OBJET D’ETUDE : Le roman et le récit du Moyen-Age au XXI siècle
Parcours
Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 1
Lettre LXXXI
La Marquise de Merteuil au vicomte de Valmont
Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et à
l’inaction, j’ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou
distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu’on s’empressait de me tenir, je recueillais avec
soin ceux qu’on cherchait à me cacher.
5 Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit encore à dissimuler : forcée souvent
de cacher les objets de mon attention aux yeux qui m’entouraient, j’essayai de guider les miens
à mon gré ; j’obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que depuis vous avez loué
si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers
mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m’étudiais à prendre l’air de la
10 sécurité, même celui de la joie ; j’ai porté le zèle jusqu’à me causer des douleurs volontaires,
pour chercher pendant ce temps l’expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin
et plus de peine pour réprimer les symptômes d’une joie inattendue. C’est ainsi que j’ai su
prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné.
J’étais bien jeune encore, et presque sans intérêt : mais je n’avais à moi que ma pensée, et
15 je m’indignais qu’on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces
premières armes, j’en essayai l’usage : non contente de ne plus me laisser pénétrer, je
m’amusais à me montrer sous des formes différentes ; sûre de mes gestes, j’observais mes
discours ; je réglais les uns et les autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant
mes fantaisies : dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus
20 que celle qu’il m’était utile de laisser voir.
Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l’expression des figures et le
caractère des physionomies ; et j’y gagnai ce coup d’œil pénétrant, auquel l’expérience m’a
pourtant appris à ne pas me fier entièrement ; mais qui, en tout, m’a rarement trompée.
Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, 1782.
Texte 2
J’avais marqué le temps de mon départ d’Amiens. Hélas ! que ne le marquai-je un jour
plus tôt ! j’aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je
devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s’appelait Tiberge, nous vîmes
arriver le coche1 d’Arras, et nous le suivîmes jusqu’à l’hôtellerie où ces voitures descendent.
5 Nous n’avions pas d’autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes qui se retirèrent
aussitôt ; mais il en resta une, fort jeune, qui s’arrêta seule dans la cour, pendant qu’un homme
d’un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s’empressait de faire tirer son équipage2
des paniers. Elle me parut si charmante, que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des
sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la
10 sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport3. J’avais le
défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais, loin d’être arrêté alors par
cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu’elle fût encore moins âgée
que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l’amenait
à Amiens, et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit ingénument4
15 qu’elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L’amour me rendait déjà si éclairé,
depuis un moment qu’il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel
pour mes désirs. Je lui parlai d’une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était
bien plus expérimentée que moi. C’était malgré elle qu’on l’envoyait au couvent, pour arrêter
sans doute son penchant au plaisir, qui s’était déjà déclaré et qui a causé dans la suite tous ses
20 malheurs et les miens.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, Première partie, édition de 1753.
1. Voiture tirée par des chevaux, assurant des liaisons régulières entre des villes. 2. Bagage. 3. Etat
émotionnel intense. 4. Avec une franchise innocente.
Texte 3
Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serré l’argent et les bijoux, et me
conduisant vers M. de G... M..., il m’ordonna de lui faire la révérence. J’en fis deux ou trois des
plus profondes.
« Excusez, monsieur lui dit Lescaut, c’est un enfant fort neuf1. Il est bien éloigné, comme
5 vous voyez, d’avoir les airs2 de Paris ; mais nous espérons qu’un peu d’usage3 le façonnera.
Vous aurez l’honneur de voir ici souvent monsieur, ajouta-t-il, en se tournant vers moi ; faites
bien votre profit d’un si bon modèle. »
Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir. Il me donna deux ou trois petits coups sur la
joue, en me disant que j’étais un joli garçon, mais qu’il fallait être sur mes gardes à Paris, où
10 les jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche4. Lescaut l’assura que j’étais
naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire prêtre, et que tout mon plaisir était à
faire de petites chapelles5.
« Je lui trouve de l’air de Manon6 », reprit le vieillard en me haussant le menton avec la
main.
15 Je répondis d’un air niais :
« Monsieur, c’est que nos deux chairs se touchent de bien proche ; aussi, j’aime ma sœur
Manon comme un autre moi-même.
- L’entendez-vous ? dit-il à Lescaut, il a de l’esprit. C’est dommage que cet enfant-là n’ait
pas un peu plus de monde7.
20 - Oh ! monsieur, repris-je, j’en ai vu beaucoup chez nous dans les églises, et je crois bien que
j’en trouverai, à Paris, de plus sots que moi.
-Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province. »
Toute notre conversation fut à peu près du même goût, pendant le souper Manon, qui était
badine8, fut sur le point, plusieurs fois, de gâter9 tout par ses éclats de rire. Je trouvai l’occasion,
25 en soupant, de lui raconter sa propre histoire, et le mauvais sort qui le menaçait.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, Première partie, édition de 1753.
1. Très jeune et ignorant, naïf. 2. Les apparences, les codes. 3. D’expérience, de pratique. 4.
Comportement jugé immoral en raison d’un usage démesuré de tous les plaisirs des sens. 5. S’isoler et
fabriquer de petits autels pour prier. 6. Je trouve qu’il ressemble à Manon. 7. Ne connaisse pas mieux la
vie et les manières de la haute société parisienne. 8. Joyeuse, avec une envie de rire et de plaisanter. 9.
Gâcher.
Texte 4
Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur
les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d’y mourir ; mais je fis réflexion,
au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas1,
5 à devenir la pâture2 des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l’enterrer et
d’attendre la mort sur sa fosse3. J’étais déjà si proche de ma fin, par
l’affaiblissement que le jeûne et la douleur m’avaient causé, que j’eus besoin de
quantité d’efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que
j’avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu’il en fallait pour le triste
10 office4 que j’allais exécuter. Il ne m’était pas difficile d’ouvrir la terre dans le lieu
où je me trouvais. C’était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée
pour m’en servir à creuser, mais j’en tirai moins de secours que de mes mains.
J’ouvris une large fosse. J’y plaçai l’idole5 de mon cœur, après avoir pris soin de
l’envelopper de tous mes habits pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis
15 dans cet état qu’après l’avoir embrassée mille fois, avec toute l’ardeur du plus
parfait amour. Je m’assis encore près d’elle. Je la considérai longtemps. Je ne
pouvais me résoudre à fermer sa fosse. Enfin, mes forces recommençant à
s’affaiblir, et craignant d’en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise,
j’ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu’elle avait porté de plus
20 parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers
le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j’invoquai le
secours du Ciel, et j’attendis la mort avec impatience.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, Seconde partie, édition de 1753.
1. Mort. 2. Nourriture. 3. Trou où l’on dépose le cadavre. 4. Devoir, travail. 5. Objet d’un culte. 6. Tâche
que l’on doit accomplir.
OBJET D’ETUDE : La littérature d’idées du XVIe au XVIIIe siècle
Œuvre intégrale Parcours
Arthur Rimbaud, Cahiers de Douai, Emancipations créatrices
1895.
Texte 5
« Ma Bohème »
(Fantaisie)
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot1 aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal2 ;
4 Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse3.
8 - Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
12 Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres4, je tirais les élastiques,
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Arthur Rimbaud, « Ma Bohème », Cahiers de Douai, 1893.
[Link].
2. Fidèle, comme un vassal à son suzerain.
4. Constellation d'étoiles.
5. Instrument de musique à cordes.
Texte 6
« Vénus Anadyomène1 »
Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
4 Avec des déficits2 assez mal ravaudés3 ;
Puis le col4 gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent5 ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
8 La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
L’échine6 est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…
12 Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus7 ;
– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
Arthur Rimbaud, « Vénus anadyomène », Cahiers de Douai, 1893.
1. Vénus sortie des eaux, allusion à la façon dont la déesse est née. 2. Manques ; Rimbaud fait, ici,
référence aux rides et aux creux du visage liés à l’âge. 3. Réparés. 4. Cou. 5. Dépassent, ressortent. 6.
Colonne vertébrale. 7. « La célèbre Vénus », en latin.
Botticelli, La Naissance de Vénus, 1485.
Alexandre Cabanel, La Naissance de Vénus, 1863.
Texte 7
« Le Mal »
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts1, près du Roi qui les raille2,
4 Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
- Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
8 Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… –
Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées3
Des autels4, à l’encens, aux grands calices5 d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah6 s’endort,
12 Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Arthur Rimbaud, « Le Mal », Cahiers de Douai, 1893.
1. Les Français portaient des uniformes rouges (écarlates) et les Prussiens des uniformes verts.
2. Se moque d’eux.
3. En tissu de Damas, étoffe précieuse.
4. Tables où l’on célèbre la messe.
5. Vases sacrés qui servent aux rites.
6. De l’hébreu, « sauve donc. Acclamations qui permettent de rendre grâce à Dieu.
Texte 8
« Le Crapaud »
Un chant dans une nuit sans air…
– La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.
… Un chant ; comme un écho, tout vif
5 Enterré, là, sous le massif…
– Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre…
– Un crapaud ! – Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle !
Vois-le, poète tondu, sans aile,
10 Rossignol de la boue… – Horreur !
– Il chante. – Horreur !! – Horreur pourquoi ?
Vois-tu pas son œil de lumière…
Non : il s’en va, froid, sous sa pierre.
………………………………………………
Bonsoir – ce crapaud-là c’est moi.
(Le soir, 20 Juillet.)
Tristan Corbière, Les Amours jaunes, 1873.
OBJET D’ETUDE : La littérature d’idées du XVIe au XVIIIe siècle
Œuvre intégrale Parcours
Olympe de Gouges, Déclaration des Combattre pour l’égalité
droits de la femme et de la citoyenne,
1791
Texte 9
Les droits de la femme
Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ;
tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? qui t’a donné le souverain empire1
d’opprimer mon sexe ? ta force ? tes talents ? Observe le Créateur dans sa
sagesse2 ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te
5 rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique.
Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin
un coup d’œil sur toutes les modifications de la matière organisée3 ; et rends-toi à
l’évidence quand je t’en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu le
peux, les sexes dans l’administration de la nature4. Partout tu les trouveras
10 confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d’œuvre
immortel.
L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception5. Bizarre, aveugle,
boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans
l’ignorance la plus crasse, il veut commander en despote un sexe qui a reçu toutes
15 les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de la Révolution, et réclamer ses droits
à l’égalité, pour ne rien dire de plus.
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne,
1791.
1. Pouvoir, autorité suprême. 2. Les révolutionnaires sont dans leur majorité opposés à la religion en
tant qu’institution (anticléricaux), mais ils se revendiquent d’une religion naturelle, héritée des
Lumières, qui ne vénère plus le dieu biblique, mais un Créateur, un grand Architecte de l’univers, aussi
appelé l’être suprême. 3. Matière constituée d’organes dont le fonctionnement détermine la vie. 4.
Administration. 5. L’homme s'est fabriqué une loi en s’appuyant sur cette exception.
Texte 10
Femme, réveille-toi ; le tocsin1 de la raison se fait entendre dans tout
l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus
environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le
flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation2.
5 L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour
briser ses fers3. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô
femmes ! femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les
avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué,
un dédain4 plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur
10 la faiblesse des hommes5. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La
conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine6,
fondée sur les sages décrets de la nature ; qu’auriez-vous à redouter pour une si
belle entreprise ? Le bon mot du législateur des noces de Cana7 ? Craignez-vous
que nos législateurs français, correcteurs de cette morale8, longtemps accrochée
15 aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent :
femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez-vous à répondre.
S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence9 en
contradiction avec leurs principes, opposez courageusement la force de la raison
aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards10 de la
20 philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt
ces orgueilleux, non serviles11 adorateurs rampant à vos pieds, mais fiers de
partager avec vous les trésors de l’Etre suprême. Quelles que soient les barrières
que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à
le vouloir.
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule »,
1791.
1. Sonnerie de cloche à coups répétés et prolongés afin de donner l’alarme. 2. Appropriation illégitime, vol. 3. Allusion de la
soumission du peuple au roi, l’esclavage n’étant aboli qu’en 1794. De plus, les femmes ont participé activement aux journées
révolutionnaires. 4. Indifférence, mépris. 5. Référence à ce qu’Olympe de Gouges nommera plus loin « l’administration
nocturne des femmes » c’est-à-dire leur pouvoir de séduction qui leur a permis, sous l’Ancien Régime, de jouir d’avantages
financiers et parfois d’une certaine influence politique. 6. Il faut sans doute entendre ce mot de manière à la fois abstraite (les
droits des femmes ont été spoliés) et concrète (en lien avec les revendications en faveur d’une amélioration de leur condition
économique). 7. Référence à un récit biblique, les Noces de Cana. Au cours de ce mariage, Jésus a transformé l’eau en vin
donnant ainsi un premier signe de sa nature divine. Lorsque sa mère, Marie, lui signale qu’il n’y a plus de vin, il répond
« Qu’avons-nous de commun dans cette affaire ? » avant de consentir à accomplir le miracle. Olympe de Gouges met ce « bon
mot » dans la bouche des députés pour montrer que la morale chrétienne a longtemps imprégné la vie sociale et politique
française et surtout pour en faire des sacrilèges qui s’approprient les mots du Christ pour refuse le « miracle » demandé :
restituer aux femmes leurs droits. 8. Ici au sens d’un ensemble de mœurs (sans connotation positive). Il s’agit de l’usage qui
consistait à opprimer les femmes. 9. Manque de logique, incohérence. 10. Enseigne (drapeau) servant de signe de ralliement,
notamment à des régiments militaires. 11. Soumis.
Texte 11
[…] Sous l’Ancien Régime, tout était vicieux, tout était coupable ; mais ne
pourrait-on pas apercevoir l’amélioration des choses dans la substance même des
vices ? Une femme n’avait besoin que d’être belle ou aimable ; quand elle
possédait ces deux avantages, elle voyait cent fortunes à ses pieds. Si elle n’en
5 profitait pas, elle avait un caractère bizarre, ou une philosophie peu commune, qui
la portait au mépris des richesses ; alors elle n’était plus considérée que comme
une mauvaise tête. La plus indécente se faisait respecter avec de l’or. Le
commerce des femmes était une espèce d’industrie reçue dans la première classe1,
qui, désormais, n’aura plus de crédit2. S’il en avait encore, la Révolution serait
10 perdue, et sous de nouveaux rapports, nous serions toujours corrompus.
Cependant la raison peut-elle se dissimuler que tout autre chemin à la fortune est
fermé à la femme que l’homme achète, comme l’esclave sur les côtes d’Afrique ?
La différence est grande ; on le sait. L’esclave commande au maitre ; mais si le
maitre lui donne la liberté sans récompense, et à un âge où l’esclave a perdu tous
15 ses charmes, que devient cette infortunée ? Le jouet du mépris ; les portes mêmes
de la bienfaisance lui sont fermées. Elle est pauvre et vieille, dit-on ; pourquoi
n’a-t-elle pas su faire fortune ? D’autres exemples encore plus touchants s’offrent
à la raison. Une jeune personne sans expérience, séduite par un homme qu’elle
aime, abandonnera ses parents pour le suivre ; l’ingrat la laissera après quelques
20 années, et plus elle aura vieilli avec lui, plus son inconstance3 sera inhumaine ; si
elle a des enfants, il l’abandonnera de même. S’il est riche, il se croira dispensé
de partager sa fortune avec ses nobles victimes. Si quelque engagement le lie à
ses devoirs, il en violera la puissance en espérant tout des lois. S’il est marié, tout
autre engagement perd ses droits. Quelles lois reste-t-il donc à faire pour extirper4
25 le vice jusque dans la racine ? Celle du partage des fortunes entre les hommes et
les femmes, et de l’administration publique5.
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule »,
1791.
1. La noblesse de cour.
2. D’influence.
3. Son désir de changement, son infidélité.
4. Arracher.
5. Du partage des postes dans l’administration publique
Texte 12
L’abbé de Châteauneuf la1 rencontra un jour toute rouge de colère. « Qu’avez-vous donc,
madame ? lui dit-il.
— J’ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait dans mon cabinet ; c’est, je
crois, quelque recueil de lettres ; j’y ai vu ces paroles : Femmes, soyez soumises à vos
5 maris2 ; j’ai jeté le livre.
— Comment, madame ! Savez-vous bien que ce sont les Épîtres de saint Paul3 ?
— Il ne m’importe de qui elles sont ; l’auteur est très impoli. Jamais Monsieur le
maréchal ne m’a écrit dans ce style ; je suis persuadée que votre saint Paul était un homme très
difficile à vivre. Était-il marié ?
10 — Oui, madame.
— Il fallait que sa femme fût une bien bonne créature : si j’avais été la femme d’un
pareil homme, je lui aurais fait voir du pays. Soyez soumises à vos maris ! Encore s’il s’était
contenté de dire : Soyez douces, complaisantes, attentives, économes, je dirais : Voilà un
homme qui sait vivre ; et pourquoi soumises, s’il vous plaît ? Quand j’épousai M. de Grancey,
15 nous nous promîmes d’être fidèles : je n’ai pas trop gardé ma parole, ni lui la sienne ; mais ni
lui ni moi ne promîmes d’obéir. Sommes-nous donc des esclaves ? N’est-ce pas assez qu’un
homme, après m’avoir épousée, ait le droit de me donner une maladie de neuf mois, qui
quelquefois est mortelle ? N’est-ce pas assez que je mette au jour avec de très grandes douleurs
un enfant qui pourra me plaider quand il sera majeur ? Ne suffit-il pas que je sois sujette tous
20 les mois à des incommodités très-désagréables pour une femme de qualité, et que, pour comble,
la suppression d’une de ces douze maladies par an soit capable de me donner la mort sans qu’on
vienne me dire encore : Obéissez ? Certainement la nature ne l’a pas dit ; elle nous a fait des
organes différents de ceux des hommes ; mais en nous rendant nécessaires les uns aux autres,
elle n’a pas prétendu que l’union formât un esclavage. »
Voltaire, « Femmes, soyez soumises à vos maris », Nouveaux mélanges, 1776.
1. La Maréchale de Grancey.
2. « Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur ;
Car le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Église, qui est son corps, et dont
il est le Sauveur.
Or, de même que l’Église est soumise à Christ, les femmes aussi doivent l’être à leurs maris en toutes
choses. » (Saint Paul, Épître aux Éphésiens, versets 22 à 24).
3. Les Epîtres de Saint Paul, un des apôtres du Christ font partie du Nouveau Testament.