Édition de D ELOINCE-L OUETTE (Christiane), F URNO (Martine), « [Commentaire
à l'Odyssée] [Liber VIII] / Livre VIII », Commentaire aux poèmes homériques, Tome
III, SPONDE (Jean de), p. 400-457
DOI : 10.15122/isbn.978-2-406-08320-7.p.0400
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou tout autre moyen de
communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre privé.
© 2018. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
[LIBER VIII]
ARGUMENTUM OCTAVI LIBRI ODYSSEAE
Concio sit Phaeacum de hospite, et nauis deducitur ad reductionem
Vlyssis, et conuiuio suscipiuntur ab Alcinoo Phaeacum optimates. Et post
haec disco certant Phaeaces et Vlysses. Et Demodocus canit, primum
quidem ea quae acciderunt circa adulterium Martis et Veneris. Deinde
ea quae circa introductionem lignei equi, et Vlysse flente interrogatur
quis et unde sit.
Aliud
Θ, ex certaminibus Phaeaces de Vlysse experimentum sumpserunt.
COMMENTARIUS
[1 à 35] [p. 99] [36 à 93] [p. 100] [94 à 103]
[5] παρὰ νηυσὶν) An hic locus omnibus Phaeacum c oncionibus destina-
tus esset, an uero huic tantum peculiari de causa, quod de re nauali erat
suscipiendum consilium, dubitari potest. Sed uidetur tamen ibidem semper
conuocari eas solitas : quod ex hoc coniicio. Nam non est moris in Republica
bene instituta, ut tam sacra loca subinde et ad nouas occasiones mutentur :
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LIVRE VIII
ARGUMENT DU HUITIÈME LIVRE DE L’ODYSSÉE
Les Phéaciens tiennent une assemblée qui concerne leur hôte ; un
navire est prévu pour reconduire Ulysse et Alcinoos convie les princes
phéaciens à un banquet. Ensuite, les Phéaciens et Ulysse se mesurent au
lancer de disque. Et Démodocos chante, d’abord l’adultère de Mars et
de Vénus, puis l’introduction [dans Troie] du cheval de bois. À Ulysse
qui pleure, on demande alors qui il est et d ’où il vient1.
Autre
VIII. Les joutes sportives permettent aux Phéaciens
de mettre Ulysse à l’épreuve.
COMMENTAIRE
[5] près des navires) Ce lieu était-il réservé à toutes les assemblées des
Phéaciens ou seulement à l’assemblée particulière qui devait adopter
un avis sur une question maritime ? On ne sait. Il semble cependant
qu’elles étaient toujours convoquées au même endroit, je le conclus
de ce passage. Car, dans un État bien gouverné, on n ’a pas coutume
de changer souvent les zones c onsacrées, même pour des occasions
1 Le chant VIII comporte cinq sections : l’assemblée des Phéaciens et le banquet chez
Alcinoos (v. 1-103) ; les joutes sportives et le défi lancé à Ulysse (v. 104-233) ; les danses
phéaciennes et le chant de Démodocos (v. 234-366) ; la réconciliation d ’Ulysse et d ’Euryale
(v. 367-468) ; le cheval de Troie et les larmes d’Ulysse (v. 469-586).
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
402 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
deinde ipsa loci descriptio id probat. nam dicit, Phaeacas in politis
lapidibus c onsedisse, qui nimirum in eum essent usum iam a longo
tempore. Videtur autem locus ille in aprico fuisse.
[8] εἰδομένη κήρυκι) Quod Minerua praeconi assimilatur, nouum
non est. nam idem fecit in Iliade, quod Eustathius allegorice uult intel-
ligi, uel pro fama, quae ita de Vlysse in populo percrebuerit : uel pro
naturali singulorum prudentia, qua intelligentes hospitem qui non esset
nihili ad eorum patriam appulisse, hocque rarum apud illos esset, eius
uidendi gratia conuenerunt. Referam ipsa uerba Graeca : ἔστι δὲ ἀθῆνα
ἐνταῦθα ἢ φήμη τις περὶ τοῦ, φρόνιμόν τινα πλανήτην εἰς τὴν κατʹαὐτοὺς
γῆν ἐλθεῖν ἧς χάριν καὶ συνάγονται. ἢ ἡ παρʹἑκάστῳ τῶν φαιάκων φυσικὴ
σύνεσις, καθʹἣν μαθόντες ξένον ἄξιον λόγου ἐπιφοιτῆσαι χρῆμα τοῦτο
σπάνιον ἐν αὐτοῖς, ἥκουσι κατὰ θέαν πειρασόμενοι τοῦ ἀνδρός. Sed ego
istas hariolationes demiror. Res enim simpliciter est intelligenda, ut a
Poeta proponitur, quod ad allegorias istas pertinet.
[12] ὄφρα ξείνοιο πύθησθε) Quanquam Vlysses c oncioni interfuerit,
tamen quippiam ad populum loquutum : sed Alcinous totum nego-
tium, et ipsius Vlyssis petitionem exponet. Sed uel hoc ita a Minerua
proponebatur, ut illi eius audiendi desiderio permoti promptius et
alacrius accederent : uel quod ab Alcinoo dicetur, pro eodem est exis-
timandum, ac si Vlysses ipse uerba pro se fecisset : quia animum eius
populo patefecit, aliud autem non fuerat ille praestiturus.
[19] θεσπεσίην) Hoc idem factum est antea lib. 6. Sed hic praestan-
tior est finis propositus, quod qui ab uniuerso populo c onspici debebat,
admirationem sui ut c oncitaret, oportuit his elegantiis corporis insigniri,
ut tum δεινὸς tum αἰδοῖος Phaeacibus uideretur. Grauis quidem et
formidabilis, ut siqui in populo adeo feri reperirentur, qui eum ali-
qua afficere iniuria c onarentur, tanti uiri praesentiam reformidarent :
augustus autem et uenerabilis, ut omnium animos in se c onuerteret,
faciliusque petitionis suae finem ab illis impetraret. Quae duo ubi uirum
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 403
nouvelles. Deuxièmement, la description même du lieu le prouve.
Car, est-il dit, les Phéaciens se sont assis sur des pierres polies, qui
étaient donc en usage depuis déjà longtemps. Et ce lieu, semble-t-il,
se trouvait en plein air.
[8] semblable à un héraut) Que Minerve soit assimilée à un héraut
n’est pas nouveau : le Poète a fait la même chose dans l ’Iliade. Eustathe
veut q u’on comprenne le fait de manière allégorique : elle représenterait
ici soit la rumeur concernant Ulysse qui s’est partout répandue dans
le peuple ; soit la prudence naturelle à chacun des Phéaciens qui les
a poussés à se rassembler pour voir l’hôte de valeur qui avait abordé,
chose rare, dans leur patrie. Voici le texte grec : « Athéna est ici la
rumeur qui dit qu’un voyageur avisé est arrivé dans leur pays, et c’est
pourquoi ils se rassemblent. Ou bien, c’est une conscience naturelle
présente en chacun des Phéaciens, selon laquelle, ayant appris qu’un
étranger digne d ’intérêt était arrivé, chose rare chez eux, ils sont venus
le voir pour en prendre la mesure2. » J’admire ces prophéties ! Disons
à propos de ces allégories qu’il faut comprendre le fait simplement,
comme le Poète le présente.
[12] pour apprendre de l’étranger) Bien qu’Ulysse ait été présent à
l’assemblée, c ’est q uelqu’un d ’autre qui parle au peuple. Mais c’est
Alcinoos qui va exposer toute l’affaire ainsi que la requête d ’Ulysse.
Mais soit c ’est un propos de Minerve pour faire venir les Phéaciens
avec plus de promptitude et d’ardeur en suscitant chez eux le désir de
l’entendre ; soit ce que dira Alcinoos doit être c onsidéré c omme identique
à ce qu’Ulysse aurait pu dire pour lui. Car il a montré au peuple le cœur
d’Ulysse, et celui-ci ne s’apprêtait pas à faire autre chose.
[19] [une grâce] divine) C’était la même chose au livre VI. Mais ici le
but proposé est plus noble parce qu’il convenait que l’homme que tout
le peuple devait regarder, soit remarqué par sa belle apparence, pour que
toute sa personne provoque l’admiration ; il fallait donc qu’il paraisse
aux Phéaciens à la fois « digne de crainte » (deinos) et « digne de respect »
(aidoios) ; grave donc, et redoutable, pour que d ’éventuels ennemis pré-
sents dans le peuple et prêts à lui faire quelque injure, éprouvent de la
crainte en présence d ’un tel homme ; auguste et vénérable aussi, pour
séduire les cœurs et obtenir plus facilement l’accomplissement de sa
2 Eustathe, c ommentaire à l’Odyssée, ad loc., éd. citée, t. 1, p. 280. Sponde traduit avant de
donner le texte grec.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
404 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
comitantur, omnibus numeris absolutus, quod haec mortalia pertinet,
dici potest.
[22] δεινός) Haec uerba Socrates apud Platonem in Theaeteto de
Parmenide usurpauit, aduersus quem, prae caeteris qui uniuersum
unum quoddam stabile affirmant, uereri se disputare. Παρμενίδης δέ
μοι, inquit, φαίνεται τὸ τοῦ Ὁμήρου, αἰδοῖός τέ μοι εἶναι ἅμα δεινός
τε. Eustathius autem in hunc locum sic ait, καὶ ὅρα τὸ φύσει χρήσιμον
τοῦ μήκους καὶ τοῦ πάχους · διὰ τούτων γὰρ, δεινός τε τοῖς βλέπουσιν
φαίνεται Ὀδυσσεύς, καὶ αἰδοῖος <.> διὰ τὸ ἡρωικὸν μέγεθος καὶ ἀγαθὸς
ἀθλητής. εὐσωματεῖν γὰρ χρεὼν τοὺς τοιούτους ὡς καὶ ἡ παρὰ τοῖς
παλαιοῖς ἀλείπταις σωμασκία δηλοῖ.
[26] κέκλυτε φαιήκων) Exponit Alcinous c onuocatae c oncionis cau-
sam, reliquosque hortatur ad praestandam illi operam, quo in patriam
suam deducatur. Itaque eum in finem iubet recentem nauem in mare
deduci, eamque nautis ac remigibus instrui : tum uero parari conuiuium,
quo alios omnes inuitat, ut nouum hospitem amplectantur, eodemque
aduocari Demodocum.
[29] ἠὲ πρὸς ἠοίων) Eustathius noster sic scribit in hunc locum :
ἰστέον δὲ σύνηθες Ὁμήρῳ οὐκ ἐνταῦθα μόνον, ἀλλὰ καὶ ἐν ἄλλοις, εἰς
δύσιν καὶ ἀνατολὴν ὀλοσχερῶς μερίζειν τὰ κοσμικά. ὡς δηλοῖ καὶ τὸ,
οὐκ ἴδμεν ὅπῃ ζόφος οὐδʹὅπῃ ἠώς. καὶ εἴτʹἐπὶ δέξια ἴωσι πρὸς ἠωτʹἠέλιόν
τε, εἴτʹἐπʹἀριστερὰ ποτὶ ζόφον ἠερόεντα. Quibus uerbis dicit, Homerum
solitum in duas partes mundum partiri, in Orientem et Occidentem,
ut ex hoc loco et ex aliis constat. Sed ego hoc non ausim affirmare,
cum sciam eum quatuor uentos nosse, quos a quatuor mundi par-
tibus flare intellexit. Testis ipsa siderum obseruatio in nauigando,
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 405
requête3. Lorsque ces deux vertus accompagnent un homme, on peut
le dire parfait en tous points, dans le cadre de notre condition mortelle.
[22] digne de crainte) Socrate a utilisé ces termes dans le Théétête de
Platon à propos de Parménide contre lequel, en plus de tous les autres
qui affirment que l’univers est un et stable, il craignait de disputer.
« Parménide, me semble-t-il, est c omme le dit Homère, à la fois digne
de respect et digne de crainte4 ». Eustathe c ommente ainsi ce passage :
« Vois aussi l’avantage naturel d ’être grand et robuste ; grâce à ces
qualités, Ulysse paraît digne de crainte à ceux qui le voient, et digne
de respect ; grâce à sa stature héroïque, on voit aussi qu’il est bon ath-
lète. Car il faut que de tels hommes soient dans de bonnes conditions
physiques, c omme le montrent les exercices q u’on pratiquait auprès des
anciens maîtres de gymnase5. »
[26] Écoutez, chefs des Phéaciens) Alcinoos expose la raison de la
convocation de l’assemblée, et exhorte les autres princes à lui fournir
leur aide pour ramener Ulysse dans sa patrie. À cette fin, il ordonne
qu’on mette un navire à la mer et q u’on l ’équipe de marins et de rames ;
qu’on prépare ensuite un banquet, auquel il invite tous les autres pour
qu’ils accueillent le nouvel hôte. Il appelle au même banquet Démodocos.
[29] [vient-il des peuples] de l ’aurore) Voici ce q
u’écrit notre cher Eustathe
sur ce passage : « Il faut savoir que c’est l’habitude d’Homère, non seu-
lement ici mais aussi dans d ’autres passages, de partager l’ensemble de
l’univers en zone du levant et zone du couchant, c omme le montre aussi
le vers : “nous ne savons pas où sont les ténèbres et où est l’aurore”. “Et ils
vont soit à droite, vers l’aurore et le soleil, soit à gauche, vers l’obscurité
des ténèbres”6 ». Il dit par ces mots q u’Homère a coutume de diviser le
monde en deux parties, l ’Orient et l ’Occident, c omme il apparaît dans ce
passage et dans d’autres. Mais pour ma part je n’oserais l ’affirmer, puisque
je sais qu’il connaît les quatre vents et qu’il a compris qu’ils soufflaient des
quatre parties du monde. La preuve en est l’observation des astres dans
3 Leconte de Lisle traduit ainsi ces vers : « Athénè avait répandu une grâce divine sur sa
tête et ses épaules, et l’avait rendu plus grand et plus majestueux, afin qu’il parût plus
agréable, plus fier et plus vénérable aux Phaiakiens et q u’il accomplît toutes les choses
par lesquelles ils voudraient l’éprouver. ». La traduction latine de Sponde donne pour
« δεινός τ´αἰδοῖός τε », « gravisque et venerabilis ».
4 Platon, Théétête, 29 (184 a).
5 Eustathe, ibid., p. 281.
6 Eustathe, ad loc., p. 281.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
406 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
ut lib. 5. uidimus, et in Iliade in ὁπλοποιίᾳ. Nam Meridionalia et
Septentrionalia sidera ibi appellantur, nimirum in Meridie Pleiadas et
Orionem, in Septentrione uero Ursas.
[31] ἡμεῖς δʹὡς τὸ πάρος περ) Ex his uerbis colligo, non omnino inhos-
pitales fuisse Phaeacas, ut qui pro more habuerint, hoc idem officium
aliis multis exhibere, quod nunc in Vlyssem c onferre cogitant.
[35] πρωτοπλόον) Huiusmodi nauem instrui iubet ad maiorem, ut
opinor, securitatem. Nam quae iam saepius aquam et fluctus expertae
sunt, facilius tempestate discerpuntur.
[46] ὡς ἄρα φωνήσας) Obseruari diligenter hunc concionis modum
suadeo, qui a reliquis omnibus diuersus est, quos apud Homerum
legimus : ubi uel Rege ipso aliquid statuente aut deliberante oportet
procerum uirorum ac heroum consensum adhiberi, immo etiam ipsius
populi, ut in Graecorum statu uidimus, cum eos Agamemnon c onuocat.
Hic uero ubi perorauit Alcinous, nullum apparet sententiae aliorum
Regum (sic enim eos appellat Poeta) uestigium. An ergo Phaeacensis
status dicetur Aristocraticus, non potius tyrannicus, ubi solius Alcinoi
omnium maximi et potentissimi uox in concionibus exauditur ? Ego
quid decernam, non uideo : nisi intelligamus, c onsilium Alcinoi ita
reliquis placuisse, ut silentio illud comprobarint. Vulgatum est enim,
Silentes uideri c onsentire, aut saltem non contradicere. Et hoc quidem
ut constet, Aristocratia quam in hoc populo Plutarchus imaginatur, a
quo si unquam dissentire fas sit, ego hoc argumento ab eo discrepem.
Nec obstaret Regum appellatio, cum non sit necessario supremae illius
dignitatis, quam nos hodie intelligimus : nam in una et sola urbe quis
credat plures Reges esse dominatos ? Itaque potest dici eo nomine
designari proceres, et a Rege supremo secundos. Atqui sceptrigeros
appellat ? Ecquid vero ? Alcinoum eo non donauit epitheto, ergo neque
talis existimandus est ? Intelligam igitur illud potuisse esse procerum
illorum insigne, ut a reliqua plebe distinguerentur.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 407
les voyages en mer, nous l’avons vu au livre V et, dans l’Iliade, lors de la
Fabrication des armes7. Car les astres du Midi et les astres du Nord y sont
nommés, pour le Midi les Pléiades et Orion, pour le Nord, les Ourses.
[31] nous, comme d’habitude) Je c onclus de ces vers que les Phéaciens
n’étaient pas c omplètement dépourvus du sens de l ’hospitalité p uisqu’ils
avaient pour coutume d’offrir à beaucoup d’autres le service qu’ils songent
maintenant à rendre à Ulysse.
[35] qui navigue pour la première fois) C’est, à mon sens, pour plus de
sécurité q u’il ordonne d ’équiper un navire de ce type. Car les navires qui
ont déjà souvent subi les assauts de l’eau et des flots sont plus facilement
mis en pièces par la tempête.
[46] ayant ainsi parlé) Je c onseille d
’observer avec diligence les modalités
de cette assemblée qui diffère de toutes les autres que nous lisons chez
Homère. Dans ces dernières, notamment, à la décision ou délibération
du Roi, il convient d’ajouter l’accord des princes et des héros, et même
celui du peuple, nous l’avons vu dans le régime politique des Grecs,
lorsqu’Agamemnon les convoque. Mais ici, lorsqu’Alcinoos a fini de parler,
nulle trace d’un avis donné par les autres Rois (car c’est ainsi que les appelle
Homère). Faudra-t-il donc dire que le régime politique des Phéaciens est
Aristocratique ? ou n’est-il pas plutôt tyrannique, quand on n’entend à
l’assemblée que la voix du seul Alcinoos, le plus grand et le plus puissant
de tous ? Je ne vois pas ce q u’il faut décider, à moins de c omprendre que
la décision d’Alcinoos plaît si bien aux autres qu’ils l’approuvent par leur
silence. On sait bien que « qui ne dit mot c onsent », ou du moins ne fait
pas obstacle. Et comme la c hose est claire, si l’on m ’autorise à ne pas être
d’accord avec Plutarque, qui a imaginé que l’Aristocratie régnait chez
ce peuple, cet argument justifie mon désaccord. L’appellation de Rois
n’est pas un obstacle, puisqu’il ne s’agit pas nécessairement de la dignité
suprême que nous entendons aujourd’hui sous ce terme. Car en une seule
et même cité, qui croirait que plusieurs rois aient le pouvoir ? On peut
donc dire que ce titre désigne les plus éminents personnages qui viennent
tout de suite après le Roi suprême. Il les appelle pourtant porte-sceptres ?
Et alors ? Il n’a pas donné cette épithète à Alcinoos, il ne faut donc pas le
considérer comme tel ? À mon sens, ce pourrait être le signe qui distingue
ces hommes éminents du reste du peuple.
7 Voir Odyssée, V, [272] et Iliade, XVIII, [486].
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
408 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
[63] ἀγαθόντε κακόντε) Bonum quod a Musa accepit Demodocus, est
ars Musicae egregia. τῷ γὰρ ῥα θεὸς περιδῶκεν ἀοιδὴν Τερπνὴν, ὅππη
θυμὸς ἐποτρύνῃσιν ἀείδειν, ut antea dixit Alcinous. Malum autem est
caecitas. Vnde non defuerunt, qui hoc loco Poetam de se ipso loqui sus-
picarentur, ut monet Didymus, et utriusque comparationem Eustathius
persequitur. Quin et ipse Giphanius : Videndum, inquit, an non se
ipse describat Poeta nomine Demodoci. Sed hoc mihi tolerandum non
uidetur. Nam de Homeri caecitate, aut saltem de illius tempore ambigi,
docemus in nostris Prolegomenis in Iliadem : ubi uide quid nos etiam
de hoc loco annotemus.
[73] μοῦσʹἂρ ἀοιδὸν) Noluit Poeta suum Vlyssem incognitum a
Phaeacensibus discedere, ideoque apposite excogitauit, ut hic Demodocus,
quasi Musa impellente, aliquid caneret, quod ad Vlyssem pertineret :
qui postea ex suis lacrymis, audita sui memoria, prodetur non quidem
manifeste hoc loco, sed libro sequenti, eadem occasione. Impulsum
autem Demodocum a Musa dicit, non quod illi tantum hoc c ommune
sit cum caeteris cantoribus, quos afflari suo Numine credidit uetustas :
sed specialiter ob hunc casum. Nam eum in Vlyssis mentionem tam
commode incidisse non uult esse fortuitum, ut uulgus tamen existi-
maret, et uideri potest ipsius Demodoci respectu, qui nullo c onsilio
praecedente id aggressus est, sed a Dei nutu pendere : quod non est
leuiter obseruandum.
[75] νεῖκος ὀδυσσῆος) Didymus refert, et post eum Eustathius,
roganti Agamemnoni de fine belli Troiani, respondisse Apollinis
Delphici oraculum, tunc dirutam iri Troiam, cum Graecorum optimi
inter se altercarentur. Quod tandem Achilli et Vlyssi contigit, qui
inter caenandum quaerentes quo pacto Troiam capi oporteret, inter
se de eo dissenserunt. Nam Achilles robore, Vlysses prudentia et
dolo id faciendum iudicabat. Hac audita contentione Agamemnon
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 409
[63] de biens et de maux) Le bien que Démodocos a reçu de la Muse, c ’est
l ’art excellent de la Musique : « Le dieu lui a donné un chant séduisant,
quelle que soit la manière dont son cœur le pousse à chanter », a dit
Alcinoos plus haut8. Le mal est la cécité. Il y en eut donc beaucoup pour
supposer que le Poète parlait ici de lui-même, c omme le fait remarquer
Didyme, et Eustathe poursuit le parallèle entre les deux hommes9. Van
Giffen déclare aussi : « Il faut voir si ce n’est pas lui-même que le Poète
décrivait sous le nom de Démodocos10 ». Mais cela, me semble-t-il, n ’est
pas acceptable. Car sur la cécité d’Homère, ou du moins sur l’époque
où il a vécu, rien n’est sûr, nous l’enseignons dans nos Prolégomènes à
l’Iliade. Vois là nos remarques sur ce passage11.
[73] la muse inspira à l’aède) Le Poète n’a pas voulu que son Ulysse
quitte les Phéaciens sans avoir été reconnu ; il a donc imaginé à bon
escient que Démodocos, c omme poussé par la Muse, chante quelque
chose qui concerne Ulysse. Et lui, ensuite, après avoir entendu le souvenir
mémorable qu’on a gardé de lui, se dévoilera, non certes ouvertement
dans ce passage, mais au livre suivant, dans le même c ontexte. Et, dit-
il, Démodocos est poussé par la Muse, non seulement parce que c’est
l’inspiration qu’il partage avec tous les autres aèdes que les anciens
croyaient inspirés par leurs dieux, mais tout particulièrement à cause
de cette circonstance. Car il ne veut pas qu’il en vienne par hasard à
mentionner Ulysse si opportunément, c omme en jugerait le peuple, et
on peut voir en c onsidérant Démodocos lui-même qui a pris l ’initiative
de ce chant sans aucun avis antérieur, q u’il le fait dépendre de la volonté
divine. Ce qui n’est pas une observation à prendre à la légère.
[75] la querelle d
’Ulysse) Didyme rapporte, et Eustathe après lui, q u’à
Agamemnon qui demandait quand se terminerait la guerre de Troie,
l’oracle d ’Apollon à Delphes répondit que Troie serait détruite lorsque
les plus éminents des Grecs entreraient en querelle. Ce qui arriva fina-
lement à Achille et à Ulysse qui, cherchant au milieu d’un dîner un
moyen de prendre Troie, se disputèrent sur le sujet. Achille jugeait en
effet qu’il fallait utiliser la force, Ulysse préférait la prudence et la ruse.
8 Odyssée, VIII, v. 44-45.
9 Didyme, ad loc. Eustathe, ad loc. éd. citée, t. 1, p. 282-283.
10 C’est la seule remarque que fait Van Giffen, scholies à l’Odyssée VIII, à l’entrée Κῆρυξ
δʹἐγγύθεν, etc.), éd. citée, non paginée.
11 Prolégomènes à Homère, « De Homero », [p. 29] et suivantes.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
410 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
dicitur gauisus, quia belli exitum instare animaduerteret, prout ab
Apolline praedictum intellexerat. Huius loci meminit Athenaeus his
uerbis : Οἱ παρʹὉμήρῳ δὲ ἀριστεῖς κοσμίως δειπνοῦσιν ἐν Ἀγαμέμνονος.
ἐν Ὀδυσσείᾳ φιλονεικοῦσιν Ἀχιλλεὺς καὶ Ὀδυσσεὺς, καὶ Ἀγαμέμνων χαῖρε
νόῳ, ἀλλʹὠφέλιμοι αἱ φιλοτιμίαι ζητούντων, λόγῳ ἢ μάχῃ αἰρεθῆναι δεῖ
τὸ ἴλιον. Eustathius autem ea sic legit : κοσμίως ἐδείπνουν οἱ ἀριστεῖς
ἐν Ἀγαμέμνονος. εἰ δὲ καὶ φιλονεικοῦσιν Ἀχιλλεὺς καὶ Ὀδυσσεὺς, ἀλλʹὁ
[p. 101] βασιλεὺς χαίρει νόῳ, ἐπεὶ ὠφέλιμοι αἱ φιλοτιμίαι, ζητούντων ἣ
λόγῳ ἢ μάχῃ αἰρεθῆναι δεῖ τὸ ἴλιον.
[86] δάκρυα λείϐων) Alias in Iliade Poetam nostrum defendimus
aduersus Socratem, qui uiro forti lacrymas indignas in Republica sua
pronunciauit. Agnouit autem sane Vlysses hoc indecorum esse, ideo
faciem tunica tegit, ne a Phaeacensibus obseruetur : Alcinoi tamen
aciem non effugit.
[99] φόρμιγγος) De Musicae in conuiuiis ueterum usu diximus tum
in Iliade, tum antea Odys. lib. 1. Illud autem, κεκορήμεθα, proprie de
uoluptuariis Phaeacibus dictum esse notat Eustathius, cum alioqui
rarum sit apud Poetam c onuiuium usque ad satietatem. De iisdem
etiam antea dixit, αὐτὰρ ἐπεὶ σπεῖσαν τʹἔπιονθʹὅσον ἤθελε θυμός.
[103] πύξ τε) Hic quidem quatuor tantum certamina enumerat, sed
paulo post quintum etiam adhibuit. Sunt enim quinque, nimirum,
pugna, lucta, saltus, cursus, et discus : in quibus omnibus qui excelle-
ret, πένταθλος appellabatur, qualis est Philonus ille apud Simonidem
in Anthologia. Liuius uocat quinquertionem. Obseruandum est autem
qualia fuerint illa, nimirum uirtutis exercitamenta corporeae : neque
solum ad euitandam simpliciter ignauiam, sed etiam ad corroboranda
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 411
À entendre cette dispute, Agamemnon, dit-on, se réjouit, parce qu’il
se rendait c ompte que la fin de la guerre était proche, selon les prédic-
tions d ’Apollon. Athénée mentionne ce passage en ces termes : « Chez
Homère, les princes grecs dînent harmonieusement chez Agamemnon.
Dans l’Odyssée, Achille et Ulysse se querellent et Agamemnon se réjouit
en son cœur ; c’est q u’elles sont utiles, les ambitions rivales de ceux
qui cherchent s’il faut prendre Troie par la parole ou par le combat12 ».
Eustathe lit ce texte ainsi : « Les princes grecs dînaient harmonieusement
chez Agamemnon. Et voici qu’Achille et Ulysse se querellent ; mais
le roi se réjouit en son cœur p uisqu’elles étaient utiles, les ambitions
rivales de ceux qui cherchaient s’il fallait prendre Troie par la parole
ou par le c ombat13 ».
[86] versant des larmes) Ailleurs dans l’Iliade, nous avons défendu notre
Poète contre Socrate qui déclarait dans sa République que les larmes
étaient indignes d’un homme courageux14. Ulysse était bien conscient
de leur caractère inconvenant ; il se couvre donc le visage de sa tunique,
pour ne pas être remarqué des Phéaciens. Il n’a pas échappé cependant
au regard perçant d ’Alcinoos.
[99] de la cithare) De l’usage de la Musique dans les banquets des
anciens, nous avons parlé à la fois dans l ’Iliade et au livre I de l ’Odyssée.
Mais ce terme, kekorèmetha (nous nous sommes rassasiés) est dit pro-
prement, note Eustathe, des Phéaciens voluptueux, alors q u’au reste, il
est rare que les banquets chez le Poète aillent jusqu’à la satiété. De ces
mêmes convives, le poète a dit plus haut : « Quand ils eurent bu autant
que leur cœur le voulait15 ».
[103] le pugilat) Il n
’énumère ici que quatre types de c ombat, mais peu
après il en ajoute un cinquième. Car il y en a cinq : le pugilat, la lutte, le
saut, la course et le disque, et celui qui excelle en tous est dit pratiquer
le pentathle (pentathlos), c omme ce Philonos dont parle Simonide dans
l’Anthologie. Livius Andronicus l’appelle quinquerce16. Il faut observer
quelle était leur nature. Ces pratiques visaient sans doute à exercer les
vertus physiques, non simplement pour éviter la paresse, mais aussi pour
12 Athénée, Deipnosophistes, I, 30, 17e.
13 Eustathe, ad loc., éd. citée, t. 1, p. 284.
14 Voir Iliade, I, [348-349], à propos des larmes d’Achille.
15 Odyssée, VII, v. 183. Eustathe, ad loc., éd. citée, t. 1, p. 285.
16 Cité par Sextus Pompeius Festus, De Verborum significatione (éd. W. M. Lindsay, 1913,
p. 257).
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
412 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
omnia corporis membra. Itaque illa adeo nobilia existimata sunt, ut
seueri alioqui Iureconsulti in c omprimenda hominum auaritia, in his
certaminibus tantum permiserint ludere in pecunia. Paulus ff. de aleae
lus. et aleat. Senatusconsultum, inquit, uetuit in pecunia ludere, prae-
terquam siquis certet hasta uel pilo iaciendo, uel currendo, saliendo,
luctando uel pugnando, quod uirtutis causa fiat. Haec porro quinque
certamina hoc uersu Iambico postea c omprehensa sunt ἄλμα, δρόμος,
δίσκευμα, κοντὸς καὶ παλὴ, ut refert Eustathius : sed uitiosa est, ni fallor,
scriptura. Sic ergo lego, ἅλμα, δρόμος, δίσκευμʹ, ἀκοντισμὸς, πάλη. Illud
enim κοντός nihil est. Vel alio modo Heroico carmine,
ἅλμα ποδὸς, δίσκου τε βολὴ, καὶ ἄκοντος ἐρωή
Καὶ δρόμος ἠδὲ πάλη, μία δʹἔπλετο πᾶσι τελευτή.
[104 à 148] [p. 102] [149 à 206] [p. 103] [207 à 233]
[111] ὦρτο μὲν Ἀκρόνεως) Cum Phaeacenses non solum maritimi
fuerint, sed etiam rei nauticae studiosissimi, nomina etiam uidentur
nautica usurpasse, ut hic uidere est paucis exceptis et sane duobus tan-
tum, Alcinoi uidelicet et Laodamantis.
[138] οὐ γὰρ ἐγαγέ τι φημι) Cur mare homines debilitet, conquirebam :
sed c onstare mihi non potest causa, nisi eadem sit quae nauseandi, quam
odoratui et timori assignat Plutarchus, ex quibus sit uentris inanitio
non sine uirium imminutione. Sed an hoc etiam labori tribuendum
sit in dirigenda subinde secundum uentorum spirationes naui ? quod
fieri non potest sine grauissimis animi angustiis : hinc paulatim ipsum
robur absumitur.
[145] δεῦρʹἄγε) Quod Laodamas Vlyssem ad certamina prouocat, non
est malo illius animo malaeque menti tribuendum, quasi cum hospite
sit c ongressurus (quod tamen Vlysses ipse effugiet : Laodamantem enim
eo quod eum hospitem haberet, ad eadem certamina non prouocat) sed
generaliter hoc ei proponit honoris gratia, ut hac etiam delectatione, si
uelit perfruatus is, cuius gratia illa fuerant instituta.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 413
fortifier tous les membres du corps. Et pour cette raison, on les juge si
nobles que les sévères Jurisconsultes, pour réprimer l’avarice humaine,
n’ont permis que dans ces joutes sportives de jouer pour de l’argent. Paulus,
Dig., XI, titre V, 2, déclare : « Il existe un sénatusconsulte qui interdit
de jouer pour de l’argent, excepté lorsqu’il s’agit de lancer de javelot, de
course, du saut, de la lutte ou du pugilat parce que ce sont des pratiques
vertueuses ». Ajoutons que ces cinq manières de lutter ont été par la suite
comprises en ce vers iambique : « Saut, course, lancer de disque, lancer
du javelot et lutte », comme le rapporte Eustathe17. Mais le texte en est
mauvais. Je lis donc ainsi « alma, dromos, d iskeum’, akontismos, palè ». Car
ce kontos ne vaut rien. « Ou, sur le mode, différent, du vers héroïque :
Le saut, le lancer de disque, et l’élan du javelot
Et la course, et la lutte, tous ont le même but18. »
****
[111] Akroneôs se leva) Les Phéaciens n’étant pas seulement des marins,
mais des hommes fort experts en l ’art nautique, ils usaient, semble-t-il,
de noms qui l’évoquaient, comme on le voit ici, à peu d’exceptions près,
deux seulement, Alcinoos et Laodamas19.
[138] je dis, moi, qu’il n’est rien) J’ai cherché pourquoi la mer affaiblit
les hommes, mais je ne peux en trouver la cause sinon par les nausées
qu’elle provoque et que Plutarque attribue à l’odeur qu’elle exhale et à la
crainte qu’elle provoque ; alors le ventre se vide, et les forces diminuent.
Mais ne faut-il pas attribuer cette faiblesse aux efforts faits pour diriger
le navire selon les souffles des vents ? Car cela ne peut se faire sans de
très grandes angoisses ; et peu à peu la vigueur s’épuise.
[145] Allons !) Le défi que lance Laodamas à Ulysse ne doit pas être
attribué à un cœur méchant et un mauvais esprit, comme s’il voulait
se mesurer à son hôte (ce que cependant Ulysse refusera car il ne lance
pas le même défi à Laodamas pour la raison qu’il est son hôte), mais de
manière générale il le lui propose pour lui faire honneur, comme aussi
pour lui faire plaisir, s’il veut en profiter, puisque c’est pour lui que ces
joutes ont été instituées.
17 Eustathe, ad loc., ibid.
18 Sponde cite à nouveau Eustathe, ibid.
19 La remarque se trouve aussi chez Eustathe, ad loc., éd. citée, t. 1, p. 286.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
414 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
[148] ἢ ὅτι ποσσὶν) Duobus uerbis omnia illa quinque certamina
c omplexus est : nam illa aut pedibus aut manibus peraguntur. Pedibus,
nimirum cursus et saltus : manibus, discus, pugna et lucta.
[153] λαοδάμα) Quasi dicat : Vosne sic nihili meum infortunium
et calamitatem facere, ut ad haec oblectamenta prouocetis, quibus ego
gaudere non possum, cum tot angar doloribus, quibus nullum est cum
laetitia et recreatione animi commercium ? Ego uero id uobis concedere
non possum, ut qui etiam non huius gratia apud uos diuerterim, sed
ut deductionem in meam patriam a uobis impetrem. quasi dicat, Hoc
uos oporteret potius exequi, quod tam suppliciter a uobis postulaui,
quam mihi reditum longius distrahere, ut uelle uidemini, cum me ad
haec certamina prouocatis.
[159] οὐ γὰρ σʹοὐδὲ ξεῖνε) Dicebat antea Laodamas, iudicare se
Vlyssem ex robusto corporis habitu egregium athletam : nunc autem
Euryalus ipsi modeste recusanti in arenam descendere, proterue insultat,
negatque se eum talem existimare, qualem athletam esse oporteat :
sed eum nautae negotiatori lucrique studioso similem esse pronunciat,
neque tamen uulgari aut contemptibili cuipiam. nam alioqui frustra
illi tantam maiestatem Minerua infudisset, nisi aliquid praeter uulgus
magis ab ipso etiam Euryalo censeretur, sed nautarum principi.
[166] ζεῖνʹοὐ καλὸν ἔειπες) Generosi est hominis, lacessitum iniuria
non remollescere : sed leonis instar, cuius uulnerati furor magis ac magis
incenditur, fortiter iniuriam facienti sese opponere, ubi potissimum de
honore et existimatione tua agetur (sciat autem lector, me humano more
loqui) quod hoc loco Vlysses facit. Grauiter enim et acerbe Euryalum
increpat, quod in se adeo petulanter insurrexisset, nec uerbis quidem
contumeliosis abstinet, cum eum ἀτάσθαλον appellat, et κατὰ νόον
ἀποφώλιον.
[167] οὔτως οὐ πάντεσσι) Eo tendit Vlysses, ut doceat uerum esse
illud quod dicitur, Non omnibus omnia dona largiri Deum, quod in ipso
Euryalo id obseruatum manifeste uideat, qui forma quidem eleganti sit
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 415
[148] de ses pieds) En deux mots, il a embrassé l’ensemble des cinq
genres de joute. Car on les pratique soit avec les pieds soit avec les mains.
Avec les pieds, pour la course et le saut ; avec les mains, pour le lancer
de disque, le pugilat et la lutte.
[153] Laodamas) Comme s’il disait : Vous ne faites donc aucun cas
de mon infortune et de mon malheur, puisque vous me provoquez à
ces divertissements dont je ne peux, moi, me réjouir tant la douleur
m’étreint, une douleur qui n ’a aucun rapport avec la joie et le divertis-
sement ? Pour ma part, je ne peux vous l’accorder. Je ne suis pas arrivé
chez vous pour me divertir, mais pour obtenir de vous d’être ramené
dans ma patrie. Comme s’il disait : voilà ce que vous devriez faire, que
je vous ai demandé avec tant de prières, plutôt que me détourner plus
longtemps de mon retour, comme vous le voulez, semble-t-il, lorsque
vous me lancez ce défi.
[159] Non vraiment, étranger) Laodamas disait plus haut qu’à voir le
corps robuste d’Ulysse, il jugeait que c’était un excellent athlète. Mais
ici, parce qu’il a refusé avec modestie de descendre dans l’arène, Euryale
l’insulte impudemment et refuse de le c onsidérer c omme un athlète. Il
proclame en revanche q u’il ressemble à un navigateur marchand soucieux
de profit, non pourtant à un homme c ommun ou méprisable – car la si
grande majesté que lui a c onférée Minerve serait vaine s’il n’était jugé
par Euryale lui-même au-dessus du c ommun – mais à un homme qui
commande aux marins.
[166] Tu n ’as pas bien parlé) C
’est le propre d’un homme au cœur
noble de ne pas céder devant l’injure, mais, comme le lion dont la fureur
augmente et croît lorsqu’il est blessé, de se dresser avec courage c ontre
l’insulteur, surtout lorsqu’il en va de son honneur et du jugement qu’on
porte sur lui (que le lecteur sache bien que je parle selon les mœurs
humaines), ce q u’Ulysse fait ici. Car il reproche durement et sévèrement
à Euryale son effronterie sans se priver d’employer des termes injurieux :
il l’appelle « présomptueux » (atasthalos) et « à l’esprit vain » (kata noon
apophôlion)20.
[167] ce n’est pas à tous) Ulysse tend à enseigner q u’est vrai ce q u’on
dit, « Dieu n’a pas à tous dispensé tous ses dons », parce q u’on l ’observe
manifestement chez Euryale lui-même : doué d ’une beauté hors du
20 Respectivement v. 166 et v. 177.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
416 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
praeditus, tamen prudentia destituatur, ut stulta eius et temeraria oratio
paulo ante docuit. Cum autem de illa donorum diuersa distributione
loquatur, rem tamen praesenti subiecto accommodat, solumque de forma
et prudenti oratione dicit. Alius, inquit, deformis quidem est, sed illa
deformitas uerborum elegantia a Deo compensatur (hoc tamen, ut et
caetera, ὡς ἐπιπολὺ accipiendum erit : nam contrarium alioqui esset in
Thersite illo, de quo in Iliade). alii utrumque possident, cum summa
admiratione : alii cum formosi sint, orationis tamen gratia et reuerentia
omnino destituuntur : et in horum numero Euryalum istum reponit.
[180] ἀλλʹἐν πρώτοισιν ὀίω) Cum laus suiipsius per se et simpliciter
odiosa sit, est tamen ubi illa non solum honesta, sed etiam admodum
necessaria sit : nimirum ubi ab aliis uel calumnia premeris, uel etiam
contemneris, et tuas uirtutes non, ut decet, ab aliis aestimari uides, ut
docet Plutarchus in libello, Quomodo quis se citra inuidiam laudet. Hoc
Vlysses prudenter nunc facit, qui cum pro homine nihili ab Euryalo
se haberi animaduerteret, non potuit sese non laudare ut certaminum
istorum peritissimum. Quod tamen copiosius faciet paulo post, ubi ea
enumerat, in quibus excellat, εὖ μὲν τόξον οἶδα, etc.
[181] ὄφρʹἥϐῃ) Atqui paulo ante Laodamas de Vlysse dicebat, οὐδέ
τι ἥϐης δεύεται, neque ullo modo iuuentute indiget. Sed illud ad uiuidi
adhuc et uegeti corporis speciem referebatur, hic uero Vlysses de aetate
sua intelligit.
[186] ἦ ῥὰ καὶ αὐτῷ) Nihil erat uerbis tumidis et nudis gloriari, si re
ipsa laudum suarum ueritatem et soliditatem non c omprobaret. Itaque
ut robur suum ostentaret, discum arripit : neque eum quidem uulga-
rem aut qualem Phaeaces proiicerent, sed longe maiorem et crassiorem
reliquis omnibus. Vbi τερατολογίαν παραδοξότερον fingit Poeta ex
lapidis uiolento impetu aut sonitu, qui ex casu resiluit [p. 104], Phaeacas
perterrefactos c oncidisse : hoc autem postremum minus mirum, quod
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 417
c ommun, il est cependant dépourvu de prudence, son discours précé-
dent, sot et téméraire, nous l ’a appris. Et traitant de la manière diverse
dont ces dons sont distribués, il adapte la matière à son présent propos
et parle seulement de la beauté et de la prudence dans le discours.
L’un, dit-il, est laid assurément, mais Dieu a c ompensé sa laideur par
la manière heureuse dont il s’exprime (mais il faut entendre ce point,
comme le reste, comme la situation la plus fréquente (ôs epipolu) ; car
c’était le contraire pour le Thersite de l’Iliade) ; d’autres possèdent
l’une et l ’autre, à l ’admiration de tous ; d’autres sont beaux mais privés
complètement de la grâce de l ’éloquence et du respect qu’elle engendre ;
c’est au nombre de ces derniers qu’il place Euryale.
[180] mais je crois [avoir été] parmi les premiers) La louange de soi-même
est en elle-même purement et simplement odieuse, mais il y a des cas
où elle est non seulement honorable, mais pleinement nécessaire : quand
tu es accablé des calomnies d’autrui ou quand on te méprise et que
tu vois que tes propres vertus ne sont pas estimées à leur juste valeur,
comme l’enseigne Plutarque dans son petit traité Comment se louer sans
encourir l’envie. C’est cela que fait ici Ulysse avec prudence : quand il
s’est rendu compte qu’Euryale le tenait pour un homme de rien, il n’a
pu s’empêcher de louer son habileté aux joutes pratiquées. Et il le fera
plus abondamment encore tout à l’heure, en énumérant les jeux dans
lesquels il excelle : « C’est l’arc que je sais bien manier… » [v. 215].
[181] tant que [je m’assurais] en ma jeunesse) Un peu plus haut, Laodamas
disait pourtant d ’Ulysse : « La jeunesse ne lui fait pas défaut21 ». Mais le
terme se rapportait à l ’aspect de son corps, encore vigoureux et dispos,
tandis q u’ici Ulysse veut parler de son âge.
[186] Alors) Il ne servait à rien de se glorifier en termes directs et
orgueilleux s’il ne c onfirmait dans les faits la vérité et la solidité des
louanges q u’il s ’accordait. C’est pourquoi, pour montrer sa force, il saisit
un disque, et non le disque commun qu’avaient lancé les Phéaciens,
mais un autre, bien plus grand et bien plus lourd. Le Poète c onstruit
ici la fiction d ’un prodige inouï (teratologia paradoxoteron) : les Phéaciens
se sont courbés, terrifiés par l ’élan violent de la pierre et le bruit q u’elle
provoque, quand elle a rebondi après sa chute. Ce dernier point est
moins étonnant parce que le poète raconte qu’elle a dépassé les marques
21 v. 136-137 : Sponde traduit après avoir cité en grec.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
418 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
eum reliquorum signa et iactuum metas transiisse narrat. Et ita oportuit
fieri, ut intelligeret Euryalus, quantum Heroa c ontempsisset.
[200] οὕνεχʹἑταῖρον) Ego non intelligo Vlyssem cognouisse hanc fuisse
Mineruam, ideoque gauisum, non minus atque antea cum Minerua sub
specie Neenidis Alcinoi aedes illi ostenderet : sed laetatum Vlyssem,
quod in medio illius populi is reperiretur, qui ei faueret. Quanquam
alioqui Mineruae uocem satis agnoscat, ut alias ex Sophoclis Aiace
lorario docuimus.
[205] δεῦρʹἄγε πειρηθήτω) Hoc primi c onatus successu feliciore elatus
Vlysses, audacter ad reliqua etiam certamina prouocat, nimirum ad
pugnam, luctam, cursum, et saltum (nam haec duo sub uocabulo πόσιν
intellexit) mirum est tamen, quod certamen etiam pedum addiderit,
cum infra id se recusare testetur, ueritus ne ab aliquo Phaeacum uin-
ceretur, utpote fluctibus nimium domitus, cum lassitudine nimirum
et imbecillitate pedum. Sic enim ait,
οἵοισιν δειδοῖκα ποσὶν μήν τις με παρέλθῃ
φαιήκων. λίην γὰρ ἀεικελίως ἐδαμάσθην
κύμασιν ἐν πολλοῖς.
Hic ergo forsan praecipitanter nimium loquutum eum esse dicendum
est, ibi κατὰ δευτέρας φροντίδας.
[208] ξεῖνος γάρ μοι ὁδʹἐστί) Vnicum Laodamantem ab illa prouo-
catione excipit hac de causa, quod eum hospitem habeat, nec sapientis
esse putet cum suo hospite congredi. Quod a nobis examinandum est.
Primum quaero cur non etiam fratres Laodamantis excipiat, immo cur non
ipsum Alcinoum, qui eius hospes erat potissimus, paterque Laodamantis,
proinde maiori reuerentia ipsum debebat prosequi ? Respondeo, uideri
reliquos fratres sub unius Laodamantis persona c omprehendi : quia cum
communem habeant causam hospitii, communi etiam iure fruantur,
et eandem reuerentiam participent. Quod ad Alcinoum attinet, idem
potest dici : Pater enim et filius in multis casibus pro eadem persona
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 419
des autres et les bornes des lancers. Et il fallait q u’il en soit ainsi pour
qu’Euryale c omprenne quel grand héros il avait méprisé.
[200] parce qu’[il avait] un ami) Je ne veux pas dire qu’Ulysse a
reconnu Minerve et q u’il s’en est réjoui, tout autant que, plus haut,
lorsque Minerve sous l’aspect d’une jeune fille lui montre la demeure
d’Alcinoos ; mais Ulysse est heureux parce q u’au milieu de ce peuple,
il s’est trouvé un homme qui lui était favorable. Au reste, il sait bien
reconnaître la voix de Minerve, nous l’avons montré ailleurs d ’après
l’Ajax au fouet de Sophocle.
[205] allons, qu’on essaye) Transporté par l’heureux succès de sa première
tentative, Ulysse a l ’audace de lancer aussi un défi pour les autres jeux,
c’est-à-dire le pugilat, la lutte, la course et le saut (car il a compris ces
deux jeux sous le même terme de posin, avec les pieds). Il est cependant
étonnant q u’il ait ajouté aussi la joute avec les pieds, alors q u’il affirme,
plus bas, la refuser, dans la crainte d ’être vaincu par l ’un des Phéaciens
parce que les flots l’ont par trop épuisé, ses jambes sont faibles et fati-
guées. Voici ce q u’il dit :
Pour la course, je craindrais que l ’un des Phéaciens
Ne me surpasse. Car trop durement je fus dompté
bien souvent par les flots22.
Peut-être faut-il donc dire que dans le premier cas, il a parlé trop pré-
cipitamment, et q u’il s’agit là d’un second temps de sa réflexion (kata
deuteras phrontidas).
[208] car c’est mon hôte) Il exclut seulement Laodamas du défi qu’il
lance, sous le prétexte qu’il est son hôte et qu’il n’est pas d’un homme
sage, pense-t-il, de lutter c ontre son hôte. C
’est ce q u’il nous faut exa-
miner. Premièrement, je demande pourquoi il n ’exclut pas les frères de
Laodamas, et même Alcinoos, son hôte avant tous les autres et le père
de Laodamas : il devait donc, semble-t-il, lui porter un respect plus
grand. Je réponds q u’il semble avoir c ompris les autres frères sous la
personne du seul Laodamas : comme ils partagent le devoir d’hospitalité,
ils partagent aussi le droit qui en découle et le même respect. En ce qui
concerne Alcinoos, on peut dire la même chose : le père et le fils sont
considérés c omme la même personne dans beaucoup d’occasions ; ensuite,
22 v. 230-232.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
420 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
censentur : deinde non oportuit eum exprimi, qui se certaminibus illis
non immisceret. Sed cur Laodamantem nominauit ? Duabus de causis.
Primum, quod reliquos fratres aetate antecederet : deinde, quod inter
certantes esset praestantissimus, ut qui pugna uicisset : quod certamen
ego reliquis nobilius fuisse existimo : itaque eum iure pluris fecit, quam
caeteros duos, Halium nempe et Clytoneum : quorum hic cursu illum
uicit, quod maioris est agilitatis quam roboris. Scio quidem Aristotelem
in celeritate etiam robur collocare, sed robur luctae aut pugnae longe
excellit robur uelocitatis.
[215] εὖ μὲν τόξον) De his Vlyssis laudibus diximus antea ad illa
uerba, ἀλλʹἐν πρώτοισιν ὀίω. Hic autem ea praecipue enumerat, in
quibus Phaeaces non erant exercitati, ut iis longe praestantior censea-
tur, qui non solum eorum certamina calleat, sed alia etiam insuper,
quorum ipsi rudes sint : quod maiorem admirationem ipsius Vlyssis
concitat, cum pudore et ignominia proterui illius Euryali, qui ausus sit,
ut eorum omnium rudem et ignarum, eum appellare. Quae sunt ergo
illa quorum ipsi Phaeaces rudes sunt, Vlysses uero peritissimus ? Ars
sagittandi, qua se uno Philoctete inferiorem apud Troianos existimatum
docet, quo mortuo nulli hominum qui uiuunt, se postponit. Caeterum
ueteribus illis, ut Herculi et Euryto, in ea non se c omparat, ut dicemus.
Item ars hastam iaculandi, in qua item non uulgari modo pollet, sed
pene incredibili : quia tantum ille in hasta proiicienda potest, quantum
quiuis alius in sagitta emittenda. Hinc uides quam omnibus numeris
absolutum uirum nobis Poeta proponit : hoc est, non solum animi, sed
etiam corporis eximiis et non uulgaribus uirtutibus perornatum : ut, si
uerum Dei c ultum excipias, nihil sit quod in eo desideres.
[223] ἀνδράσι δὲ προτέροισιν) Modeste haec quoque, ut omnia, Vlysses
noster. Praescribit enim iactantiae suae modum et terminum, ne quis
existimet eum tam immodice se laudare, ut neminem secum c onferendum
iudicet. Nam alios quoque in ea arte se praestantiores fatetur, huius seculi
Philoctetem : praecedentium uero, Herculem et Eurytum. Nolle autem
se dicit cum his duobus se conferre, quod hoc pacto uideretur forsan Diis
ipsis se parem existimare, ad eorum exemplum maxime Euryti, cuius
exitum apposite commemorat, ut intelligat mortalitas praescriptos sibi
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 421
il ne convenait pas que son nom soit prononcé puisqu’il ne se mêlait pas
à ces joutes. Mais pourquoi a-t-il nommé Laodamas ? Pour deux raisons.
Premièrement, parce q u’il précédait ses frères par l ’âge ; deuxièmement,
parce q u’il était le meilleur parmi les c oncurrents, puisqu’il avait rem-
porté la victoire au pugilat, et j’estime pour ma part que cette joute
avait plus de noblesse que les autres. C ’est pourquoi Ulysse a fait plus
de cas de lui que des deux autres, Halios et Clytonée ; et ce dernier l’a
vaincu à la course, ce qui montre q u’il a plus d ’agilité que de force. Je
sais bien qu’Aristote place aussi la force dans la vitesse, mais la force
dans la lutte et le pugilat l’emporte sur celle qui relève de la vitesse.
[215] c’est l’arc que je sais bien [manier]) De ces éloges que se décerne
Ulysse, nous avons parlé plus haut dans l’annotation à « mais je crois
[avoir été] parmi les premiers » [v. 180]. Il énumère principalement ici des
jeux que les Phéaciens ne pratiquaient pas, afin q u’on l ’estime supérieur à
eux puisque non seulement il est expert dans leurs propres jeux mais en
connaît d ’autres q u’ils ignorent. Cela suscite une admiration plus grande
pour Ulysse, et la honte et l’infamie pour l’impudent Euryale qui a osé le
traiter d ’ignorant et de rustre. Quelles sont donc ces pratiques q u’ignorent
les Phéaciens, mais où Ulysse excelle ? C’est le tir à l’arc. Il nous apprend
que, chez les Troyens, on ne le jugeait inférieur qu’à Philoctète, et que
depuis sa mort nul homme ne le surpasse. Mais il ne se c ompare pas aux
illustres anciens c omme Hercule et Eurytos, nous allons y revenir. Il y a
aussi le lancer de javeline, dans lequel il excelle de manière extraordinaire
et à peine croyable puisqu’il peut, en lançant la javeline, faire aussi bien
qu’un autre qui lance une flèche. On voit donc à quel point le Poète nous
représente un guerrier parfait en tous points, c ’est-à-dire doué de vertus,
tant spirituelles que physiques, remarquables et hors du commun. Si l’on
excepte le c ulte du vrai Dieu, il n’y a rien à désirer chez lui.
[223] avec des hommes supérieurs) C ’est encore avec modestie, c omme
toujours, que parle ici notre Ulysse. Il fixe en effet la mesure et le terme
de l’étalage de ses vertus pour ne pas donner l ’impression de penser, par
ces louanges excessives, que nul ne peut lui être comparé. Car il reconnaît
que d’autres le surpassent en cet art, Philoctète pour son siècle, et Hercule
et Eurytos pour les précédents. Il dit qu’il ne veut pas se comparer à ces
deux hommes parce qu’il aurait ainsi l’air de penser q u’il est l’égal des
Dieux, comme l’ont fait ces derniers, et particulièrement Eurytos dont il
rappelle à propos la fin mémorable pour que les mortels comprennent que
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
422 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
esse gloriae fines, quacunque in re excellant : quos si transiliant, non
solum impie facturi sunt, sed etiam Deorum uindictam in se expe-
rientur. Quod Vlysses diligentissime cauet. Tantum enim abest ut se
Diis ipsis aequiparet, ut se etiam quibusdam mortalibus inferiorem
candide fateatur.
[228] ἔκτανεν) Antea lib. 5. aliquot exempla uidimus mulierum, quae
cum se Deabus formae gratia uel compararent uel anteferrent, acerbum
uitae exitum sortitae sunt : nunc de hominibus uidendum est, qui ob
artis alicuius peritiam elati, ausi sunt se Diis comparare. Exemplum ergo
habemus in hoc Euryto Oechaliae rege, qui ob prouocatum Apollinem
ad sagittandi certamen ab eo est interfectus, nimirum morte praema-
tura periit, quod significat ab Apolline interfici : ut etiam uidetur ipse
Vlysses uoluisse cum dicit, τῷ ῥὰ καὶ αἶψʹἔθανεν μέγας εὔρυτος, οὐδʹἐπὶ
γῆρας Ἵκετʹἐπὶ μεγάροισι. Alii tamen hunc Eurytum alio modo periisse
uolunt : aiunt enim eum ab Hercule interemptum ob recusatum sibi
Iolem, cuius ille pater erat. Sed Homerus nobis diuersum tradit. Huic
porro exemplo aliud refertur simile de Marsya,
Quem Tritoniaca Latous arundine uictum
Affecit poena, etc.
ut est apud Ouidium 6. Metamorphos. Extat etiam quod de Salmoneo
Elidis rege narrat eleganter Virgil. 6. Aeneid. Is enim se Ioui ipsi
aequiparabat, eiusque fulmina imitabatur : tandem uero Iouis fulmine
ad inferos est detrusus. Ex huiusmodi exemplis quantum documenti
liceat colligere, lector iudicet, et quam non sine etiam pietatis fructu
ueterum illorum monumenta manibus nostris teri possint : quod sae-
pius iam inculcaui.
[234 à 256] [p. 105] [257 à 314] [p. 106] [315 à 366]
[236] ξεῖνʹἀπεὶ οὐκ ἀχάριστα) Excandescentem Vlyssem Alcinous
placide c ompescit, lubenterque fatetur se eum Phaeacensibus longe
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 423
leur gloire doit avoir des limites, quelle que soit la matière dans laquelle
ils excellent ; s’ils les transgressent, non seulement ils auront agi contre
la piété, mais ils feront l’épreuve de la vengeance divine. Ce dont Ulysse
se défie avec le plus grand scrupule. Il est si loin de s’égaler aux Dieux
qu’il se reconnaît même, avec simplicité, inférieur à certains mortels.
[228] le tua) Nous avons vu plus haut au livre V un certain nombre
d’exemples de femmes à qui le sort a donné une fin cruelle parce qu’elles
croyaient égaler ou surpasser les Déesses en beauté. Il faut voir ici ce
qu’il en est des hommes que leur habileté en quelque art ont tant gon-
flés d’orgueil qu’ils osèrent s’égaler aux Dieux. Nous en avons donc un
exemple en la personne d’Eurytos, roi d’Œchalie qui fut tué par Apollon
pour l’avoir provoqué à un c oncours de tir à l’arc ; il périt sans doute
d’une mort prématurée, ce que signifie être tué par Apollon. C’est ce
qu’Ulysse, semble-t-il, a voulu dire avec ce vers « le grand Eurytos en
mourut et la vieillesse ne vint pas le visiter en sa demeure » [v. 226-227].
D’autres pourtant veulent que cet Eurytos ait péri différemment. Car,
disent-ils, il fut tué par Hercule parce qu’il lui avait refusé Iole dont il
était le père23. Homère nous transmet une histoire différente. Ajoutons
qu’on rapporte un exemple semblable à propos de Marsyas :
Que le fils de Latone châtia après l ’avoir vaincu
grâce à la flûte que l ’on doit à la déesse tritonienne24.
c omme dit Ovide au livre VI des Métamorphoses. Il y a aussi ce que
Virgile raconte en de beaux vers à propos de Salmonée, roi d ’Élide, au
livre VI de l’Énéide. Il s ’égalait à Jupiter et imitait sa foudre ; mais à la fin
c’est par la foudre de Jupiter qu’il fut précipité aux Enfers25. Le lecteur
jugera de l’enseignement qu’on peut tirer d’exemples de ce genre, et à
quel point ce n’est pas sans profit pour la piété que nous pouvons lire
et relire les œuvres des anciens. Je l’ai déjà assez souvent dit et répété.
****
[236] Étranger, [tes paroles] ne sont pas sans charme) Alcinoos, avec douceur,
retient Ulysse qui s ’échauffait et reconnaît volontiers q u’il le place loin
23 Eustathe, ad loc., éd. citée, t. 1, p. 293.
24 Ovide, Métamorphoses, VI, v. 384-385.
25 Virgile, Énéide, VI, v. 585-594.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
424 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
anteponere, quod ea certamina quorum ille se peritum pronunciabat,
attinet, modeste et candide uirtuti illius cedendo : c ontra eorum prauam
consuetudinem, qui ne potentioribus quidem succumbunt iactantia uel
audacia, hoc in uirtutis ratione collocantes, cum longe laudabilius sit
Alcinoi exemplum imitari. Caeterum cum intelligeret minus impraesen-
tiarum Vlyssem ualere pedibus, in eo certandi genere Phaeacas praestare
asserit, nihil, uidelicet, ueritus eius inuidiam aut aemulationem praeter
sufficientem in eum finem pedum facultate : addit etiam nauigationem
et cantum, quae omnia Vlyssi iucunda esse intelligebat. Nauigationem
quidem, propter reditum, quem illius beneficio erat consequuturus :
cantum, propter oblectationem quae ex eo percipitur. [p. 107]
[248] αἰεὶ δʹἡμῖν) Hic describitur luxuriosa Phaeacum uita, ut qui
uitam potissimum in conuiuiis, musica, choris, uariis uestibus, lauacris et
cubilibus transigant, quibus omnes fere amoenitates comprehenduntur :
quae cum per se honestae sint, tamen per abusum uitiosae fiunt. Abusus
est autem in continuo et immodico usu. Et hoc in rebus quas ἀδιαφόρους
indifferentes appellant, maxime obtinet. Tales ergo sunt Phaeaces, unde
luxuriosi homines et uoluptarii prouerbialiter ita possint appellari.
Sane Flaccus Phaeacem pro bene curata cute homine uidetur usurpasse
Epist. lib. 1. Epist. 15. ubi etiam suum uiuendi genus huic, de quo nunc
scribimus, quodam modo c omparat, his uerbis :
Rure meo possum quiduis perferre, patique,
Ad mare cum ueni, generosum et lene requiro :
Quod curas abigat : quod cum spe diuite manet
In uenas animumque meum : quod uerba ministret :
Quod me Lucanae iuuenem commendat amicae.
Tractus uter plures lepores, uter educet apros,
Vtra magis pisces, et echinos aequora celent,
Pinguis ut inde domum possim, Phaeaxque reuerti,
Scribere te nobis, tibi nos ac credere par est.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 425
devant les Phéaciens pour les joutes où il proclamait son habileté ; avec
modestie et simplicité, il admet sa valeur, au c ontraire de la méchante
habitude de ceux qui, avec jactance et audace, ne s’avouent pas même
vaincus de ceux qui leur sont supérieurs et font de leur attitude une
vertu, quand il serait bien louable d’imiter l’exemple d’Alcinoos. Au
reste, c omme il a c ompris que la valeur d ’Ulysse ne réside pas, pour
le moment, dans l’agilité de ses jambes, il soutient que les Phéaciens
sont les meilleurs dans ce genre d ’épreuve : il ne craint pas, sans doute,
qu’il ne soit jaloux ou ne veuille rivaliser outre mesure par les capacités
de ses jambes dans ce domaine. Il y ajoute l’art de la navigation et le
chant parce q u’il savait bien que ces talents étaient agréables à Ulysse :
l’art de la navigation, à cause du retour qui en sera pour lui l’heureuse
conséquence ; le chant, pour le divertissement que l’on en tire.
[248] pour nous, toujours) Est décrite ici la vie voluptueuse des Phéaciens
qui passent l’essentiel de leur vie au milieu des banquets, de la musique
et des danses, des vêtements souvent changés, des bains et de l ’amour,
tout ce qui fait le plaisir en somme. En soi, ces divertissements sont
honnêtes, mais ils deviennent vicieux si l’on en abuse. L’abus tient à
un usage continuel et immodéré et vaut surtout pour les choses qu’on
appelle indifférentes (adiaphorous)26. Tels sont donc les Phéaciens, d ’où
leur appellation proverbiale d ’hommes voluptueux et sensuels27. Mais
en vérité, dans l’épître 15 du livre I, Horace utilise « Phéacien » pour
désigner un homme à l’apparence soignée. Il y compare en quelque sorte
son propre genre de vie à celui dont nous parlons maintenant :
Dans ma campagne, je peux tout souffrir et tout endurer ;
Lorsque je viens au bord de la mer, je demande un vin généreux et doux,
qui chasse les soucis, qui répand dans mes veines et mon cœur
sa riche espérance, qui me fournit de mots,
qui me rend jeune pour ma maîtresse de Lucanie.
De ces deux lieux, lequel nourrit le plus de lièvres ou de sangliers,
quelles eaux cachent le plus de poissons et d’oursins,
pour que je retourne chez moi gras comme un Phéacien
tu dois me l ’écrire et je dois t’en croire28.
26 On sait que les adiaphora sont, pour les Stoïciens, les choses ou actions moralement indif-
férentes, c ’est-à-dire ni bonnes ni mauvaises. La vertu consiste à faire des choix entre ce
qu’il faut préférer et ce qu’il ne faut pas préférer (voir par exemple le Manuel d’Épictète,
31, 2 et 32, 2).
27 Voir Érasme, Adages, II, 10, 62 (« Ulyssis remigium ») qui mentionne Horace.
28 Horace, Épîtres, I, 15, v. 17-25.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
426 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
Vbi miror quid Jacobo Cruquio, cuius ego eruditionem summi facio, in
mentem uenerit ut Pheggax scribi posse existimaret, tanquam a φέγγω,
id est nitidus splendidusque quasi codices illi tres Bland. qui Phaegax
habuerunt, non potuerint esse corrupti. aut etiam potuerit ab illo, g,
litera superflua tolli, ut alia addi, etiam cum immutatione diphthongi
in simplicem uocalem. Sed hoc ἐκ παρέργου. Non est autem silentio
nobis praetereundum, quod Athenaeus lib. 1. monet, Eratosthenem
hos uersus sic legisse :
οὐ γὰρ ἔγωγέ τι φημὶ τέλος χαρίστερον εἶναι
ἢ ὅταν εὐφροσύνη μὲν ἔχη, κακότητος ἀπούσης.
δαιτυμόνες δʹἀνὰ δώματʹἀκουάζωνται ἀειδοῦ.
id est :
Non enim equidem quicquam existimo iucundius esse
Quam cum laetitia quidem obtinet, imprudentia absente,
Conuiuae autem per aedes audiunt cantorem.
Illud κακότητος ἀπούσης interpretans per ἀφροσύνης, id est impru-
dentiae. Sed uerba Athenaei uideamus. κακότητος ἀπούσης φάσκων,
inquit, τῆς ἀφροσύνης. ἀδύνατον γὰρ μὴ φρονίμους εἶναι φαιάκας, οἳ
μάλα φίλοι εἰσὶ θεοῖσιν, ὡς ὁ Ναυσικράτης φησί. id est : Fieri enim non
potest ut Phaeaces non sint prudentes, qui maxime Deo chari sunt, ut
ait Nausicrates. Nouus Interpres, uir doctissimus, Dalechampius inter
ἀφροσύνης et ἀδύνατον, in sua uersione interposuit, haud recte, quod
esset Graece, οὐ καλῶς. Sed illud mihi praeter Athenaei mentem esse
uidetur, qui potius illis uerbis, ἀδύνατον γὰρ, etc. Eratosthenis sententiam
confirmat. Res a lectore erudito expendatur. Dalechampius enim uult,
quasi illud nimirum ab Eratosthene superflue esset additum, alioqui
non cohaerent sequentia. Sed nos in nostro Athenaeo, cuius editionem
molimur, hoc etiam docebimus.
[264] πέπληγον δὲ χόρον) Saltationem Musicae ueteres adiungebant.
Vnde apud Platonem in Theage, Musica dicitur, qua canentes regimus
in choris, ᾗ τῶν ᾀδόντων ἐπιστάμεθα ἐν τοῖς χόροις ἄρχειν. Illud, ἐν τοῖς
χόροις, ad hunc locum pertinet. Et apud eundem 7. de Legibus duo
genera saltationum, πυρρίχην et ἐμμέλειαν Musicae coniungit.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 427
Je me demande ce qui est venu à l ’esprit de Jacob Cruucke, dont j ’admire
l’immense érudition, pour penser q u’on pouvait avoir Pheggax, de pheggô
(briller), au sens de brillant et éclatant, comme si ces trois manuscrits
Bland[inii] qui portaient « Phaegax » n’avaient pu être corrompus29.
Le g, lettre superflue, aurait pu aussi être enlevé, comme on en ajoute
d’autres, même avec la transformation de la diphtongue en simple voyelle.
Je le dis en passant (ek parergou). Mais il ne faut pas omettre – Athénée
le fait remarquer dans son livre I – q u’Ératosthène lisait ainsi ces vers,
Car à mon sens, il n ’est rien de plus agréable
pour les convives que d ’écouter dans la demeure un aède,
quand règne l ’allègresse, toute folie bannie.
en interprétant kakotètos apousès (toute méchanceté bannie) c omme folie
(aphrosunè), c’est-à-dire imprudentia. Mais voyons les termes d’Athénée :
« Il prend “méchanceté” au sens de folie. Car il est impossible que les
Phéaciens, si chéris des Dieux, comme le dit Nausicrate, ne soient pas des
hommes prudents ». Le tout dernier traducteur, un homme fort savant,
Daléchamps, a intercalé dans sa traduction entre aphrosunès et adunaton
“à tort” (haud recte), c ’est-à-dire en grec ou kalôs. Mais c ’est outrepasser le
jugement d ’Athénée qui, en disant « car il est impossible, etc. », confirme
plutôt l’interprétation d’Ératosthène30. Que les lecteurs érudits pèsent
bien la chose. Daléchamps voudrait en effet qu’Ératosthène ait fait un
ajout superflu, mais ce n’est pas cohérent avec la suite. Dans l’édition
d’Athénée que nous entreprenons, nous le montrerons aussi.
[264] frappaient l’aire de danse) Les anciens associaient la danse à
la Musique. D’où il est dit dans le Théagès de Platon, que la Musique
« nous apprend à diriger ceux qui chantent dans les chœurs de danse ».
Cette expression, « dans les chœurs de danse », renvoie à ce passage. Et
le même auteur, au livre VII des Lois, associe à la Musique deux genres
de danse, la pyrrhique et la tragique31.
29 Jacob Cruucke (Jacobus Cruquius), professeur de langues anciennes à Bruges de 1543
à 1584, a donné en 1578 une édition des œuvres complètes d’Horace. Lui seul avait eu
accès à un manuscrit disparu en 1566, le Codex Blandinius Vetustissimus.
30 Athénée, Deipnosophistes, I, xiv, [16e]. L’édition, avec traduction, de Jacques Daléchamps
(Dalechampius) a paru à Lyon au début de 1583. Elle est effectivement toute récente.
Celle que Sponde annonce ici n’a jamais vu le jour.
31 Platon, Théagès, 123e et Lois, VII, 816b ; la pyrrhique est une danse de guerre, l ’emmeleia
une danse grave, tragique.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
428 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
[265] μαρμαρυγὰς) Non oportuit stupidum, aut si mauis, grauem
saltationis illum modum fuisse, sed hilarem et iucundum cum pedum
et totius corporis decenti alacritate, qualem etiam festiuae cantilenae,
ut quae a Demodoco canitur, postulant. Veteres autem illas saltationes
tum Italica cum Gallica aemulari uidentur, quod illas μαρμαρυγὰς
attinet : cum innumeris enim pedum lasciuiis et blanditiis frequentibus
illae peraguntur. De tota autem c oncinnitate certi quippiam dicere non
possumus, quia non satis nobis de illa antiqua c onstat.
[267] ἀμφʹἄρεος φιλότητος) In hac cantilena Demodocus describit
adulterium illud satis decantatum Martis et Veneris. Ad quam audien-
dam accingi nos oportet obthuratis quodammodo auribus : quia Diis
indigna commemorat, ut quae nec admittenda Socrates ipse suadeat
3. de Rep. Leuiter ergo et quam velociter poterimus hos scopulos et
Sirenas praeternauigabimus. Huc autem aduocanda sunt illa Clementis
Alexandrini uerba in Orat. ad Gentes, prout illa Gentianus Heruetus
transtulit : nam Graecum exemplar ad manum non fuit. Deorum,
inquit, nuptiae, et liberorum procreationes, et puerperia, et adulteria
quae canuntur, et conuiuia quae a Comicis recitantur, et risus qui in potu
inducuntur, incitant me ut uociferer, etsi uelim tacere. O impietatem,
scenam coelum fecistis, et Deus uobis factus est actus, et quod sanctum
est Daemoniorum personis in Comoedia ludificati estis, uerum Dei
cultum ac religionem, daemonum superstitione, libidinose et obscoene
inquinantes. αὐτὰρ ὁ φορμίζων (qui uersus est huius loci cum sequentibus,
quos integros non adducemus, qui leguntur in nostro textu) ἀνεϐάλλετο
καλὸν ἀείδειν. Cane nobis, ô Homere, pulchram aliquam cantilenam,
ἀμφʹἀρεος, etc. Desine canticum, ô Homere, non est pulchrum, docet
adulterium. Nos autem ne aures quidem stupris ac fornicationibus inqui-
nare uolumus. Sumus enim nos, sumus, qui Dei imaginem c onferimus,
etc. Porro Ouidius 2. de Arte amandi integram fabulam descripsit : qui
locus integer huc est describendus, ille est pag. 287. Iuuat etiam cum
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 429
[265] une vivacité éblouissante) Ce genre de danse ne devait pas être
lent ou, si tu préfères, grave, mais joyeux et plaisant, avec une vivacité
adaptée des pieds et du corps entier, comme le réclamaient les chants
de fête de Démodocos. Les anciens, tant en Italie qu’en Gaule, semblent
avoir rivalisé de vivacité (marmarugai) dans ces danses qui exigent des
mouvements des pieds nombreux et rapides, libres et fascinants. De
l’harmonie d’ensemble, nous ne pouvons rien dire de sûr parce que nous
ne c onnaissons pas suffisamment ces pratiques antiques.
[267] sur les amours d’Arès) Dans ce chant, Démodocos rapporte l’histoire
bien c onnue des amours adultères de Mars et de Vénus. Pour l’écouter il
nous faut faire, pour ainsi dire, la sourde oreille. Car il nous rappelle les
conduites indignes des Dieux, que Socrate lui-même, au livre III de La
République, c onseille de ne pas admettre32. Nous doublerons donc ces écueils
et ces Sirènes avec toute la légèreté et la rapidité possible. Il faut convoquer
ici les propos de Clément d’Alexandrie dans le Discours aux Gentils, dans la
traduction de Gentian Hervet car je n ’avais pas d’exemplaire grec sous la
main. « Les mariages des Dieux, dit-il, et la conception des enfants, et les
enfantements, et les adultères qu’on chante, et les banquets rapportés par
les auteurs comiques, et les rires déclenchés dans les beuveries, me poussent
à crier haut et fort, même si je voudrais me taire. O impiété, vous avez fait
du ciel une scène de théâtre, vous avez fait de Dieu un acteur, vous avez
tourné en ridicule ce qui est sacré dans une Comédie où les personnages
sont des Démons, souillant d ’une manière licencieuse et obscène le culte
et la religion du vrai Dieu sous les superstition des démons. “Mais le
joueur de cithare (ce vers, avec ceux qui suivent, est tiré de notre passage ;
nous ne les rapporterons pas en entier p uisqu’on les lit dans notre texte)
commença un beau chant”. Chante-nous, Homère, un beau chant “sur les
amours d ’Arès, etc.” Cesse ce chant, Homère, il n ’est pas beau, il enseigne
l’adultère. Nous, nous ne voulons pas souiller nos oreilles de stupre et de
fornications. Car nous sommes, nous, nous sommes ceux qui représentons
l’image de Dieu, etc.33 ». Ajoutons q u’Ovide, au livre II de l’Art d’aimer,
a mis par écrit l’ensemble de la fable. Il faut en recopier ici un passage
entier, celui qui se trouve p. 28734. J’ai plaisir, avec la bienveillance du
32 Platon, La République, III, 390c.
33 Clément d ’Alexandrie, Discours aux Gentils, 58-59. La traduction de Gentian Hervet avait
paru pour la première fois en 1551 à Florence (Lorenzo Torrentino).
34 Ovide, L’Art d’aimer, II, v. 561-592. Cette remarque n ’est pas claire car ce que transcrit
Sponde ensuite est l’histoire d ’Alectryon et non la fable rapportée par Ovide. S ’agit-il
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
430 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
bona lectoris uenia fabulam eandem referre, prout in suas Mythologias
Natalis transtulit ex Eustathio hoc loco et Aristophanis Scholiaste.
Eam memorat quoque Lucianus, et ex eo Coelius Rhodiginus lib. 16.
Lect. ant. cap. 13. Fuit quandoque Alectryon iuuenis, hoc est Gallus
nomine. Hic Marti usque adeo familiaris est factus, ut cum eo subinde
comessaretur, foretque amorum illius conscius. Sicubi ergo ad Venerem
itaret Mars, aderat c omes Alectryon. Quia uero suspectum praecipue
habebat solem, ne rem c onspicatus Vulcano renunciaret, pro foribus
excubare adolescentem iubebat, significaturum ubi comparuisset Sol.
Forte ita euenit, ut consopitus excubias proderet adolescens, fieretque
speculatio caeca, ac superueniente clam Sole, Mars Venusque complexi
deprehenderentur, in utramque (quod dicitur) aurem Alectryonis fiducia
decubantes. Factus uero certior Vulcanus, catenis praetenuibus utrumque
mox illaqueat obretitque, quas ad eum usum diu erat antea c ommolitus.
Sed emissus denique e uinculis eiusmodi Mars, in Alectryonem pror-
sus si commotior, nec prius ira deferbuit, quam in eius nominis auem
deformarit malefidum custodem : atque ita ut crista uideretur celsus,
sicuti cum hominem ageret, galeam gestarat. Verum ex antiqui admissi
memoria, ut se Deo expurgent, illatique damni formula satisfaciant,
hasce aues perpetuo morem seruare, diu ante ut praecinant, ubi mox
oriturum solem sentiunt, ne lux obrepat incautis.
[267] εὐστεφάνου) Sic appellatur Venus, quod ei dicatae sint coronae
ob nuptias, ut est apud Agathiam :
τῇ Παφίῃ στεφάνους, τῇ παλλάδι τὸν πλοκαμῖδα
ἀρτέμιδι ζώνην ἄνθετο καλλιρόη.
[274] κόπτε δὲ δεσμοὺς) Haec etiam uincula inter praestantissima
Vulcani artificia, de quibus in Iliade uidimus, connumeranda sunt,
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 431
lecteur, à rapporter la même fable, comme l’a transmise Natale Conti
dans ses Mythologies d’après le c ommentaire d ’Eustathe sur ce passage
et le Scholiaste d ’Aristophane. Lucien en garde aussi la mémoire et c ’est
de lui que l’a reprise Lodovico Ricchieri dans ses Lectures antiques, XVI,
1335. Il était une fois un jeune homme, Alectryon, gaulois par le nom. Il
devint si proche de Mars qu’il l’accompagnait souvent et se fit complice
de ses amours. Quand Mars se rendait auprès de Vénus, Alectryon, son
compagnon, était là. Et parce qu’il tenait le soleil en suspicion, craignant
qu’il ne vît la chose et ne la révèle à Vulcain, il ordonnait à l ’adolescent
de se coucher devant les portes, pour lui indiquer le moment où le
Soleil apparaissait. Mais l ’adolescent, endormi, un jour trahit sa garde ;
sa veille fut vaine. Le Soleil survint en cachette et Mars et Vénus furent
surpris embrassés, se reposant des deux oreilles (c’est ce qui est dit) sur
la confiance qu’ils avaient en Alectryon. Vulcain, instruit de tout, lia et
enveloppa aussitôt les deux amants de chaînes extrêmement fines qu’il
avait fabriquées longtemps auparavant dans ce but. Mais Mars finit par
s’échapper de ces chaînes. En fureur il se précipita sur Alectryon et sa
colère ne se calma pas avant d ’avoir transformé le gardien peu fiable
en oiseau du même nom, avec une crête q u’il porte haut, tout c omme
l’homme qu’il était jadis portait le casque. Mais en mémoire de l ’antique
forfait, en expiation pour le Dieu auquel ils doivent satisfaction pour
le dommage causé, on veut que ces oiseaux observent pour toujours la
règle suivante : chanter longtemps à l’avance dès qu’ils pressentent que
le lever du soleil est proche, afin que la lumière ne surprenne pas les
imprudents.
[267] à la belle couronne) C
’est ainsi q u’on qualifie Vénus parce que
c’est à elle que sont dédiées les couronnes des noces, c omme il est indi-
qué chez Agathias :
Pour la déesse de Paphos Callirhoè a suspendu des couronnes,
pour Pallas une boucle de ses cheveux, pour Artémis une ceinture36.
[274] il forge des liens) Ces liens doivent être c omptés parmi les ouvrages
d’art les plus remarquables de Vulcain dont nous avons parlé dans
d ’un conseil au lecteur ? ou d’une note pour mémoire, à son usage personnel, qui serait
inconsidérément passée à l’impression ?
35 Lucien, Le Songe ou le coq, 3.
36 Agathias Skholastikos, Anthologie grecque, VI, épigramme 59.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
432 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
in quibus non soliditatem, non firmitatem indissolubilem, sed inuisibi-
lem tenuitatem admiror, quae ipsorum etiam Deorum oculos effugiat.
Illa mihi rem quanquam omnino diuersam in memoriam reuocarunt,
nimirum diabolicam illam uinculorum inuentionem, qua c oniuges
uinciri et impediri solent, ne finem sui coniugii assequantur : cuius
exemplum memoratur ab Herod. lib. 2. de Amasi Aegypti rege et a
Paulo Aemylio in uita Clotarii secundi de Theodorico rege. Quod ligare
ligulam uulgus Francorum appellat. Vide Bodinum, quem honoris
causa nomino, Magorum Daemonem. lib. 2. cap. 1. Sed, ut dixi, res
est diuersa. Vinculorum tamen nominis similitudo fecit, ut illud per
transennam adderem. Sed ut ad Vulcani uincula redeamus, Suidas ex
iis refert adagium ἠφαίστοιος δεσμὸς. Vulcanium uinculum : quod in
eos dicitur, qui adamantinis et inextricabilibus nodis colligantur.
[306] ζεῦ πάτερ) Sceleratus ille et abominandus lasciuiarum artifex
Ouidius loco iam laudato hoc exemplo uetat, ne riuales riualibus insi-
dias ponant, quia furta illa detexisse noceat, nimirum quod re detecta
amantes eo arctius se mutuo diligant,
Crescit amor prensis : ubi par fortuna duorum est,
In causam damni perstat uterque sui.
Et paulo post uituperat Vulcanum, quod ignotum illud adulterium
patefecerit cum maiore damno, quod inde sequutum est.
Hoc tibi profecit, Vulcane : quod ante tegebant,
Liberius faciunt, et pudor omnis abest.
Saepe tamen, demens, stulte fecisse fateris,
Teque ferunt irae poenituisse tuae.
[312] ἀλλὰ τοκῆε δύω) Causam deformitatis suae Vulcanus in parentes
suos transfert, nimirum in Iouem et Iunonem, a quibus ortus est :
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 433
l’Iliade37. Ce que j ’admire en eux, ce n ’est pas la fermeté infrangible, mais
la finesse invisible, qui échappe même aux yeux des Dieux. Ces liens
m’ont remis en mémoire un fait, bien différent pourtant, cette diabolique
invention des liens par lesquels les époux sont liés et empêchés de suivre
leur désir. Hérodote en rappelle l ’exemple dans son livre II au sujet du
roi d’Égypte Amasis et Paul Émile dans la vie de Clotaire II au sujet du
roi Théodoric. Le peuple des Francs appelle cela nouer l’aiguillette. Vois
Bodin, que je nomme pour lui marquer la considération que je lui porte,
dans la Démonomanie des Sorciers, II, 138. Mais, c omme je l ’ai dit, la chose
est différente. C ’est le nom similaire de liens qui m ’a poussé à ajouter
cet exemple en passant. Mais pour revenir aux liens de Vulcain, Suidas
rapporte un adage qui en a été tiré, « le lien de Vulcain » (Héphaistoios
desmos), qu’on utilise pour ceux qui sont liés ensemble par des nœuds
d’acier que l’on ne peut défaire39.
[306] Zeus père) Ce scélérat abominable, cet artisan des plaisirs libertins
qu’est Ovide, dans le passage déjà loué, interdit par cet exemple que
les rivaux se tendent entre eux des embuscades parce qu’il est nuisible
de mettre au jour les amours illicites. C’est sans doute que, la chose
découverte, les amants se chérissent l ’un l’autre encore plus étroitement :
L ’amour augmente chez les amants surpris : quand leur sort est identique,
Tous deux persistent dans ce qui cause leur malheur40.
Et peu après il reproche à Vulcain d ’avoir révélé, pour son plus grand
malheur, cet adultère qu’on ignorait :
Cela t ’a bien servi, Vulcain ! Ce q u’ils cachaient auparavant,
ils le font plus librement et toute pudeur en est bannie.
Souvent cependant, insensé, tu reconnais avoir agi sottement,
et tu te repens, dit-on, de ta colère41.
[312] mais mes deux parents) Vulcain rejette la cause de sa difformité
sur ses parents, c’est-à-dire sur Jupiter et Junon ; il est né de ces deux
37 Voir Iliade, XVIII, [373].
38 Jean Bodin, De la Démonomanie des sorciers, II, 1 (Anvers, 1586, p. 97-98, disponible sur
google.books) qui cite Hérodote et Paul Émile. L ’expression « ligare lingulam » signifie
littéralement « lier la languette » : j’ai préféré celle q u’emploie Bodin.
39 Voir Érasme, Adages, II, 8, 72 (« Vulcanium vinculum ») qui cite Homère et Suidas.
40 Ovide, L’Art d’aimer, II, v. 559-560.
41 Ibid., v. 589-592.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
434 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
non autem ex sola Iunone sine maris auxilio, ut quidam falso tradi-
derunt. quasi dicat : Scio quidem me a Venere uxore mea c ontemni,
quod longe sim forma et corporis habitu ipso Marte inferior, quem illa
idcirco uehementius diligit : sed id me male habet, cum id meo uitio
non accidat, sed potius ipsorum qui me genuerunt, proinde mihi dede-
cori esse non possunt, nec ea quispiam in me uituperet. Est autem hoc
etiam uulgo receptum, ut uitia corporis quae a genitoribus promanant,
nemo c ulpet : sed ea tantum, quae nostra incuria aut negligentia acci-
dunt. Hic autem Vulcani sermo uirus aliquod in ipsos parentes uidetur
continere, quanquam ne ipsi quidem parentes iure ob liberorum suorum
deformitatem culpari aut uituperari possunt.
[318] εἰσόκε μοι μάλα) Antiquitus mos fuit dotari uxores a marito,
ut in Iliade uidimus, quae ἕεδνα appellabantur : hoc est, pendi solere
dotem a marito non ipsi quidem uxori, sed uxoris parentibus : itaque
hoc loco dotem, quam pro Venere Vulcanus pendidit, ab ipso parente
Veneris reposcit. Vnde dici potest uenales fuisse quodammodo uxores,
et quod c oniugium est, emptionem et uenditionem extitisse. Quod item
postea inualuit, sed diuersa ratione. Nam parentes filias suas dotant,
dos autem illa marito traditur, qua etiam aliquatenus emi maritus dici
potest. Germani hodierno die in eadem re illud uendendi uocabulum
usurpant proprie, dicta de causa, [p. 108] ni fallor : non tamen ubi
serio loquuntur, sed per iocum. Apud hos tamen fuit olim usitatum
ut uiri uxoribus dotes darent, qua non exhibita nihil consociatum aut
foederatum sponsalia haberent. Idem etiam fuit olim apud Cantabros.
Vide Alexand. Genial. dierum libro quarto, capite octauo.
[322] ἦλθε ποσειδάων) Hos tres Deos Neptunum, Mercurium et
Apollinem exprimit, quia isti in hoc actu loquentes apparebunt. caeteri
autem per se erunt κωφὰ πρόσωπα. Eius enim nomen non dicet, cui
uerba illa tribuit, οὐκ ἀρετᾶ κακὰ ἔργα, etc.
[324] θηλύτεραι) Recte uerecundiam Deabus reliquis attribuit, ut quae
ad hoc dedecus inspiciendum non exierint. Quo exemplo proculdubio mor-
tales foeminas monitas esse cupit, ut idem factum aemulentur. Voluit enim
natura propter illius sexus imbecillitatem eas uiris esse uerecundiores :
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 435
dieux, et non de la seule Junon sans l’aide d’un mâle comme certains
l’ont rapporté faussement. Comme s’il disait : Je sais assurément que
mon épouse Vénus me méprise parce que je suis bien inférieur à Mars en
beauté et en stature, ce Mars qu’elle aime pour cette raison avec passion ;
mais elle me traite mal car il n ’y va pas de ma faute, mais plutôt de celle
de mes parents ; ils ne peuvent donc me l ’imputer à déshonneur et Vénus
n’a rien à me reprocher. Or il est communément admis que personne
n’est coupable des défauts physiques qui proviennent de ses parents,
mais seulement de ceux qui sont dus à notre incurie ou négligence. Ce
propos de Vulcain semble c ontenir quelque amertume c ontre les parents
eux-mêmes, bien que ces derniers ne puissent être accusés ou blâmés à
bon droit de la difformité de leurs propres enfants.
[318] jusqu’à ce que [le père] me [rende]) Selon la coutume antique, les
épouses étaient dotées par leur mari, c omme nous l ’avons vu dans l ’Iliade,
et l’on appelait cette dot eedna. La dot était acquittée par le mari non à
l’épouse elle-même, mais aux parents de l’épouse. C ’est pourquoi Vulcain
réclame ici la dot qu’il a acquittée pour Vénus au père de Vénus. Les
épouses étaient donc à vendre, d’une certaine manière, et on peut dire que
le mariage était achat et vente. Cette coutume se renforça ensuite, mais
selon une logique différente. Car les parents dotent leurs filles, et cette dot
est remise au mari, ce qui fait que, jusqu’à un certain point, on peut dire
qu’on achète le mari. Les Germains a ujourd’hui utilisent proprement le
verbe vendre, pour la cause susdite si je ne me trompe ; cependant ils ne
parlent pas sérieusement, c’est une plaisanterie. Chez eux cependant, il
était jadis en usage que les époux dotent leurs femmes : si la dot n ’était
pas montrée, les fiançailles ne pouvaient rien unir ni sceller. C’était jadis
la même chose en Cantabrie. Vois Alexander, Les Jours de fête, IV, 8.
[322] vint Poséidon) Il nomme ces trois Dieux, Neptune, Mercure et
Apollon, parce qu’ils auront des répliques dans cette action. Tous les
autres seront des personnages muets (kôpha prosôpa). Car il ne donnera
pas le nom de celui auquel il attribue ces mots : « Les mauvaises actions
ne rendent pas heureux, etc. » [v. 329].
[324] à la retenue féminine) C ’est à raison q u’il attribue la retenue aux
autres Déesses puisqu’elles ne sortiront pas pour regarder cette infamie.
Il est sûr que par cet exemple, il désire avertir les femmes mortelles
de ne pas se c onduire de la même façon. Car la nature a voulu q u’elles
soient plus réservées à cause de la faiblesse de leur sexe. Et c ’est cette
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
436 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
et tales etiam ab illa informari solent, nisi si quae monstra in tam uasto
uniuerso pullulant. Iam uero quam odiosum sit hoc factum et turpe,
quod ne ab ipsis quidem foeminis honeste oculis conspici possit, quilibet
iudicare facillime potest.
[326] ἄσϐεστος) Quam sit indignus Diis effusus hic risus et immode-
ratus, satis docuimus alias ex Socratis sententia. Attigit etiam Clemens
Alexandrinus in loco, quem ex eo non ita pridem laudauimus. Caeterum
hoc loco lubet cum bona Giphanii uenia μνημονικὸν illius ἀμάρτημα
obseruare, qui dicit apud Plat. 3. de Rep. post hunc uersum legi, ὡς
ἴδον ἥφαιστον κατὰ δώματα ποιπνύοντα. Oblitus est enim illum legi
ex primo Iliadis ad finem libri. Nam alioqui huic loco nullo modo
conueniret. Id amice illi dictum uolo, ut eum ad talionem in his meis
lucubrationibus examinandis prouocem.
[329] οὐκ ἀρετᾷ κακὰ ἔργα) Quam nullo modo uitiorum fautor sit
Homerus, hic locus satis docet, ubi sub persona cuiusdam Dei senten-
tiam suam de hoc adulterio exponit. Vnde colligimus uelle eum homines
ad probitatem et uitae innocentiam exhortari, docens nihil posse tam
occulte ab illis geri facinorosum aut turpe, quod tandem in apricum
aetas non proferat, ut est apud Flaccum. Et hoc est quod dicit, male
facta successu felici carere. Non sinit enim Deus scelera impunita, sed
ea tandem aliquando ulciscitur : proinde non est quod quantumuis
homines lateas, tamen Deum te latere speres, ut est a Pindaro eleganter
dictum –– εἰ δὲ θεὸν ἀνήρ τις ἔλπεταί τι λαθέμεν ἔρδων ἁμαρτάνει. –
credis hoc posse effici Inter uidentes omnia ut lateas Deos ? inquit Seneca. Sed
et illa Deus statim cum adiuncta ultione prodit et detegit, ut hoc loco
Vulcanus Martis et Veneris adulterium. Atque utinam hoc intelligerent,
quibus tota uoluptas in scelerato uitae genere collocata est : dubium non
est quin ab instituto facillime desistant, si quidem eos non solum Dei
reuerentia, sed supplicii etiam timor c ommouere potest.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 437
retenue qui les caractérise, si l ’on excepte les monstres qui remplissent
notre monde si vaste. À quel point cet acte est odieux et honteux, tout
le monde désormais en jugera très aisément puisque même un regard
féminin ne peut s’y attacher avec honneur.
[326] inextinguible) À quel point ce rire sans mesure ni contrainte est
indigne des Dieux, nous l’avons bien montré ailleurs d’après le jugement
de Socrate42. Clément d’Alexandrie en touche un mot dans le passage
que nous venons de citer avec éloge. Au reste, je tiens ici, avec la bien-
veillance de Van Giffen, à observer son erreur de mémoire (mnèmonikon
amartèma) quand il dit qu’on lit chez Platon, au livre III de la République,
après ce vers : « comme ils voyaient Héphaistos s’empresser à travers la
demeure ». Il a oublié que ce vers-là est tiré de la fin du premier livre
de l’Iliade ! Car il ne pourrait c onvenir à ce passage. Je veux le lui dire
en ami, pour le provoquer à me rendre la pareille lorsqu’il examinera
mes commentaires (lucubrationes)43.
[329] les mauvaises actions ne rendent pas heureux) Homère ne peut être
jugé responsable des vices [de ses personnages], ce passage l’enseigne très
bien où, sous l’aspect d’un Dieu, il expose son sentiment sur l’adultère.
Nous en concluons donc qu’il veut exhorter les hommes à une vie honnête
et pure, puisqu’il enseigne q u’ils ne peuvent rien cacher de leurs crimes ou
de leurs hontes sans qu’à la fin le temps ne le dévoile, comme dit Horace44.
C’est ce q u’il dit : « les mauvaises actions ne rendent pas heureux ». Car
Dieu ne laisse pas les crimes impunis, mais un jour à la fin il les châtie.
Tu ne dois donc pas espérer cacher à Dieu tout ce que tu veux cacher aux
hommes, comme le dit Pindare en une belle formule : « L’homme qui
espère cacher à Dieu son crime se trompe ». « Crois-tu pouvoir faire cela
en le cachant aux Dieux qui voient tout ? », dit Sénèque45. Mais Dieu
incontinent les met au jour et les révèle avec le châtiment q u’ils méritent,
comme fait ici Vulcain de l’adultère de Mars et de Vénus. Puissent-ils le
comprendre, ceux qui n’ont de plaisir que dans cette vie scélérate ! Il n’est
pas douteux q u’ils quittent leurs entreprises si peuvent les faire trembler
non seulement le respect de la Divinité mais la peur du supplice.
42 Voir Iliade I, v. 599-600 et le commentaire à ces vers. Socrate condamne le passage dans
La République, III, 389a.
43 Van Giffen, scholies à l’Odyssée VIII, à l ’entrée « ἄσϐεστος ». Il ne semble pas avoir jamais
réagi à cette invite.
44 Horace, Épîtres, I, 6, v. 24 (« Quicquid sub terra est, in apricum proferet aetas. »).
45 Pindare, Olympiques, I, v. 64 ; Sénèque, Phèdre, v. 157.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
438 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
[329] κιχάνει) Sensus est : Male facienti cuipiam nihil prodest uelocitas,
qua non potest effugere quin tandem, iusta Dei uindicta, in potestatem
tardi hominis incidat. Id generaliter dictum, specialiter paulo post
huic negotio accommodatur. Nam licet Mars celeritate reliquos Deos
antecellat, et omnium tardissimus sit claudus ille Vulcanus, tamen hic
illum iniuriam sibi facientem assequutus est : non quod pedum uiribus
id praestiterit, sed dolo. Itaque prouerbii uicem obtinent illa, κιχάνει
βραδὺς ὠκύν, uelocem tardus assequitur : non quidem uelocitate, sed
astutia. Sic leporem a boue capi uulgus nostratium dictitat eodem plane
sensu. Sic aquilam a testudine quoque capi dicebat olim Menedemus (ut
est apud Diogenem Laertium in eius uita) πρὸς τοὺς ἀντιπολιτευομένους.
Haec sunt autem illius uerba :
Ἠλίσκετʹἄρα καὶ πρὸς ἀσθενῶν ταχὺς
Καὶ πρὸς χελώνης αἰετὸς βραχεῖ χρόνῳ.
id est : Deprehensus olim est ab impotenti celer, Et tarda cepit tes-
tudo regem alitum. Vbi in primo uersu non dubito quin hunc locum
Homericum intellexerit, cum eius studiosus potissimum extitisse perhi-
beatur, ut est apud eundem Diogenem. Sed ut ad rem, idem potest
etiam dici de Torpedine, quae alios pisces astu torpidiores factos, licet
sint uelocissimi, depascitur : idem de Raia (addo ex Arist. 9. de Hist.
asellos, psittas, et squatinas) et pastinaca, quae uelocissimos pisces,
atque adeo ipsum mugilem astu capiunt. Vide Erasmum Adag. Chil.
1. cent. 7. prou. 67. Quod Mars, inquit Natalis lib. 2. Mytholog. cap. 7.
omnium Deorum fortissimus et uelocissimus arte Vulcani fuerit retibus
implicitus, et debilis et claudicantis et tardi Dei : quid aliud significat,
quam sceleratos homines nullis uiribus nullo pedum celeritate fretos
posse Dei uindicis omnium flagitiorum iram deuitare ? quod etiam
innuit Theognis his uersibus :
Καὶ βραδὺς εὔϐουλος εἶλεν ταχὺν ἄνδρα διώκων
Κύρνε, σὺν εὐθείῃ θεῶν δίκῃ ἀθανάτων ·
Vel celerem tardus comprendit, Cyrne, secutus
Iniustum cursu, huic numina cuncta fauent.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 439
[329] rattrape) Le sens est : La vitesse ne sert à rien à celui qui agit mal,
elle ne lui permet pas d’éviter que la juste vengeance de Dieu le fasse
enfin tomber au pouvoir de l’homme plus lent. Le propos est d’abord
exprimé de manière générale avant d ’être plus particulièrement adapté à
la situation présente. Car, bien que Mars l ’emporte sur tous les Dieux par
sa rapidité et que Vulcain le boiteux soit le plus lent de tous, le deuxième
a pourtant rattrapé le premier, qui l ’avait outragé, et ce, non par l ’agilité
de ses jambes, mais grâce à la ruse. L ’expression « le lent rattrape le vif »
a donc valeur de proverbe, et ce n’est pas grâce à la vitesse, mais grâce à
l’astuce. On dit couramment chez mes compatriotes : « le lièvre est pris
par le bœuf », avec absolument le même sens. « L’aigle est pris par la tor-
tue », disait jadis Ménédème (cité par Diogène Laërce dans sa Vie) « contre
ceux qui étaient d’un parti politique contraire ». Voici ses propres mots :
Un homme vif fut jadis pris par un impotent
Et la tortue dans sa lenteur prit le roi des oiseaux46.
Dans le premier vers, il fait sans aucun doute allusion à ce passage
d’Homère p uisqu’on raconte qu’il en était passionné tout particulière-
ment, comme le dit le même Diogène. Mais pour revenir au sujet, on
peut dire la même chose de la Torpille qui mange les autres poissons
après les avoir engourdis par ruse, bien qu’ils soient très rapides ; de
même pour la Raie (j’ajoute d’après Aristote, Histoire des animaux, IX,
les aselles, les rhombus et les anges) et la pastenague qui prennent par
ruse des poissons très rapides et même des mulets. Vois Érasme, Adages,
I, 7, 67. Et Natale Conti dans ses Mythologies, II, 7 : « Le plus coura-
geux et le plus rapide des Dieux a été entortillé dans des filets par l’art
de Vulcain qui est un Dieu faible, boiteux et lent ; qu’est-ce que cela
signifie sinon que les scélérats ne peuvent se fier ni en leurs forces ni à
la vitesse de leurs jambes pour éviter la colère du Dieu qui venge tous
les scandales ? ce que Théognis indique aussi dans ces vers :
Et le lent saisit le rapide, Cyrnos, il poursuit
l’injustice à la course et c ’est lui que les divinités favorisent47. »
46 Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, « Ménédème », 133. Voir aussi
Érasme, Adages, I, 7, 67 (« Velocem tardus assequitur ») et I, 7, 68 (« Aquilam testudo vincit »)
qui cite Ménédème.
47 Aristote (Histoire des Animaux, IX, 37) est cité par Érasme, Adages, I, 7, 67, qui donne
aussi le premier vers de la citation de Théognis.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
440 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
[332] τὸ καὶ μοιχάγριʹὀφέλλει) Sensus est : Mars quidem simpliciter
poenam et castigationem meretur, quod in adulterio deprehensus sit :
sed circumstantiae facti poenam grauiorem adhuc c onstituunt, quod
uidelicet is Deorum uelocissimus a tardissimo sit comprehensus in
flagranti crimine. Quae fuerit autem illa poena, non exprimitur. Sunt
autem diuersae illae apud diuersas gentes, ut eas enumerat Alexand.
Gen. dier. lib. 4. cap. 1. Videtur tamen impunitum remansisse istud
adulterium Martis : nam hic in Thraciam, Venus ad Cyprum facto
impetu statim se c ontulerunt. Porro apud Athenaeum lib. 12. ut iam
obseruauit Giphanius, hic uersus sic legitur :
χωλὸς ἐὼν τέχνῃ, τῷ καὶ ζωάγριʹὀφέλλει.
[339] αἳ γὰρ τοῦτο γένοιτο) Intemperantem nobis describit Mercurium,
qui cum uideat hos adulteros ita ignominiose Deorum oculis expositos :
tamen Veneris forma captus non recuset hoc dedecus subire, modo
illa, ut modo Mars, potitus esset. Quam uocem ut Deo indignam esse
concedamus, tamen affectus impudentium et effraenis libidinis hominum
illa rectissime exprimuntur. Sunt enim, si Diis placet, sunt eiusmodi
ingenia, quae nullis aliorum poenis a sceleribus coerceri possunt : et,
quia de hac loquimur, qui lasciuiae et uoluptatis Venereae execrandos
impetus cohibere nequeant, et eo caecitatis ac dementiae delabuntur,
ut quoduis tormenti genus ipsumque adeo suspendium post stupra-
tam uirginem aut mulierem, cuius amore incendantur, sibi exoptare
minime uereantur, adeo pudorem cum castitate omnem abiecerunt.
Non absimili modo atque non ita pridem nobilis quidam Gallus, non
melior forte ipso Iuliano, qui altera die qua Comitis stabuli (ut uocant)
dignitate honestaretur, in perpetuum animae suae exitium cum Diabolo
lubentissime conuenturum impie dictitabat. Is nuper in bello interiit,
alterumque forsan uotum tantum c onsequutus est.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 441
[332] il lui faut payer le prix de l’adultère) Le sens est : Mars mérite
simplement une peine et un châtiment parce q u’il a été surpris en train
de commettre un adultère. Mais les circonstances du fait aggravent la
peine, sans doute parce que lui, le plus rapide des Dieux, a été pris en
flagrant délit par le plus lent. On ne dit pas ce qu’aurait été la première
peine. Il y en a de différentes selon les peuples, selon Alexander dans Les
Jours de fête, IV, 1 qui les énumère. Cet adultère de Mars semble cepen-
dant être resté impuni car, à peine libérés, ils se sont transportés, lui
en Thrace et Vénus à Chypre. Ajoutons que chez Athénée, au livre XII
comme l’a déjà observé Van Giffen, on lit ce vers ainsi :
[…] le boiteux [l’a pris] par ruse ; il lui doit une rançon48.
[339] si cela pouvait arriver !) Il nous décrit un Mercure intempérant
qui, voyant les adultères ignominieusement exposés aux regards des
Dieux, ne refuse pourtant pas de subir ce déshonneur, ravi q u’il est par
la beauté de Vénus, pourvu seulement qu’il ait pu la posséder comme
Mars. Nous reconnaissons que ce mot est indigne d’un Dieu, mais
il exprime excellemment les sentiments des hommes impudents qui
ne mettent aucun frein à leurs désirs. Il existe en effet, aux Dieux ne
plaise, il existe des caractères de ce genre qui ne peuvent être corrigés
de leurs crimes par les peines que subissent les autres et – car c ’est
de cela q u’il est question – qui ne peuvent c ontenir les ardeurs détes-
tables des plaisirs de la lascive Vénus. Ils en viennent à un tel point
d’aveuglement et de démence qu’ils ne craignent pas de se souhaiter
n’importe quel genre de supplice, y compris la pendaison, pourvu qu’ils
aient pu déshonorer la vierge ou la femme pour qui ils s’enflammaient
d’amour. Avec la chasteté, ils ont rejeté toute pudeur ! Ce qui n’est pas
très différent de l’attitude récente d ’un noble français, qui ne valait
guère mieux que Julien lui-même ; l’autre jour qu’on l’honorait de la
dignité de Connétable (comme ils disent), il répétait en impie q u’il
ferait très volontiers un pacte avec le Diable en vue de la fin éternelle
de son âme. Il est mort au combat il y a quelque temps, et a peut-être
obtenu ce q u’il souhaitait49.
48 Il s ’agit toujours du vers 332. Voir Van Giffen, scholies à l ’Odyssée VIII, à l ’entrée « χωλὸς
ἐὼν, etc. » (éd. citée, non paginée).
49 Il s ’agit peut-être du c onnétable de Montmorency, peu apprécié des protestants, mort en
1567 à la bataille de Saint-Denis. Julien est l’empereur Julien, dit aussi Julien l’Apostat.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
442 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
[347] ὡς σὺ κελεύεις) Vulcanus petebat dotem, quam pro Venere
penderat, a Ioue sibi restitui, an nunc Neptunus eadem ipsi obtulit ?
Res est dubia, et a nobis examinanda. Videtur sane hic aliud, praeter illa
ἕεδνα, intelligendum, nimirum in poenam c ommissi adulterii, quam
esset Mars iure persoluturus. Expresse hoc docetur in sequentibus, quia
hoc a Marte se petere dicit Vulcanus, et ipse Neptunus pro Marte se
fideiussorem exhibet : et non pro Ioue, a quo dotem Vulcanus repete-
bat. dicit enim, εἰσόκε μοι μάλα πάντα ματὴρ ἀποδώσει ἕδνα. Veneris
autem pater erat ipse Iupiter, ut docebimus in Lexico in uoce, ἀφροδίτη,
uel κυθερείη. Videtur ergo fuisse illa poena pecuniaria : pro corporali
enim non uidebatur fideiussurus fuisse Neptunus : deinde notandum
est, debitam illam fuisse ei cui iniuria inferretur, ut hic Vulcano, cuius
uxorem Venerem Mars stuprauerat.
[351] δειλαί τοι δειλῶν) Huius uersus uarii eliciuntur sensus, prout
illi a Didymo et Eustathio referuntur. Velut dicas, Sponsiones quae pro
malo homine et nequam fiunt, malae item sunt existimandae, ut non
sit opus pro Marte pernicioso et nequissimo Neptunum fideiubere.
Volunt enim hic δειλὸν poni pro φαῦλον. Vel, δειλαὶ αἱ ἐγγύαι, id est,
infelices sunt et damnosae sponsiones, καὶ δειλῶν ἀνδρῶν τὸ ἐγγυᾶσθαι,
et infelicis est hominis spondere et fideiubere pro aliis. Quasi illud
generaliter sit dictum omnibus iuxta illam Delphicam inscriptionem,
ἐγγύα παρὰ δʹἄτα : Sponde, praesto est noxa. Quod quidem Eustathius
ἀπάνθρωπον esse dicit, si neque ipse pater pro filiis, aut cognati pro
cognatis, aut amici pro amicis fideiubeant. Itaque illud generaliter a
Vulcano dictum non uult. Alii ergo dicunt, ὅτι τῶν δειλῶν καὶ εὐτελῶν,
εὐτελεῖς ὀφείλουσιν εἶναι καὶ αἱ ἐγγύαι, ὡς ἂν ἔχοιεν ἄγειν τοὺς ἐγγυητὰς
οἱ εὐτελεῖς ὡς ὁμοίους. Miserorum et simplicium hominum, simplices
debere esse sponsiones : hoc est, non debere esse nimium potentes ipsos
sponsores, ut a creditoribus, qui sunt simpliciores illis conueniri possint,
tanquam pares. Ideo subiicit Vulcanus paulo post, dicens Neptuno,
πῶς ἂν ἐγά σε δέοιμι, etc. quasi dicat, Ego cum sim te longe inferior,
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 443
[347] comme tu l’ordonnes) Vulcain demandait que la dot q
u’il avait
payée pour Vénus lui soit rendue par Jupiter : est-ce que Neptune a offert
la même chose ? Ce n’est pas clair et nous devons examiner la chose en
détail. Il semble qu’il faille ici comprendre autre chose que cette dot
(eedna), sans doute une somme qui c ompenserait l’adultère c ommis et
dont Mars devrait à juste titre s ’acquitter. C’est ce qui sera expressément
montré dans les vers suivants, parce que, dit Vulcain, il réclamera cette
somme à Mars et que Neptune s’offre lui-même comme garant pour
Mars, et non pour Jupiter à qui Vulcain réclamait la dot. Il dit en effet :
« jusqu’à ce que le père me rende toute la dot » [v. 318]. Or le père de
Vénus était Jupiter, nous l ’enseignerons dans le Lexique à l ’entrée aphro-
ditè ou kuthereiè. La peine semble donc avoir été pécuniaire car Neptune
n’allait pas se porter garant pour un châtiment corporel. En deuxième
lieu, il faut noter que cette dette est due à celui à qui l’on a fait injure,
comme ici à Vulcain, dont Mars avait déshonoré l’épouse, Vénus.
[351] Elles sont mauvaises, [les garanties] des mauvaises gens) On tire
divers sens de ce vers, si l’on en croit Didyme et Eustathe. Comme si tu
disais : Les garanties données pour un homme mauvais et vil doivent être
considérées c omme mauvaises ; ce n’est donc pas la peine que Neptune
se porte garant pour Mars qui est un être dangereux et vil. Car on veut
qu’ici, deilon (mauvais) soit mis pour phaulon (vil, sans valeur). Ou bien,
deilai ai egguai, les garanties sont funestes et dommageables, kai deilôn
andrôn to egguasthai, et ce sont des misérables, ceux qui servent de cau-
tion et se portent garants pour autrui50. Comme si le propos se voulait
général conformément à l’inscription de Delphes : « Porte-toi garant, le
dommage est tout près ». Mais Eustathe dit q u’il est inhumain (apan-
thrôpon) d ’empêcher le père de se porter garant pour ses enfants, ou des
proches pour leurs proches, ou les amis pour les amis. C’est pourquoi il
ne veut pas donner une portée générale à ce mot de Vulcain. D’autres
disent donc que « les garanties des hommes misérables et simples doivent
être simples ; c’est-à-dire que leurs garants ne doivent pas être trop
puissants pour pouvoir s’entendre comme des égaux avec des créanciers
qui sont plus simples q u’eux ». C
’est la raison pour laquelle Vulcain
ajoute peu après, disant à Neptune : « Comment pourrais-je demander,
moi, etc. » [v. 352], comme s’il disait : Je suis, moi, bien inférieur à toi.
50 Je traduis le latin de Sponde qui traduit lui-même le grec en latin par des doublons
synonymiques.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
444 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
et tu tamen pro Marte fideiubeas, quomodo, si praecipuus ille debitor
effugerit : quomodo, inquam, ego te potentiorem me conueniam ? Itaque
mihi non est tutum sub tua fideiussione Martem dimittere, satius est ut
ille mihi ante satisfaciat, quam e potestate mea liberetur : tamen preces
et authoritas Neptuni aliud a Vulcano impetrarunt. Alii dicunt, αἱ πρὸς
τοὺς δειλοὺς καὶ ἀσθενεῖς ἐγγύαι, δειλαὶ καὶ αὐταὶ καὶ μηδὲν δυνάμεναι,
ὡς μὴ δυναμένων τῶν τοιούτων ἐπεξελθεῖν ἀδικήματα διʹἀσθένειαν : id
est, Fideiussiones quae miseris et imbecillibus fiunt, miserae sunt, et
nullarum uirium, cum illi non possint prae imbecillitate sua iniurias
sibi factas persequi ac ulcisci.
[358] οὐκ ἔστʹοὐδὲ ἕοικε) Quasi dicat : Scio quidem rem ita se non habi-
turam, ut tu dicis : tamen cum me non deceat tibi seniori c ontradicere,
iussis tuis parebo, et Martem uinculis istis liberabo. Quod autem id eo
pacto euenturum dubitet, fecit sua imbecillitas, qua nunquam possit
fortissimos illos Deos ad debitum persoluendum cogere.
[367] [p. 109] [368 à 425] [p. 110] [426 à 468]
[371] μουνὰξ ὀρχήσασθαι) Intelligo absoluta illa Demodoci cantilena,
ad quam alii mixtim Phaeacenses saltabant, iussisse Alcinoum, ut hi
duo Halius et Laodamas per se soli et sine cantu saltarent. Illi tamen
praemittunt pilae ludum, quem coelestem appellat Pollux lib. 9. ut iam
obseruauit Giphanius. Hunc ludum autem aliquod saltationis genus
fuisse dicit Eustathius.
[383] ἦ μὲν ἀπείλησας) Hoc solum laude dignum in Phaeacensium
certaminibus obseruauit. nam in caeteris praestantiorem se illis existima-
bat. Ea autem solemus extollere, quae a nobis minus praestari possunt.
Minus autem saltationis peritus fuisse Vlysses uidetur, aut saltem propter
nauigationis laborem ad eam minus in praesentia aptus, ut ipsemet
antea dicebat. Vel hanc postremam partem tantum admiratus est, quod
soleant in omnibus fere rebus nouissimae magis afficere spectantes.
Non decuit autem eum aliqua parte non laudatis Phaeacibus discedere,
ut ipsis tantum gratularetur, ac testaretur non omnino iniucundam
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 445
Si tu te portes garant pour Mars, comment, s’il s’échappe, lui qui est
le débiteur principal, comment, dis-je, pourrais-je m’entendre avec toi
qui est plus puissant que moi ? C ’est pourquoi il n’est pas prudent pour
moi d ’abandonner Mars à ta garantie, il vaut mieux q u’il me satisfasse
avant d ’échapper à mon pouvoir. Les prières et l ’autorité de Neptune ont
pourtant obtenu autre chose de Vulcain. D’autres disent : les garanties
qui sont données à des hommes misérables et faibles, sont misérables et
de nul poids, p uisqu’ils ne peuvent, à cause de leur faiblesse, poursuivre
les injustices qui leur ont été faites et s’en venger51.
[358] Il n’y a ni apparence ni lieu de) Comme s’il disait : Je sais bien
qu’il n ’en ira pas c omme tu le dis. Mais p uisqu’il n ’est pas c onvenable
que je te contredise, toi qui es plus âgé, je vais obéir à tes ordres et
délivrer Mars de ces liens. Son doute quant à l’issue de l’affaire tient
à sa faiblesse qui l’empêche de ne pouvoir jamais c ontraindre les plus
courageux des Dieux à lui régler leur dette.
****
[371] de danser seul à seul) Voici ce que je comprends : une fois terminée
la chanson de Démodocos qui faisait danser ensemble d ’autres Phéaciens,
Alcinoos a ordonné à ces deux hommes, Halios et Laodamas, de danser
seul à seul et sans accompagnement de chant. Ils c ommencent cependant
par un jeu de balle, que Pollux appelle céleste en son livre IX, Van Giffen
l’a déjà observé. Eustathe dit que ce jeu était aussi une sorte de danse52.
[383] tu m ’avais vanté) C ’est la seule chose digne d’éloge qu’il ait
observée dans les joutes sportives des Phéaciens. Dans les autres épreuves,
il s ’estimait supérieur. Et nous portons d ’ordinaire aux nues ce que nous
pratiquons le moins. Ulysse, semble-t-il, était peu habile à la danse, ou
du moins peu apte à ce moment présent à cause des souffrances de son
voyage en mer, c omme il le disait plus haut. À moins q u’il n ’ait admiré
que cette dernière partie parce que, dans presque tous les cas, ce sont les
spectacles les plus nouveaux qui touchent davantage les spectateurs. Et
il n’était pas convenable q u’il s’en aille sans avoir adressé quelque éloge
aux Phéaciens, ne serait-ce que pour leur montrer sa reconnaissance
51 Didyme, ad loc. ; Eustathe, c ommentaire au v. 352, éd. citée, t. 1, p. 302.
52 Van Giffen, scholies à l’Odyssée VIII, à l ’entrée « Οἱ δὲ ἐπεὶ, etc. » : « Pilae ludus multiplex,
una est quam vocant coelestem, quia in sublime pelleretur. ea hic usos Phaeaces ait Pollux lib. 9. » ;
Eustathe, c ommentaire au v. 376, éd. citée, t. 1, p. 304.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
446 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
sibi fuisse hanc certaminum exhibitionem. Quo etiam percepto gauisuri
essent ipsi Phaeaces, ut qui non frustra in oblectando hospite operam
collocassent. Itaque statim subiungit, ὡς φάτο. Γήθησεν δʹἱερὸν μένος
Ἀλκινόοιο, nimirum quod aliquod ab hospite intelligeret approbatum.
Periisse enim beneficia putamus, nisi illa ei cui fiunt, placere cognosca-
mus, alioqui non leuis laetitia in beneficium redundare solet.
[389] δῶμεν ξεινήιον) Ιam aliquoties obseruauimus hunc ueterum
morem, dari solita munera hospitalia, quae Xenia appellantur, peregrinis
ab ipsis hospitibus excipientibus : nunc dicam uarii fuisse illa generis.
nam aliquando pocula aurea uel argentea, aliquando currus et equi,
aliquando baltheus, aliquando ensis, aliquando uestes donabantur : hic
uestes, auri talenta, et ensem accipit a Phaeacibus Vlysses. Reperio tamen
alibi solita donari edulia, idque apud Apuleium Asini aurei lib. 2. cuius
haec sunt uerba : Commodum, inquit, meridies accesserat, et mittit mihi
Byrrhena xeniola, porcum optimum et quinque gallinulas, et uini cadum
in aetate preciosi, etc. Vbi Philippus Beroaldus doctissimus eius authoris
illustrator, Morem, inquit, signat priscorum, qui hospitibus munera
esculenta missitabant, quae Xenia, id est, hospitalia appellauerunt.
Nam, ut author est Vitruuius in sexto, cum fuerint Graeci delicatiores
et a fortuna opulentiores, hospitibus aduenientibus instruebant cubicula
et triclinia, et cum penu cellas, primoque die ad coenam inuitabant :
postero mittebant pullos, oua, olera, poma, reliquasque res agrestes,
quae xenia ab hospitibus appellabantur. [p. 111]
[408] χαῖρε πάτερ ὦ ξεῖνε) In reconciliatione amicorum id aequum
est obseruari, ut qui primus facta iniuria amicitiam labefactauit, eam
quoque primus resarciat. Quod hic Euryalus ingenue facit. Agnouerat
enim ex praecedentibus, temere se et inconsulte tam proterue et petu-
lanter hospiti, cuius uirtutes perspectas non habebat, insultasse. Atqui
dixeris, hoc ipso iustius poterat ignotum uirum lacessere : grauius enim
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 447
et témoigner que ce spectacle sportif ne lui avait pas été tout à fait
désagréable. Cela compris, les Phéaciens eux-mêmes se réjouiraient,
parce que leurs efforts pour plaire à leur hôte auraient été récompensés.
C’est pourquoi le poète ajoute aussitôt : « Il dit. Alcinoos à la sainte
force se réjouit » [v. 385], assurément parce q u’il apprécie les marques
d’approbation de son hôte. Car, pensons-nous, les bienfaits sont perdus
quand nous ne savons pas s’ils plaisent à leur bénéficiaire. Et elle n’est
pas légère, la joie qui redouble celle du bien q u’on a fait.
[389] donnons-lui les présents de l’hospitalité) Nous avons déjà souvent
observé cette coutume des anciens : les hôtes donnent aux voyageurs
des présents d’hospitalité qu’on appelle xenia. Je dirai ici qu’il y en
avait de diverses sortes. On donnait parfois des coupes d ’or ou d ’argent,
parfois des chars et des chevaux, parfois un ceinturon, un glaive, ou
des vêtements. Ulysse reçoit ici des Phéaciens des vêtements, des talents
d’or et un glaive. Je trouve ailleurs qu’on pouvait donner des aliments,
et cela chez Apulée, au livre II de L’Âne d’or, que je cite : « Midi était
tout juste arrivé et Byrrhena m’envoie de petits présents d’hospitalité
(xeniola), un porc excellent et cinq jeunes poules, et une cruche d ’un
vin précieux par l’âge, etc.53 ». Filippo Beroaldo, qui a fort savamment
éclairé cet auteur, c ommente ici : « Il désigne la coutume des anciens
qui envoyaient fréquemment à leurs hôtes des présents comestibles qu’ils
appelaient xenia, c’est-à-dire présents d ’hospitalité. Car, Vitruve dans son
livre VI s ’en porte garant, comme la fortune avait donné aux Grecs un
goût plus délicat et des richesses, ils mettaient à la disposition de leurs
hôtes des chambres à coucher, des lits de table et des pièces avec des
provisions et, le premier jour, les invitaient à leur table ; le lendemain,
ils leur envoyaient des poulets, des œufs, des légumes, des fruits et
d’autres produits des champs qui étaient appelés xenia par les hôtes54 ».
[408] Salut à toi, père, étranger) Il est juste d’observer que dans une
réconciliation entre amis, le premier dont l ’injure a ébranlé l ’amitié est
aussi le premier à la rétablir. C ’est ce q u’Euryale fait ici franchement.
Car les événements précédents lui ont appris qu’il a insulté à la légère
et sans réfléchir, avec impudence et effronterie, un hôte dont il n ’avait
pas distingué les vertus. Tu pourrais dire cependant que pour cette
même raison il était moins injuste de sa part de provoquer un homme
53 Apulée, Les Métamorphoses ou l’Âne d ’or, II, 11.
54 Filippo Beroaldo, commentaires à l ’Âne d’or d’Apulée, B. de Zanis, Venise, 1504.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
448 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
futurum, si notum contempsisset. Immo, inquam, eo minus debuit
illi esse iniuriosus, quod eum nondum nosset. Modestiae enim est,
de eo quem nondum reipsa noris, bene sentire : quem autem fortem
noris, ignauum appellare et c ontumeliae et calumniae non tolerandae.
Hanc ergo partem τοῦ καθήκοντος optime seruat Euryalus, ingenueque
fatetur, se quicquid graue aut molestum in Vlyssem pronunciauit, pro
irrito haberi uelle, testemque humani et mansueti erga illum animi
preciosum ensem illi obtulit, tum omnia fausta imprecatur.
[414] μηδέ τί τοι ξίφεος) Quasi dicat : Vtinam te Deus sic felicitet
et fortunet, ut nunquam huius ensis, quo me donas, penuria labores.
Solent enim miseri homines, qui dum prosperiorem uitam uiuerent,
sua in aliis locupletandis profuderunt : tum demum, cum angustia
rei familiaris opprimuntur, ea sibi exoptare, quae alias liberaliter et
magnifice in munera (de his tantum loquor, quia ad rem praesentem
attinent) consumpserunt.
[420] μητρὶ παρʹαἰδοίῃ) Cur haec prope Areten collocentur, ratio
uideri potest, quod non solum ab illa iussu Alcinoi quaedam alia
superadiicienda illis erant, sed etiam cista includenda, quod ipsa in
sequentibus exequitur.
[430] καὶ οἱ ἐγὼ τόδʹἄλεισον) Vt Alcinous caeteros Reges dignitate
antecellebat, sic etiam muneris hospitalis praestantia illis est superior.
Illi enim uestes et talenta auri, hic poculum ad libationes, qui finis
muneri etiam maiorem c onciliat praestantiam. Neque tamen uestes
praetermisit : nam paulo post Arete, ἐν χηλῷ φάρος θῆκεν καλόν τε
χιτῶνα. Idem c onuiuia exhibuit, certamina, et hospitium : unde facile
iudicari potest, quam ille melius de Vlysse sit meritus.
[447] θόως δʹἐπὶ δεσμὸν ἴηλε) Obseruandus est hic mos antiquo-
rum cistas uinculis muniendi, quod postea clauibus fieri solitum est
ex Laconum inuentione, ut tradunt. Hoc autem Vlyssis uinculum
uulgarium securitatem excessit. Ideo dicitur illud a Circe accepisse.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 449
inconnu ; il aurait été plus grave de mépriser un homme c onnu. Bien plus,
dirais-je, il devait d ’autant moins lui faire injure q u’il ne le c onnaissait
pas encore. Car c ’est le propre de la modestie d ’avoir bonne opinion
de celui que l’on ne c onnaît pas bien encore. Et quand on c onnaît son
courage, l’appeler lâche est l’outrager ou le calomnier de manière non
tolérable. Euryale remplit excellemment cette partie des convenances
(tou kathèkontos) et reconnaît franchement qu’il a tenu publiquement à
Ulysse des propos fâcheux et désagréables. Il veut q u’on tienne ce mot
pour vain et lui offre un glaive précieux en témoignage de ses bonnes
dispositions. Il fait enfin des vœux pour sa prospérité.
[414] que jamais ce glaive) Comme s’il disait : Puisse Dieu te combler
de bonheur et de prospérité pour que tu ne souffres jamais de l ’absence
de ce glaive que tu me donnes. Car ils sont malheureux, les hommes qui,
tant qu’ils mènent une vie prospère, donnent leurs biens sans compter
pour enrichir autrui, mais lorsqu’ils connaissent l’étau du malheur
domestique, souhaitent avoir ce q u’ils ont autrefois dissipé en présents
avec libéralité et magnificence (je parle de cela seulement parce que cela
touche au sujet présent)55.
[420] près de leur vénérable mère) Pourquoi placer ces présents près
d’Arétè ? La raison peut en être qu’elle devait non seulement, sur l’ordre
d’Alcinoos, y ajouter en sus d’autres présents, mais aussi les enfermer
dans un coffre, ce q u’elle fait elle-même dans les vers suivants.
[430] pour moi, je lui [fais présent] de cette coupe) Tout comme Alcinoos
l’emporte en dignité sur tous les autres Rois, il montre aussi sa supériorité
par son présent d’hospitalité. Eux offrent des vêtements et des talents
d’or, lui une coupe destinée aux libations, et cette fin confère au présent
une supériorité plus grande. Il n’a pas non plus omis les vêtements car,
peu après, Arétè « plaça dans le coffre un manteau et une belle tunique »
[v. 441]. C’est lui aussi qui a eu l’initiative des banquets, des joutes et
de l’hospitalité. Il est donc facile de juger que c’est lui qui a rendu le
meilleur service à Ulysse.
[447] serre-le vite d
’un lien) Il faut ici observer cette coutume des
anciens de munir les coffres de liens, on utilisa par la suite des verrous,
inventés par les Laconiens, dit-on. Mais le nœud dont use Ulysse excède
les précautions communes. C’est pourquoi il est dit l’avoir appris de
55 Faut-il voir ici une allusion à des difficultés personnelles ?
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
450 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
Vnde monet hoc loco Eustathius, posse prouerbialiter usurpari, ὀδυσσέως
δεσμόν, Vlyssis uinculum : de rebus diligenter et tuto obseratis, ἐπὶ τῶν
ἀσφαλῶς σφραγιζομένων. Et hoc in sua Adagia retulit Adrianus Iunius.
[453] θεῷ ὡς) Nescio an a multis animaduersum sit, animaduerti
tamen maxime iubeo, quam longe ab Epicureorum sententia dissideat
Homerus noster, statuentium Deum in coelis ociosum, uitaque tranquilla
perfruentem. Quod a sanis Philosophis satis superque c onfutatum est, et
hoc ipsum Poeta noster proculdubio praestiturus foret, si resumpta uita
pristina haec monstra horrenda c onspiceret. Id ergo nos ex ipsius uerbis,
quandoquidem uiua illius uoce destituimur, praestemus. Vlyssem curis
et sollicitudinibus uariis animo agitatum, cui comparat ? Deo nimirum,
cuius naturae omnino repugnat, desidiosum esse. Ille agit perpetuo,
feriaturque nunquam more istorum bipedum porcorum, quibus summa
felicitas in uoluptate et inertia posita est. Ille curas subinde uarias,
immo infinitas cogitatione uersat, quibus generis humani c onseruationi
diligenter prospicit. Quid uero, dicat aliquis, forsan ex eodem porcorum
grege, Tu nobis uersatilem quendam et mobilem Deum fingis, cui nulla
quies, nulla statio, nullus laborandi finis. Demus, ab illo mundum
hunc regi : at si talis est, qualem uos uultis, nonne iam inde ab aeterno
omnia habet praesentia, quae ille disposuit et ordinauit ? ecquid opus est
eum ita subinde curis torqueri ? Respondeo, nos nullum alium Deum
imaginari, quam qui ab aeterno et ante saecula extitit. Iam cum unus
et idem sit, mutari nullo modo potest : quod proculdubio accideret,
si curae in illo quiescerent. Nam siqui ab initio eos habuit, nunc uero
non habeat : iam Deus non est, ut qui mutationi sit obnoxius. Quod
enim in illo semel fuit, semper est et erit : alioqui non aeterna essent
omnia in Deo, neque ipse Deus esset aeternus. Recte igitur Homerus
qui eum in perpetua cura et sollicitudine constituit. Quod tamen non
est intelligendum ut eum adeo torqueri aut cruciari oporteat, sed non
possumus alio modo diuina mysteria quam humanis uocabulis expri-
mere adeo infans est, de Deo mortalitas.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 451
Circé. Eustathe fait donc remarquer à propos de ce passage qu’on peut
utiliser comme proverbe odusseôs desmon, le lien d ’Ulysse, à propos de
choses enfermées avec soin et sûreté, « à propos de ce qui est solidement
serré56 ». Adriaen de Jonghe l’a rapporté dans ses Adages57.
[453] comme à un dieu) Je ne sais si beaucoup ont remarqué – et j’invite
avant toutes choses à le remarquer – à quel point notre Homère est éloigné
du jugement des Épicuriens qui décrètent que Dieu, oisif dans les cieux,
jouit d’une vie tranquille. Ce que les Philosophes sains d’esprit ont plus
qu’assez réfuté et, sans aucun doute, notre Poète l’aurait fait si, ressuscité, il
contemplait ces terribles monstres d ’autrefois. C ’est donc ce que nous allons
faire à partir de ses propres mots, puisque nous sommes privés de sa voix
vive. À qui compare-t-il Ulysse agité en son cœur de soucis et d ’inquiétudes
divers ? à un Dieu assurément, dont la nature répugne complètement à
l’oisiveté. Il agit c ontinuellement et n’est jamais en repos comme ces porcs
à deux pieds qui placent la plus grande félicité dans le plaisir et l’inaction.
Il agite souvent en son esprit les soucis divers et même infinis dans leur
constante méditation, soucis qui révèlent sa diligence dans la conservation
du genre humain. Quoi donc, dira-t-on, peut-être dans ce même troupeau
de porcs : Tu nous représentes un Dieu changeant et mobile, pour qui il
n’y a aucun repos, aucun arrêt, aucune fin au labeur. Mais, nous sommes
d’accord, c’est lui qui gouverne cet univers. S ’il est tel que vous le dites,
n’a-t-il donc pas sous les yeux, de toute éternité, tout ce qu’il a disposé et
ordonné ? q u’a-t-il besoin d’être ainsi tourmenté de soucis ? Je réponds que
nous n’imaginons nul autre Dieu que celui qui existe depuis l’éternité et
avant les siècles. Puisqu’il est un et identique à lui-même, il ne peut en
aucune manière subir un changement comme ce serait le cas si les soucis
s’apaisaient en lui. Car s’il les possède depuis l’origine et maintenant ne les
possède plus, il n’est pas Dieu puisqu’il est soumis au changement. Car ce
qui a une fois été en lui, l’est et le sera toujours ; sans quoi toutes choses
ne seraient pas éternelles en Dieu et Dieu lui-même ne serait pas éternel.
Homère a donc raison d’en faire la proie d’un souci et d’une inquiétude
perpétuels. Mais il ne faut pas le c omprendre c omme s’il devait subir
tourments ou tortures. Nous ne pouvons exprimer les mystères divins que
par des mots humains, et les mortels, quand il s’agit de Dieu, ne sont que
des enfants qui ne savent parler.
56 Eustathe, ad loc., éd. citée, t. 1, p. 307.
57 Adriaen de Jonghe (Junius), Adages, VIII, 74 (« Vlyssis uinculum »).
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
452 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
[462] ζωάγριʹὀφέλλεις) Beneficiorum commemoratio, inquiunt,
eorundem est exprobratio. Existimo tamen hic non exprobrandi gratia
beneficium suum Nausicaam Vlyssi commemorare, sed ut se Vlyssi
hoc nomine commendaret, perpetuamque sui memoriam apud eum
impetraret. Ita enim a natura sumus informati, ut beneficia nostra
collata perire aut obliuione obrui nolimus, nihilque fere grauiore aut
iniquiore animo ferimus, quam ἀχαριστίαν, quae in eorum sepulta
memoria ostenditur. Deinde nescio quo modo bene in Vlyssem erat
affecta Nausicaa, ut quem sibi pro marito exoptarit.
[467] θεῷ ὡς) An impie hoc ab Vlysse dictum sit, quispiam fortasse
quaerat ? Ego uero respondebo Vlyssem comparatiue tantum loqui, non
essentialiter : hoc est, ut Nausicaam uere et reipsa Deam sit existimaturus,
sed quemadmodum Deo uitam nostram primum acceptam referimus,
et ideo ipsi gratias agere solemus : sic se etiam ipsi Nausicaae, ut alteri
cuidam Deo, perpetuas habiturum gratias, ut a qua sit seruatus, et
quasi noua uita donatus. Mortis enim liberari periculo, est quasi alteram
uitam accipere : a quo autem id factum sit nihil aliud dicas, quam te
illi teipsum acceptum referre : quanquam hoc est instrumentis dare,
quod Deo authori c ompetit. Proinde nos cum ita loquimur, altius est
animus attollendus, et Deo omnia tribuenda, cum secundarum etiam
tamen causarum aliqua reuerentia.
[469 à 491] [p. 112] [492 à 549] [p. 113] [550 à 586]
[479] πᾶσι γὰρ ἀθρώποισι) De Musica alias dictum est, et olim
dicetur in Athenaeo.
[489] λίην γὰρ κατὰ κόσμον) Verisimile est Demodocum multa quae
ad Troianum bellum pertinebant cecinisse, cum ipsius Vlyssis et Achillis
contentionem exponeret, alioqui frustra eum adeo laudaret Vlysses eo
nomine, quod labores Graecorum uere et decenter cecinerit. Sed in illis
commemorandis noluit Poeta immorari euitandae prolixitatis gratia, ut
quod iam in Iliade praestiterit : hic ergo illius παραλειπόμενα tantum
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 453
[462] tu me dois la rançon de ta vie) Rappeler la mémoire des bien-
faits, dit-on, c’est en faire reproche. Je pense cependant qu’ici, ce n’est
pas pour en faire reproche que Nausicaa rappelle à Ulysse la mémoire
de son bienfait, mais pour se faire valoir auprès de lui et obtenir q u’il
garde d ’elle un souvenir éternel. La nature nous a ainsi formés que
nous ne voulons pas que les bienfaits c onférés disparaissent ou tombent
dans l’oubli et que rien ne pèse et ne déplaît davantage à notre cœur
que l’ingratitude (akharistia) que révèle la mémoire qui les ensevelit.
Deuxièmement, Nausicaa éprouvait quelque sentiment bienveillant
pour Ulysse, puisqu’elle le souhaitait pour mari.
[467] comme un dieu) On demandera peut-être : Ulysse est-il impie
en disant cela ? Je répondrai pour ma part q u’Ulysse parle seulement
par c omparaison, sans prendre en c onsidération l’essence, c ’est-à-dire
comme s’il jugeait en réalité Nausicaa c omme une Déesse. Mais, tout
comme nous rapportons à Dieu la vie que nous avons reçue de lui, et
pour laquelle nous lui rendons grâce, Ulysse de même rendra à Nausicaa
des grâces éternelles, c omme à l’égard d’un Dieu, car elle l’a sauvé et
lui a donné pour ainsi dire une nouvelle vie. Être délivré d’un péril
mortel est en effet comme recevoir une deuxième vie. À celui qui a fait
cela, tu ne dirais rien d’autre que c ’est lui qui t’a rendu à toi-même,
bien que ce soit donner à l ’instrument ce qui a Dieu pour auteur et lui
appartient. Lorsque nous parlons ainsi, il nous faut donc élever plus
haut notre cœur et attribuer toutes choses à Dieu, sans négliger pour
autant les causes secondes.
****
[479] car pour tous les hommes) On a parlé ailleurs de la Musique, et
on en traitera un jour à propos d’Athénée58.
[489] car [tu chantes] excellemment) Il est vraisemblable que Démodocos
ait chanté bien des chants c oncernant la guerre de Troie, p uisqu’il
exposait la querelle entre Ulysse et Achille ; sans quoi c’est en vain
qu’Ulysse l ’aurait loué de chanter les épreuves des Grecs selon la vérité
et les bienséances. Mais le Poète n ’a pas voulu s ’attarder sur ces souvenirs
mémorables par souci d’éviter la prolixité p uisqu’il avait déjà traité ce
sujet dans l’Iliade. Ici donc il rapporte seulement les événements omis
58 C’est une nouvelle allusion à l ’édition d’Athénée que Sponde projetait (voir supra).
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
454 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
refert, ut quod sequitur de equo Durio. De illo autem nos supra lib. 4.
satis diximus. Postulauit autem Vlysses a Demodoco, ut illum cane-
ret : quia ibi laudes suas c ontineri intelligebat, cum ipse dolum illum
excogitarit. Deinde hic est Poetae modus, ut Vlyssem suum Phaeacibus
etiam patefaciat, antequam ab illis in patriam discedat. Facit ergo ut
audita illa cantilena, in lacrymas Vlysses eruperit : quo uiso occasionem
silentium cantori imponendi, et Vlyssem ipsum quisnam sit, interro-
gandi Alcinous arripiet, tum ille sequenti libro rem totam copiosissime
illi exponet cum longa peregrinationis et laborum suorum narratione.
[507] ἠὲ διατμῆξαι) Aeneas apud Virgilium quadruplex consilium
fuisse dicit his uerbis :
Pars stupet innuptae donum exitiale Mineruae,
Et molem mirantur equi : primusque Thymoetes
Duci intra muros hortatur, et arce locari :
Siue dolo, seu iam Troiae sic fata ferebant.
At Capys, et quorum melior sententia menti,
Aut pelago Danaum insidias suspectaque dona
Praecipitare iubent, subiectisue urere flammis :
Aut terebrare cauas, uteri et tentare latebras :
Scinditur incertum studia in contraria uulgus.
[511] αἶσα γὰρ ἦν ἀπολέσθαι) Nihil potest hominum prudentia aut
rectum c onsilium, ubi Deus aliud fieri statuit.
[517] αὐτὰρ ὀδυσσῆα) Caeterorum Graecorum facta non commemorat,
unius autem Vlyssis meminit, quod ita uidelicet a Musa impelleretur,
ut etiam antea cum eius contentionem cum Achille caneret.
[523] ὡς δὲ γυνή) Haec c omparatio ad significandum Vlyssis luctum
tantum assumpta est, et tota uis est in illis uerbis, τῆς δʹἐλεεινοτάτῳ
ἄχει φθινύθουσι παρειαί.
[533] οἶος ἐπαφράσατο) Sic antea etiam solus lugentem Vlyssem
obseruabat Alcinous, unde colligere est, remotos ab aliis eos fuisse, aut
eminentiore loco, aut quod propter uicinitatem (ad latus enim Alcinoi
consedisse Vlyssem puto) id facilius fuerit Alcinoo uidere.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 455
(paraleipomena), c omme ce qui suit sur le cheval de Troie. Nous avons
déjà bien parlé de ce dernier au livre IV. Ulysse demandait à Démodocos
de chanter le cheval parce q u’il savait que s’y trouvait son éloge ; c’est
lui qui avait imaginé cette ruse ! Deuxièmement, c’est le moyen qu’a
trouvé le Poète pour dévoiler qui est Ulysse aux Phéaciens avant qu’il
ne les quitte pour retourner dans sa patrie. Il fait donc en sorte qu’en
entendant cette chanson, Ulysse fonde en larmes ; le voyant, Alcinoos
saisira l ’occasion d’imposer silence au chanteur et de demander à Ulysse
lui-même qui il est ; alors au livre suivant, ce dernier lui exposera avec
force détails le long récit de son voyage et de ses peines.
[507] soit le couper en deux) Énée chez Virgile dit q u’il y eut quatre
décisions envisagées :
Une partie s ’étonne du don funeste fait à la vierge Minerve
et ils admirent la masse du cheval ; le premier, Thymoète
exhorte à l’introduire dans les murs et à l’installer dans la citadelle ;
soit par ruse, soit que les destins de Troie l’aient désormais voulu.
Mais Capys, et ceux dont l ’esprit donne un meilleur avis,
ordonnent soit de précipiter dans la mer l ’embuscade des Danaens
et leur présent suspect, soit de le brûler dans les flammes ;
soit de percer ses flancs, et de mettre à l’épreuve les secrets de son ventre.
Le peuple incertain est divisé en désirs contraires59.
[511] car leur destin était de périr) La prudence humaine et le conseil
raisonnable sont impuissants quand Dieu en décide autrement.
[517] et Ulysse) Il ne rappelle pas les exploits mémorables des autres
Grecs, et ne mentionne q u’Ulysse, sans doute inspiré par la Muse c omme
plus haut lorsqu’il chantait sa querelle avec Achille.
[523] comme une femme) Cette comparaison a été choisie pour signifier
le chagrin d’Ulysse et toute sa force expressive se trouve dans ces mots :
« La douleur et le chagrin lui flétrissent les joues60 ».
[533] seul il s’en aperçut) Il était seul aussi, plus haut, Alcinoos, à
observer Ulysse pleurant ; on en peut conclure qu’ils étaient à l’écart
des autres, peut-être dans un lieu surélevé. À moins qu’à cause de la
proximité (car je pense qu’Ulysse était assis aux côtés d’Alcinoos) il fût
plus facile à Alcinoos de voir ses larmes.
59 Virgile, Énéide, II, v. 31-39.
60 v. 530.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
456 COMMENTAIRE AUX POÈMES HOMÉRIQUES – TOME III
[537] Δημόδοκος δʹἤδη) Cum ad exhilarandum hospitem celebraret
hoc c onuiuium Alcinous, uideret autem e c ontrario ad Musici cantilenas
eum tristari, iubet Demodocum quiescere, ne uideatur de industria et
sponte hoc pati, ac ex luctu et dolore hospitis uoluptatem capere.
[546] ἀντὶ κασιγνήτου) Quasi dicat : Oportet nos hospitis rationem
habere non mediocrem, non quod simpliciter hospes sit, sed quia sub
hac hospitis appellatione latet maius amicitiae uinculum, quam prima
fronte existimari possit. Ego enim in fratris loco eum deputari [p. 114]
ab omni cordato uiro arbitror, qui se ei hospitem et suplicem fecerit.
[557] οὐ γὰρ φαιήκεσσι) Mira est hoc loco τερατολογία, qua mentem
et intellectum suis nauibus rex Phaeacensis tribuit, quae nauigantium
institutum et omnium urbes et agros cognoscant. Quod ego attonitus
audio, sed aut falsa est Alcinoi iactantia, aut res quae illis saeculis non
absurda censeretur, siquidem ipsa quercus audire finxerint, et fere res
omnes brutas animauerint. Sic nauis Argo malum loquacem ex Dodonaea
quercu habuisse dicitur. Quod tamen dicit Phaeacensibus nauibus nullos
esse gubernatores, nulla gubernacula : uidetur contrarium esse illis quae
antea dicta sunt, ubi iuuenes duo et quinquaginta eliguntur ad nauem,
quam in Vlyssis discessum instrui iubebat Alcinous. Iidem eam malo,
uelis et remis instruunt : Proinde uidetur hic Alcinous mendacii et
uanitatis crimine obligari, dum sua peregrino homini nimium iactitat.
[573] ὅππη ἀπεπλάγχθης) Qui interrogant apud Homerum, solent
aceruum quaestionum cumulare, ut copiosius sit interrogato respondendi
argumentum. Id facit etiam hoc loco Alcinous. Tria enim potissimum
quaerit ab Vlysse, ubi gentium errauerit : deinde quales ad populos
peruenerit, tertio cur ad cantilenas Demodoci lacrymatus sit.
Finis libri octaui.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
COMMENTAIRE À L’ODYSSÉE – Livre VIII 457
[537] Démodocos désormais) Comme Alcinoos donnait ce banquet pour
réjouir son hôte mais q u’il a vu, au c ontraire, son chagrin en entendant
les chants du Musicien, il invite Démodocos à s’arrêter, craignant d’avoir
l’air d’accepter cette situation de bon cœur et de prendre plaisir au
chagrin et à la douleur de son hôte.
[546] à l’égal d’un frère) Comme s’il disait : il convient que nous ne
fassions pas un c ompte trop juste à notre hôte, non simplement parce
qu’il est notre hôte, mais parce que, sous ce nom d’hôte, se cache le lien
de l ’amitié, plus grand q u’on ne peut l ’estimer au premier abord. Car je
pense, moi, que tout homme de cœur c onsidère comme un frère celui
qui s’est fait son hôte et suppliant.
[557] car chez les Phéaciens, il n’y a pas) L ’invention merveilleuse (tera-
tologia) est admirable dans ce passage ; le roi des Phéaciens attribue à
ses navires l’esprit et l’intelligence p uisqu’ils c onnaissent les lois de la
navigation ainsi que toutes les villes et les campagnes. Pour ma part,
j’entends cela avec stupeur ! Mais soit les vantardises d’Alcinoos sont
des mensonges, soit la chose n’était pas considérée comme absurde à une
époque où l’on imaginait un chêne qu’on écoutait et où l’on a donné
une âme à presque toutes les bêtes brutes61. Cependant, ce qu’il dit des
navires phéaciens – ils n’ont aucun pilote, aucun gouvernail – contredit,
semble-t-il, les vers précédents où cinquante-deux jeunes gens étaient
choisis pour le navire qu’on équipait pour le départ d ’Ulysse sur l’ordre
d’Alcinoos. Les mêmes jeunes gens l’équipent d’un mât, de voiles et de
rames. Alcinoos semble donc ici pécher par mensonge et vanité, puisqu’il
vante à l’excès son bien devant un étranger.
[573] où t ’es-tu égaré ?) Ceux qui posent des questions chez Homère les
accumulent et les entassent pour donner à celui q u’on interroge matière
à répondre avec plus d ’abondance. C ’est ce que fait ici Alcinoos. Il pose
principalement à Ulysse trois questions : où l’ont mené ses errances ?
chez quels peuples est-il parvenu ? et, en troisième lieu, pourquoi a-t-il
pleuré en écoutant le chant de Démodocos ?
Fin du livre VIII.
61 Allusion à l ’oracle de Dodone, q u’Ulysse évoquera plus loin.
© 2018. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.