La technique
Étymologiquement le terme provient du grec ancien, technè (outil) et désigne toute activité production ou de
fabrication par l’homme d’objets de toutes sortes dans le but d’aménager et d’améliorer sa condition
existentielle. Mais la technique, au sens général, renvoie à un ensemble de procédés, des méthodes qui ne font
d'ailleurs pas toujours intervenir des objets extérieurs à l'homme, certes il faut une certaine technique pour
utiliser un outil ou une machine, mais on parlera également en matière de commerce, de technique de vente ; en
sport ou dans l'art chorégraphique le seul outil dont dispose l'homme est son propre corps et l'on parle également
de technique dans ces domaines. Elle est aussi, de nos jours, considérée comme l’application de la science. En
effet, si ce mot est souvent utilisé pour caractériser notre époque, il n'en est pas moins vrai qu'il a une histoire qui
remonte à l'antiquité et que la réalité de la technique a depuis longtemps étonné le philosophe qui s'est interrogé
sur le sens de la technique.
LA TECHNIQUE EST-ELLE LE PROPRE DE L'HOMME ?
L'homme est-il le seul être vivant à pratiquer une activité technique ? il vrai que l’animal aussi fabrique des
objets pour répondre à ses besoins, l'oiseau construit son nid, l’araignée tisse sa toile, entre autres. Cependant,
l'animal bien qu'agissant sur la nature n'exerce pas à proprement parler une activité technique, principalement
parce qu'il ne rompt pas dans son activité avec le rapport immédiat qu'il entretient avec la nature, l'activité
animale reste une activité instinctive en totale continuité avec la nature, s'intégrant pleinement dans un processus
naturel. L'animal ne prend pas ses distances par rapport à la nature, c'est pourquoi d'ailleurs, s'il transforme la
nature, il n'est pas pour autant en mesure de transformer les moyens par lesquels il la transforme, c'est pourquoi il
n'y a pas chez l'animal de progrès technique. Ainsi, même les animaux supérieurs qui utilisent des "outils" (le
singe qui se saisit d'un bâton pour faire tomber les fruits d'un arbre) ne conservent pas cet objet afin de le
réutiliser dans une autre occasion ou de le perfectionner.
SCIENCE ET TECHNIQUE.
De nos jours, il n'est pas rare d'entendre après qu'ait été réalisé une prouesse technique, qu'un nouveau pas a été
franchi dans le progrès scientifique. Si une telle manière de s'exprimer a tendance à devenir banale, c'est en
raison de l'étroite collaboration qui s'établit actuellement entre science et technique, cependant n'est-ce pas
malgré tout un abus de langage ? En effet, si les sciences se constituent tout d'abord avec pour fin de répondre à
la curiosité naturelle des hommes, La technique, quant à elle se constitue tout d'abord en vue d'une finalité
pratique, il ne s'agit pas pour elle de connaître le monde, mais d'agir sur lui, de le transformer, de le soumettre à
nos besoins et à nos désirs. D'un côté, nous avons donc une discipline théorique, la science et de l'autre une
discipline pratique, la technique, d'un côté la valeur fondamentale de la recherche est la vérité, de l'autre celles de
l'action sont l'efficacité et l'utilité ; ce que veut le technicien c'est avant tout produire un effet sur le monde qu'il
désire modifier.
Il est donc difficile de parler de la science comme si elle était par nature tournée vers l'utilité ou de la technique
comme d'un prolongement nécessaire et systématique de la connaissance scientifique.
Nous pouvons aussi préciser en référence à l'histoire, que pendant longtemps science et technique ont cheminé
côte à côte sans jamais se rencontrer, que l'idée selon laquelle la technique serait une application de la science est
radicalement fausse, c'est d'ailleurs ce que fait remarquer le philosophe contemporain J. Ellul dans un ouvrage
écrit en 1954 et intitulé La technique ou l'enjeu du siècle : "Sous l'angle historique, une simple remarque détruira
la sécurité de ces solutions : historiquement, la technique a précédé la science, l'homme primitif a connu des
techniques. Dans la civilisation hellénistique, ce sont les techniques orientales qui arrivent les premières, non
dérivées de la science grecque. Donc historiquement ce rapport science-technique doit être inversé." Ce ne sont
pas en effet les civilisations dans lesquelles la science s'est le plus développée qui ont connu le plus important
progrès technique et à l'inverse ceux qui inventaient de nouvelles techniques se souciaient peu d'expliquer
scientifiquement l'efficacité des procédés qu'ils concevaient et qu'ils utilisaient. Un constat empirique, une
explication parfois magique leur suffisait. Comme l'écrit très justement le philosophe Alain : « L'inventeur de
l'arc n'avait aucune idée de la pesanteur, ni de la trajectoire … ».
Ce n'est qu'à partir du XVII° siècle que les sciences et les techniques vont commencer à cheminer ensemble
permettant ainsi une plus grande rationalisation et aussi une meilleure efficacité de la technique, cette dernière
offrant à la science, comme en échange, des instruments d'observation et de mesure de plus en plus performants.
Ainsi cette étroite collaboration entre science et technique contribue à nous rendre, pour reprendre la formule
utilisée par Descartes dans le Discours de la méthode, "comme maître et possesseur de la nature.", la technique
ne peut-elle pas de nos jours aller jusqu'à agir sur le vivant. Cela doit cependant nous rendre d'autant plus
vigilant, car les hommes sont désormais devenus les dépositaires d'une puissance qu'il est difficile de maîtriser
sans s'interroger sur les valeurs des fins.
TECHNIQUE ET VALEURS
Ces immenses progrès des sciences et des techniques qui vont jusqu'à rendre possible une "biotechnique" font
naître chez certains d'entre nous une fascination qui n'a d'égal que les inquiétudes nouvelles qu'une telle
puissance peut faire naître. Il n'est plus aussi certain aujourd'hui que, comme on a pu le croire au début du siècle
dernier, progrès technique et bonheur aillent de pair, la technique parce qu'elle appartient de façon pleine et
entière à la sphère des échanges et de la production peut tout autant être un outil de libération qu'un moyen
d'aliénation, les machines peuvent épargner à l'homme un travail pénible comme elle peuvent réduire son
autonomie dans le travail, comme ce fut le cas lorsque furent mises en place les premières chaînes de production
industrielle. De même la maîtrise de l'homme sur la nature lui fait parfois oublier qu'il doit, au moins par
prudence, être attentif à la préservation de son environnement de façon à ne pas rendre de plus en plus difficile sa
survie sur la planète et à conserver à son milieu naturel une richesse biologique et esthétique dont il aime
apprécier le spectacle.
Face à cette fascination des hommes pour la puissance dont ils se croient détenteurs, il convient de ne pas oublier
que la technique ne concerne que l'univers des moyens dont nous disposons et que ces moyens ne doivent en rien
nous imposer notre manière d'être et d'agir, qu'ils ne contiennent pas en eux-mêmes une fin à laquelle nous ne
pourrions échapper.
Il faut pas en effet se contenter de poser la question "comment faire ?", il faut aussi poser la question "pour quoi
faire ?. Il ne faut pas, pour reprendre les formules de Kant qui distingue dans la Critique de la raison pratique ne
l'impératif technique et la loi morale, se contenter d'obéir à l'impératif hypothétique qui est simple calcul des
moyens en vue d'une fin, il faut surtout avoir le souci de se conformer à un impératif catégorique qui consiste
comme le précise Kant dans Les fondements de la métaphysique des mœurs : "Agis de telle sorte que tu traites
l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une
fin, et jamais simplement comme un moyen."3