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Ma Chambre Froide

Le document présente une histoire complexe à travers les souvenirs d'Estelle, une femme disparue depuis dix ans, dont le carnet sert de fil conducteur. Joël Pommerat, auteur et metteur en scène, explore des thèmes de fiction et de réalité, ainsi que les relations humaines à travers divers personnages et situations. Le texte met en lumière la curiosité d'Estelle pour le monde qui l'entoure et sa capacité à se mettre à la place des autres.

Transféré par

Amir Bayat
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Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
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Ma Chambre Froide

Le document présente une histoire complexe à travers les souvenirs d'Estelle, une femme disparue depuis dix ans, dont le carnet sert de fil conducteur. Joël Pommerat, auteur et metteur en scène, explore des thèmes de fiction et de réalité, ainsi que les relations humaines à travers divers personnages et situations. Le texte met en lumière la curiosité d'Estelle pour le monde qui l'entoure et sa capacité à se mettre à la place des autres.

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“Ça va pas être simple de retracer cette histoire et tous ces

événements mais je vais essayer quand même. Je vais faire tout ce


que je peux. Ce que j’aurais envie de dire pour débuter, pour
démarrer, c’est que dans la vie tout est fiction… Je sais pas mieux
dire, oui. Tout est fiction. Avec le recul c’est pas facile de s’y
retrouver dans la masse de réalités. Pour m’aider à avancer je vais
avoir recours à ma mémoire mais aussi à un carnet qu’une femme
qui s’appelle Estelle a laissé derrière elle et que j’ai gardé avec moi,
chez moi. Depuis dix ans, cette femme a disparu. Et personne n’a
plus jamais eu de ses nouvelles. Dans ce carnet, Estelle raconte
énormément de choses. Par exemple, ce qu’elle avait fait ou plutôt
ce qui lui était arrivé un jour lorsqu’elle était très jeune. Et qu’elle
aimait déjà avec passion le théâtre et les déguisements.”

Auteur-metteur en scène, Joël Pommerat fonde la Compagnie Louis Brouillard


en 1990 et crée dès lors ses premiers spectacles. Tout son théâtre est édité chez
Actes Sud-Papiers. Il a reçu de nombreux prix : en 2007, le grand prix de
Littérature dramatique ; en 2011, le molière de l’Auteur francophone vivant, le
molière des Compagnies ainsi que le grand prix du Syndicat de la critique pour Ma
chambre froide et le prix Europe pour le théatre Nouvelles Réalités.
ACTES SUD-PAPIERS
Fondateur : Christian Dupeyron
Editorial : Claire David

Cet ouvrage est édité avec le soutien de la

Photographie de couverture : © Alain Fonteray, Ma chambre froide,


spectacle de Joël Pommerat, créé à l’Odéon-Théâtre de l’Europe,
2011

© ACTES SUD, 2011


ISSN 0298-0592
ISBN 978-2-330-10996-7
MA CHAMBRE FROIDE

Joël Pommerat
PERSONNAGES

La sœur dans le couvent


La mère supérieure
Estelle
Le frère d’Estelle qui travaille à l’hôpital
Adeline, chef comptable
Jean-Pierre, chef boucher
Nathalie, caissière
Alain, second boucher
Blocq, patron du magasin
Bertrand, magasinier
Chi, magasinier asiatique parlant mal le français
Claudie, caissière, narratrice de l’histoire
Le mari d’Estelle, policier
Le voisin d’Estelle
L’employé de l’abattoir
Le directeur de l’abattoir
L’infirmière
L’inspecteur de police 1
L’inspecteur de police 2
Les moines
ACTE I

VOIX DE CLAUDIE. Ça va pas être simple de retracer cette histoire


et tous ces événements mais je vais essayer quand même. Je vais
faire tout ce que je peux. Ce que j’aurais envie de dire pour débuter,
pour démarrer, c’est que dans la vie tout est fiction… Je sais pas
mieux dire, oui. Tout est fiction. Avec le recul c’est pas facile de s’y
retrouver dans la masse de réalités. Pour m’aider à avancer je vais
avoir recours à ma mémoire mais aussi à un carnet qu’une femme
qui s’appelle Estelle a laissé derrière elle et que j’ai gardé avec moi,
chez moi. Depuis dix ans, cette femme a disparu. Et personne n’a
plus jamais eu de ses nouvelles. Dans ce carnet, Estelle raconte
énormément de choses. Par exemple, ce qu’elle avait fait ou plutôt
ce qui lui était arrivé un jour lorsqu’elle était très jeune. Et qu’elle
aimait déjà avec passion le théâtre et les déguisements.

— 1. Estelle se déguise en sœur —


Vingt ans avant. Dans un couvent. Estelle, habillée en sœur, prie. La
sœur et la mère supérieure entrent.

LA SŒUR (à la mère supérieure). C’est elle.

LA MÈRE SUPÉRIEURE (à Estelle). Pardon, mademoiselle ?

ESTELLE. Oui ?

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Qui êtes-vous ?

ESTELLE (très gênée, intimidée). Je suis comme vous !


LA MÈRE SUPÉRIEURE. C’est-à-dire ? Vous vous appelez
comment ?

ESTELLE. Estelle.

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Estelle ?

ESTELLE. Oui, ma mère.

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Je ne connais pas d’Estelle ici, ne


m’appelez pas “ma mère”.

LA SŒUR. On ne vous connaît pas, mademoiselle.

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Vous pourriez retirer votre voile s’il vous


plaît. (Estelle le fait.) Qu’est-ce que vous faites ici, mademoiselle ?
Comment vous avez fait pour pénétrer jusqu’à nous ?

ESTELLE.…

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Vous ne répondez pas ?

LA SŒUR. Ça fait deux jours qu’elle est là visiblement et qu’elle


cherche à se mêler au groupe.

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Quelle idée vous est passée par la tête ?


Vous avez quel âge ?

ESTELLE. Dix-sept ans.

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Comment vous avez pu imaginer que


vous pourriez passer inaperçue parmi nous ?

ESTELLE. Comme vous êtes nombreuses, j’ai pensé que peut-être


vous ne vous connaissiez pas toutes.

LA SŒUR (outrée). Elle dit n’importe quoi !


ESTELLE. Et puis comme vous vous ressemblez…

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Vous croyez très fort en Jésus et vous


pensez ne pas pouvoir vivre sans sa présence ? C’est cela votre
motivation ?

ESTELLE. Non.

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Non quoi ?

ESTELLE. Non je ne crois pas en Dieu, ma mère, c’est le problème,


c’est pour cette raison que je suis venue ici.

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Qu’est-ce que vous racontez ?

ESTELLE. C’est la vérité.

LA SŒUR. Vous n’êtes pas croyante ?

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Alors qu’est-ce que vous faites là ?

ESTELLE. J’aimerais croire en Dieu, ma mère.

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Arrêtez de m’appeler “ma mère”. C’est


totalement insensé ce que vous me dites, vous êtes insensée. Je
vous demande d’enlever cette robe. Nous allons arrêter cette
conversation et je vous demande de vous en aller immédiatement.
C’est vraiment absurde.

Estelle se déshabille.

LA SŒUR. Vous avez de la chance qu’on ne vous dénonce pas.

ESTELLE. Je suis sûre que la vie est beaucoup plus belle lorsqu’on
croit en Dieu. J’aimerais apprendre à mieux regarder pour mieux
voir. Je suis sûre que je ne sais pas regarder, c’est pour ça que Dieu
m’est invisible. Quand j’étais enfant, mon père s’est transformé du
tout au tout quand il a commencé à vraiment bien regarder autour de
lui.

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Les personnes qui entrent ici n’y entrent


pas parce qu’elles ont envie de croire en Dieu mais parce qu’elles ne
peuvent pas faire autrement, qu’elles y sont contraintes par une
force et une foi qui les dépassent. Sortez d’ici maintenant.

ESTELLE (montrant la robe). Qu’est-ce que je fais avec ça ?

LA MÈRE SUPÉRIEURE. Laissez et allez-vous-en et vite.

ESTELLE (en sortant). Au revoir. Bonne journée !

Noir.

— 2. les toilettes du magasin —


Aujourd’hui. Dans le magasin. Estelle est en train de nettoyer les
cuves des toilettes.

VOIX DE CLAUDIE. Moi dans la vie je ne m’intéresse à rien ou


presque. Estelle s’intéressait à énormément de choses. Estelle était
particulièrement optimiste. Pour elle, dans l’existence il n’y a rien de
figé. Dans la vie une situation qui ne convient pas, on peut toujours
la faire évoluer si on veut. Pour ça il faut savoir regarder, c’est tout.
Estelle était très curieuse. Elle s’intéressait particulièrement au ciel
et aux étoiles… L’été elle scrutait la nuit avec un petit télescope. Elle
avait appris que l’univers lui aussi est soumis à des transformations
permanentes. Ça s’appelle la théorie de l’expansion de l’univers…
Au magasin où elle travaillait avec moi et d’autres Estelle nous
parlait souvent de ses questionnements. Elle disait par exemple : “Je
me demande où terminent toutes ces marchandises que nous
écoulons ici, une fois consommées, digérées et évacuées ? Ce sont
des choses qu’on NE VOIT PAS vraiment se passer sous nos yeux. Ce
sont des choses qui restent invisibles à l’œil nu pour nous, êtres
humains ordinaires. Aussi invisibles finalement que les planètes les
plus éloignées dans le ciel…”

Noir.

— 3. Estelle rend service à son frère et à Nathalie —


En fin de journée. Dans le vestiaire du magasin. Les employés se
changent. Estelle donne deux sacs de courses à son frère qui
travaille à l’hôpital.

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Je suis pas


drogué. Tout ce que je prends ça s’achète dans une pharmacie.

ESTELLE. T’as vu dans quel état tu es ?

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Je me sens


très bien, je contrôle intégralement l’activité de mon cerveau.

ESTELLE. Bon vas-y.

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. C’est vous


qui êtes drogués. Vous êtes dépendants des ordres que vous donne
votre cerveau.

ESTELLE. Vas-y.

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Moi je


cherche les substances qui conviennent le mieux à mon bien-être.

ESTELLE. C’est de la chimie, c’est pas naturel tout ça.


LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Si, c’est
naturel. Toi-même tu es entièrement chimique, Estelle. Tu es
droguée au travail.

ESTELLE. Je te comprends pas.

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Moi non


plus.

Il commence à sortir.

ESTELLE. Bon appétit.

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Merci.

Le frère d’Estelle qui travaille à l’hôpital sort.

ADELINE (entrant, à Estelle). C’est qui ?

ESTELLE. Mon frère. Je lui fais des courses, il passe les prendre.

ADELINE. On l’avait jamais vu celui-là ici.

ESTELLE. Non. J’en ai beaucoup de frères… On était nombreux


chez moi.

JEAN-PIERRE. T’es trop gentille !

Alain et Jean-Pierre, les bouchers, sortent.

NATHALIE (à Estelle). Tu pourrais pas me reprêter la même somme


que le mois dernier ? Je m’engage à te la rendre je te promets.

ESTELLE. Je suis désolée je les ai pas.

NATHALIE. C’est surtout pour le gosse… Je peux plus demander


d’avance au bureau, ils veulent plus m’en donner. Toi t’en as pas
demandé encore cette année ?

ESTELLE. Non.

NATHALIE. Tu veux pas en demander une ?

ESTELLE. Demander quoi ?

NATHALIE. Une avance ! Sur ton salaire ! Comme ça tu pourrais me


redonner la même chose que le mois dernier. Tu crois que tu
pourrais faire ça pour moi ?

ESTELLE. Je ne sais pas, peut-être…

NATHALIE. Je te remercie vraiment… Tu ne m’en veux pas ?

ESTELLE. Mais non ! Il faut bien s’entraider dans la vie, c’est normal
quand même.

NATHALIE. Tu veux pas y aller tout de suite ?

ESTELLE. Où ça ?

NATHALIE. Au bureau.

ESTELLE. Ah oui, si si bien sûr.

Estelle sort.
Noir.

VOIX DE CLAUDIE. La grande particularité d’Estelle c’était sa


faculté de se mettre à la place des autres. Quasiment sans limite.
Estelle avait commencé comme caissière puis elle était devenue
polyvalente, c’est-à-dire qu’elle pouvait tout faire. Au magasin cette
qualité était vraiment reconnue et appréciée de tous.
— 4. un dimanche à travailler —
Au magasin. Estelle traverse l’entrepôt pour sortir. Elle croise Alain
et Jean-Pierre.

ESTELLE. Bonsoir. (Elle s’arrête en voyant la tête défaite d’Alain et


de Jean-Pierre.) Qu’est-ce qui se passe ?

JEAN-PIERRE. Une tragédie.

ESTELLE. Ah bon ?!

JEAN-PIERRE. On va devoir se taper le grand nettoyage… Les


frigos et la chambre froide. On doit faire ça pour lundi matin.

ESTELLE.…

JEAN-PIERRE. Va falloir travailler dimanche.

ESTELLE. Mince alors !

JEAN-PIERRE. C’est la foudre qui est tombée sur le troupeau.

ALAIN. Mais pourquoi tu lui dis pas directement les choses, Jean-
Pierre ?

JEAN-PIERRE. Qu’est-ce que tu veux que je lui dise ?!

ALAIN. On en a parlé à l’instant… C’est toi le chef, Jean-Pierre, faut


que tu prennes tes responsabilités.

JEAN-PIERRE. On peut pas venir dimanche… Ni lui ni moi. Il a des


engagements qu’on peut pas déplacer et moi c’est pire.
ESTELLE. Ah bon ? Mais chef, dimanche je peux pas travailler.

JEAN-PIERRE. Pourquoi ?

ESTELLE. Parce que j’ai prévu des choses que je peux pas faire les
autres jours.

JEAN-PIERRE (presque suppliant). Tu sais, ce serait formidable que


tu puisses venir quand même…

ESTELLE. Il y a des trucs là-dedans que vous avez du mal à


soulever à deux !

JEAN-PIERRE. Je sais pas quoi te répondre… La seule chose c’est


que si tu nous rends pas ce service je vois pas comment on va s’en
sortir.

ALAIN. Cette fois c’est certain, Blocq va pouvoir le virer… Si je


pouvais venir dimanche je viendrais mais là vraiment je peux pas…

ESTELLE. Bon alors d’accord… Mais ça m’arrange pas vous savez.

JEAN-PIERRE. Tu es vraiment une chouette personne toi, tu sais…


On peut compter sur toi vraiment, ça fait du bien…

ESTELLE. Il faut bien s’entraider… entre collègues… Vous feriez la


même chose à ma place, c’est certain.

JEAN-PIERRE. Evidemment.

Jean-Pierre et Alain sortent.


Noir.

— 5. rêve de la laveuse —
On voit Estelle conduisant une énorme laveuse industrielle.

VOIX DE CLAUDIE. Travailler est fatigant mais Estelle était souvent


deux fois plus fatiguée que tout le monde. Et c’est bien normal. Le
sommeil occupait une grande place dans sa vie. Même si elle
dormait peu, faute de temps. Estelle regrettait que les rêves qu’elle
faisait soient banals et ennuyeux. Elle rêvait beaucoup de son travail
et de ses collègues. La journée, Estelle nous le racontait. Un jour,
elle avait fait un rêve plutôt original : elle avait rêvé que ses
conditions de travail au magasin avaient considérablement évolué.

Noir.

— 6. Blocq engueule Chi —


Dans l’entrepôt du magasin.

BLOCQ (se retournant vers Adeline en parlant de Chi). Il parle dans


quel charabia lui ?

ADELINE. Il parle en français, c’est son accent qui est comme ça.
On s’habitue.

BLOCQ. Mais vous comprenez ce qu’il dit ?

ADELINE. Non.

BLOCQ (à Bertrand). Et vous ?

Bertrand fait une expression mitigée.

BLOCQ. Ah oui c’est vrai, lui carrément il parle quand y pleut…


J’avais oublié, il est à moitié débile lui… Putain mais c’est pas vrai !
(A Adeline.) Bon, mais comment vous faites avec le Chinois ? Ça fait
combien de temps qu’il est ici déjà ?
ADELINE. Sept ans dans le magasin, ça fait vingt ans je crois qu’il
est en France.

BLOCQ. Sept ans ?! Et vous communiquez comment ?

ADELINE. On se débrouille.

BLOCQ. Mais c’est pas vrai ?! Je vais vraiment faire du grand


ménage ici ! Depuis le temps que je le dis… Je vais remettre les
pieds ici à plein temps, vous allez voir comment je vais m’occuper de
vous moi… Bon maintenant je fais quoi avec lui si je veux mon
explication ?!

ADELINE. Faut appeler Estelle.

BLOCQ. Pour quoi faire ?

ADELINE. Quand on a besoin de communiquer avec lui, on appelle


Estelle.

BLOCQ. Elle parle chinois ?

ADELINE. Non mais elle comprend quand il parle avec son accent,
c’est la seule dans le magasin.

BLOCQ. C’est pas vrai cette histoire… J’aurais plus vite fait
d’installer mon magasin en Chine.

Noir.

— 7. Blocq engueule Chi (suite) —


BLOCQ. J’ai dit et j’ai répété je ne sais pas combien de fois que
cette porte au fond de l’entrepôt devait être closed in english…
cadenassée, verrouillée, je vais la murer cette porte si je la retrouve
comme ça encore une fois ! C’est quoi son explication à Mao Tsé
Toung ?

Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE. Il dit : “Cette porte c’est une issue de secours.”

ADELINE. Voilà c’est ce que je vous disais, j’avais compris qu’il


disait ça.

BLOCQ (à Chi). Mais qu’est-ce que ça peut vous foutre à vous ?

Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE. Il dit que s’il y a le feu ce n’est pas très prudent, il ne veut
pas être responsable de ça.

BLOCQ. Vous préférez quoi : devenir un petit peu irresponsable et


revenir travailler demain ou bien rester à la maison inactif à plein
temps ? Il parle plus là… C’est bien on arrive à se comprendre…
Bon allez ouste, dégagez tout le monde… (S’adressant à Chi et
Bertrand.) Non attendez. Ça fait des années que vous êtes deux
guignols pour faire le travail d’une personne normalement
constituée, alors voilà ce qu’on va faire… Je vous donne vingt-
quatre heures pour réfléchir à ça : demain vous viendrez dans mon
bureau pour me dire, selon vous, quel est le moins incompétent des
deux… Voilà, je vous écouterai attentivement, et celui qui aura les
meilleurs arguments, je le garderai, l’autre il ira jouer au bac à sable,
avec ses jouets, ça c’est très bien, voilà maintenant dégagez… Un
travail aujourd’hui c’est un privilège, et un privilège faut que ça se
mérite, c’est ça la démocratie.

Il commence à partir.
ESTELLE. Je peux vous parler ?

BLOCQ. Non.

Noir.

VOIX DE CLAUDIE. Heureusement le propriétaire du magasin


n’était pas toujours sur notre dos, il devait s’occuper et gérer en
même temps ailleurs plusieurs autres sociétés qui lui appartenaient.
C’était un homme d’affaires très fier de sa réussite. Ses sociétés il
appelait ça “ses créations”.

— 8. — Jean-Pierre s’est enfermé dans la chambre


froide
On entend au loin la voix de Blocq hurlant. Devant la porte de la
chambre froide, Alain, visiblement accablé, est assis sur un tabouret.
Estelle est debout à côté de lui. Entre Adeline.

ADELINE (affolée). Il est où le chef ?

ALAIN.…

ADELINE. Vous voulez pas dire où il est ?

ALAIN. Si, je peux.

ADELINE. Il est où ?

ALAIN. Dans sa chambre froide.

ADELINE. Faut arrêter de dire “dans SA chambre froide”, c’est pas SA


chambre c’est LA chambre de la société.

LA VOIX DE JEAN-PIERRE. De toute façon, je sors pas !


ADELINE (à Alain). Il faut qu’il sorte. Il avait rendez-vous avec
monsieur Blocq, c’est important.

ALAIN. Il s’est enfermé.

ADELINE. Ah bon ?!

LA VOIX DE JEAN-PIERRE. Tu te rends compte, Alain, que t’arrêtes


pas de me donner des ordres !

ALAIN. Mais Jean-Pierre, je te donne pas des ordres… T’as plus


aucune initiative, tu te rends compte de ça ? Je suis bien obligé de
te dire d’appeler les fournisseurs, toi tu le fais pas, tu chiales toute la
journée. Entre l’autre qui gueule et lui qui chiale, c’est l’enfer ici j’en
peux plus !

ADELINE (à Alain). A partir de combien de temps c’est dangereux


de rester là ?

ALAIN. Allongez-vous sur une étagère dans votre frigo à la maison !


Vous allez voir.

ESTELLE (à Jean-Pierre). Vous allez mourir, chef !

ADELINE. Faut couper la réfrigération peut-être.

ALAIN. On va perdre toute la marchandise.

ESTELLE. C’est peut-être mieux que de perdre le chef.

ALAIN. Il chiale depuis deux ans. A force c’est insupportable quand


même.

LA VOIX DE JEAN-PIERRE (en parlant d’Alain). Qu’est-ce qu’il dit,


l’autre ?
ADELINE. Il dit rien, il parle pas.

ESTELLE. Il est inquiet pour vous comme nous tous !

ADELINE. Il faut aussi qu’il se prenne en main, le chef.

ALAIN. Ben oui c’est ce que je dis.

Noir.

— 9. Blocq humilie Jean-Pierre —


Quelques instants plus tard. Dans la chambre froide. Blocq, Estelle,
Alain et Adeline entourent Jean-Pierre, frigorifié.

BLOCQ. Vous avez vu dans quel état elle est cette chambre froide ?!
C’est comme ça chez vous, Jean-Pierre ? Ça vous fait quoi de voir
cette chambre dans cet état ?! Vous répondez pas ?! Ça vous fait
rien ?! C’est sale comme ça chez vous, Jean-Pierre ? Dites-moi ?
Votre femme est sale comme ça ? Elle laisse tout aller comme ça ?
C’est pour ça que vous vous vengez en venant ici ? Vous vous
dites : “Tiens ma femme est sale, moi j’en peux vraiment plus de
cette situation… J’ai pas la force de me faire respecter chez moi
alors je vais me laisser aller chez Blocq… Ça va me faire du bien de
me laisser aller chez Blocq… Je vais chier dans sa chambre froide
ça va tellement être sale, je vais tellement me laisser aller… Ce que
je vais lui chier dans sa chambre froide ça va tellement être
dégueulasse que ça va m’aider à oublier que j’ai pas la force de me
faire respecter chez moi…” ? Mais je vous le dis : Blocq, il va pas se
laisser faire, Jean-Pierre. Vous voulez que je vous dise, si vous
continuez à m’emmerder comme ça, je vends la boutique…
J’empoche le fric… et je vous largue en rase campagne, avec le
premier connard d’acheteur venu, qui peut très bien décider de
liquider tout le monde si ça lui chante. C’est ça que vous voulez ?
Blocq sort, suivi d’Adeline.
Noir.

— 10. Blocq drague Estelle —


Tard le soir. Au magasin. Estelle passe l’aspirateur.

BLOCQ (entrant dans la pièce). Vous foutez quoi ici encore à cette
heure-là ? Vous voulez me ruiner en heures supplémentaires ?

ESTELLE. C’est des heures que je rattrape après… J’ai les clés.

BLOCQ. Je peux vous faire une remarque ?

ESTELLE. Oui.

BLOCQ. Vous êtes aussi mal habillée quand vous travaillez que
quand vous ne travaillez pas… Comment ça se fait ?

ESTELLE. Je sais pas, je n’y ai jamais pensé.

BLOCQ. Vous êtes mariée, non ?

ESTELLE. Oui.

BLOCQ. Ça lui ferait peut-être plaisir à votre mari de pas toujours


avoir un sac en face de lui à la maison ?

ESTELLE.…

BLOCQ. Je dis ça c’est pour vous c’est pour vous rendre service.
J’aime pas le laisser-aller, la négligence physique. Surtout chez une
femme… Vous savez que j’ai un appartement à côté que j’ai loué
pour que ça soit plus pratique quand je viens ici ? Si vous voulez y
passer un après-midi, pendant la coupure je vous montrerai deux ou
trois trucs, pour faire avancer votre problème. Ça vous dit ? Vous
savez c’est pour vous… Moi je m’en fous… Alors ?

ESTELLE. Oui peut-être.

BLOCQ. Vous êtes la plus vilaine du magasin, mais y a quelque


chose qui m’agace : vous êtes la seule avec qui je n’ai jamais trouvé
le temps d’une petite entrevue personnelle pour apprendre à mieux
se connaître, en presque dix ans… Vous savez ça fait du bien ces
choses-là, et dans la vie, se faire du bien moi je trouve que ça fait
pas de mal… (Il met sa main sur son ventre, Estelle est gênée.) Elle
est toute timide on dirait… oh là là… (Il rit.) Bon à demain alors ?! Là
je dois partir, pardon j’ai un vrai rendez-vous.

Il sort.
Noir.

— 11. théorie d’Estelle sur Blocq —


Dans le vestiaire.

ESTELLE (à Bertrand). Qu’est-ce qu’elle a dit ?

Un temps court.

BERTRAND. Elle a dit que si y a bien une personne qui a aucun


souci à se faire ici c’est toi.

ESTELLE. Et pourquoi ?

BERTRAND. Je sais plus ce qu’elle a dit.

ESTELLE. Dis-le c’est pas grave.


BERTRAND. Toi t’as rien à craindre venant de lui… puisqu’il te baise
tous les matins dans les chiottes… Ou un truc pareil… Je sais plus.

ESTELLE (à Claudie). Pourquoi tu dis ça ?

CLAUDIE. Tu crois qu’on n’a pas remarqué comment tu fonctionnes


avec lui ?

ESTELLE. Ah bon ?

CLAUDIE. Y a que toi qui t’en sors à peu près ici, il te protège, c’est
bien t’as compris comment ça marchait avec ce pourri.

CHI (approximatif). Tu arrêtes maintenant, Estelle t’a rien fait.

CLAUDIE (à Chi). Ta gueule toi, apprends à parler le français


normal, comme les autres.

Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

CLAUDIE. Je t’emmerde, on comprend rien à ce que tu dis ! (A


Estelle.) Il baise tout ce qui se trouve sur son chemin, il cherche pas
la complication, je te signale seulement qu’il en a rien à foutre de ta
gueule !

ALAIN. Faut arrêter là !

CLAUDIE (à Alain). Cette fille elle est fausse et hypocrite comme la


mort, depuis le temps que je le dis, vous allez bien finir par vous en
apercevoir.

ALAIN. Mais arrête ! Toi t’as la haine dans le corps… Y a que toi qui
dis du mal d’Estelle.

CLAUDIE. Quand on chie sur Blocq c’est la seule qui prend sa


défense ici.
ALAIN. Ça c’est un peu vrai !

CLAUDIE. Pourtant ce mec, y a vraiment rien pour lui, on arrive à


peine à croire que ça existe, autant de pourriture dans une même
personne.

Elle s’en va.


Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ALAIN (à Estelle). Qu’est-ce qu’il dit ?

ESTELLE. Il dit : “Elle est très grossière.”

ALAIN. C’est sûr.

ESTELLE. Je la connaissais un peu au collège, à cette époque elle


arrêtait pas de rire…

ALAIN. Tu trouves qu’il y a beaucoup de raisons de se marrer ici ?

ESTELLE. Non mais les gens changent dans le bon sens ou dans le
mauvais sens.

Adeline entre dans le vestiaire.

NATHALIE (à Adeline). Qu’est-ce qui se passe ?

ADELINE (pleurant).… Je vais pas y arriver, j’arrête tout, j’ai pas le


niveau, c’est ultra clair, au moins comme ça y a plus d’ambiguïté…
Je démissionne… Ça sera pas difficile de trouver quelqu’un de plus
compétent que moi.

NATHALIE. Il veut te faire craquer, il te traite comme un chien.

ADELINE (pleurant). J’ai pas la compétence, c’est ça le problème !


NATHALIE. Mais non c’est pas vrai, en plus c’est pas une raison
pour se comporter avec toi comme il se comporte… Après tout ce
que t’as fait pour lui, ce connard… La vérité c’est que ce type est
une pute… Y a pas plus pute que lui… C’est ça la vérité. (Un
temps.) Enfin bon Estelle me regarde… Estelle est pas d’accord…

ALAIN (en train de se changer). Qu’est-ce qu’elle dit, Estelle ?

NATHALIE. Elle a une théorie, (à Estelle) dis-la.

ESTELLE. Non.

NATHALIE. Allez dis-la, c’est marrant.

ALAIN. Vas-y !

ESTELLE. C’est ses idées dans sa tête qui sont mauvaises, c’est
pas lui qui est mauvais…

ALAIN. C’est quoi la différence ?

BLOCQ (entrant). Oubliez pas de travailler entre les pauses.

NATHALIE. C’est creux au magasin…

BLOCQ (sortant). Je vais faire des creux dans vos salaires moi…

ALAIN. C’est quoi la différence ?

ESTELLE. C’est les idées des gens qui sont pas bonnes, c’est pas
les gens eux-mêmes qui sont mauvais. Lui, c’est ses idées qui sont
mauvaises… C’est pas lui.

ADELINE. Tu es spéciale toi faut dire.

ALAIN. Mais il se comporte comme une merde du matin au soir.


ESTELLE. S’il voyait correctement ce qui se passe autour de lui,
alors il pourrait pas se comporter comme il fait, c’est pour ça qu’on
peut pas dire qu’il est mauvais.

ADELINE. C’est une sainte, Estelle.

ALAIN. C’est parce qu’il voit pas bien ce qui se passe autour de lui
qu’il est con ? Faut lui acheter d’autres lunettes.

NATHALIE. C’est sa théorie à Estelle.

ADELINE. C’est une sainte.

ESTELLE. Je crois pas en Dieu c’est dommage !

Le mari d’Estelle en uniforme de policier entre dans le vestiaire.

NATHALIE. T’es peut-être amoureuse de lui. Non ?

ESTELLE.…

NATHALIE. Elle répond pas… C’est vrai qu’il a un certain charme,


non ?

Un temps.
Estelle n’a pas remarqué la présence de son mari.

ADELINE. C’est ton mari, Estelle, qui vient te chercher.

ESTELLE (à son mari). Bonsoir, c’est gentil.

LE MARI D’ESTELLE (avec douceur). Te dépêche pas, prends ton


temps.

Noir.
VOIX DE CLAUDIE. Ce jour-là, les gens avaient ri en comparant la
gentillesse du mari d’Estelle et son allure élégante avec les
manières vulgaires de Blocq. C’est certain, moi j’avais exagéré avec
Estelle mais sa générosité permanente, son indulgence et sa
gentillesse m’étaient devenues insupportables. En plus quelque
chose me faisait penser que c’était faux, pas vrai. Estelle n’était pas
vraiment gentille dans le fond, j’en étais sûre. Et je voulais le
prouver. A l’inverse, Estelle disait qu’elle avait remarqué chez Blocq
un jour un signe, un détail, qui démontrait qu’il avait quelque chose
de vraiment beau, merveilleux voire sublime, enfoui à l’intérieur de
lui. Cette chose à l’intérieur de Blocq pour le moment était
complètement invisible à l’œil nu, mais elle était pourtant là bien
vivante et surtout réelle…

— 12. annonce de la maladie de Blocq —


Dans le vestiaire. Blocq a réuni ses employés.

BLOCQ (hurlant). C’est qui le client en fait ? Vous avez réfléchi à


ça ? Le client c’est quelqu’un exactement comme vous… Quand
vous vous comportez comme des abrutis avec un client c’est comme
si vous vous comportiez comme des abrutis avec vous-mêmes, vous
n’êtes pas clients vous-mêmes ?

ALAIN. Si.

BLOCQ. Voilà ! Tout ce que je vous demande c’est de vous mettre à


la place du client, c’est pas compliqué ça, et si y en a un qui a envie
de plaisanter avec vous alors on plaisante…

ADELINE (tendant le téléphone à Blocq). C’est pour vous.

BLOCQ. Allô oui ? Blocq. […] Oui mes résultats ! […] Bon alors c’est
quoi l’explication à ces maux de tête qui me font chier ? […] Mais
dites-le j’ai pas de temps à perdre… je suis en réunion… et puis
vous m’enverrez l’ordonnance. […] Alors c’est que c’est grave alors
ou quoi ?! […] (Silence.)
(Sonné.) Oui je suis là… Oui ça va aller… (Il raccroche. Silence.
S’adressant aux autres.) On vient de me dire que je vais crever…

Un temps.
Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE. Je crois qu’il a dit : “Ça c’est de la plaisanterie, bravo !”


(Un temps.) Pardon monsieur Blocq, mais moi je suis morte de faim,
moi je suis debout depuis cinq heures.

Un temps.

NATHALIE (à Blocq). C’est fini la réunion sur la plaisanterie ?

Blocq reste prostré.


Noir.

— 13. annonce de la maladie de Blocq (suite) —


Quelques instants plus tard. Blocq sort du magasin. Estelle l’attend.

ESTELLE. Je peux vous parler ?

BLOCQ. Mais putain, vous croyez que c’est le moment de


m’emmerder, vous ? Faites-moi de l’air… Allez prendre des
vacances !

Noir.

VOIX DE CLAUDIE. D’abord personne n’avait compris ce qui était


vraiment arrivé. Et puis ensuite très vite, on s’était mis à paniquer.
Une fois digéré le fait que Blocq était condamné, on avait commencé
à se demander ce qu’on allait bien devenir nous. On se posait des
centaines de questions. On observait Blocq quand il passait au
magasin. On l’entendait hurler au téléphone. Surtout quand il parlait
avec sa famille, ses enfants qu’il détestait plus que tout au monde…
Et inversement.

— 14. testament de Blocq —


Dans le vestiaire. Blocq a réuni ses employés.

BLOCQ. Vous êtes inquiets au sujet de votre avenir… Et il y a de


quoi… Quant au mien il est tout tracé… Tous mes fantasmes, tous
mes rêves sont maintenant enterrés très profond… Au fond d’un
trou… Et je vais aller les rejoindre dans quelques semaines… (Un
temps, pris par une émotion.) Je pense… et je vais vous
surprendre… (Léger suspens.) Je pense qu’on ne me connaît pas
vraiment… Je pense en fait qu’on ne sait pas qui je suis ! Je ne
pense pas avoir raté ma vie… Mais par contre je suis certain d’avoir
été raté par les autres… Aujourd’hui, autour de moi, je ne ressens
aucune considération pour tout ce que j’ai fait… Rien. Zéro. Et j’en
chialerais presque… tellement je suis amer… Parce que je vous le
dis : c’est pas crever qui est triste, c’est cette absence de
considération que je ressens autour de moi qui est épouvantable…
Si j’avais le temps… j’aimerais pouvoir dire tout ce que j’ai à dire,
j’aimerais ça oui, dans un livre par exemple, comme tous ces
connards qui passent à la télé… Dire tout ce que j’ai à dire… Mais
bon… le temps presse… (Un temps.) Parlons de vous et de votre
avenir à vous… Ce que je tiens là dans ma main, là, s’appelle un
contrat… Et ce contrat nous irons le signer demain chez le notaire.
Je sais pas si certains d’entre vous ont déjà eu affaire avec un
notaire dans leur vie ? Certainement que non ! Ce contrat il en existe
un rédigé au nom de chacun d’entre vous… Il y est écrit… que je
VOUS cède… la quasi-intégralité de mon patrimoine… Il y est écrit…
que vous deviendrez dès demain ensemble les copropriétaires de ce
magasin ainsi que des trois autres sociétés Blocq que j’ai créées
grâce à mon travail : abattoir, cimenterie et bar de luxe. A moins que
vous refusiez une telle offre, à partir de demain, je vous l’annonce
officiellement, je ne serai plus propriétaire de ces entreprises, elles
vous appartiendront, vous en serez devenus, vous, les propriétaires-
actionnaires, à parts strictement égales…
(Long silence.) Vous avez des questions ?
(Silence.) Y a personne qui a une question ? Vous avez été
réfrigérés ce matin ou quoi ? Je vous entendais dans les couloirs
tout à l’heure faire des commérages… Y a plus rien qui sort
maintenant ?!

ALAIN. Excusez-moi mais moi je réalise pas ce que vous venez de


dire.

Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

BLOCQ. Ah putain c’est pas vrai ! La seule question elle est en


égyptien ! Excusez-nous monsieur je sais plus votre nom, pardon j’ai
oublié, j’ai pas prévu d’interprète pour la conférence internationale.

ESTELLE. Monsieur Chi Duong parle français, monsieur Blocq.

BLOCQ. On s’en fout, qu’est-ce qu’il a dit ?

ESTELLE (traduisant). “Vous avez une famille, pourquoi vous feriez


ça ?”

BLOCQ. Non j’ai pas de famille. Zéro famille. Si vous aviez une
famille comme la mienne vous feriez la même chose que moi… La
seule façon d’empêcher ces gens de mettre la main sur mon fric et
mes biens… la seule que j’ai trouvée… c’est que je devienne pauvre
de mon vivant. Puisqu’il est certain que je vais mourir alors c’est
vous qui allez devenir des salauds de riches à ma place voilà… A
part ça, et c’est peut-être pour des raisons purement sentimentales,
mais je suis attaché à ce magasin c’est tout parce que c’est ici que
tout a démarré pour moi il y a plus de trente ans. Je suis donc
attaché à son personnel. Voilà c’est un peu inexplicable je le sais
bien, vu le nombre d’emmerdements que vous m’avez causés dans
la vie.

ADELINE. C’est très généreux de votre part une initiative pareille


mais on n’a pas les compétences pour assumer une charge aussi
considérable…

BLOCQ. Eh bien vous vous démerderez, vous vous démerderez…


Vous apprendrez, vous réfléchirez. Vous prendrez des cours… si
vous en avez envie. Si vous avez envie d’aller un peu de l’avant. Au
lieu de rester dans vos pantoufles d’épicier… Et puis si vous en avez
pas envie, vous resterez chez vous et puis c’est tout. Je mettrai en
vente le magasin… Et vous aurez sur le dos un nouveau propriétaire
si ça se trouve encore plus emmerdant que moi… Qui vous liquidera
en trois semaines… Admettons que vous ne soyez pas assez idiots
pour refuser l’opportunité incroyable que je vous offre. Je vous
demanderais encore de réfléchir à une chose très importante. Je
vous demanderais tout simplement de réfléchir à la manière de me
dire merci ! Parce qu’en fait j’ai pas l’intention de ne rien vous
demander en compensation de ce que je suis en train de vous
donner aujourd’hui… Ce serait trop facile la vie… Non ? Vous
pensez pas ? Bon… J’ai pensé… qu’on pourrait stipuler dans le
contrat que vous allez signer, et qui serait garanti par un huissier,
l’obligation que vous auriez, chaque année, de me consacrer une
journée de votre temps, une journée en l’honneur du type qui vous a
légué tous ses biens… Comme quand on célèbre la vie de quelqu’un
qui a été généreux et qui n’avait pas fait que se tourner les pouces
dans sa vie… Je sais pas encore la forme que ça pourrait prendre
exactement, je vais y réfléchir cet après-midi et je le rajouterai dans
les contrats que vous signerez demain matin.

ALAIN. Faire quelque chose devant qui ?

BLOCQ. Devant des gens plutôt que devant des pingouins.

ESTELLE. A ce moment-là il vaudrait mieux écrire une pièce de


théâtre.
BLOCQ. Qu’est-ce que vous racontez ?

ESTELLE. J’ai participé à une pièce théâtrale qui a été montée il y a


dix ans sur la vie de Saint Louis. On l’a jouée cinq années de suite
tous les étés en extérieur, il y avait des centaines de personnes à
chaque fois. On pourrait écrire sous forme d’une pièce théâtrale les
moments que vous pensez importants de votre vie, et chaque année
on la jouerait, ça pourrait intéresser les gens… si on joue bien.

BLOCQ. Mais qui ferait ça ?

ESTELLE. Ben nous les gens du magasin ! Ce serait pas comme un


travail ça pourrait être amusant même… Ça nous ferait
décompresser… Ce serait une pièce amateur mais si elle est faite
sérieusement ça peut être intéressant…

Noir.
ACTE II

— 1. signature chez le notaire —


Dans le bureau du notaire. En présence de Blocq, les employés
entrent un à un pour signer le contrat.

VOIX DE CLAUDIE. Dans ma vie avant je n’avais jamais connu une


expérience pareille. Un peu comme dans un accident de voiture où,
en une fraction de seconde, votre vie va basculer. Un trou s’ouvre
sous vos pieds. Après ça rien ne sera plus comme avant. Vous allez
passer d’un état d’avant à un autre à venir, mais l’état en question
c’est l’inconnu complet. Un trou noir. La mort ou bien autre chose
encore, la vie mais peut-être une autre vie que celle que vous
connaissiez. Estelle qui emmerdait les gens avec le théâtre mais
aussi avec ses deux ou trois connaissances en astronomie avait
parlé je m’en souviens d’une loi scientifique. Ça parlait d’étoile qui
explose par effondrement de son cœur d’étoile et qui libère des gaz
accumulés durant son existence. Cette explosion et cette mort
provoqueront des bouleversements à l’autre bout de l’univers et
seront la cause de la création de plein de nouvelles étoiles. A
l’époque, franchement, moi je voyais pas le rapport… et ça me
crispait encore plus vis-à-vis d’Estelle. J’étais pas la seule.

— 2. première réunion des employés —


Quelques jours plus tard, quelques heures avant l’ouverture du
magasin. Dans le bureau d’Adeline.
NATHALIE. Je vous le dis j’ai signé mais je sais pas ce que j’ai
signé… Devenir propriétaire d’une entreprise ça me fait le même
effet que devenir propriétaire d’un semi-remorque ou d’un
hélicoptère…

ALAIN. Quatre !

NATHALIE. Quatre quoi ?

ALAIN. Propriétaire de quatre entreprises !

NATHALIE. Quatre entreprises ! J’ai même pas les moyens de me


faire à manger tous les jours.

ADELINE. Moi… je me sens très mal.

JEAN-PIERRE. On s’est fait avoir quelque part.

ALAIN. Qu’est-ce que tu dis ?

JEAN-PIERRE. On s’est fait avoir dans cette histoire…

ALAIN. Mais par qui ?!

JEAN-PIERRE. Blocq !

ALAIN. Recommence pas, Jean-Pierre ! Blocq il est plus là alors


c’est fini de se focaliser sur lui !

JEAN-PIERRE. Me donne pas d’ordre, recommence pas, je suis


encore ton supérieur que ça te plaise ou non. Alors tes ordres tu te
les gardes. Tu te défoules sur Estelle si ça te démange, elle tout le
monde peut lui donner des ordres.

ALAIN. On va pas repartir dans les enfantillages c’est pas possible…


T’es plus mon supérieur, Jean-Pierre, tu es mon associé !
Silence.

ADELINE. Je me demande si on n’a pas fait la plus grosse connerie


de toute notre vie.

ALAIN (timidement). C’est dingue ce qui nous arrive, mais c’est


quand même pas pire que le chômage ! Moi j’ai jamais été
propriétaire de ma vie, alors je savoure, excusez-moi… Je suis
devenu copropriétaire d’un capital de cinquante millions de francs du
jour au lendemain… C’est un rêve… Non ?

JEAN-PIERRE. Il est sur son nuage lui.

ADELINE. Passe encore d’hériter d’un magasin et d’essayer


d’apprendre à le diriger, mais devenir en même temps patron de
trois sociétés dans lesquelles j’ai jamais mis les pieds ça me
dépasse je l’avoue et ça me liquéfie.

ALAIN. On n’est peut-être pas obligés de faire couler ces boîtes,


non ?!

ADELINE. Qui s’y connaît ici en gestion d’une entreprise ?

ALAIN. C’est peut-être pas si compliqué, Blocq c’était pas un génie,


pardon.

JEAN-PIERRE. N’importe quoi ! C’est Napoléon lui ! Rien ne


l’arrête !

Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE (traduisant). “On ouvre dans deux heures, faut arrêter de


parler, faut travailler.”

Silence court.
JEAN-PIERRE. Ce qui est encore plus bizarre pour moi c’est qu’on
te donne des trucs qui appartenaient à quelqu’un qui n’est même
pas encore mort… T’as l’air con.

ALAIN. Tu es dépressif toi, tu verras toujours la version


complètement déprimante des choses.

JEAN-PIERRE. Qu’est-ce que tu as dit ?

ALAIN. J’ai dit : “dépressif”. (Silence.) Quand on chiale sur la viande


des clients pendant deux années consécutives c’est qu’on est
dépressif, Jean-Pierre, on va voir un docteur !

ADELINE. Faut arrêter tous les deux !

ALAIN (à Jean-Pierre). Je te plains…

ADELINE. En tout cas, déjà pour commencer, va falloir engager un


directeur au magasin.

JEAN-PIERRE. Quelqu’un qui va diriger ? Comme Blocq ? On peut


peut-être en discuter ?!

ADELINE. On va pas arrêter de discuter Jean-Pierre, n’ayez pas


d’inquiétude préparez-vous à discuter jour et nuit même.

NATHALIE. J’ai horreur des réunions je vous préviens.

ADELINE. Faudra faire évoluer tes goûts, je m’excuse… Ensuite la


chose qu’on doit faire c’est élire un président du conseil
d’administration qui aura la signature de la banque et…

ALAIN. C’est vous qui devez faire ça non ?!

ADELINE. Moi ? C’est hors de question. Y a quelqu’un que ça


intéresse ?
JEAN-PIERRE. Bon alors moi. Si ça peut arranger, je veux bien
rendre ce service…

ADELINE. OK, Jean-Pierre. Quelqu’un d’autre ?

CHI. Moi…

ADELINE (surprise). Chi, très bien ! C’est tout ?

ALAIN. Je veux bien me présenter aussi.

ADELINE. Alain… Bon on commence avec Chi. Qui vote pour Chi ?
(Chi lève la main.) Bon ben une voix très bien. Alain maintenant ?
(Tout le monde lève la main sauf Chi et Jean-Pierre.) Euh, six voix
donc. Jean-Pierre maintenant ? (Après une hésitation, Jean-Pierre
lève la main.) Une voix. Voilà. Donc c’est Alain je crois… qui devient
premier président délégué du conseil d’administration des
entreprises anciennement Blocq.

JEAN-PIERRE. Comme ça c’est clair.

CLAUDIE. Bon faut aller bosser maintenant. Je vous le dis moi, j’en
ai rien à foutre de tout ça. La seule chose que je veux c’est pas
perdre mon boulot.

ADELINE. Quand est-ce qu’on se revoit pour continuer à parler et


décider de ce qu’on va devenir ?

NATHALIE. Je vous préviens que si je deviens propriétaire c’est


pour moins travailler, pas pour faire plus d’heures.

Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

JEAN-PIERRE (à Estelle). Qu’est-ce qu’il a dit ?

ESTELLE. “Sans compter qu’on doit se revoir par rapport à cette


connerie de pièce théâtrale.”
Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE. Il me parle en fait… (traduisant Chi.) “Ce jour-là t’as


quand même perdu une belle occasion de fermer ta gueule, Estelle.”

ALAIN. Ça c’est certain.

JEAN-PIERRE. Une pièce sur Blocq, c’est complètement pervers ce


truc.

ALAIN. Ça c’est sûr, on te dit pas merci, Estelle…

NATHALIE. Dis donc, Estelle… pour avoir proposé un truc pareil…


en fait tu es vraiment amoureuse de lui alors ?! C’est pas une
blague ?

Rires.

JEAN-PIERRE. Elle est mariée, Estelle, quand même !

Noir.

— 3. Estelle sort de la réunion —


Estelle marche dans la rue.

VOIX DE CLAUDIE. Les jours suivants au magasin, on était tous


complètement perdus, déboussolés. On n’avait plus de repères.
Estelle avait l’air très perturbée. On voyait que ce qui nous était
arrivé la travaillait énormément.

Noir.
— 4. rêve de la réunion —
On voit Adeline, Jean-Pierre, Chi et Bertrand dans une orgie
hilarante. Fous rires. Ça devient de plus en plus sexuel.

VOIX DE CLAUDIE. La nuit elle disait qu’elle faisait des rêves


directement inspirés par notre situation. Elle rêvait de nos réunions
et de nous ses collègues. Des rêves très réels. Banals. Chaque nuit
elle revivait le contenu de ses journées. Le pire : elle s’était mise en
tête de nous les raconter, mais heureusement on ne l’écoutait pas…

Noir.

— 5. Estelle rencontre son voisin —

VOIX DE CLAUDIE. Un soir en rentrant chez elle, Estelle avait


croisé dans le couloir de son immeuble un homme, un voisin, qui
était l’objet de beaucoup d’interrogations dans le quartier. Cet
homme vivait reclus dans son appartement la journée et ne sortait
que la nuit. Une rumeur disait qu’il travaillait dans une station
d’épuration.

Estelle a le bras en écharpe, comme si elle s’était blessée.

ESTELLE. Pardon, j’aurais bien aimé vous demander en quoi ça


consiste de travailler dans une station d’épuration…

LE VOISIN D’ESTELLE. Comment ?

ESTELLE. J’aurais bien voulu comprendre en quoi ça consiste


exactement une station d’épuration et à quoi ça sert finalement.
LE VOISIN D’ESTELLE. Euh… C’est assez simple… On récupère
les eaux… très sales… la vôtre par exemple, qui sort de vos toilettes
par vos canalisations. On l’emmène chez nous… Et on la traite…
avec des techniques spéciales… dans des grands bassins, des
grandes cuves très spéciales… On laisse macérer… Et ensuite
quand cette eau est redevenue propre, on vous la renvoie par vos
tuyaux jusqu’à votre robinet dans la cuisine. Cette eau est devenue
tellement propre que vous pouvez la boire comme une eau pure.

ESTELLE. C’est fantastique…

LE VOISIN D’ESTELLE. Je pourrais vous en parler plus longuement


un jour mais là je dois y aller justement.

ESTELLE. Bien sûr.

LE VOISIN D’ESTELLE. Vous vous êtes fait mal ?

ESTELLE. Ah euh oui, je me suis cognée contre une carcasse que


j’avais pas vue à mon travail dans ma chambre froide.

LE VOISIN D’ESTELLE. Ah bon ?! C’est bizarre !

ESTELLE. Quoi donc ?

LE VOISIN D’ESTELLE. Vous avez dit “ma” chambre froide !

ESTELLE. Ah bon ? C’est l’inconscient, là (montrant sa tête), qui a


dû parler… mais c’est vrai, c’est devenu un peu “ma” chambre
froide… en fait, c’est drôle. Pardon je dois rentrer, mon mari
m’attend.

LE VOISIN D’ESTELLE. Bonsoir.

ESTELLE. Bonsoir.
Estelle rentre chez elle et ferme la porte. Le voisin disparaît à son
tour dans le couloir. On entend des cris. Le mari d’Estelle s’en prend
violemment à elle. Il la frappe. Bruits de coups. Gémissements
d’Estelle. Le voisin revient sur ses pas et écoute la scène.
Noir.

— 6. première visite à l’hôpital pour voir Blocq —

VOIX DE CLAUDIE. Une semaine plus tard, on est allés voir Blocq à
l’hôpital. Ça semblait normal de faire ça, Blocq avait été opéré au
cerveau. Une opération sans espoir de guérison. Seulement pour
atténuer la souffrance qu’il allait devoir endurer pendant ses
dernières semaines de vie. Il dormait. On est restés deux heures
sans qu’il se réveille. Pour rentrer on devait reprendre un bus à un
horaire précis, c’était dimanche. On commençait à partir, à ce
moment-là, on a eu la surprise de voir qu’un des nombreux frères
d’Estelle, celui qu’elle ravitaillait au magasin, travaillait ici dans cet
hôpital, à la pharmacie de l’hôpital. On allait partir, à ce moment-là,
Blocq s’est réveillé. Il avait dans la main un paquet de courriers, de
lettres qu’il avait reçus avant que sa maladie se déclare. Y avait des
cartes postales et même des dessins d’enfants. Blocq s’est lancé
dans un grand monologue. Il nous a dit : “Voilà c’est ça la cause de
tout ce qui m’arrive et de ma maladie…” Dans ces lettres, c’était écrit
quelque chose du genre : “Dis tonton, quand est-ce que tu vas faire
ce qu’on t’a demandé ? Quand est-ce que tu vas nous obéir ? Si tu
nous obéis pas, tu vas mourir tu sais ça ?!” On prenait ça pour un
délire ! Pour être polis, on a fait semblant de s’intéresser à cet ordre
dont il était question dans ces lettres… On lui a posé la question :
“C’est quoi cet ordre ?!” Il nous a répondu qu’il savait pas ! C’était
absurde ce truc ! C’était une blague de gosses dans le quartier. On
voulait pas rater notre bus mais Blocq n’arrêtait pas ses explications.
Blocq pensait que s’il pouvait deviner cet ordre auquel on lui
demandait d’obéir, il serait sauvé, il guérirait. C’était à ça qu’il
pensait obsessionnellement depuis qu’on lui avait annoncé sa
maladie. On n’en pouvait plus, on a raté notre bus, on est rentrés à
pied. Blocq avait réussi à nous bouffer notre dimanche aussi.

— 7. réunion à propos de la pièce théâtrale —


Soir. Une salle dans un parking. Tous les employés sont attablés.
Des bouteilles, des verres et des cendriers sur la table. Ambiance
d’ivresse. Jean-Pierre manque de tomber de sa chaise.

ALAIN. Jean-Pierre, ça va ?

Silence.

ADELINE. Personne n’a parlé depuis dix minutes.

Un temps.
Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE. Il parle des bouteilles, il dit qu’on n’a pas noté ce qu’on a
pris dans le stock.

ADELINE. Ça c’est vrai.

Eclats de rire.
Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE. Il dit que ce n’est pas bien.

Eclats de rire.
Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE. Il dit qu’il va falloir rembourser.

ADELINE. Ça c’est vrai.


Moins de rires.

NATHALIE. Pourquoi je rembourserais puisque ça m’appartient ?

BERTRAND (étonné). Elle a raison, on va rembourser quoi ?

ADELINE. Mais on va payer ce qu’on a pris ce soir, on l’a prélevé du


stock, c’est normal.

NATHALIE. Mais puisque c’est à nous ! Chez moi je paie pas ce que
je sors de mon placard !

ALAIN. Mais t’es complètement givrée, ma pauvre.

ADELINE. Alors tu te sers comme ça dans le stock depuis qu’on est


propriétaires ?

NATHALIE. Evidemment puisque c’est à moi.

Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE (traduisant). “T’as qu’à emmener tes amis aussi pour


qu’ils se servent pendant que tu y es !”

ALAIN. Elle est complètement folle, (à Nathalie) tu vas rembourser…


et vite, t’as intérêt !

NATHALIE. Me donne pas des ordres, tu n’es pas mon supérieur, tu


es mon associé.

Jean-Pierre, acquiesçant visiblement aux propos de Nathalie, dit


quelque chose d’incompréhensible mais personne ne fait attention à
lui.
Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

NATHALIE. Qu’est-ce qu’il a dit ?


ESTELLE (traduisant Chi à Nathalie). “Tu es une voleuse” je crois, il
a remarqué que tu te sers dans le magasin, et Bertrand aussi.

NATHALIE (à Chi). Retire ça le mot “voleuse”, je suis pas une


voleuse, j’ai jamais volé de ma vie !

ADELINE. Pardon, excuse-moi mais il a raison, c’est comme du vol


ce que tu fais, réfléchis.

NATHALIE. J’ai jamais volé, tu retires ça.

ALAIN. Elle est bête c’est pas vrai.

Jean-Pierre prend la défense de Nathalie en disant quelque chose


d’incompréhensible.

ALAIN (à Jean-Pierre). Tais-toi toi, t’as vu dans quel état tu t’es mis
pour une réunion !

Silence. Tensions.

ADELINE. Si tout le monde se sert comme ça tous les jours on va au


crash direct je vous le dis et dans six mois on est en prison pour
dettes, déjà que les recettes au magasin ont baissé.

ALAIN. Ah bon ! Pourquoi ?

ADELINE. Je sais pas.

Silence.
Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE (traduisant). “On doit parler du roman théâtral.”

ALAIN. Oui.

ADELINE. Absolument.
Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE. Il dit qu’en tout cas si la pièce théâtrale se fait vraiment, il


aimerait bien jouer monsieur Blocq.

ADELINE. Qui ?

ESTELLE. Ben lui !

Eclat de rire général.

ADELINE. On devrait voter.

Rires.

TOUS. Oui !

ADELINE. Qui vote pour la proposition de Chi de jouer Blocq ? C’est


sérieux… On vote. Qui vote pour ?
(Seul Chi lève la main. Le fou rire repart.)
Qui vote contre ?
(Tout le monde lève la main sauf Estelle et Chi. Fou rire de plus
belle. Adeline à Chi.) Désolée Chi, c’est la démocratie.

Fou rire.

ALAIN. Maintenant qui vote pour qu’Estelle se charge de réfléchir au


roman théâtral sur la vie de ce connard de Blocq ?
(Tout le monde lève la main sauf Chi.)
Bon ben voilà, Estelle tu prends en charge le machin, tu réfléchis et
après tu nous en parles et on voit…

ESTELLE. Ça m’intéresse mais je sais pas si je suis capable.

ADELINE. C’est toi qui as eu l’idée ?


ESTELLE. Oui.

ADELINE. Eh bien tu vas t’en occuper.

Rires.

NATHALIE. C’est bien toi qui as récupéré le cahier de Blocq dans


lequel il raconte les grands moments de sa vie ?

ESTELLE. Oui.

NATHALIE. Eh bien tu le gardes ! (Rires.) Tu le gardes bien chez toi,


on veut surtout pas lire ce qu’il y a dedans tu comprends ?!

ALAIN. Bon, Estelle, raconte-nous comment tu vois les choses à


propos du machin ?

ESTELLE.… Ce qui va être compliqué, je crois, c’est de libérer du


temps, parce que ça va demander beaucoup de travail. Je me
rappelle que sur Saint Louis, on avait mis trois mois et à la fin on
n’était même pas vraiment prêts…

Claudie sort et va mettre de la musique. Au volume maximum. Elle


revient. Elle commence à danser.

ADELINE. Oh non Claudie, c’était intéressant ce que disait Estelle.


Chi va éteindre la musique.

ESTELLE (reprenant). Au niveau des horaires, il faut être régulier


sinon c’est pas possible. Et puis il faut quelqu’un qui dirige… sinon
personne ne veut jamais s’y mettre je vous préviens…

Claudie va remettre de la musique. Elle revient. Elle danse.


Noir.
— 8. Alain et Jean-Pierre visitent l’abattoir —
Le lendemain. Un couloir de l’abattoir. Atmosphère de travail très
bruyante.

ALAIN (forçant la voix). Vous êtes combien d’employés à travailler


ici ?

LE DIRECTEUR DE L’ABATTOIR. On est cinquante-deux postes


fixes plus une vingtaine d’intérimaires.

ALAIN. Ça marche bien l’activité ?

L’EMPLOYÉ DE L’ABATTOIR. C’est vous qui allez nous le dire.

ALAIN. Dire quoi ?

L’EMPLOYÉ DE L’ABATTOIR. Si vous allez continuer l’activité ou


bien si vous avez d’autres projets pour nous…

ALAIN. Y a pas d’inquiétude à avoir, on va licencier personne, on va


pas se comporter comme des salopards avec des ouvriers comme
nous, c’est pas notre but.

L’EMPLOYÉ DE L’ABATTOIR. Vous dites ça ! Mais si ça se trouve,


vous en pensez pas moins… Vous avez déjà votre plan dans la tête.

ALAIN. Qu’est-ce que vous voulez dire ?

L’EMPLOYÉ DE L’ABATTOIR. Je me comprends !

LE DIRECTEUR DE L’ABATTOIR. En tout cas, par rapport à l’avenir,


il y a une mise aux normes qui va devoir être faite très
prochainement… Du temps de monsieur Blocq ç’a toujours été
repoussé.

ALAIN. Ça veut dire quoi ?

LE DIRECTEUR DE L’ABATTOIR. Il faut réinvestir quatre à cinq


millions de francs pour mettre les installations aux normes de
sécurité et d’hygiène.

ALAIN. Cinq millions ? Nouveaux ?

LE DIRECTEUR DE L’ABATTOIR. Pardon j’ai pas connu les anciens


francs.

L’EMPLOYÉ DE L’ABATTOIR. De toute façon on sait qu’on va se


faire baiser… Dans le cas d’une reprise c’est toujours pareil, on
trouve toujours un bon prétexte…

ALAIN (s’énervant un peu). Mais ça va pas ! Pourquoi vous dites


ça ? On va étudier les choses… Mais on s’engage à pas mettre les
gens dehors… Je m’engage personnellement.

JEAN-PIERRE. Moi aussi je m’engage.

LE DIRECTEUR DE L’ABATTOIR. Vous avez hérité de toutes les


autres sociétés Blocq ?

JEAN-PIERRE. Oui, vous êtes les premiers qu’on rencontre.

ALAIN. Cimenterie et bar.

L’EMPLOYÉ DE L’ABATTOIR. Bar à putes !

ALAIN. Comment ?

L’EMPLOYÉ DE L’ABATTOIR. Oui un bar à putes.


ALAIN. Je crois pas.

L’EMPLOYÉ DE L’ABATTOIR. Je le connais, j’y suis allé, c’est un


bar à putes.

ALAIN. Enfin bon, on ne nous a pas dit ça.

L’EMPLOYÉ DE L’ABATTOIR. Ben c’est bien ! De toute façon vous


allez y faire un tour, vous verrez bien… Vous êtes les patrons
maintenant…

ALAIN. Oui.

L’EMPLOYÉ DE L’ABATTOIR. Les patrons d’un bar à putes.

ALAIN. Comment ça ?

Noir.

— 9. première répétition théâtrale —


Soir. La salle de répétition dans le parking. Les employés sont assis.
Estelle, déguisée, hurle et mime une scène d’agonie. Elle s’écroule
et reste au sol un long moment. Puis elle se relève. Silence et
accablement des autres visiblement excédés.

ESTELLE. Peut-être que la fin est trop longue ?

Un temps.

NATHALIE. On est tous très fatigués ici.

ESTELLE. Oui je sais.

ALAIN. On dirait pas.


ADELINE. Je ne sais pas si tu te rends bien compte des fois.

ESTELLE. Si, je crois. (Silence.) Vous voulez que je réexplique un


peu ?!

ALAIN (explosant). Bordel ! Non ! On comprend rien à tes


explications ! Quelqu’un a compris quelque chose à ses explications
de tout à l’heure ? Tu nous as fait chier pendant deux heures, on
comprend rien à ce que tu racontes, bordel de merde !

Estelle enlève son manteau et va s’asseoir.

NATHALIE. Moi je préviens j’ai un enfant, je pourrai pas m’arranger


tous les soirs pour le faire garder.

ESTELLE. Je peux faire l’ouverture au magasin demain matin si ça


arrange quelqu’un.

ADELINE (étonnée). De toute façon c’est toi qui es prévue demain


matin !

ESTELLE. Ah bon ?

ALAIN (dur, à Estelle). On a décidé que chaque fois qu’on faisait


théâtre de merde le soir, c’était toi qui faisais l’ouverture le
lendemain.

ADELINE. T’as oublié qu’on en a discuté ?

ESTELLE. Ah bon ? Et pourquoi ?

ALAIN. Tu veux une explication supplémentaire… en plus de celle


qu’on est tous crevés à cause de toi ?

ESTELLE. Mais on n’avait pas dit qu’on allait engager quelqu’un


pour faire le ménage le matin ?
ALAIN. Tu crois que c’est le moment de se foutre encore plus dans
la merde financière ?! Tu veux nous faire couler, c’est ça ?! Mais tu
planes vraiment toi sur les questions matérielles ! Sur les conneries
artistiques folkloriques ça va mais sur le reste bonjour ! T’es
vraiment une personne dangereuse toi dans un groupe ! Engager
quelqu’un ! Maintenant ! Vu la situation ! Je vais te dire quelque
chose : tu commences à nous faire sérieusement chier, Estelle !

ADELINE (froide). Si on en est là c’est franchement de ta faute !

ESTELLE. Je vous demande pardon.

CLAUDIE. Faites-la taire !

NATHALIE. C’est un peu tard pour s’excuser !

ESTELLE. Je pensais que ce serait gai de faire du théâtre… On


peut se transformer en d’autres choses que la vie de tous les jours…
Ça change de travailler.

ALAIN. Mais c’est pas vrai !

CLAUDIE (à Estelle). Ta gueule maintenant toi ou je t’éclate sur le


parking en sortant ! Je m’en fous que ton mari soit flic…

Estelle se met à pleurer.

NATHALIE. Non pas ça, arrête de pleurer en plus ! (Un temps court.)
J’ai plus du tout envie de m’apitoyer sur toi.

ADELINE. Moi non plus, il y a une limite et là on l’a franchie.

ALAIN. En plus tu crois que j’allais me déguiser pour faire du


théâtre ? Tu t’es vue ?!
JEAN-PIERRE. Il a raison, on me fera jamais mettre un truc pareil je
te préviens !

ALAIN. Mais t’es déguisée en quoi là ?! (Il se lève et commence à


partir.) Moi j’en ai marre, je me tire je vais taper sur quelqu’un sinon !

ESTELLE (incompréhensible). On devait finir à onze heures.

ALAIN (revenant sur ses pas). Quoi ? On devait finir à onze


heures ?! Reste jusqu’à onze heures si ça te dit ! Tiens j’ai les clés !
(Il jette les clés au sol aux pieds d’Estelle.) Je t’ai dit je me tire… Et
t’as intérêt à assurer à l’ouverture demain matin au magasin je te
préviens… il y a quatre livraisons.

ESTELLE (incompréhensible). J’assurerai.

ALAIN (à Adeline). Qu’est-ce qu’elle a dit ?

ADELINE. “Mais oui j’assurerai !”

ALAIN. Heureusement.

Alain sort.

ADELINE. Je m’en vais aussi alors. J’ai plus du tout envie de


m’apitoyer sur toi…

Claudie revient, elle a oublié quelque chose.

ESTELLE (à Claudie). Tu sais quand ils ont dit qu’on se revoyait la


prochaine fois ?

CLAUDIE. Mais arrête de cacher ton jeu, espèce de fausse sainte


de merde ! Dis où tu veux en venir, ça sera plus simple !

Claudie pousse Estelle qui tombe en arrière et se remet à pleurer.


Noir.
— 10. Estelle rencontre son voisin (suite) —
Un peu plus tard. Couloir de l’immeuble. Estelle, sanglotant, croise
son voisin. Elle rentre chez elle et referme la porte. Son mari
l’accueille avec des cris suivis de coups. Le voisin écoute la scène.

VOIX DE CLAUDIE. Ce soir-là, Estelle a commencé à écrire


beaucoup de choses sur son carnet journal. Elle dit qu’elle a
rencontré une fois encore cet homme, ce voisin qui disait travailler
dans une station d’épuration. Elle cite une dispute ensuite avec son
mari et un rêve qu’elle décrit précisément directement inspiré
apparemment par ce voisin… et sa profession.

— 11. rêve de la station d’épuration —


Vision étrange et merveilleuse. Enorme cuve. Bruits de machine
comme un broyeur. Matière boueuse et scintillante.

— 12. excuses d’Estelle —


Le lendemain matin. Dans le vestiaire. Tous les employés sont
réunis sauf Estelle.

ALAIN (affolé). J’y suis resté deux heures, y avait une drôle
d’ambiance. Quand un client entrait, les serveuses allaient tout de
suite lui parler dans mon dos… Et le type ressortait.

NATHALIE (arrivant). Qu’est-ce que tu dis ?

ALAIN. Hier soir je suis allé faire un tour au bar, notre bar, j’y suis
allé pour qu’on fasse connaissance avec les employés, en plus c’est
quand même à plus de cinquante bornes en voiture…

NATHALIE. Et alors ?

ADELINE. Eh bien alors… ça va pas du tout apparemment.

ALAIN. Ben c’est pas du tout un bar classique.

BERTRAND. C’est quoi ?

ALAIN. Ben c’est un bar oui… Mais pas seulement. Quand j’y étais,
y avait cinq serveuses pour cinq clients, que des types. Je vous
laisse imaginer comment les filles étaient habillées… C’est évident
qu’habituellement ça doit coucher et baiser quelque part.

NATHALIE. Ah bon ?!

BERTRAND. C’est légal ?

ALAIN. Mais non, idiot ! C’est complètement illégal ! C’est totalement


illégal d’avoir un bordel de nos jours.

ADELINE. Je vous rappelle que c’est nous qui sommes


responsables de cet endroit. On va aller en prison, comme
proxénètes…

ALAIN. En plus, au niveau des comptes… impossible d’y avoir


accès. J’ai demandé, ils m’ont répondu des salades…

JEAN-PIERRE. Qu’est-ce qu’on va faire ?

ALAIN. Faut y aller un soir ou deux par semaine pour définir les
règles et ensuite aller sans arrêt contrôler qu’y a pas de dérapages.

ADELINE. Qui va faire ça ?!


ALAIN. Faut quelqu’un qui ait un peu d’autorité et de poigne
évidemment.

Un temps.

JEAN-PIERRE. Moi je veux bien si ça peut rendre service.

Un temps.

ALAIN. T’es sûr, Jean-Pierre ?!

JEAN-PIERRE. Pourquoi non ?

ALAIN. Bon on y va, moi je récupère Estelle pour redonner un coup


en boucherie, on dirait que ça pas été fait ce matin, je sais pas
comment c’est possible ça d’ailleurs !

BERTRAND. Ce matin elle a déchargé le camion de cosmétiques, y


avait trois livraisons qui se sont présentées en même temps et
ensuite on lui a demandé de nettoyer la douche…

ADELINE (regardant sa montre). Estelle est à la boulangerie là


maintenant.

NATHALIE. Et à la caisse.

ADELINE. Oui, à la boulangerie et à la caisse.

ALAIN. Ben je la prends quand même cinq minutes c’est comme ça,
je vous la rends plus tard.

NATHALIE. Je vous préviens moi je pars à dix-huit heures, elle me


remplace.

ADELINE. Et ensuite demain c’est moi qui ai mis une option sur elle
toute la journée…
Entre Estelle.

ALAIN. Oui, Estelle ?

ESTELLE. Y a personne au magasin. Je voudrais vous demander


pardon par rapport à ce qui s’est passé hier à la salle du parking…
C’est vraiment de ma faute tout ce qui est arrivé… Je savais que
vous étiez très fatigués, c’est normal que vous vous soyez mis en
colère… Faut pas vous en vouloir… Des fois j’ai envie de me donner
des claques… Je suis insupportable quand je m’y mets… Par
rapport à la pièce théâtrale, j’ai très envie de continuer à m’en
occuper si vous êtes d’accord… Ça fera une charge en moins pour
tout le monde… Mais il faut que je m’y prenne autrement, je le sais
bien… Pardon à tous vraiment.

Un temps. Malaise.

ALAIN. Bon bon.

ADELINE. C’est gentil.

NATHALIE. Oui c’est gentil de dire ça.

JEAN-PIERRE. Si tu t’excuses…

ALAIN. Je m’excuse aussi, peut-être je me suis trop emporté.

NATHALIE. Moi aussi je m’excuse.

ADELINE. Moi aussi.

JEAN-PIERRE. Moi aussi je m’excuse.

BERTRAND. Moi aussi.

CHI (approximatif). Moi aussi.


CLAUDIE. Pas moi.

ESTELLE. Je comprends c’est pas grave, il faudra un peu de temps.

ALAIN. Bon pour être concret, comment ça pourrait se passer


maintenant cette affaire de pièce selon toi ?

ESTELLE. C’est assez simple en fait… C’est devenu très clair


depuis cette nuit… Il se trouve que j’ai visualisé quelque chose en
rêve…

ALAIN. En quoi ?

ESTELLE. En rêve… Pour moi c’était comme une sorte de tableau…


J’ai vu les choses… Et j’ai très bien ressenti ce qu’on pourrait faire…

ALAIN (inquiet). Qu’est-ce tu as vu ?

ESTELLE. C’est pas facile à expliquer… En fait j’ai rêvé que j’étais
avec vous quelque part… Ça n’avait rien à voir avec la pièce de
théâtre en apparence mais pourtant c’était exactement la pièce de
théâtre… On était entièrement recouverts de boue, une boue propre
mais qui était également très sale… C’était des excréments,
exactement les déchets solides qu’on va évacuer aux toilettes tous
les jours… On était tous placés dans un endroit… comme une cuve
énorme ou bien une piscine. On était tous recouverts par ces
excréments humains qui sentaient une mauvaise odeur… Mais au
lieu d’en être gênés, on était merveilleusement bien… C’était comme
quelque chose qui donnait de la force et qui permettait de bien voir
ce qu’on ne voit pas d’habitude… C’était exactement ce qu’on devait
arriver à faire d’important avec notre pièce de théâtre…

Tout le monde est abasourdi.

ALAIN. Putain c’est moi qui rêve !

NATHALIE. Tu es folle, Estelle.


ADELINE. C’est quoi le rapport ?

ALAIN. Mais tu recommences c’est pas vrai ?!

BERTRAND. C’est une histoire de merde.

ALAIN. C’est pas vrai, bordel de bordel de bordel de merde !

ADELINE. Excuse-moi, j’ai l’impression d’être à l’hôpital


psychiatrique quand je t’entends.

ESTELLE. J’ai pas terminé mon explication, je vous ai pas dit où ça


allait déboucher.

ALAIN. Mais on veut surtout pas en entendre plus, Estelle, on s’en


fout de ce que tu nous racontes, on veut pas savoir où ça va
déboucher… Surtout tu te tais, tu fermes ta gueule… Tu viens
t’excuser et après tu repars dans des délires de psychopathe ! Mais
c’est pas vrai ça, t’es complètement tarée ! Tu viens nous dire que tu
veux parler concrètement de la pièce de théâtre et tu nous sors un
délire sur la merde qui pue pas… T’es complètement déconnectée
de la réalité, ma pauvre fille ! Mais tu sais ce qu’on est en train de
vivre nous en ce moment ?!

ESTELLE. Oui.

ALAIN. Moi dans mes rêves je vois un magasin vide, je vois la faillite
et le chômage, je vois de la merde mais de la merde qui pue…
Espèce de dingue ! Espèce de folle dingue ! Je me tire, je vais
vraiment la frapper sinon je crois…

NATHALIE. C’est grave ce que tu es en train de devenir, Estelle…

Noir.
— 13. blouses à laver —
Quelques jours plus tard. Fin de journée, après la fermeture du
magasin. Dans le vestiaire. Estelle recueille les blouses de chacun
des employés pour les laver.

ADELINE. On va faire paraître l’annonce demain matin.

NATHALIE. L’annonce de quoi ?

ADELINE. Pour recruter un type, un directeur ici au magasin.

NATHALIE. Ah bon c’est décidé ?

ADELINE. Oui, y a pas d’autre solution, on va pas s’en sortir sinon.


Mine de rien, Blocq, même s’il était pas là tous les jours, il savait
gérer les choses. (A Estelle.) Tu pars ?

ESTELLE (les blouses dans les bras). Oui, après je m’en vais, j’ai
fini.

ADELINE. Entre la travée des condiments et des céréales il y a des


œufs par terre, pose ça là-bas et tu vas nettoyer.

Estelle sort. Alain, suivi de Jean-Pierre, entre, une lettre à la main.

ADELINE. Qu’est-ce qui se passe ?

ALAIN. Jean-Pierre a reçu une lettre recommandée d’un huissier


chez lui.

JEAN-PIERRE. C’est un huissier mandaté par Blocq, c’est à cause


de la pièce de théâtre.
ALAIN. Si on reprend pas les répétions sous huit jours tout le groupe
ensemble, tout ce qu’on a signé chez le notaire sera annulé ; des
soucis de propriétaire ou bien des soucis de chômeur on a le choix.

NATHALIE. Vous vous voyez recommencer avec Estelle ?

ALAIN. Tu as une autre solution à proposer ? Tu veux perdre tout ?


Tu veux prendre des grandes vacances ? Mais putain, merde,
merde, merde, mais quel salopard ce type c’est pas vrai !

BERTRAND. Il peut pas crever !

Estelle entre à nouveau, balai et seau à la main.

NATHALIE. La voilà Estelle.

ALAIN (à Estelle). On vient de recevoir un courrier d’huissier… C’est


Blocq qui est en dessous de tout ça. On est obligés de se mettre à
retravailler sur cette pièce à la con… On n’a pas le choix… Et tous
ensemble…

ESTELLE. Ah bon ?

ALAIN. Oui c’est comme ça… Sinon c’est simple, on perd tout c’est
simple… On voudrait peut-être réfléchir avec toi à quelque chose qui
serait possible…

ESTELLE. Ah bon ?

ALAIN. L’essentiel c’est que ça redémarre lundi… On est vraiment


dans une situation très critique. Faut que tu y mettes du tien, Estelle,
et nous on y mettra du nôtre… Tout le monde s’y engage ici, je crois.

TOUS. Oui.

ESTELLE. J’y ai réfléchi déjà, je veux bien reprendre mais


seulement si on fait pas semblant… Et si on fait les choses que j’ai
dites l’autre fois…

ALAIN. Attends, on va pas repartir sur cette histoire de merde,


Estelle, c’est pas possible.

ESTELLE. Vous m’avez pas laissée continuer l’autre fois.

ALAIN. Bon on t’écoute alors.

ESTELLE. Une pièce artistique ça permet de faire voir à quelqu’un


ce qu’il ne voit pas en temps ordinaire si elle est bien faite… C’est ce
que j’ai vu l’autre nuit en rêve.

ALAIN. Oh là là là là là là…

ESTELLE. Et c’est exactement ce qui était arrivé à mon père : un


jour en regardant la télévision, il a eu un choc, ça l’a bouleversé il a
pleuré pendant trois jours, après il n’a plus été le même.

ALAIN. Ça recommence c’est reparti.

JEAN-PIERRE. Il est devenu comment ?

ESTELLE. Il est devenu complètement différent avec les autres…


Nous on ferait une pièce de théâtre qui lui permette, quand il irait la
voir, de mieux ressentir ensuite les choses qui l’entourent…

JEAN-PIERRE. Ton père ?

NATHALIE. Non Blocq !

ALAIN (accablé). Oh là là, Estelle !

NATHALIE. Pourquoi tu veux le faire changer, on s’en fout après


tout.

BERTRAND. Il est malade, il va mourir.


NATHALIE. Arrête de vouloir toujours t’occuper des autres, Estelle,
occupe-toi de toi un peu !

Tout le monde est accablé.

ALAIN. C’est totalement flou, incohérent et délirant ce que tu veux


faire, Estelle, et surtout c’est de l’utopie intégrale…

ADELINE. Et tu te vois nous commander pour faire une chose


comme ça ?

ALAIN. Ça serait une énorme pagaille si on faisait ce que tu dis.

BERTRAND. Pourquoi on fait pas semblant ?

ALAIN. Ecoute, Estelle, voilà : on fait les choses au minimum, on fait


quelque chose parce qu’on doit le faire et c’est tout… On se lance
pas dans des choses totalement incohérentes… Et que tu pourras
pas maîtriser. Sois raisonnable un peu.

ESTELLE. A ces conditions je dis non…

ALAIN. Putain mais c’est pas vrai !

ESTELLE. Ce que je vous propose c’est qu’on se donne rendez-


vous demain soir à la salle du parking à vingt et une heures.
Maintenant je dois y aller, j’ai mon petit frère que j’ai pas vu depuis
longtemps qui est de passage à la maison… J’ai bien envie de le
voir…

Elle sort.

ADELINE. Elle a encore un frère, Estelle ?

NATHALIE. Elle a plein de frères, Estelle.


ALAIN. Putain de merde. Mais c’est quoi cette manie de vouloir sans
arrêt faire changer les autres, c’est pas possible !

ADELINE. Elle est comme ça, Estelle.

Noir.

— 14. — le jeune frère d’Estelle terrorise les


employés

VOIX DE CLAUDIE. Le lendemain soir quand on est arrivés dans le


lieu où on se réunissait pour faire nos répétitions de théâtre, on a
trouvé la porte ouverte. Estelle n’était pas arrivée. A la place, il y
avait quelqu’un qu’on ne connaissait pas.

Salle de répétition dans l’obscurité. Un jeune homme est assis par


terre. Les employés entrent.

NATHALIE. Il était là quand je suis entrée… C’était ouvert.

JEAN-PIERRE. Maintenant si on se retrouve avec toute une bande


de zonards sur le dos.

NATHALIE. Attention, il a l’air dans un drôle d’état.

ALAIN (au jeune homme). On va appeler les flics si vous sortez


pas…

ADELINE. Il est tout jeune, c’est un gamin.

BERTRAND. Et alors ?

ALAIN. Allez faut dégager toi, tu m’entends ! Allez… sors de là toi.


Il le saisit par son blouson pour le faire sortir.

BERTRAND. Enlève ta main, Alain.

JEAN-PIERRE. Alain, il a quelque chose dans sa poche.

Le jeune homme se lève et sort un revolver. Il tire en l’air. Cris de


panique des employés.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Ahhhhhhhhhhhh ! Faut pas que je


perde le contrôle ! Merde alors ! Non ! J’étais calme avant qu’ils
arrivent ces cons ! Ahhhhhhhhhhhh ! Aplatissez-vous par terre !
Vite ! Aplatissez-vous ! Je vais peut-être perdre le contrôle de moi-
même ! (Il tire encore.) Merde alors ! Non ! Merde ! J’étais calme
avant qu’ils arrivent ! C’est pas vrai ça ! (S’adressant aux employés.)
A quatre pattes ! Toi aussi, à quatre pattes ! (Obligeant l’un à
s’asseoir sur le dos d’un autre.) Tiens mets-toi là toi ! Monte là-
dessus vite ! (A un autre.) Toi aussi monte là-dessus ! Fais le
cheval ! Ça calme le cheval ! Vite ! Moi quand je suis avec les
chevaux, ça me calme ! Faites les chevaux ! Vas-y, tête de con !
(Les employés miment la marche du cheval.)
Fais le cheval ! Allez ! Voilà c’est bien ! Ça me calme les chevaux !
Faites les chevaux ! Putain ! C’est vrai que vous êtes chiants !
Quand Estelle m’a parlé de vous, je m’étais douté que vous deviez
être chiants.

NATHALIE. Vous connaissez Estelle ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Je suis son frère, grosse


connasse… Elle a neuf frères, Estelle, tous aussi déglingués les uns
que les autres… Je suis venu vous dire qu’Estelle, elle va pas venir
ce soir… Elle a pas le moral, elle pleure cette grosse conne… Alors
je lui ai dit de rester à la maison… Cette nuit elle m’a raconté ses
petits problèmes… Il paraît que vous avez un petit engagement avec
un type qui s’appelle Grok. J’ai juste compris que ce type-là, il était
en train de crever à l’hôpital et qu’avant ça il vous avait donné la
peau de son cul comme ça en cadeau. Ma sœur ça lui troue la peau
de son cul à elle que vous vouliez pas faire ce que ce type il vous
demande ! Elle voudrait juste un peu de coopérationnalité de votre
part. Alors voilà, à partir de maintenant son petit problème à ma
sœur ça va aussi devenir le mien… Partout où vous irez je serai là, à
vous zieuter, comme Big Brother, j’aurai mes yeux partout, même
dans les coins, même dans votre lit le soir, sous les draps, ou aux
cabinets… Si jamais vous respectez pas la parole que vous avez
donnée à ce type-là, à ce Brocq, si vous contredisez ma sœur sur
une seule petite virgule d’une de ses phrases à la con, si vous la
laissez pas faire son petit projet de théâtre… alors c’est moi qui irai
vous balancer à Blocq et alors ce type, il reprendra tous ces petits
cadeaux qu’il vous a faits, ces petits cadeaux qui vous font mouiller
la culotte la nuit… Je sais pas si vous avez bien saisi tout le fond
pourri de ma pensée ?! On va voir ça… Vous allez répéter après moi
deux trois petits trucs… pour que je sois bien sûr que vous avez bien
tout compris ! Allons-y. (Il scande.) “J’aime le théâtre.”
(Les employés hésitent puis répètent maladroitement.)
Non tous ensemble ! Ecoutez-vous, bande de nazes ! “J’aime le
théâtre.”

TOUS. “J’aime le théâtre.”

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. “Le théâtre est plus important que


la vie.”

TOUS. “Le théâtre est plus important que la vie.”

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. “Je serai toujours obéissant avec


Estelle.”

TOUS. “Je serai toujours obéissant avec Estelle.”

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. “J’irai au bout du projet de théâtre


jusqu’à l’épuisement et même la mort.”

TOUS. “J’irai au bout du projet de théâtre jusqu’à l’épuisement et


même la mort.”
LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. On recommence depuis le début :
“J’aime le théâtre.”

Ils reprennent. Le jeune frère d’Estelle s’en va.

Noir.
ACTE III

VOIX DE CLAUDIE. Après ça, je m’en souviens, j’ai vomi. Toute la


nuit… D’autres n’ont pas arrêté de pleurer. Des hommes surtout. Et
pas seulement Jean-Pierre. Personne dans le groupe n’était préparé
à vivre une chose pareille. On ne sait pas pourquoi personne n’est
allé parler à la police… On se demandait pourquoi Estelle n’était pas
venue…

— 1. discussion au sujet du jeune frère d’Estelle —


Le lendemain. Dans la salle de répétition. Tous les employés sont
réunis.

ESTELLE. Je voudrais m’excuser encore une fois pour ce qui est


arrivé hier avec mon frère… Je m’excuse… Mais vous savez je n’ai
aucun contrôle sur lui…

NATHALIE. Mais enfin personne ne le connaissait ici, tes autres


frères on les connaît, mais lui non !

ESTELLE. Moi non plus je ne le connais pas bien en fait ; il est parti
très tôt de chez mes parents à cause de circonstances
particulières…

ALAIN. Ah bon ?

ESTELLE. J’étais déjà mariée moi.

ALAIN. Quelles circonstances ?

Un temps.
ESTELLE. A cause de la violence.

ADELINE. Quel genre de violence ?

ESTELLE (bas). Un meurtre.

ALAIN. Comment ?

NATHALIE. Un meurtre.

ALAIN. A quel âge ?!

ESTELLE. Six ans !

ALAIN. Six ans !

JEAN-PIERRE. Qu’est-ce qu’il a fait ?!

ESTELLE (bas). Il a tué un autre enfant à son école.

ALAIN. Comment ?

NATHALIE. Il a tué un autre enfant à son école.

ALAIN. A six ans ? Mais enfin il n’aurait jamais dû ressortir… Fallait


le garder enfermé ce type.

ESTELLE. On peut pas le garder toute la vie enfermé non plus, il


faut bien laisser une autre chance aux gens.

ALAIN. Enfin, ça suffit avec ce discours.

NATHALIE. Je veux jamais revivre ce que j’ai vécu, Estelle, j’ai cru
que j’allais mourir.
ADELINE. Il est très très violent, Estelle ! Il est malade, il est
dangereux, il faut le dénoncer à la police…

ESTELLE. Oui je sais.

Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE (traduisant). “Si on le dénonce, je veux pas qu’il s’en


prenne à ma famille moi, il doit avoir tout un tas d’amis très
violents…”

ALAIN. Qu’est-ce que tu en penses, Estelle ?

ESTELLE. Ce que je sais c’est qu’il est incontrôlable.

ALAIN (très angoissé). C’est très très très angoissant, on n’avait pas
besoin de ça…

Un temps.

ESTELLE. Est-ce que vous voulez qu’on se mette à travailler un peu


quand même ?

Un temps. Tous semblent ahuris.


Noir.

— 2. scène de drague entre Blocq et Estelle —


Quelques instants plus tard. Même lieu. Dirigés par Estelle, Chi et
Claudie tentent de reconstituer la scène de séduction grossière entre
Blocq et Estelle. Claudie a un aspirateur à la main. Les employés
autour sont excédés.

ESTELLE (à Chi, à propos de Blocq). Quand les gens souffrent à


côté de lui, il ne les voit pas… Il ne ressent pas ce que les gens
ressentent… C’est pour ça qu’il se comporte comme il se comporte
avec les autres… Il est aveugle à ce qui se passe autour de lui… Et
insensible… S’il ne l’était pas, il agirait autrement… C’est certain.

Soupirs des employés.


Chi, imitant Blocq, parle à Claudie en s’approchant d’elle. Puis il
l’enserre. Immédiatement, Claudie se dégage et menace Chi avec
l’aspirateur.

CLAUDIE. Oh là toi tu te calmes !

Tous manifestent leur impatience.

ESTELLE (très déçue). Faut que tu le laisses faire on a dit !

CLAUDIE. Jusqu’où ?

ADELINE. Faut que tu le laisses te toucher, Claudie !

ALAIN. Ça fait une heure !

NATHALIE. Laisse-le te toucher et puis voilà !

CLAUDIE. J’aime pas !

NATHALIE. Personne n’aime ça, Claudie, mais il faut le faire


puisque Estelle te le demande.

ESTELLE. Personne n’aime ça !

ADELINE. Non personne n’aime ça !

Un temps.

JEAN-PIERRE (timidement). Juste une petite remarque, toujours la


même chose, c’est quand même très gênant de pas comprendre
Chi, on comprend pas ce qu’il raconte c’est gênant.
ESTELLE. Mais si, on comprend !

JEAN-PIERRE. Toi tu comprends, mais le spectateur ordinaire c’est


certain non. Si on comprend pas ce que raconte Blocq, c’est gênant
non ?

ALAIN (explosant). En même temps Jean-Pierre c’est peut-être pas


si grave au stade où on en est. C’est pas simple ce que tu nous
demandes, Estelle.

NATHALIE (à Estelle). On peut arrêter là pour ce soir ?

ESTELLE. Non, on va aller jusqu’à l’heure qu’on avait dit… (Estelle


sort un papier de sa poche.) Je voulais dire des choses que j’ai
pensées par rapport à ce qu’on fait ici. Je propose qu’à partir de
demain, on se voie tous les soirs…

TOUS. Quoi ? Ah bon ?!

ESTELLE. Sauf le mardi et le dimanche… à cause des enfants. Les


horaires seront donc de vingt et une heures à vingt-trois heures
trente. Personne ne pourra être absent sauf en cas de maladie. Les
gens qui arrivent en retard auront l’obligation de nettoyer la salle en
partant… Et enfin surtout, ici pendant tout le temps de la répétition,
tous les soirs, il sera interdit de parler des problèmes du magasin.
Voilà… Bon ben on s’arrête. A demain, moi j’y vais… parce que…
Bonsoir.

Elle s’en va.

TOUS (accablés). Bonsoir.

Noir.
— 3. — le jeune frère d’Estelle menace Chi après la
répétition
Un peu plus tard. Les employés sortent de la salle de répétition. Le
jeune frère d’Estelle, un peu à l’écart, fait un signe à Chi lui
demandant de s’approcher.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE (à Chi). Dis donc toi, va peut-être


falloir que tu fasses un petit effort quand tu t’exprimes non ?! On
comprend rien à ton charabia ! C’est du guatémaltèque ? C’est
gênant non pour le théâtre, tu trouves pas ?!

CHI (approximatif). Je parle français normalement.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Ben oui ! Mais non ! Moi je


comprends rien ! Alors tu vas apprendre comme tout le monde OK ?
Tu vas prendre des cours de prononciation du français… avec des
cassettes la nuit dans ta chambre avec ta femme… OK ?

CHI. Bon ben d’accord.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Je te répéterai pas le truc encore


une fois, OK ?

CHI. OK.

Le jeune frère d’Estelle lui fait signe de s’en aller. Chi va rejoindre les
autres.
Noir.

VOIX DE CLAUDIE. Les jours suivants, on a dû affronter de


nouvelles difficultés, tout le monde était à bout, il y avait la journée
normale au magasin, les réunions le soir, la gestion de nos sociétés
et les répétitions la nuit quasiment avec Estelle… C’était intenable…
En plus, depuis une semaine, Jean-Pierre ne venait plus travailler…
Depuis qu’on lui avait confié la mission d’aller superviser les
agissements douteux du personnel de notre bar, un bar
essentiellement ouvert la nuit, on ne l’avait pas revu…

— 4. réunion autour de la table —


Quelques jours plus tard. Au magasin, dans le bureau. Les
employés sont assis autour d’une table ronde.

NATHALIE. On peut y aller ?

BERTRAND. Il manquera Jean-Pierre…

ALAIN. Evidemment.

ADELINE. Qu’est-ce qu’on va faire avec Jean-Pierre ?

ALAIN (sur un ton ferme). Ecoute, on ne parle pas de ça maintenant


s’il te plaît.

BERTRAND. Il est venu aujourd’hui !

ALAIN. Deux heures… dans un état ! Je lui ai dit de rentrer chez


lui… On l’a perdu Jean-Pierre moi je dis…

Un temps.

ADELINE. Je vous préviens j’en ai marre… On a tous les éléments


contre nous, c’est vraiment dur… Je suis au bord de craquer
vraiment… On n’a pas les compétences.

ALAIN. On est épuisés.

ESTELLE (arrivant). Bonsoir.


Elle s’assoit.

TOUS (discrètement). Bonsoir.

NATHALIE. Mais enfin, pourquoi ça marche plus le magasin ? Ça


marchait avant !

ALAIN. Attends, il faut déjà parler de l’abattoir avant de parler du


magasin.

BERTRAND. Qu’est-ce qui se passe à l’abattoir ?

ALAIN. Il y a un gros problème.

NATHALIE. Mais c’est pas possible ! C’est totalement dingue toutes


ces entreprises, y a pas de cohérence, on n’y comprend rien… Ça
part dans tous les sens, supermarché, abattoir, cimenterie.

ALAIN. Tu t’y connais en politique managériale toi maintenant ?

NATHALIE. Non mais je suis pas idiote, c’est tout, et puis tout le
monde le dit que ça part dans tous les sens, ça te surprend que je
réfléchisse ?

BERTRAND. Jean-Pierre avait raison, c’est des cadeaux pourris


toutes ces entreprises.

ALAIN (exaspéré). Je m’excuse mais tout n’est pas pourri, la


cimenterie par exemple est une très bonne affaire, elle marche très
bien. On va bientôt recevoir des dividendes d’ailleurs il paraît mais
bon avant ça il faut parler de l’abattoir… Le problème avec l’abattoir
c’est qu’il faut investir cinq millions de travaux pour remettre toutes
les installations aux normes d’hygiène d’ici un an, voilà ce sont les
nouvelles réglementations… On a étudié le dossier avec Adeline et
notre expert comptable… Et l’expert comptable dit qu’il faut pas le
faire.
BERTRAND. Ah bon ?

ALAIN. Non, il faut pas investir cinq millions, d’après l’expert


comptable, le cours de la viande au niveau mondial chute depuis
deux ans et ça va pas s’arrêter comme ça d’après lui…

NATHALIE. Quoi le cours de la viande ?

ALAIN. Oui le cours de la viande.

NATHALIE. Quel rapport ?

ALAIN. Quel rapport entre un abattoir industriel et le cours de la


viande ?! Ben réfléchis ! Puisque tu sais faire y paraît ! Voilà le
problème selon l’expert comptable : pour investir, il faudrait
emprunter cinq millions, mais pour emprunter ces cinq millions,
comme l’abattoir est déjà dans le rouge, il faudrait hypothéquer nos
biens les plus intéressants, c’est-à-dire les murs de ce magasin et
surtout les terrains de la cimenterie, qui paraît-il ont pris une grande
valeur ces dernières années…

NATHALIE. On nous parle de terrains maintenant !

ALAIN. Mais si on investit ces cinq millions, toujours d’après l’expert


comptable, et que l’abattoir se casse la gueule dans deux ans
comme c’est très probable… alors on risque vraiment de se
retrouver marrons comme des cons… parce que cet abattoir fera
des pertes, parce qu’on devra le fermer en catastrophe de toute
façon et parce qu’on aura grillé bêtement le reste de notre
patrimoine qui était très sain et potentiellement rentable…

NATHALIE. Et alors ?

ALAIN. Alors quoi ?

NATHALIE. Il faut faire quoi ?


ALAIN. L’expert dit qu’il faut fermer.

NATHALIE. Fermer quoi ?

ALAIN. L’abattoir ! D’après l’expert, plus on attendra pour le faire


plus on perdra d’argent et plus on risquera de contaminer toutes les
autres sociétés…

BERTRAND. Fermer l’abattoir ?

ALAIN. Oui.

BERTRAND.… et le personnel ?

ALAIN. Quoi le personnel ?

NATHALIE. Y a pas des employés à l’abattoir ?

ALAIN. Si.

BERTRAND. Qu’est-ce qu’ils vont devenir ces types ? J’ai mon


beau-frère qui bosse là-bas.

ALAIN. C’est l’expert comptable qui pense comme ça, c’est pas moi,
j’ai pas dit que c’était moi.

NATHALIE. Mais enfin, tu entends ce que tu es en train de dire,


Alain ?

ADELINE. Alain est seulement en train de dire ce que lui a dit


l’expert comptable.

NATHALIE (à Adeline). Et toi tu es aussi de son avis ?

ADELINE. Qu’est-ce que tu veux dire ?


NATHALIE. Que t’es prête à liquider des gens ! Des gens comme toi
et moi qui retrouveront jamais de boulot !

ADELINE. Retire ça tout de suite ! C’est dégueulasse ce que tu


viens de dire, j’ai toujours été du côté des gens comme toi et moi…
On est juste en train de dire ce qu’a dit l’expert comptable… C’est
pas nous qui avons dit ça !

ALAIN. Mais y a vraiment un malentendu là, on n’est pas en train de


donner notre avis Adeline et moi, on est en train de donner l’avis de
la personne qui est payée par nous pour nous donner des avis sur
les choses qu’on a du mal à comprendre…

NATHALIE. Alors on n’a qu’à dire qu’on s’en fout de ce type !

ALAIN. Ben voyons.

NATHALIE. Je comprends pas ! Toi ! Est-ce que tu es d’accord pour


fermer et qu’on mette ces gens à la rue ?

ALAIN. J’ai pas dit ça ! Vous êtes trop cons.

BERTRAND (à Alain et Adeline). Jean-Pierre avait raison en fait,


vous êtes peut-être en train de changer, tous les deux…

ADELINE (offusquée). Quoi ? Je suis en train de changer ? Retire


ça !

BERTRAND. Vous avez déjà changé depuis un certain temps, ça se


voit ! C’est Jean-Pierre qui l’a vu en premier !

NATHALIE. C’est vrai, il a raison pour une fois ! Vous avez changé
excusez-moi ! Vous vous transformez, depuis un certain temps déjà !
Vous êtes changés !

ADELINE. Mais en quoi ?!


ALAIN (totalement offusqué). Putain, mais c’est pas vrai ce que
j’entends. Dis donc, le Alain que tu as connu il y a cinq ans il est
toujours là ! C’est le même hein ! Ça alors ! Moi j’ai en vraiment
marre de me faire insulter !!! Je vais tout envoyer promener moi, je
vous jure ! Je vais me barrer moi !!! Et vous vous démerderez tout
seul comme des grands !

Un temps.

ADELINE. Excusez-moi mais maintenant il faut parler du présent,


présent… Depuis un mois, du fait de la chute des ventes au
magasin, (elle craque) on a commencé à creuser un trou sur notre
compte bancaire… On est à moins deux cent mille francs !

ALAIN. Si y en a un qui veut faire encore le malin on l’écoute.

ADELINE. On a réfléchi à un plan en trois points avec Alain, le seul


qui peut nous sauver : un, faut plus fermer entre treize et quinze,
deux, faut ouvrir jusqu’à vingt et une heures deux soirs par semaine,
et surtout trois, il faut ouvrir le dimanche jusqu’à treize heures.

BERTRAND. Faire plus d’heures quoi ?! Travailler plus ?!

ALAIN. Oui pour pouvoir faire venir plus de clients et remonter notre
chiffre d’affaires très rapidement !

Silence. Tout le monde paraît écrasé.

NATHALIE. Je refuse. (Elle pleure.) J’en peux plus, je suis à fond,


j’en ai marre.

ALAIN. Alors dans ce cas on est foutus, on est morts, comme ça tout
est réglé.

BERTRAND. Jean-Pierre avait raison, vous êtes en train d’essayer


de nous exploiter en fait.
ADELINE. Qui ça “nous” ?

BERTRAND. Vous deux !

ALAIN. Personne t’exploite, c’est toi le patron, crétin, dans cette


histoire, c’est pas seulement moi et arrête de parler au nom de Jean-
Pierre, il est pas là, parle en ton nom.

BERTRAND. Tu dis que c’est moi le patron ? C’est pas toi qui
cherches à me faire travailler plus pour gagner du fric sur mon dos ?

ALAIN. Mais c’est ton fric aussi ce fric et pour le moment on est en
train d’en perdre !

Chi dit quelque chose à Bertrand dans un français


incompréhensible.

ESTELLE (traduisant). “C’est ton fric aussi connard !”

ALAIN. Si tu es un patron et que tu ne veux pas ouvrir plus alors tu


es un mauvais patron !

NATHALIE (se levant). En tout cas, moi jamais je ferai encore plus
d’heures que j’en fais actuellement, jamais ! Ça vous pouvez en être
sûrs ! Et si c’est comme ça que vous voyez les choses, je viendrai
encore moins que maintenant, je ferai juste les heures légales, et je
vous dénoncerai si y a des personnes qui font des heures illégales…
J’ai plus envie de discuter, je me barre, je rentre chez moi. Faites
vraiment bien attention à vous…

Elle sort.

ALAIN. Oh là là là là là là là là, Nathalie. Oh là là là là là là là là…

BERTRAND. Je suis du même avis qu’elle ! Vous me couillonnerez


pas comme ça ! Moi aussi je vous dénoncerai si vous nous faites
faire des heures illégales ! Et je vous promets que c’est vrai…
CHI (à Bertrand). Macaque !

ESTELLE (traduisant machinalement). “Macaque !”

Bertrand sort.

ALAIN. Oh là là !

Tous ont l’air découragés.


Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ESTELLE (traduisant). “On est vraiment dans la merde… avec tous


ces cons…”

Un temps.

ALAIN. Ils comprennent pas les réalités… C’est comme des


gosses… Y aurait qu’une solution c’est leur imposer les choses par
la force à des gens comme ça ! Si on peut pas ouvrir plus ce putain
de magasin, on est fichus !

Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

ALAIN (à Estelle). Qu’est-ce qu’il dit lui ?

ESTELLE. “Faudrait leur envoyer le frère d’Estelle…”

ALAIN. Ça va pas la tête !

ADELINE. C’est un psychopathe.

ALAIN. Il va les amocher.

Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.


ESTELLE (rapportant les paroles de Chi). “Il est certain que Bertrand
et Nathalie se servent dans la caisse du magasin.”

ALAIN. Ah bon ? (Un temps.) Qu’est-ce que tu en penses toi,


Estelle ?

ESTELLE (déstabilisée). De quoi ?

ALAIN. De demander à ton frère… Putain qu’est-ce que je suis en


train de dire moi ?

ESTELLE. Je ne voudrais plus avoir à faire à lui… Il est trop violent,


il ne sait pas agir autrement que dans la violence.

ADELINE (à Estelle). Peut-être qu’il faut y réfléchir un peu, Estelle.

ESTELLE. Je n’aime pas la façon dont il se comporte avec les gens,


ce n’est pas du tout ma manière de voir les choses… C’est mon
frère mais ce n’est pas un ami… C’est à un ami qu’on peut
demander un service !

ALAIN. Estelle, excuse-moi d’insister… Mais toutes ces


considérations-là… tu vois… c’est valable quand tout va bien… Mais
quand c’est pour sauver la peau de tout un groupe qui n’a rien
demandé à personne, à part pouvoir continuer à vivre
tranquillement… Tu sais, Estelle, si tout se casse la gueule au
magasin, et avec les entreprises… la pièce de théâtre, elle y
passera avec, y aura plus besoin de s’emmerder avec ça… puisque
de toute façon y aura plus rien… plus rien du tout… même plus de
théâtre…

Noir.

— 5. — le jeune frère d’Estelle va chercher Jean-


Pierre au bar
La nuit. Au bar. Ambiance cabaret de strip-tease. Une jeune femme,
entourée d’hommes dont Jean-Pierre, danse sur la piste. Le jeune
frère d’Estelle entre, tire des coups de feu en l’air et saisit Jean-
Pierre.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. C’est toi Jean-Pierre ?

Le jeune frère d’Estelle entraîne Jean-Pierre de force à l’extérieur du


bar.

— 6. le jeune frère d’Estelle va chez Nathalie —


Devant chez Nathalie. Le jeune frère d’Estelle, sur le palier, sonne à
la porte. La porte s’ouvre. Apparaît Nathalie. Le jeune frère d’Estelle
entre et ferme la porte derrière lui.

VOIX DE CLAUDIE. Le frère d’Estelle, avec sa manière à lui, réussit


entre guillemets, en quelques jours, à ramener Bertrand, Nathalie et
Jean-Pierre à la raison… Jean-Pierre se remit au travail dès le
lendemain. Bertrand et Nathalie acceptèrent les nouveaux horaires
d’ouverture qui étaient faut l’avouer la seule solution logique qu’on
avait pour s’en sortir… Ils acceptèrent à contrecœur mais ils
acceptèrent quand même… L’ouverture le dimanche matin était
presque un succès… Grâce au frère d’Estelle, on rétablissait la
situation au magasin… On s’en réjouissait… Mais on en était
presque gênés…

Noir.

— 7. les employés répètent la scène des animaux —


VOIX DE CLAUDIE. En échange de l’aide apportée par son frère, on
acceptait sans opposition de travailler avec Estelle sur son projet de
théâtre incompréhensible. C’était quasiment un soir sur deux. Estelle
disait qu’elle voulait avancer le plus vite possible pour que Blocq
puisse voir le résultat de ce qu’on avait fait avant qu’il meure… Ça
avait l’air vraiment de lui tenir à cœur. A cause de la fatigue en fait,
on ne réfléchissait plus du tout. On faisait ce qu’elle nous demandait
et c’est tout… comme des robots. Tout ça allait avoir une fin un jour,
c’est ce qu’on se disait pour tenir…

Quelque temps plus tard. Dans la salle de répétition. Chi, portant un


masque grotesque et revêtu d’une fourrure synthétique, se tient
debout, immobile. Entre Alain suivi de Jean-Pierre et Bertrand,
stupéfaits par l’apparence de Chi. Estelle entre à son tour.

ALAIN. C’est quoi ça, Estelle ?

JEAN-PIERRE (à Estelle). Elle est pas là Adeline ? Je l’ai vue


passer.

ESTELLE. Elle est en train de se changer.

ALAIN. Se changer en quoi ?

ESTELLE. Je vais vous expliquer… En fait on va repartir de zéro, ce


que je voudrais qu’on fasse est devenu très précis maintenant dans
ma tête.

CLAUDIE (entrant). Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi ça, Estelle ?

ALAIN. Tout ce qu’on a fait jusque-là ça va pas, on recommence de


zéro ?

ESTELLE. Ça m’a vraiment soulagée de voir aussi nettement les


choses… Parce que c’était difficile pour moi de bien les voir avant…
Ça m’a fait comprendre tout ce qui n’allait pas, c’est devenu très clair
en moi comme un grand film, c’était tellement beau ça m’a émue j’en
ai pleuré je vous jure, ça faisait longtemps que j’avais pas pleuré
comme ça. (Elle rit.) Les personnes n’étaient plus vraiment des
personnes et pourtant c’en étaient quand même… Les personnes
étaient devenues des animaux… Et pourtant elles restaient des
personnes quand même.

ALAIN. Des quoi ?

ESTELLE. Des animaux et c’était très beau. Quand on voit ça… on


ne peut plus réfléchir… on pleure.

Entre Adeline, costumée par Estelle en oiseau ridicule.

JEAN-PIERRE. T’as vu ça en rêve, Estelle ?

ESTELLE. Euh, oui.


(Un temps. Tous sont hébétés. A Chi et à Adeline.) Déshabillez-
vous, vous !

ADELINE. Comment ?

ESTELLE. Déshabillez-vous !

ALAIN (désespéré). Au début tu nous parlais de boue… et de merde


d’accord, mais tu nous as jamais demandé de nous transformer en
merde pour autant… Là d’un coup c’est dégradant. En plus, y a
tellement de choses importantes et sérieuses à s’occuper par
ailleurs. Moi je refuse de faire un animal.

ESTELLE (menaçante, montrant la sortie). Tu refuses de faire un


animal ? Ceux qui sont contre et qui veulent pas le faire, pour le faire
savoir ils n’ont qu’à s’en aller !

Un temps. Personne ne bouge.


Noir.
— 8. Alain en sang —
Quelque temps plus tard. Le matin, à l’ouverture du magasin. Dans
le vestiaire. Alain est assis sur une chaise. Claudie lui essuie le
visage avec du coton.

JEAN-PIERRE (entrant). Qu’est-ce qu’il y a, Alain ? Ça va ?

CLAUDIE (à Jean-Pierre). Il est en sang…

JEAN-PIERRE (à Alain). D’où tu viens comme ça ?

ALAIN. De l’abattoir. Je suis allé à l’ouverture pour parler avec les


types.

JEAN-PIERRE. Pour quoi faire ?

ALAIN. Parce qu’il le fallait.

BERTRAND (entrant). Qu’est-ce qui se passe ?

JEAN-PIERRE. Alain revient de l’abattoir, il a la gueule en sang.

CLAUDIE. Faut l’emmener à l’hôpital, c’est grave ce qu’il a, c’est très


profond.

NATHALIE (entrant). Qu’est-ce que t’es allé faire à l’abattoir ?

ALAIN. Je suis allé essayer de leur parler.

NATHALIE. Parler de quoi, Alain ?!

ALAIN. De la situation… tiens pardi !


NATHALIE. Qui t’a demandé de faire ça ?

ALAIN. Personne m’a demandé de faire ça ! C’est mon bon sens qui
m’a parlé ! Parce qu’il faut le faire et c’est tout !

BERTRAND. Qu’est-ce que tu es allé leur dire ?!

ALAIN. Eh ben je leur ai dit les choses c’est tout… Je leur ai dit
qu’on allait peut-être être obligés… sans doute… de fermer très
prochainement cet abattoir…

JEAN-PIERRE. Tu es allé leur dire ça ?!

ALAIN. Je me suis dit, y vont comprendre si je leur explique


honnêtement les choses… Comme y a pas d’autre choix ! J’ai cru
que ce serait possible de se faire comprendre ! J’ai été honnête ! J’ai
dit : “Voilà, nous on peut pas continuer à garder ce truc ouvert ! On
est des simples salariés comme vous, on peut pas continuer à
exploiter cet abattoir ! Parce qu’il va perdre de plus en plus
d’argent… Il en perd déjà… Ça sert à rien de faire des travaux…
Faut fermer avant que les pertes s’accumulent ! Et que ça nous
mette en danger nous aussi ! Et qu’on coule avec vous !” Je leur ai
demandé de nous comprendre quoi ! De se mettre à notre place !
C’est pas sorcier quand même ! Déjà je sentais l’énervement qui
montait chez eux… Je comprenais pas pourquoi ils étaient agressifs
comme ça… Alors que j’étais honnête… Mais j’ai continué à leur
parler ouvertement… J’ai dit : “Le plus gros problème dans cette
histoire et j’en suis vraiment désolé, c’est qu’on va quasiment pas
pouvoir vous payer d’indemnités de départ… On est vraiment
désolés, mais c’est la pure vérité… Parce qu’on n’est pas en
possibilité de le faire ! Ou alors on va se retrouver à nouveau dans la
merde nous aussi au magasin… Vous pouvez bien comprendre
qu’honnêtement on n’a pas le choix… Je sais que ça va pas être
simple pour vous…”

JEAN-PIERRE. Et alors, qu’est-ce qu’ils t’ont répondu ?!


ALAIN. Ben tu vois ce qu’ils ont répondu ! Ils se sont mis à quatre…
Des coups dans la gueule qu’ils m’ont répondu… Ils m’ont bourré de
coups de poing… de coups de pied… Y en a un qui m’a balancé un
énorme crochet rouillé, heureusement je l’ai évité, je l’ai pris dans les
côtes… du bon côté heureusement… sinon à cette heure-là je serais
mort embroché comme une volaille… Je crois plus à la discussion…
et à la compréhension…

NATHALIE. On n’avait pas décidé qu’on fermerait ! On n’avait pas


décidé ça tous ensemble !

ALAIN. Nathalie, je vais te dire la nouvelle que j’ai apprise… Tu sais


pourquoi notre abattoir il commençait à mal aller ces derniers
temps ? Eh bien voilà je vais te le dire… Parce qu’à cent vingt
kilomètres, y en a un qui vient d’ouvrir, d’abattoir, y a six mois, un
énorme abattoir, dix fois plus gros que le nôtre, et qui tue deux fois
moins cher… Tous les clients sont en train d’aller se faire tuer là-
bas… Jamais on pourrait lutter avec une concurrence comme ça au
niveau des prix de revient…

NATHALIE. Pourquoi tu l’as pas dit ça ?!

ALAIN. Mais parce que vous n’auriez rien voulu entendre encore
une fois… Alors j’ai pris l’initiative, voilà ! (S’emportant.) A force de
pas dormir la nuit ! Parce que je voudrais pas qu’on soit obligés de
vendre notre magasin pour payer les déficits de ce putain d’abattoir,
moi, tu comprends ça ?

NATHALIE. Je peux comprendre voilà ! Quand on m’explique je


comprends ! Mais c’est pas démocratique ce que tu as fait d’agir tout
seul ! Et c’est pas la première fois !

ALAIN. Dis pas des mots qui te dépassent s’il te plaît, Nathalie !

BERTRAND. Mon beau-frère qui travaille là-bas c’est un âne, c’est


une bête violente, il cogne, il réfléchit après… A chacun sa merde
finalement… Nous on n’a pas d’autre choix que de fermer, c’est pas
notre faute !

ALAIN. Merci, Bertrand ! En attendant, on est vraiment coincés avec


cette affaire. (Il craque.) Les primes de licenciement qu’ils
demandent sont astronomiques, ils demandent deux cent mille
francs.

JEAN-PIERRE. En tout ?

ALAIN. Chacun ! A multiplier par soixante-dix !

JEAN-PIERRE. Salopards !

ALAIN. Ils ont menacé de venir une nuit au magasin tout péter !

JEAN-PIERRE. Ah bon ?!

NATHALIE. T’as allumé la mèche, Alain !

ALAIN. Ils lâcheront pas ils ont dit ! Ils nous feront cracher notre
pognon ! Ils nous ont traités de capitalistes !

BERTRAND. Capitalistes ?!

ALAIN. Y a surtout un meneur ! C’est lui qui excite tout les autres !
C’est lui qu’il faudrait calmer avant toute chose ! Sinon y aura rien de
possible ! Ils vont nous tuer !

Un temps.

BERTRAND. Faudrait demander au frère d’Estelle. Pourquoi on lui


demanderait pas ?

Estelle sort en pleurant.

ADELINE. Estelle elle dit qu’elle a peur de son frère !


ALAIN. Je crois que je saurai comment lui parler et la convaincre
moi.

ADELINE. Et si tu lui dis que c’est pour sauver la peau de tout le


monde ici en plus.

ALAIN. Oui et surtout celle du théâtre.

Noir.

— 9. — le jeune frère d’Estelle frappe le meneur de


l’abattoir
Quelque temps plus tard. Devant l’abattoir. Le jeune frère d’Estelle,
déchaîné, frappe un homme à terre avec une extrême brutalité.

— 10. le merveilleux rêve d’Estelle —

VOIX DE CLAUDIE. A cette période exactement, Estelle a fait dans


son cahier journal la description très précise de son dernier rêve, le
rêve qu’elle avait essayé de nous raconter lors de notre dernière
répétition…

Trois animaux de taille disproportionnée, un ours blanc, un oiseau


échassier blanc, une brebis avec la même blouse que celle d’Estelle
entourent un dompteur ayant les traits de Blocq. Il chante un air très
romantique avec une voix d’opéra. La brebis se frotte contre lui, il la
caresse. L’oiseau picore dans sa main. De cette scène se dégage un
sentiment de sérénité et de grandeur.
Noir.
— 11. — tentative de reproduire le merveilleux rêve
d’Estelle
Dans la salle de répétition. En costumes grossiers, les employés
miment pathétiquement la scène du rêve merveilleux d’Estelle.
Estelle a l’air effondrée devant ce résultat. Au bout d’un moment, les
employés s’interrompent, affectés par le mutisme d’Estelle.

VOIX DE CLAUDIE. Depuis quelques jours, un grand changement


s’était produit chez Estelle. Elle dépérissait… Elle pouvait rester des
heures sans prononcer un mot. Pourtant nous on ne s’était jamais
autant investis dans notre collaboration avec elle, comme pour la
remercier des services que son frère nous avait rendus. Quand
Estelle était comme ça, on n’osait plus rien faire… ni bouger ni
parler… Pourtant on était à nouveau très angoissés nous aussi.
Depuis quelques jours, Blocq, à l’hôpital, avait recommencé à nous
écrire… et nous menacer. Il n’avait plus aucune nouvelle provenant
de nous, et surtout de la pièce…

ALAIN (très gentiment). Estelle, pardon d’insister, est-ce que tu as


décidé quand tu vas aller parler à Blocq à l’hôpital ?

NATHALIE. Tu lui as dit qu’on serait prêts il y a une semaine…

ALAIN. Depuis tu ne lui as donné aucune nouvelle… Du coup c’est


reparti avec les menaces Estelle ! Jean-Pierre et Adeline reçoivent
des lettres deux fois par jour. On en a marre de vivre sous ces
menaces, ça s’arrête jamais.

NATHALIE. Faut décider quelque chose je crois.

ALAIN (regardant sa montre). Estelle, pardon je suis désolé, je te


promets que c’est exceptionnel, j’ai un coup de téléphone à recevoir,
c’est très important… Je vais à la cabine dehors une minute et je
reviens… Je me change même pas… Est-ce que je peux ?

ESTELLE. Oui vas-y !

ALAIN. Merci.

Il sort. Silence.

ESTELLE (bas). On peut pas lui montrer ça !

ADELINE. Qu’est-ce qu’elle a dit ?

NATHALIE ET BERTRAND. “On peut pas lui montrer ça !”

JEAN-PIERRE. Bon, je sais pas quel rapport ça a avec la vie de


Blocq mais je croyais pas qu’on serait capables de faire aussi bien !
(Les autres le regardent avec sévérité.)
Mais c’est sûr ça n’a aucun rapport avec la vie de Blocq !

Un temps. Alain revient, catastrophé.

ADELINE (à Alain). Y a encore un problème ?

ALAIN (avec difficulté). On nous propose de racheter les terrains de


la cimenterie.

ADELINE. C’est quoi ça encore !

JEAN-PIERRE (à Alain). Qui ça ?

ALAIN. Un groupe ! Des types ! Ils raseraient tout pour faire des
immeubles d’habitation à la place… Adieu la cimenterie.

ADELINE. Mais ça va pas !

ALAIN. Et ils nous proposent une somme…


NATHALIE. Comment ça ?

JEAN-PIERRE. T’as pas l’air bien, Alain !

ALAIN. Non ! (Aux autres.) Même en liquidant très proprement le


personnel, il nous reviendrait une part sur la vente, que l’expert
évalue pour chacun de nous à plusieurs millions.
(A Estelle.) Excuse-nous, Estelle !

ADELINE. On va quand même pas faire ça ?!

ALAIN. Ben non ! (Timidement.) Evidemment.

Un temps.

BERTRAND. Vous connaissez des gens qui travaillent à la


cimenterie ?

NATHALIE. Non.

ADELINE (effondrée). Moi j’en ai vraiment marre.

Un temps.

NATHALIE. Combien t’as dit qu’ils rachèteraient ?

ALAIN. Six cents kilos… six cents millions… de francs ! Une fois
payée la liquidation du personnel, l’expert dit qu’il resterait pour nous
entre vingt et trente millions par personne, nets d’impôts !

ADELINE. J’en ai marre !

ALAIN (à Adeline). Enfin tout de même, je comprends pas pourquoi


tu prends les choses comme ça.
ADELINE. Tu t’es vu toi ? T’as vu ta tête ? Tu trouves que t’as la tête
de quelqu’un d’heureux ?

JEAN-PIERRE. C’est vrai, on peut pas fermer encore une boîte avec
des gens !

ALAIN. Bien sûr que non !

NATHALIE. Vous vous voyez refuser une chose comme ça vous ?!

JEAN-PIERRE. C’est peut-être humain d’accepter.

ALAIN. C’est vrai, on n’est peut-être pas des héros pardon.

ADELINE. M’enfin vous vous rendez compte de ce que vous dites…


et ce que ça veut dire… On a déjà liquidé l’abattoir et on liquiderait la
cimenterie maintenant ?

JEAN-PIERRE. Oui c’est horrible c’est vrai !

ALAIN. C’est un peu horrible.

NATHALIE (à Adeline). C’est quand même énorme une proposition


pareille, tu sais les gens de la cimenterie eux-mêmes si ça se trouve
ne comprendraient pas qu’on refuse !

JEAN-PIERRE. C’est comme ça que vont les choses, Adeline, dans


ce monde ! C’est comme ça que les choses fonctionnent, c’est pas
nous qui allons les modifier, c’est triste mais c’est comme ça ! C’est
comme des lois on dirait qu’on peut pas contourner ! Et c’est comme
ça !

BERTRAND (à Adeline). C’est plus fort que les petits individus, on


est des petits individus, on peut pas aller contre les choses tout
seuls.
NATHALIE. Qu’est-ce qu’il va dire Blocq avec tout ça ? Là ça ferait
beaucoup non ?!

Un temps.

JEAN-PIERRE. C’est demain qu’Estelle doit aller à l’hôpital ! Pour lui


parler ! C’est pas dans dix ans ! D’après son ultimatum à Blocq c’est
demain !

ALAIN. Estelle ?

NATHALIE. Estelle ?

ALAIN. Faut que tu ailles parler à Blocq, Estelle, sinon pour nous y
aura plus rien de possible.

Noir.

— 12. proposition du frère qui travaille à l’hôpital —


Un peu plus tard. Couloir de l’immeuble. Estelle rentre chez elle. Elle
a l’air épuisée, elle a du mal à tenir debout. Son frère qui travaille à
l’hôpital l’attend.

ESTELLE. Qu’est-ce que tu fais là ?!

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Je


t’attendais, y paraît que tu dois retourner à l’hôpital voir ton patron.

ESTELLE. C’est plus mon patron !

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Y paraît que


t’as très peur d’y aller !

ESTELLE. Qui t’a dit ça ?


LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Je peux
t’aider, Estelle !

ESTELLE. Qu’est-ce que tu racontes ?

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Je vais te


montrer comment on peut contrôler le cerveau de quelqu’un, y a tout
ce qui faut à l’hôpital pour ça, c’est génial ! Je vais le chambouler de
l’intérieur ton type qui te fait peur. De très con il va devenir très
sympa pendant au moins toute une après-midi !

ESTELLE. Je t’ai déjà dit de ne plus me parler de tout ça, c’est des
délires de drogué tout ça.

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. La chimie


c’est naturel, Estelle. Ce que le corps sécrète quand on est
amoureux c’est totalement chimique par exemple ! Si je veux, quand
tu viendras le voir demain, il sera différent, tout gentil, quasiment
amoureux. Il suffit que j’aie accès à sa perfusion…

ESTELLE. Amoureux ? T’es complètement taré ! C’est dangereux ce


que tu racontes !

Elle vomit dans son sac.

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Estelle ! Ça


va ? “Amoureux” c’est une image !

ESTELLE (menaçante). T’as vraiment pas intérêt à te mêler de mes


problèmes ! J’ai surtout pas envie d’entendre ce genre de délires en
ce moment. Vous êtes tous vraiment très délirants dans cette famille.

Elle sort.
Noir.
— 13. Estelle va voir Blocq à l’hôpital —

VOIX DE CLAUDIE. A force de pression sur elle donc, le lendemain


Estelle a accepté d’aller voir Blocq pour lui parler… On appréhendait
énormément cette visite qu’elle allait faire à l’hôpital. Est-ce
qu’Estelle saurait trouver les mots pour calmer Blocq ? On se disait
qu’une partie de notre destin et notre avenir étaient placés entre ses
mains. Ce matin-là, au magasin pendant qu’Estelle était à l’hôpital,
dans les vestiaires on s’imaginait la scène… Estelle entrant dans la
chambre de Blocq… et essayant de trouver les mots pour le calmer
et lui expliquer la situation… Est-ce qu’elle allait réussir ?

Chambre d’hôpital de Blocq. Blocq est assis dans un fauteuil, sous


perfusion. Un énorme bandage autour de la tête. Entre le jeune frère
d’Estelle avec une radio diffusant une musique assourdissante.

BLOCQ (surpris). Qu’est-ce que c’est que ça ?!


(Le jeune frère d’Estelle danse de manière provocante devant
Blocq.)
D’où il sort lui ? Qu’est-ce qu’il vient foutre ici ?
(Le jeune frère d’Estelle continue à danser.)
Arrête ton boucan ! T’es dans un hôpital ici ! Il est totalement débile
c’est pas possible ! Dégage d’ici toi t’as rien à foutre ici ! Je suis
malade, ça se voit pas ?! Ils sont cinglés dans cet hôpital…

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE (continuant à danser). Comment ça


va la vie, trou du cul ?

BLOCQ. Quoi ?!

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Comment ça va la mort, tête de


pute ?
BLOCQ. Il est complètement débile ce gosse !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. T’as vu ta gueule à toi ?

BLOCQ. Comment ?!

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. T’as vu ta gueule, grosse tarlouze !

BLOCQ. Comment il me parle lui ?! Je suis à l’hôpital !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. On dirait une grosse pute, sur son


fauteuil, avec ton chapeau ! T’as vu ta gueule, salope ?

BLOCQ. Mais ça va pas ?! Qu’est-ce qui raconte lui ?!

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. T’attends quoi ici ? La bite des


docteurs ?

BLOCQ. Mais arrête-toi, espèce de singe !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. T’as vraiment une tête de


suppositoire avec ton turban sur le crâne… Tu sais où je me les
mets les suppositoires ?!

BLOCQ. Ta gueule maintenant, macaque !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Toi-même, patate ! Rentre tes


couilles dans ton anus !

BLOCQ. Espèce de merdeux de mes couilles !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Bâtard d’ours !

BLOCQ. Je vais te les faire manger tes couilles !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Fais-toi cuire ta bite d’abord !


BLOCQ. Je te chie dans l’oreille !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Bouffe ta merde !

BLOCQ. Mange ta queue !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Flaque de pus.

BLOCQ. Merde de chien.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Couille molle.

BLOCQ. Grimpe dans ton arbre.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Poil de cul.

BLOCQ. Tête de bite.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Branleur de chameaux.

BLOCQ. Enculeur de chiens.

Entre une infirmière interloquée.

L’INFIRMIÈRE. Qu’est-ce qui se passe ici, ça va pas ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. On discute, y a un problème ?

L’INFIRMIÈRE. Ça va pas de mettre de la musique comme ça ! Vous


savez où vous êtes ?

BLOCQ. C’est ce que je lui disais !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE (éteignant la musique). C’est bon…

L’INFIRMIÈRE. Merci pour les autres ! (A Blocq.) Bon ça va aller ?


BLOCQ. Pourquoi est-ce que ça n’irait pas ?
(Elle sort.)
Ils sont abrutis dans cet hôpital ! (Un temps.) On se connaît pas ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Non je crois pas ! Monsieur


Grok…?

BLOCQ. Blocq !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Vous connaissez peut-être une fille


qui s’appelle Estelle ? Elle ressemble à un curé mais en fille… avec
des cheveux et des vêtements de gonzesse.

BLOCQ. Oui et alors ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Elle a un frère.

BLOCQ. Qu’est-ce que j’en ai à foutre !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. C’est moi, connard.

BLOCQ. Pourquoi est-ce qu’elle vient plus ? Par rapport au théâtre,


plus personne me donne des nouvelles… Ils ont un contrat ces
abrutis ! Ils ont intérêt à aller au bout de ce qui est prévu !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Ma sœur elle est malade, elle


travaille trop, elle a pas pu venir.

BLOCQ. Quand est-ce que ce sera prêt alors ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Dans une semaine au maximum y


paraît… Y viendront vous chercher en taxi… Maintenant faudrait
vous calmer, d’accord ? Faut que je vous donne aussi des nouvelles
de vos petites affaires commerciales. Au début y paraît, ils en ont
tous bien bavé mais ça va mieux maintenant. Ils vont liquider
l’abattoir, ils ont écrasé la gueule du personnel et ils vont aussi
fermer la cimenterie pour pouvoir vendre les terrains. Ça va
rapporter d’un coup à chaque plouc du magasin trois mille mois de
salaire… Ils vont virer les quatre-vingt-douze abrutis de la cimenterie
qui gueulaient déjà quand ils bossaient… Ça va pas les changer
qu’ils gueulent parce qu’ils bossent plus.

BLOCQ (déstabilisé). C’est vrai ce que tu racontes ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Oui, connard.

Un temps.

BLOCQ. Je vais te dire… Je crois que je m’en fous en fait… Si c’est


vrai ce que tu me dis… ils ont qu’à tout liquider ! Ils ont bien raison
de prendre ce fric. Ils pensent à leur gueule avant de penser à celle
des autres, tout le monde fait pareil, y a des lois comme ça
incontournables. Chacun pour sa gueule… ç’a toujours été comme
ça.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Et ça changera jamais !

BLOCQ. La générosité c’est mon cul ! C’est de l’hypocrisie totale…


Faut surtout pas s’apitoyer sur les autres car jamais personne ne
s’apitoie sur toi.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. T’as intérêt à bien baiser les autres


sinon c’est eux qui te baisent à la place !

BLOCQ. Evidemment !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. A part ça, qu’est-ce que vous faites


de votre vie en attendant la mort ?!

BLOCQ. Je regarde à l’intérieur de mes pensées !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Ça existe ce bidule ?


BLOCQ. J’avais jamais fait ça avant. J’ai plus envie d’écouter les
conneries des autres. La seule chose qui m’intéresse en fait avant
de crever c’est de sortir pour aller voir cette pièce de théâtre… cette
pièce qu’ils sont en train de fabriquer dans leur coin… La chose qui
me fait bander c’est de pouvoir me voir… dans cette pièce, avant de
mourir. Je sais, ils sont incompétents… ça se trouve ça va être
vraiment merdique mais malgré ça… j’espère quelque chose en
allant la voir… Je dois être naïf… J’ai pas de nouvelles, j’espère
vraiment qu’ils sont pas en train de se foutre de ma gueule. Qu’est-
ce que t’en penses ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Je crois pas.

BLOCQ (sortant les lettres de la poche de son pyjama). Tu vois ?!


Ça c’est des courriers que j’ai reçus l’année avant que ma maladie
se déclare. Je sais pas qui m’a envoyé ça. Là-dedans c’est écrit que
si j’obéis pas à un ordre qu’on m’a déjà répété trente-six fois, je
mourrai…

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Quel ordre ?

BLOCQ. Ils disent pas, ils disent qu’ils me l’ont déjà dit ! Y veulent
pas répéter.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Mais c’est une écriture de gosse, y


a même des dessins de mioches !

BLOCQ. Et alors ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. C’est des gosses ! C’est une


blague !

BLOCQ. T’es con comme les autres ! Moi je suis certain que si
j’arrivais à comprendre ce que je dois faire, si j’arrivais à faire ce
qu’on me demande, je mourrais pas… Je guérirais, d’un coup… En
voyant la pièce de théâtre des autres, je me dis que j’arriverai peut-
être à voir cette chose que je vois pas, que je sais pas voir… ou à
comprendre quelque chose sur moi que j’arrive pas à voir ou bien
que je vois plus à force… (Le jeune frère d’Estelle a l’air très ému. Il
se retourne pour pleurer.) Qu’est-ce tu as ? Qu’est-ce qui se passe ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Je sais pas, j’ai une merde dans


l’œil ou je sais pas.

BLOCQ (se levant et désignant son fauteuil). Tu veux t’asseoir ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Non non ça va.

BLOCQ. Mais si assieds-toi !

Le jeune frère d’Estelle s’assoit. Il continue à pleurer.

L’INFIRMIÈRE (entrant). Qu’est-ce qui se passe ?

BLOCQ (à l’infirmière). Il est pas bien !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE (se levant). Non non je dois y aller,


faut que je me tire.

BLOCQ. T’es sûr ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Euh oui oui je vous dis, salut


alors…

BLOCQ. Euh oui.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE (se dirigeant vers la sortie). Ciao,


patate.

BLOCQ. Euh… ciao… Hé dis donc ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Quoi ?

BLOCQ. Euh… Tu peux repasser si ça te dit ?


LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Euh… Ah bon ? Et pourquoi faire
en fait ?

BLOCQ. Je sais pas…

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Bon ben on verra alors…


Il sort. Un temps.

L’INFIRMIÈRE (elle regarde Blocq et tâte la poche à perfusion).


Comment ça va, vous ?
Noir.

— 14. — Estelle croise son frère qui travaille à


l’hôpital
Quelques instants plus tard. Dans le couloir de l’hôpital. Estelle se
dirige vers la sortie, un gros sac à la main d’où dépasse la veste du
jeune frère. Dans l’autre main, elle porte la radio.

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Pourquoi tu


pleures, Estelle, ça n’a pas marché ?

ESTELLE. Quoi qui n’a pas marché ?!

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Tu sais bien,


il était comment ton Blocq ?

ESTELLE. Qu’est-ce que tu veux dire ? Qu’est-ce que t’as fait ?

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. C’est quoi


ce sac ?

ESTELLE. Qu’est-ce que tu as fait ?!


LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. Ton Blocq il
t’a pas regardée autrement que d’habitude ?!

ESTELLE. Qu’est-ce que tu as fait ?

LE FRÈRE D’ESTELLE QUI TRAVAILLE À L’HÔPITAL. J’ai juste


aidé à ce que Blocq il soit un peu différent que d’habitude pour qu’il
te voie autrement. T’as vu que ça marche ?! T’arrêteras peut-être de
te foutre de moi maintenant ! Pourtant t’étais la même que
d’habitude ! Eh ben lui il était autrement ! Il était changé ! C’est
dingue pas vrai ?!
(Estelle sort précipitamment.)
T’as raison dis pas merci !
Noir.

— 15. Estelle croise encore le voisin —


Quelques instants plus tard. Couloir de l’immeuble. Estelle croise
son voisin. Elle rentre chez elle. Cris violents de son mari. Des
coups. Le voisin s’attarde pour écouter la scène.

VOIX DE CLAUDIE. Ce soir-là après la visite à Blocq, une fois


rentrée chez elle, Estelle a encore fait un rêve qu’elle décrit très
précisément dans son cahier journal. Estelle parle de ce qu’elle
appelait ses disputes avec son mari qui devenaient quasiment
quotidiennes. Après ces disputes, elle dit aussi qu’elle rêvait encore
plus fort qu’à l’ordinaire.

— 16. — rêve à l’hôpital : la scène de la parade


amoureuse
Dans une chambre d’hôpital. Estelle, en blouse de travail, danse
sensuellement devant Blocq en s’approchant de lui jusqu’à le frôler.
Musique hypnotique. Blocq la regarde comme sous le charme. Le
mari d’Estelle fait irruption. Il saisit Estelle par le bras et l’entraîne
avec lui hors de la chambre. Blocq, impuissant, les regarde
s’éloigner, désemparé.

— 17. annonce de la mort du mari d’Estelle —


Le lendemain matin. Avant l’ouverture du magasin. Dans le vestiaire.

VOIX DE CLAUDIE. Après cette nuit de rêves et de cauchemars,


Estelle s’était présentée le lendemain au magasin. On lui avait
demandé comment s’était passée la rencontre avec Blocq. La veille
en sortant de l’hôpital, Estelle n’était pas venue nous voir. On s’était
fait plein de films dans nos têtes… Finalement ce matin-là, Estelle
nous a rassurés. Blocq d’après elle avait très bien pris les choses…
Il n’y avait plus aucune inquiétude à se faire… On a remarqué
qu’elle avait des bleus sur le visage et sur les bras, les mêmes bleus
que d’habitude…

ADELINE. Un mari ne doit pas se comporter comme ça avec une


femme, Estelle.

NATHALIE (à Adeline). C’est de plus en plus fréquent maintenant,


non…? (A Estelle.) Pourquoi il fait ça ?

ESTELLE. Je ne sais pas.

NATHALIE. Pourquoi est-ce que tu ne demandes pas à ton frère de


lui parler ?…

ADELINE. C’est ce que je lui ai dit justement l’autre jour. (A Estelle.)


Faut que tu en parles à ton frère.

ESTELLE. Ah bon ?
ADELINE. Oui. Ton frère va certainement trouver une solution.

ESTELLE. Je ne veux surtout pas qu’on le mette au courant de cette


histoire… Ça ne le regarde pas, j’ai déjà dit.

Chi entre, l’air catastrophé.

ADELINE. Qu’est-ce qui se passe ?

Chi dit quelque chose dans un français incompréhensible.

NATHALIE. Quoi ?

ESTELLE. Il a dit : “Viens voir, Estelle, on dirait que c’est ton mari
dans la chambre froide.”

Noir.

— 18. dans la chambre froide —


Le corps du mari d’Estelle baigne dans une flaque de sang.
ACTE IV

— 1. interrogatoire de la police —
Quelques heures plus tard. Dans le bureau d’Adeline.

L’INSPECTEUR 1 (à Adeline). Donc vous avez dit à votre amie


dernièrement : “Faudrait peut-être que tu lui dises d’arrêter à ton
mari” ?

ADELINE. Oui.

L’INSPECTEUR 1. Vous lui disiez ça souvent ?

ADELINE. Non c’était la première fois.

L’INSPECTEUR 1. La première fois ?! Et c’est tout ce que vous lui


avez dit ?

ADELINE (hésitant). Oui.

L’INSPECTEUR 1. Rien d’autre ?

ADELINE (hésitant). Non.

L’INSPECTEUR 1. Et aujourd’hui on retrouve ce gars avec une balle


dans la tête, justement à l’endroit où vous avez eu cette discussion
dernièrement ?!

ADELINE. Oui.
L’INSPECTEUR 1. Je sais pas, ça vous interpelle pas un peu
comme on dit ?

ADELINE. Je sais pas.

L’INSPECTEUR 1. Vous savez pas ?

ADELINE. Non.

L’INSPECTEUR 1. En tout cas, il va plus l’embêter son mari


maintenant… Non ?
(Entre Estelle. A Estelle.) Ah rebonjour, madame, on a plein de
petites choses qu’on aimerait vous demander. Ou on en parle à
chaud ici maintenant ou bien vous venez avec nous au
commissariat, c’est comme vous voulez.
(Entrent Chi et l’inspecteur 2. A l’inspecteur 2.) Qu’est-ce qui se
passe ?

L’INSPECTEUR 2. J’ai un petit problème avec monsieur.

L’INSPECTEUR 1. Quel genre ?

L’INSPECTEUR 2. On dirait qu’il a quelque chose à déclarer mais il


parle une langue étrangère, “indéterminée”, on dirait du chinois.

L’INSPECTEUR 1. Ah bon ? Quelle langue il parle ce monsieur ? Si


on doit faire intervenir un traducteur…

ESTELLE (à l’inspecteur 1). Il parle le français monsieur, Chi Duong,


je peux vous traduire si vous voulez.

L’INSPECTEUR 1. Je comprends pas !

ESTELLE. Quoi ?

L’INSPECTEUR 1. Vous me dites que monsieur parle français et


dans le même temps vous me proposez de le traduire ?!
ESTELLE. Oui.

L’INSPECTEUR 1. Eh ben je comprends pas très bien.


(Estelle se met à pleurer.)
Qu’est-ce qui se passe, madame…? C’est un peu compliqué dans
votre tête on dirait. Je me demande si vous auriez pas envie de nous
raconter un peu des choses.

Noir.
— 2. discussion après le départ de la police —
Un peu plus tard. Même lieu. Tous les employés sont réunis autour
d’Estelle, pleurant.

ADELINE (paniquée). C’est moi qui ai dit à Estelle de parler à son


frère au sujet de son mari. (Elle pleure.)… Et Bertrand et Alain aussi
d’ailleurs lui ont dit la même chose avant moi…

BERTRAND (contestant). Je ne me rappelle pas avoir dit ça !

ESTELLE. J’ai rien demandé à mon frère. Je vous ai dit.

NATHALIE (véhémente). Faut le dire si c’est ton frère, Estelle, qui a


fait ça !

ESTELLE. Je vous dis que non… Mon frère est incapable de tuer
quelqu’un.

ALAIN. Est-ce que quelqu’un a parlé de son frère tout à l’heure avec
la police ?

TOUS. Non.

NATHALIE. Je me sens très mal.

JEAN-PIERRE. Ce n’est pas normal de ne pas avoir parlé de lui à la


police alors qu’on sait très bien… ce qui a pu se passer.

NATHALIE. Il faut que tu demandes à ton frère d’aller se rendre,


Estelle !

ALAIN. Faut peut-être réfléchir avant… S’il parle à la police on va


avoir des problèmes, il va nous mouiller, il va leur raconter un tas de
trucs… On s’est salement compromis avec lui.

NATHALIE. On peut pas rester comme ça… Si on pense que c’est


lui… faut qu’on aille le dénoncer.

BERTRAND. On est devenus complices d’un meurtrier.

ESTELLE. Mais non.

JEAN-PIERRE. On est allés trop loin, on a changé c’est vrai.

ADELINE. On est devenus comme des bêtes.

NATHALIE. On est devenus violents… On s’est transformés.

ADELINE. Comme des bêtes sauvages.

BERTRAND. Qu’est-ce qu’on va faire par rapport aux terrains de la


cimenterie ? On va vendre finalement ou pas ?

ALAIN (explosant). Mais ça n’a rien à voir. Moi je veux pas renoncer,
on peut pas renoncer à ça ! J’ai pas envie de laisser passer cette
chance, moi c’est mon seul espoir d’enrichissement dans la vie pour
moi et ma famille. Refuser ce serait du sacrifice. Tout ça pour des
types à la cimenterie qu’on connaît même pas. Si on se sacrifiait
pour les autres, on serait cons parce que jamais les autres ne se
sacrifieront pour nous.

ADELINE. Tout est sali maintenant en plus avec cette mort… C’est
simple de refuser si on veut.

BERTRAND. Comment on fait ?

ADELINE. Faut pas penser à ce qu’on ne gagnera pas, faut penser


à ces gens qu’on va mettre à la rue… faut se mettre à leur place un
peu.
NATHALIE. Estelle, est-ce que c’est toi qui as demandé à ton frère
de tuer ton mari ?!

ADELINE. Estelle, on va aller au commissariat et dénoncer ton frère,


et toi avec… On va tout raconter on va rien laisser dans le secret.
Tant pis si on perd tout.

NATHALIE. Moi aussi je suis d’accord. C’est vrai faut arrêter d’avoir
peur.

ADELINE. Si on a peur on est faibles. On est allés trop loin, on a


tous déraillé dans toute cette histoire.

Estelle commence à partir.

NATHALIE. Estelle, où est-ce que tu vas ?

ESTELLE (sanglots dans la voix). Aux toilettes.

ADELINE. Tu n’as plus intérêt à mentir encore, Estelle… Tu n’as pas


arrêté de mentir à tout le monde et de mener un double jeu.

Estelle est sortie.

ALAIN. Elle est monstrueuse cette fille, elle nous a entraînés avec
elle… Et nous on s’est tous mis à faire n’importe quoi… C’est
terrible.

Noir.

— 3. lecture du journal d’Estelle —


Quelques instants plus tard. Dans le bureau vide d’Adeline.
Obscurité. Sur les écrans de surveillance du magasin apparaît le
visage d’Estelle.
VOIX DE CLAUDIE. Voilà, ce jour-là au magasin c’est la dernière
fois qu’on a vu Estelle. Ensuite elle a disparu. Ce qui s’est passé
juste après, on l’a appris en regardant dans son journal qu’elle a
laissé chez elle après son départ… Voilà, je lis ce qu’elle a écrit ce
jour-là :
“Mon cher cahier, ça ne te dérange pas, j’espère, que je t’appelle
comme ça. Je me sens mal. Mon mari a été tué, on a retrouvé son
corps au magasin… Je pensais que les meurtres n’existaient qu’au
cinéma et aujourd’hui on accuse mon frère d’en avoir commis un, en
vrai… On l’accuse en vrai et mon mari est mort… pour de bon.
Comme j’en ai marre de ce frère ! C’est la personne que je déteste
le plus au monde. Je voudrais ne plus jamais avoir à faire à lui et
pourtant je sais qu’il n’a pas pu commettre un vrai crime. Mais tout
s’embrouille dans ma tête… Je disais que je voulais faire changer
les autres… Mais c’est peut-être moi qui ai changé ? Je disais
qu’une pièce de théâtre pouvait lui ouvrir les yeux mais c’était
seulement pour qu’il ME VOIE mieux. Je disais que je voulais qu’IL VOIE
“MIEUX” les autres… Mais c’était peut-être seulement pour qu’IL ME
VOIE “BIEN”, MOI. La vérité c’est que depuis des semaines, tout ce que
j’ai fait, c’était seulement pour pouvoir LUI DIRE mes sentiments
secrets car… je suis… amoureuse de LUI… Je suis devenue
différente de ce que j’étais parce que je suis amoureuse de LUI. Je
n’aimais pas mon mari et même je dois l’avouer mon mari me
gênait… parce que je suis amoureuse de LUI. Cher cahier, tu te
demandes sans doute : mais comment est-ce possible d’aimer
quelqu’un comme ça ? Et moi vraiment je me demande : d’où vient
l’amour ?… D’où vient l’amour ? Quelle est cette chose qui vous
commande ? et qui serait plus forte que soi ? à quoi on ne pourrait
pas résister ? Par exemple pourquoi est-ce que je rêve qu’il me
prend dans ses bras ? Cher cahier, il faut bien le dire, je me suis
transformée, à cause de l’amour. Aujourd’hui la chose qu’il me reste
à faire c’est de trouver le courage d’aller lui parler, avant qu’il meure
pour lui avouer exactement ce que je ressens. C’est terrible et c’est
compliqué mais c’est ça la vérité. La vérité est comme ça, cher petit
cahier. Je voudrais tant qu’il me serre dans ses bras, je voudrais tant
qu’il voie comme je l’aime, je voudrais tant qu’il m’aime comme je
suis.”

— 4. Estelle vient dévoiler son amour à Blocq —


A l’hôpital. Estelle rentre dans la chambre de Blocq. Couché dans
son lit, Blocq est très faible.

VOIX DE CLAUDIE. Ce jour-là, les gens de l’hôpital avaient dit à


Estelle que Blocq n’avait plus que quelques jours à vivre. C’était la
fin…

ESTELLE. Bonjour.

BLOCQ (à peine audible). Bonjour. Pas trop tôt !

ESTELLE. Pas trop tôt c’est ça ?!

BLOCQ. Je vous attends… je sais pas depuis combien de temps !


On y va ?

ESTELLE. Où ? Vous parlez de la pièce ?


(Très émue.) Je suis venue vous dire quelque chose de très
important.

BLOCQ. A propos de la pièce ?

ESTELLE. Non de moi.

BLOCQ. Et la pièce elle est finie ?

ESTELLE. Non.

BLOCQ. Comment ?
ESTELLE. Non ! Il n’y aura pas de pièce. Pas de théâtre. Il n’y aura
jamais de théâtre même… Je voudrais vous dire quelque chose de
très important.

BLOCQ. Il n’y a pas de pièce ?

ESTELLE. Non.

BLOCQ (cherchant à se lever). C’est pas vrai ! C’est pas possible !

ESTELLE. Qu’est-ce que vous faites ?

BLOCQ. C’est pas possible ce que vous dites !

ESTELLE. Faut pas vous lever je crois ! Vraiment !

BLOCQ. Mais j’y ai cru…!

ESTELLE. Faut pas vous lever !

Un temps. Il fixe Estelle comme pour savoir si elle dit la vérité.

BLOCQ. En voyant cette pièce, j’étais sûr qu’il allait se passer


quelque chose…

ESTELLE. Vous avez imaginé des choses un peu trop


extraordinaires avec cette pièce, en plus on n’avait jamais fait de
théâtre vous savez. Je suis désolée, je voulais aussi vous dire
quelque chose de vraiment important… à propos de moi. Est-ce que
je peux ?

Un temps.

BLOCQ. Votre frère ? Vous avez des nouvelles ?

ESTELLE. Comment ? Mon frère ?


BLOCQ. Je ne sais pas pourquoi je parle de lui ! Je sais pas ! Je
crois que j’aimerais revoir ce type…

ESTELLE. Moi il faut que je vous dise quelque chose que je vous ai
jamais dit.

BLOCQ (durement). Je m’en fous de ce que vous m’avez jamais dit,


la seule chose sympathique que vous pourriez faire maintenant ce
serait de demander à votre frère de revenir me voir s’il vous plaît.

ESTELLE (au bord des larmes). Je voulais vous parler !

BLOCQ (très durement). Je veux que vous me laissiez tranquille


maintenant vous comprenez ça ? Vous croyez que j’ai du temps à
perdre ?

Un temps.

ESTELLE (défaite). D’accord… Je vais voir si je trouve cette


personne… Et si je la trouve, je lui dis que vous voulez la voir, c’est
ça ?

BLOCQ. Oui merci.

ESTELLE. De rien.

Un temps. Estelle sort et croise l’infirmière, entrant. Blocq reste


assis sur son lit, les pieds au sol.

L’INFIRMIÈRE (à Blocq). Ça va ?

Entre Estelle qui a précipitement revêtu les habits du jeune frère.


L’infirmière sort.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE (cherchant à se donner une


contenance). Comment ça va ? La patate ?
BLOCQ. Ça me fait plaisir de te voir… Je sais pas pourquoi… J’ai
pas compris ce qui s’est passé l’autre jour… quand je t’ai vu… Après
j’ai pas arrêté d’y penser.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Ah bon ?

BLOCQ. Je comprends pas, t’es rentré dans ma tronche. C’est


drôle, c’est bizarre.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Moi j’ai rien senti.

BLOCQ. Pourtant doit y en avoir des milliards des types comme toi
sur terre. (Un temps. Blocq sort son paquet de cartes postales, il les
montre.) Tu vois, je vais crever parce qu’on m’a ordonné de faire
quelque chose… mais j’ai pas trouvé quoi. J’ai réfléchi mais j’ai pas
trouvé ! Nothing !

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Enfin faut arrêter avec cette histoire


de cartes postales de gosses ! C’est quand même pas les enfants
qui ont le pouvoir sur terre, merde !

BLOCQ. Tu savais pas ? Le monde il est tenu par des enfants…


J’en suis sûr… Y a des gosses quelque part qui organisent les
choses à notre place… Y a des règles des lois mais on ne sait pas
lesquelles. Moi j’ai merdé alors on me vire, on me dit dégage, bye
bye !
(Un temps. Le jeune frère d’Estelle s’assoit à côté de Blocq sur le lit.)
Toi y paraît que t’as tué quelqu’un ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Non non c’est pas vrai !

Un temps.

BLOCQ. Je suis fatigué bordel.

Il pose sa tête sur l’épaule du jeune frère d’Estelle.


LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Faut arrêter de parler !

BLOCQ. Oui. (Un temps.) J’ai changé, non ?

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Oui.

BLOCQ. Je sais pas en quoi mais je suis en train de changer, je le


sens.

LE JEUNE FRÈRE D’ESTELLE. Oui.

Noir.

VOIX DE CLAUDIE. Le lendemain de cette dernière visite d’Estelle à


l’hôpital, Blocq est mort. Ses dernières paroles ont été, d’après les
infirmières, “Je suis en train de changer”. Ce jour-là, c’est aussi la
dernière fois qu’on a entendu parler d’Estelle… Jusqu’il y a une
semaine où on a reçu une lettre de sa part. Dans cette lettre, elle
nous donne un rendez-vous. Elle propose qu’on se retrouve au
magasin… elle ne sait pas que le magasin a fermé. Elle dit qu’elle
nous doit des explications. Faut reconnaître que dans son journal y a
beaucoup de choses qui restent obscures… Moi j’ai été touchée je
l’avoue que ce soit à moi qu’elle ait écrit… Dans le fond je me
demande si j’ai bien jugé cette personne il y a dix ans… C’est vrai
qu’en dix ans j’ai eu le temps de réfléchir… Pourtant dix ans c’est
pas grand-chose à l’échelle du temps de l’univers comme elle
dirait… Y a des étoiles qui sont éteintes depuis des millions
d’années et dont l’obscurité n’est pas encore parvenue jusqu’à
nous…

— 5. au monastère —
Plusieurs moines sont en prière. Habillé en moine aussi, le jeune
frère d’Estelle les rejoint discrètement et se met à prier en leur
compagnie.
MOINE 1. Regardez qui est là.

MOINE 2. Qu’est-ce que tu fais là ? C’est pas vrai, il est revenu.

MOINE 3. On t’a dit de t’en aller. De pas revenir.

MOINE 1. Tu nous as trompés.

MOINE 4. C’est odieux ce que tu as fait.

MOINE 1. Allez va-t’en et enlève cet habit.

MOINE 4. Va-t’en on te dit et enlève cet habit.

MOINE 1. Il faut te le dire comment ?

MOINE 3. Allez, lève-toi.

MOINE 2. Enlève ça.

MOINE 4. On n’a pas prévenu la police, tu as de la chance.

MOINE 3. Va-t’en.

MOINE 2. Va-t’en on te dit, c’est pas vrai…

Un des moines saisit le jeune frère d’Estelle et lui retire de force sa


robe de moine. Il l’entraîne vers la sortie. Le jeune frère d’Estelle
s’échappe pour se remettre en prière. Deux moines l’empoignent et
le traînent à l’extérieur du monastère. Résistances et hurlements du
jeune frère.

— 6. Estelle s’enfuit du monastère —


Quelques instants plus tard. Estelle s’éloigne du monastère en
courant, en pleurs.

— 7. dix ans plus tard —


Au magasin. Dans le bureau d’Adeline. Les employés sont réunis et
s’adressent au public.

ADELINE. Dix ans ont passé. On attend Estelle qui nous a écrit.

JEAN-PIERRE. Estelle nous a donné rendez-vous ici, au magasin.


Ça veut dire qu’elle pense que les choses en sont restées au même
point qu’il y a dix ans.

NATHALIE. Il y a dix ans, après la mort du mari d’Estelle et juste


après la disparition d’Estelle, on a décidé de revendre toutes les
sociétés que Blocq nous avait léguées…

BERTRAND. Ça nous a rien rapporté.

NATHALIE. On a vendu le magasin aussi, on s’est débarrassés de


tout. D’abord on est redevenus simples employés puis, il y a cinq
ans, le magasin a fait faillite et on s’est retrouvés au chômage. Chi a
gardé les clés. C’est grâce à lui qu’on est là.

ADELINE. Ce qui est certain c’est qu’on est très fiers de s’être
comportés comme on l’a fait. On a refusé de faire le profit qu’on
nous proposait de faire avec cette vente des terrains.

NATHALIE. Le déclic ça s’est passé après la mort du mari d’Estelle.


A ce moment-là on a vraiment senti qu’on était entraînés, presque
malgré nous, dans une façon de penser et d’agir qu’on contrôlait
plus.
JEAN-PIERRE. C’est fou ! C’est vrai ! C’était comme des voix à
l’intérieur… On a bien cru qu’on allait être incapables de désobéir à
ces voix. Moi c’était comme un ordre que je recevais, une voix en
moi ! Qui me défendait de dire et qui m’ordonnait d’accepter.

ADELINE. Quand on a tout revendu tellement on était dégoûtés, je


me suis sentie mieux parce qu’à ce moment-là j’ai retrouvé la
possibilité de me regarder en face…

JEAN-PIERRE. On a tout de suite retrouvé notre dignité d’humain.

Un temps.

ALAIN. Ce qui faudrait quand même rajouter c’est que les gens à qui
on a revendu la cimenterie, ils ont finalement accepté la proposition
immobilière qu’on nous avait faite à nous… Eux, ils ont pris le fric.
Tout a été rasé et liquidé… Et finalement ça a été pire pour les gens
qui travaillaient là-bas que ce qu’on aurait fait nous si on était restés.

Un temps. Léger malaise.

BERTRAND. On aurait pu faire autrement que ce qu’on a fait ?!

ADELINE. Mais non ! On en a déjà parlé ! Ça sert à quoi de se poser


une question pareille ? C’est les lois de l’économie, c’est comme des
lois incontournables tout ça. Les choses sont tracées d’avance, on
peut rien y faire, on peut juste se mettre à l’écart pour pas être
entraînés par le courant qui est plus fort que nous.

Un temps court. Malaise général. Entre Estelle.

ADELINE (à Estelle). C’est toi ?

ESTELLE. Oui.

ADELINE. On n’était plus certains que tu viendrais.


Un temps.

NATHALIE. Pourquoi tu es partie comme ça, Estelle ?

ADELINE. Quand t’es partie les gens ont pensé que tu avais
quelque chose à te reprocher.

JEAN-PIERRE. La police pense que tu as été complice de ton frère.

ESTELLE. Je vais aller me rendre au commissariat comme ça ça


sera plus simple…

ADELINE. Tu sais, on a retrouvé ton cahier… On s’est permis de


regarder dedans… Et on a mieux compris des choses… Et puis y a
des choses qu’on a encore moins bien comprises.

JEAN-PIERRE. Finalement y a plein de gens qui se demandent


encore qui tu es vraiment, Estelle ? Un monstre ou une sainte qui
plane au-dessus des autres ?

Estelle commence à partir.

ADELINE. Où tu vas ? Tu t’en vas ?!

ESTELLE. Euh oui.

ADELINE. Tu viens à peine d’arriver ! Dans cette lettre tu as dit que


tu voulais nous voir pour nous parler ?! Tu as dit que tu nous
donnerais des explications… Tu sais, nous aujourd’hui encore, on
n’en dort pas de tout ça… On se refait sans arrêt toute l’histoire dans
nos têtes, c’est insupportable…

ESTELLE. Pardon mais en fait je me sens pas prête… je crois…


Peut-être bientôt mais pas maintenant… Ça m’a fait plaisir de vous
revoir je vous jure mais là je dois partir.

CLAUDIE. Estelle ?
ESTELLE. Oui ?

CLAUDIE. Je voulais te dire… je m’excuse.

ESTELLE. Merci, ça c’est gentil… Alors au revoir… Bonne journée.

Estelle s’en va.

— 8. retrouvailles —
Dans une église. Estelle se recueille. Un homme s’approche d’elle.

VOIX DE CLAUDIE. Après son départ Estelle ne s’est pas rendue au


commissariat. On dit qu’elle est d’abord entrée dans une église…
peut-être pour se donner des forces ou pour se calmer et qu’elle y a
fait une rencontre.

LE VOISIN D’ESTELLE. Vous vous souvenez de moi ? Ça fait dix


ans qu’on ne s’est plus rencontrés… Je pensais à vous tous les
jours.

ESTELLE. Ah bon. Moi non plus je ne vous ai pas oublié. Votre


profession m’avait beaucoup impressionnée… Vous travailliez dans
une station d’épuration ?

LE VOISIN D’ESTELLE. Je dois être franc avec vous aujourd’hui. Je


vous avais menti… Il y a autre chose que je voudrais vous avouer.

ESTELLE. Ah bon ?

LE VOISIN D’ESTELLE. C’est moi qui ai assassiné votre mari.

ESTELLE. Ah bon ?!
LE VOISIN D’ESTELLE. La façon qu’il avait de se comporter avec
vous m’avait mis très en colère. J’aurais aimé vous dire plus tôt la
vérité mais vous avez disparu.

ESTELLE. On pense que j’y suis pour quelque chose dans cette
histoire.

LE VOISIN D’ESTELLE. Mais c’est moi qui dois me dénoncer, pas


vous. Vous n’y êtes pour rien, vous.

ESTELLE. Ah oui. C’est vrai. Merci.

LE VOISIN D’ESTELLE. Mon vrai métier, je vais vous le dire, c’est


tuer, je tue. J’assassine. Je tue tous ceux qu’on m’ordonne de tuer.
La règle stricte de mon milieu c’est que je ne dois pas tuer sans
ordre. Un ordre venu de plus haut que moi. C’est simple en fait. Il n’y
a aucune liberté dans cette profession, comme dans la vie d’ailleurs,
et peu de place pour l’initiative. Pour vous il se trouve pour la
première fois de ma vie que j’ai transgressé cette règle. J’ai pris la
liberté de tuer sans en avoir reçu le commandement… J’ai tué votre
mari pour des motivations personnelles. Dans mon milieu il y a des
règles plus dures que celles de la justice ordinaire. On ne tolère pas
l’improvisation, la création, on juge ça dangereux. En fait je suis
assez d’accord avec ça. Quand on l’apprendra… il est fort possible
qu’on me condamne pour m’être autorisé à agir sans ordre et qu’on
me tue à mon tour… Avant de vous quitter, j’aimerais vous
demander quelque chose… Si par chance dans quelques années je
ressors de prison vivant, est-ce que je peux imaginer que vous
viendrez m’attendre… pour qu’on se rencontre un peu mieux ?

ESTELLE. Je sais pas…

LE VOISIN D’ESTELLE. Bien sûr… tout ça va trop vite je


comprends, je vous laisse réfléchir, en tout cas moi, si je vis
j’espérerai. C’est certain… Au revoir peut-être.

ESTELLE (troublée). Oui c’est ça… Au revoir… Bonne journée…


LE VOISIN D’ESTELLE. Merci.

Le voisin d’Estelle sort.

Noir.

— 9. ballet de la laveuse —
Quelque temps plus tard. Dans un magasin, avant l’ouverture.
Estelle fait le ménage aux commandes d’une énorme laveuse
industrielle.
Elle semble rêver. Elle sourit. Emportée par un sentiment intérieur,
elle conduit sa machine avec de plus en plus de grâce. On dirait
qu’elle glisse sur la glace.
Musique. Les mouvements de la laveuse deviennent de plus en plus
artistiques.

VOIX DE CLAUDIE. Voilà, c’est là que l’histoire se termine. On a


tous perdu la trace d’Estelle. Aucune nouvelle d’elle directement. On
sait seulement que cet homme rencontré dans l’église a été
condamné à une lourde peine de prison. On dit qu’Estelle a retrouvé
un emploi, qu’elle fait toujours du ménage mais que ses conditions
de travail se sont considérablement améliorées par rapport à
l’époque du magasin. On dit surtout qu’Estelle a retrouvé sa joie de
vivre. Elle se serait beaucoup attachée à cet homme en prison. On
dit que la noirceur de cette personne est vraiment incomparable. A
défaut de pouvoir changer sa vie, on dit qu’Estelle persiste à vouloir
changer les autres. On dit qu’Estelle AIME plus que tout faire le bien
mais que, décidément, elle est peut-être surtout très AMOUREUSE du
mal…
DU MÊME AUTEUR

PIÈCES
Pôles suivi de Grâce à mes yeux, Actes Sud-Papiers, 2003.
Au monde suivi de Mon ami, Actes Sud-Papiers, 2004.
D’une seule main suivi de Cet enfant, Actes Sud-Papiers, 2005.
Le Petit Chaperon rouge, Actes Sud-Papiers, “Heyoka Jeunesse”,
2005.
Les Marchands, Actes Sud-Papiers, 2006.
Je tremble (1), Actes Sud-Papiers, 2007 (épuisé).
Pinocchio, Actes Sud-Papiers / CDN de Sartrouville, “Heyoka
Jeunesse”, 2008.
Je tremble (1) et (2), Actes Sud-Papiers, 2009.
Cercles / Fictions, Actes Sud-Papiers, 2010.
Cet enfant, Actes Sud-Papiers, 2010.

ESSAI
Théâtres en présence, Actes Sud-Papiers, “Apprendre”, no 26, 2007.

BEAU LIVRE
Joël Pommerat, troubles, avec Joëlle Gayot, Actes Sud, 2009.
Ouvrage réalisé
par le Studio Actes Sud

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par


Isako [Link] à partir de l'édition papier du même ouvrage
Sommaire
Couverture

Présentation

Ma chambre froide

ACTE I

1. Estelle se déguise en sœur

2. Les toilettes du magasin

3. Estelle rend service à son frère et à Nathalie

4. Un dimanche à travailler

5. Rêve de la laveuse

6. Blocq engueule Chi

7. Blocq engueule Chi (suite)

8. Jean-Pierre s’est enfermé dans la chambre froide

9. Blocq humilie Jean-Pierre

10. Blocq drague Estelle

11. Théorie d’Estelle sur Blocq

12. Annonce de la maladie de Blocq

13. Annonce de la maladie de Blocq (suite)

14. Testament de Blocq

ACTE II
1. Signature chez le notaire

2. Première réunion des employés

3. Estelle sort de la réunion

4. Rêve de la réunion

5. Estelle rencontre son voisin

6. Première visite à l’hôpital pour voir Blocq

7. Réunion à propos de la pièce théâtrale

8. Alain et Jean-Pierre visitent l’abattoir

9. Première répétition théâtrale

10. Estelle recontre son voisin (suite)

11. Rêve de la station d’épuration

12. Excuses d’Estelle

13. Blouses à laver

14. Le jeune frère d’Estelle terrorise les employés

ACTE III

1. Discussion au sujet du jeune frère d’Estelle

2. Scène de drague entre Blocq et Estelle

3. Le jeune frère d’Estelle menace Chi après la répétition

4. Réunion autour de la table

5. Le jeune frère d’Estelle va chercher Jean-Pierre au bar


6. Le jeune frère d’Estelle va chez Nathalie

7. Les employés répètent la scène des animaux

8. Alain en sang

9. Le jeune frère d’Estelle frappe le meneur de l’abattoir

10. Le merveilleux rêve d’Estelle

11. Tentative de reproduire le merveilleux rêve d’Estelle

12. Proposition du frère qui travaille à l’hôpital

13. Estelle va voir Blocq à l’hôpital

14. Estelle croise son frère qui travaille à l’hôpital

15. Estelle croise encore le voisin

16. Rêve à l’hôpital : la scène de la parade amoureuse

17. Annonce de la mort du mari d’Estelle

18. Dans la chambre froide

ACTE IV

1. Interrogatoire de la police

2. Discussion après le départ de la police

3. Lecture du journal d’Estelle

4. Estelle vient dévoiler son amour à Blocq

5. Au monastère

6. Estelle s’enfuit du monastère


7. Dix ans plus tard

8. Retrouvailles

9. Ballet de la laveuse

Joël Pommerat

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