Patrick Bourdet Rien N - Est Joue D - Avance
Patrick Bourdet Rien N - Est Joue D - Avance
*
À l’âge adulte, lors d’une séance de psychothérapie, je découvris que le
premier souvenir que j’ai de ma mère correspond au moment où j’ai
entendu ces hurlements horribles, ces râles d’animal blessé à mort qu’elle a
poussés en trouvant, en même temps que moi, le corps sans vie de ma petite
sœur Angélique, emportée par la mort subite du nourrisson. Angélique
venait d’avoir deux mois, j’étais dans ma cinquième année. Sa disparition
fut le premier traumatisme conscient de mon existence.
Mon père savait-il, au moment de son suicide, que ma mère était enceinte
de ce petit ange depuis quatre ou cinq semaines ? Je ne peux qu’émettre des
hypothèses. Les secrets gardés par ma mère ont toujours été nombreux.
Elle avait vu le jour en 1949 à Cherbourg. À l’époque, ce n’était pas
forcément une bonne idée de naître dans le Nord-Cotentin, sur lequel
s’étaient abattus pendant la guerre des obus de toutes origines. Autre
mauvaise idée pour démarrer dans la vie : sa famille était extrêmement
pauvre. Elle nous racontait que, enfant, lorsqu’elle marchait sur la grève
pour se rendre à l’école, elle se nourrissait des berniques arrachées aux
rochers. Comme ceux de mon père, ses parents ont disparu trop tôt pour que
j’aie pu les connaître.
Je n’ai aussi que deux photos de ma mère. J’ai découvert la première à
l’âge de trente-six ans, en 2003. Sur cette photo – la seule que je possède de
ma petite enfance et la seule où l’on me voit en présence de mes deux
parents –, elle se tient debout à la gauche de mon père, lequel me porte sur
son bras et donne la main à mon frère. Nous nous trouvons à Bretteville-en-
Saire, devant une 4L blanche. Le cliché, noir et blanc, date de 1968. Je
viens juste d’avoir un an. Même quand je l’observe sur cette photo ou
repense à elle, j’ai du mal à décrire ma mère. Ses traits n’étaient pas
particulièrement fins, mais à l’époque c’était une femme plutôt élégante.
Sur la deuxième photographie, un Polaroid couleur de 1978, ma mère est
âgée de vingt-neuf ans. Elle est cernée, a beaucoup grossi et apparaît
boudinée dans une robe en nylon à manches courtes imprimée de fleurs
bleues. À sa gauche, mon frère Pascal, presque aussi grand qu’elle, a la
main posée sur son épaule. Quant à moi, je tiens dans mes bras un ballon de
foot et souris.
C’est à ma sœur que je dois ce Polaroid. Cette précieuse photo et une
dizaine d’autres, toutes prises au cours d’un même été dans le Cotentin,
sont les seuls éléments qui me permettent de donner corps aux vingt
premières années de ma vie.
Tout comme le reste de sa famille, ma mère n’évoquait jamais le passé
avec moi. Je n’ai donc pas pu me raccrocher à des mots pour compenser
l’absence de photos, d’objets ou de souvenirs qui m’auraient fait prendre
conscience que j’avais des racines. Je venais forcément de quelque part,
mais je ne savais pas d’où.
Osmoy, Cher, un jour de septembre 1971
Conformément aux dernières volontés de mon père, mon oncle Léon, son
frère, nous accompagne tous les trois à l’orphelinat de la police nationale.
Après un périple de plusieurs heures, la 4L blanche qui a quitté Cherbourg
au petit matin nous dépose devant l’imposant bâtiment central qui
constituera notre nouveau lieu de vie. Construit en 1925 sous l’impulsion
d’admirables policiers bénévoles, l’établissement accueille une centaine
d’enfants qui ont perdu un de leurs parents en service ou bien souvent aussi,
malheureusement, à la suite d’un suicide.
Je n’ai pas de souvenirs précis de notre arrivée à Osmoy. C’est mon frère
qui me l’a racontée bien des années plus tard. En fait, mes souvenirs de
cette période sont rares. L’un des premiers remonte à ce jour où un maître
nageur m’a jeté à l’eau alors que je ne savais pas encore nager. Je le revois
tenir volontairement la perche hors de ma portée pendant un temps qui m’a
paru interminable. Nager seul, au sens propre comme au figuré, fait partie
des choses que j’ai apprises à l’orphelinat. J’allais en avoir grand besoin.
Assez curieusement, mes principaux souvenirs de ces cinq années
d’orphelinat dans le Cher sont essentiellement liés aux étés en Normandie.
Chaque année, des membres de la famille de mon père nous invitaient à
passer la belle saison dans le Cotentin. Mon oncle Louis – un de ses frères –
accueillait ma sœur à La Glacerie. Ma tante Yvonne – l’une des sœurs de
mon père – prenait mon frère avec elle à Vrasville, à deux pas de chez
l’oncle Émile. Quant à moi, je suivais l’oncle Léon dans les gendarmeries
bas-normandes, à Montebourg ou encore Beaumont-Hague, selon son
affectation du moment.
En 2005, lorsque je fis poser la sépulture de mon père, Léon m’apprit que
c’était lui qui avait découvert son corps. C’était à lui aussi qu’avait incombé
l’abominable corvée de nettoyer la pièce dans laquelle son frère avait
décidé de mettre un terme à ses jours.
*
C’est à Vrasville que se trouvent mes rares véritables souvenirs
d’enfance. Ils se matérialisent grâce à cinq photos que m’a données Léon
lorsque j’avais près de trente ans. En les découvrant, j’ai pu me convaincre
que j’avais connu quelques moments d’enfance normale, à jouer avec mes
cousins et cousines pendant les grandes vacances.
Le week-end, quand nous étions chez tante Yvonne, notre première
activité de la journée avec les cousins était d’aller dire bonjour à l’oncle
Émile. Il existait avec lui un accord qui n’avait absolument rien de secret. Si
nous venions le saluer tôt le matin, il ouvrait la boîte métallique dans
laquelle il stockait sa monnaie et nous donnait quelques francs. Aussitôt,
nous courions jusqu’à l’épicerie du village, Chez Toinette, pour acheter des
Malabar au détail, comme il était encore possible de le faire à cette époque.
Certains d’entre nous préféraient les Mistral Gagnant ou les rouleaux de
réglisse. Quant à moi, je consacrais l’essentiel de ces généreux dons aux
Carambar à un centime ou, mieux encore, aux fameux rochers Suchard au
chocolat noir, pour lesquels je n’ai jamais cessé de fondre depuis. Je
m’amuse aujourd’hui de la dimension pavlovienne de nos comportements.
Je ne connaissais pas Pavlov à l’époque, l’oncle Émile non plus, mais il
prenait plaisir à nous voir arriver ainsi le matin.
À Vrasville, je connus aussi l’aventure. Le soir, chaussés de nos bottes et
le cœur rempli d’espoir, nous allions poser nos lignes à anguilles, que nous
relevions le lendemain matin. En vrais petits braconniers, nous rapportions
parfois quelques spécimens que tata Yvonne se faisait une joie de préparer,
tout en sachant qu’aucun d’entre nous n’en mangerait une seule bouchée à
cause des innombrables arêtes qui criblent la chair de ces poissons serpents.
Chaque dimanche, la famille se retrouvait chez Yvonne pour déjeuner. Le
matin, celle-ci confectionnait son riz au lait, un chef-d’œuvre qu’elle était
sans doute la seule au monde à réussir aussi bien. Pour cela, elle utilisait le
lait de ses vaches et son vieux four, laissant cuire sa préparation jusqu’à
atteindre une caramélisation parfaite. Un vrai régal. À ce mets exceptionnel
s’ajoutaient un bon poulet fermier et d’incroyables confitures de rhubarbe
aux pruneaux qu’Yvonne excellait à produire à partir des récoltes de son
jardinet.
Le chemin qui menait chez elle s’appelait « La Folie ». C’était une petite
route mal goudronnée qui longeait le mur du cimetière jusqu’à sa maison.
Tout était vieux chez tante Yvonne, et elle-même me paraissait très âgée. À
l’époque, je ne traduisais pas cela en termes chiffrés, mais je pense qu’elle
avait au moins cinquante ans. C’était beaucoup pour quelqu’un qui, né dans
le premier tiers du XXe siècle, avait passé sa vie à travailler seule à la ferme,
à élever ses génisses et à « soigner ses bêtes », comme elle le disait si bien.
Elle était impressionnante, tata Yvonne. Prête à tout nous donner. Elle n’a
jamais été mariée et, avec le recul, je me demande si elle a un jour connu
l’amour. C’était une femme humble, d’une extrême gentillesse avec tous.
Elle portait des robes en Nylon aussi vieilles qu’elle, à fleurs grises ou bleu
pâle, dont la coupe était aussi ancestrale que celle de ses cheveux, car elle
n’avait visiblement pas assez d’argent pour s’offrir le coiffeur. L’argent
manquait également pour lui permettre de se doter d’une dentition
convenable, ordonnée et complète – j’étais d’ailleurs dans le même cas…
Ses chiens, des fox-terriers, avaient totalement envahi sa modeste demeure
et annexé son canapé défoncé. Ils dormaient tous dans un lit placé juste à
côté du sien, et leur odeur dans la maison était parfois si forte qu’elle en
devenait insupportable.
Ces souvenirs de Vrasville m’ont longtemps paru magnifiques, et rien
d’autre. Ce n’est que plus tard que je découvris qu’ils avaient un arrière-
goût morbide. Sans le savoir, chaque fois que je me rendais à la ferme de
l’oncle Émile, je m’accoudais sur la vieille toile cirée où mon père avait
exhalé son dernier souffle. Vrasville était aussi le village où il avait été
inhumé sans ma présence. J’en veux toujours un peu à ceux qui ont décidé
de m’écarter de ce moment crucial, même s’ils croyaient sûrement bien
faire.
Ces secrets de famille et les mensonges qui les ont accompagnés m’ont
longtemps maintenu dans l’ignorance. Pendant des années, jusqu’au
collège, me fiant aveuglément à ce que ma mère m’avait raconté, j’ai cru
que mon père avait succombé à un ulcère à l’estomac. Mais la vérité finit
toujours par advenir. Elle apparut par hasard, quand un médecin scolaire
m’interrogea un jour :
– Que fait ton père ?
– Il est mort, monsieur. Il était policier, il est mort d’un ulcère.
– Comme c’est étonnant ! D’habitude, ce sont les voleurs qui tuent les
policiers.
Cette remarque stupide me blessa profondément. Quand j’en fis part à ma
mère, elle entra dans une colère terrible et adressa un courrier d’invectives
au responsable. Bien fait ! Il le méritait. Il faut prendre soin des enfants.
Néanmoins, c’est grâce à ce médecin maladroit que je pus enfin commencer
le deuil de mon père, car c’est à cette occasion que mon frère m’apprit la
vérité sur sa mort. Il me fallut des années pour accepter cette réalité, et un
temps équivalent pour accepter l’idée qu’on m’avait menti depuis toujours.
*
Après la mort de mon père en 1971, la vie avait continué de malmener
ma mère. Outre cette terrible perte et celle de la petite Angélique, elle lui
avait infligé une dépendance accrue à l’alcool et de nombreuses dettes – un
cocktail dévastateur qui l’entraînait dans une rapide descente aux enfers.
J’avais trente-cinq ans lorsque ma mère est morte, en 2002. Quelques
semaines après son décès, frappé par l’indescriptible sentiment de n’avoir
plus d’ancêtres vivants, j’ai cherché à recoller les morceaux de mon passé
émietté et demandé à l’orphelinat de me faire parvenir mon dossier. Il est
arrivé par la poste dans une grande enveloppe jaune. Quarante-huit pages
parmi lesquelles j’ai trouvé des copies de lettres manuscrites que ma mère
avait adressées à l’orphelinat, des réponses tapées à la machine et copiées
au papier carbone, des courriers judiciaires… Avec le temps, l’encre de
certains feuillets avait déteint sur d’autres, ce qui, ajouté à mes yeux
embués, rendait ma lecture laborieuse. Ces documents, lus et relus
frénétiquement en l’espace de quelques heures, m’en ont appris davantage
sur mon histoire et sur moi-même que quoi que ce soit ou quiconque
auparavant. Certains mots, certaines phrases m’ont bouleversé. Chaque
séquence engendrait une réaction nouvelle. Au fil de la lecture, je me suis
senti comme un navire en perdition, tanguant au gré des émotions.
Le premier des courriers de la pile est signé du directeur de l’orphelinat
et adressé à ma mère à Joigny, dans l’Yonne. Âgée de vingt-deux ans en
septembre 1971, lors de notre placement, ma mère s’était d’abord installée à
Bourges, tout près d’Osmoy. Mais à peine six mois plus tard, ayant
apparemment contracté quelques dettes, elle s’était éloignée. Cherchait-elle
vraiment initialement à se rapprocher de nous ? Qu’était-elle ensuite allée
faire à Joigny ? À ces questions restées sans réponse, la suite du dossier en
ajoute quelques autres.
Je découvre ainsi dans la liasse une « ordonnance aux fins de placement
provisoire » émanant du tribunal pour enfants d’Auxerre et datée du
7 décembre 1972. À l’en croire, la vie de débauche de ma mère s’est encore
aggravée. Un an après notre arrivée à l’orphelinat, une juge lui retire la
garde de ses enfants : « Les mineurs, écrit-elle, seraient en danger physique
et moral s’ils étaient repris par leur mère, en raison des conditions de vie de
cette dernière. » Quelques mois plus tard, selon les documents, notre oncle
Léon devient notre tuteur légal. Dans le même temps, ma mère perd son
droit de garde, puis de visite sans autorisation préalable de la DDASS.
Les lettres se suivent et se ressemblent : « vie déplorable »,
« soûleries »… Elles décrivent de manière clinique la voie express
qu’empruntait ma mère vers la dépravation : « Le comportement de
Madame se dégrade sans cesse et, si j’en crois notre délégué de Joigny, sa
vie est de plus en plus perturbée. Il n’est plus question d’amants, mais de
plusieurs amis de rencontre, et la journée se termine en beuverie. »
Dans un courrier daté du 23 avril 1976 – cinq ans après notre entrée à
l’orphelinat –, j’apprends que ma mère s’est encore éloignée de nous. Elle
vit désormais à La Teste-de-Buch, en Gironde. Quelques semaines plus
tard, une demande est adressée au juge des enfants du tribunal de Bordeaux
pour nous autoriser à passer l’été avec elle dans le Sud-Ouest. La réponse
est positive. Le directeur de l’internat ne s’oppose apparemment pas à cette
décision, mais, se méfiant toujours de ma mère, il souhaite que nous
réintégrions l’orphelinat à la rentrée de septembre.
Le 16 juin 1976, ma mère nous récupéra donc à Osmoy. Nous n’y
revînmes jamais. Ma sœur avait huit ans, mon frère bientôt onze, et moi
tout juste neuf.
Je garde un souvenir très précis du voyage en train, qui fut sans doute ma
première expérience ferroviaire : la montée à Bourges, la gare la plus
proche d’Osmoy, le passage en gare de Vierzon, le changement à Saint-
Pierre-des-Corps pour prendre une ligne plus rapide jusqu’à la gare Saint-
Jean, à Bordeaux, enfin le dernier changement avant d’atteindre La Teste.
J’étais émerveillé par la vue des champs de colza qui défilaient
uniformément sous mes yeux, comme un tracé de Stabilo. Peut-être la
beauté de ces immenses étendues jaunes atténuait-elle la forte appréhension
qui m’habitait certainement. J’étais émerveillé aussi parce que je me sentais
libre. Je m’apprêtais à débuter enfin une vie d’enfant normal, dans une
maison normale, avec des gens normaux.
Pendant nos années d’orphelinat, ma mère, en exil dans le Sud-Ouest,
avait rencontré Henri. C’était un homme assez grand, brun, simple, sans
doute bon. Il était peintre en bâtiment à la mairie de La Teste, près
d’Arcachon.
Henri tenait de sa mère une modeste maisonnette sans jardin, encastrée
dans une impasse rue du Président-Carnot, au centre de la commune. Elle
me parut minuscule comparée à l’orphelinat, dont le gigantisme n’était pas
sans évoquer le cuirassé Potemkine. Très vite, le modeste salaire d’Henri ne
suffit plus à nourrir nos trois bouches supplémentaires, encore moins à
étancher la soif maladive de ma mère. Quelques mois à peine après notre
arrivée, du jour au lendemain, il nous fallut quitter la petite maison pour
emménager tous ensemble chez un ami d’Henri, Christian.
Christian ne travaillait pas. Il vivait au milieu des bois, dans une cabane
de résinier comme on en trouve encore parfois dans la forêt landaise. Il
avait passé un accord avec le propriétaire des lieux : en contrepartie de
l’« entretien » de la cabane, il ne payait pas de loyer. Ainsi, grâce à lui, nous
disposions d’un logement gratuit.
Christian était un homme anormalement petit, à la peau très mate,
extrêmement musclé et tonique. Il arborait fièrement sur son bras un
tatouage représentant une espèce de long poignard. Je crois me souvenir
qu’il avait appartenu à la Légion étrangère. Selon ce qu’il nous avait
expliqué, la calvitie dont il souffrait était due à la farine qu’il avait
manipulée pendant des années en tant que boulanger. Perdre ses cheveux lui
était visiblement pénible, car il laissait pousser trop longuement les
quelques-uns qui lui restaient et s’efforçait tant bien que mal de les étaler
sur son crâne nu, avant de le couvrir de la casquette à petits carreaux gris
dont il ne se séparait jamais. Malheur d’ailleurs à celui qui touchait son
couvre-chef : les rares inconscients qui s’y sont risqués devant moi ont
essuyé de violents uppercuts. Il était aussi alcoolique, mais parvenait à
conserver une certaine maîtrise pendant la journée, ce qui lui permettait
d’effectuer quelques menus travaux dans les bois, où il avait vécu
pratiquement toute sa vie. Celle-ci n’avait certainement pas toujours été
joyeuse.
La cabane était située au lieu-dit « Les Conseils », à trois kilomètres de la
lisière du bois et à mille cinq cents mètres du premier voisin, qui habitait ce
qu’on appelait la « cabane de Pierre ». Nous avons bien vite appris aussi
qu’elle se trouvait à six kilomètres de l’école. Nous devions nous y rendre à
pied, car la piste sablonneuse qui y menait n’était pas carrossable – ce qui
importait peu, d’ailleurs, puisque nous n’avions pas de voiture. Seuls les
tronçons correspondant aux vestiges d’une piste cyclable construite, paraît-
il, par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale auraient permis
de pédaler par endroits, mais encore aurait-il fallu pour cela disposer de
bicyclettes, ce qui n’était pas non plus notre cas.
*
Je n’oublierai jamais notre arrivée à la cabane. Nous l’avons vue
apparaître après avoir parcouru à pied l’interminable piste, chargés de sacs
en plastique et d’une valise en tissu chiné bleu et blanc que maintenait
fermée un vieux ceinturon.
La visite des lieux commença aussitôt. Ma mère m’expliqua que
quelques aménagements suffiraient à transformer le vieux pigeonnier en
une chambre pour les garçons. Le sol de cette petite pièce carrée, sale et
rugueux, était recouvert d’une chape en béton cassée. Tout comme le rebord
de la lucarne, il était maculé de fientes qui dégageaient une odeur
nauséabonde. Les lattes de bois qui constituaient les murs étaient tapissées
de posters de femmes nues. Hormis quelques journaux chiffonnés, la pièce
était vide. La porte, faite de quelques planches mal ajustées, fermait grâce à
un loquet métallique ancestral et rouillé.
Sur le coup, je ne fus pas choqué le moins du monde. On ne mesure pas
la capacité qu’ont les enfants à ignorer les contingences matérielles. Pour
eux, seul l’amour compte. À dix ans, je ne réalisais pas à quel point le lieu
dans lequel j’allais désormais vivre était misérable. Je venais de quitter
l’orphelinat, je me sentais libre. Je croyais que j’allais pouvoir enfin mener
une vie normale. Cela valait bien quelques ajustements.
Le pigeonnier était situé dans l’aile droite de la maison. La cabane se
divisait en deux parties auxquelles on accédait par des portes distinctes. La
chambre de Christian jouxtait la nôtre. Elle sentait fort, et on nous expliqua
immédiatement que son accès était interdit aux enfants. Le lit de Line se
trouvait dans la pièce principale, par laquelle nous accédions à nos
chambres.
On entrait dans la partie gauche par la salle à manger. Celle-ci, qui
occupait toute la largeur de la maison, mesurait environ six mètres sur
quatre. Au centre du mur de droite se dressait une cheminée
disproportionnée, large et peu profonde. À gauche, une porte permettait
d’accéder à une pièce de dix ou douze mètres carrés qui devint la chambre
de ma mère et d’Henri. À côté, une pièce de taille identique servait de pièce
à tout faire – à la fois débarras, salle de bains et arrière-cuisine.
*
Bien sûr, il n’y avait pas l’électricité à la cabane. Il nous fallut vite
apprendre à utiliser des lampes à pétrole, du moins lorsque nous disposions
du précieux combustible, ce qui était plutôt rare. Le plus souvent, nous nous
éclairions grâce à des bougies collées sur des assiettes avec de la cire ou
enfoncées dans des cannettes de bière vides. La cheminée représentait la
seule source de chauffage de l’aile gauche de la cabane. Un vieux poêle à
bois se chargeait théoriquement de chauffer la pièce où ma sœur, mon frère
et moi dormions, mais, s’il générait bien quelques degrés supplémentaires,
nous étions obligés de les laisser s’échapper en ouvrant la fenêtre pour
évacuer l’épais nuage de fumée qu’il produisait par la même occasion.
Pour l’eau, nous devions descendre au puits. Celui-ci se trouvait au fond
d’un vallon, à cent mètres environ de la cabane, au bout d’un étroit sentier
pentu et sablonneux qui ondulait au milieu des genêts. Pour remonter le
breuvage au goût de sable, nous laissions glisser, en tentant de réguler sa
vitesse par la pression des doigts, la chaîne en acier au bout de laquelle était
accrochée une espèce de vieille passoire métallique qui nous servait de
seau, donnions ensuite un petit coup de poignet pour le faire plonger dans
l’eau, puis le remontions à la surface en tirant de toutes nos forces. Il fallait
ensuite en transvaser le contenu dans un autre seau, en plastique, et gravir la
pente vers la cabane.
Je me souviens encore des retours à la cabane avec la bordure du seau qui
me sciait le genou. Plus tard, j’appris à équilibrer la charge en remontant
deux seaux à la fois, ce qui permettait aussi de réduire le nombre de
descentes jusqu’au puits. La corvée d’eau fut souvent un motif de querelle
entre ma sœur, mon frère et moi. Elle était particulièrement pénible l’hiver,
quand il pleuvait, ou par grand froid, quand la chaîne et l’eau étaient gelées.
Mais elle était tout aussi insupportable l’été, car, immanquablement, avec
l’eau qui débordait du seau, nos pieds nus se retrouvaient couverts de cette
fine poussière grisâtre et collante que je détestais tant.
Pendant les repas, nous posions les seaux près de la table et y plongions
directement nos verres. Il suffisait d’être un peu vigilant pour ne pas avaler
les insectes ou les brindilles qui flottaient à la surface. Même si son parfum
terreux était un peu fort, l’eau du puits avait bon goût. De toute façon,
c’était la seule à laquelle nous avions accès.
Rien ne coulait de source à la cabane.
À la belle saison se profilait une autre corvée : pour préparer l’hiver, il
fallait aller « faire du bois ». La famille se jetait alors à l’assaut de la forêt
domaniale de La Teste. Nous abattions un ou deux grands arbres que nous
rapportions à l’aide d’un tracteur dont le propriétaire était payé en bouteilles
de Ricard ou de Pernod.
Évidemment, il n’y avait pas de toilettes dans la cabane. À l’arrière,
creusée sous le chai qui faisait parfois office de poulailler et d’abri à bois, il
y avait une petite fosse que nous transformâmes en WC. Elle fut vite
saturée. Il nous fallut alors commencer à creuser des trous autour de la
maison, généralement derrière des pieds de genêt ou d’ajonc. Parfois,
lorsque le papier journal manquait, nous utilisions les branches de genêt
pliées en deux. Jamais les ajoncs : il y a tout de même des limites ! Au bout
de quelques semaines, nous rebouchions le trou et en creusions un autre un
peu plus loin.
Le jour où Henri touchait sa paie était systématiquement celui de la
mission « courses au Codec ». Le supermarché était situé à cinq ou six
kilomètres de chez nous. Au retour, ma mère nous offrait parfois le taxi ; il
nous déposait à la lisière de la forêt avec notre cargaison de sacs plastique.
Ce n’est que longtemps après notre installation à la cabane que fut construit
le centre commercial des Miquelots, distant de seulement trois kilomètres.
Compte tenu de la difficulté que représentait le transport de bouteilles de
gaz jusqu’à la cabane, il nous apparut vite évident que la seule option
disponible était la cuisine au feu de bois. Notre alimentation de base était
principalement constituée de pâtes, de pommes de terre, de pain, que nous
ne gaspillions jamais, et de lait. En dehors des périodes d’ouverture de la
chasse, et même si nous allions parfois braconner l’écureuil ou d’autres
animaux sauvages, la viande était rare. Ma mère justifiait l’absence de
jambon avec les haricots blancs en nous expliquant qu’il fondait à la
cuisson…
Il nous arrivait d’avoir vraiment peu à manger, et nous partions alors
cueillir des asperges sauvages et des pissenlits. Faute de connaître
l’existence de Pierre Gagnaire et de son génie de la cuisine – comme de la
grande cuisine en général, d’ailleurs –, nous les préparions de façon
sommaire. Les pissenlits étaient consommés crus avec un peu de vinaigre
d’alcool, les asperges bouillies puis salées. C’était extrêmement amer, mais
tellement bio ! À la cabane, nous étions parfois des précurseurs…
La toilette s’effectuait dans la petite pièce multifonctions, où nous
passions à tour de rôle. Au début, je faisais chauffer un peu d’eau sur le feu,
puis la versais dans l’une de nos bassines en plastique. Mais l’opération
était longue et complexe, et j’appris rapidement à utiliser l’eau froide,
comme tout le monde. L’été, les choses étaient plus simples. Il nous arrivait
de nous laver au savon de Marseille dans une grande lessiveuse en acier
galvanisé placée près du puits.
Dans la pièce à tout faire se trouvait aussi notre garde-manger. C’était
une petite boîte en bois avec des parois en toile plastique à fines mailles
censées protéger nos restes ou nos rares aliments frais des nombreuses
mouches qui vivaient avec nous. Malgré notre grande vigilance, nous y
retrouvions régulièrement des petits vers blancs.
*
Au fil du temps, je compris que le seul moyen de me protéger était de
prendre de la distance. Je commençai donc à découcher de plus en plus
souvent, inventant des histoires pour ne pas rentrer à la cabane. Je dormais à
la belle étoile ou dans des endroits dénichés au gré de mes rencontres. Un
matin où j’errais dans le quartier de l’Aiguillon, à Arcachon, après avoir
dormi à l’intérieur d’un voilier en carène sur le parking du port de
plaisance, je pus observer l’arrivée du cirque Pinder-Jean Richard. Des
hommes pressés commençaient à monter le grand chapiteau. Ma curiosité
me poussa à engager la conversation avec eux, puis je leur donnai un coup
de main, ce qui me valut une invitation à dormir dans une des roulottes. Cet
hébergement exotique fit ma fierté pendant plusieurs jours. Tout était bon
pour éviter la cabane.
Sans doute notre précarité financière était-elle visible. En revanche, les
bagarres et le danger auxquels nous étions exposés à la cabane n’étaient pas
perceptibles des autres, et pour cause : nous nous appliquions à n’en rien
laisser paraître.
Par chance, j’avais autour de moi quelques modèles de familles
« normales ». Les Luc en faisaient partie. C’était la famille de Denis, avec
qui je jouais au foot à La Teste. Son père, Gérard, passait son temps à
raconter des blagues. Sa mère, Marie-Claire, était superbe et toujours gaie.
Elle embrassait souvent ses enfants et leur faisait des clafoutis pour le
goûter. Ils habitaient une belle maison. Je dormais régulièrement chez eux ;
je m’y sentais à l’abri. J’ai passé avec eux des moments d’une douceur tout
à fait inhabituelle pour moi.
Il y eut également Vincent, le fils des ostréiculteurs avec qui je travaillais
pour gagner quelques sous. Et cette famille portugaise, avec Antonio,
Arthur et leurs sœurs si généreuses. Des gens formidables – mes sauveurs
eux aussi.
Plus tard, il y eut les Peyrondet, qui habitaient La Hume. Leur fils
unique, Patrick, tellement bon avec moi, était un fantastique compagnon de
rigolade. Ensemble, nous avons fait nos pires conneries d’ados. C’est chez
eux que j’ai passé le plus de temps à cette époque-là. Dès que possible, j’y
restais dormir. Se peut-il que tous ces gens, en m’accueillant si souvent,
aient mesuré à quel point ils m’aidaient ? Peut-être leur faisais-je pitié ?
Soupçonnaient-ils ma misère ?
Un soir, je rentrai à la cabane après avoir découché et séché les cours
plusieurs jours de suite. Ma mère avait été informée de ma désertion du
lycée par un courrier. En me voyant arriver, elle se mit à me hurler des
injures, puis m’administra une gifle magistrale. Cela ne me fit pas vaciller.
Je me plantai face à elle, immobile, et la regardai fixement. Elle me gifla de
nouveau, plus violemment, mais je restai dans la même position et ne la
quittai pas des yeux. Elle continua ainsi, frappant mes joues l’une après
l’autre, sans parvenir à déclencher mes larmes. Au bout d’un moment, elle
cessa. La fixant toujours, je lui demandai :
– Ça y est, tu as fini ?
Progressivement, mon « seuil d’effroi admissible » s’était élevé. La
violence des situations que je vivais avait accru ma capacité à résister à la
douleur. Ce que d’autres auraient qualifié d’insupportable s’était banalisé.
L’intolérable était devenu normal.
*
Je retournai donc dans les bois et entrai en troisième, sans sport, au
collège Henri-Dheurle de La Teste. Sans avoir travaillé à la maison de toute
l’année, mes résultats furent suffisamment bons pour que j’obtienne le
brevet des collèges.
J’en avais assez d’être pauvre. Depuis plus d’un an, le samedi matin, je
vendais des espadrilles sur le marché de La Teste. Mais le billet de
cinquante francs que j’en retirais, et que je partageais parfois avec ma mère,
ne me suffisait plus. En fin de troisième, encouragé par l’exemple de mon
frère, qui y travaillait déjà, je fus présenté au patron du garage Lanine, à
Arcachon, pour m’essayer au métier de mécanicien. Étonnamment, à l’issue
d’un test pratique qui démontra immédiatement ma nullité en mécanique,
celui-ci accepta de m’embaucher. Les bonnes performances de mon frère
avaient servi ma cause : le sachant courageux, il avait probablement
imaginé que ce serait aussi mon cas.
En s’appliquant, on pouvait loger cinq ou six voitures dans le garage. Les
restes de ce qui avait été jadis une chape de béton recouvraient à grand-
peine le sol. Sur la mezzanine en bois s’entassaient des monceaux de pièces
mécaniques et des vieux fûts. Chez Lanine, on travaillait à la dure et le
système D était la règle. Régulièrement, à l’aide d’un tuyau, nous devions
siphonner le liquide de refroidissement contenu dans des fûts de deux cents
litres pour le transférer dans les radiateurs des autos de nos clients. Le goût
sucré de ce liquide verdâtre était tout simplement insupportable, a fortiori
quand j’avais le ventre vide. Je me souviens aussi des outils gelés qui
collaient aux doigts le matin, des multiples blessures aux mains dues à la
ferraille coupante. J’avais mal, je saignais, il me fallait arracher les peaux
écorchées avec mes dents, mais je ne me plaignais pas. À quatorze, quinze
ans, j’étais déjà très résistant à la douleur. Et puis, avec 450 francs
mensuels, j’étais enfin riche.
Mes journées s’étalaient de 8 heures du matin à 6 ou 7 heures du soir.
L’été, elles se prolongeaient souvent tard dans la nuit, quand la population
du bassin d’Arcachon enflait avec l’arrivée de hordes d’Allemands et de
Hollandais. Pour moi, au cours de cette période d’apprentissage, le véritable
challenge n’était pas mécanique ; il était logistique. Si je voulais arriver au
garage à 8 heures, je devais quitter la cabane vers 6 heures 45. Après trente
minutes de marche sur la piste à un rythme soutenu, je montais sur le pont
de la voie rapide qui reliait alors toutes les villes du sud du bassin et, pouce
tendu, j’attendais l’aimable conducteur qui voudrait bien m’embarquer pour
me faire parcourir les cinq kilomètres me séparant du garage, à l’entrée
d’Arcachon. Si, un jour de pluie, je dus faire toute la route à pied, cette
mauvaise expérience resta exceptionnelle. J’eus toujours la chance de
trouver des personnes généreuses disposées à me transporter. Souvent
discrètes, celles-ci sont nombreuses. Ainsi, à plusieurs reprises, je fus
accueilli à bord d’une belle Mercedes verte par un monsieur qui
accompagnait sa fille au collège ou au lycée à Arcachon. Je regrette d’avoir
si peu parlé pendant ces trajets et de ne pas me souvenir précisément de
tous ces gens.
Quoi qu’il en soit, la « période Lanine » contribua à renforcer ma
détermination. Elle développa aussi chez moi un immense respect envers
ceux qui travaillent dur et se lèvent tôt pour aller gagner leur vie. Au bout
de quelques mois, fatigué par les journées de labeur, qui s’ajoutaient aux
heures de marche et d’auto-stop, je commençai à profiter du confort
qu’offraient certaines des voitures de nos clients pour y passer la nuit. Ma
préférence allait aux fourgonnettes, dans lesquelles l’absence de banquette
arrière ménageait un espace tout à fait appréciable. Parfois, au petit matin,
mon patron avait la bonté de m’amener avec lui dans un petit café du
quartier du Moulleau pour me payer un chocolat chaud et des croissants.
Je franchis un nouveau palier quand un copain me prêta une tente quatre
places que je plantai dans le pré jouxtant le garage, où s’entassaient
quelques épaves. À la fin de la journée, sous la toile, je dînais alors d’un
paquet de barquettes 3 Chatons et d’une boîte de crème Mont Blanc au
caramel. J’avais découvert que cette association d’un bon rapport qualité-
prix me tenait assez longtemps au corps.
Dans ma lente et jubilatoire ascension vers l’aisance et le confort, je
garde surtout le souvenir de mes luxueuses nuitées sur le port de plaisance
d’Arcachon. La technique consistait à attendre la nuit, puis à me faufiler
entre les bateaux en carène. Les soirs de chance, je trouvais une cabine
ouverte et, le temps d’une nuit, je pouvais jouer les nababs fortunés.
Malheureusement, la vigilance des gardiens se renforça et je dus troquer les
lits moelleux des yachts contre les bancs publics. Un brusque retour sur
terre…
*
Parfois, ma mère décidait de se sevrer de l’alcool. Ces périodes
d’abstinence ne duraient jamais longtemps, mais elles nous donnaient un
peu d’espoir. La Contrex était tout ce qu’elle acceptait de boire dans ces
moments-là. Pour l’encourager, c’est moi qui allais souvent lui acheter ses
bouteilles d’eau en ville. Malheureusement, l’addiction reprenait vite ses
droits. L’alcool revenait au grand galop, avec ses effluves répugnants et les
soirées interminables dans des bistroquets enfumés dont je détestais
l’atmosphère glauque et désœuvrée. Et c’était reparti, ma mère
collectionnait à nouveau les ardoises.
Dans ces troquets étaient souvent organisées des « soirées loto ».
Surexcités, les clients hurlaient pour faire entendre leur « quine », qui leur
permettrait de gagner un faisan, ou un jambon de Bayonne s’ils faisaient
carton plein. Dans ces ambiances électriques, des bagarres éclataient
parfois, préambule aux scènes de violence dont Line, Boule et moi allions
profiter en extra dès notre retour tardif à la cabane.
Après l’une de ces soirées trop arrosées, alors que nous avions tenté
d’échapper à la rixe en cours en nous réfugiant dans notre chambre, ce fut
un coup de fusil qui nous réveilla. L’un de nos chiens faillit en faire les
frais. Heureusement pour lui, à ce moment-là il ne se trouvait pas dans le
gros fût d’huile rouillé qui constituait sa niche et que nous avons retrouvé
criblé comme une passoire le lendemain matin. J’appris plus tard que ce
n’était pas le chien qui était visé, mais Christian, qui échappa de peu à la
sentence.
Nous avons eu je crois jusqu’à neuf chiens en même temps à la cabane.
Ils ne mangeaient pas tous les jours à leur faim. Pour les nourrir, Christian
faisait bouillir nos restes des heures durant dans la cheminée de la pièce où
nous mangions. Lorsqu’ils sentaient l’odeur putride qui s’en échappait, les
chiens, attachés à une chaîne ou à une corde, devenaient comme fous. Ils
couraient, sautaient dans tous les sens et aboyaient jusqu’à épuisement.
Comme tous, je participais au service du repas des fauves. À l’aide d’une
vieille louche cassée, nous remplissions des gamelles de ce mélange puant,
puis allions l’apporter aux chiens affamés, en prenant bien garde de tenir
nos petits doigts à distance des dangereuses mâchoires.
*
Après mon départ de la cabane, je ne revis ma mère qu’en trois
occasions, toutes décevantes.
En septembre 2002, à cinquante-trois ans, elle mourut seule dans son lit,
dans une petite maison de La Teste où elle vivait avec un autre homme
après avoir quitté Henri. C’est mon frère qui m’annonça son décès par
téléphone.
Après une messe au cours de laquelle le prêtre eut toutes les peines du
monde à faire chanter les quelques fidèles présents, je rentrai très vite chez
moi, emportant le registre de condoléances. En tout et pour tout, vingt-cinq
personnes l’avaient signé, famille comprise.
J’avais rencontré Jean-Claude et Sylviane quelques mois plus tôt.
Pendant l’été, Jean-Claude était passé au garage Lanine et avait réussi à me
convaincre de rejoindre l’équipe de football junior qu’il entraînait à
Arcachon. Jeune retraité de l’armée de l’air, c’était un homme petit et
charmant, aux cheveux poivre et sel rabattus avec soin sur le côté droit de
son crâne. Théâtral au bord des stades comme en dehors, il avait un talent
rare pour nous galvaniser lorsqu’il nous inculquait les stratégies destinées à
améliorer notre classement, en les agrémentant de grossièretés dont nous
raffolions tous.
Sylviane, quadragénaire, était une femme généreuse. Après avoir perdu
son mari dans des conditions tragiques, elle s’était installée avec Jean-
Claude en compagnie de ses deux enfants, qui avaient à peu près mon âge.
Laurent, le cadet, m’accueillit chaleureusement dans sa chambre, où l’on
installa mon matelas au pied de son lit. Le premier soir déjà, nous fumions
ses Lucky Strike à la fenêtre en imaginant naïvement que l’odeur
n’atteindrait pas les adultes. Quant à sa sœur, Cécile, elle m’évita
totalement pendant une période qui me parut interminable, mais nous avons
fini par devenir bons amis.
La famille habitait un pavillon blanc entouré d’un joli jardin. Les enfants
avaient chacun leur chambre. À mon arrivée, je portais un vieux jean, une
paire de tennis de supermarché, un tee-shirt et un blouson en toile noire
déchirée laissant apparaître la doublure rouge en plusieurs endroits. Le tout
constituait la totalité de ma garde-robe. Les seules valises que je portais
étaient sous mes yeux.
Le premier jour, Sylviane m’offrit deux jolies chemises en coton et un
pull-over en laine rouge et noire – des vêtements dont je ne me suis jamais
séparé. En me tendant une gigantesque serviette de toilette parfumée, elle
m’indiqua que je pouvais me doucher tous les matins. Je m’efforçai de ne
pas laisser paraître ma stupéfaction à l’idée de pouvoir me laver chaque
jour. Tout était évidemment plus simple : il y avait l’électricité et l’eau
chaude.
Je m’émerveillais des moindres objets de mon nouvel environnement :
une photo encadrée ; un téléphone posé sur un guéridon ; un grand canapé
en velours vert qui offrait une vue imprenable sur le téléviseur ; une
bibliothèque contenant une collection d’ouvrages telle que je n’en avais
jamais vu. L’odeur unique de cette chaleureuse maison bâtie par un certain
Phenix commença à me faire renaître de mes cendres. Grâce à Jean-Claude,
à Sylviane et à ses enfants – et grâce à Phenix –, je découvris une quiétude
et un confort quotidiens qui m’étaient totalement inconnus jusqu’alors.
*
À l’époque de mon installation chez Sylviane et Jean-Claude, le garage
Lanine partit mystérieusement en fumée, et avec lui mes bulletins de salaire
d’apprenti. À seize ans, je me retrouvai donc au chômage pour la première
fois.
Compte tenu de ma situation et de mes résultats scolaires acceptables, je
fus autorisé à terminer mon CAP de mécanicien dans une classe de
troisième année de mécanique au lycée d’enseignement professionnel de la
Barbotière, à Gujan-Mestras. Coincé entre la voie ferrée et l’un des
nombreux ports ostréicoles qui font aujourd’hui encore la fierté de la ville,
l’établissement se composait alors de baraques de chantier blanches
alignées et de quelques préfabriqués métalliques. L’allure du site
m’importait peu, en vérité. Là aussi, j’étais plus sensible aux personnes
avec lesquelles je cohabitais qu’à l’environnement.
Bien sûr, j’« omis » de signaler aux Assedic la reprise de ma scolarité.
Ainsi, en séchant les cours les mercredis où je devais pointer, je pus
collecter un peu d’argent de poche tout en préparant mon diplôme.
À cette époque, ma relation à l’école était plutôt décousue. Elle l’était
depuis mon départ de l’orphelinat, où mes résultats scolaires avaient été
excellents de bout en bout. Je n’avais pas encore conscience des enjeux liés
à la connaissance et à l’éducation, des portes qu’elles sont capables d’ouvrir
ou de fermer à jamais, de la liberté qu’elles peuvent offrir. Mais je n’ai
jamais oublié la petite phrase de mon professeur de technologie du lycée de
la Barbotière, M. Seguin. Un jour, il me lança avec conviction :
– Toi, tu devrais poursuivre les études après ton CAP.
Personne avant lui n’avait montré d’intérêt pour ma scolarité, et, hormis
sur les terrains de foot, personne ne m’avait fait sentir que j’avais peut-être
un peu de valeur. Quelle ne fut pas la surprise de ce jeune retraité lorsque,
trente ans plus tard, il reçut mon appel de remerciements !
Preuve de l’opulence dans laquelle j’avais basculé, je dégustais chaque
matin un bonbon à la menthe claire en marchant jusqu’à la gare de La Teste,
située à seulement quinze cents mètres de ma nouvelle maison. Plusieurs
années après, Sylviane me rappela avec humour que je m’étais assez vite
« embourgeoisé », au point de lui demander parfois de m’accompagner à la
gare en voiture…
Huit ou neuf mois plus tard, avec soixante-quatorze points d’avance et un
zeste de fierté, j’obtins mon premier vrai diplôme, le « CAP de mécanicien
auto, option A, véhicules particuliers ». Par la suite, je compris que le CAP
pouvait être aux pauvres ce que le master était aux plus riches ou aux plus
chanceux. Il représentait encore une assurance de trouver du travail. Pour
moi, il fut comme un pont vers la liberté.
Dès l’obtention de mon CAP, je quittai La Teste pour retourner en
Normandie, où je ne m’étais plus rendu depuis mon départ de l’orphelinat.
Un oncle maternel m’avait trouvé un emploi d’aide-livreur saisonnier dans
une entreprise locale de négoce de vins et spiritueux. Sans hésiter, je saisis
cette occasion de gagner quelques sous. Le travail ne me faisait plus peur
depuis longtemps. Et puis, quand on n’a rien et qu’il s’agit d’obtenir ne
serait-ce qu’un peu, les décisions se prennent plus vite.
À la fin de l’année scolaire, j’embauchai donc au Roy Gourmand, dont
les entrepôts étaient situés près de Cherbourg. Les journées commençaient à
8 heures du matin par le chargement des camions. Après livraison de nos
cargaisons dans les divers débits de boissons des environs, elles se
terminaient à l’entrepôt vers 18 heures 30 par le déchargement des fûts
vides. Un tandem composé d’un chauffeur livreur et d’un aide-livreur était
affecté à chacun des cinq ou six camions de la flotte. Je faisais équipe avec
un grand rouquin colérique et fort au cou taurin, deux fois plus vieux que
moi, à qui il valait mieux ne pas chercher des noises.
Mes premières journées de travail me rappelèrent douloureusement les
corvées d’ostréiculture sur le bassin d’Arcachon – les réveils courbaturés,
les muscles tordus par les heures passées à désensabler les huîtres. Sans
doute parce que j’étais plus âgé, un peu plus fort aussi, cet emploi me parut
cependant moins pénible que celui de débroussailleur forestier, que j’avais
occupé pendant des vacances d’hiver dans le Sud-Ouest.
Au bout de quelques jours d’entraînement – et de quelques bleus –, je fus
capable de charger sans difficulté les fûts de bière, qui pesaient le poids
d’un âne mort. La technique consistait à les faire rouler vers l’arrière entre
ses jambes écartées pour leur donner de l’élan, puis à les hisser sur sa
poitrine en avançant vers le camion. Un peu comme un haltérophile
pratiquant l’épaulé-jeté, il suffisait ensuite de raidir les bras pour faire
pivoter le fût tout en le jetant sur le plancher du camion, où il se stabilisait
bruyamment dans la poussière. Pour les caisses de bouteilles, le mouvement
était plus proche de celui du lanceur de marteau : une rotation rapide du
bassin permettait de trouver l’élan nécessaire pour atteindre la hauteur du
plateau de bois.
Dans cette petite entreprise, je côtoyais un monde socialement supérieur
à celui duquel je venais. C’était un univers extrêmement dur, violent, sans
concession, dans lequel une partie de moi ne se sentait pas rassurée. La
proximité de l’alcool y était sans doute pour beaucoup. De fait, certains de
mes collègues entretenaient avec l’alcool une relation qui m’était
malheureusement familière. L’un d’eux commençait systématiquement sa
journée en allant s’asseoir sur les palettes de « Kro », où il petit-déjeunait
paisiblement de quelques bouteilles décapsulées à l’aide de son briquet.
Une fois son repas terminé, il prélevait sept ou huit autres bouteilles et les
portait, habilement réparties entre les doigts de ses deux mains, sous le
siège du camion avec lequel il allait faire sa tournée. On l’appelait
« l’Indien ». Ses cheveux longs et filandreux auraient pu justifier ce
surnom, mais d’après la légende il le tenait de l’époque où il était un
glorieux chef de bande. Ce quadragénaire paraissait bien plus que son âge ;
ses tatouages, eux aussi, avaient mal vieilli. À l’évidence marqué par la
boisson et la dureté de sa vie, il était maigre, presque chétif. Il était toujours
très gentil avec moi, mais pouvait se montrer extrêmement grossier, voire
violent et agressif, le soir, quand il ramenait tant bien que mal le camion à
l’entrepôt. En sa présence, je ressentais de la tristesse. Il le percevait sans
doute.
Avec le temps, je compris pourquoi j’éprouvais une telle compassion
envers lui. Elle s’expliquait par ma connaissance aiguë des alcooliques. Je
les repérais immédiatement. Tel un animal, je flairais instinctivement la
maladie. J’imaginais alors le drame que devaient vivre les enfants, les cris,
les courtes nuits, la peur, les larmes, le sang qui coule, l’odeur acide de la
viande soûle. Je pensais aussi à la détresse, à la solitude. Je prenais
conscience que ces gens, incapables de rectifier leur propre trajectoire,
pèsent sur celle des autres et brûlent trop vite leur vie, disparaissant à
jamais en une douloureuse volute de fumée.
Mon aversion pour la boisson était devenue totale, dogmatique. Chaque
fois que je me trouvais en présence de personnes ivres, je me préparais au
pire et à la légitime défense. Plus tard, cette aversion radicale prit une
dimension physique. Aujourd’hui, je suis incapable de boire un verre sans
faire une réaction allergique. Mes muqueuses enflent, mon nez coule puis se
bouche pendant au moins douze heures. Nos cellules ont de la mémoire.
De nombreuses années plus tard, j’ai pu éclaircir l’origine de certains de
mes traumatismes. Les expériences de mes jeunes années ont développé en
moi une forme aiguë de paranoïa. Elle est maintenant si forte qu’elle
s’étend bien au-delà du contexte des soirées trop arrosées. Elle m’habite.
J’ai beau avoir décidé de gommer à jamais mes années à la cabane, les
traces de ces chocs à répétition sont indélébiles et ancrées en moi. Elles ont
structuré à mon insu ma relation au monde et ma sensibilité à son égard.
Lorsque je pénètre dans un espace qui m’est inconnu, je me prépare
toujours à faire face à une agression, qu’elle soit humaine ou pas. Je suis
prêt à tout et j’imagine en général le pire. Attentif aux moindres détails, je
ne suis jamais apaisé, au repos. Malgré la maturité et le travail de
clarification que j’ai mené, c’est encore vrai aujourd’hui. En écrivant cela,
je me souviens du surnom que m’avaient donné des clients japonais avec
lesquels j’ai longtemps travaillé : « Bourdet-san, le samouraï ». Comme les
mythiques guerriers, ils me disaient toujours disposé au combat.
*
Comme livreur, je gagnais 3 500 francs par mois – l’équivalent de 530
euros. Après avoir payé un loyer à mon oncle, il me restait 3 000 francs en
poche. C’était bien plus que je n’avais jamais possédé. Je me sentais
chanceux et fortuné.
La saison estivale allait bientôt s’achever. Mon emploi saisonnier aussi.
Ayant sympathisé avec une demoiselle de Cherbourg, je décidai de rester
dans le Cotentin plutôt que de retourner dans le Sud-Ouest, où ma mère
continuait de sévir. En effet, là-bas, au milieu des pins et de la poussière,
celle que j’avais symboliquement tuée pour me sauver continuait de faire
souffrir les rares personnes qui supportaient encore de l’affronter au
quotidien : Line par obligation, Henri par nécessité, ou peut-être par amour.
À Cherbourg, je n’avais rien et ne connaissais quasiment personne.
J’étais un étranger sur les terres de mon père et je devais trouver un moyen
de survivre. Je n’avais pas le choix.
Toujours passionné par le ballon rond, je me mis d’abord en quête d’un
club de football dans la région. C’est ainsi que je fis la connaissance de Jean
Simon, qui encadrait alors les équipes de jeunes de l’AS Cherbourg. Ce
Breton de petite taille portait constamment une casquette et de grandes
lunettes et parlait aussi vite qu’il pensait. En plus de ses fonctions au club,
Jean Simon était ingénieur au Commissariat à l’énergie atomique. Il
occupait un poste d’encadrement à l’arsenal de Cherbourg. C’est lui qui
m’offrit mon premier véritable emploi en 1984. Grâce à lui, je devins
nettoyeur, sorte d’homme de ménage industriel, dans la société Laving
Glass. Son offre fut une aubaine et une promotion. Au début des années
1980, les services de ressources humaines commençaient à rebaptiser les
fonctions dont l’appellation était jugée inadaptée ou dévalorisante. C’est
donc en tant que « technicien de surface » dans les zones d’accès aux sous-
marins nucléaires en construction à l’arsenal de Cherbourg que, à dix-sept
ans, je débutai véritablement ma carrière professionnelle.
Dès mon arrivée à 7 heures 45, j’enfilais ma combinaison et me saisissais
de l’aspirateur, qui ne me quittait pas de la journée. J’étais chargé du
nettoyage de l’atelier des électromécaniciens, du magasin et de la zone
d’accès à la chaufferie nucléaire, mais aussi des vestiaires, des communs et
des toilettes. Je devais également décrasser l’immense meuble horizontal à
casiers que les techniciens enjambaient le matin en changeant de
chaussures, remplaçant leurs chaussures civiles par d’autres immaculées
qui, ajoutées à leur blouse blanche, leur donnaient une impressionnante
allure de chirurgiens. Ce premier emploi dans le nucléaire me permit de
découvrir un environnement qui, par sa complexité, me parut d’abord
inaccessible. Il me fit aussi côtoyer de talentueux ouvriers, soudeurs ou
ingénieurs, dont certains avaient la patience et la gentillesse de répondre à
mes questions.
Comme au Roy Gourmand, tous mes collègues étaient plus âgés que moi.
Ils n’avaient aucune raison de faire de cadeaux au jeune homme aux
cheveux trop longs que j’étais, et ils ne m’en faisaient pas. Je parvenais à
ignorer les railleries de mon chef, qui ne m’inspirait rien de bon. Sans doute
en comparaison de la sienne, qui était moins nette, il voyait dans ma tenue –
un jean et un tee-shirt à peu près propres – de l’élaboration vestimentaire et
me reprochait ma curiosité et mon enthousiasme. Il est vrai que j’observais
tout ce qui se passait autour de moi et posais sans cesse des questions. C’est
la prise de conscience de mon inculture qui me poussait à m’intéresser à
tout. Aussi, je travaillais avec la même énergie que dans mes emplois
précédents, celle des survivants, et peut-être certains percevaient-ils cet
entrain et cette détermination comme des menaces.
Chaque matin, j’étais de corvée de toilettes. Un jour, je m’apprêtais à y
entrer pour les nettoyer quand l’odeur forte qui régnait dans le local me fit
reculer d’un pas. Un « Waouh, ça pue ! » m’échappa. Immédiatement, un
ouvrier quinquagénaire achevant son sandwich me lança méchamment :
– Ouais, bien sûr que ça pue, on ne bouffe pas des savonnettes ici !
Ces échanges violents m’étaient pénibles. C’est vrai, je ne venais de nulle
part, je ne possédais rien, je n’étais personne, mais une partie de moi avait
du mal à se résoudre à l’idée que mon avenir se limiterait à tout jamais à cet
environnement dont je me sentais parfois si distant.
Mes sentiments étaient partagés. Je vivais des moments joyeux. J’étais
indépendant. Je pouvais subvenir seul à mes besoins, et cette autonomie que
j’avais choisie pour me sauver me procurait un bonheur inespéré. J’étais
loin de la cabane et je vivais en paix, c’était déjà énorme. Pourtant, je
souffrais de cette nouvelle forme de violence qui venait de certains de mes
collègues. Différente de celle de la cabane, elle était moins perverse, mais
finalement brutale elle aussi, et elle m’empêchait de me sentir totalement
apaisé. C’était certainement un peu présomptueux, mais je croyais pouvoir
prétendre à mieux.
Toujours est-il que la réalité du moment était celle-ci. Je n’avais pas le
choix. Il fallait bien manger. Résigné, je m’efforçais donc de ne pas trop
penser, tout en rêvant que des jours meilleurs viendraient où je pourrais
peut-être faire autre chose.
Grâce à mes premiers salaires, je pus m’offrir le grand luxe. À dix-sept
ans, j’occupais seul un studio de trente mètres carrés rue des Bocages, dans
la ZUP d’Octeville, près de Cherbourg. Mon travail était situé à seulement
trois kilomètres, une distance que je parcourais à pied tous les jours, ce qui
ne me coûtait en rien. Je bénéficiais de l’aide de la famille de ma jeune
compagne, qui m’avait donné un réchaud à gaz, deux chaises et une petite
table. Un sommier et un matelas de récupération complétaient
l’ameublement de mon palace.
J’ai consulté mes fiches de paie de l’époque : je gagnais 3 800 francs par
mois. C’était le paradis. Je découvrais la paix : bien entraîné grâce à mon
séjour chez Sylviane, j’avais désormais un sommeil profond et réparateur.
À mes yeux, la vie valait davantage. Elle méritait d’être vécue. Cela n’avait
pas toujours été le cas.
Plus tard, M. Simon me nomma capitaine de l’équipe de foot qu’il
présidait. Cette reconnaissance publique sans précédent combla secrètement
un vide et constitua une nouvelle étape dans ma construction personnelle.
Aujourd’hui, je le sais : tout compte !
Dix mois après mon entrée chez Laving Glass, l’heure du service
militaire sonna. Il durait un an à l’époque. Je partis faire mes « trois jours »
à Rennes, avant d’être expédié à Hourtin, en Gironde, pour un mois de
réveil au clairon, de Marseillaise, de pompes matinales, de garde-à-vous et
de courses de chaloupes sur le lac. Là-bas, où les pins me rappelaient les
heures sombres de la cabane, je pris conscience de la distance que j’avais
déjà instaurée avec mon passé torturé.
Un mois plus tard, je reçus mon affectation. Cette fois, la chance était de
mon côté. Alors que certains de mes copains étaient envoyés à des milliers
de kilomètres de chez eux, j’étais muté à l’École des applications militaires
de l’énergie atomique (EAMEA) de l’arsenal de Cherbourg. Cette aubaine
me permit, grâce à mes salaires de livreur économisés au cours de l’été, de
conserver mon studio pendant mon année militaire.
Avant d’y être affecté, je ne connaissais évidemment pas l’existence de
l’EAMEA, et j’étais très loin d’imaginer qu’une institution militaire puisse
abriter autant de scientifiques et d’atomiciens à la fois – il va de soi que je
n’avais jamais non plus entendu parler de cette dernière catégorie.
Fraîchement débarqué des chaloupes d’Hourtin, je présentai donc mes
respects à mon nouveau capitaine. Il m’apprit qu’il avait trop de
mécaniciens, mais pas assez de plongeurs en cuisine et de barmen au foyer
de l’équipage. Comme à la guerre, il me faudrait trancher, si j’ose dire.
Mais, avant cela, une opération de la plus haute importance s’imposait : je
devais remplacer le revêtement de sol de son bureau. Ce n’est qu’une fois
cette mission accomplie que mon choix pourrait être validé. Avec les
honneurs, je gagnai finalement le front du zinc pour prendre soin des baby-
foot, de l’aquarium, du vivier à tortues et, ponctuellement, de mes collègues
marins.
La marine nationale et les contribuables m’offrirent également deux
cadeaux formidables : mon permis B et mon permis poids lourds. Pour moi,
l’économie était immense. Avant l’armée, je n’avais pas assez accumulé
d’argent pour passer mon permis le jour de mes dix-huit ans. Disons plutôt
que mon argent avait été jusqu’alors essentiellement consacré à mes
dépenses de première nécessité : mon loyer et mon alimentation.
Outre le gain sur le plan financier, l’obtention du permis représentait
aussi pour moi, comme pour toutes les personnes aux trop faibles
ressources, un sésame vers l’emploi. Lorsque j’épluchais fébrilement les
offres d’emploi dans les journaux du Cotentin, je tombais sur quantité
d’annonces précisant : « véhicule indispensable ». En plus d’un peu de
liberté, le permis me permettrait d’élargir mon périmètre de recherche. Pas
de doute, l’auto, c’était la vie. Avec mes deux permis de conduire et mon
CAP de mécanicien, je venais d’accroître considérablement mes chances de
décrocher un bon emploi à la fin de mon service militaire. Cette perspective
me rassurait.
La marine nationale attribuait aussi des primes à certains « appelés
défavorisés ». J’en reçus une grâce au soutien de mon quartier-maître et de
mon capitaine, tous deux reconnaissants de mes modestes
accomplissements. Le service militaire avait décidément du bon pour les
gens comme moi.
Mon service national prit fin à Paris en août 1986. Je passai là-bas trois
jours, immobile, en compagnie des mythiques gardes républicains, le dos à
la flamme du Soldat inconnu, le regard fixé sur l’obélisque de la Concorde
au loin.
La page militaire tournée, j’accueillis avec angoisse la perspective de
redevenir nettoyeur. Étais-je condamné au nettoyage à vie ? M’en sortirais-
je un jour ? J’étais abattu, mais, en l’absence d’alternative, je dus me
remettre à astiquer et rebrancher mon aspirateur comme si je l’avais
abandonné la veille.
Je fus affecté au hall-boucle du Homet, un vaste atelier mécanique dans
lequel les brillants ingénieurs du département Propulsion nucléaire du
Commissariat à l’énergie atomique (CEA) testaient les pompes
hydrauliques avant de les monter sur les immenses sous-marins. Le hall-
boucle était situé à l’intérieur d’une zone sensible et très sécurisée de
l’arsenal, abritant les sous-marins de retour de mission. Je vécus comme
une gratification le fait de pouvoir y accéder ; tous les nettoyeurs de Laving
Glass n’avaient pas ce privilège. C’est plus fort que moi, je vois le bien
partout, et c’est vrai aujourd’hui encore.
J’étais très impressionné par les experts qui m’entouraient. Je les
harcelais de questions – au grand dam d’un de mes chefs, qui me reprochait
ma trop grande proximité avec le client. Progressivement, je me sentis de
plus en plus à l’aise avec eux tous et devins la mascotte du service. Il faut
dire aussi que j’étais clairement le roi du nettoyage. Pas un grain de
poussière ne m’échappait. Pour atteindre les zones à astiquer, je n’hésitais
pas à mettre sens dessus dessous les équipements, les plates-formes
entourant les ensembles mécaniques, les tapis, le mobilier… J’aspirais sans
relâche. Bien sûr, j’aspirais aussi à plus ! Mais je prenais plaisir à bien faire
mon travail. Je le dis parfois à mes enfants : « Faites ce que vous voulez,
mes amours, mais faites-le bien. »
Aujourd’hui, quand je vois arriver dans nos bureaux, en fin de journée,
les équipes de nettoyage, souvent composées de jeunes gens, je repense au
passé. J’y pense aussi lorsque je me trouve dans de grands centres
hospitaliers, ou encore dans des aéroports – partout où l’on voit ces
personnes parcourant d’interminables halls avec leurs grosses cireuses à
disque. Je les salue d’un mot gentil, d’un sourire. Je les reconnais. Il
m’arrive souvent d’avoir envie de leur parler, de leur dire qu’elles peuvent
espérer mieux, qu’elles pourront trouver un autre job, qu’il faut y croire,
que c’est possible, que tout est possible. Mais je n’ose pas. Que penseraient-
elles de ce cadre pressé ? Ne trouveraient-elles pas mon empathie
suspecte ? Elles auraient tort. Je suis persuadé que je saurai encore très bien
piloter une cireuse à disque. Certains acquis ne s’oublient pas.
Je n’ai pas oublié non plus à quel point il était blessant et humiliant de
voir certains s’abstenir de tout effort pour me faciliter la tâche quand je
nettoyais leur espace de travail. Pas un mot, pas un geste, pas même un
regard. J’encaissais en silence, mais leur mépris m’était insupportable.
*
Après avoir suivi les diverses formations destinées aux jeunes
embauchés, je pris mes fonctions dans AD2 (atelier de décontamination
numéro 2). C’était un immense atelier mécanique en cours d’achèvement au
cœur du gigantesque complexe industriel qui abritait l’une des plus fortes
concentrations d’ingénieurs en Europe.
Chaque jour, avant de me fondre avec enthousiasme au sein des vastes
équipes de cols bleus, je me soumettais au rituel tant de fois répété à
l’arsenal : troquer mes vêtements personnels et mes baskets contre un bleu
ou un blanc de travail et des chaussures de sécurité. À l’insu de mes
collègues et en sus de ses fonctions premières, ce nouveau costume
contribuait à mon inclusion et me faisait franchir un palier supplémentaire
dans la tribu des hommes socialement intégrés.
Mes journées étaient principalement dédiées aux réglages d’équipements
mécaniques, de convoyeurs, de transstockeurs et autres ponts roulants de
complexité variable. Rien n’avait changé dans ma relation au travail. Mon
engagement était toujours aussi fort et ma curiosité inaltérée. Je me
nourrissais de tout, j’apprenais sur tout. Avec les autres petits nouveaux,
nous riions aussi beaucoup, maniant avec ravissement l’humour simple et
bon enfant de la jeunesse.
Quelques mois après mon embauche, je fus nommé responsable d’essais
et pris la tête d’une équipe de trois mécaniciens. Cette petite promotion peut
paraître bien anecdotique aujourd’hui. Il n’en est rien. Avec plus de vingt
ans de recul, je sais combien fut essentiel pour moi le fait de recevoir la
confiance de remarquables personnages.
Un an après mon arrivée à la Cogema, l’ingénieur responsable de mon
secteur me confia la supervision de plusieurs équipes de mécaniciens. Je
travaillais désormais en « 3 × 8 », sept jours sur sept, et je fêtai ma
promotion au rang d’opérateur de niveau 3. En 1990, après deux années
d’essais, l’atelier de décontamination numéro 2 entra en service. Il
fonctionne encore aujourd’hui et j’y ai toujours de nombreux collègues et
amis.
Dès que possible, je suivais les programmes de formation internes :
automatisme, électricité, méthodes de résolution de problèmes,
management… Je compris d’emblée que ma précieuse mais « très
modeste » formation initiale – mon CAP de mécanicien – serait rapidement
un frein à mon évolution professionnelle, une formule qui commençait à
avoir un sens pour moi. Je décidai donc de reprendre mes études.
Avec le soutien du service des ressources humaines de La Hague,
j’entamai une formation au Centre national d’enseignement à distance
(Cned) pour obtenir un bac F3 d’électrotechnique. En parallèle, je prenais
des cours de mathématiques au Greta de Cherbourg. Mon appétit de
connaissances était insatiable. Plus j’apprenais, plus je me sentais libre. À
vingt-quatre ans, après deux années de cours du soir et grâce au Don Juan
de Molière, je passai avec succès mon bac de français et fut admis en
terminale.
Je ne peux omettre de mentionner une rencontre qui eut lieu à cette
époque : celle de l’exceptionnel abbé Lucas, par l’entremise – encore – de
M. Simon. Chaque samedi matin, le vieux curé me donnait rendez-vous
dans le presbytère de l’église Notre-Dame-du-Vœu de Cherbourg. Là, avec
toute sa générosité et sa patience d’homme d’Église, il m’offrait deux
heures de cours de maths à l’ancienne.
Vêtu de noir et blanc, perpétuellement coiffé d’un béret, l’abbé Lucas
était un homme assez petit, filiforme, aux mains maigres et noueuses. Il
était célèbre dans le quartier, où il promenait ses quatre-vingts et quelques
années avec une élégance rare. Son pas était lent, précis. Le temps qu’il
nous fallait pour gravir l’escalier menant à son petit bureau dans les étages
du presbytère constituait le délai idéal pour me conditionner.
Le bureau était une pièce dépouillée, exclusivement remplie d’ouvrages
et de papiers. L’abbé refusait que je lui laisse le petit fauteuil à l’assise
légèrement molletonnée. Il préférait s’asseoir sur sa vieille chaise en bois.
« Trop de confort dessert ma capacité à penser », disait-il.
Sans doute était-ce dû à son aspect mystique, mais le lieu semblait habité
par une entité supérieure. Dans une certaine mesure, on peut dire que, grâce
à l’abbé Lucas, grâce aussi à la majesté subliminale et éthérée de Notre-
Dame-du-Vœu, j’ai fait maths sup au presbytère !
C’est plus tard que j’ai compris d’où venait ma boulimie de
connaissances : elle constituait pour moi une forme de protection. Plus
j’accumulais de savoir, plus je me sentais fort et moins je craignais de
retomber dans la précarité. Bien entendu, il s’agissait d’une croyance, mais
mon parcours en avait fait une évidence incontestable. J’appris donc
beaucoup, sur tout, et me mis à collectionner les formations et les diplômes,
imaginant qu’ils me mettraient à l’abri du danger.
Je passais le plus clair de mon temps à travailler : à l’usine le jour ou la
nuit, selon les cycles, le reste du temps dans mon nouvel appartement, un
joli F3 de soixante mètres carrés où j’avais aménagé une chambre en
bureau. La quiétude de mon nouvel environnement et les ouvrages imposés
par mes cours me donnèrent progressivement le goût de la lecture. Bientôt,
je pus aller au-delà de ce qui était directement utile à ma formation et me
dirigeai vers des lectures plus classiques, puis plus ésotériques et
spirituelles. L’occasion de me rappeler qu’il n’y avait jamais eu aucun livre
à la cabane… Parallèlement à l’évolution de ma condition immobilière et
culturelle, je connus une nouvelle ascension automobile en faisant
l’acquisition d’une Renault 9 d’occasion.
*
Un jour de 1990, alors que je rentrais de l’un de ces séjours dans le Sud-
Ouest et que j’attendais ma correspondance à la gare Saint-Lazare à l’heure
de pointe, mon attention fut attirée par une longue silhouette rouge et
élégante, ralentie par deux gros bagages, qui progressait lentement dans ma
direction. Bientôt, je fis face à une dame d’une cinquantaine d’années vêtue
d’un tailleur-pantalon. Bien qu’elle se fût adressée à moi en anglais, une
langue dont j’avais une maîtrise plus qu’approximative à l’époque, je
compris qu’elle souhaitait se rendre à Cherbourg et cherchait le quai
correspondant. Je lui indiquai que sa destination était aussi la mienne et,
spontanément, empoignai ses lourdes valises, tandis que les panneaux
annonçaient le numéro de notre voie dans un cliquetis métallique.
Annie était australienne et rendait visite à son oncle, un Britannique
installé près de Valognes, jolie bourgade du bocage bas-normand. C’était
une femme élancée et gracieuse dotée d’une présence étonnante et de
beaucoup de classe. Elle avait des mains fines, des mains d’intellectuelle, et
parlait avec passion. Tout semblait séparer nos deux mondes.
Le voyage entre Paris et Valognes, long de trois heures, me parut ne durer
qu’un instant tant je fus subjugué par ce qu’elle me raconta de son grand et
beau pays, la destination de mes rêves. Photos à l’appui, elle me présenta sa
famille : Digby, son mari, chef d’entreprise à Adélaïde ; Guy et Stuart, ses
deux fils, participant à la fameuse course maritime entre Sydney et Hobart.
Je fis aussi la connaissance de ses chiens, pus admirer son immense maison
et entendis raconter de nombreuses histoires familiales. Le monologue
d’Annie était rendu vivifiant par son incroyable énergie et la capacité
qu’elle avait à rendre fascinantes des anecdotes a priori sans importance.
De mon côté, je manifestais ma compréhension – parcellaire – par des
« yes » ponctuels.
À Valognes, elle me laissa sa carte et me somma de lui rendre visite aux
antipodes. Triste comme on peut l’être quand on quitte un vieil ami, je
l’aidai à descendre ses bagages sur le quai et remontai dans le train pour
continuer mon voyage. Je la suivis des yeux jusqu’au dernier instant,
m’abandonnant au roulis de la bruyante machine.
Cette rencontre ferroviaire déclencha chez moi des envies nouvelles de
voyages et de découvertes. Je ressentais une forme inédite d’excitation, une
stimulation dont je compris bien plus tard la raison : Annie était tout
simplement la première personne de nationalité étrangère dont je faisais
véritablement la connaissance. J’avais alors vingt-trois ans et je me
demandais : pourquoi cette riche étrangère s’était-elle spontanément
montrée si inconditionnellement généreuse avec moi ? Se pouvait-il que je
présente un quelconque intérêt à ses yeux ?
Ce trajet entre Paris et Cherbourg avait été un moment réjouissant, mais
je ne parvenais pas vraiment à m’expliquer pourquoi.
*
À Cherbourg, ma vie s’écoulait assez paisiblement, rythmée par mon
travail à l’usine de La Hague, dans lequel je continuais de m’investir
pleinement, et par les formations que je suivais dès que possible. Mon
genou m’ayant lâché, j’avais substitué le surf au football. À présent, je me
rendais régulièrement dans le Sud-Ouest, ajoutant à mes séjours sur le
bassin d’Arcachon des visites à l’océan. À chacun de mes voyages, je
faisais de nouvelles découvertes et des rencontres souvent merveilleuses.
Telle une éponge, je m’imprégnais de tout. Je m’ouvrais aux autres, mais
aussi au monde, et, ce faisant, j’avais l’impression de m’offrir à lui.
Près de deux ans s’étaient écoulés depuis ma rencontre avec Annie
lorsque je fis la connaissance d’une jeune Cherbourgeoise qui rentrait
d’Australie. Je passai des soirées entières à l’écouter me parler de la terre
rouge, des Aborigènes, de la Croix du Sud, de la lumière magique de l’aube
sur les immensités de ferrite, des chemins de cantilène. Elle était
intarissable, et ma soif d’informations était inextinguible.
Pendant toute mon enfance et mon adolescence au fond des bois, j’avais
rêvé d’antipodes. Ce n’était pas uniquement pour découvrir les terres rouges
d’Australie. Ce que je voulais, c’était surtout fuir, mettre la plus grande
distance possible entre le monde où je vivais et celui où je rêvais de vivre.
Une décennie plus tard, à l’âge de vingt-cinq ans, concrétisant une décision
qui mûrissait finalement depuis l’époque de la cabane, je décidai de
traverser le globe. J’avais désormais accumulé suffisamment d’argent et de
confiance pour me lancer dans mon périple australien.
Au travail, j’informai mes responsables que je souhaitais prendre une
année sabbatique, tant pour apprendre l’anglais, dont la maîtrise me
paraissait indispensable, que pour réaliser un vieux rêve. Ils furent
compréhensifs et acceptèrent. Un semestre de préparatifs débuta alors.
J’écoutais les stations de radio des îles Anglo-Normandes, que l’on capte
parfaitement en Nord-Cotentin, et me rendais aussi souvent que possible à
la gare maritime de Cherbourg, où j’engageais la conversation avec de
parfaits étrangers, à la seule condition qu’ils soient anglophones.
Je rendis les clés de mon appartement et vendis l’ensemble du modeste
mobilier que j’avais acquis depuis mon arrivée à Cherbourg, ainsi que mon
auto. Pendant quelques mois, je fus hébergé gratuitement dans la famille de
mon ami Vincent, le Vendéen, qui n’hésita pas à m’aménager une chambre
individuelle dans son sous-sol. Dernière étape, j’écrivis à « Annie de Saint-
Lazare » pour l’informer de mon voyage. Un courrier posté à Adélaïde
début octobre 1992 arriva la veille de mon départ. Annie se disait ravie de
mon arrivée et proposait qu’un ami me récupère à mon atterrissage à
Sydney. J’étais clairement attendu !
Je n’eus pas le temps de lui répondre : j’étais prêt à décoller.
En octobre 1992, après avoir approvisionné mon compte en banque au
maximum et rempli deux gros sacs, j’étais prêt à partir pour Sydney. Au
terme d’un repas d’adieu au restaurant, mes amis normands, qui n’y
croyaient toujours pas de me voir m’envoler, m’offrirent un drapeau
français, un superbe duvet et un couteau suisse, car, comme chacun sait,
« ça peut toujours servir ».
Le jour du départ arriva. Je devais gagner Londres, d’où décollerait mon
avion pour Sydney. J’étais très anxieux, et le bercement du ferry n’y
changea rien. Je ne pus fermer l’œil de la nuit. Hirsute et lymphatique, je
pris ensuite un bus pour la capitale britannique. La taille de l’appareil de la
Qantas dans lequel j’embarquai me souffla. Feignant de me sentir à l’aise
au milieu de passagers tous plus décontractés les uns que les autres, je me
sentais en réalité totalement perdu. Pour me rassurer, je me raccrochai à un
petit signe du ciel : c’est La Méditation de Thaïs de Jules Massenet qui
accompagna les procédures avant le décollage. Au cours des dernières
années, j’avais commencé à découvrir la musique classique et j’étais
justement tombé profondément amoureux de cette œuvre, qui me rendait
joyeux et mélancolique à la fois.
Pendant le vol, je portais souvent mon regard sur l’écran où une ligne
rouge matérialisait notre progression vers l’autre bout du monde. J’ai aussi
gardé en mémoire le tapis de bicoques alignées près de la piste quand
l’avion fit escale à Bangkok.
Enfin, trente heures après mon départ de Cherbourg, au terme d’un
voyage qui m’avait fait vivre deux baptêmes successifs – celui de l’eau sur
un car-ferry, puis celui de l’air sur un gros porteur –, l’avion de la Qantas se
posa sur la piste de l’aéroport de Sydney. J’allais fouler du pied le continent
et la terre rouge de mes rêves.
*
Dès le lendemain de mon arrivée, j’achetai une planche et mis le cap sur
le North Shore. C’est là que se trouvent les spots de surf les plus réputés de
la région, que j’écumai pendant tout un mois. Guidé par mon Lonely Planet,
j’attaquai ensuite une immense boucle en bus. Elle me fit passer par
Brisbane et la Gold Coast, Rockhampton et le tropique du Capricorne,
Cairns, la Grande Barrière de corail et la mer du même nom, Alice Springs
et les monolithes géants d’Ayers Rock et des monts Olga, Coober Pedy et
ses mines d’opale…
Au bout de trois mois de périple, je me décidai enfin à contacter Annie.
– Patrick, where are you ? s’écria-t-elle quand je l’eus au bout du fil. I
have been looking for you all around the country.
– I’m in Adelaide, Annie !
Moins d’une heure plus tard, une splendide Jaguar XJ 4 vert d’eau
s’arrêta devant la modeste auberge où je logeais. Bien que je n’aie jamais eu
la fibre pour les belles carrosseries, je ne pus ce jour-là m’empêcher de
m’extasier à la vue de la somptueuse berline. L’instant d’après, légèrement
emprunté dans mon jean de backpacker d’une propreté douteuse, j’étais
installé dans le luxueux habitacle aux odeurs de cuir.
Annie était toujours aussi souriante et dynamique. Son élégance et sa
sophistication étaient restées intactes. Sa présence maternelle et chaleureuse
me touchait toujours autant. C’était un peu comme si elle était descendue du
train normand la veille, comme si ces dernières années n’avaient pas existé.
Elle me gronda gentiment de ne pas l’avoir contactée plus tôt, m’assurant
qu’elle s’était inquiétée pour moi – ce que j’eus du mal à croire tant l’idée
que quelqu’un se fasse du souci à mon sujet me paraissait saugrenue.
Après un court trajet, nous avons atteint les hauteurs d’Adélaïde, où
vivait Annie avec sa famille. La propriété de la famille Thomas n’était
protégée par aucune grille ni aucun portail ; seuls deux murs au design
épuré encadraient le chemin de graviers d’un blanc immaculé. Sur celui de
droite se détachait élégamment le nom de la propriété : « Hilltop ».
La Jaguar, déjà, m’avait surpris ; la propriété me plongea dans la
stupéfaction. La voiture pénétra dans un immense parc boisé. J’entends
encore le doux bruissement des petits cailloux se compactant sous les roues
de l’auto tandis qu’elle se rapprochait d’une maison que je n’apercevais
toujours pas. Ce paysage ne manqua pas de me renvoyer à mes souvenirs
des bois, et, dans un sourire intérieur, je ne pus m’empêcher d’imaginer la
Jaguar, pour peu qu’elle eût été 4 × 4, se dirigeant doucement vers la
cabane.
Au bout de quelques minutes, je découvris enfin la majestueuse demeure,
construite de plain-pied. Annie stationna son carrosse face au perron et je
pus admirer, les yeux écarquillés, la façade ornée d’imposantes colonnes
blanches, un peu comme à la Maison-Blanche à Washington.
J’eus aussitôt droit à une visite des lieux. Une jolie cuisine carrée,
suréquipée, était prolongée par un chaleureux salon qui jouxtait une
gigantesque salle à manger. Cette dernière s’ouvrait sur une vaste piscine
intérieure, entourée d’un plancher en teck et d’une serre luxuriante.
L’ensemble avait des allures de jardin botanique. Au fil de la visite, je ne
pus m’empêcher de repenser à la cabane, dont la surface totale n’excédait
sans doute pas celle de la chambre qui m’avait été attribuée ici. Ce parallèle
me fit ressentir avec plus d’acuité encore la distance qui séparait ce présent
de mon passé torturé.
Je ressentais tout aussi fortement une autre distance : celle qui séparait
mon monde de celui dans lequel Annie me conviait. Tout en m’efforçant
encore une fois de conserver un calme apparent, j’étais terriblement
nerveux. Certes, depuis quelques années j’avais gravi bien des échelons sur
l’échelle sociale, mais l’univers dans lequel je venais d’être téléporté me
restait totalement inconnu. Je redoutais un peu qu’Annie découvre qui
j’étais vraiment, de quel milieu j’étais issu, et qu’elle en soit déçue pour des
raisons que je ne pouvais pas imaginer. Depuis longtemps, pour me protéger
des questions personnelles qui me plongeaient dans l’embarras, je prenais
garde à ne rien laisser transparaître qui pût éclairer mes interlocuteurs sur
mes origines. Je fis donc comme si tout ce que je découvrais chez les
Thomas était la norme, et je n’eus pas l’audace de manifester ma surprise
devant sa bonté lorsqu’elle me lança, du fond du cœur :
– Tu peux rester ici aussi longtemps que tu voudras Patrick, tu es chez
toi.
Digby, son mari, possédait des terres et une société de réparation de gros
engins de chantier. Il collectionnait par ailleurs les voitures anciennes, dont
il possédait cinq ou six modèles. Guy, leur fils aîné, s’était expatrié à
Londres, où il était ingénieur mécanicien dans une célèbre écurie de
formule 1. L’une des ailes de la maison lui appartenait. Stuart était avocat
d’affaires et vivait entre Londres et Melbourne.
Tout était merveilleux à Hilltop, et je n’en ressentais aucune jalousie.
Non seulement les lieux étaient aux antipodes de ce que j’avais connu
jusqu’alors, mais la position sociale des membres de la famille paraissait
totalement inaccessible à quelqu’un comme moi. Il n’y avait qu’à comparer
nos rapports avec les automobiles : même avec mon CAP de mécano
obtenu avec palme, mon long stage au garage Lanine et mon expertise
exceptionnelle dans le pilotage des Peugeot 104 ZL et des Renault 9 GTL,
je n’avais jamais approché une Jaguar, encore moins les voitures de
collection ou les formule 1. Imaginez mon émotion le jour où Digby me
passa le volant de sa Sunbeam 1927, quand j’entendis les pignons de la
boîte de vitesses se frotter bruyamment les uns contre les autres. Une autre
fois, Digby me prêta sa superbe Iso et je connus le plaisir indicible de faire
vrombir ses douze cylindres sur les paisibles routes de Hindmarsh Island,
dans l’estuaire du fleuve Murray, en Australie du Sud. Preuve aussi de la
confiance qu’Annie m’accordait, elle me demanda un jour de récupérer sa
Jaguar au garage. Sourire au coin des lèvres, je me pris un instant au jeu du
richissime personnage qui regagne sa propriété au terme d’une belle journée
australe. J’eus d’ailleurs l’impression que le regard des autres
automobilistes sur moi changeait tout à coup d’angle.
Hier encore, tout ce monde n’existait pas pour moi ; aujourd’hui, il était
là, bien réel, multicolore, gracieux, luxuriant et inquiétant à la fois. Ce
spectacle me donna une conscience grandissante du poids de mes origines
dans ma trajectoire. J’admirais secrètement, sincèrement et sans aucune
jalousie ce que ces gens avaient accompli pour eux-mêmes et leurs enfants.
Ils étaient la preuve vivante de ce que j’aurais pu vivre si j’étais né dans un
autre milieu.
Dans les jours qui suivirent mon arrivée, Annie me présenta également
au personnel de maison : la femme de ménage et le jardinier et majordome,
Eugene. Eugene devait avoir tout juste la quarantaine. Il était gai et fort.
Sans doute y avait-il une certaine proximité entre nos origines respectives.
Je me sentais très à l’aise en sa présence, nous nous comprenions bien. Il
devint rapidement mon ami et je passai de longs moments à ses côtés tandis
qu’il entretenait le grand parc.
Les conversations à Hilltop dans les dîners entre amis, à l’heure du thé de
l’après-midi ou lors des parties de bridge me faisaient ressentir fortement
mon ignorance et mon inculture. Il y était question de l’essor économique
de l’Inde, du rapprochement entre l’Australie et la Chine, des événements
caritatifs passés ou à venir, du Grand Prix de formule 1 d’Adélaïde ou
encore du prochain rallye organisé avec le petit cercle de collectionneurs de
voitures anciennes. Il arrivait que je m’efforce de participer à ces
discussions éclairées, mais, la plupart du temps, je gardais le silence. Les
hôtes mesuraient parfois mon inconfort et venaient à ma rescousse en
ramenant la conversation, par exemple, sur la gastronomie française, un
sujet dont je pouvais au moins dire quelques mots susceptibles d’intéresser
ces esthètes.
Ces moments précieux passés dans l’intimité de cette famille d’une
catégorie sociale infiniment supérieure à la mienne m’apprirent ce que je
n’étais pas, mais, malgré la gêne, ils alimentèrent aussi ma curiosité, ma
boulimie de connaissances et mon désir d’évolution. Répondant patiemment
à toutes mes questions, Annie m’enseigna les usages de ce monde, le sien.
Ce fut le cas en particulier pour l’art de la table : position des couverts et
des mains, attitude à conserver pendant le repas, gestion diplomatique de la
dernière part dans un plat, posture pour consommer les veloutés et les
potages, etc. Grâce à Annie, j’appris également à me sentir plus à mon aise
en société.
*
Après quelques mois au pays des marsupiaux, mon niveau d’anglais avait
fait des bonds et je commençais à pouvoir entretenir avec mes
interlocuteurs des conversations de plus de plus élaborées. Un jour, je me
sentis enfin autorisé à demander :
– Annie, pourquoi fais-tu tout ça pour moi ?
– Parce que tu le mérites.
Et de m’expliquer que, lorsque nous nous étions rencontrés à la gare
Saint-Lazare, elle se trouvait en Europe pour raisons médicales. En réalité,
elle arrivait tout juste de Suisse, où elle avait subi une très lourde
chimiothérapie pour tenter de soigner son cancer du sein.
– J’étais exténuée, mes valises pesaient des tonnes. Je n’en pouvais plus.
Quand tu m’as proposé de les porter, tu ne peux pas imaginer à quel point tu
m’as soulagée. Tu m’as sauvée. Je t’en serai reconnaissante à jamais.
À l’époque de mon séjour en Australie, Annie avait été opérée et elle
était en rémission. Elle se croyait guérie.
C’est donc Annie qui m’a « présenté » le cancer. Je ne le savais pas
encore, mais cette maladie allait désormais m’accompagner et tenir une
place déterminante dans mon existence.
Pour remercier les Thomas de leur accueil, le bûcheron que j’avais été
autrefois occasionnellement dans la forêt d’Aquitaine décida d’abattre un
immense eucalyptus qui menaçait de s’effondrer sur le toit d’une véranda. Il
m’en coûta un séjour aux urgences après qu’une branche que je venais de
tronçonner et qui était suspendue au bout d’une corde tenue par Eugene fut
projetée vers moi, écrabouillant ma main droite contre le tronc. Mais,
comme je me le disais souvent intérieurement : « Même pas mal ! »
Après cinq semaines passées à Hilltop, il me fallut repartir pour achever
ma boucle dans le Grand Est, en passant par Canberra, avant de regagner
Sydney. Mon compte en banque se vidait rapidement et l’automne austral
approchait. J’avais très envie de prolonger mon séjour en Australie, plus ou
moins légalement, mais une autre option beaucoup plus raisonnable
consistait à rentrer en Normandie pour retrouver mon poste à l’usine avant
la fin de mon année sabbatique. C’était celle qui me protégerait d’un
probable retour à la précarité. La sagesse l’emporta.
Je retrouvai donc ma Normandie au milieu de l’été 1993, après une
parenthèse de neuf mois. Vincent le Vendéen, à qui j’avais confié la
surveillance de mes comptes, me révéla que ma situation financière n’était
pas aussi critique que je le pensais. Il avait ainsi volontairement « oublié »
de m’informer qu’une prime de 5 000 francs m’avait été versée peu après
mon départ pour l’Australie…
Cette somme me permit de louer dès mon retour une maisonnette en
pierre à Saint-Germain-des-Vaux, à l’extrémité nord-ouest de la presqu’île
du Cotentin, tout près de l’usine de La Hague. Dans cette région où règne
une grande quiétude, je digérai paisiblement mon périple et consacrai une
bonne partie de mon temps libre à la peinture. L’envie d’art – d’abord
l’aquarelle, puis la ferronnerie – m’était venue progressivement après que
j’eus expérimenté la peinture naïve sur céramique. Cet art empirique, pour
lequel je ne disposais pas d’un immense talent naturel, me permettait de me
ressourcer en paix et de m’adonner à la contemplation – tout comme,
aujourd’hui encore, lorsque je peux passer trois heures sur une plage à
manipuler des coquillages ou des cailloux microscopiques.
J’avais un besoin viscéral d’assouvir la créativité bouillonnante et un peu
débridée qui m’habitait. À force de travail, elle commença à prendre forme
à travers la reproduction d’œuvres à partir d’ouvrages d’artistes. Cette
entreprise acharnée exprimait ma conviction naissante qu’un homme ne
s’accomplit pas pleinement sans posséder certains fondamentaux. Pour
exister, il faut être cultivé et avoir des talents. L’art était sur ma liste, le
théâtre et les échecs aussi, tout comme la musique classique,
l’apprentissage d’un instrument et la littérature. À dire vrai, je ne fus pas
très heureux avec la musique, et quant à la littérature, Zola, par exemple,
m’a toujours ennuyé et rendu triste.
Le silence et la solitude du bout du bout du Cotentin me permirent de
mieux intégrer mon histoire. Dans les mois qui suivirent mon retour, je pris
pleinement conscience de la dimension maïeutique de mon voyage. En
écrivant ce mot, « maïeutique », je mesure le chemin parcouru. À
l’adolescence, non seulement j’ignorais, bien évidemment, l’existence de ce
terme, mais d’une manière générale l’étendue de mon vocabulaire était
corrélée à la longueur de mon parcours scolaire. Autant dire que ma
conversation était un peu courte…
Aujourd’hui, je comprends que mes expériences et mes diverses
rencontres, mais aussi ces moments de silence, m’ont façonné. Comme
dirait mon amie Annouche, je suis « tricoté d’eux ». L’absence de tout
repère m’a contraint à m’imprégner de l’environnement et à y prélever ce
qui me semblait juste et bon. C’est un peu comme si j’étais né vide et que
les rencontres avec les autres et avec le monde, leur écoute, m’avaient
progressivement empli, comblant mes carences.
*
Tout en restant col bleu, je connus entre 1993 et 1997 une succession de
promotions et gravis quelques échelons supplémentaires : technicien niveau
3, puis technicien supérieur, puis agent administratif niveau 4, etc. Chacune
de ces avancées avait un doux écho au plus profond de moi-même. En
1997, je fus nommé adjoint au chef de quart d’une équipe de production de
dix-sept personnes. Le souhait de Jean Simon, exprimé neuf ans plus tôt,
allait être exaucé. Pouvais-je imaginer aller plus loin que ce qu’il avait
présenté comme l’ambition de toute une vie ?
Grâce à mon bon niveau d’anglais, entretenu par des cours du soir et par
l’écoute intensive des stations de radio anglo-normandes, j’étais capable
d’accompagner les clients étrangers en visite dans notre atelier. C’est ce qui
me permit d’accéder à une fonction à vocation plus internationale et
commerciale. D’autres promotions se succédèrent encore et, à trente ans, je
me retrouvai finalement pour la première fois à un poste que je pouvais
occuper sans avoir à quitter mes vêtements personnels. Mes nouvelles
fonctions au service qualité de l’usine étaient essentiellement axées sur des
vérifications de documents, d’inspections techniques et de négociations
technico-commerciales. J’étais également amené à rencontrer des clients
venus du monde entier.
Pour la première fois, j’avais un bureau, que je partageais avec un
collègue exerçant les mêmes fonctions que moi. Je me souviens du plaisir
que je ressentis lorsque je m’assis dans mon fauteuil et que je fus ébloui par
la lumière qui entrait par les larges baies vitrées. Dans la salle de contrôle
d’AD2, où je venais de passer près de dix ans, il n’y avait pas de fenêtre. Je
perçus immédiatement le symbole : voilà que je passais de l’ombre à la
lumière, du travail de production en 24/24 à un métier plus administratif en
horaires de journée.
Mon nouveau poste m’imposait souvent le port du costume. Grâce à mon
salaire, je pus m’en offrir deux chez un grossiste de Tourlaville qui faisait
référence dans le Nord-Cotentin. Jusqu’alors, je ne portais que des sweat-
shirts, des survêtements ou des jeans, des baskets ou des chaussures bateau.
Il me fallut un certain temps pour m’habituer à la sensation du pantalon de
toile sur mes jambes et au parfum du cirage, dont j’enduisais désormais
régulièrement mes Mephisto – lesquelles m’avaient coûté un argent fou.
Sans parler du problème de la cravate… Chaque matin, je devais me livrer à
d’innombrables tentatives avant d’obtenir un résultat que je jugeais
acceptable devant le miroir et de pouvoir quitter mon domicile. Pendant
longtemps, donc, je me sentis emprunté dans cet accoutrement endimanché.
Mais je tentais de me convaincre que j’étais le seul à percevoir mon
inconfort.
Je disposais aussi maintenant d’un téléphone portable professionnel et de
cartes de visite sur lesquelles figurait mon titre : Assistant Relations Clients.
Bien qu’un peu obscur, celui-ci accroissait ma légitimité, et je voyais bien
qu’il modifiait le regard porté sur moi – suscitant la bienveillance ou
l’admiration chez certains collègues, une jalousie naissante chez d’autres.
Avec tous ces changements – de fonctions, d’horaires, de lieu de travail,
vestimentaires… –, j’appréhendais désormais la notion de reconnaissance
sociale. Ma progression me réjouissait quand je repensais au petit garçon
effrayé que j’étais, marchant sur la piste au milieu des ombres et des
craquements de la nuit forestière.
*
L’indigence dans laquelle j’ai vécu toute mon enfance et ma jeunesse est
sans doute à l’origine de la relation particulière que j’entretiens à l’argent.
Celle-ci a été structurée par les phrases que j’ai toujours entendu prononcer
par ma mère, comme : « Plaie d’argent n’est pas mortelle », que je ne
supportais plus à force qu’on me la serine. Je pense aujourd’hui que, à
travers ce dicton populaire qu’elle-même avait sans doute entendu maintes
fois dans son enfance, ma mère tentait avant tout de se rassurer.
J’étais loin d’être fortuné, et pourtant, en cette période de rapide
évolution sociale, je ressentais une forme de culpabilité vis-à-vis de
l’argent. Elle venait sans doute de mon angoisse à l’idée de tourner le dos
aux compagnons de la catégorie dont j’étais issu, celle des pauvres. J’avais
aussi le sentiment d’avoir accès à des biens immérités, normalement
réservés à d’autres. Fort heureusement, l’augmentation de mes revenus fut
progressive. J’eus le temps d’intégrer la notion de mérite, de comprendre
qu’il n’y avait rien de mal à profiter de l’argent gagné, à désirer acquérir de
belles choses ou encore à épargner pour réaliser des projets. Au fil du
temps, mon rapport à l’argent s’est donc apaisé et j’ai pu lui reconnaître de
belles vertus.
Rare privilège pour ceux qui sont nés indigents, à trente et un ans
j’accédai à la propriété. En m’endettant pour quinze ans, j’achetai avec ma
seconde épouse une charmante petite maison en pierre dans le bocage
normand, à l’est de Cherbourg.
La cabane s’éloignait toujours davantage.
*
Ma rencontre avec la radio-immunothérapie s’est produite avant mon
arrivée en région parisienne, de façon totalement inattendue. Elle allait
changer ma vie et celle de bien d’autres par la suite.
En 2001, en contrepartie du financement de mon master, mon
responsable hiérarchique me demanda de choisir le thème de mon mémoire
de fin d’études. Il me fit quelques propositions – les relations syndicales au
sein de l’entreprise, les problématiques de performances industrielles et de
gestion… –, mais c’est sur un autre sujet que je décidai de plancher :
l’identification de niches qui permettraient de créer des activités innovantes
pour l’usine de La Hague. Après plusieurs mois – assez frustrants – de
recherches, de réflexion, et des heures de réunions, je choisis de me
concentrer sur le domaine médical, dans lequel les compétences nucléaires
historiques d’Areva pouvaient peut-être contribuer à des avancées.
Intuitivement, un nucléaire médical issu de La Hague me paraissait
réaliste, mais tout restait à inventer. À l’époque, une telle innovation n’avait
rien d’évident pour la direction d’Areva. Une petite enquête effectuée
auprès d’une dizaine de dirigeants de la société avait d’ailleurs révélé qu’ils
n’étaient favorables qu’à une faible majorité au développement d’activités
médicales dans le groupe.
Je connus à cette époque l’« angoisse de la feuille blanche ». J’avais bien
quelques pistes, mais rien de concret. Je passais des journées entières à errer
sur la Toile en quête d’informations dont je ne savais que faire. Les heures
passées dans le petit bureau aimablement mis à ma disposition par la
chambre de commerce et d’industrie de Cherbourg, où travaillait mon
épouse, s’accumulaient sans qu’aucune idée ne surgisse.
Malgré tout, je ne renonçai pas. Il y avait en moi une forme
d’acharnement, une pugnacité qui me faisait croire et espérer à
l’impossible. Je crois que cette capacité de mobilisation avait un lien direct
avec mes expériences passées : en effet, pendant mes jeunes années, la
haine et la violence m’avaient conduit à transformer l’énergie que l’on
dédie normalement à la croissance en énergie de la survivance. Cette
énergie-là est sans limites, mais elle n’est ni très saine ni vraiment durable.
Idéalement, un jour arrive où l’énergie de la survie, épuisée, se retire et
libère, dans la douleur, un espace où peut s’exprimer enfin la si belle
énergie de la vie. C’est cette transition qui s’opère en moi depuis quelques
années. Je suis heureux d’avoir été patient, pour une fois.
*
Entre 1957 et 1971, dans l’usine du Bouchet, située à une quarantaine de
kilomètres au sud de Paris, des pionniers du Commissariat à l’énergie
atomique donnèrent naissance à la filière industrielle nucléaire française à
partir d’un minerai appelé urano-thorianite. Ce mélange naturel rocheux
composé d’uranium et de thorium provenait notamment de mines de
Madagascar. Un procédé chimique permettait de séparer les deux éléments.
Plusieurs milliers de tonnes d’urano-thorianites furent ainsi traitées au
Bouchet. L’uranium fut aussitôt utilisé pour fabriquer le combustible qui
allait alimenter les centrales de production d’électricité, tandis que le
thorium qui en avait été séparé fut soigneusement conservé. Ce stock de
thorium fut « attribué » à la Cogema, ancêtre d’Areva, lorsqu’elle vit le jour
en 1976. Une véritable aubaine, puisque, avec le temps, le plomb 212 se
forme naturellement dans le thorium. Sans le savoir, ce sont donc les
formidables concepteurs et exploitants de l’usine du Bouchet qui ont rendu
possibles les avancées de la radio-immunothérapie au plomb 212. Jusqu’à
l’émergence de notre idée, personne n’en avait conscience.
C’est à un autre pionnier que l’on doit la seconde composante de la radio-
immunothérapie, celle qui permet de détecter les cellules cancéreuses. Pour
de nombreux scientifiques, l’Allemand Paul Ehrlich est le père des
thérapies ciblées. Il fut en effet le premier, dès 1890, à introduire le concept
de « magic bullet », qui consisterait à administrer aux patients une arme
thérapeutique capable de cibler et détruire les cellules malades. En 1915,
Paul Ehrlich s’éteignit à l’âge de soixante et un ans, sept ans après avoir
reçu le prix Nobel pour son travail sur le système immunitaire. Presque un
siècle de recherches et des milliards de dollars d’investissements plus tard,
les premiers « anticorps monoclonaux » démontrent aujourd’hui leur
efficacité thérapeutique pour le traitement ciblé de cellules cancéreuses,
notamment dans le cas du cancer du sein.
Parallèlement aux recherches sur les anticorps, les progrès réalisés en
biophysique et en biotechnologie conduisirent à la mise au point de petites
pinces moléculaires, les chélatants, permettant de « coller » sur ces
anticorps, parfois utilisés comme transporteurs, des nanogrammes de
métaux radioactifs. Grâce à ces couplages « anticorps monoclonaux/radio-
isotopes », on put développer des traitements ciblés capables de détecter les
cellules cancéreuses et de les détruire grâce à l’énergie des radioéléments.
C’est ainsi que la radio-immunothérapie vit le jour, avec une efficacité
thérapeutique démontrée.
Dix ans après les premiers essais cliniques menés sur les patients, en
2002, l’agence fédérale de la santé publique américaine (Food and Drug
Administration – FDA) autorisa la commercialisation des premiers
traitements dits de « radio-immunothérapie bêta », utilisant la radioactivité
naturelle de l’yttrium et de l’iode, destinés aux cancers du système
lymphatique (lymphomes non hodgkiniens). La « radio-immunothérapie
alpha », elle, utilise l’énergie de certains métaux alpha (α), mille fois
supérieure à celle des métaux bêta (β), même si le principe est identique
dans les deux cas : il s’agit toujours d’associer un « transporteur » à
quelques atomes de métal radioactif pour détruire les cellules cancéreuses.
L’idée issue de mon mémoire de fin de master, qui avait peu convaincu
les dirigeants d’Areva à l’origine, finit par faire son chemin dans leur esprit,
et quelques-uns d’entre eux se disaient désormais prêts à la soutenir. À
l’automne 2005, lors du premier Challenge mondial d’innovation et de
développement durable organisé par Areva à Istanbul, le jury, composé de
dirigeants internes et externes, sélectionna notre projet parmi plus de deux
cent vingt autres venus du monde entier. Après deux années de travail mené
en parallèle de nos fonctions, cette récompense lui conférait la visibilité qui
lui manquait jusqu’alors.
À la fin de la cérémonie de remise des prix, je fus abordé par Jacques
Besnainou, l’un des grands patrons du groupe, que je ne connaissais que de
nom.
– Votre projet m’intéresse ! me dit-il. J’aimerais beaucoup que vous
veniez me le présenter personnellement quand nous serons de retour à Paris.
Quelques jours plus tard, au siège de Vélizy, je déroulai ma présentation
face à cet homme, responsable d’un secteur représentant près d’un millier
de salariés et générant un chiffre d’affaires de plusieurs milliards d’euros. Il
m’interrompit soudain :
– Très bien, Patrick, mais si c’était votre propre société, que feriez-vous
maintenant ?
Décontenancé, je lui fis répéter sa question.
– Oui, si c’était votre entreprise, que feriez-vous ?
Je lui exposai alors notre stratégie : conduire une étude mondiale sur le
marché de la radio-immunothérapie pour identifier les pôles d’expertise et
les acteurs clés, lancer un programme de R&D pour valider notre capacité à
extraire le radioélément, puis…
– D’accord, allez-y ! me coupa-t-il.
Cette fois, je lui répondis du tac au tac :
– Entendu, monsieur. Dans quatre jours, je reviendrai vous voir avec des
objectifs formalisés et une demande de budget.
Je tins parole, et Jacques Besnainou accepta de débloquer les fonds que je
sollicitais. En guise de conclusion à notre entretien, il me lança :
– Allez-y ! À partir de maintenant, vous travaillez à plein temps sur ce
dossier. J’en parlerai avec votre directeur. Mais dans six mois vous
reviendrez dans ce bureau avec une faisabilité technique et un business
plan !
En une heure de temps, je venais d’être officiellement propulsé à la tête
d’un projet dont l’objectif était de démontrer notre capacité à fournir aux
scientifiques le plomb 212 qui leur faisait défaut. Quelques semaines plus
tard, soutenu par plusieurs dirigeants du groupe, dont Claude Jaouen à
nouveau, Philippe Knoche ou encore Jacques Besnainou, j’obtenais un
budget d’un million d’euros pour lancer ces travaux et confirmer la
faisabilité technique de nos hypothèses.
Au bout de six mois, grâce à l’aide d’une équipe exceptionnelle de
techniciens et d’experts, nous avions déposé deux brevets, effectué notre
enquête mondiale d’identification des pôles d’expertise et lancé les
premières études de faisabilité pour la construction d’une unité
préindustrielle de production de plomb 212. Le moment était venu de nous
tourner vers le comité exécutif d’Areva pour lui demander de nouvelles
ressources.
La conversation téléphonique avec la secrétaire de la présidence ne dura
que quelques secondes :
– Le 10 février, à 10 heures, vous aurez trente minutes pour présenter
votre projet au comité exécutif. C’est possible ? Vous serez prêt ?
Le Comex, c’est un peu le saint des saints d’Areva, le centre névralgique
de cette immense entreprise, là où toutes les décisions stratégiques se
prennent. Rares sont les employés de mon rang qui y sont invités. Quant
aux cols bleus, ils n’y pénètrent en aucun cas. Jamais je n’aurais imaginé y
avoir accès un jour. J’en ai même ignoré l’existence pendant plus de quinze
ans.
À l’époque, le siège du groupe était situé au dernier étage d’un
somptueux immeuble Art déco de la rue La Fayette, au cœur de Paris. La
« salle du Comex » était une pièce majestueuse, tout en longueur. C’est
autour de l’immense table entourée de fauteuils design que s’assoient
chaque semaine les vingt plus hauts dirigeants du groupe pour la réunion du
comité.
Ce 10 février 2007, j’attends nerveusement mon tour dans l’antichambre,
conscient que l’avenir de notre projet se jouera là, dans quelques minutes.
En entrant dans la grande salle, je remarque immédiatement le fauteuil
tournant le dos à la porte, où est assise la présidente, Anne Lauvergeon,
ingénieur du corps des Mines. Autour d’elle sont représentées toutes les
plus grandes écoles françaises : Polytechnique, Centrale, Normale… Pour
moi qui n’ai longtemps eu en poche qu’un CAP, une telle concentration de
matière grise avait de quoi impressionner.
La voix d’un inconnu interrompt sèchement mes réflexions :
– Vous avez vingt minutes.
Et moi qui pensais en avoir trente… Mais je reste de marbre.
À peine ai-je commencé à faire défiler les slides de ma présentation
PowerPoint que je suis coupé par une question. Puis vient la mitraille. Les
questions s’enchaînent, sans relâche. Je me sens comme face à une horde de
journalistes nerveux. Tout y passe : les aspects techniques, scientifiques,
stratégiques, financiers, bien entendu, les questions de propriété
intellectuelle, les enjeux et les risques internationaux…
Je sors rincé de cet essorage à grande vitesse. Mais qu’importe : la
présidente et son comité allouent la moitié du budget que j’étais venu
réclamer, soit plusieurs millions d’euros. Compte tenu des incertitudes
d’alors et à l’échelle de notre projet, c’est une somme mirifique. En quittant
la salle du Comex, j’ai le sentiment qu’une partie de poker vient de
s’achever en ma faveur. Areva a mis quelques millions sur la table pour voir
nos cartes.
Areva Med est né.
*
C’est probablement à cause de mon ignorance et de ma candeur que j’ai
pu imaginer ce que personne d’autre à La Hague n’avait envisagé
auparavant. Peut-être aussi mon instinct de survie et ma persévérance
m’ont-ils permis d’aller, avec Gilbert et quelques autres, au bout de cette
idée.
Au départ, à quelques rares exceptions près, nul ne croyait vraiment en
notre projet. Certains malveillants ne se gênèrent pas pour réagir par le
sarcasme lorsque je commençai à exposer ma vision : « S’il y avait moyen
de faire quelque chose dans le médical avec les matières de La Hague, nous
le saurions : nous travaillons sur ces produits depuis trente ans ! » Un autre,
haut dirigeant d’un grand institut de recherche médicale à qui j’avais
demandé conseil, me dit d’un ton péremptoire : « Ça ne marchera jamais ! »
En interne, le soutien était quasi inexistant. Un cadre du groupe compara
notre idée à la « danseuse » d’un ancien directeur de la recherche et du
développement dont il se souvenait. On s’empressa aussi de me rapporter
qu’un collègue m’avait qualifié d’« illuminé ». Et que dire de ce
responsable qui me demanda de ne pas consacrer plus de 1 % de mon temps
au projet ?
Il faut admettre que notre vision était en rupture totale avec tout ce
qu’avait été Areva jusqu’alors. Elle impliquait une véritable révolution. Au-
delà de leur aspect technique, nos innovations bousculaient l’entreprise elle-
même. Passer de l’énergie nucléaire à la médecine nucléaire et de
l’infiniment grand à l’infiniment petit représentait un challenge
considérable. Alors qu’Areva s’était spécialisé dans la manipulation de
masses et de volumes énormes, la construction d’unités industrielles
gigantesques, le transport de composants pesant des dizaines ou des
centaines de tonnes, il s’agissait désormais de transporter le plus vite
possible des milliardièmes de grammes de plomb 212 à vocation
thérapeutique. Et puis je m’interrogeais parfois : l’idée de confier de telles
ressources à un petit ouvrier sorti du rang ne donnait-elle pas des sueurs
froides à quelques dirigeants ?
Les critiques, les moqueries et les résistances ne nous découragèrent pas.
Nous formions désormais un trio, avec Gilbert Andreoletti et Patrick
Maquaire – un génial technicien que nous venions d’associer à notre
projet –, et nous étions convaincus du potentiel de notre idée. Mais la
détermination ne suffit pas toujours. Sans budget au moment du lancement
de nos travaux, il nous fallait pourtant bien payer les heures
supplémentaires que faisaient les techniciens pour réaliser nos premiers
travaux. Nous avons donc été obligés de désobéir : c’est l’un de nos clients
qui, à son insu, a financé quelques-unes de nos analyses. Se peut-il que mon
passé d’insoumission ait lui aussi un peu compté dans l’équation… ?
Le succès final de notre entreprise tient probablement, je dois l’admettre,
à cette petite entorse au règlement. Celle-ci me donna bien des états d’âme,
mais je savais aussi que le projet était condamné si nous devions attendre
toutes les autorisations nécessaires pour démarrer. Il fallait aller le plus vite
possible ; le temps jouait contre nous. La lourdeur et la lenteur des
processus décisionnels peuvent parfois coûter beaucoup aux grandes
organisations.
Monsieur,
*
À force de recevoir des messages de patients désespérés qui souhaitaient
savoir s’ils pourraient avoir accès au traitement, nous avons fini par créer
un fichier informatique afin de les répertorier. Dès que nous avons
commencé les essais cliniques, nous avons contacté les patients un par un.
La moitié d’entre eux étaient déjà décédés.
La perte de « nos » patients était d’autant plus dure à vivre qu’elle
s’ajoutait à des drames plus personnels. Des proches, des membres de ma
famille, des amis – y compris certains de mes « sauveurs » du Sud-Ouest –,
des collègues furent eux aussi frappés par la maladie. Personne n’est
épargné. Je savais que nous avancions à grands pas. Je savais que nous
étions sur le point de développer des traitements dont ils pourraient peut-
être bénéficier un jour. Mais, en attendant les résultats scientifiques et les
publications, je m’interdisais de leur donner de faux espoirs. Il me fallait
me rendre à l’évidence : jamais nous n’irions aussi vite que je le souhaitais.
Le temps est tellement précieux. La vie est si fragile, si éphémère. Cette
conscience aiguë du temps qui passe est probablement née de mon
exposition précoce à la mort. Ces traumatismes répétés de mon enfance ont
généré en moi, je crois, une forte résistance à la douleur et accru
considérablement ma capacité à profiter du quotidien. Comment aurais-je
pu faire face à la détresse des patients sans avoir moi-même été confronté
au pire ? Comment aurais-je pu répondre à leurs messages de façon
pertinente sans avoir suivi une psychothérapie puis, dans la continuité de ce
travail sur moi-même, enchaîné les formations et les diplômes dans ce
domaine ? Je pense notamment aux formations de Gestalt thérapeute que
j’ai suivies aux États-Unis et en France. Et je crois que j’aurais aussi aimé
faire médecine.
Mon entourage me le reproche souvent : j’ai tendance à ne m’attarder
que sur les problèmes graves, ceux qui revêtent de l’importance à mes yeux.
Bien sûr, je me préoccupe aussi des petites difficultés du quotidien, mais,
systématiquement, je les relativise. Aussi déplaisant que cela puisse être
pour ceux qui partagent ma vie, mon cadre de référence a été fortement
déformé par mon enfance. Il me semble que je le vis mieux aujourd’hui.
Cependant, malgré toutes mes précautions, j’ai bien peur de ne pas être
toujours très adroit avec les miens.
Je ne parvenais donc pas à me défaire de cette immense frustration : nous
progressions sans cesse, mais toujours trop lentement à mon goût. Aidé par
mon travail thérapeutique, je commençai toutefois à mieux maîtriser, avec
plus de lucidité, les émotions qui m’envahissaient au contact des patients.
Ces efforts pour me « désensibiliser » étaient beaucoup plus conscients
qu’autrefois, et je compris que cette faculté avait joué un rôle majeur dans
ma capacité à survivre à la cabane.
*
Des dizaines de millions d’euros ont déjà été investis dans ce projet,
auquel ont travaillé jusqu’à présent plus de deux cent cinquante personnes.
La chaîne humaine et de compétences est désormais totalement
opérationnelle. J’aime beaucoup cette idée de chaîne dont chaque individu
serait un maillon indispensable, au service de l’autre, œuvrant pour quelque
chose de bien plus grand que lui-même.
Concrètement, à partir de nos tonnes de thorium, on extrait des
nanogrammes de précieux plomb 212. Le métal est transporté dans un petit
conteneur depuis notre usine de production en Limousin jusqu’à l’aéroport
de Roissy. Il est ensuite mis en soute dans les vols transatlantiques en
direction des États-Unis, puis transporté vers divers centres médicaux. La
préparation du médicament est achevée à l’hôpital de destination. Le patient
traité rentre chez lui le jour même.
L’objectif des essais cliniques que nous poursuivons à l’heure actuelle est
de tester l’impact du médicament sur les pathologies le plus mortelles. Nous
concentrons donc nos efforts sur les cancers les plus agressifs. La
communauté scientifique tout entière semble d’accord : la radio-
immunothérapie alpha est efficace pour combattre le fléau. Nos avancées
sont tangibles et très encourageantes. Mais elles nous semblent évidemment
trop lentes. Il nous faut admettre que six à sept années de recherche et de
lourds investissements seront encore nécessaires pour obtenir l’ensemble
des résultats scientifiques et des autorisations permettant aux patients de
disposer de nos traitements. Alors nous devons travailler sans relâche,
poursuivre nos efforts pour apporter, une à une, les indispensables
validations scientifiques de non-toxicité et d’efficacité des traitements au
plomb 212.
J’en suis convaincu, nous y parviendrons. Et je rejoins Tommy Lasorda,
célèbre entraîneur américain de baseball, lorsqu’il affirme : « La différence
entre l’impossible et le possible réside dans la détermination des hommes. »
Épilogue
Retour à la cabane
*
Mon trajet de retour aux États-Unis fut douloureux et gai à la fois. C’était
comme si deux pans de moi-même, indissociables, se livraient bataille pour
conquérir prioritairement mes pensées. Ma mémoire se mettait à revisiter
des histoires que j’avais enfouies à grands coups de désensibilisation. Je
flottais dans un espace-temps parallèle, confus, fait d’images anciennes se
superposant à celles du présent dans le plus grand désordre. En même
temps, j’étais empli d’une intense sérénité et d’une joie profonde à l’idée de
retrouver la quiétude de ma vie américaine et l’amour de ma famille.
Je fus en proie à cette joute intérieure tout le temps du vol, mais le conflit
s’apaisa dès que je posai le pied sur le tarmac de l’aéroport de Washington-
Dulles. Les derniers kilomètres parcourus en taxi jusqu’à mon domicile,
dans le Maryland, ramenèrent le calme dans mes pensées. Mon épouse, sans
laquelle rien n’eût été possible, m’accueillit dans le confort de notre
chaleureuse maison avec nos deux enfants chéris.
*
Puisque rien n’est jamais joué d’avance, peut-être cette histoire ne fait-
elle que commencer, qui sait ? Si mon témoignage peut être utile ne serait-
ce qu’à une seule personne, elle-même perdue au milieu de sa propre forêt,
alors j’aurai le sentiment d’avoir réussi mon humble pari.
Remerciements
Mille mercis à Line et à Boule pour avoir été présents quand tout était
insupportable ; à ma famille normande pour toutes ses actions jadis ; à
Catherine et à Odile, de l’OMPN d’Osmoy, pour leur affection quand il en
manquait tant ; à ceux qui ont créé l’OMPN et à ceux qui font vivre
Orpheopolis aujourd’hui ; à M. Alain Taris et à Mme Anita Jules pour
m’avoir évacué ; à M. et Mme Gérard et Marie-Claire Luc ainsi qu’à leurs
enfants pour leur douceur, leur humour et le merveilleux modèle familial
qu’ils ont représenté ; aux familles Carneiro et Eyquem, de La Teste, pour
leur gentillesse ; à M. Jean-Pierre Seguin, de Gujan-Mestras, pour son
attention et ses conseils ; à M. et Mme Jean-Pierre et Liliane Peyrondet et à
leur fils Patrick pour leur affection de toujours ; à Mme Sylviane Phelippot
et à ses enfants, Laurent et Cécile, pour leur accueil et leur amour ; à M.
Jean-Claude Garnier pour le rire aussi ; à M. Jean-Henri Simon pour sa
bonté, ainsi qu’à son épouse et à leurs enfants ; au maître principal Dieny
pour sa générosité ; à M. Alain Bernard, de Tourlaville, pour son aide et son
humour ; à M. Jean-Claude Dumont pour sa confiance quand elle me faisait
tant défaut ; à M. et Mme Vincent et Claudie Jouet pour leur générosité et
leur amitié fidèle ; à M. René Rabasse pour son affection, ainsi qu’à
Jocelyne ; à M. Gilles Lescat pour son audace avec moi ; à M. Claude
Jaouen pour sa bienveillance, sa constance et la noblesse des valeurs qu’il
incarne à mes yeux ; à mes psychothérapeutes pour avoir tenu ces grands
miroirs face à moi ; to my marvelous American friends and faculties at the
Gestalt Institute of Cleveland, Ohio, et à mes merveilleux compagnons et
enseignants à l’École parisienne de Gestalt pour leur soutien ; à mes
nombreux autres sauveurs et amis pour leur attention, dans la sphère
professionnelle ou ailleurs ; enfin, aux personnages plus anonymes parfois
dont la générosité ou tout simplement l’attention et la bienveillance m’ont
elles aussi permis de cheminer malgré l’adversité.
Table of Contents
Couverture
Page de titre
Page de Copyright
Déjà publié par Guillaume Debré
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Épilogue - Retour à la cabane
Remerciements