DÉCRYPTAGE
Les mutations
du travail industriel
L’industrialisation a nécessité le recrutement d’une nouvelle
main-d’œuvre dont les conditions de travail n’ont cessé
d’évoluer et qui a dû s’adapter à une rationalisation croissante.
> PAR XAVIER VIGNA, MAÎTRE DE CONFÉRENCES EN HISTOIRE CONTEMPORAINE À L’UNIVERSITÉ DE BOURGOGNE
E
n Europe occidentale, l’industrialisation, et la métallurgie. Ce décollage favorise l’exten-
initiée dès la fin du xviiie siècle au Royaume- sion des ateliers et des manufactures, tout en
18 Uni et qui connaît une accélération à imposant le recrutement d’une nouvelle main-
compter des années 1840, bouleverse la d’œuvre. Les ouvriers sont d’abord issus des vieux
L’ÂGE INDUSTRIELtTDC N O 1096
composition de la population active. En centres artisanaux : Paris compte ainsi plus de
effet, à mesure que de nouvelles branches 340 000 ouvriers dans une ville d’un gros million
d’activité apparaissent et/ou s’industria- d’habitants au milieu des années 1840. En
lisent, de nouveaux actifs de cet univers industriel revanche, dans les villes industrielles qui appa-
émergent, ce qui complique toujours davantage raissent à proximité des bassins houillers, les
l’opposition entre le patronat et la classe ouvrière. entreprises recrutent des paysans, auxquels on
Un nombre croissant de travailleurs intervient sur associe massivement épouses et enfants, que l’on
des opérations de plus en plus précises à l’intérieur fait travailler allègrement plus de 12 heures, voire
d’un processus de travail lui-même toujours plus plus de 14 heures par jour. Les premières législa-
socialisé et, partant, sophistiqué. tions du travail n’apparaissent au Royaume-Uni
L’enjeu est donc de montrer qui travaille et La et en France qu’à partir des années 1840, augmen-
comment. Alors que le Royaume-Uni bénéficiait tant très progressivement l’âge d’entrée au travail
d’une large avance qui induisait une singularité, mécanisation et abaissant sa durée journalière.
la seconde industrialisation favorise une conver- Le développement des manufactures, puis des
gence des structures, permettant de décrire une demeure premières usines est cependant très lent. Même
société industrielle à son apogée au milieu du en Angleterre, la mécanisation demeure partielle
xixe siècle. partielle en 1850 et la majorité des ouvriers industriels
travaillent dans des ateliers plus que dans des
Une longue première industrialisation : en 1850 usines. Vingt ans plus tard, les filatures de coton,
des années 1750 aux années 1880 industries modernes s’il en est, ne concentrent en
La première industrialisation s’étire sur un moyenne « que » 171 ouvriers. De fait, toute une
siècle. Partie de Grande-Bretagne, elle gagne série de branches – la chapellerie, la tannerie et
ensuite la Belgique, la France, pour atteindre l’industrie du cuir, la confection et même la petite
enfin les pays germaniques puis latins, sans métallurgie – ne passent qu’insensiblement de
jamais transformer radicalement les structures l’artisanat à l’industrie, de sorte que le petit atelier
économiques et sociales de ces territoires, sauf familial résiste bien et longtemps, notamment
au Royaume-Uni. En effet, l’utilisation croissante dans les zones rurales de France ou d’Italie du
de la machine à vapeur, dans la métallurgie et Nord. Cette émergence très lente de la grande
les mines, le perfectionnement des machines industrie explique la bigarrure du monde ouvrier :
dans le textile, le développement du commerce à côté de l’ouvrier d’industrie existent le petit
concourent à l’essor d’un nombre limité de artisan, mais aussi l’ouvrier-paysan. Les femmes
branches : le textile et la confection surtout, les sont nombreuses, comme l’historiographie la
industries extractives, notamment de la houille, plus récente le relève. Le premier recensement de
© BIANCHETTI/LEEMAGE
1861 dans la toute jeune Italie compte ainsi Le maintien progresse, façonnant une civilisation à son apogée
❯
davantage de femmes (près de 1,7 million) que tardif de petites dans le troisième quart du xxe siècle.
d’hommes (moins de 1,4 million) dans les indus- fabriques. Atelier Elle se caractérise par la recherche permanente
tries ! De ce fait encore, le patronat voit cohabiter de coutellerie en France de nouveaux produits (le moteur à explosion,
au XIXe siècle. Gravure in Les
le grand entrepreneur propriétaire de sa société le pneu, la machine à écrire, l’ampoule électrique,
Arts et Métiers illustrés, 1885.
et exerçant parfois les fonctions de maire dans la soie artificielle). Leur production nécessite
« sa » ville et le petit patron encore très proche des équipements industriels de taille croissante,
des ouvriers avec lesquels il travaille au quoti- favorisant la concentration des entreprises, tantôt
dien. Or, ces toutes petites entreprises indus- sur un plan horizontal par absorption de concur-
trielles ne sont pas des survivances car elles rents directs, tantôt sur un plan vertical par ●●●
résistent bien et longtemps, notamment dans
l’industrie du cycle et la rubanerie stéphanoise, % DE LA POPULATION ACTIVE TRAVAILLANT DANS L’INDUSTRIE VERS 1880
et font la fortune des districts industriels que de Industries Industries
Construction Total
nouvelles recherches ne cessent de découvrir, à extractives manufacturières
Prato (en Toscane) ou à Cholet et à Oyonnax. RU 5,5 36,5 6,8 48,8
Allemagne 3,4 26,7 5,4 35,5
Seconde industrialisation et triomphe
Italie 0,4 19,6 5,4 25,4
de la grande entreprise rationalisée
France 1,5 19,6 4,6 25,7
L’utilisation croissante de l’électricité et du
pétrole, l’essor de nouvelles branches, autour de Belgique 4,4 28,8 3,2 36,4
la chimie, de l’automobile et de l’électrométal-
lurgie notamment, ont concouru à modifier % DE LA POPULATION ACTIVE TRAVAILLANT DANS L’INDUSTRIE VERS 1950
profondément l’âge industriel. En même temps Industries Industries
Construction Total
extractives manufacturières
que de nouveaux espaces s’industrialisent, en
particulier autour de l’arc alpin, la seconde indus- RU 3,8 39 6,3 49, 1
trialisation marque le triomphe de la grande Allemagne 3,2 32,9 8,8 44,9
entreprise, embauchant un nombre croissant de Italie 24,6 7,5 32,1
salariés à qui elle impose un travail de plus en France 1,9 27,2 7,2 36,3
plus spécialisé et rationalisé. Peu à peu, plus d’un
Belgique 5,6 37,8 5,2 48,6
salarié sur trois, voire près d’un sur deux, travaille
SOURCE : ARTHUR J. MCIVOR, A HISTORY OF WORK IN BRITAIN, 1880-1950, BASINGSTOKE, PALGRAVE, 2001, P. 30-31.
dans l’industrie. De ce fait, l’emprise industrielle CES POURCENTAGES NE CORRESPONDENT PAS AU NOMBRE D’OUVRIERS ET DOIVENT ÊTRE PRIS COMME DES ORDRES DE GRANDEUR.
DÉCRYPTAGE
© KHARBINE-TAPABOR
●●● Une rationalisation croissante du travail
acquisition de sociétés opérant sur des spécialités apparues aux États-Unis à l’orée du xxe siècle. Ce
connexes en amont et en aval, donnant naissance processus complexe de rationalisation, qui se
à toutes les formes d’oligopoles afin de limiter la diffuse massivement après la Seconde Guerre
concurrence : trusts, cartels, Konzerne allemands, mondiale, aboutit à perfectionner la division du
etc. De plus, le développement de la grande entre- travail : en même temps que se développe la
prise implique le recrutement de nouveaux parcellisation des tâches, un bureau des méthodes
personnels : en même temps que se dissocient réunissant ingénieurs, techniciens et planifica-
progressivement la détention du capital et la teurs organise le travail ouvrier, désormais pres-
direction de l’entreprise avec l’apparition de crit dans ses modes opératoires et dans des temps
managers, la mise au point de nouveaux produits Des opérations impartis car chronométrés. L’invention de la
et de machines favorise l’embauche d’ingénieurs, chaîne de montage chez Ford, qui va se diffuser
tandis que la commercialisation des produits simplifiées au-delà de l’automobile, implique certes le perfec-
ou la gestion des stocks et de la main-d’œuvre tionnement des installations et la multiplication
concourent au recrutement d’une bureaucratie dans des délais des convoyeurs apportant le travail aux ouvriers,
d’employés, à tous les échelons, mais aussi d’une mais surtout une planification et une programma-
série de chefs chargés d’organiser, de contrôler et toujours plus tion toujours plus complexes des opérations.
de surveiller le travail ouvrier. Dans l’entre-deux-guerres, la rationalisation du
En effet, la période est marquée par une ratio- resserrés travail ne concerne que les branches les plus mo-
nalisation croissante du travail, que ne résument dernes (automobile, pneumatique, constructions
pas les noms de l’ingénieur Frederick W. Taylor et électriques, mines, etc.) : en 1939, 10 % seulement
du magnat de l’automobile Henry Ford. En fait, des entreprises britanniques utilisent les principes
une vaste réflexion au sein des grandes entre- de l’OST (Organisation scientifique du travail).
prises et des échanges fréquents entre ingénieurs, Mais ses conséquences sont considérables pour le
cadres dirigeants et chercheurs (notamment ergo- monde ouvrier. En effet, la rationalisation suppose
nomes et psychotechniciens) conduisent d’abord de travailler sur des machines de plus en plus
à multiplier les salaires au rendement, puis à perfectionnées qui s’automatisent progressive-
adapter toutes les innovations organisationnelles ment, et donc d’opérer des opérations simplifiées
« Désouvriérisation »,
désindustrialisation ?
La rationalisation se poursuit et débouche sur
le développement de l’automation à la fin des
années 1970. Les entreprises automobiles,
souvent pionnières pour la robotisation, en
profitent pour automatiser en premier lieu les
postes les plus difficiles et les lieux qui cristal-
lisent la conflictualité ouvrière, notamment
dans les établissements Mirafiori de Fiat à Turin.
Ce processus entraîne la disparition de nombreux
postes de travail ouvrier dans les industries de
main-d’œuvre, tandis que dans les industries de
process (la chimie, par exemple) les ouvriers sont
concentrés sur des tâches de surveillance et de
maintenance. Cette évolution ne fait pas dispa-
raître la pénibilité car les cadences s’intensifient et
les contraintes se resserrent. En témoignent l’ap-
parition puis l’expansion rapide des troubles
musculo-squelettiques chez les ouvriers à partir
du milieu des années 1980.
Ces processus complexes génèrent une dimi-
nution de la part des ouvriers dans les activités
industrielles, ou bien leur glissement vers des
postes de techniciens ou d’agents de maîtrise,
tandis que la part des techniciens, ingénieurs,
informaticiens et cadres divers explose. La ferme-
© KHARBINE-TAPABOR
ture des usines sur l’île Seguin en 1992 et l’ouver- 21
ture du technocentre de Guyancourt en 1998
TDC N O 1096 tL’ÂGE INDUSTRIEL
chez Renault symbolisent ces mutations.
Cette « désouvriérisation » s’accompagne
d’une désindustrialisation à compter de la fin des
dans des délais toujours plus resserrés. De ce fait, La mécanisation années 1970, marquée par la disparition d’un
❯
la majeure partie des ouvriers subit une déquali- des travailleurs. certain nombre d’activités industrielles, soit par
fication du travail, qui frappe surtout les derniers Illustration de Willibald obsolescence des produits, soit sous l’effet de la
arrivés. Toutefois, la rationalisation favorise éga- Krain pour Der Wahre concurrence d’autres pays, européens ou asia-
Jacob, 9 juin 1928.
lement une requalification car il faut mettre au tiques notamment. La désindustrialisation préci-
point, régler et réparer les machines. pite dans une crise très profonde un certain
❯ Le taylorisme.
Ainsi, le clivage entre ouvriers qualifiés (les nombre de régions industrielles historiques, en
skilled workers ou Facharbeiter) et les autres, La première chaîne particulier les anciens « pays noirs », dès la fin
d’assemblage de la
supposément non qualifiés ou spécialisés, se des années 1950. Le chômage y augmente de
Ford T dans l’usine Ford
creuse en même temps que les modalités de la du Michigan, en 1913.
manière fulgurante alors que de nouvelles acti-
formation s’institutionnalisent. Alors que l’ap- vités économiques n’ont pas pris le relais. Mais
prentissage s’opérait sur le tas pendant une bonne ce phénomène doit être nuancé car il s’accom-
part du xixe siècle, des écoles professionnelles pagne d’un essor industriel spectaculaire en
apparaissent dans les années 1880 en France Amérique latine et en Asie orientale. De plus, en
pour une petite élite, tandis que le certificat d’apti- Europe, la désindustrialisation frappe davan-
tude professionnelle (CAP) est créé en 1911. En tage la Grande-Bretagne ou la France que l’Alle-
revanche, la masse des manœuvres et des ouvriers magne. Sa mesure est également faussée par le
spécialisés est mise immédiatement au travail, le fait que les entreprises industrielles ont externa-
plus souvent après une simple démonstration des lisé des activités annexes (l’entretien, la restau-
opérations à effectuer. Ces travaux répétitifs et/ou ration des personnels), classées ensuite dans les
épuisants, souvent malsains ou dangereux, sont services marchands ; en outre, l’emploi des inté-
destinés aux nouveaux immigrants, tantôt de l’in- rimaires, qui explose à partir des années 1980,
térieur et fréquemment anciens paysans, tantôt est systématiquement classé dans le tertiaire. Il
étrangers, mais aussi aux femmes, et sont mal n’en reste pas moins que la majorité des ouvriers
rémunérés jusqu’à la fin des années 1960. C’est en France aujourd’hui ne travaille plus dans l’in-
d’ailleurs dans les entreprises où le modèle dustrie, mais dans le BTP et le tertiaire. ●
tayloro-fordien est le plus rigide, notamment dans
les secteurs de l’automobile et de l’électromé- SAVOIR
nager, que se radicalise la contestation ouvrière ● DEWERPE Alain. Le Monde du travail en France
autour de 1968. 1800-1950. Paris : Armand Colin, 1989.