0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
38 vues137 pages

Le Boycott

Le livre 'Le Boycott' explore l'évolution et les implications de cette pratique contestataire, qui consiste à rompre des relations avec un tiers pour exercer une pression. Il analyse les origines, les profils des boycotteurs contemporains, et les critères d'efficacité des boycotts, tout en mettant en lumière leur rôle dans la société de consommation actuelle. Les auteurs, Ingrid Nyström et Patricia Vendramin, s'intéressent également à la dynamique entre boycotteurs, entreprises et pouvoirs publics.

Transféré par

OUMNIA BOUMARETE
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
38 vues137 pages

Le Boycott

Le livre 'Le Boycott' explore l'évolution et les implications de cette pratique contestataire, qui consiste à rompre des relations avec un tiers pour exercer une pression. Il analyse les origines, les profils des boycotteurs contemporains, et les critères d'efficacité des boycotts, tout en mettant en lumière leur rôle dans la société de consommation actuelle. Les auteurs, Ingrid Nyström et Patricia Vendramin, s'intéressent également à la dynamique entre boycotteurs, entreprises et pouvoirs publics.

Transféré par

OUMNIA BOUMARETE
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

See discussions, stats, and author profiles for this publication at: [Link]

net/publication/351657992

Le Boycott

Book · January 2014


DOI: 10.3917/[Link].2015.01

CITATIONS READS

3 349

2 authors, including:

Patricia Vendramin
Catholic University of Louvain
83 PUBLICATIONS 1,000 CITATIONS

SEE PROFILE

All content following this page was uploaded by Patricia Vendramin on 18 May 2021.

The user has requested enhancement of the downloaded file.


LE BOYCOTT

3333_Le-boycott_MEP1.indd 1 06/03/15 15:59


Collection Contester
Dirigée par Nonna Mayer

1. La Grève
Guy Groux et Jean-Marie Pernot
2008 / ISBN 978-2-7246-1029-1
2. La Manifestation
Olivier F illieule et Danielle Tartakowsky
2008 / ISBN 978-2-7246-1008-6
3. La Musique en colère
Christophe Traïni
2008 / ISBN 978-2-7246-1061-1
4. La Violence révolutionnaire
Isabelle Sommier
2008 / ISBN 978-2-7246-1062-8
5. La Consommation engagée
Sophie Dubuisson-Quellier
2009 / ISBN 978-2-7246-1105-2
6. La Grève de la faim
Johanna Siméant
2009 / ISBN 978-2-7246-1104-5
7. L’Arme du droit
Liora Israël
2009 / ISBN 978-2-7246-1123-6
8. Les Squats
Cécile Péchu
2010 / ISBN 978-2-7246-1169-4
9. Médiactivistes
Dominique Cardon et Fabien Granjon
2010 / ISBN 978-2-7246-1168-7
10. La Désobéissance civile
Grame Hayes et Sylvie Ollitrault
2012 / ISBN 978-2-7246-1245-5

3333_Le-boycott_MEP1.indd 2 06/03/15 15:59


LE BOYCOTT

Ingrid Nyström
et Patricia Vendramin

11

3333_Le-boycott_MEP1.indd 3 06/03/15 15:59


La loi de 1957 sur la propriété intellectuelle interdit expressément la photocopie à
usage collectif sans autorisation des ayants droit (seule la photocopie à usage privé du
copiste est autorisée). Nous rappelons donc que toute reproduction, partielle ou totale,
du présent ouvrage est interdite sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d’exploitation du droit de copie (CFC, 3, rue Hautefeuille, 75006 Paris).

© PRESSES DE LA FONDATION NATIONALE DES SCIENCES POLITIQUES, 2014

3333_Le-boycott_MEP1.indd 4 06/03/15 15:59


Sommaire
Remerciements 7

Introduction 9

Chapitre 1
ORIGINES ET DÉFINITION(S) DU BOYCOTT 13
Les antécédents 13
L’acte fondateur du boycott 16
Typologie des boycotts 18
Une pratique spécifiquement anglo-saxonne 27

Chapitre 2
PROFILS DES BOYCOTTEURS CONTEMPORAINS 31
Jeunes, éduqués, aisés et plutôt à gauche 31
Des effets de genre 37
Des écarts importants entre pays 39
Les valeurs postmatérialistes 45
L’explication par l’ancrage économique
et politique 47

Chapitre 3
UNE ACTION CONTESTATAIRE PARTICULIÈRE 49
Le lien entre l’individu et le collectif 49
Évolution du répertoire d’action politique 58

Chapitre 4
LES CRITÈRES D’EFFICACITÉ D’UN BOYCOTT 67
La difficile mesure du succès 67
Analyse de trois boycotts 70
Danone vs Danone : l’échec d’une mobilisation 71

Philantropie.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 5 06/03/15 15:59


Rosa Parks vs la Compagnie des bus
de Montgomery : une mobilisation réussie 74
Greenpeace vs Shell : une réussite paradoxale 77
Boycott, mode d’emploi 81

Chapitre 5
LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 91
Un contre-pouvoir de la société civile mondiale ? 91
Marché et politique 98
La réaction des entreprises 102
La réaction du législateur 108
Des alliances entre travailleurs, citoyens
et consommateurs ? 111

Conclusion 119

Annexe 121

LE BOYCOTT DANS L’HISTOIRE 121

Bibliographie 125

Table des documents 135

3333_Le-boycott_MEP1.indd 6 06/03/15 15:59


Remerciements

Nous remercions notre directrice de collection, Nonna


Mayer, pour son accompagnement hors pair qui permet aux
auteurs d’assurer la qualité de la collection. Elle a partagé
avec nous sa connaissance étendue du sujet et son esprit
critique. Nous remercions également tous les acteurs de
terrain qui nous ont amenées à penser plus loin l’incidence
de nos actes d’achat quotidiens. Par son ancrage dans le
réel et les possibilités d’engagement qu’elle offre, l’écriture
de cet ouvrage fut passionnante.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 7 06/03/15 15:59


3333_Le-boycott_MEP1.indd 8 06/03/15 15:59
Introduction

E n 1880, dans une région pauvre d’Irlande, le


capitaine Charles C. Boycott, intendant d’un riche
propriétaire terrien, décide d’augmenter une nouvelle fois
le loyer des terres dont il a la charge. La pression finan-
cière sur les paysans locataires devient alors trop forte, et
la plupart ne peuvent plus assumer cette nouvelle charge.
Expulsés de leurs terres, ils sont contraints à l’exil. Ce cas
n’est pas isolé : à l’époque, nombre de propriétaires terriens
n’hésitent pas à expulser les familles paysannes incapables
de faire face aux augmentations de loyer. Le méconten-
tement va alors grandissant devant l’attitude cupide des
propriétaires, mais aussi face à l’absence de morale des
paysans qui osent reprendre les terres de familles expulsées.
Deux hommes vont canaliser ces tensions sociales :
Charles Parnell, lui-même propriétaire terrien, mais opposé
à l’attitude de ses pairs à l’égard des paysans et Michael
Davitt, lui aussi paysan, né dans une famille victime de
la Grande Famine des années 1840 en Irlande. Les deux
hommes vont donner une dimension politique à la colère
des paysans en les unissant dans une ligue agraire. Charles
Parnell va proposer une tactique non violente. Le capitaine
Boycott servira de catalyseur à cette révolte organisée. La
tactique proposée est simple : ignorer le capitaine Boycott

3333_Le-boycott_MEP1.indd 9 06/03/15 15:59


10 LE BOYCOTT

et les paysans qui reprennent les terres d’autres paysans


expulsés. En d’autres termes, Charles Parnell propose
de rompre toutes relations commerciales, de service, de
courtoisie ou d’entraide avec eux, dans le but de les isoler
complètement. Les résultats se font rapidement sentir. Le
capitaine Boycott voit ses domestiques, ses ouvriers et
tout son personnel le quitter. Les magasins refusent de
le servir. À chaque déplacement, les paysans rencontrés
lui témoignent leur mépris. Il finira par quitter la région
avec toute sa famille. C’est ainsi que, bien malgré lui,
son patronyme restera dans l’histoire pour désigner cette
pratique de mise à l’index. Elle est loin d’être la première,
mais elle vient de trouver son nom.
Le boycott peut se définir comme une concentration
systématique d’actions individuelles et volontaires
conduisant au refus d’entretenir une relation (commer-
ciale, politique, culturelle, sportive, diplomatique ou encore
académique) avec un tiers (collectivité, entreprise, État,
etc.) en vue d’exercer sur lui une pression. En tant que
pratique contestataire, il est apparu avant 1880, notamment
dans le monde anglo-saxon, où il a toujours été et reste
plus fréquent qu’ailleurs.
S’inspirant des cadres théoriques de la sociologie de la
participation politique et des mouvements sociaux, mais
aussi de la consommation engagée, cet ouvrage examine
comment cette tactique contestataire a pu évoluer pour
trouver sa place parmi les formes contemporaines d’enga-
gement militant, en réseau, et associant des individus
soucieux de choisir leurs appartenances et leurs causes,
d’exprimer personnellement leur vision des choses. On
verra que cette action collective s’accommode bien du
développement des valeurs individualistes et contestataires

3333_Le-boycott_MEP1.indd 10 06/03/15 15:59


INTRODUCTION 11

du postmatérialisme. Aujourd’hui, on observe même


un regain d’intérêt pour cette tactique qui se voit aussi
amplifiée par son versant positif : le buycott. Ce faisant,
elle apparaît en phase avec une société de consommation
mondialisée. L’ouvrage s’intéresse à la fois aux acteurs (les
boycotteurs et les boycotteuses), et aux interactions entre
les acteurs, notamment à travers la réaction des entreprises
et des pouvoirs publics.
Le premier chapitre plante le décor. Il décrit les multiples
formes que peut prendre une action de boycott, retrace
son histoire et rend compte de son ancrage anglo-saxon.
Le second chapitre fait intervenir les acteurs. Il dresse le
profil des boycotteurs contemporains : jeunes, disposant de
ressources culturelles et financières, plus nombreux dans
les pays de culture protestante. Il s’interroge sur les facteurs
explicatifs des écarts entre pays. Le chapitre 3 replace le
boycott dans le paysage des engagements civiques et
politiques et dans celui des formes dites nouvelles d’action
militante. Le chapitre 4 propose une approche de l’effi-
cacité des boycotts. Cette dernière va dépendre de plusieurs
facteurs, notamment de l’existence et de l’accessibilité
d’un produit de substitution au produit boycotté ainsi que
de la capacité à créer une identité collective autour de
l’événement. Enfin, le dernier chapitre pose la question
du pouvoir dans la société de consommation et celle de la
capacité du consumérisme politique – qui sanctionne dans
le cas du boycott et récompense dans le cas du buycott – à
constituer un contre-pouvoir.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 11 06/03/15 15:59


3333_Le-boycott_MEP1.indd 12 06/03/15 15:59
Chapitre 1
Origines et définition(s)
du boycott
Embargo, blocus, mise au ban, boycott… autant de
quasi-synonymes désignant des actions qui mettent en
œuvre la même logique de contestation. Mais en quoi le
boycott se distingue-t-il ? Et que peut-il y avoir de commun
entre le boycott de l’Afrique du Sud qui s’étala sur plus
de trente ans, la campagne « Boycott, désinvestissement et
sanctions » (BDS) à l’encontre de l’État d’Israël qui débuta
en 2005, ou encore la campagne contre Danone ? Le boycott
est-il propre à certaines cultures, à certaines époques ? On
verra que si les boycotts idéologiques jalonnent l’histoire,
l’avènement de la société de consommation a vu croître le
recours aux boycotts consuméristes.

Les antécédents
Ostraciser, mettre à l’index, mettre au ban, excommunier,
frapper d’un embargo ou encore d’un blocus : comme le
boycott, toutes ces actions ont pour but d’affaiblir un
adversaire en l’isolant socialement ou économiquement.
Les origines en sont lointaines. Dès l’Antiquité, la belle
Lysistrata, dans la comédie du même nom écrite par
Aristophane en 411 avant Jésus-Christ, n’invite-t-elle pas
déjà les femmes d’Athènes à faire une grève totale des
relations sexuelles avec leur mari tant qu’ils ne mettront
pas fin à la guerre contre Sparte ? Sur un mode plus sérieux,

3333_Le-boycott_MEP1.indd 13 06/03/15 15:59


14 LE BOYCOTT

l’excommunication est la peine canonique la plus ancienne


du christianisme. C’est la « mise hors de la communauté »
chrétienne et l’interdiction de communion ecclésiale pour
des motifs jugés sérieux par l’évêque ou par le pape, seul
à pouvoir prononcer une telle sanction. L’excommunié
n’est pas jugé sur son salut éternel, qui reste entre les
mains du Tout-Puissant. Mais de son vivant, il ne peut
recevoir les sacrements ni pratiquer certains actes ecclésias-
tiques. L’ostracisme, dans la Grèce antique, est décidé par
l’assemblée du peuple qui peut chaque année voter le rejet
hors de la société d’un citoyen pour une durée de dix ans
pour comportements condamnables ou pensées politi-
quement contraires aux principes de la cité. On retrouve
également la mise à l’index, décidée en 1563, lors de la
troisième session du concile de Trente. Le Saint-Siège publie
alors une liste d’ouvrages décrétés hérétiques, pernicieux ou
obscènes – dans tous les cas contraires à la foi – qu’il ne
faut ni posséder, ni lire. Pour assurer le salut de leur âme,
les auteurs et les lecteurs des ouvrages repris dans l’Index
librorum prohibitorum doivent être soigneusement évités.
La mise au ban ou le bannissement est une peine infligée
au Moyen Âge sur décision de l’empereur qui décide de
proscrire de l’Empire un individu, une communauté ou
même une ville. On la retrouve dans tout le Saint-Empire
et les États de langue allemande.
Le blocus est issu de la codification des conflits
maritimes. Il s’agit d’une opération de guerre menée par
une puissance assiégeante, cherchant à suspendre tout
approvisionnement et toutes communications entre le pays
ou la région assiégée et le reste du monde. Historiquement,
le blocus a lieu en mer car il est plus facile de contrôler
une frontière maritime (territoires insulaires) qu’une

3333_Le-boycott_MEP1.indd 14 06/03/15 15:59


ORIGINES ET DÉFINITION(S) DU BOYCOTT 15

longue frontière terrestre. Aujourd’hui, le développement


de l’arsenal technologique militaire permet de bloquer
les transports terrestres ou aériens. Quant à l’embargo (de
l’espagnol embargar : saisir, placer sous séquestre), venu
également de la marine, il signifie que défense est faite aux
vaisseaux marchands de sortir des ports, afin qu’ils puissent
être réquisitionnés par le service de l’État. Aujourd’hui, il
s’étend à toutes formes de commerce. La mesure est unila-
térale, et interdit légalement aux entreprises et aux citoyens
d’un État de faire commerce avec le pays visé. On citera
l’embargo des États-Unis à l’égard de Cuba mis en place
en 1962 après les nationalisations expropriant des compa-
gnies américaines ou, plus récemment, en 2014, l’embargo
de la Russie sur les importations de denrées alimentaires
européennes après la crise en Ukraine. Contrairement au
blocus, cette mesure n’empêche pas les autres pays de
poursuivre leur commerce avec le pays visé.
Le boycott s’inscrit dans la continuité de ces différentes
actions. Mais il s’en distingue parce qu’il émerge dans un
contexte particulier, à la faveur des affrontements entre
les paysans irlandais et les gros propriétaires terriens,
qui le font apparaître comme l’arme des minorités et des
opprimés, la tribune des sans-voix : « le boycott a pour
fonction de rappeler à l’élite que le peuple existe, en
essayant d’annihiler la distance géographique et sociale
[qui les sépare]1 ». Sa force ? C’est une forme de résis-
tance passive difficilement réprimable par les autorités2.

1. Olivier Esteves, Une histoire populaire du boycott, Paris,


L’Harmattan, 2005, tome 2, p. 169.
2. Philip Balsiger, « Boycott », dans Olivier Fillieule, Lilian Mathieu et
Cécile Péchu, Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses
de Sciences Po, 2009, p. 80.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 15 06/03/15 15:59


16 LE BOYCOTT

L’annexe 1 de l’ouvrage propose un aperçu de quelques


boycotts qui ont marqué l’histoire.

L’acte fondateur du boycott


On l’a vu, c’est en 1880 que le terme « boycott » fait
son apparition, après la campagne de mise à l’index de
l’intendant Charles Cunningham Boycott (1832-1897). Ce
capitaine anglais est employé comme intendant par Lord
Erne, riche propriétaire terrien. Il a en charge le domaine
de Lough Mask House, situé dans le comté de Mayo, région
pauvre de l’Irlande de l’Ouest. À la fin de l’année 1880,
l’intendant Boycott décide d’augmenter les loyers des terres,
sur lesquelles il ponctionne déjà de généreuses commissions
pour son profit personnel. Les paysans locataires, affaiblis
par la Grande Famine3, victimes d’une nouvelle épidémie
de mildiou qui décime les récoltes de pommes de terre, n’en
peuvent plus. Les expulsions se multiplient. Leur révolte,
contre les grands propriétaires qui les exploitent et contre
les métayers qui rachètent leurs terres à vil prix, va être
canalisée par deux hommes : Charles Stewart Parnell et
Michael Davitt. Fondateurs de la Ligue agraire nationale
irlandaise (The Irish National Land League, 1879), ils se
battent à la fois pour l’indépendance de l’Irlande et pour
une réforme agraire avec des méthodes non violentes.
C’est le discours de Charles Parnell, prononcé devant les
membres réunis de la Ligue, le 19 septembre 1880, qui
signe l’acte de naissance du boycott : « À présent, qu’al-
lez-vous faire à un métayer qui obtient une ferme de

3. Famine majeure qui eut lieu entre 1845 et 1849 en Irlande à la


suite d’une contagion de mildiou sur les pommes de terre, nourriture
de base des paysans irlandais.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 16 06/03/15 15:59


ORIGINES ET DÉFINITION(S) DU BOYCOTT 17

laquelle son propre voisin a été expulsé ? Je crois que


j’ai entendu quelqu’un dire : “Abattez-le !” Non, il est un
moyen bien meilleur, infiniment plus charitable et plus
chrétien. Lorsqu’un homme consent à s’installer sur une
ferme dont un autre a été injustement expulsé, vous devez
l’éviter sur les routes et sur les chemins, vous devez l’éviter
dans les rues de votre village, vous devez l’éviter dans les
magasins, dans les jardins, sur les marchés, et même à
l’église. En lui tournant résolument le dos, en faisant de
lui un solitaire abandonné du monde, en l’isolant du reste
de ses citoyens comme s’il était un lépreux du temps jadis,
vous devez lui montrer en quelle haine vous tenez le crime
qu’il a osé commettre. Vous pouvez me croire, si le peuple
d’Irlande met en œuvre cette doctrine, alors il n’y aura pas
un homme si enflé d’avarice, si désespéré de honte, pour
défier l’opinion de tous les hommes sensés du pays, et pour
transgresser votre implicite code de loi4. »
Quelques jours à peine après le discours de Charles
Parnell, Charles Boycott expulse à nouveau onze fermiers
de ses terres, déclenchant contre lui le premier « boycott ».
D’abord, ses domestiques, puis ses ouvriers agricoles, son
maréchal-ferrant, sa blanchisseuse, jusqu’au préposé au
courrier, tous ses employés quittent Lough Mask House, le
laissant seul avec sa ferme et ses quatre cents arpents de
terre à entretenir. Les magasins environnants refusent de
le fournir, les voisins de s’adresser à lui. Harcelé, menacé,
sifflé, injurié dans chacun de ses déplacements par une
foule chaque jour plus grande et plus déterminée, Charles
Boycott finit par partir.

4. Olivier Esteves, Une histoire populaire du boycott, op. cit., tome


1, p. 29.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 17 06/03/15 15:59


18 LE BOYCOTT

Le 22 octobre 1880, dans les colonnes du journal


américain, Inter Ocean, le journaliste James Redpath5
retranscrit une conversation qu’il a eue avec le père
O’Malley6, l’un des principaux organisateurs de la confron-
tation à Lough Mask House. À la question : « Comment
pourrait-on qualifier l’excommunication sociale que subit
le capitaine Boycott ? » O’Malley répond spontanément :
« Pourquoi ne pas dire que le capitaine a été boycotté ? »
Les Irlandais viennent d’inventer un nouveau mot, qui
franchit rapidement les frontières. Ainsi, dit-on boicot ou
boycoteo en espagnol, boicottagio en italien, boykott en
allemand, boicotear en portugais, boikottirovat en russe…
Bien que dans le Dictionnaire de l’Académie française, le
terme boycott soit considéré comme un anglicisme du terme
boycottage, il y est admis dans la neuvième édition.

Typologie des boycotts


Le boycott peut se décliner de multiples manières, en
fonction de l’intention des auteurs, de la nature de l’enga-
gement, du type de cible visé, etc. On en propose ici une
typologie sommaire.

Instrumental ou expressif
La plupart des définitions du boycott éludent l’intention
de l’action, se contentant d’y voir un refus d’achat dans
le but de contraindre un adversaire à faire ou à ne pas
faire quelque chose. Pour Caroline Fourest, l’imprécision
des termes est patente : « Dès ses origines, le mot [boycott]

5. James Redpath (1833-1891), journaliste et militant anti-escla-


vagiste américain.
6. Father John O’Malley, prêtre de la paroisse locale à Mayo.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 18 06/03/15 15:59


ORIGINES ET DÉFINITION(S) DU BOYCOTT 19

comporte une ambiguïté : il désigne à la fois une pression


destinée à ouvrir une négociation et une mise à l’index
destinée à punir. Depuis, l’histoire a retenu deux exemples
paroxystiques de ce que peut être le boycott. On se souvient
du boycott des magasins juifs décrété par les nazis, le
1er avril 1933 […]. Mais on se souvient aussi du boycott
réussi des bus américains de 19567. » L’auteure propose de
distinguer le boycott de protestation, pour signifier son
mécontentement et peser sur un rapport de force, du boycott
de discrimination, qui est une façon de désigner un ennemi,
de le stigmatiser, de l’exclure.
Dans son ouvrage sur les boycotts de consommateurs8,
Monroe Friedman distingue le boycott instrumental du
boycott expressif. Le premier a un but précis : la réparation
d’un préjudice, la modification d’une politique ou la
suppression d’une décision. Le second veut sensibiliser
l’opinion publique, éveiller les consciences sur une théma-
tique particulière, sans nécessité de changement immédiat.
Ou encore, il répond à une volonté de manifester son
mécontentement ou sa frustration. Mais dans la réalité,
les boycotts sont souvent hybrides, mêlant expressivité
et instrumentalité. L’auteur y ajoute le boycott punitif.
À l’inverse du boycott purement instrumental, pour
obliger une cible à prendre des mesures et modifier son
comportement, le boycott punitif est une réponse à un fait

7. Caroline Fourest, Face au boycott. L’entreprise face au défi de la


consommation citoyenne, Paris, Dunod, 2005, p. 2-3.
8. De 1970 à 1980, Monroe Friedman a conduit une étude portant
sur 90 boycotts. Son livre, Consumer Boycotts, reste aujourd’hui l’une
des plus grandes contributions à la compréhension des boycotts de
consommateurs.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 19 06/03/15 15:59


20 LE BOYCOTT

accompli9. Marc Drillech10 parle ainsi de « boycott anti »,


outil d’exclusion contre une cible devenant un « bouc
émissaire ».
Dans une thèse de marketing consacrée à ce mode
d’action, Marinette Amirault-Thebault11 évoque également
cette distinction, mais elle l’aborde moins en termes
d’intention que de temporalité, de chronologie. Elle opère
une distinction entre ce qu’elle nomme le boycott préventif
et le boycott punitif. Le boycott préventif cherche à
dissuader (c’est-à-dire à détourner d’un projet), le second a
pour but d’exercer des représailles pour un fait accompli. À
ses yeux, ce qui distingue le boycott de la vengeance, c’est
qu’il y a encore un espoir, que l’action peut encore apporter
un changement. Elle en déduit un peu rapidement que le
boycott peut être préventif ou curatif, mais qu’il ne peut
être uniquement punitif. Pourtant, les contre-exemples ne
manquent pas, dès lors qu’on sort du domaine strictement
économique, non pris en compte par l’auteure.
Pour l’économiste et sociologue Albert Hirschman, « le
boycott est un phénomène qui se situe à la frontière qui
sépare la défection et la prise de parole. Dans le cas du
boycott, la menace de défection est effectivement mise à
exécution, mais c’est expressément dans le but d’amener
un changement d’orientation au sein de l’organisation qui
en fait l’objet ; il s’agit donc bien d’un acte qui combine les

9. Monroe Friedman, Consumer Boycotts. Effecting Change Through


The Marketplace and The Media, New York (N. Y.), Routledge, 1999,
p. 13.
10. Marc Drillech, Le Boycott : histoire, actualité, perspectives, France,
FYP éditions, 2011, p. 363.
11. Marinette Amirault-Thebault, Le Boycott, analyse conceptuelle
et modélisation, La Réunion, Université de La Réunion, thèse pour le
doctorat en sciences de gestion, 1999, p. 47.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 20 06/03/15 15:59


ORIGINES ET DÉFINITION(S) DU BOYCOTT 21

deux mécanismes de la défection et de la prise de parole.


La menace de défection est ici remplacée par son image
inversée : la promesse de retour12 ». Cette « promesse de
retour » exclut la notion punitive, confortant l’idée que les
boycotts punitifs n’interviendraient que dans des contextes
de protestations idéologiques et politiques, et non rigoureu-
sement économiques. La perception du boycott est en tout
cas très différente selon l’intention qu’on lui prête, et le
boycott punitif, sans espoir de retour, reste beaucoup moins
accepté dans l’opinion. Il exprime une forme d’hostilité
sans chercher à aboutir à la négociation. Il n’est souvent
porteur d’aucune forme de revendication autre que celle
de nuire à un adversaire identifié sur des critères souvent
identitaires.

Consumériste ou d’abord politique


La nature de l’engagement suggère de distinguer boycotts
consuméristes et boycotts purement idéologiques/politiques.
Dans le premier cas, les revendications seraient strictement
d’ordre économique. Dans le second, elles s’appuieraient
sur une certaine image de la société, du bien commun,
ou de l’intérêt général. Une classification aussi tranchée
présente toutefois des limites. Elle repose sur une définition
très étroite du consumérisme, réduit à des considérations
sur le prix et la qualité des produits. Or ce n’est pas le
cas. Le boycott consumériste se fait souvent sur la base
de considérations politiques, comme refuser d’acheter
les produits d’une entreprise qui emploie des enfants ou

12. Albert Otto Hirschman, Exit, Voice, Loyalty. Défection et prise


de parole, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1995,
p. 96-97.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 21 06/03/15 15:59


22 LE BOYCOTT

menace l’environnement. Inversement, le boycott à visée


purement idéologique ou politique s’en prend souvent au
portefeuille de l’adversaire pour le contraindre à céder ou
à changer de politique, qu’il s’agisse du refus d’acheter des
produits provenant d’Afrique du Sud au temps de l’Apar-
theid, ou des produits israéliens provenant des colonies
pour lutter contre l’occupation des territoires. Enfin, il
existe une troisième forme de boycott qui ne passe pas par
l’économie : les boycotts diplomatiques, sportifs, culturels
ou académiques.

Direct ou indirect
Un boycott peut cibler des entités très diverses : des
entreprises, des marques, des produits, des organisations
ou des États. Il peut s’attaquer à un produit d’une seule
marque, à toute sa production, à ses filiales, parfois même
à ses intermédiaires ; il peut viser certains voire tous les
produits d’un État. Mais la distinction la plus intéres-
sante est celle du caractère direct ou indirect de la cible.
Lorsque cette dernière n’est pas directement atteignable,
les boycotteurs vont chercher à faire levier sur une autre
organisation susceptible de faire pression sur la cible. C’est
un boycott de substitution, fréquent lorsqu’un État ou une
entité gouvernementale est visé. Les cibles indirectes seront
alors une ou plusieurs entreprises du gouvernement visé.
« Les firmes boycottées sont censées agir, pour le compte
des boycotteurs, comme un groupe de pression sur la cible
visée. Même si les entreprises n’agissent pas sur lui, le
gouvernement peut être embarrassé par le fait que ces
firmes connaissent des difficultés économiques à cause de
décisions politiques qu’il aura prises. Dans le cas du boycott
indirect, l’organisation ou le produit boycotté est différent

3333_Le-boycott_MEP1.indd 22 06/03/15 15:59


ORIGINES ET DÉFINITION(S) DU BOYCOTT 23

de la véritable cible (entité gouvernementale ou autre) que


les boycotteurs souhaitent atteindre13. » C’est notamment le
cas des boycotts académiques, culturels ou sportifs (voir
encadré 1). Il existe deux cas de figure pour lesquels il est
utile d’avoir recours à des groupes de substitution pour
atteindre l’adversaire. Soit ce dernier est hors de portée car
le boycotteur n’est pas en lien direct avec lui. Ainsi, pour
les producteurs de matières premières, le boycott s’exercera
sur la chaîne des intermédiaires. Pour les gouvernements,
il s’attaquera aux entreprises de ces États, ou encore aux
instances académiques, culturelles. Soit le boycott direct
s’avère insuffisant pour atteindre l’adversaire. Il est donc
nécessaire d’augmenter la force de pression en cumulant
les cibles indirectes.

Boycott spontané, boycott organisé


Si l’engagement dans un boycott représente généra-
lement un acte volontaire, il peut aussi se faire sous la
contrainte. Dans le premier cas, le boycotteur éprouve
une sympathie envers une cause. Dans le second, il subit
le boycott et se sent forcé d’y participer, comme dans le
cadre d’organisations syndicales, ou de boycotts dans
une entreprise pour contester des mesures salariales, par
exemple. De fortes pressions peuvent alors être exercées
sur les salariés pour qu’ils participent et ils craindront,
s’ils refusent, une mise à l’écart, une réprobation morale.
Marinette Amirault-Thebault propose donc de distinguer
boycott spontané et boycott dirigé. « Dans le cas du boycott
spontané, le boycotteur agit ou croit agir spontanément,

13. Marinette Amirault-Thebault, Le Boycott, analyse conceptuelle et


modélisation, op. cit., p. 76.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 23 06/03/15 15:59


24 LE BOYCOTT

guidé par ses propres convictions ou croyances, tandis


que dans le cas du boycott dirigé, il agit en respectant
un mot d’ordre ou consigne émanant d’une “autorité”
extérieure : association, syndicat, entreprise, État, etc.14. »
Dans la catégorie des boycotts spontanés qui ont connu
un retentissement, citons le boycott des produits français,
tels que le vin et le fromage, spontanément boudés par des
consommateurs du monde entier à la suite de la reprise
des essais nucléaires par la France en 1995, sans qu’aucun
mot d’ordre officiel ne soit donné ; ou encore, au moment
de l’intervention américaine en Irak en 2003, à laquelle
s’oppose la France. La position de cette dernière est très
mal perçue par les consommateurs américains qui lancent
rapidement des appels au boycott, allant jusqu’à rebaptiser
les frites (French fries) en freedom fries. Les grands groupes
français implantés aux États-Unis qui procurent des milliers
d’emplois américains sont épargnés. Le boycott vise plutôt
les cibles symboliques comme les produits gastronomiques.
Le pic du boycott ne dure qu’un mois, mais au plus fort de
la crise, certains distributeurs de vins français enregistrent
des pertes allant jusqu’à 30 % par rapport aux années
précédentes. Autre secteur affecté : le tourisme. À cette
période, la France connaît une baisse de fréquentation des
touristes américains, notamment dans l’hôtellerie haut de
gamme de la Côte d’Azur.

14. Marinette Amirault-Thebault, op. cit., p. 44.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 24 06/03/15 15:59


ORIGINES ET DÉFINITION(S) DU BOYCOTT 25

Encadré 1 :
Les boycotts olympiques

Depuis leur création, les Jeux olympiques ont toujours


constitué, grâce au boycott, une remarquable vitrine inter-
nationale pour les revendications politiques. Pour Avery
Brundage15, les Jeux olympiques sont des compétitions entre
individus plus qu’entre nations. Pourtant, de nombreux pays
les boycottent pour manifester leur opposition au pays organi-
sateur ou à d’autres participants. Certains Jeux voient jusqu’à
soixante-sept nations boycotter la compétition, d’autres
boycotts plus modestes se limitant à la non-participation de
quelques athlètes à certaines épreuves.
Dès les premiers Jeux de l’ère moderne organisés à Athènes
en 1896, la Turquie, qui a pourtant prévu jusqu’à l’émission
de timbres célébrant l’événement, décide au dernier moment
de boycotter les Jeux en raison de l’animosité entre les deux
États depuis l’indépendance de la Grèce. En 1956, l’Égypte,
l’Irak et le Liban protestent contre la présence d’Israël aux jeux
de Melbourne. Dénonçant l’avancée israélienne dans le Sinaï,
ils refusent de concourir à ses côtés. Pour leur part, l’Espagne,
la Suisse et les Pays-Bas boycottent ces mêmes Jeux pour
dénoncer l’invasion des chars soviétiques en Hongrie. Lors
des jeux de Montréal de 1976, les délégations africaines de
vingt-neuf nations quittent la ville la veille des compétitions car
le Comité international olympique refuse d’exclure la Nouvelle-
Zélande, qui entretient toujours des relations sportives avec
l’Afrique du Sud, exclue du mouvement olympique depuis le
début des années 1970 à cause de sa politique d’Apartheid.
Les deux grands adversaires de la guerre froide boycottent
tour à tour les Jeux suivants. En 1980, pour protester contre
l’invasion soviétique en Afghanistan, le président Jimmy Carter
refuse la participation des États-Unis d’Amérique aux Jeux de

15. Président du Comité international olympique de 1952 à 1972.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 25 06/03/15 15:59


26 LE BOYCOTT

Moscou, suivi par une soixantaine d’autres pays du bloc de


l’Ouest. Quatre ans plus tard, c’est au tour des Soviétiques et
d’une quinzaine de pays communistes de boycotter les Jeux
organisés à Los Angeles.
Depuis les années 1990, ces temps de boycott massif
semblent révolus. Aujourd’hui, les Jeux constituent plus un
enjeu économique qu’idéologique. Un pays qui boycotterait
les Jeux prendrait le risque de perdre des marchés avec le pays
organisateur. Le choix même des pays organisateurs répond
à des critères économiques. Aucun pays n’a, par exemple,
boycotté les Jeux de Pékin en 2008, malgré les nombreuses
contestations de la répression chinoise au Tibet. De même,
les appels à boycotter les Jeux olympiques d’hiver de 2014
à Sotchi, après l’adoption par le Parlement russe d’une loi
discriminant les minorités sexuelles, n’entraînent l’annulation
de la participation d’aucune nation. Aujourd’hui, les boycotts
olympiques revêtent une forme plus discrète. Les pays boycot-
teurs se contentent de ne pas envoyer de délégation politique
durant la cérémonie d’ouverture, se gardant souvent bien
d’exposer officiellement leurs raisons.

Boycott vs buycott
Si le boycott est ancien, le buycott est apparu plus
récemment, dans les années 1960-1970, alors que les
préoccupations autour du développement durable prenaient
forme, et que le modèle de la croissance montrait ses limites.
Monroe Friedman définit le buycott comme « les efforts
effectués par des consommateurs activistes pour amener à
acheter les produits ou services de sociétés sélectionnées,
de façon à récompenser ces firmes pour leur comportement
conforme aux buts des activistes ». Il rejoint ici les auteurs
qui développent le concept de « consommation engagée16 ».

16. Voir entre autres : Sophie Dubuisson-Quellier, La Consommation


engagée, Paris, Presses de Sciences Po, 2009 ; Frank Trentmann,

3333_Le-boycott_MEP1.indd 26 06/03/15 15:59


ORIGINES ET DÉFINITION(S) DU BOYCOTT 27

Là où le boycott sanctionne un comportement, le buycott


récompense. Dans la littérature, on le retrouve aussi sous
d’autres dénominations telles qu’« anti-boycott » ou « boycott
inversé ». On parle alors de « liste blanche » par opposition à
la « liste noire » des produits à boycotter (la liste noire des
compagnies aériennes, par exemple). Sous l’appellation de
consumérisme politique17, les deux pratiques sont souvent
abordées ensemble. Des divergences dans les motivations
ainsi que dans les variables explicatives des deux compor-
tements, de même que dans les profils des boycotteurs et
des « buycotteurs » (voir infra, chapitre 2) plaident plutôt en
faveur d’une approche séparée des deux modes d’action18.

Une pratique spécifiquement anglo-saxonne


Le refus des colons expatriés vers les Amériques d’acheter
du thé et des marchandises anglaises à la fin du XVIIe siècle,
les représailles contre le capitaine Boycott en Irlande à la
fin du XIXe siècle, ou encore le boycott des marchandises de
l’Empire britannique par les Indiens de la colonie durant
la première moitié du XXe siècle : autant d’événements qui
vont ancrer le boycott dans le répertoire anglo-américain
d’action collective. Aux États-Unis, le recours à ce mode
d’action est aussi systématique que l’appel à la grève ou à la
manifestation en France. Les centrales syndicales actualisent

« Le consommateur en tant que citoyen : synergies et tensions entre


bien-être et engagement civique », Économie politique, 39, mars 2008,
p. 7-20 ; Geoffrey Pleyers, La Consommation critique, Paris, Desclée
de Brouwer, 2011.
17. Le choix de produits et/ou de producteurs sur base de considéra-
tions éthiques ou politiques, ou les deux (Michele Micheletti, Political
Virtue and Shopping : Individuals, Consumerism and Collective Action,
New York (N. Y.), Palgrave, 2003).
18. Lisa A. Neilson, « Boycott or Buycott ? Understanding Political
Consumerism », Journal of Consumer Behaviour, 9, mai-juin 2010,
p. 214-227.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 27 06/03/15 15:59


28 LE BOYCOTT

constamment les listes d’entreprises à boycotter, ainsi que les


résultats des actions en cours. À titre d’exemple, le National
Boycott News, publication annuelle aujourd’hui disparue,
recensait tous les boycotts aux États-Unis, leurs acteurs
et leurs conséquences. Aujourd’hui, on trouve toujours au
Royaume-Uni et aux États-Unis un nombre considérable de
sites internet qui tiennent à jour les campagnes de boycott
et proposent des listes de marques à favoriser (buycott)
ou à boycotter. Une simple recherche sur le moteur de
recherche Google pour l’entrée « current boycott list » donne
6 530 résultats19, alors qu’une recherche de « liste de boycotts
en cours » ne donne qu’un unique résultat… menant à un
site britannique.
Un numéro spécial de la revue Management &
Organizational History propose un aperçu historique
du boycott, du buycott et de l’activisme consumériste20.
Il révèle une littérature dominée par des auteurs améri-
cains qui relatent surtout l’expérience américaine. Aux
États-Unis, ces pratiques ont souvent été coordonnées par
des organisations syndicales, des organisations non gouver-
nementales et des partis politiques. Selon Leo Wolman (cité
par Richard Hadkins), c’est à partir de la fin du XIXe siècle
que le boycott va devenir une arme privilégiée pour les
organisations syndicales américaines. Ainsi, à la fin du
XIXe siècle à New York, les ouvriers des brasseries, en conflit
avec leurs employeurs à propos de leurs conditions de
travail, décident de boycotter les produits de certains d’entre
eux. En refusant de consommer les bières en question, ils
obligent les établissements fréquentés par les ouvriers à se

19. Recherche au 1er février 2014.


20. Voir l’introduction par Richard A. Hadkins, « Boycott, Boycotts and
Consumer Activist in a Global Context : an Overview », Management
& Organizational History, 5, 2010, p. 123-143.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 28 06/03/15 15:59


ORIGINES ET DÉFINITION(S) DU BOYCOTT 29

fournir ailleurs. L’auteur voit ce recours au boycott, dans un


contexte ordinaire, comme une arme peu coûteuse comparée
à une grève.
Toutefois, le boycott deviendra coûteux une fois son
caractère illégal reconnu. En 1902, la création de l’Ame-
rican Anti-boycott Association marque un tournant : cette
association finance des recours judiciaires, dont les verdicts
rendent le boycott de plus en plus difficile à mettre en
œuvre par les syndicats sur le plan légal. Il reste néanmoins
une arme clé dans la panoplie des moyens d’action des
syndicats américains, même si le nombre d’actions initiées
par les syndicats diminue fortement au début du XXe siècle,
après que les employeurs se décident à recourir à la loi.
La situation évolue au début des années 1980. En 1982,
la Cour suprême des États-Unis reconnaît ainsi le droit
aux Américains d’organiser des boycotts pour obtenir des
changements sociaux, politiques ou économiques. Depuis,
le nombre de boycotts et de buycotts a fortement augmenté.
Parallèlement, leur champ d’action s’est élargi, associé à de
nouveaux thèmes, comme les droits des minorités ethniques,
sexuelles ou religieuses, ou encore la défense des animaux.
Le groupe d’activistes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et
transgenres), par exemple, a lancé de nombreux appels au
boycott. Si, le plus souvent, ce dernier est mobilisé pour des
causes progressistes, il l’est aussi pour des causes réaction-
naires ou extrémistes, comme lorsque le second Ku Klux
Klan appelle au boycott des commerces juifs et catholiques
romains dans les années 1920.
Monroe Friedman écrit que le boycott est « as American
as apple pie21 », tandis que Lawrence Glickman y voit « an

21. Aussi américain que la tarte aux pommes. Citation tirée de Richard
A. Hadkins, « Boycott, Boycotts and Consumer Activist in a Global
Context : an Overview », art. cité.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 29 06/03/15 15:59


30 LE BOYCOTT

American custom with an Irish name22 ». Pour ce dernier,


avec la création du mot « boycott » s’annonce l’élargissement
du champ d’une pratique visant à améliorer les salaires et
les conditions de travail aux États-Unis. A contrario, en
Europe continentale, les exemples de boycotts massivement
suivis sont rares, et leurs résultats en demi-teinte n’ont
jusqu’ici pas favorisé l’importation de ce mode de protes-
tation. Quelques rares pistes ont été avancées pour expliquer
le faible recours au boycott en France, sans qu’aucune ne
soit réellement satisfaisante. L’une d’elle concerne le cadre
juridique flou. Depuis 2009 et l’essor de la campagne BDS
contre Israël, il existe une pénalisation croissante de cette
forme de revendication. En France, tout appel au boycott
peut ainsi être puni d’un an d’emprisonnement et d’une
peine de quarante-cinq mille euros. Mais jusqu’ici, aucun
texte de loi n’interdit le boycott, considéré au même titre
que la grève comme un « moyen de pression légitime pour
les salariés ». Avec d’autres d’auteurs, Flore Trautmann
avance une autre explication au recours plus rare du boycott
en Europe. Elle « oppose les pays de culture protestante
(États-Unis et Europe du Nord) aux pays de culture catho-
lique et essentiellement le Sud de l’Europe, où la culture de
la responsabilité individuelle serait moins développée que
dans les pays plus décentralisés, où l’on attendrait moins
de l’État et des institutions publiques23 ».

22. Une coutume américaine avec un nom irlandais, Richard


A. Hadkins, art. cité.
23. Flore Trautmann, « Pourquoi boycotter ? Logique collective et
expressions individuelles : analyse de systèmes de représentations à
partir du cas Danone », Le Mouvement social, 207, 2004, p. 50.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 30 06/03/15 15:59


Chapitre 2
Profils des boycotteurs
contemporains
Arme du pauvre à certains moments, outil stratégique
des organisations sociales à d’autres, ou encore acte
individuel d’une population éduquée et aisée, le boycott
constitue a priori une action de protestation que tous
les publics peuvent s’approprier. Cependant, les enquêtes
contemporaines révèlent des profils spécifiques de boycot-
teurs. Quant à la base empirique des analyses qui précisent
les caractéristiques individuelles des boycotteurs, elle prend
souvent en compte de manière peu différenciée le boycott
et le buycott, occultant les distinctions éventuelles entre
les deux actions et leurs protagonistes. Le lecteur averti
de cette limite trouvera dans ce chapitre quelques repères
mettant un peu de chair sociologique sur cette notion
jusqu’ici abstraite de boycotteur.

Jeunes, éduqués, aisés et plutôt à gauche


Les auteurs tendent à converger sur les variables clés
incitant au buycott et au boycott : un niveau d’éducation
plutôt élevé, une aisance financière, une certaine jeunesse,
un intérêt relatif pour la politique, mais moins d’inclinaison
à s’identifier à un parti politique et à faire confiance aux
institutions gouvernementales. Les activistes se situent
également plus à gauche sur l’axe gauche/droite.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 31 06/03/15 15:59


32 LE BOYCOTT

En Europe, ces grands traits sont principalement


mis en évidence par l’analyse des données de l’Enquête
sociale européenne (European Social Survey [ESS], vague
2002-20031). L’enquête demande aux personnes interrogées
si elles ont participé à un buycott ou à un boycott au cours
des douze mois précédant l’enquête2 (voir tableau 1).
Pour les vingt et un pays européens couverts par
l’enquête, en moyenne un peu plus de 24 % des répon-
dants ont acheté des produits pour des raisons politiques,
morales ou environnementales et un peu plus de 17 % ont
boycotté des produits pour les mêmes raisons. Le boycott
est donc moins fréquent que le buycott. Les Européens avec
une sensibilité de gauche sont plus nombreux à le faire :
on compte 32 % de « buycotteurs » et 25 % de boycotteurs
à gauche, contre respectivement 23 % et 16 % à droite.

1. Nous faisons référence à la vague 2002-2003 de l’enquête ESS


car les versions plus récentes ne demandent plus aux répondants s’ils
ont participé à un buycott, seule la participation à un boycott est
prise en compte. La vague 2002-2003 permet la comparaison entre
boycotteurs et « buycotteurs ».
2. Les analyses des données de l’enquête ESS que nous citons sont
reprises par les auteurs suivants : Sebastian Koos, « What Drive
Political Consumption in Europe ? A Multi-level Analysis on Individual
Characteristics, Opportunity Structure and Globalization », Acta
Sociologica, 55 (1), 2012, p. 37-57 ; Jean-Paul Bozonnet, « Boycott
et “buycott” en Europe. Écocitoyenneté et culture libérale », Sociologies
pratiques, 20, 2010, p. 37-50.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 32 06/03/15 15:59


PROFILS DES BOYCOTTEURS CONTEMPORAINS 33

Tableau 1 : Pourcentages de boycotteurs et des « buycotteurs »


en Europeselon diverses variables (ESS 2002)

Buycott Boycott

Homme 22 17
Sexe
Femme 27 18
16-24 19 14
25-39 28 19
Âge
40-59 28 21
60 et + 19 14
Primaire 7 5
Secondaire 1er degré 15 12
Niveau d’études
Secondaire 2e degré 27 19
Supérieur 42 30
Primaire (agriculture,
10 6
extraction)
Produits manufacturés 22 16
Construction 17 12
Services publics gaz,
26 17
Secteur électricité, poste, déchets
d’activité Commerce, transports 22 16
Finances et immobilier 33 23
Administration, défense 30 24
Éducation, recherche 44 31
Santé, travail social 38 26
Sport, loisir, culture 46 37
Revenu familial 8
-- 12
total net
(quartiles) - 20 15
[comment lire + 31 23
cette rubrique ?
Peut-être
faut-il ajouter ++ 43 29
une note souple
tableau ?]

3333_Le-boycott_MEP1.indd 33 06/03/15 15:59


34 LE BOYCOTT

Pas du tout 6 5
Intérêt pour la Peu 19 12
politique Assez 33 24
Très 44 35
Autre religion 27 23
Orthodoxe 8 9
Appartenance
Non-appartenance 26 19
religieuse
Catholique 18 13
Protestant ou assimilé 39 27
Source : données reprises des analyses de Jean-Paul Bozonnet, art. cité, p. 48.
Note : les quartiles de revenus divisent la population des ménages en quatre groupes
égaux en fonction de leur revenu, chaque groupe représentant 25 % de la distribution
des revenus, du quartile inférieur (--) au quartile supérieur (++).

Le niveau de revenus a un lien avec le buycott, mais pas


avec le boycott. Jean-Paul Bozonnet3 signale cependant
que si les foyers aisés sont proportionnellement les plus
nombreux à boycotter, ce n’est pas la richesse qui en est
la cause, mais plutôt la moindre importance attachée aux
intérêts matériels et la place plus grande accordée à certaines
valeurs (voir infra la thèse des valeurs postmatérialistes).
Le niveau d’éducation influence les deux actions :
les plus éduqués sont plus nombreux à déclarer avoir
boycotté ou « buycotté » durant l’année écoulée. Ces
activités supposent en effet l’acquisition de compétences
nécessaires pour manipuler des abstractions politiques
et, partant, pour coordonner des activités distantes dans
l’espace ou le temps, une forme de « mobilisation cognitive »
au sens de Ronald Inglehart4. Dans les sociétés postin-

3. Jean-Paul Bozonnet, « Boycott et “buycott” en Europe. Écocitoyenneté


et culture libérale », art. cité.
4. Ronald Inglehart, The Silent Revolution : Changing Values and
Political Styles among Western Publics, Princeton (N. J.), Princeton
University Press, 1977.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 34 06/03/15 15:59


PROFILS DES BOYCOTTEURS CONTEMPORAINS 35

dustrielles, la socialisation par l’école et par l’université


contribue, par l’ouverture sur le monde et par un accès
accru à l’information, à former les citoyens à la partici-
pation politique. Le rôle des parents dans la socialisation
politique paraît également important, comme le démontre
une enquête menée en 2012 aux États-Unis auprès d’un
échantillon de jeunes âgés de 12 à 17 ans5. Quand les
parents s’engagent dans des pratiques de boycott et de
buycott, la propension de leurs enfants à faire de même
est plus élevée.
La comparaison des secteurs d’activité montre que
les actifs du secteur tertiaire sont proportionnellement
plus nombreux à « buycotter » et à boycotter que ceux
de l’industrie et de l’agriculture. Cette tendance pourrait
s’expliquer par le fait que les travailleurs du secteur des
services sont davantage motivés par des valeurs non écono-
miques, et engagés dans des domaines tels que la santé,
l’éducation, la culture, le sport, les loisirs, etc.
L’intérêt pour la politique et le sentiment d’efficacité
politique ont un effet positif sur les deux types d’action.
Ainsi, 69 % des Européens qui s’engagent dans des
pratiques de boycott et de buycott se disent assez ou très
intéressés par la politique ; ils sont aussi plus nombreux à
signer des pétitions. Mais les formes non conventionnelles
de participation politique ne se substituent pas aux autres,
ceux qui y recourent votent aussi davantage. Il ressort
des données ESS que les catégories qui incluent dans leur

5. Jan LeBlanc Wicks, Shauna A. Morimoto, Angie Maxwell, Stéphanie


Richer Schulte et Robert H. Wicks, « Youth Political Consumerism and
the 2012 Presidential Election : What Influences Youth Boycotting
and Buycotting ? », American Behavioral Scientist, 58 (5), 2014,
p. 715-732.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 35 06/03/15 15:59


36 LE BOYCOTT

répertoire d’action le buycott, le boycott et la signature


de pétitions disposent aussi d’une panoplie de pratiques
plus riche que les autres catégories. Jean-Paul Bozonnet6
suggère une pyramide de la participation conventionnelle
allant de l’inscription électorale à l’adhésion à un parti.
L’enquête ESS montre que le buycott et le boycott prennent
place dans une hiérarchie d’actions plus ou moins engagées
et protestataires, des moins coûteuses et des plus répandues
comme la pétition (26 % des Européens) aux plus lourdes,
et donc plus rares, comme le don d’argent à un parti (7 %
des Européens). Si l’on prend au sérieux cette hiérarchie,
suggère l’auteur, le boycott, moins fréquent que le buycott,
exigerait plus d’engagement.
En revanche, sur d’autres points, on constate des diffé-
rences entre « buycotteurs » et boycotteurs. La confiance
dans les institutions politiques a ainsi une incidence sur
le boycott, mais peu sur le buycott. Cette confiance tend
à diminuer la participation au boycott. Sur ce point,
Jean-Paul Bozonnet7 suggère une hypothèse intéressante :
le buycott serait moins chargé de signification politique que
le boycott, hypothèse également soulevée par l’étude de
Jan LeBlanc Wicks et al. auprès d’un échantillon de jeunes
Américains8. Dans une enquête menée en 2011 auprès
d’un échantillon de deux mille deux cents personnes aux
États-Unis, Sebastian Koos9 tire des conclusions similaires

6. Jean-Paul Bozonnet, art. cité.


7. Ibid.
8. Jan LeBlanc Wicks et al., « Youth Political Consumerism and the
2012 Presidential Election : What Influences Youth Boycotting and
Buycotting ? », art. cité.
9. Sebastian Koos, « What Drive Political Consumption in Europe ?
A Multi-level Analysis on Individual Characteristics, Opportunity
Structure and Globalization », art. cité.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 36 06/03/15 15:59


PROFILS DES BOYCOTTEURS CONTEMPORAINS 37

sur le profil des adeptes de ces deux modes d’action : le


niveau d’éducation, celui des revenus, de l’intérêt politique
ainsi que la jeunesse accroissent la propension à s’engager
dans des pratiques de boycott et de buycott.

Des effets de genre


Plusieurs enquêtes révèlent que les femmes, par
comparaison aux hommes, sont proportionnellement plus
nombreuses à s’engager dans des actions de buycott. En
ce qui concerne le boycott, les différences semblent moins
manifestes, voire absentes. Michele Micheletti 10 avance
deux hypothèses à ce propos. Tout d’abord, le buycott est
facile à intégrer dans les comportements privés, routiniers
de la vie quotidienne, tandis que le boycott est davantage
susceptible de se concrétiser dans le cadre d’organisa-
tions extérieures au foyer, publiquement structurées.
Historiquement, la sphère de la consommation relève du
domaine féminin et celle de la production du domaine
masculin. Les femmes sont à l’aise avec la consommation.
Elles effectuent la plupart des achats alimentaires et
textiles, et le shopping n’est pas a priori considéré comme
une activité masculine. La compatibilité du buycott avec
les rôles traditionnellement dévolus aux femmes constitue
une autre explication avancée par l’auteure : prendre soin
(le care) et récompenser sont des actions plus proches
de la dimension positive du buycott que du caractère
sanctionnant du boycott.

10. Michele Micheletti, « Why More Women ? Issues of Gender and


Political Consumerism », dans Michele Micheletti, Andreas Follesdal
et Dietlind Stolle (eds), Politics, Products and Markets, New Brunswick
(N. J.), Transaction Publishers, 2004, p. 245-264.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 37 06/03/15 15:59


38 LE BOYCOTT

Sur la base des données 2002-2003 de l’enquête ESS,


Lisa Nielson11 montre comment des variables qui ont une
incidence sur la propension à boycotter ou « buycotter »
agissent de manière différente dans le cas des hommes
et des femmes. Pour les hommes, l’implication dans des
associations a un effet stimulant, tandis que pour les
femmes, c’est la confiance en autrui et dans les institu-
tions qui joue ce rôle.
L’acceptation croissante en Europe de ce type d’action
protestataire, en particulier par les femmes, nécessiterait
de nouvelles analyses. Le graphique 1 compare les propor-
tions d’hommes et de femmes déclarant avoir participé à
des boycotts en 201212 : dans onze pays, les femmes sont
proportionnellement plus nombreuses que les hommes à
déclarer participer à ce type d’actions, dans six pays, elles
sont moins nombreuses. Elles sont aussi plus nombreuses
là où le boycott est le plus largement adopté. En Suède,
près d’une femme sur deux (48 %) et 38 % des hommes
sont des boycotteurs potentiels. L’étude de la participation
différenciée des hommes et des femmes à la vie publique et
politique dans ses formes conventionnelles et non conven-
tionnelles constitue un champ de recherche passionnant
qu’on ne peut développer dans le cadre de cet ouvrage.
Au-delà du genre, ces données amènent également à
s’interroger sur les différences entre pays.

11. Lisa A. Nielson, « Boycott or Buycott ? Understanding Political


Consumerism », Journal of Consumer Behaviour, 9, mai-juin 2010,
p. 214-227.
12. Les pays repris sont ceux qui sont communs aux vagues 2002 et
2012 de l’enquête.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 38 06/03/15 15:59


PROFILS DES BOYCOTTEURS CONTEMPORAINS 39

Graphique 1 : Pourcentages de boycotteurs en Europe


selon le sexe (ESS 2012)

Suède 38
48

Finlande 32
38

Pays-Bas 10
14

Suisse 26
30

Norvège 22
26

Danemark 24
27

France 30
33

Espagne 16
19

Belgique 10
13

Allemagne 36
35

Royaume-Uni 19
18

Rép. Tchèque 13
14

Irlande 11
12

Portugal 3
4

Hongrie 3
4

Italie 11
13

Pologne 5
7

0 10 20 30 40 50 60
Femmes Hommes

Source : données de la vague 2012 de l’enquête ESS.

Des écarts importants entre pays


La comparaison intra-européenne révèle de fortes
différences entre pays (voir graphique 2). Le boycott et le
buycott semblent plus fréquents dans les pays nordiques et
la Suisse, moins dans les pays du Sud et de l’Est de l’Europe.
Ainsi, en Grèce, seuls 7 % de l’échantillon déclarent des
pratiques de buycott, contre 55 % en Suède. La Suède et
la Suisse possèdent les pourcentages les plus élevés de

3333_Le-boycott_MEP1.indd 39 06/03/15 15:59


40 LE BOYCOTT

personnes qui déclarent avoir boycotté, soit respectivement


31 % et 32 %, contre 3 % au Portugal. En bref, les citoyens
du Nord ont trois fois plus de chances de pratiquer le
boycott que les pays méditerranéens ; l’écart est le même
entre les pays de l’Ouest et ceux de l’Est.

Graphique 2 : Boycott et buycott en Europe en pourcentages


(ESS 2002)

Suède 32
55

Suisse 31
45

Danemark 23
44

Finlande 27
42

Allemagne 26
39

Norvège 19
53

Royaume-Uni 26
32

Luxembourg 71
31

Autriche 22
30

France 28
27

Belgique 13
27

Pays-Bas 5
10

Irlande 14
25

Rép. Tchèque 11
23

Espagne 8
12

Hongrie 5
10

Pologne 4
10

Slovénie 5
10

Portugal 3
7

Grèce 7
9

Italie 7
8

0 10 20 30 40 50 60
Boycott Buycott
Source : Jean-Paul Bozonnet, art. cité, p. 44.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 40 06/03/15 15:59


PROFILS DES BOYCOTTEURS CONTEMPORAINS 41

Divers facteurs peuvent expliquer ces différences. Il n’est


pas confirmé que ces dernières sont la conséquence de la
richesse nationale. Certains avancent un effet de la culture
politique, des valeurs, de l’ancrage économique et politique.
Le clivage entre les pays de culture protestante (Europe
du Nord mais aussi États-Unis) et ceux de culture catho-
lique (essentiellement le Sud de l’Europe) a souvent été
proposé, et pas uniquement par rapport à la propension
à s’engager dans des pratiques de boycott ou de buycott.
Il expliquerait aussi la différence entre les systèmes de
protection sociale en Europe, comme l’a montré Gøsta
Esping Andersen13. Ces traditions religieuses n’ont pas la
même conception de la responsabilité individuelle. Une
telle hypothèse constitue une première clé d’entrée pour
tenter de comprendre le recours variable au boycott et au
buycott selon les pays.
Effectivement, le constat interpelle : en Europe, 27 %
des protestants déclarent s’être engagés dans des boycotts
et 39 % dans des buycotts, contre respectivement 13 % et
18 % chez les catholiques. Dans ses travaux sur l’origine du
capitalisme, Max Weber14 voit dans ces héritages religieux
distincts les racines d’une conception de la responsabilité
individuelle ainsi que du rôle de l’État et des institutions.
Il constate un renforcement mutuel entre certains aspects
de l’éthique religieuse des calvinistes fondée sur la prédes-
tination (doctrine selon laquelle certains hommes seraient
d’avance élus, d’autres réprouvés) et certains aspects de
l’esprit du capitalisme moderne. Selon la théologie calvi-

13. Gøsta Esping Andersen, Les Trois Mondes de l’État-providence,


Paris, PUF, 1990.
14. Max Weber, L’Éthique du protestantisme et L’Esprit du capitalisme,
Paris, Plon, 1964.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 41 06/03/15 15:59


42 LE BOYCOTT

niste, ce n’est pas à l’État d’agir, mais à l’individu lui-même,


seul face à Dieu. Ce dogme est à l’origine d’un sentiment de
responsabilité individuelle qui fonde la matrice culturelle
du répertoire d’action dans lequel s’inscrivent le boycott et
le buycott. Ceux-ci seraient une pratique libérale contestant
la légitimité des pouvoirs institués au profit de l’autonomie
individuelle15. Les valeurs individualistes font aussi partie
de l’idéal type de l’éthique protestante.
Toutefois, l’explication par la théologie se heurte à un
trop grand nombre d’anomalies pour être acceptée comme
telle. La culture politique héritée du protestantisme prône
une conception de l’action individuelle émancipée de tous
les pouvoirs, ce qui permet de la qualifier de libérale au
sens original du terme. Le boycott et le buycott sont des
formes de participation politique attachées à ce réper-
toire du libéralisme culturel16. Mais ils ont davantage de
liens avec une culture politique centrée sur la légitimité
de l’action individuelle en général qu’avec une sensibilité
protestante.
Reste qu’une action individuelle n’a de chance d’aboutir
que si elle est suivie par beaucoup d’autres citoyens. Pour
s’engager, il faut avoir l’assurance que les autres vont
faire de même. Dès lors, les pratiques de boycott et de
buycott sont liées à la confiance en autrui17. Elles s’exercent
donc au sein de groupes dotés d’un fort capital social.
Néanmoins, la confiance semble intervenir de manière
opposée dans le cas du boycott et dans celui du buycott.
La confiance en autrui et la confiance dans les institutions
ont plus d’impact sur la propension à s’engager dans le cas

15. Jean-Paul Bozonnet, art. cité.


16. Ibid.
17. Sebastian Koos, art. cité

3333_Le-boycott_MEP1.indd 42 06/03/15 15:59


PROFILS DES BOYCOTTEURS CONTEMPORAINS 43

d’un buycott. À l’inverse, c’est le manque de confiance en


général et dans les institutions qui inciterait à boycotter18.
Lisa Nielson19 confirme ce phénomène et ajoute que les
personnes altruistes sont plus attirées par le côté « récom-
pense » du buycott : elles se sacrifient pour le bénéfice de
tous et de la société, tandis que les boycotteurs se sacrifient
pour sanctionner une entreprise, un état. En bref, le boycott
et le buycott sont des pratiques qui relèvent du registre
d’action typique de la société postindustrielle et qui ont
trouvé un terreau favorable dans une culture politique de
la libre action individuelle, ce qui explique qu’elles soient
plus fréquentes en Europe du Nord et de l’Ouest.
Le graphique 3 montre comment la participation à
des campagnes de boycott évolue de 2002 à 201220, pour
une série de pays européens communs aux deux vagues
d’enquête ESS. Le graphique classe les pays dans un ordre
décroissant selon l’importance de l’accroissement du nombre
de boycotteurs : onze pays ont connu un accroissement, un
pays un statu quo, six pays une diminution. La tendance
globale est à l’accroissement du nombre des boycotteurs,
autour de dix points de pourcentage pour la Suède, l’Alle-
magne et l’Espagne ; seul le Royaume-Uni se démarque
avec un recul de plus de sept points de pourcentage. La
compréhension de ces évolutions nationales nécessiterait
une étude en soi. On observe aussi l’acceptation croissante
de formes de protestation non conventionnelles, comme

18. Lisa A. Nielson, « Boycott or Buycott ? Understanding Political


Consumerism », art. cité.
19. Lisa A. Nielson, art. cité.
20. Données des vagues 2002 et 2012 de l’enquête ESS pour les pays
ayant participé à l’enquête lors de ces deux vagues. Certains pays
ayant participé en 2002 ne sont plus présents en 2012, tandis que de
nouveaux pays se sont ajoutés en 2012.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 43 06/03/15 15:59


44 LE BOYCOTT

Nonna Mayer le montre avec le cas de la manifestation en


France, progressivement adoptée par toutes les catégories
de la population et toutes les cohortes d’âge21.

Graphique 3 : Boycott en Europe en pourcentages


(ESS 2002-2012)

43
Suède 32
36
Allemagne 26
17
Espagne 8
35
Finlande 27

Norvège 19
24

32
France 27

Italie 8
12

Danemark 23
26

Rép. Tchèque 11
14

Pays-Bas 10
12

Pologne 4
3

Portugal 3
3

Slovénie 4
5

Hongrie 4
5

Belgique 11
13

Irlande 11
14

Suisse 28
31

Royaume-Uni 19
26

0 5 10 15 20 25 30 35 40 45
2012 2002

Source : données des vagues 2002-2003 et 2012 de l’enquête ESS.

21. Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques, Paris,


Armand Colin, 2010, chapitre 9, p. 198-227.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 44 06/03/15 15:59


PROFILS DES BOYCOTTEURS CONTEMPORAINS 45

Les valeurs postmatérialistes


La théorie du postmatérialisme développée par Ronald
Inglehart22 a également beaucoup inspiré les chercheurs qui
analysent les pratiques contemporaines de boycott et de
buycott. L’auteur soutient la thèse selon laquelle les sociétés
occidentales, parvenues à assurer la satisfaction des besoins
physiques élémentaires de leurs populations, accordent
désormais une place plus importante aux besoins immaté-
riels tels que l’estime de soi, les satisfactions intellectuelles
ou les souhaits d’épanouissement personnel. Les pays les
plus riches verraient croître les valeurs postmatérialistes. La
sécurité économique n’étant plus une priorité, la qualité de
vie et le bien-être subjectif deviendraient des motivations
majeures. Les personnes qui partagent des valeurs postma-
térialistes seraient plus soucieuses de changements sociaux
et politiques et plus enclines à s’engager dans des actions
politiques contestataires pour défendre les causes qui leur
tiennent à cœur. L’intérêt accru pour la qualité de vie, la
protection de l’environnement, le respect des minorités,
les égalités de genre, la justice sociale, l’épanouissement
dans le travail s’expliqueraient par un postmatérialisme
ouvrant la voie à de nouvelles opportunités de participation
politique23.
Cette thèse de Ronald Inglehart fait l’objet de diverses
critiques. D’une part, certains économistes soutiennent que
les difficultés économiques des dernières décennies ont
entraîné un retour aux valeurs matérialistes. D’autre part,

22. Ronald Inglehart, The Silent Revolution : Changing Values and


Political Styles among Western Publics, op. cit.
23. Lauren Copeland, « Value Change and Political Action :
Postmaterialism, Political Consumerism, and Political Participation »,
American Politics Research, 42 (2), 2014, p. 257-282.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 45 06/03/15 15:59


46 LE BOYCOTT

l’effet du niveau de richesse nationale reste incertain, en


particulier sur les attentes matérialistes. D’autres critiques
portent sur la manière dont Ronald Inglehart a effectué ses
mesures ; d’autres encore sur la confusion entre valeurs et
idéologie. Ce n’est pas tant l’adhésion à des valeurs postma-
térialistes qui augmenterait la probabilité de s’engager
dans un comportement politique non conventionnel que
l’adhésion à une idéologie progressiste et aux normes
démocratiques24.
Cette hypothèse d’un lien entre une participation
politique non conventionnelle et le postmatérialisme est
testée par Sebastian Koos dans l’enquête, déjà évoquée,
qu’il a menée en 2011 aux États-Unis25. Le consumérisme
politique serait l’indicateur d’un changement de valeurs
politiques dans ce pays, les consommateurs politiques
mettant l’accent sur les valeurs postmatérialistes. Ils seraient
plus jeunes, plus instruits, plus riches, plus intéressés par
la politique, et idéologiquement plus sophistiqués que les
consommateurs apolitiques. Par rapport à ces derniers,
ils auraient des orientations libérales et des niveaux de
confiance plus élevés dans la politique.
Mais on peut objecter que, de la même manière, les
individus qui s’engagent dans d’autres formes de parti-
cipation politique, plus conventionnelles (le vote, la
participation à des assemblées, l’engagement dans un parti,
etc.), sont aussi plus éduqués et plus nantis. Ils disposent
de compétences civiques nécessaires à la participation
politique, compétences acquises grâce à une éducation

24. Lauren Copeland, « Value Change and Political Action :


Postmaterialism, Political Consumerism, and Political Participation »,
art. cité.
25. Sebastian Koos, art. cité.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 46 06/03/15 15:59


PROFILS DES BOYCOTTEURS CONTEMPORAINS 47

formelle. Si ceux qui partagent des valeurs postmatéria-


listes sont plus enclins à s’engager dans le consumérisme
politique, ils sont aussi plus prompts à s’engager dans
d’autres formes de participation politique et d’enga-
gement civique. Ils auraient plus d’énergie disponible pour
la politique. Dès lors, le consumérisme politique, comme
d’autres formes non conventionnelles de participation
politique, ne semble pas se substituer aux formes conven-
tionnelles de participation politique, mais plutôt s’y ajouter.

L’explication par l’ancrage économique


et politique
Les approches des profils types de boycotteurs et de
« buycotteurs » à partir de caractéristiques individuelles
(soit socio-démographiques, soit en termes de valeurs et
de motivations) peuvent être complétées par des facteurs
contextuels et structurels. Cherchant à comprendre l’origine
des écarts constatés entre les pays européens, Sebastian
Koos26, toujours sur la base des données ESS 2002, conclut
que ce sont les structures d’opportunités économiques et les
institutions politiques qui expliquent surtout les variations
entre pays.
Ces structures d’opportunités économiques, telles que
définies par l’auteur, sont envisagées selon trois axes. Ce
dernier prend tout d’abord en considération le niveau
d’abondance dans une société, qui influence le pouvoir
d’achat des consommateurs, ainsi que la variété des biens
offerts. L’existence de labels (écologiques, biologiques,
équitables, etc.) et leur ampleur jouent également un rôle
incitatif car ils accroissent l’offre de biens en accord avec

26 53 Ibid.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 47 06/03/15 15:59


48 LE BOYCOTT

des standards environnementaux ou sociaux, rendant


visibles une dimension éthique dans la logique de choix
économiques. La structure du commerce est également
prise en considération, sa densité, la taille des entreprises
commerciales, les canaux de vente. En bref, la richesse
nationale, la concentration du commerce et la disponibilité
de produits labellisés facilitent les pratiques de boycott et
de buycott. L’auteur ajoute que la consommation guidée par
des valeurs n’est pas possible lorsque les coûts des produits
sont élevés. Une situation nationale d’abondance rend le
boycott moins coûteux car des produits de substitution sont
disponibles. Dès lors, l’effet des valeurs postmatérialistes
sur la consommation politique devrait être plus fort dans
les pays plus riches (plus de liberté de choix, plus d’offres,
plus de substituts, existence de labels).
Le choix d’actions politiques est également façonné
par les normes et les scripts incarnés dans les institutions
politiques et appris au cours de la socialisation politique.
Une forme « d’encouragement institutionnel » favorise ainsi
l’engagement dans certaines formes d’action. C’est à partir
de l’ouverture du système politique et du pouvoir de la
société civile que les structures d’opportunités politiques
sont définies par Sebastian Koos. Les sociétés très étatistes
et centralisées paraissent moins favorables aux pratiques
de boycott et de buycott. Ce constat rejoint la thèse de
la responsabilité individuelle déjà évoquée : dans les pays
décentralisés, on attend moins de l’État et des institutions
publiques. Le rôle des organisations sociales est d’apporter
une information qui contrebalance l’asymétrie d’infor-
mation entre les consommateurs et les producteurs, et de
proposer des cadres collectifs de mobilisation.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 48 06/03/15 15:59


Chapitre 3
Une action contestataire
particulière
Dans le répertoire d’action politique, le boycott n’est pas
un nouveau venu. Mais en tant qu’acte individuel décidé
collectivement, il est en phase avec les formes contempo-
raines d’action collective contestataire. S’inspirant de la
sociologie de l’engagement et de la sociologie politique, ce
chapitre replace le boycott dans le paysage des mouvements
collectifs et des répertoires d’action collective classique.

Le lien entre l’individu et le collectif


Le boycott est un cas tout à fait singulier d’articu-
lation des niveaux d’action individuelle et collective. Il
peut être le fait d’un individu isolé qui décide lui-même
de boycotter une organisation, mais le plus souvent, il
est décidé collectivement. Dans ce cas, il ne passe pas par
un rassemblement physique d’individus. C’est la somme
des actions individuelles qui matérialise l’action collective,
comme dans le cas de la pétition ou du suffrage. Le boycott
représente donc une action individuelle à portée collective,
« une action collective individualisée », selon les termes
de Michele Micheletti1. C’est une forme de protestation
qui peut s’inscrire dans un mouvement social, et il n’est
pas rare qu’on l’utilise en complément d’autres moyens

1. Michele Micheletti, Political Virtue and Shopping : Individuals,


Consumerism and Collective Action, New York (N. Y.), Palgrave, 2003.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 49 06/03/15 15:59


50 LE BOYCOTT

de pression tels que la grève, la pétition ou la manifes-


tation. En tant qu’action individuelle concertée, il trouve
sa place dans une société individualisée marquée par des
formes d’appartenance choisies plutôt qu’assignées, qui
met l’accent sur la responsabilité individuelle. Il s’accorde
également avec les logiques d’engagement distancié par
projet ou en réseau, telles que définies par des chercheurs
comme Jacques Ion, qui analyse les mutations de l’enga-
gement militant contemporain.
De nombreux travaux sur l’individualisation2, portant
sur sa dimension émancipatrice ou sur son caractère
oppressant, interrogent le lien entre l’individu et le collectif.
Car de manière paradoxale, l’individualisation est aussi
porteuse d’une multitude de formes d’engagement social
et de participation. Pour sa part, le boycott se rapproche
de l’engagement post it décrit par Jacques Ion3. Lorsqu’il
développe son concept d’engagement affranchi ou distancié
(en opposition à l’engagement total), l’auteur y voit une
forme contemporaine de lien entre l’individu et le collectif,
où l’individualité n’est plus sacrifiée au collectif mais
s’exprime dans l’action. Ce type de lien se caractérise
d’abord par un affranchissement des réseaux fédératifs

2. Christian Le Bart, L’Individualisation, Paris, Presses de Sciences Po,


2008 ; Robert Castel et Claudine Haroche, Propriété privée, propriété
sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu
moderne, Paris, Fayard, 2001 ; Alain Erhenberg, L’Individu incertain,
Paris, Calman-Levy, 1995 ; Charles Taylor, Le Malaise de la modernité,
Paris, Le Cerf, 2002.
3. Jacques Ion, « Affranchissements et engagements personnels », dans
Jacques Ion (dir), L’Engagement au pluriel, Saint-Étienne, Publications
de l’Université de Saint-Étienne, 2001, p. 22-45 ; Marc-Henry Soulet,
Agir en société. Engagement et mobilisation aujourd’hui, Fribourg,
Academie Press, 2004, p. 65-82 ; Philippe Corcuff, Jacques Ion
et François de Singly, Individualisation et engagements publics.
Politiques de l’individualisme, Paris, Textuel, 2005, p. 88-112.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 50 06/03/15 15:59


UNE ACTION CONTESTATAIRE PARTICULIÈRE 51

dont le parti communiste constitue le modèle. Des groupes


peuvent se développer indépendamment des ensembles
structurés, quitte à constituer d’autres ensembles sur une
base horizontale. D’une situation où l’organisation est
primordiale, on passe à une situation où l’individu l’emporte.
L’engagement se détache de plus en plus des sociabilités
géographiques, familiales, locales ou religieuses. L’individu
va s’investir dans des actions, mais pas forcément avec des
personnes issues de ses réseaux de sociabilité habituels. Il
veut agir en son nom propre, en cohérence avec ses valeurs,
gardant une certaine distance par rapport au rôle attendu
dans les organisations. Le boycott représente bien ce type
d’action individuelle (suppression ou transformation d’un
acte d’achat, d’une transaction) partagée par des individus a
priori non liés par des liens de sociabilité ou l’appartenance
à une organisation.
Dans un ouvrage sur la façon dont les technologies
de l’information et de la communication soutiennent de
nouvelles formes d’action contestataire, Fabien Granjon4
− s’inspirant des travaux de Jacques Ion sur l’engagement
militant et de ceux de Luc Boltanski et d’Ève Chiapello5
autour de « la cité par projets » − propose une distinction
intéressante pour comprendre les formes contemporaines
de la critique sociale. Il distingue les entités militantes
traditionnelles, qui fonctionnent selon une critique sociale
par plan, et les nouvelles formes de militance articulées
autour d’une critique sociale par projets. La critique
sociale par plan s’exprimerait dans le militantisme tradi-

4. Fabien Granjon, L’Internet militant. Mouvement social et usage


des réseaux télématiques, Paris, Apogée, 2001.
5. Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme,
Paris, Gallimard, 1999.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 51 06/03/15 15:59


52 LE BOYCOTT

tionnel (organisations syndicales ou partis politiques),


dans les grandes organisations hiérarchiques composées
d’adhérents, où le nous (le collectif) supplante les je (les
individus). La critique sociale par projets serait celle du
« nouveau militantisme, des actions spontanées, des réseaux
de personnes qui se mobilisent de manière intense mais
éphémère, sans beaucoup de règles formelles, autour de
projets immédiats. Cette logique de projet, d’engagement
éphémère et cette distance relative aux organisations
seraient également propres au boycott.
Dans la suite de ces réflexions sur l’évolution de
l’engagement militant, mais aussi de celles de Manuel
Castells autour de la société en réseau6, nous proposons
de décrypter l’engagement contemporain à partir de trois
concepts clés : le réseau, le projet et le sujet7. On verra
que ce triptyque est au cœur de la dynamique des boycotts
actuels, consuméristes ou idéologiques.
Le paradigme du réseau est adapté à la complexité
croissante des relations et des interactions sociales. Il
se caractérise par une absence de référence à un espace,
par la reconfiguration permanente et le rôle structurant
d’intérêts ou d’objectifs, par la limitation dans le temps
des alliances constituées, et par la variabilité de l’élément
fédérateur. C’est le projet qui constitue l’élément essentiel
autour duquel s’organise l’action collective : il concrétise le
réseau et l’organise. On retrouve ici l’idée d’un engagement
librement choisi, lié aux préférences individuelles, et dès

6. Manuel Castells, La Société en réseaux, Paris, Fayard, 1998.


7. Patricia Vendramin, Le Travail au singulier. Lien social et indivi-
dualisation au travail, Louvain-la-Neuve, Académia-Bruylant, Paris,
L’Harmattan, 2004. Patricia Vendramin (dir.), L’Engagement militant,
Louvain-la-Neuve, PUL, 2013.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 52 06/03/15 15:59


UNE ACTION CONTESTATAIRE PARTICULIÈRE 53

lors temporaire et volatil. En outre, la participation est


moins ancrée dans des interactions directes, moins fondée
sur des adhésions formelles. L’individu/acteur a la volonté
de maîtriser son environnement, d’être reconnu pour
lui-même et d’être acteur de son histoire, en phase avec le
développement de valeurs postmatérialistes.
De la même manière, l’individu individualisé défini
par François de Singly8, le sujet d’Alain Touraine9, ou
encore l’identité réflexive d’Anthony Giddens10, décrivent,
à partir de postures différentes, un individu contemporain,
soucieux de construire librement son identité, s’insérant
dans des relations sociales, sans jamais s’identifier complè-
tement à aucun groupe, à aucune collectivité. On est en
face d’un individu qui s’inscrit dans une logique de liberté
et de construction identitaire. L’appartenance n’est pas
supprimée, elle est transformée idéalement en une appar-
tenance choisie. En ce sens, en tant qu’acte individuel
librement choisi, le boycott s’inscrit dans cette conception
du lien entre l’individu et le collectif.
Le boycott suggère également une nouvelle frontière
entre l’action individuelle et le mouvement collectif. Selon
la définition d’Érik Neveu, un mouvement social constitue
une « forme d’action collective concertée en faveur
d’une cause11 » ou, plus précisément, une mobilisation de
personnes ayant en commun un intérêt ou une revendi-
cation à faire valoir et qui utilisent des outils comme la

8. François de Singly, Les Uns avec les autres, quand l’individualisme


crée du lien social, Paris, Armand Colin, 2003.
9. Alain Touraine, Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992.
10. Anthony Giddens, Les Conséquences de la modernité, Paris,
L’Harmattan, 1994.
11. Erik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La
Découverte, 2002, p. 6.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 53 06/03/15 15:59


54 LE BOYCOTT

grève, la manifestation ou le boycott pour les exprimer.


Il précise la dimension de l’action collective comme se
rapportant à des « situations dans lesquelles se manifestent
des convergences entre pluralité d’agents sociaux12 ». La
notion de collectivité est comprise dans le sens d’une
dynamique collective intentionnelle, et non simplement
d’un effet d’agrégation. La dynamique de cette mobilisation
est motivée par la croyance commune en une cause, par
la conviction que le devenir du groupe ne dépend que de
lui-même et de sa capacité à agir, de cette notion d’utopie
par laquelle Alain Touraine13 distingue les conduites collec-
tives (adressées à des organisations pour protester contre de
simples dysfonctionnements) des mouvements sociaux, qui
tendent à modifier le contrôle du pouvoir dans la société
et son fonctionnement profond.
Le boycott consistant à rompre les relations commer-
ciales avec une organisation, commence de facto à un
niveau organisationnel. Lorsqu’il vient répondre à un
manquement ou à une incapacité du monde politique à
résoudre un problème social, il utilise l’entreprise visée
comme un intermédiaire pour exercer une pression à un
niveau institutionnel, pour modifier un cadre juridique jugé
insuffisant. C’est notamment la tactique du révérend Robert
Jeffrey, qui appelle à un boycott des cafés Starbucks en
2001 pour faire pression sur les autorités publiques. L’affaire
débute à Seattle, lorsqu’un jeune Noir est arrêté sans raison
apparente par deux policiers blancs sur un parking devant
un café Starbucks. Les esprits s’échauffent. Un coup est
tiré et le jeune Noir décède d’une balle dans l’estomac. Le

12. Erik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, op. cit.


13. Alain Touraine, La Sociologie de l’action, Paris, Seuil, 1965.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 54 06/03/15 15:59


UNE ACTION CONTESTATAIRE PARTICULIÈRE 55

révérend Jeffrey, qui milite depuis de nombreuses années


sans beaucoup de succès pour promouvoir les droits de la
communauté noire face à la police, décide d’appeler au
boycott de l’entreprise Starbucks, non pas pour la pénaliser,
mais pour lui demander d’intercéder auprès des autorités
publiques. Le boycott est ici considéré comme une alter-
native, quand les autres voix démocratiques ne permettent
pas d’aboutir. Starbucks se présente en effet comme une
entreprise à l’écoute de ses clients et de leurs aspirations
politiques. Le but des boycotteurs est donc de l’utiliser pour
lancer le débat et atteindre le monde politique14. Ce type
de boycott cible le niveau institutionnel : l’action n’a pas
de visée historique.
Les actions qui portent en elles une dimension de
questionnement du pouvoir, d’accès aux ressources
matérielles et du savoir, qui tendent à redéfinir la société
à partir des membres qui la composent, celles-là ont une
portée historique. Certains boycotts politiques possèdent
cette dimension. Ainsi, la campagne BDS contre l’État
d’Israël revendique la fin de la colonisation et de l’occu-
pation des terres arabes, le démantèlement du mur de
séparation, l’égalité des droits des citoyens arabes vivant en
Israël et le retour des réfugiés dans leurs foyers. De même,
durant deux décennies, le principal parti d’opposition fondé
et dirigé par Aung San Suu Kyi demande aux entreprises
internationales de quitter la Birmanie et aux touristes de
ne pas visiter le pays pour contrer la junte au pouvoir et la
priver de ses ressources financières. Ce type d’action orienté
uniquement sur une dimension historique rencontrera des

14. Simon Bryant, « Not Going to Starbucks : Boycotts and the


Out-sourcing of Politics in the Branded World », Journal of Consumer
Culture, 11 (2), 2011, p. 145-167.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 55 06/03/15 15:59


56 LE BOYCOTT

difficultés à maintenir ses activistes mobilisés sur un temps


long, avec des objectifs diffus, sans étapes intermédiaires
de victoires. À l’inverse, une action tournée uniquement
vers le niveau organisationnel sera confrontée au manque
de stimuli qu’une cause idéologique peut générer parmi les
activistes qu’elle mobilise.
L’étude des actions de protestation à partir de cadres
d’analyse centrés sur la dimension collective (psycho-
logie des foules, luttes de classes, mouvements sociaux,
etc.) peut être complétée par des approches centrées sur
les acteurs et les modes d’action. Dans les années 1970,
les liens entre action de protestation et développement
des valeurs postmatérialistes ont été démontrés dans les
travaux fondateurs de Ronald Inglehart15. D’autres auteurs
ont mis en évidence le rôle de la passion et des émotions
ou encore celui de la dimension symbolique et esthétique
des actions protestataires16.
Dans le cas de campagnes de boycott, les liens qui
unissent les protestataires peuvent être forts ou au contraire
distants. James Jasper distingue deux configurations :
d’un côté, les boycotts ancrés dans des cultures locales,
de l’autre, ceux à portée nationale ou internationale17. Les
deux peuvent réussir mais de manière différente. L’auteur
souligne la nécessité d’articuler des visions morales
collectives au-delà des demandes de changement dans les
comportements de consommation. Les boycotts en Irlande

15. Ronald Inglehart, op. cit.


16. James Jasper, The Art of Moral Protest, Chicago (Ill.), University
of Chicago Press, 1977. Pour une approche plus complète des diverses
manières d’aborder l’étude des comportements collectifs, voir la
synthèse de Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques,
Paris, Armand Colin, 2010, chapitre 9, p. 198-227.
17. James M. Jasper, The Art of Moral Protest, op. cit.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 56 06/03/15 15:59


UNE ACTION CONTESTATAIRE PARTICULIÈRE 57

au XIXe siècle ou ceux des bus de Montgomery en 1955


reposent sur des communautés unies, partageant les mêmes
valeurs, les mêmes objectifs et la même indignation, avec
une vie culturelle commune ainsi que la capacité d’iden-
tifier et de punir ceux qui s’écartent du boycott. Dans ces
cas de figure, l’identité collective et celle du mouvement
de protestation sont les mêmes. La solidarité morale et
les contacts personnels permettent de mettre en œuvre et
de renforcer la protestation. « Leur force principale réside
dans leur communauté morale, qui se fonde sur un très fort
consensus autour de l’injustice et de la nécessité d’agir, et
une remarquable solidarité émotionnelle18. » Lorsqu’ils n’ont
pas de racines dans une communauté locale, les boycotts
sont accompagnés par d’autres formes de protestation, que
l’auteur appelle des companion tactics (tactiques associées).
Elles fournissent les mécanismes nécessaires à l’expression
d’une voie collective, plus attrayante pour les participants
qu’un acte isolé. L’expression de l’indignation morale est en
effet plus satisfaisante quand elle se produit avec les autres.
Pour impliquer un nombre important de participants, les
boycotts de consommateurs doivent donc être associés à
d’autres tactiques plus expressives au niveau émotionnel
(marches, piquets, désobéissance civile, etc.). Ils ne sont
jamais la seule tactique d’une campagne, et c’est le fait
d’être associés à d’autres modes d’action qui leur permet
d’atteindre leur cible. « Un choix silencieux, effectué seul,
dans l’allée bondée d’un supermarché, est un moyen pauvre
pour soutenir un sentiment d’injustice et d’indignation […]
Les boycotts fonctionnent mieux lorsqu’ils donnent aux
personnes une opportunité de penser ensemble plutôt que

18. James M. Jasper, op. cit., p. 258.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 57 06/03/15 15:59


58 LE BOYCOTT

lorsqu’ils demandent aux consommateurs individuels de


prendre des décisions privées19. »

Évolution du répertoire d’action politique


Observant sur plusieurs siècles les différentes formes
de contestation possibles de la société civile, Charles
Tilly et Sidney Tarrow montrent que parmi tous ceux
qui existent, les contestataires – à une époque donnée
et dans un lieu donné – n’ont recours qu’à un nombre
limité de modes d’action. Ces derniers évoluent lentement
sous l’effet de l’expérience accumulée et des contraintes
structurelles extérieures. Les auteurs distinguent histori-
quement deux grands « répertoires d’action collective20 ».
Le premier apparaît dans une société prémoderne,
décentralisée, dont les acteurs luttent pour protéger la
communauté contre des forces sociales extérieures et où
la médiation des autorités locales est déterminante : c’est
le modèle communal patronné. Le second appartient à la
société moderne, étatique, industrialisée, urbanisée, là où
les acteurs luttent pour défendre des intérêts spécifiques
au sein de groupements et d’associations représentatifs.
Il est illustré par des modes d’action comme la grève ou
la manifestation : c’est le modèle national autonome. Un
répertoire comprend des modes d’action et un ensemble
d’interdépendances complexes associant protestataires,
pouvoirs publics et publics. Le boycott s’inscrit dans le
répertoire de seconde génération, sans parfaitement s’y
intégrer. Pour certains auteurs, cette inadaptation laisse

19. Ibid., p. 264-265.


20. Charles Tilly et Sydney Tarrow, Politique(s) du conflit, Paris,
Presses de Sciences Po, 2008.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 58 06/03/15 15:59


UNE ACTION CONTESTATAIRE PARTICULIÈRE 59

supposer l’évolution de ce dernier répertoire, voire l’émer-


gence d’un troisième encore à définir, qui intégrerait la
forte présence de l’espace médiatique dans les mobilisa-
tions contemporaines, le contre-pouvoir orienté contre
la consommation, ou encore la transnationalisation de
la politique du conflit. Ou, pour citer Flore Trautmann,
« comme l’a bien montré Charles Tilly, historiquement, le
répertoire d’action occidental a largement changé avec les
déplacements des lieux de pouvoir liés à l’avènement du
capitalisme moderne et à la construction des États-nations.
L’adaptation de cette grille de lecture aux changements
actuels du capitalisme ouvrirait certainement des perspec-
tives fructueuses21 ».
Dans son article « Tombeau pour Charles Tilly », Olivier
Fillieule22 rappelle néanmoins les échelles de temps qui
structurent les analyses de Charles Tilly. Le passage d’un
répertoire à un autre se mesure sur la base de transforma-
tions couvrant plusieurs siècles. Selon lui, les changements
mis en évidence aujourd’hui pour suggérer l’émergence
d’un troisième répertoire ne datent que d’une cinquantaine
d’années. Si des changements dans les structures d’oppor-
tunités politiques se dessinent depuis un demi-siècle,
notamment avec la mondialisation et la transformation des
communications, les changements observés dans les modes
d’action relèvent davantage d’innovations ou d’adaptations
tactiques, inscrites dans un temps plus court. Ces dernières

21. Flore Trautmann, « Pourquoi boycotter ? Logique collective et


expressions individuelles : analyse de systèmes de représentations à
partir du cas Danone », art. cité, p. 42.
22. Olivier Fillieule, « Tombeau pour Charles Tilly. Répertoires, perfor-
mances et stratégie d’action », dans Olivier Fillieule, Éric Agrikoliansky
et Isabelle Sommier (dir.), Penser les mouvements sociaux, Paris, La
Découverte, 2010, p. 77-99.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 59 06/03/15 15:59


60 LE BOYCOTT

sont peut-être annonciatrices sur un temps plus long d’un


changement de répertoire de protestation, mais à ce stade
il serait prématuré de l’affirmer.
Aux yeux des citoyens, le boycott révèle le constat
d’un déplacement des lieux de pouvoir du politique vers
le pouvoir économique. Il suggère donc un transfert du
pouvoir du citoyen vers celui du consommateur : « l’achat
est comparé au vote et, plus généralement, le langage
de la démocratie est appliqué au marché23 ». Ce déclin de
l’État est associé à la mondialisation, au pouvoir croissant
des entreprises multinationales. Ces dernières années, le
consommateur a pris conscience que ses achats quoti-
diens n’étaient pas neutres, mais qu’ils pouvaient avoir
un lien avec certains maux sociaux et environnementaux.
Dans une logique capitaliste, le boycott semble s’imposer
« par défaut ». Il agit là où le pouvoir politique (et donc les
électeurs) semble perdre son emprise. À un moment où le
pouvoir économique a gagné en autonomie face au pouvoir
politique, l’électeur n’a d’autre choix que d’agir en tant que
consommateur pour se faire entendre. C’est ce qu’Ulrich
Beck appelle le consommateur politique, nouveau contre-
pouvoir de la société civile mondiale face au capital24. Dans
ce contexte, « le boycott est certainement l’une des formes
revendicatrices les plus symboliques de notre époque25 ».
Graeme Hayes et Sylvie Ollitraut26 le rangent parmi un
large registre d’actes de désobéissance civile, sans qu’il

23. Flore Trautmann, art. cité.


24. Ulrich Beck, Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation,
Paris, Flammarion, 200, p. 33-36.
25. Marc Drillech, Le Boycott : histoire, actualité, perspectives, op. cit.,
p. 487.
26. Graeme Hayes et Sylvie Ollitraut, La Désobéissance civile, Paris,
Presses de Sciences Po, 2012.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 60 06/03/15 15:59


UNE ACTION CONTESTATAIRE PARTICULIÈRE 61

figure toutefois parmi ceux dont le coût d’engagement est


élevé, comme l’occupation de sites ou la détérioration de
biens matériels.

« Pratiques conventionnelles
et non conventionnelles »
La notion de participation politique englobe des actions
très diverses : le vote, l’action au sein des partis, les activités
de protestation, le consumérisme politique, les actions
ciblant des élus, le don d’argent, la grève, la pétition, etc.
Il est courant de les distinguer en fonction de leur caractère
« conventionnel » ou « non conventionnel ». La participation
politique dite « conventionnelle » renvoie aux activités
de la sphère électorale que Ronald Inglehart qualifie de
elite-directed : vote, engagement partisan, assistance aux
meetings, etc. Le vote en constitue la forme souveraine et
la plus répandue. Les formes de participation politique dites
« non conventionnelle » comme la manifestation, la grève,
l’occupation de locaux, le boycott, elles, sont qualifiées de
elites challenging. Elles court-circuitent les élites ; elles sont
directes, expressives, contestataires, parfois violentes et
moins institutionnalisées que les premières. Elles sont aussi
moins répandues que les formes conventionnelles, même si
elles ont tendance à croître et les activités conventionnelles
à décliner. Aujourd’hui, cette distinction est toutefois remise
en cause. Samuel Barnes et Max Kaase27 ont été parmi les
premiers à montrer, à travers une large étude comparative
internationale, que les actions protestataires, y compris
le boycott, prolongent en réalité les formes convention-

27. Samuel Barnes et Max Kaase, Political Action : Mass Participation


in Five Western Democracies, Londres, Sage, 1979.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 61 06/03/15 15:59


62 LE BOYCOTT

nelles d’action politique. « Loin de s’opposer, ces formes de


participation politique se complètent. Elles témoignent de
l’élargissement du “répertoire d’action” des citoyens et de
leur aspiration à une démocratie plus directe28. »
Différents points de vue s’opposent dans la littérature
scientifique sur le caractère conventionnel ou non conven-
tionnel du consumérisme politique29. Pour certains, il aurait
plus de points en commun avec des activités citoyennes,
comme collecter de l’argent pour une cause charitable, que
de proximité avec des activités politiques. Pour d’autres, il
ressemble plus à une prise de parole politique, qui inclut
le contact avec les autorités publiques ou les médias, pour
exprimer et diffuser une opinion. Pour d’autres encore, le
consumérisme politique est plutôt perçu comme une forme
de participation non conventionnelle distincte du vote, du
travail pour un parti ou du contact avec des élus. Ce serait
une forme d’action non institutionnelle, informelle, plus
personnalisée et plus orientée vers un « style de vie ».
Sur la base de données collectées aux États-Unis, Gil de
Zùñiga et ses collègues30 rangent le consumérisme politique
plutôt du côté de l’engagement civique que de celui de la
participation politique. Comme le précise Robert Putman31,
l’engagement civique constitue une activité associative,
communautaire, informelle, qui n’implique pas les organi-
sations politiques, les partis ou les élus, et qui est donc

28. Nonna Mayer, Sociologie des comportements politiques, op. cit.,


p. 220.
29. Lauren Copeland, art. cité.
30. Gil de Zùñiga, Copeland Lauren et Bimber Brice, « Political
Consumerism : Civic Engagement and the Social Media Connection »,
New Media and Society, 16 (3), 2014, p. 488-506.
31. Robert Putman, Bowling Alone. The Collapse and Revival of
American Community, New York (N. Y.), Simon & Schuster, 2000.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 62 06/03/15 15:59


UNE ACTION CONTESTATAIRE PARTICULIÈRE 63

menée sur une base volontaire dans des buts charitables


ou sociaux. Ainsi, dans la plupart des cas, les pratiques
d’achat n’ont pas pour but d’influencer l’État mais, comme
l’engagement civique, ces pratiques peuvent avoir des
conséquences politiques. Pour cet auteur, le consumérisme
politique est plus proche des groupes de voisinage, de la
vie associative, de l’engagement civique. Toutefois, Gil de
Zùñiga et ses collègues, comme Jean-Paul Bozonnet déjà
cité, distinguent dans leurs analyses le boycott et le buycott,
avant de conclure au caractère plus politique du premier.

Style de vie et/ou étape dans un processus


de politisation
Le consumérisme « éthique », « politique » ou « critique »,
selon les termes employés, utilise les transactions comme
moyen de protestation32. Il est motivé par des « causes » et
intègre dans une activité économique de base (consommer)
des considérations morales. Pour certains auteurs comme
Anthony Giddens33 ou Ulrich Beck34, le consumérisme
politique n’est cependant pas un acte politique au sens
étroit du terme. C’est plutôt un style de vie plus engagé.
Au-delà de la consommation, le citoyen consommateur
critique ou adopte une identité politique. Il utilise l’infor-
mation pour agir. Il est actif pour créer des réseaux ou des
associations d’une manière bottom-up. Il participe à des
organisations non conventionnelles et conventionnelles.
Pour Sebastian Koos35, le boycott n’est pas un acte politique

32. Sebastian Koos, art. cité.


33. Anthony Giddens, Les Conséquences de la modernité, op. cit.
34. Ulrick Beck, Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondiali-
sation, op. cit.
35. Sebastian Koos, art. cité.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 63 06/03/15 15:59


64 LE BOYCOTT

mais une étape dans un processus de politisation. Car si


l’acte d’achat ou de non-achat est considéré comme le point
final de la participation, la pratique ne relève pas du registre
de l’acte politique. Le consommateur se sentira peut-être
moins coupable, mais rien ne changera. Pour l’auteur,
la politique qui conduit au changement va au-delà, elle
redéfinit les problèmes, conscientise, mobilise les personnes
et les ressources. Le changement social requiert une infati-
gable communication, de l’éducation, du réseautage, de
la construction d’organisations. Sans cela, les problèmes
sont vite récupérés. Les analyses des boycotts de Starbucks
réalisées par Simon Bryant36 vont également en ce sens.
Elles montrent que les actions des consommateurs sont
facilement limitées par les prouesses du marketing et les
mouvements habiles des marques multinationales, mais
aussi par l’idée défendue par certains consommateurs que
l’achat ou le non-achat est suffisant.
L’acte d’achat est rarement purement fonctionnel, c’est
aussi un acte symbolique. En termes politiques, il peut
représenter un pas vers un processus de politisation, un
engagement, une prise de conscience du lien que l’on
a avec les mondes de la production, du travail ou de
la politique (partis, groupes de pression collectifs, etc.).
Dans une enquête ciblant les liens entre la participation
politique des jeunes sur internet et hors internet, et leur
affinité avec le consumérisme politique, Janette Ward et
Claes de Vreese37 considèrent que les formes de partici-

36. Simon Bryant, « Not Going to Starbuck : Boycotts and the


Out-sourcing of Politics in the Branded World », art. cité.
37. Janette Ward et Claes de Vreese, « Political Consumerism, Young
Citizens and the Internet », Media, Culture & Society, 33 (3), 2011,
p. 399-413.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 64 06/03/15 15:59


UNE ACTION CONTESTATAIRE PARTICULIÈRE 65

pation en ligne jouent un rôle dans la consolidation de


pratiques citoyennes plus traditionnelles. La participation
civique est ici aussi perçue comme une sorte de prérequis,
une première étape vers des modes de participation plus
conventionnelle. Même conclusion pour Melissa Gotlieb et
Chris Wells38 qui montrent que pour la jeune génération, en
opposition aux plus âgés, s’engager dans le consumérisme
politique, c’est acquérir une attitude collective et acquérir
des compétences civiques nécessaires à d’autres formes de
participation politique.
Entre engagement civique et participation politique, le
boycott paraît donc s’inscrire dans le paysage contemporain
des pratiques militantes. C’est une action individuelle qui
s’inscrit dans une démarche collective. Si l’action démarre
au niveau organisationnel, en rompant une relation avec
une organisation, elle peut aussi, dans le cas des boycotts
politiques, cibler le niveau institutionnel, voire même parti-
ciper d’un mouvement social et porter une nouvelle utopie.

38. Melissa R. Gotlieb et Chris Wells, « From Concerned Shopper to


Dutiful Citizen : Implications of Indiviudal and Collective Orientations
towards Political Consumerism », The ANNALS of the American
Academy of Political and Social Science, 644, novembre 2012,
p. 207-219.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 65 06/03/15 15:59


3333_Le-boycott_MEP1.indd 66 06/03/15 15:59
Chapitre 4
Les critères d’efficacité
d’un boycott
Si la mise en œuvre d’un boycott peut sembler peu
coûteuse, son succès reste dépendant de nombreux facteurs.
Quels sont les critères qui permettent de considérer qu’un
boycott est réussi ? On verra que cette réussite n’est pas la
même pour les boycotteurs, les boycottés et les médias. La
définition des objectifs à atteindre ne va en effet pas de
soi. Certains effets se déclinent à court terme, d’autres sur
un temps plus long. À partir de l’analyse de trois boycotts,
ce chapitre propose, avec les précautions d’usage, quelques
repères.

La difficile mesure du succès


Les critiques des opposants au boycott, en particulier
économique, se focalisent sur son efficacité, mais de manière
singulièrement opposée. Soit ils la nient et attribuent au
boycott un impact si marginal qu’il ne peut être pris en
considération ; soit ils la reconnaissent, mais la présentent
alors comme une arme à double tranchant, capable de se
retourner contre ceux qu’elle est censée défendre. À l’appui
de l’inefficacité du boycott, les arguments le plus souvent
invoqués sont : le nombre insuffisant de personnes impli-
quées pour faire levier sur les entreprises, le laps de temps
trop court des actions pour avoir un impact, le processus

3333_Le-boycott_MEP1.indd 67 06/03/15 15:59


68 LE BOYCOTT

de fidélisation des consommateurs qui les dissuade de


tester des produits de substitution, le désir de consommer
quels que soient les impacts directs et indirects des achats
effectués. Pourtant, les études d’impact et d’opinion le
vérifient, les boycotts affectent bien les entreprises. Quant
à l’effet boomerang, il concernerait surtout les boycotts
internes à une société. Cet argument peut s’avérer exact
dans le cadre d’une entreprise au bord de la faillite, mais
l’expérience montre que lorsque des citoyens appellent à
boycotter une organisation dont ils dépendent, c’est qu’ils
considèrent le risque encouru comme inférieur à celui du
bénéfice escompté. Ainsi, quand le boycott de Danone est
lancé en France, il est soutenu par ses propres employés
même s’ils dépendent de la santé financière de la société.
Quand le mouvement BDS appelle à boycotter les produits
israéliens issus de Cisjordanie, la demande émane au départ
de la société civile palestinienne qui dépend pourtant
fortement d’Israël sur le plan économique.
Dans la littérature sur le boycott, les termes de « réussite »
et d’« échec » sont utilisés de manière subjective. Le succès
d’une action collective ne se mesure en effet pas uniquement
à l’obtention du changement revendiqué. Didier Chabanet
et Marco Giugni1 rappellent que si les impacts politiques
sont les plus visibles, les retombées peuvent aussi être de
nature culturelle. Le boycott peut faire évoluer l’opinion
publique, la sensibiliser à une cause, sa médiatisation étant
à cet égard décisive. Les retombées peuvent aussi s’observer
au niveau des biographies individuelles. Le boycott contri-
buerait ainsi à l’acquisition d’apprentissages préalables à

1. Didier Chabannet et Marco Guigni, « Les conséquences des mouve-


ments sociaux », dans Olivier Fillieule, Éric Agrikoliansky et Isabelle
Sommier (dir.), Penser les mouvements sociaux, op. cit., p. 145-162.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 68 06/03/15 15:59


LES CRITÈRES D’EFFICACITÉ D’UN BOYCOTT 69

l’engagement politique, favorisant un processus de politi-


sation. Les auteurs pointent également les difficultés
méthodologiques inhérentes à la mesure des impacts d’une
action contestataire, compte tenu de la difficulté d’établir
des liens de causalité, des échelles de temps et des effets
d’interdépendance.
Se limiter à l’impact financier pour mesurer le succès
d’un boycott serait trop restrictif. Une baisse des transac-
tions constitue rarement le seul critère de succès pour les
activistes, et de toute manière, on peut difficilement accéder
à des informations exactes. Dans le domaine commercial,
les entreprises ont le pouvoir de déclarer ou non les effets
financiers d’un boycott, mais elles se gardent bien de les
rendre publics. Si les indices boursiers sont disponibles,
les boycotts les influencent peu, et pour une durée limitée
dans le temps. Lorsque des données chiffrées sont dispo-
nibles, elles diffèrent souvent selon qu’elles sont fournies
par l’entreprise ou par les activistes, car la mesure d’un
impact peut renforcer voire amplifier le boycott.
Monroe Friedman propose de distinguer l’effective
boycott du successful boycott2. L’effective boycott dépasse le
stade de l’effet d’annonce pour réellement s’organiser, mais
n’atteint que partiellement, voire pas du tout, les résultats
attendus. À titre d’exemple, les actions contre Volkswagen

2. Monroe Friedman distingue différents stades dans les effets


d’annonce : les action-considered boycotts qui se limitent à l’annonce
d’une possibilité d’action ; les action-request boycotts qui dépassent
le simple effet d’annonce par la formulation d’une menace de boycott ;
les action-organized boycotts, dès qu’une association s’organise pour
lancer une campagne, qui peut en rester là ; enfin, les action-taken
boycotts, à savoir les campagnes qui sont réellement lancées, et qui
se distinguent alors en effective boycotts et successful boycotts en
fonction de leur réussite.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 69 06/03/15 15:59


70 LE BOYCOTT

à Vilvoorde en Belgique ont eu un large retentissement,


mais les revendications qui ciblaient le licenciement des
employés n’ont pas été entendues par la direction. Quant au
successful boycott, le boycott réussi, il atteindrait complè-
tement les objectifs initialement fixés par les boycotteurs.
Mais ceux-ci ne sont pas toujours clairement définis, ni
mesurables, d’où la rareté des travaux consacrés à l’effi-
cacité de ce mode d’action. Comme le souligne Marc
Drillech, « la nature complexe du boycott rend périlleuses
les analyses3 ».

Analyse de trois boycotts


Si les notions de « conséquences » ou d’« impacts » sont
souvent entendues en termes performatifs de « réussite » ou
d’« échec », il importe de distinguer les termes car l’impact
d’une action collective sur la société peut être beaucoup
plus important que sa dimension strictement revendi-
cative4. En nous inspirant de divers regards sur l’action
collective, nous avons appliqué une grille d’analyse à trois
boycotts célèbres5. Cette grille est organisée autour de deux
principaux critères :
– La satisfaction des revendications : la mobilisation
a-t-elle permis aux protestataires d’obtenir la satis-
faction de leurs revendications ou d’autres avantages
dont ils se contenteront ? Les sentiments d’injustice et

3. Marc Drillech, op. cit., p. 163.


4. Didier Chabannet et Marco Guigni, « Les conséquences des mouve-
ments sociaux », art. cité.
5. Ingrid Nyström, Conditions d’efficacité du boycott ou les perspec-
tives du contre-pouvoir du consommateur, Louvain-la-Neuve,
Université catholique de Louvain, mémoire de master de politique
économique et sociale, 2012.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 70 06/03/15 15:59


LES CRITÈRES D’EFFICACITÉ D’UN BOYCOTT 71

de privation (matérielle ou morale) à l’origine du boycott


ont-ils diminué après la mobilisation ?
– La sensibilisation à la cause défendue : la mobilisation
a-t-elle permis une prise de conscience de l’opinion et
des pouvoirs publics, voire un changement profond de
la société et des rapports de pouvoir entre les acteurs
impliqués ?
Les trois campagnes de boycott analysées ci-après ont
été choisies pour le caractère exemplaire de leur réussite ou
de leur échec, toutes visant autant à populariser une cause
qu’à obtenir des satisfactions matérielles.

Danone vs Danone :
l’échec d’une mobilisation
Le boycott de Danone est proche géographiquement
et chronologiquement, et son cas relativement simple
(voir encadré 2). L’affaire P’tits LU fait aujourd’hui
encore référence dans l’histoire des boycotts européens,
bien qu’aucune des revendications des militants n’ait été
entendue.

Encadré 2 :
« Danone licencie, licencions Danone de nos produits ! »

Début 2001, une fuite dans le journal Le Monde6 dévoile


une note interne du géant agro-alimentaire Danone qui aurait
l’intention de restructurer sa branche « biscuits » en Europe. Le
plan appelé « Record » prévoit la fermeture de dix usines en
Europe et la suppression de trois mille emplois. Selon la note,

6. Frédéric Lemaître, « Licenciements chez Danone ? Danone s’apprête


à supprimer 3 000 emplois en Europe, dont 1 700 en France », Le
Monde, 11 janvier 2001.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 71 06/03/15 15:59


72 LE BOYCOTT

ce plan se justifierait par la faible rentabilité de la branche


« biscuits » qui, sans être déficitaire, serait moins rentable
que les autres filiales du groupe. Danone annonce pourtant
d’excellents résultats pour l’année 2000. Les biscuiteries Petit
Beurre de Lu, situées à Calais et Ris-Orangis, sont les premières
concernées avec cinq cent soixante-dix suppressions d’emploi
annoncées. Dès l’annonce de la fermeture, des salariés français
de Danone se mettent en grève, font circuler des pétitions
et organisent des manifestations pour réclamer le maintien
en fonction des deux usines. Rapidement, le mot d’ordre de
boycott des produits Danone est lancé, avant de se répandre
dans tout l’Hexagone. Si les ouvriers de Danone se mobilisent
pour conserver leur emploi, la dimension symbolique de ces
licenciements injustifiés touche nombre de citoyens français.
Danone est en effet une entreprise emblématique, symbole
d’un certain capitalisme social. Elle se place dans le top cinq
des entreprises préférées des Français7. Aux yeux de l’opinion,
si même Danone cède aux exigences du libéralisme régulé
par l’avidité des actionnaires, quelle autre entreprise pourra
y résister ? C’est un véritable débat de fond sur la mondiali-
sation et l’ultralibéralisme qui naît autour de ce symbole. Des
maires communistes, des élus Verts soutiennent le boycott ; le
Premier ministre socialiste, Lionel Jospin, vient rendre visite
aux salariés en grève. Dans les usines, les ouvriers se croisent
les bras, dans la rue, les syndicats protestent et dans les super-
marchés, les consommateurs français découvrent le boycott, un
mode de protestation auquel ils étaient jusqu’alors insensibles.
En outre, le caractère réflexif de cette mobilisation (Danone
boycotte Danone) lui confère depuis le début une particularité
singulière. Malgré deux ans de protestation, en 2003, les usines
de Calais et Ris-Orangis sont fermées. Pour Danone, le boycott
est un échec. Cependant, lorsqu’une action collective mobilise

7. Sondage Ipsos de l’année 2001. À l’annonce du plan de restructu-


ration, Danone chute de 110 points dans le classement.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 72 06/03/15 15:59


LES CRITÈRES D’EFFICACITÉ D’UN BOYCOTT 73

autant de personnes avec une telle ferveur, il faut analyser


ses impacts sur le temps long. Aujourd’hui encore, à chaque
nouveau licenciement boursier en France, l’affaire Danone reste
toujours évoquée.

Le cas de Danone illustre la relativité de la notion d’effi-


cacité pour un boycott : la mobilisation a en effet eu un
impact considérable en termes de sensibilisation du public,
mais un résultat nul en termes de satisfaction des reven-
dications des acteurs. Cet échec s’explique d’abord par les
divergences de motivations entre les différents acteurs.
Les ouvriers et les employés de Danone protestent pour
le maintien de leur emploi, mais les particuliers qui se
joignent à leur cause le font pour des raisons qui vont
bien au-delà, souvent inspirées par une idéologie critique
du modèle de consommation, comme en témoigne l’un
des slogans : « Les êtres humains ne sont pas des yaourts. »
Ils s’adressent aux multinationales dans leur ensemble et
sont peu réalistes en termes de revendications concrètes,
n’aidant pas véritablement la mobilisation des salariés.
Pour qu’un boycott soit efficace, il faut savoir boycotter.
En France, Danone détient plus d’une vingtaine de marques
dans l’agro-alimentaire. Si le nom de Danone est toujours
présent sur l’emballage, il est parfois juste référencé en
petits caractères à l’arrière de ce dernier. Pour le consom-
mateur, la traque aux produits ciblés relève alors du
parcours du combattant, d’autant que parfois, il n’existe
pas de produit de substitution concurrent. Si certaines
associations s’appliquent à diffuser des listes de produits à
boycotter, l’effort pour le consommateur n’en demeure pas
moins considérable, comme l’illustrent les commentaires
sur le site lancé pour soutenir le mouvement, « jeboycotte-
[Link] ».

3333_Le-boycott_MEP1.indd 73 06/03/15 15:59


74 LE BOYCOTT

Compte tenu de l’omniprésence de la campagne dans les


médias et de son extension à toute la France, une victoire
des boycotteurs aurait donné un très mauvais signal à
toutes les multinationales recourant aux licenciements
boursiers. Les enjeux financiers du bras de fer opposant
Danone à ses employés étaient trop importants pour que
la direction s’autorise à céder. Dans ce contexte, le point
fort de cette mobilisation est d’avoir su transférer le statut
de victime de l’ouvrier Danone licencié à celui de tous les
consommateurs français. Le très large panel de citoyens
qui, à un moment donné, se mobilise pour l’action montre
la réussite de cette stratégie discursive. Mais la mobilisation
se heurte à la difficulté de boycotter une entreprise qui
dispose d’un quasi-monopole sur la production de certaines
denrées alimentaires. En outre, le boycott est un échec car
il n’a pas assuré la victoire des ouvriers. Enfin, en l’absence
de produits de substitution, sa faille majeure est la trop
grande possibilité de défection des consommateurs, même
de ceux désireux de s’investir.

Rosa Parks vs la Compagnie des bus


de Montgomery : une mobilisation réussie
Le deuxième boycott se déroule dans un contexte
beaucoup plus favorable : celui des États-Unis. Rosa Parks vs
la Compagnie des bus de Montgomery (voir encadré 3) reste
non seulement un boycott historique à l’échelle mondiale,
mais il marque un tournant décisif dans le mouvement des
Noirs pour les droits civiques aux États-Unis.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 74 06/03/15 15:59


LES CRITÈRES D’EFFICACITÉ D’UN BOYCOTT 75

Encadré 3 :
« Rosa Parks, la femme qui s’est tenue debout
en restant assise8 »

Le 1er décembre 1955, dans un autobus de Montgomery


(Alabama), une couturière noire qui rentre chez elle après sa
journée de travail refuse de céder sa place assise à un passager
blanc qui l’exige, comme la loi le lui autorise. Selon les lois
ségrégationnistes en vigueur, les premiers rangs des bus sont
« for whites only9 ». Ce soir-là, ils sont déjà tous occupés. Rosa
Parks est arrêtée et incarcérée pour trouble à l’ordre public et
violation des lois locales. Le jour même, des pasteurs et des
dirigeants de la communauté afro-américaine décident d’un
programme d’actions : cette arrestation doit être le point de
départ d’une mobilisation de grande ampleur. Ils fondent la
Montgomery Improvement Association, dont un jeune pasteur
noir, Martin Luther King, devient le président. Des tracts sont
distribués pour inviter les habitants de Montgomery à ne plus
emprunter les bus publics. Les Noirs représentent alors près de
80 % des passagers de l’unique compagnie de bus de la ville. Le
5 décembre 1955, le boycott commence. C’est une mobilisation
des Noirs pour les Noirs, mais par solidarité ou par crainte
de troubles, certains Blancs évitent également les transports
publics. En l’espace de quelques jours, la circulation entière
de la ville est réorganisée. Tous les matins et tous les soirs, des
centaines de véhicules particuliers collectent les passagers dans
des points de ramassage. L’auto-stop et des services de taxis
improvisés se mettent en place, les plus vaillants marchent,

8. De l’annonce de son décès à son enterrement, les premières places


des bus de Montgomery restèrent vacantes. Une photo de Rosa y fut
placée entourée d’un ruban avec cette inscription : « La société de bus
RTA rend hommage à la femme qui s’est tenue debout en restant
assise. »
9. Strictement réservés aux Blancs.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 75 06/03/15 15:59


76 LE BOYCOTT

les autres s’organisent comme ils le peuvent, mais le mot


d’ordre de boycott se maintient. Cette solidarité spontanée se
poursuivra durant treize mois et se soldera par la victoire des
contestataires. Le 20 décembre 1956, la Cour suprême déclare
la ségrégation dans les bus contraire au 14e amendement de la
Constitution américaine. Le lendemain matin, au bout de 381
jours de boycott ininterrompu, les passagers noirs remontent
dans les bus de la Compagnie des transports urbains d’Alabama.
Parmi les premiers passagers, Rosa Parks et Martin Luther King
vont s’asseoir dans les rangées jusque-là réservées aux Blancs.

Cette mobilisation est doublement efficace : l’enjeu est


clair, la revendication raisonnable. Autant d’aspects qui
permettent aux boycotteurs d’affirmer le caractère non
négociable de leurs revendications, ce qui représente un
facteur de motivation important. D’autant qu’il existe une
forte identité collective entre les acteurs de la mobilisation
qui se reconnaissent comme victimes de la ségrégation et
qui, depuis plusieurs années déjà, la combattent. Avant
Rosa Parks, on observe ainsi plusieurs cas de refus d’obéis-
sance similaire. Au-delà de Montgomery, une identité
collective afro-américaine se construit dans la lutte pour
les droits civiques. L’idée que tous descendent d’esclaves
et sont victimes d’injustice, ainsi que la forte croyance en
la légitimité de la cause défendue donnent au mouvement
une puissante cohésion.
Surtout, dans une communauté aussi soudée, il devient
difficile de faire défection. Tout Noir qui aurait emprunté
un bus durant le boycott aurait été immédiatement
identifié par les autres. Dans le cas présent, cela constitue
un facteur essentiel de réussite. Par ailleurs, il n’existe
qu’une compagnie de transports publics à Montgomery, et
donc aucune confusion possible sur la cible. En revanche,

3333_Le-boycott_MEP1.indd 76 06/03/15 15:59


LES CRITÈRES D’EFFICACITÉ D’UN BOYCOTT 77

les boycotteurs ont dû créer eux-mêmes un transport de


substitution. La taille, la constance et la durée du service
de transports alternatifs mis en place restent uniques en
leur genre. Cela n’aurait jamais été possible sans la forte
solidarité du groupe mobilisé et la totale adhésion de ses
membres.
Nous sommes alors dans les années 1950, bien avant
le développement des médias de masse et des réseaux
sociaux. Mais la communauté noire dispose d’un système
de communication interne alternatif bien organisé avec ses
réseaux, ses églises et ses associations. Le bouche-à-oreille,
les réunions hebdomadaires et le lien social rendent le
boycott populaire. Il restera longtemps dans les sujets de
conversation des boycotteurs comme des politiques, sans
l’aide des médias.

Greenpeace vs Shell :
une réussite paradoxale
Le troisième cas est celui de Greenpeace vs Shell (voir
encadré 4). Contrairement aux deux précédents, ce boycott
n’est pas lancé par des citoyens, mais par une ONG. Son
objectif est la défense de l’environnement, vaste enjeu
sur lequel il n’est pas toujours facile de mobiliser. En
outre, l’enjeu premier de la mobilisation va s’avérer non
fondé, mettant en péril la sensibilisation à la cause. Ce cas
rarissime fait rentrer le boycott de Shell par Greenpeace
dans les annales, le rendant intéressant à explorer.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 77 06/03/15 15:59


78 LE BOYCOTT

Encadré 4 :
Le boycott de Shell par Greeenpeace

En 1995, la société pétrolière anglaise Shell annonce son


intention de couler sa plateforme de stockage Brent Spar
située en mer du Nord. Auparavant, elle a réalisé une étude
scientifique en association avec des organismes indépen-
dants. Celle-ci envisageait deux options : le démantèlement
à terre ou le sabordage sur hauts-fonds. Les conclusions ont
démontré que la deuxième option comportait six fois moins
de risques, qu’elle était quatre fois moins coûteuse et qu’elle
aurait un impact minimal sur l’environnement10. Évalué comme
« best practicable environmental option » ou meilleure solution
environnementale réalisable, le sabordage est donc retenu.
En 1991, au terme des activités de la plateforme, le pétrole
brut qu’elle contient est transvasé dans un pétrolier. Shell
affirme que la plateforme ne contient alors plus que 130 tonnes
de pétrole « sans conséquences dommageables pour l’environ-
nement11 » si le sabordage est pratiqué. Greenpeace réalise
alors sa propre étude et conteste les affirmations du groupe
pétrolier. Pour elle, Brent Spar contient encore 5 000 tonnes de
pétrole brut qui, déversées en mer, représenteront une catas-
trophe écologique sans précédent. Greenpeace UK lance un
appel européen à boycotter Shell, exigeant que la plateforme
soit ramenée à terre pour y être démantelée. Le gouvernement
britannique, qui a avalisé le plan de sabordage, soutient Shell.
L’affaire prend alors une dimension internationale et insti-
tutionnelle. Le nombre de soutiens anglais au boycott n’est
pas suffisant pour faire plier l’entreprise. A contrario, en
Allemagne, il est très suivi. Quatre activistes de Greenpeace,
spécialisés dans les actions en mer, s’arriment à la plateforme

10. « Brent Spar dossier », Les Dossiers de Shell, 2008, p. 6.


11. Ibid., p. 9.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 78 06/03/15 15:59


LES CRITÈRES D’EFFICACITÉ D’UN BOYCOTT 79

pendant que d’autres occupent des stations-service allemandes


de la marque. Quelques stations sont même saccagées par des
eco-warriors12 ; une autre est mise à feu. En l’espace de quelques
jours, Shell Allemagne est confronté à des pertes de 20 à 50 %13
et finit par céder sous la pression financière et médiatique. Le
20 juin 1995, l’entreprise annonce qu’elle ne coulera pas Brent
Spar. La Norvège accepte que la plateforme soit mise à quai
dans un fjord, et qu’elle serve de base de construction à un
terminal pour ferry. Une fois à terre, l’audit de la plateforme
se poursuit et la société d’experts indépendants Det Norske
Veritas14, chargée de produire les chiffres exacts concernant
le pétrole qu’elle contient encore, vient confirmer les asser-
tions de Shell. Lors de sa désaffectation, la plateforme a bien
été vidée et les données produites par Greenpeace concernant
le stock de pétrole toujours présent dans les cuves s’avèrent
surestimées. Fait exceptionnel dans l’histoire des mouvements
sociaux, avant que Shell n’ait le temps d’éditer son rapport,
Peter Melchett, responsable de Greenpeace UK, envoie une
lettre à Christopher Fay, PDG de Shell. Il y présente ses excuses
à la compagnie et à ses employés, reconnaissant que les calculs
effectués par leur équipe étaient inexacts.
Brent Spar n’est pas coulée et Greenpeace a gagné. En
reconnaissant tout de suite son erreur, Greenpeace a en outre
évité une détérioration de son image. Si les affirmations de
Shell étaient exactes, c’est néanmoins l’image du pétrolier qui
a été ternie, car l’affaire a rappelé à l’opinion publique que les

12. Terme que les activistes écologistes utilisent pour se désigner


eux-mêmes. Le terme n’est lié à aucune organisation. La plupart du
temps, les eco-warriors (éco-guerriers en français) ont recours à des
actions pacifistes, mais comme dans le cas du boycott de Shell, ils font
parfois usage de la violence. Greenpeace dont l’action se veut directe
mais toujours non violente a vivement condamné ce recours à la force.
13. [Link]/
14. Société d’expertise indépendante norvégienne spécialisée dans le
management des risques en mer.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 79 06/03/15 15:59


80 LE BOYCOTT

compagnies pétrolières pouvaient en toute impunité se servir


des océans comme décharge publique pour se débarrasser de
leurs infrastructures.

Plusieurs facteurs expliquent le succès de ce boycott.


Quand Shell annonce sa décision de couler Brent Spar, elle
sous-estime la charge émotionnelle que les termes « marées
noires » provoquent dans l’opinion. Lors de précédentes
affaires, le public, non informé et pris de court, ne pouvait
que constater l’ampleur du désastre. Cette fois, l’annonce de
Shell permet aux personnes sensibles à la cause de l’envi-
ronnement d’agir sur une action qui n’a pas encore eu lieu.
L’enjeu premier de la mobilisation est en outre ciblé.
À première vue, le combat entre une organisation
environnementale et un géant pétrolier soutenu par un
gouvernement aussi puissant que celui du Royaume-Uni
semble totalement disproportionné. Mais cela n’empêche
pas les activistes de manifester leur foi dans la victoire. On
n’observe pas d’identité collective préalable chez les acteurs
de la mobilisation, qui vont bien au-delà des militants de
Greenpeace. Les participants reconnaissent uniquement être
« sensibles à l’environnement ». Cependant, leur manque de
cohésion est compensé par l’image de marque symbolique
de l’organisation leader. Les boycotteurs font confiance à
Greenpeace et ne remettront jamais en doute le bien-fondé
de leur action.
Pour leur part, les stations-service représentent des
commerces facilement repérables avec une excellente
visibilité. Mais ce qui constitue un atout commercial peut
s’avérer une arme à double tranchant en cas de boycott. Il
est en effet impossible pour les consommateurs d’ignorer à
quelle société appartient la station où ils viennent faire le

3333_Le-boycott_MEP1.indd 80 06/03/15 15:59


LES CRITÈRES D’EFFICACITÉ D’UN BOYCOTT 81

plein d’essence. Des militants peuvent facilement stationner


à l’entrée des pompes pour encourager les clients à utiliser
une autre marque, et ce durant toute la durée du boycott, les
substituts étant fréquents, visibles et de qualité équivalente.
La réussite de ce boycott tient également à la réactivité
de l’ONG et à sa stratégie rodée de communication. Toutes
les péripéties de l’arrimage et de l’accostage à la plate-
forme sont retransmises dans les médias convoqués pour
l’occasion, tout comme les images du canon à eau qui
tentent violemment de les repousser. Elles feront le tour
du monde.
Du point de vue de l’action engagée, ce boycott a
donc été efficace. La crédibilité de Greenpeace n’a pas
été ébranlée grâce à la bonne gestion de sa communi-
cation de crise. L’intégralité de ses revendications a été
entendue, et même plus encore. La campagne Brent Spar
a créé un précédent dans la gestion des plateformes pétro-
lières devenues obsolètes en Europe. Leur sabordage est
désormais interdit15. En somme, cette campagne constitue
une réussite exemplaire tant au niveau des objectifs, de
la sensibilisation, que de la communication à court et à
long terme. Même si d’un point de vue environnemental,
le doute subsiste…

Boycott, mode d’emploi


L’analyse de ces trois cas permet d’esquisser les condi-
tions de succès d’un boycott, étape par étape. Elles
recoupent en partie les bonnes pratiques et les recettes

15. Paul Ekins et Robin Vanner, « Decommissioning of Offshore Oil


and Gas Facilities : a Comparative Assessment of Different Scenarios »,
Journal of Environmental Management, 79, juin 2006, p. 420-438.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 81 06/03/15 15:59


82 LE BOYCOTT

pour un boycott réussi avancées par nombre d’associations


(voir encadré 5). De façon plus générale, on resituera ce
mode d’action dans une perspective plus large, celle des
conditions de succès et d’échec de l’action collective et des
mouvements sociaux.

Encadré 5 :
Petit guide à l’attention des organisateurs de boycotts
D’après le guide publié par Green America16, association de
protection de consommateurs, un boycott réussi (qu’importe le
sens que l’on donne à la réussite) commence par la définition
d’objectifs clairs, réalistes et mesurables. Il se met en œuvre
selon les étapes suivantes :
1. Le choix de la cible doit s’opérer en fonction de l’atteinte
qu’elle a commise. Mais il faut également prendre en compte
la probabilité qu’elle devra céder aux revendications et attirer
le soutien d’autres consommateurs.
2. Il est important de se procurer un maximum d’informa-
tions sur l’entreprise avant de lancer la campagne (rapports
financiers, informations sur le PDG, expertises, etc.) car ces
informations pourraient devenir moins accessibles une fois la
campagne lancée. Il est important de pouvoir justifier du choix
de la cible, tant auprès des médias et des consommateurs, que
de la cible elle-même.
3. Il convient d’exprimer les griefs à l’entreprise concernée,
en lui expliquant que si elle ne modifie pas le comportement
ou l’élément à l’origine de la frustration, une campagne de
boycott sera lancée contre elle.

16. Green America, anciennement Co-op America, est un organisme


de protection des consommateurs et de certification d’achats justes et
durables qui a publié en 1984 un guide à l’attention des organisateurs
de boycotts, le Boycott Organizer’s Guide, qu’elle tient régulièrement
à jour.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 82 06/03/15 15:59


LES CRITÈRES D’EFFICACITÉ D’UN BOYCOTT 83

Si les négociations échouent, le boycott commence. Ses


objectifs peuvent être d’avoir un impact économique, sur
l’image, ou sur les deux. Ils doivent être rappelés à la cible.
Dès le début, les organisateurs doivent s’assurer qu’ils ont
les ressources pour tenir au minimum la durée escomptée du
boycott.
Obtenir le soutien d’autres organisations ou d’instances
étatiques donnera à la campagne une visibilité nécessaire pour
mobiliser de nouveaux boycotteurs. Plus que celui d’autres
organisations, le soutien des médias est crucial. Un message
simple, clair, précis avec une revendication réaliste sera plus
facilement relayé qu’une quête utopique dont la finalité n’est
pas cernée par les boycotteurs.
La campagne soit s’accompagner de matériel didactique²
expliquant les raisons du boycott. S’il est admis qu’il faut
éduquer pour agir, le boycott permet d’agir pour éduquer. La
sensibilisation à une cause constitue une part importante de
sa réussite.
Pendant la durée du boycott, les rencontres et les
négociations avec l’entreprise permettent de savoir quel est
le positionnement des boycotteurs : si leurs objectifs sont
négociables, un nouveau cadre peut être défini, s’ils ne le sont
pas, les rencontres permettront à l’entreprise de comprendre
le caractère résolu de la démarche.
Outre des enjeux clairs et une cible bien visible, le Boycott
Organizer’s Guide met en évidence d’autres facteurs importants.
Tout d’abord, l’alternative au produit boycotté doit être aisée :
autrement dit de qualité équivalente, disponible en quantité
suffisante et identifiable. Le guide souligne également la
nécessité que les violations de la cible soient visibles. En effet,
la réussite du boycott dépend tout autant de la détérioration
de l’image que du chiffre d’affaires de la cible, et une visibilité
importante des dommages causés suscitera une attention plus
grande de la part du public.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 83 06/03/15 15:59


84 LE BOYCOTT

Le message
Une action collective réussit quand elle parvient à
donner un cadre interprétatif (frame)17, à s’imposer sur le
plan symbolique. Elle doit nommer un problème, attribuer
des responsabilités, désigner une cible, mobiliser des
affects. Il en va de même pour une campagne de boycott.
L’enjeu gagne à être clair, les revendications réalistes et
atteignables. Les connotations purement idéologiques ou
trop diffuses affaiblissent la mobilisation sur le long terme.
A contrario, un enjeu trop étroit ou purement matériel
ne suscite pas l’adhésion du plus grand nombre. Monroe
Friedman résume parfaitement l’enjeu d’un boycott réussi :
il doit être intellectuellement simple et attractif sur le plan
émotionnel.
Le choix de la cible surtout est fondamental. Un boycott
a plus de chances de prendre et de durer quand il désigne
une cible visible, connue, identifiable. L’iconique boisson
gazeuse Coca-Cola a souvent été boycottée, pour son
non-respect des droits humains et de l’environnement
ou pour son soutien économique à Israël. Aujourd’hui,
beaucoup de commerçants arabes préfèrent des marques
comme Pepsi-Cola ou Mecca-Coca à Coca-Cola qui tente
désormais des stratégies commerciales pour cibler ces
énormes marchés. Mais la concentration et la mondiali-
sation du commerce favorisent la multiplication de filiales

17. Les mouvements sociaux sont des « producteurs de significa-


tions […] Ils attribuent du sens, interprètent des événements et des
conditions pertinentes, de façon à mobiliser des adhérents et des parti-
cipants potentiels, à obtenir le soutien des auditoires et à favoriser la
démobilisation de leurs adversaires », dans David A. Snow et Robert
Bedford, « Ideology, Frame Resonance, and Participant Mobilization »,
International Social Movement Research, 1, 1988, p. 198.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 84 06/03/15 15:59


LES CRITÈRES D’EFFICACITÉ D’UN BOYCOTT 85

et de sous-marques qui ne sont pas toujours faciles à


repérer, comme le montre l’exemple de Danone. A priori,
l’entreprise constitue une cible idéale, connue de tous.
Mais sur le site « [Link] », une consomma-
trice raconte sa mésaventure : arrivant à la caisse avec des
biscuits d’une autre marque, elle découvre en tout petits
caractères au dos du paquet que c’est… une sous-marque
de Danone ! Ce qui conduit à penser qu’il existe un autre
élément à ne pas négliger : l’existence de produits de substi-
tution aussi identifiables que la cible. Soit le substitut existe
préalablement à la mobilisation, soit comme dans le cas du
boycott de la ligne de bus de Montgomery, les boycotteurs
doivent en créer un.
Au-delà des facteurs matériels, surtout, la cible idéale
doit frapper l’imaginaire, permettre aux participants un
rapport utopique à la victoire. La bonne cible doit avoir
le pouvoir (de manière directe ou indirecte) de modifier la
source de la frustration, sinon la mobilisation se trompe
de cible. Il importe d’éviter d’être assimilé à un boycott
purement punitif, sans revendications, généralement désap-
prouvé par l’opinion publique.

Le public
Le « potentiel » boycotteur, tel que le mesurent les
sondages (voir supra chapitre 2), indique la légitimité
croissante de cette pratique, mais ne se traduira pas néces-
sairement en actes. La mobilisation effective dépend du
contexte, de la force des réseaux, de l’efficacité de la propa-
gande des organisations qui appellent à manifester. Bert
Klandermans et Dirk Oegema montrent, dans leur étude sur
le mouvement hollandais pour la paix des années 1980,
qu’il faut distinguer la « mobilisation du consensus » de la

3333_Le-boycott_MEP1.indd 85 06/03/15 15:59


86 LE BOYCOTT

« mobilisation pour l’action », en détaillant toutes les phases


de la déperdition, depuis les 74 % des personnes interrogées
au téléphone trois jours avant la grande manifestation de
La Haye (29 octobre 1983) qui se disaient d’accord sur les
buts de celle-ci, jusqu’aux 4 % de participants effectifs parmi
les mêmes personnes réinterrogées après la manifestation18.
Par ailleurs, on ne boycotte pas dans l’abstrait, mais pour
une cause, et rares sont les sondages qui distinguent selon
le type de revendication. Enfin, chaque boycott constitue
un événement unique, dont la temporalité, les revendica-
tions, le public, ne ressemblent à aucun autre.
Si tout consommateur est un boycotteur potentiel,
stratégiquement, tous les boycotteurs ne se valent pas.
En première ligne, on trouve ceux qui ont un poids
important, aptes à pénaliser une entreprise : ses propres
consommateurs et idéalement ses gros consommateurs (les
heavy buyers). Plus les boycotteurs sont nombreux, plus
les chances de déstabiliser l’entreprise et de la pousser à
entamer rapidement des négociations sont importantes.
Comme le boycott représente par nature une démarche
individuelle, il reste en partie dépendant du bon vouloir
de chacun. Il faut donc identifier rapidement les passagers
clandestins19, favorables au boycott, mais qui n’y parti-
cipent pas. Comprendre leurs motivations permettra alors

18. Bert Klandermans et Dirk Oegema, « Potentials, Networks,


Motivations and Barriers : Steps Towards Participation in Social
Movements », American Sociological Review, 52, 1987, p. 519-531.
19. Le passager clandestin, ou free rider, est une notion développée
par le socio-économiste Mancur Olson pour décrire le comportement
des individus qui trouvent un « intérêt à laisser les autres se battre
pour obtenir un résultat dont ils bénéficieront de toute façon ». Il peut
s’appliquer à une personne ou un organisme qui espère un avantage
d’une situation sans y avoir investi autant d’efforts (argent ou temps)
que les personnes mobilisées.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 86 06/03/15 15:59


LES CRITÈRES D’EFFICACITÉ D’UN BOYCOTT 87

d’orienter la campagne pour mieux susciter leur adhésion :


le coût du boycott est-il trop élevé, en temps, en énergie,
parfois en argent, pour trouver des substituts ? Le travail
d’argumentation est-il incomplet, certaines questions
éthiques ne sont-elles pas assez mises en avant, ou trop ?

La médiatisation
Le message d’un boycott doit être facilement compris
et diffusé. Le nombre de participants découle de la qualité
de la communication de l’initiateur de la campagne, même
s’il n’est pas directement lié au succès et ne doit pas être
un frein à son organisation. La qualité primordiale du
boycotteur consiste donc dans son talent à communiquer.
William Gamson20 souligne la capacité des mouvements
sociaux à influencer les valeurs sociétales et les opinions en
fonction de la couverture médiatique accordée à leur cause.
La taille du boycotté prime sur la taille du boycotteur.
Une fenêtre médiatique pourra être utilisée par un nombre
restreint d’activistes sachant tirer profit du fonctionnement
des médias pour lancer un boycott retentissant. Le contrôle
de l’information durant la mobilisation est décisif pour
les deux parties. C’est également par la médiatisation
que le boycott peut passer d’un niveau local à un niveau
national, voire international. Le boycott de Shell le montre
bien. Greenpeace, organisation rompue aux techniques de
communication, on l’a vu, a su mobiliser les médias et
notamment les télévisions du monde entier dès l’arrimage
de ses militants à la plateforme.

20. William A. Gamson et al., « Media Images and the Social


Construction of Reality », Annual Review of Sociology, 18, 1992,
p. 373-393.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 87 06/03/15 15:59


88 LE BOYCOTT

Les trois cas analysés se sont déroulés avant


l’explosion des ressources numériques et l’avènement
d’internet. Aujourd’hui, la capacité de contagion passe
d’abord et avant tout par le web et les réseaux sociaux.
Le développement des technologies de l’information et
de communication a complètement modifié le mode de
diffusion des boycotts, générant de nouvelles générations
d’activistes21 transcendant les frontières étatiques. Dans leur
ouvrage consacré à l’évolution des médias alternatifs et
leurs liens avec les médias traditionnels, Dominique Cardon
et Fabien Granjon22 précisent toutefois que si internet, à
travers les blogs et autres canaux alternatifs, joue un rôle
considérable dans la manière de produire de l’information
et dans la représentation du monde qui est suggérée, il ne
supplante cependant pas les médias de masse. Il s’articule
avec eux. Le web facilite le recrutement de boycotteurs
potentiels, les médias classiques viennent amplifier les
messages des réseaux.

L’organisation
Enfin, contrairement à une idée reçue, l’action
collective est rarement spontanée. Même le consommateur,
promenant son caddie entre les rayons du supermarché,
n’est pas isolé. Derrière le boycott, on trouve des organi-
sations, des collectifs qui l’animent, qui mobilisent et
incitent à rejoindre le mouvement, tandis que le consom-
mateur est lui-même inséré dans des groupes et des réseaux

21. Référence au « cliquisme » : fait de participer à une action sur


internet en marquant son soutien par un simple « clic » de souris.
22. Dominique Cardon et Fabien Granjon, Médiactivistes, Paris,
Presses de Sciences Po, 2010.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 88 06/03/15 15:59


LES CRITÈRES D’EFFICACITÉ D’UN BOYCOTT 89

qui peuvent l’encourager à participer ou faire obstacle.


Le boycott de Montgomery est à cet égard exemplaire.
Anthony Oberschall a montré que les collectivités les
plus susceptibles de se mobiliser sont les plus organisées23.
Il distingue deux niveaux d’organisation. Le premier,
horizontal, renvoie à la nature des liens sociaux existant au
sein d’une collectivité. Là où les liens sont les plus serrés, le
sentiment de solidarité du groupe et donc son potentiel de
mobilisation sont les plus élevés. Le second niveau, vertical,
renvoie au degré d’intégration sociale et politique entre les
différentes collectivités. C’est dans les sociétés segmentées,
coupées du reste de la société, que les groupes sont les plus
mobilisables car ils doivent compter sur leurs propres forces
et susciter leurs propres élites. Pour Anthony Oberschall,
le succès du mouvement d’émancipation des Noirs au Sud
des États-Unis plutôt que dans le Nord tient précisément
au fait que ces deux conditions sont réunies. Dans le Sud,
la communauté noire est encadrée par ses Églises, son
clergé et ses réseaux associatifs, tandis que la ségrégation
a favorisé la formation d’élites autonomes par rapport à
la communauté blanche. C’est ce qui explique le succès
du mouvement de solidarité avec Rosa Parks. Elle-même,
il faut le souligner, milite depuis plusieurs années au sein
du NAACP (Mouvement pour l’avancement des gens de
couleur), et a suivi une formation à l’activisme non violent.
C’est ce qui lui donnera le courage de refuser de se lever
pour un Blanc. C’est justement parce que la communauté
est soudée et solidaire que les comportements de « passager
clandestin », souhaitant bénéficier des retombées de l’action

23. Anthony Oberschall, Social Conflict and Social Movements,


Englewoods Cliffs (N. J.), Prentice Hall, 1973, p. 120.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 89 06/03/15 15:59


90 LE BOYCOTT

sans avoir à en subir les coûts, sont plus difficiles à mettre


en œuvre.
Ce chapitre a repris des exemples concrets de boycotts
qui ont marqué leur temps, pour explorer au cas par cas
les facteurs de leur réussite ou de leur échec. Il démontre la
relativité de la notion d’efficacité d’une action de boycott
ainsi que la difficulté à estimer les retombées secondaires
de celle-ci. Les impacts sur la société peuvent être parfois
difficiles à apprécier, particulièrement lorsqu’ils ne sont
pas financiers. En outre, la sensibilisation à une cause peut
s’étendre bien au-delà de revendications.
L’analyse de ces trois exemples aux issues très différentes
permet de faire émerger un certain nombre de conditions
nécessaires mais pas forcément suffisantes à la réussite
d’un boycott. De plus, les différentes étapes à mettre en
place demandent une réflexion qui manque parfois, lorsque
l’appel à boycotter est lancé précipitamment en réaction
à l’actualité.
Il nous faut maintenant évaluer les conséquences
des boycotts à plus long terme − leurs outputs et leurs
outcomes −, dans un contexte de transformations du
capitalisme et du rôle croissant des acteurs économiques
comme des marchés. Avec la mondialisation de l’économie
et la recomposition des acteurs traditionnels, il est temps de
s’interroger sur la capacité des consommateurs à constituer
un contre-pouvoir et sur les articulations possibles entre le
champ de la politique et celui de la consommation.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 90 06/03/15 15:59


Chapitre 5
Le pouvoir
de la consommation
Pendant des décennies, le contre-pouvoir au capitalisme
industriel s’est organisé autour de la question du travail,
l’opposant au capital. Le mouvement ouvrier et les organi-
sations syndicales en furent les acteurs centraux, relayés
par les pouvoirs publics qui progressivement bâtissaient le
droit du travail. Le pouvoir des citoyens, perceptible dans
le cadre des États nationaux, semble aujourd’hui dépassé
par le capitalisme mondial. Les acteurs nationaux peinent
à donner des balises à un marché mondialisé, tandis que
la société de consommation planétaire frôle les limites de
la soutenabilité sociale et environnementale. Les alliances
entre travailleurs, citoyens et consommateurs pourraient-
elles dessiner les contours d’un contre-pouvoir effectif face
à une économie mondialisée ? Si la grève a constitué l’un
des moyens d’action privilégié du mouvement ouvrier,
le boycott peut-il représenter l’arme d’une société civile
mondiale forte de son pouvoir d’achat ?

Un contre-pouvoir de la société civile


mondiale ?
La société industrielle s’est fondée sur l’opposition entre
capital et travail, dans une relation symbolisée par la lutte
des classes opposant bourgeoisie et prolétariat. Aujourd’hui,

3333_Le-boycott_MEP1.indd 91 06/03/15 15:59


92 LE BOYCOTT

cette lutte des classes ne s’applique plus aux jeux de pouvoir


et de domination contemporains. Guy Bajoit1 propose une
lecture des rapports de pouvoir dans les sociétés contempo-
raines. Il développe l’hypothèse d’une mutation du système
culturel, désormais caractérisé par l’apparition de nouvelles
classes et de nouveaux rapports de pouvoir articulés autour
de la consommation. Dans ce nouveau modèle, le pouvoir
est détenu par ceux qui maîtrisent les nouvelles techno-
logies (de la production et de l’information) capables
de contrôler les besoins et les désirs. Aujourd’hui, c’est
moins ceux qui consomment qui comptent, que ceux qui
savent faire consommer. Cette nouvelle classe dirigeante
se caractérise par son degré élevé de connaissances, sa
maîtrise de l’information et de l’informatique, son aptitude
à conquérir les marchés et sa capacité à manipuler les
besoins des consommateurs. En face, la classe dominée
– le consumariat – n’est plus maintenue par les chaînes
de montage, mais dans les files aux caisses des super-
marchés. Face au capital mondialisé, le contre-pouvoir ne
peut se développer qu’à travers la consommation et le mode
d’action privilégié de la non-consommation (ou d’autres
formes de consommation, l’alterconsommation2). Le boycott
serait alors au modèle postindustriel ce que la grève était
au modèle industriel.

1. L’hypothèse d’une mutation du modèle culturel et la définition


de nouvelles classes sociales est proposée dans Guy Bajoit, Le
Changement social. Approche sociologique des sociétés occidentales
contemporaines, Paris, Armand Colin, 2003.
2. L’alterconsommation consiste à « aller au-delà du simple intérêt des
promesses d’usage d’un produit, en s’intéressant à sa genèse et à son
influence sur l’environnement et la société ». Les alterconsommateurs
sont « des consommateurs citoyens pour qui l’achat se révèle être un
acte politique » ([Link]

3333_Le-boycott_MEP1.indd 92 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 93

L’opposition entre travail et capital est également


reprise par Ulrich Beck3 pour suggérer la forme possible
d’un contre-pouvoir dans une société mondialisée et le
rôle qu’y joue la consommation. Selon l’auteur, dans le
modèle capital contre travail, le contre-pouvoir vient du
fait que le travailleur peut priver le patron de sa puissance
de travail. Dans la perspective du capital mondialisé,
le contre-pouvoir de la société civile – s’exprimant par
le consommateur politique – se fonde sur la puissance
du non-achat. Si la consommation ne connaît plus de
frontières, le consommateur peut, de son côté, en tout
lieu et à tout moment, décider de ne pas acheter. Mais là
où le patron pouvait licencier ses ouvriers devenus trop
indisciplinés, voire délocaliser son site de production si la
protestation tendait à se généraliser, les multinationales
ne peuvent licencier les consommateurs. À l’image de la
consommation, le consommateur (et son pouvoir de protes-
tation) serait transnational.
Le boycott apparaît donc comme un moyen d’action
approprié. Toutefois, l’un des critères fondamentaux de
sa réussite consiste en sa capacité à créer une identité
collective. C’est à cette fin que des signes visibles de
ralliement sont nécessaires, comme porter un badge ou
mettre un T-shirt « je boycotte Danone/Israël/Nike ». Mais
on comprendra sans peine toute la difficulté à créer une
identité commune et un sentiment d’appartenance au sein
d’une communauté mondialisée. Comme Éric Agrikoliansky
et ses collègues4 l’illustrent avec l’exemple d’ATTAC,

3. Ulrich Beck, op. cit., p. 33-35.


4. Éric Agrikoliansky, Olivier Fillieule et Nonna Mayer, « La dynamique
altermondialiste en France », Économie politique, 25, janvier 2005,
p. 82-90.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 93 06/03/15 15:59


94 LE BOYCOTT

les mouvements transnationaux sont ancrés dans des


contextes locaux ou nationaux. Les liens sont forts entre
les actions transnationales et une critique sociale locale
imbriquée dans les organisations traditionnelles. En somme,
les auteurs mettent en garde contre l’utopie de l’émergence
spontanée d’une société civile contestataire mondialisée.
La capacité des individus et des collectivités à se projeter
dans une ligne d’action commune peut se développer sur
les réseaux, internet représentant l’espace idéal d’échange
de l’information et de la consommation. Tandis que l’infor-
mation devient la matière première des sociétés en réseau,
le contrôle d’internet représente un enjeu majeur des luttes
de demain5. La récente émergence de collectifs comme
les Anonymous6 démontre une prise de conscience de la
nécessité de ne pas perdre ce contrôle. Paradoxalement,
derrière la volonté affichée d’être « anonymes », une identité
se développe, telle une image partagée 7, un sentiment
d’appartenance, des actions coordonnées à portée inter-
nationale. Dans ce contexte, l’attaque de Paypal par les
Anonymous illustre ce à quoi pourrait ressembler l’avenir
des luttes pour le contrôle de l’information et de la consom-
mation (voir encadré 6).

5. Le traité ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement) et la


virulente opposition de la société civile à sa signature en sont des
prémices.
6. Mouvement de hackeurs individuels ou collectifs agissant de
manière anonyme sur internet pour défendre la liberté d’expression.
7. Masque de Guy Fawkes porté par le personnage de V dans le film
V pour Vendetta.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 94 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 95

Encadré 6 :
L’attaque de Paypal par les Anonymous

Fin 2010, Paypal, société de paiements sécurisés en ligne,


bloque le compte de Wikileaks8 au motif que cette société
enfreint sa politique interne stipulant que « le service de
paiement ne peut être utilisé pour toutes activités qui encou-
ragent, promeuvent, facilitent ou indiquent à d’autres de
s’engager dans des activités illégales9 ». Or Wikileaks vit grâce
aux contributions des internautes qui transitent par les sociétés
de paiement comme Paypal. La contre-attaque s’organise
donc sur le net. Les Anonymous cyberattaquent Paypal et
parviennent à générer un déficit important grâce aux inter-
ruptions répétées causées par leurs attaques. Six mois plus
tard, un appel à boycotter Paypal est à nouveau lancé par les
Anonymous sur leur compte Twitter. Au bout d’une journée, ils
annoncent déjà neuf mille désinscriptions de comptes Paypal.
La société eBay, maison mère de Paypal, dévisse en bourse et
perd un milliard de dollars en une heure de cotation à Wall
Street. La technique fonctionne, la mobilisation autour d’une
cause peut naître entre des individus répartis partout sur la
planète, qui ne se connaissent pas, ne se sont jamais vus et
ne se verront probablement jamais, mais qui se rallient autour
d’un projet, définissent des enjeux et parviennent à se créer
une identité momentanée.

Évitons cependant de verser dans un « internetocen-


trisme » trop naïf. Dans sa présentation du numéro spécial
de la revue Réseaux, consacré au militantisme en réseau,

8. Société d’information alternative spécialisée dans la diffusion


illégale sur internet de câbles diplomatiques classés.
9. [Link]/

3333_Le-boycott_MEP1.indd 95 06/03/15 15:59


96 LE BOYCOTT

Geoffrey Pleyers10 fait d’emblée trois constats qui tempèrent


l’enthousiasme de ces dernières années autour du rôle
d’internet et des réseaux sociaux dans les actions contes-
tataires. Pour lui, internet n’a pas induit un basculement des
actions contestataires vers des actions ou des mouvements
virtuels au détriment de mobilisations dans l’espace réel,
bien au contraire. Dans l’articulation entre local et global,
internet a davantage servi de support à des mouvements
nationaux et locaux qu’il n’a contribué à construire de
vastes mouvements transnationaux. Enfin, internet et les
réseaux sociaux ne se sont pas substitués aux médias de
masse. Ils s’y sont plutôt associés et ont connu une audience
élargie en partie grâce à ces derniers11. Dans l’activisme
militant, l’articulation reste essentielle entre les niveaux
global et local, entre les actions en ligne et hors ligne, entre
les médias traditionnels et les réseaux virtuels. Internet n’a
pas rendu les mouvements sociaux plus puissants, mais
comme le pouvoir économique et politique s’est progres-
sivement déplacé vers le niveau international, il a permis
aux mouvements sociaux de suivre cette transition et d’être
actifs à un niveau plus global12.
En outre, l’utilisation d’internet comme vecteur
d’expression constitue aujourd’hui encore un filtre social.
Si les écarts en termes de connectivité tendent à se réduire
(entre hommes et femmes, jeunes et âgés, éduqués et moins
éduqués, Nord et Sud, riches et pauvres), les usages restent

10. Geoffrey Pleyers, introduction au numéro « Militantisme en réseau »,


Réseaux, septembre-octobre 2013, p. 9-21.
11. Dominique Cardon et Fabien Granjon, Médiactivistes, op. cit.
12. Jeroen Van Laer et Peter Van Aelst, « Internet and Social Movement
Action Repertories », Information, Communication & Society, 13 (8),
2010, p. 1146-1171.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 96 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 97

différenciés. Eszter Hargittaï a été l’une des premières


à parler de « fracture numérique au second degré13 », en
opposition à la notion de fracture numérique au premier
degré, désignant l’accès aux technologies de l’information
et de la communication. Des chercheurs ont analysé le
lien éventuel entre divers types d’usages d’internet et le
consumérisme politique14. Sur la base de données collectées
aux États-Unis, Gil de Zùñiga et ses collègues comparent
ainsi l’utilisation « en général » d’internet à celle des médias
sociaux, analysant les corrélations éventuelles de ces usages
avec la consommation politique. Ils constatent que tous les
usages d’internet n’ont pas un lien positif avec l’enga-
gement civique. Ainsi, les jeux en ligne ont peu d’effets,
tandis que la recherche d’information a plutôt un lien
positif. Ils concluent que l’utilisation des médias sociaux
conduit plus souvent à un consumérisme politique qu’une
utilisation générale d’internet. Pour eux, l’explication est
la suivante : le consumérisme politique constitue un style
de vie et une forme d’action procivique. Il représente un
objet de partage, de communautés de pairs, d’influence
sociale sur les réseaux sociaux en ligne. On trouve une
dimension de réseau dans le consumérisme politique. Cela
rejoint les conclusions d’autres chercheurs, pour qui les
personnes assistant à des meetings et développant plus de
relations sociales sont plus impliquées dans des associa-
tions civiques traditionnelles et susceptibles de devenir des

13. Eszter Hargittai, « Second-Order Digital Divide : Differences in


People’s Online Skills », First Monday, 7 (4), 2002.
14. Gil de Zùñiga, Lauren Copeland et Brice Bimber, « Political
Consumerism : Civic Engagement and the Social Media Connection »,
New Media and Society, 16 (3), 2014, p. 488-506.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 97 06/03/15 15:59


98 LE BOYCOTT

consommateurs politiques. Être plus actif sur les médias


sociaux semble avoir le même effet.

Marché et politique
Peut-on alors avec Frank Cochoy rapprocher la consom-
mation du champ politique, le chariot du supermarché
de l’isoloir du bureau de vote15 ? C’est en tout cas l’idée
sous-jacente au consumérisme politique. Dietlind Stolle
et ses collègues16 le voient comme une forme croissante
de participation, devenue partie intégrante du répertoire
d’action politique. Malgré le déclin de l’engagement
citoyen dans ses formes traditionnelles, les consommateurs
politiques ne sont pas déconnectés du processus politique,
bien au contraire. Une étude17 menée à Bruxelles, Stockholm
et Montréal montre ainsi que les jeunes boycotteurs ont un
degré d’engagement militant supérieur à la moyenne. Même
si au niveau formel, leur engagement ne correspond pas
aux formes d’adhésion traditionnelles, il témoigne d’une
fibre citoyenne et s’inscrit dans un processus de politi-
sation. C’est aussi la thèse de Frank Trentmann18, pour
qui la consommation constitue un engagement et une
volonté de participation publique, une éthique sociale et
une solidarité envers autrui. L’auteur analyse les synergies

15. Franck Cochoy, « Faut-il abandonner la politique aux marchés ?


Réflexions autour de la consommation engagée », La Revue française
de socio-économie, 1, janvier 2008, p. 107-129.
16. Dietlind Stolle, Michele Micheletti et Marc Hooge, « Politics
in the Supermarket : Political Consumerism as a Form of Political
Participation », International Political Science Review, 26 (245), 2005.
17. Michele Micheletti, Political Virtue and Shopping : Individuals,
Consumerism and Collective Action, op. cit.
18. Frank Trentmann, « Le consommateur en tant que citoyen :
synergies et tensions entre bien-être et engagement civique »,
L’Économie politique, 39, mars 2008, p. 7-20.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 98 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 99

et les tensions possibles entre consommateurs et citoyens.


Il voit dans le choix offert aux premiers une source de
responsabilisation et de renouveau démocratique, car
l’abondance contraint au choix et donc à la réflexion.
Le citoyen n’est pas uniquement un client passif, c’est
également un consommateur actif. Une vision étroite du
consommateur égocentrique dissimule l’engagement moral
et politique qu’il peut avoir. Mais si le consommateur ne
peut pas être réduit au seul matérialisme égocentrique, on
ne peut pas non plus en attendre toujours un engagement
politique.
Dans les sociétés occidentales, les mouvements de
consommateurs ont une incidence culturelle majeure
car en tentant de modifier les modes de consommation,
ils politisent la sphère privée en la portant dans l’espace
public. La sphère de la consommation n’est plus le royaume
exclusif des libertés individuelles et des désirs, le compor-
tement de chaque consommateur peut être soumis à un
examen public. Pour autant, le consommateur engagé n’est
non plus la nouvelle figure du héros. Comme d’autres,
les mouvements de consommateurs peuvent être limités
sur le plan idéologique, exclure autant qu’inclure. « Le
choix et la responsabilisation du consommateur peuvent
être considérés comme souhaitables et appropriés dans
certains contextes, mais pas dans d’autres situations19. »
Les effets de mouvements portés par de bonnes intentions
peuvent s’avérer contre-productifs, voire néfastes. Il y a
une quinzaine d’années, à la suite du boycott de produits
pakistanais et bangladais fabriqués par des enfants, ces

19. Frank Trentmann, « Le consommateur en tant que citoyen :


synergies et tensions entre bien-être et engagement civique », p. 38-39.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 99 06/03/15 15:59


100 LE BOYCOTT

derniers ont été licenciés des ateliers textiles dans lesquels


ils travaillaient. Mais, l’Unesco a constaté plus tard que la
plupart étaient réengagés dans des ateliers plus discrets ou
des briqueteries avec des conditions de travail pires, voire
que certains étaient contraints à la prostitution20.
Franck Cochoy21 met également en garde contre les
limites et les dangers d’un abandon du politique au marché
et d’une mise en doute radicale de la capacité des gouver-
nements, des États et des autorités publiques à agir. Selon
l’auteur, si la consommation peut représenter un acte
politique, il faut la soumettre au débat public. La définition
du « bien commun » ne va en effet jamais de soi et ne peut
pas appartenir à des acteurs isolés et/ou privés, même parés
des meilleures intentions. Il voit une autre limite au rôle
politique des mouvements de consommateurs engagés :
imprégnés d’une idéologie occidentale, ils s’expriment au
nom d’une société civile mondiale, sans prendre en compte
la diversité culturelle mondiale22. Dès lors, il ne faut pas
surestimer le rôle politique joué par le consommateur.
Les causes portées par des actions de contestation dans le
champ de la consommation nécessitent la plupart du temps
une gestion publique et une intervention de l’État pour faire
aboutir les revendications. « En tout état de cause, il est
historiquement démontré que l’intervention publique est
essentielle dans la définition des droits et des devoirs dans

20. Alexandre Delaigue, « Bangladesh : les leçons du Rana Plaza »,


Alternatives économiques, juin 2013.
21. Franck Cochoy, « Faut-il abandonner la politique aux marchés ?
Réflexions autour de la consommation engagée », art. cité.
22. Massimo Lori, « Défense des droits de l’homme : les compor-
tements d’achat comme praxis politique », Économie politique, 39,
mars 2008, p. 50-68.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 100 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 101

le domaine économique – en témoigne le droit du travail23. »


À la fin des années 1970, lorsque l’entreprise Nestlé tente être
de faire adopter un substitut au lait maternel en Afrique, être
elle provoque une campagne de protestation et de boycott. ont
C’est finalement une résolution adoptée par l’Organisation
à la
mondiale de la santé qui la conduira à modifier sa stratégie
teu
(voir encadré 7). Un
fac
les

Encadré 7 : Le boycott de Nestlé rais


per
Le boycott de Nestlé est lancé en 1977 aux États-Unis en
imp
réaction à la promotion et à la distribution de substitut de
lait maternel par Nestlé Suisse en Afrique. À l’origine de la
pri
campagne, le professeur Derek Jellife, fondateur de l’Alliance leu
mondiale pour l’action en matière d’allaitement maternel, son
contribue à donner une visibilité internationale au boycott. rés
Celui-ci se propage aux États-Unis, au Canada, en Europe mais
aussi en Australie et en Nouvelle-Zélande. Gu
L’argument des boycotteurs est le suivant : le substitut de au
dis
lait maternel, d’abord distribué gratuitement par les filières
la n
humanitaires, a dû ensuite être acheté par des mères ne
du
produisant plus suffisamment de lait maternel. À cela se d’a
sont ajoutés les problèmes sanitaires résultant du mélange à sus
l’eau, souvent impropre à la consommation dans les régions
d’Afrique. En outre, compte tenu de la pauvreté du public ciblé,
les doses prescrites ont souvent été diminuées, conduisant à
de sévères carences ou à des maladies en raison du manque
de méthodes d’aseptisation.
Après quatre années de boycott et de protestations, l’OMS
adopte finalement une résolution restreignant l’utilisation de

23. Massimo Lori, « Défense des droits de l’homme : les comportements


d’achat comme praxis politique », art. cité, p. 65.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 101 06/03/15 15:59


102 LE BOYCOTT

substituts au lait maternel en cas de nécessité, pour ne pas


dissuader les mères d’allaiter naturellement. En 1984, Nestlé
accepte d’appliquer le code de l’OMS, entraînant la suspension
du boycott. Mais lorsqu’en 1988, Nestlé distribue à nouveau ses
substituts de lait gratuitement ou à bas prix dans les centres de
santé des pays en voie de développement, le boycott reprend.
Depuis 2002, Nestlé est attaqué sur un autre front par les
activistes pro-Palestiniens pour avoir ouvert une usine en
Israël, à Sderot, près de Gaza.

La réaction des entreprises


Une autre limite au contre-pouvoir que représentent
les boycotts concerne la récupération par le marché de
la critique qui lui est faite. Le capitalisme contemporain
sait en effet prendre en compte les critiques, notamment
celle d’exploiter les salariés24, en proposant, avec toutes
les limites connues, des formes d’organisation du travail
censées donner au salarié de nouvelles opportunités
d’expression (reconnaissance, épanouissement, dévelop-
pement personnel, recherche de sens, etc.). La société de
consommation intègre ainsi les critiques des mouvements
de consommateurs. Les entreprises proposent des offres
ciblées, des labels divers, du commerce équitable, de l’agri-
culture biologique, des produits éthiques, etc. Ce faisant,
cette récupération prive en partie les contestataires de leur
potentiel de changements plus radicaux.
Dans les années 1960, le concept de responsabilité
sociale ou sociétale des entreprises émerge, en réponse aux
demandes de la société civile (associations écologiques et
humanitaires) d’une meilleure prise en compte des impacts

24. C’est la thèse développée par Luc Boltanski et Ève Chiapello, dans
Le Nouvel Esprit du capitalisme, op. cit.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 102 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 103

sociaux et environnementaux. Concrètement, au cours


des décennies suivantes, cela se traduit par l’adoption de
positions éthiques, de chartes, de programmes spécifiques,
de normes, de labels, de campagnes de communication, etc.
Si les entreprises manipulent les désirs, elles tentent aussi
de répondre aux préférences des clients. Ces préférences
ne sont pas qu’une affaire de goût, mais de valeurs qu’ils
souhaitent retrouver dans les produits achetés (respect
de la nature, des droits sociaux, des animaux, etc.). Les
entreprises ne proposent donc pas que des produits, elles
vendent du sens, des symboles. Cette symbolique constitue
également leur talon d’Achille. Le boycott de Nike le montre
bien (voir encadré 8).

Encadré 8 :
Le boycott de Nike

Depuis la fin des années 1970, Nike est leader sur le marché
des articles de sport et notamment des chaussures. Il devance
ainsi largement ses adversaires Adidas et Reebok. Contrairement
à ses concurrents dont les produits sont fabriqués dans les
pays développés, Phil Knight, créateur de Nike, développe
une stratégie de sous-traitance dans des pays asiatiques à
faibles coûts de main-d’œuvre. Nike se démarque également
par sa recherche permanente d’innovations techniques et une
créativité spectaculaire en matière de communication, s’alliant
notamment des superstars du sport comme Michael Jordan
ou Tiger Woods. En quelques années, l’entreprise devient un
véritable mythe auprès des jeunes et des sportifs. Elle incarne
le respect des valeurs, une attitude sportive positive, le dépas-
sement de soi et le respect des autres. Elle devient le symbole
d’une réussite exceptionnelle. Cette stratégie va s’avérer
payante, jusqu’à ce qu’elle attire l’attention des défenseurs des
droits de l’homme, qui révéleront des pratiques de production

3333_Le-boycott_MEP1.indd 103 06/03/15 15:59


104 LE BOYCOTT

des sous-traitants peu en conformité avec les normes de travail


occidentales.
Au début des années 1990, lorsque les appels au boycott
se déclenchent, Nike est au sommet de sa gloire. Des groupes
d’activistes, des ONG, des associations de défense des travail-
leurs dénoncent alors ses pratiques de production scandaleuses :
non-respect des conventions internationales, exploitation
d’enfants, temps et conditions de travail aberrants, salaires
n’atteignant souvent pas les deux dollars par jour. Dans les
usines au Vietnam, en Indonésie ou au Pakistan, c’est toute
la stratégie de sous-traitance de Nike qui est pointée du
doigt, alors même que la situation éthique de ses principaux
concurrents Reebok et Adidas est devenue comparable. Nike
ne s’attend pas à ces attaques qui mettent en péril des années
de construction d’une image exceptionnelle. Sa commu-
nication fondée sur le respect des valeurs humaines cache
en réalité une exploitation tyrannique. L’image affichée ne
coïncide ni avec les valeurs défendues ni avec les bénéfices
colossaux engrangés. La position dominante de Nike sur le
marché mondial du sport, sa rentabilité et sa grande notoriété
en font une cible idéale pour dénoncer le manque d’éthique de
l’industrie textile et les dérives du consumérisme.
Son succès et son image de marque bien ancrés dans le
paysage médiatique facilitent le travail de communication des
boycotteurs. Le célèbre slogan de la marque25 se transforme
alors en « Boycott Nike : Just do it ! » ou autre « Sweatshop
Free26 ». L’entreprise tente d’abord une stratégie d’ignorance
en espérant que l’attention des activistes finira par se porter sur
d’autres entreprises. En vain. Rapidement, elle est contrainte
à adopter une position plus claire. En 1992, face à la baisse
constante de ses ventes, elle n’a d’autre alternative que

25. « Just do it ! »
26. Non fabriqué dans une « usine à sueurs », nom donné aux usines
ayant recours au travail excessif et forcé.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 104 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 105

d’officialiser le changement de ses positions concernant le


bien-être de ses travailleurs en établissant un code de bonne
conduite27. Ce document exige de ses sous-traitants le respect
des lois du travail en vigueur, le non-recours au travail forcé
et au travail des enfants, l’obligation d’une journée de congé
par semaine et un maximum de soixante heures de travail
hebdomadaire.
Aujourd’hui, près d’une centaine d’employés de Nike
travaillent exclusivement sur les questions environnemen-
tales et sociétales de leurs usines en Asie et en Amérique du
Sud28. On le voit, Nike a subi les attaques des boycotteurs, mais
elle a su les mettre à profit avec une stratégie win-win-win29,
gagnante pour l’entreprise en termes de résultats économiques
et de nouvelle image positive, gagnante pour les consomma-
teurs qui achètent des articles en accord avec leurs valeurs et
gagnante pour les travailleurs qui retrouvent des conditions
de travail décentes.

Néanmoins, les économistes croient peu à l’efficacité


du boycott. Elle serait limitée par l’existence de « passagers
clandestins » qui soutiennent son idée, mais la laissent
réaliser par d’autres. En outre, pour que la menace soit
efficace, il faudrait d’abord que tous les clients soient
sensibles aux mêmes arguments rationnels. Parmi les
obstacles cités par les économistes s’ajoutent les coûts
de coordination des boycotts et le fait qu’il n’existe pas
forcément de substitut au produit boycotté. Enfin, comme
beaucoup de boycotteurs sont de petits acheteurs, leur

27. Memorandum of Understanding.


28. Marc Drillech, op. cit., p. 320.
29. Nacer Gasmi et Gilles Grolleau, « Nike face à la controverse
éthique relative aux sous-traitants », Revue française de gestion, 157,
avril 2005, p. 130.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 105 06/03/15 15:59


106 LE BOYCOTT

impact reste faible. Mais surtout, grâce à leur réaction,


les entreprises arrivent souvent à neutraliser les effets de
l’attaque. Parfois même, l’énergie déployée est telle que ce
qui constitue au départ un risque aboutit à des résultats
positifs. Il a ainsi été démontré que le jour où la menace
d’un boycott est rendue publique, le titre d’une entre-
prise s’apprécie de 0,55 %, alors que le jour du lancement,
ce titre gagne 0,76 %30. Difficile de trancher cependant.
Reprenant une étude de Stanford University, un article
de la revue Alternatives économiques présente ainsi des
conclusions contraires : le boycott des vins français, en
réaction à la prise de position de la France contre la guerre
en Iraq en 2003, aurait eu un impact négatif de 13 % sur
les ventes31. Mais l’efficacité d’un boycott ne se mesure
pas uniquement en termes d’impact sur les ventes. Il
faut également prendre en compte sa capacité à ternir la
réputation d’une entreprise.
Le sociologue américain Brayden King32 a réalisé une
étude sur la vulnérabilité des entreprises au boycott en
termes d’image et en termes financiers. Pour l’auteur,
celles dont la réputation est déjà entachée céderont plus

30. Paul Sergius Koku, Aigbe Akhigbe et Thomas Springer, « The


Financial Impact of Boycotss and Threats of Boycotts », Journal of
Business Research, 40 (1), 1997, p. 15-20, cité par François Ludovic,
« Les affrontements par l’information entre les entreprises et la société
civile : l’activisme judiciaire en question », Market Management, 7,
2007, p. 65-90.
31. Christian Chavagneux, « American Boycott », Alternatives écono-
miques, 245, mars 2006.
32. Brayden G. King, « A Political Mediation Model of Corporate
Response to Social Movement Activism », Administrative Science
Quarterly, 53, 2008, p. 395-421 ; Why Boycotts Succeed and Fail.
Corporate Vulnerability and Damaged Reputations, recherche en
management, Kellogg School of Management, Illinois, 2008.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 106 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 107

facilement à la pression d’un boycott. À lui seul, l’impact


sur l’image importe beaucoup pour les entreprises. Pour
être efficace, le boycott ne doit donc pas nécessairement
avoir un impact sur le chiffre d’affaires.
L’étude de Brayden King porte sur 144 boycotts, dont
43 ont conduit à l’obtention de leurs revendications.
L’hypothèse est la suivante : les cibles visées accorderont
plus facilement des concessions si 1) l’attention des médias
est importante, 2) les sociétés ont subi une chute des
ventes et 3) les sociétés ont déjà vu leur réputation mise à
mal. Plus l’attention portée par les médias à la campagne
sera forte, plus les entreprises céderont aux requêtes
des boycotteurs. L’auteur compare ensuite l’incidence
du cumul de l’attention des médias sur un groupe cible
ayant déjà connu une détérioration de son image avant
le boycott avec un autre groupe ayant pour sa part connu
une baisse du chiffre d’affaires. Chose intéressante, si le
lien se vérifie entre une détérioration préalable de l’image
et une tendance à céder aux exigences des boycotteurs,
il ne s’établit pas entre la détérioration préalable de la
situation financière et la tendance à céder aux exigences.
En d’autres termes, une entreprise dont l’image a déjà
été détériorée sera plus attentive à ne pas affronter une
campagne de boycott qu’une entreprise ayant déjà connu
une baisse de son chiffre d’affaires.
Plus forte que la crainte de voir les ventes diminuer
(les habitudes de consommation changent très lentement
même lorsque les consommateurs sont convaincus par les
revendications avancées), la menace « informationnelle »,
le plus souvent cantonnée à l’espace médiatique, s’est
récemment étendue en investissant l’espace judiciaire.
Des ONG déposent des plaintes contre les entreprises. Cet

3333_Le-boycott_MEP1.indd 107 06/03/15 15:59


108 LE BOYCOTT

activisme judiciaire33 utilise l’arme de l’information pour


dénoncer ce qui paraît injuste et s’en prendre à la réputation
de l’entreprise. Si l’activisme judiciaire vise explicitement
la réparation d’un dommage (lorsqu’il prend la voie civile)
ou la sanction (lorsqu’il prend la voie pénale), il s’insère
généralement dans une campagne plus large dans laquelle
interviennent d’autres acteurs. Selon François Ludovic34,
l’activisme judiciaire est moins une fin en soi qu’un moyen
de pression supplémentaire, s’insérant dans une stratégie
plus vaste d’influence des organisations de la société civile.
C’est aussi un outil de légitimation et de crédibilisation
de la critique : la plainte est recevable, donc la critique
est fondée. La sanction est médiatique. Si l’impact moral
est moins brutal que l’impact financier, la dégradation de
l’image peut s’étendre sur des temps beaucoup plus longs,
bien après parfois que le boycott ne soit achevé.

La réaction du législateur
Les formes prises par les répertoires tactiques des
activistes sont le produit d’une coconstruction permanente
entre structures étatiques et mouvements contestataires35.
Le cadre juridique autour des pratiques de boycott a
régulièrement évolué au cours de l’histoire, marquant
tantôt un accroissement des contraintes, tantôt une recon-
naissance de la pratique. Néanmoins, il n’est pas aisé de
définir un cadre juridique clair autour du droit à recourir

33. Francois Ludovic, « Les affrontements par l’information entre les


entreprises et la société civile : l’activisme judiciaire en question »,
art. cité.
34. Francois Ludovic, art. cité.
35. Olivier Fillieule, « Tombeau pour Charles Tilly. Répertoires, perfor-
mances et stratégie d’action », art. cité.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 108 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 109

au boycott. Aux États-Unis, la législation s’est déjà adaptée


à maintes reprises en définissant les interdits et les limites.
En Israël, pour contrer le mouvement BDS qui appelle à
boycotter les produits d’exportation issus des colonies vers
la Cisjordanie, le Parlement vote, en juillet 2011, une loi
dite « anti-boycott ». Elle cherche à punir toute personne
ou entité appelant à un « boycott économique, culturel ou
académique » des implantations israéliennes en Cisjordanie
ou ailleurs dans le pays. Cette loi est critiquée pour son
caractère antidémocratique et son application suspendue
par la Cour suprême qui examine sa constitutionnalité. En
France, comme dans les autres pays européens, le boycott
reste peu présent dans la loi. Il n’est pas réellement interdit
en soi. Cependant, depuis 2010, une politique répressive se
met en place, visant le mouvement BDS. Une série de procès
a lieu contre des boycotteurs. Ils sont accusés « d’incitation
à la haine raciale et à l’antisémitisme » et condamnés sur la
base de textes qui visent au départ à combattre le racisme,
le nationalisme et le sexisme (voir encadré 9). La première
personne physique condamnée (le 10 février 2010) est une
militante de la Ligue des droits de l’homme qui participe
à une action de boycott dans un supermarché. Dans un
premier temps, elle est reconnue coupable de discrimination
et condamnée à payer une amende de mille euros ainsi
qu’un euro de dommage et intérêts à chaque partie civile
pour avoir collé deux étiquettes – notamment une sur une
bouteille de jus de fruits en provenance d’Israël – portant
la mention « Boycott Apartheid Israël », ce qui est qualifié
de délit d’incitation à la discrimination à l’égard d’Israël.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 109 06/03/15 15:59


110 LE BOYCOTT

Encadré 9 :
Les bases juridiques pour condamner le boycott en France

Si l’on considère le boycott comme un acte discrimina-


toire ou une entrave à la liberté économique, alors il tombe
sous le coup des articles 225-1 et 225-2 du Code pénal et des
articles 23 et 24.
Article 225-1 : « Constitue une discrimination toute
distinction opérée entre les personnes physiques à raison de
leur origine, de leur appartenance ou de leur non-apparte-
nance, vraie ou supposée à une ethnie, une nation, une race
ou une religion déterminée. Constitue également une discrimi-
nation toute distinction opérée entre les personnes morales à
raison de leur origine, de leur appartenance ou de leur non-ap-
partenance, vraie ou supposée à une ethnie, une nation, une
race ou une religion déterminée des membres ou de certains
membres de ces personnes morales. »
Article 225-2 : « La discrimination définie à l’article 225-1,
commise à l’égard d’une personne physique ou morale, est
punissable d’amende lorsqu’elle consiste : à refuser la fourniture
d’un bien ou d’un service, à entraver l’exercice normal d’une
activité économique quelconque. »
Article 24 al. 8 de la loi du 30 décembre 2004 modifiant la
loi du 29 juillet 1881 : « Ceux qui, par l’un des moyens énoncés
à l’article 23, auront provoqué à la discrimination, à la haine
ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de
personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou
de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race
ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprison-
nement et de 45 000 euros d’amende ou de l’une de ces deux
peines seulement. »
L’article 23 énonce les supports : « soit par des discours,
cris ou menaces proférés dans des lieux ou réunions publics,
soit par des écrits, imprimés, dessins, gravures, peintures,

3333_Le-boycott_MEP1.indd 110 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 111

emblèmes, images ou tout autre support de l’écrit, de la parole


ou de l’image vendus ou distribués, mis en vente ou exposés
dans des lieux ou réunions publics, soit par des placards ou
des affiches exposés au regard du public, soit par tout moyen
de communication au public par voie électronique ».

Néanmoins, après appel, les prévenus condamnés pour


actes de boycott se voient relaxés par le tribunal correc-
tionnel, la cour d’appel, puis la chambre criminelle de la
Cour de cassation. Début 2014, cette dernière confirme en
effet la légalité de la campagne de boycott des produits
israéliens, attestant que ces cas relèvent de la liberté
d’expression et ne sauraient donc être réprimés, dès lors
que les limites à cette liberté n’ont pas été dépassées. Cette
décision représente une victoire pour les boycotteurs.
L’avenir dira si elle fera jurisprudence en France.

Des alliances entre travailleurs, citoyens


et consommateurs ?
Dès la fin du XIX e siècle, les syndicats américains
cherchent à mobiliser les ressources des consommateurs
pour donner de la force aux luttes syndicales. « Comme
les syndicats n’ont pas de droits légaux et qu’ils sont
confrontés à une violente répression, ils ont besoin de
cette arme du pauvre36. » Le boycott est alors intégré à
une panoplie de modes d’actions contestataires dans le
monde du travail (tracts, grèves, piquets, actes de désobéis-
sance civile, etc.). En 1880, l’American Federation of Labor
publie des listes noires d’entreprises qui ne respectent pas
leurs ouvriers. Les boycotts sont particulièrement efficaces

36. James Jasper, op. cit., p. 254 (traduit par nous).

3333_Le-boycott_MEP1.indd 111 06/03/15 15:59


112 LE BOYCOTT

dans les villes comme New York, où la classe ouvrière est


forte et soudée, surtout lorsqu’ils ciblent des entreprises
qui vendent des produits (tabac, amidon, bière, etc.) aux
ouvriers sur des marchés locaux37. Par rapport à la grève,
le boycott constitue une arme peu coûteuse, du moins tant
qu’il n’est pas reconnu comme une pratique illégale, ce qui
variera au fil de l’histoire. Depuis 1982, aux États-Unis,
sa légalité est entièrement rétablie, ce qui contribue à son
usage.
Si les organisations syndicales constituent des moteurs
de changement puissants en Europe au XXe siècle, elles
peinent aujourd’hui à reconstruire un rapport de force face
à l’acteur économique. Parmi les raisons de ces difficultés :
l’internationalisation et la mobilité des entreprises ainsi que
l’éloignement des centres de décision. Dans un contexte de
mondialisation et d’affaiblissement des acteurs nationaux
(pouvoirs publics, organisations syndicales) des alliances
entre travailleurs, citoyens et consommateurs pourraient
structurer de nouvelles configurations contestataires.
Ces alliances pourraient mettre en place des stratégies de
persuasion et de pression politique, afin d’impliquer des
acteurs institutionnels plus puissants. Avec la prudence
requise, citons l’exemple des actions entreprises après
le drame de l’effondrement de l’immeuble Rana Plaza
au Bangladesh, qui a fait plus de mille morts parmi les
travailleurs des ateliers textiles œuvrant pour des marques
européennes et américaines (voir encadré 10).

37. Ibid.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 112 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 113

Encadré 10 :
Le Rana Plaza

L’immeuble du Rana Plaza, construit à Dacca au Bangladesh,


abrite plusieurs usines textiles. Non conçu pour cet usage,
il finit par ne plus supporter les vibrations des machines à
coudre industrielles, ainsi que le poids des trois étages rajoutés
illégalement. Le mardi 23 avril 2013, une équipe d’inspection
découvre des fissures dans les murs porteurs. Certains magasins
et agences bancaires au rez-de-chaussée ferment immédia-
tement. Mais les gestionnaires des nombreux ateliers textiles
des étages supérieurs obligent les ouvriers à poursuivre leur
travail. Le lendemain, alors que les ateliers sont bondés, le
Rana Plaza s’effondre sur lui-même, faisant 1 138 morts et
plus de 2 000 blessés.
Le Bangladesh est l’un des pays les plus pauvres au
monde. Dès les années 1970, l’industrie textile occidentale
s’y délocalise pour profiter des faibles coûts salariaux et de
l’absence quasi totale de contrôle des réglementations du
travail. À titre d’exemple, le travail des enfants y est illégal,
mais plus de 10 % des employés ont moins de 14 ans38. Bien que
les conditions soient déplorables, le secteur représente l’une
des rares opportunités pour les Bangladais d’améliorer leur
niveau de vie. Le salaire minimum, inférieur à 40 dollars par
mois, reste en effet plus élevé que dans les autres secteurs, et
le textile occupe aujourd’hui 4 millions de personnes dans un
pays qui en compte 150. Bien que le patronat ait recours aux
services de milices mafieuses pour combattre leurs actions39, les

38. Anna Brékine, Marie Kattin et al., Tragédie de Dacca : une leçon
en matière de responsabilité sociale ?, Genève, Université de Genève,
mémoire de master en sciences de l’environnement, novembre 2013,
p. 3.
39. Laurent Joffrin, « Rana Plaza : l’étoffe des salauds », Le Nouvel
Observateur, avril 2014.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 113 06/03/15 15:59


114 LE BOYCOTT

syndicats du secteur sont actifs. Pour les Bangladais, le textile


devient donc un terrain potentiel de revendications sociales40.
Le désastre du Rana Plaza met une nouvelle fois en évidence
la responsabilité du modèle de consommation occidental dans
la poursuite de rentabilité maximale des entreprises. Dans
les semaines qui suivent, l’Europe annonce son intention
d’imposer des sanctions commerciales au Bangladesh. Mais,
une quinzaine d’années auparavant, de telles mesures prises
à l’encontre des entreprises qui faisaient fabriquer des ballons
de football de la Coupe du monde par des enfants, ont conduit
nombre d’entre eux à être licenciés avant d’être réemployés
dans des conditions pires encore. Cet exemple illustre donc
toute la difficulté de proposer des solutions adéquates à des
systèmes dont l’ensemble des belligérants ne sont pas toujours
identifiables.
Après la tragédie du Rana Plaza, des alliances se créent à
l’initiative de citoyens, de consommateurs, d’ONG et de fédéra-
tions syndicales internationales. Un Accord pour la protection
contre les incendies et la sécurité des bâtiments41 est signé par
des entreprises de l’industrie textile au Bangladesh. Il exige des
marques qu’elles exercent un contrôle sur leurs sous-traitants
pour qu’ils respectent un code de conduite, les non-signataires
étant menacés de cessation de relations commerciales. De leur
propre initiative, un certain nombre d’enseignes européennes
et américaines qui font fabriquer des vêtements au Rana Plaza
signent également un engagement juridiquement contraignant
en vue d’assurer un contrôle indépendant de la sécurité et
des conditions de travail chez leurs sous-traitants. Cependant,
malgré les efforts conjugués des autorités bangladaises et des
ONG, plus d’un an après la tragédie, la plupart des victimes n’ont
toujours pas été indemnisées. Beaucoup de multinationales

40. Alexandre Delaigue, « Bangladesh : les leçons du Rana Plaza »,


art. cité, p. 30.
41. Accord on Fire and Building Safety in Bangladesh.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 114 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 115

dont les étiquettes ont été retrouvées dans les ruines continuent
de refuser de contribuer au fonds d’indemnisation et réfutent
leur implication dans le drame, redoutant d’être traînées devant
les tribunaux.

Si l’hypothèse théorique de telles alliances est stimu-


lante, des freins puissants existent cependant. Les intérêts
des citoyens, des travailleurs et des consommateurs,
même s’il s’agit des mêmes personnes, ne sont a priori
pas convergents, du moins à court terme. Et une décision
citoyenne peut constituer une menace pour l’emploi. En
guise d’exemple, le boycott des produits textiles fragilise
les travailleurs du Sud qui trouvent de quoi vivre, même
pauvrement, avec les emplois de piètre qualité proposés
par les entreprises du secteur. Autre exemple, la campagne
BDS est confrontée au fait que des milliers de Palestiniens
font des affaires avec Israël, travaillent dans les colonies
de Cisjordanie ou en Israël et achètent des produits israé-
liens. On le voit, les campagnes de boycott doivent donc
chercher des points d’équilibre entre intérêts contradic-
toires, comme lorsque la Chine, en conflit territorial avec
le Japon, approuve un boycott généralisé à son encontre
(voir encadré 11).

Encadré 11 :
Le boycott du Japon par la Chine

En septembre 2012, le rachat par le gouvernement japonais


d’une partie de l’archipel de Senkaku au milliardaire japonais
Kunioki Kurihara déclenche la colère de la Chine qui reven-
dique ce territoire. Pékin, fermement décidé à faire subir
une revanche économique au Japon, donne son aval pour

3333_Le-boycott_MEP1.indd 115 06/03/15 15:59


116 LE BOYCOTT

un boycott généralisé des productions japonaises. Réellement


actif dans une dizaine de villes, le boycott, s’il se généra-
lisait, pourrait pourtant mettre en péril près de 50 % de la
production japonaise dont la Chine est la première destination
d’exportation. Il représente donc une réelle menace. Mais le
pousser trop loin fragiliserait la Chine, car ses productions sont
présentes de manière directe ou indirecte dans la plupart des
produits japonais. En outre, si le différend territorial dégénérait
en guerre commerciale, c’est toute l’économie mondiale qui
serait affectée. La croissance mondiale est largement tirée
par l’Asie. La Chine et le Japon représentant la deuxième et
la troisième puissance économique mondiale, l’occident ne
resterait pas longtemps indifférent face aux menaces d’embargo
économique et industriel entre les deux rivaux.

En Europe, des taux de chômage élevés et durables


contribuent au repli sur des intérêts corporatistes. En dépit
de valeurs partagées, les travailleurs restent en majorité
d’abord attachés à leur emploi, même s’ils n’approuvent
pas toutes les pratiques de leur entreprise. Pour le
consommateur, le boycott oblige à se tourner vers des
produits de substitution peut-être moins intéressants, car
plus coûteux ou moins attractifs. La solidarité avec un
mouvement de travailleurs a donc un coût. Néanmoins,
en tant qu’acteurs, les organisations syndicales et les
ONG sont fréquemment associées dans la défense de
causes communes, liées au travail, à la qualité de vie, à la
protection de l’environnement.
Si l’on reprend le cadre d’analyse proposé par Charles
Tilly42, un répertoire d’actions regroupe un ensemble de
tactiques mais aussi d’interrelations entre acteurs. Les

42. Charles Tilly et Sydney Tarrow, Politique(s) du conflit, op. cit.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 116 06/03/15 15:59


LE POUVOIR DE LA CONSOMMATION 117

évolutions dans les opportunités politiques instaurent des


conditions favorables à l’introduction de nouvelles formes
d’actions, mais encore faut-il que des individus et des
groupes innovent, à la faveur de situations de crise écono-
mique ou sociale43. Grâce aux grands forums mondiaux,
aux organisations transnationales, aux multiples initia-
tives citoyennes et aux alliances nouvelles entre acteurs
nationaux et internationaux, des pratiques inédites sont
mises en place qui, au prix de nombreuses tentatives et
d’erreurs, enrichissent et transforment les répertoires
d’actions.

43. Olivier Fillieule, « Tombeau pour Charles Tilly. Répertoires, perfor-


mances et stratégie d’action », art. cité.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 117 06/03/15 15:59


3333_Le-boycott_MEP1.indd 118 06/03/15 15:59
Conclusion

D urant l’été 2014, l’opération militaire israélienne


« Bordure protectrice », lancée contre le Hamas dans
la bande de Gaza, donne un nouvel élan au boycott d’Israël
et rappelle l’actualité de cette forme contestataire. À titre
d’exemple, l’État belge met en place un label pour identifier
les produits issus des colonies israéliennes. Dans le même
registre, les embargos successifs décrétés autour du conflit
en Ukraine rendront compte du caractère politique inhérent
à une rupture délibérée de relations avec un tiers.
Depuis plusieurs siècles, le boycott fait partie de l’arsenal
protestataire. Perçu à certains moments comme l’arme des
pauvres, il trouve aujourd’hui toute sa place dans l’univers
des activistes contemporains, ce qu’on appelle les nouvelles
formes d’engagement ou de militance, aux côtés de la
pétition, de la flash mob, de l’occupation d’espaces publics
ou du buycott. Sa congruence avec les formes tradition-
nelles et non traditionnelles d’engagement fait de lui une
forme d’action éminemment actuelle. Il peut ainsi résulter
du mot d’ordre d’une organisation militante qui demande
à ses membres et à ses sympathisants de cesser d’acheter
un produit, de visiter un pays ou de participer à une
manifestation. Mais il peut également être déclenché par
des individus qui, en l’absence de tout lien préalable ont des

3333_Le-boycott_MEP1.indd 119 06/03/15 15:59


120 LE BOYCOTT

visées semblables, des individus dont l’élément fédérateur


sera de partager un projet commun, d’agir pour promouvoir
une cause particulière. C’est ce projet momentané qui
donnera corps à l’action collective. Le boycotteur développe
un engagement « distancié », momentané, basé sur des
appartenances choisies qui s’accommode parfaitement des
valeurs individualistes et postmatérialistes.
Le potentiel d’évolution du boycott dépendra des
relations qui se noueront entre les diverses parties, de la
capacité des acteurs à se l’approprier dans de nouveaux
cadres, des alliances possibles, notamment dans une
économie mondialisée, celles qui pourront rapprocher
les consommateurs des travailleurs. Si les organisations
syndicales s’associent aux ONG, et que des initiatives
citoyennes rejoignent les mots d’ordre des organisations
traditionnelles, alors de nouvelles pratiques se feront jour,
qui tenteront de rééquilibrer les pouvoirs dans une société
transnationale.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 120 06/03/15 15:59


Annexe
Le boycott dans l’histoire
1776-1783 : le boycott des colonies britanniques d’Amérique
Les treize colonies britanniques d’Amérique obtiennent leur
autonomie grâce à un boycott. Pour faire pression sur la métropole,
elles bannissent les marchandises anglaises, notamment le thé. Un
bras de fer s’engage alors. Il mènera à la guerre d’Indépendance,
puis à la création des États-Unis d’Amérique. L’opposition contre
le Parlement britannique se concrétise en 1773, avec ce qui sera
appelé la Boston Tea Party. Après que six navires chargés de
thé accostent dans les ports des colonies (un à New York, un
à Philadelphie, un à Charleston, les trois autres à Boston), les
colons empêchent le déchargement des cargaisons. Les bateaux
sont donc contraints de repartir vers l’Angleterre avec tout leur
thé, sauf à Boston où la cargaison des trois navires est jetée
par-dessus bord. Cet élément fondateur de l’histoire américaine
explique notamment pourquoi le boycott est aussi bien ancré dans
la culture anglo-saxonne.

1790 : le boycott abolitionniste américain


Vers 1780, des mouvements anti-esclavagistes émergent aux
États-Unis, en France et en Grande-Bretagne. À l’initiative des
quakers, des pétitions circulent en Angleterre pour dénoncer les
conditions de travail et de vie des esclaves, et pour demander
l’ouverture d’un débat parlementaire. Grâce à ce soutien outre-
Atlantique, les révoltes d’esclaves s’intensifient, de Saint-
Domingue en Jamaïque au Surinam. En 1790, en soutien aux
révolutions antillaises, les anti-esclavagistes anglais lancent une
campagne de boycott massive pour convaincre leurs concitoyens
de boycotter le sucre issu de l’esclavage des Antilles, au profit de

3333_Le-boycott_MEP1.indd 121 06/03/15 15:59


122 LE BOYCOTT

celui venu d’Inde, où les conditions de main-d’œuvre sont un peu


plus humaines. Avec une efficacité remarquable, le très puissant
mouvement abolitionniste britannique conduit à une abolition
précoce de l’esclavage au Royaume-Uni, qui abandonne la traite
dès 1807 et l’esclavage en 1833.

1919-1922 : le boycott de Gandhi contre l’Empire britannique


À la fin de la première guerre mondiale, les Indiens, qui espèrent
davantage de reconnaissance de la part des Anglais, aux côtés
desquels ils ont combattu et subi de lourdes pertes, n’obtiennent
aucune concession. Le 1er août 1920, le Mahatma Gandhi lance sa
première action de désobéissance civile (Satyagraha) en appelant
les siens à cesser de travailler pour les Anglais, d’acheter leurs
biens, d’utiliser leurs services, et à manifester pacifiquement
jusqu’à la reconnaissance de l’indépendance.

1er avril 1933 : le boycott des commerces juifs par les nazis
Le 28 mars 1933, le leader du Parti national socialiste allemand,
Adolf Hitler, exige le boycott des professions libérales et des
commerces juifs pour la journée du 1er avril dans toute l’Alle-
magne. C’est la première opération massive de discrimination
organisée par les nazis à l’encontre des juifs. Dans l’histoire des
boycotts, c’est l’une des rares exceptions où ce mode d’action est
utilisé à des fins réactionnaires.

1945 : le boycott du monde arabe à l’égard d’Israël


Le boycott débute avant même l’existence de l’État d’Israël. Il a pour
but de répondre à un autre : celui de la main-d’œuvre arabe par
les nouveaux colons venus s’installer sur les terres acquises par le
Fonds national juif, pour affaiblir économiquement celle-ci avant
la création d’un État juif en Palestine. Dès 1952, un Bureau du
boycott est créé par la Ligue des États arabes pour répondre au refus
israélien de laisser retourner sur leurs terres les 750 000 réfugiés
palestiniens de 1948. Il recommande d’interdire systémati-
quement les échanges directs entre pays arabes et Israël ainsi que
le commerce avec certaines enreprises, dont le lien même indirect
renforcerait économiquement Israël et son potentiel militaire.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 122 06/03/15 15:59


ANNEXE 123

Ces recommandations ont toujours été appliquées de façon assez


souple par les différents pays arabes, jusqu’à leur abandon total
par l’Égypte en 1980, puis la Jordanie en 1995. Mais les deux
attaques de Gaza par Israël en 2009 et 2014 ont relancé les hosti-
lités économiques entre les pays concernés.

1958-1994 : Nelson Mandela et le boycott contre l’Apartheid


en Afrique du Sud
En 1958, à la demande du Congrès national africain (ANC), la
communauté internationale est invitée à soutenir le boycott contre
l’Apartheid en Afrique du Sud. C’est la campagne qui reçoit le plus
grand soutien et le plus grand retentissement médiatique de l’his-
toire. Elle contribue de manière significative à la fin de l’Apartheid.
Outre le boycott des activités sportives, culturelles, artistiques,
économiques et les pressions permanentes sur les gouvernements
pour qu’ils retirent leur soutien au régime d’Apartheid, le boycott
académique est décisif. Le 30 juin 1991, le monde assiste à la fin
de l’Apartheid.

1996-2011 : le boycott de la Birmanie


De 1988 à 2011, la Birmanie44 est dirigée par une junte militaire
réputée comme l’une des pires en matière de violation des droits
de l’homme. La dictature du SLORC45 est financée par le trafic
d’héroïne, mais également par les contrats passés avec des multi-
nationales soutenues par un gouvernement ignorant les droits
des travailleurs. Durant ces deux décennies, la LND46, principal
parti d’opposition fondé et dirigé par Aung San Suu Kyi, appelle
les entreprises internationales à quitter la Birmanie. Il demande
également aux touristes de ne pas visiter le pays pour ne plus
financer la junte au pouvoir. Au début des années 1990, Aung
San Suu Kyi reçoit le Prix Nobel de la paix pour sa lutte contre

44. La Birmanie est renommée Myanmar par la junte après leur prise
de pouvoir en 1988.
45. State Law and Order Restoration Council (SLORC) ou en français
Conseil d’État pour la paix et le développement.
46. Ligue nationale pour la démocratie.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 123 06/03/15 15:59


124 LE BOYCOTT

l’oppression politique. Les États-Unis et l’Union européenne


décrètent un embargo pour affaiblir la junte. Nombre d’entre-
prises internationales se retirent47. Après une vingtaine d’années,
l’isolement commercial et touristique total réclamé par la LND a
un impact très lourd sur le peuple birman et asphyxie l’économie
du pays. Lorsqu’en 2011, la junte finit par céder le pouvoir, Aung
San Suu Kyi nuance sa demande en invitant les étrangers à revenir
investir de manière sélective et réfléchie. Depuis 2012, la plupart
des multinationales qui ont fui le pays sont revenues pour ouvrir
des filiales.

Depuis 2005 : la campagne « Boycott, désinvestissement,


sanctions » (BDS)
Proposée en 2002 et officialisée le 9 juillet 2005, un an après l’avis
de la Cour internationale de justice sur la Barrière de séparation
israélienne, la campagne « Boycott, désinvestissement, sanctions »
(BDS) est un appel au boycott économique, académique, culturel
et politique de l’État d’Israël. Lancé par des intellectuels et
des universitaires palestiniens, il est soutenu par plus de cent
soixante-dix organisations de la société civile palestinienne. Cette
campagne a pris une dimension internationale avec de nombreux
collectifs nationaux, notamment en France. Ses trois principales
revendications : la fin de la colonisation et de l’occupation des
terres arabes, le démantèlement du mur de séparation, l’égalité des
droits des citoyens arabes vivant en Israël et le retour des réfugiés
dans leurs foyers. Depuis le 11 juillet 2011, après le vote d’extrême
justesse d’une loi au Parlement israélien (Knesset), l’appel au
boycott économique, culturel ou académique de personnes ou
d’institutions en Israël ou dans les territoires occupés pour des
motifs politiques est passible de poursuites. La Cour suprême est
saisie par de nombreuses ONG israéliennes à propos de la consti-
tutionnalité d’une telle loi et l’examen du texte est en cours.

47. Dès 1996, ce sont Heineken, Motorola, Reebok, Levis-Strauss,


Oracle…

3333_Le-boycott_MEP1.indd 124 06/03/15 15:59


Bibliographie

« Brent Spar dossier », Les Dossiers de SHELL, 2008.


AGRIKOLIANSKY (Éric), FILLIEULE (Olivier) et MAYER (Nonna), « La
dynamique altermondialiste en France », Économie politique,
25, janvier 2005, p. 82-90.
AMIRAULT-THEBAULT (Marinette), Le Boycott, analyse conceptuelle et
modélisation, thèse en sciences de gestion, Université de La
Réunion, 1999.
BAJOIT (Guy), Le Changement social. Approche sociologique des
sociétés occidentales contemporaines, Paris, Armand Colin,
2003.
BALSIGER (Philip), « Boycott », dans Olivier Fillieule, Lilian Mathieu
et Cécile Péchu (dir.), Dictionnaire des mouvements sociaux,
Paris, Presses de Sciences Po, 2009.
BARNES (Samuel) et KAASE (Max), Political Action. Mass Participation
in Five Western Democracies, Londres, Sage, 1979.
BECK (Ulrich), Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondiali-
sation, Paris, Flammarion, 2003.
BEHETS WYDEMANS (Elisabeth), « Le commerce équitable au service
du droit des travailleurs », Oxfam, 26 mars 2014 (disponible sur
[Link]/).
BOLTANSKI (Luc) et CHIAPELLO (Ève), Le Nouvel Esprit du capitalisme,
Paris, Gallimard, 1999.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 125 06/03/15 15:59


126 LE BOYCOTT

B OZONNET (Jean-Paul), « Boycott et “buycott” en Europe.


Écocitoyenneté et culture libérale », Sociologies pratiques, 20,
2010, p. 37-50.
BREKINE (Anna) et CATTIN (Marie) et al., Tragédie de Dacca : une leçon
en matière de responsabilité sociale ?, Genève, Université de
Genève, mémoire de master en sciences de l’environnement,
novembre 2013. (disponible sur [Link]
BRYANT (Simon), « Not Going to Starbucks : Boycotts and the
Out-sourcing of Politics in the Branded World », Journal of
Consumer Culture, 11 (2), 2011, p. 145-167.
CARDON (Dominique) et GRANJON (Fabien), Médiactivistes, Paris,
Presses de Sciences Po, 2010.
CASTEL (Robert) et HAROCHE (Claudine), Propriété privée, propriété
sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de
l’individu moderne, Paris, Fayard, 2001.
CASTELLS (Manuel), La Société en réseaux, Paris, Fayard, 1998.
CHABANNET (Didier) et GUIGNI (Marco), « Les conséquences des mouve-
ments sociaux », dans Olivier Filieule, Éric Agrikoliansky et
Isabelle Sommier (dir.), Penser les mouvements sociaux, Paris,
La Découverte, 2010, p. 145-162.
COCHOY (Franck), « Faut-il abandonner la politique aux marchés ?
Réflexions autour de la consommation engagée », La Revue
française de socio-économie, 1, janvier 2008, p. 107-129.
C OPELAND (Lauren), « Value Change and Political Action :
Postmaterialism, Political Consumerism, and Political
Participation », American Politics Research, 42 (2), 2014,
p. 257-282.
C ORCUFF (Philippe), I ON (Jacques) et DE S INGLY (François),
Individualisation et engagements publics. Politiques de l’indi-
vidualisme, Paris, Textuel, 2005.
DE ZÙÑIGA (Gil), COPELAND (Lauren) et BIMBER (Brice), « Political
Consumerism : Civic Engagement and the Social Media
Connection », New Media and Society, 16 (3), 2014, p. 488-506.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 126 06/03/15 15:59


BIBLIOGRAPHIE 127

DELAIGUE (Alexandre), « Bangladesh : les leçons du Rana Plaza »,


Alternatives économiques, juin 2013, p. 30.
DRILLECH (Marc), Le Boycott : histoire, actualité, perspectives, France,
FYP éditions, 2011.
DUBUISSON-QUELLIER (Sophie), La Consommation engagée, Paris,
Presses de Sciences Po, 2009.
EKINS (Paul) et VANNER (Robin), « Decommissioning of Offshore Oil
and Gas Facilities : a Comparative Assessment of Different
Scenarios », Journal of Environmental Management, 79, 2006.
ERHENBERG (Alain), L’Individu incertain, Paris, Calman-Levy, 1995.
ESPING ANDERSEN (Gøsta), Les Trois Mondes de l’État-providence,
Paris, PUF, 1990.
E STEVES (Olivier), Une histoire populaire du boycott, Paris,
L’Harmattan, 2005.
FILLIEULE (Olivier), « Tombeau pour Charles Tilly. Répertoires,
performances et stratégie d’action », dans Olivier Filieule, Éric
Agrikoliansky et Isabelle Sommier (dir.), Penser les mouvements
sociaux, Paris, La Découverte, 2010, p. 77-99.
FILLIEULE (Olivier), MATHIEU (Lilian) et PÉCHU (Cécile) (dir.), Dictionnaire
des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, 2009.
FOUREST (Caroline), Face au boycott. L’Entreprise face au défi de la
consommation citoyenne, Paris, Dunod, 2005.
FRIEDMAN (Monroe), Consumer Boycotts. Effecting Change Through
The Marketplace and The Media, New York (N. Y.), Routledge,
1999.
G AMSON (William A.) et al., « Media Images and the Social
Construction of Reality », Annual Review of Sociology, 18,
1992, p. 373-393.
GASMI (Nacer) et GROLLEAU (Gilles), « Nike face à la controverse
éthique relative aux sous-traitants », Revue française de gestion,
157, avril 2005, p. 115-136.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 127 06/03/15 15:59


128 LE BOYCOTT

GIBSON ROBINSON (Jo Ann), Boycott en Alabama. Les femmes dans


le mouvement noir américain, France, CNRS Éditions, 1988.
GIDDENS (Anthony), Les Conséquences de la modernité, Paris,
L’Harmattan, 1994.
GOTLIEB (Melissa R.) et WELLS (Chris), « From Concerned Shopper
to Dutiful Citizen : Implications of Individual and Collective
Orientations towards Political Consumerism », The ANNALS of
the American Academy of Political and Social Science, 644,
novembre 2012, p. 207-219.
GRANJON (Fabien), L’Internet militant, Mouvement social et usage
des réseaux télématiques, Paris, Apogée, 2001.
HADKINS (A. Richard), « Boycott, Boycotts and Consumer Activist in
a Global Context : an Overview », Management & Organizational
History, 2, 2010, p. 123-143.
HARGITTAI (Eszter), « Second-Order Digital Divide : Differences in
People’s Online Skills », First Monday, 7 (4), 2002.
HAYES (GRAEME) et OLLITRAUT (SYLVIE), La Désobéissance civile, Paris,
Presses de Sciences Po, 2012.
HIRSCHMAN (Albert O.), Exit, Voice, Loyalty. Défection et prise de
parole, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1995.
INGLEHART (Ronald), The Silent Revolution : Changing Values and
Political Styles among Western Publics, Princeton (N. J.),
Princeton University Press, 1977.
ION (Jacques), « Affranchissements et engagements personnels »,
dans Jacques Ion (dir.), L’Engagement au pluriel, Saint-Étienne,
Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2001.
JASPER (JAMES M.), The Art of Moral Protest, Chicago (Ill.), The
University of Chicago Press, 1997.
JOFFRIN (Laurent), « Rana Plaza : l’étoffe des salauds », Le Nouvel
Observateur, avril 2014 (disponible sur [Link]
[Link]/).

3333_Le-boycott_MEP1.indd 128 06/03/15 15:59


BIBLIOGRAPHIE 129

K ING (Brayden), « A Political Mediation Model of Corporate


Response to Social Movement Activism », Administrative
Science Quarterly, 53, 2008, p. 395-421.

K ING (Brayden), Why Boycotts Succeed and Fail. Corporate


Vulnerability and Damaged Reputations, recherche en
management, Kellogg School of Management, Illinois, 2008.

K LANDERMANS (Bert) et O EGEMA (Dirk), « Potentials, Networks,


Motivations and Barriers : Steps Towards Participation in
Social Movements », American Sociological Review, 52, 1987,
p. 519-531.

KOOS (Sebastian), « What Drive Political Consumption in Europe ? A


Multi-Level Analysis on Individual Characteristics, Opportunity
Structures and Globalization », Acta Sociologica, 55 (1), 2012,
p. 37-57.

LE BART (Christian), L’Individualisation, Paris, Presses de Sciences


Po, 2008.

LEBLANC WICKS (Jan), A. MORIMOTO (Shauna), MAXWELL (Angie),


RICHER SCHULTE (Stéphanie) et H. WICKS (Robert), « Youth Political
Consumerism and the 2012 Presidential Election : What
Influences Youth Boycotting and Buycotting ? », American
Behavioral Scientist, 58 (5), 2014, p. 715-732.

LORI (Massimo), « Défense des droits de l’homme : les comporte-


ments d’achat comme praxis politique », Économie politique,
39, mars 2008, p. 50-68.

LUDOVIC (François), « Les affrontements par l’information entre


les entreprises et la société civile : l’activisme judiciaire en
question », Market Management, 7, 2007, p. 65-90.

MAYER (Nonna), Sociologie des comportements politiques, Paris,


Armand Colin, 2010.

MELCHETT (Peter), « Greenpeace Stands by its Campaign to Stop the


Brent Spar Being Dumped at Sea », Greenpeace Archives, 1995.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 129 06/03/15 15:59


130 LE BOYCOTT

MICHELETTI (Michele), « Why More Women ? Issues of Gender and


Political Consumerism », dans Michele Micheletti, Andreas
Follesdal et Dietlind Stolle (eds), Politics, Products and
Markets, New Brunswick (N. J.), Transaction Publishers, 2004,
p. 245-264.
MICHELETTI (Michele), Political Virtue and Shopping : Individuals,
Consumerism and Collective Action, New York (N. Y.), Palgrave,
2003.
MURTAGH (Connie) et LUKEHART (Carla), « Co-op America’s Boycott
Organizer’s Guide » (disponible sur [Link]/).
N EILSON (Lisa A.), « Boycott or Buycott ? Understanding
Political consumerism », Journal of Consumer Behaviour, 9,
mai-juin 2010, p. 214-227.
N EVEU (Érik), Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La
Découverte, 2002.
NYSTRÖM (Ingrid), Conditions d’efficacité du boycott ou les perspec-
tives du contre-pouvoir du consommateur, Louvain-la-Neuve,
Université catholique de Louvain, mémoire master en politique
économique et sociale, 2012.
OBERSCHALL (Anthony), Social Conflict and Social Movements,
Englewoods Cliffs (N. J.), Prentice Hall, 1973.
PLEYERS (Geoffrey), « Introduction au numéro “militantisme en
réseau” », Réseaux, septembre-octobre 2013, p. 9-21.
PLEYERS (Geoffrey), La Consommation critique, Paris, Desclée de
Brouwer, 2011.
PUTMAN (Robert), Bowling Alone. The Collapse and Revival of
American Community, New York (N. Y.), Simon & Schuster,
2000.
SINGLY (François de), Les Uns avec les autres, quand l’individua-
lisme crée du lien social, Paris, Armand Colin, 2003.
SOULET (Marc-Henry), Agir en société. Engagement et mobilisation
aujourd’hui, Fribourg, Academie Press, 2004.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 130 06/03/15 15:59


BIBLIOGRAPHIE 131

STOLLE (Dietlind) et MICHELETTI (Michele), Political Consumerism :


Global Responsability in Action, Cambridge, Cambridge
University Press, 2013.
STOLLE (Dietlind), HOOGHE (Marc) et MICHELETTI (Michele), « Politics in
the Supermarket : Political Consumerism as a Form of Political
Participation », International Political Science Review, 26 (245),
2005.
TAYLOR (Charles), Le Malaise de la modernité, Paris, Le Cerf, 2002.
TOURAINE (Alain), Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992.
TOURAINE (Alain), La Sociologie de l’action, Paris, Seuil, 1965.
TRAUTMANN (Flore), « Pourquoi boycotter ? Logique collective et
expressions individuelles : analyse de systèmes de représen-
tations à partir du cas Danone », Le Mouvement social, 207,
2004, p. 39-55.
TRENTMANN (Frank), « Le consommateur en tant que citoyen :
synergies et tensions entre bien-être et engagement civique »,
Économie politique, 39, 2008, p. 7-20.
VAN LAER (Jeroen) et VAN AELST (Peter), « Internet and Social
Movement Action Repertories », Information, Communication
& Society, 13 (8), 2010, p. 1146-1171.
VENDRAMIN (Patricia) (dir.), L’Engagement militant, Louvain-la-
Neuve, PUL, 2013.
VENDRAMIN (Patricia), Le Travail au singulier. Lien social et indivi-
dualisation au travail, Louvain-la-Neuve, Académia-Bruylant,
Paris, L’Harmattan, 2004.
WARD (Janette) et DE VREESE (Claes), « Political Consumerism, Young
Citizens and the Internet », Media, Culture & Society, 33 (3),
2011, p. 399-413.
WEBER (Max), L’Éthique du protestantisme et l’esprit du capita-
lisme, Paris, Plon, 1964.

3333_Le-boycott_MEP1.indd 131 06/03/15 15:59


3333_Le-boycott_MEP1.indd 132 06/03/15 15:59
Table des documents

Encadrés
Encadré 1 : Les boycotts olympiques 25
Encadré 2 : « Danone licencie, licencions Danone
de nos produits ! » 71
Encadré 3 : « Rosa Parks, la femme qui s’est tenue debout
en restant assise1 » 75
Encadré 4 : Le boycott de Shell par Greeenpeace 78
Encadré 5 : Petit guide à l’attention des organisateurs
de boycott 82
Encadré 6 : L’attaque de Paypal par les Anonymous 95
Encadré 7 : Le boycott de Nestlé 101
Encadré 8 : Le boycott de Nike 103
Encadré 9 : Les bases juridiques pour condamner
le boycott en France 110
Encadré 10 : Le Rana Plaza 113
Encadré 11 : Le boycott du Japon par la Chine 115

1. De l’annonce de son décès à son enterrement, les premières


places des bus de Montgomery restèrent vacantes. Une photo de Rosa
Parks y fut placée entourée d’un ruban avec cette inscription : « La
société de bus RTA rend hommage à la femme qui s’est tenue debout
en restant assise. »

3333_Le-boycott_MEP1.indd 135 06/03/15 15:59


136 LE BOYCOTT

Graphiques
Graphique 1 : Pourcentages de boycotteurs en Europe
selon le sexe (ESS 2012) 39
Graphique 2 : Boycott et buycott en Europe en pourcentages
(ESS 2002) 40
Graphique 3 : Boycott en Europe en pourcentages
(ESS 2002-2012) 44

Tableau
Tableau 1 : Pourcentages de boycotteurs et des « buycotteurs »
en Europe selon diverses variables (ESS 2002) 33

3333_Le-boycott_MEP1.indd 136 06/03/15 15:59


3333_Le-boycott_MEP1.indd 137 06/03/15 15:59
View publication stats
3333_Le-boycott_MEP1.indd 138 06/03/15 15:59

Vous aimerez peut-être aussi