Écosystèmes des estuaires et lagunes africains
Écosystèmes des estuaires et lagunes africains
des estuaires
et des lagunes
355
Les poissons des eaux continentales africaines
Introduction
DUFOUR et al. (1994) soulignent que la multiplicité des définitions proposées pour
traduire le concept de « lagune » met en évidence le fait qu’il n’existe pas de
critères universellement acceptés pour les différencier des baies, des estuaires,
des marais côtiers et d’autres parties du paysage littoral (MEE, 1978). Selon le
schéma proposé par DAVIES (1973), il existe un continuum au sein des milieux
estuariens au sens large (fig. 137). À une extrémité du spectre se trouvent les
lagunes d’origine marine (action des vagues), abritées derrière un cordon sédi-
mentaire formé de particules de taille relativement importante (sable). À l’ex-
trémité opposée se trouvent les deltas, résultant de l’action des fleuves plu-
tôt que de l’activité marine, et caractérisés par la petite taille des particules
sédimentaires (vase). Entre les deux existent différents types de milieu qui pré-
sentent un mélange et une gradation des deux types extrêmes d’environne-
ment côtier. De très nombreux types de milieux estuariens et lagunaires ont
FIGURE 137
Représentation
schématique
du continuum des
lagunes Estuaire
aux deltas
Lagune estuaire Delta
(modifié d’après estuaire
DAVIES, 1973). Lagune
Delta
356
Les peuplements des estuaires et des lagunes
J E A N -J A C Q U E S A L B A R E T
FIGURE 138
I. Érosion différentielle
Les différents
types de lagunes
en fonction
A B C D
du processus
de formation
(d’après LANKFORD,
1977).
E F
A B C
A B C
A B
V. Origine tectonique
A B
357
Les poissons des eaux continentales africaines
FIGURE 139
Quatre types
lagunaires
en fonction de
l’importance des
facteurs dynamiques
Ac
In
tio
flu
et énergétiques
nd
en tribu
es
ce
(d’après NICHOLS et
va
de aire
ALLEN, 1981).
gu
sm sc
A
es
t
aré rois
cro
es
Lagune estuarienne
iss
et
Marée et écoulement
an
éc
tes
o
tributaire dominant
sa
ule
nte
me
nts
B
Lagune «ouverte»
Marée et action
des vagues dominantes
C
Lagune partiellement fermée
Action des vagues et des
courants côtiers dominante
D
Lagune fermée
Action des vagues et des vents dominante
remarquer, dans les deux cas, que la démarche et la logique scientifique ont
été sensiblement les mêmes. Dans un premier temps, les recherches ont sur-
tout porté sur l’inventaire systématique et la taxinomie des espèces et ont par-
fois permis une approche biogéographique. En même temps se sont déve-
loppées des études sur la biologie et l’écologie des principales espèces. Ensuite
ont été menées des recherches de type synécologique visant à décrire et par-
fois expliquer le fonctionnement écologique des communautés d’écosystèmes
particuliers : lagune Ébrié, Casamance, lac Togo, Sine Saloum, estuaire de la
Fatala pour l’Afrique de l’Ouest, St Lucia System, Lake Nhlange (Kosi System),
Poelela Lagoon pour l’Afrique australe. L’acquisition de cet ensemble de
connaissances, auxquelles il sera largement fait appel et référence dans ce cha-
pitre, autorise maintenant une double approche comparative. Géographique tout
d’abord, par l’analyse comparée des caractéristiques faunistiques et fonction-
nelles de plusieurs systèmes, mais aussi diachronique, permettant de suivre
et de comprendre l’évolution d’un système estuarien soumis à des modifica-
tions importantes (d’ordre climatique notamment) auxquelles il est parfois pos-
sible de relier des changements dans la composition et la structure des peu-
plements. Nous tenterons dans ce chapitre de fournir les éléments permettant
de comprendre ce qu’est une espèce estuarienne, quelle peut être son origine,
mais aussi comment s’élaborent et s’organisent les communautés ichtyolo-
giques et quels sont les facteurs (biotiques ou physiques) essentiels qui influent
sur leur structuration. Nous examinerons les stratégies vitales mises en œuvre
par les espèces pour tirer le meilleur parti de ces milieux réputés stressants
et inhospitaliers. Certaines grandes questions d’actualité au sujet des MEL
seront abordées, notamment le débat concernant leur biodiversité (y est-elle
élevée ou non ?) et la question essentielle (car il y va parfois de leur survie) du
rôle écologique et économique de ces milieux. Enfin seront évoquées pour
conclure les notions de fragilité et de robustesse de ces milieux et les menaces
qui pèsent sur eux.
Z1
Z2
Z3
Z4
Afrique de l’Ouest
Rio Cacheu
Rio Geba
Bissau
Dakar
Sine Saloum
a
Gambie
Bub
R io
Casamance
Lagune Aby
ou
nk
Ko
Lagune Ébrié
a
tal
Abidjan
Fa
Conakry
360
Les peuplements des estuaires et des lagunes
J E A N -J A C Q U E S A L B A R E T
FIGURE 140
▲
FIGURE 141
Les lagunes côtières
Lac Poelela d’Afrique du Sud-Est
(d’après BLABER,
MOZAMBIQUE 1985).
25° S
Sao Martinho
Maputo
Lac Piti
Lac Nhlange
US
Lac Sibaya
ED
IQU
AFR
28° S
St Lucia
Richard’s Bay
32° E 35° E
361
Les poissons des eaux continentales africaines
TABLEAU XLVII
Richesse spécifique de l’ichtyofaune dans différents pays d’Afrique de l’Ouest (modifié d’après BARAN, 1995).
La diversité des définitions des limites aussi bien amont qu’aval des MEL
(CASPERS, 1954 ; RODRIGUEZ, 1975 ; FAIRBRIDGE, 1980 ; DAY, 1981 ; BARAN, 1995.)
constitue également une source de controverse pour évaluer la richesse spé-
cifique de ces milieux.
Dans une même province biogéographique, la richesse spécifique des MEL
d’Afrique de l’Ouest est comparable à celle des rivières et jamais inférieure au
tiers du nombre des espèces rencontrées en mer sur le plateau continental voi-
sin (BARAN, 1995) (tabl. XLVII). Au plan mondial, on peut noter que la richesse
des estuaires et lagunes d’Afrique est globalement élevée par rapport à d’autres
MEL (tabl. XLVIII).
362
Les peuplements des estuaires et des lagunes
J E A N -J A C Q U E S A L B A R E T
TABLEAU XLVIII
Richesse spécifique de l’ichtyofaune de quelques milieux estuariens et lagunaires
à travers le monde (DIOUF, 1996).
Afrique
Sénégal Estuaire Sénégal 111 REIZER, 1988 ; DIOUF et al., 1991 ;
KÉBÉ et al., 1992
Sine Saloum Est. inverse Sénégal 114 SÉRET, 1983
Gambie Estuaire Gambie 189 DAGET, 1960 ; DORR et al., 1985
Casamance Est. inverse Sénégal 186 PANDARÉ et CAPDEVILLE, 1986 ;
PANDARÉ, 1987 ; ALBARET, 1987 ;
PANDARÉ et NIANG, 1989 ;
BADJI, 1990
Rio Buba Ria Guinée-Bissau 192 KROMER et al., 1994
Fatala Estuaire Guinée 102 BARAN, 1995
Ébrié Lagune Côte d’Ivoire 153 ALBARET, 1994
Aby Lagune Côte d’Ivoire 182 CHARLES-DOMINIQUE, 1994
Lagos Lagoon Lagune Nigeria 179 FAGADE et OLANIYAN, 1974
Niger Delta Nigeria 152 BOESEMAN, 1963
Ogôoué Estuaire Gabon 166 LOUBENS, 1966
Santa Lucia Lagune Afrique du Sud 108 BLABER, 1988
Poelela Lagune Afrique du Sud 112 BLABER, 1988
Nhlange (Kosi) Lagune Afrique du Sud 137 BLABER, 1988
Sibaya Lagune Afrique du Sud 118 BLABER, 1988
Swartvlei Lagune Afrique du Sud 125 BLABER, 1988
Richard’s Bay Lagune Afrique du Sud 174 MILLARD et HARRISON, 1952
Morrumbene Estuaire Mozambique 114 DAY, 1974
Pangalanes 8 petites lagunes Madagascar 10 à 43 LASSERRE, 1979
Amérique
Teacapan-Agua Brava Lagune Mexique 175 FLORES-VERDUGO et al., 1990
Terminos Lagoon Lagune Mexique 122 YAÑEZ-ARANCIBIA et al., 1980
Sainte-Lucie Estuaire Mexique 183 CHAVEZ, 1979
Nichupte Lagune Mexique 137 CHAVEZ, 1979
Tuxpan Lagune Mexique 126 CHAVEZ, 1979
Alvarado Lagune Mexique 171 CHAVEZ, 1979
Laguna Madre Lagune Mexique 111 CHAVEZ, 1979
Tamiahua Lagune Mexique 149 CHAVEZ, 1979
Mandinga Lagune Mexique 124 CHAVEZ, 1979
La Mancha Lagune Mexique 142 CHAVEZ, 1979
Tabasco Système lagunaire Mexique 162 RESENDEZ-MEDINA, 1979
Tamiahua Lagune Mexique 156 RESENDEZ-MEDINA, 1979
Zontecopopan Lagune Mexique 150 RESENDEZ-MEDINA, 1979
Gulf de Nicoya Côte à mangrove Costa Rica 161 PHILIPS, 1983
Punta del Este Côte à mangrove Cuba 155 VALDES-MUNOZ, 1981
Laguna Joyuda Lagune Puerto Rico 141 STONER, 1986
Belle-Plaine Lagune Guadeloupe 125 LOUIS et al., 1985
Manche à Eau Lagune Guadeloupe 124 LOUIS et al., 1985
Baie de Fort-de-France Côte à mangrove Martinique 187 LOUIS et al., 1985
Rivière de Cayenne Estuaire Guyane 159 TITO de MORAIS (A.), TITO de MORAIS (L.), 1994
Barrier reef complex of Belize Récif Caraïbe 187 SEDBERY et CARTER, 1993
Jaguaribe Estuaire Brésil 186 OLIVEIRA, 1976
Huizache-Caimanero Lagune Mexique 144 WARBUTON, 1978
Tijuana estuary Estuaire USA (Calif. du Sud) 121 NORDBY et ZEDLER, 1991
Los Penasquitos Lagoon Lagune USA (Calif. du Sud) 113 NORDBY et ZEDLER, 1991
Wells estuary Estuaire USA (Maine) 124 AYVAZIAN et al., 1992
Waquoit Bay Baie USA (Massachussets) 148 AYVAZIAN et al., 1992
363
Les poissons des eaux continentales africaines
Asie
Pagbilao Côte à mangrove Philippines 128 PINTO, 1988
Klang-Langat Delta Malaisie 119 CHONG et al., 1990
Océanie
Labu estuary Estuaire Papouasie 138 QUINN et KOJIS, 1986
Moreton Bay Côte à mangrove Nord-Australie 112 WENG, 1988
Trinity inlet system Estuaire Nord-Australie 191 BLABER, 1980
Dampier Bay Côte à mangrove Nord-Australie 113 BLABER et al., 1989
Leanyer Swamp Côte à mangrove Nord-Australie 138 DAVIS, 1988
Alligator Creek Estuaire Nord-Australie 128 ROBERTSON et DUKE, 1990
Embley estuary Estuaire Nord-Australie 197 BLABER et al., 1989
Botany Bay Côte à mangrove Nord-Australie 146 BELL et al., 1984
Swan river Estuaire Ouest-Australie 171 LONERAGAN et al., 1989
Deama Côte à mangrove Nouvelle-Calédonie 175 THOLLOT, 1989
Europe
Ria Aveiro Estuaire Portugal 155 REBELO, 1992
Ria Formosa Estuaire Portugal 167 MONTEIRO, 1989
Étang de Thau Lagune France 153 BACH, 1985
Mauguio Lagune France 171 BOUCHEREAU, 1994
leur faune ne subisse aucune pression de la part des faunes voisines. Or l’une
des caractéristiques fondamentales des MEL est, justement, d’intégrer, au
sein des communautés animales qu’ils abritent, des éléments originaires des
systèmes voisins. Une autre caractéristique essentielle de ces écosystèmes
est de reposer d’une manière prépondérante sur les échanges (de matière,
d’énergie et de biomasse) avec les systèmes adjacents. Aussi, et bien que leurs
dimensions aient une influence sur leur richesse en espèces, le modèle sur-
face/richesse spécifique ne s’applique-t-il pas aux MEL.
MEL (BLABER, 1974 ; BRANCH et GRINDLEY, 1979 ; MARAIS 1982 ; WHITFIELD, 1983 ;
CYRUS et BLABER, 1987 a, b et c ; ALBARET, 1987 ; DIOUF, 1996).
Potentiel de peuplement
(diversité des sources de colonisation)
À cette « capacité d’accueil » élevée correspond, de plus, un potentiel de colo-
nisation très important constitué d’espèces marines côtières, estuariennes et
continentales.
Une proportion importante des espèces de poissons composant les peuple-
ments néritiques des côtes africaines est susceptible de pénétrer dans les
estuaires ou lagunes voisins pour des durées et à des stades divers.
C’est également par la mer que les espèces estuariennes, euryhalines, dont
l’endémicité est généralement faible, peuvent (de proche en proche et à une
autre échelle de temps) coloniser ces milieux et s’y établir.
Les formes continentales, en général moins abondantes que les précédentes,
proviennent des fleuves et rivières tributaires des MEL.
Les espèces des deux premiers groupes ont une vaste répartition biogéogra-
phique, alors que les espèces continentales ont, dans leur majorité, une aire de
répartition moins étendue. De ce fait, elles contribuent à donner aux peuple-
ments estuariens leur spécificité régionale, voire locale (espèces endémiques).
Biogéographie
La biogéographie joue également un rôle important dans la détermination des
espèces « disponibles » pour le recrutement dans un estuaire particulier (BLABER,
1981).
WHITFIELD (1994 a et b) note que, d’une manière générale, les estuaires tropi-
caux et subtropicaux ont une richesse spécifique supérieure à celle des sys-
tèmes tempérés en raison, principalement, de la plus grande richesse de la
faune associée aux habitats les plus proches de l’équateur, qu’ils soient marins
ou fluviaux. En Afrique du Sud, WALLACE et VAN DER ELST (1975) ont montré qu’il
existe une diminution de la diversité ichtyologique lorsqu’on se déplace des
estuaires subtropicaux du Natal (océan Indien) à ceux « tempérés-chauds » de
la côte du Cap puis à ceux « tempérés-froids » de la façade atlantique.
367
Les poissons des eaux continentales africaines
% effectifs
Estuaire de type C
Estuaire de type E Augmentation de la
Estuaire de type M composante continentale
Estuaire de type I Composante
Réduction
Réduction voire disparition de la composante continentale continentale
de la composante continentale
PR PR PR PR
Peuplement
fondamental
Composante Réduction de la
Réduction des effectifs Augmentation marine composante marine
de la composante marine de la composante marine
FIGURE 143
Évolution théorique Guinée-Bissau, par exemple. Dans les estuaires inverses (type I) de la
des milieux Casamance et du Sine Saloum (Sénégal), le « centre de gravité » du peuplement
estuariens s’est déplacé vers le pôle marin avec une quasi-disparition de la composante
et lagunaires de continentale (une ou deux espèces du groupe des espèces estuariennes d’ori-
l’Afrique de l’Ouest gine continentale peuvent subsister). Dans le cas de certaines lagunes ou de
en fonction de leurs certains estuaires lagunaires, le « déplacement » a lieu en sens inverse et les
caractéristiques catégories de l’axe des affinités marines sont absentes (espèces marines
hydroclimatiques occasionnelles, espèces marines accessoires, espèces marines et estua-
(d’après DIOUF, riennes) ou peu représentées (espèces estuariennes d’origine marine). Le lac
1996).
Togo en période de fermeture (LAË, 1992 a) ou les lagunes Potou et Aghien en
PR : peuplement
Côte d’Ivoire (ALBARET, 1994) constituent de bons exemples de ce type de
de résistance.
situation (type C).
caractérisés par une richesse spécifique élevée mais une distribution d’abon-
dance des espèces très déséquilibrée. Ces types de peuplements sont caracté-
risés par la dominance très marquée d’un très petit nombre d’espèces (parfois
une seule, généralement un Clupéiforme pélagique : Ethmalosa fimbriata ou
Sardinella maderensis en Afrique de l’Ouest) et correspondent à des peuple-
ments juvéniles en constant renouvellement et à forte activité biologique (pro-
duction, cycles vitaux, transfert d’énergie). À l’opposé, d’autres peuplements
présentent une richesse spécifique souvent moindre mais une répartition
d’abondance plus équilibrée, reflétant une plus grande stabilité environne-
mentale et un degré plus élevé de maturité et de structuration des commu-
nautés en place.
Facteurs de structuration
des communautés
La composition spécifique et la structure des peuplements de poissons en un
endroit donné résultent de l’action d’une série de filtres écologiques (WOOTTON,
1992). La caractéristique la plus évidente et la plus marquante des MEL est sans
nul doute la forte variabilité spatio-temporelle de l’environnement aquatique.
Aussi, parmi ces filtres, les facteurs environnementaux sont généralement
considérés comme jouant un rôle crucial dans l’organisation des peuplements
de ces milieux considérés comme fortement « physiquement contrôlés ».
Lorsque les relations interspécifiques ont été étudiées, elles l’ont été, le plus
souvent, pour leur intérêt intrinsèque et non dans le but de rendre compte de
la structure des peuplements. Ainsi, dans certains cas, on a pu aboutir à une
surestimation du rôle des paramètres physico-chimiques (la salinité notam-
ment) et à une identification erronée ou incomplète des facteurs structurant l’ich-
tyocénose. Il importe donc, dans la recherche d’hypothèses explicatives de la
structure des peuplements de poissons des MEL, de prendre en compte simul-
tanément le rôle de l’hydrobioclimat et celui des relations interspécifiques.
Rôle structurant des facteurs de l’environnement
La salinité, la température, la turbidité, la concentration en oxygène dissous
influencent fortement la composition, la distribution et l’abondance des com-
munautés dans les eaux estuariennes (KENNISH, 1990). DIOUF (1996) précise que,
sur une cinquantaine d’études réalisées en milieu estuarien, la turbidité (dans
75 % des cas) est un des facteurs structurants des peuplements le plus fré-
quemment retenus, suivie de la salinité (58 %) et de la température (40 %).
Viennent ensuite la richesse trophique (30 %), la nature des sédiments (24 %),
la profondeur (12 %), le courant (11 %) et enfin l’oxygène (10 %). Toutefois, bien
qu’une grande variété de facteurs structurants soit généralement prise en
compte, un examen approfondi de leurs corrélations montre que les principaux
sont la turbidité, la salinité et la température ; les autres n’étant souvent que
des co-variables (MCLUSKY, 1993).
Importance des relations interspécifiques
Les espèces de poissons sédentaires et migrantes (adultes et juvéniles) vivant
dans les MEL peuvent atteindre des densités très élevées, d’où il résulte fré-
quemment une forte compétition intraspécifique (WOOTTON, 1992). Dans les
cas extrêmes, on assiste à un cannibalisme sur les stades les plus jeunes.
369
Les poissons des eaux continentales africaines
Stabilité-instabilité
Les peuplements de poissons des MEL sont fréquemment dits hétérogènes
et instables. Cette instabilité présumée (qui leur confère parfois une réputation
de fragilité) doit être révisée à la lumière des études réalisées tant en Afrique
de l’Ouest qu’en Afrique du Sud. Le niveau d’organisation structurale n’est
certes jamais très élevé dans les MEL (principalement dans les zones proches
de la communication avec l’océan) et les variations saisonnières sont très mar-
quées, tant en ce qui concerne la composition du peuplement que sa structure.
Cependant, en lagune Ébrié, on a pu mettre en évidence (ALBARET et ÉCOUTIN,
1990), aussi bien à l’échelle du cycle annuel qu’à près de vingt années d’inter-
valle, qu’il existe un groupe d’espèces, estuariennes majoritairement mais
aussi marines-estuariennes, présentes en permanence et qui constituent,
grâce à leurs performances écophysiologiques, une base permanente de peu-
plement remarquablement stable dans un environnement dont la variabilité à
diverses échelles est extrême.
Il est, par ailleurs, intéressant de noter que ces espèces sont sensiblement les
mêmes que celles constituant la base des peuplements de l’ensemble des MEL
d’Afrique de l’Ouest dont il a été question précédemment. Au-delà de cette sta-
bilité du peuplement de base, on note une évolution qualifiée de « marinisation »
du peuplement qui est perçue comme une conséquence du déficit pluviomé-
trique général de la région durant la période étudiée (ALBARET et ÉCOUTIN, 1990).
Cette importance accrue de la composante marine au sein des peuplements
est d’ailleurs plus perceptible dans la structure de la communauté (rang et fré-
quence des espèces à affinité océanique dans les distributions d’abondance)
que dans leur composition spécifique qui, mis à part l’apport de quelques
formes marines « accidentelles », est fondamentalement restée la même. Les
variations saisonnières du peuplement, très marquées, sont induites par les
modifications de l’environnement, l’abondance et la répartition des apports
d’eau douce en premier lieu. Le cycle paraît stable d’une année à l’autre
quoique modulé par les modalités de ces apports : importance et précocité de
370
Les peuplements des estuaires et des lagunes
J E A N -J A C Q U E S A L B A R E T
la saison des pluies locale et de la crue du fleuve Comoé déterminée par les
pluies sur la région soudanienne.
WHITFIELD (1994 b) rappelle que, malgré l’instabilité ou plutôt la forte variabilité
physique des estuaires d’Afrique du Sud à diverses échelles de temps et d’es-
pace, la composition spécifique des peuplements ichtyologiques de ces milieux
est relativement stable et les poissons y présentent des schémas de réparti-
tion et d’abondance plus ou moins prévisibles (DAY et al., 1981). MOYLE et
CECH (1982) attribuent cette stabilité à quatre conditions principales qui toutes
s’appliquent aux estuaires d’Afrique du Sud (WHITFIELD, 1994 b) et aux MEL
d’Afrique de l’Ouest :
◗ la distribution régulière des populations le long des gradients de l’environ-
nement ;
◗ les migrations saisonnières des poissons dans et hors de l’estuaire ;
◗ la dominance de seulement quelques espèces au sein des peuplements ;
◗ la robustesse des réseaux trophiques à l’intérieur des estuaires.
Une cinquième condition qui paraît essentielle peut être ajoutée : la grande tolé-
rance physiologique et écologique des espèces « utilisant » les estuaires
(WHITFIELD, 1994 b).
Cet auteur souligne également le fait que les MEL diffèrent de certains autres
milieux continentaux en ce qu’ils présentent une faible tendance à évoluer
vers des communautés animales et végétales plus matures. Au lac Malawi, par
exemple, le peuplement de poissons se caractérise par une proportion crois-
sante de formes spécialisées avec des relations d’interdépendance entre
espèces progressivement plus fortes (BRUTON, 1989).
Au contraire, les estuaires d’Afrique du Sud, et plus largement l’ensemble des
MEL d’Afrique, se caractérisent par d’amples variations des conditions abio-
tiques, la constante réorganisation des communautés biologiques et des méca-
nismes homéostatiques, et le fréquent retour (resetting) des successions éco-
logiques à un stade plus précoce (WHITFIELD et BRUTON, 1989).
Sous l’action de la complexité structurale et fonctionnelle des MEL, la stabi-
lité de l’organisation des peuplements, comprise dans le sens de la permanence
de leur composition spécifique et de leur structure, est soumise à deux pro-
cessus (BARAN, 1995) :
◗ la mobilité des espèces qui affecte le degré d’organisation des biocœnoses ;
◗ la plasticité écophysiologique des espèces sédentaires qui permet de sup-
porter les variations mésologiques et favorise la stabilité.
À court terme, c’est-à-dire à l’échelle saisonnière, la résultante de ces deux pro-
cessus aux effets antagonistes va dans le sens d’une instabilité.
En revanche, d’une année à l’autre, le caractère cyclique des facteurs clima-
tologiques, hydrologiques et hydrochimiques, qui déterminent soit directe-
ment soit indirectement l’organisation des peuplements par le jeu de la com-
pétition interspécifique (GUIRAL, 1992), favorise une certaine stabilité.
À l’échelle d’une ou deux décennies, cette stabilité est aussi notée (LIVINGSTON,
1976 ; WHITFIELD, 1994 a ; ALBARET et ÉCOUTIN, 1990), sauf dans le cas de modi-
fications anthropiques et (ou) naturelles rapides de l’environnement (ALBARET,
1987 ; ALBARET et ÉCOUTIN, 1989 ; ALBARET et DIOUF, 1994).
371
Les poissons des eaux continentales africaines
La reproduction,
les stratégies reproductives
Les MEL sont fréquemment considérés uniquement comme des lieux de tran-
sit, des « nourriceries » pour les stades juvéniles d’espèces dont les phases
adultes et la reproduction se déroulent dans les écosystèmes adjacents, le
milieu marin notamment. En effet, seules quelques espèces sédentaires, de
petite taille et de peu d’importance écologique et économique, sont capables
d’accomplir leur cycle biologique complet dans ces milieux dont la forte varia-
bilité et l’imprévisibilité sont parfois considérées comme des obstacles phy-
siologiques au déroulement de la reproduction. En fait, des études réalisées
en Afrique de l’Ouest (ALBARET, 1987 ; ALBARET, 1994 ; DIOUF, 1996 ; BARAN,
1995) montrent que les lagunes et les estuaires sont le siège d’une intense acti-
vité de reproduction pour une gamme très large d’espèces (tabl. L). L’activité
reproductrice est, en général, très étalée dans le temps et dans l’espace avec,
cependant, des pics d’activité centrés sur la saison sèche ou la saison des pluies
selon l’affinité marine ou continentale des espèces. Les exigences environ-
nementales, notamment en matière de salinité, sont généralement faibles.
L’euryhalinité de la plupart des espèces estuariennes au moment de la repro-
duction est remarquable (ALBARET et DIOUF, 1994).
Dans les MEL, les stratégies reproductives visent d’une part à limiter les effets
négatifs de l’instabilité de l’environnement et d’autre part à lutter contre la
dispersion des œufs, des larves et des embryons hors de l’estuaire. Les ovipa-
res ont développé deux « choix tactiques » (WOOTTON, 1989). Le premier repose
sur la maximisation du nombre d’œufs émis et a pour conséquence d’aug-
menter la probabilité pour qu’au moins une fraction de la population puisse être
transportée en un endroit favorable afin d’assurer le recrutement (Liza spp.,
Ethmalosa fimbriata). Le second tente de maximiser le taux de survie des
œufs, des larves et des alevins en limitant le nombre d’œufs émis et en ayant
recours à des soins parentaux parfois très poussés et (ou) en recherchant des
zones écologiquement favorables au développement. C’est par exemple le
cas des Arius, des Sarotherodon et des Tylochromis qui pratiquent l’incubation
buccale, des Chrysichthys dont les pontes sont fixées et cachées dans des
anfractuosités de rochers ou des morceaux de bois creux, ou encore des
Tilapia guineensis qui construisent des nids et assurent la surveillance de la
ponte et des alevins (MCKAYE, 1989 ; ALBARET et DIOUF, 1994).
372
Les peuplements des estuaires et des lagunes
J E A N -J A C Q U E S A L B A R E T
TABLEAU L
Liste des espèces ayant une activité sexuelle dans les milieux estuariens et lagunaires
d’Afrique de l’Ouest (ALBARET et DIOUF, 1994).
L’information disponible sur la compétition alimentaire dans les MEL est peu
abondante. D’une manière générale, il est estimé que l’absence de spéciali-
sation trophique est un moyen efficace d’éviter la compétition pour des res-
sources abondantes mais dont la nature et la quantité sont variables.
Cependant, en Afrique du Sud, où les détritivores sont très abondants, il a été
montré que la compétition pouvait être réduite par différents mécanismes
aboutissant à une certaine ségrégation alimentaire (WHITFIELD et BLABER, 1978 b).
Celle-ci semble toutefois très réduite chez les nombreuses espèces de
Mugilidae (BLABER, 1977), ce que WHITFIELD (1996) interprète comme une indi-
cation de la très grande abondance des ressources alimentaires pour les détri-
tivores dans les estuaires.
La stratégie trophique qui a le mieux réussi dans ces milieux est basée sur une
faible spécialisation et un grand opportunisme alimentaire. Les omnivores
(DEEGAN et THOMPSON, 1985) et les prédateurs mixtes, pouvant inclure dans leur
régime des poissons, des crustacés, des mollusques et des insectes, sont de
ce fait les espèces les plus nombreuses (jusqu’à 80 % ; ALBARET, 1994). Les
crustacés, notamment les crevettes Peneidae et les Mysidacae, constituent
une source alimentaire capitale pour les poissons estuariens et plus particu-
lièrement pour les jeunes prédateurs (ALBARET, 1994).
Bien que représentés par un nombre relativement faible d’espèces (15 à 30 %
suivant les cas), les filtreurs opportunistes, tel Ethmalosa fimbriata susceptible
de se nourrir de phytoplancton, de zooplancton voire de microbenthos en fonc-
tion des disponibilités du milieu, constituent fréquemment l’essentiel de la
biomasse de poissons des MEL d’Afrique de l’Ouest (ALBARET, 1994).
WHITFIELD (1996) remarque l’absence de poissons phytoplanctophages dans les
estuaires d’Afrique du Sud où il note, avec d’autres auteurs comme BLABER
(1977), l’importance de la voie détritique, également soulignée par ALBARET et
DIOUF (1994) pour les MEL d’Afrique de l’Ouest, où selon DIOUF (1996) elle
s’ajoute aux chaînes trophiques basées sur la production primaire, habituelle-
ment rencontrées dans les milieux aquatiques.
On retiendra encore la rareté des chaînes linéaires et des relations prédateur-
proie exclusives ou seulement très déterminées dans ces écosystèmes où les
espèces montrent au contraire une faible spécialisation alimentaire, une forte
adaptabilité, voire un grand opportunisme trophique.
Nourricerie
L’importance des estuaires, en tant que nourricerie pour les formes juvéniles
de nombreuses espèces de poissons, a été mise en évidence sous diverses
latitudes (JOHANNES, 1978 ; BECKLEY, 1984 ; ROSS et ÉPPERLY, 1985 ; DAY et al.,
1989). Dans de nombreux cas, les géniteurs pondent en zone côtière (YAÑEZ-
ARANCIBIA, 1985 ; WHITFIELD, 1990), puis les larves arrivent dans l’estuaire par
transport passif au sein du plancton ou par nage active. Les interprétations avan-
cées pour expliquer l’avantage adaptatif de cette migration se réfèrent géné-
ralement à la turbidité des eaux (suspension de matière particulaire minérale
et organique de nature planctonique et détritique) et aux fortes disponibilités
trophiques observées dans les MEL. Les post-larves et les juvéniles de pois-
sons trouvent ainsi dans l’estuaire des conditions trophiques favorables, diver-
sifiées et adaptées à leur capacité de filtration et de capture (MAY, 1974 ; MILLER
et DUNN, 1980 ; MANN, 1982 ; LEGETT, 1986). Le comportement agrégatif des ale-
vins dont les capacités de nage et de fuite sont limitées, conjugué à la fréquente
turbidité des eaux des MEL qui réduit la distance de perception du prédateur,
augmente les probabilités d’échappement des proies et donc le taux de sur-
vie global de la population.
Un tel mécanisme a pu être vérifié expérimentalement par divers auteurs
(VINIYARD et O’BRIEN, 1976 ; CYRUS et BLABER, 1987 a, b et c ; GREGORY, 1993).
En outre, l’abondance des hauts fonds dans les MEL restreint l’accès des
grands prédateurs ichtyophages et contribue ainsi à une plus faible pression
de prédation sur les juvéniles et les espèces de petite taille (BLABER, 1980 ;
BLABER et BLABER, 1980 ; KNEIB, 1987). Enfin, comparativement au milieu marin,
la diversité et la complexité structurale des habitats au sein des MEL favorisent
la concentration et la rétention des formes juvéniles (FRASER et CERRI, 1982 ;
CROWDER et COOPER, 1982 ; NELSON et BONSDORFF, 1990).
377
Les poissons des eaux continentales africaines
Conclusion
Contrairement à certaines idées reçues, la composition et la structure géné-
rale des peuplements estuariens présentent un degré de stabilité et de robus-
tesse élevé à certaines échelles de temps (ordre de grandeur égal ou supérieur
à 10 ans). Cette stabilité doit être reliée à l’adaptabilité des espèces composant
ces peuplements, à la diversité et à l’efficacité des stratégies vitales mises en
œuvre ainsi qu’à l’existence au sein des peuplements de processus de compen-
sation spécifique (remplacement au cours du temps de certaines espèces par
d’autres qui occupent une place et une fonction similaires sans que soit alté-
rée la structure générale de la communauté). La disponibilité permanente de
ressources trophiques variées et la robustesse des réseaux trophiques (MOYLE
et CECH, 1982) constituent également un facteur de stabilité des communautés
de poissons.
Cette stabilité à long terme et cette robustesse présentent pourtant des limites
qui ont été mises en évidence par le suivi des modifications survenues dans
certains milieux saumâtres : hypersalinisation de la Casamance (ALBARET, 1987),
isolement, par rapport à la mer, des lagunes togolaises (LAË, 1992 a) ou au
contraire accroissement des échanges par ouverture d’une nouvelle commu-
nication en lagune Ébrié (ALBARET et ÉCOUTIN, 1989), construction d’un barrage
dans la partie amont de l’estuaire du fleuve Sénégal, etc. Ces études montrent
que les peuplements connaissent alors des modifications importantes de leur
richesse spécifique, de leur structure et des mécanismes qui régissent leur
378
Les peuplements des estuaires et des lagunes
J E A N -J A C Q U E S A L B A R E T
379
APL : abondance des populations lagunaires # rares, ## abondantes, ### très abondantes ; R : reproduction lagunaire ;
Fig. 142 – Les grandes catégories écologiques dans les peuplements de poissons des MEL d’ Afrique de l’Ouest
FLEUVE
S
LAGUN ÉNÉGAL
E ÉBRIÉ FORMES
D.L. : distribution lagunaire V = vaste, L = limitée, S = saisonnière, P = permanente ;
MARINES
OCCASIONELLES
FORMES FORMES APL : #
Les peuplements des estuaires et des lagunes