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Mondialité de la langue française en littérature

Cet article analyse la mondialité de la langue française à travers les manifestes littéraires du début du XXIe siècle, en cherchant à dépasser la dichotomie entre écrivains francophones du Nord et du Sud. Il met en avant une vision poétique et sociologique de la mondialité, où les auteurs revendiquent un cosmopolitisme et dénoncent leur marginalisation par les institutions. L'article souligne l'importance d'une communauté post-francophone et d'une littérature mondiale déterritorialisée.

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Mondialité de la langue française en littérature

Cet article analyse la mondialité de la langue française à travers les manifestes littéraires du début du XXIe siècle, en cherchant à dépasser la dichotomie entre écrivains francophones du Nord et du Sud. Il met en avant une vision poétique et sociologique de la mondialité, où les auteurs revendiquent un cosmopolitisme et dénoncent leur marginalisation par les institutions. L'article souligne l'importance d'une communauté post-francophone et d'une littérature mondiale déterritorialisée.

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2024 14:21

Études littéraires africaines

La mondialité de la langue française dans les manifestes


« francophones »
Laude Ngadi Maïssa

Numéro 48, 2019 Résumé de l'article


Cet article vise à analyser la mondialité de la langue française à partir des
manifestes littéraires publiés en France au début du xxie siècle. L’intérêt
URI : [Link] majeur est ainsi de dépasser l’opposition sommaire entre écrivains
DOI : [Link] francophones du Nord et du Sud en proposant une lecture croisée des postures
manifestaires d’auteurs dans le champ littéraire français contemporain. La
Aller au sommaire du numéro mondialité, bien au-delà d’un engagement (politique, idéologique, identitaire et
géographique) franco-francophone relatif à la prétendue crise de la langue
française face à l’anglais, est surtout poétique et sociologique. Poétiquement,
les auteurs revendiquent un cosmopolitisme en faveur de la
Éditeur(s) déterritorialisation de l’imaginaire linguistique, qui pourrait favoriser dans le
Association pour l'Étude des Littératures africaines (APELA) même temps l’avènement d’une communauté post-francophone. Sur le plan
sociologique, les écrivains français soulignent l’apport des écrivains
ISSN francophones qui, tout en se félicitant de l’hospitalité du « méridien » littéraire
alors renforcé à l’international, dénoncent leur marginalisation par les
0769-4563 (imprimé) institutions.
2270-0374 (numérique)

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Citer cet article


Ngadi Maïssa, L. (2019). La mondialité de la langue française dans les
manifestes « francophones ». Études littéraires africaines, (48), 193–206.
[Link]

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Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.
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LA MONDIALITÉ DE LA LANGUE FRANÇAISE DANS
LES MANIFESTES « FRANCOPHONES »

RÉSUMÉ
Cet article vise à analyser la mondialité de la langue française à
partir des manifestes littéraires publiés en France au début du
e
XXI siècle. L’intérêt majeur est ainsi de dépasser l’opposition som-
maire entre écrivains francophones du Nord et du Sud en proposant
une lecture croisée des postures manifestaires d’auteurs dans le
champ littéraire français contemporain. La mondialité, bien au-delà
d’un engagement (politique, idéologique, identitaire et géogra-
phique) franco-francophone relatif à la prétendue crise de la langue
française face à l’anglais, est surtout poétique et sociologique. Poéti-
quement, les auteurs revendiquent un cosmopolitisme en faveur de
la déterritorialisation de l’imaginaire linguistique, qui pourrait favo-
riser dans le même temps l’avènement d’une communauté post-
francophone. Sur le plan sociologique, les écrivains français souli-
gnent l’apport des écrivains francophones qui, tout en se félicitant
de l’hospitalité du « méridien » littéraire alors renforcé à l’inter-
national, dénoncent leur marginalisation par les institutions.

ABSTRACT
This article aims to analyze the globality of the French language as made
visible in literary manifestos published in France at the beginning of the 21st
century. Its main purpose is to overcome the binary opposition between Fran-
cophone writers from the North and from the South by proposing a cross-
reading of several authors’ postures in the contemporary French literary field.
This globality goes beyond a Franco-Francophone (political, ideological,
identity and geographic) commitment to the French language in the context
of its alleged crisis in the face of English, and is above all poetic and socio-
logical. Poetically, the authors call for a cosmopolitanism that favors the
deterritorialization of the linguistic imagination, and could at the same time
promote the advent of a post-Francophone community. On sociological level,
French writers salute the contributions of Francophone writers who, while
welcoming the hospitality of this internationally reinforced literary « meri-
dian », denounce their marginalization by institutions.

***

Le 16 mars 2007, dans les colonnes du journal Le Monde, une


quarantaine d’écrivains de langue française publiaient le manifeste
194)

« Pour une littérature-monde en français » 1. Ils y revendiquaient la


fin d’une littérature française hexagonale et ethnocentrée, qui serait
fortement sclérosée par des institutions archaïques. Ils aspiraient à
l’avènement d’une littérature mondiale de langue française, qui se
caractériserait à la fois par une dénationalisation institutionnelle et
linguistique, et par un « retour du monde » et « au réel », dont ils
observaient la présence chez un certain nombre d’écrivains franco-
phones à succès. L’opposition, certes sommaire, entre littérature
française et littératures francophones faisait entendre que les secon-
des donnaient en quelque sorte ici une leçon à la première ; c’était
un juste retour des choses sans doute, d’autant que, par « franco-
phones », on entendait souvent implicitement « du Sud », d’où la
dimension postcoloniale du débat. Mais, en réalité, des auteurs fran-
cophones du Nord en étaient aussi : un front unissait ainsi ceux des
marges ou des périphéries, du Nord 2 et du Sud, s’attaquant à un
centre identifié à un cercle de privilégiés, sinon de potentats vieillis-
sants.
Le problème est que cette image globale peut laisser supposer
l’absence d’œuvres et de réflexions susceptibles de s’inscrire dans
cette littérature à caractère mondial chez les écrivains contempo-
rains français : les travaux critiques consacrés à ce manifeste n’ont
pas cessé de souligner cette contradiction 3, en rappelant que « le
roman français n’a pas attendu le manifeste Pour une littérature-monde
pour s’ouvrir à la diversité des langues » 4, et que, par ailleurs, cette
prise de position renforce les clivages entre écrivains français et
écrivains d’origine étrangère déjà qualifiés de « voleurs de lan-
gue » 5, d’« exilés du langage » 6, d’« écrivains à l’épreuve » 7, etc.

1
COLLECTIF, « Pour une littérature-monde en français », Le Monde des livres,
16 mars 2007, p. 2 (désormais PLMF).
2
Le présent article ne tient compte que des manifestes contemporains publiés en
France. Il s’intéresse plus particulièrement aux textes ayant marqué le milieu
littéraire français par leurs programmes originaux et leurs retentissements dans la
critique. En ce sens, on remarquera l’absence des manifestes d’auteurs de la fran-
cophonie du Nord, qui feront par ailleurs l’objet de nos recherches futures.
3
Cf. PORRA (Véronique), « “Pour une littérature-monde en français” : les limites
d’un discours utopique », Intercâmbio, série 2, n°1, 2008, p. 33-54 : http://
[Link]/uploads/ficheiros/[Link] (consulté le 13-12-2018).
4
COMBE (Dominique), MURAT (Michel), coord., Revue critique de fixxion contem-
poraine, n°3 (L’Écrivain devant les langues), 2011 (prière d’insérer).
5
JOUBERT (Jean-Louis), Les Voleurs de langues : traversée de la francophonie littéraire.
Paris : Philippe Rey, 2006, 129 p.
6
DELBART (Anne-Rosine), Les Exilés du langage : un siècle d’écrivains français venus
d’ailleurs (1919-2000). Limoges : PULIM, coll. Francophonies, 2005, 262 p. ;
p. 56-57.
La mondialité de la langue française (195

Or, la pensée d’un Michel Le Bris Ŕ initiateur de l’aventure des


Étonnants Voyageur depuis 1990, qui s’est associé avec l’écrivain
Jean Rouaud dans cette entreprise du manifeste 8 Ŕ est en réalité
tout autre parce qu’il appelle à créer un espace littéraire transnatio-
nal qui unirait les différentes littératures francophones. Cette pers-
pective nous conduit à nous interroger sur la conception d’une lan-
gue française mondialisée chez les auteurs francophones, y compris
français.
Notre objectif est donc double : analyser la thématique de la
mondialité de la langue française dans les « grands manifestes » 9
littéraires consacrés à cette dernière depuis le début des années
2000 en France, période que Jean-Pierre Salgas identifie comme une
« année théorique » 10 ; et confronter les différentes positions d’au-
teurs afin de mettre en lumière des modalités d’une mondialité dans
la francosphère 11.
La notion de mondialité, appliquée à la langue, peut se concevoir
de deux manières, que Tiphaine Samoyault perçoit comme oppo-

7
HARCHI (Kouatar), Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne : des écrivains à
l’épreuve. Paris : Pauvert, 2016, 294 p.
8
LE BRIS (Michel), ROUAUD (Jean), éd., Pour une littérature-monde. [Paris] :
Gallimard, 2007, 342 p. ; LE BRIS (M.), ROUAUD (J.), éd., Je est un autre : pour
une identité-monde. [Paris] : Gallimard, 2010, 220 p.
9
C’est-à-dire les « écrits manifestaires [qui] confirme[nt] leur importance aux
yeux des artistes et critiques en tant qu’outils permettant de forger activement
l’histoire » ou encore « des documents [qui] rend[ent] visibles les motifs communs
des affinités et des rejets, les aléas des cris de combat qui se croisent, se répètent
et varient dans le temps » Ŕ KRAMER (Antje), éd., Les Grands Manifestes de l’art des
XIXe et XXe siècles. Paris : Beaux-Arts, 2011, 263 p. ; p. 6.
10
Pour celui-ci, on assiste en France, à partir de 2001, à l’avènement d’un proces-
sus de « restauration » et de « déprogrammation » par lequel la littérature fran-
çaise connaît de nouvelles orientations : en perdant sa « colonne vertébrale théori-
que et institutionnelle, la “littérature française”, dont le champ littéraire fut un
modèle, est un peu devenue “une littérature étrangère parmi tant d’autres” »
puisque « les littératures “francophones” sont définitivement admises comme
autonomes et détachées de l’arbre de la mère patrie », que « les littératures
étrangères ont désormais autant de chances en France que les “Français de sou-
che” » et que la littérature française est « composée [dans] d’autres langues que le
français » du fait qu’il « y a désormais des langues françaises » Ŕ SALGAS (Jean-
Pierre), « Défense et illustration de la prose française », in : BRAUDEAU (Michel)
et al., Le Roman français contemporain. Paris : Ministère des affaires étrangères /
ADPF, 2002, 174 p. ; p. 73-127.
11
Concept forgé par Dominique Wolton pour évoquer l’idée d’une troisième
francophonie, « multipolaire » et « multiculturelle », « celle qu’il faut inventer,
[…], la francophonie à l’heure de la mondialisation, la nôtre, c’est-à-dire à une
échelle beaucoup plus vaste » Ŕ WOLTON (D.), Demain la francophonie. Paris :
Flammarion, 2006, 195 p. ; p. 20.
196)

sées : la « langue mondiale » et la « langue-monde ». La première


acception, particulièrement développée par Pascale Casanova,
trouve son sens dans une analyse visant à « affirmer les rapports de
forces qui régissent la relation des langues entre elles et les vérita-
bles guerres qu’elles se déclarent » 12. Elle renvoie à un système de
luttes entre une langue dominante et une langue dominée afin
d’imposer l’« internationalité littéraire » 13 d’une langue mondiale,
nécessairement hypercentrale, qui est « la seule langue légitime au
plan mondial et social », et qui « a plus Ŕ ou est censée avoir plus Ŕ
de valeur que les autres » 14. Cette conception d’ordre sociologique
est opposée à la notion de langue-monde, qui se situe dans la pers-
pective du Tout-Monde d’Édouard Glissant 15 et, en somme,
d’« une “autre” mondialité, moins inégalitaire, moins centrée, plus
respectueuse des gens et de la nature » 16 ; cette langue-monde
« tente de donner un autre avenir à la langue mondiale », laquelle
« porterait le Divers des langues » 17 et s’inscrirait dans les processus
de transferts des imaginaires culturels et linguistiques. Cependant, si
T. Samoyault oppose ces deux approches de la mondialité, celles-ci
nous apparaissent néanmoins complémentaires ; cette mondialité
renvoie dès lors tantôt à une imago mundi, à un imaginaire mondial
au sens d’un mondialisme qui prend en compte tous les locuteurs
qui tentent de réaliser une communauté linguistique unique, tantôt à
une logique d’échanges concurrentiels entre langue dominante (d’un
espace littéraire central) et langue dominée (d’un espace littéraire
subalterne ou mineur) dans un espace linguistique où « tout ce qui

12
SAMOYAULT (Tiphaine), « De la langue mondiale à la langue-monde », Cri-
tique, 2016, n°4 (n°827), p. 334-345 ; p. 337.
13
CASANOVA (Pascale), La République mondiale des lettres. Paris : Seuil, 2008,
504 p. ; p. 16.
14
CASANOVA (P.), La Langue mondiale : traduction et domination. Paris : Seuil,
coll. Liber, 2015, 144 p. ; p. 14.
15
« J’appelle Tout-Monde notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant
et, en même temps, la “vision” que nous en avons. La totalité-monde dans sa
diversité physique et dans les représentations qu’elle nous inspire : que nous ne
saurions plus chanter, dire ni travailler à souffrance à partir de notre seul lieu, sans
plonger à l’imaginaire de cette totalité » Ŕ GLISSANT (Édouard), Traité du Tout-
Monde. [Paris] : Gallimard, 1997, 261 p. ; p. 176.
16
DUCLOS (Denis), Société-monde : le temps des ruptures. Paris : La Découverte,
coll. Recherches. Série Bibliothèque du MAUSS, 2002, 249 p. ; p. 10.
17
SAMOYAULT (T.), « De la langue mondiale à la langue-monde », art. cit.,
p. 338.
La mondialité de la langue française (197

s’écrit en langue française doit désormais être pris dans une pers-
pective globalisante » 18.
Proposer une lecture de la mondialité du français, en confrontant
et/ou en croisant les postures manifestaires d’écrivains d’expression
française, revient notamment à analyser le « vocabulaire polémique
[…] emprunté à la sémantique guerrière » 19, parce qu’il caractérise
le discours manifestaire et les postures littéraires ; mais cela suppose
aussi d’évaluer si les prises de positions dépendent des identités géo-
graphiques des auteurs (qui sont elles aussi des effets du discours).
Notre propos consiste donc à analyser les discours des auteurs,
particulièrement les rapports entre la langue française et les autres
langues ainsi que les enjeux de ces manifestes dans « le système litté-
raire francophone » 20.

Les « grands manifestes » littéraires


à propos la langue française
Dans le contexte de la mondialisation contemporaine, les textes 21
qui traitent de la situation de la langue française dans le monde sont
majoritairement produits dans le cadre des manifestations culturelles
qui mettent en avant la Francophonie : le Manifeste de l’hospitalité est
ainsi publié en lien avec la célébration du dixième anniversaire de la
« Caravane des dix mots » créée en 2003 ; La Langue d’Olivier Rolin
est d’abord une conférence commandée par France Culture pour le
18
HALEN (Pierre), « Ce qui s’écrit en langue française est désormais pris dans une
perspective globalisante [entretien avec Raymond Mbassi Ateba] », in : OMGBA
(Richard Laurent), dir., Francomanie, francophobie, francophilie : atouts et enjeux de la
francophonie littéraire en Afrique. Mélanges offerts au professeur André-Marie Ntsobé Njoh.
Paris : Éditions des Archives contemporaines, 2013, 376 p. ; p. 343-354.
19
SAMOYAULT (T.), « De la langue mondiale à la langue-monde », art. cit.,
p. 337.
20
HALEN (P.), « Constructions identitaires et stratégies d’émergences : notes
pour une analyse institutionnelle du système littéraire francophone », Études fran-
çaises, vol. 37, n°2, 2001, p. 13-31.
21
Outre « Pour une littérature-monde », il s’agit principalement de : BORER
(Alain), De quel amour blessée : réflexions sur la langue française. Paris : Gallimard,
2014, 350 p. (désormais QAB) ; DELACOMPTÉE (Jean-Michel), Notre langue fran-
çaise. [Paris] : Fayard, 2018, 206 p. (désormais NLF) ; ROLIN (Olivier), La Langue.
Suivi de Mal placé, déplacé. Lagrasse : Verdier, 2000, 89 p. Repris dans : Circus 2.
Romans, récits, articles (1999-2011). Paris : Seuil, coll. Fiction & Cie, 2012, 1285 p.
(désormais LL) ; PELLERIN (Gilles) et al., Manifeste pour l’hospitalité des langues.
Genouilleux : la Passe du vent ; Québec : l’Instant même ; Lyon : la Caravane des
dix mots, 2012, 125 p. (désormais MHL) ; VOLODINE (Antoine), « Écrire en
français dans une langue étrangère », Chaoïd, n°6, automne-hiver 2002. URL :
[Link]
par-antoine-volodine/ (désormais EFLE).
198)

festival d’Avignon en 2000 ; le manifeste des 44 se situe dans le


contexte de la célébration du centenaire de la francophonie dans la
capitale française 22. Les autres textes sont issus de rencontres acadé-
miques Ŕ un « colloque » pour Antoine Volodine Ŕ et des prises de
paroles individuelles dans lesquelles les auteurs mettent en avant la
patrimonialisation de la langue (Delacomptée, Borer).
Ces textes sont essentiellement édités en France Ŕ excepté le
Manifeste de l’hospitalité coédité en France et au Canada, respective-
ment aux éditions La Passe du vent et aux éditions de L’Instant
même Ŕ, ce qui illustre une forme de centralité de Paris comme
« observatoire hexagonal » 23 des littératures de langue française.
Par ailleurs, leurs auteurs se présentent majoritairement « en tant
qu’écrivain[s] » (LL, p. 198) et mettent en évidence leurs expé-
riences d’auteur : leurs prises de position sont élaborées à la lumière
de la « pratique » littéraire de la langue. La confession et le témoi-
gnage, registres qui dominent leurs propos, mettent en évidence la
figure de l’écrivain qui se « prononce non par théorie, mais en prati-
que », c’est-à-dire « en écrivain laborieux » (NLF, p. 20). Les écri-
vains se présentent alors en témoins de la situation de la langue qui
est indissociable de leur travail de créateur.
D’une manière générale, en dehors du fait d’avoir la langue fran-
çaise « en partage » (comme dit le discours officiel), les positions des
écrivains de France et des écrivains venus d’ailleurs sont contraires

22
Le manifeste est publié dans un triple contexte. Un contexte politique dominé
par la campagne présidentielle de 2007, suite à laquelle Nicolas Sarkozy est élu
avec un programme fortement axé sur la question de l’identité nationale et de
l’immigration ; un contexte culturel marqué par la Journée Internationale de la
Francophonie associée au Salon du livre de Paris et au lancement du festival
« francofffonies » du 17 au 22 mars ; dans le même temps entrait en vigueur, le
17 mars 2007, la « Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle », ratifiée
en octobre 2005 à Paris ; d’aucuns constataient « la mort de la culture française »
(Donald Morrisson par exemple), tandis que divers critiques (Tzvetan Todorov,
William Marx, Jean Bessière) déploraient une crise de la littérature française ; le
contexte littéraire restait marqué par les prix attribués, à l’automne 2006, à des
auteurs francophones (Le prix Goncourt et le Grand Prix de l’Académie française
reviennent à l’Américain Jonathan Littell pour son roman Les Bienveillantes ; le prix
Femina est attribué à Nancy Huston, écrivaine bilingue canadienne pour son
roman Lignes de faille ; pour Mémoire de porc-épic, l’écrivain Alain Mabanckou origi-
naire du Congo Brazzaville reçoit le prix Renaudot ; Léonora Miano, camerou-
naise, est quant à elle couronnée du prix Goncourt des lycéens pour Contour du
jour qui vient).
23
BONCENNE (Pierre), « Écrire, lire et en parler : mode d’emploi », in : ID.,
dir., Écrire, lire et en parler… : dix années de littérature mondiale en 55 interviews dans
Lire et présentées par Bernard Pivot. Paris : Bernard Laffont, 1985, 563 p. ; p. 15-
17 ; p. 16.
La mondialité de la langue française (199

en ce qui concerne la perception de la langue. Pour les premiers, la


langue est un patrimoine national en crise 24, une valeur tombée en
disgrâce aux yeux du peuple français et du monde : « Il n’y a plus de
notre langue française. Notre langue est en berne. Comme nous ne
croyons plus en elle, le reste du monde non plus » (NLF, p. 171).
Or, ajoute Delacomptée, l’adjectif possessif « notre » marque le lien
affectif du peuple français à sa langue et exprime « le sentiment
d’une appartenance » (p. 24) patriotique et identitaire qui impose à
l’écrivain « la garde » (p. 196) d’une réalité qui « possède une
identité, un esprit, un “génie”, qui réclame qu’on la respecte sous
peine de la violer » (p. 101). Dans le but de « la sauver » (p. 25),
l’écrivain a ainsi pour mission de défendre « la “pureté” de la langue
française » (p. 28) en luttant contre, d’une part, l’usage des
« barbarismes » (p. 27) du « dominé [qui] s’approprie la langue du
dominant […] en qui il voit toujours l’oppresseur à combattre »
(p. 176) et, d’autre part, « l’envahissement de l’anglo-américain »
(p. 165). Alain Borer ne dit pas autre chose lorsqu’il critique, en
rappelant son identité de « Français à l’âme de couleur » (QAB,
p. 16), le fait que « les Français se soumettent massivement à cette
objurgation de speak white !, de parler la langue du Grand Blanc
imaginaire, d’intérioriser le mépris du petit-nègre » (p. 16-17).
Cette imitation des anglophones témoigne d’une forme d’infériori-
sation, à l’image de ce que fut le langage du nègre aux yeux du colon
français ; elle serait due à la prégnance de « l’iouropean English »
imposé par les « directives européennes » (p. 60). Ainsi en appelle-
t-il, dans un « petit manuel pratique du résistant en langue fran-
çaise », à « sauve[r] » cette langue (p. 281).
Les écrivains en provenance des anciennes colonies en appellent
eux aussi à sauver la langue française, mais, alors que les écrivains
français critiquent la soumission au modèle anglophone, les franco-
phones prennent ce dernier pour exemple afin de dénoncer les
stigmatisations identitaires dont ils se disent victimes en France.
C’est notamment le cas dans deux manifestes dont les textes sont
repris dans les anthologies des Étonnants Voyageurs en faveur de la
« littérature-monde ». Anna Moï affirme ainsi sa sympathie pour
l’anglais qui trône « à la première place mondiale » car il représente
« l’espéranto moderne, une langue spontanément compréhensible

24
Cf. aussi : COLLECTIF D’ASSOCIATIONS, « Langue française : états d’ur-
gence », Le Monde, 7 décembre 2009. Url : [Link]
article/2009/12/07/langue-francaise-etat-d-urgence-par-un-collectif-d-
associations_1277289_3232.html (consulté le 10-11-2018).
200)

par tous » 25. Ce succès mondial de l’anglais dans tous les secteurs
provient, explique-t-elle, de ce que, contrairement au français qui
est une langue d’exclusion par la francophonie, « les Anglo-saxons
ont intégré le chromatisme des peuples qui contribuent à construire
cette universalité mixte » (ED, p. 55). Cette comparaison entre
écrivains français et écrivains anglo-saxons par les écrivains franco-
phones illustre le conflit structurel et les crispations identitaires
relatives à la reconnaissance de ces derniers en France. Pour
Nimrod, l’écrivain africain a « toujours mis en avant la nécessité de
violer le français, viol qui lui permet de faire du français une langue
africaine » 26 parce qu’il n’a pas avec les descendants de l’ancien
colonisateur la même perception de « l’histoire ». Pour Nimrod,
l’écrivain devrait violer ou travestir la langue française afin de
combattre le paternalisme ethnocentrique entretenu notamment par
la francophonie, les stéréotypes et les étiquettes identitaires hérités
de la colonisation ; c’est que, souligne-t-il, « la guerre de la langue a
lieu tous les jours » (NCF, p. 64) puisque « le français […] a décrété
une fois pour toutes que celui qui parle mal le français parle petit
nègre. Le langage, on le voit, reflète la stratification sociale »
(p. 61). Dès lors, on comprend que « la pratique de l’écriture sous-
trait le français du giron de l’oppresseur » (p. 57).
Cependant, cet antagonisme politique et identitaire observé entre
les deux groupes d’écrivains n’a plus cours lorsqu’il s’agit de traiter
de la langue écrite.

Le cosmopolitisme poétique de la langue


Si les écrivains français et les non-hexagonaux s’opposent souvent
en ce qui concerne leur rapport identitaire et historique à la langue
française, tous s’accordent cependant, du point de vue poétique,
pour manifester leur appartenance à une communauté linguistique
unique. En ce sens, la dimension littéraire affirmée par les écrivains
tente de dépasser tous ces cloisonnements. La langue est alors per-
çue comme un instrument à forte dimension cosmopolite et alter-
mondialiste, entendue comme « une pensée du national […] qui
prend en compte la “communauté imaginée” sans la borner a priori
par des frontières, des langues et des cultures » et qui pense la
« dissémiNation » à partir des rapports complexes avec un discours

25
MOÏ (Anna), Espéranto, désespéranto : la francophonie sans les Français. Paris :
Gallimard, 2006, 65 p. ; p. 21-22 (désormais ED).
26
NIMROD, La Nouvelle Chose française : essais. Arles : Actes sud, 2008, 125 p. ;
p. 56 (désormais NCF).
La mondialité de la langue française (201

qui a « toujours impliqué sa propre contestation » 27 de la nation.


Cette dimension est particulièrement présente chez Olivier Rolin
qui, contrairement aux auteurs qui défendent un usage puriste de la
langue, adopte une poétique essentiellement flexible et ouverte, ins-
pirée surtout du contexte mondial « babélique » dans lequel les
auteurs-voyageurs, en perpétuel déplacement, usent d’une langue
toujours « mal placé[e], déplacé[e] ». En ce sens, il considère que,
« dans l’espace total d’une langue, il y a non seulement tous ses états
historiques et ses “milieux” sociologiques, [mais] il y a aussi les
autres langues, et au moins celles qui la côtoient et en forment
comme des horizons » ; en particulier, le français coexiste avec les
autres langues « dont il a retenu des mots, des tournures, ou qui lui
ont emprunté quelque chose, ou dont les mots et les sons cohabitent
avec les siens propres […] » (LL, p. 196). Cette sorte d’effacement
des cloisons entre les langues corrobore la revendication d’un déta-
chement par rapport à la nation et d’une identité « littérairement
cosmopolite » 28. Le sentiment d’appartenance à une communauté
supranationale tient aussi au fait que l’écrivain est toujours en
situation de résistance ; il ne veut donc pas « être le porte-parole ou
le mythographe, ou le domestique, d’un peuple, ni d’une classe ou
d’un groupe social, ni d’une époque », car il est, par nature, « un
inclassable, un asocial, un “mal placé”, un dérangé, c’est-à-dire un
pas rangé, pas rangeable du tout » (LL, p. 191). Dès lors, l’écrivain
n’appartient qu’au territoire de la littérature, mais sans renoncer à
être au monde.
Quant à Antoine Volodine, il a inventé les « xénogenres » comme
un jeu d’écriture propre au « post-exotisme » qu’il définit comme
« une littérature partie de l’ailleurs et allant vers l’ailleurs, une litté-
rature étrangère qui accueille plusieurs tendances et courants, dont
la plupart refusent l’avant-gardisme stérile » 29. Selon lui, il faut
prendre ses distances avec la tradition classique, car « écrire en fran-
çais une littérature étrangère n’est pas seulement s’écarter de la cul-
ture francophone, c’est aussi éviter que les points de référence de la
fiction renvoient à un pays précis, géographiquement situé sur une
carte » : la culture représentée doit être « ABSOLUMENT étran-
27
DOUAIRE-BANNY (Anne), Remembrances : la nation en question ou l’autre continent
de la francophonie. Paris : Honoré champion, coll. Bibliothèque de littérature
générale et comparée, n°116, 2014, 353 p. ; p. 17.
28
ROLIN (O.), « Comment agir en écrivant ? », entretien avec Matthew Escobar,
6 mars 2003. Disponible sur : [Link]
(consulté le 03-06-2016).
29
VOLODINE (A.), Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze. [Paris] : Gallimard,
1998, 107 p. ; p. 60.
202)

gère » (EFLE). Il souligne par ailleurs que, dès « l’origine[, s]es


romans ont été étrangers à la réalité littéraire française. Ils forment
un objet littéraire publié en langue française, mais pensé en une
langue extérieure au français, indistincte quant à sa nationalité »
(EFLE). Ces postures se rapportent notamment à ce que Dominique
Maingueneau identifie comme une « localité paradoxale ou para-
topie », localité qui n’est « pas l’absence de tout lieu, mais une diffi-
cile négociation entre le lieu et le non-lieu, une localisation parasi-
taire, qui vit de l’impossibilité de se stabiliser » 30.
Ce refus d’affirmer une position stable renvoie notamment à la
difficulté de l’auteur post-révolutionnaire : les deux écrivains ont
participé aux évènements de mai 68 et se présentent comme des
marginaux dans le champ français. Mais il est aussi présent chez des
auteurs de la « postcolonie » 31 : Alain Mabanckou souhaite ainsi être
défini comme un « écrivain tout court » 32 ; Anna Moï estime que le
choix de la langue et du « matériau » d’écriture génère toujours « un
langage original indifférent aux frontières » car, ajoute-t-elle, « on
écrit toujours dans une langue étrangère, fût-elle sa langue mater-
nelle. Aucun pays n’offre un territoire idéal où l’écrivain tracerait sa
géographie […] » (ED, p. 32-33). Dans le même sens, Nimrod
montre que « soutenir que les écrivains africains et maghrébins pei-
nent plus que leurs homologues français » à exprimer « leur diglos-
sie » est « une attitude qui ne fait que déplacer le problème » puis-
que « la langue française n’est la langue maternelle de personne »
(NCF, p. 32). Pour sa part, Kossi Éfoui fait remarquer que la littéra-
ture est détachable de tout son territoire identitaire et géographique
supposé et que l’écrivain ne porte pas une « parole collective » puis-
que, pour lui, l’écrivain « n’a pas mission d’exprimer l’âme africaine
authentique », il ne prête « allégeance à personne », il se méfie des
« crispations identitaires » 33. Quant à Waberi, il défend l’avène-
30
MAINGUENEAU (Dominique), Le Discours littéraire : paratopie et scène d’énoncia-
tion. Paris : Armand Colin, coll. U. Lettres, 2004, 262 p. ; p. 52.
31
« [L]a notion de postcolonie, […] renvoie, simplement, à l’identité propre
d’une trajectoire historique donnée : celle des sociétés récemment sorties de
l’expérience que fut la colonisation, celle-ci devant être considérée comme une
relation de violence par excellence. […] Voilà pourquoi la postcolonie pose, de
manière fort aiguë, le problème de l’assujettissement, et de son corolaire, l’indis-
cipline ou, pour ainsi dire, de l’émancipation du sujet » Ŕ MBEMBE (Achille), De
la postcolonie : essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine. Paris :
Karthala, coll. Les Afriques, 2000, 293 p. ; p. 140-141.
32
MABANCKOU (Alain), Le Sanglot de l’homme noir. Paris : Fayard, coll. Points,
n°2953, 2012, 181 p. ; p. 138.
33
Cité par : DOUIN (Jean-Luc), « Écrivains d’Afrique en liberté », Le Monde,
22 mars 2002, p. 16.
La mondialité de la langue française (203

ment d’une nouvelle génération d’auteurs d’Afrique noire franco-


phone, qu’il nomme « les enfants de la postcolonie »34 : ces écrivains
d’Afrique francophone subsaharienne qui, nés après les indépen-
dances, revendiquent leur bi-nationalité (celle du pays d’origine et
celle de leur pays d’accueil) ; ils sont dès lors semblables à ces
« bâtards internationaux » d’un contexte mondialisé, qui n’ont que
faire du sentiment d’appartenance ou des revendications des généra-
tions antérieures : les thématiques et l’esthétique mondialisées de
ces auteurs se situent « par-delà les frontières » 35, dans la défense
d’un universalisme ; elles se caractérisent par le métissage, l’exil,
l’émigration en France, le déracinement géographique et identitaire.
La langue littéraire permet donc d’exprimer le « sentiment de la
langue » 36 comme territoire réel car, comme le souligne par ailleurs
Delacomptée, « la mise en œuvre, le passage à l’écrit » (NLF, p. 176)
de la langue sert à dépasser toute assignation identitaire. La langue
devient alors la « patrie » des écrivains du fait que leurs « appar-
tenance(s) » ne se trouvent désormais « nulle part ailleurs » (NLF,
p. 179) et que « la pratique des langues multiples et l’adhésion aux
cultures respectives neutralisent le sentiment d’appartenance » (ED,
p. 17). En clair, ce cosmopolitisme littéraire favorise l’avènement
d’une « post-francophonie » dans la mesure où elle contribue à en
finir avec « la dichotomie entre la France et les autres », à « déco-
loniser » le mot francophone et à « lutter contre l’uniformité cultu-
relle et [à] créer un espace de dialogue » 37. La post-francophonie
peut donc être assimilée à la littérature-monde car elle se conçoit à
partir « d’un corpus spécifique qui privilégie l’esthétique sur l’iden-
titaire » et « permet de réviser l’universalisme français en une forme
transnationale, [en] une façon de penser au-delà des rubriques
coloniales et postcoloniales » 38.

34
WABERI (Adourahman), « Les enfants de la postcolonie : esquisse d’une
nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique noire », Notre Librairie,
n°135, 1998, p. 8-15.
35
WABERI (A.), « Les enfants de la postcolonie… », art. cit., p. 14.
36
MILLET (Richard), Le Sentiment de la langue : mélange. Seyssel : Champ Vallon,
coll. Recueil, 1986, 124 p.
37
MILHAUD (Olivier), « Post-francophonie », Espaces [Link], Association
Espaces [Link], 2006. Url : [Link]
francophonie/ (consulté le 03/11/2016).
38
CLAVARON (Yves), Francophonie, postcolonialisme et mondialisation. Paris :
Classiques Garnier, coll. Bibliothèques francophones, n°3, 2018, 258 p. ; p. 31.
204)

Vers un internationalisme littéraire


Cet enthousiasme des écrivains pour un altermondialisme poé-
tique est également pertinent du point de vue sociologique. En effet,
s’il appelle un internationalisme littéraire post-francophone, il se
caractérise aussi par l’insertion des écrivains d’origine étrangère
dans le champ central parisien, dont une des manifestations souvent
relevée est la contribution des écrivains francophones à la langue et à
la littérature française. Certes, Delacomptée admet que les locu-
teurs de la langue française doivent constituer une communauté
universelle et, selon lui, on « doit envisager le français dans sa plus
vaste extension, pas seulement hexagonale, mais incluant les terri-
toires ultramarins, les ex-colonies, les aires francophones, sans
oublier les locuteurs étrangers qui lui sont attachés » (NLF, p. 173) ;
mais il rappelle aussitôt que cette inclusion suppose que « l’homme
local » ou le patriote ait cédé la place à « l’homme universel ». Par
ailleurs, si, par « l’élan hospitalier de la langue du maître » français,
celui-ci « n’est plus le maître puisqu’il offre libéralement l’accueil »
(NLF, p. 175), sa générosité même, qui s’exprime souvent en ter-
mes de « don » et d’offrande réintroduit une relation inégalitaire.
Elle se perçoit alors à partir de l’hospitalité qui témoigne des straté-
gies d’invitation et d’adoption décrites par Véronique Porra 39. Ce
sont donc les écrivains des pays du Nord qui s’ouvrent aux autres et
qui offrent un espace de visibilité aux langues des écrivains franco-
phones du Sud puisque « le français (et le Français ?) auraient avan-
tage à s’ouvrir aux langues adjacentes et aux peuples qui les parlent,
à découvrir la richesse de ces cohabitations historiques, à assumer
son hospitalité » (MHL, p. 12). Dès lors, si le commerce du français
avec les autres langues permet de transmettre des valeurs intercultu-
relles et d’aller à « la découverte de l’autre », notamment les valeurs
« de la dignité et de l’hospitalité » (MHL, p. 8), il est aussi une mar-
que de « générosité » des Français envers leurs invités. L’usage de
l’adjectif possessif « notre » témoigne de ce legs car, comme
l’affirme Gilles Pellerin, « l’hospitalité des langues a ses exigences
[…] : notre langue puise de plein gré, avec joie, dans les langues
qu’elle côtoie, de façon à mieux rendre compte du monde
aujourd’hui… » (MHL, p. 14.). L’hospitalité de la langue contribue
à l’enrichissement culturel et linguistique de la France, mais aussi à
celle des peuples qui l’adoptent : « le français comme langue contri-

39
PORRA (V.), Langue française, langue d’adoption : une littérature « invitée » entre
création, stratégies et contraintes (1946-2000). Hildesheim ; Zurich ; New York :
Georg Olms Verlag, coll. Passagen, Bd. 12, 2011, 309 p.
La mondialité de la langue française (205

bu[e] à d’autres langues parlées par des francophones et s’y approvi-


sionnant » (MHL, p. 14). Il n’empêche, cette mondialité est avant
tout nationale puisqu’il s’agit pour les écrivains français d’accueillir
les francophones qui vont « enrichi[r] la langue française » et qu’il
s’agit généralement de manifester « l’influence des écrivains franco-
phones nés hors de France sur la langue française et leur apport à la
culture française » 40.
Mais cette hospitalité peut aussi se lire comme une ouverture
imposée par la concurrence entre le français et l’anglais ainsi que par
les contestations et le besoin de reconnaissance des écrivains franco-
phones en France. Leur intégration dans le champ parisien pourrait
se situer dans la perspective de « l’hypothèse révolutionnaire de
l’Étranger », parce que « l’étranger secoue le dogmatisme menaçant
du logos paternel [comme s’il] devait commencer par contester l’au-
torité du chef, du père, du maître de la famille, du “maître de
céans”, du pouvoir d’hospitalité […] » 41. Cette contestation porte
dès lors naturellement sur la langue de l’ancien maître, d’une part,
et invite à lutter, à côté des écrivains ex-révolutionnaires (Rolin,
Volodine, Le Bris) et des écrivains marginaux, pour leur consécra-
tion à part entière, d’autre part. C’est dans ce cadre qu’on peut
aussi comprendre la « révolution copernicienne » tant revendiquée
par le manifeste des 44 écrivains à la suite de la consécration des
écrivains « venus de la “périphérie” », consécration qui impliquerait
la « fin de la francophonie » et une rupture du « pacte exclusif » de
la langue et de la « nation ». Et, de fait, ce mouvement collectif
propose l’avènement d’« un vaste ensemble polyphonique » auquel
on peut prêter des vertus révolutionnaires (à l’échelle tout de même
restreinte de la littérature). Mais si le centre se situe « désormais
partout, aux quatre coins du monde » (PLMF, p. 2), il maintient
paradoxalement sa « capacité d’absorption » car, comme le note
Bruno Blanckeman, les « écrivains venus d’ailleurs qui adoptent la
langue française [écrivent et sont lus] pour [la] propre aubaine » 42 de
la France. En clair, la mondialité de la langue et de la littérature

40
KHAZNADAR (Chéryf), « Avant-propos », Revue internationale de l’imaginaire,
n°21 (Cette langue qu’on appelle le français : l’apport des écrivains francophones à la
langue française), 2006, p. 15-18 ; p. 16-17.
41
DERRIDA (Jacques), DUFOURMANTELLE (Anne), De l’hospitalité. Anne
Dufourmantelle invite Jacques Derrida à répondre. Paris : Calmann-Lévy, coll. Petite
bibliothèque des idées, 1997, 135 p. ; p. 13.
42
BLANCKEMAN (Bruno), « De la publication littéraire du XXIe siècle éditée ou
reconnue en France et en français par les instances de légitimation… »,
Intercâmbio, 2e série, vol. 9, 2016, p. 13-20 ; p. 17. URL : [Link]
/uploads/ficheiros/[Link] (consulté le 08-06-2017).
206)

française est l’œuvre des écrivains périphériques qui font partie du


« Sud du Nord », un phénomène qui « apparaît lorsqu’un écrivain
exprime dans un texte qui se situe dans l’espace du Nord un motif
ou un thème homologue, voire identique, à ceux que l’on retrouve
aujourd’hui ou que l’on retrouvera plus tard chez de nombreux
écrivains du Sud » 43. Quant à la langue cosmopolite et babélique qui
« neutralise » les positionnements identitaires, elle est due au fait
que « tous ceux (et ils sont plus nombreux aujourd’hui que les
natifs) qui pratiquent un bilinguisme collectif sont dominés » 44. La
poétique de la langue-monde aspire certes à rompre avec toutes les
formes de discrimination, mais c’est afin de favoriser l’avènement
d’un monde francophone en lutte pour la survie du français, contre
l’espace anglo-saxon. L’insertion des auteurs francophones en
France, par l’hospitalité, sert à maintenir Paris comme la « capitale »
de la « République mondiale des Lettres ».
% Laude NGADI MAÏSSA 45

43
MOURALIS (Bernard), Le Sud du Nord : présence et usages du Sud chez Racine,
Mallarmé, Daudet et Loti. Paris : Honoré Champion, coll. Unichamp-essentiel,
n°33, 2014, 188 p. ; p. 13.
44
CASANOVA (P.), propos recueillis par Marielle Macé et Philippe Roger, « Tous
ceux qui pratiquent un bilinguisme collectif sont dominés », Critique, n°827 (Lan-
gue française : le chagrin et la passion), 2016, p. 346-350.
45
University of KwaZulu-Natal.

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