Sociabilité publique et espaces urbains
Sociabilité publique et espaces urbains
111-132 (1988)
Dans cet article, nous approchons les espaces publics urbains en gknkral, et les
places publiques en particulier, comme les territoires par excellence de la 'sociabilitk
publique'. Aprh avoir defini les concepts d'espace public, de place et de sociabilitk,
nous dkcrivons de deux fagons les usages et representations des places publiques. Nous
analysons, d'une part, rapidement leur r6le historique et les conceptions de la sociabi-
lit6 publique qui les sous-tend. D'autre part, et nous r6f6rant ii nos travaux, nous mon-
trons quels en sont les usages et reprksentations aujourd'hui. Notre conclusion est une
rkflexion plus genkrale sur les enjeux de la sociabilitk publique et sur ses temtoires.
Summary
In this paper, we treat of urban public spaces in general and of public places in
particular, as representing an exemplary form of public sociability. Having defined the
terms 'space', 'place' and 'sociability', we describe in two different ways the way public
places are being used and represented. We analyse briefly, on the one hand, their his-
torical role and the conceptions of public sociability which underlies them. On the
other hand, and referring to our own research, we show how they are used and repre-
sented today. We conclude with a more general reflexion on the stakes involved in
public social life and on its spaces.
Les espaces publics urbains sont des temtoires collectifs de forme, de style et de
taille variable, sans 'possesseur' unique, en principe ouverts tous les membres de la
sociktk, caractkrids ii la fois par une grande variktk de pratiques et par la prksence d'un
grand nombre d'usagers. Ainsi peut-il s'agir d'espaces physiques aussi diffkrents que des
rues, des places, des cimeti$res, des parcs et des jardins publics, des couloirs et des sta-
tions de metro, des abris de bus, des terrains vagues urbains, etc.
la question du contr6le de l'acds, mais aussi des rhgles de jouissance du lieu, ou, pour
reprendre une forme cClkbre, nous conduisent h nous demander: "Who's the master?",
c'est-h-dite qbi en dCtient les clCs, en contr6le les pratiques, qui en filtre les entrees?
I1 s'agit lh d'une double question, qui pone non seulement sur l'ouverture sociale
d'un lieu, mais aussi sur la ddfinition des usages sociaux possibles de ce lieu, en
d'autres termes, sur les normes qui en rkgissent les pratiques.
Cette double question peut Ctre pos6e propos de beaucoup de tenitoires dont le
propriktaire est en fait la communautC: Ccoles, universites, thCdtres et musCes na-
tionaux. Mais elle est aussi pertinente dans le cas de lieux dont l'image publique est
plus ambiguc, les centres commerciaux intCrieurs modernes, par exemple, dont les
propriktaires sont gCnCralement des sociCtes commerciales privCes. Ces espaces,
quoiqu'en apparence 'publics', vident les rues avoisinantes de leurs usagers, mais ne
sont gCrCs qu'en fonction d'un but unique, de nature commerciale (Beauregard, 1986).
11s ont leur police privCe qui en rkgle les usages. Certaines pratiques ludiques rbcentes y
sont organides par les propriCtaires, ou tolCrCes apr2s obtention de leur accord (Brown
et al., 1986), alors que d'autres pratiques traditionnelles associkes aux temtoires collec-
tifs, comme les rassemblements spontanCs ou organisCs dans un but rCcrCatif ou
politique, y sont interdites. En d'autres termes, en dCpit d'une image publique d'ouver-
ture et d'accessibilitC sans limites, ces espaces sont physiquement ('objectivement')
clos et socialement sClectifs.
Fig. 1
La pratique des espaces pu-
blics int6rieurs implique
ISint6riorisation de norrnes
d'usage, ou regles qui d6finis-
sent les conduites socialement
reconnues cornme adequates B
un lieu donne. Ici, la rnise en
scene d'un rituel religieux
(Crystal Cathedral, Garden
Grove, Californie, USA. Philip
Johnson, Architecte).
S'il est vrai que les espaces publics inttrieurs opbrent comme des espaces dont les
usagers suivent des r2gles d'action (action rules, Abelson, 1980), il faut toutefois
ajouter que les rLgles et le programme lui-mCme peuvent Ctre faci1emt:at modifits, B
l'initiative de l'autoritk responsable du lieu par exemple. Un prCtre peut encourager la
participation active de ses paroissiens aux rites, un mude va prtvoir des manipulations
d'objets, un maire pourrait autoriser des concerts dans un espace public, un hall de gare
peut-&re. La manikre dont le programme est appliqut par des sujets actifs et en
possession d'un certain savoir sur les lieux et leurs usages possibles crte ce que Wicker
(1987) nomme une 'dynamique interne' B l'espace social. Celle-ci est intimement liCe
aux motivations des sujets. Elle est aussi B l'oeuvre dans I'ensemble des micro-actions
et des micro-evknements qui influencent Ie sens d'un lieu public de manikre continue et
souvent anonyme: graffitis, destruction ou deplacement du mobilier public, usage de
lieux interdits d'accks, etc.
La connaissance, la maitrise et donc l'appropriation des normes d'usage d'un es-
pace public Cquivaut l'appropriation de sa culture ou du contexte culture1 dans lequel
il s'insbre. C'est cette maitrise qui transforme un outsider en insider, capable non seu-
lement de lire mais aussi d'interpreter l'espace public en tant qu'environnement phy-
sique et social. Ce passage de la lecture du message manijieste du lieu 2 son message
latent implique une familiaritt avec le lieu, et donc que soient prises en compte, dans
l'analyse des conditions d'ouverture sociale d'un espace public inttrieur, la dimension
temporelle et la dynamique de toute acquisition de savoir.
Fig. 3 Les centres commerciaux extbrieurs reprennent souvent la thbmatique de I'espace public comme terri-
toire de sociabilitb publique positive B travers des recours B I'ornementation et la placement d'objets d'art,
dans un effort pour masquer leur rdle reel d'espace de spectacle et de consommation (Ghirardelli
Square, San Franasco, USA).
Exterior commercial centres often equate public space to a place for positive public social life by means
of ornamentation and the display of art works, this in order to disguise their function as show and con-
sumption spaces (Ghirardelli Square, San Francisco, USA).
La soaabili6 publique et ses territoires - Places et espaces publics urbains
Fig. 4
La rue est, historiquement, un
territoire collectif multidimen-
sionnel, jouant de multiples
rbles, par exemple B la fois
symbole de I'histoire nationale,
espace de sociabilitb et de pa-
rade (Avenue de la Libert6, Lis-
bonne, Portugal).
Fig. 5 L'ouverture physique des rues et des places n'entraine pas n6cessairement leur ouverture sociale,
comme c'est souvent le cas dans les quartiers rbsidentiels bourgeois, dont les rues sont fr6quemment
desertes (Harbor Walk et Hanover Square, Baltimore, Maryland, USA. Louis Sauer, Architecte).
The physical opening of streets and places does not necessarily result in their social opening as is the
case in middle-class districts, where streets are often empty (Harbor Walk and Hanover Square, Balti-
more, Maryland, USA. Louis Sauer. Architect).
Perla Korosec-Serfaty
est aujourd'hui un lieu de rassemblement des delinquants et est considCrC comme l'un
des endroits dangereux B Paris une fois la nuit tombCe. Ceci illustre l'importance de la
dynarnique des pratiques propres B un espace particulier dans le changement de son r6le
au sein d'un temtoire urbain.
Le r6le d'un lieu est aussi sous-tendu, temporairement, par les relations qu'une
sociCtC entretien avec tel ou tel aspect de sa vie et de son Cvolution. Les cimetibres,
dont on sait qu'ils furent des espaces publics de rassemblement et parfois de fete et de
jeu au Moyen Age (Foster, 1981; Ragon, 1981; Leguay, 1984) et transform& en parcs
publics dans le Londres surpeuple du XIXe sibcle (Rivers et Streatfield, 1983) sont,
aujourd'hui, associCs exclusivement au &uil et toute conduite "active", non congruente
avec le "respect dB aux morts" y est perye comme une profanation. Ceci B tel point
que les rares tentatives contemporaines d'amknagement des nouveaux cimetibres en
parcs se sont heurtCes B des limites; on a tout au plus rCussi B en faire des lieux de
promenade calme et de maitation (Auzelle, 1976). L'Cvolution du r61e de ce type de
lieu est rkvklatrice d'une certaine reprksentation et d'une forme particulibre de relation B
la mort dans les sociCtCs occidentales, qui sont toutes deux susceptibles de changer.
Fig. 6 Les parcs sont des espaces publics ouverts dont la conception et la maintenancetransmettent des direc-
tives d'usage et donc un "programme"(Parc Edouard Ill, Lisbonne. Portugal).
Parks are open public spaces whose concpetion and maintenance give information relating to their
usage, i.e. offer a "programme' (Parc Edouard Ill, Lissabon, Portugal).
Par sociabilite, nous entendons les manikres d'Ctre ensemble de groupes sociaux
diffCrenciCs, dans un contexte culture1 donne. Cette definition acquiert une portCe heu-
ristique dbs que nous faisons l'hypothbse qu'il existe des modbles de sociabilitd qui
varient en fonction du milieu social et Ccologique et qui sont autant de modbles sociaux
fortement intCriorisCs (Bozon, 1982).
Dans son acception gCnCrale de 'capacitC de vivre en sociCtCt (Lalande, 1980, le
terme de sociabilitk renvoie B une reflexion g6nCrale sur l'existence d'un homo socia-
bilis dont Agulhon (1977) a montrC qu'il a une histoire en tant que catCgorie
philosophique. Son usage par des philosophes chrCtiens du XVIIIe sibcle s'appuie sur
la liaison sdmantique qu'ils Ctablissent entre l'Etat de SociCtC comme objet principal
des actions de l'homme et l'amour du prochain. I1 est ensuite repris par les philosophes
du XIXe sibcle, qui en proposent une version laYcis6e dans un cadre philosophique pu-
rement rationnel. Pour ces derniers, la sociabilite est la civilisation per se, un objectif
pour I'humanitC et le signe mCme de cette humanit6 qui s'inscrit dans le temps.
Dans son acception psychologique, le terme de sociabilitk s'utilise "en parlant des
dispositions individuelles du caractkre: qui aime la compagnies des autres individus ap-
partenant B son espkce et B son groupe social" (Lalande, 1980,997). TransposCe dans le
domaine de la psychologie collective, elle dCsigne h la fois une vertu et - ce qui nous
concerne ici directement - un aspect des comportements humains en soci6tC qui "peut
s'apprkcier de f a ~ o ndiffkrentielle, dans l'espace et dans le temps" (Agulhon, 1977,9).
122 Perla Korosec-Serfaty
Ainsi se dessinent plusieurs tkhes. I1 faut, d'une part, saisir ce qui distingue telle
sociabilitk de telle autre, la "sociabilitk populaire" de la "sociabilite aristocratique", par
exemple; dans ce cas, c'est la classe ou la categorie sociale qui est retenue comme
crit&rede diffkrenciation. Mais on peut aussi retenir des critkres spatiaux, et tenter de
cerner les caractCristiques, par exemple, de la "sociabilit6 de quartier", celles de la
"sociabilitk de cafC", ou, B une autre Cchelle et en se referant B l'idke d'identitC locale,
celles de la "sociabilitk provenqale". I1 faut, enfin, saisir cette sociabilitk de manikre
dynamique. Qu'est-ce, par exemple, que la sociabilite des places publiques aujourd'hui?
Fig. 8 Beaucoup de places monumentales sont restdes des territoires de sociabilitd populaire (Piazzetta San
Marco, Venise. Italie).
Several monumental places remain spaces of popular social life (Piazzetta San Marco, Venice. Italy).
B vider rues et places de leurs activites traditionnelles. Dans ce contexte, les places pu-
bliques remplissent une triple r6le instrumental: 1) d'une part en ce qu'elles facilitent la
circulation, la mobilitC des gens et des biens; 2) en ce qu'elles permettent, d'autre part,
une maitrise rapide de l'effervescence populaire par la police et les militaires; 3) et en-
fin parce qu'elles fournissent le cadre de cdremonies civiles B but didactique.
Une vision plus policCe et distante de la sociabilite publique, ainsi qu'une defini-
tion nouvelle du r6le de la famille et donc de la sociabilitk privCe (Perrot, 1961; Aries,
1973; Shorter, 1977; Segalen, 1981) va conduire B une nouvelle conception de la hiC-
rarchie des espaces publics. A partir de la seconde moitiC du XIXe sikcle, "la rue ou le
boulevard commandent l'imrneuble; la percCe, le dessin des parcelles; la position, les
fonctions; l'espace public, l'agencement des espaces privCsW(Roncayolo, 1983, 102).
Ces choix sont gendralement admirCs, Cerda (1979) et Sitte (1980) se posant parmi les
rares critiques qui les per~oiventcomme destructeurs des activitCs de sejour et comme
moyens de neutralisation sociale de l'espace public.
Parce que les espaces publics cornrnandent l'immeuble, ce dernier doit dorenavant
avoir des frontikres nettes qui en font un dedans s'opposant B un dehors. Devenue es-
pace anonyme par opposition B la maison identifiCe comme refuge de la personne, la
rue devient un territoire oh la participation B la sociabilite publique devient passive,
toujours sous le contr6le d'un agent rCgulateur (Daunton, 1983). D'oh l'importance
nouvelle des vestibules, entrees d'immeubles, escaliers, qui vont avoir pour r61e de
tempCrer l'opposition entre dedans et dehors et de permettre une experience du seuil de
la maison comme espace intermediaire, ni tout ti fait dedans, ni tout B fait dehors
(Korosec-Sexfaty et Feeser, 1978).
Durant la premibre moitie du XXe sibcle, les urbanistes se sont dCtournes de la
place, les exceptions B cette situation Ctant fournies par quelques cites-jardins qui se
construisent entre 1920 et 1950. Les places perdent toutes leurs connotations liCes B la
culture locale, en mCme temps que les modbles de vie des bourgeoisies survalorisent la
sociabilitk privee au detriment de la sociabilite publique (Korosec-Sexfaty, 1985). La
maison placCe au centre des aspirations des citadins, les places, comme les rues,
acquibrent un rale d'espace de circulation, offrant parfois une pure satisfaction visuelle.
Pendant plusieurs decades, elles vont Ctre l'objet d'une complbte desaffection, et ce n'est
que lorsque de vives critiques s'exercent B 1'Cgard de l'urbanisme moderne que resurgis-
sent des propositions visant B revaloriser les places comme espaces de vie communau-
taire et de sociabilite publique.
d'atteindre plusieurs objectifs. Nous voudrions 1) d'une part dkcrire les dimensions de
l'image des places publiques; 2) relier cette image A des pratiques; 3) et enfin montrer
quelle forme de sociabilitk publique est ainsi rkvklke. Nous ferons, au cours de ce
dkveloppement, plusieurs rkfkrences aux travaux menks dans d'autres contextes culturels
et susceptibles de nous aider B atteindre nos objectifs.
Fig. 9 Le 'programme' des places doit &re apprehend6 de manibre dynamique, en fonction de la vision qu'une
socibtb a de la sociabilitb publique. Ainsi, une place grandiose, conpue pour le plaisir esthbtique et la
promenade, peut Btre transformbe en carrefour (Place de la Concorde, Paris, France).
The 'programme' of places must be seen in a dynamic way, according to the image a given society has of
its public social life. Thus, a beautiful place designed in an aesthetic spirit can be transformed into a
crossroad (Place de la Concorde, Paris, France).
126 Perla Korosec-Serfaly
Cgalitaire aboutit ti un rejet de tout risque, y compris celui qui pourrait Etre contenu en
germe dans l'usage rCcrCatif des places. C'est en ce sens Cgalement que la place consti-
tue une rupture au niveau symbolique. Les habitants, comme les usagers en gCnQal,
emploient, pour dCcrire cette rupture, toute une terminologie ti connotations positives
pour exprimer 1'CgalitC des usagers, la disponibilitb des uns par rapport aux autres,
l'absence d'hostilitk, en un mot lturbanitCet la civilid.
IdCalement, la place est donc un lieu de rencontre policCe. Ses normes d'usage
sont celles d'un salon, c'est-ti-dire de l'endroit le plus 'public' d'une maison, oh les cita-
dins viennent prendre part ti une vie commune, dite publique essentiellement parce
qu'elle se dCroule sous le regard des autres, et avec les autres, mais sans vraiment s'y
engager. Des invitCs savent que le succks d'une reunion mondaine dCpend de leur tact,
de leur dCsir de jouer ti Ctre ensemble, sans imposer leurs soucis ou leur vision person-
nelle des choses de la vie rCelle aux autres invitks. Ce jeu est temporaire et important
parce que, pour reprendre les termes msmes que Simmel(1950) emploie pour dCcrire la
sociabilit4 il permet, d'une part, de vivre les situations de la vie sans les drames de la
vie et, d'autre part, de vivre l'association avec les autres pour le seul plaisir de cette as-
sociation.
Fig. 10 L'image idbale des places publiques aujourd'hui s'enracine dans une conception de la sociabilitb
publique comme sociabilit6 positive. Les places publiques doivent permettre le jeu, la contemplation es-
thdtique, et une forme non conflictuelle de cbtoiement social (Cindnnatus Plaza, Cincinnati, Ohio, USA.
Louis Sauer, Architecte).
The ideal image of public places today is rooted in a conception of public social life as positive social life.
Public places are spaces for entertainment, for aesthetic contemplation and for a harmonious social life
(CincinnatusPlaza, Cincinnati, Ohio, USA. Louis Sauer. Architect).
128 Perla Korosec-Serfaty
En effet, sur un plan ideal la place est une rupture dans l'espace urbain, une treve
des hostilites, un contraste par rapport aux autres pratiques de la ville. Sur la place,
l'usager slarrCteou change le rythme de ses pas, regarde avec plus d'attention le lieu lui-
mCme et les autres. Son attitude est, selon Simmel, Cthique en ce sens qu'elle est rdgie
par le tact qui impose de ne pas empidter sur le domaine d'expression d'autrui, de ne pas
lui imposer le poids de notre personne, de le considerer comme un egal.
L'usager sait pourtant qu'il ne fait que l'utiliser bribvement; il sait qu'au-delh de
ses limites il rkintegrera les lieux ordinaires de la ville et donc ajustera son comporte-
ment h d'autres normes d'usage. La sociabilitd y prend une forme positive, elle devient
une distraction qui porte en soi et sa valeur et ses limites.
Tous les travaux qui defendent une vision de la ville comme espace 'civil' au sens
courtois (Gehl, 1986; Francis, Carr et Rivlin, 1984; Appleyard, 1981; Garbrecht,
1981; Whyte, 1980) adoptent implicitement ce modble de sociabilitk comme modkle
lCgitime d'usage des lieux publics exterieurs. I1 implique pourtant un mode
d'interactions sociales propres h une classe moyenne s'offrant, h l'occasion du c6toie-
ment paisible dans un lieu public, l'illusion de la tolQance sociale.
En effet, aucune des Ctudes citees - y compris la notre (Korosec-Serfaty, 1981) -
ne prend en compte la differenciation sociale des espaces publics qui est rCvClCe, disions
nous, par leurs conditions propres $usage et leur degrC d'ouverture. Les espaces publics
(rues, places, parcs) sont abordes comme des lieux de nature similaire, fonctionnant de
manikre semblable. Nous savons qu'il n'en est pas ainsi dans la r6alitC. Le fonctionne-
ment propre des lieux decrits par nos auteurs est pr6cisCment celui qui est le pIus con-
ventionnel, le plus 'socialement acceptable'. I1 ne concerne que des pratiques routinibres
de detente et d'Cvasion propres aux espaces qui agementent un quartier, plut6t qu'aux
espaces remplissant, en plus, des fonctions symboliques fortes, telles les places mo-
numentales, les places historiques, ou les places populaires. D'autre part, nous avons
montrc? que le degr6 d'ouverture sociale d'un lieu est une variable de la cadgorie de ses
usagers.
Enfin, il n'est pas silr que d'autres Ctudes, portant par exemple sur les pratiques et
representations des places publiques, et menCes auprbs d'une population plus modeste,
ou bien plus favorisee que la classe moyenne gCnCralement interrogee et o ~ s ~ N C ~ ,
donneraient les mCmes rdsultats que les travaux que nous citons. D'autres recherches,
visant h relativiser celles qui existent, devraient poser la question de la classe sociale
des usagers, mais aussi celle du climat et de la culture.
Nous pensons que la culture devrait, en fait, constituer un point de depart, et non
un rksidu de telles recherches. Car ce sont les situations inter-eulturelles, illustrees par
queIques rares travaux, qui permettent, non de remettre en question, mais de relativiser
la valeur de ce que nous identifions comme une fonction majeure des places publiques
modernes pour des usagers de classe moyenne: 'l'illusion de la tolerance sociale', ou de
l'CgalitC. Cette illusion apparait comme telle lorsque sont pris en compte, par exemple,
les travaux qui portent sur la sociabilitk des places dans des contextes culturels tradi-
tionnels (Thakurdesai, 1972) et qui rdvblent que des usagers, en apparence calmement
assis aux tables des cafes, exercent en fait un contr6le fort contraignant sur les allCes et
venues des habitants du quartier. De mCme, l'inCgalit6 des moyens materiels dont
jouissent les usagers d'une ville, en particulier dans le choix des espaces addquats h la
rkalisation des formes de sociabilite souhaitables h leurs yeux, cr6e des conflits d'usage
qui, pour I'observateur venu de I'extdrieur, peuvent apparaitre comme une heureuse co-
existence entre des groupes differents. C'est ainsi que Suzuki (1976) identifie une
-
La sodabilit6 publique et ses territoires Places et espaces publics urbains 129
Fig. 11 Bien des rues et places publiques qui fonctionnent cornrne des 'salons', c'est-8 dire cornme des lieux de
sociabilit6 ludique, se situent dans les quartiers rnus6ifi6s des villes (Pearl Street Mall, Boulder, Colorado,
USA).
Many streets and public places functioning as 'dubs', i.e. as spaces for social entertainment, are in the
'rnuseified' parts of the town (Pearl Street Mall. Boulder, Colorado, USA).
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