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HIstoire Litteraire Francophone Africain

Le document présente l'histoire littéraire francophone d'Afrique subsaharienne, explorant sa naissance, son évolution durant les indépendances et son rapport avec les problèmes sociaux contemporains. Il souligne l'importance de la Négritude et des voix d'écrivains africains qui ont émergé en réaction à la colonisation et aux défis post-coloniaux. La littérature est décrite comme un moyen d'affirmation identitaire et de critique sociale, reflétant les luttes et les espoirs des sociétés africaines.

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HIstoire Litteraire Francophone Africain

Le document présente l'histoire littéraire francophone d'Afrique subsaharienne, explorant sa naissance, son évolution durant les indépendances et son rapport avec les problèmes sociaux contemporains. Il souligne l'importance de la Négritude et des voix d'écrivains africains qui ont émergé en réaction à la colonisation et aux défis post-coloniaux. La littérature est décrite comme un moyen d'affirmation identitaire et de critique sociale, reflétant les luttes et les espoirs des sociétés africaines.

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Section de français – Littératures francophones

Dr. Christine Le Quellec Cottier et Dr. Bintou Bakayoko Kamalan

Histoire littéraire francophone d’Afrique subsaharienne


Parcours et Enjeux
Les textes de ce dossier ont été rédigés à l’occasion de l’exposition « ENCRES NOIRES – LA
LITTERATURE AFRICAINE FRANCOPHONE ENTRE HURLEMENTS ET FASCINATION », organisée par les
Affaires culturelles (A. Weber Berney) de la BCU, au Palais de Rumine-Lausanne du 15 octobre au
14 novembre 2010, en collaboration avec le XIIIe Sommet de la Francophonie, à Montreux.
L’affiche, ici en couverture, a été réalisé par la graphiste Anne Hogge Duc – [Link]

La BCU-Lausanne Riponne possède parmi ses « Collections Grand Public » un très riche fonds de
littérature africaine francophone (LAF) : [Link]
Page : [Link]

© UNIL 2015
Pour toute information : [Link]@[Link]
ENCRES NOIRES : Parcours et enjeux
TABLE DES MATIERES

HISTOIRE LITTERAIRE

I. NAISSANCE DE LA LITTERATURE FRANCOPHONE D’AFRIQUE


SUBSAHARIENNE
II. LES ANNEES DES INDEPENDANCES
III. LITTERATURE ET PROBLEMES SOCIAUX : ENTRE ESPOIR ET DESESPOIR
IV. L’AIR DU TEMPS : FRANCOPHONIE ET GLOBALISATION

BIBLIOGRAPHIE : PROPOSITIONS DE LECTURES

I. NAISSANCE D’UNE LITTERATURE


1. Première voix africaines
2. La Négritude
3. Postérités

II. LES SOLEILS DES INDEPENDANCES


1. Tradition et modernité
2. Le pouvoir post-colonial

III. LITTERATURE ET PROBLEMES SOCIAUX


1. La Guerre
2. Voix de femmes

IV. FRANCOPHONIE ET GLOBALISATION


1. La « Migritude »
2. Les « Enfants de la postcolonie »

REFERENCES : EXTRAITS ET CITATIONS

I. NAISSANCE DE LA LITTERATURE FRANCOPHONE D’AFRIQUE


SUBSAHARIENNE

– René Maran, Batouala, « Préface », Paris, Grasset, 1921.


– L. S. Senghor, « Qu’est-ce que la Négritude », Etudes françaises, Université de Montréal, vol. 3,
no 1, février 1967.
– L. S. Senghor, « Femme noire », Chants d’Ombre in Œuvre poétique, Paris, Seuil, 1990 [1945].
– L. G. Damas « Solde », Pigments, Paris, Présence africaine, 2001 [1937].
– Aimé Césaire, Cahier d’un retour au Pays natal, Paris, Présence africaine, 2005 [1939].
– Jean-Paul Sartre « Orphée noir », Préface à Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de
langue française (L. S. Senghor), Paris, PUF, 1948.
– Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 2004 [1955].
– Franz Fanon, Peaux noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952.
– Albert Memmi, Portrait du colonisé, Paris, Payot, 1973 [1957]
II. LES ANNEES DES INDEPENDANCES

Tradition et modernité :
– Amadou Hampaté Bâ, « Discours à la Tribune de l’Unesco », 1960.
– D. T. Niane, « Avant-propos » de Soundjata ou l’épopée mandingue, Paris, Présence Africaine,
2008 [1960]
– Birago Diop, « Sarzan », Les Contes d’Amadou Koumba, Paris, Présence africaine, 1961 [1948].
– Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë, Paris, 10/18, 2006 [1961].

Le pouvoir post-colonial :
– Amadou Kourouma, Les Soleils des Indépendances, Paris, Le Seuil, 1970 [1968].
– Tchicaya U Tam’si, « Les Crépusculaires », Le mauvais Sang, Paris, L’Harmattan, 2006 [1955].
– Henri Lopes, Le Pleurer-Rire : « Sérieux Avertissement », Paris, Présence africaine, 2003 [1982].
– Henri Lopes et Stanislas Adotévi, « Réactions à la Négritude », juillet 1969.
– Relations à la langue française : Tchicaya U’Tamsi, Henri Lopes et Sony Labou Tansi.

III. LITTERATURE ET PROBLEMES SOCIAUX : ENTRE ESPOIR ET DESESPOIR

La Guerre :
– Boubacar Boris Diop – « Ecrire par devoir de mémoire »
– A. A. Waberi, « Préface » de Moisson de crânes. Textes pour le Rwanda, Paris, Serpent à plumes,
2000.
– Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, Paris, Le Seuil, 2000.

Voix de femmes :
– Mariama Bâ, Une si longue lettre, Paris, Privat-Le Rocher, 2005 [Dakar, NEA, 1979].
– Ken Bugul, Le Baobab fou, Paris, Présence Africaine, 2009 [1984].
– Prises de parole et écriture féminine.

IV. L’AIR DU TEMPS : FRANCOPHONIE ET GLOBALISATION

– A. A. Waberi, Aux Etats-Unis d’Afrique, Paris, J.-C. Lattès, 2006.


– Alain Mabankou : Francophonie et Littérature-monde
– Achille Mbembe « Qu’est-ce que la pensée postcoloniale », Esprit, no 12, 2006.
– Yves Clavaron, Poétique du roman postcolonial, Saint-Etienne, PUSE, 2011.

BIBLIOGRAPHIE : CHOIX D’OUVRAGES CRITIQUES

*******************
ENCRES NOIRES

I. NAISSANCE DE LA LITTERATURE FRANCOPHONE


D’AFRIQUE SUBSAHARIENNE

La littérature francophone d’Afrique subsaharienne est née il y a un peu plus d’un


siècle, par le biais des colonisations belge et française qui ont imposé l’écriture et
l’apprentissage du français à toutes leurs colonies : leur mission civilisatrice en dépendait.
Pour l’Européen de cette époque, une « société sans écriture » n’était pas une civilisation et
il était incapable d’admettre d’autres modalités culturelles. Depuis des millénaires, les
sociétés africaines maîtrisent l’art de la parole et celui de la mémoire, et l’Afrique de
l’Ouest en a même fait une profession, celle des griots. Ceux-ci sont la mémoire vivante du
groupe et ils ont transporté avec eux durant des siècles l’histoire des clans, des
généalogies, des récits épiques, des contes, des proverbes et des chansons, soit une culture
édifiante et didactique qui fut souvent le premier matériau des écrivains africains, puisant
dans leur culture orale le sujet de leurs récits. Et c’est bien cette autre culture que le grand
écrivain Amadou Hampaté Bâ affirmait depuis la tribune de l’Unesco en 1960, en
rappelant que « lorsqu’en Afrique un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».

Amorcée dès les XVe et XVIe siècles avec les grandes explorations menées le long
des côtes ou des fleuves, la colonisation de l’Afrique devient systématique dès le partage
des terres décidé par la Conférence de Berlin en 1885. Dès lors, les grandes puissances
européennes font de ces territoires leurs biens propres et décident d’y refonder une
civilisation, la leur. L’école coloniale et les missions sont donc les piliers de cette
instruction qui fit découvrir à des milliers d’Africains leurs « ancêtres les Gaulois ».
Durant l’époque coloniale, l’école forme les indigènes à remplir des fonctions au sein de la
colonie et rares sont les jeunes qui ont, avant la réforme du système éducatif de 1948, la
possibilité de mener des études universitaires, en France ou en Belgique. Quand ces
étudiants arrivent en Europe, ils découvrent « ce que les Blancs savent d’eux », qu’il
s’agisse des mises en scène des expositions coloniales, des récits ethnographiques ou
d’aventures que publient à Paris depuis des années les magazines comme Le Tour du
Monde, mais surtout des collections de littérature coloniale, écrite par des Blancs ayant
vécu en Afrique et possédant de ce fait une autorité sur la description de la réalité africaine.
En Afrique, la « conquête de l’espace colonial » a lieu progressivement au début du
XXe siècle grâce à des publications dans la presse locale. Mais c’est à Paris que les
étudiants boursiers africains et antillais, confrontés à la France métropolitaine et
sensibilisés de l’extérieur à leur situation de « dominés », vont se regrouper, discuter,
revendiquer et fonder des journaux éphémères, tels Légitime Défense et L’Etudiant Noir,
inspirés par la négro-renaissance américaine et les idées du panafricanisme dont William
Du Bois et Marcus Garvey sont les figures de proue. Arrivés à Paris au tournant des années
30, Léopold Sédar Senghor du Sénégal, Aimé Césaire de la Martinique et Léon-Gontran
Damas de la Guyane française se rencontrent autour de ces revues estudiantines qui
deviennent un lieu d’expression essentiel : de ces discussions, de leurs poèmes en forme de
cri émerge le mouvement de la Négritude, prise de conscience et affirmation de l’identité
nègre : « Nègre je suis, nègre je resterai » a clamé toute sa vie Aimé Césaire, décédé en
2008.
Ainsi, en marge de la littérature coloniale écrite par des Blancs pour des Blancs,
naît en France une littérature africaine dont le lecteur reste majoritairement européen. Les
romans de ces années 20-30 sont d’ailleurs toujours publiés avec la préface d’un
administrateur colonial qui cautionne l’intérêt du récit, forcément ethnographique. Mais,
marqués par l’étonnant Prix Goncourt de 1921, Batouala, véritable roman nègre, écrit par
René Maran, Antillais envoyé en Oubangui-Chari en tant qu’administrateur colonial et qui
décide de révéler la réalité des colonies vue par un Africain, Senghor, Césaire et Damas
font éclater ce consensus en publiant des poèmes qui sont des lieux de lutte avec la langue
et leur statut de subalterne. Voilà comment Damas conclut son poème « Solde » dédié à
Aimé Césaire, en 1937 :

J’ai l’impression d’être ridicule


parmi eux complice
parmi eux souteneur
parmi eux égorgeur
les mains effroyablement rouges
du sang de leur ci‐vi‐li‐sa‐tion

Cette mouvance de jeunes écrivains n’est connue que de quelques initiés, tels
Desnos, Leiris, Mounier et Soupault, qui servent de relais pour des publications dans la
presse française. Mais c’est André Breton, en 1945, découvrant Le Cahier d’un retour au
pays natal publié par Aimé Césaire en 1939, qui est ébloui par le poème et décide de le
republier avec une postface de sa main. Cet acte, tant littéraire que politique, doit être
associé à la création simultanée à Paris et Dakar en 1947 de la maison d’édition Présence
Africaine par Alioun Diop, et la publication en 1948 de l’Anthologie de la nouvelle poésie
nègre et malgache de langue française de Senghor, dont la préface de Jean-Paul Sartre
« Orphée noir » conforta le succès.
Alors que l’hégémonie européenne vient de s’effondrer avec la Seconde Guerre
mondiale, naît la possibilité de voir l’Autre, d’admettre que ses valeurs et sa culture
existent. Cette période d’après-guerre concentre les premières expériences littéraires
d’écrivains africains qui se dégagent du champ colonial. Inspirés par l’énergie créatrice des
pères fondateurs de la Négritude, ils vont inscrire et révéler par la langue apprise à l’école
du colon ce que fut l’expérience traumatisante de la conquête, dénoncer la violence du
pouvoir, révéler le mépris que la charité chrétienne a posé sur eux. Dénoncer est le
nouveau mot d’ordre et les écrivains, trop souvent considérés comme les porte-parole de
leur communauté, n’ont pas la liberté de l’invention : écrire est une mission et narrer un
monde idyllique, tel celui de la famille choisi par Laye Camara dans son roman L’Enfant
noir, provoque de vives critiques des pairs. En cette époque de renaissance culturelle et de
naissance à la langue, il ne saurait y avoir de compromis.

II. LES ANNEES DES INDEPENDANCES

En 1960 les Etats africains accèdent à la souveraineté nationale qui marque le début
des Indépendances : tout est à faire politiquement, socialement, économiquement et la
littérature n’est alors conçue par les élites qu’en tant que relais idéologique ; l’affirmation
identitaire proposée par le mouvement de la Négritude ne porte pas l’idéal démocratique et
très vite des voix d’écrivains (Mongo Beti, Alioun Fantouré, Henri Lopes, Ahmadou
Kourouma, …) s’élèvent contre l’imposture des nouveaux dirigeants.
Le poète congolais Tchicaya U’Tamsi, très proche de Patrice Lumumba, clame sa
révolte contre l’ordre colonial, mais conteste aussi la vision idéale, idéelle du monde
précolonial qu’un L. S. Senghor avait transmise par sa poésie, en associant par exemple
intimement la « Femme noire » tant désirée à cette terre d’Afrique toujours riche de
promesses et de sérénité. La violence a de tout temps marqué l’Afrique et la colonisation a
pris le relais de sociétés royales extrêmement autoritaires et hiérarchisées qui ont régné de
main de fer pendant des siècles.
En ces temps de construction nationale, l’Histoire est un enjeu d’importance et ce
n’est par hasard qu’en 1960 paraît pour la première fois L’Epopée de Soundjata, chanson
de geste épique du Mali qui a traversé huit siècles en étant portée par la parole des griots,
avant d’être fixée pour la première fois en cette année des Indépendances… Tout comme
les historiens qui se disent « traducteurs » de la parole des griots, les écrivains s’emparent
aussi du monde qui les environne, pour inventer des êtres et des lieux qui font signe d’eux-
mêmes.
Ainsi, en 1968, dans le paysage littéraire encore marqué par la finesse et l’érudition
de Cheikh Amidou Kane qui publia en 1961 L’Aventure ambiguë, roman d’apprentissage
révélant le destin impossible d’un jeune homme formé à la double école coranique et
coloniale, deux volumes font l’effet de bombes : Le Devoir de violence de Yambo
Ouologuem et Les Soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma. Le premier met en
scène, par le biais d’un riche intertexte, l’histoire de dynasties africaines pour qui la
gouvernance signifie droit de vie et de mort sur quiconque. Le second place le lecteur dans
la tête d’un prince malinké, Fama, déchu de tous ses pouvoirs par les Indépendances : sa
légitimité généalogique ne signifie plus rien en 1960 et la vie est à réinventer dans un
monde qui ne sait encore comment négocier entre tradition et modernité. Mais la
révolution produite par Les Soleils des Indépendances vient du fait que Kourouma y
présente la langue française dans la perspective de la langue malinké, ce qui surprend et
choque son lecteur qui ne reconnaît plus les codes usuels de la langue. Il faudra quelques
années pour que la critique, tant africaine que française, saisisse la force de cette création !

Le désabusement donne le ton de cette période post-coloniale et la prose


romanesque peint des sociétés où l’agresseur et la victime ont la même couleur de peau.
Marqués par ces Indépendances qui camouflent des tyrans sanguinaires ainsi que les zones
d’influence conservées par les Occidentaux, les romans révèlent des sociétés corrompues
où les aventures des personnages permettent de saisir l’ampleur du désastre humain. Ces
récits sont souvent menés sur le ton de la confidence, du monologue, mais la polyphonie
fait aussi son entrée sur la scène romanesque en densifiant la trame des vies, puisque
chacun y a une langue, une « parlure », un code. A cet exercice, Ahmadou Kourouma se
révèle un maître de la parole : il construit des « fictions d’oralité » sur des genres propres à
sa culture malinké, qu’il s’agisse de la parodie épique avec Monnè, outrages et défis
(1990) ou En attendant le vote des bêtes sauvages (1998) bâti sur le rythme d’un chant de
chasseur, le donsomana.

En ces années des Indépendances, l’écrivain africain affiche sa liberté créatrice et


récuse le stéréotype du porte-parole ; le français est devenu une langue d’Afrique et de ce
fait se posent de multiples questions relatives à sa relation à la langue : comment trouver
son expressivité, son style, dans la langue qui fut celle de l’oppression, le signe de la
domination ? Comment exprimer des réalités africaines dans la langue de l’autre, quand
on sait que choisir une langue signifie assumer le poids d’une culture ? L’auteur africain
est tout à la fois en quête de « sa langue », ce que fait tout artiste, mais il est aussi marqué
par le poids de l’Histoire : il ne s’identifie plus aux premiers « romans d’instituteurs »,
ceux dont l’expressivité conforte la norme académique française, selon la formule de
Senghor, mais cherche entre les lignes la formule qui témoignera de son appropriation de
la langue. Ecrire en français implique toujours un destinataire majoritairement européen,
mais permet aussi de communiquer entre Africains : il devient la lingua franca d’un
Sénégalais ou d’un Congolais, comme l’a relevé Henri Lopes, auteur du magistral Le
Pleurer-Rire (1982) :

[…] je trouve, pour ma part, heureux, que Senghor et Césaire se soient exprimés
en français. Sinon, je n’aurais jamais pu les lire et jamais ne se serait déclenchée
en moi cette révélation grâce à laquelle s’est produite la découverte de mon
identité et de ma vocation d’écrivain. C’est avec un texte en français qu’a débuté
ma décolonisation mentale.

Les langues africaines, certaines transcrites à l’initiative de l’Unesco, ne sont guère


utilisées : les lecteurs ne connaissent qu’une seule langue écrite, le français, et le choix de
publier « en langue », pour reprendre la formule de Sony Labou Tansi, a d’abord une
valeur politique. En ces premières années d’autonomie, la relation à la langue conditionne
largement la prise de plume des écrivains francophones d’Afrique subsaharienne et,
comme l’a confié le poète Tchicaya U’Tamsi en 1976 :

Il y a que la langue française me colonise et que je la colonise à mon tour […].

III. LITTERATURE ET PROBLEMES SOCIAUX :


ENTRE ESPOIR ET DESESPOIR

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la
liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » proclamait le Cahier d’un retour
au pays natal de Césaire en 1939 ; pourtant, il fallut encore quarante ans pour que de ces
bouches opprimées surgissent les voix des femmes d’Afrique.
C’est en 1979 que la Sénégalaise Mariama Bâ crée l’événement en publiant à Dakar
son roman Une si longue lettre, où Ramatoulaye confie à son amie d’enfance partie en
Amérique les affronts que feu son mari polygame lui a fait subir. Pourtant, par peur d’être
marginalisée, elle ne quitte pas le foyer. Avec ce récit épistolaire, Mariama Bâ a ouvert la
voie à toutes celles qui, depuis, ont révélé l’envers du décor en créant des personnages qui
expriment leur soif d’exister et leur refus de l’autorité aveugle des clans, des pères et des
époux.
Très rapidement, dès les début des années 80, le ton se radicalise avec les romans
de Ken Bugul (Le Baobab fou), Véronique Tadjo (À Vol d’oiseau) et Calixthe Beyala
(C’est le soleil qui m’a brûlée) qui refusent le consensus du discours de confidence et de
l’auto-censure : leurs personnages mettent à nu, par leurs corps et par leur langue, les
multiples oppressions de race, de classe et de sexe dont les femmes issues des sociétés
coloniales et postcoloniales sont victimes. Les auteures dénoncent le joug et les violences
que subissent leurs héroïnes, mais elles ne rejettent pas les fondements culturels de la
société africaine. Elles négocient sans cesse entre ces deux postulats et les femmes
perdues, agressées, rebelles ou résignées peuplant leurs romans témoignent par leurs maux
et leurs mots de cette difficile conciliation que Mariama Bâ appelait déjà de ses vœux, peu
de temps avant de mourir, en 1981 :

C’est à nous, femmes, de prendre notre destin en main pour bouleverser l’ordre
établi à notre détriment et de ne point le subir. Nous devons user comme les
hommes de cette arme, pacifique certes, mais sûre, qu’est l’écriture.

Depuis lors, la plume des auteures a gagné ce pari de l’émancipation en assumant


une langue qui peut être une arme, mais qui est surtout une alliée. Les romans de Fatou
Diome, de Salla Dieng, ou de Tanella Boni inventent des personnages qui traversent les
frontières, qui s’interrogent sur leur devenir, qui s’inquiètent des autres et d’elles-mêmes,
confrontées aux lois sociales et aux inégalités d’Afrique et d’ailleurs. Ces récits portent la
douleur des femmes, telle la légende baoulé de la Reine Pockou qui sacrifia son enfant
pour sauver son peuple, mais sont aussi des chants dont les images, les actions et les
discours refusent la fatalité, malgré cette « malédiction du sang » qui pèse sur chacune et
dont le roman de Léonora Miano, Contours du jour qui vient, se fait l’écho :

Je le sais plus précisément. La maison d’Embényolo m’expose, dans le langage


simple de la stricte réalité, les mobiles des crimes perpétrés non pas à l’encontre
de ta fille, mais de ta propre chair. Car c’est ce que je suis, mère, ta chair. Que je le
veuille ou non. L’eau du fleuve me montre un visage qui ressemble au tien. Les
yeux jaunes, les joues creuses. Je ne pourrai jamais te faire sortir de moi. Cette
colère est vaine.

L’arme pacifique qu’est l’écriture n’affirme pas des vérités mais interroge le
monde. Et en cette fin de XXe siècle où les « régimes prédateurs » ont laminé le continent
avec des guerres civiles dévastratrices, la lutte avec la langue est peut-être le seul moyen
de relever la tête. De nombreux écrivains ont choisi depuis la fin des années 90 le territoire
de la guerre pour explorer le champ de l’indicible, pour cartographier les possibles de
l’horreur. Constituée après le génocide rwandais de 1994, l’opération « Ecrire par devoir
de mémoire » a proposé à des écrivains de se rendre au Pays des mille collines pour
témoigner. Mais la transcription journalistique n’est pas le fait du romancier qui, lui,
invente du vrai pour accéder au sens. C’est bien ce que formule Jorge Semprun dans
L’Ecriture ou la vie, paru cette même année 1994 :

Un doute me vient sur la possibilité de raconter. Non pas que l’expérience vécue
soit indicible. [… Non] la forme d’un récit possible, mais sa substance. Non pas
son articulation, mais sa densité. Ne parviendront à cette substance, à cette
densité transparente que ceux qui sauront faire de leur témoignage un objet
artistique, un espace de création. Ou de recréation. Seul l’artifice d’un récit
maîtrisé parviendra à transmettre partiellement la vérité du témoignage.

Ce que vérifie A. Waberi dans sa préface à Moisson de crânes, sous-titré Récits


pour le Rwanda :

Ce livre n’a pas la prétention d’expliquer quoi que ce soit, la fiction en occupe la
part centrale. L’imagination et la subjectivité irriguent ses nerfs sensitifs.

Associé à cette même opération, Tierno Monenembo déstabilise la représentation


avec son roman L’Aîné des orphelins. Le « récit maîtrisé » se construit grâce à l’implicite
et l’allusion qui laissent deviner, sans jamais expliciter. Tout le récit du jeune Faustin, alors
en prison, en attente de son exécution, est à l’image du pays : éclaté, fragmenté,
décomposé. Son passé surgit par bribes et le texte tisse les fils de sa mémoire, à jamais
dévastée :

J’ai dû fouiller longtemps, j’étais loin de penser qu’il s’agissait d’un enfant. Tu
étais accroché à ta mère comme un nouveau‐né et tu lui tétais les seins. Tu n’es
pas un homme comme les autres. Tu es né deux fois pour ainsi dire : la première
fois tu as tété son lait et la seconde fois son sang…
La littérature n’est pas miroir de société, mais elle permet de mieux la saisir, de
l’interpréter et peut-être de la réinventer. En donnant la parole à des enfants-soldats et à
leurs victimes, Emmanuel Dongala dans Johnny Chien méchant et Ahmadou Kourouma
dans Allah n’est pas obligé ont mis à nu le déni d’humanité de ces gosses formés en enfer.
Mais surtout, avec un Birahima à la voix désabusée, cynique, et pourtant naïve, ils ont
soumis à la question tous ceux qui ont permis ce jeu de massacre :

D’après mon Larousse, l’oraison funèbre est le discours en l’honneur d’un


personnage célèbre décédé. L’enfant‐soldat est le personnage le plus célèbre de
cette fin de vingtième siècle. Quand un enfant‐soldat meurt, on doit donc dire son
oraison funèbre, c’est‐à‐dire comment il a pu dans ce grand et foutu monde
devenir un enfant‐soldat. Je le fais quand je le veux, je ne suis pas obligé. Je le fais
pour Sarah parce que cela me plaît, j’en ai le temps et c’est marrant.

IV. L’AIR DU TEMPS : FRANCOPHONIE ET GLOBALISATION

L’exil, autrefois bannissement après une faute, et la migration, mouvement de


déracinement, représentent une expérience de dépossession, un « trauma » que les
populations africaines subissent depuis fort longtemps. Elles sont extrêmement fragilisées
par des conflits dont les plaies ne semblent pas pouvoir se cicatriser : Sierra Léone,
Libéria, Rwanda, Darfour, Soudan et République démocratique du Congo en sont les
exemples les plus saillants, avec des conséquences qui touchent de plein fouet le monde
occidental.
Ces exils vécus par les populations sont devenus un topos des littératures
contemporaines et les écrivains africains en ont aussi fait un thème majeur de leur
production. Le sujet n’est pas neuf, car la littérature africaine a, dès ses débuts, mis en
scène les thèmes du déracinement, de la quête identitaire, de la nostalgie du pays perdu,
avec bien sûr Senghor et Césaire, et plus tard avec Le Doker noir (1956) d’Ousmane
Sembène, Un Nègre à Paris (1959) de Bernard Dadié ou encore la célèbre Aventure
ambiguë (1961) de Cheikh Amidou Kane. Romans d’apprentissage, ces récits aux allures
autobiographiques relatent l’expérience de personnages qui, pour la plupart, vont en France
dans le cadre de leurs études. De retour au pays natal, ils s’interrogent sur la possibilité de
concilier les deux systèmes de valeurs cotoyés, car ils savent leur culture originelle
dominée alors que les valeurs occidentales personnifient « ceux qui ont l’art de vaincre
sans avoir raison ».
Mais cette représentation du monde, organisée en polarités, ne fait plus sens dans
notre monde globalisé où les frontières nationales ne peuvent se prévaloir symboliquement
d’une unité culturelle ou créatrice. Pour la nouvelle génération d’écrivains d’origine
africaine, le territoire n’est plus signe d’appartenance, mais la langue permet d’exister
entre les mots, avec les mots. Ces auteurs ont le plus souvent quitté l’Afrique, pour des
raisons politiques, économiques ou personnelles, et vivent au quotidien la transculturalité,
une négociation entre leurs cultures et leurs langues, pour trouver un espace-tiers qui offre
une identité nouvelle, à conquérir.
Ce nouveau défi est un phénomène de mondialisation qui touche toute la
production artistique : Alain Mabanckou, Calixte Beyala, Sami Tchak, Bessora, Kossi
Effoui ou Fatou Diome, « enfants de la postcolonie » selon la formule d’Abdourahman
Wabéri, auteur du magistral Les Etats-Unis d’Afrique, vivent tous dans les pays que les
émigrés tentent de rejoindre. En Europe ou en Amérique, ils sont les témoins des illusions
de ceux qui ignorent tout des réalités européennes, à l’image de Massala-Massala venu en
France à cause du discours fabulateur de Moki, et qui s’effondre lorsqu’il découvre la triste
réalité parisienne. Dans ce premier roman d’Alain Mabanckou, Bleu, blanc, rouge (1998),
le personnage comprend qu’il ne pourra déconstruire le mythe européen auquel tous, au
pays, croient comme à une bouée de sauvetage :

– Pour qui te prends‐tu ? Tu perds ton temps ; ils ne te croiront pas au pays. Ces
gens‐là n’ont jamais changé, et ce n’est pas les larmes que tu auras versées qui les
apitoieront. Ils aiment le rêve.

Dans son roman Kétala, Fatou Diome dresse un réquisitoire contre cet état de fait.
En donnant la parole aux objets qui ont accompagné Mémoria, décédée, le récit dévoile la
vie heurtée de cette jeune femme qui, après avoir quitté l’Afrique avec son mari, vit une
véritable descente aux enfers en Europe. Elle se doit de continuer à envoyer de l’argent à
sa famille, alors qu’elle-même n’a plus rien et va se prostituer pour survivre. Peu importe
la réalité, il faut que le mythe se réalise, car celui qui rentre les mains vides est rejeté et
méprisé :

Qu’attends‐tu donc pour nous aider à faire vivre la famille ? Faut‐il que je fasse le
porteur au marché, que ta mère soit réduite au rang de bonne à Dakar, alors que
notre propre enfant, la chair de notre chair, qui nous doit sa vie et son éducation,
vit en France ? J’espère que je n’aurai plus besoin de te rappeler à ton devoir.

La mise en cause des us et coutumes traditionnels est un enjeu nouveau de la


littérature africaine qui ne se crée plus forcément en Afrique, mais est en lien direct avec
toutes les problématiques contemporaines. Le temps de la migritude a sans doute succédé à
la négritude et l’écrivain construit des mondes dont les identités multiples, le déracinement
et l’entre-deux sont des composantes essentielles. Que le poète appartienne à la nouvelle
génération de l’« Afrique sur Seine » ou qu’il vive entre les continents, sa création est le
lieu essentiel de son déplacement, de son questionnement, ce que l’écrivain québécois
Jacques Godbout avait clairement formulé en 1975 dans ses « papiers tranquilles » du
Réformiste :

Ecrire, c’est comme immigrer, c’est faire un choix, c’est refuser de se laisser
porter par les idées reçues, c’est être conscient de la précarité des échanges, c’est
assumer l’angoisse de la mort, c’est rejeter la famille et l’héritage.

La prise de plume est donc un acte dangereux impliquant des ruptures fondatrices.
En cela, écrire cette littérature-monde donne forme à des identités en perpétuelles
mutations, utilisant le savoir d’ici et de là-bas, en intégrant dans le tissu des mots la langue
orale à celle qui est devenue une langue d’Afrique, le français. Les frontières nationales ne
sont plus des « marches » signifiantes, mais les rencontres d’imaginaires, de langues et de
cultures donnent le ton de ce grand ensemble des littératures francophones dont Alain
Mabanckou a su formuler toute l’actualité, en 2006 déjà :

Pendant longtemps, ingénu, j’ai rêvé de l’intégration de la littérature francophone


dans la littérature française. Avec le temps, je me suis aperçu que je me trompais
d’analyse. La littérature francophone est un grand ensemble dont les tentacules
enlacent plusieurs continents. […] La littérature française est une littérature
nationale. C’est à elle d’entrer dans ce grand ensemble francophone.

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Dr. Ch. Le Quellec Cottier et


Dr. Bintou Bakayoko Kamalan.
UNIL©

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