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Pvi 192

Le numéro 192 de la Revue de la Grande Loge de France explore l'identité et la spiritualité du Rite Écossais Ancien et Accepté, mettant en avant les valeurs de fraternité et de recherche de vérité. Il présente des témoignages de membres sur leurs raisons d'engagement et souligne l'importance de l'initiation dans le parcours maçonnique. Ce numéro, réédité avec de nouveaux textes, vise à éclairer à la fois les membres et le grand public sur les spécificités de la Grande Loge de France.

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Pvi 192

Le numéro 192 de la Revue de la Grande Loge de France explore l'identité et la spiritualité du Rite Écossais Ancien et Accepté, mettant en avant les valeurs de fraternité et de recherche de vérité. Il présente des témoignages de membres sur leurs raisons d'engagement et souligne l'importance de l'initiation dans le parcours maçonnique. Ce numéro, réédité avec de nouveaux textes, vise à éclairer à la fois les membres et le grand public sur les spécificités de la Grande Loge de France.

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#192 - JUIN 2019 - Revue de la Grande Loge de France - 8 €

Franc-maçon à la
Grande Loge de France
La spiritualité du Rite
Écossais Ancien et Accepté

L’initiation

Les sources profondes


de notre Rite

Franc-maçon et citoyen

Le langage symbolique

TÉMOIGNAGES

Aujourd’hui, hier,
les raisons de s’engager,
de se maintenir
Extraits du chapitre I
de la Constitution
de la Grande Loge de France
La Franc-maçonnerie est un ordre
initiatique traditionnel et universel fondé
sur la Fraternité. Elle constitue une alliance
d’hommes libres et de bonnes mœurs, de
toutes origines, de toutes nationalités et de
toutes croyances.

Dans la recherche constante de la vérité et


de la justice, les Francs-maçons n’acceptent
aucune entrave et ne s’assignent aucune
limite.

Ils respectent la pensée d’autrui et sa libre


expression. Ils recherchent la conciliation des
contraires et veulent unir les hommes dans la
pratique d’une morale universelle et dans le
respect de la personnalité de chacun.
Éditorial
Il y a cinq ans paraissait un numéro spécial de Points de Vue Initiatiques
« Franc-maçon à la Grande Loge de France ». Ce numéro 192 en est
une réédition, mais avec de nouveaux textes et auteurs. Comme le
n° 172, il décline les points remarquables de l’identité de notre
obédience. Sa création sous la forme actuelle ne doit pas occulter
la Tradition séculaire dont elle se revendique. Une Tradition qui
est apparue en Écosse et en Irlande, qui s’est développée en France et qui a
toujours voulu se démarquer d’un courant plus tardif, même si les influences
réciproques furent importantes. Plusieurs contributions rappellent cette histoire
mouvementée qui n’échappe ni aux conflits politiques,
ni aux controverses religieuses.

À la lumière de ces apports historiques, mais aussi avec “ Alliance


les informations sur la nature des travaux et leur finalité,
les lecteurs saisiront les spécificités de la Grande Loge
d’hommes
de France qui conjugue spiritualité et humanisme. Ils libres, de toutes
comprendront également son caractère unique dans
le panorama maçonnique, centré sur le Rite Écossais
nationalités
Ancien et Accepté et ses fondamentaux. et de toutes
Dans ce numéro, les « invités », habituellement croyances… ”
profanes, sont exceptionnellement des frères de
l’obédience et les entretiens, des témoignages. Témoignages, pour les plus
jeunes, des raisons qui les ont décidés à nous rejoindre… Témoignage, pour le
plus ancien, des raisons d’y demeurer.

Chacun pourra trouver, dans les différentes contributions, les motivations de


l’engagement réunissant les francs-maçons de la Grande Loge de France, cette
« alliance d’hommes libres, de toutes nationalités et de toutes croyances… (qui)
n’acceptent aucune entrave et ne s’assignent aucune limite... dans la recherche
constante de la vérité. » (Constitution de la Grande Loge de France, Chapitre 1)

Robert de Rosa
Directeur de la rédaction de Points de Vue Initiatiques

1
Avant-Propos
Comme j’en avais formulé le souhait auprès de la Direction de la
rédaction de Points de Vue Initiatiques, le présent numéro 192 de notre
publication trimestrielle, intitulé Franc-maçon à la Grande Loge de
France, est maintenant à la disposition de l’ensemble des frères, jeunes
et moins jeunes de nos Loges, au moment de notre grand rendez-vous
annuel du Convent de juin 2019.
Cet exemplaire est une réédition de l’édition de juin 2014 (numéro
spécial - n° 172). Il me semblait important de rappeler au plus grand
nombre, intérieur et extérieur à notre Maison, les spécificités de notre
© Stéphane Morsli

Fédération de Loges, la Grande Loge de France, dont les effectifs


croissent année après année. Pour cela, de nouveaux contributeurs de
grande qualité, dont pas moins de deux, passé et ancien Grands Maîtres,
ainsi qu’un Grand Maître honoris causa ont spontanément accepté de
nous faire partager leurs expériences.
Pierre-Marie Adam, Grand Maître
de la Grande Loge de France. Le sens de l’Initiation au Rite Écossais Ancien et Accepté, la spiritualité
de notre Rite, la gouvernance de notre Fédération, son rayonnement
dans le monde, les sources historiques du Rite Écossais sont autant d’articles, et la liste n’est pas exhaustive,
qui contribueront à éclairer le lecteur attentif, qu’il soit membre ou non de la Grande Loge de France, sur
l’Univers maçonnique qui nous est propre. À noter que, dans ce numéro particulier, les invités ne sont pas
des « profanes ». La Rédaction de Points de Vue Initiatiques a volontairement choisi de donner la parole à des
frères anonymes qui portent ainsi des témoignages émouvants sur leurs engagements maçonniques tels
qu’ils sont amenés à les vivre au quotidien. Voilà sur le fond du présent numéro.
Un mot sur la forme qui a beaucoup évolué depuis plus de quarante ans d’existence de Points de Vue
Initiatiques. De récentes améliorations du format de la publication ont permis, dès le numéro 191 de mars
2019, de répondre à l’attente exprimée par notre lectorat. Je souhaite poursuivre, avec l’aide de tous, une
véritable politique de « modernisation » de notre publication qui prendra toute sa place dans ce XXIe siècle,
tant sur le plan des abonnements et renouvellements à réaliser le plus facilement possible sur la boutique
du site [Link] que vis-à-vis des nouveaux moyens techniques que le Net propose. Points de Vue
Initiatiques est et restera une vraie Revue « support papier » qui lui donne toute son identité, renforcée par
le numérique. De plus, sa progression reposera également sur sa capacité à devenir une véritable « base de
travail » pour les générations montantes qui, elles, utilisent, aujourd’hui, les outils que certains qualifient
déjà de « demain ».
En attendant ces évolutions importantes qui seront « progressives », je vous souhaite une excellente lecture
de ce numéro 192, Franc-maçon à la Grande Loge de France, qui comme je l’espère aura retenu toute votre
attention.

Bien fraternellement à vous,


Pierre-Marie Adam
Grand Maître de la Grande Loge de France

2
Sommaire
Franc-maçon à la
Grande Loge de France
p. 1 ÉDITORIAL
Robert de Rosa

p. 32 Franc-maçon
et citoyen. Pourquoi ?
Dans quel but ?
Perry Wiley
p. 16 Être franc-maçon, Le maçon citoyen poursuit
se découvrir homme : au-dehors du temple l’œuvre de
un témoignage l’initié, pour devenir un homme
p. 2 AVANT-PROPOS Dominique Losay accompli. Avec trois préalables
- la liberté, la connaissance et
Pierre-Marie Adam Les témoignages sont
les reflets de ceux qui les portent. l’amour du prochain - pour une
Celui-ci, dans sa sincérité et « démarche de Tradition au cœur
son ouverture d’esprit, ne déroge des enjeux contemporains »…
pas à la règle…

p. 8 L’Initiation p. 38 La spiritualité
Marc Henry du Rite Écossais Ancien
L’initiation au Rite Écossais p. 24 Symbole et et Accepté
Ancien et Accepté n’a pas symbolisation Hubert Greven
d’équivalent. La franc-maçonnerie écossaise,
Gabriel Samso
L’auteur s’attache à nous en la seule pratiquée à la Grande Loge
donner le sens profond. Une Le symbole est un vecteur
utilisant le dialogue du réel et de France, envisage l’Homme
quête du sens qui, dès lors, dans son intégralité, sans
ne devra plus nous quitter… du substitué, construisant
le parcours initiatique de la mort présumer des fins, sinon celles
à la renaissance vers l’unité… d’un perfectionnement continu et
d’une réconciliation avec soi, avec
les autres, avec le monde…

3
p. 46 Que la joie
soit dans les cœurs !
Philippe Charuel
En racontant son parcours de
franc-maçon, le passé Grand p. 60 Je vous crée p. 76 La Grande Loge
Maître de la Grande Loge de constitue… et reçois… de France et sa gouvernance
France évoque quelques valeurs Robert de Rosa Patrick Vidal
clés qui fondent la démarche,
Doté d’un formidable héritage, Une gouvernance qui s’interroge
dont la première est la fraternité.
le tout nouvel apprenti ainsi sur elle-même, toujours
Elle s’épanouit dans le travail
créé, constitué et reçu pourra se soucieuse d’efficacité sans
commun accompli dans la joie...
l’approprier à loisir, à force de sacrifier la liberté et l’égalité…
travail, en ne perdant jamais de
vue qu’un jour son devoir sera
p. 52 TÉMOIGNAGES de le transmettre…
Aujourd’hui, hier, les raisons
de s’engager, de se maintenir

p. 84 Universalité de la
Grande Loge de France,
p. 66 Les sources
sa présence dans le monde
Jean-Jacques Zambrowski
Olivier et Jean-Claude : profondes de notre Rite
« Les raisons de mon Louis Trébuchet De nombreuses loges ouvrent
engagement au sein de leurs travaux dans des pays
L’élaboration du Rite Écossais éloignés, de culture différente,
la Grande Loge de France » Ancien et Accepté, seul Rite toutes unies par le déploiement
Propos recueillis par Christian pratiqué à la Grande Loge de d’un même Rite, par la pratique
Bonhomme France, révèle les spécificités d’une même méthode…
de l’initiation au sein de notre
p. 57Témoignage obédience.
d’un jeune franc-maçon
Brice Chatel

4
p. 90 Les temples p. 114 L’AIR DU TEMPS
De l’initiation,
de la Grande Loge de France
François Gruson
p. 104 HISTOIRE de la bicyclette et
La Grande Loge de France, de leurs mérites comparés
L’auteur d’une thèse récente entre mythes et histoire Robert de Rosa
intitulée « Pratique rituelle et
Jean-Pierre Thomas
forme de l’espace : le temple
maçonnique : forme, type et
signification » nous propose une
déambulation au sein de cet
univers…

p. 108 HISTOIRE p. 116 15 AVRIL 2019


Notre-Dame de Paris
Le Sceau de la
en flammes
Grande Loge de France
Brahim Drici
p. 117 BULLETIN
D’ABONNEMENT
p. 98 Esprit de la poésie,
espace de la loge
André Ughetto
p. 121 LE CHAMP
La parole est soigneusement DU POÈTE
codifiée en loge, mais de ces Le cabinet de réflexion
contraintes naît une liberté Michel-Olivier Dury
insoupçonnée. Prenant leur
envol dans le silence, les paroles
p. 112 ARRÊT
entrecroisées des frères n’ont
SUR IMAGES
pas pour but de convaincre, mais La Mesure de l’univers de
de donner à entendre, comme la Jean Beauchard
musique ou la poésie… Robert de Rosa

5
Points de Vue Initiatiques - n°192
© Jean Beauchard.

La Mesure du temps, Jean Beauchard.


Franc-maçon à la Grande Loge de France

Franc-maçon à la
Grande Loge de France

« C’est pourquoi, en partie par mérite,


mais encore plus par la libre grâce,
la Maçonnerie obtint un nom et un commandement nouveau.
Ce nom signifie Force,
la réponse en est Beauté
et leur commandement est Amour. »

Manuscrit Graham - York, 24 octobre 1726,


traduction Philippe Langlet
Les Textes fondateurs de la franc-maçonnerie, Dervy 2006

7
Points de Vue Initiatiques - n°192
© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Estampe coloriée au pochoir représentant la réception d’un profane, Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France, vers 1744.
Franc-maçon à la Grande Loge de France

L’initiation
par Marc Henry

L’initiation au Rite Écossais Ancien et Accepté n’a pas d’équivalent.


L’auteur se garde bien de nous livrer le descriptif d’une cérémonie
qui a marqué des générations d’initiés. Non, bien au-delà du mystère
que l’Initiation nous révèle, il s’attache à nous en donner le sens profond.
Une quête du sens qui, dès lors, ne devra plus nous quitter.

« Les civilisés n’ont plus le temps de penser, ils agissent ;


ils vivent leur vie en surface sans vouloir en connaître la profondeur,
et la Science est, par eux, victorieusement opposée au Symbole ! »
Albert Lantoine, Le Symbolisme, 1913-1914 - p. 11

À
lire et relire cette citation d’Albert de France, je demeure convaincu, en dépit des
Lantoine, on pourrait croire qu’il en difficultés de l’initiation, des doutes qu’elle sus-
a écrit le texte il y a peu, tant notre cite, des découragements que parfois le chemin
société en dépit de deux Guerres provoque, que l’initiation écossaise est un via-
mondiales et plusieurs génocides semble n’avoir tique pour notre jeunesse et aussi pour toutes
pas changé. Plus encore, notre actualité récente celles et ceux qui cherchent des solutions face
laisse craindre que ce que l’on croyait définitive- aux changements de tous ordres qui se font jour
ment appartenir au passé puisse ressurgir avec sur notre planète.
la même violence, les mêmes mensonges, les Ce mot « Initiation » est le mot-clé de toute
mêmes endoctrinements qui ont fait le malheur démarche en franc-maçonnerie quelle que soit
des peuples. « Rien de nouveau sous le soleil » l’obédience au sein de laquelle l’on souhaite
dans la gouvernance des humains. travailler et devenir membre d’une loge, quel
Dans ce contexte, parler d’initiation peut sem- que soit le Rite que cette dernière pratique. La
bler bien dépassé, voire relever d’une intention dimension spirituelle de l’Homme y est toujours
louable, mais puérile, tant notre monde est présente avec plus ou moins d’intensité, passant
cruel et si éloigné de celui des Bisounours dont d’une croyance exprimée en Dieu à un athéisme
sont nourris nos enfants. Pourtant, pour œuvrer revendiqué. Mais qui, dans ce dernier cas de
depuis plus de 40 ans au sein de la loge Memphis- figure, ne s’est jamais demandé pourquoi la vie,
France, n° 793 à la matricule de la Grande Loge pourquoi la mort, pourquoi moi ?

9
Points de Vue Initiatiques - n°192

L’initiation dont il sera question dans cet article


est celle qui est offerte dans les loges de la Grande
Loge de France, dont la grande majorité travaille
au Rite Écossais Ancien et Accepté. La Grande
Loge de France est une fédération de loges. Elles Ce premier degré du Rite Écossais Ancien et
sont les pierres de fondation de l’édifice et toutes Accepté est celui de la descente en Soi, de la ver-
les structures qui découlent de cette volonté pre- ticalité de l’homme. Le Compagnon, pour sa part,
mière de s’unir, à savoir toutes les formes de l’exé- devra interroger son rapport à tous les membres
cutif sont au service de ces dernières. Rien d’éton- de la communauté et, plus encore, à tous les
nant à cela si l’on prend en compte qu’il appartient humains, ses frères en humanité tout en pour-
aux loges et à elles seules d’initier. Et lorsqu’un suivant son interrogation première. C’est le degré
profane se présente à la porte du temple pour y de l’horizontalité et, comme l’étymologie de son
recevoir « la Lumière », un seul, parmi les frères nom l’indique, celui du partage du pain. Le Maître
Maîtres de la loge, est en mesure de la lui conférer : maçon, enfin, devra concevoir les plans, s’inves-
le Vénérable Maître. tir dans la vie de sa loge et transmettre ce qu’il
À travers le temps, sous toutes les latitudes, les ini- aura compris et vécu de l’initiation sans jamais
tiations traditionnelles ont suivi et suivent encore en trahir l’esprit. Tout cela devant être accompa-
le même schéma de mise en œuvre. Celui-ci com- gné d’un engagement dans la cité conformément
à la règle qui impose à tout frère de la Grande
prend trois phases. La première vise à extraire le
Loge de France de travailler « à l’amélioration
futur initié de son groupe d’appartenance. Elle
constante de la condition humaine, tant sur le
consiste le plus souvent après une préparation
plan spirituel et intellectuel que sur le plan du
plus ou moins longue à une séparation physique,
bien-être matériel » (Constitution, Chapitre I).
une mise à l’écart.
La deuxième est la mise à l’épreuve du postulant.
Si celui-ci sort victorieux de ce qui lui est deman-
dé d’accomplir, il est alors reconnu en sa qualité
nouvelle « d’initié » et intégré dans son nou-
veau groupe d’appartenance, à savoir la loge qui
L’amélioration
le reçoit comme Apprenti. Il en sera de même à
chaque étape qui jalonne le Rite Écossais Ancien et
constante de
Accepté qui en compte 33. Ainsi, ce frère Appren-
ti ne sera pas invité à partager les travaux d’une
la condition humaine,
loge de Compagnons aussi longtemps qu’il n’aura
pas été initié à ce degré. De là, découlent le secret
tant sur le plan
des travaux et l’impossibilité de pénétrer dans une
loge qui travaille à un niveau que l’on ne possède
spirituel et intellectuel
pas. C’est pourquoi, contrairement à un office
religieux auquel il peut être possible d’accéder
que sur le plan du
sans pour autant en partager la foi – les messes
en sont un bon exemple – , il n’est pas possible à
bien-être matériel
un profane, un non-initié, de venir en loge. Ainsi
l’Apprenti doit-il s’interroger dans le silence sur sa
propre nature ? Il devra connaître l’histoire de sa
loge, exprimée par son nom qui la fonde dans son
identité et aller à la rencontre de ses frères avec
lesquels il fera chemin.

10
Franc-maçon à la Grande Loge de France

© Brahim Drici.

Épreuve du candidat, photomontage par Brahim Drici, 2019.

Une question fondamentale se fait jour : pour- Sauf à considérer que tout cela, n’ayant plus à
quoi désirer être « initié » ? Par le passé, la ses yeux aucun sens et encore moins d’intérêt,
démarche se faisait par le truchement d’un aurait pour effet d’amener le frère concerné à
parrain ou d’une marraine. Les évolutions tech- donner sa démission de l’association Loi 1901
niques dans le domaine de la communication Grande Loge de France. En fait, il démontrerait
ont eu pour effet de modifier sensiblement les de la sorte une candidature sinon hasardeuse du
possibilités de candidature, affaiblissant, trop moins mal informée plus portée par une curio-
souvent, la qualité du lien. En effet, le parrainage sité au demeurant compréhensible, mais qui
supposait une relation forte d’une longue amitié serait loin de la volonté longuement et mûre-
entre le candidat et le frère qui s’engage, en se ment réfléchie qu’impose le désir de rejoindre
portant garant de la qualité morale du postulant, un Ordre initiatique.
et s’engage également à l’accompagner dans sa
démarche. Aujourd’hui, les candidatures arrivent
parfois directement aux obédiences par le biais
d’Internet.
Dans ce cas, la candidature fait suite, le plus
souvent, à une conférence publique organi-
sée par l’obédience qui génère une curiosité
sous-entendue par un intérêt pour les propos
portés par le conférencier. Ce que le candidat à
l’initiation ne peut pas encore mesurer, c’est que
cette démarche suppose un engagement sans
faille, qu’elle est définitive, qu’il n’y aura aucun
retour possible à son état précédant l’initiation.

11
Points de Vue Initiatiques - n°192

© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Estampe satirique inspirée de Léonard Gabanon, imageant la réception de nouveaux apprentis,


Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France, XVIIIe siècle.

En effet, l’initiation au Rite Écossais Ancien et qui prend en compte toutes les traditions. À
Accepté ne propose rien moins que d’accéder ce titre, nous croyons en la perfectibilité de
à une nouvelle naissance possible ! Possible, l’Homme qui diffère de l’amélioration.
mais non garantie puisque cette re-naissance L’amélioration se définit comme un progrès par
implique un travail sur soi de longue haleine et
rapport à une situation antérieure. Dans ce cas,
une sincérité absolue au sein d’une loge de Saint
l’on pourrait considérer que toute lecture sui-
Jean. Si le premier serment qui sera demandé au
vie d’une réflexion solitaire ou collective dont
postulant encore profane pourra être prêté sur
seraient tirées quelques conséquences dans la
un livre sacré de son choix, il n’en sera plus de
vie quotidienne relèverait de l’idée d’un chemi-
même par la suite. C’est sur « La bonne nouvelle »
nement, d’une forme d’initiation suivie d’effets.
portée par Jean qu’il devra s’engager. En effet,
les récits bibliques sont à l’origine des rituels Ainsi de la découverte des philosophes et de leur
du Rite. Ses différentes étapes apparaissent au pensée, des lectures relatives à la franc-maçon-
XVIIIe siècle dans une Europe chrétienne et s’en- nerie plutôt que celle des hebdomadaires qui
richiront du judaïsme à la fin du siècle. en font leur couverture, dans cette compréhen-
sion La Franc-maçonnerie pour les nuls serait un
must absolu. Mais le perfectionnement relève
La vie de l’esprit d’une approche bien différente puisque c’est vers
Mais la spiritualité dont nous nous réclamons, l’avenir qu’il nous dirige. Qui dit perfectionne-
et qu’il convient d’entendre comme « la vie ment suppose une idée assez précise de ce que
de l’esprit », nous invite à penser la Tradition serait la Perfection dans le domaine concerné.

12
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Ainsi, cet engagement ne saurait se résumer à


une accumulation de savoirs, mais se doit, dans
ce contexte d’une nouvelle vie, d’être une quête
Qui suis-je ? Voire, que suis-je ? La loge est le
de son identité au-delà des formatages qui nous
creuset de cette interrogation, le Rite en est la
ont fait ce que nous sommes, qu’ils soient paren-
monture, le premier degré du Rite en donne les
taux, familiaux, scolaires, universitaires, natio-
moyens. Le lecteur l’aura compris, il ne s’agit pas
naux ou culturels. C’est à la quête de l’Humain
ici de rejoindre un Club service, mais bien de s’in-
en moi que je suis invité au-delà des définitions
vestir dans une quête de perfectionnement de
habituelles de l’identité. En un mot : quid de
soi qui passe par l’acquisition voulue et mise en
« l’intériorité ». C’est à l’orthopraxie du Rite qu’il
œuvre d’un nouveau regard sur soi-même, sur les
convient de se confronter.
autres, sur les sociétés, les cultures, en un mot
Comme l’écrit Marie Madeleine Davy dans un sur l’univers.
ouvrage intitulé Le Désert intérieur : « Il est pos-
sible d’appartenir à une tradition, à une religion,
d’observer un culte extérieur, de faire partie Ami de la sagesse
d’une communauté, sans que soit perçue, en Devenir un philosophe philo sophia « ami de la
tant que demeure, la vasteté du dedans. Dans sagesse » ne signifie pas être un lecteur des phi-
ce cas, l’homme peut conserver son égoïté. […] losophes. Il y a des lieux pour cela. La Sorbonne
Pour l’homme profond, l’écriture, donc la lettre, en est un parmi d’autres et le Collège de France
n’est qu’une forme et un instrument artifi- y a également toute sa place ainsi que toutes les
ciel. Or, l’homme rivé à la lettre est incapable universités de France, de Navarre et des Outre-
d’en saisir la caducité. Satisfait des pelures, il mer. Et, si la lecture des textes philosophiques
ignore le savourement de la chair du fruit don- peut contribuer à l’initiation en Grande Loge de
nant accès à l’amande. Situé dans un mélange France, elle n’en reste pas moins insuffisante.
opaque, il demeure dans cette opacité sans en Au Rite Écossais Ancien et Accepté, la Tradi-
souffrir ; il peut même s’y sentir à l’aise faute tion se caractérise par l’affirmation suivante :
d’avoir l’intuition de la précarité de sa situation ». « La Franc-maçonnerie proclame comme elle l’a
toujours proclamé l’existence d’un principe créa-
teur sous le nom de Grand Architecte de l’Uni-
vers ». Curieusement, cette adhésion n’est en rien
Qui suis-je ? Voire, contradictoire avec la Constitution de la Grande
Loge qui stipule : « Dans sa recherche constante
que suis-je ? La loge de la vérité et de la justice, un Franc-maçon n’ac-
cepte aucune entrave et ne s’assigne aucune
est le creuset de limite. » (Constitution, Chapitre I). En fait, ces
deux affirmations sont complémentaires. Il y
cette interrogation a deux siècles, les travaux étaient ouverts à la
Gloire de Dieu. Ils le sont désormais à celle du
Grand Architecte de l’Univers. Au XVIIIe siècle,
les prières sont encore d’actualité. En 1875, le
C’est la question de l’origine, de la construc-
Convent de Lausanne va ouvrir une page nouvelle
tion de notre identité, du dépassement au-
dans l’interrogation sur l’origine de toutes choses.
delà de notre intérêt privé qui doit nous amener
À la gloire du Dieu révélé succède celle du Grand
à reconsidérer la place de l’autre, voire du tout
Architecte de l’Univers.
Autre dans notre vie. C’est à la question de l’al-
térité que l’initiation nous offre de réfléchir et ce
questionnement commence par nous-même.

13
Points de Vue Initiatiques - n°192

Deux autres expressions viendront encore enrichir


cette approche du principe : « force supérieure »
et « Créateur suprême ». Cette dernière appella-
tion mérite d’être ici rappelée : « La Maçonnerie
pose en principe que le Créateur suprême a don-
né à l’homme, la liberté, patrimoine de l’humani-
té tout entière, rayon d’en haut qu’aucun pouvoir
n’a le droit d’éteindre ni d’amortir et qui est la Loin de l’image policée qu’il avait, en sa qualité
source des sentiments d’honneur et de liberté ». de faussaire, réalisée de lui-même et qu’il espé-
Ces apports entraînent de facto la nécessité d’in- rait voir valider par les autres, ses propres frères
terroger ce que recouvrent ces formules. Ici, plus en humanité, il devra reconnaître ses propres
de révélation, mais bien quête de l’origine, du renoncements, l’expression de ses faiblesses, les
pourquoi le monde, pourquoi l’Humain, pourquoi attitudes biaisées qui furent parfois les siennes. »
la vie, pourquoi la mort ? Nous prêtons nos ser-
ments sur un volume qui est la Bible, livre sacré Facile à écrire, difficile à réaliser… C’est pourtant
pour les croyants, elle a repris sa place sur notre bien là le travail auquel tout candidat à l’initia-
autel des Serments, en 1953, sous un nouveau tion écossaise devra accepter de se confronter
vocable : « Volume de la Loi SacréE ». Ce féminin en son for intérieur, face à son miroir s’il accepte
montre que ce n’est plus tant le livre, mais la loi et s’il est capable d’en supporter le regard.
qu’il renferme qui, à nos yeux, est sacrée. D’où la À supposer qu’il parvienne à réaliser tout ou par-
quête que cette appellation impose. tie de ce programme, il devra, en outre, porter
et défendre dans le monde profane les valeurs
du Rite dès lors qu’il les aura intégrées, non
Liberté de penser par obéissance servile, mais parce qu’il les aura
Cette ouverture, qui ne saurait être contrai- faites siennes, comme une intime conviction.
gnante, nous autorise à une liberté de penser Ainsi pouvons-nous grâce aux règles de l’Ordre
et de pensées dégagées de tout a priori dogma- accéder à un espace de liberté nouvelle, où tout
tique. Cette « vie nouvelle » que nous propose peut être dit, qui élève l’Homme dans sa condi-
l’initiation ne saurait se comprendre comme une tion. Dès 1795, au lendemain de la Révolution,
« vie entre parenthèses », costume que l’initié les frères de la Grande Loge ont inscrit de leur
retrouverait deux fois par mois pour reprendre plume trois mots appelés à devenir la devise de
son costume profane au sortir du temple et notre République : « Liberté, Égalité, Fraternité ».
revenir à ses bonnes vieilles habitudes, sans rien Et c’est bien parce que l’Ordre est initiatique et
en changer ni dans ses actions et, moins encore, qu’il est fondé sur la Fraternité qu’il nous engage
dans ses intentions et ses pensées. C’est de mon à travailler au progrès matériel, moral et spirituel
point de vue, à une transformation radicale que de l’humanité.
nous appelle l’initiation. Dans son article paru
dans le livre de la Grande Loge de France, inti-
tulé Bâtir de pierres vives que sont les hommes,
le passé Grand Maître Philippe Charuel écrivait
au sujet du travail attendu de tout Apprenti :
« Face à soi-même, il n’est plus possible de tri-
cher. Seul un regard sans filtre devient de mise.

14
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Les règles de l’Ordre ne sont en rien, pour nous,


synonymes de contrainte. Tout au contraire, elles
sont le cadre au sein duquel nous pouvons exer-
cer notre liberté. Grâce à elles, peut se construire
une éthique personnelle au service de l’Homme
et en dehors de toutes injonctions extérieures.
C’est pourquoi, in fine, le désir d’initiation doit Si lire vous est source de plaisir et de saine
être longuement et mûrement réfléchi avant que curiosité, rapprochez-vous plutôt des auteurs
d’être formulé. La précipitation dans ce domaine dont les textes sont proches du cheminement
n’a pas sa place. Il n’y a, dans l’initiation telle que que nous propose l’initiation maçonnique
la propose le Rite Écossais Ancien et Accepté, comme, par exemple, Les Étoiles de Compostelle
aucune carrière en vue. La seule carrière que nous d’Henri Vincenot, Le Prophète de Khalil Gibran ou
connaissons s’appelle le « monde profane », lieu Her-Bak pois chiche de Schwaller de Lubicz.
où nous espérons trouver les pierres franches qui, Ceux-là ne dévoilent rien de nos cérémonies,
demain, transmettront le message d’Amour que mais font partager à leurs lecteurs ce qui relève
nous-mêmes avons reçu de nos pairs. C’est à un de l’intime et du chemin à parcourir dans toute
retour sur soi qu’il convient avant tout de se pré- quête de soi. Conservez pour vous-même la fraî-
parer en toute sincérité, en confiance vis-à-vis de cheur de la découverte, la surprise d’un monde
ceux qui vous accueilleront, tout comme ils vous nouveau, la joie d’un accueil qui viendra éclairer
feront confiance quant à la sincérité et à la véra- toute votre existence.
cité de vos dires.

Le désir d’initiation
doit être longuement
et mûrement réfléchi

Si je puis formuler un second conseil à ceux qui


souhaiteraient nous rejoindre un jour, c’est de ne
rien lire des ouvrages qui prétendent tout dire
et tout expliquer de l’initiation. L’initiation ne se
raconte pas, elle se vit avec son cœur et ses tripes !
Vous voudrez bien me pardonner cette expres-
sion triviale. Si vous éprouvez le besoin d’en
savoir plus sur tel ou tel point, participez aux
conférences publiques, interrogez les interve-
nants et, pour ce faire, rejoignez la Newsletter de
la Grande Loge de France ([Link]).

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Points de Vue Initiatiques - n°192
© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Trumeau à décor maçonnique Voilà mes plaisirs, Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France, fin XVIIIe siècle.
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Être franc-maçon,
se découvrir homme :
un témoignage
par Dominique Losay

Les témoignages sont les reflets de ceux qui les portent.


Celui-ci, dans sa sincérité et son ouverture d’esprit, ne déroge pas à la règle.
Il est à l’image de ce qui nous anime quotidiennement.

J’
ai été reçu apprenti franc-maçon Les lignes que vous commencez à lire ne sont
en janvier 1986. J’avais trente ans. qu’un témoignage individuel du maçon que je suis,
Il y a trente-trois ans. Trente-trois, qui a eu, en outre, le bonheur de se voir confier par
dont la numérologie nous dit qu’il ses frères la charge de Vénérable Maître de notre
s’agit du nombre symbolique de la maturité loge symbolique. Elles ne sont que cela, le point
spirituelle, de l’amour et de l’affirmation de soi de vue de l’un des trente-quatre mille frères de
dans l’univers cosmique. Trente-trois, comme le l’obédience, sans aucune prétention à être emblé-
nombre d’années du règne de David dans la Bible, matiques ou à avoir valeur d’exemple, tant la
comme l’âge attribué par la tradition au Christ, franc-maçonnerie, même si elle ne peut se conce-
mais aussi à Krishna, lors de leur mort terrestre. voir que dans un cadre collectif, est un chemin indi-
Trente-trois, comme l’âge éternel des habitants viduel sur lequel chacun œuvre, à son rythme et
du paradis dans l’Islam. Trente-trois, comme avec ses moyens, à son propre perfectionnement.
le nombre de degrés contenus au sein du Rite Cette année, en 2019, Vénérable Maître de ma
Écossais Ancien et Accepté, le Rite pratiqué en loge symbolique, je reçois à mon tour comme
Grande Loge de France. Une vie. Une vie pendant francs-maçons de jeunes hommes de 27 et 28 ans.
laquelle je me suis marié, j’ai divorcé, je me suis La roue de la vie tourne. La chaîne de la transmis-
remarié, j’ai eu des enfants, j’ai changé de tra- sion se perpétue, sans jamais se rompre.
vail… et qui me trouve encore maçon.

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Points de Vue Initiatiques - n°192

© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Le sautoir d’un Vénérable Maître.

Qu’avais-je à l’esprit, à leur âge, quand l’insistance


d’un ami m’amenait à commencer à m’approcher
de l’Ordre maçonnique ? Comment aurais-je pu La grande démocratie
être insensible aux souhaits « que la paix règne sur du monde
la terre, que l’amour règne parmi les hommes ! » Parmi eux, au premier chef, les maçons français
dont je découvrirai qu’ils font partie du rituel de partis combattre, certes contre l’Angleterre enne-
clôture d’une tenue maçonnique ? Ayant été élevé mie séculaire, mais surtout pour la naissance
dans une famille catholique très pratiquante, cette de ce qui deviendra la plus grande démocratie
réplique de la « paix sur la terre aux hommes de du monde, l’Amérique. Figures romantiques de
bonne volonté » ne pouvait que me sembler de La Fayette, Rochambeau, d’Estaing qui scelleront
bon aloi. une alliance entre les deux nations qui défiera le
Par ailleurs, féru d’histoire et militant politique temps. Parmi eux, côté américain, Washington,
engagé, la représentation que je me faisais de la premier président des États-Unis en avril 1789,
maçonnerie était surtout celle de francs-maçons Benjamin Franklin qui devint à Paris le Vénérable
célèbres, hommes de progrès ayant véritablement Maître de la loge Les Neuf Sœurs.
œuvré à la transformation du monde dans lequel
ils vivaient, pour davantage de justice et de liberté.

18
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Dans mon univers de représentation se trouvent • Philanthropique, telle que la maçonnerie


également les grandes figures maçonniques de l’a essentiellement déployée aux États-Unis,
la consolidation de la République française à la avec ses créations d’hôpitaux, d’orphelinats,
fin du XIXe siècle, par exemple, Jules Ferry, Jules de bourses, ses programmes de coaching et de
Grévy, Léon Gambetta… De manière plus mentoring… car comment faire progresser l’hu-
contemporaine, ayant été militant du MLAC manité sans faire le bien autour de soi ?
(Mouvement pour la liberté de l’avortement et
• Sociétal (pour ne pas dire politique) avec la
de la contraception) dans les années 1970, la
maçonnerie pratiquée par certaines obédiences,
figure de Pierre Simon m’était familière, lui qui
parfois importantes, en Europe continentale et
fut à la fois Grand Maître de la Grande Loge de
en Afrique, car comment faire progresser l’huma-
France et proche de Simone Veil.
nité sans s’intéresser à son organisation ?
Que faire de cette représentation historique,
• Spirituel, comme celui pratiqué en Grande Loge
pour ne pas dire mythique, de cette image
de France et, sans doute, par une grande partie
d’Épinal, pour trouver sa place personnelle dans
des maçons de par le monde, car à quoi bon pen-
cette « alliance universelle d’hommes libres et
ser faire progresser l’humanité sur le plan intel-
de bonnes mœurs qui s’unissent pour travailler
lectuel, moral et spirituel sans s’atteler d’abord
ensemble au progrès intellectuel, spirituel et
à sa propre progression en ces domaines ?
moral de l’humanité » ?
Bien évidemment, cette segmentation en trois
courants est totalement schématique. Elle se
contente de mettre en exergue le trait dominant :
la maçonnerie américaine philanthropique n’em-
La maçonnerie pêche pas l’élévation spirituelle de ses membres.
La maçonnerie spirituelle pratiquée en Grande
américaine Loge de France n’empêche pas l’obédience de se
soucier de l’évolution de la société dans laquelle
philanthropique nous vivons.

n’empêche pas Être initié


C’est donc avec une vision exotérique de la
l’élévation spirituelle maçonnerie que je me suis approché d’elle.
Sans doute est-ce le cas de la quasi-totalité des
de ses membres profanes qui frappent à la porte du temple. Par
nature, l’initiation ne leur est pas connue. Elle ne
me l’était pas.
Profane : le premier grand mot est jeté. Il ne doit
Il me faudra un certain nombre d’années, de pas être mésinterprété. Lorsque le maçon parle
lectures et surtout de rencontres avec d’autres de profane, ce n’est pas pour se gargariser de sa
maçons, de différents pays et de nombreuses propre initiation, ni pour marquer une hiérarchie
obédiences, pour comprendre que c’est avec la de statuts entre celui qui saurait et celui qui ne
plus totale sincérité et la conviction de chacun de saurait pas, mais pour marquer la différence
faire pour le mieux, que cette ambition immense, entre celui qui se trouve devant (pro) le temple
pour ne pas dire inatteignable, trouve sa traduc- (fanum) et celui qui a commencé à construire
tion dans ce que sont, de fait, les trois courants son temple intérieur, l’initié.
de la maçonnerie :

19
Points de Vue Initiatiques - n°192

Le profane est en dehors : il choisit donc d’être


initié sans trop savoir de quoi il s’agit, même si Ce n’est pas l’individu seul qui est en situation
on est curieux et que l’on a lu (c’était mon cas) de d’apprécier sa progression, c’est la communau-
nombreux textes à ce sujet. Selon son caractère, té, par l’initiation aux différents degrés du Rite
les conseils de son parrain, on choisira plutôt de qu’elle lui confère. « Êtes-vous franc-maçon ? »
se laisser porter par le mouvement et d’avoir le demande-t-on parfois à un apprenti ou à un frère
bonheur total de la découverte ou d’essayer d’en pas connu ? Il ne répond pas « oui, j’ai été initié
savoir déjà beaucoup pour mieux appréhender ce telle année dans telle loge », mais « Mes frères
qui va se passer. N’est-ce pas le cas lorsque l’on me reconnaissent comme tel » marquant ainsi la
prépare un voyage, certains se plongeant dans relation entre l’un et le tout.
les guides et d’autres moins ?
L’initiation est une descente au plus profond de
Initié : le deuxième grand mot. Là encore, pas soi, une acceptation de l’abandon de son être
de notion hiérarchique, pas d’idée aussi fausse social au profit de son être intérieur. On peut par-
qu’absurde qui ferait qu’une soirée, une cérémo- ler de mort du vieil homme et de la naissance
nie vous transformeraient d’un coup d’un seul en de l’homme nouveau. C’est aussi un abandon
descendant des prêtres des mystères d’Éleusis, accepté de son ego au profit d’une discipline,
des druides ou des chamanes. Non. L’étymologie celle du rituel. Et aussi une soumission, mais
latine nous aide ici encore à y voir clair. L’initium, librement consentie, aux règles initiatiques de
c’est le début, ni plus ni moins. l’Ordre maçonnique. Sans cela, pas d’ouverture à
ma Vérité intérieure, que nous appelons Lumière.
L’initiation a fait de moi un Apprenti franc-maçon.
J’ai pu commencer mon chemin de progression.
Un abandon accepté
Progresser
de son ego au profit C’est l’une des questions que l’on nous pose
souvent, famille, amis, au fur et à mesure du
d’une discipline, parcours maçonnique. Évidemment, je me la
pose moi-même : est-ce que la maçonnerie m’a
celle du rituel fait changer, et en quoi ? Il est bien difficile d’y
répondre. Le faire de manière rigoureuse néces-
siterait la présence d’un échantillon témoin qui
aurait connu tous les méandres de ma vie, à la
La franc-maçonnerie est un ordre initiatique. C’est seule exception de la maçonnerie. Comment
sa spécificité principale. Le Rite Écossais Ancien faire la part des choses entre ce que l’âge, l’expé-
et Accepté, pratiqué en Grande Loge de France, rience, les joies et les souffrances m’ont fait deve-
accueille dans un cadre collectif le profane qui nir et ce que la maçonnerie m’a apporté ? Je ne
veut entamer sa progression personnelle par son peux le faire que par tâtonnements et approxi-
travail et avec l’appui des autres membres de la mations, en repartant du début.
loge. Cet appui s’exprime par la fraternité et par
l’utilisation d’outils symboliques et d’allégories.

20
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Le silence demandé à l’apprenti est une ascèse Hors du temple, dans la vie de tous les jours, ceci
consentie. Faire silence, ce n’est pas seulement devrait conduire – j’ose penser que pour moi c’est
ne pas prendre la parole. C’est se mettre dans le cas – à perdre le goût des polémiques stériles,
une disposition d’esprit, voire une posture phy- des joutes oratoires, des bavardages creux. Ne
sique, favorisant l’écoute et la compréhension de parler qu’à bon escient, en pensant à ce qu’écri-
l’autre. On se tait, on écoute, on regarde. On se vait Wittgenstein dans son Tractatus : « Ce dont
laisse porter par le rituel et le rythme impulsé on ne peut parler, il faut le taire ».
par le Vénérable Maître. Et comme on a « laissé Le maçon est unique. Il travaille sur lui-même et
ses métaux à la porte de la Loge », c’est-à-dire pas sur les autres. Il est cependant entouré, gui-
abandonné la futilité du paraître, les oripeaux du dé, membre d’une communauté. Il est à la fois
statut social, on est dans une écoute bienveil- seul et ensemble.
lante, que l’on gardera plus tard, Compagnon,
puis Maître quand le silence ne sera plus imposé.
© Virginie Rouffignac - Musée-Archives-Bibliothèque - Grande Loge de France.

Tablier de Maître dit de David d’Angers, en cuir imprimé et peint, Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de
France, XIXe siècle.

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Points de Vue Initiatiques - n°192

En effet, la maçonnerie telle qu’elle s’est formali- J’ai appris l’équilibre entre recevoir et donner. La
sée au XVIIIe siècle est formée de la conjonction loge m’apporte et j’ai le devoir de transmettre, en
de trois traditions : opérative (de métier), che- parrainant des profanes, en accompagnant des
valeresque et johannique. Elles se visualisent en Apprentis et des Compagnons, comme Véné-
loge par la présence d’outils comme le compas rable, en recevant francs-maçons de nouveaux
et l’équerre, par le cordon de Maître, vestige du frères. De même que, dans ma vie familiale et
baudrier soutenant l’épée, par la présence de la sociale, j’ai le devoir de transmettre. De même
Bible ouverte au prologue de Jean. Apprivoisant que, dans la vie professionnelle, il n’est de plus
cet héritage symbolique, comment le maçon grande joie que de voir grandir ses collabora-
n’en serait-il pas animé dans sa vie de tous les teurs, les mettre en situation d’être promus, de
jours ? Goût du travail et du travail bien fait, en prendre des responsabilités.
conscience, au-delà des apparences. Méfiance à
l’égard des trop puissants, propension à être dur
avec les forts et doux avec les faibles, parce que Être prêt
le maçon « est également l’ami du riche et du Ce que je sais – et j’ai la chance que ce soit une
pauvre pourvu qu’ils soient vertueux ». Équilibre certitude – c’est ce que m’a apporté la maçon-
entre aspiration spirituelle et empathie avec son nerie : renouer avec la spiritualité. Élevé dans la
entourage, car, comme le dit Saint Jean, « Celui foi catholique, j’en ai été éloigné dès la prime
qui dit qu’il aime Dieu, qu’il ne voit pas, et qui adolescence par ma difficulté à accepter le car-
n’aime pas son frère, qu’il voit, celui-là est un can souvent empreint de violences que me fai-
menteur » (1 Jn 4, 20). Tous les maçons mettent- sait vivre le collège. Les brimades, les arguments
ils en pratique ce triptyque dans leur vie ? Hélas, d’autorité, l’arrogance des maîtres et des prêtres
trop régulièrement, l’actualité nous montre que me furent insupportables et je n’étais pas en
non. Cependant, c’est bien la voie qu’il nous fau- mesure alors de m’en affranchir sans rejeter le
drait tous suivre. Nous y sommes heureusement tout. La grande culture et la finesse théologique
éclairés à la fois par de belles figures comme de mon père n’y purent rien. J’étais parti très loin
celles, par exemple, de Pierre Brossolette ou du de ce rivage.
colonel Beltrame et par la pratique discrète de
frères plus anonymes.

Suis-je différent ?
Suis-je différent au travail, dans ma famille, dans
les associations de ce que je serais si je n’étais pas
maçon ? J’ai appris le silence, l’écoute, le respect,
la bienveillance. J’ai appris à ne pas me fier à ce
qui brille. J’ai appris à chercher le fonds derrière
la forme, mais aussi que la forme est souvent
révélatrice du fonds. J’ai appris que l’autorité
n’était pas le pouvoir ; que le charisme n’était pas
l’arrogance ; que l’approbation de ses pairs valait
mieux que celle des puissants.

22
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Venu à la maçonnerie en y étant porté par les


idéaux de liberté, d’égalité, de fraternité, séduit
par les notions de tolérance et de respect, j’y ai
trouvé progressivement, grâce au travail sur moi
et en moi, la capacité à m’élever et retrouver un
Plongeant ses racines dans l’Europe déchirée par
chemin spirituel. Des perspectives initiales d’un
les guerres de religion (1598 est l’année des sta-
meilleur vivre ensemble, au fur et à mesure du
tuts Shaw et aussi de l’édit de Nantes), la maçon-
temps, je suis passé à l’aspiration à un mieux
nerie se répand avec les Lumières en gardant
vivre dans le Cosmos, avec les forces de l’esprit,
précieusement ses références traditionnelles et
à la redécouverte du principe créateur que j’avais
spirituelles. Elle les préserve tout au long des XIXe
appelé Dieu dans mon enfance et que, depuis le
et XXe siècles. Aujourd’hui, à l’époque de l’immé-
Convent de Lausanne en 1875, la maçonnerie
diateté, de Twitter, Snapchat et Facebook, quand
écossaise est convenue de désigner comme le
tant d’entre nous vivent le smartphone à la main
Grand Architecte de l’Univers. La devise écos-
et pensent qu’il est en panne quand ils n’ont pas
saise « ordo ab chao » a fait sens pour moi.
réponse à un message dans la minute qui suit,
la franc-maçonnerie est havre de sérénité dans
son temps long, et son parcours initiatique fait
La capacité à m’élever de l’apprentissage de différents degrés, un temps
de silence en soi et de retour à notre authenticité
et à retrouver intime. Rien n’est plus nécessaire aujourd’hui.
À la place de la quête effrénée de la jouissance,
un chemin spirituel que certains baptisent abusivement bonheur, la
franc-maçonnerie propose de vaincre ses pas-
sions, de soumettre sa volonté, et de se disci-
pliner pour travailler à son propre progrès. Elle
L’articulation de l’horizontalité qui trouve son invite, dès l’initiation comme Apprenti, à passer
expression dans la chaîne d’union, dans la frater- par un processus de mort du vieil homme et de
nité, et de la verticalité qui trouve son expression résurrection d’un homme nouveau qui sera rap-
dans l’échelle de Jacob, échelle humaine plan- pelé plusieurs fois. Ainsi, le maçon s’approchera
tée fermement dans la terre et qui doit mener de l’ataraxie, cette tranquillité de l’âme décrite
l’homme aux cieux à condition de gravir les bar- par les stoïciens, qui lui permettra, le moment
reaux est le propre de ma compréhension de la venu, d’être prêt pour ce que certains appelaient
maçonnerie. « la dernière initiation », celle du grand voyage
Dans notre époque de pertes de repères éthiques vers l’inconnu.
et moraux, de discrédit des institutions poli-
tiques, académiques, religieuses, la maçonnerie
offre la possibilité de redonner du sens, sans
imposer de dogme ou de croyance particulière et
en étant compatible avec une pratique religieuse,
pour ceux qui en ont une.

23
Points de Vue Initiatiques - n°192
© DR.

Mutus Liber Latomorum,tableau de loge, aquarelle sur papier, XVIIIe siècle.


Franc-maçon à la Grande Loge de France

Symbole et
symbolisation
par Gabriel Samso

Du plus simple au plus pénétrant, le symbole parcourt l’universel


dans son ambivalence puissante. Signifié et signifiant sont le même
et un autre, projetant la pointe de l’âme humaine vers les hauteurs de l’esprit.
Le symbole est un vecteur utilisant le dialogue du réel et du substitué, construisant
le parcours initiatique de la mort à la renaissance vers l’unité.

S
ymbolique et spirituel sont pro- reconnaissait que l’autre morceau. Quand il est
bablement les deux adjectifs les total, le symbole se met alors en résonance avec
plus utilisés dans nos loges. Cepen- une multitude de points sensibles dans toutes les
dant, en général, lorsqu’un signifiant profondeurs du sujet récepteur. De façon impré-
est utilisé de façon abusive, c’est parce qu’il visible, celui qui le reçoit est touché en fonction
convoque trop de signifiés. Il dit alors tout de ce qu’il est dans l’intimité de son vécu, au-delà
et n’importe quoi. À la manière d’un joker, même des intentions de l’émetteur. La communi-
certes pratique, il est apte à combler tous les cation symbolique est la rencontre incertaine de
trous, mais il reste d’une bien modeste fidélité. deux subjectivités. Superficiel et simple, le sym-
bole reste précis, mais peu performant. Quand il
Un obstacle sémantique devient pénétrant, son efficacité augmente. Alors
Il est vrai que la définition du symbole couvre un il s’opacifie, se dissimule derrière le secret. Il se
spectre trop large. II a toujours valeur de signe, dérobe à la raison. Si le symbole complet touche
mais il s’étend du signe simple à sa forme la plus à l’essentiel, c’est parce qu’il atteint l’universel
complexe. Quand il est signe simple, le symbole tapi au plus profond de l’homme. Cela figure le
fait correspondre au signifiant un seul signifié (le passage de l’exotérisme à l’ésotérisme. Entre les
triangle avec une tête de mort signe le danger et deux extrêmes, tous les intermédiaires existent.
rien d’autre). Le morceau de la pièce de poterie Le philosophe allemand Cassirer trace le parcours
symbolon (σύμβολον) que cassaient les Grecs ne de la construction symbolique en trois phases,

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Points de Vue Initiatiques - n°192

le mimétisme d’abord où le signe reproduit exac- Comme tous les humains, nous séjournons, sans
tement ce qu’il veut signifier, l’analogique ensuite en avoir conscience, à la fois dans le monde réel
où il quitte la ressemblance pour la métaphore, le et dans le monde symbolique. Nous passons de
symbolique enfin où le signifié est autre chose que l’un à l’autre, tout comme ils interviennent l’un
le signifiant, le « même et un autre pourtant ». sur l’autre.
L’étendue de l’espace symbolique est une pre- La maçonnerie n’a pas le monopole du sym-
mière explication à la confusion qui apparaît bolisme, mais il en est son souci constant, son
lorsque nous essayons d’exprimer le symbole. mode d’action et son dessein. L’homme initié
La seconde vient de notre incapacité à dire le devient homme symbolique pour accéder à un
symbole autrement qu’avec le logos. Or, le logos ordre symbolique lui-même arrimé à l’ordre
est impuissant à traduire autre chose que lui- symbolique universel. Cette symbiose entre
même. Nous ne pouvons communiquer une l’homme et le symbole pose le problème des
couleur à un organe autre que les yeux. Comme origines. De l’homme symbolique et du symbole,
Bachelard pensait que l’on n’atteint la rêverie que qui est premier ? Qui est l’œuf, qui est la poule ?
par la rêverie, seul le symbole explique le sym- D’ailleurs, l’un a-t-il seulement créé l’autre ? Il n’y
bolique. Pourtant, et c’est un paradoxe, ce sym- a probablement pas de réponse à cette question
bole qui n’est compris que par lui, se targue de et d’autant moins que le symbole se justifie par
mettre en correspondance des espaces étran- lui-même. Il ne parle, disions-nous, qu’à lui-même
gers les uns aux autres. Il se propose, en quelque et ne peut être compris que par lui-même.
sorte, de jouer le rôle d’entremetteur entre des Le champ symbolique parcourt la totalité de
mondes qui s’ignorent. Nous pourrions repro- l’âme humaine dont on sait qu’à l’instar de la
cher aux « structures initiantes » l’utilisation lumière physique, seule partie visible du spectre,
d’un langage symbolique trop imprécis géné- entre l’infrarouge et l’ultra-violet représente le
rant trop de confusion. C’est peut-être l’in- conscient. L’inconscient et ce que René Guénon
verse. Quand le réalisme en peinture atteignit nommera le supra-conscient ne sont pas acces-
la quasi-perfection, les impressionnistes durent, sibles à la clarté de la raison, à la lumière du logos.
pour aller plus loin dans la communication, Or, ces deux instances sont là, présentes à tous
apporter à leurs touches un apparent désordre, les instants de la vie maçonnique. Qui peut nier,
un flou supposé qui, paradoxalement, se révéla en effet, le dessein du rituel de toucher l’in-
encore plus apte à « impressionner » le regard. conscient de ceux qui le vivent et le font vivre ?

Humain : réel et symbolique


Le symbole est consubstantiel à l’humanité.
Il n’y a de symbolisme qu’avec l’apparition de
l’homme. Dès que les humains se réunissent, le
symbolisme apparaît. Les parois des grottes pré-
historiques en témoignent. « Nous vivons dans
un monde de symboles », dit Jean Chevalier
dans la préface de son dictionnaire, et il poursuit
« un monde de symbole vit en nous ».
Nous avons la certitude de vivre dans le monde
réel et de ne vivre que dans lui. C’est une méprise.

26
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Qui peut nier l’aspiration de ce même rituel à


élever ses pratiquants vers la transcendance Tantôt la chose appelle le signe, alors le sens
et l’universel. La totalité de l’être est recrutée apparaît, le symbole en découle. Tantôt, à l’in-
dans le projet initiatique. Le logos ne permet verse, le symbole est premier et il donne du sens
de visiter et de lire ni l’inconscient ni le supra- à la chose. Pour rester sur cet exemple, le sym-
conscient. Il ne peut que constater indirecte- bole de l’équerre une fois construit peut alors, à
ment, à l’endroit où il se trouve, l’ombre portée son tour, éprouver la rectitude, l’orthogonalité, la
de l’un et de l’autre sur la conscience. C’est le rigueur et la droiture d’une chose, qu’elle soit une
symbole qui remonte des profondeurs de la psy- pierre cubique, un raisonnement ou un compor-
ché le contenu de l’inconscient. C’est le symbole tement.
qui projette la pointe de l’âme vers les hau-
teurs de l’esprit, les cimes des collines éternelles.
Le gnôthi seauton, l’epimeleia heautou et le Symbole et substitution
medèn àgan que proposaient les Grecs pour La substitution de la chose par le signe et du
descendre en soi ou pour s’adresser aux Dieux signe par le symbole permet certes de combler
ne sont que de naturelles recommandations une place vacante, mais elle montre surtout que
pour monter ou descendre cette échelle. Seule la quelque chose a été retiré à cet endroit. Dans
voie symbolique met à la portée de l’homme les le Rite Écossais Ancien et Accepté, n’est substi-
étages qui le composent. tué que ce qui a été perdu. La substitution crée
et matérialise l’absence comme elle tente de la
compenser. Le grec emploie sêma σῆμα pour
dire aussi bien le signe que le tombeau. Ce détail
Élever ses pratiquants est pertinent, car, dans ce jeu, la mort est tou-
jours présente. Un mouvement circulaire sans fin
vers la transcendance permute ce qui dit avec ce qui est dit, ce qui se
montre avec ce qui se cache, le substitut avec le
et l’universel substitué. Nous sommes dans l’ordre symbolique
de la substitution.
Curieusement, l’énergie qui active le système
lui est proprement interne, c’est le secret, l’effet
de l’absence. Une chose est perdue qui appelle
La symbolisation, axe de l’initiation maçonnique, sa recherche, qui induit et justifie la quête. Le
met en scène un jeu de substitution de la chose, manque pousse à fouiller. Même lorsque l’on dit
du signe, du symbole et du sens. Quand la chose de lui qu’il est un disparu, le mort ne disparaît
est l’équerre par exemple, le signe en est l’angle pas, il est là par son absence, son inscription dans
droit. De l’équerre et de l’angle droit, l’initiant une mémoire, sur une stèle. Le mort revit par
extrait le sens et construit dans son esprit le sym- substitution. Le Rite Écossais Ancien et Accepté
bole de l’instrument. Dans toutes les combinai- exploite complètement la mort comme outil de
sons possibles, chacun de ces quatre éléments est construction initiatique. L’initié meurt toujours à
en mesure de se substituer à l’autre, de se mettre quelque chose pour renaître à autre chose.
en avant ou, au contraire, de s’effacer derrière lui.

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Points de Vue Initiatiques - n°192

© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Boite en émail de Saxe dite la Bien-aimée, Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France, 1756.

Le symbole est un vecteur. Comme la méta- perçoit la chose, mais ne peut ni l’analyser, ni la
phore, comme le compas, le symbole pos- formuler. Elle est, à ce stade, incommunicable.
sède cette capacité à enjamber, il est l’outil Puis, dans un deuxième temps, se construit une
de la transposition d’un monde à un autre. représentation de mot (symbolisation secon-
C’est un instrument de projection. Son acte, la daire consciente) permettant l’accès au langage,
symbolisation (car le symbole symbolise) fait et donc à l’autre. C’est donc une série de substi-
passer du réel au symbolique. Il est passeur. tutions qui amène à la surface des eaux opaques
Comme tout passeur, il a ses secrets, il est dis- de l’inconscient, à la parole, ce qui nous est défi-
cret, il se cache. Il est passeur à trois niveaux : nitivement inaccessible et dont on reçoit, grâce
dans la communication entre soi et soi, entre aux symboles, des mots reconstitués. L’analyse
soi et les autres, entre soi et le Tout Autre. des rêves est une technique utilisant le vecteur
symbolique pour explorer les profondeurs du
Entre soi et soi refoulé ou pour accéder, comme le pensent cer-
tains, à un hypothétique inconscient collectif.
Ce premier niveau est celui de la psychologie.
Elle a révélé que la symbolisation est à l’ori- Le symbole est aussi passeur dans la commu-
gine de la pensée. Freud écrivait déjà que « La nication entre soi et les autres. Nous sommes
matière première psychique doit être métabo- dans le second niveau de la pyramide, c’est-à-
lisée et transformée par un processus de sym- dire dans notre monde familier. Le symbole est
bolisation réflexif pour être intégrée dans la l’outil de communication horizontale le plus
subjectivité ». La théorie moderne de la symbo- commun. Il l’est d’abord dans le langage, sur-
lisation, comme la développe René Roussillon, tout celui de la poésie, cette forme extrême
considère que la première inscription dans cette du symbolisme de la parole. Il l’est dans l’art
matière psychique est une « trace mnésique » sous toutes ses formes. Touche de peinture ou
suivie d’une représentation de chose (symboli- touche de piano, l’art touche toujours à côté de
sation primaire, inconsciente), le sujet ressent, ce qu’il touche. C’est là sa nature symbolique.

28
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Au sommet de l’édifice, le symbole est enfin pas-


seur dans la communication avec le Tout Autre.
À ce dernier niveau, supra-conscient, dans sa
« capacité à dépasser l’expérience immédiate
pour accéder à une autre compréhension du
réel », le symbole est naturellement convoqué
Conscient de la nature du symbole, ce Rite laisse
comme « passeur » vers le sacré et le spirituel.
à chacun la liberté d’une communication intime
« La voie symbolique est alors conçue comme un
et personnelle avec sa propre transcendance. Il ne
voyage initiatique vers une révélation qui nous
donne aucune instruction de nature anagogique.
livre une intelligibilité absolue » (Jean-Jacques
Wunenburger, Les Ambiguïtés de la pensée sen-
sible, p. 38.). Les deux fonctions du symbole
C’est ici qu’il nous faut évoquer prudemment, À côté de sa vocation vectorielle, le symbole a
d’une part, le problème du religieux et du dogme deux fonctions à première vue indépendantes.
qui ont vocation à communiquer, à dévoiler et, On lui reconnaît d’abord une mission sémiotique :
d’autre part, celui du spirituel. Ce dernier, au il dit, il montre. Ensuite, dans un dessein ontolo-
contraire, dans l’intime et le secret, fait jouer au gique, il fabrique de l’être, il construit un homme.
symbole son second rôle qui est de voiler pour ne Cette charge que lui confie le Rite est l’âme de
pas dire, de cacher pour montrer. l’initiation. Le maçon écossais a vocation à chan-
La raison, langage clair et simple, a constitué ger, à devenir autre, à se transformer. La capacité
un outil de communication précieux et permis sémiotique, pour sa part, relève de l’instruction,
aux hommes de bâtir une vie en commun inté- de l’information. Les rituels s’accompagnent habi-
ressante, mais insuffisante. Il fallut à l’humanité tuellement d’une instruction, c’est-à-dire d’une
des échanges plus profonds et plus intenses. Cela quantité de données qu’il importe de savoir, mais
se fit par les symboles, ces « confuses paroles » qui restent, comme tout savoir, un bien que l’on
comme dit Baudelaire, les seuls à permettre l’ac- possède, que l’on donne et que l’on reçoit.
cès à une unité réelle. Elle est alors, selon le poète, Par contre, l’efficience ontologique du symbole
« ténébreuse et profonde ». Conscient d’utiliser est tout autre. Elle concerne l’éducation, au sens
le langage symbolique, le Rite Écossais Ancien et où l’éducation consiste à se dresser, se construire,
Accepté exclut de son propos toute tentation dog- s’élever, « s’ossifier ». Le symbole construit le
matique. Ce fut le souci du Convent de Lausanne. squelette de l’initié. Le symbolique est une char-
pente qui tient l’humain « debout ». Il ajoute au
réel, du sens, de la stature. Par là même, il toise
la mort et l’impermanence. Il parle au ciel. C’est
lui qui tend le doigt à Dieu sur le plafond de la
Chapelle Sixtine. Cette structure portante, pérenne,
universelle est mise à jour par la Tradition qui
l’a depuis toujours reconnue, mais les sciences
humaines plus récentes contribuent aussi à la
démontrer, soit dans l’individu, soit dans les sociétés.
L’approche individuelle est celle de la psycholo-
gie des profondeurs. Elle a eu le mérite d’avoir
exploré, nous l’avons vu, les processus de sym-
bolisation, et d’avoir montré combien et com-
ment la pulsion naissante du magma profond de
notre psychisme est contenue et transformée.

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Points de Vue Initiatiques - n°192

© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Assiette en porcelaine de la Compagnie des Indes, famille Devan and Hellord, Musée-Archives-Bibliothèque de la
Grande Loge de France, 1740.

De représentant en représentant, de substi- réel (outil, personnage ou concept) disparaît de


tut en substitut, ce travail contient et véhicule, sa réalité pour devenir dans l’esprit de l’initiant
ce qui, au départ, était ineffable. Il aboutit à la un symbole, un emplacement, une empreinte.
parole désormais possible et échangeable. Cette Symboliser revient alors à fabriquer en soi le
même psychologie de l’individu a montré com- moule, la place dans laquelle on pourra éprou-
ment, par la répétition propre au Rite, un objet ver n’importe quel objet réel. C’est aussi l’endroit

30
Franc-maçon à la Grande Loge de France

que l’on pourra occuper soi-même si nécessaire.


Le maçon symbolisant l’équerre aura la faculté
d’être l’équerre lui-même. Il y a dans ce jeu sub-
til de la symbolisation un rapport singulier à la
mort. L’objet réel doit disparaître pour accéder
à l’objet symbolique. Mais tout symbole issu du
réel réensemence en quelque sorte le réel et
vient lui donner du sens. L’équerre outil a disparu
de mes mains, mais je suis maintenant l’équerre
et je peux donner la droiture, la rigueur et l’or-
thogonalité à chacun de mes actes, à chacune de
Il poursuit : « J’ai essayé de dégager cer-
mes paroles. Je peux aussi bien éprouver ceux qui
tains modes d’opération de l’esprit humain, si
m’entourent avec cette équerre.
constants au cours des siècles et si généralement
répandus, que l’on peut les tenir pour fonda-
Une approche sociétale mentaux. » (Claude Lévi-Strauss, Les Structures
élémentaires de la parenté, Paris et La Haye,
La seconde approche est sociétale, c’est celle
Mouton). Il entrevoit une fonction symbolique
de l’anthropologie, une autre science humaine
fondamentale, structurante. De cette fonction
récente qui a démontré que tout homme était
première, trois principes fondamentaux émer-
porteur d’un noyau symbolique universel que
gent : la prescription de l’individuation, c’est-à-
nous retrouvons en maçonnerie. Ce noyau sera la
dire la recherche de l’Unité dont l’harmonie est
Fonction symbolique (Lévi-Strauss), la Loi consti-
la traduction, la limitation des pulsions pour
tutive, l’ordre symbolique ou la Loi primordiale
privilégier l’échange, enfin la prohibition de la
(Lacan).
violence pour le respect d’autrui. Cette pen-
« Chaque enfant, nous dit l’auteur de Tristes sée archaïque, la pensée sauvage pour Claude
tropiques, apporte en naissant, et sous forme Lévi-Strauss, est celle de la Tradition et la franc-
de structures mentales ébauchées, l’inté- maçonnerie fait sien chacun de ces trois principes.
gralité des moyens dont l’humanité dis- À chacun de ses degrés, le Rite Écossais Ancien et
pose de toute éternité pour définir ses rela- Accepté construit l’initié en utilisant l’obsession
tions au Monde et ses relations à Autrui. » de l’unité, la nécessité de contenir la violence des
(Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémen- instincts et l’idéal d’une construction fraternelle
taires de la parenté, Paris et La Haye, Mouton). de l’humanité. Il ne s’agit pas pour lui d’inventer
l’homme, mais de le retrouver dans sa nature pri-
mordiale qui lui est donnée symboliquement.
Le symbole donne à rêver annonçait Bachelard,
il donne à penser poursuivait Paul Ricœur, le Rite
Écossais Ancien et Accepté nous montre qu’il
donne à Être.
Voilà pourquoi l’initiation n’est pas seulement
l’acquisition d’un corpus théorique, mais un long
travail personnel de transformation de soi avec
le symbole, outil qui fait l’originalité de l’homme
et qui l’arrime à l’Ordre symbolique.

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Points de Vue Initiatiques - n°192
© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

La Maçonnerie secourant l’Humanité, lithographie, Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France, milieu du XIXe siècle.
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Franc-maçon
et citoyen
Pourquoi ? Dans quel but ?
par Perry Wiley

Agir dans la Cité reste une exigence, en affirmant en fraternité les droits
de chacun, quand les statuts de la Grande Loge de France
excluent l’immixtion dans les controverses politiques ou confessionnelles.
Le maçon citoyen poursuit au-dehors du temple l’œuvre du maçon initié,
pour devenir un homme accompli.

I
l faut préciser que, dans cet article, nous Mais, ne pourrait-on pas deviner, dans le titre de
parlons du franc-maçon et non de la franc- l’article, une intention d’évoquer des problèmes
maçonnerie en général, c’est-à-dire de l’obé- de société dans nos loges ? Il n’en est rien. Cepen-
dience. dant, on pourrait objecter que la Grande Loge de
L’obédience, la Grande Loge de France, est une fédé- France, dans le passé, a été très impliquée dans
ration de loges, elles-mêmes constituées de frères. l’étude des problèmes économiques, sociaux
C’est à chacun d’entre eux, agissant en citoyen, qu’il et politiques. Il suffit, pour cela, de relire des
incombe d’œuvrer pour construire un monde plus « Questions à l’Étude des Loges » du début du
juste, plus tolérant, plus fraternel. Souvenons-nous siècle dernier. Par exemple :
du 4e paragraphe de notre déclaration de principes : • en 1907 : le rapport du capital au travail ;
« La Grande Loge de France, ni ses loges, ne s’im- • en 1912 : question du syndicalisme,
miscent dans aucune controverse touchant à des de l’alcoolisme ;
questions politiques ou confessionnelles. Pour l’ins- • en 1920 : l’installation matérielle des écoles ;
truction des frères, des exposés sur ces questions, • en 1924 : la situation financière de la France ;
suivis d’échanges de vues, sont autorisés. Toutefois, • etc. (la liste de sujets similaires est longue).
les débats sur ces sujets ne doivent jamais don-
ner lieu à un vote, ni à l’adoption de résolutions, Pour être complet, il faut relire dans le même
lesquels seraient susceptibles de contraindre les temps la conclusion du rapport du Convent de
opinions ou les sentiments de certains frères. » 1922. Cette année-là, la « Question à l’Étude des
Il est donc clair que la Grande Loge de France, en Loges » portait sur « la loi électorale et l’avenir
tant qu’institution, n’intervient pas dans les affaires de la démocratie ».
de la Cité.

33
Points de Vue Initiatiques - n°192

On remarque donc que, depuis son origine, la


distinction est faite entre le rôle de l’obédience
« La Franc-maçonnerie nous offre un abri intan- et l’action de chacun de ses frères. D’une part,
gible dans la lutte pour le progrès social, par sa l’obédience fournit tous les moyens nécessaires
perpétuité et sa tolérance, elle se place au-dessus au bon déroulement des travaux en loge dans
des partis, qui ne sont que des accidents éphé- le cadre du Rite Écossais Ancien et Accepté.
mères dans la vie politique d’un peuple. Que nos D’autre part, chaque frère par la circulation de
frères lui restent fidèles, mais qu’ils n’hésitent pas, paroles libres en loge, par l’écoute attentive de
qu’ils ne reculent point devant l’action publique, tous, construit et forge ses propres opinions, ses
qui est le premier devoir des citoyens. » Ce texte pensées personnelles, prémices de ses futures
garde toute son actualité en 2019. C’est pourquoi actions dans la Cité.
encore aujourd’hui, chaque frère est invité à agir, La définition de franc-maçon est évidente, il suffit
à s’investir sans hésiter dans la Cité. de lire nos textes fondateurs. Cependant, il n’en
va pas de même pour les non-maçons. Certains
nous reprochent d’être trop présents dans la Cité,
Un maçon « travaille en particulier dans les arcanes du pouvoir. Ces
idées reçues, liées à un lointain passé, ont la vie
à l’amélioration dure. Ceux-là, non seulement s’en prennent au
soi-disant pouvoir de la franc-maçonnerie, mais
constante de la plus précisément à l’esprit maçonnique lui-même,
à nos fondamentaux, ce qui est plus grave.
condition humaine » Ne laissons pas les autres nous définir avec leurs
préjugés. C’est donc à chacun d’entre nous de
rappeler que, par son exemplarité, un maçon
« travaille à l’amélioration constante de la condi-
Rappelons aussi que, lors du Convent de 1936, tion humaine, tant sur le plan spirituel et intel-
le frère Jean Samson donne lecture du rapport lectuel que sur le plan du bien-être matériel ».
établi avec Michel Dumesnil de Gramont sur Notre Constitution précise aussi que les
le « rôle de la Franc-maçonnerie et les Francs- francs-maçons « sont des citoyens éclairés et
maçons ». Ils résument ainsi la pensée des frères disciplinés, et conforment leur existence aux
des loges : « Mais pour éviter toute équivoque, impératifs de leur conscience ».
précisons que la politique que la maçonnerie
entend étudier est la science qui apprend aux indi-
vidus et aux peuples à se gouverner, à se dévouer
La notion de citoyen
à la Res publica (à la chose publique) en sacrifiant est plus changeante
leurs intérêts particuliers à l’intérêt général. Il ne Elle apparaît dans les cités-États de Grèce, à
s’agit pas – et nos Ateliers le soulignent – de faire Athènes, où un citoyen est un homme libre de
commettre à l’Écossisme la lourde faute d’inter- plus de 20 ans, dont le père et la mère sont aus-
venir, en tant que corps constitué, dans la poli- si athéniens. En ce temps-là, les femmes et les
tique des partis et de se lancer, ès qualités, dans esclaves étaient exclus de la citoyenneté. Seule-
des manifestations extérieures électorales ». ment 10 % de la population était alors consti-
tuée des citoyens, égaux devant la loi et pouvant
participer à la prise de décision politique.

34
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Plus tard en Europe, les monarchies souhaitant


conserver et protéger leurs privilèges ont occul-
té la citoyenneté. Et si l’on excepte les quelques
cités libres du Moyen Âge, il faudra attendre en
France la Révolution pour que les philosophes
s’emparent du sujet. Alors le mot « citoyen »

© Brahim Drici.
remplacera le mot « bourgeois » et « sujet ».

Franc-maçon et citoyen,
pourquoi ? Manifestation à la suite des attentats contre Charlie Hebdo
en 2015.
En 1789, la Déclaration des Droits de l’Homme et De gauche à droite : Marc Henry, Grand Maître de la Grande
du Citoyen affirmera dans son préambule : « que Loge de France, Catherine Jeannin-Naltet, Grande Maîtresse
les réclamations des citoyens, fondées désor- de la Grande Loge Féminine de France, Michel Meley, Grand
mais sur des principes simples et incontestables, Maître du Conseil National de la Fédération Française du Droit
Humain, et Christian Bonhomme, Conseiller Fédéral de la
tournent toujours au maintien de la Constitution Grande Loge de France.
et au bonheur de tous ». Mais il faudra encore
attendre quelques années pour que réellement Si le franc-maçon s’efface devant le citoyen, deve-
tous soient concernés par cette Déclaration.
nant alors un simple individu essentiellement sou-
La citoyenneté des juifs ne sera accordée qu’en
mis au légitime respect des lois, non seulement il
1791 grâce, entre autres, à deux francs-maçons,
néglige ses devoirs, mais il oublie que l’initiation
Mirabeau et l’Abbé Grégoire. Quant aux femmes,
donne à l’homme une autre dimension.
ce n’est que le 21 avril 1944 que le droit de vote
leur est accordé. Notons aussi la particularité de
la Corse qui, elle, l’avait donné pendant le gou- Qu’en est-il alors du lien entre
vernement de Paoli (1755-1769).
le franc-maçon et le citoyen ?
Jean-Jacques Rousseau avait écrit : « Forcé de com-
Le franc-maçon sait qu’il fait partie du Tout, où
battre la nature ou les institutions sociales, il faut
le visible et l’invisible interagissent. Il comprend
opter entre faire un homme et faire un citoyen, car
aussi qu’il est un élément dans un écosystème, où
on ne peut faire à la fois l’un et l’autre ». Depuis le
il se doit d’associer constamment les trois com-
XVIIIe siècle, ce clivage s’est estompé, car il n’est
plus question « d’être maître et possesseur de la posantes qui fondent la citoyenneté : la civilité, le
nature ». Alors on peut aujourd’hui comprendre civisme et la solidarité.
Marcel Gauchet quand il affirme : « L’homme est La civilité est le savoir vivre dans la société, le res-
pleinement homme dans le citoyen ». pect de l’autre, de tous les autres. Le franc-maçon
Homme et Citoyen sont distingués dans notre l’applique en loge depuis son initiation. Le civisme
Déclaration des Droits de l’Homme et du est le respect des lois et règlements, la prise de
Citoyen (dès 1789) pour montrer qu’il s’agit non conscience de ses devoirs. Obligations toutes
seulement de légiférer sur le comportement naturelles pour un initié appartenant à l’Ordre
de la personne dans la société face à l’autorité, Écossais. La solidarité est l’entraide que l’on doit à
au pouvoir, mais aussi d’affirmer que chaque tous et, en particulier, aux plus démunis. Elle incite
être humain a des droits qui lui sont propres. au partage, parfois aux sacrifices. Cette « fraterni-
C’est bien là, l’un des principes que la franc- té citoyenne » est la mise en œuvre concrète de la
maçonnerie proclame et défend. fraternité qui unit des initiés en loge.

35
Points de Vue Initiatiques - n°192

Par son discernement, par la distance qu’il prend Le citoyen franc-maçon est un initié qui connaît la
sur les événements, se gardant « de prendre les valeur des serments qu’il a librement consentis. Il
mots pour des idées » et s’efforçant de décider sait que l’amélioration et le progrès de l’humanité
par lui-même de ses opinions et ses actions, le passent d’abord par son propre perfectionnement.
franc-maçon privilégie l’intérêt général à ses prio- Il sait qu’il travaille sans relâche dans un Ordre, lui
rités personnelles. donnant des outils et une méthode pour sa propre
Habitué en loge par ses votes par boule blanche ou construction. Selon Monique Castillo, au sens
noire, où l’abstention n’est pas autorisée, il assume éthique, « Un ordre est une hiérarchie de valeurs
ses responsabilités, il ne renonce pas, il s’exprime, suprêmes à perpétuer », et au sens politique « Une
il choisit, tant il se rappelle les luttes de ses aînés organisation qui unit les parties d’un tout ». Alors
pour obtenir ce droit fondamental de manifester le maçon est une passerelle entre l’Homme et le
son opinion par le vote. citoyen, s’il sait sortir du matérialisme ambiant,
pour affirmer et défendre, en tout premier lieu,
Un bon citoyen : pour quoi faire ? la dignité de l’homme, prérequis à toutes actions
citoyennes.
Aristote rappelait qu’il « est possible d’être un
bon citoyen sans posséder la vertu qui nous rend
homme de bien. » Voilà un piège qui nous guette
si nous pensons que la citoyenneté est un bien Seule une spiritualité
acquis, et un ensemble de droits qui ne seraient
pas accompagnés de devoirs. Cette passivité ferait humaniste peut
alors de nous de faux citoyens et simplement de
vrais sujets. conduire à l’unité
Ceci n’est pas possible pour le franc-maçon qui
doit poursuivre, à l’extérieur du temple, l’œuvre de l’Homme
qu’il a commencée en son sein. Nous avons le
devoir d’agir en poursuivant concrètement nos
réflexions entamées dans le temple. Reconnais-
Aujourd’hui, le maçon citoyen est un homme
sons cependant qu’il faut parfois du courage pour
d’action, capable d’agir dans la Cité avec discerne-
agir en maçon. « Le courage n’est pas un savoir,
mais une décision, non pas une opinion, mais un ment ! Mais alors, de quel Homme parlons-nous ?
acte », nous rappelle Jankélévitch. S’il n’émerge pas de l’animalité, si son destin est
uniquement fixé par des règles humaines (revues
Alors quels types d’actions doit entreprendre
et corrigées uniquement à son profit), alors
le citoyen initié qu’est le franc-maçon, dans les
l’Homme n’est rien. Il n’est plus qu’un jouet pour
sphères sociale, médicale, syndicale, environne-
mentale, dans l’éducation, etc. ? La liste serait « travaux pratiques » de quelques laboratoires.
longue et de nombreux frères connus ou ano- S’il ne sait pas se libérer de ses limites d’individu,
nymes se sont impliqués dans ces domaines. de son positionnement social, de sa religion, s’il
Citons parmi tant d’autres : René Cassin, Gustave ne met pas en œuvre son libre arbitre, son intelli-
Mesureur ou, plus près de nous, Pierre Brossolette gence, alors l’Homme n’existe pas en tant que tel.
et Pierre Simon. Ce sont autant d’exemples pres- Soyons réalistes, aujourd’hui, l’Homme tend à
tigieux à suivre. ne plus avoir de valeur… sauf marchande. Nous
Nous ne sommes pas tous dotés de leurs poten- voyons poindre le risque de l’apparition de
tialités, ni tous capables de réussir de semblables « l’Homme augmenté » ; celui-ci ne serait à terme
actions. Mais « il n’est pas nécessaire d’espérer qu’un robot, manipulé par certains, dont le dessein
pour entreprendre et de réussir pour persévérer ». n’est pas toujours le bonheur de l’humanité.

36
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Si l’on admet, comme le laisse croire le La responsabilité du maçon-citoyen et son devoir,


Pr Changeux que « l’Homme n’a plus rien à faire c’est de travailler à cette éclosion intime pour
de l’esprit, il lui suffit d’être un homme neuronal », l’amélioration constante de l’Humanité, sur les
nous pouvons nous inquiéter. plans matériel certes, mais aussi intellectuel et spi-
Quand Marvin Minsky, un des inventeurs de rituel. Un travail qui commence par un « Connais-
« l’Intelligence artificielle », écrivait que « les toi toi-même » et dont une suite « tu connaîtras
futurs ordinateurs seront tellement intelli- l’univers et les Dieux » ne doit pas être oubliée… au
gents, que nous aurons de la chance s’ils nous risque de ne plus être un Homme accompli.
acceptent comme animaux de compagnie »,
Pour son travail dans la Cité, le franc-maçon ajoute
nous pouvons douter, non seulement de cette
science sans esprit, mais de notre propre futur, si pour l’homme d’autres dimensions : l’imagina-
nous leur laissons le pouvoir d’agir. Si ces hypo- tion, la réflexion sans limite, la certitude qu’il peut
thèses deviennent des réalités, alors ce seront des se perfectionner, se métamorphoser disaient les
machines qui iront voter pour nous dans le futur. humanistes de la Renaissance.
À moins qu’il n’y ait plus de vote du tout ! Si le res- La compréhension de la citoyenneté humaniste et
pect de la dignité humaine n’est pas un préalable spirituelle suppose trois préalables. Tout d’abord,
indispensable, alors quelles valeurs pourrait-on être libre sans aucune aliénation d’aucune sorte :
donner à la Liberté, à l’Égalité et à la Fraternité ? ni religieuse, ni culturelle, ni communautaire, ni
Pour nous, ici, naître une deuxième fois par l’initia- sociale, ni politique… Ce qui n’exclut pas, bien au
tion, c’est passer du stade de l’individu à celui de contraire, un engagement dans ces domaines, mais
personne dont l’intégrité et la dignité ne peuvent celui-ci doit se faire avec le recul nécessaire, pour
pas être niées ou négociées. C’est devenir un être conserver sa liberté de conscience et d’expression.
pensant, celui qui ose savoir : sapere aude. L’in- Parallèlement, avoir une connaissance objec-
jonction d’Horace a été reprise par Kant : « Aie le
tive de soi sans aboutir à un anthropocentrisme
courage de te servir de ton propre entendement ».
réducteur. Enfin, aimer son prochain, non seule-
C’est-à-dire être capable de passer de l’homme
ment comme soi-même, mais surtout tel qu’il est.
subissant à un Homme libre qui s’assume. Alors,
et alors seulement, il peut être un citoyen accom- La Cité ne peut se construire durablement qu’avec
pli. Ce qui signifie que seule une spiritualité huma- lucidité, et par un effort de compréhension et de
niste (ou un humanisme spirituel) peut conduire respect des différences. Chacun à sa juste place,
à l’unité de l’Homme, à son émancipation, à sa enrichi par les réflexions et le travail en commun
dignité… à une pleine et entière citoyenneté. dans sa loge pourra, sans angélisme, participer à
la construction d’un réel « vivre ensemble ». La
loge et le rituel favorisent l’amélioration et le per-
Sortir de l’éparpillement fectionnement de chacun des frères qui peuvent
La foi en l’Homme, exprimée dans nos rituels, alors devenir de bons citoyens.
nous incite à sortir de notre éparpillement, de
Le franc-maçon citoyen de la Grande Loge de
notre chaos interne et du chaos du monde, pour
retrouver en nous, et avec tous les autres, ce qui France est au cœur d’une « démarche de Tradi-
fait notre Unité intime et l’Unité de l’Univers. tion au cœur des enjeux contemporains ». Alors,
Comment, en effet, espérer la complète et uni- son action dans la Cité sera d’autant plus effi-
verselle application des Droits de l’Homme et cace qu’elle se fera pour le bien de tous, avec la
du Citoyen, sans considérer que, par-delà notre discrétion nécessaire, sans bannières dressées, ni
matérialité, il existe une spiritualité latente qui tabliers dans les rues, qui risqueraient d’être inu-
nous unit… et donne du sens commun à la vie. tiles, voire contre-productifs.
Alors mettons-nous à l’œuvre ici et là, sans tarder !

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Points de Vue Initiatiques - n°192
© British Museum.

William Blake, L’Ancien des jours, peinture, 1794.


Franc-maçon à la Grande Loge de France

La spiritualité
du Rite Écossais
Ancien et Accepté
par Hubert Greven

La franc-maçonnerie écossaise, la seule pratiquée


à la Grande Loge de France, envisage l’Homme dans son intégralité.
Bachelard disait qu’il ne peut être défini que par toutes les tendances
qui le dépassent. Et c’est bien dans cette perspective dynamique
que le Rite place ses membres, sans présumer des fins.

L
e Rite Écossais Ancien et Accepté pos- Cette dernière, dépassant les paradigmes maté-
tule l’existence de l’esprit et sa primau- rialistes et dualistes de jadis, s’interroge désormais
té sur la matière. Neutre, adogmatique sur l’hypothèse d’un Principe originel, immatériel
et tolérante, ne prétendant aucune- et informulable, un dans son essence, mais pluriel
ment détenir la Vérité, respectueuse de la liberté dans sa manifestation. Connaissant l’interdépen-
de pensée et de conscience de ses adeptes, cette dance de l’Homme, de la Nature et du Cosmos
conception universaliste du Rite écarte tout pro- et constatant la complexité du Vivant, elle redé-
sélytisme partisan, reste étrangère aux contro- couvre parfois des aspects propres aux doctrines
verses, requiert une alliance de la raison, du cœur ésotériques traditionnelles souvent oubliées
et de l’esprit. Elle peut convenir, sans exclusive ni
ou condamnées par certains théoriciens positi-
assujettissement d’aucune sorte, à tout honnête
vistes. En adhérant à la devise Ordo ab Chao, le
homme quelles que soient sa tradition culturelle
maçon écossais souscrit à l’existence d’un Principe
et ses convictions personnelles.
ordonnateur à l’œuvre dans l’univers. L’invocation
« À la Gloire du Grand Architecte de l’Univers » ne
Un principe, l’oblige pas à adorer une entité divine personnalisée
seulement un principe... ou impersonnelle ni à lui rendre un culte, mais seu-
En se réclamant toujours d’un Principe créa- lement à témoigner de l’admiration révérencieuse
teur universel, fondement de toutes choses que lui inspirent les mystères du Monde et de la Vie.
et librement interprétable, le Rite reste Fidèle à la Règle traditionnelle de l’Ordre maçon-
ouvert aux dernières avancées de la science. nique, il prête ses serments sur la Bible ouverte,

39
Points de Vue Initiatiques - n°192

considérée exclusivement et hors de toute asser-


tion religieuse comme « Volume de la Loi Sacrée »,
symbole de spiritualité et support de thèmes légen-
daires propres au Rite Écossais Ancien et Accepté.
Voie de Sagesse et de Connaissance, elle permet à
Laissant à ses adeptes la libre détermination et la l’adepte de se parfaire, de développer son champ
pratique privée de leurs convictions personnelles de conscience, d’user de sa créativité éthique, de
dont il n’a pas à se préoccuper, le Rite les engage prendre en charge son éveil spirituel et, finale-
seulement à éveiller leurs propres potentialités ment, de s’ouvrir à l’esprit de Vérité qui tend à se
cognitives, à affermir leur discernement, à deve- manifester en lui et par lui.
nir les acteurs de leur spiritualisation en suivant la
progression initiatique de ses trente-trois degrés.
Sans limiter celle-ci au seul plan intellectuel, il pré-
conise de la vivre comme une quête, une ascèse
existentielle et spirituelle, une voie de perfection-
nement individuel et collectif conduisant à l’Uni- Instaurer une
versel par une vie intérieure harmonieuse.
La spiritualisation par le Rite Écossais Ancien et fraternisation entre
Accepté émane de sa méthode traditionnelle
d’éveil initiatique et non de l’adhésion à un cor-
les peuples
pus doctrinal. Elle requiert maîtrise et autonomie
de la pensée, activation et élévation de la quête
intérieure en perpétuel devenir. Elle invite le cher-
chant à réorienter son existence pour se focaliser
sur l’essentiel de la Vie, se recentrer sur l’Être pour L’essor remarquable de la pratique du Rite Écossais
retrouver et ressentir l’élan créateur qui se mani- Ancien et Accepté traduit une aspiration à main-
feste en lui et autour de lui. Elle l’encourage à pro- tenir et promouvoir le sens profond des principes
gresser d’un conditionnement par l’avoir vers une et valeurs ayant présidé à sa constitution. Ainsi, il
existence ouverte sur l’être, de l’égocentrisme vers affirme sa vocation à l’universalité par une pratique
l’Amour. Donnant la priorité à la sacralité de la initiatique dépassant toutes les contingences. Fer-
Vie-Une, elle conduit à devenir solidaire et respec- ment de concorde entre les hommes, la pratique
tueux de tous, à entretenir des relations humaines du Rite est susceptible de leur procurer un regain
généreuses, justes et fraternelles. d’espoir, de motivation créatrice face aux pertes
des valeurs traditionnelles et de fournir ainsi un
sens positif à toute vie. Ces perspectives idéalistes,
La foi d’un franc-maçon humanistes et universalistes qui sont les siennes,
écossais peuvent contribuer à réenchanter le monde et à
instaurer une fraternisation entre les peuples, de
Les débats théologiques ou religieux n’étant pas
plus en plus conscients d’appartenir à une même
du ressort du Rite Écossais Ancien et Accepté,
Terre, persuadés d’être désormais, pour le meil-
ce qu’il convient d’appeler la foi du maçon n’est
leur et pour le pire, tributaires d’un même destin
pas synonyme de croyance, adhésion aveugle à
collectif. La spiritualité du Rite Écossais Ancien et
une doctrine ou soumission servile à un magis-
Accepté est un formidable message d’espérance
ter. Elle implique l’adhésion à l’esprit du Rite,
pour le XXIe siècle.
l’observation scrupuleuse de la pratique rituelle,
le respect des engagements successifs consen-
tis à chaque passage à un niveau supérieur.

40
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Proposant un parcours initiatique en trente-trois


degrés, le Rite Écossais Ancien et Accepté conduit
ses adeptes à un questionnement existentiel et
spirituel permanent. Il veut être pour eux un guide
et un compagnon de vie, et non jouer le rôle d’un
directeur de conscience. Chacun est amené à s’in-
terroger personnellement sur la nature profonde
de son être (le célèbre Connais-toi toi-même

© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.


attribué à Socrate), à cultiver en permanence ses
capacités de réflexion, à donner un sens à sa des-
tinée personnelle, à servir le bien commun. Bref,
à mettre en pratique l’une des maximes les plus
fortes du Rite : je veux et je construis.

Une hiérarchie sans pouvoir


Le Rite Écossais Ancien et Accepté a toujours
garanti à ses adeptes leur droit inaliénable à
une totale liberté de conscience. Nul ne peut le
soupçonner de vouloir contraindre ou formater
les esprits au prétexte qu’il réclame de la part de Convocation de la loge St Jean des Vrais Amis, 1784.
ceux qui souhaitent le rejoindre le respect de ses
principes fondamentaux, l’observance des critères Par inclination naturelle, le Rite Écossais Ancien et
traditionnels de sa régularité, ainsi qu’un serment Accepté a toujours souhaité élever intellectuelle-
de fidélité. Si, après en avoir été dûment informés, ment, moralement et spirituellement ses adeptes,
ils consentent à prendre un engagement envers encourager leurs devoirs d’émancipation et de
lui, ils peuvent être assurés que leur personnalité, responsabilité. Porteur de ses propres valeurs et
leur autonomie et leur libre arbitre seront toujours idéaux, il ne s’est jamais plié aux pressions ni aux
préservés, le Rite associant, dans son mode de engouements idéologiques qui ont trop souvent
fonctionnement comme dans son enseignement, séduit le monde profane et montré a posteriori
droits et devoirs, individualité et collégialité, par- leurs effets nocifs, pas plus qu’il ne s’est incliné
ticularité et diversité. Bien héréditaire légué par devant ceux qui ont tenté de le dénaturer, de l’ab-
nos ancêtres, il représente sans conteste un axe sorber ou de l’instrumentaliser pour servir leurs
de référence autour duquel nous pouvons nous visées personnelles.
rassembler en toute confiance et nous identi-
fier, grâce à lui, comme membres d’une famille
maçonnique aux qualités, spécificités et modalités Droits, devoirs et liberté
particulières. À plusieurs reprises, il a su défendre farouchement
Refusant tout assujettissement à des assertions son existence, sa souveraineté et sa légitimité. Il a
doctrinales ou dogmatiques sur l’Homme, l’ori- toujours refusé de suivre l’activisme des thurifé-
gine du Monde, l’Être ultime de l’Univers et sur raires d’une pseudo-modernité voulant faire table
leur fin dernière, s’interdisant tout empiétement rase des normes et règles élaborées de génération
dans la sphère privée des convictions et des enga- en génération, s’efforçant au contraire de faciliter
gements individuels dans les domaines politique les relations interpersonnelles, assurer la régula-
et religieux, le Rite Écossais Ancien et Accepté n’en tion des institutions et maintenir la cohésion de
requiert pas moins l’exercice d’un discernement la société.
avisé et responsable.

41
Points de Vue Initiatiques - n°192

Le passé a démontré qu’en abandonnant leurs


principes fondateurs ou en faisant abstraction
de leurs mythes et symboles identitaires, les ins- De nos jours, maçons et profanes se trouvent
titutions initiatiques périclitent. De même, sans confrontés à des situations bien plus complexes
conscience de leurs origines, sans transmission d’un et périlleuses que jadis, réclamant d’eux davan-
langage, d’us et coutumes communs, les groupes tage de vigilance et de réactivité face à la déré-
sociaux régressent et l’humanisation des per- gulation et à la déshumanisation croissante des
sonnes s’amoindrit. La force du Rite réside dans une sociétés. Contrairement à ce qu’en pensent ceux
constante référence à ses textes fondateurs, dans la qui, méconnaissant notre Tradition et nos prin-
mémoire de son Histoire, dans la conservation de cipes, nous reprochent d’être nostalgiques d’un
son capital initiatique, dans l’observance des dispo- passé révolu ou ceux qui, croyant innover, recons-
sitions fondamentales et des règles qu’il s’est don- tituent la franc-maçonnerie sous d’autres aspects
nées, bref tous éléments constituant les racines, la du néoscientisme, du matérialisme ou du New
filiation et la pérennisation d’une Tradition. Age, le Rite Écossais Ancien et Accepté montre,
comme un trait permanent de son Histoire, qu’il
place l’Homme à la source, au cœur et comme but
Une tradition toujours majeur de ses préoccupations, qu’il reste en per-
en mouvement manence idéaliste, mais réaliste et volontariste,
Le respect de nos conventions n’implique pour très au fait des réalités de son époque. À l’instar
nous aucun conformisme, immobilisme ou replie- de Térence, il peut affirmer : « Rien de ce qui est
ment frileux, mais la volonté de nous inscrire dans humain ne m’est indifférent. » Mais, en même
une lignée particulière, de nous maintenir dans la temps, signe d’une grande sagesse philosophique,
mouvance initiatique et spirituelle du Rite Écossais il reconnaît qu’il n’a pas de réponses catégoriques
Ancien et Accepté, et de le prémunir contre toute à toutes nos interrogations métaphysiques ni à
dérive hasardeuse. tous les problèmes de société, sans pour autant
les éluder.
C’est ainsi que, pendant plus de deux siècles
d’existence, le Suprême Conseil de France a su
assumer sans défaillance son rôle de gardien, Dans un monde en déroute
protecteur, conservateur et promoteur du Rite Depuis plusieurs décennies, la déroute des idéolo-
en France et à l’étranger, tout en répondant aux gies et le recul de la plupart des religions ont laissé
défis auxquels le confrontaient les évolutions de un grand vide moral, spirituel et existentiel chez
la pensée et les transformations de la société. Le de nombreux hommes. Désorientés, désormais
triptyque Connaissance-Amour-Action qui sous- privés de modèles à suivre et ne disposant plus
tend le projet du Rite Écossais Ancien et Accepté de voies tracées d’avance, ils doivent construire
l’a toujours maintenu en éveil et a constamment pas à pas leur propre chemin de vie et lui donner
motivé ses combats humanistes. personnellement un sens. Il leur faut comprendre
et composer avec les incidences directes ou indi-
rectes de la modernité, sur l’état de la société et
avec les réactions exacerbées ou fatalistes d’in-
dividus se sentant dévalorisés ou non reconnus.
Bien que nous cultivions entre nous des relations
de convivialité, de générosité et de solidarité et
défendions autour de nous les valeurs humanistes,
nous ne sommes pas à l’abri des changements
inquiétants des mentalités et des comportements
de nos contemporains : perte de la notion de

42
Franc-maçon à la Grande Loge de France

© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Bannière de la loge n°173 L’Espérance Fraternelle.

bien commun, développement des permissivités, valeurs, des Droits de l’Homme, des libertés, de
incivilités, licences, transgressions considérées la culture, de la démocratie. La mondialisation
comme des conquêtes libératrices, changement semble irréversible, l’universel serait plutôt en voie
pour le changement pour se donner des allures de disparition ».
modernistes, évasion dans l’imaginaire ou dans Refusant de céder aux débats stériles des partis
la starisation médiatique, érosion des identités pris idéologiques ou doctrinaires, le Rite Écossais
nationales, religieuses, culturelles au profit d’une Ancien et Accepté, par sa neutralité politique et
mondialisation économique et consumériste sans religieuse, évite les tensions conflictuelles. Il per-
éthique. Par ailleurs, nous ne sommes pas dupes met aussi une approche globale de l’homme et du
d’une grave confusion qui s’est établie dans les monde telle que la professent les grandes Tradi-
esprits entre universalité et mondialisation, ainsi tions de l’Humanité. Cette conception de la réalité
que le souligne Jean Baudrillard : « Mondialisation peut suggérer à nos frères, en même temps qu’une
et universalité ne vont pas de pair, elles seraient perspective cognitive, un esprit d’aventure et de
plutôt exclusives l’une de l’autre. La mondialisa- tolérance, puisque la singularité et la diversité des
tion est celle des techniques, du marché, du tou- êtres et des choses y sont considérées comme la
risme, de l’information. L’universalité est celle des manifestation plurielle d’une source unique de vie.

43
Points de Vue Initiatiques - n°192

En ce début de XXIe siècle, face aux défis du


monde contemporain, le Rite Écossais Ancien et En nous enseignant d’observer une « docte igno-
Accepté nous fournit une aide appropriée puisque rance » face à une Vérité absolue inaccessible
sa méthode initiatique encourage, guide et sou- à l’esprit humain, le Rite nous engage à ne pas
tient notre quête de lumière intérieure et tend à reprendre à notre compte des affirmations que
faire de nous des Hommes au sens plein du terme, nous n’aurions pas vérifiées personnellement, à
c’est-à-dire auteurs et acteurs de leur propre épa- relativiser nos assertions, à respecter les opinions
nouissement intellectuel, moral et spirituel, res- des autres et à faire preuve de tolérance mutuelle.
ponsables de leurs choix existentiels, solidaires de Il offre au maçon écossais une base ontologique et
leurs frères en humanité. Outre l’éloge des vertus une perspective éthique, en proclamant l’Amour
morales traditionnelles, il invite à œuvrer pour de comme fondement et but de toute existence.
nobles causes générales, à l’exemple de la Cheva- Il use d’une méthode initiatique et d’outils sym-
lerie qui a inspiré une partie importante de son boliques pour aider ceux qui veulent y souscrire
corpus symbolique, une chevalerie du cœur et à élaborer leurs intimes convictions, à suivre leur
de l’esprit certes, mais tout autant vouée à agir guide intérieur et à édifier, en conséquence, leur
concrètement dans le monde, ainsi que nous y propre destinée.
invite le Rite dès le premier degré, à savoir Por-
Le Rite Écossais Ancien et Accepté a pour but
ter au-dehors l’œuvre commencée dans le Temple.
unique la réalisation intérieure de l’Homme, sa
Les idéaux du Rite restent plus que jamais d’actua-
libération du prêt-à-penser médiatique, afin qu’il
lité, ils peuvent inspirer à ceux qui y souscrivent
puisse construire lui-même sa vie, choisir ses
des élans chevaleresques en se mettant au service
options sans aucune pression extérieure, avec
de la Paix, de la Justice et de la Vérité.
l’aide de ses frères. La finalité de la démarche
écossaise se situe dans la plénitude existentielle
Des engagements aussi pour laquelle le Rite propose à sa réflexion des
éléments de connaissance, de nature symbolique,
humbles que forts
légendaire ou mythique. Cette réflexion vise à
Les maçons écossais ont compris qu’un retour réaliser l’équilibre entre le corps et l’esprit, entre la
vers leur intériorité ainsi qu’un abandon de leurs foi et la raison, affirmant la prééminence de l’es-
préjugés conditionnent leur approche des voies de prit, d’essence éternelle, sur la matière, par nature
la Sagesse et de la Connaissance, leur ouverture contingente.
à un niveau d’être supérieur et leur renaissance
à une vie nouvelle. Il ne leur suffit pas d’acquies-
cer simplement à de pareils desseins, mais de les Un travail permanent
concrétiser dans leur vécu pour en éprouver la en soi et hors de soi
pertinence et l’efficience. Le but du Rite est de Le travail en loge favorise la recherche du perfec-
nous enseigner, entre autres, les vertus du silence tionnement individuel en dehors des turbulences
propices à une réflexion sereine, de nous amener sociales, permettant au maçon écossais d’avoir
progressivement à perfectionner nos manières un rayonnement à l’extérieur. S’il a bien com-
d’être et de penser, de nous apprendre à discer- pris le sens de son initiation, il pourra alors aller
ner nos devoirs. Ce faisant, nous sommes amenés défendre les valeurs primordiales de l’humanité au
à admettre notre incapacité à pouvoir connaître sein d’associations spécifiques choisies par lui, en
ou définir l’ultime Vérité par la seule spéculation accord avec ses aspirations personnelles, ce que
intellectuelle, à attribuer une cause et une finalité la plupart des maçons responsables ne manquent
particulières à l’univers. pas de faire à titre individuel, sans impliquer leur
obédience ou leur juridiction, dont le rôle n’est pas
de se lancer dans l’arène politique ou religieuse.

44
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Alors pourront-ils mériter la qualification de Parfaits


Écossais, c’est-à-dire celle d’hommes accomplis,
Ces maçons motivés s’y montrent généralement libérés de leurs propres entraves, ayant découvert
des citoyens éclairés prêts à assumer leurs choix au cœur de leur être et par leur propre volonté de
et leurs responsabilités, le travail en loge les pré- réalisation un sentiment de plénitude universelle ?
disposant à l’action envers les autres, l’action sur
eux-mêmes étant le prélude le plus efficace à
cette démarche.
Cependant, rien de stable, rien de durable ne peut « Qui veut bâtir haut
être construit ni garanti sans l’assistance d’un prin-
cipe d’ordre structurant, régulant et harmonisant doit creuser profond »
les relations humaines, sans élimination préalable
de nos confusions intérieures, afin que puisse se adage chinois
constituer une personnalité saine et efficace. La
devise du Rite, Ordo ab Chao, nous en rappelle la
nécessité. D’où également l’importance de pou-
voir compter sur une institution ayant recueilli la
Des hommes toujours plus nombreux à travers
sagesse des générations antérieures et capable de
le monde reconnaissent le bien-fondé de notre
nous aider à canaliser nos doutes ontologiques,
démarche initiatique basée sur la spiritualité et
nos appréhensions existentielles, notre senti-
nous devons répondre à ce désir, véritable besoin,
ment de vide intérieur. Son plaidoyer en faveur
universel par notre exemplarité et notre fidélité à
de la Liberté tranche nettement sur la permissi-
nos engagements.
vité généralisée tant louée de nos jours et dont
le corollaire est une perte de sens dans tous les Qui veut bâtir haut doit creuser profond dit un
domaines de la vie quotidienne. adage chinois. Il résume parfaitement la tâche
à laquelle nous convie le Rite Écossais Ancien et
Accepté. Si nous le comparons symboliquement
Une grande ambition à un Arbre de vie, nous pouvons assurer que plus
Le Rite Écossais Ancien et Accepté, nous laissant ses racines s’implanteront solidement, plus son fût
le choix de nos buts, éclaire notre parcours per- s’élèvera vigoureusement, plus sa ramure s’épa-
sonnel. Il n’offre pas un refuge confortable à ceux nouira et résistera aux assauts extérieurs, plus ses
qui espèrent obtenir des réponses ou des solu- fruits seront abondants et féconds en promesses
tions toutes faites pour rasséréner leurs états de renouveau.
d’âme inquiets. Au contraire, il réclame de nous La Voie Royale définie par le Rite Écossais Ancien
le suivi d’une ascèse rigoureuse, beaucoup de et Accepté suscite l’émergence d’une pensée créa-
discernement, de volonté et de persévérance. trice et la réalisation d’un grand projet. Tel est l’es-
En résumé, le Rite engage ses adeptes à devenir prit qui se dégage de la pratique du Rite. Le Franc-
les artisans de leur propre éveil, à découvrir en maçon écossais a pour vocation d’être un bâtis-
eux-mêmes et par eux-mêmes, leur source de seur. Stimulé par la triade Sagesse-Force-Beauté,
vie qui étanchera leur soif d’absolu, à déceler et chacun d’entre nous, en particulier, mais aussi
à exprimer leurs potentialités, à effectuer leurs collectivement, est appelé à contribuer volontai-
devoirs d’hommes responsables et généreux. rement, à notre mesure et par notre exemple, à
la construction d’un monde meilleur. La tâche est
immense, mais l’Espérance nous soutient.

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Points de Vue Initiatiques - n°192
© RdR.

Ma vie, André Siramy, peinture sur bois 80 x 150 cm, collection privée,1962.
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Que la joie
soit dans les cœurs !
par Philippe Charuel

Philippe Charuel, passé Grand Maître de la Grande Loge de France (2015-2018),


en racontant son parcours de franc-maçon, évoque des émotions et
des interrogations qui rappelleront les premiers pas de chacun en franc-maçonnerie.
Il délivre au passage quelques valeurs fondamentales qui fondent la démarche,
dont la première qui est aussi une récompense, la fraternité.

I
l pleuvait à verse ce soir-là ! Nous étions le connotation exceptionnelle. Il était unique, je le
vendredi 5 octobre 1984 et je m’étais réfugié savais. J’allais être initié à la franc-maçonnerie !
sous le porche d’une vieille maison. Il était Les images d’une vie entière, bien qu’étant alors
19 heures et j’étais en avance, en avance au encore jeune, du haut de ma trentaine qui venait
rendez-vous qui m’avait été fixé. Le courrier arri- de sonner, repassaient en boucle devant mes yeux
vé quelques jours auparavant indiquait 20 heures. rivés sur les pavés grisonnants qui couvraient le
Rendez-vous à 20 heures, au 9 de la rue du Collège
sol de cette coursive.
Chappuisien, à Annecy. La vieille ville, malgré ce
temps exécrable, gardait tout son charme. Dans J’avais de nouveau 9 ans. J’étais de nouveau à
chaque pierre, un morceau d’histoire semblait me Lyon, ma magnifique ville natale où j’avais pas-
dire « regarde, cherche, observe avec bienveil- sé enfance et adolescence. Chaque jour, lorsque
lance, j’ai quelque saveur à te livrer, quelques mes- rentrant pour partager en famille le déjeuner jour-
sages d’un lointain passé séjournent en moi et il nalier, j’effectuai une pause pour embrasser mon
t’appartient de te les approprier sans pour autant arrière-grand-mère qui vivait dans le petit appar-
en priver celui qui viendra après toi ». tement situé en dessous du nôtre. Chaque jour,
Des passants courraient dans leurs habits de elle m’offrait ce verre d’eau de Perrier teintée de
pluie. Dans les flaques, les gouttes dessinaient des quelques gouttes de crème de cassis. Chaque jour,
images dont j’essayai de capter quelques significa- à mes questions incessantes, elle apportait des
tions. Dans un état d’impatience, quoique redou- réponses qu’elle puisait dans un vécu de quelque
tant l’instant du rendez-vous où l’on viendrait me quatre-vingt-quatre années. C’est ainsi que j’ap-
chercher pour me conduire Dieu sait où, je regar- pris que son frère aîné, décédé en 1912, avait été
dais de plus en plus fréquemment ma montre. franc-maçon. Mais de quoi pouvait-il s’agir ?
L’événement que j’allais vivre avait pour moi une

47
Points de Vue Initiatiques - n°192

© Brahim Drici.

Cœur en feu d’artifice, photomontage, Brahim Drici.

Elle ne savait pas trop. Le sentiment populaire mais qui lui faisait briller les yeux lorsqu’elle
penchait vers l’idée d’une secte, de personnes l’évoquait. Quelques mois plus tard, mon arrière-
puissantes et mystérieuses tout à la fois. D’une grand-mère nous quitta. Les années passèrent et
manière générale, cela sentait le souffre, mais pas les questions que nos échanges avaient éveillées
pour elle. Et pourquoi alors, lui demandais-je ? en moi restaient sans réponses. L’adolescence
Suite à l’abandon par son père de toute sa famille, arriva et de retour des funérailles d’un voisin,
une fratrie de six enfants dont certains en bas mes parents qui étaient proches de ce dernier
âge, son frère aîné s’était battu face à ce coup du échangèrent durant le repas et j’entendis de nou-
sort terrible. Il avait réussi à amener ses frères et veau prononcer le nom de la franc-maçonnerie.
ses sœurs à se construire une vie décente. Peu Quelques scènes inhabituelles s’étaient dérou-
importe ce que les gens pouvaient dire ou pen- lées au cimetière et mes parents en étaient restés
ser ; cette franc-maçonnerie ne pouvait pas être étonnés. Des regrets de nouveau m’envahissaient.
l’organisation sordide dont elle entendait parler. J’aurais dû, bien sûr que j’aurais dû échanger avec
Son frère était son héros, l’idole de toute la famille ce voisin que je rencontrais quotidiennement. Il
et cela lui suffisait pour me parler de cette struc- m’en aurait dit plus. Cela était certain.
ture dont elle ne savait rien ou pas grand-chose,

48
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Comme nous buvions chacun un pastis, Provence


oblige, nos verres se transformèrent alors en outils
de réflexion et d’échange. Le verre et le pastis,
contenu et contenant, leur description prosaïque,
leurs rapports, me faisaient apparaître une autre
face de la réalité entre la solidité du verre et la
fluidité du liquide, entre la figuration sensible et
la multitude des significations. Ces deux éléments
se donnaient du sens mutuellement, comme le
Maître et ses élèves s’en donnent en s’invitant à
C’est à mon retour de service militaire, passé à croître ensemble, en s’invitant à s’éveiller, l’éveil
Djibouti, que tout pu se décanter. Je passais mes n’étant jamais que d’un seul côté. Responsables
vacances estivales depuis ma plus tendre enfance et collaborateurs, lorsqu’ils servent ensemble un
dans une petite maison, située les pieds dans l’eau, même projet, augmentent leurs capacités à être ;
en bord de Méditerranée. Cette maison apparte- j’allais le découvrir.
nait à un ami toulonnais de mes grands-parents et
j’avais appris de manière fortuite que lui aussi était
franc-maçon. J’attendais avec impatience l’été et Un enthousiasme naissant
ce fut, lors d’un retour de pêche en mer, que j’eus Le grain était dès lors semé et cet enthousiasme
l’occasion d’échanger avec lui sur le sujet qui me qui était né en moi allait prendre la croissance
tenait le plus à cœur. Mes questions fusaient. nécessaire pour me conduire naturellement jusqu’à
Comment fonctionnait la franc-maçonnerie ? la porte d’une loge maçonnique où je fus initié le 5
Quel en était le but ? Les travaux effectués par octobre 1984. Il pleuvait à verse ce soir-là !
ses membres s’appuyaient sur quelles valeurs ? Je m’étais jusqu’alors impliqué au sein d’un mou-
Existait-il plusieurs chemins proposés par diverses vement politique, admirateur que j’étais du géné-
structures ? Les réponses commençaient à m’ou- ral de Gaulle et de son parcours. Dans le même
vrir les yeux, je quittais lentement la pénombre temps, le football qui avait baigné mon enfance
d’une presque totale ignorance lorsque le mot et l’attirance du groupe et des autres qui jalonnait
« symbolisme » fut prononcé. mon quotidien m’avaient conduit à devenir entraî-
Ma vie, jusqu’alors avait fait fi de toute préoccu- neur amateur dans un club où je m’occupais plus
pation à caractère initiatique ou philosophique. particulièrement des jeunes enfants. Mon quartier
La seule spiritualité qui m’avait longtemps habi- ouvrier étant loin de respirer l’opulence, j’escomp-
té était faite d’une croyance chrétienne sans tais par mon engagement politique obtenir des
le moindre questionnement, une croyance qui aides pour ces jeunes qui, sans le sport, n’avaient
avait plus l’allure d’un refuge que d’une foi réelle. d’horizon que la rue et à terme la délinquance.
Mais comment cet homme allait-il m’expliquer Mais c’était sans compter que la seule volonté des
la méthode symbolique et où se trouvaient ces élus que je fréquentais alors était d’obtenir leur
fameux symboles ? Et tout fut pourtant si simple ! réélection et non de satisfaire à des projets visant
à aider les plus défavorisés, surtout ceux d’entre
eux qui n’avaient pas encore l’âge de voter, donc
qui ne les intéressaient pas particulièrement.
Ma déception fut telle, qu’à mon arrivée à vingt-
huit ans à Annecy, je fis en sorte de ne plus
reprendre d’engagement au sein d’un parti poli-
tique. En revanche, la franc-maçonnerie et son
histoire, forte de plusieurs siècles, que je dévo-
rais au travers de moult lectures, avaient sur moi
l’effet d’une attirance croissante de jour en jour.

49
Points de Vue Initiatiques - n°192

C’était sans doute sa face chevaleresque qui sti-


mulait le plus mon intérêt. En effet, ces hommes,
dans leur diversité, se réunissaient dans le secret,
afin de mieux se construire, de mieux se parfaire,
pour apporter leur participation à l’amélioration
de l’humanité, à son émancipation progressive
et pacifique, comme cela avait été écrit dans la
Déclaration de Principes du fameux Convent de
Lausanne, en septembre 1875. Cette réunion

© RdR.
avait rassemblé la majeure partie des structures
maçonniques mondiales et avait abouti à la pro-
clamation de l’existence d’un Principe Créateur École primaire de Saint-Étienne (Loire), située dans la rue
appelé Grand Architecte de l’Univers, principe uni- des francs-maçons.
versel, non dogmatique, ouverture vers une liberté
totale d’interprétation.
L’initiation qui s’en suivit fut pour moi un grand
moment confus où je ne compris que bien peu de
L’amélioration de l’humanité chose. Au terme de cette soirée, je retins que les
Participer avec ces hommes à l’amélioration de hommes étaient faits pour s’aimer, quelles que soient
l’humanité sans que nos noms ne soient jamais leurs différences, au risque de se dessécher et de finir
connus de personne, sans que nos individualités leur vie dans l’ennui mortel de se sentir inutile.
ne soient dévoilées ! Donner toute notre énergie Ce sentiment était-il dû à mon éclosion dans
sans avoir à retirer d’autre avantage que de savoir cet univers magique, inconnu, dans une soirée
que nous aurions collaboré à cet exceptionnel où nos sens semblent être exacerbés dans leurs
chantier sans en tirer la moindre gloire person- perceptions ? Aujourd’hui, plus de trente-quatre
nelle. Ces hommes et cette structure étaient déci- années ont passé et les odeurs sont toujours pré-
dément hors du commun ! Cela était si différent sentes, les images, les couleurs, les mouvements
à mes yeux de ce monde où je vivais et où les sont présents comme si cette cérémonie venait à
hommes se battaient pour tirer à eux le profit de l’instant de se terminer. Il est des aventures, des
toute action, même de celles dont ils n’étaient pas traversées d’épreuves, des moments forts qui ne
les auteurs. Si loin du monde politique qui m’avait s’effacent jamais en nous et que nous porterons
tant déçu ! L’idée même d’appartenir à un tel sans doute au-delà de nos existences terrestres.
groupe d’hommes générait en moi un sentiment J’ai, depuis ce soir-là, vécu toutes sortes d’événe-
fort entre rêve éveillé et idée de réalisation per- ments avec de bonnes ou de mauvaises fortunes.
sonnelle et de construction d’une vie qui ne s’était J’ai même eu la chance et le bonheur de devenir le
jamais présentée à moi jusqu’alors. Grand Maître de mon obédience, la Grande Loge
Il pleuvait à verse ce soir-là, mais je voulais voir de France, mais rien ne fut plus fort que le ressenti
derrière ces nuages une petite lumière qui me de cette première soirée. Et c’est sans doute de ce
donnait du courage pour ce voyage vers l’in- ressenti que ma foi dans la démarche maçonnique
connu. Ce fut un homme avec ses paroles pres- entreprise ne fut jamais altérée.
santes qui me sortirent de cette méditation qui Les doutes, qui envahissent tous les hommes, et
n’allait peut-être se révéler qu’une simple utopie. moi donc qui n’en fut jamais épargné, s’estom-
L’homme était austère – je sus plus tard qu’il était pèrent à chaque fois que je fis immersion dans les
commandant de gendarmerie – je sus surtout que souvenirs de cette réception au grade d’Apprenti
c’était une personne délicieuse et qu’il allait deve- franc-maçon par des hommes qui, d’une position
nir mon parrain en maçonnerie. Comme quoi, la totale d’inconnus, devinrent par la magie de l’initia-
première impression n’est pas toujours la bonne. tion mes frères pour le restant de mon existence.

50
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Il y avait les enseignants qui pouvaient nous par-


ler de nos enfants tels que nous ne les connais-
sions pas. Et puis, il y avait l’artisan, si proche de la
Bien sûr, il y a beaucoup plus ! La méthode sym- matière, et l’agriculteur, si proche de la nature, de
bolique au cœur de la démarche maçonnique, lan- ses éléments, de ses cycles.
gage et pont entre des hommes de toutes cultures, Dans quelle autre occasion, tous ces hommes dans
de toutes croyances, de toutes générations, de leurs diversités auraient-ils pu se rencontrer ? Et que
toutes espérances… Les recherches personnelles dire encore de ce capitaine d’industrie qui côtoyait
et collectives sur fond de philosophie et d’ésoté- avec un plaisir non dissimulé ce jeune sortant tout
risme dans un objectif de perfectionnement et juste de ses études, rempli de fraîcheur et de spon-
d’élévation… La participation désintéressée à la tanéité sans toutefois la moindre expérience. La
construction d’un monde meilleur… Mais avant transmission s’invitait déjà à la table du partage !
tout demeure le vécu exceptionnel de moments Se connaître mutuellement, achopper nos esprits
partagés avec des hommes, des frères qui, sans dans le respect de nos opinions parfois si éloignées
cette rencontre, seraient restés à tout jamais des les unes des autres et pourtant d’une complémen-
étrangers à ma vie trop parcellaire. tarité riche d’espérances, voilà en quelques mots
C’est ainsi que parfois de fugaces instants de vie, l’univers dans lequel je venais de rentrer. Je réalisais
porteurs d’un événement inattendu dans sa forme alors que toute action de vie, tout travail, tout don
et son contenu, peuvent bouleverser un homme et qui ne sont pas réalisés dans le plaisir et la joie, sont
le mettre en chemin vers un destin fait d’enthou- souvent empreints de lourdeur.
siasme et d’envie de construire, de se construire, C’était bien cet esprit, nommé esprit maçonnique,
de participer à la construction d’un monde autre- dont il était question dans nos loges et c’est bien
ment, d’un monde meilleur tout simplement. par cet esprit que mon existence fut à cette soi-
rée totalement modifiée et qu’une nouvelle vie
prit naissance en mon être. Plus de trente-quatre
années se sont écoulées depuis la soirée mémo-
La participation rable de ma première entrée en loge. La moitié des
frères qui m’avaient alors accueilli ont quitté ce
désintéressée bas monde, ce que les francs-maçons nomment
« passer à l’Orient Éternel ». D’autres ont chan-
à la construction gé de région. Seulement six d’entre eux sont
membres à ce jour d’une des sept loges de la
d’un monde meilleur Grande Loge de France, à Annecy. Nous sommes,
en effet, grâce à notre enthousiasme collectif pas-
sé d’une seule loge à bientôt huit.
Notre démarche est exceptionnelle dans son
Les hommes que j’avais rencontrés ce soir-là for- contenu et elle permet notamment à tout homme
maient maintenant à mes yeux une mosaïque de teinter sa vie d’une coloration dynamique où
vivante. Il y avait les notables, avocats, médecins, projet et espérance deviennent des constances.
notaires. Il y avait les artistes avec leurs approches De nombreux hommes nous ont rejoints, deve-
nant ainsi nos frères en initiation. Les anciens par
décalées qui venaient vivifier dans les échanges
la voie de la transmission ont su leur communi-
qui suivaient les travaux présentés, l’approche fré-
quer de l’enthousiasme pour poursuivre dans le
quente d’une totale rationalité des scientifiques.
bonheur leur parcours de vie. Aujourd’hui, comme
hier la Joie est dans les cœurs.
Il avait plu à verse ce soir-là !

51
Points de Vue Initiatiques - n°192

TÉMOIGNAGES AUJOURD’HUI, HIER, LES RAISONS


DE S’ENGAGER, DE SE MAINTENIR

© DR.

Olivier &
Jean-Claude
« Les raisons de mon engagement
au sein de la Grande Loge de France »
Propos recueillis par Christian Bonhomme

Deux regards libres, deux paroles fortes qui, dans leur complétude faite de
partage, de musique et de la découverte de l’autre, nous enrichissent. Quand
des mots simples mais forts, ou des personnages à l’humanité profonde,
accompagnent et rythment une aussi belle démarche d’engagement, on ne
peut que se laisser entraîner…

52
Franc-maçon à la Grande Loge de France

I
l était une fois... Ces deux récits de deux propre construction. Pour le tout jeune Apprenti,
frères résidant en Île-de-France auraient s’ouvre le long et difficile chemin initiatique qui
pu commencer ainsi. Qu’ils fussent de lui permettra, peut-être à force de travail, de
Rennes, Bordeaux, Marseille, Grenoble, progresser dans les voies de la Sagesse.
Lyon, Clermont-Ferrand, Lille, Strasbourg ou d’un Le second témoignage est celui de Jean-Claude.
Orient éloigné n’aurait rien changé à l’affaire. Quarante-quatre ans de fidélité à la Grande
Les trente-quatre mille frères que compte Loge de France, quarante-quatre ans d’un
notre obédience sont autant de « pépites » « Engagement maçonnique » exemplaire qui font
qui constituent la richesse de notre Fédération. le bonheur des frères qui cheminent à ses côtés
Chacun en son temps, dans toute sa diversité, dans ses divers ateliers où il rayonne année après
en a livré les motivations profondes au sein de année. Bien entendu, Points de Vue Initiatiques ne
sa propre loge. Bien plus qu’un « conte » qui se lui a pas demandé de développer les raisons de
voudrait « féerique », l’engagement maçonnique son entrée en Grande Loge de France, mais bien
est avant toutes choses l’affaire de toute une vie de nous faire partager le pourquoi de sa constance.
« d’Homme libre » et notre Rite Écossais Ancien et Ces deux frères ont accepté de garder l’anonymat,
Accepté d’ajouter... « et de bonnes mœurs ». non pas par je ne sais quelle fausse pudeur ou
Points de Vue Initiatiques a choisi de vous livrer excès de modestie. Par ces deux témoignages,
celui d’Olivier qui a été initié il y a moins d’un an le lecteur y trouvera les « bonnes raisons » de
au moment où nous publions cet article. Olivier « s’identifier à eux » et à travers eux.
nous précise le pourquoi de ce qui l’a amené à Quelles que soient nos motivations personnelles
« frapper à la porte du Temple », guidé en cela parfois si différentes, nous sommes liés à tout
par son parrain. Quelque part, il nous fait part de jamais à Olivier et Jean-Claude par les liens
ses espérances qu’il met dans la réalisation de sa indestructibles de l’initiation.

PVI : Olivier, te souviens-tu du contenu de ta PVI : Par quel cheminement as-tu été amené
lettre de motivation adressée au Vénérable à rédiger ce courrier ?
Maître de ta loge ? Olivier : Le travail bien fait, l’apprentissage,
Olivier : Oui, j’ai rédigé ma lettre en ces termes. le beau, le bon, l’autre et l’attention qu’il
« Il est des moments où l’on peut ressentir convient de lui porter, la nature et bien d’autres
quelques étourdissements dans un monde notions encore ont baigné l’éducation que
matérialiste lancé à toute vitesse. Des moments mes parents et grands-parents nous ont donnée
où l’on peut prendre conscience qu’il est à mes sœurs et à moi. Et puis, mon grand-père
temps de se poser et de réfléchir à sa vie, pour, paternel, auvergnat, était au début de sa vie
modestement, essayer de lui donner plus de un menuisier. Nous avons parlé mille fois
sens. Des moments où l’on peut percevoir ensemble du compagnonnage. Mais comment
la nécessité d’un autre niveau de réflexion, faire, moi qui n’étais pas un manuel ?
du besoin d’écouter, d’observer, d’apprendre et Petit à petit, depuis mon adolescence et à de
de comprendre le monde autour de soi. multiples reprises ensuite, l’idée de rejoindre
Des moments où l’on peut avoir envie de la franc-maçonnerie, sans en connaître réellement
participer à une réflexion commencée il y a les contours, s’est installée. Ne sachant
longtemps, et de façonner, puis de transmettre comment y entrer, et plus probablement parce
à son tour, avec d’autres, les nouvelles pierres que je privilégiais d’abord ma vie privée
d’un édifice commun. »

53
Points de Vue Initiatiques - n°192

et ma vie professionnelle, je ne cherchais pas


vraiment comment y entrer. Mais l’idée était
toujours là. Et c’est à l’occasion du passage de
la cinquantaine, de discussions avec l’homme
qui allait devenir mon parrain, d’une conférence
du Grand Maître que je postais ma candidature. Je devais l’observer, l’écouter et comprendre
Après avoir été reçu par le Vénérable Maître sa situation. Ensuite, je découvrais le système
de la loge La Semence à laquelle j’appartiens mathématique de la division, et les notions
aujourd’hui, un long temps de réflexion, de répartition et d’équité. J’apprenais également
de découvertes et de rencontres s’est déroulé. comment me comporter avec les autres,
J’assistais à plusieurs conférences publiques à leur porter attention, à ne pas être égoïste,
de la Grande Loge de France. Après un passage à faire les choses de manière désintéressée,
sous le bandeau et quelques semaines d’attente à ressentir le bonheur dans leur regard et le
encore, mes frères m’accueillaient parmi eux bonheur d’être ensemble, à ressentir le bonheur
en avril 2018. Hasard de mon histoire : de vivre ensemble. Bref, en un instant, j’avais
mon arrière-grand-père paternel était tailleur compris une des formes les plus importantes de
de pierres à la Chaise-Dieu, en Haute-Loire ! mon humanité. Au fil du temps, en grandissant,
mon idée et mon vécu du partage allaient s’étoffer
d’aspects plus immatériels. Le partage n’était pas
seulement une question de nourriture matérielle.
La notion devenait plus riche, plus intellectuelle,
Le partage qui renvoie voire spirituelle. S’y étaient ajoutés, le partage
de pensées, d’idées, de points de vue, d’idéaux,
à l’enfance de connaissances, de bonheurs, mais aussi
le partage du temps, de tâches, de ressentis,
d’épreuves, voire de grosses difficultés je dois
bien l’avouer, et de bien d’autres choses encore.
Aujourd’hui, et depuis huit mois, je travaille
PVI : Le moteur principal de ton engagement avec vous. Je prends le temps de réfléchir et
actuel repose sur la notion de partage. Peux- je tente de donner plus de sens à ma vie dans un
tu développer ta pensée ? monde que je regrette de devoir qualifier de fou.
Olivier : Le partage me renvoie à mon enfance. Lorsque je vous ai proposé ma candidature,
Je me revois, assis sur les genoux de mon je vous disais ressentir la nécessité d’un autre
grand-père, partageant avec lui un morceau niveau de réflexion, le besoin d’écouter,
de chocolat. J’abordais le sujet du partage d’observer, d’apprendre et de comprendre
par un élément très concret : le goûter. différemment. Je vous confiais ressentir, depuis
Alors même que le partage prend sa source mon adolescence, l’envie et le besoin de participer
dans l’idée de séparation et de division, j’allais à une réflexion commencée il y a longtemps,
immédiatement comprendre le côté positif de de façonner et de transmettre à mon tour,
la notion. Apparemment, en donnant un carré le moment venu, avec vous, les pierres
de chocolat, il m’en restait moins. J’allais, d’un édifice commun. Je dis « avec vous »,
en fait, découvrir que je recevais tellement plus. car comment faire cela tout seul ?
En un instant, toutes les composantes, tout
le fonctionnement et tous les bénéfices
de la situation étaient assimilés. Tout d’abord,
je n’étais pas seul au monde, l’autre existait.

54
Franc-maçon à la Grande Loge de France

profit et joie. Voilà comment, à ce moment de


mon initiation, je perçois, ressens, comprends,
vis et pratique notre Rite.

Grâce à notre Rite et à nos rituels, grâce


PVI : Jean-Claude, merci d’avoir accepté de
au travail de chacun en loge ou encore
porter témoignage. Quarante-quatre ans plus
aux moments que nous vivons ensemble
tard, quels éléments marquants de ton entrée
lors de nos agapes, en vivant la même aventure,
en maçonnerie souhaites-tu évoquer ?
en cheminant ensemble, en nous accompagnant
les uns les autres, en partageant d’une manière Jean-Claude : Ce fut en 1974. J’avais trente ans.
vivante notre Tradition, notre héritage, Je ne connaissais rien à la franc-maçonnerie.
notre langage à travers des symboles, des mots, Je savais tout juste, par l’intermédiaire d’un ami
des signes et des attouchements, en partageant de mon père, qu’elle existait et quels en étaient
pleinement des valeurs communes et le vécu ses objectifs. Mais, c’est cette année-là, et à cet
commun d’une initiation, nous apprenons âge-là, qu’en sortant d’un cinéma de quartier, que
à connaître et à avoir confiance en des hommes je décidais, avec le plein accord de mon épouse,
différents de nous. Nous tissons des liens qui de devenir franc-maçon. Non pas par simple
nous font découvrir de nouveaux horizons, curiosité, mais par conviction. Je le décidais, car
qui nous font aller vers l’inconnu, même nous venions d’assister à la projection d’un des
dépasser nos barrières, et acquérir de nouvelles plus beaux films qu’il me fut donné de voir :
connaissances. La Flûte enchantée portée au cinéma par Ingmar
Bergman. Par la magie de Bergman, La Flûte
Ainsi, par un partage vivant et humain,
enchantée, en plus d’être l’opéra maçonnique
en vous écoutant, en méditant, en comparant
et mystique de Mozart, était devenue dans ma
mes idées aux vôtres, en y mettant de l’ordre,
compréhension, un hymne poétique grandiose
je peux, d’une nouvelle façon, lutter contre mon
et théâtralisé.
ignorance, et progressivement, comme me l’a
transmis Hugues, notre frère Second Surveillant,
je peux aller chercher et puiser au fond de moi-
même, pour dégager des forces de bonté me
permettant d’affronter le réel et pour développer
ma force vitale me permettant de me perfectionner.
Ainsi, par le partage, chacun à notre niveau,
chacun à notre rythme, nous faisons naître
des trésors de richesses. Nous nous enrichissons
en recevant ce que nous apportent les autres et
nous enrichissons les autres en apportant ce que
l’on est. Ce que j’avais appris avec mon grand-
père, je le poursuis aujourd’hui avec vous.
Je réalise désormais encore plus intensément à
quel point, par le partage, nous sommes capables
de changer les choses, à quel point, par le partage,
nous avons un paradis devant nous et à quel
point, par le partage, nous pouvons en retirer

55
Points de Vue Initiatiques - n°192

Un Second Surveillant, un peu père fouettard,


mais qui entretenait avec ses apprentis
une très agréable et chaleureuse relation, à la
fois fraternelle et quasi paternelle. Et puis
il y avait, Monsieur Égrégore, ce Vénérable Maître
Un hymne qui s’adressait à l’âme. Face obsédé par le fait que l’unité permanente
à la caméra de Bergman, je compris aussi que de sa loge aurait pu se dégrader, par sa faute ou
la franc-maçonnerie était, avant tout, un art. par inadvertance.
D’ailleurs, bien plus tard, j’appris qu’elle était Vous l’avez compris, dans un premier temps,
qualifiée, par ses membres, d’Art Royal. mon adhésion à ma loge ne fut pas le fait
Le soir même, après avoir consulté le bottin pour du rituel et de sa symbolique. Elle fut le fait,
identifier les principales obédiences maçonniques, d’une fraternité vécue et partagée qui me permit
j’envoyais une lettre de motivation à l’une d’entre de trouver quels étaient, en loge, ma place et
elles, parce que son nom sonnait bien à mon oreille mon office. Plus tard, c’est dans une autre loge
de néophyte. Suite à mon initiation, la franc- que la franc-maçonnerie rima pour moi avec
maçonnerie s’ouvrit à moi sous deux visages. rituel et symbolisme. La raison majeure en fut
Celui des frères qui composaient ma loge et celui ce Vénérable Maître à la parole rare. Il connaissait
du rituel. Dans un premier temps, le rituel me le rituel par cœur et le prononçait lentement
sembla explicite, mais rédigé dans une écriture d’une voix profonde.
un peu surannée. Quant à la symbolique,
elle me parut, au cours de mes premières années,
pas très porteuse pour élever qui que ce soit
vers un quelconque idéal. Le rituel devient
Par contre, c’est la personnalité de certains frères
qui me subjugua. Il y avait dans cette loge comme une « liturgie »
un secrétaire, homme discret, professeur agrégé
de littérature qui rédigeait en alexandrins
tous les morceaux d’architecture de nos derniers
travaux. Par lui, nos « bavardages en loge » nous Sa gestuelle était sobre et, par lui, tous les mots et
revenaient deux semaines plus tard, rythmés, toutes les phrases et même ses silences prenaient
ordonnés et magnifiés, comme dans les plus une incroyable densité. Avec ce Vénérable Maître,
belles pages de la littérature française. Il y avait le rituel devenait comme une « liturgie ».
aussi ce Second Surveillant, ancien militaire, bel Une « liturgie » à l’identique de celle d’Ingmar
homme et fort en gueule, qui avait décidé de Bergman, dans son film La Flûte enchantée.
faire de sa petite troupe de jeunes apprentis, qui Je fus séduit par cette approche. Et c’est à partir
lui avaient été confiés, des soldats de la franc- de là que j’ai entamé ce que quarante ans après,
maçonnerie. je poursuis encore aujourd’hui. C’est ce que
l’on appelle une quête symbolique qui ouvre
sur une quête spirituelle. Une quête secrète,
personnelle, comme un concerto de Mozart
qu’un musicien ne jouerait que pour nous.
Une quête qui n’a pas de fin.

56
Franc-maçon à la Grande Loge de France

TÉMOIGNAGES
Témoignage
d’un jeune franc-maçon
par Brice Chatel

Frapper à la porte d’un temple maçonnique relève d’une décision


qui touche à l’intimité de l’être. Une chose est commune à tous les initiés :
la cérémonie d’initiation restera à jamais gravée
dans la mémoire de celui qui l’a vécu.

C
omme quelques-uns d’entre nous,
j’ai découvert la franc-maçonnerie par
la famille. Je suis tombé par hasard sur
une ancienne planche. Voir une figure
mythique, pour un adolescent de 17 ans, dire
« Vénérable Maître » à un inconnu a de quoi
surprendre et même inquiéter. J’en ai déduit
immédiatement, sans en rien connaître, que
la franc-maçonnerie était une secte.
Aujourd’hui, quatorze ans plus tard,
mon Vénérable Maître est non seulement
© DR.

mon frère, mais également un ami. Entre les deux,


j’ai demandé à recevoir la Lumière.
« Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, Et c’est en partie cela, je crois, que la Maçonnerie
ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, m’a apporté, un regard différent. D’ailleurs,
mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec cette rencontre n’était-elle vraiment que le fruit
les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent
de ce que nous avons coutume d’appeler le hasard ?
univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux
est ; et cela, nous le pouvons avec un Elstir, avec un Ma cérémonie d’initiation a été un grand
Vinteuil ; avec leurs pareils, nous volons vraiment moment pour moi. La rudesse des épreuves,
d’étoiles en étoiles. » unie à la chaleur de ceux qui sont devenus
(Marcel Proust, La Prisonnière, Paris, Folio, 1988, p. 246) mes frères, a contribué à me faire naître à nouveau.

57
Points de Vue Initiatiques - n°192

J’ai fait trois rencontres ce soir-là : l’homme dans


le miroir du cabinet de réflexion qui semblait
continuer à me regarder alors même que j’avais
détourné les yeux, mes frères, à commencer par
le frère Expert qui m’a guidé d’un bras ferme à La franc-maçonnerie m’a fait travailler sur des
travers toutes les épreuves que comportent sujets que, sans elle, je n’aurais non seulement
notre initiation et la franc-maçonnerie. jamais abordés par ignorance de leur existence,
Ce que j’ai ressenti – et l’exercice des impressions mais surtout, que j’aurais probablement
d’initiation en est comme le témoignage – repoussés. J’ai vu des frères cartésiens,
est en partie incommunicable. Il est mon vécu. de la première heure, se lancer dans des
envolées lyriques sur des idées dont la simple
évocation dans un temps ancien, alors qu’ils
étaient encore profanes, les auraient fait
La maçonnerie tourner de l’œil. La franc-maçonnerie ouvre
le champ des possibles, bien au-delà de ce que
m’a apporté nous connaissions avant elle. C’est en cela
qu’elle permet à chacun de trouver sa propre voie.
un regard Parce que dans la multitude des portes qu’elles
entrouvrent, je suis seul à décider de celles
différent que je veux pousser et peut-être franchir. Et
c’est autant de portes intérieures qui me font
découvrir qui je suis. Mon chemin n’est pas
celui de mon frère. Le Rite Écossais Ancien et
Les hommes qui m’ont reçu étaient Accepté, grâce à l’apprentissage du silence par
pour la plupart des inconnus. Quelques heures lequel tous les frères passent, m’apprend
plus tard, dans un temps et un espace différents, à écouter ma voix pour trouver ma voie.
ils devenaient mes frères et me reconnaissaient
Au-delà du jeu de mots un peu facile,
comme tel. J’ai été, comme tant d’autres avant
la maçonnerie m’a permis, dès ma première
moi, créé, constitué et reçu, Apprenti franc-maçon,
planche sur le maillet et le ciseau, d’abord
1er degré du Rite Écossais Ancien et Accepté.
de me comprendre et, ensuite, de me transmuter.
Ainsi, depuis un peu plus de deux ans, je vais La pensée et l’action. Pour cela, j’ai dû faire
en loge, m’efforçant, à chaque fois, d’être à l’effort de me détacher de mes réflexes,
ma place et à mon office, en tant qu’Apprenti de mes certitudes, pour procéder à une plongée
et, maintenant, en tant que Compagnon. J’y aux tréfonds de moi. J’ai appris qu’une planche
retrouve mes frères au travail, j’y retrouve
n’est intéressante que si elle est le reflet
cette Lumière particulière que j’ai vue lorsque
de ma vérité ou d’une parcelle de cette vérité.
le bandeau m’a été ôté, j’y retrouve enfin
ce rituel qui me permet, sans même m’en rendre
compte, de m’élever au-dessus des soucis du
monde matériel vers un monde plus spirituel.

58
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Si elle n’est pas cela, mais un exposé,


une recherche universitaire, alors elle apporte peu,
tant à mes frères qui peuvent faire les mêmes
recherches, qu’à moi-même. Je n’aurais fait
qu’effleurer la surface de ma pierre, en prenant
bien soin de ne pas me faire de mal. Je crois
qu’une planche doit sortir des entrailles sinon C’est à ce moment que j’ai pris conscience,
elle est vaine. C’est un exercice difficile, sans prétention, du chemin parcouru.
et la pierre est une matière dure. La franc-maçonnerie demande de la confiance.
Et puis, vient le temps de présenter Confiance en moi, confiance en mes frères et
son premier travail. Lorsque j’ai lu mes impressions confiance en elle.
d’initiation, mon cœur battait à une telle Dans les doutes évoqués plus haut, j’ai parfois
vitesse que je me demandais si j’allais tenir. remis en cause l’absence de dogmatisme
À chaque fois un peu plus, j’ai appris à mettre souvent utilisée par un frère pour différencier
de l’ordre en moi pour ne pas être submergé les religions de la franc-maçonnerie. Et
par mes passions. J’ai présenté mes planches pourtant, quel plaisir de voir deux frères du
en sachant que l’assemblée serait de toute même grade, initiés quasiment en même
façon bienveillante, ce qui ne veut pas dire temps, travaillant sur leur pierre depuis plus
complaisante. de trente ans, être en total désaccord sur la moitié
La bienveillance en franc-maçonnerie n’est des sujets. Si la franc-maçonnerie de Rite
pas un vain mot. Les frères sont autant de Écossais Ancien et Accepté était dogmatique,
miroirs qui me renvoient mon image, sous alors elle procéderait à une uniformisation
des angles différents, et m’accompagnent dans de tous les frères qui la pratiquent. Bien
ce travail de longue haleine. Cette chaleur au contraire, elle permet à chacun, comme je l’ai
humaine, nous la retrouvons dans la chaîne déjà dit, et je paraphrase ici Pindare, de devenir
d’union, ce moment où tous les frères, celui qu’il est et de découvrir qu’il porte en lui
avec ces particularités qui font leur richesse, le reflet de la Grande Lumière.
sont unis vers et dans la Lumière. La franc-maçonnerie me soulage du poids
Et c’est toujours un peu à regret que je lâche des métaux accumulés au cours de l’existence
ces mains fraternelles. L’égrégore et l’harmonie et me permet d’avancer sur le chemin plus
naissent de cette fraternité. sereinement. Ce chemin n’est pas préexistant.
Parfois, certaines choses m’ont fait douter Je le trace, je le construis, en le parcourant.
du bien-fondé de ma démarche maçonnique. Comme des planches de bois qui se
Mais ces interrogations font parties du chemin. déposeraient sous mes pieds au fur et à mesure
Elles peuvent être un formidable moteur, de mes pas. Lorsque sera venu le temps de la
elles sont la possibilité de nouvelles découvertes, dernière planche, je me retournerai peut-être
elles sont parfois l’occasion d’un pas de côté ; et je pourrai, je l’espère, être content de ce que
mais elles ne doivent pas devenir un blocage. j’ai accompli, de ce pont que j’ai bâti et qui
Chaque fois que je les ai rencontrées, elles m’aura permis de passer l’épreuve de la vie.
m’ont permis de progresser sur moi-même. Et À Fraternité…
chaque fois, je suis revenu de ce pas de côté,
enrichi. Comme un être cher me l’a dit
un jour, on se construit beaucoup avec, mais
on se construit aussi souvent contre. J’ai relu
mes planches d’apprenti récemment.

59
Points de Vue Initiatiques - n°192
© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Tableau de la loge de Mons au 5e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France, XVIIIe siècle.
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Je vous crée…
constitue… et reçois…
par Robert de Rosa

Doté d’un formidable héritage, le tout nouvel apprenti ainsi créé, constitué
et reçu pourra se l’approprier à loisir, à force de travail, en ne perdant
jamais de vue qu’un jour son devoir sera de le transmettre.

C
omment devient-on franc-maçon ? Il sont debout ; un silence attentif et respectueux
y a plusieurs réponses à cette ques- suspend le temps. Le Vénérable Maître de la loge
tion. Je ne détaillerai pas les procé- proclame, épée et maillet en mains : « je vous
dures matérielles ou administratives, crée… constitue… et reçois… » La solennité de
mais plutôt la démarche qui conduit l’instant est à la mesure de l’importance de l’enga-
un individu à devenir un frère parmi les autres. gement envers soi et envers les frères.
C’est que l’on n’intègre pas un ordre initiatique
Création, constitution et réception… La création
comme on est reçu dans une banale association.
fait du profane un initié, un initié franc-maçon,
Après les entretiens individuels, après l’épreuve qualité entièrement nouvelle. La constitution
du questionnement dans la loge, les yeux ban- introduit un nouvel ordre chez le néophyte qui
dés, vient le moment de la cérémonie d’initiation. devient Apprenti dans le Rite. Et la réception le
Pourquoi une cérémonie particulière ? Elle est la
place dans la longue chaîne traditionnelle de la
conséquence des engagements pris et répétés.
franc-maçonnerie, en général, et de la loge, en
Des engagements symboliques certes, mais qui
particulier. Maillon de cette chaîne, il devient frère
ne sont pas anodins ! Ils sanctionnent la progres-
de tous, les présents bien sûr, mais aussi de ceux
sion de l’individu profane dans l’ordre initiatique.
Le premier qui concerne uniquement le secret est qui ont disparu comme de ceux qui sont à venir.1
pris par le récipiendaire (celui qui s’apprête à rece- Si l’acte de création est bien une rupture par rap-
voir). Il devient alors un candidat (du latin candida, port à l’état précédent, il reste surtout un projet
la toge blanche marquant la pureté des intentions) car c’est le chemin initiatique qui conduit à la réa-
qui voyage pour subir les épreuves de l’air, de l’eau lisation effective de cet état donné virtuellement
et du feu. Le deuxième, prononcé les yeux ban- au soir de l’initiation. En revanche, constitution
dés, le fait passer au stade de néophyte (nouvelle- et réception prennent effet immédiatement.
ment planté). C’est après le troisième, pris les yeux Elles manifestent l’entrée du nouvel initié dans
dessillés, en toute clarté, qu’il reçoit le nom de l’architecture du Rite et dans la fraternité de la
frère. Un autre moment solennel intervient alors. maçonnerie universelle.
Le nouveau frère est devant le Vénérable Maître,
genou droit en terre. Tous les membres de la loge

61
Points de Vue Initiatiques - n°192

La qualité d’initié est immédiate, mais la voie qui


s’ouvre alors se perd à l’horizon. Ne sont dignes
de ce nom que ceux qui osent aller de l’avant sur
le chemin du dépassement de soi. Il ne s’agit pas C’est là seulement que la lucidité sur soi-même,
seulement d’une initiation qui scelle l’apparte- sans apitoiement, peut amener à une connais-
nance à un groupe, mais plutôt celle qui se rat- sance dont la plus immédiate conséquence se
tache aux Mystères antiques et aux engagements manifestera par la fraternité véritable. L’am-
religieux. L’Expert (l’Officier qui accompagne le bition d’un tel devenir n’est pas celle d’un soir.
candidat tout au long de la cérémonie) le répète à Elle accompagne toute une vie qui sera marquée
l’issue des trois voyages : « humble candidat, plon- par le voyage, le pèlerinage, parfois l’errance. L’ini-
gé dans les ténèbres qui aspire à être admis aux tié qui s’arrête usurpe son nom. La lumière qu’il
Mystères et privilèges de la Franc-maçonnerie ». croit détenir n’est toujours que l’ombre passagère
de celle qui est à venir. Il ne peut être réellement
initié que dans ce mouvement : genèse spirituelle,
« Je vous crée… » itinérance sur une voie ouverte vers l’absolu « de
du profane à l’initié l’Orient à l’Occident et de l’Occident à l’Orient ».
Le profane est « l’homme naturel », impar- « Je vous crée… » L’expression consacre bien l’ap-
fait parce qu’il est amputé d’une dimension qui parition d’un homme nouveau, qui reste à naître,
lui confère sa plénitude : celle qui lui permet de d’une orientation nouvelle, d’un éveil qui intro-
percevoir une dimension intérieure qui confine duisent le néophyte dans la longue chaîne des ini-
au sacré. Ce manque n’empêche pas d’exister. tiés de tous les temps. Tous hommes en construc-
Beaucoup ne s’en soucient pas. Mais il réduit tion, portant avec eux le mystère infini du monde
tristement la vie individuelle à des dimensions et lui opposant les tentatives renouvelées d’y
contingentes qui l’écartèlent entre apparences découvrir un sens.
éphémères et certitudes mensongères. Un rêveur
aux moi multiples, conduit par ses rêves. Plus « Je vous constitue... »
qu’un commencement, l’initiation est un éveil. La le parcours du Rite
franc-maçonnerie traditionnelle a repris et adapté
les méthodes anciennes pour amener ses adeptes La création de l’initié renvoie à une filiation diffuse,
à prendre conscience de cette réalité, puis à pro- qui rassemble dans une même famille les hommes
voquer en eux ce retournement (métanoïa) et, épris d’une spiritualité libre et non dogmatique. Les
enfin, à ressentir l’immanence du monde comme formes traditionnelles conduisent au même but,
une lumière, comme un esprit qui donne la vie en mais elles n’en sont pas moins distinctes.
toute chose. La position dans laquelle ce premier «… Vouloir passer de l’une à l’autre serait bien le
élément de consécration est reçu devient le pré- meilleur moyen de ne pas avancer en réalité, sinon
lude à un mouvement, à un envol, qui ne devra même de s’égarer tout à fait » remarque Guénon
plus s’arrêter… Une prise de conscience en soi et avec une grande pertinence3. Être « constitué »
par soi, car il n’y a « ni centre, ni lieu de vérité Apprenti maçon dans le Rite Écossais Ancien et
en dehors de soi-même… L’important est pour lui Accepté, c’est en étudier et en suivre les spécifi-
de se poser en lui-même la question essentielle et cités.
d’écouter la réponse2 ». L’histoire de sa construction détermine son
C’est là le fondement du travail initiatique. Par contenu. À mesure que la maçonnerie anderson-
son exigence et sa difficulté, il ne peut s’exercer nienne et anglo-saxonne s’étend, une maçonne-
véritablement que dans une communauté fer- rie gallicane se développe. De nouveaux degrés
mée dont les membres sont unis par une éga- apparaissent au-dessus du troisième déjà connu
lité radicale et par le souci d’une liberté entière. et pratiqué par les Écossais et les Irlandais.

62
Franc-maçon à la Grande Loge de France

© Virginie Rouffignac - Musée-Archives-Bibliothèque


de la Grande Loge de France.

Cachet en ivoire et argent, orné de deux mains enlacées, Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France,
début du XIXe siècle.

Maître Parfait, Maître Élu… Les aristocrates intro- Il n’est pas inutile d’en rappeler les principaux.
duisent l’idée de chevalerie, accueillie avec bonheur 1. Tous les travaux se font à « la Gloire du Grand
par les roturiers et les bourgeois qui portent l’épée Architecte de l’Univers », considéré comme un
et revêtent avec délices des titres dont l’emphase principe créateur.
voile le caractère symbolique. Les intellectuels
2. Un volume de la Loi Sacrée doit être ouvert sur
recueillent l’héritage du XVIe siècle qui associait
l’autel. Ce volume est la Bible ouverte au prologue
l’humanisme à l’Hermétisme, à la Rose-Croix et
du 4e évangile.
imaginent des systèmes en quelques degrés cen-
trés sur l’alchimie, la magie, la gnose : Chevalier 3. Les textes fondateurs sont la référence pour la
du Soleil ou Prince Adepte. Au milieu du XVIIIe pratique du Rite.
siècle, le Baron de Tschoudy propose dans L’Étoile 4. La devise Liberté, Égalité, Fraternité est procla-
flamboyante un parcours alchimique. Pény, dans mée (s’y est ajoutée depuis celle des Suprêmes
sa loge Les Trinitaires propose des degrés qui se Conseils Ordo ab Chao).
réfèrent à la Genèse et à Abraham. L’idée de reli- 5. La démarche initiatique est progressive et n’ad-
gion naturelle, commune à tous les hommes, vient met aucune dérogation.
s’adosser aux mythes bibliques précédant l’écla- 6. Le caractère initiatique exige la non-mixité dans
tement en révélations particulières et partisanes. les travaux.
La tour de Babel, Abraham, Noé s’incarnent dans
des rituels écrits par les érudits de l’époque maniant 7. Aucune polémique religieuse ne peut être déve-
avec plus ou moins de bonheur le latin, le grec loppée, car le Rite est spiritualiste et a-dogmatique.
et l’hébreu. On pratique des rites qui ont disparu Si l’on considère que la maçonnerie est un lieu
aujourd’hui, mais dont des éléments subsistent de réflexion sociale ou politique, si elle se résume
dans certains degrés. Cette floraison anarchique à un espace de convivialité et d’échanges, si on
avait besoin de jardiniers, c’est-à-dire d’une auto- espère y pratiquer du développement person-
rité régulatrice. Ce sera fait à la fin du XIXe siècle, nel un peu New Age, inutile de suivre ces règles.
avec la juridiction du Suprême Conseil de France Mais si on aspire à trouver un cadre initiatique
qui confiera à la Grande Loge de France l’adminis- et une méthode de perfectionnement, à devi-
tration des 3 premiers degrés en veillant à ce qu’elle ner un sens qui dépasse les contingences, alors
respecte les points de régularité énoncés, en 1875, elles sont incontournables, car ce sont celles
au Congrès des Suprêmes Conseils à Lausanne. de toutes les sociétés réellement initiatiques.

63
Points de Vue Initiatiques - n°192

Que ce soit des initiations de passage ou d’ins- La loge est le lieu dans lequel s’exerce ce qui est
titution, et la franc-maçonnerie utilise les deux ; le fondement de la méthode : la fraternité. Effec-
on trouve une histoire (à mi-chemin entre réalité tivement, à l’émerveillement du premier soir suc-
et imaginaire), des textes fondateurs, des cérémo- cède la nécessité d’acquérir cet état de Frère qui
nies réservées, des degrés qui s’enchaînent et l’ou- n’est encore que virtuel. Il demande un véritable
verture sur un infini qui peut être dans le monde travail sur soi et l’exercice d’une tolérance qui est
ou hors du monde selon ses propres convictions. bien plus qu’une simple acceptation un peu dis-
À cette fin, l’Écossisme privilégie l’apport de l’an- tante. Le devoir de fraternité exige d’aller à la ren-
cienne maçonnerie en restant fidèle à la spiri- contre de l’autre sous un autre mode que celui de
tualité des origines. Origines indiscutablement la société profane. Comprendre et connaître en
chrétiennes, car elles se sont développées dans sont les deux verbes clés auxquels s’ajoute l’effort
le monde chrétien. Mais la fidélité à sa nais- de ne pas le réduire à « un autre soi-même. » Car
sance n’exige pas que l’on continue de revêtir c’est par l’expression et la reconnaissance des dif-
férences que se découvre peu à peu l’idée d’une
des vêtements devenus trop petits. L’approfon-
unité fondamentale et première qui est le socle de
dissement des fondements du Rite et la pratique
la fraternité initiatique.
scrupuleuse des rituels amènent la découverte
des valeurs communes aux voies de réalisation. Aller du singulier à l’universel, par le singulier à
Le singulier du Rite Écossais Ancien et Accepté est l’universel et approcher la part de mystère qui unit
alors perçu comme l’universalité de la Tradition. les regards. C’est uniquement dans la loge que
cette démarche, qui prend du temps, peut s’en-
Être constitué Apprenti au Rite Écossais Ancien
tamer et se poursuivre, sous la condition d’une
et Accepté, c’est devenir une pierre dans l’ar-
confiance totale assurée par le secret des travaux.
chitecture du Rite. C’est en assumer l’histoire
et partir à la découverte de ces degrés qui sont La Grande Loge de France rassemble des
autant d’étapes sur un chemin spirituel. C’est aussi loges libres qui ont choisi de s’unir dans une
rejoindre ces maçons illustres ou inconnus qui ont fédération. Toutes respectent une constitu-
travaillé pour confier à leurs successeurs des outils tion qui a demandé du temps pour s’établir.
qui ont fait leurs joies, leurs doutes parfois et leurs La Grande Loge qui les fédère est aussi la caution
espérances toujours. d’une régularité initiatique vis-à-vis de la franc-
maçonnerie universelle. Les crises sporadiques
des obédiences ont fait naître des loges isolées,
« Je vous reçois… »
se disant souveraines… Souveraines certes, mais
de la loge à la Grande Loge seules, sans lien formel avec le reste du monde
La loge, cellule minimale constitutive de la Grande maçonnique. Elles constatent très vite que leurs
Loge de France, est le premier espace de ce travail échanges se limitent à un orient alors qu’elles ont
qui ne peut tolérer des maçons consuméristes ou vocation à offrir un champ beaucoup plus vaste
occasionnels. en s’insérant dans l’ordre initiatique universel. Cet
La communauté est en elle-même le lieu de la pra- ordre dépasse de loin les clivages inventés par des
tique initiatique. La réciprocité fraternelle qui est membres qui oublient parfois l’idéal maçonnique :
la règle demande que tous participent à l’œuvre « rassembler ce qui est épars. »
commune, depuis les tâches matérielles jusqu’aux Quand le représentant de la Grande Loge de
travaux de communication, les planches. C’est un France vient installer le nouveau Vénérable
véritable chantier qui offre à tous la joie de par- Maître, c’est bien pour attester de la régularité des
ticiper à la construction, et ainsi de se construire travaux et renouveler le témoignage et la caution
soi-même. Un état auquel invite le Vénérable de l’obédience sur l’authenticité de la tradition
Maître à l’ouverture des travaux : « Prenez place, bien vivante dans la loge.
mes Frères… »

64
Franc-maçon à la Grande Loge de France

La Grande Loge de France se consacre exclusive-


ment au Rite Écossais Ancien et Accepté. Nous

© Musée du Grand Orient de France.


venons de voir que sa genèse et son histoire sont
génétiquement liées à ce Rite et à la défense de ce
courant de maçonnerie ancienne qu’on nomme
Écossisme. En suivant les principes qui régissent
les initiations traditionnelles, elle offre aujourd’hui
une voie qui les réactualise pour les hommes d’au-
jourd’hui.
Épée maçonnique du général La Fayette - musée du Grand
Orient de France, début XIXe siècle.
Une maçonnerie
de transmission et d’échange Créé initié maçon, constitué Apprenti dans le Rite
et reçu membre de la loge, donc de la Grande
Une différence tout de même : il n’y a pas de Loge de France, le néophyte reçoit un héritage
transmission de maître à disciple… Et tous les considérable. Il peut le conserver comme un
degrés qui suivent le 3e le répètent : rien ni per- avare garde son bien. Il restera alors celui qu’il
sonne ne peut contraindre la conscience d’un était. Il peut aussi se l’approprier par le travail. Il
franc-maçon tant qu’il respecte les devoirs élé- transformera son mode existentiel pour devenir
mentaires induits par la condition humaine. plus en ayant moins, à condition qu’il ose prati-
Alain Pozarnik, ancien Grand Maître, a eu cette quer les vertus qui établissent les hommes vrais.
intuition remarquable de dire que le maître en Pourtant, il lui reste une tâche qui comblera sa
loge, c’est le Rite. Si l’on y réfléchit bien, il agit plénitude : transmettre ce qu’il a reçu. Il ne s’agit
comme dans les rapports maître/disciple dans pas d’une transmission d’archiviste, mais de don
le bouddhisme zen ou le taoïsme. Il répond à véritable en affirmant par sa vie même que l’ini-
nos questions par des paroles énigmatiques tiation a une réalité, qu’elle conduit à une liber-
(les Koan) dont nous devons percer le sens à té nouvelle, inaliénable, que tous les initiés sont
force de travail, de réflexion et de méditation. égaux au seuil du chemin et que l’on y découvre
C’est une parole silencieuse qui devient struc- une fraternité profonde, la grande fraternité
turante quand on la laisse nous pénétrer, quand des voyageurs « vers l’Est, vers le berceau de la
elle agit dans le fonds obscur qui nous relie au lumière… dans l’éternel effort des esprits pour
mystère de l’univers. approcher de la clarté4 ».
Cette parole se déroule sur 33 degrés et non 3
seulement. Les deux premiers sont des phases Notes :
qui préparent à la véritable initiation virtuelle- 1
La formulation ternaire de la consécration apparaît
ment donnée au 3e degré. Les degrés suivants pour la première fois dans le rituel du Suprême Conseil
de France de 1804, après le serment dit « redoutable ».
facilitent le travail d’approfondissement et d’élar- Elle est répétée dans le Guide des maçons écossais de
gissement indispensable pour acquérir un peu de 1806 et 1811. Elle ne variera pas jusqu’à aujourd’hui.
cette Sagesse qui ouvre nos travaux. 2
Marie-Madeleine Davy, La Connaissance de soi, p. 43,
PUF, 1983.
3
René Guénon, Aperçus sur l’initiation, p. 49, Éditions
traditionnelles, 1953.
4
Herman Hesse, Le Voyage en Orient, p. 26,
Calmann-Lévy, 1984.

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Points de Vue Initiatiques - n°192
© Jean Beauchard.

La Porte Basse, Jean Beauchard.


Franc-maçon à la Grande Loge de France

Les sources
profondes
de notre Rite
par Louis Trébuchet

La franc-maçonnerie de la Grande Loge de France s’inscrit


dans « un ordre initiatique traditionnel » (Constitution, chapitre I).
La pratique (et non la gouvernance !) s’appuie sur un ensemble de principes posant
des objectifs, de règles ordonnant les comportements,
d’images symboliques composant les décors et de récits ou textes
dits fondateurs. C’est ce qui constitue le Rite. Sa mise en œuvre requiert
des dispositions qui sont codifiées dans un rituel.

E
n franc-maçonnerie, le terme de Le terme de Rituel apparaît peu après, sous
Rit apparaît pour la première fois la plume de Jean-Baptiste Willermoz, dans la
dans les Règlements Généraux des rédaction des grades de ce qu’il préféra appeler
Chapitres Écossais, signés en Avi- un Régime. En 1808, son nom sera fixé : ancien
gnon « le 26 du 8e mois, l’an de la grande
rit écossais accepté dans l’acte de La Constitu-
lumière 5774 », soit le 26 janvier 5775.
tion Générale de l’Ordre, signé le 3 décembre
Ainsi, durant la majeure partie du XVIIIe siècle,
on ne parlait pas de Rite Ancien et de Rite 1804, enfin Rit écossais ancien accepté dans le
Moderne, mais d’Ancienne et Moderne Franche rituel délivré par Pyron à la loge La Vertu Triom-
Maçonnerie. C’est au début du XIXe siècle phante à l’orient de Rome, le 7 septembre 1808.
que la notion de « rite » s’est généralisée.

67
Points de Vue Initiatiques - n°192

On y entre par une cérémonie d’initiation qui


comporte trois étapes : la coupe rituelle, le
serment, puis la réception de la ceinture et de
l’épée. On y retrouve trois degrés, Apprenti,
Aussi étrange qu’il y paraisse, les symboles les Compagnon et Maître, qui progressent dans une
plus fondamentaux de toute voie maçonnique, sorte de sacralisation des gestes du métier, leur
et en particulier, la Lumière que l’on va découvrir donnant un sens plus large, s’inscrivant dans une
en voyageant vers l’Orient, ne proviennent ni des vision du Monde et un accomplissement de la
Grecs, ni des Romains, ni des Hébreux, mais du Vérité, la haqiqat. Il s’agit de dépasser peu à peu
monde arabo-perse. C’est de cette civilisation la réalité apparente, ou la lettre d’un texte, en
qu’est issue La Table d’Émeraude, un des textes dépouillant sa propre conscience de ses voiles
fondateurs de la voie symbolique. successifs, pour atteindre progressivement leur
haqiqat, leur vrai sens, leur vérité.

Les origines millénaires


Les trois symboles forts de toute expérience
maçonnique, Voyage, Orient, Lumière, s’expri- Un accomplissement
maient déjà, il y a mille ans, dans les récits vision-
naires ou mystiques de ceux qui s’appelaient de la Vérité
entre eux les Ishraqiyun, et qu’Henry Corbin a
appelé les Philosophes de l’Orient, non pas parce
qu’ils habitaient le monde oriental, mais parce
que, pour eux, on trouvait la Lumière à l’Orient Plus spécifique à notre Rite, ou à notre Ordre,
de l’Univers. Il s’agit principalement de deux pen- la Futuwwat prolongeait alors la confré-
seurs persans du début du millénaire : Abou Ali rie de métier en une chevalerie spirituelle.
Al-Hossein bin Abdallah ibn Sina, Avicenne, né à Dans son livre Al Futuwwat Abû Abd Ar-Rahmân
Boukhara en 980 et mort près d’Ispahan en 1037, As Sulamî, au tout début du XIe siècle, expliquait
et Shihaboddin Yahia Sohravardi, désigné par ses déjà que les règles de la chevalerie spirituelle ne
disciples comme le Sheikh al Ishraq, le Maître sont que des déclinaisons d’un seul mot d’ordre :
de l’Orient, qui naquit aussi en Perse, en 1155, la mahabba. Dans le soufisme, on désigne par
à Sohravard, d’où son nom, et mourut à l’âge de mahabba cet amour fraternel qui est un don
36 ans, dans la citadelle d’Alep. d’Allah et qui est partagé en Allah, avant de
Le mot Ishraq, Orient, signifie en fait précisé- retourner à Allah.
ment la splendeur, l’illumination du soleil à son
lever. Les symboles de la Lumière, de l’Orient, et Les premières loges
du voyage vers l’Orient pour trouver la Lumière,
restent communs à tous les rites maçonniques.
non-opératives et symboliques
De même, l’organisation des confréries de métier Dès le début du XVIIe siècle, le métier de maçon
dans cette civilisation semble bien familière à (opératif) bénéficie en Écosse d’une organisation
tous les rites. De nombreux manuscrits du XIIe différente de celle de l’Angleterre. William Schaw,
siècle, par exemple celui du persan Shihabod- Maître des travaux du Roi d’Écosse Jacques VI
din Omar Sohravardi, les décrivent en détail. Stuart, le futur Jacques 1er d’Écosse et d’Angle-
terre, avait en effet organisé, dès 1598, en Écosse
les loges de maçons sur une base territoriale et
leur avait en outre imposé de tenir soigneuse-
ment leurs archives, alors que les loges anglaises,

68
Franc-maçon à la Grande Loge de France

affectées à chaque chantier, naissaient et mour- Dunblane est une petite loge de 13 non-
raient suivant le rythme des constructions. opératifs, membres de la gentry et tous fervents
Composées de tous les Maîtres maçons d’une jacobites qui seront relativement assidus,
région géographique, de tous les compagnons mais ne se préoccuperont guère du métier
de métier, indépendants (freemen masons, jusqu’à 1716, après l’échec de la rébellion Jaco-
contracté dès 1636 en freemasons) ou employés bite de 1715, date à laquelle ils laisseront la pré-
par un maître ( journeymen masons), et de tous dominance aux opératifs. À la Saint-Jean d’hi-
les apprentis, se réunissant régulièrement au ver 1695, 13 maîtres « de la loge d’Hamilton
même endroit, ces loges eurent l’idée d’inviter s’établissent en une corporation » et s’obligent
à leurs travaux des gentilshommes qui pou- à obéir à toutes décisions ou ordonnances des
vaient leur être utiles. À partir de 1634, des maîtres de la Société pour le gouvernement et
gentilshommes furent acceptés, soit comme l’unité de la loge. La loge d’Aberdeen, dont le
Compagnons, soit comme Maîtres, dans les père du pasteur Anderson, vitrier de son état,
loges d’Écosse en un flot régulier, quoique ténu fut secrétaire et deux fois Vénérable, recevra
au début. On en recense 10 sous le règne de comme maçons 31 non-opératifs entre 1679 et
Charles 1er Stuart, de 1625 à 1649, puis 33 sous 1698, pour la plupart des gentilshommes. Les
le règne effectif de Charles II Stuart, de 1662 à diverses minutes de ces loges montrent qu’elles
1685, et trois fois plus, 96, sous le règne puis ne fonctionnent pas du tout comme des loges
l’exil de Jacques II Stuart, entre 1685 et 1717. opératives. L’usage y est d’opérer le même jour
la réception comme apprenti entré et le pas-
sage à compagnon de métier, ce qui est totale-
ment contraire aux usages des loges opératives.
Au cours d’une tenue de Dunblane, quatre gen-
tilshommes furent reçus Apprentis, puis passés
Compagnons après avoir été interrogés entre-
temps sur des connaissances qui, dans ces
Il se constitua conditions, ne peuvent être techniques, mais
des loges bien symboliques.

non-opératives

On a coutume d’appeler ces gentilshommes


francs-maçons acceptés ou non-opératifs.
Une évolution encore plus marquante, essen-
tielle, se produisit en Écosse au cours de cette
dernière époque : il se constitua des loges non-
opératives, c’est-à-dire composées en majorité
ou en totalité de gentilshommes n’appartenant
pas au métier de maçons. Six loges écossaises
de cette époque sont même constituées en
majorité, voire fondées, par des non-opératifs.

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Points de Vue Initiatiques - n°192

© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Histoire, Obligations et Statuts de la Très Vénérable Confraternité des francs-maçons, La Tierce, 1742.

Dumfries n° 4, manuscrit découvert dans les la maçonnerie est « un travail d’équerre » et le


archives de la loge de Dumfries, qui date des maçon doit user de « l’ordre du compas » par-
environs de 1700 et semble avoir été beau- tout où il réside.
coup utilisé, est un des deux anciens devoirs à
s’adresser non plus au vrai maçon, mais au franc-
maçon, mot qu’il utilisera plusieurs fois. Plu- Première obédience,
sieurs nouveautés importantes s’y trouvent. premier clivage
C’est la première fois qu’on parle délibéré- La création de la première obédience, la Grande
ment à celui qui « entre dans l’association pour Loge de Londres et de Westminster, entre 1717
agrandir ou satisfaire sa curiosité », c’est la pre- et 1723, s’inscrit dans une reprise en main poli-
mière fois qu’on cite des éléments de rituel tels tique. Jean Théophile Desaguliers et le pasteur
que l’entrée la corde au cou, ou le genou droit James Anderson, pourtant bien informé grâce à
dénudé en terre pour le serment. On y parle du son père dont il reproduira la marque de maçon
Mot, mais aussi de la symbolique : « d’abord dans ses propres armoiries, ne parleront jamais
qu’il apprenne ses questions par cœur, puis ses des loges non-opératives et symboliques d’Écosse,
symboles, et ensuite on fera comme la loge le ni dans la partie historique des Constitutions de
juge convenable ». Et, en effet, il semble que la Grande Loge de Londres en 1723, ni dans les
« les trois piliers » que sont l’équerre, le compas constitutions de 1738 qui contiennent une rela-
et la Bible y soient déjà vécus symboliquement : tion détaillée de la création de cette Grande Loge.

70
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Bien au contraire, ils écrivent : « Jacques II Stuart Les Grandes Loges d’Écosse et d’Irlande, créées
n’étant pas un frère maçon, l’Art fut négligé ». en 1736, soutiendront la Grande Loge des
Cette omission est délibérée et répond à des Anciens, au détriment de celle des Modernes,
critères politiques et religieux. George 1er (de la Grande Loge de Londres. Mais auparavant, un
Hanovre et protestant) s’attaque en 1717 au demi-siècle plus tôt, c’est la tradition des Anciens
contrôle de la société civile, en particulier la qui aura introduit la franc-maçonnerie en France.
Royal Society et la franc-maçonnerie majori-
tairement fidèle aux Stuarts (catholiques), et
Naissance de la
ses partisans inventent pour cela les notions
de Grande Loge et de Grand Maître inconnues franc-maçonnerie en France
auparavant. Alors qu’on ne retrouve avant 1723 Les premières loges en France ne doivent rien
aucun texte interdisant aux loges écossaises, et à la Grande Loge de Londres, dont la première
a fortiori aux loges temporaires anglaises, de se implantation à Paris ne date que de 1732. Selon
créer sans autorisation de quiconque, il suffisait quelques éléments d’archives, les deux plus
d’être une Loge juste et parfaite, à partir de 1723, anciennes loges de France seraient deux loges
on ne pourra plus constituer en Angleterre de issues de la tradition « ancienne », arrivées à
nouvelles loges, ou recevoir un nouveau franc- Saint-Germain-en-Laye, en 1689, avec les régi-
maçon, sans une patente signée du Grand Maître. ments de la garde de Jacques II, La Parfaite Éga-
lité, loge du régiment de la garde irlandaise du
colonel Lord William Dorrington, et La Bonne Foi,
Anciens et modernes loge du régiment écossais du colonel Dillon.
Tous les francs-maçons anglais ne se rangent
pas, loin de là, sous la bannière de la Grande
Loge de Londres et de Westminster. Plusieurs
textes attestent de pratiques maçonniques
différentes se démarquant des innovations Les premières loges
de Désaguliers, en particulier une coupure de
presse datée de 1726, présentée comme une en France ne doivent
convocation adressée « à tous les maçons qui
ont été faits à la manière Antédiluvienne ». rien à la Grande Loge
Elle annonce « plusieurs conférences sur l’An-
cienne Maçonnerie, particulièrement sur la signi- de Londres
fication de la lettre G. et comment et de quelle
manière les Maçons Antédiluviens formaient
leurs loges, montrant quelles innovations ont
récemment été introduites par le Docteur et Mais les éléments décisifs de preuve manquent.
quelque autre des Modernes… » La première loge française prouvée indis-
Dès 1726, sont donc apparus les termes qui, cutablement est fondée, en 1725, à Paris,
dans la suite de l’histoire maçonnique, carac- rue des Boucheries, par Charles Radcliffe of
tériseront les deux courants issus du premier Derwentwater, James-Hector McLean of Duart et
clivage : Anciens et Modernes. La tradition des Dominique O’Heguerty, ainsi que l’indique l’ar-
Anciens profitera de l’afflux de travailleurs irlan- ticle Franc-Maçonnerie rédigé pour le supplément
dais à Londres au milieu du XVIIIe siècle pour de L’Encyclopédie par le frère Joseph Jérôme
y créer en 1751 la Grande Loge des Anciens. Lefrançois de Lalande.

71
Points de Vue Initiatiques - n°192

Les fondateurs de 1725 sont tous trois fervents Les relations ne sont pas faciles en 1736 entre
jacobites, très actifs à la cour de Saint-Germain. la loge du Grand Maître et les loges créées en
Les deux frères James et Charles Radcliffe de France sous l’égide de la Grande Loge de Londres.
Derwentwater sont des petits-fils de Charles II Les uns, c’est-à-dire les membres de la loge du
Stuart. James, le frère aîné, a été décapité à la Tour Grand Maître Derwentwater, accusent la loge
de Londres le 24 février 1716, et Charles le sera à Coustos-Villeroy, constituée par la Grande Loge
son tour le 8 décembre 1746. Ces trois fondateurs de Londres, « d’avoir tenu une assemblée dans la
ne peuvent, en aucun cas, avoir été initiés après rue du Four et une autre à Passy des plus tumul-
1717 par une loge de la Grande Loge de Londres. tueuses, et cela dans le carême et même dans la
Charles Radcliffe de Derwentwater s’était évadé semaine de la passion de notre Seigneur, et dans
le 11 décembre 1716, de la prison de Old Newgate laquelle on a vu régner tout ce que la débauche
pour se réfugier en France. Hector McLean, pair et bombance peuvent produire ».
d’Écosse et successeur de son père Sir John à la Les autres interviennent politiquement auprès
tête de son clan, fut le correspondant des Stuarts
du cardinal de Fleury, Premier ministre de
dans les Highlands. Dominique O’Heguerty est le
Louis XV, par l’intermédiaire de l’ambassadeur
correspondant à Paris de la famille irlandaise et
d’Angleterre, Lord Waldegrave, pour interdire
jacobite Walsh, armateurs à Nantes et à Saint-
cette franc-maçonnerie jacobite. L’intervention
Malo, petits-fils et neveux du Capitaine Jacques
sera efficace puisqu’à partir du 24 juin 1738,
Walsh qui commandait le navire qui transporta
sans que l’on sache trop comment, le Grand
vers la France Jacques II Stuart en 1690. Compte
Maître ad-vitam de la Grande Loge de France
tenu de la révolte jacobite de 1715, aucun des trois
sera un pair de France, Louis Pardaillan de Gon-
n’aurait pu être reçu en loge à Londres après 1717
drin, duc d’Antin, initié avant septembre 1737
sans être immédiatement arrêté.
à Aubigny par un passé Grand Maître de la
La Grande Loge de Londres ne s’implantera Grande Loge de Londres, le duc de Richmond.
sur le sol français que le 3 avril 1732 avec la
loge Saint Thomas, « Au Louis d’Argent » rue Les plus anciennes de ces loges écossaises en
des Boucheries. En 1734, aura lieu au Château France furent Saint Édouard à Paris, fondée
d’Aubigny une tenue solennelle où la Grande avant 1744 par Charles Radcliffe of Derwentwa-
Loge de Londres sera représentée par le duc de ter, Les Élus Parfaits à Bordeaux, fondée en 1745
Richmond et Jean Théophile Desaguliers, en par Étienne Morin, Saint Jean d’Écosse à Mar-
présence de l’ambassadeur d’Angleterre, Lord seille, fille de Bordeaux en 1750, qui prit très
Waldegrave, membre de la loge londonienne L’Oie vite sa totale indépendance. C’est en mai 1750
et le Grill, et du baron de la Brède, Montesquieu. que Paris et Bordeaux firent leur jonction, et se
communiquèrent leurs grades respectifs. Dans
la pratique, il semble bien qu’en ce qui concerne
L’organisation de la Grande les trois premiers degrés, tout au long du XVIIIe
Loge de France siècle, les trois seules spécificités de ces loges
De 1728 à 1738, les Grands Maîtres de l’Ordre écossaises, dont les rituels pouvaient facilement
des Francs-Maçons dans le Royaume de France, changer d’une ville à l’autre, aient été cette pré-
élus ou réélus chaque année, seront jacobites. Les sence en loge des frères revêtus des décors de
Règles générales de la Maçonnerie, qui décrivent leur plus haut grade, l’inversion de la position
l’organisation de la Grande Loge de France et les des trois petites lumières, déjà telle que nous la
devoirs du franc-maçon français, sont approu- connaissons maintenant, et l’utilisation de l’ac-
vées, le 27 décembre 1735, par James-Hector clamation Huzza.
McLean, Chevalier Baronet d’Écosse.

72
Franc-maçon à la Grande Loge de France

© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Lune anthropomorphique, bas relief en bois patiné, Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Le Rite en 25 degrés, parti en mars 1762 aux Social et le Grand Orient, ce dernier venait d’im-
Amériques, porté par Étienne Morin, en reviendra poser, le 12 novembre 1802, un décret déclarant
en juillet 1804 riche de 33 degrés. Le registre de irrégulières les loges abritant des ateliers supé-
1802 mentionne plusieurs nouveaux membres rieurs travaillant à d’autres rites que les cinq
de ce Suprême Conseil, en particulier : « Repré- ordres du Rite Français, et de publier une circulaire
sentant à Saint Domingue : Augustus de Grasse, virulente contre la tentation de « se réunir aux
Souverain Grand Commandeur pour les Indes LL soi-disant Écossaises pour en suivre le rit ».
Occidentales Française ». Dès son retour à Paris, Le regroupement des loges sous l’obédience de
Auguste de Grasse-Tilly se met en rapport avec la Grande Loge Générale Écossaise n’aura vécu
la loge Saint-Alexandre d’Écosse qui venait de qu’un mois et demi. Mais cette Grande Loge de
réveiller ses travaux et de reprendre le titre de rit ancien en France a laissé une trace ineffaçable,
Mère Loge Écossaise de France du Rite Écossais et ineffacée, un rituel des degrés symboliques
Philosophique, alors en grave conflit avec le Grand « de l’Ancien Rit » autour duquel se rassemble-
Orient de France. En effet, malgré l’accord établi ra l’ensemble du Rite Écossais Ancien et Accepté.
le 14 décembre 1781 entre Saint-Jean du Contrat

73
Points de Vue Initiatiques - n°192

Les rituels des trois premiers degrés sont enfin C’est exactement ce qu’exprime la déclaration
unifiés, sur la base d’une traduction fidèle des du Convent de Lausanne de la franc-maçonnerie
rituels des Anciens, connus par la divulgation dite « écossaise », en 1875 : d’un côté, « un prin-
Three Distinct Knocks, à laquelle fut seulement cipe créateur sous le nom de Grand Architecte
ajoutée la transmission du mot à l’ouverture des de l’Univers » et, de l’autre, « aucune limite à la
travaux, utilisée par plusieurs loges écossaises, en recherche de la vérité ». Nous, maçons écossais,
particulier la loge La Française de Bordeaux. C’est nous ne nous trouvons donc vraiment ni d’un
ainsi que le Rite Écossais Ancien et Accepté devint côté ni de l’autre, mais exactement au confluent
enfin véritablement un Rite du 1er au 33e degré. entre l’enseignement de Pythagore, c’est-à-dire
le siècle des lumières, et l’enseignement d’Her-
Le manuscrit Cooke est un Ancien Devoir de
mès, la gnose.
la maçonnerie, à la fois histoire légendaire
et règles de comportement, qu’on récitait à L’Alliance Internationale Maçonnique Écossaise
l’apprenti avant de lui faire prêter serment. a précisé à Gand, puis à Athènes les contours de
On y retrouve la légende des enfants de Lamech, cette spiritualité : « La démarche initiatique est
Jubal et Tubalcaïn, qui, en vue du déluge, une recherche spirituelle qui se fonde sur la pro-
« prièrent leur frère aîné Jabel de faire deux piliers clamation par le Rite de l’existence d’un Principe,
de deux pierres différentes, à savoir le marbre et dit Supérieur ou Créateur, connu sous le nom de
le lacerus, et d’inscrire sur ces deux piliers toutes Grand Architecte de l’Univers. La recherche de Véri-
les sciences et techniques qu’ils avaient toutes té ne peut être soumise à aucune limite ni aucune
inventées, et bien des années après le déluge, contrainte dogmatique, ce qui implique le droit et
selon le chroniqueur, on retrouva les deux piliers. le devoir, pour chaque membre du rite, d’interpré-
Un grand clerc du nom de Pictagoras ter le concept de Grand Architecte de l’Univers et
(Pythagore) trouva l’un et Hermès le philosophe les symboles selon sa conscience ». C’est là que se
trouva l’autre ». Pythagore renvoie aux débuts séparent très clairement les différents rameaux de
de la pensée grecque, la raison, la science et la la franc-maçonnerie, les différents rites.
liberté. Hermès, c’est tout autre chose, Hermès, Le Rite Français, depuis 1877, semble se can-
c’est la personnification mythique de la gnose tonner à la colonne de Pythagore, science,
néoplatonicienne. raison et liberté. Exit la colonne d’Hermès !
La franc-maçonnerie dite anglaise, de rite Émula-
tion ou York, a abandonné toute recherche pour
La progression se cantonner à la bienfaisance. Point d’échanges
ou de réflexion en loge, seulement un cérémonial
ascendante de l’initié connu par cœur. Exit la colonne de Pythagore !
Enfin, le Rite Écossais Rectifié ne reconnaît pas
vers son sommet la liberté de recherche personnifiée par la gnose,
et revendique une doctrine précise et religieuse,
qui descend de Dieu sur la loge, en passant par le
Vénérable. « Ce Rite est profondément chrétien
Le manuscrit Cooke place donc la franc- et repose sur des clés théosophiques qui ne sont
maçonnerie au confluent de ces deux fleuves révélées que peu à peu, au cours de la progres-
que sont la raison et la liberté d’un côté, et sion ascendante de l’initié vers son sommet… »,
de l’autre la quête de la transcendance dont explique Roger Dachez.
nous verrons qu’elle nous conduira à l’amour.

74
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Enfin, la proclamation du Convent de Lausanne


précise dans son article 5 : « c’est une école
mutuelle ». « Vénérable Maître, c’est le néophyte accom-
pagné du frère expert, qui cherche la Vérité et
la Lumière ». Et ensuite, quand on lui donne la
Une école mutuelle
Lumière dans la chaîne d’union, le Vénérable
Qu’est-ce que cela signifie ? Faire évoluer notre Maître lui dit : « Nos mains vous unissent à nous
cœur et notre esprit dans les échanges avec nos et à l’Autel de la Vérité ! ». C’est donc bien en
frères ou nos sœurs pour qu’ensuite, continuant quête de Vérité et de Lumière que nous avançons.
au-dehors l’œuvre commencée dans le temple,
Qu’est-ce que la Lumière ? Pour moi, il s’agit tout
nous changions les cœurs de ceux que nous
simplement de bien voir l’Univers, de bien voir
rencontrons afin que tous ces cœurs éveillés
les autres, de bien voir ce qui est autour de soi, et
changent le monde. Cependant, quelle est cette
donc de trouver sa propre Vérité, sa propre com-
école bizarre qui ne donne jamais de réponses ?
préhension. Mais alors qu’est-ce que la Vérité ?
C’est une voie spirituelle. Adolphe Isaac Cré-
La Vérité qui nous intéresse ici est à la fois celle des
meux s’exclamait en 1878 : « La religion maçon-
Hébreux Emeth, celle des Grecs Aletheia et celle
nique n’est pas ce qu’on appelle une religion. La
des soufis Haqiqat, c’est cette vérité qui va au-
franc-maçonnerie les admet toutes, elle n’en
delà du voile de la matière et qui nous fait passer
repousse aucune […] Soyez catholiques, protes-
de la matière à l’esprit, de l’équerre au compas,
tants, juifs, mahométans, la Maçonnerie ne vous
voir avec l’œil de l’esprit au lieu de voir simple-
le demande pas […] Le spiritualisme est donc
ment avec les yeux physiques et, quand je dis l’œil
le fonds réel de la Maçonnerie ». Nous dirions
de l’esprit, c’est bien souvent aussi celui du cœur.
aujourd’hui « la spiritualité est le fonds réel de la
Mais on sent bien, par sa composition d’une infi-
Maçonnerie Écossaise ».
nité d’harmoniques que cette Vérité sera totale-
Que propose-t-elle comme objectif à celui qui ment inaccessible dans sa totalité, parce que l’on
rentre en franc-maçonnerie ? On s’aperçoit que n’arrivera jamais tout sentir, à tout voir, mais que
ce qui est en question dès l’initiation au premier nous pourrons nous en approcher progressive-
degré, c’est la lumière de la Vérité. Lorsque le ment par le travail de toute une vie.
néophyte revient en loge sous le bandeau pour
Voilà donc ce chemin spirituel que nous propose
confirmer son serment, il est ainsi présenté :
la franc-maçonnerie écossaise, chemin de toute
une vie, qui passe par des apprentissages initiaux,
mais dont nous ne verrons jamais la fin, travail-
lant à nous libérer de nos tutelles intérieures, tout
autant que des tutelles extérieures, travaillant à
ouvrir les yeux, regarder, tenter de percevoir les
harmoniques profondes en quête de cette vérité
qui se dérobe comme l’horizon, ainsi que nous le
rappelle en permanence le Rite Écossais Ancien
et Accepté. Cet ensemble de perception pro-
vient de l’échange, mais il ne sera révélé en nous
que par nous-même, et donc notre spiritualité,
notre vision du monde, notre relation avec l’autre
seront absolument intimes et personnelles, et,
bien sûr, elles n’en finiront pas d’évoluer.

75
Points de Vue Initiatiques - n°192
© Brahim Drici.

Salle du Conseil Fédéral, hôtel de la Grande Loge de France à Paris (17e).


Franc-maçon à la Grande Loge de France

La Grande Loge
de France
et sa gouvernance
par Patrick Vidal

Si « l’Ordre maçonnique » renvoie à une notion abstraite, pourtant cœur


et fondement de la démarche du maçon, il faut bien qu’il s’incarne
dans des structures qui concrétisent son action. C’est le rôle de l’obédience.
Son organisation, qui s’est complexifiée avec le temps, cherche à préserver
les principes de base de la maçonnerie écossaise,
tout en se conformant aux lois de notre pays.

F
ondée voici bientôt trois siècles, la Sa reconstruction a été l’œuvre de Grands
Grande Loge de France est une obé- Maîtres remarquables dont Michel Dumesnil de
dience maçonnique des plus anciennes, Gramont qui obtint du Général de Gaulle le rele-
sinon la plus ancienne en France, por- vé de l’interdiction de la franc-maçonnerie sous
teuse du Rite Écossais Ancien et Accepté, che- le régime de Vichy.
min de Justice et de Vérité. Ordre traditionnel, Au sein d’un monde mouvant et globalisé, évo-
humaniste et spiritualiste, puissance maçonnique luant très rapidement sous l’effet du foisonne-
indépendante et souveraine, sa juridiction est ment libre des technologies et de l’information,
exclusive et sans partage sur les trois degrés de la la Grande Loge de France, pour faire rayonner
franc-maçonnerie symbolique depuis le traité de le Rite dans la société et porter son message de
1904, passé avec le Suprême Conseil de France. tolérance et de fraternité, doit s’adapter rapide-
Elle a connu bien des vicissitudes au gré des ment aux changements auxquels sont soumis les
secousses extérieures. Ses effectifs ont quasiment contemporains dans une action qui se doit d’être
disparu au cours de la Seconde Guerre mondiale, fondée et continue.
voici plus de 70 ans.

77
Points de Vue Initiatiques - n°192

Le fractionnement croissant du paysage maçon-


nique français et de ses 180 000 maçons montre
la difficulté de l’entreprise, alors que les effectifs
anglo-saxons et américains fondent et sont pas-
sés de 5 000 000 à quelque 1 500 000 adeptes.
La gouvernance est-elle porteuse d’une politique
ou d’un programme de travail que mettent en
œuvre ses dirigeants pour atteindre les objec-
tifs qu’ils proposent à l’obédience ? C’est toute
Vers une gouvernance la différence entre une conduite globale ou
une gestion technique de l’ordre. Dans les deux
plus proche, réactive cas, elle suppose une continuité de l’action qui
maintienne le sens et le rende accessible à ses
et efficace membres qui sont aussi des adeptes.
Pour accroître son rayonnement dans le monde
profane, la fédération de loges a déjà connu un
mouvement de professionnalisation et de décon-
centration de ses structures. Elle doit évoluer
Une gouvernance efficace dont le caractère est
maintenant vers une gouvernance plus proche,
complexe compte tenu de sa nature ambivalente
réactive et efficace.
est donc requise. Elle s’instancie dans une asso-
ciation à but non lucratif qui lui permet de gérer
les intérêts matériels de l’Ordre en connexion Une fédération de loges
avec le monde profane. Elle a choisi pour ce faire,
Elle se gouverne classiquement donc avec une
à la différence d’autres obédiences, de se consti-
assemblée des membres et un exécutif élu par
tuer en une fédération de loges égales entre elles,
elle.
qui décide souverainement de sa marche.
« Les pouvoirs souverains, constitutionnels et
Prise entre la cité de Dieu et celle des Hommes,
législatifs de la Fédération sont dévolus à l’As-
distinction chère à saint Augustin, elle garde le
semblée représentative de la Grande Loge de
côté ambivalent de l’administration d’un bien
France » (Constitution, art.1).
commun immatériel, le Rite, et de son support
matériel pour assurer le travail intérieur et la vie Cette assemblée n’est pas constituée d’action-
commune de 34 000 frères répartis entre quelque naires, mais de représentants des loges, commu-
950 loges sur tous les orients de la terre nautés initiatiques fédérées par la Grande Loge
de France à qui elle a délivré patente lors de leur
Cette ambiguïté se retrouve dans son vocabulaire
affiliation. Chaque atelier n’ayant droit qu’à un
qui emploie la terminologie de la gestion du bien
représentant, le principe d’égalité autour d’un
public et dans sa structure où se distingue la divi-
atelier une voix pouvait faire apparaître une forte
sion entre législatif, exécutif et judiciaire. Orga-
distorsion entre loges suivant leurs effectifs. Les
nisme cependant privé à dimension privée, elle se
familles nombreuses se voient attribuer une voix
rapproche plus du concept d’Organisation à but
supplémentaire, chaque fois qu’elles franchissent
non lucratif, entre Organisation non gouverne-
un palier de cinquante membres.
mentale et Association cultuelle. Sa gouvernance
juste et équilibrée relève autant de la pensée d’un
John Rawls qui incorpore la sphère du privé dans
ses considérants que de celle d’un Montesquieu.

78
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Pour être à même d’assurer un minimum de


continuité, des commissions conventuelles per-
manentes ont été créées, l’une des finances,
© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

l’autre du patrimoine, qui rapportent au Convent.


Elles peuvent se réunir plus de deux fois par an.
L’assemblée se prononce essentiellement sur le
budget, les comptes annuels après avoir enten-
du le rapport des commissaires aux comptes,
les investissements et les modifications de la
Constitution et des Règlements Généraux ainsi
que la délimitation géographique des Congrès.

Sautoir ayant appartenu au Grand Maître Michel de Just Les tenues


(1978 à 1981), Musée-Archives-Bibliothèque de la
Grande Loge de France. de l’assemblée
Si cette assemblée élit son président chaque rythment l’obédience
année, elle ne siège pas en permanence et se réu-
nit deux fois par an sur un ordre du jour détermi-
né. Chaque session prend la forme d’une tenue
au troisième degré. Il ne s’agit donc pas d’une
assemblée délibérante, maîtresse de son ordre Un compte rendu de ses réunions est établi, il est
jour et ayant l’initiative des textes qui initient, accessible à tous et mis à la disposition de chaque
encadrent ou permettent telle décision de l’exécutif. loge. Pratiquement, il s’agit d’un appareil lourd à
Elle procède à l’élection de l’exécutif, c’est-à-dire manier avec près de 950 votants, dont l’organi-
des Conseillers Fédéraux pour un mandat de trois sation pose les mêmes problèmes d’information,
ans. Elle décide de même des principaux emplois de fonctionnement, de fluidité et de durée des
(Grands Officiers et Grands Maîtres) qui leur sont échanges comme de sécurité, que les grandes
dévolus au sein du conseil. En cela, elle se rap- assemblées de sociétés cotées. Réunie à date
proche beaucoup des assemblées d’entités pri- quasi fixe chaque semestre, l’assemblée rythme
vées à but lucratif ou non lucratif. ainsi le gouvernement de l’obédience. Sa lour-
Élu pour un mandat d’un an renouvelable chaque deur tend à en faire une chambre d’enregistre-
année, le Député, représentant sa loge, a donc ment qui parfois se cabre. Les loges concentrées
une lourde charge pour se tenir au courant et tra- sur leur travail spirituel tendent trop souvent à
vailler les dossiers portés à l’ordre du jour sur les- s’en désintéresser et le Député a maigrement la
quels il devra se prononcer par vote. Les élus ont parole en tenue pour rapporter ses décisions.
un droit d’interpellation et de questionnement
de l’exécutif avant chaque vote.

79
Points de Vue Initiatiques - n°192

Entre-temps, « le pouvoir exécutif est exercé par


le Conseil Fédéral dont le président est le Grand
Maître » (Constitution, art. 11). Ses 33 membres
en sus de ce dernier sont répartis entre chaque
Congrès Régional au prorata du nombre de leurs
loges. Le développement des effectifs de la Grande Loge
de France, qui voisinent 34 000 frères, a cepen-
Il est « chargé de l’administration générale de la dant induit un double mouvement paradoxal,
Fédération », « arrête son règlement » et « se visant, d’une part, à se rapprocher de la base et
réunit en Tenue Plénière au moins 5 fois par an » des loges et, d’autre part, à concentrer la gestion
(Constitution, art. 13). Il « promulgue les Lois et en des mains expertes en développant des fonc-
Décrets », « garde la Constitution » de la Grande tions supports avec un effectif de permanents.
Loge de France et a « seule qualité pour repré- Elle suit en cela toutes les grandes associations,
senter la Grande Loge de France en toutes cir- syndicats et ONG et une forme de « déconcen-
constances ». Il prépare toutes les décisions qu’il tralisation » aurait noté un ancien ministre facé-
soumet au Convent comme évoqué plus haut. tieux.
Son organisation formelle est calquée sur celle
des loges, avec autant de Grands Offices qu’il y
a de plateaux correspondants dans une loge et Régionalisation
auquel chacun d’entre eux peut recourir pour et centralisation
information ou conseil. De plus, il comporte en Rapidement, le siège étant à Paris en l’hôtel de la
son sein un Grand Chancelier, responsable des rue Puteaux, il est apparu nécessaire de donner
relations avec les obédiences à l’étranger, et vie à des structures régionales au nombre de sept,
deux nouveaux Grands Officiers, l’un à la culture, nommées Congrès Régionaux, qui regroupent les
l’autre à la communication. Députés des loges qui les composent. Si leurs
De fait, chaque Grand Office fonctionne de limites géographiques sont mentionnées dans
manière quasi indépendante et il semble diffi- les textes, ils n’ont aucune existence constitu-
cile d’imaginer qu’une cohérence d’ensemble tionnelle réelle, mais apparaissent dans les Règle-
apparaisse spontanément ; techniquement, elle ments Généraux (RG art.20 à 26) et ne se sont
ne peut que procéder du bon vouloir de chacun, constitués en association de la Loi de 1901 avec
composé avec sa proximité géographique du des comptes bancaires distincts que très récem-
siège. ment.
Sur le plan rituel et de la vie initiatique, le Conseil Là encore leur organisation formelle est calquée
délivre titres et patentes, et soumet au Convent sur celle des loges avec autant de plateaux sous
de la Grande Loge de France les propositions les mêmes dénominations. Elle forme comme
concernant le statut des loges ou la reconnais- le résultat d’une homothétie moyenne entre le
sance de puissances maçonniques en France et à Conseil Fédéral et les loges. Néanmoins, ces offi-
l’étranger. Il lui propose les modifications souhai- ciers ne sont en rien les correspondants de ceux
tées des rituels des trois premiers degrés. des loges.
Les Conseillers Fédéraux assurent l’inspection
des loges et l’installation de leur collège chaque
année. La charge est donc considérable et sou-
vent assurée par de « jeunes » retraités.

80
Franc-maçon à la Grande Loge de France

© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Leur taille est très différente avec un Congrès


« Île-de-France, Outre-mer et Orients Éloignés »
et un Congrès « Provence - Alpes - Côte d’Azur »
qui regroupent plus de la moitié des effectifs.
Leur fonctionnement et leurs missions étant peu
précisées, ils offrent un paysage de pratiques et
de coutumes très varié. L’exécutif y côtoie parfois
les élus dans les mêmes tenues, ouvrant la fron-
tière entre les deux natures de compétence.
Enfin, le développement des loges sur le territoire
a conduit à développer une infrastructure immo-
bilière en propre ou partagée pour accueillir des
temples. Des comités d’utilisateurs (CDU) ont
Bannière de la loge Jean Jaurès, Musée-Archives- été ainsi créés pour assurer la gestion locale de
Bibliothèque de la Grande Loge de France, 1917. ces équipements.
Cependant, les Congrès régionaux n’inter-
Ils contribuent à assurer un échelon d’animation viennent pas dans la gestion courante de l’obé-
régionale, piloter des événements comme ICOM dience. Celle-ci a progressivement requis la mise
(Rencontres internationales de la recherche en place de permanents qui concentrent et
maçonnique), sans pour autant constituer des opèrent l’ensemble des processus administratifs
régions et remettre en cause le principe d’une au siège de l’organisation.
fédération de loges. Ils proposent aussi surtout Au nombre pratique de vingt-cinq, placés sous
au vote du Convent les candidats au Conseil l’autorité du Grand Secrétaire, ils se regroupent
Fédéral élus en leur sein. Sur le plan législatif, ils pour l’essentiel en quatre pôles. Les Vénérables
contribuent à la formulation de vœux et à la flui- Maîtres et les Secrétaires connaissent surtout les
dité des débats en Convent, car les propositions correspondant(e)s des loges, mais la gestion de
d’adoption ou de rejets des projets de modi- l’immobilier concentre un effectif important, un
fications de nos textes admises à une majorité pôle financier le complète, ainsi qu’une équipe de
qualifiée des Congrès sont soumises au vote du communication. Le reste des tâches est réparti
Convent sans débat. par ailleurs.

81
Points de Vue Initiatiques - n°192

L’ensemble des opérations, de la vie des loges


(jubilés, événements, titres, etc.) à la gestion des
emprunts ou au traitement des dossiers adminis- La réalisation d’un programme suppose une
tratifs de tous ordres, est assuré physiquement concentration des efforts sur la durée, un enga-
par ces équipes de permanents, expérimentées et gement des équipes sur celui-ci et leur stabilité
dévouées, vers qui tout sur le territoire converge sur le mandat du Grand Maître.
et qui redistribue de Paris sur tout l’Hexagone. En fonction du rôle concret que jouent certains
Grands Officiers, ne serait-il pas opportun de syn-
chroniser leur mandat avec celui du Grand Maître
Vers une gouvernance proche, et de les y associer ? Plusieurs solutions peuvent
réactive, efficace être envisagées comme, par exemple, inverser
Fondamentalement, la gouvernance dans l’esprit l’ordre des élections en faisant élire le Grand
de la Grande Loge de France a pour objet le sup- Maître en premier, les Grands Officiers suivant et
port des loges dans l’accomplissement de leur s’engageant à soutenir sa politique, ou bien un
mission initiatique et le rayonnement de notre scrutin de liste proposé par le Grand Maître élu.
obédience et du Rite. Avec le développement de Faut-il envisager un mandat formellement plus
celle-ci, les communications se distendent et la long avec un rapport d’avancement circonstan-
proximité des usagers s’atténue. La charge de cié du programme au Convent chaque année ?
travail est telle que seuls des frères peu occupés
ou retraités ont la possibilité de contribuer à sa
marche, écartant ainsi de nombreux autres com-
pétents et actifs. Un principe d’efficacité comme
Conseillers Fédéraux,
de justice « intergénérationnelle » (J. Rawls)
conduit à se poser la question d’une remise sur le
un vrai pont entre
plan de travail de notre gouvernance. l’exécutif et les loges
La taille de deux pierres angulaires, le Conseil
Fédéral et le Député, appelle notre attention ainsi au quotidien
que le plan qui les articule.
La première pose la question de la continuité et
de la cohérence de l’action dans le temps. Cela
De même, faut-il sans doute enrichir le travail
touche ainsi au sens du mandat et au format
des Conseillers Fédéraux, vrai pont entre l’exécu-
de l’élection des dirigeants comme au rôle du
tif et les loges au quotidien, et décentraliser vers
Conseiller Fédéral.
eux un ensemble de décisions touchant à la vie
Les Grands Officiers sont élus indépendam- des loges sous le contrôle du Conseil (comme
ment du Grand Maître et leur mandat n’est pas celles concernant les jubilés, les cérémonies,
synchronisé avec le sien. Or, à la différence des les tenues blanches ou les conférences entre
premiers, celui-ci est porteur d’un programme à autres exemples), en allégeant leur charge par le
l’échelle de toute l’obédience qui prend sens sur recours à des moyens digitaux sécurisés et à la
la durée et sur lequel il est élu ; sa présentation visio-conférence qui économisent temps et coût
en séance, comme il a pu l’être observé plusieurs de déplacement. Les réunions allégées se concen-
fois, joue un rôle sensible sur le vote par-delà la treraient sur les décisions clefs et la réalisation du
personnalité et la notoriété du candidat. Pour- programme.
tant, son mandat est remis en question, chaque
année, comme celui des Grands Officiers.

82
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Notre gouvernance repose sur notre Constitu-


tion qui « a pour base l’autonomie des Loges et
Le rôle de coordination et d’appui de l’action leur souveraineté effective dans l’administration
des Conseillers Fédéraux sur le plan local par les de l’obédience. La souveraineté maçonnique
Assistants Grands Maîtres pourrait être précisé, appartient, non pas au Conseil Fédéral, mais à la
comme les relations avec les Congrès Régionaux. Grande Loge, émanation directe des loges. Aus-
Concernant l’autre pierre angulaire, le Député, si bien chacun de nous doit remplir sa tâche en
il convient de lui permettre de contribuer plus conscience avec le souci désintéressé de travailler
activement au travail législatif, ce qui pose le pro- pour le plus grand bien de l’Ordre »1.
blème de « l’initiative des lois » et du rôle des Elle permet l’exécution d’un programme et la
Congrès Régionaux à cet égard. résolution des défis de manière collaborative
Leur rôle d’animation pourrait être formalisé et pacifique, et appelle toujours une vigilance
(organisation des journées d’Apprentis, de Com- permanente de toutes les parties. À défaut, les
pagnons ou Maîtres, formation des officiers des caractères des êtres humains qui l’animent, le fil
loges, conférences publiques coordonnées, etc.). des décisions prises souvent sous la pression de
Leur rôle législatif, actuellement de courroie fonc- l’instant, peuvent la gauchir, la déséquilibrer et
tionnelle, pourrait être renforcé en leur attribuant habiller du nom de Tradition les mauvaises habi-
une capacité d’initiative législative. Cela condui- tudes prises.
rait à distinguer les projets de textes des propo- « Si la Maçonnerie fait le Maçon, le Maçon fait
sitions, suivant qu’ils émanent du Conseil Fédéral aussi la Maçonnerie ».2
ou des Conseils Régionaux, et prévoir dans le pro-
cessus un droit d’amendement formalisé.
Notes :
1, 2
Louis Doignon, ancien Grand Maître, Discours au
Convent, 1953.
Au contact du terrain
Le Député, homme au contact du terrain, ver-
rait son rôle valorisé. Il supposerait là aussi que
la durée de son mandat soit sécurisée par-
delà la sagesse de beaucoup de loges et bien que
non-membre du collège, il soit choisi parmi les
maîtres expérimentés.
Quant au plan qui les articule, celui-ci avec le
temps et les multiples initiatives peu coordonnées
sur la durée s’est encombré de multiples orne-
ments et diverticules qui ont alourdi, complexifié
et enchevêtré les textes, comme l’ont noté plu-
sieurs commissions de Congrès Régionaux.
Il conviendrait donc de rétablir une hiérarchie
claire des textes entre Constitutions, Règle-
ments Généraux, Décrets du Conseil Fédéral
et Décisions du Grand Maître. C’est un travail
méticuleux et de longue haleine auquel les
Congrès Régionaux qui voudraient s’en saisir
peuvent contribuer efficacement.

83
Points de Vue Initiatiques - n°192
© Collection privée.

L’œil de la Providence, partie supérieure d’un autel catholique baroque espagnol, début XVIIIe siècle.
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Universalité
de la Grande Loge de France,
sa présence dans le monde
par Jean-Jacques Zambrowski

La Grande Loge de France affirme dans le chapitre premier de ses Constitutions


que la franc-maçonnerie est « un ordre initiatique traditionnel et universel ».
À cette volonté d’universaliser son message, s’ajoute une dimension bien réaliste.
De nombreuses loges ouvrent leurs travaux dans des pays éloignés et de culture
différente, toutes unies par le déploiement d’un même Rite,
par la pratique d’une même méthode.

C
omme son nom l’indique, la Grande Mais pour autant, la Grande Loge de France rend
Loge de France est une obédience compte de la vocation universelle de la franc-
maçonnique française. Continuatrice maçonnerie. Elle en porte, en effet, doublement
des premières loges parisiennes de témoignage, non seulement par la présence de loges
1728, et de la première Grande Loge constituée qui lui sont rattachées hors de l’Hexagone et des
à Paris en 1738, c’est l’obédience française la plus départements ou territoires français d’outre-mer,
ancienne et la plus importante dans la pratique mais aussi par les liens qui unissent de nombreuses
de la franc-maçonnerie traditionnelle, initia- obédiences maçonniques à travers le monde à la
tique et spiritualiste. En 2019, elle fédère près de Grande Loge de France dont elles sont issues, direc-
930 loges, rassemblant 34 000 frères. tement ou non, et dont elles s’estiment les filles.

85
Points de Vue Initiatiques - n°192

© Brahim Drici.

Signature de Convention de la Grande Loge de France avec la Confédération des Grandes Loges d’Afrique de Rite Écossais
Ancien et Accepté, lors du Convent 2017.

Il ne s’agit nullement pour la Grande Loge de Mais le Rite, les usages ne sont pas ceux aux-
France de vouloir s’étendre en terre étrangère dans quels nos frères souhaitent pouvoir continuer de
un quelconque esprit missionnaire, comme s’il y travailler et de progresser. Cela est d’autant plus
avait lieu de porter la bonne parole dans des terres évident qu’il arrive que les obédiences locales
étrangères. Les raisons qui peuvent conduire notre ne reconnaissent pas la Grande Loge de France,
Grande Loge de France à établir une loge dans notamment parce qu’elles suivent les règles insti-
un pays étranger sont exclusivement liées aux tuées par la Grande Loge Unie d’Angleterre depuis
demandes qui peuvent émaner de ce pays. un siècle, instituant un amalgame entre régula-
Deux situations peuvent s’observer : dans certains rité et reconnaissance. Nos frères, quoique régu-
cas, des frères initiés en France, provisoirement lièrement initiés, ne peuvent donc y être admis.
ou durablement expatriés dans un pays étranger, La seule solution est alors de constituer une loge
souhaitent poursuivre leur activité maçonnique locale, en quelque sorte « pseudopode » de la
selon la tradition et dans le Rite qu’ils connaissent. Grande Loge de France, et qui sera d’ailleurs rat-
D’autres loges existent parfois déjà dans ce pays, tachée à la région « Île de France - Outre-mer -
voire une ou plusieurs obédiences nationales. Orients éloignés ».

86
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Si dans certains de ces pays la présence de la


Grande Loge de France se limite à une, voire
deux loges, dans d’autres, notre obédience est
L’autre situation qui peut conduire à la création
fort active, attirant de nombreux candidats par-
de loges de notre obédience dans un pays tiers
mi la population locale. C’est notamment le cas
résulte de la demande de citoyens ou de résidents
au Congo, avec dix loges sous la bannière de la
de ce pays de vivre le parcours initiatique que pro-
Grande Loge de France – pour une population de
pose le Rite Écossais Ancien et Accepté dans le
plus de 5 millions d’habitants – ou encore de l’Île
cadre de la Grande Loge de France, afin de béné-
Maurice, 1,3 million d’habitants, avec six loges.
ficier du support d’une institution maçonnique
importante. Les conditions d’exercice parfois dif- Très logiquement, les loges constituées pour
ficiles qui résultent, dans certains pays, de condi- l’essentiel de Français expatriés, comme celles
tions difficiles, politiques, idéologiques, religieuses, fonctionnant dans des pays francophones, tra-
ou autres font que l’appartenance à la Grande vaillent en français. Mais nos rituels ont été tra-
Loge de France apparaît comme protectrice à ceux duits pour celles dont la majorité des membres ne
qui demandent à se placer sous notre juridiction. sont pas francophones. Lorsqu’on a la chance de
pouvoir les visiter, il y a quelque chose de parti-
culièrement émouvant à voir ces frères pratiquer
exactement de la même manière que celle d’une
loge d’Angoulême ou de Vierzon, mais dans une
Il ne faut pas langue dont nous ne comprenons pas un mot. Le
rituel étant identique, il est cependant possible et
confondre discrétion même facile d’en suivre le déroulé, ce qui permet
de vivre une forme de fraternité qui s’affranchit de
et clandestinité la barrière de la langue.

Les obédiences « filles »


de la Grande Loge de France
Parce qu’elles sont une expression des valeurs On sait comment la première Grande Loge est
de notre république, comme de la culture et de née, le 24 juin 1717 (première obédience) si l’on
l’histoire de notre pays, ces loges sont en relation en croit ce qui n’est probablement qu’une légende
avec les représentants de la France que sont nos que l’on qualifierait aujourd’hui de fake news. Car,
ambassades, nos consulats, nos missions cultu- si la vraie date est postérieure de quelques mois,
relles, l’Alliance française, etc. peu importe. Le point qui nous concerne est l’exil
en France du roi d’Écosse Jacques II.
Elles sont également en relation avec les auto-
rités politiques et administratives des pays dans Pour bien comprendre ce point, qui éclaire au pas-
lesquels elles sont implantées, tant il est vrai qu’il sage l’appellation de « Rite Écossais » dont nous
ne faut pas confondre discrétion et clandestinité. nous prévalons, un bref rappel historique s’impose
(histoire détaillée dans le texte Les sources du Rite
En 2019, la Grande Loge de France compte ain- Écossais Ancien et Accepté, dans ce même numéro
si 39 loges de plein droit travaillant dans 16 pays - Note de la rédaction).
étrangers, la Belgique, le Cambodge, le Canada,
le Congo, le Costa Rica, l’Espagne, l’Île Maurice,
Israël, la Lettonie, la Lituanie, Madagascar, la Répu-
blique Dominicaine, la Russie, le Royaume-Uni, le
Sénégal, la Thaïlande, le Togo et le Vietnam.

87
Points de Vue Initiatiques - n°192

Né en 1633, Jacques Stuart était le second fils du


roi Charles 1er. À la mort de son frère Charles II
en 1685, il accéda au trône d’Angleterre, en 1685,
et en restera roi jusqu’en 1688. Mais Jacques II
fut également roi d’Écosse, sous le nom de
Jacques VII, du 6 février 1685 jusqu’à son renverse-
ment lors de la Glorieuse Révolution, trois ans plus Trente ans plus tard donc, en 1801, un petit
tard. En effet, les Anglais protestants n’aimaient groupe de maçons américains et deux maçons
guère ce catholique intolérant. Dans un temps français, le Comte de Grasse-Tilly et son beau-
où la révocation de l’Édit de Nantes par Louis XIV père M. Delahogue, réorganisent ce Rite, le dotent
faisait grand bruit, le Parlement anglais résolut de 7 degrés supplémentaires pour la plupart nés
en 1688 d’offrir la couronne à Guillaume Prince en France entre 1761 et 1801, c’est-à-dire entre la
d’Orange qui débarqua en Grande-Bretagne à la patente donnée à Étienne Morin et la réunion de
tête d’une armée hollandaise. Jacques II prit donc Charleston, et d’un degré de culmination et d’en-
alors le chemin de l’exil et fut accueilli en France cadrement, celui de Souverain Grand Inspecteur
par son cousin le roi Louis XIV. Ses partisans ou Général.
ceux de ses successeurs sont appelés Jacobites.
En 1802, de Grasse-Tilly et son beau-père
Nombreux furent les Écossais jacobites qui se regagnent les Antilles françaises, puis la métro-
réfugièrent en France. À Saint-Germain, la cour pole. Les campagnes napoléoniennes à travers
des Stuarts comptera jusqu’à 2 500 personnes. Ce l’Europe s’enchaînent. De Grasse-Tilly, officier
sont eux qui importèrent en France le concept de dans l’armée impériale, suit l’état-major auquel
Grande Loge. C’est ainsi qu’en 1728, Philippe, duc il appartient. Dans chacun des pays que Napo-
de Wharton, devint Grand Maître de la Grande léon conquiert, il gagne les maçons locaux au
Loge de Paris, déjà volontiers appelée Grande Loge nouveau Rite en 33 degrés. Il sera ainsi à l’ori-
de France comme la Grande Loge de Londres et gine des Suprêmes Conseils d’Italie, à Milan et à
de Westminster était appelée Grande Loge d’An- Naples, d’Espagne et de Belgique. Ces institutions
gleterre. C’est au demeurant cette Grande Loge maçonniques vont à leur tour disséminer le Rite
d’Angleterre qui donna patente, en 1732, à l’une dans les possessions et territoires que leur pays
des loges parisiennes. Très rapidement, d’autres domine, en Afrique, en Amérique et en Asie.
loges françaises furent créées en province. En
1738, toutes ces Loges constituèrent la première
Grande Loge de France qui prospéra et s’étendit Universalité et singularité
au cours des décennies suivantes. Au cours des décennies suivantes, l’expansion
En 1801, l’un de ces maçons français, le Comte de l’empire colonial de la France, comme de son
Alexandre - Auguste de Grasse-Tilly, participe à influence politique, économique et culturelle, sus-
Charleston (Caroline du Sud) à la création du citait le développement de la franc-maçonnerie
premier Suprême Conseil du Rite en 33 degrés, dans divers pays d’Europe et d’Afrique occidentale
élaboré à partir du Rite du Royal Secret, rite de et équatoriale, ainsi que sur le pourtour méditer-
perfection codifié par Étienne Morin qui avait ranéen, Maghreb, Grèce et Liban notamment. Plus
reçu patente des maçons parisiens, en 1761, tard, ce fut le cas dans la péninsule indochinoise.
pour le transmettre dans les territoires fran-
çais des Caraïbes. Ce Rite en 25 degrés avait été
importé sur le sol américain, en 1771, par Andrew
Francken, proche collaborateur d’Étienne Morin,
et s’était répandu sur la côte atlantique dans les
colonies britanniques de la Nouvelle-Angleterre.

88
Franc-maçon à la Grande Loge de France

© Robert de Rosa.

L’Hermione, réplique contemporaine du vaisseau de La Fayette, fin XVIIIe siècle.

Ainsi, le modèle d’obédience initiatique, symbo- Il faut souligner que ce Rite, le plus répandu dans
liste et humaniste développé par la Grande Loge le monde, n’est pratiqué dans bien des pays sous
de France se retrouve-t-il aujourd’hui dans de très l’inspiration anglaise qu’à partir du 4e degré. En
nombreux pays. Nombre d’entre elles, en Europe, France, en revanche, le Rite se développe du 1er au
mais aussi en Amérique latine (Venezuela) et en 3e degré au sein de la Grande Loge tandis que le
Asie (Philippines) adhèrent d’ailleurs à la Confé- Suprême Conseil gère les degrés du 4e au 33e. Il en
dération Internationale des Grandes Loges Unies, est de même dans les obédiences qui regardent la
constituée de plus de vingt obédiences attachées Grande Loge de France comme la source de leur
aux mêmes valeurs et aux mêmes principes, pratique maçonnique.
portés par le Rite Écossais Ancien et Accepté. Les Constitutions rédigées par le Pasteur James
Anderson, en 1722, figurent en tête des Consti-
Ces obédiences sont indépendantes, comme les tutions et Règlements généraux de notre obé-
pays dans lesquelles elles travaillent. Et la Grande dience, et sont présentées ainsi : « Toutes les
Loge de France ne se présente pas comme « la Grandes Loges du monde, toutes les Loges,
Grande Loge mère de la maçonnerie de Rite Écos- tous les Francs-Maçons considèrent le texte des
sais Ancien et Accepté », alors que bien des res- Anciennes Obligations comme la Loi fondamen-
ponsables de ces obédiences étrangères la recon- tale de la Franc-maçonnerie Universelle. ». Le
naissent comme telle. premier chapitre de nos propres Constitutions
Particulièrement révélateur de ce sentiment de s’intitule « La Franc-maçonnerie Universelle et ses
filiation, c’est dans le cadre du Convent de la Principes ». Mais les slogans et les invocations ne
Grande Loge de France en juin 2017 que leurs valent pas tant que leur mise en œuvre.
dirigeants respectifs ont officialisé la création de Tant par ses loges en terre étrangère que par l’in-
la Confédération des Grandes Loges d’Afrique de fluence que lui reconnaissent nombre de Grandes
Rite Écossais Ancien et Accepté, initialement for- Loges nationales indépendantes, la Grande Loge
mé par les obédiences du Gabon, du Bénin, de de France s’affirme bien comme travaillant à
Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Togo et du Maroc la vitalité et au développement de la franc-
travaillant au Rite Écossais Ancien et Accepté tel maçonnerie universelle.
que pratiqué en Grande Loge de France.

89
Points de Vue Initiatiques - n°192
© Virginie Rouffignac, Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Temple Pierre-Brossolette, hôtel de la Grande Loge de France, rue Puteaux, à Paris (17e).
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Les temples
de la Grande Loge de France
par François Gruson

L’auteur d’une thèse récente, intitulée « Pratique rituelle et forme de l’espace :


le temple maçonnique, forme, type et signification », nous propose
une déambulation au sein de cet univers. À travers leur histoire, leurs caractéristiques
et quelques exemples les plus remarquables, le chemin de l’initié s’inscrit
dans cet espace le plus souvent banal dans ses apparences,
mais à regarder et parcourir dans tous ses détails.

U
ne obédience maçonnique est avant Parfois invisibles, parfois visibles dans la ville,
tout une fédération de loges, donc ils semblent perpétuellement fermés, ou bien
un rassemblement de nombreuses n’ouvrent qu’à l’heure où chacun est rentré chez
histoires, mais aussi de nombreuses soi.
personnalités qui ont marqué et qui marquent
toujours la spécificité de l’obédience. À ce patri-
moine immatériel, issu du rassemblement et
Pourquoi des temples ?
de la Tradition qui unit les hommes, s’ajoute On imagine mal ce qui se passe derrière ces
un patrimoine matériel qui s’est constitué au façades étranges, souvent aveugles, et der-
fil des décennies, parfois au fil des siècles. Celui rière ces portes fermées. Lors des Journées
de la Grande Loge de France est particulière- européennes du patrimoine, on se rue, on fait
ment remarquable. Il comprend à fois le MAB la queue, pour pouvoir enfin pénétrer ce lieu
– Musée, Archives, Bibliothèque – qui rassemble mystérieux. On est parfois déçu tant le lieu est
plusieurs milliers d’objets, ouvrages et docu- somme toute assez ordinaire, voire modeste ; on
ments précieux et qui conserve l’une des plus est souvent surpris par le dispositif ornemental
importantes collections maçonniques d’Eu- et rituélique qu’un frère bénévole tente d’expli-
rope, et à la fois un patrimoine immobilier, lar- quer aux visiteurs d’un jour. C’est tout le para-
gement méconnu, mais qui témoigne d’une doxe du patrimoine maçonnique : il est là, pré-
histoire riche, celle de l’obédience, mais égale- sent dans les villes. Il est vivant, car toujours en
ment celle des loges qui la constituent. Pour le usage, et pourtant il reste totalement mécon-
monde profane, les temples maçonniques consti- nu, souvent même par ceux qui le fréquentent
tuent le plus souvent des objets mystérieux. régulièrement.

91
Points de Vue Initiatiques - n°192

C’est tout le paradoxe du temple maçonnique :


on peut tenir loge n’importe où, pourvu que le
nombre requis de Maîtres maçons soit présent
Sa protection est parfois hasardeuse, sou- et que les lieux puissent être « à couvert »,
vent inexistante, et il n’est pas rare, encore c’est-à-dire à l’abri des regards ou des oreilles
aujourd’hui, de voir une loge occupant un indiscrètes. C’est d’ailleurs encore le cas en Alle-
temple historique l’abandonner au profit d’un magne ou en Scandinavie, où il n’est pas rare
local récent, plus confortable et plus aisément que les loges se réunissent dans le salon fermé
accessible en voiture… d’un hôtel. Et pourtant, force est de constater
L’invention des temples : on le sait, la franc- que la pratique maçonnique a généré partout
maçonnerie des origines constitue une sorte dans le monde un véritable patrimoine architec-
d’art nomade. Dans la première moitié du XVIIIe tural et ornemental, comme s’il avait fallu, à un
siècle, les loges se rassemblent dans les tavernes moment donné, traduire la ferveur maçonnique
à Londres, dont elles portent le nom, ou chez dans une inscription plus pérenne que la simple
les traiteurs à Paris. Dans les campagnes, elles durée d’une tenue…
se réunissent dans le salon d’un hôtel particulier
ou d’un château, chez le hobereau local qui en
est le plus souvent le Vénérable Maître. Ce n’est Les temples au Rite Écossais
qu’après 1760, c’est-à-dire après que les rituels Ancien et Accepté
et les différents grades et systèmes maçon- La Grande Loge de France est une obédience
niques se sont organisés, qu’on commence à mono-rite. À quelques exceptions près, toutes
trouver des locaux spécifiquement consacrés à liées à des vicissitudes historiques, on n’y pra-
la pratique maçonnique. On peut penser que, tique que les trois premiers degrés du Rite
parallèlement à cette fixation des rituels, la Écossais Ancien et Accepté. Système de Hauts
recherche d’une meilleure commodité a prési- Grades dans les pays anglo-saxons, le Rite Écos-
dé à l’organisation d’espaces dédiés, et surtout sais Ancien et Accepté s’est doté de degrés sym-
spécifiquement aménagés et ornés pour la pra- boliques en s’acclimatant sur le continent euro-
tique de tel ou tel rite, ou de tel ou tel degré. péen, et en se greffant, notamment en France
Ainsi, les archives départementales de la Cha- à partir de 1804, sur les loges dites « écossaises ».
rente-Maritime conservent un acte notarié, daté C’est donc à partir de 1804 que se fixent les
de 1770, et qui décrit précisément les locaux de rituels des trois premiers degrés du Rite, notam-
la loge rochelaise L’Union Parfaite. Ce document ment en adaptant un certain nombre de dispo-
est d’une telle précision que l’on a pu recons- sitions propres à la franc-maçonnerie dite des
tituer les lieux par le dessin, de même qu’on Ancients, inconnues en France, et qu’Alexandre
peut reconnaître les différents degrés pratiqués de Grasse-Tilly (1775-1845) apporte avec lui
dans des espaces aménagés à cet effet. De fait, d’Amérique en même temps que les patentes
les premiers édifices aménagés ou construits du Rite Écossais.
pour un usage strictement maçonnique ne le
Caractéristiques des temples au Rite Écos-
seront qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle dans
sais Ancien et Accepté : la plus importante est
les Îles Britanniques, et au début du XIXe siècle
sans nul doute l’inversion des mots sacrés des
en France. De cette époque date également la
deux premiers degrés. En effet, la Grande Loge
dénomination, commune en France, de temple
des Ancients, constituée pour l’essentiel de
maçonnique1.
francs-maçons écossais et irlandais d’obédience
catholique, et plutôt traditionaliste, faisait grief
aux fondateurs de la Grande Loge de Londres,

92
Franc-maçon à la Grande Loge de France

dite des Moderns, d’avoir inversé ces mots à la Grande-Bretagne au Rite Émulation, comme
suite d’une divulgation. Nous n’entrerons pas on la trouve aux États-Unis au Rite d’York.
dans le débat de savoir lesquels, des Ancients ou Cette curieuse asymétrie dans la disposition
des Moderns, ont raison quant aux mots sacrés des Surveillants apparaît comme emblématique
des deux premiers degrés, mais nous devons de la démarche initiatique propre au Rite Écos-
constater que cette divergence a généré deux sais Ancien et Accepté : si les Apprentis néces-
dispositions de loge opposées, comme en miroir sitent une constante surveillance en raison de
l’une par rapport à l’autre. Ceci concerne notam- leur faible aptitude au travail, les Compagnons,
ment la position des colonnes J. et B., telle qu’on eux, disposent d’une plus grande liberté et c’est
la retrouve sur les tapis de loge, mais également pourquoi leur Surveillant ne les a pas constam-
telle que l’on la voit dans les temples dédiés à un ment sous les yeux.
rite ancien, tel le Rite Écossais Ancien et Accep- Notons enfin le recours à la couleur rouge.
té, ou à un rite moderne, tel le Rite Français On la trouve bien entendu sur les décors des
Moderne pratiqué au Grand Orient de France. frères (tabliers, liséré sur le cordon), comme
De ce fait, tous les temples utilisés par les loges on la trouve dans les tentures censées déco-
de la Grande Loge de France reprennent la dispo- rer l’Orient des loges symboliques travaillant
sition des Anciens, c’est-à-dire avec la colonne au Rite Écossais Ancien et Accepté. C’est pour-
B. à gauche en entrant, et la colonne J. à droite. quoi la dénomination de « loges bleues » s’ac-
corde assez mal avec la pratique de ce Rite. Les
anciens rituels, comme la découverte il y a une
Cette divergence vingtaine d’années de rituels manuscrits, illus-
trés en couleur, ont permis de confirmer la spé-
a généré cificité, et donc la nécessité, de cet Orient orné
de rouge « ponceau », un rouge vif très éloigné
deux dispositions du bleu pâle employé jusqu’alors. Le choix de
cette couleur rouge en soi-même nécessiterait
de loge opposées un article à part entière, tant la portée symbo-
lique de cette couleur est prégnante, et tant elle
impacte visuellement les frères qui participent
aux tenues éclairées d’un Orient écarlate…
L’autre caractéristique essentielle est la posi-
tion des deux Surveillants. Issue elle aussi de la
controverse sur les mots sacrés des deux pre-
miers degrés, elle diverge également en ce qui
concerne la position de chaque Surveillant par
rapport à sa colonne. Dans les rites modernes,
les Surveillants sont positionnés chacun en tête
de sa colonne du côté de l’Orient, le Second au
Septentrion et le Premier au Midi. En revanche,
la disposition est croisée dans les rites anciens,
où le Second Surveillant, positionné au milieu
de la colonne du Midi, fait face au Septentrion,
tandis que le Premier Surveillant se trouve posi-
tionné latéralement, en tête de la colonne du
Septentrion. Cette disposition est commune
à tous les rites anciens, et on la retrouve en

93
Points de Vue Initiatiques - n°192

© Brahim Drici.

Assistance lors d’une conférence donnée dans le temple Franklin-Roosevelt, de la rue Puteaux, à Paris.

Cet article n’entend pas proposer un cata- Bernheim qui louent la chapelle à usage de
logue exhaustif des temples de la Grande Loge cinéma et la crypte à usage de patinoire.
de France. Il cherche plutôt à décrire quelques La Grande Loge de France, à l’étroit dans ses
exemples qui apparaissent emblématiques du locaux du 48 de la rue de Rochechouart, achète,
patrimoine et de la pratique maçonnique au en 1913, le bâtiment conventuel pour y instal-
sein de la Grande Loge de France. ler temples et administration, tout en cohabi-
tant avec les activités commerciales. En 1924,
le cinéma laisse place à un bal populaire, le Bal
Quelques cas remarquables de l’Abbaye, et ce n’est qu’à la fin 1929 que la
La Grande Loge de France s’est constituée Grande Loge de France parviendra enfin à récu-
en 1894 avec le rassemblement, suscité par pérer l’ancienne chapelle et la crypte pour son
un soupçon d’hégémonie attribuée au Grand propre usage.
Orient de France, des loges « écossaises » iso- Comme le siège du Grand Orient, le bâtiment
lées ou affiliées à la Grande Loge Symbolique sera saccagé le 16 juin 1940, puis occupé par les
Écossaise ou au Suprême Conseil de France. services de Vichy : Henry Coston y installera son
La Grande Loge de France connaîtra une période célèbre Centre d’Action et de Documentation sur
de nomadisme avant de s’installer dans son la franc-maçonnerie. À la Libération, le bâtiment
siège actuel, au 8 de la rue Puteaux, à Paris. est restitué à la Grande Loge de France, et le
Le siège de la Grande Loge de France : il s’agit Convent de 1948 décidera de couper la cha-
d’un ancien couvent de Récollets, construit pelle en deux dans le sens de la hauteur, afin d’y
par l’architecte Charles Normand2 entre 1893 aménager à l’étage le Grand Temple, aujourd’hui
et 1895. À la suite de différends sur le finan- dénommé Temple Pierre-Brossolette, et, au rez-
cement des travaux, les Franciscains sont de-chaussée, le Temple Franklin-Roosevelt, inau-
expulsés en 1906 et le couvent difficilement guré par la veuve de ce dernier.
fermé. Il est racheté, en 1910, par les frères

94
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Une nouvelle campagne de travaux en 1965


voit le bâtiment assez profondément trans-
formé, avec notamment la création d’un nou-
veau bâtiment administratif dans la cour.
Les travaux, réalisés sous la direction du frère
André Sommaire, architecte, seront inaugurés le
15 décembre 1967, en présence du préfet et du
président du Conseil de Paris3. Enfin, un concours,
lancé auprès des frères architectes, dans les
années 1970, restera malheureusement sans La façade de briques et de pierres a conser-
suite : les archives de la Grande Loge de France vé le témoignage de son passé conventuel,
conservent une série de dessins dont on regrette notamment au travers des initiales entrelacées
qu’ils n’aient pas été suivis de réalisation, tant ils SAP – pour saint Antoine de Padoue – visibles
offraient la possibilité d’une architecture à la fois sur les tirefonds de fer forgé. À l’intérieur, et
maçonnique et moderne. Le bâtiment sera fina- notamment dans le Temple Pierre-Brossolette,
lement à nouveau réaménagé, dans les années l’atmosphère reste d’inspiration religieuse, et se
1980, pour conserver son organisation actuelle. détache en cela franchement de ce l’on peut voir
rue Cadet, comme si ces ambiances respectives
reflétaient au fond deux façons bien différentes
d’exercer « l’Art Royal », comme le dénomment
Deux façons bien eux-mêmes les francs-maçons.
Rochefort (17) : la loge L’Accord Parfait fut fon-
différentes d’exercer dée en 1776 afin d’accueillir les frères de la
Marine Royale en poste ou en relâche dans les
« l’Art Royal » ports, et de se démarquer ainsi des loges régi-
mentaires plus mobiles sur le territoire. Au cours
de la décennie 1780, la loge s’étoffa d’officiers
de marine et de fonctionnaires civils. Elle fut
frappée, en 1832, d’interdiction par le ministre
L’édifice évoque l’image d’un palimpseste, dans de l’Intérieur de Louis-Philippe. Les frères se
lequel on distingue encore l’ancienne chapelle dispersèrent, les biens et le mobilier furent ven-
des Franciscains qui a gardé ses vitraux originaux dus publiquement. Lors de son réveil en 1841,
ornés de cordelières et sa crypte, les temples la loge L’Accord Parfait se réunit avant d’acqué-
des années 1910, notamment au 3e étage, mal- rir, en 1842 et 1843, deux immeubles avenue
heureusement « modernisés » dans les années La Fayette à Rochefort, et les travaux indispen-
1960, ainsi qu’une remarquable série de petits sables à l’aménagement et la décoration des
temples de la fin des années 1940, le long de temples commencèrent.
l’ancienne chapelle. Outre l’administration, la
salle du Conseil, la bibliothèque, ainsi que le res-
taurant installé dans l’ancienne crypte, le bâti-
ment comporte aujourd’hui vingt temples en
tout, y compris les trois temples à l’usage exclu-
sif des « hauts grades » placés sous la juridiction
du Suprême Conseil de France.

95
Points de Vue Initiatiques - n°192

© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Temple L’Accord Parfait à Rochefort (17).

Si, en France, certains temples furent profon- C’est du reste autant son histoire que le magni-
dément endommagés par les troupes d’oc- fique état de conservation du bâtiment, des
cupation et refaits à la Libération, celui de décors, du mobilier et de la bibliothèque maçon-
Rochefort fut épargné et, pour cette raison, nique, qui a conduit les services de l’État à déci-
constitue l’un des rares exemples subsistants der, en février 2014, le classement en totalité au
de décors maçonniques complets remontant titre des Monuments historiques, ce qui en fait
au XIXe siècle. le premier temple maçonnique classé en France.

96
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Dijon (21) : comme à Toulouse, où le temple Son architecture, heureuse association d’un édi-
historique de la ville se trouve rue de l’Orient, fice patrimonial et d’une architecture contem-
on pourrait croire que le nom de la rue — ici poraine, est à l’image de la Grande Loge de
cour des frères — donne une indication sur la France aujourd’hui qui ancre, dans le XXIe siècle,
destination du principal édifice qu’elle abrite. Il la Tradition véhiculée par le Rite Écossais Ancien
n’en est rien, puisqu’il s’agit en fait d’un ancien et Accepté.
collège construit au milieu du XIXe siècle par
les frères des Écoles chrétiennes. Les francs- Notes :
maçons dijonnais de la Grande Loge de France 1
En Grande-Bretagne et dans les anciennes colonies
l’ont investi, en 1968, en transformant l’an- britanniques, on préfère la notion de Masonic Hall,
cienne chapelle en temple maçonnique, puis en tandis que les termes de Masonic Temple et Templo
aménageant deux autres temples à l’étage et masonico sont utilisés respectivement en Amérique
en sous-sol. Ouvert depuis quelques années à la du Nord et en Amérique latine.
visite à l’occasion des Journées européennes du 2
À ne pas confondre avec son homonyme, architecte
patrimoine, le bâtiment abrite plusieurs dizaines et archéologue fondateur de l’Association des Amis
de loges dijonnaises. des Monuments Parisiens.
3
Jacques Azoulay, Histoire des domiciles des loges de
Paris et de la Grande Loge de France in Points de Vue
Initiatiques n°52, 1er trimestre 1984.
La Tradition véhiculée
par le Rite Écossais
Ancien et Accepté

Marseille (13) : son temple représente la dernière


opération patrimoniale d’importance réalisée
par la Grande Loge de France. Si, à Montpellier,
à Lille-Ronchin ou aux Ulis, le choix s’était por-
té sur une construction neuve, l’opération de
Marseille se caractérise par la réutilisation d’un
édifice historique emblématique, le Château
Saint-Antoine dont il est rapporté qu’il serait
le fameux « Château de ma mère » décrit par
Marcel Pagnol dans son livre éponyme sur lequel
vient s’adjoindre une extension abstraite et
radicale, due à l’architecte Jean-Pascal Clément.
Inauguré en juin 2018 par Philippe Charuel, alors
Grand Maître de la Grande Loge de France, et par
Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille, cette
remarquable réalisation abrite sept temples, de
70 à 350 places, et accueille plus de soixante-
dix ateliers de la région.

97
Points de Vue Initiatiques - n°192
© DR.

Le Centaure et le Nid d’oiseau, Garouste, 2013.


Franc-maçon à la Grande Loge de France

Esprit
de la poésie,
espace de la loge
par André Ughetto

La parole est soigneusement codifiée en loge, mais de ces contraintes naît


une liberté insoupçonnée. Prenant leur envol dans le silence, les paroles
entrecroisées des frères n’ont pas pour but de convaincre, mais de donner
à entendre, comme la musique ou la poésie. Sous le signe de la fraternité,
la perception de l’harmonie ouvre aux promesses de l’inconnu à venir.

C
’est par la poésie que les mythes « homme et femme » à la fois, selon une deu-
transmis par les bibles des différentes xième version biblique de la création des humains)
religions survivent. De même l’Épo- s’est retrouvé exclu du paradis terrestre ? C’est
pée précède l’Histoire, Homère vient donc peut-être en cherchant à pénétrer au cœur
avant Hérodote. Y eut-il jamais une langue pre- du secret du Verbe, c’est-à-dire en tâchant de
mière, une langue « adamique », dont l’oubli comprendre la liaison substantielle que les mots
serait symbolisé dans la Genèse par le récit de la entretenaient avec les choses in illo tempore, que
catastrophe de Babel ? Tout comme le paradis, la les Humains cessèrent de participer à la vie sur le
langue à travers laquelle le Créateur avait donné mode de la pure jouissance innocente de leur état
mission aux hommes de nommer l’ensemble des originel. Événement sans doute tragique, mais
créatures est perdue. N’est-ce pas en goûtant inévitable : résultant de l’éveil de la conscience,
au fruit interdit de l’Arbre de la Connaissance du de la naissance de l’esprit en des corps d’ani-
Bien et du Mal, que le couple du premier homme maux supérieurs. C’est l’intelligence qui a expul-
et de la première femme (ou bien le premier sé le bipède humain de son paradis, la Nature.

99
Points de Vue Initiatiques - n°192

Pour l’animal humanisé, plus rien n’alla de soi. Il dut


trouver des moyens de cueillir, de pêcher, de chas- Ainsi se corrompait aux yeux du disciple de Socrate
ser… En bref, l’homme fut obligé de devenir l’inven- la démocratie athénienne du IVe siècle avant J.-C.
teur de lui-même, le découvreur de ses potentiali- La poésie ne saurait se confondre avec ces
tés que son histoire développe. En ce sens, la pensée « beaux discours », qui ont, pour leurs auteurs
humaine est constamment tournée vers son futur une finalité utilitaire. La poésie n’est pas sans
et m’aventurerais-je en disant que la Tradition est accointances avec le genre épidictique, et le sens
notre vaisseau porteur de toutes les expériences du plaisir qu’il suppose.
antérieures accumulées par notre espèce ? La Tradi-
tion recueille le passé pour mieux préparer l’avenir.
Les francs-maçons sont donc des conservateurs et, Une rhétorique de la vérité
d’une autre manière, des progressistes. La « nature humaine » transhistorique que pré-
suppose une liste fermée des « passions » a ten-
dance aujourd’hui à être combattue au profit
Une parole vraie d’une sorte de relativisme généralisé dans lequel
Le regret qui nous point de la « parole première », nos valeurs (j’entends : les valeurs proclamées à
même si celle-ci n’a jamais réellement été, est celui tous les degrés de notre Rite) sont, sinon battues
d’un langage de vérité, exempté tout autant de l’ar- en brèche, du moins constamment remises en
bitraire du signe (par lequel les linguistes expliquent question. Dans les sociétés actuelles, des indivi-
la diversité des langues) que des tromperies stra- dus différents, en concurrence ou en harmonie,
tégiquement organisées par les passions de l’am- sont contraints de négocier leurs différences pour
bition, du fanatisme et de l’intolérance. Nous vivre ensemble. La rhétorique traduit et étudie les
essayons, dans nos loges, de faire avancer la cause modalités de cette négociation. Il faut accepter
de la Vérité. Nous la voudrions sœur jumelle de la le pluralisme des valeurs comme une réalité de
Liberté éclairant le monde. l’univers démocratique actuel. La discussion est
La difficulté verbale de notre tâche vient en pre- devenue le substitut des vérités monolithiques et
mier lieu de notre inhabileté foncière à l’expression, des dogmes en tous genres. La rhétorique est la
du long apprentissage qu’impose à tout humain méthode qu’utilisent les citoyens des démocra-
l’usage de la parole. ties pour décider des fins comme des moyens.
Lorsque nous paraissons avoir surmonté les Nous pouvons donc sereinement affirmer que
épreuves scolaires, universitaires, sociales de ce par- la rhétorique est puissamment active au sein
cours, « Nous n’avons fait que nous armer », dit de nos ateliers. Nous la pratiquons comme
Socrate dans le Gorgias de Platon, des séductions M. Jourdain faisait de la prose. Le soin des formes,
de la rhétorique, c’est-à-dire de sa trompeuse puis- le formalisme de nos interventions manifestent
sance. Vaincre par le discours, c’est ce à quoi s’em- notre constant souci de l’Autre qui est notre audi-
ploient tous ceux qui veulent devenir, à quelque teur et notre interlocuteur. Le fonctionnement
niveau que ce soit, des « maîtres du monde ». La rhétorique de nos propos se caractérise par la codi-
parole est, dans leur bouche, source d’oppression. fication, dans des formes presque invariables, des
Elle serait le vernis, le masque, le déguisement d’une premiers instants de notre prise de parole, lorsque
violence réelle. Si elle ne suffit pas à convaincre, elle nous désignons par leurs qualités différentielles
sait justifier par avance les coups qui vont venir les personnes auxquelles nous nous adressons.
et frapperont la carapace corporelle. Les politi- Les précautions langagières, dont nous enrobons
ciens dénoncés par Platon apprennent ainsi l’art jusqu’aux reproches que nous pouvons adres-
des beaux discours pour faire passer en douceur, ser à un frère, tendent à maintenir nos combats
s’ils le peuvent, à travers l’Assemblée du peuple, d’idées dans un champ social d’où les coups bas
les mesures qui les favorisent, eux et leurs amis. et les mauvaises surprises sont par principe exclus.

100
Franc-maçon à la Grande Loge de France

En nous mettant à l’ordre, nous interdisons à nos

© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.


passions mauvaises de cheminer vers notre gorge,
nous évitons de nous laisser envahir par l’intérêt
de notre cœur ou de nos viscères : seuls devraient
demeurer dans notre discours, des arguments
rationnellement construits.

La sensation de se
retrouver à l’aurore
d’une vie nouvelle Triptyque Le Cantique des Cantiques, sculpture en bronze,
fonte à la cire perdue, Michel Levy, Musée-Archives-
Bibliothèque de la Grande Loge de France, XXe siècle.

René Char, que j’ai eu le privilège de rencon-


Pourtant, ce n’est pas assez. Les propos ne trer et de fréquenter dans ma jeunesse, Char, le
deviennent vraiment lumineux que s’ils reçoivent moins crédule des hommes, croyait pourtant aux
aussi quelque inspiration venue d’en haut, ou « signes » : la tâche du poète est de les interpréter.
de plus haut. Un soir d’initiation, le bandeau qui Cette fonction herméneutique s’accomplit dans
aveugle l’impétrant, les mains secourables du un état de relative possession et non pas à l’insu,
frère qui le protège d’une chute, la « leçon » spi- mais en dépit de ce que vise la pensée consciente
rituelle résultant des paroles entendues, le ban- du poète. Un certain jour, René Char se comparait
deau enfin ôté avec la sensation de se retrouver à devant moi à un pêcheur ou à un orpailleur qui
l’aurore d’une vie nouvelle, constituent, avant les plonge sa main dans l’eau d’une rivière pour en
instructions que le néophyte va recevoir autant retirer poissons ou pépites : ce sont les poèmes,
de motifs d’approfondissement de sa pensée. Le donnés (ou refusés) par un courant dont le béné-
sentiment d’être arrivé dans un espace de sym- ficiaire n’est pas lui-même la source, pensait-il.
boles visuels comme auditifs est propice à l’ac-
cueil de la parole poétique. L’absence de dogma-
tisme, au-delà de communes valeurs rappelées
La parole intemporelle
au début et à la fin de nos tenues, garantit aussi des symboles
le libre déploiement du souffle nécessaire pour René Char, auteur de Fureur et Mystère, s’inscrivit
parler ou « habiter poétiquement le monde », néanmoins contre la défaveur contemporaine de
selon l’expression de Hölderlin. la notion « d’inspiration », en faveur d’une langue
La poésie est, selon moi, une manière d’exercice « sacrée » qui doit être « motivée » par l’essence
spirituel. L’expression rappelle évidemment la des choses qu’elle désigne, et ce thème, s’il fallait
pédagogie d’Ignace de Loyola, premier « Général » en discuter, nous renverrait à celui de la langue
des Jésuites, qui insistait beaucoup sur l’importance originelle, comme ayant correspondu aux vrais
des « entraînements » censés renforcer la croyance noms des choses et des êtres).
religieuse et la pratique des vertus. Nous-mêmes, Du reste, la poésie tente toujours de remotiver
par l’assiduité de notre présence et de notre tra- les paroles dont elle use. D’où les difficultés pour
vail en loge, nous nous forgeons des convictions la faire passer d’une langue à une autre, où les
morales et des manières d’être que notre entou- valeurs des mots (musicalité, rythme) et leurs
rage reconnaît, même s’il n’en décèle pas l’origine. connotations sont si souvent différentes.

101
Points de Vue Initiatiques - n°192

Or, René Char me déclara brusquement lors d’un une résonance cinématographique à la poésie de
autre entretien : « Je suis un gnostique athée ». Je René Char peu reconnue encore par le « grand
ne relevai pas tout de suite. Semblable aux che- public », j’aurais symbolisé ce poème à travers
valiers qui passent auprès du Roi pêcheur sans un personnage, casqué comme un ouvrier métal-
l’interroger, je retins la question qu’aujourd’hui je lurgiste ou comme une Athéna, trempant une
me pose à moi-même : peut-on se dire Connais- lance de fer dans une rivière de métal en fusion :
sant ou en quête de la Connaissance (c’est à peu une façon d’allier le liquide et la flamme, à l’ins-
près le sens étymologique de « gnostique ») et tar de ce que semblent représenter les armes
renoncer à l’idée d’une légitimation du savoir de l’Isle-sur-la-Sorgue. René Char fut, pour moi,
par quelque logos transcendant, ou quelque uni- le premier « alchimiste » rencontré, le premier
taire principe créateur (nommé par nous « Grand maître. Je n’aurais de cesse de le sacraliser en
Architecte »), conférant à l’humaine raison la tant qu’homme, avec ses faiblesses, ses colères.
possibilité d’accéder à l’universalité, comme y Des générosités exquises, des fureurs héroïques et
songeait Descartes ? J’imagine que René Char, débordantes. Mais, à mes yeux, seule son œuvre
à travers cette formule voulut surtout exprimer subsiste aujourd’hui.
son mépris des religions dogmatiques, en quoi il
rejoignait, par exemple, Hugo et certains de ses
amis surréalistes. Une parole qui invite l’inconnu
Pour l’auteur des Matinaux, « d’hermétiques « Comment vivre sans inconnu devant soi ? »
ouvriers » travaillent le subconscient du poète proclamait-il dans l’Argument du Poème pulvérisé,
(Paul Veyne, René Char en ses poèmes, Gallimard), une des suites de son recueil Fureur et Mystère. Ne
le mettent au supplice, le maintiennent dans la faut-il pas, en effet, conserver au mystère, sa place,
souffrance jusqu’à l’achèvement de son entre- respecter l’énigme de l’esprit, que paraissent vou-
prise. Si j’avais pu terminer un film partielle- loir nier, au XXe et au début de ce XXIe siècle, les
ment tourné en 1976 avec l’intention de créer spécialistes de la « déconstruction » en matière
d’art et de langage, autant que les modélisateurs
de « l’homme neuronal » ? Comme si l’abscisse
d’une certaine rationalité totalement matérialiste
exigeait la disparition de l’ordonnée spirituelle,
tandis que certains prophètes contemporains de
la « mort de l’art » (notamment pictural) vou-
draient aussi nous persuader que le poème est
révolu, la poésie une chose du passé.
© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Il faut chercher, je crois, au-dessus de nous, dans


des sphères habituellement hors d’atteinte sauf
par la pensée imaginative, ce qui conditionne
notre vie ici-bas. Poésie verticale, comme l’a
regardée un Roberto Juarroz, grand poète argen-
tin, moyen ascensionnel d’aller à la rencontre
des choses d’ici-bas. Ou comme un Philippe
Jaccottet, qui pressent cette vérité, la laisse affleu-
rer partout dans sa poésie méditative ou dans ses
Carnets, mais s’interdit, par honnêteté intellec-
tuelle, de lui donner le moindre nom : le transcen-
dant est indicible à « l’ignorant » qu’il se proclame.
Convocation de la loge Le Temple de la Vertu et des Arts,
Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

102
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Dans le Dialogue des morts de Paul Valéry intitulé


Eupalinos, le poète mettait en scène, sur le fond
d’enfers devenu leur Orient éternel les personnages
Mais toute la grâce épanouie dans ses poèmes,
de Socrate et de Phèdre évoquant un architecte
que leur simplicité rend toujours accessibles, me
« Je lui trouvais », dit Phèdre, « la puissance
semble baigner dans cette lumière dont l’Esprit
d’Orphée ». Maître de l’équilibre architectural, il
est le garant.
était donc le prince de la mesure, ainsi que devrait
Au regard même de qui la compose la poésie, sug- être, d’instinct, tout maître de parole. Le Poète qui
gère ce qui n’avait jamais encore eu lieu, qui sur- est un peu aussi l’Orateur, l’Officier de la loge assu-
prend à la fois par son évidence et par sa nouveau- mant cette fonction, cherche à délivrer, à formuler
té : expression transitoire du Beau, marquée par sa une vérité individuelle ou collective, doit maîtriser
situation dans le temps où elle se formule, mais leur tension émotive, en répartir la charge de façon
échappant au sort de toute actualité fatalement à la sublimer dans l’art. Pour être lus, ou écoutés
obsolète. Lorsque la poésie procède véritablement et compris, il leur faut être, non « avares », mais
d’un effort pour recevoir en notre cœur et notre « comptables » de leur parole. « Dans nos ténèbres
cerveau la lumière spirituelle des choses, elle gagne il n’y a pas une place pour la beauté, toute la place
cette propriété de ne pas mourir ou plutôt de ne est pour la beauté », a justement écrit René Char.
pas se dégrader dans l’ignoble. Elle est imputres-
Nous venons en loge, friands de celle-ci, conduits
cible, à l’instar de nos rituels qui peuvent se modi-
par le souci primordial d’une beauté qui nous
fier avec le temps (puisque nos langues évoluent),
élève, beauté qui est au-delà de toute esthétique,
mais qui gardent en eux l’essentiel du message
Idée comme la pensait Platon, traduction pour
à transmettre. Le poème est un temple de mots,
notre sensibilité du Bien et du Juste qui occupent
comme le suggère, le sonnet « Correspondances »
d’autres instances de l’Être. Vivre pleinement une
de Baudelaire, dans Les Fleurs du Mal :
tenue, dans le respect du rythme, des silences, de la
« La Nature est un temple où de vivants piliers musique des mots imposés par notre rituel, et avec
Laissent parfois percer de confuses paroles ; l’agrément d’effluves sonores émanés de la table
L’homme y passe à travers des forêts de symboles d’harmonie, voilà qui nous donne une idée superla-
Qui l’observent avec des regards familiers. » tive de l’amour et de la fraternité, état que nous ne
pouvons pas toujours atteindre ou maintenir dans
Dans le secret des mots : le désordre de nos vies extérieures profanes, mais
qui se propose en ce lieu-ci comme notre idéal.
la beauté
La perte de la parole originelle nous invite à la
Un poème réussi allie la sagesse de son contenu, la quête infinie de mots substitués. Le poème, quand
force d’une conviction et la beauté de ses figures. il émane du cœur d’un être, et lorsque le compas,
Là encore, sa transmission, même si elle était par une des Lumières sur l’autel de nos serments, cen-
accident fragmentaire, n’altère pas la profondeur tré sur celui-ci, développe, sans déroger aux règles
de son message qu’il faudra sans cesse retraduire, prosodiques, une libre, une inventive, une inédite
au fil des générations, pour le faire entendre à alliance des mots (dont la Lumière de l’équerre
ceux dont la langue a évolué ou changé. accentuera la fermeté) et encourage en nous, la
volonté d’accueillir la lumière du Verbe en ses
modulations inépuisables incessamment renouve-
lées : aliment spirituel pour notre Arbre de Vie.

103
Points de Vue Initiatiques - n°192

HISTOIRE
La Grande Loge de France,
entre mythes
et histoire
par Jean-Pierre Thomas

Si l’Histoire, ou du moins son interprétation, ne fait pas tout, il faut savoir


garder raison et laisser place à d’autres apports pour savoir se construire
au sein d’une démarche personnelle et initiante.

L
’histoire de la franc-maçonnerie est mensonges et la mythologie de mensonges qui
complexe, comme le sont, du reste, deviennent des vérités ? » Celui-ci, en effet,
les multiples courants de pensée résume bien, dans sa lucide sagesse, l’histoire
ayant contribué à l’édification de de la franc-maçonnerie et, plus encore, la per-
l’histoire intellectuelle et spirituelle ception qu’en ont ceux qui, aujourd’hui, la pra-
des hommes, puisque ceux-ci se sont nourris de tiquent, se persuadant que la Tradition qu’ils
leurs idées et de leurs idéaux, de leurs croyances revendiquent, à savoir celle des constructeurs de
et de leurs doutes, de leurs actions et de leurs cathédrales, avec les multiples manuscrits codi-
rêves, de leurs réflexions et de leurs expériences, fiant les Anciens Devoirs (ou Old Charges) des
de leur raison et de leur intuition. Le tout mêle confréries de métiers, en particulier la fraternité,
la réalité des faits et les mythes, à tel point qu’il se confond avec sa propre histoire, quand elle ne
est toujours difficile, voire parfois risqué, d’y la justifie pas pleinement.
affirmer quoi que ce soit. Et ce, malgré cette Ce point est-il authentique ou erroné ? La ques-
manie des hommes, en Occident surtout, de tion n’a plus lieu d’être posée, car l’important
vouloir faire triompher à tout prix une logique, est que les francs-maçons ont assimilé une sorte
cartésienne, kantienne, hégélienne ou autre, de constructivisme maçonnique, pour reprendre
aussi linéaire que définitive, qui expliquerait l’expression de l’historien Yves Hivert-Messeca,
tout et qui, pourtant, n’explique rien. et, avec lui, cette idée de chantier du Temple de
Ne faudrait-il pas mieux se référer à cet admi- Salomon, indissociable de leur culture symbo-
rable – et si initiatique ! – mot de Jean Cocteau : lique, de même que celle du travail à fournir pour
« je préfère la mythologie à l’histoire, car l’his- se changer soi-même avant de changer le monde,
toire est faite de vérités qui deviennent des qui définit assez bien leur démarche initiatique.

104
Franc-maçon à la Grande Loge de France
© Brahim Drici.

Photomontage, Brahim Drici, 2019.


Points de Vue Initiatiques - n°192

La découverte de la civilisation égyptienne à la fin de même que la pensée encyclopédiste, tout


du siècle des Lumières, et, avec elle l’Égyptoma- au moins en partie ? Voilà qui, dès les origines
nie ou, dans une moindre mesure, la civilisation mêmes de la franc-maçonnerie n’a cessé d’ali-
assyro-babylonienne ou encore, via l’Inde bri- menter l’esprit de ceux qui s’y sont adonnés,
tannique, le zoroastrisme, le bouddhisme et les inspirant quantité de textes, parfois complémen-
Védas, sans compter, cette fois-ci via les Jésuites, taires, souvent contradictoires, certains propo-
le confucianisme chinois, ont-elles ajouté tel ou sant des thèses sérieuses, d’autres fantaisistes.
tel thème au corpus maçonnique ? Ce n’est pas Pourquoi, par la suite, la franc-maçonnerie fran-
impossible, tant celui-ci a pratiqué, dès le début, çaise, jusque-là unifiée, s’est-elle séparée, à la fin
le syncrétisme culturel, pour ne pas dire religieux, du Siècle des Lumières, en au moins deux cou-
sauf à prendre ce terme au sens le plus large. rants principaux, le premier sous le nom de Grand
Orient de France, le second sous celui de Suprême
Conseil de France, ce dernier permettant, dans
la seconde moitié du XIXe siècle, la recréation
Se changer soi-même d’une Grande Loge de France qui, en fait, sous des
appellations diverses – Grande Loge de France,
avant de changer en 1778, Grande Loge dite de Clermont, en 1795,
Grande Loge Générale Écossaise, en 1804, Grande
le monde Loge Centrale Écossaise, en 1821, Grande Loge
de France, en 1895 – n’a jamais cessé d’exis-
ter, contrairement à ce que certains croient ou
veulent laisser croire ? Sans vouloir trancher tous
Mais, les éternelles questions demeurent : quand, ces points, malgré les attentes légitimes de ceux
comment et où naquit la franc-maçonnerie ? qui pensent que la démarche maçonnique doit
Pourquoi s’est-elle développée, d’abord en se vivre dans la pleine compréhension de son
Grande-Bretagne (Angleterre, Écosse, Irlande) histoire et ceux qui, au contraire, pensent que
dans la seconde moitié du XVIIe siècle, puis, en cela n’a aucune importance, puisque sa méthode,
France, dans la première moitié du XVIIIe, ensuite pour traditionnelle qu’elle soit, se réinvente
partout ailleurs, ou presque, en Europe, et enfin chaque jour, tentons de donner ici quelques élé-
dans le Nouveau Monde américain, le reste de la ments, sur lesquels chacun pourra méditer à sa
planète devant suivre au XIXe, voire parfois au XXe ? guise, qu’il soit initié ou profane.
Quel rôle jouèrent, dans son élaboration, le Dès le XVIIIe siècle, outre-Manche, une
noachisme, l’orphisme, l’alchimie, le roscicru- franc-maçonnerie revendiquant une tradition
cisme, l’illuminisme, le protestantisme, mais ancienne s’est, en effet, opposée à une franc-
aussi le catholicisme et plus encore le judaïsme maçonnerie se considérant, elle, comme moderne.
avec tant de symboles empruntés à la Bible et Cette dualité toucha bientôt la franc-maçonne-
aux textes rabbiniques ? Mais quelle part y rie française, la première inspirant, d’abord dans
prirent aussi la Royal Society de Londres et ses la Caraïbe et ensuite aux États-Unis une franc-
figures les plus emblématiques, parmi lesquelles maçonnerie développant un système com-
celle de Newton, de même que les luttes poli- plexe de hauts grades, au-dessus des trois pre-
tiques ayant divisé la Grande-Bretagne entre miers, avec, en particulier, la référence à la
partisans de la dynastie des Stuarts (catho- chevalerie, telle que définie dans le fameux
liques et absolutistes) et ceux de la dynastie de discours de Ramsay ; la seconde se contentant
Hanovre (protestants et parlementaristes), pour des trois premiers ; la première revendiquant
ne pas parler, en France, du jansénisme ayant bientôt une tradition écossaise – terme géné-
probablement influencé aussi la démarche, rique (et lui aussi mythique dans son essence)

106
Franc-maçon à la Grande Loge de France

© DR.

Manifestation pendant la Commune de Paris : les maçons portant les bannières de leur
loge ont tenté de faire dialoguer les parties opposées (en vain).

dont l’origine demeure encore mystérieuse, et Accepté, pour la première, le Rite Français pour
puisque celle-ci devrait, en fait, être appelée fran- la seconde, chacun ayant son histoire, sa légiti-
co-américaine ; la seconde limitant son domaine mité, ses caractéristiques, même s’il convient de
d’action à la seule France ; la première, enfin, se préciser que le Rite Écossais Ancien et Accepté
voulant, dans la tradition hermétique, spiritua- demeure le plus pratiqué sur l’ensemble de la pla-
liste, la seconde, dans la tradition aristotélicienne, nète. « Il y a plusieurs chambres dans la maison
rationaliste. Sans vouloir nullement multiplier à du Père, aiment à répéter les fils de la Lumière »
l’infini les nuances et, naturellement, sans aucu- en citant la Bible, reconnaissant ainsi que tous
nement affirmer qui aurait raison ou tort quant les francs-maçons se nourrissent des nombreuses
à la pratique d’une franc-maçonnerie présumée traditions qui ont enrichi ces mêmes Rites et,
authentique, ce qui n’aurait aucun sens, conten- avec elles, des multiples mythes qui, par ce qu’ils
tons-nous de signaler que la première tradi- sont justement des mythes, sont recevables et
tion est bien celle de la Grande Loge de France, acceptables dans un domaine qui ne relève pas
aujourd’hui comme hier, laquelle, après de lon- de la science exacte, mais de la matière humaine
gues luttes pour conserver son indépendance, et donc de l’humanisme.
face aux multiples tentatives d’absorption par Si le cherchant veut dégager le subtil de l’épais
le Grand Orient de France, a fini par être réor- et donc tendre vers la Lumière et la Connais-
ganisée, d’abord, en 1804, sous l’autorité du sance, bien au-delà des préjugés vulgaires, il doit
Suprême Conseil de France, ensuite, en 1895 sous apprendre à intégrer, dans son propre cursus
sa propre autorité, pour les trois premiers degrés de conscience, autant l’histoire intrinsèque de
symboliques. l’Ordre que les traditions et les mythes l’ayant
Mais pourquoi deux obédiences principales, en parallèlement nourri. À cette condition, il progres-
France, ont occupé l’espace maçonnique pendant sera lucidement dans sa démarche personnelle,
plus de deux siècles et continuent à le faire, les puisque l’ensemble du symbolisme est librement
autres étant postérieures et la plupart pratiquant interprétable par chaque franc-maçon. C’est là,
le Rite de la première ? sans doute, l’une des clés – il y en a d’autres –
Tout simplement parce qu’elles travaillent (à de l’initiation écossaise, ou mieux écossiste, celle
quelques exceptions près pour le Grand Orient) qui en fait tout à la fois l’intérêt, la légitimité et
avec deux Rites différents, le Rite Écossais Ancien même – osons le mot – le génie, du moins, le
croyons-nous.

107
Points de Vue Initiatiques - n°192

HISTOIRE
Sceau de
la Grande Loge de France
par Brahim Drici

Le sceau, même s’il n’est plus de cire aujourd’hui, garde les mêmes fonctions :
authentifier les instructions qui suivent et refléter l’identité du signataire.
C’est l’image de l’institution et la longue histoire de la Grande Loge de France
peut être illustrée par les différents sceaux qui furent utilisés.

Q
uel sceau ? La Grande Loge de Et c’est seulement en 1897 que 12 loges de la
France en a utilisé un grand Grande Loge Symbolique Écossaise réintégre-
nombre, elle fut Grande Loge de ront la Grande Loge de France alors qu’en 1901
France, en 1778, Grande Loge dite le Suprême Conseil de France accordera enfin sa
de Clermont, en 1795, Grande totale autonomie à la Grande Loge de France. À
Loge Générale Écossaise, en 1804, quel moment a été choisi le sceau de la Grande
Grande Loge Centrale Écossaise, en 1821, et Loge de France ? Une étude approfondie des
Grande Loge de France, en 1894. archives pourrait nous aider à le savoir.
La Grande Loge de France moderne est née le En 1997, alors que Georges Komar est Grand
7 novembre 1894 lorsque les loges de la Grande Maître, le Grand Secrétaire Michel Piquet pro-
Loge Symbolique Écossaise qui avaient quitté pose de moderniser le logo de la Grande Loge
le Suprême Conseil de France et les loges des de France. Le projet est adopté, mais quelques
trois premiers degrés restées fidèles au Suprême années plus tard le Grand Maître Jean-Claude
Conseil de France se sont réunies. Bousquet revient à la Tradition.
Le Suprême Conseil de France confie la gestion Lorsqu’Alain Pozarnik devient Grand Maître, il
des loges du 1er au 3e degré, à la Grande Loge de voudra mettre fin à des allégations discutables et
France, renonce à en créer et le Suprême Conseil hors des propos initiatiques entre frères, et c’est
de France reçoit ses membres pour poursuivre ainsi qu’il décide d’enrichir le sceau de la Grande
leur évolution dans le Rite Écossais Ancien et Loge de France de deux dates : 1728 et 1894,
Accepté. Mais la mise en place d’une harmonie pourquoi ?
organisationnelle telle que nous la connaissons 1728 : parce qu’à cette date les premières loges
aujourd’hui demandera encore plusieurs années, s’ouvrent en France. Elles sont constituées essen-
presque autant de sceaux. tiellement d’Écossais, d’Anglais et d’Irlandais.

108
Franc-maçon à la Grande Loge de France
© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

Sceau officiel de la Grande Loge de France, 2006.


Points de Vue Initiatiques - n°192

Devrons-nous pour autant ignorer ce qui a été


figuré sur les rituels en 1998-2000, 2002, 2003
et 2006 en lieu et place du sceau traditionnel, le
logo ci-dessous :

© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.


Le duc Philippe de Wharton, ancien Grand
Maître de la Grande Loge de Londres, est le pre-
mier Grand Maître de cette première Grande
Loge de France historique. Il meurt en 1731 et
il est remplacé, en 1736, par Charles Radcliffe,
comte de Derwentwater, Grand Maître des
francs-maçons dans le royaume de France
alors qu’un Écossais stuariste au service de
Louis XIV installe une loge Écossaise au château
d’Aubigny, puis à Saint-Germain-en-Laye. Les
plus anciennes loges sont apparues en Écosse et
non en Angleterre.
1894 : parce qu’à cette date le Suprême Conseil Sceau de la Grande Loge Symbolique Écossaise.
de France prononce par décret l’autonomie de
la puissance maçonnique la Grande Loge de Regardons maintenant brièvement ce que
France historiquement reconstituée. contient le sceau et ce qu’il veut ainsi nous
Ainsi, par ces deux dates symboliques, Alain suggérer.
Pozarnik dit concrètement et sans animosité que
l’actuelle Grande Loge de France, comme toutes
les obédiences traditionnelles, peut s’enorgueil- Analyse rapide du sceau officiel
lir de procéder et de préserver la plus authen- La partie haute de la bague est partiellement
tique tradition initiatique qui traverse l’histoire cachée. Seules deux étoiles à 5 branches y
du monde depuis la Mésopotamie, l’Égypte, la sont représentées. Ce qui cache les deux pen-
Grèce, la Rome ancienne et l’occident chrétien, tagrammes sur la bague du sceau, c’est une
préservant les clés essentielles de l’humanisa- sorte de bannière, à la manière des blasons, por-
tion de l’homme sur le chemin de la fraternité tant la mention : GRANDE LOGE DE FRANCE en
et peut-être de l’Amour universel. Apparem- lettres capitales d’une police très classique.
ment, il n’y a pas de liens entre des périodes, des L’intérieur du sceau recèle nombre de symboles
civilisations ou entre deux dates et, pourtant, figuratifs. Il est impossible de ne pas être atti-
l’essence du chemin de la profondeur humaine ré par l’image d’une femme en robe et surplis,
est mystérieusement toujours préservée. posant de trois quarts, maillet en main droite
et ciseau en main gauche, accoudée sur la
pierre portant la lettre G, elle-même supportée
par une colonne égyptienne. Cette femme est
en plein milieu de l’image. Qui est donc cette
femme ? Elle n’est pas franc-maçonne, parce
qu’elle ne porte ni tablier, ni gants, qui sont les
décors du franc-maçon. Si elle n’est pas une
sœur, alors qui est-elle ? Une mère, peut-être ?

110
Franc-maçon à la Grande Loge de France

Dans la Bible, Hiram Abi est le fils d’une veuve La colonne porte une pierre cubique. Placée plus
de la tribu de Nephtali ! Son visage est sans la haute que la pierre brute gisant au pied de la
moindre expression. Elle est également pieds colonne, elle nous rappelle l’évolution, celle de
nus, comme dans beaucoup d’iconographies tout franc-maçon qui, travaillant sans relâche
chrétiennes. À ses pieds, justement, se trouve un à la recherche de la Vérité, progresse, taille ses
serpent. Caravage, en 1605, a déjà peint la vierge imperfections pour s’insérer dans un tout. Il ne
Marie avec ce reptile à ses pieds. C’est une repré- vous aura pas échappé que la pierre nouvelle-
sentation traditionnelle de la nouvelle Ève triom- ment taillée porte en son cœur la lettre G. Cela
phant du serpent. n’a pas toujours été le cas avec les sceaux des
Le serpent du sceau, qui se mord la queue, appe- époques précédentes. Jusqu’en 1993, c’était
lé également ouroboros, symbolise la naissance, la seconde lettre de l’alphabet hébraïque qui
la mort et la renaissance, comme le néophyte, ornait le cœur de cette pierre, c’est-à-dire le
mort symboliquement pour renaître en Apprenti. beth (‫)ב‬, qui signifie « maison » dans l’ensemble
des langues sémitiques. Mais cette lettre G, pour
revenir à des temps plus contemporains, nous
apprendrons à la connaître en prenant de l’âge.
Chacun pourra avoir sa lecture propre du sceau
© Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France.

qui est un condensé en image du projet de la


Grande Loge de France : proposer une franc-
maçonnerie traditionnelle et universelle…

Je remercie les frères Alain Pozarnik, ancien Grand


Maître, Vladimir Chaverneff, fondateur de la Loge
Pouchkine, Franck Gorini de la loge Condorcet
Homme libre Orient de Bordeaux, sans oublier
Stéphane Rouxel de la bibliothèque pour l’aide
qu’ils m’ont apportée.

Ancien sceau de la Grande Loge de France datant de 1994.

De part et d’autre du personnage central, se


trouvent les deux luminaires que sont le soleil
à gauche et la lune à droite. Difficile de savoir si
le soleil se lève ou s’il se couche. En revanche, au
moins une anomalie peut interpeller : les deux
luminaires, lune et soleil voient leurs positions
inversées.

111
Points de Vue Initiatiques - n°192

ARRÊT SUR IMAGES La Mesure de l’univers de


Jean Beauchard
par Robert de Rosa

© Jean Beauchard.
© Jean Beauchard.

L’artiste peintre Jean Beauchard. La Mesure de l’univers, Jean Beauchard.

D
iplômé de l’École nationale qui règle l’espace, oriente la lumière et se
supérieure des arts décoratifs distingue par le jeu des transparences et des
et professeur agrégé d’arts couleurs.
plastiques, Jean Beauchard est Plusieurs de ses créations ont fait l’objet de
membre de la Grande Loge de publications :
France depuis de nombreuses années.
• Œuvres originales reproduites en recueils
Son entrée en franc-maçonnerie a trans- à tirages très limités (moins de 100 exem-
formé son travail pictural. Tout un monde plaires) : Tarot, sérigraphies sur métal - Voie
symbolique s’est ouvert, nourrissant une Initiatique : planches rehaussées à l’or fin
inclination très marquée vers la spiritualité. - La Pierre, la Rose et la Croix - Transforma-
Il se considère un peu comme un alchimiste tions - Terre Ciel et Vis versa (en cours de
qui, en ordonnant les matériaux plastiques, réalisation).
se reconstruit lui-même… L’homme venant • Ouvrages édités : La Voie de L’Initiation
au monde n’est qu’une esquisse et c’est maçonnique, texte et tableaux, éditions
par lui-même qu’il doit conduire son per- Véga-Trédaniel - Itinérances, ouvrage
fectionnement. C’est sans doute une des manuscrit en rapport à l’astrologie - Le Tarot
raisons qui fait que Jean Beauchard attache des Alchimistes, Livre et jeu de 78 cartes,
une grande importance à la composition de éditions Véga - L’Alchimie dans la franc-
ses œuvres. Toutes sont déterminées par maçonnerie, éditions Véga - Tarot maçonnique,
une savante construction, une géométrie Grimaud France Cartes.

112
Franc-maçon à la Grande Loge de France

© Jean Beauchard.

Le Cabinet de réflexion, Jean Beauchard.

113
Points de Vue Initiatiques - n°192

L’AIR DU TEMPS
De l’initiation,
de la bicyclette
et de leurs mérites comparés
par Robert de Rosa

I
l n’est pas nécessaire de lire des On voit par là que l’initiation et la bicy-
traités sur la bicyclette pour deve- clette ont un principe commun : celui du
nir un as du vélocipède. Apprendre déplacement dynamique. On rejettera
la notice d’emploi n’en facilite- avec dédain l’utilisation des bolides moto-
ra pas la pratique, pas plus que des risés, tout juste bons à élever le taux de
nuits passées sur les commentaires du carbone, à embrumer les esprits et à faire
Tractatus Véloxcispedis du professeur Savi- croire que le but rapidement atteint vaut
nien Schumacher de l’Université de Bâle. mieux que le chemin parcouru avec lenteur.
Il n’y a qu’une méthode : enfourcher la
bécane, tomber, remonter, recommencer…
Mettre des pansements sur les genoux,
de l’arnica sur le front et recommencer… Se tromper...
jusqu’au miracle du déplacement horizontal
encore erratique, mais victorieux. et recommencer
Il n’est pas nécessaire de lire des trai-
tés sur l’initiation pour devenir un initié
franc-maçon. Apprendre René Guénon par
cœur, réciter son Oswald Wirth, décliner Dans les trois cas, on se trouve devant une
les dates des scissions, des réunions, des réfutation de la traction humaine, incompa-
anathèmes et des réconciliations, non plus. tible avec un déplacement harmonieux. Lent,
Il n’y a qu’une méthode : enfourcher la mais mesuré par l’effort qu’il demande et
méthode, se tromper, recommencer, mettre qui éloigne des tentations de l’hubris. Une
son orgueil dans sa poche… Au plus pro- démesure qui tentait les dieux eux-mêmes !
fond, et recommencer… jusqu’au miracle du Encore que je ne crois pas que Zeus fut un
déplacement vertical, un peu laborieux, mais vélocipédiste échevelé. Arès, peut-être, mais
tout à fait satisfaisant. Homère n’en parle pas.

114
Franc-maçon à la Grande Loge de France

L’initiation, comme la bicyclette, est donc un


moyen de transport dont l’Antiquité ne pré-
sume en rien de son avenir. Bien au contraire. Ce Le cyclisme initiatique se pratique surtout le soir.
futur radieux, conforme aux recommandations La circulation est moins dense, le public absent
du GIEC et aux désirs de spiritualité, demande et la route plus dégagée. Cette discrétion, outre
d’en préciser la loi commune. Une loi intangible, qu’elle évite les quolibets des motorisés, est plus
implacable, qui veut que l’équilibre soit consubs- propice aux échanges. Aux maillots chamarrés,
tantiel au mouvement et que résume cette loi : couverts de logos publicitaires, on préférera une
« Si tu ne pédales pas, tu tombes. » L’initia- tenue modeste en noir et blanc. Certaines obé-
tion, comme la bicyclette, n’a de sens qu’avec diences préconisent le tandem mixte, d’autres
un pédalage vigoureux, efficace et constant. le cadre féminin. On a même vu des triporteurs,
C’est une vérité d’expérience. Qui ne connaît mais cet engin est réservé aux plus endurants qui
de ces éclopés de l’initiation, chutant miséra- transportent le matériel indispensable aux répa-
blement dès qu’ils croient possible de s’arrêter ? rations et aux premiers soins... les Grands Maîtres
par exemple. Ce sont des différences notables,
mais sans commune mesure avec la finalité qui
réunit les adeptes de « la petite reine », qu’on
« Si tu ne pédales appelle aussi « enfants de la veuve ». Car le but
se découvre en pédalant sans avoir le souci de
pas, tu tombes » la ligne d’arrivée. Dans le cyclisme initiatique,
pas de poteau d’arrivée parce que pas de vain-
queur... ou alors dans les livres qui délivrent des
mots comme autant d’appâts. Et cela n’afflige
On m’objectera que la fatigue intellectuelle en rien l’itinérant, car il aura trouvé bien avant
contraint parfois à faire des pauses. Certes ! Mais, une liberté incomparable, une égalité rassu-
bien souvent, c’est le résultat d’efforts inconsidé- rante et une fraternité joyeuse. Et il ne manque-
rés, comme si l’initiation était l’art du sprint per- ra pas de répondre en souriant à la question :
pétuel. Non ! Dans le peloton de la loge, les pre- « Êtes-vous franc-maçon ?
mières places s’échangent pour l’aisance de tous. Mes frères et mes mollets me reconnaissent
Cela tient plus du cyclotourisme bon enfant, que comme tel. »
de la compétition effrénée. L’allure doit être calcu-
lée par rapport à celle du plus faible, ce qui n’em-
pêche pas quelques échappées qui sont comme
des reconnaissances de terrain.

115
Points de Vue Initiatiques - n°192

15 AVRIL 2019
Notre-Dame
de Paris
en flammes
© Brahim Drici.

Bas-relief de Notre-Dame de Paris qui orne une partie du


trumeau du portail d’entrée ouest et qui représente l’alchimie.

La rédaction de Points de Vue Initiatiques a ce mutus liber qu’est le temple gothique ;


voulu s’associer à l’émotion nationale. Elle le frontispice de cette Bible occulte aux mas-
rappelle que Notre-Dame de Paris est une sifs feuillets de pierre ; l’empreinte, le sceau du
œuvre qui, par son caractère universel, trans- Grand Œuvre laïque au front du Grand Œuvre
cende les fois particulières en associant l’Art Chrétien. Il ne pouvait être mieux situé qu’au
du Métier et l’Art Royal selon la trilogie chère seuil même de l’entrée principale. »
aux francs-maçons : Sagesse, Force et Beauté. Fulcanelli, Le Mystère des Cathédrales, page 90
« Tel est le titre du chapitre philosophal de (éditions Jean-Jacques Pauvert, 1964).

116
Franc-maçon à la Grande Loge de France

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Points de Vue Initiatiques - n°192

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118
Franc-maçon à la Grande Loge de France

#192 - juin 2019

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Grande Loge de France, Olivier BALAINE sud), Stéphane COUVE (Valence),
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Pierre-Marie ADAM et William EMMANUEL Gérard DURAND (Reims),
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Robert DE ROSA Christian BONHOMME Alain KNAPP (Montpellier),
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(Le Champ du poète) Franck MARTIN, Guy PIAU, N°ISBN : 0298-0983
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MAB Dépôt légal :
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119
Points de Vue Initiatiques - n°192

Au sommaire du n° 193* - septembre 2019

Deviens ce que tu es
ÉDITORIAL

DEVIENS CE QUE TU ES

Devenir vrai, voie du perfectionnement maçonnique - Jean-Émile Bianchi


La progression maçonnique, défi ou invitation - Éric Puech
Contemplation et action - Olivier Balaine
Grandir par soi-même - Alain Graesel
La contribution de la franc-maçonnerie à l’évolution de la société humaine -
Jean-Jacques Gabut
Homo n+1, la promesse d’une amélioration technologique de l’humain -
Philippe Moingeon
De l’humain perfectible au transhumain (ou post-humain) parfait ? -
Alain Francillon et Serge Ajzenfisz
Ose savoir ! Claude Colardel

INVITÉS

Entretien avec Françoise Bonardel - Le souci de soi : perfectionnement et alchimie



Entretien avec Aurélie Jean - Numérique : que reste-t-il de l’humain ?

HISTOIRE
ARRÊT SUR IMAGES
L’AIR DU TEMPS
LE CHAMP DU POÈTE

* Le sommaire du prochain numéro est donné à titre indicatif.


La rédaction se réserve le droit d’y apporter des modifications de dernière minute.

Erratum PVI n° 191 « Mort et renaissance initiatiques » :


Texte de Jacques Morel-Jean : page 57, il fallait lire, religare au lieu de Héligare,
religere au lieu de relire, intelligere au lieu de intelligent et eligere au lieu de élire.
Avec nos excuses, la rédaction y avait perdu son latin !

120
Franc-maçon à la Grande Loge de France

LE CHAMP DU POÈTE
***
Le cabinet de réflexion
Michel-Olivier Dury

Tout est noir


Pas de bruit
C’est le soir
Seule luit
La bougie
Posée là
Par magie
Et déjà
J’aperçois
L’écriture
Devant moi
Qui m’adjure
De partir
Si curieux
De trahir
De ces lieux
Le secret
Bien gardé
Je suis prêt
À parler

Et le jeune profane étonné et saisi


Des symboles présents en ce lieu d’espérance
Rédige un testament philosophique, écrit
Pour sa mort symbolique au monde de l’errance.

Par ce premier voyage, en ce lieu souterrain


Il commence en lui-même un parcours alchimique
Il n’est pour le moment qu’un simple pèlerin
Et deviendra bientôt un Maçon véridique

La chaîne fraternelle s’enorgueillit alors


D’accepter en son sein un jeune et nouveau frère
La parole est d’argent mais le silence est d’or
Pour celui qui poursuit la voie de la lumière.

121
Tradition
Universalité
Symboles Engagement
Joie Fraternité
Création Projet
Spiritualité

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