L’allégorie de la caverne est une allégorie exposée par Platon dans La République.
Elle expose en termes
imagés les conditions d'accession de l'humain à la connaissance du Bien, au sens métaphysique du
terme, ainsi que la transmission de cette connaissance.
L'allégorie met en scène des humains enchaînés et immobilisés dans une caverne. Ils tournent le dos à
l'entrée et voient non pas les objets, mais les ombres des objets qui passent devant cette entrée et sont
projetées contre le mur. Ils croient voir la réalité, alors qu'ils n'en voient qu'une projection.
Présentation générale
Contenu
L'allégorie de la caverne est un des récits les plus célèbres de l’œuvre de Platon, avec le mythe d'Er et la
légende de l'anneau de Gygès. L'allégorie de la caverne est évoquée dans le Livre VII de La République1.
L'allégorie de la caverne est introduite par Socrate afin de faire comprendre à ses interlocuteurs la nature
de l'Idée de Bien et, malgré sa portée ontologique et épistémologique, elle est inséparable du contexte
politique et éthique de La République.
L'allégorie fonctionne sur une opposition entre la demeure souterraine (sans lumière) et le « monde d'en
haut », celui où la lumière naturelle brille. Le premier lieu est celui de l'enfermement, de l'ignorance et
des apparences, quand le deuxième est celui de la liberté, du savoir, du réel éclairé par la raison.
L'allégorie de la caverne est parfois appelée mythe de la caverne. Cela est toutefois une appellation
impropre2. Il s'agit plutôt d'une expérience de pensée3.
Inspiration
Selon toute vraisemblance, Platon s'est inspiré de mythes et récits antérieurs pour créer l'allégorie de la
caverne. Il semblerait que les principaux éléments de cette allégorie faisaient partie des enseignements
pythagoriciens (tout comme le mythe d'Er le Pamphylien). Platon emprunte plusieurs éléments aux
traditions orphiques et pythagoriciennes4.
En ce qui concerne les conceptions qu'il exprime dans le Timée ; la tradition propagée par Diogène
Laërce5 voudrait que Platon ait acheté ses livres à l'un des derniers philosophes de l'école
pythagoricienne décimée, le philosophe Philolaos de Crotone6. En effet, Pythagore a suivi les
enseignements de Phérécyde de Syros, qui enseignait dans une caverne7. Pythagore « aurait vécu dans
une grotte, où se réunissaient vingt-huit disciples : elle évoque la caverne de son maître Phérécyde. (…)
». Porphyre rappelle que, pour les pythagoriciens, la grotte symbolise le monde réel7. Selon les
différentes hypothèses examinées par Robert Baccou, auteur d'une traduction de la République, le Livre
VII aurait probablement été écrit par Platon après un voyage en Sicile, ce qui correspond à la période de
l'achat évoqué ci-dessus des livres à Philolaos de Crotone.
Contexte
À l'époque de Platon, Athènes est sur le déclin, et la constitution démocratique est mise en cause après
le drame consécutif à la bataille des Arginuses, la défaite à Aigos Potamos en 405 av. J.-C. puis la paix
d'Antalcidas en 386 av. J.-C. Le siècle de Périclès est loin, la cité voit son modèle démocratique perverti,
et la tyrannie des Trente s'est installée quand Platon avait vingt-trois ans, avec son lot de confiscations,
de bannissements et de massacres. Cette démocratie ne le satisfait pas depuis la condamnation et la
mort de Socrate en 399 av. J.-C. (voir Procès de Socrate) et le succès des sophistes8. On peut lire le texte
de Platon comme une critique de sa propre cité, dont il stigmatise les défauts ; il a mesuré la corruption
générale, l'impuissance et l'injustice de l'oligarchie aussi bien que de la démocratie athénienne9.
Résumé
Schéma du concept de l'allégorie de la caverne.
Des humains sont enchaînés dans une « demeure souterraine », en forme de caverne. Ils le sont depuis
leur naissance, de telle sorte qu'ils n'ont jamais vu directement la source de la lumière du jour, c'est-à-
dire le soleil ; ils n'en connaissent que le faible rayonnement qui parvient à pénétrer jusqu'à eux. Ainsi,
des choses et d'eux-mêmes, ils ne connaissent que les ombres projetées sur les murs de leur caverne par
un feu allumé derrière eux. Des sons, ils ne connaissent que les échos. Ces personnes ont l'air différentes
de nous, et pourtant, observe Glaucon, l'interlocuteur de Socrate : « elles nous ressemblent »10.
Que se passerait-il si l'un d'eux est libéré de ses chaînes, et accompagné de force vers la sortie ? D'abord,
il sera cruellement ébloui par une lumière qu'il n'a pas l'habitude de supporter, ce qui le fera souffrir. Il
résistera et ne parviendra pas à percevoir ce que l'on veut lui montrer. Alors, « ne voudra-t-il pas revenir
à sa situation antérieure11 » ? S'il persiste, il s'accoutumera. Il pourra voir « le monde supérieur », ce
que Platon désigne comme « les merveilles du monde intelligible »12.
L'humain pourra alors prendre conscience de sa condition antérieure. Il pourra ensuite se faire violence,
et retourner dans la caverne, auprès de ses semblables, pour leur apporter sa connaissance de ce qu'il y
a dans le monde supérieur. Mais ceux-ci, incapables d'imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal
et refuseront de le croire. Platon conclut l'allégorie sur une question : « Ne le tueront-ils pas ? »13.
Analyse littéraire
Analogie du soleil
Platon a recours à trois figures de rhétorique dont les deux premières ont un caractère introductif à la
troisième, l'allégorie de la caverne. Il s'agit de l'analogie du soleil (508 a - 509 d) et du symbole de la
ligne (509 d - 511 e) dans le livre VI, analogies qui expliquent la signification ontologique,
épistémologique et métaphysique de l'allégorie de la caverne. L'astre lumineux est ici le symbole de «
l'idée du bien » (ἠ τοῦ ἀγαθοῦ ἰδέα). Le soleil est ainsi la « source de la science et de la vérité en tant
qu'elles sont connues ». Cela est explicitement posé par Socrate (508 e).
Champ sémantique de la vision
L'allégorie de la caverne se fonde, dans le texte grec, sur le champ sémantique de la vision. Le premier
mot que Socrate utilise pour commencer l'allégorie est « regarde ! » (ide), une injonction en rapport
avec la vue. Glaucon, plongé dans la représentation de la caverne, fait savoir à Socrate qu'il voit ce qu'il
lui narre (« Je vois », horô)3. Socrate qualifie enfin l'allégorie d'« image » (eikon)3.
Dualités
Platon émaille l'allégorie d'un jeu d'oppositions entre le monde sensible et le monde intelligible ; le
monde du corps et des perceptions sensibles est opposé au monde de l'intellect et de la connaissance
abstraite, soit l'ombre et la lumière. La caverne symbolise le monde sensible, qui est bas, et n'est
qu'apparence ; c'est celui où les sens sont utilisés pour acquérir ce que l'on croit être un savoir. Ces
ombres sont comme ces fausses valeurs chargées de prestige social auxquelles les hommes attachent
beaucoup de prix, mais qui ne sont qu'illusions14. Il en est ainsi des vains semblants de justice dont on
débat dans l'ombre menteuse des tribunaux avec « des gens qui n'ont jamais vu la justice en soi » (517
e).
Cela permet à Platon de dévaloriser le sensible au profit du monde supérieur, celui où le soleil éclaire
tout, où l'intellect est utilisé pour atteindre la vérité des choses en soi.
Analyse philosophique
Thèse métaphysique : difficulté d'accès aux choses en soi
La première thèse de l'allégorie de la caverne est d'ordre métaphysique, car elle concerne la valeur de
vérité que l'homme peut accorder à ce qu'il perçoit par ses sens. Platon dévalorise l'accès sensible à la
connaissance, car le sensible ne permet de toucher que l'apparence phénoménale et non la chose en
soi. Le message le plus fort de Platon est donc de ne pas prendre pour vraies les données de nos sens.
Ceux-ci sont trompeurs, et font écran à une saisie adéquate du réel, qui ne peut se voir réduit à l'échelle
humaine des sens. Seule l'intelligence rationnelle permet d'accéder à la réalité, selon Platon.
Platon met en évidence la difficulté des hommes à changer leurs conceptions des choses, leurs
résistances au changement. Il s'attaque donc à l'emprise des idées reçues, à la force des préjugés formés
par l'habitude, qui obscurcissent la vision. La Caverne reflète la situation initiale de la condition humaine
dans son ensemble (et non l'aveuglement de quelques individus isolés), et en sortir consiste donc à faire
en sorte que sa propre pensée (son âme, dirait Platon) apprenne à passer de l'opinion non examinée (ou
doxa, fournie spontanément par les sens et les préjugés) au savoir (ou épistémè, connaissance), le savoir
ayant pour particularité de s'appuyer d'une part sur des définitions vraies (et toujours vraies, capables de
saisir d'immuables essences ou Idées) et d'autre part sur un raisonnement logique, capable, selon
Platon, de rendre raison de lui-même.
Thèse axiologique : théorie du Bien absolu
Par l'allégorie de la caverne, le philosophe expose sa théorie du Bien absolu. Platon mobilise, comme
montré plus haut, des procédés littéraires et un jeu d'opposition permanente qui permet de séparer le
monde inférieur du monde dit « supérieur » (517 b). Le philosophe explique qu'accéder à ce monde est
difficile : en effet, « la montée de l'âme dans le monde intelligible » (τὴν εἰς τὸν νοητὸν τόπον τῆς ψυχῆς
ἄνοδον) nécessite une ascension courageuse avec une progression prudente15. S'il le pouvait, le
prisonnier tendrait spontanément à revenir vers ses habitudes familières : la raison exige un effort,
représenté dans l'allégorie comme des périodes d'aveuglement, où la lumière de la vérité brouille la vue,
et où le vrai apparait dans un premier temps comme moins vrai que l'illusion que le prisonnier quitte,
comme un arrachement. Au fond, il est délivré de force, par la contrainte qu'exerce implacablement la
raison.
Les yeux sont, rapporte Socrate, troublés par le passage de l'obscurité de la caverne à la lumière, car le
Bien n'est pas aisé à saisir lorsqu'on n'a connu que les apparences et la tromperie. L'humain
régulièrement se trompe de bien : en visant un objet qu'il considère bon pour lui, le plus souvent il ne
vise au fond que l'agréable, le plaisir, l'avantageux, mais ceux-ci peuvent s'avérer n'être qu'une
apparence de Bien. Ainsi, « l'idée du bien, il faut la voir pour se conduire avec sagesse soit dans la vie
privée, soit dans la vie publique » (517 c.).
Thèse épistémologique : faculté dialectique comme moyen de la connaissance du Bien
L'allégorie de la caverne est le moment d'une réflexion épistémologique sur la manière dont la
connaissance, et notamment la connaissance la plus importante, celle du Bien, peut être fondée. Le
philosophe s'échappe de la caverne grâce à l'exercice de la dialectique, « sans le support d'aucune
perception des sens » (532 a). À mesure que son regard s'habitue à la lumière vive du monde des Idées,
il parvient « au terme de l'intelligible » (532 b)16. À ce moment-ci le prisonnier délivré s'est
véritablement libéré, c'est-à-dire qu'il a fait retour sur son expérience toute progressive (autrement dit
son éducation, qui est pour Platon une éducation du regard vers le Bien) et comprend ce que représente
le Bien (le Soleil) et son rôle causal et moral éminent. À ce moment seulement, l'homme est
profondément heureux et "se félicite du changement". Il pense aux autres (autrefois ses proches, les
siens, devenus lointains, restés eux-mêmes sans toutefois véritablement connaître et se connaître) : ils
sont restés en arrière, immobiles dans la Caverne, vissés aux croyances qui y règnent.
Selon Platon, seule la faculté dialectique a pour terme la connaissance du bien (533 c - d). Le philosophe
vient en témoigner par des interrogations permanentes, auxquelles Platon se livre tout au long de
l'œuvre, ce qui lui permet d'accéder à l'acquisition des connaissances associées au monde des Idées.
Le philosophe est en cela comme le prisonnier de la caverne qui accède à la réalité, mais qui, lorsqu'il
s'évertue à partager son expérience avec ses contemporains, revenant vers eux, se heurte à leur
incompréhension, conjuguée à l'hostilité des personnes bousculées dans le confort illusoire de leurs
habitudes de pensée.
Thèse éthique : le devoir du philosophe
L'allégorie de la caverne permet à Platon, à travers le discours de Socrate, de définir le devoir du
philosophe au sein de la communauté des hommes. Le philosophe, comme l'homme libéré, a pour
mission de montrer aux prisonniers leurs erreurs. Ces derniers discourent sans fin sur les ombres,
persuadés qu'elles sont la seule réalité ; ils ont besoin d'un tuteur, qui détruise leurs préjugés et les aide
à poser un fondement solide au savoir.
Le philosophe souffre toutefois, lorsqu'il redescend dans la caverne, d'un manque de crédibilité. En effet,
il est, d'abord, déboussolé, et a besoin de temps pour se réadapter. Il est donc fort mal reçu par ces mi-
aveugles qui ne croient pas en l'existence du monde des Idées, pourtant le véritable monde. Ils ne
peuvent comprendre dès ce moment-là que l'être humain est une âme bien plus qu'un corps, alors que
l'être humain est bien une âme immortelle appartenant au monde des Idées, une âme enchaînée dans
un corps prisonnier des apparences sensibles.
Il s'agit aussi de tirer un ensemble d'enseignements portant sur les relations d'une personne qui sait
avec celles qui ne savent pas. Platon fait notamment la démonstration de la difficulté qu'il y a à
apprendre et à enseigner. Par extension, le philosophe établit le lien avec les relations à l'autorité, la
soumission, la rébellion et la fuite.
Thèse ontologique : la nature humaine et le déni de réalité
Une des raisons de la postérité et de la fécondité de l'allégorie de la caverne tient à son caractère
éternel. Platon montre que les hommes, enchaînés, ne « peuvent voir que devant eux », et que les
certitudes, convictions et préjugés sont difficiles à remettre en cause. Cela constitue le propre de
l'humain, et rend donc l'exercice de la philosophie toujours nécessaire.
La philosophie est d'autant plus nécessaire, pour Socrate, qu'il n'est pas naturel pour l'homme d'avoir si
brutalement les yeux brûlés par la lumière du soleil. Le déni de réalité est ainsi la première étape de la
confrontation violente de l'esprit humain à l'inattendu : l'annonce d'une rupture, d'un rejet, d'une
transformation radicale des habitudes aussi évidentes que, « confortables ». Platon dénonce le
conformisme intellectuel dans lequel les habitudes d'opinion sont considérées à tort comme normes
représentatives de la condition humaine.
Le philosophe poursuit son développement de l'allégorie. À la découverte du monde réel, la perplexité
du prisonnier est naturellement grande. La réalité perçue avec plus de justesse ne saurait lui apparaître
que « fort douteuse et incertaine » (René Descartes, Méditations métaphysiques).
Articulation avec l'argumentation de Platon
Allégorie de la caverne et cité idéale (kallipolis)
Platon utilise l'allégorie de la caverne pour ensuite embrayer sur son exposé de la cité idéale. La cité
juste et belle que Platon théorise n'est pas de ce monde, mais c'est bien dans notre monde à nous que
Platon entend réaliser le plus qu'il pourra de cette cité parfaite17. La cité idéale est à l'image de la justice
dans l'âme des individus, socialement harmonieuse, chaque groupe social y étant à sa place. La cité
idéale est ainsi « une métaphore, image grossie de l'âme, et aussi une étude de l'harmonie propre aux
rapports sociaux »18.
Or, cette cité parfaite n'est possible que si un philosophe, le meilleur parmi les gardiens, prend le
contrôle de l'État (thèse du philosophe roi). Selon la formule de Platon, il faut que les rois se fassent
philosophes, ou les philosophes se fassent rois. Cela rejoint le propos de l'allégorie de la caverne, selon
laquelle le philosophe répond à une exigence très forte en qualités humaines et intellectuelles, de telle
manière que les prétendants au titre de philosophe, et de guide de la Cité, sont rares à pouvoir satisfaire
les critères.
Pour que les philosophes disposent des compétences nécessaires pour diriger la Cité, en effet, il faut
d'abord que s'opère en eux une conversion spirituelle (ψυχῆς περιαγωγή). Selon Platon, « il s'agit de
tourner l'âme du jour ténébreux vers le vrai jour » (521 c), cette conversion de « l'œil de l'âme », « de la
partie la plus noble de l'âme » (ὲπαναγωγή τοῦ βελτίστου ὲν ψυχῆ) est répétée maintes fois par Platon
(518 c-d, 532 b, 533 d) ; puis, il faudra « monter par le raisonnement pur, dépouillé de toute trace de
sensation, jusqu'aux réalités intelligibles »19, et parvenir à la connaissance des Idées, et plus
particulièrement de l'Idée de Bien, « cause universelle de toute rectitude et de toute beauté » (517 c).
Encore faudra-t-il éviter les dangers de la dialectique : car elle peut conduire au scepticisme ou au
cynisme si elle est mal pratiquée ou pratiquée trop tôt par des jeunes gens qui s'en font un jeu20.
Platon en vient donc à démontrer que les dirigeants de la cité doivent être formés pour ne venir au
pouvoir que par nécessité, (έπ΄άναγκαίον), par devoir, et non par l'attrait que peut représenter l'exercice
de l'autorité : « Il ne faut pas que les amoureux du pouvoir lui fassent la cour, autrement il y aura des
luttes entre prétendants rivaux (521 b) 21 ».
Allégorie de la caverne et théorie des Idées
Platon utilise l'allégorie de la caverne pour préparer sa principale théorique épistémologique qu'est la
théorie des Idées. Dans un monde changeant où toutes les formes sont imparfaites, la régularité des
choses ne peut provenir que de l'existence d'un moule commun : l'Idée, par exemple, l'Idée du cheval,
l'Idée de l'homme, l'Idée de la justice, etc. Cette théorie est dualiste, car elle sépare la réalité en deux
parties bien distinctes[citation nécessaire]. Elle est idéaliste, car elle fait primer le monde intelligible (le
Ciel des Idées) sur le monde sensible (le Monde matériel). Enfin elle est réaliste, car les Idées existent
indépendamment de nous qui les concevons, formant ensemble la seule véritable réalité. Elle forme une
ontologie (théorie de l'être) qui aura une influence considérable et qui sera aussi extrêmement
critiquée22.