Chapitre 1 : Les problématiques de l’étude des Organisations
Comparativement à d’autres disciplines scientifiques et en admettant qu’elles en
forment une, les théories1 des organisations constituent un champ de connaissances très jeune.
Un auteur averti comme Desreumaux 2 retient comme point de départ à ce champ de
connaissances, le tournant du XIXème et du XXème siècle, ce qui trahit une apparition bien
trop tardive, si l’on se réfère aux domaines de connaissances comme la physique, la chimie, la
médecine ou pourquoi pas, la sociologie et les sciences économiques. Seules les sciences de
gestion semblent partager avec ce qu’on peut déjà appeler, la science des organisations, cet
attribut de cadette des sciences.
A l’évidence, cette jeunesse du champ disciplinaire implique forcément un état de
connaissances encore inachevées, en phase de balbutiement et en quête de structuration, que
cela soit en termes de problématiques c’est-à-dire de questions centrales autour desquelles se
concentre la quête de connaissances, qu’en termes de théories, c’est-à-dire des énoncés
formulés a priori et ensuite éprouvées3, ou même finalement en ce qui concerne l’objet de
l’étude lui-même.
Dans ces conditions, plusieurs questions faussement naïves sont au cœur des
préoccupations des théories des organisations. En raison des imprécisions et du manque de
consensus autour des réponses jusqu’ici proposées, ces questions peuvent valablement être
envisagées comme des problématiques fondatrices de cette discipline encore en construction.
Sans prétendre à une quelque exhaustivité, ces questions fondatrices peuvent être résumées
autour de quatre interrogations : Qu’est qu’une organisation ? Comment repérer une
organisation ? Quel sens et quel contenu donnés à l’expression « théories des
organisations » ? Et finalement quels enjeux pour un exposé sur les théories des
organisations ?
Deux autres interrogations de portée purement pédagogique sont nécessaires pour
achever cet exposé introductif : la question de l’intérêt d’une étude scientifique des
organisations et la question des enjeux d’un exposé autour de l’effort de construction jusqu’ici
mené.
1- Qu’est qu’une organisation ?
Cette question qui traversera l’ensemble des thèmes évoqués ici est en elle-même une
problématique centrale qui devrait être surmontée dans la quête de construction d’une théorie
achevée des organisations. Car une caractéristique essentielle de la notion réside dans son
ambivalence, attribut qui d’ailleurs explique largement la dispersion et l’extraordinaire
diversité des contributions.
1
Contrairement à la tendance dominante, nous avons choisi le pluriel (les théories des) plutôt que le singulier ;
car au-delà de cette tendance visiblement fondée sur l’espoir d’une théorie unifiée sur les organisations à termes,
la réalité actuelle est qu’il n’existe pas une théorie sur les organisations, mais une multitude de théories encore
éparses (voir notamment le chapitre 2 de cet exposé).
2
Alain Desreumaux, Théorie des Organisations, Editions Management, 1998.
3
Dans la mesure où l’exposé porte sur les théories des organisations, un exercice pédagogique impératif est de
clarifier les notions de théorie et d’organisation. C’est en ce sens que nous présentons la théorie comme un
pronostic sur la structure où le comportement du réel, le pronostic n’étant valable que s’il émane d’une autorité
ou d’une communauté scientifique.
En effet, l’organisation désigne en premier lieu une entité ou mieux un groupe
d’individus poursuivant un but précis. Ensuite, l’organisation est la manière dont s’agence les
actions individuelles au sein de l’entité constituée afin justement de réaliser le but pour lequel
elle existe. Enfin, l’organisation peut être envisagée comme le processus c'est-à-dire la façon
dont les individus construisent leur univers organisationnel, interprètes les situations,
instruisent leur décision, posent leurs actes et interagissent.
Au-delà de cette ambivalence suffisante pour rendre confus l’objet étudié, certains
auteurs ont proposé des définitions relativement formalisées de ce que serait une organisation.
Ainsi Scott4 repère trois définitions caractéristiques : La première définition considère
l’organisation comme « une collectivité axée sur la poursuite de buts relativement
spécifiques et manifestant une structure sociale hautement formalisée ». La deuxième
définition considère l’organisation comme « une collectivité qui partage un intérêt
commun à la survie du système organisationnel et s’engage dans des activités
communes ». Enfin, selon la troisième définition, l’organisation est perçue comme une
« coalition de groupes d’intérêts variables qui élaborent des buts par négociation ».
En réalité, comme on s’en apercevra dès le prochain chapitre de cet exposé,
l’ambivalence soulignée de la notion et la diversité des contributions sont telles que l’exercice
de circonscription de l’objet-organisation suffit pour bâtir un volume important de
connaissances sur les organisations (voir chapitre suivant).
Par ailleurs cette imprécision ou mieux cette multiplicité des définitions se trouvent
renforcer par la diversité des critères à partir desquelles, une organisation est repérable tandis
qu’elle nourrit des grilles d’interprétation dont la diversité n’a d’égale que le foisonnement
des champs disciplinaires concurrents et des courants et écoles de pensées.
2 - Comment repérer une organisation ?
En retenant l’inventaire des critères soulignés par Desreumaux, une organisation
serait repérable à partir de trois groupes de facteurs au moins, ceux-ci étant d’ailleurs chacun
porteur d’une problématique spécifique. Ce qui en fin de compte une fois de plus, tend
davantage à confondre qu’à éclairer sur une quelconque base définitive de circonscription des
organisations.
Le premier critère susceptible de rendre visible l’organisation, est la structure.
De ce point de vue, une organisation se caractériserait premièrement par l’existence d’une
frontière permettant de distinguer l’entité organisée de son environnement. En ce sens, un
auteur comme Robbins considère l’organisation comme une entité de coordination
possédant des frontières et fonctionnant de façon durable pour atteindre un ou des
objectifs partagés par les participants. Les intervenants opérant à l’intérieur des frontières de
l’organisation entretiennent des relations spécifiques par rapport aux acteurs externes.
D’abord du fait du caractère privilégié de ces relations, mais ensuite en vertu du caractère
essentiellement durable et stable des relations. Mais le dilemme pour les théoriciens de
l’organisation réside ici dans la circonscription définitive et indiscutable de la frontière
organisationnelle. Le cas du personnel d’entreprise permet s’il en faut, d’éclairer la nature du
débat : autant, on peut considérer que le personnel appartient à l’entreprise (intérieur) autant,
il est juste de concevoir que le personnel appartient à la société (extérieur) et ceci d’autant
4
Scott W.R., Organization: rational and open system, Englewood Cliffs, NI, Prentice Hall, 1987.
qu’on ne peut nier les influences réciproques de ces deux environnements sur les conditions
de production.
En deuxième lieu et toujours en rapport avec le critère structurel, l’organisation
s’identifierait par la possession de ressources propres, exclusives donc de celles de ses
membres pris individuellement. En conséquence, il est possible de circonscrire le patrimoine
de l’organisation, ce qui permet du même coup d’admettre son existence et son identité. Mais
la question de l’identification du patrimoine organisationnel n’est pas moins problématique
ainsi qu’en témoignent les débats persistants sur les approches de valorisation des entreprises.
Le deuxième critère de repérable des organisations relève de l’ordre processuel. Sur
ce critère, Desreumaux met en évidence l’importance de l’intention sous-jacente à tout projet
organisationnel, et surtout l’importance d’un mode de fonctionnement essentiellement basé
sur l’échange (processus de contribution-rétribution).
Par rapport à l’intention, il n’y a pas d’organisation sans but prédéfini. Car
autrement, rien n’expliquerait l’existence même de l’action collective concertée, la
mobilisation de ressources propres et encore moins la stabilité de la coopération dans le
temps. La question est alors de savoir par quel mécanisme, les préférences individuelles sont
transformées en but collectif partagé ou inversement, par quelle procédure le but
organisationnel s’impose-t-il aux individus membres de l’organisation. Cette question est au
cœur de l’opposition entre les sociologues se revendiquant du courant dit fonctionnaliste et
ceux du courant critique, en même temps qu’elle renouvelle l’opposition entre tenant de
l’individualisme méthodologique et tenant de l’holisme méthodologique.
Par rapport au mode de fonctionnement, l’organisation est perçue comme un acteur
dont les échanges internes et externes consacrent la survie. D’abord, l’organisation échange
avec son environnement : d’un côté celui-ci offre à l’organisation les ressources dont elle a
besoin pour atteindre ses buts, et d’un autre côté, l’organisation est utile à l’environnement
dans la mesure où elle est créée pour satisfaire un vide ou une insuffisance sociale. Ensuite,
les membres de l’organisation entretiennent entre eux des liens d’échanges particuliers. Dans
le cas bien connu de l’organisation courante qu’est l’entreprise, on peut identifier à l’infini des
rapports de type contribution-rétribution. On citera pêle-mêle, le rapport employeur-employé,
le rapport actionnaires-dirigeants, voire employé-employé…
3- Quel sens et quel contenu donnés à l’expression « théories des organisations »5 ?
De prime abord et comme on le verra tout au long de cet exposé, il n’existe pas une
théorie unifiée sur les organisations. Cet état des faits s’explique quelque part, on l’a dit, par
l’ambivalence de la notion (elle ne renvoie pas à une réalité univoque) mais surtout, par la
diversité des postures paradigmatiques propres aux différents courants d’analyse sur l’objet6.
On peut définir la théorie comme un pronostic de l’esprit humain en rapport avec les
choses du monde réel (Bachelard, 1932). Dès lors que l’énoncé est falsifiable (Popper, 1934)
et qu’il émane d’une autorité scientifique (Barberousse, 1998), il est dans un premier
considéré comme une hypothèse. Si de plus l’énoncé résiste un temps à l’épreuve des faits, il
5
Une formulation plus simple serait « Qu’est-ce que la théorie des organisations ».
6
Le chapitre 2, tentera à juste titre de présenter les diverses grilles d’interprétations et les perspectives d’analyse
retenues pour l’étude des organisations. Bien évidemment, à chaque grille de lecture corresponde une ou
plusieurs problématiques.
est consacré comme théorie et cela jusqu’à nouvel avis (Kuhn, 1962). La théorie des
organisations serait donc, l’ensemble des énoncés jusqu’ici éprouvés sur les organisations.
Pichaut souligne pour sa part deux approches concurrentes d’identification d’une
science. Une première approche consiste à définir une science par son objet d’étude. On
considère dès lors que les sciences économiques auraient fondamentalement pour objet
d’étude le marché, que le centre principal des interrogations en sociologie serait la société,
tandis que la psychologie serait la science ayant pour objet les émotions et les aspects
cognitifs de l’individu. Vue dans ce premier sens, la théorie des organisations serait
simplement la science ayant pour objet l’étude des organisations7.
La seconde approche consiste à définir une science par le regard qu’elle porte sur les
choses indépendamment de leur nature initiale. Cette deuxième perspective conduit par
exemple à percevoir les sciences économiques comme sciences de création et d’allocation des
richesses et la sociologie comme science étudiant les groupes sous des thématiques propres
(croyances collectives, pouvoir, appartenance,). Dès lors il devient commode de parler de
l’économie des organisations8 et de la sociologie des organisations9. Dans ces conditions la
théorie des organisations est un corps de connaissances rassemblant autour d’un objet,
l’organisation, différents points de vue disciplinaires : économie, sociologie, psychologie,
…
La question qui émane alors est celle des enjeux d’une telle mobilisation de
connaissances autour de l’organisation.
4- Quels enjeux pour un exposé sur la théorie des organisations ?
Au moins deux réponses peuvent permettre de satisfaire cette interrogation précoce,
mais décisive pour la suite de l’exposé en ceci que ces réponses peuvent servir de repères
précieux à l’appropriation des différentes problématiques et des solutions proposées par
différentes écoles.
En premier lieu, notre société, en fin de compte, est et a toujours été, à la fois une
« société organisée » et une « société des organisations »10. Elle est une société organisée
puisqu’elle est régie par des règles censées encadrer les décisions et le comportement des
acteurs ; elle est une société des organisations parce que les individus n’agissent et
n’interagissent dans cette société organisée, que par le biais des entités dotées d’une structure
et d’une personnalité propre (association, commune, syndicat, entreprise…).
En deuxième lieu et de manière conséquente, comprendre cette organisation et ces
organisations sociales, détermine l’efficacité de l’action, qu’elle soit individuelle ou
collective. La définition que donnent Charreaux et Pitol-Belin vient à point nommé : « les
organisations sont des systèmes sociaux crées par les individus, afin de satisfaire, grâce à
des actions coordonnées, certains besoins et d’atteindre certains buts ». C’est d’ailleurs
cette préoccupation qui fonde l’intérêt de l’étude scientifique des organisations.
Enfin, pour le chercheur en sciences de gestion, indépendamment de la discipline
revendiquée, la théorie des organisations fournit la matrice des problématiques et propose les
7
Suivant cette perspective, les sciences de gestion seraient une partie de la science des organisations puisque
l’entreprise, objet d’étude primitif des sciences de gestion, est une organisation et cela sans que la proposition
inverse soit vraie (toutes les organisations ne sont pas des entreprises.
8
Ce titre est d’ailleurs celui d’un ouvrage dû à Claude Ménard.
9
Voir le titre de l’ouvrage dû à Lusin Bagla
10
Constat dû à Etzioni.
cadres théoriques à mobiliser. L’importance de ce dernier enjeu pour de futurs prétendants à
une carrière de chercheurs en sciences de gestion est telle qu’on peut dire que le niveau
d’acquisition des problématiques théoriques sur les organisations, détermine la qualité
du chercheur. Car la théorie des organisations est le creuset des problématiques des sciences
de gestion.
5- Quel intérêt de l’étude scientifique des organisations
Pourquoi s’intéresser aux organisations dans une perspective scientifique, c'est-à-dire
dans une perspective visant à produire des connaissances objectives et à la fois
généralisables dans l’espace et dans le temps ? Cette interrogation en impose d’ailleurs une
deuxième à savoir la possibilité d’élaboration d’un corps de connaissances scientifiques sur
les organisations, de façon à garantir une masse critique comparable à celle de la physique, de
la chimie ou de la médecine.
« Démystifier » l’objet-organisation
Sans doute, cette préoccupation n’est-elle pas spécifique à la science des organisations
puisque la compréhension des réalités jugées complexes est le propre de toute science. N’y a-
t-il pas ici lieu de rappeler que « qui à le savoir a le pouvoir ? ».
En fait de démystification, il s’agit d’établir des constantes supposées, que couvrirait
la diversité des formes organisationnelles. La description joue alors un rôle décisif dans la
démarche d’élaboration des typologies attendues. Il s’agit aussi de comprendre les facteurs
qui non seulement déterminent l’émergence des typologies observées, mais aussi les
trajectoires et les dynamiques temporelles. Il s’agit enfin parfois de situer les typologies dans
leur contexte socioculturel, suivant un protocole empruntant tantôt la posture idéologique de
l’individualisme méthodologique et tantôt celle de l’idéologie de l’holisme
méthodologique.
Pronostiquer efficacement
Le mobile sous-jacent à toute science est incontestablement la réduction de
l’incertitude qui entoure l’existence de l’Homme. En fournissant une connaissance adéquate,
la science, quelle qu’elle soit, garantit l’efficacité de l’intervention humaine ou l’efficacité des
stratégies à déployer face à l’incertitude. Puisqu’elle en est une, la science des organisations
n’échappe guère à cette logique.
Ainsi, s’agira-t-il par exemple d’énoncer des relations entre le pouvoir (stimulus) et la
productivité des individus dans le cadre de la forme la plus courante d’organisation qu’est
l’entreprise ou de d’énoncer la relation entre une configuration organisationnelle et la
performance.
A propos, il convient de rappeler la proposition de Parsons qui dès 1960, considérait
que pour survivre, une organisation se devait de relever quatre types de défis : l’adaptation à
son environnement, la réalisation de ses buts, le maintien de la cohésion interne et le
développement d’une culture propre.
Dans le cas de l’organisation-type qu’est l’entreprise, on voit dans ces propositions les
enjeux liés à la stratégie (rapport de l’entreprise à son environnement) et des enjeux internes
(pouvoir, incitations et motivations).
Comment est organisé l’exposé ?
Comme on peut s’en apercevoir, le champ des connaissances sur les organisations
paraît exceptionnellement confus. D’une part, il n’existe pas de consensus sur l’objet et ses
critères de circonscription et d’autre part, il n’existe pas encore un cadre théorique et encore
moins une discipline dédiée à partir desquels peut sereinement être envisagée l’étude des
différentes problématiques. L’effort de discipline et d’unification qu’impose cette confusion
est d’ailleurs en lui-même, un défi et donc fondateur de nouvelles problématiques puisqu’il
s’agira d’établir une hiérarchie entre les disciplines, les théories et les problématiques d’abord
dans une démarche interne à chaque thème évoqué, et ensuite entre les thèmes pris deux à
deux.
Toutefois et attendant, l’urgence d’une synthèse fût-elle discutable s’impose ici. Une
première approche consiste à parcourir les différentes contributions, en ayant comme
principal critère l’ordre historique d’apparition. Cette approche est celle retenue par de
nombreux auteurs à l’instar de Michel Plane dont l’exposé peut à juste titre, être considéré
comme l’un des plus accessibles et des plus exhaustifs sur le sujet. Une telle approche
présente cependant l’inconvénient d’entretenir la cacophonie soulignée, puisque dans une telle
démarche, le souci est davantage celui de l’exhaustivité que d’une quelconque synthèse.
En revanche, en suivant Charreaux et Pitol-Belin, une deuxième approche peut
consister, au moins en première approximation, à postuler que dans la plupart des cas, l’enjeu
qui sous-tend la création des organisations est économique ; ou même d’admettre que de
façon inconsciente, les notions d’organisation et d’entreprise sont si voisines en réalité, que
vouloir évoquer l’une en feignant d’ignorer l’autre, participerait d’une hypocrisie
volontairement entretenue par la littérature. Dans ces conditions, la théorie ou la science des
organisations serait ni plus ni moins une excroissance des sciences économiques ou mieux, un
déplacement du débat du marché vers la « boîte noire ». Dès lors, il paraît enrichissant de faire
une démarcation entre les théories économiques des organisations et les théories non
économiques des organisations. Ce clivage est celui retenu dans le cadre de ce cours.
Toutefois, deux thèmes méritent au préalable d’être présentés : Les logiques de
classifications des organisations et les traditions d’analyse des organisations.