Courrier du Savoir – N°21, Novembre 2016, pp.
39-46
LA MÉDERSA TACHFINIYA DE TLEMCEN : UN LIEU DE SAVOIR, OU UN
PALAIS DÉDIÉ AU SAVOIR ?
THE MADRASA TACHFINIYA OF TLEMCEN: A PLACE OF KNOWLEDGE, OR A PALACE
DEDICATED TO KNOWLEDGE?
(1) (2)
MOHAMMED EL AMINE KASMI , MESSAOUD AICHE
(1)
Departement d’Architecture, Université Abou Bekr Belkaid, Tlemcen
kma526@[Link]
(2)
Faculté d’architecture et d’urbanisme, Université de Constantine 3
aiche_messaoud@[Link]
RESUME
Les médersas n’apparaissent en Algérie que sous les sultans abd al-wadides zianides de Tlemcen. L’exemple le plus élaboré
construit durant cette dynastie est celui de la médersa Tachfinya. Elle est à la fois témoin et aboutissement d’un apogée
artistique et architectural du savoir musulman. En effet, tous les historiens s’accordent à dire qu’elle représentait un joyau de
l’art mauresque, ceci en dépit de tous les remaniements qu’elle a subi et qui maladroitement se sont soldés par sa démolition
sous l’occupation française.
Aujourd’hui, de cette médersa, il ne nous reste que des relevés, un certain nombre de collections muséales et quelques
photographies. C’est à partir de ces sources limitées que nous nous efforcerons de démontrer que le grand intérêt de cet édifice
résidait dans sa singularité par rapport aux lieux de savoir et d’enseignement qui lui sont contemporain, non seulement par sa
haute esthétique ornementale qui rivalisait avec les plus beaux palais médiévaux, mais aussi par son organisation spatiale
typique des demeures princières andalouses.
MOTS CLES: La médina de Tlemcen, architecture des médersas médiévales, architecture palatine hispano-mauresque,
mosaïque de zellij.
ABSTRACT
The madrasas appear in Algeria under the Abdelwadides Ziyanids rules. The most elaborate example built during this dynasty
is the madrasa Tachfinya. It is at the same time a witness and a culmination of the artistic and architectural apogee of Muslim
knowledge. Indeed, all historians agree that it was a gem of Moorish art despite all the alterations it has undergone and
awkwardly ended up in its demolition during the French occupation.
Today, from this madrasa remains only measured drawings, museum collections and some photographs. It is from these
limited sources that we try to prove that the great interest of this building was its uniqueness, comparing to its contemporary
madrasas, not only for its high ornamental aesthetic that rivaled with the finest medieval palaces, but also by its typical spatial
layout of Andalusian palaces.
KEYWORDS: Medina of Tlemcen, medieval madrasas architecture, Hispano-Moorish palatial architecture, zellij mosaic.
Université Mohamed Khider – Biskra, Algérie, 2016
M.A. KASMI & al
أو قصر مكرس للمعرفة؟، موضع للمعرفة:المدرسة التشفينية بتلمسان
ملخص
حيث حشكم. ٔحعخبس انًدزصت انخشفيُيت انًُٕذج األكثس كًاال انخي بُيج خالل ْرِ انضالنت انحاكًت.ٌظٓسث انًدازس في اندزائس ححج حكى بُي عبد انٕاد في حهًضا
ْٔرا عهى انسغى يٍ كم، ٔيخفق خًيع انًؤزخيٍ عهى أَٓا كاَج خْٕسة انفٍ انًغسبي.ْرِ انًدزصت في َفش انٕقج شاْدا ٔحخٕيدا نهقًت انفُيت ٔانًعًازيت اإلصالييت
.انخغيساث انخي َفدث عهيٓا ٔانخي اخخخًج بخدييسْا أثُاء االحخالل انفسَضي
َحأل يٍ ْرِ انًصادز انًحدٔدة إثباث أٌ االْخًاو انكبيس نٓرا. عدد يٍ يدًٕعاث يخحفيت ٔبعض انصٕز، نى يبقى يٍ ْرِ انًدزصت إال أنٕاذ زصى حفصيهيت،حانيا
ٔنكٍ أيضا ألخم، نيش فقط ألخم خًانيخّ انخي كاَج حضاْي أخًم قصٕز انقسٌٔ انٕصطى،ّ ْٔرا يقازَت بأياكٍ انخعهى ٔانخعهيى انًعاصسة ن،ِانًبُى كاٌ نخفسد
.حُظيًّ انًكاَي ًَٕذخي انقصٕز األَدنضيت
الكلمات المفتاحية
. فضيفضاء انزنيح،االَدنضيت- ُْدصت انقصٕز انًٕزيضكيت، انُٓدصت انًعًازيت نهًدازس في انقسٌٔ انٕصطى،يديُت حهًضاٌ انقديًت
nous rapportons sur une étude archéologique et
1 INTRODUCTION architecturale au moyen d’analogies avec des palais
Comme toutes les institutions islamiques qui existaient dans médiévaux andalous-maghrébins. Les comparaisons
le Moyen-Âge musulman, la médersa est d’abord apparue proposées reposent en grande partie sur des édifices
au Moyen-Orient, au tout début du XIe siècle. École de nasrides, ayant comme critères de choix la concomitance de
sciences et en particulier de sciences théologiques, de fiqh ces dernières à leurs congénères abd al-wadides zianides. Il
(jurisprudence canonique), de droit, et d’études convient de rappeler à ce propos que l’échange d’artistes et
linguistiques, elle incarnait l’enseignement des hautes d’artisans entre Tlemcen et Grenade était très courant dans
études musulmanes. Les médersas avaient une importance le Moyen-Âge tardif.
considérable où elles fournirent des savants distingués et
des fonctionnaires instruits au service des souverains
fondateurs. À ce titre, elles portèrent souvent le nom de ces 2 PRÉSENTATION DE LA MÉDERSA
derniers, en tant que monuments de prestige marquant leurs TACHFINIYA
gloires et consacrés à la mémoire de leurs règnes. Les
Tel que nous le signale au début du XVIe siècle Léon
médersas, au Maghreb comme au Moyen-Orient,
reproduisent le même schéma spatial : elles étaient l’Africain (1556 : 260), à Tlemcen se trouvaient «.cinq
composées de vastes salles pour l’enseignement et pour la collèges d’une belle structure, ornés de mosaïques ».
Toutefois, la mémoire collective des Tlemceniens en a
prière communautaire, accompagnées de diverses petites
conservé le souvenir que de trois collèges : la médersa
chambres-cellules pour l’hébergement des étudiants
Tachfiniya ou madersa el-Djadida (Nouveau collège) fut
(tolbas) ; le tout s’organisant autour d’une vaste cour
centrale. fondée par Abou Tachfine en 1335 ; elle se place
chronologiquement entre la médersa d’Ouled Sidi El Imam
En Algérie, les premières médersas apparaissent sous les fondée vers 1308 (elle fût désignée aussi par madersa el-
sultans Abd al-Wadides Zianides de Tlemcen, dont celle Qadima) ; et la médersa el-Yaqoûbiya construite, elle, en
qui nous intéresse ici, à savoir la médersa Tachfiniya. Cette 1363.
médersa faisait l’admiration de tous ceux qui ont eu le
La Tachfiniya était « le collège, le plus beau de la capitale
privilège de la visiter. Souvent qualifiée de "merveille" ou
de "joyau", elle est indiscutablement la plus célèbre et la et, semble-t-il, un des plus somptueux de la Berbérie »
plus commentée d’entre toutes. Ceci nous amène à nous (Marçais 1945 : 270). Le roi Abou Tachfine est bien connu
pour être le plus grand des bâtisseurs abd al-wadides
interroger sur ce qui a contribué à la singularité de cette
zianides. Ce sultan « employa des milliers de prisonniers
médersa par rapport aux lieux d’enseignement musulmans
chrétiens dans ses nombreux travaux d’urbanisme »
qui lui sont contemporain. C’est dans cette acception que ce
(Lawless 1975 : 53). Mais ce qui surpassait toutes ces
travail a pour but de vérifier l’hypothèse selon laquelle la
Tachfiniya présentait des traits caractéristiques de œuvres c’était « le superbe et incomparable collège qu’il
l’architecture palatiale hispano-mauresque, faisant d’elle bâtit vis-à-vis de la Grande Mosquée et qu’il orna de tous
les embellissements que l’on admirait dans sa demeure
non plus une simple médersa, mais un palais dédié aux
royale » (Et-Tenessy 1852 : 47). Le plus remarquable de
savoirs et à l’enseignement. Partant de cette hypothèse dont
ces embellissements était un arbre d’argent sur lequel on
nous nous tâchons d’étayer tout au long de cette recherche,
nous recourons à des descriptions analytiques voyait toutes sortes d’oiseaux chanteurs et qui avait orné
accompagnées de nos propres interprétations. Ainsi, nous tour à tour la Tachfiniya et son palais. Ceci illustre bien la
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La Médersa Tachfiniya de Tlemcen : Un lieu de savoir, ou un palais dédié au savoir ?
valeur particulière qu’avait cette médersa aux yeux de son directement à la cour. Un dispositif apparemment semblable
fondateur où il usait des mêmes objets pour décorer sa se trouvait à l’opposé du patio (côté nord-est), à la
résidence royale et le collège qu’il avait construit. différence près que l’entrée en avant-corps paraît avoir été
moins saillante sur le mur de cette façade. Au sud-ouest, les
latrines se composaient d’un bâtiment annexe (Fig. 2, F).
Figure 01: Localisation de la médersa Tachfiniya (en jaune) ;
Extrait du plan de Tlemcen de 1860
Figure 02 : Plan de la médersa Tachfiniya, restitution d’Edouard
Source : Les archives de la mairie de Tlemcen Danjoy, 1873
Source: Aquarelle E. Danjoy ; traitée par les auteurs (Koumas et
Nafa 2003 : 94)
Bien que cette médersa n’existe plus, nous pouvons
l’imaginer grâce au témoignage de l’Abbé Bargès (1859 :
333) qui nous apprend qu’au lendemain de l’occupation De part et d’autre de la cour centrale se trouvaient, au nord-
française, « le collège neuf est encore debout et il est même est, un espace rectangulaire, et au sud-ouest, un autre
assez bien conservé […] La porte principale qui s’ouvre sur espace barlong pourrait peut-être avoir été occupé par un
le côté occidental est revêtue tout autour de carreaux de tombeau (Fig. 2, C2). Un minaret carré s’ouvrait sur la salle
faïences peints. La partie septentrionale fait face à la de prière, à l’angle du bâtiment. On y montait par un
Grande Mosquée qui n’en est séparée que par une rue ». escalier, tournant en volées rectilignes et paliers d’angle,
Quelques années auparavant, le Général français autour d’un noyau central (Fig. 2, E). La galerie nord-est,
Debaupoult, un autre témoin oculaire visitant cet édifice, fut protégeant un long mur percé de huit portes, indique
ébloui par sa grande beauté en s’exclamant « c’est trop beau l’existence de chambres-cellules d’étudiants, et dont les
; c’est trop beau ! » (cité par Sari 2006 : 184). Ces portraits cloisons de séparation ont disparu. La galerie Sud-ouest est
ne sont pas des éloges nostalgiques ; tous ceux qui ont eu la attenante à deux longues salles (Fig. 2, J), dont les fenêtres
chance de voir cette médersa s’accordent à la décrire donnant sur l’extérieur suggèrent qu’il y ait eu, là aussi, des
comme un chef-d’œuvre de finesse et d’harmonie chambres d’étudiants. La restitution de huit de ces cellules
décorative. semble logique (Golvin 1995 : 202).
3 UNE SPATIALITÉ TYPIQUE DES PALAIS
3.2 Des proportions comparables à celles des palais
ANDALOUS
La grande cour, de forme rectangulaire, était beaucoup plus
3.1 Description spatiale de la médersa profonde que large (rapport longueur/largeur, environ 22/9
m). Hormis le cas unique de la madrasa al-Mustansiriya de
Le bâtiment s’ordonne selon deux axes, l’un nord-est/sud- Bagdad, aucun cas répertorié n’adopte ce schéma dans des
ouest, passant au centre de deux portes monumentales, le médersas, ni en Afrique du Nord, ni en Asie occidentale.
second nord-ouest/sud-est traversant le mihrab de l’oratoire. Un patio avec des proportions aussi étirées permettait au
Le plan de la médersa (Fig. 2) nous montre que l’entrée regard de s’échapper loin devant soi et conférait un
sud-ouest ouvrait sur un porche carré. La porte de ce porche caractère grandiose à l’édifice. Ce rapport longueur/largeur
franchie, on empruntait un couloir qui conduisait très particulier est une caractéristique qui se retrouve dans
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M.A. KASMI & al
presque tous les grands palais andalous, ce qui s’accorde 3.5 Un plan cruciforme des palais andalous
avec l’hypothèse selon laquelle la Tachfiniya présentait des
Lucien Golvin (1995 : 202) pense que les longues chambres
traits caractéristiques de l’architecture palatiale hispano-
(Fig. 2, G) n’existaient pas dans le plan initial. Leur
mauresque.
suppression redonne au monument un équilibre parfait des
De plus, la taille et les dimensions de cette médersa masses. Il pense également que l’entrée aurait pu se trouver
n’étaient guère modestes, accentuant ainsi ce caractère en (Fig. 2, D) dont la fonction n’est pas claire. Dans un tel
grandiose. Elle s’étendait sur une surface de 1100 m², cas de figure, il conviendrait de fermer l’entrée en porche
faisant d’elle la deuxième plus grande médersa maghrébine (Fig. 2, A) qui deviendrait une sorte de qoubba (coupoles).
au Moyen-Âge, juste derrière la Bou-anania de Fès (voir Ainsi serait obtenu, sans grand bouleversement, un
Golvin 1995 : 307). bâtiment de plan cruciforme à peu près parfait. Notons que
le plan cruciforme trouve son expression la plus
remarquable en Andalousie où les palais nasrides
s’ordonnaient eux aussi en quatre pavillons, reproduisant de
3.3 Des antichambres de palais la sorte l’image du paradis et de ses quatre rivières.
La grande cour était bordée de galeries sur ses quatre côtés
dont les plus courts étaient fermés latéralement par des
murs (Fig. 2, B). Cela créait en avant de ces deux petits
pavillons « des sortes d’anti-salles faisant penser à certains
petits palais de l’Alhambra » (Marçais 1945 : 274). Cette
caractéristique commune, soulevée par Geroges Marçais,
entre le cas d’étude et le petit palais du Partal (l’Alhambra)
est une autre donnée qualitative confortant notre hypothèse.
De surcroît, l’utilisation des galeries de la cour comme des
antichambres, et non pas comme un déambulatoire,
protégeait l’intérieur des salles longeant les deux petits
pavillons. Ceci leur conférerait une atmosphère paisible,
propice à l’enseignement et la quiétude.
3.4 Des salles tripartites
Tout le côté sud-est se trouve occupé par la salle de prière.
Elle se divisait en trois secteurs ; au centre, un secteur de Figure 03 : Plan de la médersa Tachfiniya : Restitution
forme carrée dont les angles étaient rompus par des redents, hypothétique selon un plan cruciforme.
ce qui suppose l’existence de trompes supportant une
Source : auteurs
coupole (Fig. 2, C). Le mihrab formait une niche
polygonale profonde d’un type bien connu dans l’art
hispano-mauresque. Les quelques vestiges de son décor
nous laissent supposer qu’il ne le cédait en rien à ceux des 4 UN VOCABULAIRE ESTHÉTIQUE DIGNE DES
palais contemporains. PLUS GRANDES DEMEURES PRINCIÈRES
Comme le faisait si justement remarquer Georges Marçais En dépit du fait que sur les différentes photos du XIX e
(1945 : 276), cette salle de prière évoque assez nettement siècle, les murs de la médersa sont délabrés, les toitures
celles que nous pouvons trouver en Syrie, plus quasiment effondrées, la cour désertée ; les mosaïques qui
particulièrement à Alep où elle présente un oratoire subsistaient lors de la démolition nous donnent l’idée d’une
tripartite précédé d’une galerie à trois arcades. Ceci dit, rien abondance de décor céramique dont Georges Marçais
dans le reste du bâtiment ni dans le décor ne saurait évoquer (1945 : 276) admettait ne pas avoir trouvé d’équivalent au
le Moyen-Orient. Nous restons, ici, dans un contexte Maghreb ou en Espagne. Selon ses propos, les mosaïques
essentiellement andalou-maghrébin (Golvin 1995 : 202). de zellijs(I) encadraient non seulement les arcs et l’entrée
Pour rattacher des exemples à cette idée, il convient de principale (décoration très conventionnelle à l’époque),
signaler que la salle des rois du palais des lions (l’Alhambra mais la flore et la géométrie étaient employées aussi dans
de Grenade) et le salon des marbres du palais de l’Aljaferia les mosaïques murales et dans les paysages de la cour et des
(Saragosse) présentent également une organisation tripartite salles. Or, selon lui, une telle somptuosité apparaît comme
identique à ce que nous avons décrit. Ainsi, nous serions exceptionnelle. L’une des explications à cette
tentés de dire que l’oratoire de la Tachfiniya le tient des "exceptionnalité" résiderait, à notre sens, dans le fait que la
palais andalous et non pas des médersas du Moyen-Orient, Tachfiniya n’a jamais été construite comme une simple
mais nous ne pouvons pas affirmer cela. Toujours est-il, médersa, mais plutôt comme monument de référence et une
cette similitude ne peut être qu’un argument supplémentaire image de marque évoquant les sultans abd al-wadides
en faveur de l’hypothèse de cette étude. zianides.
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La Médersa Tachfiniya de Tlemcen : Un lieu de savoir, ou un palais dédié au savoir ?
Ajoute-t-on qu’en plus des ornementations florales et l’écoinçon et le rebord d’encadrement et qui illustrent bien
géométriques, qui sont respectivement des entrelacs le savoir-faire particulier des décorateurs de cette époque.
curvilignes et rectilignes, nous avons relevé des entrelacs Néanmoins, le portique de ce portail présente une avancée
mixtilignes qui sont une combinaison de lignes droites sur le mur de la façade largement adoptée au Maghreb et en
géométriques et de lignes courbes florales (Fig. 4). Andalousie durant le bas Moyen-âge.
Néanmoins, bien que ce type d’entrelacs soit plutôt rare, la
médersa Tachfiniya n’en constitue pas un prototype. Cette
manière de faire existait déjà dans les moucharabiehs de la
Grande Mosquée de Cordoue ; toutefois, ces moucharabiehs
étaient réalisés avec du stuc où il est bien plus simple
d’exécuter ces motifs sur ce matériau que sur du zellijs.
Figure 05 : à gauche, Porche d’entrée sud-ouest de la médersa
Tachfiniya, photographie de Pedra, 1859 ; à gauche,
L’écoinçon de Porche d’entrée, aquarelle Edouard
Danjoy, 1873
Source : Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Paris.
Cliché : Amine KASMI
4.2 Le positionnement et la décoration de la vasque
Dans la galerie en avant de la salle de prière subsistait
encore, en 1873, une bonne partie du pavement, dont le
seuil était couvert de mosaïques d’entrelacs floraux (voir
Figure 04 : Entrelacs mixtilignes résultants d’amalgame Fig. 4). C’est, sauf erreur, le seul pas-de-porte ainsi décoré,
d’entrelacs rectilignes (géométriques) et curvilignes recensé chez les archéologues (Marçais 1945 : 276). Les
(florales)
palmes et les enroulements de tiges découpées dans la terre
Source : auteurs, à partir des aquarelles d’E. Danjoy (Koumas et cuite garnissaient de même les écoinçons d’une vasque qui
Nafa 2003 : 97-98) se creusait dans la galerie, formant ainsi un carré autour
duquel se trouve un revêtement de petits carreaux posés sur
pointe sur le reste de la surface (voir Fig. 6). Ce bassin
4.1 Un porche d’entrée suivant la tradition hispano- circulaire, défoncé de cannelures rayonnantes comme une
mauresque coquille marine, et au-dessus duquel devait monter un jet
d’eau, ne se trouve guère dans les médersas maghrébines
L’entrée sud-ouest s’ouvrait en grand arc brisé et outrepassé (Marçais 1945 : 278). Par contre, nous pouvons trouver des
dont la voussure s’ornait d’un décor sculpté en arc polylobé modèles semblables dans le palais des Comares
(voir Fig. 5). Le grand arc présentait un extrados de tracé (l’Alhambra de Grenade) où deux vasques se positionnent
légèrement excentré par rapport à l’intrados, selon une aux deux extrémités du long patio de la Acequia.
tradition qui est apparue à Tlemcen dès l’époque
almoravide. À la différence du grand arc, l’arc polylobé est À l’inverse de la majorité des édifices musulmans où le jet
adopté ici suivant la tradition almohade où il ne se place pas d’eau se positionne au centre du patio, la vasque de la
à l’intrados, mais en tant que limite séparant les mosaïques Tachfinya est entièrement excentrée de la même façon que
géométriques des mosaïques florales. le palais des Comares. Cette ressemblance renforce
davantage l’hypothèse émise d’une éventuelle parenté entre
L’ensemble du portail était recouvert de zellijs polychromes la médersa et les palais andalous.
qui devaient constituer un décor d’un aspect exceptionnel.
Dans la partie droite plus ou moins bien conservée, nous Se trouvant à l’intérieur même de la galerie, ce jet d’eau
pouvons voir des polygones étoilés qui décoraient était à proximité de salle de prière pour des raisons
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M.A. KASMI & al
évidentes d’ablution, libérant ainsi la cour centrale de tout du savoir en Algérie, mais aussi, pour le savoir-faire
obstacle physique. architectural médiéval au Maghreb central. Plus
particulièrement, à l’égard de la médersa Tachfinya,
Ceci s’expliquerait, à notre avis, par une volonté d’avoir
Georges Marçais (1936 : 46) soulève une question épineuse
une grande étendue entièrement dégagée et favorable à
: « Pourquoi faut-il que le seul monument qui nous restât de
d’éventuelles réunions plénières. La forme de la cour très
lui [Abou Tachfine], la Médersa Tachfiniya, qui contenait
allongée permettrait donc de contenir des rassemblements
encore d’admirables marqueteries céramiques et qui,
autour de maîtres savants.
discrètement restaurée, eût été l’une des parures de la ville,
ait été rasée en 1872 pour bâtir la Mairie (et quelle mairie !)
et pour élargir la place ? »
Contrairement à ce que laissait entrevoir l’historiographie
coloniale, sa démolition en 1873 ne saurait s’assimiler à un
quelconque réaménagement pour la création d’une place
publique. En réalité, la date retenue pour la démolition de la
Tachfinya correspond parfaitement à celle d’une Algérie
durement réprimée au lendemain de l’insurrection de 1871-
72 (Sari 2006 : 109).
Ce qui est certain, c’est que plusieurs décennies après sa
disparition, ce joyau du savoir et du savoir-faire ne cesse de
fasciner. Un historien de la ville de Tlemcen le témoigne en
ces termes : « En 1998, lors de l’installation de tuyaux de
gaz de la ville, à l’angle ouest de la mairie, au fond d’une
tranchée apparut le sol couvert de plaques de céramique
multicolores garnies de marbre de la médersa Tachfinya par
la beauté de ces petits carreaux brillants dans leur état
primitif. Je me suis émerveillé de cette découverte du
parterre [...] Par contre je me suis attristé de la destruction
Figure 06 : Zellijs entourant la vasque de la médersa Tachfiniya
de ces joyeux patrimoniaux incomparables. C’est
Source: Aquarelle E. Danjoy (Golvin 1995 : 208) impardonnable devant l’histoire » (Lachachi 2002 : 234).
4.3 Les mosaïques de la Tachfiniya et des palais du 6 CONCLUSION
Méchouar (II) La disparition de la Tachfiniya est d’autant plus tragique
Le revêtement du pilier de l’oratoire (Fig. 4, Entrelacs qu’elle « offrait un type de médersa très particulier, unique
rectilignes) montre la grande richesse et la polychromie des même au Maghreb » (Marçais 1945 : 273). Il est vrai
panneaux de zellijs relevés. L’architecte Edmond Duthoit qu’elle présente des analogies avec la cour à galeries et
en fait le plus grand éloge, selon ses mots « ces mosaïques l’oratoire dans les autres médersas médiévales, mais
sont d’un dessin le plus gracieux et la coloration répond à l’ordonnance et la physionomie générale différencie ce
un charmant tracé. Ce sont les plus belles qui existent en monument tlemcenien de tout ce qui est connu ailleurs.
Algérie… » (Duthoit 1873 : 325). D’abord, elle avait un statut particulier de par son schéma
spatial. L’adoption d’un patio avec des proportions aussi
Des archéologues ont fait remarquer que ces motifs sont étirées n’est pas sans nous rappeler les palais andalous, de
très semblables à certains panneaux provenant des anciens même que le plan cruciforme en longueur. Le jet d’eau de
palais du Méchouar (Charpentier et al. 2011 : 146). Il n’est la médersa évoque lui aussi l’organisation de certains palais
donc pas surprenant de constater cela, surtout si on sait que de la l’Alhambra en raison de son emplacement
les trois palais du Méchouar ont été édifiés au même complètement excentré. De plus, la céramique jouait un rôle
moment que la médersa, en ayant recours aux mêmes capital dans le décor des surfaces, à savoir : l’encadrement
techniques et aux mêmes artisans. Cette analogie entre la des portes, le pavage du sol, même les seuils subsistants
Tachfiniya et les palais du Méchouar vient corroborer étaient couverts de mosaïques d’entrelacs floraux. C’est,
l’hypothèse du caractère palatiale de cette médersa. rappelons-le, le seul pas-de-porte mauresque ainsi décoré.
Le pavage des salles était formé par endroits d’étoiles à
vingt pointes d’une très grande complexité et d’une
5 LA DÉMOLITION DE LA TACHFINIYA ET SES remarquable délicatesse. Autre particularité de cette
VÉRITABLES RAISONS céramique est que certains entrelacs géométriques sont
combinés à des formes curvilignes ; l’intégration de courbes
Hormis la médersa d’al-Ubbad qui se trouve à l’extramuros
dans des motifs habituellement rectilignes a donné lieu à
de la ville, toutes les médersas de Tlemcen ont disparu lors
des motifs mixtilignes, extrêmement compliqués à exécuter
de l’occupation française. Non seulement ces démolitions
sur du zellijs.
constituent une immense perte pour l’institutionnalisation
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La Médersa Tachfiniya de Tlemcen : Un lieu de savoir, ou un palais dédié au savoir ?
Ainsi, à l’issue de cette étude, nous pouvons affirmer que la [8] Koumas, A. et Nafa, C. (2003), L’Algérie et son
singularité de la médersa Tachfinya, par rapport aux autres patrimoine : Dessins français du XIXe siècle, Éditions
lieux d’enseignement musulman, réside dans sa spatialité et du Patrimoine, Paris.
son vocabulaire ornemental qui s’apparente plus à une [9] Lachachi, O. (2002), Le passé prestigieux de Tlem’cen
architecture palatiale hispano-mauresque qu’à une : ancienne capitale du célèbre berbère Ya’Ghomrac’en,
architecture de médersa, faisant d’elle non pas seulement un fondateur de la nation, Éditions Ibn Khaldoun,
lieu d’enseignement, mais un palais dédié au savoir. Tlemcen.
Nous pouvons également faire le constat ou de moins dire [10] Lawless, R. (1975), « Tlemcen capitale du Maghreb
que cette médersa a fait l’objet de tous les soins et de toutes central : analyse des fonctions d’une ville islamique
médiévale », Revue de l’occident musulman et de la
les attentions d’un roi qu’on surnommait le "prince artiste".
méditerranée, n°1.
En effet, le roi Abou Tachfine « se plaisait à l’embellir
comme il embellissait son propre palais » (Bargès 1859 : [11] Léon l’Africain, J. (1556), Historiale description de
331). Ceci ne peut être qu’un indicateur de la place l’Afrique, tierce partie du monde, trad. Jean Temporal,
importante qu’avaient le savoir et l’enseignement dans la éd. Plantin, Anvers.
dynastie Abd al-Wadide Zianide, où les érudits et les [12] Marçais, G. (1936), « Tlemcen : Ville d’art et
hommes de science étaient inhumés dans la nécropole d’histoire », Extrait du Deuxième Congrès de la
royale au même titre que les princes et princesses. Fédération des Sociétés Savantes de l’Afrique du
Nord, tenu à Tlemcen du 14 au 17 avril 1936, Revue
Africaine, n°368-369, 3e-4e trimestre, Alger.
REFERENCES [13] Marçais, G. (1945), Remarques sur les médersas
funéraires en Berbérie, à propos de la Tâchfîniya de
[1] Bargès, J.-J.-L. (1859), Tlemcen, ancienne capitale du Tlemcen, Extrait des Mélanges Gaudefroy-
royaume de ce nom, sa topographie, son histoire, Demombynes, Imprimerie de l’Institut français
description de ses principaux monuments, anecdotes, d’archéologie orientale, Le Caire.
légendes et récits divers : souvenirs d’un voyage,
[14] Sari, D. (2006), Tlemcen : la cité-patrimoine à
Duprat, Paris.
sauvegarder, la Tachfinya à reconstruire
[2] Charpentier, A. et al. (2011), L’image de Tlemcen impérativement, Éditions ANEP, Alger.
dans les archives françaises, Catalogue de l’exposition
tenue à Tlemcen du 21 au 24 octobre 2011, Mauguin,
Blida.
[3] Duthoit, E. (1873), « Rapport sur une mission
scientifique en Algérie », paru dans Les Archives des
Missions Scientifiques et littéraires, 3e série, tome I.
[4] Et-Tenessy, M. (1852), Histoire des Beni-Zeiyan, rois
de Tlemcen, trad. Bargès J.-J.-L., Duprat, Paris.
[5] Et-Tenessy, M. (1887), Complément de l’histoire des
Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen, trad. Bargès J.-J.-L.,
Leroux, Paris.
[6] Golvin, L. (1995), La Madrasa médiévale :
architecture musulmane, Édisud, Aix-en-Provence.
[7] Golvin, L. (1979), Essai sur l’architecture religieuse
musulmane, tome 4, l’art hispano-musulman, Éditions
Klincksieck, Paris.
(1)
Zellij : terme d’origine andalouse « azulejo » signifiant carreau
de céramique émaillée. Il est aussi utilisé pour désigner la
marqueterie de fragments de terre cuite entaillée.
(1I)
Le Méchouar (lieu où l’on tient conseil) est un complexe
palatin fortifié où les rois de Tlemcen réunissaient leurs ministres
pour délibérer sur les affaires de l’État.
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