Concilier Conservation Et Développement: Un Nouvel Enjeu Pour L'aménagement Du Territoire ? Le Corridor de Fianarantsoa, Madagascar
Concilier Conservation Et Développement: Un Nouvel Enjeu Pour L'aménagement Du Territoire ? Le Corridor de Fianarantsoa, Madagascar
Aurélie TOILLIER
Concilier conservation et
IRD, Institut de Recherche
pour le Développement,
Madagascar
développement : un nouvel enjeu
Georges SERPANTIÉ pour l’aménagement du territoire ?
INRA/ENGREF-UMR
Métafort, Institut National de
Le corridor de Fianarantsoa,
la Recherche Agronomique,
ENGREF,
Clermont-Ferrand
Centre de Madagascar
MOTS CLÉS RÉSUMÉ
Corridor forestier, Madagascar, comme beaucoup de pays d’Afrique, connaît des enjeux importants autour des
conservation, zonage, modes de gestion et d’aménagement des territoires ruraux en périphérie des parcs nationaux. À la
développement local, faveur d’objectifs de développement durable, le local est devenu une échelle de prise de décision et
dynamiques régionales, de gestion grandissante, mais l’extension des aires protégées continue d’être une revendication
aménagement du territoire, forte des milieux conservationistes. Entre centralisme et particularisme micro-local il s’agit
Fianarantsoa, Madagascar d’identifier des entités intermédiaires où peut se planifier une véritable dynamique de
développement compatible avec les zonages de conservation. Nous proposons une analyse des
répercussions de ces zonages sur l’organisation des activités agricoles et des dynamiques de
développement à l’échelle régionale et locale, ce qui permet en retour d’éclairer l’intérêt d’un
aménagement du territoire dans sa globalité pour concilier conservation et développement.
Dans les années 1980, le modèle des parcs aires protégées pour ralentir plus efficacement la
nationaux pour la protection des forêts tropicales a déforestation (IUCN, 2003 ; Vintsy, 2004). Il en a
été remis en question dans la mesure où une résulté en fait une extension du modèle du parc
gestion par l’exclusion a souvent mené à des national sur la trame spatiale de corridors
conflits et revendications contradictoires entre les forestiers. Cette nouvelle échelle de conservation,
populations locales et les gestionnaires (Hough, issue du milieu biologiste s’est imposée d’autant
1988 ; Rodary et al., 2003). Le lien entre protection plus facilement qu’elle coïncide parfaitement avec
durable et développement local ayant été entériné, l’extension des forêts résiduelles dans l’est de l’île,
l’objectif est alors d’associer les populations qui se présentent sous la forme d’une bande
locales aux bénéfices de la valorisation des forêts, étroite étirée du Nord au Sud. Les acteurs de la
pour qu’elles deviennent concernées et parties conservation, qui ont repris à leur compte la mise
prenantes de cette conservation (IUCN et al., 1991; en œuvre de la politique de transfert de gestion,
Brechin et al., 2002 ; Kaimowitz, 2003). Les appuis ont continué de réaliser des zonages de l’espace
au développement dans les zones périphériques sur des critères techniques, écologiques et
définis a priori et d’après une représentation touristiques. Ces zonages ne se superposent
égalitariste alors qu’il existe une extrême diversité qu’exceptionnellement à un espace social, culturel
et hétérogénéité des situations ont largement ou économique réel. Les règles de gestion qui en
montré leurs limites (Leach et al., 1997 ; Coomes et découlent constituent alors un compromis très
a l., 2004). Ainsi, à la faveur d’objectifs de imparfait, difficile à mettre en œuvre sur le plan
développement durable, le local est devenu une pratique, et rapidement caduque (Rao et Geisler,
échelle de gestion et de prise de décision 1990 ; Blanc-Pamard et al., 2005 ; Pierre, 2006 ;
grandissante. Les modalités de sa reconnaissance Toillier et al., soumis). Alors que la conservation
ne furent précisées que dans les années 1990 avec est maintenant pensée globalement à de vastes
le développement des politiques de gestion échelles éco-régionales avec des appuis financiers
communautaire des forêts mises en œuvre à étrangers importants, le développement continue
l’échelle des territoires villageois. d’être envisagé à un échelon local, avec pour
principal moteur les initiatives des populations
Le cas malgache illustre la difficulté du passage villageoises.
effectif d’une conservation excluante à une
conservation intégrée. Après avoir opté en 1996 Ces constats ouvrent la porte à un nécessaire
pour une gestion conjointe de la conservation et renouvellement des actions à conduire pour
du développement à l’échelle locale avec le passer véritablement d’un aménagement sectoriel
transfert de gestion des forêts aux populations à un développement local planifié. Le
locales, le gouvernement malgache a déclaré en développement local, à l’inverse de ce que
2003, lors d’une conférence tenue à Durban à certaines analyses laissaient imaginer il y a une
l’initiative de l’IUCN, vouloir étendre davantage les quinzaine d’années, ne conduit pas seulement à
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des processus d’endogénéité et de repli, mais se développement. À partir du cas du corridor Figure 1 : Localisation du
construit au contraire sur la base d’espaces ruraux forestier de Fianarantsoa, à Madagascar, notre corridor forestier de
ouverts et interconnectés avec l’extérieur (Abaab démarche a consisté à appréhender dans un Fianarantsoa
et Guillaume, 2004). Les trajectoires de premier temps le développement local effectif
développement des territoires villageois sont dans la région du corridor et sa prise en compte
dépendantes des potentialités du milieu mais ou non dans les actions de conservation. Un
aussi de leur position au sein de réseaux référentiel régional des structures spatiales qui
régionaux d’échanges économiques. L’enjeu est sous-tendent l’économie régionale et les
alors de définir, entre centralisme et particularisme dynamiques agricoles a ensuite été élaboré. Dans
micro-local, des entités intermédiaires où peut se un second temps, les modifications des stratégies
planifier une véritable dynamique de paysannes découlant de la mise en place des
développement compatible avec les zonages de zonages de conservation ont été analysées
conservation. localement dans certains territoires aux
caractéristiques géographiques contrastées. Une
Pour cette recherche d’un nouveau maillage attention particulière a été portée à la
territorial, nous nous sommes intéressés plus réorganisation des échanges, des déplacements et
particulièrement aux pratiques des populations à la modification de l’utilisation des
locales en matière de maîtrise de l’espace. Elles infrastructures. Nos résultats permettent
constituent l’un des points d’entrée dans la d’identifier des entités spatiales pertinentes sur la
compréhension des processus de différenciation base de critères géographiques ainsi que des
des territoires et de leurs trajectoires de pistes d’aménagements pour concilier
Concilier conservation et développement : le corridor de Fianarantsoa, Madagascar VOL 82 4/2007 211
des préconisations ne pourra être validée qu’avec et la fabrication de charbon. La relative stabilité de
les acteurs dans des étapes ultérieures de la lisière ouest à l’échelle régionale masque une
recherche-action (Benoit et al., 2006). Il s’agit donc déforestation active au sein même de la bande
ici d’un balisage a priori, laissant ouvert le champ ouest du corridor, résultant de l’installation de
des possibles, en fournissant un référentiel des clairières agricoles permanentes autour de bas-
structures spatiales sur lesquelles s’appuie et se fonds rizicoles et de l’entretien par le feu de
développe l’économie régionale. savanes incluses servant de pâturage aux
troupeaux de zébus.
Les spécificités territoriales ont été explorées et
décrites en s’appuyant sur les caractéristiques Dans un milieu tropical chaud et humide, très
agro-écologiques de la région, les dynamiques de accidenté, avec de moyennes et basses collines à
peuplement et les principaux systèmes de une altitude moyenne de 500 mètres laissant peu
production. Un ensemble d’enquêtes dans une de bas-fonds tourbeux et étroits, les Tanala
dizaine de sites, identifiés comme ayant des pratiquent une agriculture itinérante sur défriche-
spécificités au sein de la région, ont été menées brûlis. Ils cultivent, sur les pentes, du riz pluvial et
auprès des principaux acteurs du développement du manioc et installent autour de leurs cases des
et de la conservation : directeur du parc de cultures agro-forestières (caféiers, bananiers,
Ranomafana, agents des ONG, des EEF et des vergers). Sur les crêtes des collines, les rares
services décentralisés malgaches, agents zones forestières relictuelles, très fragmentées et
économiques (collecteurs de produits agricoles) isolées, font toujours l’objet d’un intense
pour valider les organisations identifiées. Des défrichement. L’escarpement de près de 700
enquêtes individuelles auprès de ménages mètres de dénivelé de la partie est du corridor
paysans ont ensuite été conduites entre 2005 et occasionne un brutal changement dans les
2007 afin d’analyser plus précisément leurs conditions climatiques, et la limite des 800 mètres
stratégies en réponses aux mesures de constitue la frontière de l’écologie de l’agriculture
conservation appliquées depuis 2002. Cinq sites tanala, au-delà de laquelle ne poussent ni les
riverains du corridor ont été retenus sur des variétés actuelles de riz pluvial, ni celles de
critères de pressions démographiques, manioc. Elle délimite donc l’aire de répartition de
d’enclavement et de dépendance aux ressources cette population et de fait la limite est du corridor.
forestières. En zone betsileo un site est localisé au
cœur du corridor près de la voie ferrée, un autre en Ce couloir forestier présente donc deux bandes
lisière nord dans une zone enclavée et un en lisière forestières aux caractéristiques physiques et
sud dans une zone économique dynamique. Côté climatiques différentes dont découlent des
tanala, deux sites ont été enquêtés dont l’un en pratiques agraires et des dynamiques de
bordure de la voie ferrée et l’autre plus enclavé déforestation différentes de part et d’autre (fig. 2).
(fig. 1). Ces analyses ont permis de réaliser un
découpage du territoire en unités agro- Des complémentarités historiques trans-corridor
écologiques et de représenter les principaux flux
de produits et d’hommes, les pôles urbains, les Les régions riveraines du corridor sont
axes de communication. Leur superposition dans interdépendantes sur les plans économique et
un schéma d’ensemble permet de faire émerger social, pour des raisons historiques de
de grandes structures organisationnelles. peuplement et par complémentarité des
ressources dont elles disposent.
RÉSULTATS
La disponibilité de bas-fonds au sein de la région
Le corridor, un espace marginal betsileo a déterminé des zones de colonisation
différentielles liées à la répartition des unités
Les grandes entités agro-écologiques géomorphologiques. Deux sous zones se
La région du corridor s’organise en trois zones distinguent : une zone de colonisation concentrée
agro-écologiques orientées nord/sud. Le corridor, dans la partie occidentale du pays betsileo, le long
correspondant à une zone climatique particulière, de l’axe de la route nationale n°7 (RN 7, fig. 1) qui
est encadré de deux espaces ruraux différenciés relie la capitale Antananarivo à Tuléar sur la cote
par les caractéristiques du milieu et les ouest, et une zone de colonisation dispersée à la
populations qui y vivent : à l’Ouest, à une altitude marge orientale en lisière du corridor. La partie
moyenne de 1 200 mètres, le pays betsileo et, à occidentale du pays betsileo est organisée autour
l’Est, en contrebas de la “falaise”, le pays tanala. de deux pôles : le secteur d’Ambohimahasoa-
Dans un milieu vallonné, aux sols pauvres où la Fianarantsoa et le bassin d’Ambalavao. À partir de
végétation herbacée domine, le système de ces foyers de peuplement historique, les hommes
production betsileo est basé sur l’association entre ont progressé vers le Nord et l’Ouest, le long des
la riziculture de bas-fond, un petit élevage bovin cours d’eau profitant d’un réseau de larges
servant aux travaux dans la rizière, et des cultures vallées. Ainsi les densités de populations les plus
pluviales sur pente servant de substituts lors de la élevées se situent le long des rives des principaux
période soudure. Les boisements privés fleuves qui s’écoulent selon un axe est-ouest
d’eucalyptus sont d’autant plus fréquents dans le conduisant progressivement les populations à
paysage que l’on s’éloigne du corridor. Ils sont s’installer de plus en plus près du corridor. Les
utilisés pour le bois de chauffe et de construction marges orientales du pays betsileo à moins d’une
Concilier conservation et développement : le corridor de Fianarantsoa, Madagascar VOL 82 4/2007 213
dizaine de kilomètres de la forêt et la bande ouest entretiennent des échanges dans le domaine
du corridor forment un tout indissociable. Les commercial et de travail saisonnier. Leurs
paysans installés en lisière se sont toujours servi calendriers agricoles étant décalés en raison des
de la forêt pour l’élevage et pour les besoins conditions climatiques, des complémentarités se
domestiques (bois de chauffe et de construction). sont opérées pour la main d’œuvre et la gestion de
La vente des produits forestiers (miel, écrevisses, la période de soudure. Lorsque la période de
outils agricoles) constituent pour eux un revenu soudure commence en pays betsileo, le riz tanala
indispensable lors de la période de soudure. Le riz est récolté et est vendu à bas prix. Les betsileos
primeur (vary aloha) trouve dans la région l’achètent sur place en même temps qu’ils
orientale des conditions climatiques et s’emploient comme salariés pour les travaux dans
hydrologiques idéales (nombreuses sources d’eau, les rizières. Les Tanala vendent sur les marchés
milieu abrité et relativement chaud). De plus son betsileos du rhum, du café et des porcs qu’ils
calendrier agricole est compatible avec les peuvent élever et engraisser facilement grâce à la
migrations de travail traditionnelles annuelles des surproduction de manioc, trop rare en pays
Betsileos de la lisière vers le pays tanala ou les betsileo. Ils achètent en retour des zébus et du riz
bassins rizicoles côtiers, comme la région de entre mars et juin lors de leur période de soudure.
Mahajunga au nord-ouest de l’île. La main-d’œuvre tanala est spécialisée dans la
L’occupation de l’espace en pays tanala a été défriche pour l’aménagement des clairières
guidée par l’installation des cultures de rente rizicoles betsileos dans la bande ouest du corridor.
(caféiers essentiellement) lors de la période Le corridor est donc traversé par un réseau de
coloniale française. Les villages tanala ont été sentiers, disposés tous les 10 kilomètres environ
déplacés le long des axes de communication : la (fig. 2), reliant le pays tanala, très enclavé, aux
voie ferrée qui relie Fianarantsoa à la côte est mise marchés betsileos proches de la lisière. Ils assurent
en service dans les années 1920, la route nationale ainsi des liaisons économiques annuelles
n°25 (RN 25) qui passe par Ranomafana et relie fondamentales permettant aux ménages de
également Fianarantsoa à la côte est et la piste qui subsister avec des systèmes de culture
relie Ifanadiana à Ikongo, le cœur du pays tanala traditionnels. Ces échanges entre hautes-terres et
(fig. 1). L’extrême enclavement et les nombreuses basses-terres laissent apparaître un nouveau
maladies n’ont pas fait du pays tanala un centre “corridor”, humain et économique orienté est-
d’immigration mais une voie de passage entre les ouest.
hauts plateaux et la côte est. Les possibilités de
salariat pour l’aménagement des bas-fonds en Le maillage du corridor, support des
rizières et les travaux de sarclage du manioc, spécialisations territoriales et des dynamiques de
culture de plus en plus répandue avec la déforestation
disparition des forêts, ont commencé à attirer les
Depuis les années 1990, l’ensemble des
Betsileos en surnombre sur les hautes-terres à
communes en lisière ouest du corridor
partir des années 1950. Perçu comme un pays de
d’Ambohimahasoa à Ambalavao présente une
cocagne où tout pousse facilement, bien souvent
moyenne de 100 hab/km 2 . La pression
les betsileos finissent par s’y installer en se
démographique pousse les Betsileo à s’installer
mariant aux femmes tanala qui ont le droit
dans le corridor le long du réseau hydrographique
d’hériter des terres aux même titre que leurs
et le long des axes de communication qui mène en
frères, contrairement aux femmes betsileos.
pays tanala et le long desquels se joue l’économie
Hormis dans le domaine matrimonial, par leur régionale. Côté tanala, les régions de fortes
mode de vie, les Tanala et les Betsileo densités sont localisées entre Manampatrana et
214 VOL 82 4/2007 Concilier conservation et développement : le corridor de Fianarantsoa, Madagascar
DISCUSSION
politique ou relâchement de la surveillance par les région du corridor pour concilier conservation et
agents forestiers donneront lieu à des développement. Le point de vue que l’on privilégie
défrichements massifs en compensation des est celui évoqué par G. Rossi (2000) : “la meilleure
années passées de restriction. façon de ne pas fragiliser le futur est de préserver
le maximum de possibles, de diversité, de
La bande ouest du corridor, qui est actuellement capacités d’adaptation […]. Favoriser l’épanouis-
l’objet de défriches intenses par des migrants sement de la diversité pourrait être la meilleure
betsileo, est une situation plus complexe. Les voie vers le développement humain durable”.
dispositifs de conservation l’ont rendue attractive,
non pas pour sa forêt, mais pour ses réserves En pays tanala, une approche serait de différencier
foncières. Vu ces premiers effets pervers, l’enjeu deux situations dans les modes d’aménagement
d’un développement durable consisterait ici des territoires ruraux : les situations enclavées et
finalement davantage à détourner l’attention des les situations en bordure de route. Une route de
Betsileo des potentialités du corridor qu’à leur désenclavement atteignant la pointe sud du parc
“transférer” la gestion des forêts tant que ce serait une première approche, pour favoriser la
transfert de gestion ne s’accompagnera pas production bananière et de canne à sucre, c’est-à-
véritablement d’un “transfert de moyens”. Le dire l’expansion de leurs aires de collecte vers le
problème qui se pose est que les nouvelles Sud et l’Est. La conversion de la production
dynamiques économiques (production de rhum) illégale de canne en production légale
restent précisément en marge des initiatives (biocarburants par exemple) serait une
d’appui au développement local car elles font perspective. En pays betsileo, le maintien des
intervenir l’essentiel des acteurs illégaux, non populations rurales dans des territoires
reconnus par le cadre législatif et réglementaire. principalement forestiers, qui est l’une des
conséquences indirectes des dispositifs de
Le rôle pour l’aménagement du territoire transfert de gestion, implique une nécessaire
maîtrise de la démographie à long terme, pour
Au sein de la région du corridor, les résultats éviter une trop forte pression. Mais ça n’est pas à
montrent que : les hommes et les activités sont l’ordre du jour. Une solution serait donc de
inégalement répartis, les territoires présentent focaliser les efforts sur l’attractivité des villes,
différentes contraintes et potentialités, qui ne l’amélioration de l’organisation des filières
permettent pas toutes les mêmes trajectoires de agricoles pour valoriser les surplus et encourager
développement. L’aménagement du territoire, la mise en valeur des terres de colline en savane.
dans la compréhension française du terme, c’est Une valorisation “forestière” de ces terres, à partir
“la recherche dans un cadre géographique […] des plantations forestières étatiques de pins et
d’une meilleure répartition des hommes en d’eucalyptus, quasi-abandonnées, pourrait
fonction des ressources naturelles et des activités remédier aux échecs répétés de l’introduction de
é c o n o m i q u e s” (Claudius-Petit, 1950). Cette nouvelles techniques agricoles.
approche implique une correction des inégalités
spatiales pour favoriser la croissance et le Les propositions de planification et d’aménage-
développement économique, et promeut ment ne correspondent donc pas nécessairement
également une spécialisation fonctionnelle des aux entités spatiales administratives choisies où
territoires en fonction de leurs caractéristiques se trouvent les compétences. Mais même si un
géographiques. Il semble en effet indispensable niveau de gestion régional est souhaitable pour
d’anticiper ou de corriger les effets antagonistes en coordonner les différentes actions, les impulsions
suivant la mise en place des dispositifs de locales nouvelles sont souvent imbriquées à des
conservation. Citons par exemple le report de la formes de résistance du milieu conservationniste
pression sur la forêt du corridor côté betsileo dans qui conduisent à des inerties d’aménagement
des villages tanala enclavés peu surveillés, où la pour appuyer le développement. Pourtant
forêt de basse altitude est encore présente, ou l’ambition d’inclure les aires protégées et leurs
encore l’amélioration de la qualité attractive de zones périphériques dans un schéma de
territoires tanala pour l’écotourisme mais des conservation à l’échelle régionale nécessite bien le
bénéfices versés aux Betsileos au détriment des maintien et la coopération des populations locales
villageois traditionnellement usagers de ces forêts. qui habitent et utilisent ces forêts depuis plusieurs
siècles.
La vision à l’échelle régionale de la diversité de
situations territoriales et des facteurs qui en sont la CONCLUSION
cause permet d’envisager des stratégies de
développement et les aménagements nécessaires. Face à la démultiplication des acteurs et des
Il convient tout d’abord de s’interroger sur ces échelles de gestion (Moreau, 2006 ; Bidou et al.,
différenciations territoriales. Faut-il jouer sur la 2006) mais aussi à l’urgence de mise en œuvre de
compétition ou sur la complémentarité des la conservation (Carrière, 2006), il s’agit de ne pas
territoires ? Ou bien faut-il sacrifier des territoires alourdir encore ce patchwork de règles et de
au profit de l’enjeu global de conservation du zonages dans lequel les communautés paysannes
corridor (cas des zones enclavées à mettre en zone se perdent déjà mais de s’appuyer sur l’existant.
de protection) ? Nos résultats ont montré la […] L’aménagement du territoire peut être une
possibilité de jouer sur différents atouts de la approche de résolution de l’antagonisme apparent
Concilier conservation et développement : le corridor de Fianarantsoa, Madagascar VOL 82 4/2007 217
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24 Avenue des Landais,
63171 Aubière Cedex 9,
France.