Le Combat
du
Petit Prince
Contenu
Un jeu d'enfant .......................................................................... 2
Le chevalier noir ....................................................................... 3
Sur le chemin du bonheur ......................................................... 5
Au château des ténèbres ............................................................ 7
Dans la forêt des sapins ............................................................. 8
Visite guidée au château noir .................................................... 9
Dans la maison de la sorcière .................................................. 16
L’audience chez le seigneur de la guerre ................................ 19
Les pouvoirs magiques de la princesse ................................... 25
L’enseignement du seigneur de la guerre ............................... 32
La stratégie de combat ............................................................ 44
Le Petit Prince et son double................................................... 46
L’épée de lumière.................................................................... 51
La contre-attaque du Petit Prince ............................................ 57
La princesse se prépare .......................................................... 62
Le châtiment du prince des ténèbres ....................................... 65
Le Petit Prince se réveille........................................................ 73
Le défi du Petit Prince ............................................................. 75
Le baron « double face » ......................................................... 83
Au pays des merveilles ........................................................... 86
Le début d’une épidémie ....................................................... 103
Les secrets d’une guérison .................................................... 105
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Un jeu d'enfant
Gouna n'était pas comme les autres garçons qui aimaient
faire la guerre. Lui refusa ce genre de jeu. Le meurtre est
un crime bien plus grave pour le prendre à la légère et en
faire un jeu. Il était intransigeant à ce sujet et lorsque ses
copains s'apercevaient qu'il était difficile de le faire chan-
ger d'avis ils se moquaient de lui.
« Tu es vraiment encore un petit garçon, faible et craintif,
timide comme une fille et ça serait même mieux pour toi
de jouer avec elles. »
Leurs moqueries étaient très dures à encaisser et parfois
il avait du mal à ne pas montrer à quel point elles bles-
saient son cœur. Il essayait de trouver des excuses pour
leur comportement et se disait que ses copains n’avaient
pas encore compris ce que lui savait déjà, que s’abstenir
de violence n’est pas un signe de faiblesse, mais de
force. Gouna avait l’intention de leur prouver la valeur de
sa conviction.
Maya n’était pas comme les autres filles. Elle n’aimait
pas jouer avec poupées et rester sage à la maison pen-
dant que les garçons se livraient à des jeux d’aventure et
de combat. Elle refusa catégoriquement d’admettre
qu’elle est forcément plus faible qu’un garçon, mais ils se
moquaient d’elle chaque fois qu’elle désirait jouer avec
eux.
« Va-t’en, tu n’es qu’une fille et tu n’as pas le droit de
jouer avec nous. Tu es trop petite et trop faible. Va jouer
avec tes poupées à la maison. »
2
Un jour, ils la provoquèrent à tel point qu’elle partit en
courant, les larmes aux yeux. Arrivée à la maison, elle
jura de leur donner la preuve de leur erreur et de leur
prouver sa force.
Le chevalier noir
Gouna avait endossé une armure. Les rayons du soleil
l’avaient transformé en argent. Les cheveux noirs du gar-
çon brillaient dans la lumière de la pleine lune quand il
suivait le chemin pierreux qui mène vers les hautes mon-
tagnes, où il soupçonnait le château noir, le siège du sei-
gneur de la guerre.
Après la moitié du chemin, il fit la rencontre d'un grand
chevalier habillé tout en noir. Il descendit de son cheval
qui portait l’image de la mort sur le front et avança lente-
ment vers Gouna, qui avait sorti son épée et le tenait
droit en face de l’ennemi.
« Qui es-tu ? »
La voix basse du chevalier résonna sur les parois des
rochers avec un écho terrifiant :
« Pourquoi traînes-tu par ici ? »
Gouna répondit d’une voix ferme :
« Je suis Gouna, un chevalier du soleil, et je suis venu
pour combattre le seigneur de la guerre et pour répandre
la lumière sainte dans le royaume des ténèbres. »
3
« Si tu veux combattre le seigneur de la guerre, tu dois
d’abord me vaincre, car je suis son chevalier et cela ne
va pas être facile. »
Les montagnes reflétaient l’écho de son rire cruel dans la
petite vallée où Gouna rencontra pour la première fois le
soldat allié de son ennemi qui avait le visage caché der-
rière la visière fermée de son casque de combat.
« Et toi, comment t’appelles-tu ? »,
La voix du jeune homme tomba soudain dans la vallée
comme un tonnerre. Son épée brillait comme un éclair et
même la lumière de la lune semblait devenue plus forte.
Le courage et la beauté de ce jeune garçon forçaient le
respect et il décida de le tuer rapidement et sans lui cau-
ser trop de peine. Il répondit en sortant son épée :
« Je suis Olour, le premier chevalier du royaume des té-
nèbres et je suis venu pour prendre ton âme, car per-
sonne ne pénètre dans le règne de mon seigneur contre
sa volonté sans perdre sa vie. »
Puis il se jeta sur Gouna en poussant un cri de guerre.
Le combat se prolongea pendant toute la nuit. Ni l’un ni
l’autre ne pouvait placer un coup mortel en brisant la dé-
fense de son adversaire. L’épée de Gouna répondit à
toutes les attaques avec une vitesse incroyable ; mais il
hésita à attaquer Olour avec la même vitesse pour le
tuer. Sa force lui semblait inépuisable et quand le fer brû-
lant de son épée pénétra l’armure et la poitrine de Gou-
na, au lever du jour le brouillard matinal se mit à couvrir
le pré taché de sang avec des larmes de cristal.
4
Olour porta le corps de Gouna sur son cheval pour
l’amener au château de son seigneur. Il avait subitement
ouvert sa visière pour montrer à Gouna son vrai visage
de singe sauvage. À ce moment crucial du combat, Gou-
na pensait que peut-être personne sur terre ne croyait en
sa cause et en sa victoire. Quand il aperçut le visage
d’Olour, il laissa tomber son épée. Le coeur saisi de l'ef-
froi. Cet instant suffisait pour permettre à l’arme de son
adversaire de trouver son chemin.
Gouna sentit l’épée de son adversaire pénétrer à
l’intérieur de sa poitrine comme un coup de feu, et avant
de perdre conscience, il vit apparaître le visage infiniment
beau d’une jeune fille qui le regardait pleine de curiosité
et d’amour.
Sur le chemin du bonheur
Maya se promenait vers les champs du printemps. Elle
était vêtue toute en blanc. Ses cheveux dorés brillaient
au soleil. Elle se trouvait sur le chemin pour atteindre son
bonheur. Elle allait d’un pas léger avec sa robe flottant
dans le vent et caressant avec tendresse les contours et
couvertures verdoyants du paysage resplendissant de la
terre nouvelle. Elle portait en elle l’image de l’homme de
ses rêves. Tout ce qu’elle espérait trouver au bout de son
voyage était sa réalité.
Maya était assise, sur un rocher à côté du chemin, pour
reprendre ses forces quand une fée apparut devant elle
la regardant avec la bienveillance d’une sœur plus âgée
surprise que Maya ne sembla guère être étonnée de son
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apparition.
« Je sais ce que tu penses, je sais ce que tu désires. Je
suis venue pour te montrer l’image de celui que tu at-
tends. »
Elle mena Maya jusqu’à un lac qui était parfaitement
transparent et imbibé du bleu turquoise du ciel. Elle lui
demanda de regarder attentivement la surface de l’eau.
Maya concentra son regard et quelques instants après,
dans une spirale de brouillard s'ouvrit le bleu du ciel et
tout à coup apparut devant elle le visage d’un prince, un
visage d’une grande beauté, traversé et marqué d’une
profonde tristesse.
« C’est lui le garçon qui a conquis ton cœur ? », demanda
la fée.
« Oui », dit Maya, « mais pourquoi est-il si triste ? »
La fée lui montra la fin du combat entre Gouna et Olour.
Maya vit l’épée d’Olour pénétrer la poitrine de son prince
et son cœur sembla s’arrêter. De la même façon, elle ap-
prit la suite des événements et voulut savoir si elle pou-
vait avoir une chance de libérer son prince, et de le sortir
des griffes de son ennemi juré.
« C’est difficile », répondit la fée, « mais pas impossible. »
Pour y arriver, tu dois savoir ruser et faire preuve de
force, d’endurance et de persévérance. Elle prit le temps
de tout lui expliquer.
6
Au château des ténèbres
Gouna sentit des douleurs extrêmes et ne pouvait guère
respirer. Quand il se réveilla sur le dos du cheval d’Olour,
ils étaient arrivés au château noir.
Olour ne l’avait pas tué pour la simple raison qu’il espé-
rait en faire un camarade. Gouna était le premier à résis-
ter à sa force titanesque si longtemps et cela avait fait
une forte impression sur le premier chevalier du château
noir. Il l’estimait déjà en tant que guerrier. La vitesse et la
vigueur de son épée de feu étaient fort appréciables. Le
comportement de son jeune adversaire n'était pas à lui
déplaire et porta les signes d’une noble descendance.
Olour avait ainsi décidé de faire son possible pour ga-
gner la confiance et pour devenir son ami, car il n’avait
jamais connu dans sa vie une véritable amitié, un véri-
table ami. En plus de ces raisons d’ordre personnel son
maître lui avait ordonné de lui apporter vivant quiconque
serait capable de résister plus de 10 minutes à ses ter-
ribles attaques.
Le nombre de ceux qui avaient déjà en vain essayé de le
vaincre dépassa les 200000 et ses autres victimes
étaient même plus nombreuses. Toutes étaient devenues
des habitants du royaume de la mort.
Entre temps, ils étaient arrivés au pied du château, un
bâtiment gigantesque dont les murs semblaient vouloir
monter au ciel pour le conquérir. Il était tellement im-
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mense et terrifiant qu’il avait l'air de sortir tout droit de
l’enfer.
En suivant les traces que la souffrance avait laissées
dans le beau visage du prince, Olour ressentit le désir de
le consoler et il se souvint d’un événement curieux. Il lui
adressa la parole :
« Tu sais, jeune ami, dans la forêt des sapins à côté du
château, j’ai rencontré une fois une vieille sorcière qui
m’a prédit que nous allons capturer bientôt un brave
jeune prince et que celui-ci allait être libéré un jour par
l'intervention héroïque d’une fille, qui est tombée infini-
ment amoureuse de ce prince, mais ne croyons pas tout
ce que les vieilles sorcières peuvent raconter dans une
journée où elles s’ennuient et elles s’ennuient souvent. »
Olour éclata de rire jusqu’à ce que les murs du château
commençaient à trembler.
« Libéré par la force merveilleuse d’une jeune fille, ça,
c’est la meilleure, la meilleure blague que je n’ai jamais
entendue. »
S’étant calmé un peu il souleva Gouna pour le déposer
aussi prudemment que possible sur ses épaules. Le por-
tail de sa nouvelle demeure s’ouvrit et Olour avançait à
grands pas pour apporter la proie à son seigneur.
Dans la forêt des sapins
Maya suivait les traces de sang qui indiquaient le chemin
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de souffrances de son amour. Aurait-elle la force de le
libérer. Chaque goutte de sang lui évoquait l’image de
ses douleurs et augmentait sa compassion et pour ne
pas perdre l’espoir, Maya se remémorait les mots de la
fée.
« ... et un jour chaque goutte de sang versé pour la vérité
se transformera dans une fleur de paix et de bonheur. »
Elle arriva enfin dans une forêt de sapins. Les arbres
poussaient si proche les uns aux autres, qu’elle ne vit
pas le château du royaume des ténèbres qui se trouvait
juste à côté. Elle rencontra une vieille femme qui avait
l'air d'une sorcière comme la fée le lui avait prédit. Elle
s’approcha penchée sur une canne, s’arrêta quelques
pas devant Maya qui avait les habits tous déchirés par
les ronces de la forêt. Ensuite, elle lui parla d’une voix
douce comme un oiseau pour mieux gagner sa con-
fiance.
« Je comprends bien le but de ton voyage périlleux. Tu
ne souhaites rien de plus que de libérer celui que tu
aimes de tout ton cœur, mais pour réussir cette énorme
tâche tu as besoin des qualités que tu ne possèdes pas
encore. Pour les acquérir et pour avoir avec elles les
moyens de libérer ton amour, tu resteras avec moi. Tu
seras ma servante et tu feras tout ce que je te dirai de
faire. »
Visite guidée au château noir
Gouna fut porté dans une prison souterraine, entièrement
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réservée à sa convalescence. Il resterait emprisonné
jusqu’à ce qu’il soit prêt à abandonner son entêtement
contre le seigneur des ténèbres, jusqu’à ce qu’il soit de-
venu lui-même son ami, un ami de la guerre.
Gouna ne vit plus la lumière du jour. Une fois par jour, il
recevait un peu de pain, un peu d’eau. Pendant les pre-
miers deux mois il subit les douleurs de sa blessure qui
ne guérissait que très lentement. L’épée d’Olour avait
déchiré presque la moitié de ses côtes, mais comme par
miracle pas touché les poumons. Au bout du troisième
mois, les blessures commençaient heureusement à se
fermer. Il apprit qu’il pourrait bientôt circuler librement
dans le château sauf dans les chambres privées du sei-
gneur, ainsi que dans les derniers étages, car l’accès
restera strictement interdit. Il serait libre de quitter sa pri-
son à une seule condition : qu’il soit prêt à se repentir
sincèrement de sa décision infantile de vouloir combattre
le seigneur de la guerre.
Mis devant le choix, entre un emprisonnement dans
l’obscurité jusqu’à la mort naturelle et la liberté condition-
nelle, il décida de simuler un changement d’opinion pour
trouver une faille et une occasion de regagner entière-
ment la liberté. Après sa volonté exprimée de vouloir re-
venir à la raison, Olour le reçut dans la porte ouverte de
sa cellule et Gouna crut voir le début d’un sourire sur son
visage préhistorique.
« Alors », dit-il en refermant la porte derrière lui, « mon
ami, tu as eu le temps de bien réfléchir et apparemment
tu as retrouvé la raison. »
Gouna était déjà habitué à l’apparence peu ordinaire de
cet être, mi-homme, mi-singe, qui ne l’effrayait plus, mais
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faisait au contraire son possible pour s’attirer ses fer-
veurs et son amitié. Il était content d’avoir gardé envers
lui son refus de le tuer. Pourquoi tuer un être qui pourra
devenir son ami ? Parfois, il regardait cette bête mons-
trueuse et intelligente, l’être qui l’avait cruellement bles-
sé, avec un mélange d’affection et d’amusement. Il me-
surait au moins 3 m, avait des bras comme des troncs
d’arbre, était chargé de muscles en fer, de dents d’une
hyène affamée et d'une poitrine de grizzly. Il faisait pen-
ser à un ours des montagnes qui avait mal hiberné et les
yeux noirs de cette créature féroce semblaient nager
dans du sang.
« Puisque tu t’es montré beaucoup plus sage, je vais te
faire visiter maintenant ton nouveau domicile, si tu es
d'accord, bien sûr. Soit le bienvenu dans l’empire des té-
nèbres. »
Il lui tourna son dos, large comme l'armoire d'une
chambre à coucher, pour continuer sa visite guidée du
château. Il se retourna encore pour demander si ses
blessures étaient vraiment bien guéries, puis il avança et
Gouna suivit son ombre avec des pas encore faibles et
vacillants à cause de son séjour prolongé dans la cellule
dans laquelle il était resté enfermé auparavant.
Ils montent un escalier de pierres humides. Arrivés en
haut, leurs regards se dirigent vers la salle d’entrée.
« Voilà la salle d’accueil des troupes. Elle peut contenir
aisément 5000 guerriers à la fois. Les troupes passent
ici, avant et après la bataille, car c’est aussi le dépôt
d’armes. Le seigneur l’a installé pour éviter que ses guer-
riers par ennui ou par soif de sang se tuent mutuellement
en temps de paix. Cet univers compte un nombre
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presque infini de galaxies et chaque galaxie compte une
multitude de nations constituées de peuples et de races
différentes, mais toutes sont plus ou moins devenues
maîtres dans l’art de la guerre. Notre armée se trouve au
rang d'évolution le plus élevé.
La technologie de nos vaisseaux spatiaux peut se passer
depuis longtemps du stade primitif de l’énergie nucléaire.
Nous exploitons actuellement l’énergie universelle direc-
tement par une mise en opposition réglée de la matière
et de l’antimatière. L’énergie résultante est si immense
qu’elle nous permet de nous affranchir des lois de la gra-
vité et de nous déplacer à une vitesse supérieure à la vi-
tesse de la lumière. Ce progrès technologique était pos-
sible grâce à l’intelligence supérieure de notre seigneur,
qui n’est pas seulement devenu le maître incontesté de
la guerre respecté et craint dans toutes les galaxies de
l’univers, mais aussi le maître de l’intelligence matérielle
et immatérielle et si tu ne le sais pas encore, il est en
train de devenir le maître de l’univers. »
Franchement, cela m’étonnerait, pensa Gouna, profon-
dément dégouté de ce monstrueux fantasme de la toute-
puissance et du racisme technocratique, mais il préféra
ne pas faire d’objection à ce stade des événements.
Il regarda cette salle qui avait au moins 30 m de hauteur
et 300 m de largeur. Elle avait la forme d’un octogone et
les murs étaient comme le sol couverts de marbre noir.
D'énormes étagères longeaient les murs, remplies de
toutes sortes d’armes connues et inconnues. La salle
d'armes était sans fenêtre. La lumière était faible, une
lueur claire obscure d'une atmosphère artificielle et me-
naçante. Elle sortit d’une ouverture au milieu du plafond
qui faisait penser à une lampe de néon dans une salle
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opératoire. Les tubes fluorescents formaient le signe d’un
svastika avec une étoile rouge au milieu et une étoile
noire à l'intérieur.
« Allons plus loin », dit Olour avec son air de guide de
château qui lui plaisait apparemment bien.
« Visitons maintenant les chambres de repos de nos va-
leureux guerriers. Elles se trouvent tout autour de la salle
d’entrée que tu viens d’inspecter, dans un environ de 5
kilomètres. Je vais te laisser regarder à l’intérieur d’une
chambre seulement, car dans les autres se passe à peu
près la même chose. »
Ils étaient arrivés devant un grand portail doré encadré
par des piliers de marbre pareils à ceux des temples de
la Grèce antique. Olour ouvrit une petite fenêtre au milieu
de la porte.
«De l’autre côté, un miroir se trouve à cet endroit. » On
pouvait déjà entendre le bruit qui venait de l’intérieur :
des chants hurlés par des hommes ivres, des rires en
éclats, des verres cassés, un mélange de voix d’hommes
et de femmes et parfois des moments de silence inatten-
dus. En ouvrant la fenêtre, Gouna vit un certain nombre
d’hommes et de femmes, allongés, seuls ou à deux sur
des banquettes, couvertes de tissus précieux, d’autres
couchés sur des couvertures de soie ou assis autour
d’une table couverte de montagne de friandises, de pré-
parations de viande et de boissons enivrantes. Sur près
de 100 personnes, deux tiers étaient des femmes.
Les corps des femmes pour la plupart nues étaient
comme roulés autour des corps demi-nus des hommes
qui étaient beaucoup plus grands qu’elles. Elles collaient
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sur leur peau poilue comme des serpents et caressaient
ou léchaient leurs membres musclés. D’autres femmes
dansaient nues ou à moitié nues devant ceux qui man-
geaient ou buvaient sur leurs banquettes. Les hommes
aussi bien que les femmes avaient des cheveux longs et
portaient beaucoup de bijoux, des anneaux en or et en
argent, des colliers de perles, des ceintures ornées
d’argent et d’or et des diamants cousus dans leurs vête-
ments. Les visages des hommes étaient plutôt lisses et
pâles, tout en contraste avec la peau rude et poilue de
leurs corps.
Olours se tourna vers Gouna pour lui expliquer son point
de vue à propos de la scène.
«Ils sont comme des enfants. Ils s’imaginent être de
grands guerriers, mais si tu leur enlèves leurs armes, ils
ont déjà perdu la moitié de leur force.’
Chacun croit être plus beau que son voisin et plus fort
aussi, mais en vérité, ils souffrent tous du même défaut.
Le point faible qu'ils partagent est leur passion pour les
femmes. Ils s’amusent avec elles et ignorent qu’elles ne
portent pas seulement la vie, mais aussi la mort. Ils
croient être intelligents parce qu’ils savent s’amuser et se
battre. En vérité, ils sont pires que des bêtes et leur cer-
velle ne leur sert pas à grande chose.”
«Je n’ai pas compris pourquoi les femmes portent la mort
en elles et rapprochent les hommes de la mort.”
Gouna se permit d’amorcer une objection.
«Les hommes de cette catégorie perdent beaucoup de
leur temps et de leur énergie avec leur passion pour les
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femmes. Par désir de leur plaire et d’attirer leur admira-
tion, ils s’inventent des qualités qu’ils n’ont pas en réalité
et commencent à vivre plus dans leur imagination que
dans la réalité. En ce qui me concerne, je préfère éviter
leur compagnie et ce n’est pas par manque
d’opportunités malgré mon aspect physique quelque part
repoussant. Si mon seigneur leur donne l'ordre, elles
sont à mon service, mais je ne le veux pas. Mon seul
plaisir se trouve sur les champs de bataille et mon seul
désir est de vaincre mes ennemis. C’est la raison pour
laquelle je suis le plus fort de tous, c’est pourquoi je suis
devenu leur général, c’est pourquoi ils me respectent et
n’oseraient jamais transgresser mes ordres, et c’est
pourquoi le seigneur m’a promis l’immortalité. Je
m’entraîne presque 12 heures par jour, les autres au
maximum 4 heures et sans obligation d’entraînement ça
serait encore moins.»
Gouna le regardait d’un air étonné.
«Tu ne le crois pas ? Tu peux me le croire, car je le sais,
mais qu’est-ce que je raconte, ça suffit maintenant. Je
t’en ai fait suffisamment de confidences.»
Olour referma la fenêtre.
«Viens maintenant. Le seigneur de la guerre t’attend, tu
as le privilège d’une audience pour plaider en ta faveur.»
Le ton d’Olour était devenu sensiblement plus sévère.
«Nous prenons l’ascenseur, ça va plus vite. Le seigneur
habite au 15-ème étage. Au 2e se trouvent les labora-
toires de la science de guerre, au 3e les salles de cons-
truction des nouvelles armes, et aux 3 étages suivants se
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trouvent les cabines des petits vaisseaux de combat. Je
ne peux pas encore te dire, ce qui se trouve dans les
autres parties du bâtiment.”
L’ascenseur s’était arrêté.
«Vas y maintenant, le seigneur t’attend.»
Dans la maison de la sorcière
Maya était pendant ce temps dans la maison de la sor-
cière. Elle avait dû accepter de devenir sa servante et
vraiment elle n’avait pas la vie facile. Elle devait se lever
tous les jours à 5 heures du matin pour donner à manger
aux bêtes, couper du bois et préparer le petit déjeuner
pour la patronne. Elle se nourrissait de ce que la sorcière
voulait bien lui laisser de ses repas et parfois elle ne lui
laissait rien. Dans ce cas, elle devait continuer le travail
en supportant la faim et en attendant patiemment que
cette femme cruelle soit prête à lui donner quelque chose
à manger.
Le nettoyage de la maison devait débuter le matin pen-
dant que la sorcière prenait tranquillement son déjeuner.
Maya était ainsi obligée de travailler entre 5 h et 1 h sans
repos. À midi elle était en général déjà tellement épuisée
qu’elle avait du mal à ne pas céder à la fatigue. Si elle
était trop fatiguée et fermait les yeux, ne serait-ce pour
quelques minutes, elle avait droit à la punition du bâton.
Lorsque la sorcière la trouvait en train de dormir pendant
les horaires de travail, tombée d’épuisement dans un
coin de la maison, elle la frappait avec sa canne cruelle-
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ment sur le dos pour la réveiller en l’obligeant à continuer
son travail avec la faim, la fatigue et les douleurs de sa
punition.
Par un vilain tour de magie, Maya trouvait la maison
chaque jour aussi sale que le jour précédant bien qu’elle
l’avait nettoyé jusqu’à minuit avec une serpillière en
avançant péniblement sur ses genoux gonflés et en
changeant l’eau au moins une cinquantaine de fois.
Avant de se coucher, la sorcière lui expliquait chaque
jour qu’elle n’était pas obligée de rester chez elle. Elle
serait parfaitement libre de partir quand elle voulait.
La sorcière lui disait aussi par voie directe ou par sug-
gestion que des guerriers l’attendaient dans un château
pour qu’elle choisisse son héros parmi eux et que son
bien aimé petit prince était malheureusement mal choisi.
Celui qu’elle tenait pour son prince charmant était plus
petit et plus faible que le plus petit et le plus faible guer-
rier du seigneur noir et depuis sa capture il se serait ré-
solu à s’entraîner dans l’armée de son ennemi. Il aurait
changé de camp et ne désirait même plus s’échapper.
Et Maya exprimait chaque fois face à de telles supposi-
tions son refus d’y croire en criant au mensonge. Elle
n’avait pas oublié les paroles de la fée qui avait prédit
que la sorcière essayerait avec tous ses moyens de mé-
chanceté et de tromperie de la faire abandonner son plan
de libération.
Et la sorcière persista dans ses manœuvres :
«Mais si, c’est vrai ce que je viens de te dire. Ton fameux
prince de la paix s’est déjà repenti de son idée stupide de
combattre le seigneur de la guerre.»
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«Non», cria Maya de toutes ses forces, c’est un men-
songe » et au bout de ses forces elle s’endormit
d’épuisement.
Après 4 mois passés dans ces conditions cruelles, Maya
parlait de moins en moins et ne répondait plus rien aux
accusations et provocations de la sorcière. Elle ne savait
pas quoi faire pour soigner ses douleurs de séparation.
Une nuit, elle faisait un rêve sur les guerriers du seigneur
de ténèbres. Ils étaient grands, fort et en train de se
battre pour tester de nouvelles armes. Ils se moquaient
de Gouna, car à côté d’eux il avait l’air d’un petit garçon,
timide, angoissé et faible qui disait toujours :
« Non, non, maman, je ne veux pas jouer avec les grands
garçons. »
Elle vit aussi le seigneur des ombres s’avancer vers
Gouna comme un père, et lui mettre sa main sur les
épaules en disant :
« Tu vas t’entraîner maintenant tous les jours dans l’art
du combat et tu vas devenir beau et fort comme eux, le
veux-tu mon fils ? »
Gouna le regardait avec des larmes aux yeux avant de
répondre :
« Oui, Seigneur, je le veux. »
Son seigneur se mit alors à rire, très satisfait de la ré-
ponse.
À ce moment précis de son rêve, Maya se réveilla cou-
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verte de sueur. Elle ne parvint plus à dormir, car une
seule question occupait désormais son esprit. Est-ce que
son rêve correspondait à la réalité ou pas ? Elle pouvait
penser que la sorcière avait entre autres le pouvoir de
manipuler ses rêves, mais le seigneur de la guerre était
peut-être aussi trop fort pour Gouna. Et si jamais il était
vraiment en train de l’oublier et de ne plus croire au pou-
voir de leur amour ? Le germe d’un doute était tombé
dans l’esprit de Maya et tenta de se nicher dans son
cœur. Ce matin au lieu de nourrir les bêtes elle partit
dans la forêt et en sortant des bois à la hauteur de la li-
sière elle aperçut un des murs gigantesques du château.
Si elle réussissait à y entrer, elle apprendrait la vérité et
pourrait peut-être avec l’aide de la fée libérer son prince
si le rêve était une manipulation de la sorcière.
Maya était déjà prête à chercher l’entrée du château
quand elle se rappelle soudain d’un avertissement donné
par la fée.
« Essaie de ne jamais perdre patience durant le séjour
chez la sorcière, car tu risques de perdre tout ce que tu
as gagné et même moi je ne serais plus en mesure de
t’aider. «
Maya retourna sur-le-champ chez la sorcière qui la reçut
avec un sourire sarcastique comme si elle l’attendait déjà
et savait ce qui s’était passé.
« Attention », dit-elle, « tu n’as même pas encore passé
la moitié du temps prévu chez moi. »
Le rire de la sorcière fit trembler les murs et Maya dut
travailler 2 fois plus pour rattraper le temps perdu.
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L’audience chez le seigneur de la guerre
Olour et Gouna étaient arrivés devant la salle d’audience
du seigneur et attendaient la permission d’entrer. Le por-
tail s’ouvrit automatiquement et les deux se trouvaient
devant leur maître, un être âgé à la barbe noire et aux
yeux perçants, très grand, vêtu d’un manteau de magi-
cien qui adressa la parole en premier à Gouna.
« Bonjour, cher prince, tu sais bien que tu es mon prison-
nier ? »
Gouna ne répondit rien et inclina seulement la tête
comme signe d’affirmation.
« Dis-moi enfin qu’est-ce qu’il t’a fait penser que tu de-
vrais me combattre et que tu serais capable de me
vaincre ? Dis-moi quelle est la raison de cette incroyable
sottise, je suis fort curieux de la connaître. »
Gouna s’avança et répondit avec une voie ferme et cou-
rageuse.
« La raison est ma foi dans la paix. »
« Oh lala. » Le seigneur de la guerre recula d’un pas plus
impressionné par la naïveté que par le courage du jeune
homme.
« Tu ne vas pas encore essayer de me faire peur ? La foi
dans la paix » répéta-t-il.
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« Tu es vraiment trop mignon, mon petit. Tu ne sais pas
encore que la guerre est une loi d’ordre universelle, ins-
crite dans le sang et les gènes de tous les êtres. Per-
sonne ne peut lui échapper. Te souviens-tu de mes guer-
riers ? Ils sont comme des bêtes sauvages avec une tête
frisée. Chacun veut être plus fort que l’autre et si tu les
laisses seuls, ils commencent à s’entre-tuer. C’est la loi
de leur nature, la loi de leur nature universelle. Même toi,
avec tes nobles ambitions, tes rêveries et illusions, même
toi en tant que représentant imaginaire d’un prince de
l’amour et de la paix, tu ne peux pas échapper à cette loi.
Ne te souviens-tu pas avoir voulu combattre et vaincre
Olour. Tu désirais être plus fort que lui et tu étais prêt à le
tuer si tu avais pu. »
« Ce n’est pas vrai, » répondit Gouna, « J’aurais pu le
tuer, car mon épée était plus rapide que la sienne, mais
je déteste la violence de tout mon cœur et jamais je ne
serais prêt à tuer un être humain, même s’il est mon pire
ennemi. Ce que je n’aime pas pour moi-même je ne
l’aime pas pour les autres. »
Olour se tourna vers Gouna pour le regarder brièvement
d’un air étonné et méfiant.
Le seigneur des ténèbres éclata de rire.
« Si c’est comme ça, mon pauvre prince, tu es devenu la
victime d’un malentendu. Tu aurais pu tuer Olour, car ce
n’est pas un être humain, c’est une bête, une arme vi-
vante, inventée pour tuer, une machine à écraser des
vies humaines et autres, un robot meurtrier, sans pitié,
sans cœur, sans âme. En cas de victoire sur lui, tu aurais
fini par m’impressionner sans pour autant me causer du
tort. »
21
Olour jeta un regard de haine profonde sur son maître. Il
n’avait vraiment pas apprécié les termes utilisés pour
parler de lui.
« Mais dis-moi, » continua Zadouk, « qu'est-ce qu'il te fait
croire que la paix puisse exister d'une manière durable et
non pas d'une manière passagère? »
Gouna répondit : « La foi dans l'homme, dans sa capacité
d'aimer et dans son pouvoir de créer une entente et une
paix durable entre des personnes de bonne volonté. »
Zadouk se pencha de son siège de marbre noir qui était
couvert d’un ornement symbolique magique et fixa le
jeune homme d’un regard sombre et pénétrant.
« Et qu'est-ce que tu vas faire avec les personnes de
mauvaise volonté, hein? Tu vas leur déclarer la guerre,
n'est-ce pas?" Zadouk éclata de rire. "Encore une des
illusions puériles dont tu as le secret. Ta sottise com-
mence à me monter à la tête et elle n'est plus capable de
m'amuser. Par pitié pour ton état d'égarement avancé, je
vais t'accorder une courte leçon de psychologie. Écoute
bien ce que je vais te dire maintenant et ne l’oublie plus
jamais. Cette vérité va t’aider à devenir adulte, à devenir
un homme. L’amour n’existe qu’en apparence, elle
n’existe pas en réalité. L’amour est un jeu d’ombres, une
farce, une comédie tragique, qui se découvre après
quelque temps comme un déguisement peu réussi. En
vérité, il n’existe qu’orgueil et vanité entre les êtres.
Chacun de nous s'intéresse avant tout à soi-même, à son
propre bien-être. Personne ne cherche autre chose que
sa propre satisfaction. Toi non plus, tu n’es pas une ex-
22
ception à cette règle. On n'est jamais aimé pour ce que
nous sommes au fond de nous, mais seulement pour ce
que nous pouvons apporter à la satisfaction de l'autre.
Puisque l'amour réel n'existe pas, c'est seulement son
apparence, l'amour joué, ou l'amour irréel qui subsiste et
s'apprête à le remplacer. C'est ainsi que l'illusion de
l'amour remplit la face cachée de l’omniprésence de la
violence, de la haine, de la discorde et de la guerre. L’un
soutient l’autre, l'illusion et la réalité se complètent pour
faire un tout, pour former l'ensemble de notre existence.
Si ce n’est pas la vérité, dis-moi quel être humain tu
aimes au point de croire que de cet amour résultera le
pouvoir de conclure la paix entre des êtres qui sont créés
et qui se passionnent pour faire la guerre? »
Gouna baissa la tête. Les théories de Zadouk étaient
aussi horribles que lui-même et il devait avouer que les
apparences témoignaient en sa faveur.
« J’aime une fille de tout mon cœur que j’ai vu à l’issue
du combat avec Olour, au moment où son épée a péné-
tré ma poitrine. »
« C'est vraiment touchant ton histoire. Est-ce que tu te
rappelles au moins où tu l'as vue, ta copine imaginaire,
mais bien aimée? » Zadouk était manifestement incré-
dule.
« Je l’ai vu devant mes yeux, dans mes pensées. »
« Et tu l’avais déjà vu auparavant ? »
« Non, jamais, mais je sais bien qu’elle existe, elle doit
exister quelque part, je le sais. »
23
« Tu crois qu’elle existe, mais tu n'as aucune preuve de
son existence. Mais cela ne t'empêche pas de l'aimer. Tu
prétends aimer quelqu'un que tu ne connais même pas et
maintenant, s'il te plaît, épargne-moi avec les délires de
tes imaginations tordues. Tes rêveries commencent à
m’ennuyer. J’ai autre chose à faire que de dépenser mon
temps dans une discussion basée sur des suppositions
et des illusions. »
Et il ajouta :
« J’avoue que tu m’as quand même impressionné.
Jusqu’à maintenant, aucun ennemi n’a réussi à avancer
jusqu’ici. Le fait que je ne t’ai pas tué, j’aurais pu
l’ordonner depuis longtemps, devrait te rassurer. Ne té-
moigne-t-il pas d'une manière éloquente de la sympathie
que j'ai pour toi? Malheureusement, je suis aussi con-
traint de constater que tu es loin d'être un guerrier qui
mérite ce nom. Tu es un enfant qui rêve et pour devenir
un homme, tu dois corriger un bon nombre d’erreurs qui
trottent encore dans ta tête et qui ont pris des racines
dans ton cœur. Si tu veux survivre à ta propre faiblesse,
à ta propre décadence, tu te dois de les extirper de tes
entrailles une fois pour toutes. Tu dois réviser sérieuse-
ment toutes tes opinions personnelles qui sont fondées
dans ton imagination au lieu d’être fondées dans la réali-
té, car elles continuent à déranger d’une manière persis-
tante la possibilité d’une coexistence paisible entre
nous. »
Amusé par cette dernière formule qui lui sembla bien ré-
sumer la situation Zadouk décida de préciser.
« Je parle bien évidemment d’une coexistence paisible
qui n’est pas basée sur l’amour, car l’amour n’existe pas,
mais sur la loi du plus fort. Tu te rendras bien compte
24
que même la guerre en tant que principe universel
d’interaction de forces opposées peut mener à la réalisa-
tion de certains idéaux. La réalisation de la paix par
exemple est basée sur un équilibre de la terreur entre
agresseurs sanguinaires qui se respectent. Je t'invite à
réfléchir sur le fond de mon discours. J’espère que tu as
réalisé qui de nous deux excelle dans une position de
force et qui patauge dans une situation de faiblesse.
Souviens-toi de la mort que tu as sentie faire un aller et
retour après l’attaque éclair de mon meilleur guerrier,
Olour, la bête. »
Il tourna le regard vers Olour qui semblait avoir les pen-
sées ailleurs.
« Je vais te dire ce que tu as senti aller et venir, c'était le
souffle de la vie, lui-même hésitant de te laisser vivre ou
de te laisser partir avec moi, la mort. Ce que tu as pu
sentir à cet instant, gravé dans ton coeur et ton esprit,
c’est moi. Dis-toi bien que c'est la mort qui fait loi, la mort
lui-même est immortelle, car l’univers tout entier dépend
de lui pour se régénérer. Je vais tout faire pour bien ac-
complir ma mission qui est plus qu’un travail, mais un vé-
ritable plaisir pour moi. Maintenant écoute ce que j’ai
prévu à ton égard.
Les pouvoirs magiques de la princesse
En cherchant la porte d’entrée du château noir, Maya re-
çut une vision de son prince bien-aimé, l’expression de
sa grande tristesse avait disparu. Elle s’était transformée
en sérénité, certitude et confiance. Le rayonnement de
25
leur amour se mit à dominer le pouvoir de l’obscurité.
Cette image ne quitta plus sa conscience et accompa-
gnait d’une manière encourageante chacun de ses
gestes avec l’énergie d’une profonde tendresse. La per-
ception intérieure de sa réalité gagnait en intensité
jusqu’au point de devenir une réalité et une expérience
constante, puisée dans la certitude de la présence de
son prince.
Après la vision de son prince, Maya ne souffrait plus au-
tant de leur séparation. Leur union n’était plus qu’une
question de temps, de patience et d’action organisée. Ce
changement d’attitude intérieure se traduisait de plus en
plus par un changement remarquable de son attitude ex-
térieure, de son comportement envers sa patronne qui
semblait à la fois être son ennemi et son ami. Maya ne
se plaignait plus de sa condition d’esclave ni du traite-
ment que la sorcière lui infligeait. Elle travaillait avec une
vitesse et une précision incroyable. Elle n’était plus fati-
guée comme avant. Déjà debout bien avant 5 heures elle
prit du plaisir à regarder les premiers rayons de soleil pé-
nétrer le ciel et transformer le brouillard qui était suspen-
du entre les arbres comme un rideau de vapeur en lu-
mière avant de le dissiper dans le vent.
Quand la sorcière se levait, le déjeuner était déjà prêt et
Maya renonça volontairement à manger. Elle disait le fait
de penser à son prince charmant nourrissait son cœur et
son esprit si bien que la faim ne la faisait plus souffrir.
« Mais quand même, il faut que tu manges quelque
chose. » Par souci sincère pour la santé de sa servante
comme pour la continuité de ses services, la sorcière de-
vait désormais insister à ce que Maya mange à sa faim.
C’est ainsi que la méchante ménagère se transforma en
26
maîtresse bienveillante et lui préparait des repas succu-
lents pour l’aider à renouveler ses forces. En outre, elle
lui accorda enfin la faveur de l’accepter comme son
élève. Elle était prête à l’initier dans les secrets de la ma-
gie.
Les premières leçons étaient des exercices de concen-
tration sur différents objets animés ou inanimés. Elle lui
demanda une sorte de contemplation active pour impré-
gner la conscience avec tous les aspects essentiels de
l’objet contemplé. Ces exercices préparatoires étaient
utiles pour développer à la fois l’imagination ou plutôt la
force de l’imagination et la mémoire. Le but était de par-
venir à la maîtrise d’une technique magique très spé-
ciale. Il s'agit de faire apparaître et disparaître à la seule
force de la pensée des objets matériels et ensuite des
objets immatériels comme des pensées ou des senti-
ments.
« Le secret de cette technique est en fait facile à com-
prendre » expliqua la sorcière à Maya. « Il est basé sur
une loi de l’univers matériel, qui interdit la possibilité que
deux objets se trouvent en même temps dans la même
position de l’espace. Alors, si tu réussis à reproduire à
l’aide de ton imagination un modèle, c’est-à-dire une
image représentative et réaliste de l’objet que tu veux
faire apparaître elle devient alors par la force de ta con-
centration une réalité concrète.
Selon la loi que deux choses ne peuvent pas occuper la
même place en même temps, l’objet imaginé se met à la
place de l’objet matériel ou immatériel qui doit en consé-
quence quitter sa place et disparaître. Il réapparaîtra là
où tu lui auras désigné et réservé une place libre aupara-
vant. Aussi facile que cette technique est à comprendre
27
aussi difficile est-elle à appliquer, car tu ne réussiras ja-
mais à échanger la place de l’objet physique et de l’objet
imaginaire, si ta concentration et ton imagination ne sont
pas suffisamment fortes. »
Et pour lui annoncer une bonne nouvelle, la sorcière con-
tinua :
« C’est pour cette raison que tu devras entraîner ton ima-
gination par des exercices de plus en plus difficiles et
complexes au lieu de t’occuper des travaux ménagers
qui se feront dès lors toute seule, ou presque toute seule.
Est-ce que tu es prête à te consacrer à partir
d’aujourd’hui à ces exercices avec la même énergie, la
même constance et le même dévouement que tu as su
mobiliser depuis plusieurs mois pour faire le ménage
dans toute la maison ? «
Maya était prête à se consacrer corps et âme à l'appren-
tissage des techniques de télépathie avancée, car la fée
lui avait dit que la maîtrise de certains pouvoirs magiques
serait indispensable pour libérer son prince de l'emprise
de son ennemi.
« Oui, Madame, je suis prête. »
« Très bien. Tu apprendras alors à partir d’aujourd’hui
comment faire le ménage en toi-même et cela deviendra
pour un bon moment ton travail principal. »
La nouvelle attitude de sa maîtresse l'intriguait au plus
haut point.
« Est-ce que je peux savoir pourquoi vous êtes prête à
m’aider de cette façon ? Ce n’est quand même pas la
28
règle qu’une sorcière soutienne les forces de la lumière
pour vaincre celles de l’obscurité ? »
La question avait manifestement le pouvoir d'amuser la
vieille femme.
« Tu sais, mon travail principal est de concocter toutes
sortes de boissons magiques pour les femmes qui veu-
lent séduire les guerriers du seigneur des ténèbres. Mais
j'offre mes services aussi aux hommes qui veulent deve-
nir aptes à suivre la discipline militaire du château et à
devenir des guerriers redoutables. Je m’occupe aussi de
l’enseignement des enfants dans certaines pratiques
magiques.
Mais vois-tu, de ne faire que ça de mes journées devient
à la longue non seulement fatigant, mais surtout en-
nuyant. En plus, il y a des milliers de sorcières sur
d’autres planètes et même sur terre qui peuvent faire la
même chose. Ce que je peux faire n’est donc à la limite
rien d’extraordinaire. Ainsi je me sentais devenir de plus
en plus insignifiant. Un jour, en état de dépression pro-
fonde, j’ai rencontré une fée et je suppose que c’est la
même que celle qui t’est apparue.
Elle s’est montrée très compréhensive vis-à-vis de mes
problèmes et elle me propose une solution. Maintenant
écoute ce qu’elle a dit. Elle m’a prédit que je deviendrai
un jour célèbre et que j'entrerai dans l’histoire comme la
première parmi toutes les sorcières. Cette prédiction se
réaliserait si j’étais prête à aider une jeune fille pleine
d’espoir et pleine d’amour, à sauver le prince de ses
rêves. Je ne peux pas résister à la perspective inatten-
due d’une telle ascension professionnelle.
29
Et la sorcière continua ses confidences.
« Eh bien, je me suis dit, c’est la chance de ma vie, c’est
le tournant de ma carrière, et j’ai accepté. »
Elle montra un sourire inconnu jusque-là qui la rendit
presque belle.
Et c’est ainsi qu’une vieille sorcière méchante devient
encore capable de bonnes actions. Après un mois
d’entraînement constant, Maya était capable de faire dis-
paraître et apparaître son premier objet et de le déplacer
ainsi d’une à l’autre chambre de la maison, un petit cœur
en argent. Le lendemain, elle réussit le même exercice
avec une rose et elle reçut les félicitations enthousiastes
de sa maîtresse qui lui avoua d’avoir réussi le même ex-
ploit après un an d’entraînement seulement et lui prédit
un grand avenir de magicienne.
Quelques semaines plus tard, Maya était capable de
laisser disparaître et apparaître n’importe quel objet dans
la maison presque en un clin d’œil. Désormais, elle était
prête à approcher le prochain niveau de cette technique
magique et son enseignante ouvrit la leçon :
« Nous allons aborder aujourd’hui la pratique de la magie
à distance. L’objectif consiste à faire disparaître un objet
qui se trouve à l’extérieur de la maison, par exemple
dans la forêt, et de la faire apparaître dans la maison
sans que tu la quittes. Pour maîtriser ce degré de la
technique, il faut que tu renforces considérablement ta
concentration émotionnelle. Il est nécessaire de la hisser
au même niveau que ta concentration mentale, et tu sais
pourquoi ?
30
Le but est de sentir l’objet qui se trouve à l’extérieur dans
ton intérieur. D’une part, pour être capable de reproduire
son modèle à l’aide de ton imagination dans ton inté-
rieure, d’autre part pour bien localiser l’objet imaginaire à
la place de l’objet réel.
Pour te préparer aux nouveaux exercices de téléporta-
tion, tu vas d’abord faire des promenades régulières
dans la forêt pour y placer les objets avec lesquels tu
veux travailler. Ensuite, tu retournes dans la maison et
essaies de bien mémoriser la présence des objets réels
dans leur environnement naturel.
Après des semaines d’innombrables essais, Maya croyait
presque ne plus y arriver. Elle ne comprenait pas la rai-
son de ses tentatives infructueuses et faillit perdre le cou-
rage et la volonté de continuer. À quoi ça sert de répéter
à l’infini des exercices qui n’aboutissent à rien ?
Elle questionna sa maîtresse et celle-ci lui donna le bon
conseil. Pour réussir la tâche qui est certes très difficile,
je l’avoue, tu dois complètement oublier de te trouver
dans la maison pendant que tu te concentres sur l’objet à
déplacer. Sinon, ton attention est partagée, ta concentra-
tion n’est pas complète, mais divisée et ton exercice ne
réussira pas.
Maya la remercia et reprit avec beaucoup d’espoir cette
étape difficile de ses études. L’après-midi du même jour,
ses efforts assidus étaient pour la première fois couron-
nés de succès. Son découragement temporaire était ou-
blié et en peu de temps ce pouvoir magique extraordi-
naire sembla définitivement appartenir à la palette de ses
facultés naturelles.
31
« Serais-je bientôt capable de laisser apparaître le prince
ici par l’utilisation de cette magie ? »
La sorcière se mit à rire. Non, malheureusement le pro-
blème de sa libération n’est pas si facile à résoudre. À la
suite du coup d’épée qui l’a presque mortellement bles-
sé, il se trouve sous l’influence sinistre du seigneur de la
guerre. Gouna subit les pouvoirs magiques de son en-
nemi qui sont certes limités, mais qui sont tout de même
considérables. Pour rompre son pouvoir magique, il doit
savoir comment le combattre avec d’autres moyens. Tu
te souviens de l’épée d’Olour que tu as vue pénétrer le
corps de ton prince « lors de ta vision ? »
Ce moment avait laissé des traces douloureuses dans sa
mémoire et au lieu de répondre Maya tomba dans le
souvenir de cet événement horrible. La sorcière reposa
sa question avec plus d’insistance encore.
« Tu te souviens de l’épée et tu l’as vraiment bien ressen-
tie ? »
« Oui, je l’ai bien ressentie. » Maya avait le vertige et in-
clina mécaniquement la tête.
« Et tu te souviens également de l’épée de Gouna ? »
Sa réponse était à nouveau affirmative.
« Tes prochains exercices consistent à imaginer dans
des séances de concentration suivies et interrompues
par des séances de repos la présence et la différence de
ces deux épées. Un jour, tu seras capable de les imagi-
ner et de sentir leur présence si bien que tu pourras les
localiser bien que tu ne connaisses pas leur environne-
32
ment réel.
Maya regarda sa maîtresse avec de grands yeux brillants
d’espoir et de joie. Elle avait compris.
L’enseignement du seigneur de la guerre
Gouna n’était pas encore sorti de son premier entretien
avec son ennemi juré. Se croyant en position de force le
seigneur de la guerre se plaisait à déployer son argu-
mentaire.
« As-tu déjà renoncé à ton ambition grotesque de vaincre
mon pouvoir? C’est un premier pas vers ta santé mentale
que tu dois rétablir après la guérison de tes blessures
physiques. Ta santé mentale souffre des blessures
graves que tu t’es infligées toi-même et regretter ta déci-
sion de me défier sur mon propre territoire ouvre la voie à
ta guérison complète. Je savais d’ailleurs que tu ne res-
terais pas figé sur une position qui est sans issue et sans
espoir. »
Et il ajouta : « J’avais prédit qu’après 3 ou 4 mois tu déci-
derais de sortir de tes illusions et de l’obscurité de ta ca-
verne pour faire les premiers pas vers la lumière ? N’est-
ce pas vrai, Olour ? »
« Oui, c’est tout à fait vrai mon seigneur. »
Olour se dépêcha de répondre pour faire preuve de sa
33
loyauté et Zadouk continuait son discours de bienvenue :
« Ne crois surtout pas mon cher prince que je suis déjà
convaincu de la sincérité de ton repentir. Ce n’est certai-
nement pas toi qui vas me dire de faire semblant pour
mieux préparer ton évasion si tel est le cas, n’est-ce
pas ? Si tu nourris encore des illusions à ce sujet, sache
que tu es prisonnier à vie de mon pouvoir magique. Aussi
longtemps que je serai vivant ce qui est long d’ailleurs si
on a la chance comme moi d’être immortel, tu devras
mourir en essayant de franchir la zone de vie que je t’ai
accordée et qui ne dépasse pas l’enceinte de mon châ-
teau.
Je ne sais pas combien de temps tu auras besoin pour
réaliser pleinement que c’est moi qui détiens la vérité et
avec elle l'accomplissement du but ultime de la création.
La guerre est une nécessité, elle est inévitable et prédes-
tinée. La seule liberté que tu as par rapport à la loi mar-
tiale universelle c’est de bien choisir ton camp, celui de la
vérité ou celui du mensonge. Une fois que tu as accepté
l’inévitable et saisi son sens caché et constructif, tu seras
réconcilié avec ton destin. Je t’accorderai alors la liberté
de développer dans ma modeste demeure toutes tes ca-
pacités morales, intellectuelles et physiques d’une ma-
nière harmonieuse au lieu de les gaspiller dans de vaines
fantaisies.
Tu ne vas peut-être pas me croire, mais je t'aime bien et
je suis prêt à m’occuper de toi comme de mon propre fils.
J’ai déjà la chance d'être accompagné de la bête la plus
féroce du monde, il jeta un regard significatif sur Olour
qui en trembla légèrement, « j’aimerais me réjouir aussi
de la compagnie des hommes les plus sensibles et le
plus instruits de l’univers, » et il jeta un regard significatif
34
sur Gouna. « Mais rassure-toi, tu es encore loin d’avoir
atteint la réalité de ton potentiel. »
Gouna commença à trouver le temps un peu long, mais
son nouveau maître n’avait manifestement pas encore
décidé de le laisser partir et continuait son discours-
fleuve.
« On ne le dirait pas, mais en fait, j’ai beaucoup d'estime
pour les sentiments paternels. Sache, mon fils, que
toutes les grandes civilisations sont nées par la violence
en s’imposant par la conquête militaire et en remportant
victoire après victoire sur les armées de leurs adver-
saires. Peux-tu me citer un seul exemple dans l'histoire
où la conquête d'un nouveau territoire s'est déroulée
d'une manière paisible. Après avoir connu leurs heures
de gloire, elles ont dû subir leur chute. Elles s'étaient im-
posées auparavant à la force de leur épée, mais ont subi
plus tard défaite sur défaite à la suite du déclin de leurs
moyens culturels et militaires. Je suis en train de bâtir
une civilisation qui ne périra plus, car elle est déjà la plus
forte et la plus avancée dans la maîtrise de l’art militaire.
Si tu ne le sais pas encore, ce château est en réalité un
immense vaisseau spatial.
Sur les différents niveaux de ce vaisseau se trouve tout
pour créer et reproduire ma civilisation de surhommes et
j’ai débarqué ici sur terre parce que l’espèce humaine est
en train de se déchirer elle-même. Une fois qu’une
guerre totale sera éclatée parmi ses différentes fractions,
une guerre mondiale, mes guerriers d’élite auront le des-
sus et aucune difficulté de les vaincre et de leur imposer
mon empire. Tu verras, cela sera facile et amusant
comme un jeu d’enfants. La terre sera la quarantième
planète de cette galaxie, que j’aurais conquise. Tu peux
35
t’estimer heureux d’être tombé dans de bonnes mains.
Tu auras le privilège d’accompagner le maître du monde
dans ses exploits et si tu as un don d’écriture tu pourras
même écrire mon histoire.
Jusqu’à maintenant, tu n’as entendu parler que des 4
premiers étages de mon château interstellaire. Sur les
autres niveaux se trouvent les espaces de recherche et
de vie des scientifiques, des philosophes, des artistes et
des maîtres artisans comme des paysans et des cons-
tructeurs de bâtiments. Tu y trouveras maintes occasions
et matières pour suivre toutes sortes d’études et de tra-
vaux. Tu découvriras les trésors du savoir et de la culture
de centaines de civilisations différentes que j’ai pu
vaincre et assimiler à la civilisation de mon empire. Et en-
fin au dernier niveau du château, tu trouves les tours
d’ivoire que j’ai réservé pour toi, car je savais que tu de-
viendrais mon hôte un jour pour le rester jusqu’à la fin
des temps.
Olour va bientôt recevoir l’ordre de te montrer une partie
de tes appartements privés dans lesquels tu pourras
tranquillement finir tes rêveries romantiques.
Je sais que tu es particulièrement sensible et trop idéa-
liste pour accepter et tolérer la violence naturelle, qui est
une partie nécessaire, utile et constructive de la vie. Pour
te prouver que je ne suis pas complètement insensible à
ton tempérament, je vais éviter de te confronter déjà
avec le devoir de ton service militaire qui représente le
premier stade obligatoire de l’école de mes guerriers.
Je t’accorde encore un certain délai pour suivre tes fan-
taisies jusqu’à en tirer les conclusions absurdes, étalées
dans des contes pour enfants ou pour adultes retardés.
36
Tu constateras par toi-même que la jeunesse actuelle
comme la jeunesse de tous les temps d’ailleurs ne
s’intéresse pas à tes sentimentalités et opinions démo-
dées.
Pour atteindre sa véritable grandeur et maturité d’esprit,
l’homme a besoin de se distraire par la lecture ou la vi-
sion des histoires violentes, des scénarios de crime,
d’horreur, et de perversion. C’est ainsi qu’il parvient à
dépasser la maladie des faux idéaux qui sont issus d’une
morale imposée et qu’il réussit à avoir un accès libre à la
véritable nourriture culturelle dont il a besoin pour se ré-
concilier avec les lois de sa propre nature. Et si tu le veux
ou pas, les lois invariables de sa propre nature sont
celles de la violence, de la passion déchaînée et de
l’instinct animal. Une fois que tu auras réalisé cela, je
suis prêt à t’accorder la meilleure formation, une éduca-
tion universelle culturelle et militaire pour que tu de-
viennes le premier soldat de mon empire interstellaire
comme c’est digne d’un être que j’ai choisi à la place
d’un fils obéissant et bien-aimé et Olour ainsi que toute
mon armée agira sous tes commandes.
Alors, dis-moi ce que penses -tu de ces nouvelles pers-
pectives d’avenir qui s’ouvrent devant toi ? »
Et Gouna répondit sans hésitation : « Pour être franc
avec vous, je ne les trouve pas très séduisantes, je pré-
fère encore laver la vaisselle dans un restaurant de “fast
food” et pour dire toute la vérité, je les considère comme
des fantasmes fous d’un cerveau malade et démo-
niaque. »
Zadouk rit : « Tu n’as pas tort de penser que ma civilisa-
tion surhumaine est une création démoniaque, mais le
37
cerveau de chaque homme est démoniaque, car d’une
manière ou d’une autre, il aspire à atteindre l’invincibilité
et la toute-puissance. Mais il ne comprend pas qu’en
poursuivant de faux idéaux d’élévation spirituelle, de reli-
giosité et de sainteté imaginaire, il n’y arrive jamais, car
toutes ces théories et pratiques se trouvent en contradic-
tion avec son véritable être. Issu de la violence originelle
et solidement ancrée en elle, l’homme subit sa volonté
insatiable d’imposer et de satisfaire son égoïsme.
C’est pourquoi toutes les personnes soi-disant saintes,
pures et lumineuses, sont de vrais démons, car ils cher-
chent à dissimuler, à déguiser et à refouler la vérité ul-
time de leur existence. Ils se permettent de nier ce qui
est pourtant une évidence, que l'existence humaine se
déroule en permanence sur un fond de violence. La
guerre est une conséquence nécessaire de la sélection
naturelle et la sélection naturelle n'obéit qu'à une seule
loi, la loi du plus fort. Les idéalistes, les doux rêveurs
sont en vérité des existences ratées, les premières vic-
times de leurs faiblesses. Les hommes et les femmes qui
se sont égarés du droit chemin les suivent, les malades
d’esprit, de pauvres victimes et produits de leurs imagina-
tions. J’espère que tu comprendras et admettras bientôt
que ma civilisation est une civilisation de vérité et de san-
té impérissable parce qu’elle se trouve en accord avec la
nature de l’homme.
Je crois, cela suffit pour le moment. Je vois que tu dois
encore beaucoup apprendre et je te donne le temps né-
cessaire à la réflexion. Dans un premier temps, tu vas
certes être tenté de confondre mon enseignement avec
de la pure démagogie, mais tu constateras rapidement
qu’il est juste et infaillible chaque fois que tu échoues à
prouver le contraire de ce qu’il détaille.
38
Je suis déjà impatient de savoir ce que tu vas me racon-
ter de beau si l'on se voit la prochaine fois, et avant que
tu pars, un dernier mot. Ne crois pas que je te sous-
estime, fiston. Tu as quand même réussi à créer, malgré
tes erreurs monumentales d’ordre idéologique, une épée
d'une efficacité redoutable et ceci par la seule force de
ton imagination. Elle a su résister longtemps à la force
titanesque d’Olour. Mais finalement, ton arme a manqué
de puissance, et pour quelle raison, à ton avis ? Sa créa-
tion était, en dernier lieu, basée sur une illusion. Pour
cette raison, ta seule arme dangereuse n’est plus dispo-
nible pour toi. Avec elle, tu as perdu ton seul moyen de
me combattre.
Tu ne sais même pas exactement ou ta fameuse épée
de lumière se trouve actuellement. Alors va-t-on, réfléchis
bien et retourne à la raison, fiston. Au revoir et essaie de
réviser mes conseils avant d'assister à la prochaine le-
çon.
Gouna ne répondit rien et Olour l’accompagna dans une
de ses tours d’ivoire. Privé de son épée, il ne voyait
qu’une seule possibilité pour combattre le seigneur des
ténèbres. Il devait essayer de gagner l’amitié d’Olour et
de l’engager à ses côtés. Zadouk avait raison. Dans sa
situation, la guerre était devenue inévitable. Gouna
n'avait plus qu'un seul choix, celui de renoncer ou de dé-
cider de se battre. Même si sa situation semblait presque
désespérée, il n'avait pas la moindre intention de capitu-
ler et de se livrer à l’ennemi.
Il n’était pas moins en jeu que l’avenir de l’espèce hu-
maine. S’il renonçait à combattre le plan diabolique de
Zadouk en perdant l’espoir de le vaincre, il pourrait finir
39
par soumettre l’humanité tout entière à son culte de la
violence et à son idéologie perverse du racisme militaire.
Si par contre il pourrait réussir à remporter la victoire à
l’aide de son épée de lumière et de faire échouer ainsi
ses plans sinistres l’humanité tout entière serait sauvée.
Gouna avait bien pris acte du fait qu’Olour avait changé
d’attitude et de comportement vis-à-vis de son maître. Il
avait la forte impression qu’Olour ne pourrait pas suppor-
ter longtemps d’être traité ainsi, comme un être inférieur
à l’homme, comme un sous homme. La question pour
Gouna était maintenant de savoir si Olour avait la force
de devenir une menace réelle pour son maître. Avait-il un
moyen de développer et tourner sa haine contre son
maître? Une partie de la réponse lui semblait déjà évi-
dente. Si l’épée d’Olour pouvait renforcer le pouvoir ma-
gique de Zadouk, il devrait aussi avoir le pouvoir de
l’affaiblir.
Gouna eut le plaisir mitigé d’accueillir « Idefix », un pro-
fesseur automatique, un robot destiné à lui enseigner la
science de son maître, l’idéologie de l’intelligence des-
tructrice. Chaque jour, son nouveau professeur lui récitait
les mêmes leçons, d’une voix mécanique et monotone.
Gouna tenta une fois de le mettre hors d'état de nuire, en
lui donnant un bon coup de pied, mais le robot réagit à la
vitesse de la foudre, échappa à son agression et tira une
sorte de lumière bleu vert de l’intérieur de sa main qui
paralysait Gouna pendant près d’une heure en lui infli-
geant des douleurs dans tout le corps et une migraine
terrible. Il entendit encore le rire mécanique du robot
avant que Idefix reprît les travaux ménagers pour les-
quels il était également programmé.
Même si Gouna sortait de ses appartements, il ne pou-
40
vait pas échapper à la répétition mécanique de l’idéologie
de la guerre. La voix du robot l'atteignait, transmise par
haut-parleur, partout où il avait le droit d’aller. Même au
jardin des plantes en matière inorganique qui se trouvait
comme le reste des espaces accessibles sous lumière
artificielle 24/24 il était rattrapé par la voix de son ensei-
gnant androïde. Dû au manque de lumière naturelle,
Gouna perdit progressivement la notion du temps. Dans
sa caverne, il avait encore le privilège de se réjouir de la
lumière naturelle. Elle entrait timidement par une petite
ouverture au mur, une fenêtre de la taille d’une carte pos-
tale, pour se répandre ensuite généreusement dans toute
la pièce. Dans sa nouvelle résidence, il ne lui restait que
le souvenir des rayons de soleil.
Après une semaine de torture continue par son esprit et
ses oreilles il trouva enfin une parade, une astuce de pro-
tection, des bouchons d’oreille. Le robot le regarda d’une
expression difficile à définir et durant presque une jour-
née entière Gouna profita du silence qui lui était aussi
nécessaire pour la santé de son esprit que l’air pour la
santé de son corps. Mais malheureusement, ce silence
n’était que de courte durée. Pendant la nuit, son profes-
seur de service reprit son travail d’instruction obstinée en
lui parlant directement et à haute voix à côté de sa tête.
Ainsi, il ne pouvait pas s'empêcher à l’entendre pendant
le sommeil et même dans ses rêves.
Et quel était le contenu de ses messages ? C’étaient tou-
jours les mêmes leçons sur les causes et principes de
l’intelligence destructrice, sur l’évolution du surhomme
démoniaque et sur les lois constitutives de la civilisation
primordiale. Se boucher les oreilles ne servait strictement
à rien. La journée, il entendait les leçons apprises dans la
nuit remonter comme un écho de son propre intérieur. En
41
plus de ça, Zadouk commença à manipuler ses rêves. Il
essayait de l’habituer à la loi du plus fort par des bains de
sang et des scènes d’une cruauté abominable, des com-
bats sanglants et meurtriers entre des êtres qu’il n’avait
jamais vus auparavant. Le but était de l’abrutir, de cor-
rompre sa sensibilité et de l’habituer à l’expérience et à
l’usage de la violence.
A la suite de ces expériences nocturnes et cauchemar-
desques, Gouna était tellement fatigué et perturbé pen-
dant la journée qu’il lui était de plus en plus difficile
d’organiser ses pensées. L’aisance habituelle de son rai-
sonnement, l’originalité et l’habileté de sa manière de
penser semblaient déjà appartenir à une époque révolue.
Ils figuraient comme des ruines dans le désert de son
esprit, desséché par le vent torride de la magie noire
dont il était devenu victime et qui cherchait à bouleverser
son psychisme et à altérer son identité.
Gouna avait du mal à distinguer ce qui vient de lui, de
son esprit et ce qui était étrange à lui et inspiré par l'es-
prit du malin. Il ne lui restait qu’un seul espoir, la fille qu’il
avait vue au moment de sa défaite contre Olour et la
prédiction de la sorcière. Elle avait annoncé la défaite du
seigneur de la guerre et la chute de son empire, mais
aussi la victoire éclatante de l’amour et des pouvoirs ma-
giques exceptionnels d’une jeune fille. Gouna se rendit
compte que le seul moyen de survivre et peut-être de se
libérer était de maintenir fermement sa foi en sa libéra-
trice. Et ce qui n'était qu'une lueur d'espoir devint une
certitude. Son champ de travail se trouvait à l'intérieur. Il
devait cultiver la graine de l’amour qu’il avait ressenti
pour elle en la voyant pendant la fraction d’une seconde
devant ses yeux fermés.
42
La confiance en sa propre force était trop sérieusement
touchée pour lui faire croire qu’il aurait à lui seul les
moyens d’affronter le seigneur de la guerre et de rempor-
ter une victoire décisive sur lui. Les souffrances que son
ennemi pouvait lui infliger dépassaient largement ce qu’il
avait su endurer dans la caverne et il doutait de pouvoir
supporter ses nouvelles tortures diaboliques tout en gar-
dant sa santé physique et psychique.
À mesure que Gouna réussit à penser à la jeune fille et à
voir son image vivante en lui, il sentit un soulagement et
une distance s’installer entre lui et les menaces inté-
rieures et extérieures de sa situation. Parfois, il réussit à
ignorer complètement la voix du robot qui se tenait pour-
tant tout près de lui pour faire le ménage et pour délivrer
ses leçons habituelles. Le fait de garder l’image de son
amour en mémoire lui permettait pendant la nuit de re-
garder les scènes de ses cauchemars comme des
images irréelles qui avaient de moins en moins d’impact
sur lui.
Ainsi, les suggestions du seigneur de la guerre perdaient
progressivement leurs aspects obsédants et se transfor-
maient en projections illusoires d’une imagination mal-
saine et purement fantaisiste. Il resta un rêve, un cau-
chemar qui lui avait vraiment fait peur et dont il craignait
une répétition. Il s’était vu avec un visage qui ressembla
à celui de son ennemi et Zadouk à côté de lui dans une
attitude paternelle, une main posée sur son épaule et le
regardant et l’acceptant comme un fils. Gouna savait qu’il
ne s’était pas vu lui-même en rêve n’empêche que cette
version d’une réalité future suscita dans son âme le
comble de l’horreur.
Face à l’image contemplée de sa bien-aimée même ce
43
rêve intimidant ne parvint plus à occuper le centre de sa
conscience. S’il se voyait dans le corps d’une mouche
voler au-dessus des femmes au corps d’un cheval il res-
tait parfaitement conscient du caractère illusoire de ce
qu’il voyait. Finalement, il eut la capacité de retirer son
attention volontairement des visions manipulées pour
l’orienter vers une vision qui correspondait à la réalité.
Ainsi, il vit Maya assise dans une position de lotus en
train d’imaginer son épée de lumière. Il la vit ensuite ap-
paraître juste devant elle. Il n'avait plus le moindre doute.
C’était elle, sa princesse, et c’était son épée et ce qu’il
voyait était la vérité.
La stratégie de combat
Maya ouvrit les yeux et remarqua que son prince char-
mant se tenait à quelques mètres en face d’elle. Elle était
soulagée de le voir sain et sauf et montra son bonheur et
son amour avec des yeux rayonnants et avec un sourire
splendide.
« Tu dois faire des drôles d’expériences », dit elle et
avec un geste de sa main droite elle annihila la magie
noire de Zadouk. Ensuite, elle lui expliqua la stratégie à
suivre pour vaincre le seigneur de la guerre.
« Le seigneur des ténèbres », dit-elle, « n’est pas seule-
ment le seigneur de la guerre, mais aussi le seigneur du
mensonge et de la tromperie, de maître de l’illusion. »
Gouna le savait déjà, mais ce qu’elle conclut de ce fait
n’était pas encore devenu aussi clair pour lui. Il n’avait
44
pas encore trouvé le temps et le silence nécessaires
pour tirer certaines conclusions par sa propre réflexion.
« Pour être capable de le vaincre, tu dois devenir encore
plus rusé que lui. Tu ne peux le battre qu’avec ses
propres armes. Ton épée ne nous sert à rien à l’intérieur
du château, car son énergie reste neutralisée par la ma-
gie de Zadouk, au moins jusqu’au moment où il perdra sa
maîtrise de lui. Alors, je reviens à la stratégie à suivre
pour le faire perdre sa maîtrise de soi. Ce qu’il cherche à
faire avec toi, tu dois réussir à le faire avec lui, et renver-
ser ainsi la situation. Comme il veut te tromper toi, tu dois
essayer et réussir de le tromper lui. Si tu arrives, tu vas
avoir le moment de surprise sur ton côté et avec lui la
possibilité de le pousser à commettre des erreurs qu’il ne
peut plus rattraper. »
« Mais comment faire pour le tromper ? J’ai l’impression
qu’il est dans ma tête. Il a l’air de savoir tout sur moi et se
montre capable de manipuler mes rêves. La seule chose
que j’ai réussi à faire c’est de maintenir une distance
entre moi et ces machinations en pensant à toi et à notre
amour. »
« Ne t’inquiète pas, » répondit-elle, « J’ai gagné ton épée
et avec lui la faculté de limiter et de neutraliser partielle-
ment ses pouvoirs, si je l’utilise à l’extérieur de son châ-
teau, ce que je fais actuellement. Zadouk ne sait par
exemple rien de cette rencontre entre nous. Ton épée est
“hors du cercle de son pouvoir et son énergie lumineuse
nous couvre et nous protège. Mais pour manipuler main-
tenant à ton tour Zadouk, tu dois travailles à l’application
d’une contre magie. »
« Et comment ? » Gouna était très avide de recevoir les
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instructions de sa princesse.
« Ton objectif est de créer un double de toi » répondit-
elle.
« Un double de moi ? »
« Oui, Zadouk doit baigner dans l’illusion que tout marche
à merveille pour lui, que son plan est en train de se réali-
ser et que sa stratégie est en plein accomplissement
sans le moindre problème qui ne soit pas vu et résolu
d’avance. Tu dois l'amener à croire que tu réagis comme
il le prévoit et pour y arriver tu projettes une image, un
modèle de toi qui correspond à ce qu’il attend de voir. Tu
dois t’imaginer dans son imagination pour être capable
de jouer le rôle qu’il a conçu pour toi et en même temps
rester entièrement toi-même pour pouvoir préparer ta
contre-attaque. Tu comprends ce que je veux dire? »
« Oui, j’ai compris, merci, ma princesse, tu es géniale. »
« D’ailleurs » dit-elle, » j’admire beaucoup ta façon de lui
résister. Je suis sûr, ensemble, nous pouvons le
vaincre. »
Ensuite elle disparut comme elle était apparue, souriante
et les yeux fermés en position de lotus.
Le Petit Prince et son double
Après l’entretien nocturne avec sa princesse, Gouna était
complètement sur des nuages. Il faillit oublier presque
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dans quelles circonstances pénibles il se trouva, telle-
ment il était absorbé et ébloui par la lumière de la beauté
de sa bien-aimée. Depuis leur rencontre, il ne faisait que
respirer le parfum et pouvoir régénérateur de leur amour.
Conformément aux instructions de sa princesse, il se mit
à projeter un double de lui, qui correspondait à l’espoir de
Zadouk et qui souffrait sous les cauchemars envoyés par
ses soins. En vérité, il ne voyait plus ces cauchemars
qu’en tout petit et à la périphérie de sa conscience. Le
centre de son esprit était désormais occupé par l’image
et le souvenir de sa princesse. Ensuite, il goûta au som-
meil le plus profond, le plus tranquille et le plus reposant
depuis son arrivée au château noir. Il se réveilla le len-
demain presque avec un sourire aux lèvres. Avant de
saluer son professeur robotique, il se souvint de la re-
commandation du double jeu.
Il se donna alors l’air d’être particulièrement épuisé et
malmené par cette nouvelle nuit d’horreur qu’il venait de
passer et quand son serviteur robot lui offrit le petit dé-
jeuner il alla jusqu’à pousser des cris d’angoisse. Il avait
décidé de simuler un état de désintégration psychique
avancée avec le plus grand réalisme possible.
Olour vint lui rendre visite ce matin. Gouna remarqua une
étrange nervosité chez son visiteur qu’il n’avait jamais
constatée auparavant chez lui.
« Quelle mauvaise mine as-tu ce matin, cher ami, as-tu
fait un cauchemar ? »
« Non, « répondit-il, « mais je m’inquiète, car notre sei-
gneur est “hors de lui. Il est en colère au point de cracher
du feu et du sang. En plus, il me menace de me couper
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en 4 si je ne retrouve pas ce qui a mystérieusement dis-
paru, ton épée. »
Gouna faisait semblant d’être étonné.
« Quoi, mon épée a disparu? »
« C’est exact, » répondit Olour « et nous n’avons aucune
idée comment elle a pu disparaître, car elle se trouva à
l’intérieur du trésor le plus sûr et le mieux gardé du châ-
teau. »
Gouna s’efforça à cacher sa satisfaction. Il savait son
épée dans les meilleures mains et continua son jeu.
« Et alors, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Je ne suis
pas un magicien qui peut faire apparaître des choses
perdues en un clin d’œil. »
« Ce que je veux n’a aucune importance ? Le seigneur
veut te voir tout de suite. Il te soupçonne d’avoir repris
ton arme. »
Olour était vraiment assez désespéré et Gouna décida
de renforcer son jeu.
« Mon seigneur veut me voir ? Peut-être pour me punir
pour quelque chose que je n’ai pas fait. » Il sortit un cri
d’angoisse. « Non, non, je ne veux pas aller voir mon
maître, j’ai peur, j’ai une peur terrible. Il a craché du feu
et du sang ? Tu imagines quelle rage il doit avoir ? Il me
torture déjà suffisamment. Je te jure, Olour, je n’ai pas
cette épée et je n’ai aucune idée ou elle se trouve. S’il te
plaît, laisse-moi ici, je ne veux pas aller avec toi. »
48
Olour était étonné de voir son ami dans un tel état de
confusion. Il n’avait plus rien du courage qu’il avait telle-
ment apprécié au départ de leur rencontre. Olour était
déçu bien qu’il pouvait parfaitement comprendre son an-
goisse étant donné que la sienne n’était pas moins
grande. Pendant une crise de nerfs de cette envergure,
Zadouk était capable du pire. Conscient de l’ordre de son
maître, Olour se montra sans pitié.
«Je suis désolé, j’ai reçu des ordres, cher ami, tu dois me
suivre, car notre maître veut te voir tout de suite.’
«D’accord’ répondit Gouna d’une manière résignée ‘Je
viendrai, à condition que tu me protèges. »
Olour était à nouveau étonné.
«Si le seigneur te veut du mal, je ne peux pas te proté-
ger. Je ne peux même pas me protéger moi-même dans
un tel cas. »
Gouna avait enfin l’air d’accepter son destin et d’être prêt
à le suivre.
Olour préféra se taire et les deux se mirent en route pour
rejoindre leur maître. »
Arrivé devant lui celui-ci leur adressa la parole :
«Où est ton épée.” Sa voix coupa l’air comme une foudre
et Gouna se mit à trembler.
«Je vous jure, mon seigneur, je ne le sais pas et je vous
prie, je vous implore de ne pas me punir pour quelque
chose que je n’ai pas fait.
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Je n’ai pas repris mon épée. Même si je voulais je ne le
pourrais pas. Et je ne sais pas non plus qui pourrait
l’avoir pris. Comment pouvez-vous penser que je suis le
voleur alors que vous savez parfaitement que je ne sais
même pas où vous l’aviez caché avant sa disparition ? »
Ce dernier argument était tout à fait plausible. Sa crainte
d’une punition était également si bien simulée qu’elle
avait un effet attendrissant sur le cœur de Zadouk qui
était lui-même étonné de le ressentir. Il était toujours fâ-
ché, néanmoins content de voir l’attitude de dévotion de
celui qu’il aimerait bien considérer comme son fils. Gou-
na était apparemment prêt à se soumettre à lui et de lui
obéir. Il avait même peur d’être puni. Le progrès dans le
comportement de son hôte était donc notable et laissa
envisager l’avenir sous les meilleurs hospices. Mais cette
bonne nouvelle ne pouvait pas faire oublier le problème
principal qui resta à résoudre, la disparition inexpliquée
de l’épée miraculeuse. Zadouk appuya sa tête de serpent
dans sa main droite pour l’aider à réfléchir plus profon-
dément.
Si Gouna avait vraiment réussi à récupérer son épée, il
n’aurait pas hésité à le combattre à nouveau, mais le
contraire est arrivé. Il se montre obéissant et soucieux de
ne pas perdre sa protection qu’il croit mériter comme ré-
compense de sa bonne conduite. Donc, l’épée a été
prise par quelqu’un d’autre.
«La sorcière. » Exclama-t-il, elle seule est capable de tels
exploits, de faire apparaître et disparaître des objets à
distance, la sorcière qui habite dans la forêt à côté du
château. Zadouk la savait responsable de l’entraînement
magique de ses meilleurs guerriers jusqu’au jour ou une
50
maladie nerveuse chronique l’obligea à prendre sa re-
traite. Depuis presque un an, il était sans nouvelles
d’elle. Au sommet de sa carrière, elle était une excellente
magicienne qui s’était en outre très bien accommodée
avec les conditions de vie plutôt précaires du milieu ter-
restre par rapport à celles qu’elle avait connues sur sa
planète d’origine. Lui-même avait des difficultés
d’atteindre et de maintenir le niveau de pouvoir magique
qu’elle avait atteint. »
Oui, il en avait maintenant l’intime conviction, que la
vieille sorcière était la seule en mesure de lui jouer un tel
tour. Il se tourna vers son général.
« Olour, va voir la sorcière qui habite dans la forêt juste à
côté du château, et dit-lui de rendre l’épée magique de
notre invité, il en aurait besoin d’urgence pour me com-
battre. »
Et Zadouk continua content d’avoir retrouvé son humour :
« Mais fais attention à toi. La vieille a peut-être eu des
idées révolutionnaires, durant sa maladie, et si elle n’a
pas complètement perdu ses compétences profession-
nelles ce qui est peu probable elle est capable de te
transformer en un chien dans un clin d’œil et de te cou-
per en petites saucisses. Gouna, quant à toi, je te per-
mets de regagner ta chambre et de continuer tes études.
En signe d’encouragement pour les efforts que tu as faits
pour améliorer ton comportement, je vais t’accorder des
rêves plus reposants dans l’avenir. »
Avant de quitter la salle d’audience de son maître, celui-
ci le gratifia d’un regard qui lui dressait les poils sur la
peau. Enfin dehors, pensa-t-il, satisfait du spectacle que
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son double avait su donner. Il avait réussi à tromper le
maître de la tromperie.
L’épée de lumière
Olour arriva devant la maison de la sorcière, mais au lieu
d’une vieille femme il voit sortir une jeune fille, belle
comme une princesse dans les contes pour enfants, et
elle était munie de l’épée qu’il était venu chercher.
« Quelle surprise, je ne savais pas que les vieilles sor-
cières peuvent être si belles. Vraiment, ton pouvoir ma-
gique est fort impressionnant, d’une mouche tu as su te
transformer en papillon. Mais tu peux arrêter ton numéro
maintenant et me donner ce que tu as pris, je ne sais pas
comment, du trésor personnel de mon seigneur. Il trouve
ton idée de lui piquer ses armes pas très amusant. »
Au lieu de lui répondre, Maya fixa son adversaire d’un
regard perçant et Olour ne pouvait pas s’empêcher
d’éclater de rire.
« C’est la meilleure, elle essaie de me faire peur avec
son regard méchant. Tu es vraiment trop mignonne. Tu
ne te rends pas compte que tu ne réussis qu’à me faire
rire ? Alors, donne-moi ton jouet maintenant et l’affaire
est oubliée. »
Maya lui répondit, sans être intimidée par ces paroles.
« Si tu veux cette épée, tu dois le chercher et pour
l’obtenir tu dois le mériter. Rien n’est gratuit dans la vie et
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surtout pas une épée de cette nature, une épée de lu-
mière. »
Olour oublia de rire et redevint sérieux.
« J’n’ai vraiment pas l’habitude de me battre contre des
femmes. C’est ce que j’ai toujours essayé d’éviter dans
ma vie. Je t’offre une dernière fois la possibilité de régler
le conflit d’une façon paisible. Donne-moi l’épée et je te
laisse la vie. »
Maya continua à le défier.
« Crois-tu que ton seigneur peut renoncer à la guerre et
laisser les hommes qui le veulent vivre en paix et qu’il
peut redonner la liberté à mon prince en renonçant à la
violence ? »
Olour réfléchit un instant pour répondre ensuite avec un
non catégorique.
« Tu ne vois pas qui de nous refuse à régler le conflit
d’une façon paisible. »
Reconnaissant qu’elle avait raison Olour devait quand
même ramener l’épée à son seigneur.
« Je regrette infiniment, mais tu m’obliges à ce que j’ai
cherché à éviter. »
Il fit à peine un pas vers Maya qu’il reçut déjà le premier
coup d’épée qui le toucha sur la poitrine comme un mar-
teau de fer sans pour autant pénétrer sa cuirasse. L’épée
avait ce pouvoir miraculeux d’exécuter les mouvements
d’attaque et de défense elle-même, de sorte que celui qui
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la tient avait juste à suivre ses mouvements. Elle pouvait
ainsi transformer son propriétaire en un terrible guerrier,
car sa force apparente ne venait pas de lui, mais de son
arme.
Dans la suite du combat, Olour avait les mêmes difficul-
tés à trouver un avantage sur son adversaire que pen-
dant son combat avec Gouna. Il décida cette fois de ne
pas perdre toute une journée avant de remporter la vic-
toire et souleva subitement son casque pour paralyser
Maya avec l’aspect horrible de son visage comme il avait
pu le faire avec Gouna.
Mais au lieu de voir la jeune fille paralysée de peur et in-
capable de se défendre, elle lui apparut au moment de
soulever son casque avec son propre visage de singe et
en plus avec sa propre épée dans la main gauche.
Quand Olour se rendit compte qu’il n’avait plus d’arme et
que son adversaire avait sa propre tête, il avait envie de
crier sa consternation. C'était l'horreur tellement la tour-
nure inattendue du combat dépassa son imagination et
sa force de résistance. Il ferma même les yeux pour évi-
ter de voir quelque chose de plus terrible encore.
Ainsi, il ne vit pas réapparaître le vrai visage de Maya, il
ne sentit que la douleur brûlante de l’épée au moment de
lui couper la tête. Elle était à peine tombée par terre,
qu’une autre tête grandit sur les épaules d’Olour. Il se
tenait malgré les douleurs atroces qu’il était en train de
subir encore debout. Quand il ouvrit à nouveau les yeux,
il vit son ancienne tête couchée dans une flaque de sang
au sol. Il jeta un regard rempli de haine sur son adver-
saire qui avait repris son aspect de jeune fille et le sup-
porta avec un sourire amer sur les lèvres.
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« C’est pour la blessure que tu as infligée à mon prince.
J’aurais pu te tuer, mais je te laisse la vie comme tu lui as
laissé la sienne. »
Olour se montra peu reconnaissant et avança vers elle
pour la tuer, pour laver son honneur et pour se venger
ainsi de la honte d’être battu ainsi par une fille. Il jeta son
épée comme on lance un couteau avec une vitesse et
une force inouïe et nota avec satisfaction le résultat de
son attaque. L’épée terrible avait apparemment rasé la
tête de son ennemi en lui coupant le cou juste au niveau
des épaules et Olour vit la tombée par terre juste à côté
de son adversaire.
Mais curieusement il ne vit pas la moindre goutte de
sang. La jeune fille se tenait toujours debout et avançait
vers lui. Elle l'attaquait avec les coups les plus rigoureux
de son épée de lumière, qui pouvait se transformer en la
forme et la matière de son choix. Grâce à ses pouvoirs
magiques et ceux de l’arme de son prince, la jeune guer-
rière pouvait atteindre des performances qui étaient
jusque-là hors de sa portée.
Par contre, pour Olour, le guerrier le plus fort et le plus
terrifiant du seigneur de la guerre, ce dernier spectacle
dépassait largement son entendement. Il se mit à crier
d’horreur, il se retourna sur ses talons et prit la fuite de
toutes les forces qui lui restaient en direction du siège de
son seigneur.
Maya retourna chez elle ou plutôt chez sa maîtresse, res-
tituée et saine de corps et d’esprit, mais encore sous
l’emprise et épuisée par le combat qui avait demandé
toute sa concentration et toutes ses facultés magiques.
Arrivée derrière la porte d’entrée elle s’écroula. Sa pa-
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tronne s’accroupit à côté d’elle pour soulever la tête de
sa disciple et pour la poser tendrement sur ses genoux.
Elle était contente et pleine d’admiration pour la victoire
que son élève venait de remporter. Elle a su vaincre le
premier soldat du seigneur de la guerre. Sous les ca-
resses de sa patronne, Maya ouvrit enfin les yeux pour
lui confier :
« C’était épuisant. »
Je sais ma petite, mais tu étais merveilleuse. Tu as utilisé
des techniques magiques que je n’arrive même plus à
appliquer aujourd’hui et d’autres que je n’ai jamais vues
encore et dont je ne soupçonnais même pas l’existence.
Maya s’était entraînée les derniers temps à se concentrer
sur deux objets à la fois et dans la stratégie de combat
développée par la sorcière et inspirée par la fée Geneova
Olour ne devait pas être tué. Maya était toujours inquiète
du sort de son prince et craignait le pire pour lui. Elle
pouvait imaginer l’état d’énervement extrême de Zadouk,
après la disparition de son épée et confia son inquiétude
à sa patronne.
« Et si Zadouk décide de se venger pour la prise de
l’épée en infligeant de nouvelles tortures à mon prince ? »
« Non, » répondit la sorcière en essayant de rassurer son
élève. « Zadouk n’a aucune raison de se venger sur lui.
Au contraire, à mesure que le double jeu de ton prince
est réussi et crédible son maître n’aura que des raisons
pour le soulager et le couvrir de ses faveurs jusqu'au
moment de lui faire l’honneur de sa grâce.
En outre, ta dernière performance a fait croire à Olour
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qu’il a réussi à te tuer même si tu as bougé encore après
la perte de ta tête à la façon d’un poulet égorgé. Au
moins, c’est ça ce qu’il va raconter à son maître même si
lui-même n'en sera pas complètement convaincu. Son
maître va croire aux escapades d’une vieille sorcière qui
aurait perdu la raison et enfin trouvée la mort qu’elle mé-
rite.
L’épée de ton prince se trouve également à nouveau
dans le trésor du château comme s’il est revenu de lui-
même après la mort de son nouveau propriétaire. Ce
qu’il ignore c’est qu’il possède après la victoire remportée
sur Olour le pouvoir de limiter la puissance magique du
seigneur de la guerre à l’intérieur de son règne.
Alors, forcément les deux vont croire que l’affaire soit ré-
glée une fois pour toutes, que la seule perte à déplorer
serait la perte de l’ancienne tête d’Olour parce qu’il était
un peu plus horrible que sa nouvelle et nous aurons le
temps nécessaire pour préparer la 3e étape de notre
stratégie. J’espère seulement que ton prince a suffisam-
ment confiance en toi pour être sûr de la nature et de
l’efficacité de la ruse. »
« Si, si, » répondit Maya toujours dans la même position
la tête posée sur les genoux de sa maîtresse, « Je ne
m’inquiète pas à ce sujet. Je sais qu’il a suffisamment de
confiance et elle s’endormit d’épuisement, mais paisi-
blement.
Gouna envoya son double dans la tour d’ivoire et il pou-
vait tellement bien l’imaginer qu’il se manifesta comme
par miracle devant le robot. Celui-ci était en train de
l’attendre pour de nouvelles séances d’enseignement.
Gouna ne s’étonna même plus de son nouveau pouvoir
57
magique tellement il avait la certitude que son amour
pour sa princesse pouvait soulever des montagnes et
dépasser tous les obstacles.
La contre-attaque du Petit Prince
Le vrai Gouna parcourait en ce temps un étage après
l’autre pour enseigner aux habitants du vaisseau
l’importance et le pouvoir de l’amour, mais devait se
rendre à l’évidence qu’ils ne connaissaient même pas le
terme. Ils ne savaient pas de quoi il parle. Ce terme a été
banni du vocabulaire de la nouvelle civilisation comme si
l'on pouvait supprimer son sens avec sa forme. Les habi-
tants du château qu’il rencontra sur son chemin avaient
encore beaucoup à apprendre, mais contrairement aux
déclarations du seigneur de la guerre ils étaient très inté-
ressés et même avides d’entendre les paroles du jeune
prince. Ils avaient du mal à imaginer l’existence d’une
qualité et d’une force qui manquerait à leur culture, mais
leur étonnement ne faisait qu’accroître leur intérêt.
Après son retour au château Olour se dépêcha à infor-
mer son maître de l’issue de sa mission. Il avait perdu sa
tête d’origine et son nouveau visage était celui de son
maître en plus jeune. Heureusement, il avait gardé une
bonne part de son ancienne personnalité et avec elle
cette sensibilité qui correspondait mal à l’image d’un ro-
bot sanguinaire sans cœur ni âme, que son seigneur es-
sayait de donner de lui.
Zadouk l’accueillit avec la bonne nouvelle du jour. L’épée
de lumière avait réapparu. Il confia à son meilleur soldat
58
qu’il était déjà au courant du succès de sa mission. Pour
Olour, porter un coup mortel contre une jeune fille n'était
pas une mince affaire. Même si elle n’était en vérité
qu’une vieille sorcière le coup fatal n'était pas parti avec
une gaieté du cœur. Il avait l’habitude d’affronter les
créatures les plus féroces et les plus sanguinaires de
l’univers, mais pas de faire face à des filles qui se battent
pour l’amour de leur prince et il avait encore moins
l’habitude de les tuer. Olour n'était en fait pas tout à fait
l’être insensible et cruel pour lequel son maître essayait
de le faire passer.
Quand Zadouk se rendit compte que son général avait
changé de tête, il passa par tous les états, de
l’étonnement au doute et à l’énervement et finalement à
l’amusement qui restera l’attitude dominante face à cette
extraordinaire ressemblance avec lui-même qu’il prit pour
une nouvelle preuve des pouvoirs magiques exception-
nels de la sorcière décédée.
Après avoir entendu le rapport complet des événements,
Zadouk ne pouvait pas s’empêcher de se moquer de son
premier guerrier qui se laisse couper la tête par une sor-
cière à l’apparence d’une jeune fille.
« Je crois, il va falloir ajouter un nouvel exercice à ton en-
traînement militaire quotidien, empêcher des filles à te
couper la tête.»
Son maître éclata de rire, et Olour avait tellement honte
qu’il aurait préféré la mort à cette nouvelle humiliation.
Pourquoi son seigneur avait-il un tel plaisir à l’humilier ?
N’avait-il pas réussi sa mission? L’essentiel était sa vic-
toire et pas la manière de la remporter. Il ressentit à nou-
veau cet étrange sentiment qu’il avait déjà éprouvé aupa-
59
ravant, un sentiment d'injustice et d'humiliation qui se
transforme en haine contre son seigneur. C'est la brûlure
d'un cœur blessé qui monte comme un feu dans le sang
pour prendre possession de son corps et de son esprit.
Soudain, quelqu'un frappe à la porte. Un messager du
château demanda la permission d’entrer et d'être enten-
du.
« Mon seigneur, les habitants des étages supérieurs veu-
lent connaître le secret de l’amour, pourquoi il est incon-
nu dans notre civilisation et quelle est la raison pour avoir
supprimé ce terme du dictionnaire officiel de notre
langue.»
Ils ont reçu un enseignement à ce sujet de la part d’un
jeune homme qui semble savoir ce qu’il dit pour en avoir
fait l’expérience. »
Le seigneur de la guerre ne croyait pas ses oreilles et
avait l’impression de rêver comme si la réalité s’était su-
bitement transformée en un cauchemar. Décidé à garder
son sang-froid si longtemps que possible, il demanda à
connaître la suite.
« Eh bien, qu’est-ce qu’il a dit exactement ce jeune
homme qui devrait se trouver d’après mes renseigne-
ments en train de faire ses études dans sa chambre
d’hôte. »
« Il dit que l’amour est le désir et la nature originelle de
chaque être. Dès sa naissance l’homme souhaite d’être
aimé et de pouvoir aimer à son tour. Faute de recevoir ce
qu’il attend, il devient incapable de le donner jusqu’au
point où il décide d’effacer son désir d’amour de son
cœur. Mais dans les deux cas, l’amour existe. Il s’agirait
60
d’une énergie du cœur qui n’est pas identique ni à con-
fondre avec le désir sexuel même s’il peut agir et
s’exprimer à travers lui.
D’après son enseignement, l’homme en quête d’amour
doit savoir se tourner vers sa véritable source, car à tra-
vers elle il peut renouveler et reconstituer sa propre ca-
pacité d’aimer. Mais à nouveau, il nous met en garde de
croire que la véritable source de l’amour résiderait dans
la sexualité. Il dit qu’elle ne peut pas s’y trouver pour la
simple raison que celle-ci est un effet et non pas la cause
de la création.
Il nous encourage donc à faire de la quête de l’amour
une priorité de notre existence. Il nous conseille de la
chercher auprès de l’énergie cosmique. Cette énergie
cosmique porteuse de l'amour universel serait liée à
l’origine de la création de l’univers. Cet amour serait de
nature universelle, car il est une force et expression de
l’origine de l’univers qui veut être partagée dans la cons-
cience de sa création. En retrouvant l’accès perdu à
l’aspect universel de l’amour, nous pourrons accéder un
jour à l'immortalité et avec elle et en elle à la paix et au
bonheur éternel. »
Le messager avait à peine terminé son rapport que le
seigneur des ténèbres perdit non seulement son sang-
froid, mais devint manifestement fou de rage.
« Il n’y a qu’un seul crétin dans ce château qui est ca-
pable de raconter un tel délire et amas de sottises et ap-
paremment il est en train d’infecter la pureté de notre
race avec les microbes de la décadence pour obscurcir
la raison et dénaturer la culture et la raison cristallines de
notre civilisation surhumaine et impérissable. Qu’on
61
m’apporte tout de suite ce propagandiste déchaîné de la
fausse passion et de l'aveuglement du cœur. »
Gouna était entre temps retourné dans sa tour d’ivoire
pour assimiler son double. Il pressentit la suite des évé-
nements, savait que sa nouvelle arrestation était immi-
nente et se prépara à sa prochaine et si possible der-
nière confrontation avec le seigneur de la guerre. Quand
il entra dans la salle d’audience du seigneur de la guerre,
celui-ci venait juste de donner l’ordre de son arrestation.
Le Petit Prince joua son double, tomba à genoux devant
son maître imaginaire et l’implorait de lui pardonner et
d’avoir de la miséricorde pour ses faiblesses et ses dé-
fauts. Il se releva et en passant devant un des grands
piliers de marbre noir il laissa passer sa création imagi-
naire de lui en se retenant lui-même caché derrière le pi-
lier. Ayant reçu le secret de cette technique par intuition
en présence de sa princesse il imagina son épée qui ap-
parut devant lui et attendit la suite des événements en se
tenant prêt pour une attaque de surprise.
La princesse se prépare
Maya n’avait pas dormi longtemps. Elle était malgré les
paroles de la sorcière et ses propres sentiments sou-
cieux du destin de son prince. Elle sentit que ce jour se-
rait décisif, peut-être le jour le plus important de son exis-
tence. L’année prévue pour son apprentissage ne s’était
pas encore écoulée et la maîtresse craignait une baisse
de concentration et un manque de patience chez son
élève. Elle pourrait l’amener à vouloir lancer une attaque
de surprise contre le seigneur de la guerre avant que le
62
temps et ses pouvoirs soient arrivés à maturité.
Maya croyait en effet que le bon moment s’approche
pour remporter une victoire décisive sur les forces des
ténèbres qui semblaient remplir ce château sinistre
jusqu’au bord. La sorcière avait bien remarqué que son
élève se prépare à une attaque ultime et le questionna :
« Mais pourquoi veux-tu tout mettre en jeu maintenant au
risque de faire échouer notre stratégie et de perdre non
seulement le combat contre le seigneur des ténèbres,
mais aussi ton prince charmant et ta propre vie. »
« Je sens » répondit-elle » que le prince est déjà prêt à
provoquer la confrontation ultime et décisive avec son
ennemie. Je sens aussi qu’il a suffisamment de con-
fiance en notre amour et que je vais être là au bon mo-
ment pour l’aider. »
La sorcière avait décidé de rappeler son élève à la pru-
dence bien qu’elle la savait capable de se surpasser en
cas de besoin et d’urgence absolue.
« Il faut que tu saches que tes propres pouvoirs ma-
giques sont limités dans le cercle du pouvoir de Zadouk.
Tu ne pourras plus réellement reproduire une tête
comme tu as pu le faire dans le combat avec Olour après
l’avoir fait disparaître. Tu peux seulement créer l’illusion
de le faire et la différence est de taille. Si Zadouk a le
temps et le sang froid pour bien réfléchir, il ne va pas en-
trer dans le piège de l’illusion et réussir ce qu’Olour n’a
pas réussi à faire. Il va te tuer. »
« Mon prince va m’aider. Ensemble, nous avons la force
de vaincre notre ennemi. »
63
Confrontée à la détermination de Maya, la sorcière répé-
ta son avertissement pour essayer de la faire abandon-
ner un projet d’attaque qui lui semblait être prématuré et
dicté par l’amour, mais aussi par l’impatience.
« Tu n’as pas l’air d’avoir bien compris ce que je t’ai dit.
Tu peux entrer dans le cercle de pouvoir de Zadouk,
mais une fois entré, tes forces seront limitées et tu
risques de ne plus pouvoir le quitter de tes propres
forces, ni toi, ni ton prince que tu veux sauver. »
« Vous m’avez déjà dit ça. Je ne suis pas sourde. »
Et sa maîtresse insista :
« Mais est-ce que tu es conscient des conséquences
d’une défaite dans ces circonstances ? Tu ne réussiras
plus à sortir du château et Zadouk pourra te tuer ou em-
prisonner avec ton prince et vous 2 serez perdu pour tou-
jours et moi-même je ne pourrai pas l’empêcher et
j’aurais raté ma promotion. »
Maya commença à se fâcher contre la sorcière avant de
comprendre que c’était le dernier test de sa confiance et
de son amour pour Gouna.
« Tu comptes sur la force et la préparation de ton prince,
tu comptes aussi sans la moindre précaution sur sa con-
fiance en toi et finalement au moment donné l’un va
compter sur l’autre et chacun de vous sera trop faible
pour agir. Vous aurez alors trop de confiance et trop peu
de force. Tu comprends ce que je veux te dire ? L’amour
c’est bien beau comme sentiment, mais il peut aussi alté-
rer le sens de la réalité et crois-moi vous êtes tous les 2
64
en train de commettre une erreur capitale. Emportés par
l’élan de votre liaison de cœur vous sous-estimez le dan-
ger réel de votre situation, vous sous-estimez la force de
votre ennemi commun et vous vous trompez sur la réali-
té. »
La voix de la sorcière était presque devenue hystérique.
« Non, chère madame, » répondit Maya avec calme et
fermeté. Vous vous excitez en vain. Ma décision est
prise. »
La vieille femme laissa tomber ses épaules et sa voix
pour répondre avec un air de résignation :
« Puisque c’est ainsi, je ne peux plus rien pour toi. »
La voyant résignée et triste à ce point Maya ressentit le
désir de la consoler :
« Je vous remercie pour tout ce que vous avez fait pour
moi même si c’était parfois dur à vivre. Vous êtes une
brave femme. Vous avez bien accompli votre mission,
maintenant il faut que j’accomplisse la mienne. »
Le châtiment du prince des ténèbres
Zadouk s’était levé de son siège et avança vers le double
de Gouna en jetant des regards perçants sur lui, per-
çants comme des couteaux.
« Tu peux tenir des discours de folie pour toi-même ou
même les vomir dans des livres que personne ne veut
65
lire, mais je t’avais formellement interdit de fréquenter les
habitants du château avant que tu le mérites, avant que
tu sois devenu digne de leur fréquentation, un membre
loyal et à part entière de ma civilisation. Tu as transgres-
sé mon ordre et pire encore tu as parlé avec mes ci-
toyens pour essayer de les endoctriner. Je t’avais de-
mandé de retourner à tes études et en faite tu as fait le
contraire. Tu es sorti pour propager tes illusions, les pro-
duits dérivés de ton ignorance, de ton imagination mal-
saine. D’ailleurs, je ne sais pas comment tu as réussi à
parler aux habitants des étages supérieurs. Ton profes-
seur ne m’avait indiqué aucune irrégularité. Mais cela n’a
que peu d’importance maintenant. »
Zadouk était maintenant arrivé devant Gouna, c’est-à-
dire devant son double, son corps illusoire, et enfonça
ses regards pénétrants dans ses yeux. En apparence ils
débordaient de peur, de regrets et n’arrêtaient pas à lui
demander pardon.
« Mon seigneur, je ne sais vraiment pas ce qui est arrivé.
C’était comme une obsession, je ne pouvais pas
m’empêcher de transgresser vos ordres, c’était plus fort
que moi. »
Le double du prince semblait déjà totalement livré à son
maître, dominé par la foi dans son autorité et prêt à lui
demander l’absolution de ses péchés. Mais Zadouk ne
connaissait pas de miséricorde.
« Tais-toi, imbécile » hurla-t-il « Je vais te montrer ce que
je fais avec des esprits malades qui ne sont plus ca-
pables de respecter leurs paroles et encore moins de te-
nir leurs promesses et qui salissent ma générosité avec
leur ingratitude. Il leva la main pour le frapper en guise
66
de punition pour son insoumission. »
En sifflant dans l’air sa main descendit sur le coup de
Gouna comme un bâton de fer. Le double du jeune
prince de la paix n’essaya même pas de se défendre. Le
vrai Gouna donna à Zadouk au moyen d’une suggestion
puissante le sentiment de résistance d’un corps charnel
afin qu’il ne s’aperçoive pas du corps illusoire de celui qui
semblait maintenant tomber jeté au sol par la force du
coup. Mais son maître n’était pas encore satisfait et gar-
dait sa colère au même niveau.
« Et ta princesse, où est-elle maintenant ? Devant un mi-
roir pour se préparer à ta rencontre ? Où est-elle, la vic-
toire de votre fameux amour éternel ? Tu peux attendre
longtemps si tu crois qu’elle viendrait comme par miracle
pour te prêter main-forte. Il faudrait se résigner, mon cher
prince, que ta princesse n’était jamais plus que la créa-
tion illusoire d’une sorcière à la retraite. Elle t’a montré
une image qui ne correspond à aucune réalité. La prin-
cesse de tes rêves est aussi inexistante que l’amour
entre vous, à moins que tu veuilles croire à l’amour que
tu nourris pour tes propres fantasmes.
J’avoue que la magie mise en œuvre était puissante.
Même mon meilleur guerrier avait du mal à l’affronter et
était étonné de l’apparente force de combat d’une jeune
fille. Finalement, il a réussi à lui couper la tête et la sor-
cière a péri en amenant avec elle les produits et machi-
nations de sa sorcellerie qui ne lui seront d’aucune utilité
dans le royaume de la mort. Et toi, tu vas bientôt suivre
son exemple, si tu ne reviens pas à la raison et si tu
n’abandonnes pas ton entêtement infantile, tes faux
idéaux et tes vaines fantaisies. »
67
Gouna sentit le mensonge pénétrer son cœur pour y en-
raciner le doute sur l’existence de sa bien-aimée et
l’issue de son combat avec Olour. Pour la fraction d’une
seconde, il était irrité et proche d’abandonner son combat
et de se laisser absorber par la réalité de son double,
mais il se reprit aussi vite. En pensant à la nouvelle ap-
parence d’Olour, il n’avait plus le moindre doute que la
princesse était vivante et en pleine possession de ses
pouvoirs magiques. Elle avait réussi à défigurer Olour de
la plus belle façon en le faisant ressembler à son maître.
Ensuite, elle lui avait donné l’illusion de l’avoir tué pour
tromper à la fois lui et son maître. Il s’agit donc d’une
ruse stratégique tellement bien réussie que les deux sont
tombés dans le panneau. Quant à l’amour qu’il ressentit
pour sa princesse, il n'avait pas le moindre doute qu’il
dépasse infiniment les compétences et facultés de pro-
duction d’une vieille sorcière. Gouna avait la certitude
que cet amour est aussi vrai et réel que l’être aimé et il
avait envie de rire à tel point il trouva le stratagème de sa
princesse réussi.
« Tu as entendu ? » cria Zadouk toujours emporté par sa
crise de colère. Ton amour est mort et toi tu vas partager
son destin, mais tu vas mourir plus lentement et avec
beaucoup plus de douleurs. Il sortit un poignard de sa
ceinture qui avait la forme d’un croissant de lune, se
pencha sur sa victime qui était sans possibilité de se dé-
fendre et l’enfonça profondément dans sa poitrine entre
le cœur et les poumons. Olour se trouva à peu près 5 m
plus loin, près du siège de son seigneur, et il cria de dou-
leur. Son maître se retourna dans sa direction :
« Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Aurais-tu de la pitié pour cet
amas de sottises et de sentimentalités ? Serais-tu atta-
68
ché à cette incarnation de la faiblesse qui a su survivre
dans un corps et un esprit souillés par des délires infan-
tiles ? Si tel est le cas, tu n’es pas la bête féroce que j’ai
désiré que tu sois, tu es un chien qui est en train de se
tromper de maître. J’espère que tu n’as pas oublié qui
est ton maître. »
Le seigneur de la guerre avait fini ses insultes quand
Gouna quitta sa cachette derrière le pilier de marbre pour
affronter son ennemi juré en brandissant l’épée de lu-
mière dans sa main.
« N’ose pas faire du mal à mon ami. »
Zadouk s’arrêta en plein mouvement comme paralysé et
blessé par une foudre. Ses yeux étaient grands ouverts
et exprimaient son incrédulité, son visage était devenu
pâle et Gouna continua à lui adresser la parole.
« Je vais te faire apprendre que l’amour existe et qu’il est
plus fort que toutes tes machinations et tes pouvoirs
éphémères. »
À ce moment précis, Maya apparut juste devant Gouna
et avança vers Zadouk, avec l’épée d’Olour dans sa main
droite et son ancienne tête coupée dans sa main gauche.
Zadouk ne comprenait plus rien. Il ne savait plus s’il pou-
vait croire à ses yeux ou pas. Il était complètement con-
fus et incapable de réagir. L’effet de surprise et le résultat
de sa propre perplexité l’avaient complètement désarmé.
Le maître et seigneur des ténèbres n’était plus sur de
l’efficacité de ses moyens et éprouva pour la première
fois de son existence un sentiment banni de sa civilisa-
tion de titans, la peur.
69
Olour vit ainsi son maître tomber du pouvoir et de
l’autorité dans un état pitoyable de faiblesse et de lâche-
té. Il était tellement déçu de le voir dans cet état qu’il se
mit à sa place sur son trône pour se révolter contre lui et
occuper désormais la place de son maître. C’était le
geste de trop qui dépassait le pouvoir d’entendement de
Zadouk.
« Vous êtes devenus fous tous les deux ? Je t’ai créé
pour tuer mes ennemis, je veux t’accorder l’immortalité et
maintenant tu refuses de m’obéir, tu t’assois même sur
mon trône. C’est ça la preuve de ta reconnaissance pour
tout ce que j’ai fait pour toi ?
Gouna répondit à la place de son ami.
« Zadouk, tu es trompé et tu te trompes toi-même. Olour
ne deviendra pas immortel, car tu ne peux pas donner ce
que tu ne possèdes pas à présent. Tu n’as pas non plus
créé Olour, car le pouvoir de création ne t’appartient pas
non plus. Tu as un certain pouvoir de destruction et
même ce pouvoir est limité et ne t’appartient pas. Proba-
blement, tu as récupéré Olour quand il était jeune au
cours d’une invasion contre une autre race
d’extraterrestres que tu as exterminée. Tu l’as gardé pour
avoir un souvenir vivant de ton exploit et pour t’assurer
sa loyauté tu lui as fait croire de l’avoir créé. Ton pouvoir
prétendu universel est en réalité basé sur une illusion.
Son âme est déjà immortelle. Elle n’a pas besoin de toi
pour le devenir et cette épée que je tiens dans ma main
ne tue pas. Elle ne change que le corps d’une existence.
Maya avait entretemps repris sa forme originelle et se
tenait à côté de son prince, qui était plus beau que ja-
mais inspiré et envahi par la portée de sa parole.
70
« Et voici la fille que tu as déclarée inexistante. Voici la
preuve de l’amour que tu as essayé de briser. Alors
puisque la réalité même est contre toi, sois suffisamment
honnête pour reconnaître ta défaite. Reviens à la raison,
reconnaît tes erreurs et libère la civilisation de la mau-
vaise voie sur laquelle tu l’as entraînée, car le manque
d’amour duquel elle souffre va la ronger et détruire de
l’intérieur même si elle avait réussi à vaincre toutes les
autres civilisations pour s’accaparer des signes et acces-
soires de la richesse et de la force qui semblent prouver
sa puissance et sa supériorité. »
Obsédé par l’imagination d’un pouvoir absolu dont il se-
rait l'unique détenteur et maître, Zadouk n’était pas prêt à
reconnaître sa défaite. Il s’approcha d’Olour qui s’était
assis sur son trône pour reprendre sa place. Son regard
témoignait de la nature de ses intentions et ne tenta
guère de dissimuler ce qui l’anime, une folie accompa-
gnée d’une fureur meurtrière. Olour était, pendant
quelques instants d'hésitation, à nouveau prêt à se lais-
ser intimider. Ensuite, il se souvint des derniers mots de
Gouna et décida de les mettre à l’épreuve.
« Donne-moi ton épée de lumière, mon ami. Je crois je
vais être obligé d'infliger une correction à ce Monsieur
orgueilleux et si mal éduqué. »
Gouna lui transmit l’épée par la pensée et en un clin
d’œil elle se trouva dans la main d'Olour. Voyant que son
premier guerrier avait déserté pour joindre le camp de
son adversaire le seigneur de la guerre chercha refuge
dans une dernière ruse qu’il espéra capable de renverser
la situation.
71
Étant donné que la preuve de l’existence de la princesse
et de son amour pour Gouna était établie, Zadouk prit
soin d’éviter une confrontation directe avec la puissance
de cette épée et il avait raison de le craindre. Sa seule
chance de survie était de parvenir en sa possession.
Voyant l’épée de lumière dans la main d’Olour il lui dit,
plein de satisfaction.
« Olour, tu es formidable, ta ruse était parfaite. L’épée de
lumière se trouve en notre possession. Nous avons ga-
gné. Je suis satisfait de toi et content que tu n’aies pas
trahi ma confiance. Donne-moi l’épée comme signe de
notre victoire et je vais te faire empereur de la prochaine
race et galaxie que nous allons conquérir. »
Le seigneur de la guerre s’approcha de son trône et
Olour était irrité, ne sachant plus exactement comment
réagir.
« Tu ne vas quand même pas me renier et travailler pour
un couple d’enfants, pour un garçon qui ne parle que
d’amour et une fille qui t’a déjà une fois coupé la tête. «
Olour avait visiblement de la peine pour garder ses es-
prits et garder l’épée et avec lui la situation en main. Son
maître venait de lui promettre de pouvoir devenir à son
tour maître et empereur d’une galaxie et d’une race do-
cile. Olour chercha une issue à sa confusion dans le re-
gard de Gouna, l’être qui ne l’avait jamais maltraité ni
trahi malgré la peine et la profonde blessure qu’il lui avait
causée. Il avait la certitude que son ami mérite sa con-
fiance et ne le trahira jamais.
Gouna lui sourit et lui envoya un regard d’amitié, plein
d’amour, de compassion, de tendresse et
72
d’encouragement et Olour savait immédiatement quoi
faire.
En se tournant vers son ancien maître, il leva l’épée de
lumière et lui dit :
Mon seigneur, réfléchissez bien et vous allez constater
que vous n’avez rien a craindre. Si ce que vous dites cor-
respond à la vérité cette épée ne peut vous faire aucun
mal, et si la parole de mon ami est véridique il n’y aura
pas de mal non plus. Si votre âme est immortelle, vous
ne perdrez que votre enveloppe charnelle et ma foi, dans
ce cas je me proposerai de vous remplacer.
C’était ainsi qu'Olour, la bête sauvage et sans cervelle,
mit, en riant et avec un seul coup de l’épée de son ami,
un terme à l’existence matérielle de son maître. Le corps
décapité du seigneur de la guerre gisait dans le sang.
Une voix céleste se leva au château des ténèbres. Elle
annonça que désormais, après leur victoire éclatante sur
les forces des ténèbres, le nom de Gouna est Klingsor et
celui de Maya Geneova.
Le Petit Prince se réveille
La mère de Gouna s’approcha du lit de son fils pour le
réveiller. Il lui restait juste le temps de se laver, de pren-
dre un petit déjeuner et de partir à l’école.
« Gouna, Gouna, réveille-toi, il est temps d’aller à
l’école. »
Son fils ne bougea pas d’un pouce. Elle comprenait bien
73
que ce n’est pas toujours plaisant de se lever pour aller à
l’école surtout si l'on n’aimait pas trop ses professeurs,
mais ce n’était quand même pas une raison pour
s’accrocher à ce point au sommeil. Gouna finit par ouvrir
les yeux. Il avait du mal à reconnaître son entourage. Il
était bien réveillé, mais avait toujours l’impression de rê-
ver et le rêve dont il venait de sortir était tellement réa-
liste qu’il y pensa toujours comme à une réalité.
Il n’y avait pour lui aucun doute à ce sujet. Les expé-
riences vécues dans son rêve étaient réelles, son aven-
ture avec Olour, le guerrier du seigneur de la guerre, sa
rencontre avec sa princesse et leur victoire sur l’empire
des ténèbres.
Et tout ce qu’il était en train de vivre maintenant, son en-
fance, sa vie sur terre, ne s'agissait-il pas également d’un
rêve duquel il se réveillera un jour ? À partir de ces ré-
flexions, Gouna n’avait plus vraiment les pieds sur terre,
mais la tête bien dans les nuages.
Il commençait à relater ses aventures nocturnes aux
autres enfants, à l’école et à ses copains de jeu, comme
s’il les avait véritablement vécus. Ils appréciaient
d’entendre des histoires fantastiques de ce genre
n’empêche qu’ils n’étaient pas pour autant disposés à le
prendre plus au sérieux. Il leur confia même que son vrai
nom serait Klingsor. Ses copains commençaient à se po-
ser des questions sur sa santé mentale, mais Gouna
était bien trop intelligent pour perdre sa raison. Ce qui
avait l’air d’être, aux yeux des adultes, une crise
d’adolescence était pour lui la preuve d’une vraie quête
d’identité. Et tant pis pour les autres s’il n’arrivait pas à le
suivre sur ce terrain.
74
Il avait très tôt remarqué que les hommes prononcent le
mot « moi » dans presque chacune de leurs pensées,
chacune de leurs paroles. Mais lorsque Gouna leur posa
la question pourquoi ils emploient toujours le même mot
pour désigner chaque fois quelqu’un de différent, ils ne
pouvaient pas donner une réponse satisfaisante. Il en
conclut qu’eux aussi ne savaient pas avec certitude qui
ils étaient en réalité. Il lui semblait que la grande majorité
des hommes mène leur vie dans l'ignorance et la mé-
connaissance de sa véritable signification. Ils parlaient
d'eux en termes de moi sans savoir qui est l'auteur et le
propriétaire de ce fameux terme que tout le monde em-
ploie et que personne ne semble en mesure de com-
prendre.
Le Défi
Se trouvant dans la même ignorance que les autres con-
cernant la vraie signification du moi, Gouna décida de
rester au moins sincère envers lui-même et envers les
autres. Il jura de ne plus jamais utiliser ce mot jusqu’au
jour où il aurait la certitude de sa signification. Plus il
pensait à cette décision, plus il était déterminé à tenir sa
promesse. Il avait l'intention de ne plus jamais le penser
et ne plus jamais le prononcer.
« Plus jamais, je ne penserai et je ne prononcerai les
mots « je » et « moi ».
En remarquant qu’il les avait à nouveau prononcés, il
réalisa à quel point il est difficile d’y renoncer et de ne
pas rompre son vœu. Alors, un grand sentiment de regret
75
et de repentir prit possession de son âme et il réussit en-
fin à dépasser sa conscience limitée par l’intellect égo-
centrique pour entrer dans un état réceptif aux visions.
Une vieille femme lui apparut, se pencha sur lui et mur-
mura avec un sourire un peu bizarre.
« Tu as de grandes ambitions, mon garçon. Il est très dif-
ficile de les réaliser tout seul, mais si tu veux, je peux
t’aider. Je connais des choses dont tu n’as même pas la
moindre idée et certes, je pourrais t’être utile, très utile.
Gouna remarque qu’elle aussi employait tout naturelle-
ment le mot « je » et il lui posa la question qui elle était ou
plutôt pour qui elle se prenait.
Elle répondit d’être une femme très sage, de vivre depuis
plusieurs siècles et de connaître de la vie et du monde
beaucoup plus que les savants qui n’ont étudié que des
livres. Elle aurait conquis la vie éternelle à l’aide de sa
sagesse et elle serait venue à son secours pour l’aider à
progresser dans sa voie. Sa voix était agréable, douce et
gentille, ses yeux lui paraissaient remplis de bonté et si
les yeux sont le miroir de l’âme son cœur devrait en être
rempli aussi. C’est ainsi qu’elle gagna sa confiance.
« Mais comment voulez-vous m’aider et pourquoi je ne
peux pas avancer tout seul sur mon chemin ? »
« Oh mon garçon » dit-elle en caressant son visage « tu
es intelligent et pourtant tu nuis à ton intelligence en te
posant trop de questions. Au lieu d’utiliser les réponses
que tu as déjà obtenues pour avancer dans la vie, tu hé-
sites à le faire en te préoccupant des questions aux-
quelles tu n’as pas encore trouvé de réponses. »
76
Gouna n’était pas d’accord.
« Mais comment pourrais-je vivre heureux sans même
connaître l’origine, la cause, et le but de ma vie ? Vous
dites que vous êtes devenue immortelle. Est-ce que je
peux savoir comment vous y êtes parvenu et ce que
vous comptez faire de votre immortalité ? »
La vieille femme riait et répondit.
« Pas si vite, jeune homme. Confie-moi d’abord le secret
de ta vie et je te confie le mien. »
Gouna avait l’impression de tourner en rond. Comment
pourrait-il lui confier le secret de sa vie s’il cherchait lui-
même à le comprendre ? Il trouva aussi que la vieille fai-
sait un peu trop état de sa personne et pour quelqu’un
qui a vraiment vaincu la mort elle paraissait trop vieille.
Pour lui, l’immortalité devrait forcément et considérable-
ment rajeunir la personne qui en bénéficie. Il décida donc
de ne pas lui donner trop d’importance et de jouer son
jeu pendant quelque temps pour en connaître le résultat.
Gouna n’était pas non plus trop pressé pour devenir im-
mortel. Après tout à quoi pourrait-elle bien lui servir s’il
continuait à ignorer le sens de son existence.
« Vous me dites à force de penser, j’oublie de vivre, mais
n’est-il pas mieux d'agir ainsi que de faire le contraire ?
Combien d’hommes oublient de penser, à force de
vivre ? Je ne veux pas être comme eux et c’est pourquoi
j’ai décidé de ne plus utiliser le mot “je” ou “moi” jusqu’à
avoir compris leur véritable signification et avec elle le
véritable sens de ma vie. C’est le modeste secret de ma
vie, et quelle est votre ambition dans la vie ? »
77
La vieille femme le regarda d’un air amusé.
« Tu veux connaître le sens de ton existence en évitant
de penser en termes de moi et de je, pourtant, tu
n’arrêtes pas à les utiliser. Ton objectif est louable, mais
ta méthode est inappropriée. Tu ne te trompes pas sur
tes objectifs, mais sur les moyens de les atteindre. Et
même de ton objectif tu ne vois que la moitié, la vérité,
qui te semble accessible par la pensée et par l’usage de
ton intelligence et tu ignores l’autre moitié et pourtant
pour toi, et dans ta situation actuelle, celle que tu ignores
est bien plus importante. »
Gouna était intrigué par ces paroles.
« Veuillez avoir la gentillesse de m’expliquer. J’avoue
d’avoir des difficultés à vous suivre. »
« Croire que tu cherches avant tout la vérité est ton er-
reur principale, car avant tout tu cherches l’amour sans le
savoir et si longtemps que tu ne l’auras pas trouvé tu ne
pourras pas trouver la vérité. »
Sur ces dernières paroles, la vieille dame avait disparu
pour le laisser dans un sentiment de grande solitude.
Gouna se rendit compte qu’elle avait raison, qu’il avait
toujours besoin d’une aide qui ne vient pas de sa raison,
ni de son intelligence et de ses pensées. Il avait besoin
d’une aide, d’un réconfort, d’une inspiration, d’une pré-
sence, qu’il devrait chercher ailleurs.
Après quelques tentatives infructueuses, Gouna avait en-
fin l’impression de comprendre le sens de son étrange
vision. La moitié qu’il ignorait de lui était son cœur et
78
l’objectif de son cœur était l’amour. Alors pour trouver la
vérité il devrait trouver l’objectif de son amour. Il devrait
trouver la personne qu’il peut aimer par-dessus de tout et
il pensa à la princesse qu’il avait trouvée dans ses rêves,
mais pas encore dans sa vie.
Gouna se souvint de l’amour de ses rêves et était ébloui
par sa lumière, sa beauté, sa bonté, son amour pour lui
et son amour pour la vie pour leur vie, son amour pour le
bonheur de leurs vies réunies. Il avait l’impression de la
voir en face de lui, si proche qu’il suffirait de tendre sa
main pour la toucher, pour l’embrasser et se lier une fois
pour toutes à son destin. Mais au moment où il essaie de
la toucher, la vision disparaît pour le laisser à nouveau
dans une grande solitude et Gouna a du mal à repousser
les larmes.
« Ne sois pas triste, mon petit. » La vieille femme s’était
montrée à nouveau pour continuer son discours.
« Puisque tu es sincère et plein de bonnes intentions et
que tu comprends vite si tu le veux je vais t’aider à at-
teindre ton objectif, mais je vais poser une seule condi-
tion. Il faut me promettre ce que tu t’es déjà promis et ju-
ré à toi-même sans pour autant être capable de le tenir.
Tu dois jurer devant moi de ne plus jamais prononcer le
mot “je” jusqu’au moment ou tu découvriras la significa-
tion, le vrai sens de ta vie et que tu connaîtras toi-même.
Si tu parviens à respecter ta promesse et à accomplir ton
vœu, je serai toujours là pour t’aider dans n’importe
quelle difficulté de ta vie. Par contre, si tu brises ton en-
gagement, alors tu perdras mon soutien, et tu ne par-
viendras jamais à trouver ce que tu cherches. Prends
donc ton temps pour bien réfléchir et si tu es prêt à pren-
dre une décision alors je reviendrai. »
79
Après ces mots, elle disparut définitivement et Gouna
dormit encore un peu. Après son réveil, il se frotta les
yeux et se souvint de la curieuse rencontre avec la vieille
dame ainsi que du contenu de leur entretien. Il se de-
manda s’il était vraiment nécessaire de tenir sa promesse
envers elle alors qu’elle ne lui est apparue que dans un
rêve et pas dans la réalité. Heureusement, il était trop
soucieux de ne plus commettre des erreurs capitales
pour comprendre qu’il devait tenir son engagement
comme s’il avait pris envers tous les hommes et non seu-
lement envers soi-même ou envers une personne de ses
rêves.
Gouna réussit ce jour-là ce qu’il n’avait jamais réussi au-
paravant, passer toute une journée sans prononcer ni
penser une seule fois les mots « je » ou « moi ». Quand il
se mit à coucher ce soir il était heureux et content de lui
et une grande fatigue due aux efforts soutenus de con-
centration envahit son corps et son esprit et à peine en-
dormi il se retrouva dans un rêve.
Il se trouva dans un couloir souterrain avec des bou-
geoirs suspendus aux murs, tenus de mains d’or et
s’allumant d’une manière mystérieuse lorsqu’il passait
devant eux. Au bout du couloir, il s’arrêta devant un
grand portail de bois embelli par des ornements dorés. À
droite de la grande porte se tint la statue d’un chevalier
du moyen âge. Il se tenait en armure avec un casque
baissé et une lance dans sa main droite. Gouna entendit
une voix d’homme :
« Vas-y, mon petit prince, ta mère t’attend déjà. »
Quand il se retourna pour voir celui qui avait parlé, il ne
80
vit personne et en avançant à nouveau vers la porte en
bois il eut l’impression que la statue avait bougée. Tout à
coup, la porte s’ouvrit comme poussée par une force in-
visible. Derrière elle il découvrit l’intérieur d’une grande
salle avec des piliers de marbre, qui formaient des co-
lonnes, et il vit, au fond de la salle, un trône et devant lui,
en position de salut, tout une armée de chevaliers. Et à
nouveau, il entendit la voix :
« Avance-toi et vois voir la reine qui est assise sur le
trône. Elle t’attend déjà depuis longtemps et il y a un an
elle s’est endormie sans ne jamais plus se réveiller. Ses
derniers mots étaient : Je crois, il reviendra, mais je n’ai
plus la force de l’attendre. »
À peine la voix mystérieuse avait fini cette phrase, Gouna
se précipita en direction du trône sur lequel une femme
couronnée était assise qui tomba presque d’elle-même
dans ses bras au moment ou il arriva devant elle.
« Maman, maman, » cria-t-il désespérément, car il avait
reconnu sa mère et il croyait qu’elle soit morte.
Il lui adressa la parole plusieurs fois en l’implorant de re-
prendre conscience. Quand elle ouvrit enfin les yeux, elle
reconnut son fils et une lumière illumina son cœur et ses
yeux quand elle l’embrassa. Gouna fondit en larmes de
joie et de peine devant elle :
« Ma mère, ma mère, réveille-toi, je suis là, je suis revenu
à toi, tu ne dois pas mourir. »
Alors une voix aiguë coupa l’air comme une épée en lui
prenant le souffle.
81
« Imbécile, tu as brisé ton vœu, tu as perdu, espèce
d’idiot sentimental. »
Gouna leva la tête et reconnut maintenant à la place de
sa mère cette vieille femme qu’il avait rencontrée aupa-
ravant. Il s'était engagé devant elle de ne plus jamais
prononcer le mot « je » sans connaître sa vraie significa-
tion.
« Tu ne te souviens plus de ta promesse ? »
La vieille femme hurla comme une sorcière. Ses yeux
avaient l’air de le vouloir manger vivant. Gouna se sentit
expulsé de force, banni d’un rêve qui avait si bien com-
mencé et ne voulut pas admettre la tournure fort désa-
gréable des événements. Il devait admettre d’avoir rom-
pu son engagement en déclarant à sa mère son amour. Il
sentit la peur et la colère monter dans son cœur face à
l'affront et à l’injustice de cette vieille sorcière. Elle lui
avait pourtant promis de le soutenir dans les moments
difficiles.
« Tu as perdu. Tu es un vaurien et tu recevras ta juste
punition. Tu ne sauras jamais la vérité sur le sens de ton
existence et tu ne comprendras jamais et tu ne trouveras
jamais l’amour, l’amour que tu cherches. »
Ses mots frappèrent l’esprit et le cœur du jeune prince
comme des coups de pierres. Il avait la tête baissée sous
la violence des insultes et des menaces reçues. La ma-
lédiction de la sorcière le frappa de toute sa force.Après
la tempête, il leva le visage et fixa avec des larmes aux
yeux son juge cruel et injuste d’un regard ferme et calme.
« Ce que tu dis n’est pas la vérité. Quand j’ai dit “Je”,
82
j’avais déjà trouvé l’amour et avec elle le véritable sens
de mon existence et l’amour m’avait trouvé. J’avais donc
le droit de le dire et j’ai respecté mon vœu et vous, vous
n’êtes qu’une méchante sorcière qui est folle de jalousie
et qui cherche une victime, pauvre et innocente, pour
vous défouler contre elle. C’est la vérité et vous n’êtes
qu’un fantôme mensonger, qui veut faire peur aux gens
pour leur faire perdre la tête. En vérité, vous n’existez
même pas. Vous n’êtes qu’une image, une illusion, une
bulle cauchemardesque qu’il faut faire éclater. »
Et la sorcière disparut, effacée par ces mots comme le
brouillard qui se dissipe avec les rayons du soleil.
Le baron « double face »
De l’autre côté de la lumière, habitent les forces des té-
nèbres, l’avidité, le mensonge, la discorde, la colère, la
haine. Les serviteurs de la haine sont les représentants
du seigneur de la guerre sur terre. Ils ont pris part dans
ses projets, ses affaires maléfiques, et ils détiennent plu-
sieurs hauts lieux dans ce monde pour défendre et pro-
mouvoir leurs intérêts.
Un de ses représentants est assis derrière un bureau sur
lequel sont posés des appareils téléphoniques, des enve-
loppes, des dossiers de correspondance internationale.
Lui et ses employées qui se comptent par milliers travail-
lent toute la journée pour attirer les hommes dans leurs
ficelles collantes et pour les entraîner sur leur chemin. Un
83
jour, quelqu’un frappe à sa porte pour lui annoncer une
très mauvaise nouvelle.
« Qui est-ce ? » crie-t-il en ouvrant sa bouche si grande
qu’on peut voir ses dents jaunies de tabac. Un nouage
de soufre se dégageait de lui remplissant la pièce d’une
odeur pestilentielle. »
« C’est moi, la belle-sœur qu’on appelle la petite « langue
de vipère ». Une voie mince et timide, mais aiguë comme
une lame de rasoir surgit derrière la porte qui était encore
fermée.
« Ah, c’est toi, ma brave sœur, tu peux entrer. » Le baron
« double face » donne à sa voix une note de gentillesse,
mais à peine que la sorcière de service soit entrée dans
son bureau son maître lui parle sans détour.
« Enfin, tu es apparu, morceau de cadavre déchiqueté et
maudit. Je viens juste d’apprendre la nouvelle de ton
échec. Tu n’es même plus capable de faire peur à un pe-
tit garçon, bien au contraire, il s’est moqué de toi. Tu as
ridiculisé toute la maison. Tu peux donner ta démission. »
« Mais seigneur. » Elle tenta de protester.
« Pour toi toujours, mon excellence. »
Il interrompt brusquement la faible tentative de son em-
ployée à intervenir en sa faveur.
« Toute excuse est inutile, ton échec est impardonnable.
Mon entreprise a la réputation de ne garder que les sor-
cières les plus performantes et les plus méchantes sous
contrat de travail. Le tien est terminé maintenant et d’une
84
manière définitive suite à l’incompétence totale dont tu as
fait preuve. Rien ne t’empêche de créer une société pri-
vée et de travailler désormais sur ton propre compte.
Mais pour continuer ton travail dans ma société, tu n’as
pas les aptitudes nécessaires et c’est mon dernier mot. »
Un des multiples appareils de téléphone commence à
sonner. Toujours de très mauvaise humeur, le patron du
réseau mondial des intrigues diaboliques décroche.
« Oui ici, son excellence le baron “Double Face”, ravi
d’entendre ta voix terrifiante, cher frère et associé “cau-
chemar de sang”, quoi de neuf dans ton secteur ? »
Il sourcilla d’un air intéressé et son regard s’assombrit
progressivement en suivant les informations de son meil-
leur cadre. Il le remercia et lui donna l’ordre de rester en
contact avec tous les réseaux d’espionnage susceptibles
de détecter les prochains mouvements de l’ennemi. Il
n’avait pas encore fini sa conversation quand un deu-
xième téléphone se mit à sonner. Il décrocha.
« Oui, ici son excellence le baron « Double Face », direc-
teur de la multinationale « Au porc victorieux ». Et à
l’autre bout du fil, une voix féminine apparut.
« Bonjour, mon excellence, c’est Daniela Dragon à
l’appareil, sorcière diplômée du 2e degré, trésorière et
secrétaire du ministère des Finances. Je vous envoie
mes meilleures salutations, mais malheureusement je
n’ai pas de bonnes nouvelles pour vous. Notre coffre-fort
s'est éclipsé, et avec lui la célèbre épée de Klingsor,
l’épée de lumière. »
Double Face avait du mal à garder les dernières réserves
85
de calme qui lui restait.
« Que voulez-vous dire par là ? Tous les 2 ont été volés ?
Le trésor et l’épée ? »
« C’est exact, répondit la sorcière. »
Son patron perdit alors complètement son sang-froid, prit
le téléphone et le jeta dans une crise de nerfs contre le
mur en face de lui.
« C’est un jour de malchance absolue, c’est un jour mau-
dit. D’abord un échec fatal dans le secteur éducation et
jeunesse et ensuite une catastrophe dans celui de la sé-
curité et de la défense. »
Et c’est ainsi que ce monsieur renommé de haute société
et de mœurs et de références respectables perdit défini-
tivement le contrôle de lui. Fou de rage il se mit à démolir
d’abord le mobilier de son bureau. Il poursuivit ensuite
sa course dévastatrice sur les autres étages de son en-
treprise. Il poussa des blasphèmes sataniques, des ma-
lédictions sanglantes et des cris infernaux. Le bruit de sa
tournée destructrice tomba sur le pays comme le nuage
d'une éruption volcanique.
« Si j’attrape ce fils de chienne malade, qui a osé voler
l’épée magique, qu’il soit rôti pendant 1000 et 1 an dans
la braise la plus ardente de l’enfer. »
Au pays des merveilles
86
Notre jeune prince, à 200 millions d’années de lumière
de la terre n’avait rien remarqué de tout ce spectacle
morbide. Il était occupé à serrer les mains de ses cheva-
liers qui lui souhaitaient la bienvenue au château de la
lumière. Il se demandait s’il rêvait ou si c’était la vérité. Il
apprit de son héraut que sa fiancée était déjà arrivée et
qu’il pourrait la voir et l’accueillir prochainement. Il apprit
également que dès son entrée au château de la lumière il
continuerait son chemin sur deux niveaux de la vie à la
fois tout en étant guidé par une lumière supérieure à sa
conscience, mais disposée à agir à travers elle.
Tout d’abord, il s’agira de s’arranger de la meilleure fa-
çon avec sa nouvelle situation et pour cela il devra ap-
prendre combien de qualités il aurait encore besoin de
développer pour devenir maître de lui et roi dans son
pays. Tant qu’il n’aura pas acquis les qualités pour se
guider lui-même, il ne pourra pas, même avec la meil-
leure volonté, guider les autres.
« J’ai envie de sortir pour faire une promenade de san-
té, » pensa-t-il, mais il n’osa pas le dire ouvertement. Un
de ses chevaliers lui adressa alors la parole :
« Et si notre excellence ressentait le désir de découvrir
un peu l’ampleur de son règne et de se distraire en
même temps au cours d’une petite ballade, nous atten-
drions avec plaisir son retour. »
« Je crois que je vais accepter votre proposition et pren-
dre un peu d’air. De toute façon, j’aurais bien besoin de
savoir à quoi ressemble mon pays et quels sont les be-
soins de ses habitants pour pouvoir m’occuper de leur
bien-être. Il descendit donc de son trône pour avancer
d’un pas ferme et d’une allure princière vers la porte. Ar-
87
rivé à l’extérieur du château, il était d’abord ébloui par la
beauté du paysage qu’il trouva en face de lui.
Il se trouva au sommet d’une montagne qui était la plus
haute de la région. D’ici il pouvait voir jusqu’au fin fond
de l’horizon. La population n’était pas très dense en
proximité du château. Dans la verdure qui dominait la
vue panoramique, quelques petits villages étaient disper-
sés dont les toits de maisons brillaient au soleil comme
des poignées de diamants perdus sur une pelouse.
Devant lui, derrière lui et aux côtés de lui, tout était na-
ture dans ses meilleurs habits. Il voyait collines et val-
lées, couvertes de forêts, de prés et de champs, qui en-
semble couvraient le pays comme un grand tapis, rayon-
nant de toutes les couleurs, du vert dans toutes ses
nuances au jaune clair, à travers le rouge jusqu’au brun
le plus foncé, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel étaient
présentes comme si dans ce pays des merveilles toutes
les saisons avaient lieu en même temps.
Des ruisseaux et des fleuves traçaient des lignes argen-
tées à travers des carrés de terre cultivée et des lacs aux
formes arrondies et aux couleurs d’un bleu transparent
qui reflète celui du ciel se déployaient comme des perles
devant ses yeux ébahis. Et très loin, près de l’horizon, il
vit quelque chose comme un miroir couché qui se joint au
ciel et qui brillait de mille lumières, la mer qui était
comme encadré d’un côté par une chaîne de montagnes
dorées.
Émerveillé par ce spectacle magnifique, le Petit Prince
continua à descendre dans la vallée en suivant un petit
chemin de sable qui serpentait autour de la montagne.
La bonne nouvelle de l’arrivée du jeune prince s’était ré-
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pandue à la vitesse d’un feu de forêt parmi les animaux
du pays. Les différentes espèces se dépêchaient de lui
envoyer leurs émissaires. L'objectif de leur mission était
de le saluer au nom de toute la famille. Peu à peu ils
formaient une véritable escorte qui lui tint compagnie
pendant sa promenade.
Le prince parlait aux animaux comme à de vieux amis et
il apprit beaucoup de choses sur son règne par leur in-
termédiaire. Ils l’accompagnaient jusqu’au bord d’une fo-
rêt de sapins nommée la forêt magique, car une fée y
avait choisi d'y élire domicile, puis ils lui souhaitaient
bonne chance et le laissaient continuer son chemin tout
seul. Le Petit Prince les remercia et s’engouffra dans la
forêt, respirant à pleins poumons l'odeur délicieuse des
fleurs et des sapins.
Il avait décidé de chercher le lac enchanté qui selon leurs
dires devrait se trouver à peu près au milieu des bois. Il
espérait aussi rencontrer la fée fabuleuse. Les animaux
avaient parlé d’elle avec plein d’amour et admiration.
L’air était agréable à respirer et rempli des parfums des
fleurs et des sapins. Le sol était doux, mais solide
comme un tapis et l’invita à continuer son chemin. Après
15 min de marche, il arriva sur une clairière et il put voir
le bord du lac enchanté. Sa surface était lisse comme un
miroir et le ciel se reflétait si bien en lui qu’on pouvait
croire qu’ils ne faisaient qu’un.
Le lac était si grand qu’il ne pouvait pas voir l’autre bord.
Son regard était attiré par une lumière scintillant au mi-
lieu et en s’approchant il croyait voir une fleur avec des
feuilles lumineuses comme la lune. Elle rayonnait de
mille couleurs et changeait constamment de forme. Puis
en regardant de plus près, il réalisa qu’il s’agissait en vé-
89
rité d’un jeu de reflets provoqué par une étoile qui émet-
tait une lumière si puissante du milieu du ciel qu’on pou-
vait la voir en plein jour.
Plus il regardait cette fleur de lumière qui semblait nager
sur la surface de l’eau plus la lumière de l’étoile en sor-
tait, reflétée de son intérieure. Les rayons de lumière ga-
gnaient en intensité et se levaient vers le ciel jusqu’à
former un seul rayon, un seul faisceau de lumière d’un
arc-en-ciel. Ce faisceau de lumière se dressait en une
ligne verticale et dirigée vers cette magnifique étoile qui
était sa source lumineuse comme une épée grandiose.
Ensuite, le faisceau de lumière se déployait à nouveau
autour de l’axe vertical en mouvements ascendants et
descendants. Ces mouvements inscrivaient la forme
d’une double spirale dans l’espace au-dessus du lac et
reliant le ciel et la terre par une énergie d’ordre cos-
mique. Un brouillard lumineux se leva des bords du lac
enchanté et le jeune prince sembla pour un moment dis-
paraître dans cette sphère mystérieuse comme absorbée
par la lumière qui l’entourait.
À mesure que le ciel s’assombrit progressivement après
le coucher du soleil, le brouillard s’éclaircissait davantage
jusqu’à redevenir de la lumière originelle. Celle-ci se le-
vait pour rejoindre les nombreuses étoiles qui étaient
entre temps apparues dans le bleu foncé du ciel de la
nuit. Le jeune prince avait l’impression que ce phéno-
mène d’une métamorphose magique s’était déroulé en
même pas 5 minutes alors qu’en réalité un jour et une
nuit s’étaient écoulés.
Il constata qu’à l’issue du phénomène que le lac entier
était devenu comme un miroir suffisamment solide pour
90
marcher sur sa surface. Pour joindre le centre du lac et
se trouver ainsi juste en dessous du rayon descendant
de l’étoile, le jeune prince avança sur la surface de l’eau
qui était lisse et solide comme de la glace. Il était aussi
curieux de voir de plus près ce qui était arrivé à cette
fleur qu’il avait vue scintiller tout au début du phéno-
mène. Elle semblait avoir disparu et comme sa curiosité
était souvent bien plus grande que sa peur il ne se sou-
ciait pas de savoir si la surface du miroir tiendrait sous le
poids de son corps ou pas.
Il s’approcha courageusement du milieu du lac enchanté
et arrivé au centre il vit à la place de la fleur un diamant
grand comme une boule de cristal. Au milieu du diamant
il aperçut le reflet de l’étoile qui représenta la lumière
centrale du ciel. Il avait l’impression que l’étoile est à la
fois à l’intérieur et à l’extérieur du diamant. Pendant la
contemplation de ce spectacle, le jeune prince comprit sa
signification. La fleur était le symbole de son amour et en
grandissant dans son cœur elle avait réussi à contenir
l’étoile qui symbolisait la vérité.
Il s’approcha du diamant pour regarder de plus près son
intérieur et il vit tout le pays fabuleux du château se reflé-
ter dans ses facettes comme sur des fenêtres transpa-
rentes au milieu de ce pays des merveilles. Debout et
fasciné devant ce château lumineux il vit un garçon avec
un grand sourire et rempli de bonheur et ce garçon n’était
personne d’autre que lui. Gouna se sentit arrivé au bout
de son chemin. Il avait trouvé son identité et était enfin
capable d’utiliser le mot « je » sans mauvaise cons-
cience. Je suis un prince de l’amour et de la vérité et un
jour je serai roi de ce pays où les merveilles dépassent
l’entendement.
91
« C’est bien vrai, » affirma une voie mystérieuse qui rem-
plit toute la vallée de son écho. « Tu t’es trouvé toi-
même, tu es arrivé à mi-chemin de ton destin, tu as com-
pris et tu as accompli la moitié du sens de ta vie. »
Le jeune prince se tourna vers l’endroit d’où il avait en-
tendu venir la voix et vit une femme d’une beauté splen-
dide.
« Je suis Geneova, la fée de la forêt enchantée. Sois le
bienvenu dans mon règne et reçois l’épée de Klingsor
comme récompense de ton endurance, de ton courage et
surtout de ton amour de la vérité. »
Elle avait à peine terminé la phrase qu’une épée lumi-
neuse apparut devant le jeune prince qui était aussi
grand que lui.
« Cette épée est le résultat de l’union entre l’étoile et la
fleur. Elle représente ton pouvoir d’action pour le bien du
monde et de l'humanité. Elle jaillit du diamant de l'être
purifié que tu portes dans ton cœur. Prends-le. Il
t’appartient. »
Le Petit Prince hésita à le prendre dans sa main. Sa cu-
riosité, sa soif d’apprendre n’était pas encore satisfaite.
« Mais qui est Klingsor ? » voulut-il savoir. Et la fée lui ré-
pondit.
« C’est un grand savant. Il peut t’enseigner beaucoup de
choses dont tu auras besoin à l’avenir. »
« Tu le connais bien ? »
92
« Oui, je le connais bien, car il est mon mari et toi tu feras
aussi bientôt sa connaissance, très bientôt même. »
Le Petit Prince prit l’épée dans sa main et eut
l’impression qu’une lumière fort agréable remplit son
corps des pieds jusqu’au bout de ses cheveux pour rem-
plir son esprit et toute son âme. Il se sentit devenir léger
et fort à la fois, léger comme une plume et fort comme un
lion. Il avait l’impression de pouvoir voler dans les airs et
de pouvoir arracher des arbres.
« Tu as mérité de posséder cette épée, mais avant qu’il
devienne ta propriété pour toujours, tu dois passer par un
entraînement chez mon mari. »
« De quel entraînement s'agit-il? » voulut-il savoir « Est-
ce un entraînement, une formation de magicien ? » et la
fée lui répondit.
« Pas tout à fait, mais tu verras bien, tu le verras bien-
tôt. »
Geneova reprit l’épée et le Petit Prince reprit sa force
normale.
« Tu peux maintenant retourner au château et te préparer
à ta rencontre avec Klingsor. »
« Oui. » Il baissa la tête en signe d’affirmation et la fée
mystérieuse disparut.
Il se mit en route pour suivre les consignes de la fée. Il
faisait jour quand il sortit de la forêt enchantée. Il ne pou-
vait pas exactement dire combien de temps il venait d’y
passer. Les minarets du château se dressaient vers le
93
ciel. Mon destin est inscrit dans un livre, pensa-t-il, et il
accéléra le pas pour regagner sa résidence.
Depuis la rencontre avec la fée il ne pensait qu’à l’autre
moitié du sens de sa vie, qui lui restait encore à com-
prendre. Maya avait entretemps appris de la fée que
celle-ci était Maya elle-même dans un stade futur de sa
personnalité et que la rencontre était possible grâce à
son don de voyager dans le temps. Le Petit Prince ne
savait pas encore que Klingsor représente l’état futur de
son esprit qui avait le pouvoir de le contacter quand il
voulait.
Klingsor se manifestait envers lui comme un frère. Il était
plus grand que lui, adulte et vêtu d’un manteau couvert
de dessins et de multiples ornements. Il porta un turban
vert avec une étoile de perles au-dessus de son front.
Ses yeux étaient brun foncé, mais dégageaient eux-
mêmes une lumière étoilée. Les traits de son visage
étaient nobles et épurés, sans aucune ombre de rigueur
ou de sévérité, entièrement décontracté et pourtant plein
d’attention et reflétant une grande capacité de concentra-
tion. Il le faisait penser à quelqu’un, mais il ne savait pas
encore à qui. Ses lèvres ondulaient en parlant comme les
ailes d’un oiseau. Et s’ils se couchaient pour un sourire,
une lumière dorée semblait s’en dégager.
Le Petit Prince était à la fois impressionné et intimidé par
cette apparition. Klingsor lui expliqua qu’il n’avait aucune
raison de se sentir gêné vis-à-vis de lui, car de toute fa-
çon il n’était personne d’autre que lui-même, venu en vi-
site de son propre avenir. Malgré son grand étonnement,
Gouna s’accommoda vite avec la situation et lui posa
beaucoup de questions qui préoccupaient son esprit. Il
réussit à obtenir les réponses suivantes :
94
Klingsor lui expliqua le degré de réalité de ses expé-
riences au château noir et au château de la lumière,
qu’elles étaient à la fois des rêves et des réalités. Le de-
gré de vérité qu’elles contiennent ne dépend que des
conséquences qu’il pouvait en tirer pour lui-même en leur
donnant un sens concret dans sa vie pratique. Il lui expli-
qua également qu’il aurait besoin d’une certaine disci-
pline et d’un entraînement spirituel pour stabiliser
l’essentiel de ce qu’il avait acquis dans ses états vision-
naires. Au moyen de cet entraînement qui lui manquait
encore, il pourrait arriver à un niveau de perception et
d’action supérieur à tout ce qu’il avait atteint auparavant.
Gouna remercia son maître et formula l’intention ferme
de se soumettre à toutes ses instructions.
Le Petit Prince apprit ainsi que le seigneur du château
noir n’était qu’une marionnette dans les mains du vrai
seigneur des ténèbres qui l’avait laissé tomber pour con-
tinuer ses manipulations sur un autre niveau de la réalité.
Le vrai seigneur de la guerre est toujours vivant. Il se sert
de différents personnages influents parmi les hommes
pour combattre le pouvoir et les effets de la vérité et de
l’amour dans l’univers. Il reste vivant si ses esclaves
meurent jusqu’à un terme déterminé où lui-même serait
obligé de prendre les conséquences de toutes ses ac-
tions néfastes sur lui.
En remarquant l’inquiétude qui était apparue « lors de
ses paroles sur le visage du prince Klingsor lui conseilla
de ne pas s’affoler, car son séjour au château de la lu-
mière servirait justement à préparer une victoire encore
plus éclatante sur son ennemi juré.
L’atterrissage du vaisseau spatial de la guerre sur terre
95
qui était dès le départ destiné à son autodestruction avait
comme seul but d’obséder par intermédiaire des ondes
psychiques, mentales et émotionnelles l’esprit, la cons-
cience et surtout la fantaisie et l’imagination des
hommes. Leur objectif était d’amener l’humanité à se dé-
truire successivement elle-même dans un cercle vicieux
d’ignorance, d’intrigues de pouvoir, de corruption et du
culte de la violence. Le roi de l’obscurité éprouvait encore
plus de plaisir pervers en développant une stratégie glo-
bale et meurtrière pour soumettre une nouvelle espèce à
ces lugubres dessins. Une des conséquences de ses
méthodes de manipulation perfides était l’impossibilité
d’agir directement contre les sources du mal. Les forces
opposées de la lumière devaient ainsi également passer
par une inspiration et une influence efficace sur l’esprit,
sur la conscience et sur la fantaisie des hommes.
Gouna était encore sous le choc des révélations qu’il ve-
nait de recevoir. Il vit son rêve brisé d’avoir déjà atteint
un niveau stable de paix, d’équilibre et de bonheur dans
sa vie. Oh combien il était difficile pour lui d’admettre que
le combat contre les forces des ténèbres continuerait et
que la victoire et la paix finale étaient encore loin. Il apprit
également que les chevaliers qui l’avaient accueilli au
château n’existaient pas encore en réalité, qu’ils étaient
des produits animés par son imagination et qu’il était en
vérité presque seul dans sa nouvelle demeure, car les
conditions d’une relation durable avec sa princesse
n’étaient pas encore établies.
Même le château n’existait pas encore à présent et lui-
même se trouvait temporairement en visite chez lui, et
devrait bientôt retourner de l’avenir à la réalité du pré-
sent. Après toutes ces explications, Klingsor disparut
pour le laisser à ses sentiments de solitude et de tris-
96
tesse. Après la disparition de son moi futur, il descendit
pour retrouver ses chevaliers, mais devait se rendre à
l’évidence qu’ils avaient disparu aussi. Seul l’aspect mer-
veilleusement transparent et lumineux du château pou-
vait calmer son esprit et apaiser son chagrin. Après une
nuit sans rêve, d’un sommeil et repos profond, le Petit
Prince se réveilla et dans la matinée Klingsor se manifes-
ta comme au jour précédent à travers un nuage de lu-
mière dorée.
« Que la paix soit sur toi. J’espère que tu as passé une
bonne nuit et que tu ne souffres pas trop de la solitude. »
Il avait l’air de pouvoir lire dans les pensées du prince.
« Tu es certes curieux de connaître les raisons et les
perspectives de ta nouvelle situation. Continuons d’abord
à éclairer le passé. L’homme n’est capable de rien s’il est
seul. Il lui manque l’énergie et la lumière du cœur qui
forment l’élan de son action sociale, qui nourrissent le
souci et la capacité d’agir pour le bien d'autrui. Privé de
cette lumière, l’homme devient facilement la proie de ses
rêves et imaginations irréelles et manque cruellement de
force et d'initiative pour réaliser la moindre parcelle de
leur contenu volumineux. »
Le sourire accueillant au début de l’entretien avait dispa-
ru. Même si elle était dure il devait bien admettre la vérité
de cette leçon et Klingsor continua.
Ton amour pour ta princesse est sincère et vrai comme
son amour pour toi et c’est grâce à la profondeur et la
sincérité de votre amour et grâce à l’endurance dont
vous avez fait preuve que vous avez pu vaincre une
création fictive du seigneur des ténèbres. Mais les con-
97
séquences de cette création négative continuent à pro-
duire quotidiennement ses effets néfastes sur l’état moral
de toute l’humanité. Pour combattre ces influences avec
efficacité, vous avez besoin de la force d’un autre amour.
Seuls, même si vous êtes unis dans votre amour pour
l'Éternel, vous ne pouvez plus rien changer du courant de
l’histoire sur terre. Pour accomplir vos destins, vous de-
vez désormais accumuler Sa Miséricorde, le soutien et
de l’aide directe de votre créateur. »
« Qu’est-ce que je dois faire pour obtenir sa Miséri-
corde ? »
Le prince était très curieux et impatient de connaître la
réponse et Klingsor lui répondit :
« Il n’y a de force et de puissance qu’en Lui, le maître ab-
solu de l’univers, le roi des mondes, le parfait connais-
seur du visible et de l’invisible. C’est Lui notre créateur,
c’est Lui notre maître, c’est Lui le créateur et le maître de
toute chose.
C’est de Lui que nous venons et c’est vers Lui que nous
retournons. Louange et pureté à Lui, le seul être divin, le
seul être qui est digne d’adoration. »
Gouna était touché par la ferveur solennelle de ces mots.
Klingsor continua son éloge et devint de plus en plus ins-
tructif.
«Tu dois maintenant apprendre à te soumettre à lui et
seulement à Lui si tu veux progresser sur ton chemin, si
tu veux entrer dans la victoire, dans la vérité absolue, la
justice et la paix. Le roi des rois rétribue ses serviteurs
d’un énorme salaire s’ils tiennent leurs engagements.
98
Confie-toi à Lui et chante ses louanges. »
« Je veux bien, » répondit le prince, « Mais comment
dois-je m’y prendre ? »
Voyant la sincérité et la fermeté de son intention Klingsor
lui expliqua comment s'adresser à son créateur et com-
ment chanter ses louanges en toute circonstance.
Il réapparut le lendemain pour continuer son enseigne-
ment de la prière et il lui expliqua également le sens et
l’engagement profond de la profession de foi.
Maya fut instruite de la même façon par la fée Geneova.
Dans des rencontres régulières qui avaient lieu dans ses
rêves, la fée lui expliqua la situation de son passé, du
présent et un peu de sa situation à venir. Elle comprenait
l’histoire de son prince comme lui comprenait l’histoire de
sa princesse. Ils étaient ainsi capables de mieux suppor-
ter leur séparation passagère et de se préparer à la
grande aventure qui les attendait, la preuve et les ré-
compenses de leur amour pour Dieu.
Ils reçurent également un livre sacré qui leur expliquait
en détail l’origine, le chemin et le but de leur existence.
Par l’exercice quotidien de leurs louanges, ils pouvaient
développer leur foi ainsi que la force nécessaire pour as-
similer la connaissance sacrée. Ils devinrent ainsi ca-
pables de l’intégrer dans leur être et de l’appliquer dans
leur vie quotidienne. Klingsor et Geneova étaient satis-
faits du progrès de leurs disciples et estimaient que le
moment de recevoir leur deuxième initiation était venu.
Les 2 adeptes de la religion de l’amour et de la paix uni-
verselle devaient séparément passer un examen de re-
99
traite spirituelle. Leur issue déciderait sur deux événe-
ments d’une importance capitale : la certitude de leur foi
et la victoire de leur mission face aux forces maléfiques
déchaînées par la magie noire du seigneur des ténèbres.
L’objectif de leur retraite spirituelle était de trouver les ré-
ponses à 12 questions. Le prince et la princesse
n’avaient pas encore atteint l’âge adulte, mais cela ne
veut pas dire qu’ils n’étaient pas capables de bien réflé-
chir. Tout était une question de volonté. Les enfants peu-
vent parfois trouver des réponses dans quelques minutes
de concentration et de réflexion que les adultes n’ont pas
trouvées pendant toute une vie et très souvent parce
qu’ils n’avaient pas vraiment l’intention de les trouver.
1. Quelle est la différence entre l’être et le néant ?
2. Quelle est la signification du non-être ?
3. Quelle est la différence entre le néant et le non-
être ?
4. Est-ce que le néant existe ou est-ce qu’il peut
exister ?
5. Est-ce que le néant peut être à l’origine de
quelque chose ?
6. Est-ce que le non-être peut être à l’origine de
quelque chose ?
7. Est-ce que l’esprit peut venir de quelque chose
qui en est privé ?
8. Est-ce que l’intelligence peut venir de quelque
chose qui en est privé ?
9. Est-ce que l’amour peut venir de quelque chose
qui en est privé ?
10.
Qelle est l’origine de la création ?
11.
Quel est le but de la création ?
12.
100
Quel est le sens de l’existence humaine ?
Ces questions étaient choisies en fonction des obstacles
d’ordre idéologique qu’ils auraient à affronter « lors de
leur mission. S’ils trouvaient les bonnes réponses, il leur
sera facile d’affronter ceux qui essaient de discréditer
leur foi. Ils sauront démontrer que la logique et la foi sont
des lumières qui s’éclaircissent mutuellement. Ils avaient
1 jour et 1 nuit pour réfléchir et trouver les bonnes ré-
ponses.
Le lendemain, le prince était le premier à être questionné
par Klingsor. Il était fatigué, mais convaincu d’avoir trou-
vé les bonnes réponses et pour la plupart il les connais-
sait déjà. Pour chaque question, il devait d’abord donner
sa réponse et ensuite détailler les arguments pour les-
quels il l’a choisie. Le prince donna les réponses sui-
vantes :
1. Le néant est le contraire, l’opposé exclusif de l’être. Il
ne signifie rien qui existe, rien n’existe, l’absence to-
tale et absolue de quelque chose, l’absence totale et
absolue de l’être.
2. Le non-être est la négation de l’être, mais aussi son
complément. Il désigne quelque chose qui n’existe
pas, mais qui peut exister, par rapport à quelque
chose qui existe. Il exprime l'absence actuelle d’une
chose par rapport à sa présence potentielle.
3. Le non-être est l’absence relative de l’être, le néant
signifie l’absence totale de l’être. L’être et le non-être
peuvent se manifester en même temps, car ils sont
complémentaires. Je veux construire une maison. Elle
appartient au non-être si longtemps qu’elle n’est pas
construite. Elle appartient à l’être dès qu’elle est cons-
101
truite. Elle est venue de la non-existence à l’existence
et le fait de ne pas exister en tant que maison particu-
lière n’empêche pas l’existence des maisons qui exis-
tent déjà. Ce qui relie le non-être à l'être est le temps,
le temps du devenir, le temps de la manifestation. Le
néant par contre est le contraire exclusif de l’être. S’il
existe, aucun être n’existe et vice versa si l’être existe
le néant n’existe pas. Les deux s'excluent mutuelle-
ment, ils ne peuvent pas exister à la fois, soit c’est
l’un, soit l’autre.
4. Le néant n’existe pas, car selon toute évidence c’est
l’être qui existe. La preuve est que nous sommes à la
fois témoins de notre existence et de l’existence de ce
qui nous entoure. Pour savoir si le néant pourra se
manifester un jour en tant qu’absence totale de l’être, il
faut se poser la question s’il a déjà pu exister. La ré-
ponse est non, car l’être n’aurait jamais pu venir en
existence à partir du néant, à partir de rien, à partir de
l’absence totale d’un être.
5. Cela prouve que la dimension de l’être existe depuis
toujours, qu’il soit éternel. « Or il est évident qu’un être
éternel ne puisse pas un jour arrêter d’exister sinon il
ne serait pas éternel. Il en suit que le néant n’a jamais
existé en tant qu’absence totale de l’être et qu’il ne
pourra jamais exister.
6. Non, il est impossible de penser ou d’imaginer que le
néant pourrait être à l’origine de quelque chose, car s’il
avait une quelconque capacité de création il ne serait
pas dépourvu d’existence, il ne serait pas du néant.
7. Non, il est impossible de penser ou d’imaginer que le
non-être peut être à l’origine de quelque chose, car s’il
avait une capacité quelconque de création il ne serait
pas dépourvu d’existence, il ne serait pas du non-être.
8. Non. Comme l’eau provient nécessairement d’une
source qui contient de l’eau, l’esprit provient nécessai-
102
rement d’une source qui contient de l’esprit. Il est im-
possible de penser ou d’imaginer que quelque chose
pourrait provenir d’une source qui ne le contient pas.
9. Non. Comme l’eau provient nécessairement d’une
source qui contient de l’eau, l’intelligence provient né-
cessairement d’une source et d’une cause primaire qui
contient de l’intelligence. Il est impossible de penser
ou d’imaginer que l’intelligence pourrait provenir d’une
cause primaire qui ne le contient pas.
10.
Non. Comme l’eau descend nécessairement d’une
source qui contient de l’eau, l’amour descend néces-
sairement d’une source et d’une cause primaire qui
contient de l’amour. Il est impossible de penser ou
d’imaginer que l’amour pourrait jaillir d’une source qui
ne la contient pas.
11.
Puisque c'est de toute évidence ainsi, la cause pri-
maire de la création réside nécessairement dans la
dimension universelle d'un être éternel qui est doué
d’un esprit, d’une intelligence et d’un amour de portée
universelle et qui possède le pouvoir de créer ce qu’il
veut.
12.
Toute la création existe pour servir l’homme et
l’homme existe pour servir son créateur. Il sert son
créateur en utilisant la création selon ses recomman-
dations.
Le sens unique de l’existence humaine est de com-
prendre et d’atteindre le but pour lequel elle a été
créée celui de répandre la vérité et l’amour conformé-
ment à la volonté de l'Éternel, de l’esprit créateur uni-
versel.
103
Klingsor et Geneova étaient très contents des réponses
de leurs élèves ainsi que des preuves fournies par leurs
arguments logiques et irréfutables. Ils avaient tous les
deux réussi leur retraite spirituelle et prouvée d’être en
pleine possession des lumières de la raison et de la foi.
Leurs maîtres estimaient qu’ils avaient désormais le ba-
gage nécessaire pour réconcilier la science et la religion
et pour accomplir bientôt leur mission.
Le début d’une épidémie
La mère de Gouna s’approcha du lit de son fils pour le
réveiller. Elle le regarda 2 fois pensant que la première
fois elle serait devenue victime d’une hallucination. Mais
non, le visage défiguré en face d’elle était bien celui
Gouna. Prise d’une frayeur et d'une angoisse extrêmes à
cause de la transformation choquante de son fils elle
était comme paralysé. En puisant dans ses dernières
ressources, elle parvint à se rapprocher du téléphone
pour appeler les urgences.
Monsieur Débouchons, directeur de l’hôpital d’un petit
village en Bretagne, transpirait. C’était le 3e cas en
même pas deux jours depuis le début de l’épidémie qu’il
devait analyser, un jeune garçon souffrant d’une maladie
jusque-là inconnue. Comme les autres, il fallait le garder
sous surveillance médicale en attendant de comprendre
les causes et les traitements possibles des transforma-
tions mystérieuses qui avaient lieu au niveau des visages
des malades.
Deux semaines plus tard, plusieurs villes en France
104
étaient touchées par cet étrange phénomène. L’épidémie
choisissait ses victimes dans toutes les classes sociales
et dans tous les âges. Chaque fois elle se déroulait de la
même façon et montra les mêmes symptômes. Les yeux
des malades se transformaient en bouches comme si
celles-ci les auraient avalés. Ensuite se fermaient les
doigts de la main pour ne plus s’ouvrir comme s’ils
étaient collés les uns contre les autres. Le corps entier
des malades était atteint d’une paralysie progressive
tandis que l’ensemble des fonctions physiologiques inté-
rieures restaient parfaitement intactes.
Intérieurement, les malades étaient sains, extérieurement
ils étaient devenus comme des morts vivants. Malgré
l’isolation immédiate des victimes de l’épidémie, celle-ci
progressait à la vitesse d’un feu de forêt. Après un mois,
30 000 habitants du pays furent atteints de ce fléau ja-
mais connu dans l’histoire de l’humanité. Les médecins
les plus savants ne connaissaient rien de cette maladie
étrange. Ses mécanismes de transmission, ses causes
réelles et surtout la meilleure façon de la traiter étaient
inconnus. Ils étaient obligés d’avouer leur impuissance
complète vis-à-vis de ce phénomène horrifiant qui ris-
quait de jour en jour de déclencher une hystérie de
masse, car aucun moyen de protection efficace et aucun
moyen de guérison n’était en vue.
En outre leur métamorphose physique, les malades refu-
saient de s’alimenter normalement comme s’ils n’avaient
plus aucun appétit et envie de vivre. Leurs bouches
étaient la plupart du temps fermées. L’expression de leur
visage était plutôt décontractée et parfois même éclairée
par un sourire léger. S’ils ouvraient leurs bouches, c’était
pour prononcer des mots que personne ne comprenait.
Toutes leurs paroles étaient enregistrées, mais les meil-
105
leurs experts en linguistique n’arrivaient pas à les déco-
der et le pire : l’épidémie était en constante progression.
2 mois après l’apparition des premiers cas, elle s’était ré-
pandue dans tous les pays du monde pour atteindre plu-
sieurs millions de victimes.
Les secrets d’une guérison
Face aux prédictions récurrentes qui annonçaient la fin
du monde, l’humanité ne savait pas comment se posi-
tionner par rapport à ce cataclysme qui paraissait mena-
cer à terme la survie de l’espèce. Fallait-il voir dans cette
épreuve le prélude de la fin du monde à laquelle la majo-
rité des hommes refusait de croire avec tellement
d’obstination ? Vue de l’intérieur, la réalité vécue par les
malades était tout à fait différente. Pour eux, point
d’angoisse, point de souffrance et point de malaise. Ceux
qui étaient atteints de cette métamorphose de leur per-
ception intérieure et extérieure se sentaient en paix.
Ils baignaient dans une lumière intérieure d’une douceur
et d’une profondeur jamais connue. Ils entendaient des
paroles d’une sagesse et d’un amour unique dans une
langue étrange qu’ils comprenaient intuitivement. Ils
voyaient des images d’une beauté, d’une clarté et d’une
signification, qui dépassaient largement tout ce qu’ils
avaient pu voir sur terre. Ils furent accueillis dans un pays
de merveilles et après les images et les paroles de leur
instruction spirituelle ils assistaient à un mariage céleste
dans un château de lumière. Ils voyaient le couple des
jeunes mariés, le couple princier, leur adresser un signe
de victoire.
106
Entre temps, des scientifiques s’étaient mis d’accord sur
l’hypothèse qu’une combinaison de rayons à haute fré-
quence d’origine nucléaire et de radiations cosmiques
due à l’ouverture progressive de la couche d’ozone serait
à l’origine des mutations observées. Ils craignaient que le
patrimoine génétique de l’humanité soit durablement tou-
ché et altéré par les effets de cette irradiation. D’après
leur théorie, la terre tout entière pourrait se transformer
dans un proche avenir en un cabinet d’horreur, car le
nombre de victimes touchées par le fléau dépassait déjà
les 300 millions.
Ceux qui jouissaient encore de leur santé physique et de
leur apparence normale s’attendaient à être parmi les
prochaines victimes et perdaient souvent tout goût de la
vie, toute envie et capacité d’agir pour leurs intérêts. Ils
furent littéralement frappés d’une apathie profonde et
incompréhensible jusqu’à ce qu’un étudiant en mathéma-
tique trouva une solution pour entrer en communication
avec eux. Il avait développé un algorithme pour décoder
un message unique transmis par chaque malade de dif-
férentes manières et ce message serait le suivant :
« N’enfermez pas les cœurs de ceux qui veulent s’ouvrir
et guérison vous sera accordée. »
Après de longs débats télévisés qui avaient lieu dans le
monde entier au sujet de ce message, les responsables
politiques français décidèrent d’appliquer ce conseil au
niveau national pour permettre de lancer une expérience
pilote et de vérifier la véracité du message.
Le lendemain matin, les chambres dans tous les services
hospitaliers qui essayaient de soigner les victimes de
107
l’épidémie étaient ouvertes et l’incroyable se réalisa.
Jeunes ou âgés, les malades se levèrent de leur lit,
s’approchèrent les uns des autres jusqu’à ce que les
bouches qu’ils avaient à la place des yeux se touchent.
En se séparant, leurs yeux réapparurent comme par mi-
racle et leurs mains et leurs corps retrouvèrent leur fonc-
tionnement normal après s’être adressé leur salut : « Que
la paix soit sur toi. »
Questionnés sur leurs expériences pendant leur état de
métamorphose ils répondaient tous la même chose, avoir
la certitude que Dieu existe et savoir également sans
doute qu’il n’y a pas d’autres Dieux que Dieu. Ils affir-
maient également connaître désormais l’origine, le sens
et l’objectif de leur existence. Ils déclaraient aussi, de
n’avoir plus aucun doute sur leur véritable identité. Et en-
fin ils se disaient tous prêts à aider leur prince à accom-
plir sa mission et cette mission consiste à répandre le
message de l’amour, de la vérité et de la paix sur tout le
globe par des paroles et des actes de bienfaisance. Ils
feraient tous partie d’une seule communauté, de
l’humanité qui est devenue consciente de sa nature, de
son identité et de ses responsabilités.
Une fois sortis de l'hôpital et rentrés chez eux ils reprirent
leur fonction et leur travail habituel. Pour préparer
l’arrivée du règne de la paix à venir et pour assumer en
un premier temps leur nouvelle responsabilité, ils racon-
taient une histoire. Quiconque a le désir de connaître soi-
même est prêt à entendre l’histoire du combat entre le
Petit Prince et le seigneur de la guerre.
- fin-
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