Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour, III, 3, 1834
Perdican, à haute voix, de manière que Camille l’entende. - Je t’aime, Rosette ! toi seule au
monde tu n’as rien oublié de nos beaux jours passés ; toi seule tu te souviens de la vie qui
n’est plus ; prends ta part de ma vie nouvelle ; donne-moi ton cœur, chère enfant ; voilà le
5 gage de notre amour.
Rosette. – Vous me donnez votre chaîne d’or ?
Perdican. – Regarde à présent cette bague. Lève-toi et approchons-nous de cette fontaine.
Nous vois-tu tous les deux, dans la source, appuyés l’un sur l’autre ? Vois-tu tes beaux yeux
près des miens, ta main dans la mienne ? Regarde tout cela s’effacer. (Il jette sa bague dans
10 l’eau) Regarde comme notre image a disparu ; la voilà qui revient peu à peu ; l’eau qui s’était
troublée reprend son équilibre ; elle tremble encore ; de grands cercles noirs courent à sa
surface ; patience, nous reparaissons ; déjà je distingue de nouveau tes bras enlacés dans les
miens ; encore une minute, et il n’y aura plus une ride sur ton joli visage ; regarde ! C’était
une bague que m’avait donnée Camille.
15 Camille. – à part. – Il a jeté ma bague dans l’eau.
Perdican. – Sais-tu ce que c’est que l’amour, Rosette ? Ecoute ! le vent se tait ; la pluie du
matin roule en perles sur les feuilles séchées que le soleil ranime. Par la lumière du ciel, par le
soleil que voilà, je t’aime ! Tu veux bien de moi, n’est-ce pas ? On n’a pas flétri ta jeunesse ?
On n’a pas infiltré dans ton sang vermeil les restes d’un sang affadi ? Tu ne veux pas te faire
20 religieuse ; te voilà jeune et belle dans les bras d’un jeune homme. Ô Rosette, Rosette ! sais-tu
ce que c’est que l’amour ?
Rosette. – Hélas ! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai.
Perdican. – Oui, comme tu pourras ; et tu m’aimeras mieux, tout docteur que je suis et toute
paysanne que tu es, que ces pâles statues fabriquée par les nonnes, qui ont la tête à la place du
25 cœur, et qui sortent des cloîtres pour venir répandre dans la vie l’atmosphère humide de leurs
cellules ; tu ne sais rien ; tu ne lirais pas dans un livre la prière que ta mère t’apprend, comme
elle l’a apprise de sa mère ; tu ne comprends même pas le sens des paroles que tu répètes,
quand tu t’agenouilles au pied de ton lit ; mais tu comprends bien que tu pries et c’est tout ce
qu’il faut à Dieu.
30 Rosette. – Comme vous me parlez, monseigneur.
Perdican. – Tu ne sais pas lire ; mais tu sais ce que disent ces bois et ces prairies, ces tièdes
rivières, ces beaux champs couverts de moissons, toute cette nature splendide de jeunesse. Tu
reconnais tous ces milliers de frères, et moi pour l’un d’entre eux ; lève-toi, tu seras ma
femme, et nous prendrons racine ensemble dans la sève du monde tout-puissant.
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