Walt Whitman| Feuilles d’herbe, 1855 | Presse | 1
Patrick Kéchichian, Le Monde, 22 février 2008.
On croyait connaître ce livre fleuve, ou plutôt océan, de Walt
Whitman grâce notamment à la traduction qu’en avait donnée
Jacques Darras. Mais on n’avait pas prêté une attention suffi-
sante à l’histoire de ce grand dialogue, comme d’égal à égal,
entre le poète et la jeune Amérique. L’oeuvre fut maintes fois
remaniée et augmentée, polie par l’auteur : pas moins de huit
éditions jusqu’à celle dite « du lit de mort » (1891-1892). L’édi-
tion bilingue que propose Éric Athenot est la première, celle de
1855, tirée à moins de mille exemplaires sans nom d’auteur. La
préface, étonnante, est déjà là, mais le texte et la présentation
des poèmes son différents. Comme l’explique avec rigueur et
enthousiasme Éric Athenot, Whitman a d’abord cherché une
«convergence physique entre auteur, texte et lecteur.» Puis, cela
a été en s’amenuisant. Les lecteurs des Feuilles d’herbe tireront
grand profit de cette belle lecture.
Mathieu Lindon, Libération, 28 février 2008.
Et Walt Whitman roula ses «Feuilles d’herbe»
par Mathieu Lindon
réaction
«Les archives nous révèlent que le 15 mai 1855, deux se-
maines et deux jours avant son trente-sixième anniversaire,
un certain Walter Whitman, auteur de poèmes laborieux et
de contes lourdement didactiques publiés dans la presse new-
yorkaise, propriétaire malchanceux de journaux vite oubliés
et imprimeur occasionnel, dépose le copyright d’un livre à
paraître dont le titre est Feuilles d’herbe», écrit Régis Athenot
dans sa postface à sa traduction de la première édition du re-
cueil fondateur de la poésie moderne et le plus célèbre de la
littérature américaine. Jusqu’à sa mort en 1892, Whitman re-
verra son texte au fil de six autres éditions, élaguant les poèmes
initiaux quand il ne les fait pas disparaître, et surtout en ajou-
Walt Whitman| Feuilles d’herbe, 1855 | Presse | 2
tant de nombreux autres. Mais était inédite en français cette
première version dont l’auteur lui-même vanta par la suite
l’«immédiateté», la «franchise incisive», le «tempérament ar-
dent et inflexible» et l’«arrogance insultante». Comme l’écrit
encore Régis Athenot, ce texte de 1855 est «un brûlot poétique
que 150 ans d’existence et sept versions successives semblent
avoir rendu toujours plus éblouissant et radical». Le volume
anonyme (mais il y a un daguerréotype de Whitman en page
de garde et ce nom apparaît pour les droits d’auteur et dans
le texte lui-même) s’ouvre sur une longue préface combative
qui se conclut ainsi : «La preuve d’un poète, c’est que son pays
l’absorbe avec autant d’affection qu’il a absorbé son pays.» La
phrase disparaîtra au fil de l’insuccès de Whitman vieillissant.
Le texte s’ouvre sur le fameux poème-fleuve qui s’appellera par
la suite «Chant de moi-même» et dont les premiers mots sont :
«Je me célèbre moi».
Dans cette première édition composée de douze poèmes, les
six premiers s’appellent «Feuilles d’herbe», comme le recueil, et
les six autres n’ont pas de titre du tout. Extraits du tout premier
dans cette nouvelle traduction : «A travers moi maintes voix
longtemps muettes,/ Voix des interminables générations d’es-
claves,/Voix des prostituées et des mal formés,/Voix des ma-
lades, des désespérés, des nains/Voix des cycles de préparation
et d’accroissement,/Et des fils qui relient les étoiles - des ma-
trices et de la semence des pères,/Et des droits de ceux qu’on
accable,/Et des falots, ternes, sots et méprisés,/ Du brouillard
qui flotte dans l’air et des scarabées qui poussent leur boule de
fumier./A travers moi voix proscrites,/Voix des sexes et de leurs
désirs… Voix voilées, dont j’écarte le voile,/Voix indécentes par
moi clarifiées et transfigurées./Je ne mets pas mon doigt sur
mes lèvres,/Je prête un aussi grand soin aux boyaux qu’à la tête
et au cœur,/Le coït ne m’est en rien plus vil que la mort./Je
crois à la chair et à ses appétits,/Voir entendre et toucher sont
miracles, et miracle est la moindre parcelle de moi.» «Je vois
dans Feuilles d’herbe le plus extraordinaire exemple d’esprit
et de sagesse que l’Amérique ait encore jamais produit», écrit
immédiatement le philosophe Ralph Waldo Emerson avec une
Walt Whitman| Feuilles d’herbe, 1855 | Presse | 3
générosité dont Whitman le punira en publiant sans le prévenir
des extraits de cette lettre.
Vieux, le poète prétendra que Feuilles d’herbe fut très mal
reçu dès 1855, l’obscénité du recueil lui étant immédiatement
reprochée (et ça allait durer). Régis Athenot dit comment les
comptes-rendus furent en vérité dans leur majeure partie favo-
rables dès 1855. Le critique anglais Howitt, en particulier, vit en
Feuilles d’herbe «l’un des plus extraordinaires spécimens d’in-
telligence yankee et d’excentricité américaine en littérature qui
se puisse concevoir» et analysa : «Les vers sont dénués de rimes,
de mesure métrique, etc., toute condition selon laquelle la poé-
sie est habituellement censée exister étant absente de ceux-ci
; mais, dans leur puissance d’expression, leur ferveur, leur ro-
bustesse vigoureuse, leur originalité, leur maniérisme et leur
fraîcheur, on y trouve une harmonie et une fluidité singulières,
comme si, à leur lecture, ils formaient peu à peu une mélodie
et adoptaient les caractéristiques propres et appropriés à eux
seuls.» Mais même des critiques hostiles pouvaient satisfaire
Whitman en ce qu’elles définissaient son projet, quand il est
reproché aux poèmes leur «langue inconvenante, leur égotisme
incroyablement audacieux et leur vigueur animale». Le poète,
toujours, passe de l’universel à son cas particulier et celui de son
lecteur, et de son lecteur et de lui-même à l’universel. Emphase
et simplicité vont de pair. Un de ses vers les plus célèbres est
celui où il se réclame d’autres canons pour la poésie, comme si
une trop stricte humanité le limitait : «Je lance mon aboiement
barbare par-dessus les toits du monde.»