse : la philosophie
n’est pas une production de l’esprit, de l’intelligence, elle est une
simple « exégèse du corps », autrement dit un « commentaire »
de la corporéité. Elle ne fait que traduire une névrose. Celle du
philosophe qui l’élabore. Elle est comme une sorte de symptôme.
Mais avant de soutenir une thèse aussi surprenante l’auteur
commence par une critique virulente de toute la philosophie.
La suite, vous pouvez y arriver…
Nota bene : peut-être d’ailleurs Nietzsche ironise t-il ? Le Gai savoir
est celui de Troubadours et des poètes…
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