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Écritures sauvages des ultras supporters

Le document explore le mouvement des supporters ultras en France, qui a émergé dans les années 1980, en soulignant leur dévouement à leur club et leur distinction des hooligans. Les ultras utilisent des écrits sauvages, tels que des banderoles et des chants, pour exprimer leur identité et leurs revendications, tant sportives que politiques. L'article examine également les similitudes et les différences entre les ultras et les Gilets jaunes, tout en mettant en lumière la répression dont les ultras sont victimes et leur rôle dans la contestation sociale.

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Écritures sauvages des ultras supporters

Le document explore le mouvement des supporters ultras en France, qui a émergé dans les années 1980, en soulignant leur dévouement à leur club et leur distinction des hooligans. Les ultras utilisent des écrits sauvages, tels que des banderoles et des chants, pour exprimer leur identité et leurs revendications, tant sportives que politiques. L'article examine également les similitudes et les différences entre les ultras et les Gilets jaunes, tout en mettant en lumière la répression dont les ultras sont victimes et leur rôle dans la contestation sociale.

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Fabula / Les Colloques

Les écrits sauvages de la contestation

Les écritures sauvages des supporters ultras


The unbound writings of ultras supporters

Jean-Marc BAUD

Pour citer cet article

Jean-Marc BAUD, « Les écritures sauvages des supporters ultras


», Fabula / Les colloques, « Le fond de l’air est jaune. Les écrits
sauvages de la contestation », URL : https://www.fabula.org/
colloques/document9387.php, article mis en ligne le 29 Mai 2023,
consulté le 05 Février 2025

Ce document a été généré automatiquement le 05 Février 2025


Les écritures sauvages des supporters ultras

Les écritures sauvages des supporters ultras

The unbound writings of ultras supporters

Jean-Marc BAUD

Depuis les années 1980, s’est développé en France une nouvelle forme de
supportérisme venue d’Italie : le mouvement ultra. Les ultras sont souvent
confondus, dans le discours médiatique et politique, avec les hooligans. Ils s’en
distinguent pourtant sur plusieurs points, comme l’a bien montré l’un des meilleurs
spécialistes du mouvement (Hourcade, 2000) : s’ils incarnent eux aussi une forme de
radicalité, les ultras la manifestent avant tout par un dévouement absolu à leur
club. La violence, si elle fait bien partie de leur répertoire d’action, reste assez rare
et n’est pas une fin en soi, contrairement aux hooligans. C’est aussi que les ultras
aspirent à une forme d’institutionnalisation, malgré leur posture d’insoumission et
de provocation : contrairement aux hooligans dont le mode d’organisation est le
plus souvent assez informel, ils sont structurés en association et jouent, dans leur
club, un rôle proche de celui d’un syndicat. Ils contribuent aussi généralement à
l’animation de la vie de leur quartier, en organisant différents événements, des
actions caritatives, etc.
Mais c’est bien sûr lors des matchs de leur équipe que les supporters ultras
manifestent en premier lieu leur présence et leur spécificité : se définissant en
opposition à la figure du spectateur, consommateur passif du match, ils proposent,
depuis leur tribune ou leur virage, un spectacle total. Leur engagement vocal et
corporel pendant plus de 90 minutes est ainsi conçu comme une façon de participer
à la rencontre : en déstabilisant leurs adversaires et en soutenant leurs joueurs, ils
se voient ainsi en douzième homme de leur équipe. S’il ne dispose pas d’un ballon,
ce douzième homme dispose en revanche d’un répertoire d’action varié : des
chansons, lancées et orchestrées par un capo, positionné dos au match pour faire
face à la tribune ; mais aussi des calicots, des banderoles ou encore des tifos, des
animations visuelles composées de feuilles colorées formant un dessin ou un slogan
et régulièrement agrémentées de fumigènes qu’il aura fallu préalablement faire
entrer illégalement dans le stade. En ce sens, les supporters ultras sont depuis
40 ans les pourvoyeurs infatigables d’une écriture sauvage, dans ses formes
(bricolées, disposées sur des supports de fortune, parfois introduites illégalement)
comme dans ses contenus (provocants, polémiques et régulièrement décriés), mais

Fabula / Les Colloques, « Les écrits sauvages de la contestation », 2023


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Les écritures sauvages des supporters ultras

aussi routinisée, inscrite dans un temps (le match) et un espace (la tribune ou le
virage) donnés. Si la sociologie du sport s’intéresse à eux depuis plus de vingt ans
(depuis les travaux fondateurs de Christian Bromberger notamment), leurs
productions n’ont pas encore été traitées par les littéraires, le concept de
« littérature sauvage » offrant peut-être enfin un concept hospitalier à leur prise en
charge. Je présenterai rapidement quelques caractéristiques de ce corpus
rassemblé à partir de recherches et d’une collecte sur internet, avant de
m’intéresser, dans la perspective tracée par le colloque, à la question des
convergences, des analogies et de la rencontre, effective ou non, entre supporters
ultras et gilets jaunes.

Tifos et banderoles : quelques


caractéristiques des écrits sauvages ultras
Les écrits ultras ont généralement plusieurs destinataires : l’équipe supportée, qu’il
s’agit d’encourager, le camp adverse, équipe et supporters, qu’il s’agit d’affaiblir, les
médias, qui pourront relayer les plus beaux spectacles, mais aussi le groupe ultra
lui-même, ces animations, comme les chansons, assurant une fonction cohésive.
Ces écrits oscillent généralement entre une narration héroïque, volontiers
emphatique, afin de glorifier son histoire et son appartenance locale et d’intimider
l’adversaire, et la raillerie, parfois ordurière ou insultante : ce que les ultras
appellent le chambrage et qui s’inscrit dans le refus plus global de la morale du fair-
play.
Le derby entre Lyon et Saint-Etienne en France offre généralement de bons
exemples de ces différents registres, tant la rivalité entre les deux clubs et leurs
supporters est forte. En 2000, lors du match ASSE-OL, les ultras lyonnais avaient
créé la polémique en déployant deux banderoles sur lesquelles on pouvait lire :
« Les Gones inventaient le cinéma… quand vos pères crevaient dans les mines »,
ajoutant à l’antagonisme géographique, un mépris social et culturel reposant sur
une opposition entre Lyon, la ville bourgeoise, et la cité populaire qu’est Saint-
Étienne. Ce type d’antagonismes ainsi exhibé entretient une dynamique de rivalité,
appelant des réponses de l’adversaire lors de tifos ultérieurs, créant une forme de
dialogue par tribune interposée et un effet-feuilleton. En 2019, les Magic Fans de
Saint-Étienne retournent le stigmate en glorifiant leur passé ouvrier par une
animation en deux tableaux. Elle laisse d’abord apparaître un visage de mineur, en
gros plan, sur fond noir, assorti du slogan « Héritiers d’un passé minier », suivi de
points de suspension complétés, dans le deuxième tableau, par le segment « Guidés
par notre amour pour Sainté », l’effet de rime et la quasi régularité rythmique

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renforçant la solennité et la gravité du visage représenté. L’apparition de la lampe


de mineur, dans la deuxième partie de l’animation, illustre cet héritage ouvrier qui
sert de guide, de lumière au club comme aux supporters, dont les couleurs vert et
blanche succède à la couleur noire, à droite du mineur, renforçant ainsi la
continuité entre ces deux histoires.
Au-delà de ces enjeux de rivalité et d’encouragement sportif, les écrits exposés
footballistiques peuvent prendre un tour plus politiques, témoignant de
revendications et d’intérêts communs aux groupes ultras, malgré leur
segmentation. Alors les cibles changent : il ne s’agit plus de l’adversaire, mais des
propriétaires des clubs, des autorités publiques, de la Ligue de Football
Professionnel ou du Ministère des Sports. J’en donnerai trois exemples qui sont
aussi trois modes de contestation :

• Le premier exemple concerne la polémique (Hourcade, 2020) qui a eu lieu en


2019 autour des accusations d’homophobie lancées à l’encontre des
supporters par la ministre des Sports d’alors, Roxana Maracineanu1. Quelques
mois après ces déclarations, le président de la République se déclare favorable
à l’arrêt ou la suspension des matchs en cas de chants ou de propos
homophobes. Le match Nancy-Le Mans est ainsi interrompu en août 2019. En
réaction, les ultras de tous les clubs, sans concertation, font fleurir dans les
tribunes des slogans vindicatifs et provocateurs pour dénoncer ce qu’ils
perçoivent comme une stigmatisation. La tribune du stade fait ainsi office de
tribune médiatique, offrant l’espace d’un droit de réponse, préféré aux
colonnes des journaux pour répliquer aux attaques. La stratégie
argumentative consiste généralement, pour les ultras, à se poser en victimes
d’un mépris de classe de la part des autorités et en défenseurs d’une culture
populaire, dont la vulgarité, assumée, est dénuée d’intention homophobe. Ils
le font, de façon cohérente, en citant ou en parodiant des références
populaires, comme Le père noël est une ordure2 à Lyon, ou les paroles de
« Balance ton quoi »3 de la chanteuse Angèle à Metz, façon de souligner la
différence de traitement qui est réservé aux ultras.
• Le deuxième exemple est la dénonciation continue de la répression subie par
les ultras. Une batterie de lois et de règlements s’applique en effet aux

1 Choquée par les propos et les chants entendus lors du match PSG-OM, Roxana Maracineanu avait dénoncé publiquement les
insultes homophobes proférées par les supporters. Elle avait par exemple tweeté le 24 mars 2019 : « Les insultes, homophobes
notamment, sont interdites par la loi et elles seraient tolérables dans les stades ? ».
2 « Le père Noël est une ordure sans “Je t’encule Thérèse” ferait autant rêver qu’un stade sans second degré » (Banderoles des Bad
Gones de Lyon déployée en août 2019).
3
Les ultras de la tribune Ouest de Metz ont ainsi déployé des banderoles où l’on pouvait lire : « PSG, LFP, laisse-moi te chanter
d’aller te faire enmmm… je passerai pas à la tv, parce que mes mots sont pas très gais », causant l’interruption du match contre le
PSG le 30 août 2019.

Fabula / Les Colloques, « Les écrits sauvages de la contestation », 2023


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supporters de football depuis plus de vingt ans : interdictions administratives


de stade, interdictions de déplacement (pour suivre les matchs à l’extérieur),
fermetures de tribunes prononcées à la suite d’allumage de fumigènes, etc.
Une mission d’information sur « les interdictions de stade et le
supportérisme » créée en 2019 à l’Assemblé nationale a alerté sur « l’échec de
la politique du tout répressif » (Buffet et Houlié, 2020, p. 9) et un « usage
disproportionné des outils de police administrative » qui rompt l’équilibre
entre « ordre public et libertés fondamentales » (Ibid., p. 41) et montré
combien les ultras se vivent comme des citoyens de seconde zone, subissant
une justice d’exception qui fait, selon eux, des tribunes un laboratoire de la
politique sécuritaire et répressive. Ces dénonciations constituent sans doute
l’un des seuls domaines de revendication où la mobilisation peut être assumée
de manière commune par les différents groupes ultras, même si cela reste
rare : ce fut le cas notamment en octobre 2018 à travers la grève des
encouragements et le slogan « Supporters ≠ criminels », proche d’un hashtag
dans son énonciation, initiés par l’Association Nationale des Supporters dans
les stades de France ; ce fut le cas aussi lors d’une manifestation nationale à
Montpellier en octobre 2012 qui rassemblaient des ultras venus de toute la
France pour le supporter montpelliérain Casti qui avait perdu un œil, suite à
un tir de flashball en marge d’un match.
• Enfin, ces dynamiques de mobilisation peuvent parfois relever plus clairement
de la logique d’un mouvement social, mais toujours à l’échelle locale : ce fut le
cas à Bordeaux et à Nantes ces dernières saisons, les ultras des deux équipes
attaquant la direction de leur club, au nom de la défense d’un football
populaire, opposé à la financiarisation et à la marchandisation de leur passion
ou au management brutal de la direction. Comme l’écrit Nicolas Hourcade,
« les supporters ont eu recours à toutes les techniques d’un mouvement
social : des actions en tribune, des manifestations de rue, un travail de
lobbying et d’informations auprès des acteurs publics, des banderoles en ville,
un show humoristique… » (Boudard et Hourcade, 2021). Les écrits sauvages
débordent alors du stade et empruntent à la grammaire militante
traditionnelle, comme on a pu le voir à Bordeaux en juin 2020, avec des
banderoles déployées dans toute la ville demandant le départ de la direction
du club et de son PDG, Frédéric Longuépée : « Longuépée, départ immédiat
voie 4 » pouvait-on par exemple lire sur l’une d’elles, brandie devant la gare.
De même, le 24 avril 2021, une manifestation est organisée dans l’enceinte de
la ville, rassemblant des milliers de Bordelais et de supporters derrière un
slogan et des mots d’ordre communs.

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Ultras et gilets jaunes : un rendez-vous


manqué ?
Si leurs actions sont proches de celles des mobilisations, qu’en est-il de la
participation effective des ultras aux mouvements sociaux ? J’analyserai l’exemple
des Gilets jaunes pour traiter de cette question. De prime abord, gilets jaunes et
supporters ultras partagent en effet quelques caractéristiques sociologiques
communes : la prédominance des classes populaires et moyennes, bien que les
ultras soient vraisemblablement plus jeunes et plus masculins en moyenne
(Hourcade, 2000 ; Nuytens, 2004); le recours aux chansons et aux écrits
contestataires qui composent des répertoires d’action proches, même si là encore
les ultras se distinguent par un fonctionnement associatif, très organisé et
hiérarchisé. Un certain nombre d’ultras ont ainsi été gilets jaunes, même si leur
nombre est difficile à évaluer. Des condamnations judiciaires en témoignent : deux
supporters des Ultramarines de Bordeaux ont été condamnés à 4 mois et un an de
prison ferme pour la détérioriation du péage de Virsac en novembre 2018 (Artigue-
Cazcarra, 2019) ; et Casti, ce supporter mutilé par la police, a été jugé pour
l'occupation illégale de l'ex-musée Agropolis à Montpellier, lieu d’une assemblée des
Gilets Jaunes (Nithard, 2019).
Mais ce sont surtout les autorités politiques qui vont, au cours de la crise des gilets
jaunes, construire et renforcer l’isomorphisme de ces deux types de mobilisation. Le
7 janvier 2019, Édouard Philippe, interrogé sur les mesures à appliquer pour mettre
fin aux débordements des manifestations de gilets jaunes, déclare au journal de
20 h de TF1 :

On a connu une situation en France, où dans des grandes manifestations


publiques, on avait des débordements d’une grande violence. C’était dans le
courant des années 2000, dans les stades de foot. On a pris des mesures à
l’époque qui avaient surpris et parfois interrogé, mais qui ont permis de faire en
sorte que ceux dont on savait qu’ils venaient au stade exclusivement pour casser,
pour provoquer et absolument pas pour assister à une manifestation sportive,
puissent être, dès lors qu’ils étaient identifiés, interdits de participation à ces
manifestations et qu’ils aillent le cas échéant pointer au commissariat. Ce dispositif
a bien fonctionné.

La proposition d’Édouard Philippe de s’inspirer des interdictions administratives de


stade pour contrer le mouvement social atteste ainsi d’une analogie entre gilets
jaunes et ultras, confirmant aux yeux de ces derniers la théorie selon laquelle les
stades ont été les laboratoires d’une expérimentation répressive dont ils étaient les
cobayes. Cet isomorphisme de la répression légale est également renforcé, dans la

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rhétorique politique et médiatique, par la pseudo-distinction entre casseurs ou faux


gilets jaunes (« ultras-jaunes » parfois) et gilets jaunes authentiques, calquée en
partie sur la distinction entre faux supporters (hooligans, ultras) et vrais supporters,
légitimant et favorisant ce traitement répressif des mobilisations.
C’est ce qui a poussé certains secteurs de la mobilisation à appeler les ultras à
investir le mouvement et les manifestations. C’est le cas notamment du média
militant Cerveaux non disponibles, créé en 2013 sur Facebook, devenu un site à
l’occasion du mouvement des gilets jaunes qui contribua à augmenter
considérablement son audience. L’un de ses membres, ancien ultra parisien, coécrit
ainsi une tribune le 24 février 2019, intitulée « Ultras, le 14 mars, changez
d’époque4 ! », appelant les supporters à s’impliquer dans la journée de mobilisation
du 14 mars. Pour justifier cet appel, les rédacteurs de la tribune s’appuient
précisément sur le traitement analogue réservé aux ultras et aux gilets jaunes :

Les Ultras ont été parmi les premiers à expérimenter les dérives totalitaires du
pouvoir : les nouvelles techniques pour gérer les foules (caméras, lacrymo,
flashball) mais aussi les nouveaux « outils » législatifs pour restreindre les libertés
individuelles sans avoir à passer par un juge. Ainsi, les interdictions de manifester
que des milliers des Gilets Jaunes ont subies ne sont que la déclinaison des
interdictions administratives de stade que les Ultras connaissent depuis plusieurs
années. […] La violence policière, les restrictions de liberté, la justice aux ordres du
pouvoir… toutes ces dérives ont donc été vécues par le milieu ultra.

Les rédacteurs s’appuient aussi sur différents exemples étrangers, en particulier


celui des printemps arabes où les ultras ont joué un rôle déterminant dans le succès
de la révolte, notamment en Tunisie ou en Égypte (Correia, 2020). Ce qu’ils
convoitent, c’est un ensemble de compétences et de dispositions utiles à la
mobilisation : leur savoir-faire dans l’animation des manifestations mais aussi, et
peut-être surtout, leur expérience des affrontements avec la police (solidarité,
pratiques de défense…). Pourtant, cet appel reste lettre morte, aucun groupe ultra
n’y répond favorablement, et si des ultras participent bien au mouvement comme
gilets jaunes, cette implication ne relève jamais d’une mobilisation collective aux
couleurs d’un groupe ultra. La faute sans doute à un mouvement ultra atomisé, du
fait des rivalités entre groupes, et segmenté, pas toujours bien relié aux autres
secteurs de la société (Hourcade, 2014). L’appel est ainsi passé relativement
inaperçu au sein du mouvement. C’est la conséquence surtout d’une revendication
d’apolitisme, qui apparaît comme le mot-mana de la plupart des groupes ultras en
France, que ce mot serve de paravent à une couleur politique homogène mais
inassumable, à l’extrême droite notamment, ou, plus généralement, qu’il favorise la

4
Les deux auteurs de la tribune sont restés anonymes mais ont expliqué leur geste et leur trajectoire dans différents articles de
presse.

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cohésion de groupes composés de milliers de membres assez divers dans leur


appartenance partisane ou indifférents à cette question.

Si l’on en revient à l’écriture sauvage, on observe donc un curieux paradoxe en cet


hiver jaune 2018-2019 : alors que la France connaît une efflorescence des écrits
sauvages qui se répandent sur les murs, les ronds-points et les gilets des
manifestants, les tribunes ultras restent discrètes vis-à-vis de cet
« ensauvagement », comme si l’enceinte du stade composait une frontière
relativement étanche à ce déferlement.
On notera malgré tout quelques initiatives éparpillées qui apparaissent au cours
des matches de Ligue 1 de cette période : les Winners de Marseille notamment,
groupe plutôt marqué à gauche, et les Ultras Populaires Sud de Nice appellent leurs
adhérents à venir en gilets jaunes aux matchs à partir du mois de novembre 2018.
Le 27 novembre, lors du match Amiens-OM, les Winners déploient une longue
banderole « Winners avec le peuple » ainsi que des drapeaux avec des gilets jaunes
floqués du célèbre masque du personnage de V dans V pour Vendetta, témoignant
de l’importance de l’imaginaire de la pop culture dans l’expression politique de ces
groupes et, en creux, d’une lecture assimilant ces deux révoltes, l’une réelle et
l’autre fictionnelle, par leur dimension spontanée, populaire et non-partisane. Ce
qui me semble intéressant quand on regarde les photographies, c’est que l’adoption
du gilet jaune au sein de la tribune n’est pas massive, alors que les ultras sont
réputés pour leur capacité à créer et proposer des animations d’ampleur et bien
synchronisées. C’est la preuve sans doute de la réticence à afficher une opinion
politique au stade et surtout à délaisser le maillot de l’OM ou le sweat du groupe
ultra en question, marqueurs premiers de leur sentiment d’appartenance.
Témoignant de cette ambiguïté, ces actions ont été annoncées et justifiées par les
Winners et les Ultras Populaires Sud par un billet posté sur Facebook. Ces billets, en
insistant là aussi sur les convergences entre ultras et gilets jaunes, victimes d’une
même politique répressive, répondent, souvent par anticipation, à des critiques
émanant des supporters5.
C’est sans doute les banderoles déployées par les Magic Fans de Saint-Etienne le 30
novembre 2018 qui sont les plus remarquables sur la question de la convergence
entre ultras et gilets jaunes. On pouvait y lire « bavures », « désinformation »,
« calomnies », « censure » et « libertés bafouées » : « Messieurs les gilets jaunes,
bienvenue dans notre monde de sous-citoyens ». La disposition des banderoles

5
Le 21 novembre 2018, sur leur page Facebook, les Ultras Populaires Sud de Nice écrivent ainsi : « Il semblerait que certains
aient la mémoire trop courte... Ces personnes critiquant l’action du groupe, prétextant une prise de décision politique, ne sont-
elles pas les mêmes personnes râlant de la répression subie au stade ? » (https://www.facebook.com/page/220844768076125/
search/?q=gilets%20jaunes, consulté le 13 novembre 2022), tandis que les Winners, le 27 novembre, écrivent : « Voir les pouvoirs
publics répondre aux français par la force et l’intimidation ne nous choque pas… ce que vous voyez sur les réseaux sociaux, ces
gazages intensifs sans raisons valables, ces coups de matraques gratuits, c’est ce que nous vivons toute l’année » (https://
www.facebook.com/page/237890369586294/search/?q=gilet%20jaune, consulté le 13 novembre 2022).

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dans la tribune renforce la structure grammaticale du propos et fait en quelque


sorte office de ponctuation : une structure énumérative d’abord, dont chaque item
résonne d’autant plus que les banderoles sont réparties dans toute la tribune,
suivie, en guise de synthèse et de conséquence, d’une formule averbale sous forme
d’adresse, disposée en bas de la tribune sur une seule longue banderole. Ce dernier
segment institue ainsi un régime d’hospitalité paradoxale ou de solidarité ironique :
car si l’adresse et la formule de politesse « bienvenue » marquent un accueil, motivé
par la répression commune subie par les ultras et les gilets jaunes, elles
maintiennent un écart entre un « nous » et un « vous » implicite, basé sur des
degrés d’ancienneté et de relégation sociale différents. Ainsi, le titre ironique de
« Messieurs » qui est réservé aux gilets jaunes, se construit par opposition aux
ultras, paria parmi les parias, qui ne disposeraient plus depuis longtemps d’une telle
respectabilité. Conçue comme un message d’accueil et un témoignage d’hospitalité,
cette banderole apparaît aussi comme un marqueur de distinction.
Ce sont ces jeux de distinction, la revendication d’autonomie et d’apolitisme mais
aussi la structure même du mouvement ultra, atomisé et segmenté, qui peuvent
donc expliquer ce rendez-vous manqué entre ultras et gilets jaunes et cette
dissymétrie entre des écrits sauvages florissants dans la rue et timides dans les
tribunes.

***
Les écrits sauvages de supporters me semblent constituer un corpus porteur pour
l’Observatoire, leur étude pouvant aller dans plusieurs directions :

• La question des pratiques ordinaires (Lestrelin, 2022) : celle de la conception et


de la confection des banderoles et des tifos, leur matérialité, les sociabilités
qu’ils engendrent, leur place dans les carrières supportéristes et les jeux de
hiérarchie et de légitimité dont ils témoignent au sein des groupes.
• Une analyse rhétorique de ces écrits : les registres mobilisés, les patrons
stylistiques ou grammaticaux les plus souvent employés, l’exploitation de
certains outils narratologiques au service de cette analyse ou encore la
question des modes de lisibilité. On pourrait ainsi tenter d’analyser la tribune
comme une page blanche qui s’écrit au cours du match selon des enjeux de
disposition, de mise en page, voire de typographie humaine à repérer.
• Une étude de convergences entre le répertoire sauvage ultra et les formes de
la contestation sociale. J’aimerais ainsi m’arrêter, pour finir, sur un domaine, à
la fois écrit et oral, où les transferts entre ultras et gilets jaunes ont été
nombreux : la chanson. Les chansons les plus emblématiques des gilets jaunes

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viennent en effet souvent du répertoire supporter et, pour tout dire, ultra,
suite à différents actes de réécriture ou des modifications axiologiques
diverses. Depuis le très performatif « On est là6 ! » jusqu’au fameux
« Emmanuel Macron, ô tête de con, on vient te chercher toi » que je voudrais
décrire en conclusion7. Avant sa reprise par les gilets jaunes, c’est un air qui a
été popularisé lors de la Coupe du monde de 2018 en Russie, en hommage au
défenseur Benjamin Pavard, buteur contre l’Argentine en huitième de finale.
L’air lui-même venait des supporters marseillais qui, qualifiés pour la finale de
la Ligue Europa qui se jouait cette même année 2018 à Lyon, promettaient
l’enfer à Jean-Michel Aulas, le président de l’Olympique Lyonnais, club rival.
C’est sans doute à partir de ce chant qu’ont été composées les paroles de la
chanson anti-Macron, dont la structure grammaticale est identique, les
variations se limitant au verbe utilisé (« te chercher8 »/ « tout casser chez toi »)
et à la rime tout aussi insultante mais plus sexiste encore, adoptée par les
supporters (« Jean-Michel Aulas, ô grosse pétasse »). Mais les origines de cet
hymne gilet jaune sont encore plus anciennes et plus lointaines : s’inspirant du
morceau à succès « Achy Breaky Heart » de Billy Ray Cirus9, certains
supporters anglais, ceux de Newcastle notamment, entonnent régulièrement
leur envie de rester au stade dans la chanson « Don’t take me home », avant
que les supporters de West Ham reprennent cette mélodie autour de 2016
pour chanter la gloire de Dimitri Payet, joueur français qui évolua par la suite à
Marseille10. Le transfert du joueur s’accompagne ainsi du transfert de cette
vocalisation qui, passée ainsi de l’éloge à l’insulte, de l’Angleterre à la France,
rappelle peut-être l’importance de la culture sportive pour les luttes sociales,
d’autant plus pour un mouvement comme les gilets jaunes, très hétérogène,
largement composé de primo-militants, et pour qui le répertoire
footballistique a été un ferment collectif décisif.

6 Inspiré d’un chant de supporters Marseillais : « On est là ! On est là ! Même si vous l’méritez pas, nous, on est là ! Juste pour
l’amour du maillot, que vous portez sur le dos, même si vous l’méritez pas, nous, on est là ! » (Bonjour, 2019).
7
Un montage vidéo retrace cette généalogie à l’adresse suivante : https://youtu.be/SJtiFOqL5Bs.
8 Cette variante s’explique sans doute par une allusion aux propos d’Emmanuel Macron prononcés le 24 juillet 2018 : « Qu’ils
viennent me chercher ! », adressés à ses détracteurs suite aux révélations de l’affaire Benalla.
9 Merci à Théodore pour sa vigilance pop.
10
La chanson a également été popularisée par les supporters de l’équipe nationale anglaise lors de l’Euro de football en 2016.

Fabula / Les Colloques, « Les écrits sauvages de la contestation », 2023


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Les écritures sauvages des supporters ultras

BIBLIOGRAPHIE

Artigue-Cazcarra Élisa, « Gilets jaunes en Gironde : de lourdes peines pour le saccage du péage de
Virsac », Sud Ouest, 14 février 2019, https://www.sudouest.fr/gironde/virsac/gilets-jaunes-en-gironde-
de-lourdes-peines-pour-le-saccage-du-peage-de-virsac-2819767.php [consulté le 13 novembre 2022].

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Fabula / Les Colloques, « Les écrits sauvages de la contestation », 2023


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Les écritures sauvages des supporters ultras

PLAN

• Tifos et banderoles : quelques caractéristiques des écrits sauvages ultras


• Ultras et gilets jaunes : un rendez-vous manqué ?

AUTEUR

Jean-Marc BAUD
Voir ses autres contributions
[email protected]é Sorbonne Paris Nord

Fabula / Les Colloques, « Les écrits sauvages de la contestation », 2023


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