Sciences sociales et santé
La problématique de la représentation sociale et son utilité dans le
champ de la maladie (Commentaire)
Claudine Herzlich
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Herzlich Claudine. La problématique de la représentation sociale et son utilité dans le champ de la maladie (Commentaire). In:
Sciences sociales et santé. Volume 2, n°2, 1984. pp. 71-84;
doi : https://doi.org/10.3406/sosan.1984.968
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Sciences Sociales et Santé - vol. II ■ n° 2 - juin 1984
Commentaire
LA PROBLÉMATIQUE DE LA
REPRÉSENTATION SOCIALE
ET SON UTILITÉ
DANS LE CHAMP DE LA MALADIE
Claudine Herzlich*
Le terme de «représentation sociale» ou «représentation
collective» a été proposé, on le sait, par Durkheim, qui voulait
ainsi mettre en évidence la spécificité et la primauté de la
pensée sociale par rapport à la pensée individuelle (1). De même
que, pour lui, la représentation individuelle devait être
considérée comme un phénomène psychique autonome, non
réductible à l'activité cérébrale qui la fonde, de même la
représentation collective ne se réduit pas à la somme de celles
des individus qui composent la société. Elle est aussi une
réalité qui s'impose à eux: «les manières collectives d'agir ou de
penser ont une réalité en dehors des individus qui, à chaque
moment du temps, s'y conforment. Ce sont des choses qui ont
leur existence propre. L'individu les trouve toutes formées et il
ne peut pas faire qu'elles ne soient pas ou qu'elles soient
autrement qu'elles ne sont» (2).
* Claudine Herzlich. Sociologue, Centre d'Études des Mouvements Sociaux,
CNRS-EHESS, Maison des Sciences de l'Homme, 54, bd Raspail - 75006
Paris.
(1) Cette présentation se fonde sur l'étude de S. Moscovici [19] et sur Cl.
Herzlich [14]. Pour la discussion de la notion de représentation sociale, voir
aussi la préface de S. Moscovici à ce dernier ouvrage ainsi que CL Herzlich
[15] (pp.303-325) et [16] (pp. 331-352).
(2) Durkheim [13], p. XXII. Voir aussi par exemple [12], pp. 1-38.
72 CLAUDINE HERZLICH
En 1961, la publication de l'ouvrage de Moscovici portant
sur la représentation sociale de la psychanalyse allait redonner
vie à cette notion. Pourtant on aurait tort de situer ce travail
dans la stricte lignée durkheimienne. Certes, il y avait bien au
départ de cette tentative l'hypothèse d'un rôle premier, d'un
fait global de la société: l'homme est un être social formé en
particulier par la langue de la société à laquelle il appartient,
modelé par un univers cognitif et symbolique qui lui est, en
effet, préexistant. L'un des objectifs de Moscovici était bien de
réintroduire dans un domaine qui tendait à l'ignorer, cette
dimension sociale au sens fort. Pourtant son intérêt principal
allait moins vers la détermination, la structuration par la
société des phénomènes de représentation, que vers la
construction de la réalité qui s'opère à travers eux et dont les
sujets sociaux sont donc aussi les acteurs. Nous rencontrons là
le problème peut-être le plus banal des Sciences Sociales mais
aussi l'un des plus difficiles: celui de la part réciproque de la
structure sociale et de l'acteur. La notion de représentation
sociale telle que Moscovici essayait de l'élaborer constituait
une tentative pour les articuler mais sans doute l'accent était-il
davantage mis d'un côté: la réflexion portait plus sur le sujet
actif construisant son monde à partir des matériaux que la
société lui fournit que sur la structure sociale elle-même.
Il faut aussi situer ce travail dans le contexte qui était le
sien: en effet, pour Moscovici, l'étude d'une représentation
sociale prenait place dans le champ d'une psychologie sociale
alors dominée par la tradition behavioriste : celle d'une liaison
directe entre le stimulus et la réponse comportementale. Face
à ce modèle, il s'agissait d'introduire la notion d'une activité
organisatrice sur le double plan cognitif et symbolique.
Activité organisatrice d'un groupe, ou d'un individu en tant qu'il
est membre d'un groupe, qui oriente la réponse parce qu'elle
structure le stimulus et lui donne un sens collectivement
partagé.
Plus précisément, dans le cas de la représentation sociale
de la psychanalyse, le problème était de voir comment, à
travers leur assimilation des concepts psychanalytiques, des sujets
sociaux construisaient une nouvelle réalité de la vie psychique,
la leur et celle des autres. Les notions issues de la
psychanalyse - l'« inconscient» ou les «complexes» par exemple - deve- ,
naient des catégories de l'entendement et du langage
exprimant, pour ceux qui en usaient, une évidence immédiate.
Une communication se construisait, un accord se faisait
autour d'un modèle abstrait qui se muait alors en expérience
COMMENTAIRE 73
directe. Vers la fin des années 50, on commençait à percevoir
sans ambiguïté autour de soi inconscients malheureux,
refoulements naissants et complexes anciens. Cette dimension de la
construction d'une évidence, jusqu'ici inconnue, mais d'emblée
considérée comme «naturelle» et ordonnée par une
signification centrale - celle de la toute puissance de la sexualité -
constituait l'axe premier de la conceptualisation. Le processus
selon lequel une représentation sociale est un mode de pensée
toujours lié à l'action, à la conduite individuelle et collective,
parce qu'elle crée à la fois les catégories cognitives et les
rapports de sens que celle-ci exige, est sans doute le deuxième
point fort de l'étude. Le troisième veut rendre compte du fait
qu'une représentation sociale puisse fonctionner comme
attribut d'un groupe; c'est à dire que des groupes sociaux peuvent
s'identifier, se percevoir, s'allier ou se rejeter à travers elle. Le
dernier point important mais qui n'était énoncé que comme
hypothèse à approfondir - celle de la «polyphasie cognitive» -
concernait la coexistence complexe dans une société comme la
nôtre de discours d'origines multiples et de fonctionnements
divers se fondant, se différenciant ou s' excluant selon les cas.
A mon sens, le choix de la psychanalyse comme objet
d'étude posait cependant un problème. A première vue, peut-
être était-il plus démonstratif d'étudier les mécanismes d'une
représentation sociale à partir de l'existence d'un modèle
externe bien repérable et récemment apparu dans le champ
social, celui des écrits freudiens. Mais, d'une part, nous savons
- et Daniel Lagache l'indiquait d'ailleurs dans sa préface à
l'ouvrage - qu'il y a chez Freud plusieurs modèles de la vie
psychique. D'autre part, s'il est évident qu'une représentation
sociale a toujours une ou des origines dans des élaborations de
nature diverse, philosophique, scientifique, religieuse entre
autres, l'existence de la psychanalyse comme théorie
scientifique introduisait cependant une ambiguïté entre les
mécanismes de fonctionnement d'une représentation et ceux de la
diffusion d'une théorie scientifique. D'où la compréhension
réductionniste que l'on a parfois eue de ce livre: l'étude de ce
que les gens «savent de la psychanalyse» ou de ce qu'ils «en
pensent».
Dans mon propre travail, [14], entrepris à la suite de celui
de Moscovici, je souhaitais échapper à cette ambiguïté: il était
essentiel pour moi d'étudier les représentations de la santé et
la maladie comme réalité sui generis, en dehors des modèles
médicaux. A ce niveau, mon inspiration se situait dans la
lignée des travaux anthropologiques - convergeant d'ailleurs
74 CLAUDINE HERZL1CH
avec l'idée durkheimienne d'une «pensée sociale» - qui
montrent l'existence dans chaque société d'un discours sur la
maladie non indépendant de l'ensemble de ses constructions
mentales, expression et parfois voie d'accès privilégiée à
l'ensemble de ses conceptions, de ses valeurs et de ses rapports de
sens. Il s'agissait alors de montrer que, quelle que soit
l'importance de la médecine moderne, la maladie est un phénomène
qui cependant la déborde (3) et que la représentation n'est pas
seulement effort de formulation plus ou moins cohérente d'un
savoir mais aussi interprétation et quête de sens. Avec le recul,
tel me paraît avoir été l'apport principal de ce travail: à
travers l'analyse de la genèse de la maladie, imputée à la société
agressive et contraignante, attribuée à un «mode de vie»
moderne et urbain, «malsain», imposé à l'individu, qui
s'identifie, lui, à la santé, j'ai pu montrer comment l'interprétation
collective des états du corps «mettait en cause», au sens
propre, l'ordre social. Apparaissait ainsi une mise en relation de
nos visions du biologique et de nos visions du social, que l'on
peut retrouver, sous d'autres formes, dans nombre de sociétés.
A la même époque, Mary Douglas [11] analysait de quelle
façon les conceptions de la pollution, les tabous et les rituels
qui y sont associés correspondent eux aussi à une socialisation
voire une politisation du «naturel» dans les sociétés
traditionnelles.
En outre, la double opposition «santé-maladie» et
«individu-société» qui organisait la représentation donnait
sens à la maladie. «A travers santé et maladie, nous avons
donc accès à l'image de la société, de ses contraintes telles que
l'individu les vit. Englobée dans cette image la maladie
acquiert une signification» écrivais-je dans la conclusion de
l'étude. «Pour nous, comme pour les "primitifs" il est
probablement important que la maladie, si elle est désordre, ne soit
pas pour autant hasard; il est probablement important qu'en
tant que désordre même, elle soit signifiante. Elle incarne et
cristallise la contrainte sociale» (4), Plus tard, Susan Sontag
[20] formulera des idées proches sous le beau terme de
«maladie comme métaphore».
Sur un autre plan, l'étude procédait par une analyse des
catégories, des oppositions, des agencements cognitifs et
formes de raisonnements - où peuvent se lire des emprunts à
(3) Voir sur ce point [17].
(4) Voir [16], p. 177.
COMMENTAIRE 75
des registres divers - par lesquels les sujets tentaient de
traduire et d'organiser, pour l'enquêteur, leur expérience.
L'analyse se portait ici vers le fonctionnement de l'entendement
quotidien et vers la construction de l'évidence: construction
sociale de la réalité supposée la plus naturelle qui soit, celle de
la maladie, du corps et de ses manifestations. Enfin le livre se
terminait par l'élaboration de modèles de conduites dont
l'intérêt essentiel résidait dans leur caractère intégrateur: on
retrouvait là l'idée directrice de la fonction d'orientation des
conduites par la représentation.
En simplifiant un peu, les critiques adressées à ces
premières études des représentations sociales furent de trois
ordres. Du côté des psychosociologues, la principale question
posée fut celle du caractère trop global, peu mesurable de la
représentation et de son articulation avec le comportement
individuel: peut-on établir une relation directe, prédictive,
comme on l'a tenté à propos des attitudes, entre une
représentation et un comportement individuel?
A cette question, il me semble qu'à l'évidence la réponse
est négative (5): il ne peut y avoir de liaison mécanique entre
une représentation collective et une conduite individuelle
spécifique. Sans doute, en situation expérimentale, les
psychologues sociaux ont-ils pu montrer un impact net sur la réponse
des sujets de l'induction de divers types de représentations (6).
Cependant, il est clair que des représentations différentes
peuvent s'actualiser dans des conduites semblables et encore
qu'une représentation partagée coexiste avec des
comportements très différents. Dans le champ de la santé, un article de
Pierre Aïach montre clairement la complexité des relations à
établir entre ces deux niveaux et il s'agit sans doute là d'un des
problèmes les moins résolus de ce type d'études (7).
A mon avis, la prédiction des conduites individuelles n'est
pas le but des études de représentation : celui-ci me paraît être
plutôt de mettre en évidence le code à partir duquel
s'élaborent les significations attachées aux conduites individuelles et
collectives. De ce point de vue, je l'ai déjà souligné (8), l'intérêt
de l'étude d'une représentation sociale me paraît se situer au
niveau de l'éclairage de phénomènes plus collectifs. Une repré-
(5) Je reconnais cependant que, dans ma propre étude, le statut théorique
des modèles de conduite proposés était insuffisamment éclairci.
(6) Voir à ce sujet [15], pp. 317 et suivantes.
(7) Voir [1], p.357.
(8) Dans la préface à l'édition anglaise de mon livre [ 14] et aussi dans [ 16].
76 CLAUDINE HERZLICH
sentation sociale, selon moi, permet d'abord de comprendre
pourquoi certains problèmes deviennent saillants dans une
société et d'éclairer certains aspects de leur prise en charge par
la société, des débats et des conflits qui se nouent alors entre
différents groupes d'acteurs. Nous comprenons en quoi ils
parviennent à constituer des enjeux focalisant des conduites
multiples et complexes - tel est le rôle d'orientation des
représentations - mais l'explication des conduites elles-mêmes
doit faire intervenir bien d'autres variables que les seules
représentations (9).
De leur côté, les sociologues ont présenté des critiques
partant d'autres présupposés mais qui, en un sens, rejoignent les
premières. Ceux d'inspiration marxiste ont, dans l'ensemble,
ignoré ce type d'études qui n'entraient pas dans leur schéma
d'interprétation, alors très rigide, des phénomènes
idéologiques. Pour les autres, la principale critique portait sur la
tentative même d'attribuer aux représentations des sujets sociaux
une réalité et un rôle autonomes. Sans doute a-t-elle été le
mieux exprimée par P. Bourdieu, J-C. Passeron et J-C.
Chamboredon dans Le Métier de sociologue, paru en 1968: à
partir d'une mise en garde contre le danger de resurgissement
de la «sociologie spontanée» dans la connaissance
sociologique, ils s'en prenaient à toutes les études psychosociales où, de
quelque façon - et c'est bien le cas des études de
représentations sociales - le discours des sujets forme la base de
l'analyse.
Pour ces auteurs, on ne pouvait faire reposer l'explication
de l'action ou du fonctionnement d'un système sur le sens que
leur donnent spontanément les acteurs individuels dans leur
appréhension immédiate; ils écrivaient notamment: «Loin que
la description des attitudes, des opinions et des aspirations
individuelles puisse procurer le principe explicatif du
fonctionnement d'une organisation, c'est l'appréhension de la logique
objective de l'organisation qui conduit au principe capable
d'expliquer, par surcroît, les attitudes, les opinions et les
aspirations. Cet objectivisme provisoire, qui est la condition de la
saisie de la vérité objectivée des sujets, est aussi la condition de
la compréhension complète de la relation vécue que les sujets
(9) Par rapport à la critique des psychosociologues, on peut aussi remarquer
que les nombreuses études fondées sur les notions, apparemment plus
opérationnelles, d'attitudes d'opinion et d'information, dont on croyait pouvoir
mettre en évidence la liaison directe avec la conduite, se sont souvent
révélées décevantes.
COMMENTAIRE 77
entretiennent avec leur vérité objectivée dans un système de
relations objectives» ([8], p. 41).
On ne peut qu'être sensible à la force d'une telle critique.
Pourtant, jusqu'à quel point est-elle applicable à la notion de
représentation sociale? La mise à jour du type de construction
qu'elle constitue vise, en effet, à rendre compte du langage,
des catégories, des métaphores présents chez les sujets
marqués pour eux du sceau de l'évidence et de l'évidence
immédiatement signifiée. Mais il n'en découle pas nécessairement que
le chercheur succombe, lui aussi, à l'illusion de transparence
qui est celle des sujets sociaux. L'objet d'une représentation
sociale apparaît à ceux qui la partagent comme pure et simple
perception: tel est son caractère original. Le chercheur, quant
à lui, doit tenter d'articuler dans son analyse le fait que, loin
d'être un simple reflet du réel, elle en est la construction et le
fait que celle-ci dépasse chacun individuellement et lui vient,
en partie, d'ailleurs.
Mais on peut aussi noter que, dans la même page de leur
ouvrage, les auteurs indiquaient d'emblée les limites de leur
position objectiviste - objectivisme provisoire, affirmaient-ils -
et la nécessité de réintroduire le niveau des significations. Ils
reprenaient un texte antérieur de P. Bourdieu: «A la
différence de la science de la nature, une anthropologie totale ne
peut s'en tenir à une description des relations objectives parce
que l'expérience des significations fait partie de la signification
totale de l'expérience» écrivaient-ils (10). D'ailleurs on
pourrait soutenir que, sauf peut être par le poids si fort qu'elle
accorde au passé, la notion d'«habitus» n'est pas totalement
éloignée de celle de représentation sociale.
Dans le domaine de la maladie et du rapport au corps,
cette école de pensée a été illustrée par le travail bien connu de
Luc Boltanski [5]. Pour lui, bien qu'il ne s'en tienne pas tout
au long de son texte à une position strictement objectiviste,
c'est dans l'effet de légitimité du discours médical et dans la
distance sociale qui sépare le médecin du malade que réside le
principe explicatif de la pensée profane sur la maladie, en
particulier celle des «basses classes». Le discours commun, celui
dont veut rendre compte la notion de représentation sociale,
est donc dépourvu d'autonomie, constitué, dit Boltanski, de
«matériaux fragmentaires et hétéroclites, mots mal entendus
et phrases en miettes arrachées au discours du médecin» ([5],
(10) Voir [6], pp. 18-20, cité in [8], p.41. C'est moi qui souligne. Pour un
exposé des positions actuelles de P. Bourdieu. voir par exemple \T\.
78 CLAUDINE HERZLICH
p. 81). Tout en reconnaissant que l'effet de légitimité est
insuffisant «pour interdire aux sujets sociaux tout discours sur la
maladie» ([5], p.81), Boltanski refuse à ce discours le
caractère de représentation collective, donc de véritable pensée
sociale et voit pour seul intérêt à son étude celle des
«conditions objectives de sa production, c'est-à-dire du système de
contraintes qui le détermine» ([5] p.85).
Il m'a toujours semblé qu'une telle position était
difficilement tenable. Le savoir des malades est en effet, en partie au
moins, dépendant de celui des médecins: sur ce plan, l'étude
de Boltanski me paraît valide. Néanmoins ceci ne met pas en
cause l'existence, voire l'autonomie de leurs représentations
parce qu'on ne peut réduire celles-ci à la pure reproduction
d'un savoir. Il me paraît, de même, impossible de ramener
leur fonctionnement au principe objectif de la distance des
profanes au savoir dominant des médecins car, même si la
maladie est aujourd'hui, de fait, entre les mains de la
médecine, elle demeure un phénomène qui la déborde (11).
L'interrogation sur le sens, en particulier, n'est pas réduite par
l'information médicale, le diagnostic, que pourtant, dans de
nombreux cas, nous acceptons. Sur un plan plus général,
l'histoire de la médecine nous montre de quelle façon les relations
entre savoir médical et conceptions profanes peuvent s'établir
dans les deux sens, non en une dépendance à sens unique mais
avec des aller et retour entre la pensée savante et la pensée
profane (12).
On peut, d'autre part, remarquer que la lecture faite le
plus souvent des travaux de Boltanski a été extrêmement
réductionniste et banalisante. Alors qu'il voulait faire la
théorie du discours sur la maladie, on a essentiellement vu dans
son travail la mise en évidence d'une perception différente de
la maladie et des phénomènes corporels chez les membres des
classes populaires. Ceci satisfaisait tous ceux pour lesquels la
tâche de la sociologie se résume à l'étude de la variation
sociale des phénomènes les plus divers.
L'on rejoint alors une critique qui a fréquemment été faite
à mon propre travail: celle d'être une étude qualitative, por-
(11) Voir sur ce point [17], ainsi que [9], pp. 130-134.
(12) Dans le cadre de cette étude, j'avais d'ailleurs effectué quelques
entretiens de médecins généralistes en leur appliquant la même grille d'entretiens
qu'aux enquêtes profanes. Ils y avaient répondu sans aucune surprise ou
difficulté et avaient développé des conceptions très proches de celles des
sujets «tout venants»...
COMMENTAIRE 79
tant sur un échantillon de convenance, composé
exclusivement de membres des classes moyennes et ignorant la
variation des représentations selon les groupes sociaux. Cette
critique est justifiée et les études ultérieures en France et à
l'étranger (13), montrant de telles différenciations, ont été
importantes. Néanmoins, il me semble très limitatif de réduire
l'objet de la sociologie à la démonstration de la variété des
conduites, des modes de pensée, des langages, etc. selon les
classes sociales. La mise en évidence de ces variations, si
importantes soient-elles, me paraît donc, au sens strict,
secondaire: devant venir en un second temps.
Les critiques d'abord adressées aux études de
représentation sociale étaient donc, toutes, en partie justifiées mais elles
manquaient, en quelque sorte, à reconnaître la visée centrale
de ce type d'étude. Mais curieusement, vers la fin des années
70, un renversement de perspective assez saisissant s'est opéré
dans la sociologie. Nous avons assisté à une crise profonde des
schémas explicatifs globaux, fondés sur le primat des
déterminations socio-économiques. Le «sujet», son expérience, le sens
qu'il donne lui-même à son action est revenu au sommet de la
légitimité en tant qu'objet d'étude, en même temps que le
sociologue commençait à s'interroger sur sa position par
rapport à l'objet de sa recherche. Un tel renversement devrait
satisfaire le chercheur attaché à l'étude des représentations
sociales, d'autant plus, qu'en effet, les études s'en réclamant se
sont multipliées. En fait, on ne peut se défendre d'un certain
malaise: le retour au sujet et au sens s'opère souvent dans une
imprécision redoutable, le «vécu» individuel apparaissant
pourvu de vertus ineffables mais peu explicitées. La notion de
représentation, quant à elle, est souvent employée de façon
très lâche et est devenue une sorte de méta-notion commune à
toutes les sciences sociales - on la rencontre aussi d'ailleurs
dans les colonnes des magazines - désignant n'importe quel
contenu idéatif et pouvant s'appliquer sans conditions à
n'importe quel objet ou situation. Son emploi n'a plus aucun lien
avec la conceptualisation initiale qui avait sans doute de
nombreuses maladresses et limites mais qui témoignait pourtant
d'un effort d'élaboration. Ceci n'a, en soi, guère d'importance
mais aucune autre construction théorique n'est venue la
remplacer et soutenir, aujourd'hui, l'emploi de cette notion.
(13) Voir en France les travaux d'A. d'Houtaud et P. Aïach; voir aussi
l'étude de M. Blaxter et E. Paterson [4] portant sur plusieurs générations de
femmes écossaises de classes populaires.
80 Cl AUDINE HERZLICH
Pour finir, avec le recul du temps et la réflexion sur les
avatars que je viens de décrire, je vais m' efforcer de dire
quelles sont aujourd'hui, selon moi, les limites de cette notion
mais aussi les raisons qui font qu'il peut être, cependant,
encore fécond de l'utiliser, en particulier dans le champ de la
santé et de la maladie. Aujourd'hui, la principale limite de la
notion de représentation sociale me paraît résider dans la
généralité du niveau d'analyse qu'elle constitue. Le plus
souvent, elle est appréhendée à partir d'un matériel verbal, formé
soit par des réponses à un questionnaire soit par le discours
émis au cours d'entretiens individuels. Ceci pose d'abord le
problème de la médiatisation de la représentation par le
langage. Mais, en outre, à partir de ces discours spécifiques, de
ces expressions particulières, le chercheur s'efforce de dégager
la logique commune sous-jacente, le code partagé, donc le
plus général, s' appliquant à tous ces discours, qui est pour lui
le niveau de la ou des représentations sociales. Je crois
toujours qu'il y a là un niveau d'analyse spécifique,
correspondant au fonctionnement de configurations socio-cognitives
assez globales, grâce auxquelles l'individuel et le collectif s'in-
terpénètrent (14). Marc Auge définit, lui aussi, pour les
sociétés lignagères, l'«idéo-logique» comme «la structure
(14) On pourrait avoir une toute autre interprétation des discours produits
par les enquêtes. Il est certain, qu'avec un talent parfois remarquable, ceux-
ci se conduisaient en théoriciens de leur propre expérience. Poussés
d'ailleurs par moi dans cette direction, ils en fournissaient, d'une part, un
compte rendu et, d'autre part, ils élaboraient l'analyse de ce compte rendu.
Depuis cette étude, l'ethnométhodologie a théorisé ce type de
communication ainsi que les règles de la description et de l'interprétation quotidienne
des événements et des situations. Mon intérêt pour les catégories, les
agencements cognitifs de l'interprétation de la maladie par les sujets que
j'interviewais, rejoignait, en grande partie, ceux des ethnométhodologues mais je ne
pouvais profiter des acquis de leurs travaux alors inconnus en France (Stu-
dies in Ethnomethodology, d'Harold Garfinkel et The social organization of
juvénile justice, d'Aaron Ciconel, datent tous deux de 1967). J'étais
d'ailleurs beaucoup plus proche de l'idée de construction sociale de la réalité
(quoique je n'avais pas lu non plus, à l'époque, le livre de Berger et Luck-
mann, datant de 1966 et lui aussi pratiquement inconnu en France).
Aujourd'hui, tout en étant consciente des points aveugles de ma
démarche, je dirai que si l'idée de construction sociale de la réalité me paraît
toujours fondamentale (on l'aura compris en lisant ce texte), en revanche,
les positions de l'ethnométhodologie pour laquelle les interprétations de la
vie quotidienne sont la base même de l'ordre social (celui-ci n'ayant, au
fond, pas d'existence indépendante des pratiques descriptives et
interprétatives immédiates) me paraissent en divergence avec ma propre démarche.
Mais ceci mériterait, bien sûr, de longs débats.
COMMENTAIRE 81
fondamentale (la logique syntaxique) de tous les discours
possibles, dans une société donnée, sur cette société» dans
laquelle s'inscrit la diversité des paroles concrètes f[2J p. XX).
L'une des tâches du sociologue peut être de montrer de
quelle façon ces représentations sont enracinées dans la réalité
sociale et historique en même temps qu'elles contribuent à la
construire. Ainsi, en ce qui concerne les représentations de la
santé et de la maladie que j'ai moi-même étudiées, sans doute
aurait-il été utile de mieux marquer l'articulation de ces
représentations avec la pathologie d'une époque d'abord, avec une
configuration historique et idéologique précise ensuite: la
vision rousseauiste des rapports de l'homme et de la nature, de
l'homme et de la ville qui s'est élaborée à la fin du XVIII111
siècle et qui dure encore aujourd'hui. Il aurait enfin été
nécessaire de mieux montrer ses liens avec le système des relations
collectives qui, à travers les lois sociales, à travers le
développement de la médecine, s'est progressivement institutionnalisé
autour de la maladie. Dans un travail récent, Janine Pierret et
moi [18] avons essayé de resituer les conceptions de la
maladie et du malade dans l'ensemble de ces phénomènes
macrosociaux: il nous a semblé que le recours à l'histoire pouvait alors
constituer une direction d'analyse. De même, le croisement
des perspectives sociologiques et anthropologiques a-t-il un
caractère révélateur (15): c'est en contraste - ou parfois
d'ailleurs en analogie - avec celles d'autres sociétés que nous
saisissons le mieux les caractères et le fonctionnement de ces
configurations que nous appelons représentations sociales.
Néanmoins, si l'on se situe dans un temps court et dans le
cadre exclusif des sociétés industrielles, certaines
représentations sociales peuvent être d'une assez grande stabilité. D'autre
part, la généralité du niveau d'analyse réduit probablement
l'intérêt de la notion lorsqu'on se contente de l'utiliser dans
une perspective uniquement descriptive et sans hypothèses
précises quant à ses effets complexes dans une situation
dynamique. Passé le stade des premières études, ceci risque de
rendre vite les suivantes redondantes. L'étude des variations selon
les groupes sociaux ou selon des populations particulières
peut, bien sûr, constituer un apport mais, je l'ai dit, il ne me
paraît pas fondamental. En revanche, il me semble que le
niveau des représentations doit être pris en compte dans
l'étude de toutes les situations où des enjeux se dessinent,
évoluent, se redéfinissent dans la société, où des débats se cristalli-
(15) Voir l'introduction à [3].
82 CLAUDINE HERZLICH
sent, où dans la tension et le conflit apparaissent ou se
transforment mobilisations, prises en charge et actions
collectives qui, toutes, sont corrélatives de changements de sens.
A cet égard, la santé et la maladie me paraissent avoir, à
côté des éléments de stabilité que j'ai notés, des
caractéristiques particulières, qui en font des objets peut-être privilégiés,
parce que susceptibles de s'inscrire dans des rapports de sens
mouvants, voire de les métaphoriser ou de les engendrer.
D'une part, parce qu'elle est événement qui menace ou
modifie, parfois irrémédiablement, notre vie individuelle,
notre insertion sociale et donc l'équilibre collectif, la maladie
entraîne toujours la nécessité de discours, les besoins d'une
interprétation complexe et continuelle de la société toute
entière. Cette exigence forte de discours interprétatif me paraît
être une des conditions de la cristallisation d'une
représentation structurée. D'autre part, dans les représentations de la
santé et de la maladie sont mises en rapport notre vision du
biologique et notre vision du social. J'ai dit la généralité du
phénomène qui dépasse de beaucoup notre société. On peut
pourtant être frappé de l'évolution qui a eu lieu au cours des
deux dernières décennies concernant l'impact de nos
représentations du biologique: l'importance de la maladie, de la santé,
du corps, des phénomènes biologiques, comme objets
métaphoriques, supports du sens de notre rapport au social s'est, à
mon avis, considérablement accru au cours des quinze
dernières années. D'une part, la société tient aujourd'hui un
discours où «la santé» occupe une place centrale quoique très
ambiguë: R. Crawford [10] a pu analyser ce qu'il appelle la
«santéisation» de notre société au niveau de ses valeurs
fondamentales. D'autre part, le modèle à l'oeuvre dans la
représentation de la santé et de la maladie - celui de l'individu sain
opposé à la société malsaine - s'est aujourd'hui en quelque
sorte étendu pour inclure la médecine elle-même. Cette
dernière, et non plus seulement la maladie, est devenue
métaphore du social et lieu d'expression privilégié de notre rapport
à lui. Comme pour la maladie, ce dernier est le plus souvent
conflictuel. Il y a vingt ans, dans la conscience collective, la
société nocive attaquait l'individu jusque dans son corps et
s'incarnait dans la maladie. Aujourd'hui, la société et ses
dangers nous paraît s'incarner aussi dans la médecine et dans ses
interventions. Celle-ci est à l'épicentre de conflits culturels et
sociaux et, autour d'elle, se cristallisent certaines de nos
interrogations les plus grandes vis-à-vis de deux des
caractéristiques de l'évolution sociale: la place croissante de la science et
COMMENTAIRE 83
de la technique d'une part, l'importance de la «professionnali-
sation» et de V «expertise» d'autre part.
Cette évolution s'est, au cours des dernières années,
incarnée dans une grande variété de pratiques et d'organisations,
dans des débats et mouvements collectifs, également dans des
cheminements complexes et emprunts réciproques entre
savoirs professionnels et discours profanes. Il serait trop long
de les évoquer ici mais tous nous montrent qu'il existe de
multiples manières pour une représentation collective - celle de la
santé et de la maladie en particulier - de devenir active dans
l'univers social. De ce point de vue, on peut, sans doute, être
tenté d'affirmer la fécondité persistante de cette notion.
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