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Le Vaisseau Magique - Robin Hobb

Le document présente des informations sur le livre 'Le Vaisseau magique', premier tome de la série 'Les Aventuriers de la mer' de Robin Hobb, ainsi que d'autres œuvres de l'auteur. Il inclut des détails sur la publication, la traduction, et une liste des titres associés à cette série et d'autres séries de l'auteur. Le texte contient également des extraits narratifs et des éléments de mise en page liés à la publication.

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Le Vaisseau Magique - Robin Hobb

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LE VAISSEAU MAGIQUE

Les Aventuriers de la mer – 1


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DU MÊME AUTEUR
CHEZ PYGMALION

L’Assassin royal
Le Prince bâtard, prélude à 7. Le Prophète blanc
L’Assassin royal 8. La Secte maudite
1. L’Apprenti assassin 9. Les Secrets de Castelcerf
2. L’Assassin du roi
10. Serments et deuils
3. La Nef du crépuscule
4. Le Poison de la vengeance 11. Le Dragon de glace
5. La Voie magique 12. L’Homme noir
6. La Reine solitaire 13. Adieux et retrouvailles
Tous ces ouvrages ont été regroupés dans les quatre volumes de
La Citadelle des ombres.

Les Aventuriers de la mer


1. Le Vaisseau magique 6. L’Éveil des eaux dormantes
2. Le Navire aux esclaves 7. Le Seigneur des Trois Règnes
3. La Conquête de la liberté 8. Ombres et Flammes
4. Brumes et tempêtes 9. Les Marches du trône
5. Prisons d’eau et de bois
Tous ces ouvrages ont été regroupés dans les trois volumes de
L’Arche des ombres.

Les Cités des Anciens


1. Dragons et serpents 5. Les Gardiens des souvenirs
2. Les Eaux acides 6. Les Pillards
3. La Fureur du fleuve 7. Le Vol des dragons
4. La Décrue 8. Le Puits d’Argent

Le Fou et l’Assassin
1. Le Fou et l’Assassin 4. Le Retour de l’Assassin
2. La Fille de l’Assassin 5. Sur les Rives de l’Art
3. En quête de vengeance 6. Le Destin de l’Assassin
Tous ces ouvrages ont été regroupés en trois volumes,
L’Intégrale 1, L’Intégrale 2 et L’Intégrale 3.
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ROBIN HOBB

LE VAISSEAU
MAGIQUE
Les Aventuriers de la mer – 1

Traduit de l’anglais
par Arnaud Mousnier-Lompré
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Le Soldat chamane
1. La Déchirure 5. Le Choix du soldat
2. Le Cavalier rêveur 6. Le Renégat
3. Le Fils rejeté 7. Danse de terreur
4. La Magie de la peur 8. Racines
Tous ces ouvrages ont été regroupés en trois volumes,
L’Intégrale 1, L’Intégrale 2 et L’Intégrale 3.

Titre original :
Ship of Magic
(première partie)
The Liveship Traders
© Robin Hobb, 1998
© 2001, Éditions Pygmalion/Gérard Watelet à Paris
pour la traduction française
© 2013, Pygmalion, département de Flammarion pour la présente édition.
ISBN : 978-2-8570-4708-7
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27/09/05 de la mer
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CET OUVRAGE EST DÉDIÉ

Au Devil’s Paw
Au Totem
Au E J Bruce
Au Free Lunch
Au Labrador (Des écailles ! Des écailles !)
Au (bien nommé) Massacre Bay
Au Faithful (Ohé des Ours en Gélatine !)
A l’Entrance Point
Au Cape St. John
A l’American Patriot (et cap’taine Wookie)
Au Lesbian Warmonger
A l’Anita J et au Marcy J
Au Tarpon
Au Capelin
Au Dolphin
Au Good News Bay (pas très bonnes, les nouvelles !)
Et même au Chicken Little

Mais particulièrement à Rain Lady


où qu’elle soit aujourd’hui
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27/09/05 de la mer
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TERRILVILLE
Baie des Marchands

Pointe
d’entrée
ite
ran
egd
aise

Brisants
Fal

sable gris

Flèche

TERRILVILLE sable gris fin


bo

Récif des Adieux


éis

découvert aux basses eaux


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27/09/05 de la mer
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Baie des Marchands


Terrilville
RIVAGES MAUDITS
de Terrilville à Jamaillia
Iles
Éparses

Mauvaise Eau

ille
la Vie
de
Ile
écueils
Ile
Galt
Mortes-Terres

Ile de
la Griffe Ile des
u fiable

Fougères
cartogra S PIRATES
phie pe

MER AGITÉE
E
ILES D

Ile Grosse

Ile
du Mur
protecteur
M
ar
éc
ag
es

Ile
Ile Lointaine
du Kelp

Ile des
Autres
isé

Péninsule Ile Dernière Ile de


bo

de Moelle la Crête
Recoin
isé

Chandelle
bo

cartographie
peu fiable

Jamaillia
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bois épais

falaises bla
nches

Anse du
Taureau
Rocher du Loup
recouvert par les hautes eaux

Pointe
du Détour

écueils

chute d’eau

Ile
Tordue
S
MAUDIT

CHENAL DE L’AUSSIÈRE
RECIFS

Ile
Sauvage

écueils
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PROLOGUE

LE NŒUD

D’un mouvement puissant qui souleva un épais nuage de


débris, Maulkin s’éleva de la fange dans laquelle il se vautrait ;
des lambeaux de mue s’éloignèrent de lui, empor tés par les
tourbillons de sable et de boue, tels les vestiges d’un songe au
réveil. Paresseusement, son long corps sinueux dessina une boucle
et se frotta contre lui-même pour arracher les derniers restes de
son ancienne peau. Tandis que la vase retombait lentement, il
se tourna vers la vingtaine d’autres serpents étendus dans les
sédiments qui les grattaient agréablement. Il secoua la crinière
de sa grande tête puis banda son long corps musclé. « Il est
temps, trompeta-t-il de sa voix profonde. L’heure est venue. » Du
fond de la mer, tous levèrent dans sa direction leurs grands yeux
ver ts, or et cuivre qui ne cillaient jamais. Shriver, parlant au nom
du groupe, demanda : « Pourquoi ? L’eau est chaude, ici, et la
nourriture abondante. L’hiver n’est pas venu depuis cent ans.
Pourquoi faut-il partir ? »
Maulkin s’enroula de nouveau sur lui-même. Ses écailles
nouvellement mises à nu étincelaient dans la lumière bleue et
tamisée du soleil. Le frottement aviva les teintes des faux yeux
couleur or qui couraient tout le long de son corps et le désignaient
comme l’un des détenteurs de la vision d’autrefois : Maulkin
possédait des souvenirs, des souvenirs du temps d’avant le temps
d’aujourd’hui ; ses perceptions manquaient de logique et de clarté
car, comme beaucoup de ceux qui se trouvaient pris entre les

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L’ARCHE DES OMBRES


époques, il était souvent distrait et incohérent. Il secoua sa crinière
jusqu’à ce que son poison paralysant forme un nuage pâle autour
de sa tête ; alors il avala sa propre toxine et la recracha par les ouïes
pour affirmer la véracité de ses dires. « Parce qu’il est temps ! »
lança-t-il d’un ton pressant, et il fit brusquement volte-face pour
foncer droit vers la surface, s’élevant plus vite que les bulles d’air.
Très loin au-dessus du groupe, il creva le plafond, bondit briève-
ment dans le grand Vide avant de replonger et de se mettre à nager
éperdument en rond, rendu muet par le sentiment d’urgence qu’il
éprouvait. « Certains nœuds sont déjà partis, dit Shriver d’un ton
pensif. Pas tous, pas même la plupart, mais assez pour constater
leur absence quand nous montons chanter dans le Vide. Il est
peut-être temps. » Sessuréa s’enfonça davantage dans la boue.
« Ou bien non, répondit-il d’une voix indolente. A mon sens, nous
devrions attendre que le nœud d’Aubren s’en aille. Aubren est
plus... stable que Maulkin. »
Près de lui, Shriver s’extirpa brusquement de la vase. Sa
nouvelle peau avait une saisissante couleur écarlate par contraste
avec les lambeaux marron qui pendaient encore de son corps. Elle
en attrapa un grand morceau dans sa gueule et l’engloutit avant
de répliquer : « Il vaudrait peut-être mieux que tu rallies le nœud
d’Aubren si tu doutes de la parole de Maulkin. Pour ma part, je
compte le suivre vers le Nord. Je préfère partir trop tôt que trop
tard, si cela doit nous éviter d’arriver en même temps que des
vingtaines d’autres nœuds et d’être obligés de nous battre pour
manger. » Souplement, elle fit une boucle de son corps pour
arracher les derniers fragments de sa mue, puis elle secoua sa
crinière et dressa la tête. Son barrissement strident ébranla les
eaux : « Je viens, Maulkin ! Je t’accompagne ! » Et elle s’élança pour
rejoindre le chef qui poursuivait sa danse tournoyante au-dessus
d’elle.
Alors, l’un après l’autre, les grands serpents quittèrent la boue
collante en y laissant leur peau morte. Tous, même Sessuréa,
montèrent des profondeurs pour se joindre au ballet du nœud
dans l’eau chaude juste en dessous du plafond du Plein. Ils allaient
partir vers le Nord pour retrouver les eaux d’où ils étaient venus,
dans le temps lointain dont bien peu se souvenaient.
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PLEIN ÉTÉ
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PRÊTRES ET PIRATES

Kennit marchait le long de la ligne de marée sans prêter


attention aux vagues salées qui venaient baigner ses bottes en
effaçant ses empreintes sur la plage. Il ne quittait pas des yeux
l’alignement désordonné d’algues, de coquillages et de morceaux
de bois qui indiquait la plus haute limite de la mer. La marée
commençait à redescendre et les vagues implorantes relâchaient
peu à peu leur emprise sur la terre. A mesure que l’eau se retirait
du sable noir, elle allait découvrir les molaires d’ardoise usée et
les enchevêtrements de kelp encore dissimulés sous les flots.
Sur le côté opposé de l’île des Autres, son deux-mâts était
mouillé dans la baie Trompeuse. Il y avait ancré le Mar ietta en
profitant des vents matinaux qui avaient débarrassé le ciel des
derniers vestiges de la tempête ; la marée montait encore à ce
moment-là, et les récifs acérés de la baie de sinistre renom
disparaissaient à contrecœur sous sa verte dentelle d’écume.
Après avoir raclé les rochers tapissés de bernacles, le canot du
navire avait déposé Kennit et Gankis sur un petit croissant de plage
noire que les vagues engloutissaient quand les vents de tempête
les poussaient au-delà de la ligne de marée haute. Au-dessus
d’eux se dressaient des falaises d’ardoise, et des conifères si
sombres qu’ils en semblaient presque noirs se penchaient dans le
vide comme pour défier les vents dominants. Malgré ses nerfs
d’acier, Kennit avait eu l’impression de s’avancer dans une
gueule à demi ouverte.

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L’ARCHE DES OMBRES


Ils avaient posté le mousse, Opale, près du canot pour le
protéger des accidents bizarres qui survenaient si souvent aux
embarcations lorsqu’on les laissait sans surveillance dans la baie
Trompeuse. Kennit avait ordonné à Gankis de l’accompagner, au
grand désarroi du jeune garçon, inquiet de se retrouver seul. Au
dernier coup d’œil que lui avait jeté Kennit, le mousse, perché sur
le canot échoué, lançait tour à tour des regards effrayés au
sommet boisé de la falaise et au Marietta qui tirait sur son ancre
pour rejoindre le rapide courant à l’entrée de la baie.
Les dangers d’une visite sur l’île étaient légendaires ; ils ne
s’arrêtaient pas à l’hostilité du « meilleur » mouillage de ce bout de
terre ni aux curieux malheurs réputés advenir aux navires et aux
explorateurs : toute l’île baignait dans l’étrange magie des Autres.
Kennit en avait perçu l’attraction sur le chemin qui menait de la
baie Trompeuse à la plage aux Trésors ; nulle feuille morte, nulle
plante n’encombrait le sentier de gravier noir, pourtant peu
fréquenté ; de part et d’autre, les arbres se ressuyaient de la pluie
de la tempête nocturne sur des fougères déjà surchargées de
gouttelettes cristallines. L’air était frais et vif ; des fleurs aux
couleurs éclatantes, qui ne poussaient jamais à moins d’une
longueur d’homme du chemin, défiaient la pénombre de la forêt,
et leurs parfums capiteux flottaient dans la brise matinale comme
pour inciter les deux hommes à oublier le but de leur venue et à
explorer leur monde. Plus malsains d’aspect, des champignons
orange s’étageaient le long de nombreux troncs ; leur éclat outra-
geux évoquait pour Kennit des parasites affamés. Une toile d’arai-
gnée, alourdie comme les fougères de gouttelettes scintillantes,
était tendue en travers du chemin et obligea les deux hommes à
se courber pour passer en dessous ; l’araignée immobile à l’extré-
mité des fils était orange comme les champignons et presque
aussi grosse qu’un poing de bébé. Une grenouille verte, habitante
des arbres, se débattait dans les fils gluants de la toile, sans
pour autant paraître intéresser l’araignée. Gankis émit un petit
gémissement d’effroi en passant sous le piège.
Le sentier traversait le cœur du royaume des Autres ; là, pour
peu qu’il eût l’audace de quitter la route clairement délimitée
attribuée aux humains, le visiteur pouvait franchir les frontières
nébuleuses de leur territoire et aller à leur recherche dans la forêt.
Dans l’ancien temps, selon la tradition, des héros se rendaient sur
l’île, non pour suivre le chemin mais pour s’en écarter et aller

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27/09/05 de la mer
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PRÊTRES ET PIRATES
braver les Autres dans leurs tanières, trouver la sagesse de leur
déesse emprisonnée dans sa caverne ou exiger des dons, manteaux
d’invisibilité ou épées bordées de feu, capables de pourfendre
n’importe quel bouclier. Les bardes qui avaient eu cette hardiesse
s’en étaient retournés chez eux dotés d’une voix si puissante
qu’elle pouvait crever les tympans, ou si bien maîtrisée qu’elle
faisait fondre le cœur des auditeurs. Chacun connaissait l’histoire
de Kaven Bouclecorbel qui avait séjourné un demi-siècle chez les
Autres et qui était revenu comme s’il ne s’était écoulé pour lui
qu’une journée, mais avec les cheveux dorés, des yeux comme
des braises et des chansons qui parlaient de l’avenir en rimes
entrelacées. Kennit eut un petit rire ironique à part lui : tout le
monde racontait de telles fables d’autrefois, mais, si quelqu’un
s’était risqué à s’écarter du chemin du vivant de Kennit, il n’en
avait jamais dit mot ; peut-être n’était-il jamais revenu pour s’en
vanter. Le pirate chassa le sujet de son esprit : il ne s’était pas
rendu sur l’île pour quitter le sentier, mais pour le suivre jusqu’à
son extrémité, où chacun savait ce qui se trouvait.
Kennit et Gankis avaient cheminé sur la piste de gravier qui
serpentait entre les collines boisées de l’intérieur de l’île jusqu’à
une pente menant à un replat d’herbe rude qui bordait une vaste
plage incurvée. Ils avaient atteint l’autre côté de l’îlot. D’après les
légendes, le navire qui mouillait là n’avait plus d’autre destination
que les enfers, et Kennit n’avait trouvé nulle part mention d’un
bâtiment qui eût osé braver cette rumeur. Si cela s’était produit, le
bateau avait emporté sa témérité vers les enfers.
Le ciel était d’un bleu vif, lavé de tout nuage par la tempête de
la nuit précédente. Seul un ruisseau d’eau douce, tranchant la
haute berge herbue, interrompait la longue courbe de pierre et de
sable de la plage, et, sinuant, allait se perdre dans la mer. Au loin,
de grandes falaises d’ardoise noire fermaient le croissant de la
grève ; semblable à un croc, une tour de schiste s’élevait au large
de l’île, raccordée à la falaise par une étroite bande de sable ; entre
les deux apparaissait un ciel d’azur au-dessus d’une mer agitée.
« On a eu un gros grain la nuit dernière, capitaine. Il y en a qui
disent que le meilleur endroit de la plage aux Trésors, c’est sur
les dunes herbues, là-haut... D’après eux, pendant une bonne
tempête, les vagues y rejettent des choses, des trucs fragiles que
les pierres mettraient en mille morceaux, mais qui atterrissent
tout en douceur sur les joncs. » Gankis haletait, obligé d’allonger

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L’ARCHE DES OMBRES


le pas pour rester à la hauteur du grand pirate. « Un de mes
oncles – enfin, il était marié à ma tante, la sœur de ma mère –
disait qu’il connaissait un homme qui avait trouvé un petit coffre
en bois là-haut, noir, luisant et tout décoré de fleurs. Dedans, il
y avait une statuette de femme en verre avec des ailes de papil-
lon ; mais elles n’étaient pas transparentes, non : les couleurs des
ailes faisaient comme des tourbillons dans le verre lui-même. »
Gankis s’interrompit et pencha la tête en jetant un regard cir-
conspect à son capitaine. « Vous savez ce que ça voulait dire,
d’après l’Autre ? » demanda-t-il d’un ton prudent.
Du bout de la botte, Kennit éventra doucement une ride du
sable humide et fut récompensé par un éclat doré. D’un air
détaché, il se baissa et glissa les doigts dans une chaînette en or ;
comme il la tirait à lui, un médaillon surgit de sa tombe sableuse.
Le pirate l’essuya sur son pantalon de toile fine, puis, à gestes
adroits, fit jouer le petit crochet de fermeture ; l’objet s’ouvrit en
deux moitiés. L’eau salée avait réussi à s’infiltrer, mais le portrait
d’une jeune femme sourit néanmoins au capitaine avec une
expression à la fois joyeuse, sévère et réservée. Avec un grogne-
ment, Kennit fourra sans autre forme de procès le médaillon
dans la poche de son gilet broché.
« Cap’taine, vous ne pourrez pas le garder, vous le savez bien.
Personne ne rapporte rien de la plage aux Trésors, observa Gankis,
mal à l’aise.
– Ah oui ? » répondit Kennit. Il avait glissé une note d’amu-
sement dans sa réplique afin d’obliger Gankis à se demander s’il
s’agissait d’autodérision ou d’une menace. Le vieux marin se
déplaça subrepticement afin de se mettre hors de portée du poing
de Kennit.
« C’est ce que tout le monde dit, cap’taine, fit-il d’un ton
hésitant. Qu’on n’emporte pas ce qu’on trouve sur la plage aux
Trésors. Ce que je sais, moi, c’est que c’est arrivé à un ami de
mon oncle : l’Autre a regardé ce qu’il avait découvert, il lui a dit
la bonne aventure et puis il l’a conduit à une falaise au bout de la
plage – sans doute celle-là, là-bas. » Gankis tendit le doigt vers les
lointains à-pics d’ardoise. « Et dans la pierre il y avait des milliers
de petits trous, des... comment ça s’appelle, déjà...
– Des alcôves, intervint Kennit d’une voix presque rêveuse. Ça
s’appelle des alcôves, comme tu le saurais si tu étais capable de
parler ta propre langue.

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27/09/05 de la mer
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PRÊTRES ET PIRATES
– Oui, cap’taine, des alcôves. Et, dans chacune, il y avait un
trésor, sauf dans celles qu’étaient vides. L’Autre l’a laissé se
promener le long de la falaise pour voir tous les trésors, et il y
avait des trucs qu’on ne peut même pas imaginer : des tasses en
porcelaine toutes décorées de boutons de rose, des coupes en or
bordées de pierres précieuses, des petits jouets en bois peints de
couleurs vives, bref, des centaines de choses incroyables, et une
dans chaque alcôve, cap’taine. Et puis l’ami en question a trouvé
un trou qui avait la bonne forme et la bonne taille, il y a mis la
dame-papillon, et il a dit à mon oncle que jamais il n’avait eu
l’impression de faire aussi bien qu’en déposant ce petit trésor
dans cette niche. Il l’a laissé là et il a quitté l’île pour rentrer chez
lui. »
Kennit s’éclaircit la gorge, et il y avait dans ce simple bruit plus
de mépris et de dédain que dans tout un chapelet d’injures.
Gankis baissa les yeux. « C’est lui qui le raconte, cap’taine, pas
moi. » Il remonta son pantalon usé et ajouta presque malgré lui :
« Il rêve un peu, ce type-là : il donne le septième de ce qu’il gagne
au temple de Sâ, et il y a placé aussi ses deux aînés. Un gars
comme ça, il ne pense pas comme nous, cap’taine.
– Quand il t’arrive de penser, Gankis », repartit Kennit. De ses
yeux pâles, il suivit au loin la ligne de marée en plissant les
paupières contre le soleil du matin qui se reflétait sur les vagues.
« Monte donc sur la berge, Gankis, et suis-la en fouillant les joncs.
Tu me rapporteras tout ce que tu découvriras.
– Bien, cap’taine. » Le pirate s’en fut à pas lourds, jeta par-
dessus son épaule un regard lugubre à son jeune commandant,
puis escalada avec agilité la levée de terre pour gagner le replat
qui bordait la plage. Il se mit en marche parallèlement à la berge
en examinant le terrain devant lui, et repéra presque aussitôt un
objet. Il courut vers lui, s’en saisit et le leva à hauteur de ses yeux.
L’objet jetait des éclats dans la lumière du soleil, et le visage
sillonné de rides du pirate était illuminé d’admiration. « Cap’taine !
Cap’taine, vous devriez voir ce que j’ai trouvé !
– Je le verrais peut-être si tu me l’apportais comme je te l’ai
ordonné ! » répliqua Kennit d’un ton irrité.
Tel un chien bien dressé, Gankis revint auprès de son capi-
taine. Dans ses yeux bruns brillait une étincelle enfantine, tandis
qu’il descendait de la berge d’un pas alerte, sa découverte serrée
entre ses mains. Dans sa course, ses souliers bas soulevaient de

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L’ARCHE DES OMBRES


petits nuages de sable. Le front de Kennit se plissa fugitivement :
le vieux marin était toujours prêt à courber l’échine devant lui,
mais il n’aimait pas plus partager son butin que quiconque dans
le métier. Kennit n’avait pas prévu que Gankis lui rapporterait
de son plein gré ses trouvailles, et il avait même projeté de l’en
délester à la fin de leur visite ; aussi, voir Gankis se hâter vers lui,
rayonnant comme un jeune campagnard qui s’apprête à donner
un bouquet de fleurs à sa fille de ferme bien-aimée, était tout à
fait inattendu.
Néanmoins, Kennit conserva son habituel sourire ironique
sans laisser transparaître son étonnement. Sa pose soigneusement
étudiée suggérait la grâce languissante d’un félin en chasse ;
non seulement sa haute taille lui permettait de dominer Gankis
mais l’expression amusée qu’il affichait toujours persuadait son
entourage que nul ne pouvait le prendre par surprise. Son but
était de convaincre ses hommes qu’il était en mesure d’anticiper
leurs moindres mouvements et leurs moindres pensées : les
risques de mutinerie étaient ainsi réduits, et, même si la révolte
grondait, nul membre de l’équipage n’aurait envie de faire le
premier pas.
Il garda donc son air détaché pendant que Gankis s’approchait
de lui et laissa le marin lui présenter le trésor dans ses mains
tendues ; même alors, il ne fit pas un geste pour s’en emparer et
examina l’objet d’un œil amusé.
Pourtant, dès l’instant où il le vit, Kennit dut faire appel à
toute sa maîtrise de soi pour ne pas s’en saisir aussitôt : jamais il
n’avait eu sous les yeux une œuvre aussi artistement réalisée.
C’était une bulle de verre, une sphère absolument parfaite dont
la surface ne portait pas la moindre égratignure ; la matière avait
une légère teinte bleue, insuffisante néanmoins pour occulter la
merveille qu’elle recelait : trois figurines, vêtues d’habits bariolés
et le visage peint, qui se tenaient sur une scène minuscule et
devaient être liées les unes aux autres car, quand Gankis faisait
bouger la boule dans ses mains, les personnages se mettaient en
mouvement ; l’un pirouettait sur la pointe des pieds, l’autre
exécutait une série de soleils autour d’une barre, et le troisième
hochait la tête au rythme de leurs évolutions, comme si tous trois
réagissaient à quelque joyeuse mélodie audible uniquement à
l’intérieur de la sphère.
Kennit laissa Gankis lui en faire la démonstration à deux

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PRÊTRES ET PIRATES
reprises, puis, sans un mot, il tendit d’un geste gracieux une
main aux longs doigts, et le marin déposa le trésor au creux de
sa paume. Le capitaine pirate conserva fermement son sourire
pensif en mirant d’abord la boule au soleil, puis en faisant danser
à son tour les petits personnages. L’objet n’emplissait pas complè-
tement sa main. « Un jouet d’enfant, fit-il d’un ton dédaigneux.
– Si l’enfant était le prince le plus riche du monde, observa
Gankis non sans audace. C’est trop fragile pour le laisser à un
gamin ; il suffirait qu’il le laisse tomber pour...
– Et pourtant cette boule a survécu aux vagues d’une tempête
et à une arrivée brutale sur une plage, rétorqua Kennit avec une
affabilité calculée.
– C’est vrai, cap’taine, c’est vrai, mais c’est la plage aux
Trésors, ici. Presque tout ce que la mer y dépose est intact, à ce
que j’ai entendu dire ; ça fait partie de la magie de cette île.
– La magie... » Kennit se permit un sourire un peu plus large
tout en fourrant la sphère dans la vaste poche de sa veste indigo.
« Tu crois donc que c’est la magie qui apporte ce genre de
babiole sur ce rivage ?
– Que voulez-vous que ce soit d’autre, cap’taine ? Norma-
lement, ce truc devrait être en mille morceaux, ou au moins
complètement éraflé par le sable ; et pourtant il a l’air de sortir
de chez le joaillier. »
Kennit secoua la tête d’un air attristé. « La magie ? Non,
Gankis, il n’y a pas plus de magie ici que dans les mascarets des
hauts-fonds d’Orte ou le courant des Epices qui pousse en avant
les navires en route pour les îles et les freine au retour. C’est un
effet du vent, du courant et des marées, rien de plus, et c’est par
le même effet qu’un bateau qui tente de mouiller de ce côté-ci
de l’île a toutes les chances de se retrouver à terre et brisé avant
la marée suivante.
– Oui, cap’taine », répondit Gankis, docilement mais sans
conviction, et il ne put empêcher ses yeux de se porter vers la
poche où son commandant avait enfoui la boule de verre. Le
sourire de Kennit s’élargit imperceptiblement.
« Eh bien, ne reste pas ici à traînasser. Retourne sur la berge et
vois ce que tu peux dénicher d’autre.
– A vos ordres, cap’taine. » Et, avec un dernier regard de
regret en direction de la bosse que faisait la sphère dans la veste
de Kennit, le marin remonta vivement sur le replat. Le chef

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L’ARCHE DES OMBRES


pirate glissa la main dans sa poche et caressa la boule de verre
froid en reprenant sa marche sur la plage, imité par les mouettes
qui, dans le ciel, glissaient sur le vent en cherchant du regard
quelque friandise dans les vagues. Kennit ne se pressait pas, mais
il n’oubliait pas non plus que, de l’autre côté de l’île, son navire
l’attendait dans des eaux traîtresses ; il parcourrait toute la
longueur de la plage comme le voulait la tradition, mais, une fois
qu’il aurait entendu l’oracle de l’Autre, il n’avait pas l’intention
de s’attarder – ni d’abandonner les trésors qu’il pourrait décou-
vrir. Un vrai sourire tirailla les coins de sa bouche.
Tout en marchant, il retira sa main de sa poche et toucha
distraitement son poignet. Sous la manchette en dentelle de sa
chemise de soie blanche se dissimulait une double lanière de fin
cuir noir qui maintenait une plaquette de bois au contact de la
peau. Un visage y était sculpté, percé au front et à la mâchoire
inférieure afin de l’appliquer fermement contre le poignet, exac-
tement sur le pouls. Autrefois, le visage était peint en noir ; avec
le temps, la teinture avait presque entièrement disparu, mais les
traits demeuraient parfaitement visibles: ils composaient un visage
moqueur, gravé avec un soin exquis, sosie de celui de Kennit. La
commande lui avait coûté extraordinairement cher : même s’ils
avaient le courage d’en voler un morceau, tous ceux qui savaient
sculpter le bois-sorcier n’acceptaient pas tous les travaux.
Kennit se rappelait nettement l’artisan qui avait gravé le visage
minuscule, car il était resté assis de longues heures dans son
atelier, sous la froide lumière du matin, tandis que l’artiste
imprimait laborieusement ses traits dans le bois dur comme le
fer. Ils n’avaient pas parlé : le sculpteur en était incapable, Kennit
s’en était abstenu. L’homme avait besoin du silence absolu pour
se concentrer, car il ne travaillait pas seulement le bois, mais
élaborait en même temps un sortilège destiné à obliger l’amu-
lette à protéger des enchantements celui qui la portait. De toute
façon, Kennit n’avait rien à lui dire ; il lui avait versé une avance
exorbitante des mois auparavant, puis il avait attendu le message
lui annonçant que l’artiste s’était procuré un morceau du bois
précieux et jalousement gardé, après quoi l’homme avait eu le
front d’exiger encore de l’argent avant de commencer la sculp-
ture et la préparation du charme ; Kennit en avait été indigné,
mais il avait souri de son petit sourire ironique et déposé dans la
balance des pièces, des pierres précieuses, des chaînes d’or et

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PRÊTRES ET PIRATES
d’argent jusqu’à ce que, d’un signe de tête, l’artisan indique qu’il
avait atteint le prix requis. Comme nombre de ses confrères de
Terrilville qui travaillaient dans des domaines illicites, l’homme
avait fait depuis longtemps le sacrifice de sa langue pour assurer
sa discrétion à ses clients. Bien que n’étant pas convaincu de
l’efficacité d’une telle mutilation, Kennit appréciait le geste.
C’est pourquoi l’artiste, lorsqu’il eut achevé son œuvre et attaché
l’ornement au poignet du pirate, ne put que hocher la tête avec
véhémence pour exprimer son extrême satisfaction devant la
qualité de son propre travail, tout en touchant avidement le bois
du bout des doigts.
Ensuite, Kennit l’avait tué. C’était la seule mesure raisonnable
à prendre, et Kennit était un homme éminemment raisonnable.
Il avait récupéré la somme supplémentaire que l’artisan lui avait
extorquée, car il ne supportait pas qu’on ne respecte pas les
termes d’un marché ; pourtant, ce n’était pas pour ce motif qu’il
l’avait tué mais afin de préserver son secret : si ses hommes
apprenaient qu’il portait un fétiche pour écarter les enchan-
tements, ils risqueraient de s’imaginer qu’il craignait son propre
équipage ; or il ne pouvait laisser croire qu’il redoutait quoi que
ce fût. Sa bonne fortune était légendaire ; tous ceux qui lui
obéissaient s’y fiaient, certains davantage que Kennit lui-même,
et c’était pourquoi ils lui obéissaient. Jamais ils ne devaient avoir
l’impression qu’il avait peur de perdre sa chance.
Depuis un an qu’il avait assassiné l’artiste, il se demandait si
ce meurtre n’avait pas abîmé l’amulette, car elle ne s’était pas
animée ; quand, à l’origine, il avait demandé au sculpteur combien
de temps il faudrait pour que la gravure s’éveille à la vie,
l’homme avait eu un haussement d’épaules éloquent et indiqué
avec force gesticulations que ni lui ni personne ne pouvait le
prédire. Kennit avait patienté un an dans l’espoir que la gravure
prendrait vie afin d’être sûr que le charme était complètement
activé, mais, passé ce délai, il n’avait plus pu attendre : il avait
senti instinctivement qu’il était temps de se rendre sur la plage
aux Trésors et de voir ce que l’océan lui apporterait. Ayant décidé
de courir le risque sans attendre l’éveil de l’amulette, il avait dû
s’en remettre une fois de plus à sa chance pour le protéger,
comme elle l’avait toujours fait ; après tout, ne l’avait-elle pas
aidé le jour où il avait tué l’artiste ? De façon imprévisible,
l’homme s’était retourné à l’instant où Kennit dégainait son épée.

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L’ARCHE DES OMBRES


Le capitaine avait la conviction que, si le sculpteur avait encore
eu sa langue, il aurait crié beaucoup plus fort.
Kennit chassa ce souvenir de son esprit. Ce n’était pas le
moment de songer à l’artisan ; il n’était pas sur la plage aux
Trésors pour ressasser le passé, mais pour trouver un objet
précieux qui assurerait son avenir. Les yeux fixés sur la ligne de
marée sinueuse, il continua sa marche. Il n’accordait nulle
attention aux coquillages luisants, aux pinces de crabe, aux
enchevêtrements d’algues ni aux morceaux de bois, grands ou
petits, rejetés par la mer : son pâle regard bleu ne s’intéressait
qu’aux objets manufacturés et aux épaves. Au bout de quelques
pas, son application fut récompensée : dans un petit coffre de
bois en mauvais état, il découvrit tout un service de tasses ; elles
n’étaient sans doute pas de main d’homme et nul humain ne les
avait jamais touchées. Au nombre de douze, faites d’os d’oiseaux
évidés, elles étaient décorées de minuscules images bleues aux
lignes si fines qu’on les eût dites dessinées à l’aide d’un pinceau
à un seul poil. Elles avaient visiblement beaucoup servi : les
représentations étaient si effacées qu’il était impossible d’en
reconnaître le motif original, et les anses en os étaient affinées
par l’usure. Kennit prit la petite boîte au creux de son bras et
poursuivit sa déambulation.
Il avançait sous le soleil et contre le vent, et ses bottes
élégantes laissaient des empreintes nettes dans le sable humide.
De temps en temps, il levait un regard détaché sur l’étendue de
la plage, sans laisser paraître ses espérances sur son visage.
Soudain, alors qu’il ramenait ses regards sur le sable devant lui,
il découvrit un petit coffret en cèdre gauchi par son séjour dans
l’eau salée, si bien que, pour l’ouvrir, le pirate dut le frapper sur
une pierre comme une noix. A l’intérieur, il trouva des ongles de
nacre munis de minuscules agrafes pour les fixer sur les ongles
ordinaires, et d’un évidement à l’extrémité qui permettait peut-
être d’y conserver une dose de poison. Il y en avait douze. Kennit
les fourra dans sa poche où ils cliquetèrent au rythme de ses pas.
Les objets qu’il avait découverts n’étaient manifestement pas
de facture humaine et n’étaient pas conçus pour des hommes,
mais Kennit n’en était pas étonné : il avait eu beau se moquer de
Gankis et de sa croyance en la magie de la plage, il savait comme
tout un chacun que les vagues qui s’échouaient sur ces rivages
rocheux ne provenaient pas toutes du même océan. Un navire

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PRÊTRES ET PIRATES
qui avait la mauvaise idée de faire relâche près de l’île avait
toutes les chances de disparaître sans laisser la moindre trace, et
les vieux marins disaient qu’il avait été enlevé de ce monde pour
être déposé sur les mers d’un autre. Kennit était convaincu qu’ils
ne se trompaient pas. Il jeta un coup d’œil vers le ciel qui demeu-
rait d’un bleu immaculé ; le vent était vif, mais le pirate ne
doutait pas que le beau temps se maintiendrait en lui laissant le
loisir d’arpenter toute la plage aux Trésors, puis de retraverser
l’île pour regagner son navire ancré dans la baie Trompeuse. La
chance ne l’abandonnerait pas, il en était sûr.
Le troisième objet qu’il trouva fut le plus troublant de tous :
c’était un sac de cuir cousu, rouge et bleu, à demi enfoui dans le
sable. Le cuir, solide et fait pour durer, avait été taché par l’eau
de mer qui avait fondu les couleurs l’une dans l’autre, bloqué les
boucles de cuivre qui fermaient le sac et raidi les sangles qui
les reliaient. A l’aide de son poignard, Kennit défit une couture
et découvrit une portée de chatons parfaitement formés, avec
de longues griffes et des taches de poil irisé derrière les oreilles.
Tous les six étaient morts. Maîtrisant son dégoût, le pirate saisit
le plus petit et retourna le corps flasque dans ses mains ; il avait
la fourrure bleu pervenche, les paupières roses, et il était très
menu. L’avorton de la portée, probablement. Le petit cadavre
était trempé, glacé et répugnant. Un clou en rubis, semblable à
une grosse tique, décorait une de ses oreilles. Kennit avait envie
de se débarrasser de l’animal sans attendre, mais c’était ridicule ;
il défit le clou d’oreille et le laissa tomber dans sa poche. Puis,
mû par une impulsion qu’il ne comprit pas, il remit les petits
corps bleus dans le sac qu’il abandonna près de la ligne de
marée, et il reprit sa marche.

L’émerveillement et la révérence circulaient en lui au rythme


de son sang. Arbre. Ecorce et sève, odeur du bois et parfum des
feuilles qui tremblaient au-dessus de lui. Arbre. Mais aussi terre
et eau, air et lumière ; tout allait et venait au travers de l’être
connu sous le nom d’arbre. Il se déplaçait avec ces éléments et
connaissait par intervalles une existence d’écorce, de feuille, de
racine, d’air et d’eau.
« Hiémain. »

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L’ARCHE DES OMBRES


Lentement, le jeune garçon quitta des yeux l’arbre qui se
dressait devant lui. Par un effort de volonté, il porta son regard
sur le visage souriant du jeune prêtre. De la tête, Bérandol lui
fit un signe d’encouragement. Hiémain ferma un instant les
paupières, retint sa respiration et s’arracha à sa tâche. Quand il
rouvrit les yeux, il inspira brusquement comme s’il émergeait
d’une plongée profonde. Les mouchetures de lumière, l’eau
douce et la brise caressante disparurent soudain, et il se retrouva
dans la salle de travail du monastère, vaste pièce fraîche aux
murs et au sol de pierre. Le pavé froid glaçait ses pieds nus. Une
dizaine de tables de pierre meublaient la grande salle, et, à trois
d’entre elles, de jeunes garçons comme lui travaillaient avec des
mouvements lents qui trahissaient leur état de transe. L’un tressait
un panier, les deux autres façonnaient de la glaise entre leurs
mains grises d’argile.
Hiémain regarda les morceaux de verre scintillant et de
plomb éparpillés sur la table devant lui. La beauté du vitrail qu’il
avait composé l’étonna lui-même, bien qu’elle n’atteignît pas
à l’émerveillement d’avoir été l’arbre représenté dans le verre.
Il caressa son œuvre du bout des doigts, suivit le tronc et les
branches gracieuses. Il connaissait si bien l’image qu’en suivre
les contours était comme toucher son propre corps. Derrière lui,
il entendit le petit hoquet d’admiration de Bérandol. Dans l’état
de conscience élevée où il se trouvait encore, il sentit la révérence
qu’éprouvait le prêtre s’unir à la sienne, et ils demeurèrent
quelque temps muets à se réjouir des miracles de Sâ.
« Hiémain », répéta Bérandol à mi-voix ; il tendit la main pour
suivre du bout de l’index la silhouette du petit dragon qui
pointait la tête parmi les plus hautes branches, puis la courbe
luisante d’un serpent presque entièrement dissimulé par les
racines tortueuses. Enfin, il posa la main sur l’épaule du jeune
garçon et l’éloigna avec douceur de la table. Comme il le faisait
sortir de la salle de travail, il le gourmanda sans méchanceté. « Tu
es trop jeune pour demeurer dans un tel état toute une matinée.
Tu dois apprendre à mesurer tes efforts. »
Hiémain frotta ses yeux soudain piquants. « Je suis resté là tout
ce temps ? demanda-t-il d’un air hébété. Je n’en ai pas eu
l’impression, Bérandol.
– Je m’en doute, mais la fatigue que tu ressens à présent va
sûrement t’en convaincre. Il faut être prudent, Hiémain. Demain,

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PRÊTRES ET PIRATES
prie un surveillant de te réveiller au milieu de la matinée. Un
talent comme le tien est trop précieux pour le consumer d’un
seul coup.
– J’ai des courbatures, maintenant, en effet », fit Hiémain. Il se
passa la main sur le front, repoussa de ses yeux une mèche de
cheveux noirs et fins et sourit. « Mais l’arbre en valait la peine,
Bérandol. »
Le prêtre acquiesça lentement de la tête. « A plus d’un titre : la
vente d’un tel vitrail rapportera assez d’argent pour refaire la
toiture de la maison des novices – si la mère Delliti consent à
laisser le monastère se séparer d’un tel chefs-d'œuvre. » Il hésita,
puis ajouta : « J’ai constaté que le dragon et le serpent sont de
nouveau apparus. Tu n’as toujours aucune idée... » Il se tut,
laissant la question en suspens.
« Je ne me rappelle même pas les avoir intégrés au vitrail,
répondit Hiémain.
– Bon. » Il n’y avait pas trace de jugement dans le ton de
Bérandol ; on n’y sentait que de la patience.
Dans un silence amical, ils suivirent un moment les couloirs
de pierre froide du monastère. Peu à peu, les sens de Hiémain
s’émoussèrent jusqu’à un niveau normal : il ne percevait plus
l’odeur du sel des murs, il n’entendait plus les infimes mouve-
ments des vieux blocs de roche taillée. Le contact râpeux de sa
robe de bure redevint supportable sur sa peau nue. Quand ils
franchirent la grande porte de bois et pénétrèrent dans les jardins,
il était rentré dans son corps ; il se sentait vacillant comme s’il
venait de s’éveiller d’un long sommeil, et pourtant épuisé comme
s’il avait passé une journée à biner les pommes de terre. Comme
le voulait la coutume du monastère, il marchait en silence à côté
de Bérandol ; ils croisèrent des hommes et des femmes vêtus de
la coule verte des prêtres confirmés et d’autres habillés de blanc,
couleur des acolytes. A chaque rencontre, chacun hochait la tête
en guise de salut.
Comme ils se dirigeaient vers la remise à outils, Hiémain eut
soudain la certitude inquiétante qu’il allait passer le reste du jour
à s’occuper du jardin baigné de soleil. En toute autre occasion,
il aurait accueilli cette perspective avec plaisir, mais ses récents
efforts dans la salle de travail avaient rendu ses yeux sensibles à
la lumière. Il ralentit le pas et Bérandol lui jeta un coup d’œil
par-dessus son épaule.

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L’ARCHE DES OMBRES


« Hiémain, fit-il d’un ton de doux reproche, refuse l’appréhen-
sion. Quand tu t’inquiètes de l’avenir, tu oublies l’instant présent
dont tu dois jouir. Celui qui craint ce qui risque d’advenir perd
le moment qu’il vit par peur du suivant, qu’il empoisonne par ses
préjugés. » La voix de Bérandol se fit un peu plus tranchante. « Tu
te laisses aller trop souvent à préjuger. Si la prêtrise t’est refusée,
c’en sera sans doute la cause. »
Hiémain regarda Bérandol avec des yeux horrifiés, et, l’espace
d’un instant, son visage fut un masque de pure affliction. Puis, il
vit le piège et il répondit avec un grand sourire auquel Bérandol
fit écho : « Mais si je m’inquiète de cette éventualité, j’aurai
préjugé de mon échec. »
Bérandol donna un coup de coude bon enfant à l’adoles-
cent élancé. « Exactement. Ah, que tu grandis et apprends vite !
J’étais beaucoup plus âgé que toi – j’avais au moins vingt ans –
quand j’ai appris à appliquer cette Contradiction à la vie
quotidienne. »
Hiémain haussa les épaules d’un air embarrassé. « Je l’ai
méditée hier soir avant de m’endormir. “Il faut faire des projets
et anticiper l’avenir sans le craindre.” Vingt-Septième Contra-
diction de Sâ.
– Treize ans, c’est bien jeune pour en être déjà à la Vingt-
Septième Contradiction, remarqua Bérandol.
– A laquelle en es-tu ? demanda ingénument Hiémain.
– A la Trente-Troisième. Toujours la même depuis deux ans. »
Hiémain eut un petit haussement d’épaules. « Je n’en suis
pas encore là de mes études. » Ils déambulaient à l’ombre de
pommiers dont les feuilles pendaient sous la chaleur du soleil.
Des fruits mûrissants alourdissaient les branches. Au bout du
verger, des acolytes passaient d’arbre en arbre avec à la main des
seaux d’eau tirée de la rivière.
Un prêtre ne doit pas se croire permis de juger s’il ne sait pas juger
comme Sâ, avec une justice et une compassion absolues. Bérandol
secoua la tête. « J’avoue ne pas voir comment cela est possible. »
Le jeune garçon avait déjà tourné son regard vers l’intérieur et
seul un mince pli barrait son front. « Tant que tu crois cela
impossible, tu fermes ton esprit à la compréhension. » Il s’ex-
primait d’une voix distante. « A moins, naturellement, que ce ne
soit justement ce que nous devons découvrir : qu’en tant que
prêtres nous ne pouvons pas juger, car nous n’avons pas en nous

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PRÊTRES ET PIRATES
le sens de la justice et de la compassion absolues. Notre rôle se
borne peut-être à pardonner et à consoler. »
Bérandol hocha la tête avec étonnement. « En quelques ins-
tants, tu as atteint le point auquel il m’a fallu six mois pour
parvenir. Néanmoins, quand je regarde autour de moi, je constate
que de nombreux prêtres se font juges ; les Errants de notre
ordre ne font guère que résoudre les différends qui opposent
les gens ; ils doivent donc avoir, j’ignore comment, maîtrisé la
Trente-Troisième Contradiction. »
Le garçon leva vers lui un regard empreint de curiosité.
Comme il s’apprêtait à parler, il rougit soudain et garda le
silence.
Bérandol observa son protégé. « Je ne sais pas ce que tu voulais
dire, mais vas-y. Je ne te rabrouerai pas.
– L’ennui, c’est que c’est moi qui allais te rabrouer », avoua
Hiémain. Puis son visage s’illumina quand il ajouta : « Mais je me
suis retenu à temps.
– Et qu’allais-tu me dire ? » insista Bérandol. Comme le gar-
çon secouait la tête, son tuteur éclata de rire. « Allons, Hiémain,
je t’ai demandé de me révéler ce que tu avais sur le cœur ! Me
crois-tu injuste au point de mal prendre tes paroles ? A quoi
pensais-tu ?
– J’allais te dire que tu devrais calquer ton attitude sur les
préceptes de Sâ et non sur ce que tu vois les autres faire. »
L’enfant s’était exprimé avec franchise, mais il baissa soudain les
yeux. « Ce n’est pas à moi de te le faire remarquer, je le sais. »
Bérandol paraissait trop perdu dans ses réflexions pour se
froisser des propos de Hiémain. « Si je suis les préceptes et que
mon cœur m’affirme qu’il est impossible pour un homme de
juger comme Sâ, avec une justice et une compassion absolues,
je dois conclure... » Son débit se ralentit comme si sa pensée
renâclait à se manifester. « Je dois conclure que les Errants pos-
sèdent une profondeur spirituelle bien supérieure à la mienne –
ou bien qu’ils n’ont pas davantage que moi le droit de juger. » Il
regarda le verger sans le voir. « Se pourrait-il que toute une
branche de notre ordre existe sans rectitude ? Cette idée même
n’est-elle pas preuve de déloyauté ? » Son regard troublé se posa
de nouveau sur le jeune garçon à ses côtés.
Hiémain lui adressa un sourire serein. « Si les pensées d’un
homme suivent les préceptes de Sâ, elles ne peuvent s’égarer.

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L’ARCHE DES OMBRES


– Il faut que j’y réfléchisse davantage, conclut Bérandol avec
un soupir, et il contempla Hiémain avec une affection non feinte.
Je bénis le jour où l’on t’a confié à moi comme étudiant, même
si, en vérité, je me demande souvent qui est l’élève et qui est le
professeur entre nous. Tu me manqueras. »
Une brusque inquiétude envahit le regard de Hiémain. « Je te
manquerai ? Tu t’en vas ? On t’envoie si vite en mission ?
– Il ne s’agit pas de moi. J’aurais dû t’annoncer la nouvelle
avec plus de ménagement mais, comme toujours, tes propos ont
conduit mes pensées loin de leur point de départ. Ce n’est pas
moi qui pars, mais toi. Si je suis venu te chercher aujourd’hui,
c’est pour te demander de faire tes paquets, car ta présence est
requise chez toi. Un message est arrivé de ta grand-mère et
ta mère pour annoncer que ton grand-père est mourant ; elles
désirent t’avoir auprès d’elles en cette circonstance. » Devant le
visage décomposé du jeune garçon, Bérandol ajouta : « Pardonne
ma brutalité ; tu parles rarement de ta famille et je ne te croyais
pas si attaché à ton grand-père.
– Ce n’est pas le cas, répondit Hiémain avec simplicité. A dire
le vrai, je le connais à peine. Quand j’étais petit, il se trouvait
toujours en mer, et, quand il revenait à terre, il me terrifiait, non
pas à cause de sa cruauté mais de... de sa puissance. Tout en lui
paraissait trop grand, depuis sa voix jusqu’à sa barbe. Même
quand j’étais enfant et que j’entendais d’autres personnes parler
de lui, on aurait dit qu’elles évoquaient une légende ou un héros.
Autant que je me souvienne, jamais je ne l’ai appelé Bon-Papa ni
même Grand-Père. Quand il rentrait de ses voyages, j’avais
l’impression que le vent du nord se mettait à souffler dans la
maison, et, la plupart du temps, je me cachais de lui au lieu de
me réjouir de sa présence ; lorsqu’on me traînait de force devant
lui, tout ce que je me rappelle, c’est qu’il trouvait toujours à redire
sur ma taille. “Pourquoi cet enfant est-il si chétif ? demandait-il
d’un ton mécontent. Il ressemble à mes mousses, mais en deux
fois plus petit ! Ne lui donnez-vous donc pas de viande ? Ne
mange-t-il pas bien ?” Puis il m’attirait près de lui et me tâtait les
bras, comme si on m’engraissait pour la table ; je me sentais alors
honteux de ma taille comme si c’était une tare. Depuis qu’on
m’a destiné à la prêtrise, je l’ai vu encore moins souvent mais
l’impression qu’il m’a laissée n’a pas changé. Cependant, ce
n’est pas de revoir mon grand-père que je redoute, ni même

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