0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
35 vues14 pages

Recit JLDHV Esclavage

Le récit de Thierry Aprile retrace la vie de Frederick Douglass, un esclave aux États-Unis au 19e siècle, qui, grâce à son apprentissage de la lecture et de l'écriture, parvient à se libérer de l'esclavage. Inspiré de ses mémoires, le texte évoque ses souvenirs d'enfance marqués par la violence et la séparation familiale, ainsi que son combat pour la liberté et l'éducation. Douglass devient un symbole de la lutte contre l'esclavage et un fervent défenseur des droits humains.

Transféré par

davidtourraine
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
35 vues14 pages

Recit JLDHV Esclavage

Le récit de Thierry Aprile retrace la vie de Frederick Douglass, un esclave aux États-Unis au 19e siècle, qui, grâce à son apprentissage de la lecture et de l'écriture, parvient à se libérer de l'esclavage. Inspiré de ses mémoires, le texte évoque ses souvenirs d'enfance marqués par la violence et la séparation familiale, ainsi que son combat pour la liberté et l'éducation. Douglass devient un symbole de la lutte contre l'esclavage et un fervent défenseur des droits humains.

Transféré par

davidtourraine
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Vivre libre

ou mourir
Le combat d’un esclave pour la liberté

Un récit de
Thierry Aprile
illustré par
Erwan Fagès

É
tats-Unis, milieu du 19e siècle.
Séparé de ses parents depuis la
­naissance, Frederick vit au ­ service
d’un maître blanc, aussi riche que cruel.
Mais le jeune esclave a la chance d’avoir
appris à lire et à écrire… Une force qui lui
permettra de se libérer de ses chaînes.
Cette histoire s’inspire des mémoires de
Frederick Douglass, publiées en 1845.
L’auteur de ce récit, Thierry Aprile, est professeur agrégé d’histoire. Il a aussi publié
Sur les traces des pirates, Sur les traces de Louis XIV, Sur les traces d’Aladdin,
Pendant la Révolution industrielle et Pendant la Grande Guerre, chez Gallimard Jeunesse.


Chronologie
Personnages

• 1818 :date supposée


de la naissance

1/ Souvenirs d’enfance
de Frederick Douglass.

• 1837 : rencontre avec Anna,


une femme noire libre,
avec qui il prépare sa fuite.

• 1838 : avec de faux papiers, New Bedford (État du Massachusetts), septembre 1845

J
il rejoint New York. e viens enfin de poser ma plume et d’achever ainsi
• 1841 : Douglass prononce le récit des vingt premières années de ma vie. Le
son premier discours
contre l’esclavage. temps où l’on m’appelait encore Frederick Bailey est
révolu. Entouré de ma femme et de mes enfants, je suis
• 1845 : il publie son
­autobiographie et se réfugie Frederick Douglass aujourd’hui définitivement libéré des chaînes de
en Grande-Bretagne.
­l’esclavage, un homme neuf, avec le nouveau nom que
• 1846 : Douglass rentre j’ai choisi*. Je m’appelle désormais Frederick Douglass.
aux États-Unis et fonde
un journal abolitionniste. Je veux que le monde entier connaisse mon histoire et
• 1852 : parution de La Case
comprenne l’enfer de l’esclavage !
de l’oncle Tom, de Harriet Beecher
Stowe. Ce roman qui •••
dénonce l’esclavage connaît
un immense succès. Je garde peu de souvenirs de mes premières années, de
• 1861-1865 : guerre de ma vie d’enfant à la plantation**. Mon maître, Anthony
Sécession. Douglass est alors
conseiller du président
Lloyd, était le plus riche propriétaire du comté de
Abraham Lincoln. Talbot, dans l’État du Maryland.
• 1865 : abolition de l’esclavage Je n’ai pas eu la chance de connaître mes parents : mon
aux États-Unis. père était un maître blanc, à qui je dois la couleur
• 1895 : mort de Frederick métissée de ma peau, et ma mère, conformément à la
Douglass, à Washington. Thomas Auld
terrible coutume***, avait été envoyée dans une ferme
* Bailey est le nom de famille de la mère de Frederick. Comme la plupart des esclaves
en fuite, il est obligé changer d’identité pour échapper à son maître.
** Voir fiche. *** Les enfants esclaves étaient fréquemment séparés de leurs parents. 
éloignée de celle où je vivais. Je me souviens juste d’une Aussitôt retentit le claquement terrible des lourdes
femme qui venait parfois la nuit me tirer de mon lanières de cuir. Un coup, deux coups, dix coups, trente
­sommeil pour me serrer dans ses bras. C’est ma grand- coups… des cris, des pleurs et soudain, le silence. En
mère, chargée d’élever tous les enfants des esclaves de m’approchant de la porte, j’ai vu les domestiques
la plantation, qui m’a appris ensuite que cette femme ­soulever avec précaution le corps d’une jeune femme
était ma mère. évanouie et l’emmener pour panser ses plaies. Terrorisé,
Je me souviens de la violence. Une scène ne s’effacera je me suis réfugié dans un placard où je suis resté, à
jamais de ma mémoire. Une nuit, j’ai été réveillé en attendre le jour, recroquevillé et tremblant. J’ai su plus
sursaut par une voix d’homme. Dans la pièce d’à côté, tard que cette femme était ma tante. Aujourd’hui,
mon maître, un fouet à la main, le visage déformé par j’entends encore distinctement ses hurlements et les
la colère, hurlait : jurons de mon maître, qui la fouettait pour la faire crier
– Je t’avais interdit de quitter la maison la nuit ! Je vais et continuait de la battre pour la faire taire.
t’apprendre à désobéir à mes ordres ! Je me souviens du froid. Été comme hiver, j’étais vêtu

 
d’une simple étoffe qui grattait la peau, autant dire Aucun d’entre nous n’avait de cuillère, et il fallait se
presque nu. Et il n’était pas question de la ­remplacer débrouiller avec une coquille d’huître, une lamelle de
quand elle était abîmée. Quand la nuit était vraiment bois ou tout simplement avec ses mains. Même les plus
trop froide, je volais un sac utilisé pour ­transporter le rapides et les plus forts qui écartaient les autres ne
maïs au moulin. Je me glissais à l’intérieur et je dormais mangeaient pas à leur faim…
à même le sol. Le gel a tellement craquelé mes pieds Je devais commencer à travailler aux champs vers l’âge
que la plume avec laquelle j’écris pourrait tenir dans de 10 ans, comme les autres enfants. En attendant,
leurs crevasses. j’étais domestique dans la maison de mon maître. Je
Je me souviens de la faim. On se nourrissait d’une farine n’y étais pas trop maltraité, mais je savais qu’en
de maïs bouillie versée dans un grand plateau de bois ­grandissant j’entrerais à mon tour dans le troupeau des
posé par terre. Ma grand-mère appelait alors tous les esclaves. Pour les Blancs, nous avions bien moins de
enfants qui accouraient et se jetaient sur la nourriture. valeur que leurs magnifiques chevaux.

10 11
2/ Mes nouveaux maîtres

L ’événement qui a changé le cours de ma vie


pourrait paraître banal : il a été pour moi une
chance extraordinaire.
J’avais 7 ou 8 ans quand mon premier maître est mort.
Ses héritiers devaient se partager ses biens. Tous les
esclaves ont été réunis. On nous a tous mis en rang pour
nous évaluer, en nous examinant des pieds à la tête, en
tâtant nos muscles, en observant nos dents. Hommes
et femmes, jeunes et vieux, mariés et célibataires ont été
alignés à côté des animaux, des chevaux, des moutons
et des porcs. La répartition a duré presque toute la
journée. Ce n’est que tard dans la soirée que j’ai su que
Thomas Auld reprenait la plantation. J’étais désormais
sa propriété et il décida que j’irais travailler chez son
frère Hugh et sa femme Sophie, à Baltimore.
Baltimore ! La grande ville où mon maître expédiait le
tabac, le maïs, le coton, cultivés par les esclaves de ses
nombreuses fermes. Je n’ai eu que trois jours pour me
préparer, mais ils m’ont semblé une éternité tant j’étais
impatient de prendre le bateau !

13
À mon arrivée, monsieur Hugh m’annonça ce que – N’êtes-vous pas devenue folle, ma femme ? La seule
j’aurais à faire : entretenir la maison, tenir compagnie chose qu’un nègre doit savoir, c’est obéir à son maître.
à son jeune fils – il avait à peu près mon âge –, faire les S’il apprend à lire, il contestera les ordres et il perdra
courses… et servir son épouse. Ma maîtresse Sophie toute valeur. L’instruction ne peut que le rendre
n’avait jamais eu d’esclaves : elle ne savait pas trop ­malheureux car il se rendra compte de sa condition…
comment s’y prendre avec moi. Elle me parlait avec Ces dures paroles ont fait naître en moi une idée qui
douceur. Il ne lui serait jamais venu à l’idée d’utiliser ne m’a jamais quitté depuis : c’est de l’instruction que
le fouet avec lequel les maîtres ont l’habitude de l’homme blanc tire son pouvoir de réduire l’homme
« parler » aux esclaves. Au bout de quelques mois, elle noir en esclavage !
a même imaginé de m’apprendre l’alphabet. Ma maîtresse, docile, a tout fait ensuite pour m’empêcher
Un après-midi, elle me faisait épeler des mots lorsque d’étudier en cachant tous les livres de la maison. Mais
son mari arriva à l’improviste et nous surprit. Il entra c’était déjà trop tard ! Non loin de là vivaient des garçons
aussitôt dans une violente colère : blancs de mon âge, très pauvres mais libres. En échange

14 15
de morceaux de pain dérobés chez mes maîtres, ils m’ont
enseigné ce qu’eux-mêmes apprenaient à l’école. Un jour,
par hasard, j’ai ramassé un livre*. Je l’ai lu des ­centaines
de fois… Par mes lectures, j’ai appris que nos maîtres
3/ Retour à la plantation
étaient de véritables voleurs, qu’ils étaient partis en ­Afrique
pour nous arracher à nos familles et nous avaient réduits
en esclavage sur une terre inconnue. J’ai appris aussi
que certains Blancs réclamaient ­l’abolition**.
Q
sa ferme.
uelques années plus tard, Thomas Auld a exigé
que je quitte Hugh et Sophie pour revenir dans

Apprendre à écrire a été plus difficile. Le fils de mon En arrivant sur les lieux de mon enfance, j’ai découvert
maître avait grandi et je n’étais plus aussi utile à la que ma grand-mère était morte. Elle était restée toute
maison. Son père m’a donc loué*** au responsable sa vie au service du même maître ; ses enfants, ses petits-
d’un chantier naval. Mon cahier d’écriture à l’époque enfants, ses arrière-petits-enfants lui avaient été arrachés
était la palissade de bois, le mur de brique, le pavé ; ma et elle avait passé ses dernières années, seule, ­abandonnée
plume et mon encre, un morceau de craie. de tous dans une petite hutte où elle recevait à peine
Ainsi, c’est de la colère de monsieur Hugh que sont de quoi se nourrir.
nés mon désir d’apprendre et mon rêve de liberté. Mais Car Thomas Auld était un homme cruel. Il prenait un
il n’avait pas tout à fait tort : il me semblait parfois malin plaisir à ne pas donner suffisamment à manger à
tellement impossible de gagner ma liberté que je me ses esclaves : pour survivre, nous étions obligés de
prenais à envier l’ignorance et la résignation de mes ­mendier ou de voler notre nourriture.
compagnons d’esclavage. – Tu es encore allé traîner chez le voisin ? gronda-t-il
un jour, très en colère.
– Votre cheval s’est échappé, maître. Il a bien fallu que
j’aille le chercher.
– Ne me prends pas pour un imbécile ! Je sais bien que
tu l’as fait exprès !
* Il s’agit d’un recueil de discours pour apprendre à bien parler en public.
** La libération de tous les esclaves.
16 *** Les maîtres pouvaient louer leurs esclaves en échange d’un loyer en argent. 17
Pour une fois, il avait raison : chaque fois que je le le « briseur de nègres » ! On verra bien si tu oses encore
pouvais, j’allais ouvrir les portes du box de son cheval. me défier après un séjour chez lui…
Aussitôt, l’animal galopait vers la propriété d’à côté, Voilà comment je me suis retrouvé à travailler dans les
où il était né. Là-bas, je savais que les esclaves me champs. Nous nous levions avec le soleil, réveillés tantôt
­donneraient de quoi manger. par une sonnerie de cor, tantôt par des coups de bâton,
Monsieur Thomas se méfiait de moi. Je suis certain pour ne rentrer qu’à la nuit tombée, exténués, juste
qu’il pouvait lire dans mon regard tout le mépris qu’il bons à nous écrouler jusqu’au lendemain. La réputation
m’inspirait. Mais, comme j’étais déjà grand et fort pour de Covey n’était pas usurpée. Il nous ­ surveillait
mes 15 ans, mon maître n’osait en général pas user de ­constamment. Il semblait être partout, ­derrière chaque
son fouet avec moi. Aujourd’hui toutefois, c’en était arbre, chaque buisson, chaque fenêtre de la plantation.
trop : Rien ne lui échappait. Il pouvait surgir à n’importe quel
– Tu n’es qu’un bon à rien, hurla-t-il en levant la main, moment pour nous houspiller :
l’année prochaine, je vais te louer à Ed Covey, tu sais, – Plus vite, plus vite, bande de fainéants !

18 19
Son fouet à la main, il se tenait prêt à nous corriger au
moindre signe de fatigue. Et Dieu sait si nous étions
éreintés… Alors, pour nous donner du courage, nous
chantions. Ces chants* nous faisaient oublier notre
4/ La révolte
douleur, notre malheur.
Le dimanche était notre unique jour de repos. J’en
profitais pour aller, seul, dans la baie, près du rivage.
J’enviais les navires qui partaient vers le large, ­poussés
C ’était au mois d’août, il faisait une chaleur
­écrasante, nous étions occupés à vanner* le blé.
J’étais chargé de porter les lourds sacs de grains. Mon
par le vent : parviendrais-je moi aussi à rompre mes fardeau sur le dos, j’avais du mal à avancer. De grosses
amarres ? Un rêve qui me semblait de plus en plus perles de sueur roulaient le long de mon visage. Après
inaccessible, jusqu’au jour où… trois heures d’efforts, ma tête s’est mise à tourner. Je
n’en pouvais plus. Saisi de vertiges, je me suis effondré
et j’ai rampé, tant bien que mal, jusqu’à un poteau de
la clôture pour trouver un filet d’ombre. Aussitôt, Covey
s’est rué sur moi.
– Tiens, prends ça ! rugit-il en faisant claquer son
fouet.
Et comme si ça ne suffisait pas, il est venu le soir même
me harceler dans la grange. Mais, cette fois, j’ai trouvé
le courage de lui résister. Pendant plus d’une heure,
nous nous sommes battus à coups de poing, de pied…
J’étais plus jeune, plus agile et plus endurant que lui.
Il a fini par capituler. Ce jour-là, le maître a déclaré
forfait avant l’esclave. Pour moi, c’était une grande
victoire.
* Une fois convertis à la religion chrétienne, les esclaves ont mélangé leurs chants * Débarrasser le blé des poussières et des impuretés en le secouant dans une machine.
et les récits de la Bible : ils ont donné naissance aux « negro spirituals », puis au gospel.
20 21
* Libre, en anglais.
Je n’ai jamais compris pourquoi mais, par la suite, Henry, John, Charles, mes chers compagnons, avaient
Covey a préféré faire comme si rien ne s’était passé. réussi à me persuader que je pouvais leur ­apprendre à
Pourtant, il aurait pu me traduire en justice, car c’est lire. Bien sûr, ce projet n’a pas plu à nos maîtres ! Mais
un crime pour un esclave de s’opposer à son maître. nous avons réussi à ouvrir une classe dans une maison
Peut-être tenait-il trop à sa réputation de « briseur de voisine, chez un Noir libre*. Chaque ­ dimanche, et
nègres » et craignait-il que tout le monde ne sache ­quelques soirs par semaine, jusqu’à 40 élèves se
qu’un jeune garçon avait défié son autorité. Après cette ­réunissaient ici… Pourtant, chacun d’eux savait que,
bagarre, il n’a plus jamais osé lever la main sur moi. s’il se faisait prendre, la punition serait sans pitié !
Les deux années suivantes, j’ai été loué par un autre Avec mes amis, nous avions des projets encore plus fous !
fermier, monsieur Freeland. Chez lui, on travaillait autant Ensemble, nous allions peut-être réaliser mon rêve : nous
qu’ailleurs, mais au moins on était un peu mieux traités. échapper, fuir ces plantations, devenir enfin libres. Pen-
Dans sa ferme, je me suis fait de vrais amis. Évoquer dant un an, nous avons longuement mûri notre plan,
leur souvenir me fait monter les larmes aux yeux ! discutant chacun de ses aspects, essayant d’évaluer tous
* Les maîtres pouvaient affranchir leurs esclaves et les rendre libres.

22 23
Dix fois, cent fois nous avons voulu abandonner, mais
l’attrait de la liberté était plus fort que la peur. Nous
nous étions jurés de vivre libres ou de mourir.
Le matin du départ, quatre Blancs à cheval sont arrivés
dans la cour, en soulevant un nuage de poussière.
­Monsieur Freeland nous a fait appeler.
– Hé, vous ! Sortez de là, il y a là des messieurs qui
veulent vous voir !
Quelqu’un nous avait dénoncés. Les Blancs nous ont
immédiatement ligotés pour nous conduire en prison.

les risques. Il s’agissait d’« emprunter » une barque à


notre maître, de traverser la baie en se faisant passer
pour des pêcheurs et de franchir ainsi les frontières de
l’État. J’avais rédigé avec la plus grande application un
laissez-passer* à présenter en cas ­d’arrestation :
« Ce document certifie que j’ai donné à son porteur,
mon serviteur, la liberté de se rendre à Baltimore
pour y passer les fêtes de Pâques.
Écrit de ma main.
William Freeland
Comté de Talbot
Maryland »
* Les esclaves n’avaient pas le droit de circuler seuls, sauf quand ils avaient une ­autorisation
de leurs maîtres.
24 25
5/ Vers la liberté

À peine arrivés à la prison du comté de Talbot, des


marchands d’esclaves ont voulu nous acheter.
C’était le sort réservé à ceux qui tentaient de s’enfuir :
leurs maîtres les mettaient en vente, à très bas prix.
Moi qui, peu de temps avant, m’imaginais déjà sur une
terre de liberté, je me retrouvais enfermé dans une
­cellule. À ma grande surprise, quelques jours plus tard,
mon maître Thomas est venu me chercher.
– J’aurais pu te laisser pourrir ici ou te vendre, me lança-
t-il, hargneux, mais tu es jeune et vigoureux. Tu peux
nous rapporter de l’argent, beaucoup d’argent. Ici, plus
personne ne veut de toi. Je préfère te renvoyer à Baltimore
chez mon frère : au moins, tu y apprendras un métier.
J’espère que tu as compris la leçon. Si jamais tu tentes
encore de t’enfuir, je te retrouverai, où que tu sois !
Mais je savais bien que plus rien ni personne ne pouvait
désormais m’empêcher de me révolter contre ma
­condition d’esclave ni de chercher un moyen de
­m’enfuir. À 18 ans, j’avais atteint la taille, la force et la
détermination qui m’animent encore aujourd’hui.

27
Je suis rentré à Baltimore, chez Hugh Auld, qui me loua vivre libre ou mourir, m’enfuir dès que possible.
au responsable d’un chantier naval. Je ne savais plus où Deux années durant, cet espoir m’a fait vivre. J’ai connu
donner de la tête : je devais obéir à 75 hommes à la fois. la solitude de celui qui ne peut se confier à personne
– Fred, viens m’aider à soulever ce madrier* ! et doit se méfier de tous. J’ai appris la ruse, la patience,
– Fred, va chercher un seau d’eau fraîche ! la dissimulation... Puis tout est allé très vite.
– Fred, tiens le bout de cette corde ! – C’est pour ce soir ! Rendez-vous chez moi à 21 heures.
Petit à petit, j’ai appris le métier de charpentier. Chaque Tu t’appelles désormais Frederick Stanley*…
semaine, je devais donner mon salaire à mon maître, La femme qui me tend mes faux papiers s’appelle Anna.
mais je pouvais garder pour moi tout ce qui je gagnais Elle est née esclave, comme moi, mais son maître lui a
en plus. Alors, je me suis mis à travailler sans compter, rendu sa liberté. Elle fait partie du « chemin de fer
à accepter tout ce que l’on me proposait afin de mettre ­clandestin », un réseau de Noirs libres et de Blancs qui
un peu d’argent de côté. Je n’avais plus qu’une ­obsession : aident les esclaves à fuir vers le nord**.
* Poutre de bois très épaisse utilisée en construction. * Frederick a changé plusieurs fois de nom avant de s’appeler Douglass.
** Dans les États du nord des États-Unis, l’esclavage n’existait pas.
28 29
Épilogue

J e ne peux ni ne veux tout raconter dans ce livre. Ni


la route que j’ai empruntée, ni les lieux où j’ai été
hébergé, ni les façons d’échapper à mes poursuivants.
Je ­ risquerais de mettre en difficulté ceux qui m’ont
soutenu et trop renseigner les propriétaires d’esclaves
sur les moyens de leur échapper. Que l’on sache
­seulement que sans l’aide d’amis très chers, qui m’ont
encouragé, caché, aidé… – dont Anna, qui est devenue
ma femme –, je n’aurais jamais gagné ma liberté.
Voilà sept ans maintenant que je vis libre. Malgré tous
ses efforts, mon maître Thomas Auld n’a jamais rattrapé
ni Frederick Bailey, ni Frederick Stanley, ni Frederick
Douglass. Je suis désormais un homme à part entière,
mais mon combat ne fait que commencer : je dois
­maintenant lutter de toutes mes forces pour ­libérer tous
les miens de leurs chaînes et obtenir l’abolition de
­l’esclavage.

FIN

31

Vous aimerez peut-être aussi