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Concilier Conservation Et Développement: Un Nouvel Enjeu Pour L'aménagement Du Territoire ? Le Corridor de Fianarantsoa, Madagascar

Le document aborde les défis de la gestion des territoires ruraux à Madagascar, en mettant l'accent sur la nécessité de concilier conservation et développement local autour du corridor forestier de Fianarantsoa. Il souligne l'importance d'une planification intégrée qui prenne en compte les dynamiques agricoles et les zonages de conservation, tout en analysant les impacts socio-économiques des aires protégées sur les communautés locales. Enfin, il appelle à une réévaluation des stratégies de gestion pour favoriser un développement durable qui bénéficie à la fois à la conservation de la biodiversité et aux populations locales.
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Concilier Conservation Et Développement: Un Nouvel Enjeu Pour L'aménagement Du Territoire ? Le Corridor de Fianarantsoa, Madagascar

Le document aborde les défis de la gestion des territoires ruraux à Madagascar, en mettant l'accent sur la nécessité de concilier conservation et développement local autour du corridor forestier de Fianarantsoa. Il souligne l'importance d'une planification intégrée qui prenne en compte les dynamiques agricoles et les zonages de conservation, tout en analysant les impacts socio-économiques des aires protégées sur les communautés locales. Enfin, il appelle à une réévaluation des stratégies de gestion pour favoriser un développement durable qui bénéficie à la fois à la conservation de la biodiversité et aux populations locales.
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ÉOCARREFOUR VOL 82 4/2007 209

Aurélie TOILLIER
Concilier conservation et
IRD, Institut de Recherche
pour le Développement,
Madagascar
développement : un nouvel enjeu
Georges SERPANTIÉ pour l’aménagement du territoire ?
INRA/ENGREF-UMR
Métafort, Institut National de
Le corridor de Fianarantsoa,
la Recherche Agronomique,
ENGREF,
Clermont-Ferrand
Centre de Madagascar
MOTS CLÉS RÉSUMÉ
Corridor forestier, Madagascar, comme beaucoup de pays d’Afrique, connaît des enjeux importants autour des
conservation, zonage, modes de gestion et d’aménagement des territoires ruraux en périphérie des parcs nationaux. À la
développement local, faveur d’objectifs de développement durable, le local est devenu une échelle de prise de décision et
dynamiques régionales, de gestion grandissante, mais l’extension des aires protégées continue d’être une revendication
aménagement du territoire, forte des milieux conservationistes. Entre centralisme et particularisme micro-local il s’agit
Fianarantsoa, Madagascar d’identifier des entités intermédiaires où peut se planifier une véritable dynamique de
développement compatible avec les zonages de conservation. Nous proposons une analyse des
répercussions de ces zonages sur l’organisation des activités agricoles et des dynamiques de
développement à l’échelle régionale et locale, ce qui permet en retour d’éclairer l’intérêt d’un
aménagement du territoire dans sa globalité pour concilier conservation et développement.

KEY WORDS ABSTRACT


Forest corridor, The management and development of rural territories around national parks is an important
conservation, zoning, local planning issue in Madagascar as in many other African countries. To promote sustainable
development, regional development, decision making and management are increasingly concentrated at a local level;
dynamics, land use planning, however, the extension of protected areas is strongly advocated by conservationalists. Between
Fianarantsoa, Madagascar centralisation and local particularities, it is necessary to identify intermediate spatial entities where
effective planning, that is compatible with conservation, can be undertaken. This paper analyses
the repercussions of such a proposal on the organisation of agricultural activities and on the
dynamics of development at a local and regional level. As such, it is possible to identify an overall
approach to land use planning which reconciles conservation and development.

Dans les années 1980, le modèle des parcs aires protégées pour ralentir plus efficacement la
nationaux pour la protection des forêts tropicales a déforestation (IUCN, 2003 ; Vintsy, 2004). Il en a
été remis en question dans la mesure où une résulté en fait une extension du modèle du parc
gestion par l’exclusion a souvent mené à des national sur la trame spatiale de corridors
conflits et revendications contradictoires entre les forestiers. Cette nouvelle échelle de conservation,
populations locales et les gestionnaires (Hough, issue du milieu biologiste s’est imposée d’autant
1988 ; Rodary et al., 2003). Le lien entre protection plus facilement qu’elle coïncide parfaitement avec
durable et développement local ayant été entériné, l’extension des forêts résiduelles dans l’est de l’île,
l’objectif est alors d’associer les populations qui se présentent sous la forme d’une bande
locales aux bénéfices de la valorisation des forêts, étroite étirée du Nord au Sud. Les acteurs de la
pour qu’elles deviennent concernées et parties conservation, qui ont repris à leur compte la mise
prenantes de cette conservation (IUCN et al., 1991; en œuvre de la politique de transfert de gestion,
Brechin et al., 2002 ; Kaimowitz, 2003). Les appuis ont continué de réaliser des zonages de l’espace
au développement dans les zones périphériques sur des critères techniques, écologiques et
définis a priori et d’après une représentation touristiques. Ces zonages ne se superposent
égalitariste alors qu’il existe une extrême diversité qu’exceptionnellement à un espace social, culturel
et hétérogénéité des situations ont largement ou économique réel. Les règles de gestion qui en
montré leurs limites (Leach et al., 1997 ; Coomes et découlent constituent alors un compromis très
a l., 2004). Ainsi, à la faveur d’objectifs de imparfait, difficile à mettre en œuvre sur le plan
développement durable, le local est devenu une pratique, et rapidement caduque (Rao et Geisler,
échelle de gestion et de prise de décision 1990 ; Blanc-Pamard et al., 2005 ; Pierre, 2006 ;
grandissante. Les modalités de sa reconnaissance Toillier et al., soumis). Alors que la conservation
ne furent précisées que dans les années 1990 avec est maintenant pensée globalement à de vastes
le développement des politiques de gestion échelles éco-régionales avec des appuis financiers
communautaire des forêts mises en œuvre à étrangers importants, le développement continue
l’échelle des territoires villageois. d’être envisagé à un échelon local, avec pour
principal moteur les initiatives des populations
Le cas malgache illustre la difficulté du passage villageoises.
effectif d’une conservation excluante à une
conservation intégrée. Après avoir opté en 1996 Ces constats ouvrent la porte à un nécessaire
pour une gestion conjointe de la conservation et renouvellement des actions à conduire pour
du développement à l’échelle locale avec le passer véritablement d’un aménagement sectoriel
transfert de gestion des forêts aux populations à un développement local planifié. Le
locales, le gouvernement malgache a déclaré en développement local, à l’inverse de ce que
2003, lors d’une conférence tenue à Durban à certaines analyses laissaient imaginer il y a une
l’initiative de l’IUCN, vouloir étendre davantage les quinzaine d’années, ne conduit pas seulement à
210 VOL 82 4/2007 Concilier conservation et développement : le corridor de Fianarantsoa, Madagascar

des processus d’endogénéité et de repli, mais se développement. À partir du cas du corridor Figure 1 : Localisation du
construit au contraire sur la base d’espaces ruraux forestier de Fianarantsoa, à Madagascar, notre corridor forestier de
ouverts et interconnectés avec l’extérieur (Abaab démarche a consisté à appréhender dans un Fianarantsoa
et Guillaume, 2004). Les trajectoires de premier temps le développement local effectif
développement des territoires villageois sont dans la région du corridor et sa prise en compte
dépendantes des potentialités du milieu mais ou non dans les actions de conservation. Un
aussi de leur position au sein de réseaux référentiel régional des structures spatiales qui
régionaux d’échanges économiques. L’enjeu est sous-tendent l’économie régionale et les
alors de définir, entre centralisme et particularisme dynamiques agricoles a ensuite été élaboré. Dans
micro-local, des entités intermédiaires où peut se un second temps, les modifications des stratégies
planifier une véritable dynamique de paysannes découlant de la mise en place des
développement compatible avec les zonages de zonages de conservation ont été analysées
conservation. localement dans certains territoires aux
caractéristiques géographiques contrastées. Une
Pour cette recherche d’un nouveau maillage attention particulière a été portée à la
territorial, nous nous sommes intéressés plus réorganisation des échanges, des déplacements et
particulièrement aux pratiques des populations à la modification de l’utilisation des
locales en matière de maîtrise de l’espace. Elles infrastructures. Nos résultats permettent
constituent l’un des points d’entrée dans la d’identifier des entités spatiales pertinentes sur la
compréhension des processus de différenciation base de critères géographiques ainsi que des
des territoires et de leurs trajectoires de pistes d’aménagements pour concilier
Concilier conservation et développement : le corridor de Fianarantsoa, Madagascar VOL 82 4/2007 211

conservation et développement aux deux échelles conservation et du développement qui ne


locales et régionales. s’articulent que partiellement, faiblesse qui a été
renforcée avec la restructuration administrative
LE CONTEXTE POLITIQUE amorcée en 2002 qui supprime le niveau
provincial et crée un niveau régional autonome. La
Un double processus de décentralisation et localisation du corridor de Fianarantsoa à la limite
d’intégration régionale de 19 communes et de 5 régions pose un réel
problème de coordination et de cohérence des
Dans la province de Fianarantsoa, à l’Est de actions de conservation et de développement.
Madagascar, les reliques de la forêt tropicale
humide s’étendent de part et d’autre de la Les attentes des acteurs du développement et de
“falaise” longitudinale séparant la côte des Hautes
la conservation
Terres et se présentent sous la forme d’un couloir
forestier de largeur relativement homogène
La création des aires protégées est inscrite
d’environ une dizaine de kilomètres. Sanctuaire de
dorénavant dans le Document stratégique de
biodiversité, elle serait le vestige d’une vaste forêt
réduction de la pauvreté (DSRP, 2005). Mais les
qui s’étirait jusqu’à la côte est avant l’arrivée de
nombreuses études d’impacts socio-économique
l’homme, selon Perrier de la Bathie (1936). Le
dans les zones périphériques des parcs nationaux
couloir forestier est supposé maintenir des flux de
de Ranomafana et de l’Andringitra restent
biodiversité entre trois aires protégées existantes :
globalement négatives (Peters, 1999 ; Weber,
les parcs nationaux de Ranomafana et de
1995). Quelques villages riverains des parcs
l’Andringitra, respectivement créés en 1921 et en
nationaux ont pu tirer profit de la manne
1991 et la réserve spéciale du Pic d’Ivohibe créée
touristique ou ont pu développer des activités
en 1966 (fig. 1).
agricoles alternatives rémunératrices et
Il est inscrit depuis les années 1990 dans une compatible avec la conservation alors qu’une
campagne à la fois nationale et internationale de grande majorité ont vu leurs revenus annuels se
conservation des ressources naturelles. La période réduire de 10% (Nicholls, 2004). Dans le cadre des
1996-2003 a correspondu à une urgence de la dispositifs de transfert de gestion, il est demandé
conservation, avec une priorité mise sur la maintenant aux communautés rurales d’envisager
1 - La loi GELOSE 96-025 du responsabilisation des populations locales et la par elles-mêmes toute perspective de
30-09-96 institutionnalise la mise en œuvre des dispositifs de transfert de développement dans les limites de leur territoire
Gestion locale sécurisée des gestion dans le cadre de la loi GELOSE1. Ces en limitant l’extension des terres agricoles et en
ressources naturelles dispositifs reposent sur des zonages des espaces adoptant des pratiques compatibles avec la
renouvelables (RNR), en agricoles et forestiers au sein de limites conservation des forêts. Après près de 10 ans
prenant compte de l’élément administratives (f o k o n t a n y ou quartier et d’efforts de conservation sans bénéfices directs
forêt avec son décret commune). Différents degrés de protection ont été (Montagne et al., à paraître), les populations
d’application n°2000-27 du 13- établis sur la base d’une contractualisation rurales relayées par les maires commencent à se
01-00 relatif aux communautés “négociée” entre l’administration forestière (EEF), démobiliser et à exiger de véritables mesures
de base chargées de la gestion la commune de rattachement et la communauté d’aide au développement. La multiplicité des
locale des RNR. locale de base ou COBA2 qui est devenue la contrats établis (plus de 80 en moins de 5 ans, soit
responsable de l’état de ces forêts et des fonds près de 140 000 ha contractualisés) et le faible
2 - La COBA est “un générés par leur utilisation (Direction régionale des nombre d’agents d’appui4 limitent les capacités de
groupement volontaire eaux et forêts et al., 2002). Une autogestion des suivi et d’évaluation. Et il est clair que, sur le long
d’individus unis par les mêmes communautés doit être atteinte après 3 ans pour terme, les efforts financiers des ONG seront de
intérêts et obéissant à des que les contrats soient renouvelés avant un plus en plus focalisés sur les approches régionales
règles de vie commune”. Elle transfert définitif de la gestion des forêts au bout pour une meilleure lisibilité de la mise en œuvre
regroupe selon le cas les de 10 ans. […] Après la déclaration de Durban en du système d’aires protégées. L’enjeu actuel
habitants d’un hameau, d’un 2003, un consortium d’ONG 3 a œuvré à consiste donc à dépasser l’antagonisme
village ou d’un groupe de l’élaboration d’un plan d’aménagement pour créer conservation/développement qui se révèle aussi
villages. Elle est dotée de la un système d’aires protégées à l’échelle du bien sur les plans spatiaux que temporels. Dans ce
personnalité morale. corridor. Il consiste finalement en “site de contexte les ONG cherchent des moyens
conservation” dans la bande centrale du corridor d’appuyer les initiatives locales de développement
3 - Les principales ONG sont: correspondant à la catégorie IUCN la plus stricte et pour pérenniser les contrats déjà signés, tout en
Conservation International : CI, d’une zone périphérique, dénommée “zone gardant une échelle d’action régionale.
World Wildlife Fund : WWF, d’utilisation durable” qui rappelle le zonage en
Wlidlife Conservation Society : auréoles concentriques du modèle “parc Méthode : des modèles d’organisation pour le
WCS et la cooperation national”. Les dispositifs de transfert de gestion diagnostic du territoire
américaine (USAID) via le déjà créés sont alors englobés dans la zone
projet LDI (Landscape L’objectif n’est pas de proposer de nouvelles
périphérique d’utilisation durable ; les zones de
development Intervention). entités spatiales de gestion, mais d’identifier les
forêt encore non transférées pourront faire l’objet
principales structures et dynamiques de la région
d’une mise en protection grâce à de nouvelles
4 - En pays tanala, on compte du corridor afin de mettre en évidence les
catégories d’aires protégées dont la forme
un agent de l’administration compatibilités et incompatibilités potentielles avec
juridique est en cours d’élaboration.
forestière pour 28 contrats de le modèle du parc national (centre-périphérie)
transfert de gestion couvrant L’état des lieux se présente donc sous la forme proposé comme schéma d’aménagement pour la
41% du corridor. d’une mosaïque de dispositifs et d’acteurs de la conservation. La faisabilité technique et culturelle
212 VOL 82 4/2007 Concilier conservation et développement : le corridor de Fianarantsoa, Madagascar

des préconisations ne pourra être validée qu’avec et la fabrication de charbon. La relative stabilité de
les acteurs dans des étapes ultérieures de la lisière ouest à l’échelle régionale masque une
recherche-action (Benoit et al., 2006). Il s’agit donc déforestation active au sein même de la bande
ici d’un balisage a priori, laissant ouvert le champ ouest du corridor, résultant de l’installation de
des possibles, en fournissant un référentiel des clairières agricoles permanentes autour de bas-
structures spatiales sur lesquelles s’appuie et se fonds rizicoles et de l’entretien par le feu de
développe l’économie régionale. savanes incluses servant de pâturage aux
troupeaux de zébus.
Les spécificités territoriales ont été explorées et
décrites en s’appuyant sur les caractéristiques Dans un milieu tropical chaud et humide, très
agro-écologiques de la région, les dynamiques de accidenté, avec de moyennes et basses collines à
peuplement et les principaux systèmes de une altitude moyenne de 500 mètres laissant peu
production. Un ensemble d’enquêtes dans une de bas-fonds tourbeux et étroits, les Tanala
dizaine de sites, identifiés comme ayant des pratiquent une agriculture itinérante sur défriche-
spécificités au sein de la région, ont été menées brûlis. Ils cultivent, sur les pentes, du riz pluvial et
auprès des principaux acteurs du développement du manioc et installent autour de leurs cases des
et de la conservation : directeur du parc de cultures agro-forestières (caféiers, bananiers,
Ranomafana, agents des ONG, des EEF et des vergers). Sur les crêtes des collines, les rares
services décentralisés malgaches, agents zones forestières relictuelles, très fragmentées et
économiques (collecteurs de produits agricoles) isolées, font toujours l’objet d’un intense
pour valider les organisations identifiées. Des défrichement. L’escarpement de près de 700
enquêtes individuelles auprès de ménages mètres de dénivelé de la partie est du corridor
paysans ont ensuite été conduites entre 2005 et occasionne un brutal changement dans les
2007 afin d’analyser plus précisément leurs conditions climatiques, et la limite des 800 mètres
stratégies en réponses aux mesures de constitue la frontière de l’écologie de l’agriculture
conservation appliquées depuis 2002. Cinq sites tanala, au-delà de laquelle ne poussent ni les
riverains du corridor ont été retenus sur des variétés actuelles de riz pluvial, ni celles de
critères de pressions démographiques, manioc. Elle délimite donc l’aire de répartition de
d’enclavement et de dépendance aux ressources cette population et de fait la limite est du corridor.
forestières. En zone betsileo un site est localisé au
cœur du corridor près de la voie ferrée, un autre en Ce couloir forestier présente donc deux bandes
lisière nord dans une zone enclavée et un en lisière forestières aux caractéristiques physiques et
sud dans une zone économique dynamique. Côté climatiques différentes dont découlent des
tanala, deux sites ont été enquêtés dont l’un en pratiques agraires et des dynamiques de
bordure de la voie ferrée et l’autre plus enclavé déforestation différentes de part et d’autre (fig. 2).
(fig. 1). Ces analyses ont permis de réaliser un
découpage du territoire en unités agro- Des complémentarités historiques trans-corridor
écologiques et de représenter les principaux flux
de produits et d’hommes, les pôles urbains, les Les régions riveraines du corridor sont
axes de communication. Leur superposition dans interdépendantes sur les plans économique et
un schéma d’ensemble permet de faire émerger social, pour des raisons historiques de
de grandes structures organisationnelles. peuplement et par complémentarité des
ressources dont elles disposent.
RÉSULTATS
La disponibilité de bas-fonds au sein de la région
Le corridor, un espace marginal betsileo a déterminé des zones de colonisation
différentielles liées à la répartition des unités
Les grandes entités agro-écologiques géomorphologiques. Deux sous zones se
La région du corridor s’organise en trois zones distinguent : une zone de colonisation concentrée
agro-écologiques orientées nord/sud. Le corridor, dans la partie occidentale du pays betsileo, le long
correspondant à une zone climatique particulière, de l’axe de la route nationale n°7 (RN 7, fig. 1) qui
est encadré de deux espaces ruraux différenciés relie la capitale Antananarivo à Tuléar sur la cote
par les caractéristiques du milieu et les ouest, et une zone de colonisation dispersée à la
populations qui y vivent : à l’Ouest, à une altitude marge orientale en lisière du corridor. La partie
moyenne de 1 200 mètres, le pays betsileo et, à occidentale du pays betsileo est organisée autour
l’Est, en contrebas de la “falaise”, le pays tanala. de deux pôles : le secteur d’Ambohimahasoa-
Dans un milieu vallonné, aux sols pauvres où la Fianarantsoa et le bassin d’Ambalavao. À partir de
végétation herbacée domine, le système de ces foyers de peuplement historique, les hommes
production betsileo est basé sur l’association entre ont progressé vers le Nord et l’Ouest, le long des
la riziculture de bas-fond, un petit élevage bovin cours d’eau profitant d’un réseau de larges
servant aux travaux dans la rizière, et des cultures vallées. Ainsi les densités de populations les plus
pluviales sur pente servant de substituts lors de la élevées se situent le long des rives des principaux
période soudure. Les boisements privés fleuves qui s’écoulent selon un axe est-ouest
d’eucalyptus sont d’autant plus fréquents dans le conduisant progressivement les populations à
paysage que l’on s’éloigne du corridor. Ils sont s’installer de plus en plus près du corridor. Les
utilisés pour le bois de chauffe et de construction marges orientales du pays betsileo à moins d’une
Concilier conservation et développement : le corridor de Fianarantsoa, Madagascar VOL 82 4/2007 213

Figure 2 : Infrastructures et flux dans la


région du corridor de Fianarantsoa

dizaine de kilomètres de la forêt et la bande ouest entretiennent des échanges dans le domaine
du corridor forment un tout indissociable. Les commercial et de travail saisonnier. Leurs
paysans installés en lisière se sont toujours servi calendriers agricoles étant décalés en raison des
de la forêt pour l’élevage et pour les besoins conditions climatiques, des complémentarités se
domestiques (bois de chauffe et de construction). sont opérées pour la main d’œuvre et la gestion de
La vente des produits forestiers (miel, écrevisses, la période de soudure. Lorsque la période de
outils agricoles) constituent pour eux un revenu soudure commence en pays betsileo, le riz tanala
indispensable lors de la période de soudure. Le riz est récolté et est vendu à bas prix. Les betsileos
primeur (vary aloha) trouve dans la région l’achètent sur place en même temps qu’ils
orientale des conditions climatiques et s’emploient comme salariés pour les travaux dans
hydrologiques idéales (nombreuses sources d’eau, les rizières. Les Tanala vendent sur les marchés
milieu abrité et relativement chaud). De plus son betsileos du rhum, du café et des porcs qu’ils
calendrier agricole est compatible avec les peuvent élever et engraisser facilement grâce à la
migrations de travail traditionnelles annuelles des surproduction de manioc, trop rare en pays
Betsileos de la lisière vers le pays tanala ou les betsileo. Ils achètent en retour des zébus et du riz
bassins rizicoles côtiers, comme la région de entre mars et juin lors de leur période de soudure.
Mahajunga au nord-ouest de l’île. La main-d’œuvre tanala est spécialisée dans la
L’occupation de l’espace en pays tanala a été défriche pour l’aménagement des clairières
guidée par l’installation des cultures de rente rizicoles betsileos dans la bande ouest du corridor.
(caféiers essentiellement) lors de la période Le corridor est donc traversé par un réseau de
coloniale française. Les villages tanala ont été sentiers, disposés tous les 10 kilomètres environ
déplacés le long des axes de communication : la (fig. 2), reliant le pays tanala, très enclavé, aux
voie ferrée qui relie Fianarantsoa à la côte est mise marchés betsileos proches de la lisière. Ils assurent
en service dans les années 1920, la route nationale ainsi des liaisons économiques annuelles
n°25 (RN 25) qui passe par Ranomafana et relie fondamentales permettant aux ménages de
également Fianarantsoa à la côte est et la piste qui subsister avec des systèmes de culture
relie Ifanadiana à Ikongo, le cœur du pays tanala traditionnels. Ces échanges entre hautes-terres et
(fig. 1). L’extrême enclavement et les nombreuses basses-terres laissent apparaître un nouveau
maladies n’ont pas fait du pays tanala un centre “corridor”, humain et économique orienté est-
d’immigration mais une voie de passage entre les ouest.
hauts plateaux et la côte est. Les possibilités de
salariat pour l’aménagement des bas-fonds en Le maillage du corridor, support des
rizières et les travaux de sarclage du manioc, spécialisations territoriales et des dynamiques de
culture de plus en plus répandue avec la déforestation
disparition des forêts, ont commencé à attirer les
Depuis les années 1990, l’ensemble des
Betsileos en surnombre sur les hautes-terres à
communes en lisière ouest du corridor
partir des années 1950. Perçu comme un pays de
d’Ambohimahasoa à Ambalavao présente une
cocagne où tout pousse facilement, bien souvent
moyenne de 100 hab/km 2 . La pression
les betsileos finissent par s’y installer en se
démographique pousse les Betsileo à s’installer
mariant aux femmes tanala qui ont le droit
dans le corridor le long du réseau hydrographique
d’hériter des terres aux même titre que leurs
et le long des axes de communication qui mène en
frères, contrairement aux femmes betsileos.
pays tanala et le long desquels se joue l’économie
Hormis dans le domaine matrimonial, par leur régionale. Côté tanala, les régions de fortes
mode de vie, les Tanala et les Betsileo densités sont localisées entre Manampatrana et
214 VOL 82 4/2007 Concilier conservation et développement : le corridor de Fianarantsoa, Madagascar

Ranomafana avec une moyenne à 72 hab./km2.


Actuellement les zones de pression tanala et
betsileo s’étirent vers le Sud, jusqu’à Ikongo en
pays tanala (42 hab./km2) et jusqu’à Mahazony en
pays Betsileo (87 hab./km2).

En pays tanala, l’augmentation de la pression


démographique a engendré une extension des
surfaces de rizières avec des aménagements en
terrasses (photo 1) et l’introduction de nouvelles
cultures, comme la pomme de terre, qui permet-
tent de faire vivre de plus fortes densités de
population. À la lisière, deux ceintures spéciali-
sées dans la production de bananes et de gingem-
Photo 1 : Rizières en terrasses nouvellement aménagées en pays tanala, en contrebas
bre à destination des villes sont apparues, l’une, en
de la “falaise”. Les champs de riz pluvial sous la barre rocheuse marquent la limite des
bordure de la voie ferrée et l’autre, en bordure de
800 mètres d’altitude (Toillier, 2007)
la route Ifanadiana-Ranomafana, où se répartis-
sent les principales bourgades. Le portage consti- d’élevage, les cultures vivrières, les cultures de
tue une source de revenus importants pour les rente, l’artisanat et le salariat selon leur
paysans qui relient les zones de production aux disponibilité en main-d’œuvre, leur statut social et
principales aires de collectes le long des voies de leur capital. L’adoption des nouvelles techniques
transport. Au-delà d’une certaine distance, la vulgarisées par les ONG reste relativement
rentabilité baisse, ce qui explique l’étendue limitée minoritaire, les appuis locaux à l’agriculture étant
des aires de production (fig. 2). Le marché de très classiques dans toutes les zones sans
Fianarantsoa est déterminant dans le maintien et distinction des spécificités locales : SRI-SRA,
le développement de cette activité. La plus grande nouvelles variétés, engrais à crédit, rizi-
part de la filière banane, y compris la production, pisciculture, courbes de niveau, petits barrages.
est contrôlée par les Betsileos installés à proximité Mais à une échelle régionale, dans la diversité des
des voies de communication. Dans la partie sud modes d’adaptations observés, une stratégie de
du corridor, les zones enclavées du pays tanala fond apparaît clairement : la conquête de terres.
sont vouées à la seule agriculture de subsistance,
et les dynamiques de déforestation y sont les plus Pour les Betsileos, il s’agissait principalement de
intenses. remplacer leurs activités secondaires. Les
productions forestières artisanales traditionnelle-
En pays betsileo, étant donné la saturation des ment commercialisées ont été sévèrement
bas-fonds et la faible productivité des terres de réglementées voire interdites. C’est le salariat et la
colline, les spécialisations territoriales se sont production de rhum local qui ont pris une place
opérées sur la nature des activités secondaires. prépondérante. De nombreux champs, en
Celles ci sont très variées : petit élevage (volaille, particulier en lisière de la forêt ou même en forêt,
porc), salariat sur place où dans des régions ont été convertis en cultures de canne à sucre.
déficitaires et artisanat pour les villages installés en Culture semi-pérenne, elle permet de marquer
lisière de forêt (nattes, paniers, meubles, outils durablement le territoire et de conforter ainsi les
agricoles). Un réseau de marchés de collecte (fig. paysans dans ce qu’ils pensent être une opération
2) s’est constitué à proximité des axes de de sécurisation foncière. Le “transfert de gestion”
communication. L’ensemble des villages installés a été rapidement compris comme une sécurisa-
dans la zone nord du corridor s’est spécialisé dans tion de leur territoire et donc de leurs terres car
le travail du bambou pour la fabrication de paniers des autorisations légales d’aménagement des
(transport de fruits, de volaille), le travail du bois bas-fonds et de défriche des versants ont été
(manches d’outils, pilons et mortiers) et la données après négociation avec les EEF. Un
fabrication traditionnelle de rhum (toaka gasy) à véritable marché foncier des bas-fonds du corridor
partir de canne à sucre. Toutes ces ressources sont est alors apparu avec une réactivation des luttes
prélevées ou cultivées dans le corridor. La entre lignages, particulièrement dans les zones de
production et la vente de rhum traditionnel sont “colonisation dispersée” en lisière betsileo et au
illégales et les collectes de bambous et de bois cœur du corridor (photo 2). Ces enjeux fonciers
sont très réglementées et surveillées. s'expliquent non seulement par un besoin de
terres pour les plus démunis et les jeunes sans
Compatibilités entre dynamiques économiques héritage, mais aussi, par un besoin de marquage
locales et zonages de conservation foncier et de fondation de sites de peuplement qui
requièrent la constitution de réserves de terres.
En réponse à la conservation, des stratégies
paysannes avant tout foncières Paradoxalement, les Tanalas, considérés comme
Les analyses des changements d’activités des la menace principale pour le corridor, ont été
paysans, suite à la mise en place des mesures de moins touchés par les mesures de conservation.
conservation, montrent à un niveau micro-local De nombreux ménages s’étaient déjà adaptés à la
une grande diversité ; les paysans jouent sur disparition de la forêt en augmentant les surfaces
différentes combinaisons entre les activités cultivées en manioc sur pente, les rizières de bas-
Concilier conservation et développement : le corridor de Fianarantsoa, Madagascar VOL 82 4/2007 215

bénéfices reviennent alors aux guides de


Fianarantsoa, à nouveau au détriment des
Tanalas.

DISCUSSION

le maillage de l’espace révèle des corridors


transversaux de développement

Les pratiques de maîtrise de l’espace constituent


un point d’entrée efficace pour l’étude des
dynamiques de développement local. Le thème
des réseaux dans le maillage de l’espace régional
a mis en évidence, non pas l’imbrication verticale
Cliché 2 : Bas-fond nouvellement aménagé et versants défrichés au cœur du corridor des territoires telle qu’elle est envisagée par les
betsileo, dans une zone soumise à un dispositif de transfert de gestion de la forêt acteurs du développement et de la conservation
(Toillier, 2006) via des approches administratives, mais plutôt des
fonds, le petit élevage de basse-cour et l’élevage solidarités horizontales comprises dans un espace
de porcs. Les cultures bananières, dans les zones régional qui dépasse largement le “corridor” en
proches des axes de communication, concernent allant jusqu’à la ville de Fianarantsoa, voire même
essentiellement des migrants betsileos. Ils jusqu’à la région de Mahajunga, où des migrations
continuent de les installer de façon insidieuse, à partir de la lisière sud du corridor s’effectuent
sous forêt, sans défrichements spectaculaires mais régulièrement lorsque les rizières familiales
progressifs. Ces stratégies s’inscrivent de plus en deviennent insuffisantes. Les coopérations
plus dans une logique minière de l’exploitation des transversales observées remettent alors en
ressources naturelles, se substituant aux pratiques question à la fois l’objet “corridor” comme unité
coutumières basées sur des règles sociales et non de gestion pour concevoir le développement mais
économiques. Les principales évolutions aussi les entités spatiales administratives choisies
observées en lisière tanala ne découlent donc pas pour mettre en œuvre les actions intégrées de
directement de la mise en place des mesures de conservation et développement. Ce sont les voies
conservation, mais sont la suite d’une dynamique de communication trans-corridor, la complémen-
amorcée depuis les années 1980 avec tarité entre les systèmes de culture tanala et
l’augmentation de la pression démographique. betsileo, l’organisation régionale des marchés qui
assurent des alternatives viables à l’interdiction de
La réorganisation des échanges : une économie la défriche et de la collecte de produits forestiers
déséquilibrée et une pression accrue sur le dans les territoires villageois.
corridor
L’économie trans-corridor est principalement Vers une redéfinition des enjeux de conservation
modifiée par l’augmentation de la production de et de développement
rhum betsileo, de bananes tanala et la disparition
du riz pluvial tanala. Les Betsileos ne viennent plus Les principaux enjeux de conservation actuels sont
en pays tanala acheter du riz et du rhum mais des les forêts du haut de l’escarpement tanala, qui ont
bananes ou du café qu’ils revendent sur leurs jusqu’ici été protégées, non par des décisions
marchés 3 à 4 fois le prix d’achat. Les Tanala humaines mais par des climats hostiles aux
payent ainsi le prix de l’absence de routes et de civilisations du riz et du zébu. Une telle situation,
collecteurs qui pourraient acheter et écouler leurs très particulière puisque “auto-protégée”, a permis
productions à de meilleurs prix que ceux des de positionner les noyaux durs. Ce zonage ne
paysans betsileos. De plus, l’allongement des représente a priori pas d’antagonisme radical avec
périodes de salariat betsileo avec la demande les systèmes agraires locaux, à condition que les
croissante d’aménagement des bas-fonds par les axes de communication soient préservés. Mais les
Tanala, leur permet d’explorer les forêts encore routes et le train peuvent devenir de véritables
inoccupées, dans les zones qui ne disposent pas zones de pression si le désenclavement d’autres
de dispositifs de conservation. Ils s’y installent, zones de production n’est pas prévu. Dans ces
fuyant ainsi les conditions de vie de plus en plus zones les plus désenclavées, des stratégies basées
difficiles chez eux. Les zones de pression sur la sur la production ou la prédation marchandes ont
forêt du corridor se déplacent alors vers les forêts émergé, notamment dans les filières illégales
résiduelles de basse altitude à la lisière est, en (rhum). La production de bananes a poussé à de
particulier dans les territoires peu accessibles nouveaux défrichements aux alentours de la voie
situés entre les deux axes de la voie ferrée et de la ferrée, en particulier dans le corridor. Pour les
RN 25 (fig. 2). villages les plus enclavés, il est difficile d’envisager
le maintien de l’agriculture traditionnelle dans ce
Enfin, des aménagements touristiques ont été contexte de conservation. Les stratégies
tentés par les ONG dans les forêts du haut de la d’adaptation des paysans sont fragiles dans la
falaise tanala, mais la gestion du tourisme mesure où les filières développées ne sont pas
s’effectuant à Fianarantsoa, point de départ du “sécurisées”. Comme cela a déjà été le cas à
train qui conduit les touristes dans cette zone, les maintes reprises à Madagascar, tout trouble
216 VOL 82 4/2007 Concilier conservation et développement : le corridor de Fianarantsoa, Madagascar

politique ou relâchement de la surveillance par les région du corridor pour concilier conservation et
agents forestiers donneront lieu à des développement. Le point de vue que l’on privilégie
défrichements massifs en compensation des est celui évoqué par G. Rossi (2000) : “la meilleure
années passées de restriction. façon de ne pas fragiliser le futur est de préserver
le maximum de possibles, de diversité, de
La bande ouest du corridor, qui est actuellement capacités d’adaptation […]. Favoriser l’épanouis-
l’objet de défriches intenses par des migrants sement de la diversité pourrait être la meilleure
betsileo, est une situation plus complexe. Les voie vers le développement humain durable”.
dispositifs de conservation l’ont rendue attractive,
non pas pour sa forêt, mais pour ses réserves En pays tanala, une approche serait de différencier
foncières. Vu ces premiers effets pervers, l’enjeu deux situations dans les modes d’aménagement
d’un développement durable consisterait ici des territoires ruraux : les situations enclavées et
finalement davantage à détourner l’attention des les situations en bordure de route. Une route de
Betsileo des potentialités du corridor qu’à leur désenclavement atteignant la pointe sud du parc
“transférer” la gestion des forêts tant que ce serait une première approche, pour favoriser la
transfert de gestion ne s’accompagnera pas production bananière et de canne à sucre, c’est-à-
véritablement d’un “transfert de moyens”. Le dire l’expansion de leurs aires de collecte vers le
problème qui se pose est que les nouvelles Sud et l’Est. La conversion de la production
dynamiques économiques (production de rhum) illégale de canne en production légale
restent précisément en marge des initiatives (biocarburants par exemple) serait une
d’appui au développement local car elles font perspective. En pays betsileo, le maintien des
intervenir l’essentiel des acteurs illégaux, non populations rurales dans des territoires
reconnus par le cadre législatif et réglementaire. principalement forestiers, qui est l’une des
conséquences indirectes des dispositifs de
Le rôle pour l’aménagement du territoire transfert de gestion, implique une nécessaire
maîtrise de la démographie à long terme, pour
Au sein de la région du corridor, les résultats éviter une trop forte pression. Mais ça n’est pas à
montrent que : les hommes et les activités sont l’ordre du jour. Une solution serait donc de
inégalement répartis, les territoires présentent focaliser les efforts sur l’attractivité des villes,
différentes contraintes et potentialités, qui ne l’amélioration de l’organisation des filières
permettent pas toutes les mêmes trajectoires de agricoles pour valoriser les surplus et encourager
développement. L’aménagement du territoire, la mise en valeur des terres de colline en savane.
dans la compréhension française du terme, c’est Une valorisation “forestière” de ces terres, à partir
“la recherche dans un cadre géographique […] des plantations forestières étatiques de pins et
d’une meilleure répartition des hommes en d’eucalyptus, quasi-abandonnées, pourrait
fonction des ressources naturelles et des activités remédier aux échecs répétés de l’introduction de
é c o n o m i q u e s” (Claudius-Petit, 1950). Cette nouvelles techniques agricoles.
approche implique une correction des inégalités
spatiales pour favoriser la croissance et le Les propositions de planification et d’aménage-
développement économique, et promeut ment ne correspondent donc pas nécessairement
également une spécialisation fonctionnelle des aux entités spatiales administratives choisies où
territoires en fonction de leurs caractéristiques se trouvent les compétences. Mais même si un
géographiques. Il semble en effet indispensable niveau de gestion régional est souhaitable pour
d’anticiper ou de corriger les effets antagonistes en coordonner les différentes actions, les impulsions
suivant la mise en place des dispositifs de locales nouvelles sont souvent imbriquées à des
conservation. Citons par exemple le report de la formes de résistance du milieu conservationniste
pression sur la forêt du corridor côté betsileo dans qui conduisent à des inerties d’aménagement
des villages tanala enclavés peu surveillés, où la pour appuyer le développement. Pourtant
forêt de basse altitude est encore présente, ou l’ambition d’inclure les aires protégées et leurs
encore l’amélioration de la qualité attractive de zones périphériques dans un schéma de
territoires tanala pour l’écotourisme mais des conservation à l’échelle régionale nécessite bien le
bénéfices versés aux Betsileos au détriment des maintien et la coopération des populations locales
villageois traditionnellement usagers de ces forêts. qui habitent et utilisent ces forêts depuis plusieurs
siècles.
La vision à l’échelle régionale de la diversité de
situations territoriales et des facteurs qui en sont la CONCLUSION
cause permet d’envisager des stratégies de
développement et les aménagements nécessaires. Face à la démultiplication des acteurs et des
Il convient tout d’abord de s’interroger sur ces échelles de gestion (Moreau, 2006 ; Bidou et al.,
différenciations territoriales. Faut-il jouer sur la 2006) mais aussi à l’urgence de mise en œuvre de
compétition ou sur la complémentarité des la conservation (Carrière, 2006), il s’agit de ne pas
territoires ? Ou bien faut-il sacrifier des territoires alourdir encore ce patchwork de règles et de
au profit de l’enjeu global de conservation du zonages dans lequel les communautés paysannes
corridor (cas des zones enclavées à mettre en zone se perdent déjà mais de s’appuyer sur l’existant.
de protection) ? Nos résultats ont montré la […] L’aménagement du territoire peut être une
possibilité de jouer sur différents atouts de la approche de résolution de l’antagonisme apparent
Concilier conservation et développement : le corridor de Fianarantsoa, Madagascar VOL 82 4/2007 217

entre conservation et développement. Les CARRIERE-BUCHSENSCHUTZ S., 2006, L’urgence


résultats de cette recherche ne constituent qu’une de la confirmation par la science. Du rôle
étape préliminaire mais indispensable pour écologique du corridor forestier de Fianarantsoa,
planifier un développement local compatible avec Etudes rurales, juillet-décembre, 178, p. 181-196.
les zonages de conservation. Seule une
confrontation de ces informations avec l’ensemble CLAUDIUS-PETIT E, 1950 (2003), Pour un plan
des acteurs concernés permettra le passage à des national d’aménagement du territoire, in DATAR,
propositions concrètes d’aménagement (Benoit et ALVERGNE C. MUSSO P. Les grands textes de
al., 2006). Les modes de maîtrise de l’espace sont l’aménagement du territoire et de décentralisation,
le produit d’acteurs et il est très difficile de tirer une Paris, La documentation française, 2003, p 130-
véritable prospective faute de connaître ce que 134.
feront ou voudront ces acteurs. Mais comme le
souligne Brunet (2005, p. 87) : “On ne peut pas COOMES O.T., BARHAM B.L., TAKASAKI Y., 2004,
prétendre que l’on sait ce qu’il va arriver dans les Targeting conservation-development initiative sin
années qui viennent mais on dispose tropical forests: insight from analyses of rain forest
d’hypothèses, de probabilités pour que ceci use and economic reliance among Amazonian
marche ou pas, grâce à un savoir accumulé, et à peasants, Ecological Economics, 51, p. 47-64.
des regards neufs, des angles différents, en
retournant les cartes et en essayant toujours de DIRECTION REGIONALE DES EAUX ET FORÊTS,
penser autrement”. En ce sens, une meilleure EQUIPE MIRAY, CONSERVATION INTERNA-
connaissance des stratégies et pratiques en cours TIONAL (éds), 2002, Guide du transfert de gestion
et déjà maîtrisées par les populations locales dans des ressources forestières, 57 p.
l’ensemble des territoires en périphérie des aires
protégées constitue une première étape d’une HOUGH J.L., 1988, Obstacles to effective
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Adresse des auteurs :

Aurélie Toillier
IRD, Institut de Recherche
pour le Développement,
BP 434, 101 Antananarivo,
Madagascar

Georges Serpantié
INRA/ENGREF-UMR Métafort,
Institut National de la
Recherche Agronomique,
ENGREF, Centre de Clermont-
Ferrand, BP 90054,
24 Avenue des Landais,
63171 Aubière Cedex 9,
France.

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