Oeuvres complètes de Victor
Hugo. Le Rhin 1
Source [Link] / Bibliothèque nationale de France
Hugo, Victor (1802-1885). Auteur du texte. Oeuvres complètes de
Victor Hugo. Le Rhin 1. 1880-1926.
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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
VICTOR HUGO
LE RHIN
1
TOUS DROITS HÉSERVES
ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX
ŒUVRES COMPOTES
DE
VICTOR. HUGO
LE RHIN
1
PARIS
[Link] & C'" i A. QUANTIN
i8. BUE JACOB <y BUE SAIXT-EEXOtT, 7
1884
Il y a quelques années, un écrivain, celui qui trace ces
lignes, voyageait sans autre but que de voir des arbres et
le ciel, deux choses qu'on ne voit pas à Paris.
C'était là son objet unique, comme le reconnaîtront
ceux de ses lecteurs qui voudront bien feuilleter les pre-
mières pages de ce premier volume.
Tout en allant ainsi devant lui presque au hasard, il
arriva sur les bords du Rhin.
La rencontre de ce grand fleuve produisit en lui ce
qu'aucun incident de son voyage ne lui avait inspiré jus-
qu'à ce moment, une volonté de voir et d'observer dans un
but déterminé; fixa la marche errante de ses idées, im-
prima une signification presque précise à son excursion
d'abord capricieuse, donna un centre à ses études, en un
mot le fit passer de la rêverie à la pensée.
Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que
personne n'étudie, que tout le monde visite et que per-
sonne ne connaît, qu'on voit en passant et qu'on oublie en
courant, que tout regard effleure et qu'aucun esprit n'ap-
profondit. Pourtant ses ruines occupent les imaginations
élevées, sa destinée occupe les intelligences sérieuses; et
cet admirable fleuve laisse entrevoir à l'œil du poëte
comme à l'œil du publiciste, sous la transparence de ses
flots, le passé et l'avenir. de l'Europe.
LE RHIN. I. 1
L'écrivain ne put résister à la tentation d'examiner le
Rhin sous ce double aspect. La contemplation du passé
dans les monuments qui meurent, le calcul de l'avenir
dans les résultantes probables des faits vivants, plaisaient
à son instinct d'antiquaire et à son instinct de songeur. Et
puis, infailliblement, un jour, bientôt peut-être, le Rhin
sera la question flagrante du continent. Pourquoi ne pas
tourner un peu d'avance sa méditation de ce côté? Fût-on
en apparence plus assidûment Ih'ré à d'autres études, non
moins hautes, non moins fécondes, mais plus libres dans
le temps et l'espace, il faut accepter, lorsqu'elles se pré-
sentent, certaines tâches austères de la pensée. Pour peu
qu'il vive à l'une des époques décisives de la civilisation,
l'âme de ce qu'on appelle le poëte est nécessairement mêlée
à tout, au naturalisme, à l'histoire, à la philosophie, aux
hommes et aux événements, et doit toujours être prête à
aborder les questions pratiques comme les autres. Il faut
qu'il sache au besoin rendre un service direct et mettre la
main à la manœuvre. Il y a des jours où tout habitant doit
se faire soldat, où tout passager doit se faire matelot. Dans
l'illustre et grand siècle où nous sommes, n'avoir pas
reculé dès le premier jour devant la laborieuse mission de
l'écrivain, c'est s'être imposé la loi de ne reculer jamais.
Gouverner les nations, c'est assumer une responsabilité;
parler aux esprits, c'est en assumer une autre; et l'homme
de cœur, si chétif qu'il soit, dès qu'il s'est donné une fonc-
tion, la prend au sérieux. Recueillir les faits, voir les
choses par soi-même, apprécier les difficultés, coopérer,
s'il le peut, aux solutions, c'est la condition même de sa
mission, sincèrement comprise. Il ne s'épargne pas, il
tente, [Link], il s'efforce de comprendre; et, quand
il a compris, il s'efforce d'expliquer. Il sait que la persévé-
rance est une force. Cette force, on peut toujours l'ajou-
ter à sa faiblesse. La goutte d'eau qui tombe du rocher
perce la montagne pourquoi la goutte d'eau qui tombe
d'un esprit ne percerait-elle pas .les problèmes histo-
riques ?
L'écrivain qui parle ici se donna donc en toute con-
science et en tout dévouement au grave travail qui surgis-
sait devant lui; et, après trois mois d'études, à la vérité
fort mêlées, il lui sembla que de ce voyage d'archéologue
et de curieux,. au milieu de sa moisson de poésie et de
souvenirs, il rapportait peut-être une pensée immédiate-
ment utile à son pays.
Études fort mêlées, c'est le mot exact; mais il ne l'em-
ploie pas ici pour qu'on le prenne en mauvaise part. Tout
en cherchant à sonder la question d'avenir qu'offre le Rhin,
il ne se dissimule point, et l'on s'en apercevra d'ailleurs,
que la recherche du passé l'occupait, non plus profondé-
ment, mais plus habituellement. Cela se comprend d'ail-
leurs. Le passé est là en ruine; l'avenir n'y est qu'en
germe. On n'a qu'à ouvrir sa fenêtre sur le Rhin, on voit
le passé; pour voir l'avenir, il faut, qu'on nous passe cette
expression, ouvrir une fenêtre en soi.
Quant à ce qui est du présent, le voyageur put dès lors
constater deux choses; la première, c'est que le Rhin est
beaucoup plus français que ne le pensent les allemands
la seconde, c'est que les allemands sont beaucoup moins
hostiles à la France que ne le croient les français.
.Cette double conviction, absolument acquise et
invariablement fixée en lui, devint un de ses points de
départ dans l'examen de la question.
Cependant les choses diverses que, durant cette excur-
sion, il avait senties ou observées, apprises ou devinées,
cherchées ou trouvées, vues ou entrevues, il les avait dé-
posées, chemin faisant, dans des lettres dont la formation
toute naturelle et toute naïve doit être expliquée aux lec-
teurs. C'est chez lui une ancienne habitude qui remonte à
douze années. Chaque fois qu'il quitte Paris, il y laisse un
ami profond et cher, fixé à la grande ville par des devoirs
de tous les instants qui lui permettent à peine la maison
de campagne à quatre lieues des barrières. Cet ami, qui,
depuis leur jeunesse à tous les deux, veut bien s'associer
de cœur à tout ce qu'il fait, à tout ce qu'il entreprend et à
tout ce qu'il rêve, réclame de longues lettres de son ami
absent, et ces lettres, l'ami absent les écrit. Ce qu'elles
contiennent, on le voit d'ici c'est l'épanchement quoti-
dien c'est le temps qu'il a fait aujourd'hui, la manière
dont le soleil s'est couché hier, la belle soirée ou le ma-
tin pluvieux; c'est la voiture où le voyageur est monté,
chaise de poste ou carriole; c'est l'enseigne de l'hôtellerie,
l'aspect des villes, la forme qu'avait tel arbre du chemin,
la càuserie de la berline ou de l'impériale; c'est un grand
tombeau visité, un grand souvenir rencontré, un grand
édifice exploré, cathédrale ou église de village, car l'église
de village n'est pas moins grande que la cathédrale, dans
l'une et dans l'autre il y a Dieu; ce sont tous les bruits qui
passent, recueillis par l'oreille et commentés par la rêverie,
sonneries du clocher, carillon de l'enclume, claquement
du fouet du cocher, cri entendu au seuil' d'une prison,
chanson de la jeune fille, juron du soldat; c'est la peinture
de tous les pays coupée à chaque instant'par des échap-
pées sur ce doux pays de fantaisie dont parle Montaigne, et
où s'attardent si volontiers les songeurs c'est cette .foule
d'aventures qui arrivent, non pas au voyageur, mais à son
esprit; en un mot, c'est tout et ce n'est rien, c'est le jour-
nal d'une pensée plus encore que d'un voyage.
Pendant que le corps se déplace, grâce au chemin de
fer, à la diligence ou au bateau à vapeur, l'imagination se
déplace aussi. Le caprice de la pensée franchit les mers
sans navire, les fleuves sans pont et les montagnes sans
route. L'esprit de tout rêveur chausse les bottes de sept
lieues. Ces deux voyages mêlés l'un à l'autre, voilà ce que
contiennent ces lettres.
Le voyageur a marché toute la journée, ramassant,
recevant ou récoltant des idées, des chimères, des inci-
dents, des sensations, des visions, des fables, des raisonne-
ments, des réalités, des souvenirs. Le soir venu, il entre
dans une auberge, et, pendant que le souper s'apprête, il
demande une plume, de l'encre et du papier, il s'accoude
à l'angle d'une table, et il écrit. Chacune de ses lettres est
le sac où il vide la recette que son esprit a faite dans la
journée, et dans ce sac, il n'en disconvient pas, il y a sou-
vent plus de gros sous que de louis d'or.
De retour à Paris, il revoit son ami et ne songe plus à
son journal.
Depuis douze ans, il a écrit ainsi force lettres sur la
France, la Belgique, la Suisse, l'Océan et la Méditerranée,
et il les a oubliées. Il avait oublié de même celles qu'il
avait écrites sur le Rhin quand, l'an passé, elles lui sont
forcément revenues en mémoire par un petit enchaîne-
ment de faits nécessaires à déduire ici.
On se rappelle qu'il y a six ou huit mois environ la
question du Rhin s'est agitée tout à coup. Des esprits, ex-
cellents et nobles d'ailleurs, l'ont controversée en France
assez vivement à cette époque, et ont pris tout d'abord;
comme il arrive presque toujours, deux partis opposes,
deux partis extrêmes. Les uns ont considéré les traités de
1815 comme un fait accompli, et, partant de là, ont aban-
donné la rive gauche du Rhin à l'Allemagne, ne lui deman-
dant que son amitié; les autres, protestant plus que jamais
et avec justice, selon nous, contre 1815, ont réclamé vio-
lemment la rive gauche du Rhin et repoussé l'amitié de
l'Allemagne. Les premiers sacrifiaient le Rhin à la paix;
les autres sacrifiaient la paix au Rhin. A notre sens, les
uns et les autres avaient à la fois tort et raison. Entre ces
deux opinions exclusives et diamétralement contraires, il
nous a semblé qu'il y avait place pour une opinion, conci-
liatrice. Maintenir le droit de la France sans blesser la
nationalité de l'Allemagne, c'était là le beau problème dont
celui qui écrit ces lignes avait, dans sa course sur le Rhin,
cru entrevoir la solution. Une fois que cette idée lui appa-
rut, elle lui apparut, non comme une idée, mais comme
un devoir. A son avis, tout devoir veut être rempli. Lors~
qu'une question qui intéresse l'Europe, c'est-à-dire l'huma-
nité entière, est obscure, si peu de lumière qu'on ait, on
doit l'apporter. La raison humaine, d'accord en cela avec
la loi spartiate, oblige, dans certains cas, à dire l'avis
qu'on a. Il écrivit donc alors, ,en quelque sorte sans préoc-
cupation littéraire, mais ayec le simple et sévère sentiment
du devoir accompli, les deux cents pages qui terminent le
second volume de cette publication, et il se disposa à les
mettre au jour.
Au moment de les faire paraître, un scrupule lui vint.
Que signifieraient ces deux cents pages ainsi isolées de
tout le travail qui s'était fait dans l'esprit de l'auteur pen-
dant son exploration du Rhin? N'y aurait-il pas quelque
chose de brusque et d'étrange dans l'apparition de cette
brochure spéciale et inattendue? Ne faudrait-il pas commen-
cer par dire qu'il avait visité le Rhin, et alors ne s'étonne-
rait-on pas à bon droit que lui, poëte par aspiration, ar-
chéologue par sympathie, il n'eût vu dans le Rhin qu'une
question politique internationale? Éclairer par un rappro-
chément historique une question contemporaine, sans
doute cela peut être utile mais le Rhin, ce fleuve unique
au monde, ne vaut-il pas la peine d'être vu un peu pour
lui-même et en lui-même? Ne serait-il pas vraiment inex-
plicable qu'il eût passé, lui, devant ces cathédrales sans y
entrer, devant ces forteresses sans y monter., devant ces
ruines sans les regarder, devant ce passé sans le sonder,
devant cette rêverie sans s'y plonger? N'est-ce pas un de-
voir pour l'écrivain, quel qu'il soit, d'être toujours adhérent
avec lui-même, et sibi co?M~, et de ne pas se produire
autrement qu'on ne le connaît, et de ne pas arriver autre-
ment qu'il n'est attendu? Agir différemment, ne serait-ce
pas dérouter le public, livrer la réalité même du voyage
aux doutes et aux conjectures, et par conséquent diminuer
la confiance?
Ceci sembla grave à l'auteur. Diminuer la confiance
à l'heure même où on la réclame plus que jamais; faire
douter de soi, surtout quand il faudrait y faire croire; ne
pas rallier toute la foi de son auditoire quand on prend la
parole pour ce qu'on s'imagine être un devoir, c'était
manquer le but.
Les lettres qu'il avait écrites durant son voyage se pré-
sentèrent alors à son esprit. Il les relut, et il reconnut que,
par leur réalité même, elles étaient le point d'appui incon-
testable et naturel de ses conclusions dans la question rhé-
nane que la familiarité de certains détails, que la minutie
de certaines peintures, que la personnalité de certaines
impressions, étaient une évidence de plus; que toutes ces
choses vraies s'ajouteraient comme des contre-forts' à la
chose utile; que, sous un certain rapport, le voyage du
rêveur, empreint de caprice, et peut-être pour quelques
esprits chagrins entaché de poésie, pourrait nuire à l'auto-
rité du penseur; mais que, d'un autre côté, en étant plus
sévère, on risquait d'être moins efficace que l'objet de
cette publication, malheureusement trop insuffisante, était
de résoudre amicalement une question de haine; et que,
dans tous les cas, du moment où la pensée de l'écrivain,
même la plus intime et la plus voilée, serait loyalement
livrée aux lecteurs, quel que fût le résultat, lors même
qu'ils n'adhéreraient pas aux conclusions du livre, à coup
sûr ils croiraient aux convictions de l'auteur. Ceci déjà
serait un grand pas; l'avenir se chargerait peut-être du
reste.
Tels sont les motifs impérieux, à ce qu'il lui semble,
qui ont déterminé l'auteur à mettre au jour ces lettres et à
donner au public deux volumes sur le Rhin au lieu de
deux cents pages.
Si l'auteur avait publié cette correspondance de voya-
geur dans un but purement personnel, il lui eût probable-
ment fait subir de notables altérations; il eût supprimé
beaucoup de détails il eût effacé partout l'intimité et le
sourire; il eût extirpé et sarclé avec soin le mot, cette
mauvaise herbe qui repousse toujours sous la plume de
l'écrivain livré aux épanchements familiers; il eût peut-être
renoncé absolument, par le sentiment même de son infé-
riorité, à la forme épistolaire, que les très grands esprits
ont seuls, à son avis, le droit d'employer vis-à-vis du
public. Mais, au point de vue qu'on vient d'expliquer, ces
altérations eussent été des falsifications; ces lettres, quoique
en apparence à peu près étrangères à la Conclusion, devien-
nent pourtant en quelque sorte des pièces justificatives;
chacune d'elles est un certificat de voyage, de passage et
de présence; le MMM, ici, est [Link]. Les modifier,
c'était remplacer la vérité par la façon littéraire. C'était
encore diminuer la confiance, et par conséquent manquer
le but..
Il ne faut pas oublier que ces lettres, qui pourtant
n'auront peut-être pas deux lecteurs, sont là pour appuyer
une parole conciliante offerte à deux peuples. Devant un
si grand objet, qu'importent les petites coquetteries d'arran-
geur et les raffinements de toilette littéraire Leur vérité
est leur parure*.
L'auteur, à cet égard, a poussé fort loin le scrupule. Ces lettres ont
été écrites au hasard de la plume, sans livres, et 'les faits historiques ou
les textes littéraires qu'elles contiennent çà et là sont cités de mémoire;
or la mémoire fait défaut quelquefois. Ainsi, par exemple, dans la Lettre
fteut~me, l'auteur dit que Barberousse voulut se croiser pour la seconde
ou la troisième /bis, et dans la Lettre dix-septième il parle des nombreuses
11 s'est donc déterminé à les publier telles à peu près
qu'elles ont été écrites.
Il dit « à peu près '), car il ne veut point cacher qu'il a
néanmoins fait quelques suppressions et quelques change-
ments, mais ces changements n'ont aucune importance
pour le public. Ils n'ont d'autre objet la plupart du temps
que d'éviter les, redites, ou d'épargner à des tiers, à des
indifférents, à des inconnus rencontrés, tantôt un blâme,
tantôt une indiscrétion, tantôt l'ennui de se reconnaître. Il
importe peu au public, par exemple, que toutes les fins de
lettres, consacrées à des détails de famille, aient été sup-
primées il importe peu que le lieu où s'est produit un
accident quelconque, une roue cassée, un incendie d'au-
berge, etc., ait été changé ou non. L'essentiel, pour que
l'auteur puisse dire, lui aussi Ceci est Mn livre de bonne /bt,
croisades de Frédéric Barberousse. L'auteur oublie dans cette double oc-
casion que Frédéric 1°*' ne s'est croisé que deux fois, la première n'étant
encore que duc de Souabe, en 1147, en compagnie de son oncle Conrad III;
la seconde étant empereur, en 1189. Dans la Lettre quatorzième l'auteur a
écrit l'hérésiarque Doucet où il eût fallu écrire l'hérésiarque Doucin. Rien
n'était plus facile à corriger. que ces erreurs; il a semblé à l'auteur que,
puisqu'elles étaient dans ces lettres, elles devaient y rester comme le cachet
même de leur réalité. Puisqu'il en est a. rectifier des erreurs, qu'on lui per-
mette de passer des siennes à celles de son imprimeur. Un errata raisonné
est parfois utile. Dans la Lettre première, au lieu de ta maison est
pleine de voix qui ordonnent, il faut lire la maison est pleine de voix qui
jordonnent. Dans la Légende du beau Pécopin (paragraphe XII, dernières
lignes) au lieu de une porte de métal, il faut lire une porte de me<at<.
Les deux mots jordonner et metatt manquent au Dictionnaire de l'Aca-
démie, et, selon nous, le Dictionnaire a tort. Jordonner est un excellent
mot de la langue familière qui n'a pas de synonyme possible et qui ex-
prime une nuance précise et délicate, le commandement exercé avec
sottise et vanité,, à tout propos et hors de tout propos. Quant au mot
métail, il n'est pas moins précieux. Le métal est la substance métallique
pure; l'argent est un métal. Le métail est la substance métallique com-
posée le bronze est un métail.
(Note de la prem~fe édition.)
c'est que la forme et le-fond des lettres soient restés ce
qu'ils étaient. On pourrait au besoin montrer aux curieux,
s'il y en avait pour de si. petites choses, toutes les pièces de
ce journal d'un voyageur authentiquement timbrées et
datées par la poste.
De la part des grands écrivains, et il est inutile de citer
ici d'illustres exemples qui sont dans toutes les mémoires,
ces sortes de confidences ont un charme extrême le beau
style donne la vie à tout de la part d'un simple passant,
elles n'ont, nous le répétons, de valeur que leur sincérité.
A ce titre, et à. ce titre seulement, elles peuvent être quel-
-quefois précieuses. Elles se classent, avec le moine de
SaintrGaII, avec le bourgeois de Paris sous Philippe-Au-
guste, avec Jean de Troyes, parmi les matériaux utiles à
consulter; et, comme document honnête et sérieux, ont
parfois plus tard l'honneur d'aider la philosophie et l'his-
toire à caractériser l'esprit d'une époque et d'une nation à
un moment donné. S'il était possible d'avoir une prétention
pour ces deux volumes, l'auteur n'en aurait pas d'autre
que celle-là.
Qu'on n'y cherche pas non plus les aventures drama-
tiques et les incidents pittoresques. Comme l'auteur l'ex-
plique dès les premières pages de ce livre, il voyage soli-
taire sans autre objet que de rêver beaucoup et de penser
un peu. Dans ces excursions silencieuses, il emporte deux
vieux livres, ou, si on lui permet de citer sa propre expres-
sion, il emmène deux vieux amis, Virgile et Tacite Virgile,
c'est-à-dire toute la poésie qui sort de la nature; Tacite,
c'est-à-dire toute la pensée qui sort de l'histoire.
Et puis, il reste, comme il convient, toujours et partout
retranché dans le silence et le demi-jour, qui favorisent
l'observation. Ici, quelques mots d'explication sont indis-
pensables. On le sait, la prodigieuse sonorité de la presse
française, si puissante, si féconde et si utile d'ailleurs,
donne aux moindres noms littéraires de Paris un retentis-
sement qui ne permet pas à l'écrivain, même le plus
humble et le plus insignifiant, de croire hors de France à
sa complète obscurité. Dans cette situation, l'observateur,
quel qu'il soit, pour peu qu'il se soit livré quelquefois à la
publicité, doit, s'il veut conserver entière son indé-
pendance de pensée et d'action, garder l'incognito comme
s'il était quelque chose et l'anonyme comme s'il était
quelqu'un. Ces précautions, qui assurent au voyageur le
bénéfice de l'ombre, l'auteur les a prises durant son excur-
sion aux bords du Rhin, bien qu'elles fussent à coup sûr
surabondantes pour lui et qu'il lui parût presque ridicule
de les prendre. De cette façon, il a pu recueillir ses notes
à son aise et en toute liberté, sans que rien gênât sa curio-
sité ou sa méditation dans cette promenade de fantaisie,
qui, nous croyons l'avoir suffisamment indiqué, admet
pleinement le hasard des auberges et des tables d'hôte, et
s'accommode aussi volontiers de la patache que de la
chaise de poste, de la banquette des diligences que de la
tente des bateaux à vapeur.
Quant à l'Allemagne, qui est à ses yeux la collaboratrice
naturelle de la France, il croit, dans les considérationsqui
terminent le second de ces deux volumes, l'avoir appréciée
justement et l'avoir vue telle qu'elle est. Qu'aucun lecteur
ne s'arrête à deux ou trois mots semés cà et là dans ces
lettres, et maintenus par scrupule de sincérité; l'auteur
proteste énergiquement contre toute intention d'ironie.
L'Allemagne, il ne le cache pas, est une des terres qu'il
aime et une des nations qu'il admire. Il a presque un sen-
timent filial pour cette noble et sainte patrie de tous les
penseurs. S'il n'était pas français, il voudrait être allemand.
L'auteur ne croit pas devoir achever cette note prélimi-
naire sans entretenir les lecteurs d'un dernier scrupule
qui lui est survenu. Au moment où l'impression de ce livre
se terminait, il s'est aperçu que des événements tout ré-
cents et qui, à l'instant même où nous sommes, occupent
encore Paris, semblaient donner la valeur d'une application
directe à deux lignes du paragraphe XV de la Conc~M~on. Or,
l'auteur ayant toujours eu plutôt pour but de calmer que
d'irriter, il se demanda s'il n'effacerait pas ces deux lignes.
Après réflexion, il s'est décidé à les maintenir. Il suffit
d'examiner la date où ces lignes ont été écrites pour recon-
naître que, s'il y avait à cette époque-là quelque chose
dans l'esprit de l'auteur, c'était peut-être une prévision, ce
n'était pas, à coup sûr, et ce ne pouvait être une appli-
cation. Si l'on se reporte aux faits généraux de notre
temps, on verra que cette prévision a pu en résulter, même
dans la forme précise que le hasard lui a donnée. En ad-
mettant que ces deux lignes aient un sens, ce ne sont pas
elles qui sont venues se superposer aux événements, ce
sont les événements qui sont venus se ranger sous elles.
Il n'est pas d'écrivain un peu réfléchi auquel cela ne soit
arrivé. Quelquefois, à force d'étudier le présent, on ren-
contre quelque chose qui ressemble à l'avenir. Il a donc
laissé ces deux lignes à leur place, de même qu'il s'était
déjà déterminé à laisser dans le recueil intitulé les ~eu~cs
~'sM<o?M)M les'vers Intitulés Rêucrle d'un paxM~'a propos
d'MK )'ot, petit poëme écrit en juin 1830 qui. annonce la
révolution de juillet.
Pour ce qui est de ces deux volumes en eux-mêmes,
l'auteur n'a plus rien à en dire. S'ils ne se dérobaient par
leur peu de valeur à l'honneur des assimilations et des
comparaisons, l'auteur ne pourrait s'empêcher de faire
remarquer que cet ouvrage, qui a un fleuve pour sujet,
s'est, par une coïncidence bizarre, produit lui-même tout,
spontanément et tout naturellement à l'image d'un fleuve.
il commence comme un ruisseau traverse un ravin près
d'un. groupe de chaumières, sous un petit pont d'une
arche; côtoie l'auberge dans Je village, le troupeau dans.
le pré, la poule dans le buisson, le paysan dans le sentier;
puis il s'éloigne; il touche un champ de bataiDe, une
plaine illustre, une grande ville; il se développe, il s'en-
fonce dans les brumes de l'horizon, reftète des cathédrales,
visite des capitales, franchit des frontières, et, après avoir
réfléchi les arbres, les champs, les étoiles, les églises, les
ruines, les habitations, les barques et les voiles, les
hommes et les idées, les ponts qui joignent deux villages
et les ponts qui joignent deux nations, il rencontre enfin,
comme le but de sa course et le terme de son élargisse-
ment, le double et profond océan du présent et du passé,
la politique et l'histoire.
Paris, janvier 1842.
1838
LETTRE I
DE PARIS A LA FERTË-SOUS-JOUARRE
Départ de Paris. Le coteau de S.-P. Prouesses des démolisseurs.
Nanteuil-le-Haudouin. ViUers-Cotterets. Les 1,600 curiosités deDam-
martin. Dieu offre la diligence à qui perd son cabriolet. La Ferté-
sous-Jouarre. Un épicier héritier du duc de Saint-Simon. Aspect.
de la campagne. Le voyageur raconte ses goûts. Le bossu et le
gendarme. Pourquoi un homme est un brave. Pourquoi le même
homme est un lâche. La peau et l'habit. 1814 et 1830. Meaux.
Un fort bel escalier. La cathédrale de Bossuet. Meaux a eu un
théâtre avant Paris. Pourquoi les gens de Meaux ont pendu le diable.
Comment une reine s'y prend pour faire entrer un roi dans le
paradis.
La Ferté-sous-Jouarre,juillet 1838.
C'est avant-hier matin, vers onze heures, comme
je vous l'ai écrit, mon ami, que j'ai quitté Paris. Je
suis sorti par la route de Meaux, et j'ai laissé à ma
gauche Saint-Denis, Montmorency, et tout à l'extré-
mité des collines le coteau de S.-P. Je vous ai donné
LE RHIN. 1. 2
dans ce moment-là une bonne et tendre pensée à
tous et j'ai tenu mes regards ïixés sur cette petite
ampoule obscure au fond de la plaine, jusqu'à l'instant
où un tournant du chemin me l'a brusquement cachée.
Vous connaissez mon goût pour les grands voyages
à petites journées, sans fatigue, sans bagage, en ca-
briolet, seul avec mes vieux amis d'enfance, Virgile
et Tacite. Vous voyez donc d'ici mon .équipage.
J'ai pris le chemin de Châlons, car je connais la
route de Soissons pour l'avoir suivie il y a quelques
années; et, grâce aux démolisseurs, elle n'a aujour-
d'hui qu'un médiocre intérêt. Nanteuil-le-Haudouin a
perdu son château bâti sous François 1er. Villers-Cotte-
rets a converti en dépôt de mendicité le magnifique
manoir du duc de Valois, et là, comme presque par-
tout, sculptures et peintures, tout l'esprit de la renais-
sance, toute la grâce du seizième siècle a honteusement
disparu sous la racloire et le badigeon. Dammartin a
rasé son énorme tour du haut de laquelle on voyait
Montmartre distinctement, à neuf lieues de distance,
et dont la grande lézarde verticale avait fait naître ce
proverbe que je n'ai jamais bien compris Il est comme
le château de jD~?KM~r<H; qui crève de rire. Aujourd'hui,
veuf de sa vieille bastille dans laquelle l'évêque de
Meaux, quand il était en querelle avec le comte de
Champagne, avait le droit de se réfugier avec sept per-
sonnes de sa suite, Dammartin n'engendre plus de
proverbes et ne donne plus lieu qu'à des notes litté-
raires du genre de celle-ci, que j'ai copiée textuelle-
ment, à l'époque où j'y passai, dans je ne sais plus
quel petit livre local étalé sur la table de l'auberge
« DAMMARTiN
(Seine-et-Marne), petite ville sur une
colline. On y fabrique de la dentelle. Hôtel ~H'~e-
~Me. Curiosités l'église paroissiale, la halle, 1,600 ha-
bitants. ))
Le peu de temps accordé pour dîner par ce tyran
des diligences appelé le « conducteur .0 ne me permit
pas alors de vérifier jusqu'à quel point'il était vrai que
les seize cents habitants de Dammartin fussent tous
des curiosités. J'ai donc pris par Meaux.
Entre Claye et Meaux, par le plus beau temps et le
plus beau chemin du monde, la roue de mon cabriolet
a cassé. Vous savez que je suis de ces hommes qui
<w~tMeK< leur route le cabriolet renonçait à moi, j'ai
renoncé au cabriolet. Justement une petite diligence
passait, la diligence Touchard. Elle n'avait plus qu'une
place vacante, je l'ai prise et, dix minutes après l'ac-
cident, je « continuais ma route », juché sur l'impé-
riale entre un bossu et un gendarme.
Me voici en ce moment à la Ferté-sous-Jouarre,jolie
petite ville que je revois pour la quatrième fois bien
volontiers avec ses trois ponts, ses charmantes îles,
son vieux moulin au milieu de la rivière qui se rattache
à la terre par cinq arches, et son beau pavillon du
temps de Louis Xltf, qui a appartenu, dit-on, au duc
de Saint-Simon, et qui aujourd'hui se déforme entre
les mains d'un épicier.
Si en effet M. de Saint-Simon a possédé ce vieux
logis, je doute que son manoir natal de la Ferté-
Vidame eût une mine plus seigneuriale et plus fière, et
fût mieux fait pour encadrer sa hautaine figure de
duc et pair, que le charmant et sévère châtelet de la
Ferté-sous-Jouarre.
Le moment est parfait pour voyager. Les campa-
gnes sont pleines de travailleurs. On achève la moisson.
On bâtit çà et là de grandes meules qui ressemblent,
quand elles sont à moitié faites, à ces pyramides
ëventrées qu'on rencontre en Syrie. Les blés coupés
sont rangés à terre sur le flanc des collines de façon
à imiter le dos des zèbres.
Vous le savez, mon ami, ce ne sont pas les événe-
ments que je cherche en voyage, ce sont les idées et
les sensations; et, pour cela, la nouveauté des objets
suffit. D'ailleurs, je me contente de peu. Pourvu que
j'aie des arbres, de l'herbe, de l'air, de la route devant
moi et de la route derrière moi, tout me va. Si le pays
est plat, j'aime les larges horizons. Si le pays est mon-
tueux, j'aime les paysages inattendus, et au haut de
chaque côte il y en a un. Tout à l'heure je voyais une
charmante vallée. A droite et à gauche de beaux ca-
prices de terrain, de grandes collines coupées par les
cultures, et une multitude de carrés amusants à voir;
çà et là, des groupes de chaumières basses dont les
toits semblaient toucher le sol; au fond de la vallée,
un cours d'eau marqué à l'œil par une longue ligne de
verdure et traversé par un vieux petit pont de pierre
rouillée et vermoulue ou viennent se rattacher les deux
bouts du grand chemin. Au moment où j'étais là,
un roulier passait le pont, un énorme roulier d'Alle-
magne, gonflé, sanglé et ficelé, qui avait l'air du ventre
de Gargantua traîné sur quatre roues par huit che-
vaux. Devant moi, suivant l'ondulation de la colline
opposée, remontait la route éclatante de soleil, sur
laquelle l'ombre des rangées d'arbres dessinait en
noir la figure d'un grand peigne auquel il manquerait
plusieurs dents.
Eh bien, ces arbres, ce peigne d'ombre dont vous
rirez peut-être, ce roulier, cette route blanche, ce
vieux pont, ces chaumes bas, tout cela m'égaye et me
rit. Une vallée comme celle-là me contente, avec le
ciel par-dessus. J'étais seul dans cette voiture à la
regarder et à en jouir. Les voyageurs bâillaient horri-
blement.
Quand on relaye, tout m'amuse. On s'arrête à la
porte de l'auberge. Les chevaux arrivent avec un bruit
de ferraille. H y a une poule blanche sur la grande
route, une poule noire dans les broussailles, une herse
ou une vieille roue cassée dans un coin, des enfants
barbouillés qui jouent sur un tas de sable; au-dessus
de ma tête, Charles-Quint, Joseph Il ou Napoléon pen-
dus à une vieille potence en fer et faisant enseigne,
grands empereurs qui ne sont plus bons qu'à acha-
lander une auberge. La maison est pleine de voix qui
jordonnent; sur le pas de la porte, les garçons d'écurie
et les filles de cuisine font des idylles, le fumier cajole
l'eau de vaisselle; et moi, je profite de ma haute posi-
tion, sur l'impériale, pour écouter causer le
bossu et le gendarme, ou pour admirer les jolies
petites colonies de coquelicots nains qui font des oasis
sur un vieux toit.
Du reste, mon gendarme et mon bossu étaient des
philosophes, « pas fiers du tout », et causant humai-
nement l'un avec l'autre, le gendarme sans dédaigner
le bossu, le bossu sans mépriser le gendarme. Le bossu
paye six cents francs de contributions à Jouarre, l'an-
cienne Jovis ara, comme il avait la bonté de l'expliquer
au gendarme. Il possède, en outre, un père, qui paye
neuf cents livres à Paris, et il s'indigne contre le gou-
vernement chaque fois qu'il acquitte le sou de passage
au pont sur la Marne entre Meaux et la Ferté. Le
gendarme ne paye aucune contribution, mais il raconte
naïvement son histoire. En 181/), à Montmirail, il se
battit comme un lion; il était conscrit. En 1830, aux
journées de Juillet, il eut peur et se sauva; il était
gendarme. Cela l'étonné, et cela ne m'étonne pas.
Conscrit, il n'avait rien que ses vingt ans, il était
brave. Gendarme, il avait femme et enfants, et, ajou-
tait-il, son cheval à lui; il était lâche. Le même homme,
du reste, mais non la même vie. La vie est un mets
qui n'agrée que par la sauce. Rien n'est plus intrépide
qu'un forçat. Dans ce monde, ce n'est pas à sa peau
que l'on tient, c'est à son habit. Celui qui est tout nu
ne tient à rien.
Convenons aussi que les deux époques étaient
bien différentes. Ce qui est dans l'air agit sur le sol-
dat comme sur tout homme. L'idée qui souffle le glace
ou le réchauffe, lui aussi. En 1830, une révolution
soufflait. Il se sentait courbé et terrassé par cette
force des idées qui est comme l'âme de la force des
choses. Et puis, quoi de plus triste et de plus énervant I
se battre pour des ordonnances étranges, pour des
ombres qui ont passé dans un cerveau troublé,
pour un rêve, une folie, frères contre frères, fantas-
sins contre ouvriers, français contre parisiens! En
181A, au contraire, le conscrit luttait contre l'étranger,
contre l'ennemi, pour des choses claires et simples,
pour lui-même, pour tous, pour son père, sa mère et
ses sœurs, pour la charrue qu'il venait de quitter,
pour le toit de chaume qui fumait là-bas, pour la terre
qu'il avait sous les clous de ses souliers, pour la pa-
trie saignante et vivante. En 1830, le soldat ne savait
pas pourquoi il se battait. En 1814, il faisait plus que
le savoir, il le comprenait; il faisait plus que le com-
prendre, il le sentait; il faisait plus que le sentir, il le
voyait.
Trois choses m'ont intéressé à Meaux un délicieux
petit portail de la renaissance accolé à une vieille
église démantelée, à droite en entrant dans la ville;
puis la cathédrale; puis, derrière la cathédrale, un bon
vieux logis de pierre de taille, à demi fortiné, flanqué
de grandes tourelles engagées. Il y avait une cour. Je
suis entré bravement dans la cour, quoique j'y eusse
avisé une vieille femme qui tricotait. Mais la bonne
dame m'a laissé faire. J'y voulais étudier un fort bel
escalier extérieur, dallé de pierre et charpenté de
bois, qui monte à la vieille maison, appuyé sur deux
arches surbaissées et couvert d'un toit-auvent à ar-
cades en anse de panier. Le temps m'a manqué pour le
dessiner. Je le regrette; c'est le premier escalier de ce
genre que j'aie vu. Il m'a paru être du quinzième siècle.
La cathédrale est une noble église commencée au
quatorzième siècle et continuée au quinzième. On vient
de la restaurer d'une odieuse façon. Elle n'est d'ail-
leurs pas finie. De ses deux tours projetées par l'archi-
tecte, une seulement est bâtie. L'autre, qui a été
ébauchée, cache son moignon sous un appareil d'ar-
doise. La porte du milieu et celle de droite sont du
quatorzième siècle; celle de gauche est du quinzième.
Toutes trois sont fort belles, quoique d'une pierre
que la lune et la pluie ont rongée.
J'en ai voulu déchiffrer les bas-reliefs. Le tympan
de la porte de gauche représente l'histoire de saint
Jean-Baptiste; mais le soleil, qui tombait à plomb sur
la façade, n'a pas permis à mes yeux d'aller plus loin.
L'intérieur de l'église est d'une composition superbe.
11 y a sur le chœur de grandes ogives trilobées à jour
du plus bel effet. A l'abside, il ne reste plus qu'une
verrière magnifique et qui fait regretter les autres. On
repose en ce moment, à l'entrée du chœur, deux autels
en ravissante menuiserie du quinzième siècle mais on
barbouille cela de peinture à l'huile, couleur bois. C'est
le goût des naturels du pays. A gauche du chœur,
près d'une charmante porte surbaissée avec imposte,
j'ai vu une belle statue de marbre à genoux d'un
homme de guerre du seizième siècle, sans armoiries
ni inscription d'ailleurs. Je n'ai pas su deviner le nom
de cette statue. Vous qui savez tout, vous l'auriez fait.
De l'autre côté est une autre statue; celle-là porte son
inscription, et bien lui en prend, car vous-même vous
ne devineriez pas dans ce marbre fade et dur la figure
sévère de Bénigne Bossuet. Quant à Bossuet, j'ai
grand'peur que la destruction des vitraux ne soit de
son fait. J'ai vu son trône épiscopal, d'une assez belle
boiserie en style Louis XIV avec baldaquin figuré. Le
temps m'a manqué pour aller visiter son fameux cabi-
net à l'évêché.
Un fait étrange, c'est que Meaux a eu un théâtre
avant Paris, une vraie salle de spectacle, construite
dès 15~7, dit un manuscrit de la bibliothèque locale,
tenant du cirque antique en ce qu'elle était cou-
verte d'un velarium, et du théâtre actuel en ce qu'~7
y avait <OM< <!M<OMr des loges /<?r~M~ clef, lesquelles
étaient ~Me~ des habitants de ./tfMHM?. On représentait
là des mystères. Un nommé Pascalus jouait le Diable
et en garda le surnom. En 1562 il livra la ville aux
huguenots, et l'année d'après les catholiques le pen-
dirent, un peu parce qu'il avait livré la ville, beaucoup
parce qu'il s'appelait le Diable. Aujourd'hui Paris a
vingt théâtres, la ville champenoise n'en a plus un seul.
On prétend qu'elle s'en vante; c'est comme si Meaux
se vantait de n'être pas Paris.
Du reste, ce pays est plein du siècle de Louis XIV.
Ici, le duc de Saint-Simon; à Meaux, Bossuet; à la
Ferté-MiIon, Racine; à Château-Thierry, la Fontaine.
Le tout en un rayon de douze lieues. Le grand sei-
gneur avoisine le grand évêque. La tragédie coudoie la
fable.
En sortant de la cathédrale, j'ai trouvé le soleil
voilé et j'ai pu examiner la façade. Le grand tympan
du portail central est des plus curieux. Le comparti-
ment inférieur représente Jeanne, femme de Philippe
le Bel, des deniers de laquelle l'église fut construite
après sa mort. La reine de France, sa cathédrale à la
main, se présente aux portes du paradis. Saint Pierre
les lui ouvre à deux battants. Derrière la reine se tient
le beau roi Philippe avec je ne sais quel air de pauvre
honteux. La reine, fort spirituellement sculptée et
atournée, désigne le pauvre diable de roi d'un regard
de côté et d'un geste d'épaule, et semble dire à saint
Pierre Z~A/ laissez-le entrer ~r-M~ le M~c/
LETTRE II
MONTMIRAIL. MONTMORT. ÉPERNAY
Montmirail. Nos patfMm ~Mgtmtts, nos dulcia linquimus arva.
Champ de bataille de Montmiraii. Soleil couché. inapoléon
&
disparu. Le voyageur parle des ormes. Le château de Montmort.
Comment le voyageur éblouit M"° Jeannette. Route de nuit dans
les bois. Épernay. Les trois églises; Thibaut 1' Pierre Strozzi,
Poterlet-Galichet. Odry apparaît à l'auteur dans l'église d'Ëpernay.
Comme quoi le voyageur aime mieux regarder des coquelicots et des
papillons que quinze cent mille bouteilles de vin de Champagne.
Pilogène et Phyothrix. A Montmirail, le voyageur remarque un œuf
frais. De quoi on riait au seizième siècle.
Épernay, 21 juillet.
A laFerté-sous-Jouarre, j'ai loué la première car-
riole venue, en ne m'informant guère que d'une chose
a-t-elle la voie, et les roues sont-elles bonnes? et je
m'en suis allé à Montmirail. Rien dans cette petite
ville qu'un assez frais paysage à l'entrée de deux belles
allées d'arbres. Le reste, le château excepté, est un
fouillis de masures.
Lundi, vers cinq heures du soir, je quittai Montmi-
rail en me dirigeant vers la route de Sézanne à Éper-
nay. Une heure après, j'étais à Vaux-Champs, et je
traversais le fameux champ de bataille. Un moment
avant d'y arriver, j'avais rencontré sur la route une
charrette bizarrement chargée. Pour attelage, un âne
et un cheval. Sur la voiture des casseroles, des chau-
drons, de vieux coffres, des chaises de paille, un tas
de meubles à l'avant, dans une espèce de panier,
trois petits enfants presque nus à l'arrière, dans un
autre panier, des poules. Pour conducteur, un homme
en blouse, à pied, portant un enfant sur son dos.
A quelques pas, une femme marchant aussi et portant
aussi un enfant, mais dans son ventre. Tout ce démé-
nagement se hâtait versMontmiraiI, comme si la grande
bataille de 181A allait recommencer.-Oui, me disais-je,
on devait rencontrer ici de ces charrettes-là il y a
vingt-cinq ans. Je me suis informé ce n'était pas
un déménagement, c'était une expatriation. Cela n'al-
lait pas à Montmirail, cela allait en Amérique. Cela ne
fuyait pas une bataille, cela fuyait la misère. En deux
mots, cher ami, c'était une famille de pauvres paysans
alsaciens émigrants, à' qui l'on promet des terres dans
l'Ohio et qui s'en vont de leur pays sans se douter que
Virgile a fait sur eux les plus beaux vers du monde il
y a deux mille ans.
Du reste, ces braves gens s'en allaient avec une
parfaite insouciance. L'homme refaisait une mèche à
son fouet. La femme chantonnait, les enfants jouaient.
Les meubles seuls avaient je ne sais quoi de malheu-
reux et de désorienté qui faisait peine. Les poules
aussi m'ont paru avoir le sentiment de leur malheur.
Cette indifférence m'a étonné. Je croyais vraiment
la patrie plus profondément gravée dans les hommes.
Cela leur est donc égal, à ces gens, de ne plus voir
les mêmes arbres ?
Je les ai suivis quelque temps des yeux. Ou allait
ce petit groupe cahoté et trébuchant? Ou vais-je moi-
même ? La route tourna, ils disparurent. J'entendis
encore quelque temps le fouet de l'homme et la chanson
de la femme, puis tout s'évanouit.
Quelques minutes après, j'étais dans les glorieuses
plaines qui ont vu l'empereur. Le soleil se couchait.
Les arbres faisaient de grandes ombres. Les sillons,
déjà retracés çà et là, avaient une couleur blonde. Une
brume bleue montait du fond des ravins. La campagne
était déserte. On n'y voyait au loin que deux ou trois
charrues oubliées, qui avaient l'air de grandes saute-
relles. A ma gauche, il y avait une carrière de pierres
meulières. De grosses meules toutes faites et bien
rondes, les unes blanches et neuves, les autres vieilles
et noires, gisaient pêle-mêle sur le sol, debout, cou-
chées, en piles, comme les pièces d'un énorme damier
bouleversé. En effet, des géants avaient joué là une
grande partie.
Je tenais à voir le château de Montmort, ce qui
fait qu'à quatre lieues de Montmirail, à Formentières
ou Armentières, j'ai tourné brusquement à gauche, et
j'ai pris la route d'Épernay. 11 y a là seize grands ormes
les plus amusants du monde, qui penchent sur la route
leurs profils rechignés et leurs perruques ébouriffées.
Les ormes sont une de mes joies en voyage. Chaque
orme vaut la peine d'être regardé à part. Tous les
autres arbres sont bêtes et se ressemblent les ormes
seuls ont de la fantaisie et se moquent de leur voisin,
se renversant lorsqu'il se penche, maigres lorsqu'il est
touffu, et faisant toutes sortes de grimaces le soir aux
passants. Les jeunes ormes ont un feuillage qui jaillit
dans tous les sens, comme une pièce d'artifice qui
éclate. Depuis laFerté jusqu'à l'endroit ou l'on trouve
ces seize ormes, la route n'est bordée que de peu-
pliers, de trembles ou de noyers çà et là, ce qui me
donnait quelque humeur.
Le pays est plat, la plaine fuit à perte de vue. Tout
à coup, en sortant d'un bouquet d'arbres, on aperçoit
à droite, comme à moitié enfoui dans un pli de terrain,
un ravissant tohu-bohu de tourelles, de girouettes, de
pignons, de lucarnes et de cheminées. C'est le château
de Montmort.
Mon cabriolet a tourné bride, et j'ai mis pied à
terre devant la porte du château. C'est une exquise
forteresse du seizième siècle, bâtie en briques, avec
toits d'ardoise et girouettes ouvragées, avec sa double
enceinte, son double fossé, son pont de trois arches
qui aboutit au pont-levis, son village à ses pieds, et
tout autour un admirable paysage, sept lieues d'hori-
zon. Aux baies près, qui ont presque toutes .été refaites,
l'édifice est bien conservé. La tour d'entrée contient,
roulés l'un sur l'autre, un escalier à vis pour les hommes
et une rampe pour les chevaux. Au bas il y a encore
une vieille porte de fer, et, en montant, dans les embra-
sures .de la tour, j'ai compté quatre petits engins du
quinzième siècle. La garnison de la forteresse se com-
posait pour le moment d'une vieille servante, M"~ Jean-
nette, qui m'a fort gracieusement accueilli. Il ne reste des
anciens appartements de l'intérieur que la. cuisine, fort
belle salle voûtée à grande cheminée, le vieux salon,
dont on a fait un billard, et un charmant petit cabinet
à boiseries dorées, dont le plafond a pour rosace un
chiffre fort ingénieusement entortillé. Le vieux salon
est une magnifique pièce. Le plafond à poutres peintes,
dorées et sculptées, est encore intact. La cheminée,
surmontée de deux fort nobles statues, est du plus
beau style de Henri III. Les murs étaient jadis cou-
verts de vastes panneaux de tapisserie qui étaient des
portraits de famille. A la révolution, des gens d'esprit
du village voisin ont arraché ces panneaux et les ont
brûlés, ce qui a porté un coup mortel à la féodalité.
Le propriétaire actuel a remplacé ces panneaux par de
vieilles gravures représentant des vues de Rome et des
batailles du grand Condé, collées à cru sur le mur. Ce
que voyant, j'ai donné trente sous à M"° Jeannette,
qui m'a paru éblouie de ma magnificence.
Et puis j'ai regardé les canards et les poules dans
les fossés du château, et je m'en suis allé.
En sortant de Montmort, où l'on arrive par la
plus horrible route du monde, soit dit en passant,
j'ai rencontré la malle qui a dû vous porter ma pré-
cédente lettre. Je l'ai chargée, ami, de toutes sortes
de bonnes pensées pour vous.
La route s'est enfoncée dans un bois au moment
où la nuit tombait, et je n'ai plus rien vu jusqu'à
Epernay que des cabanes de charbonniers qui fumaient
à travers les branches. La gueule rouge d'une forge
éloignée m'apparaissait par moments, le vent agitait
au bord de la route la vive silhouette des arbres et
sur ma tête, dans le ciel, le splendide Chariot faisait
son voyage au milieu des étoiles pendant que ma
pauvre patache faisait le sien à travers les cailloux.
Épernay, c'est la ville du vin de Champagne. Rien
de plus, rien de moins.
Trois églises se sont succédé à Epernay. La pré
mière, une église romane, bâtie en 1037 par Thibaut I",
comte de Champagne, fils d'Eudes II. La seconde, une
église de la renaissance, bâtie en 15&0 par Pierre
Strozzi, maréchal de France, seigneur d'Épernay, tué
au siége de Thionville en 1558. La troisième, l'église
actuelle, me fait l'effet d'avoir été bâtie sur les dessins
de M. Poterlet-Galichet, un brave marchand dont la
boutique et le nom coudoient l'église. Les trois églises
me paraissent admirablement dépeintes et résumées par
ces trois noms Thibaut I", comte de Champag ne Pierre
Strozzi, maréchal de France; Poterlet-Galichet, épicier.
C'est vous dire assez que la dernière, l'église ac-
tuelle, est une hideuse bâtisse en plâtre, bête, blanche
et lourde, avec triglyphes supportant les retombées
des archivoltes. Il ne reste rien de la première église.
Il ne reste de la deuxième que de beaux vitraux et
un portail exquis. L'une des verrières raconte toute
l'histoire de Noé de la façon la plus naïve. Vitraux et
portail sont, bien entendu, enclavés et englués dans
l'affreux plâtre de l'église neuve. tl m'a semblé voir
Odry avec son pantalon blanc trop court, ses bas bleus
et son grand col de chemise, portant le casque et la
cuirasse de François I"
On a voulu me mener voir ici la curiosité du pays,
une grande cave qui contient quinze cent mille bou-
teilles. Chemin faisant, j'ai rencontré un champ de na-
vette en fleur avec des coquelicots et des papillons et
un beau rayon de soleil. J'y suis resté. La grande cave
se passera de ma visite.
La pommade pour faire pousser les cheveux, qui
s'appelle à la Ferté PiLOGËNE, s'appelle à Épernay
PHYOTHMX, :Or<OH grecque.
A propos, à Montmirail, l'hôtel de la Poste m'a fait
payer quatre œufs frais quarante sous cela m'a paru
un peu vif.
J'oubliais de vous dire que Thibaut I"' a été enterré
dans son église et Strozzi dans la sienne. Je réclame dans
l'église actuelle une tombe pour M. Poterlet-Galichet
C'était un brave que ce Strozzi. Brisquet, fou de
Henri II, s'amusa un jour à lui larder avec du lard,
par derrière, en pleine cour, un fort beau manteau
neuf que le maréchal essayait ce jour-là. Il paraît que
cela fit beaucoup rire, car Strozzi s'en vengea cruel-
lement. Pour moi, je n'aurais pas ri et je ne me serais
pas vengé. Larder un manteau de velours avec du lard!
Je n'ai jamais été ébloui de cette plaisanterie de la
renaissance.
LK BHtN. t. 3
LETTRE III1
CHALONS. SAINTE-MENEHOULD. VARENNES
Le voyageur fait son entrée à Varennes. Place où Louis XVI fut
arrêté. Ce qu'on raconte dans le pays. Comment s'appetait
l'homme qui avait en 1791 l'âme de Judas. Rapprochements sinistres.
Les lieux ont parfois la figure des faits. Varennes est près de
Reims. L'auberge du Grand Monarque. Ce que dit l'enseigne.
Ce que dit l'hôte. L'église de Varennes. Ce qu'on trouve dans les
paysages de Champagne. Chatons. La cathédrale. Notre-Dame.
Le guettier. Le voyageur dit des choses très risquées à .propos
d'un petit garçon fort laid qui est dans un clocher. Les autres églises
de Châlons. L'hôtel de ville. Quels sont les animaux assis devant
la façade. Notre-Dame de l'Épine. Le puits miraculeux. Fami-
liarité du tétegraphe avec Notre-Dame. Un orage. –Sainte-Menehould.
Beautés épiques de la cuisine de l'Mtel de~/ek.–L'oiseau endormi.
Ëtoge des femmes à propos des auberges. Paysages. Hymne à
la Champagne.
Varennes, 25 juillet.
Hier, à la chute du jour, mon cabriolet cheminait
au delà de Sainte-Menehould; je venais de relire ces
admirables et éternels vers
Mugitusque boum mollesque sub arbore somni.
Spetuncae vivique lacus.
J'étais resté appuyé sur le vieux livre entr'ouvert,
dont les pages se chiffonnaient sous mon coude. J'avais
l'âme pleine de toutes ces idées vagues, douces et
tristes, qui se mêlent ordinairement dans mon esprit
aux rayons du soleil couchant, quand un bruit de pavé
sous les roues m'a réveillé. Nous entrions dans une ville.
Qu'est cette ville? Mon cocher m'a répondu
C'est Varennes. Puis la voiture s'est engagée dans
une rue qui descend, entre deux rangs de maisons qui
ont je ne sais quoi de grave et de pensif. Portes et
volets fermés; de l'herbe dans les cours. Tout à coup,
après avoir passé une vieille porte cochère du temps de
Louis XHI, en pierres noires, accostée d'un grand
puits revêtu d'un appareil de madriers, la voiture a
débouché dans une petite place triangulaire entourée
de maisons d'un seul étage blanchies à la chaux, avec
deux arbres rabougris gardant une porte dans un coin.
Le grand côté de ce carrefour trigonal est orné d'un
méchant beffroi écaillé d'ardoises. C'est dans cette
place que Louis XVI fut arrêté comme il s'enfuyait, le
21 juin 1791. Il fut arrêté par Drouet, le maître de
poste de Sainte-Menehould (il n'y avait pas alors de
poste à Varennes), devant une maison jaune qui fait le
coin de la place après avoir passé le beffroi. La voiture
du roi suivait l'hypoténuse du triangle que dessine la
place. La nôtre a parcouru le même chemin. Je suis
descendu de cabriolet et j'ai regardé longtemps cette
petite place. Comme elle s'est élargie rapidement en
quelques mois elle est devenue monstrueuse, elle est
devenue la place de la Révolution.
Voici ce qu'on raconte dans le pays. Le roi se défen-
dit vivement d'être le roi (ce' que n'aurait pas fait
Charles I", soit dit en passant). On allait le relâcher
faute de le reconnaître décidément, lorsque survint'un
M. d'Éthé qui avait je ne sais quel sujet de haine contre
la cour. Ce M. d'Ëthé (je ne sais si c'est bien là l'ortho-
graphe du nom, mais on écrit toujours suffisamment le
nom d'un traître), cet homme donc aborda le roi à la
façon de Judas, en disant: Bonjour, sire. Cela suffit.
On retint le roi. Il y avait cinq personnes royales dans la
voiture; le misérable avec un mot les frappa toutes les
cinq. Ce ~o~/OMr, sire, ce fut pour Louis XVI, pour
Marie-Antoinette et pour Madame Élisabeth, la guillo-
tine pour le dauphin, l'agonie du Temple; pour
Madame Royale, l'extinction de sa race et l'exil.
Pour qui ne songe pas à l'événement, la petite place
de Varennes a un aspect morose pour qui y pense,
elle a un aspect sinistre.
Je crois vous l'avoir fait remarquer déjà en plus
d'une occasion, la nature matérielle offre quelquefois
des symbolismes singuliers. Louis XVI descendait dans
ce moment-là une pente fort rapide et même dange-
reuse, où le maître cheval de ma carriole a failli
s'abattre. Il y a cinq jours, je trouvais une sorte de
damier gigantesque sur le champ de bataille de Mont-
mirail. Aujourd'hui je traverse la fatale petite place
triangulaire de Varennes, qui a la forme du couteau de
la guillotine.
L'homme qui assistait Drouet et qui saisit là Louis XVI
s'appelait Billaud. Pourquoi pas Billot?
Varennes est à quinze lieues de Reims. Il est vrai
que la place du 21 janvier est à deux pas des Tuileries.
Comme ces rapprochements ont dû torturer le pauvre
roi Entre Reims et Varennes, entre le sacre et le dé-
trônement, il n'y a que quinze lieues pour mon cocher
pour l'esprit, il y a un abime la révolution.
J'ai demandé gîte à une très ancienne auberge qui a
pour enseigne Au Grand T~on~r~M~ avec le portrait de
Louis-Philippe. Probablement on a vu là tour à tour
depuis cent ans Louis XV, Bonaparte et Charles X.
Il y a quarante-huit ans, le jour ou cette ville barra le
passage à la voiture royale, ce qui pendait sur cette
porte, à la vieille branche de fer contournée encore
scellée au mur aujourd'hui, c'était sans doute le por-
trait de Louis XVI.
Louis XVI s'est peut-être arrêté au Cr/m~MM'~M~
et s'est vu là peint en enseigne, roi en peinture lui-
même. Pauvre « Grand Monarque s
Ce matin je me suis promené dans la ville, qui est
du reste très gracieusement située sur les deux bords
d'une jolie rivière. Les vieilles maisons de la ville haute
font un amphithéâtre fort pittoresque sur la rive droite.
L'église, qui est dans la ville basse, est insignifiante.
Elle est vis-à-vis de mon auberge. Je la vois de la table
ou j'écris. Le clocher porte cette date 1776. Il avait
deux ans de plus que Madame Royale.
Cette sombre aventure a laissé quelque trace ici,
chose rare en France. Le peuple en parle encore. L'au-
bergiste m'a dit qu'MK monsieur de la ville en avait ré-
digé une comédie. Cela m'a rappelé que la nuit de
l'évasion on avait habillé le petit dauphin en fille, si
bien qu'il demandait à Madame Royale si c'< pOMr
MHc comédie. C'est cette comédie-là qu'a r~e le
« monsieur de la
ville ».
Je dois réparation à l'église, je viens de la revoir.
Elle a au côté droit un charmant petit portail trilobé.
Si toutes mes architectures ne vous ennuient pas,
je vous dirai que Châlons n'a pas tout à fait répondu
à l'idée que je m'en faisais; la cathédrale, du moins.
Chemin faisant, et pour n'y plus revenir, j'ajoute que
la route d'Épernay à Châlons n'est pas non plus ce
que j'attendais. On ne fait qu'entrevoir la Marne, au
bord de laquelle j'ai remarqué d'ailleurs, dans les vil-
lages, deux ou trois églises romanes à clocher peu
aigu, comme le clocher de Fécamp. Tout le pays n'est
que plaines; mais toujours des plaines, c'est trop
beau. Il y a du reste dans le paysage beaucoup de
moutons et beaucoup de champenois.
Le vaisseau de la cathédrale est noble et d'une
belle coupe il reste quelques riches vitraux, une ro-
sace entre autres j'ai vu dans l'église une charmante
chapelle de la renaissance avec t'F et la salamandre.
Hors de l'église, il y a une, tour romane très sévère et
très pure et un précieux portail du quatorzième siècle.
Mais tout cela est hideusement délabré mais l'église
est sale; mais les sculptures de François I"' sont em-
margouillées de badigeon jaune; mais toutes les ner-
vures des voûtes sont peinturlurées; mais la façade
est une mauvaise copie de notre façade de Saint-Ger-
vais mais les flèches! On m'avait promis des
flèches à jour. Je comptais sur les flèches. Et je trouve
deux espèces de bonnets pointus, à jour en effet, et
d'un aspect, à tout prendre, assez original, mais
d'une pierre lourdement fouillée et avec des volutes
mêlées aux ogives! je m'en suis allé fort mécontent.
En revanche, si je n'ai pas trouvé ce que j'atten-
dais, j'ai trouvé ce que je n'attendais pas, c'est-à-dire
une fort belle Notre-Dame à Châlons. A quoi pensent
les antiquaires? Ils parlent de Saint-Étienne, la cathé-
drale, et ils ne soufflent mot de Notre-Dame La Notre-
Dame de Châlons est une église romane à voûtes
trapues et à robustes pleins cintres, fort auguste et
fort complète, avec une superbe aiguille de charpente
revêtue de plomb, laquelle date du quatorzième siècle.
Cette aiguille, sur laquelle les feuilles de plomb dessi-
nent des losanges et des écailles, comme sur une peau
de serpent, est égayée à son milieu par une char-
mante lanterne couronnée de petits pignons de plomb,
dans laquelle je suis monté. La ville, la Marne et les
collines sont belles à voir de là.
Le voyageur peut admirer aussi de beaux vitraux
dans Notre-Dame et un riche portail du treizième
siècle. Mais, en 93, les gens du pays ont crevé les
verrières et exterminé les statues du portail. Ils ont
ratissé les opulentes voussures comme on ratisse une
carotte. Ils ont traité de même le portail latéral de la
cathédrale et toutes les sculptures qu'ils ont rencon-
trées dans la ville. Notre-Dame avait quatre aiguilles,
deux hautes et deux basses ils en ont démoli trois.
C'est une rage de stupidité qui n'est nulle part
empreinte comme ici. La révolution française a été
terrible; la révolution champenoise a été bête.
Dans la lanterne ou je suis monté, j'ai trouvé cette
inscription gravée dans le plomb à la main et en écri-
ture du seizième siècle Le 2~ août ~.5~0 la paix a
~~MM~e&C/M~
Cette inscription, à moitié eSacée, perdue dans
l'ombre, que personne ne cherche, que personne ne
lit, voilà tout ce qui reste aujourd'hui de ce grand
acte politique, de ce grand événement, de cette grande
chose, la paix conclue entre Henri Ht et les hugue-
nots par l'entremise du duc d'Anjou, précédemment
duc d'Atençon. Le duc d'Anjou, qui était le frère du
roi, avait des vues sur les Pays-Bas et des prétentions
à la main d'Élisabeth d'Angleterre. La guerre intérieure
avec ceux de la religion le gênait dans ses plans. De
là cette paix, cette fameuse affaire ~MM~ 67M//0/M le
28 <~M< ~5~, et oubliée dans le monde entier le 22 juil-
let 1839.
L'homme qui m'a aidé à grimper d'échelle en
échelle dans cette lanterne est'le guetteur de la ville,
le guettier; comme il s'appelle. Cet homme passe sa vie
dans la guette, petite cage qui a quatre lucarnes aux
quatre vents. Cette cage et son échelle, c'est l'univers
pour lui. Ce n'est plus un homme, c'est l'œil de la
ville, toujours ouvert, toujours éveillé. Pour s'assurer
qu'il ne. dort pas, on l'oblige à répéter l'heure, chaque
fois qu'elle sonne, en laissant un intervalle entre
l'avant-dernier coup et le dernier. Cette insomnie per-
pétuelle serait impossible; sa femme l'aide. Tous les
jours à minuit, elle monte, et il va se coucher; puis il
remonte à midi, et elle redescend. Ce sont deux exis-
tences qui accomplissent leur rotation l'une à côté de
l'autre sans se toucher' autrement qu'une minute à
midi et une minute à minuit.. Un petit gnome à figure
bizarre, qu'ils appellent leur enfant, est résulté de la
tangente.
Châlons a trois autres églises, Saint-Alpin, Saint-
Jean et Saint-Loup. Saint-Alpin a de beaux vitraux.
Quant à l'hôtel de ville, il n'a de remarquable que
quatre énormes toutous en pierre accroupis formida-
blement devant la façade. J'ai été ravi de voir des
lions champenois.
A deux lieues de Châlons, sur la route de Sainte-
Menehould/dans un endroit ou il n'y a que des plaines,
des chaumes à perte de vue et les arbres poudreux
de la route, une chose magnifique vous apparaît tout
à coup. C'est l'abbaye de Notre-Dame de l'Épine. Il y
a là une vraie flèche du quinzième siècle, ouvrée
comme une dentelle et admirable, quoique accostée
d'un télégraphe, qu'elle regarde, il est vrai, fort dédai-
gneusement, en grande dame qu'elle est. C'est une
surprise étrange de voir s'épanouir superbement dans
ces champs, qui nourrissent à peine quelques coque-
licots étiolés, cette splendide fleur de l'architecture
gothique. J'ai passé deux heures dans cette église
j'ai rôdé tout autour par un vent terrible qui faisait
distinctement vaciller les clochetons. Je tenais mon
chapeau à deux mains, et j'admirais avec' des tour-
billons de poussière dans les yeux. De temps en temps
une pierre se détachait de la flèche et venait tomber
dans le cimetière à côté de moi. Il y aurait eu là
mille détails à dessiner. Les gargouilles sont particu-
lièrement compliquées et curieuses. Elles se com-
posent en général de deux monstres dont l'un porte
l'autre sur ses épaules. Celles de l'abside m'ont paru
représenter les sept péchés capitaux. La Luxure, jolie
paysanne beaucoup trop retroussée, a dû bien faire
rêver les pauvres moines.
Il y a tout au plus là trois ou quatre masures, et
l'on aurait peine à s'expliquer cette cathédrale sans
ville, sans village, sans hameau, pour ainsi dire, si
l'on ne trouvait dans une chapelle fermée au loquet
un petit puits fort profond, qui est un puits miracu-
leux, du reste fort humble, très simple et tout à fait
pareil à un puits de village, comme il sied à un puits
miraculeux. Le merveilleux édifice a poussé dessus.
Ce puits a produit cette église cemme un oignon pro-
duit une tulipe.
J'ai continué ma route. Une lieue plus loin, nous
traversions un village dont c'était la fête et qui célé-
brait cette fête avec une musique des plus acides. En
sortant du village, j'ai avisé au haut d'une colline une
chétive masure blanche, sur le toit de laquelle gesti-
culait une façon de grand insecte noir. C'était un. télé-
graphe qui causait amicalement avec Notre-Dame de
l'Epine.
Le soir approchait, le soleil déclinait, le ciel était
magnifique. Je regardais les collines du bout de la
plaine, qu'une immense bruyère violette recouvrait à
moitié comme un camail d'évêque. Tout à coup je vis
un cantonnier redresser sa claie couchée à terre et la
disposer comme pour s'abriter dessous. Puis la voiture
passa près d'un troupeau d'oies qui bavardaient joyeu-
sement.
Nous allons avoir de l'eau, dit le cocher. En
effet, je tournai la tête la moitié du ciel derrière
nous était envahie par un gros nuage noir, le vent
était violènt, les ciguës en fleur se courbaient jusqu'à
terre, les arbres semblaient se parler avec terreur, de
petits chardons desséchés couraient sur la route plus
vite que la voiture, au-dessus de nous volaient de
grandes nuées. Un moment après éclata un des plus
beaux orages que j'aie vus. La pluie tombait à verse,
mais le nuage n'emplissait pas tout le ciel. Une im-
mense arche de lumière restait visible au couchant.
De grands rayons noirs qui tombaient du nuage se
croisaient avec les rayons d'or qui venaient du soleil.
Il n'y avait plus un être vivant dans le paysage, ni un
homme sur la route, ni un oiseau dans le ciel il ton-
nait affreusement, et de larges éclairs s'abattaient par
moments sur la campagne. Les feuillages se tordaient
de cent façons. Cette tourmente dura un quart d'heure,
puis un coup de vent emporta la trombe, la nuée alla
tomber en brume diffuse sur les coteaux de l'orient,
et le ciel redevint pur et calme. Seulement, dans l'in-
tervalle, le crépuscule était survenu. Le soleil sem-
blait s'être dissous vers l'occident en trois ou quatre
grandes barres de fer rouge que la nuit éteignait
lentement à l'horizon.
Les étoiles brillaient quand j'arrivai à Sainte-Me-
nehould.
Sainte-Menehould est une assez pittoresque petite
ville, répandue à plaisir sur la pente d'une colline fort
verte, surmontée de grands arbres. J'ai vu à Saintè-
de Metz.
Menehould une belle chose, c'est la cuisine de l'hôtel
C'est là une vraie cuisine. Une salle immense. Un
des murs occupé par les cuivres, l'autre par les
faïences. Au milieu, en face des fenêtres, la cheminée,
énorme caverne qu'emplit un feu splendide. Au pla-
-fond, un noir réseau de poutres magnifiquement en-
fumées, auxquelles pendent toutes sortes de choses
joyeuses, des paniers, des lampes, un garde-manger,
et au centre une large nasse à claire-voie ou s'étalent
de vastes trapèzes de lard. Sous la cheminée, outre le
tournebroche, la crémaillère et la chaudière, reluit et
pétille un trousseau éblouissant d'une douzaine de
pelles et de pincettes de toutes formes et de toutes
grandeurs. L'âtre flamboyant envoie des rayons dans
tous les coins, découpe de grandes ombres sur le pla-
fond, jette une fraîche teinte rose sur les faïences
bleues et fait resplendir l'édifice fantastique des casse-
roles comme une muraille de braise. Si j'étais Homère
ou Rabelais, je dirais Cette cuisine est un monde
dont cette cheminée est le soleil.
C'est un monde en effet. Un monde où se meut
toute une république d'hommes, de femmes et d'ani-
maux. Des garçons, des servantes, des marmitons,
des rouliers attablés, des poêles sur des réchauds, des
marmites qui gloussent, des fritures qui glapissent,
des pipes, des cartes, des enfants qui jouent, et des
chats, et, des chiens et le maître qui surveille. ~cns
agitat molem.
Dans un angle, une grande horloge à gaîne et à
poids dit gravement l'heure à tous ces gens occupés.
Parmi les choses innombrables qui pendent au pla-
fond, j'en ai admiré une surtout, le soir de mon ar-
rivée. C'est une petite cage ou dormait un petit oiseau.
Cet oiseau m'a paru être le plus admirable emblème
de la confiance. Cet antre, cette forge à indigestion,
cette cuisine effrayante, est jour et nuit pleine de
vacarme, l'oiseau dort. On a beau faire rage autour
de lui, les hommes jurent, les femmes querellent, les
enfants crient, les chiens aboient, les chats miaulent,
l'horloge sonne, le couperet cogne, la lèchefrite piaille,
le tournebroche grince, la fontaine pleure, les bou-
teilles sanglotent, les vitres frissonnent, les diligences
passent sous la voûte comme le tonnerre; la petite
boule de plume ne bouge pas. Dieu est adorable.
Il donne la foi aux petits oiseaux.
Et à ce propos je déclare que l'on dit générale-
ment trop de mal des auberges, et moi-même tout le
premier j'en ai quelquefois trop durement parlé. Une
auberge, à tout prendre, est une bonne chose et qu'on
est très heureux de trouver. Et puis j'ai remarqué
qu'il y a dans presque toutes les auberges une femme
admirable. C'est l'hôtesse. J'abandonne l'hôte aux
voyageurs de mauvaise humeur, mais qu'ils m'accor-
dent l'hôtesse. L'hôte est un être assez maussade.
L'hôtesse est aimable. Pauvre femme quelquefois
vieille, quelquefois malade, souvent grosse, elle va,
vient, ébauche tout, achemine tout, complète tout,
talonne les servantes, mouche les enfants, chasse les
chiens, complimente les voyageurs, stimule le chef,
sourit à l'un, gronde l'autre, surveille un fourneau,
porte un sac de nuit, accueille celui-ci, embarque
celui-là, et rayonna dans tous les sens comme l'âme.
Elle est l'âme, en effet, de ce grand corps qu'on ap-
pelle l'auberge. L'hôte n'est bon qu'à boire avec des
rouliers dans un coin.
En somme, grâce à l'hôtesse, l'hospitalité des au-
berges perd quelque chose de sa laideur d'hospitalité
payée. L'hôtesse a de ces fines attentions de femme
qui voilent la vénalité de. l'accueil. Cela est un peu
banal, mais cela agrée.
L'hôtesse de la Ville de Metz à Sainte-Menehould
est une jeune fille de quinze à seize ans qui est partout
et qui mène merveilleusement cette grosse machine,
tout en touchant par moment du piano. L'hôte, son
père, est-ce une exception? est un fort brave
homme. Somme toute, c'est une auberge excellente.
Hier donc, comme je vous l'écrivais au commence-
ment de ma lettre, j'ai quitté Sainte-Menehould. De
Sainte-Menehould à Clermont, la route est ravissante.
Un verger continuel. Des deux côtés de la route un
chaos d'arbres fruitiers dont le beau vert fait fête au
soleil, et qui répandent sur le chemin leur ombre dé-
coupée en chicorées. Les villages ont quelque chose
de suisse et d'allemand. Maisons de pierre blanche, à
demi revêtues de. planches, avec de grands toits de
tuiles creuses qui débordent le mur de deux ou trois
pieds, presque des chalets. On sent le voisinage des
montagnes. Les Ardennes, en effet, sont là.
Avant d'arriver au gros bourg de Clermont, on par-
court une admirable vallée où se rencontrent les fron-
tières de la Marne et de la Meuse. La descente dans
cette vallée est magique. La route plonge entre deux
collines, et l'on ne voit d'abord au-dessous de soi
qu'un gouffre de feuillages. Puis le chemin tourne, et
toute la vallée apparaît. Un vaste cirque de collines,
au milieu un beau village presque italien, tant les toits
sont plats, à droite et à gauche plusieurs autres vil-
lages sur des croupes boisées, des clochers dans la
brume qui révèlent d'autres hameaux cachés dans les
plis de la vallée comme dans une robe de velours vert,
d'immenses prairies où paissent de grands troupeaux
de bœufs; et, à travers tout cela, une jolie rivière
vive qui passe joyeusement. J'ai mis une heure à tra-
verser cette vallée. Pendant ce temps-là, un télé-
graphe qui est au bout a figuré les trois signes que
voici
n~n
Tandis que cette machine faisait cela, les arbres
bruissaient, l'eau courait, les troupeaux mugissaient
et bêlaient, le soleil rayonnait à plein ciel, et moi je
comparais l'homme à Dieu.
Clermont est un beau village qui est situé au-
dessus d'une mer de verdure avec son église sur sa
tête, comme le Tréport au-dessus d'une mer de
vagues.
Au milieu de Clermont on tourne à gauche, et, à
travers un joli paysage de plaines, de coteaux et d'eaux
courantes, en deux heures on arrive à Varennes.
Louis XVI a suivi cette gracieuse route.
Mon ami, en relisant cette lettre, je m'aperçois que
j'y ai deux ou trois fois employé le mot f/MM~HO~ tel
qu'il me venait involontairement à la pensée, nuancé
ironiquement par je ne sais quelle acception prover-
biale. Ne vous méprenez pourtant pas, très cher, sur
le vrai sens que j'y attache. Le proverbe, familier peut-
être plus qu'il ne convient, parle de la Champagne
comme M" de la Sablière parlait- de La Fontaine,
lequel était, un homme de génie bête, ainsi qu'il sied
à un homme de génie qui est champenois. Cela n'em-
pêche pas que La Fontaine ne soit, entre Molière et
Régnier, un admirable poëte, et que la Champagne ne
soit, entre le Rhin et la Seine, un noble et illustre
pays. Virgile pourrait dire de la Champagne comme
de l'Italie
Alma parens frugum, alma virum.
La Champagne a produit Amyot, cet autre bon-
/<o?K?KC qui a répandu son air sur Plutarque comme La
Fontaine a répandu le. sien sur Ësopè; Thibaut IV,
poëtë presque roi qui n'eût pas mieux demandé que
d'être le père de saint Louis Robert de Sorbon, qui
fut fondateur de la Sorbonne; Charlier de Gerson, qui
LE RHIN. t. 4
fut chancelier de l'université de Paris le comman-
deur de Villegagnon, qui faillit donner Alger à la
France dès le seizième siècle; Amadis Jamyn, Colbert,
Diderot; deux peintres, Lantara et le Valentin; deux
sculpteurs, Girardon et Bouchardon deux historiens,
Flodoard et Mabillon; deux cardinaux pleins de génie,
Henri de Lorraine et Paul de Gondi; deux papes pleins
de vertu, Martin IV et Urbain IV; un roi plein de
gloire, Philippe-Auguste.
Les gens qui tiennent aux proverbes et qui tra-
duisent Sézanne par sexdecim ~M:'H:~ comme d'autres, il
y a trente ans, traduisaient Fontanes par /<!e!'M~ asi-
nos, ces gens-là triomphent de ce que la Champagne
a engendré Richelet, l'auteur du Dictionnaire des Rimes,
et Poinsinet, l'homme le plus mystifié du siècle ou
Voltaire mystifia le monde. Eh bien, vous qui aimez
les harmonies, qui voulez que le caractère, l'œuvre et
l'esprit d'un homme soient le produit naturel de son
pays, et qui trouvez admirable que Bonaparte soit
corse, Mazarin italien et Henri IV gascon, écoutez
ceci Mirabeau est presque champenois, Danton l'est
tout à fait. Tirez-vous de là.
Eh mon Dieu, pourquoi Danton ne serait-il pas
champenois? Vaugelas est bien savoyard
il était presque aussi champenois, ce grand Fa-
bert, ce maréchal de France, fils d'un libraire, qui ne
voulut jamais monter trop haut ni descendre trop bas;
pur et grave esprit, qui se tint toujours en dehors
des extrémités de sa propre fortune, et qui, successi-
vement éprouvé par la destinée, d'abord dans sa
noblesse, puis dans sa modestie, toujours le même de-
vant les bassesses comme devant les vanités qu'on lui
proposait, ne repoussant pas les bassesses par orgueil
et les vanités par humilité, mais répudiant les unes et
les autres par chasteté, refusa à Mazarin d'être espion
et à Louis XIV d'être cordon bleu. –H dit à Louis XIV
7c~M~' MH ~oM~ ne suis pas MM ~n~7/<0~~6. 11 dit à
Mazarin Je ~M;< MK bras, el non MM ~7.
C'est une puissante et robuste province que la Cham-
pagne. Le comte de Champagne était le seigneur du vi-
comte de Brie, laquelle Brie n'est elle-même, à propre-
ment parler, qu'une petite Champagne, comme la
Belgique est une petite France. Le comte de Champagne
était pair de France et portait au sacre la bannière fleur-
delysée. Il faisait lui-même royalement tenir ses états
par sept comtes qualifiés pairs de C7M?MjM~ qui
étaient les comtes de Joigny, de Rethel, de Braine, de
Roucy, de Brienne, de Grand-Pré et de Bar-sur-
Seine.
U n'est pas de ville ou de bourgade en Champagne
qui n'ait son originalité. -Les grandes communes se
mêtent à notre histoire; les petites racontent toutes
quelque aventure. Reims, qui a la cathédrale des ca-
thédra!es, Reims a baptisé Clovis après Tolbiac.
Troyes a été sauvé d'Attila par saint Loup, et a vu
en 878 ce que Paris n'a vu qu'en 180~, un pape sa-
crant en France un empereur, Jean VU! couronnant
Louis le Bègue; c'est à Attigny que Pépin, maire du
pa!ais, tenait sa cour plénière d'où il faisait trembler
Gaifre, duc d'Aquitaine; c'est à Andelot qu'eut lieu
l'entrevue de Gontran, roi de Bourgogne, et de Chil-
debërt, roi d'Austrasie, en présence des leudes; Hinc-
mar s'est réfugié à Épernay; Abeilard, à Provins;
Héloïse, au Paraclet; il a été tenu un concile à Fismes
Langres a vu dans le bas-empire triompher les deux
Gordiens, et, dans le moyen âge, ses bourgeois dé-
truire autour d'eux les sept formidables châteaux de
Changey, de Sainl,-Broing, de Neuilly-Coton, de Cobons,
de Bourg, de Humes et de Pailly; Joinville a conclu la
ligue en 158&; Châlons a défendu Henri IV en 1591;
Saint-Dizier a tué le prince d'Orange; Doulevant a
abrité le comte de Moret; Bourmont est l'ancienne
ville forte des lingons; Sézanne est l'ancienne place
d'armes des ducs de Bourgogne; Ligny-l'Abbaye a été
fondée par saint Bernard, dans les domaines du sei-
gneur de Châtillon, auquel le saint promit, par acte
authentique, ~M~/<~ d'arpents dans le ciel que le sire lui
en donnait sur la ~r/'e; Mouzon est le fief de l'abbé de
Saint-Hubert, qui envoyait tous les ans au roi de
France « six chiens de chasse courants et six oiseaux
de proie pour le vol o Chaumont est le pays naïf ou
l'on espère être c~M6 .M/tM;: pour payer ses
dettes; Château-Porcien est la ville donnée par le con-
nétable de Châtillon au due d'Orléans Bar-sur-Aube
est la ville que le roi ne pouvait ni ~<?H~~ ni aliéner;
Clairvaux avait sa tonne comme Heidelberg; Ville-
nauxe avait la statue de la reine pédauque; Arçon-
ville a encore le tas de pierres du Huguenot, que
chaque paysan grossit d'un caillou en passant; les
signaux de Mont-Aigu répondaient à vingt lieues de
distance à ceux de Mont-Aimé; Vassy a été brûlée
deux fois, par les romains en 211 et en 15~& par les
impériaux, comme Langres par les huns en 351 et
par les vandales .en A07, et comme Vitry par Louis VII
au douzième siècle et par Charles-Quint au seizième
Sainte-Menehould est cette noble capitale de l'Ar-
gonne, qui, vendue par un traître au duc de Lorraine,
Charles II, ne s'est pas livrée; Carignan est l'ancienne
Ivoi; Attila a élevé un autel à Pont-le-Roi; Voltaire a
eu un tombeau à Romilly.
Vous le voyez, l'histoire locale de toutes ces villes
champenoises, c'est l'histoire de France; en petits mor-
ceaux, il est vrai, mais pourtant grande encore.
La Champagne garde l'empreinte de nos vieux rois.
C'est à Reims qu'on les couronnait. C'est à Attigny
que Charles le Simple érigea en sirerie la terre de Bour-
bon. Saint Louis et Louis XIV, le saint roi et le grand
roi de la race, ont fait tous les deux leurs premières
armes en Champagne le premier, en 1228, à Troyes,
dont il fit lever le siége; le second, en 1652, à Sainte-
MenehouJd, où il entra par la brèche. Coïncidence
remarquable, l'un et l'autre avaient quatorze ans.
La Champagne garde la trace de Napoléon. Il a
écrit avec des noms champenois les dernières pages
de son prodigieux poëme, Arcis-sur-Aube, Châlons,
Reims, Champaubert, Sézanne, Vertus, Méry, la Fère,
Montmirail. Autant de combats, autant de triomphes.
Fismes, Vitry et Doulevant ont chacune eu l'honneur
d'être une fois son quartier général, Piney-Luxembourg
l'a été deux fois, Troyes l'a été trois fois. Nogent-sur-
Seine a vu en cinq jours cinq victoires de l'empereur,
manoeuvrant sur la Marne avec sa poignée de héros.
Saint-Dizier en avait déjà vu deux en deux jours.
A Brienne, ou il avait été élevé par un bénédictin, il
faillit être tué par un cosaque.
Les antiques annales de cette Gaule belgique qui
est devenue la Champagne ne sont pas moins poétiques
que les modernes. Tous ces champs sont pleins de
souvenirs; Mérovée et les francs, Aétius et les ro-
mains, Théodoric et les visigoths; le Mont-Jules, le
tombeau de Jovinus; le camp d'Attila près de la
Cheppe les voies militaires de Châlons, de Gruyères
et de Warcq; Voromarus, Caracalla; Éponine et Sa-
binus l'arc des deux Gordiens à Langres, la porte de
Mars à Reims; toute cette antiquité couverte d'ombre
parle, vit et palpite encore, et crie du fond des ténè-
bres à chaque passant ~or/ L'antiquité cel-
tique bégaye elle-même son murmure inintelligible
dans la nuit la plus sombre de cette histoire. Osiris a
été adoré à Troyes l'idole Borvo Tomona a laissé son
nom à Bourbonne-les-Bains; et, près de Vassy, sur les
effrayants branchages de cette forêt de Der ou la
Haute-Borne est encore debout comme le spectre d'un
druide, dans les mystérieuses ruines de la Novio-
magus Vadicassium, la Champagne a sa Palenquè.
Depuis les romains jusqu'à nous, investies tour à
tour par les alains, les suèves, les vandales, les
bourguignons et les allemands, les villes champenoises
bâties dans les plaines se sont laissé brûler plutôt que
de se rendre à l'ennemi. Les villes champenoises
construites sur des rochers ont pris pour devise .DoM~'
moveantur. C'est le sang de toute la vieille Gallia co-
MM~ le sang des cattes, des lingons, des tricasses,
des catalauniens, par qui fut vaincu le vandale, des
nerviens, par qui fut battu Syagrius, qui coule aujour-
d'hui dans les veines héroïques du paysan champe-
nois. C'était un champenois que ce soldat Bertèche,
qui, à Jemmapes, tua de sa main sept dragons autri-
chiens. En A51, les plaines de la Champagne ont dé-
voré les huns si Dieu avait voulu, en 18H, elles
auraient dévoré les russes.
Ne parlons donc jamais qu'avec respect de cette
admirable province, qui, lors de l'invasion, a sacrifié
la moitié de ses enfants à la France. La population
du seul département de la Marne, en 1813, était de
311,000 habitants; en 1830, .elle n'était encore que de
309,000. Quinze ans de paix n'avaient pas suffi à la
réparer.
Donc, pour en revenir à l'explication que j'avais
besoin de vous donner, quand on l'applique à la Cham-
pagne, le mot bête change de sens. Il signifie alors
seulement naïf, simple, rude, primitif, au besoin re-
doutable. La bête peut fort bien être aigle ou lion.
C'est ce que la Champagne a été en 181A.
LETTRE IV
DE VILLERS-COTTERETS A LA FRONTIÈRE
Le dernier calembour de Louis XVIII. Dangers qu'on peut courir dans
un tire-bottes. La plaine de Soissons vue le soir. Le voyageur
regarde les étoiles. Celui qui passe contemple ce qui demeure.
I. C. Soissons. Phrase de César. Mot de Napoléon. Silhouette
de Saint-Jean des Vignes. Le voyageur voit une voyageuse. Sombre
rencontre. Vénus. Paysage crépusculaire. Ce qu'on voit de
Reims en malle-poste. La Champagne parfaitement pouilleuse.
Rethel. Où donc est la forêt des Ardennes? De qui le déboise-
ment est fils. Mézières. Ce qu'on y cherche. Ce qu'on y trouve.
Le miracle de la bombe. Comment un dieu devient un saint.
Sedan. Le voyageur se recueille et cherche des choses dans son
esprit. Une médiocre statue au lieu d'un beau château. Sedan y
perd. Turenne n'y gagne pas. Aucune trace de sanglier des Ar-
dennes. Cinq lieues à pied. Un peu de Meuse. On court après
un verre d'eau, on tombe sur~un saucisson. Un goitreux. Charle-
ville. La place ducale et la place royale. Rocroy. Les dialogues
nocturnes qu'on entend en diligence. Un carillon se mêle à la conver-
sation, dans la bonne et évidente intention de désennuyer le voyageur.
Entrée à Givet.
Givet, 29 juillet.
Cette fois j'ai fait du chemin. Cher ami, je vous
écris aujourd'hui de Givet, vieille petite ville qui a eu
l'honneur de fournir à Louis XVIII son dernier mot
d'ordre et son dernier calembour (.H<-De?t! Givet),
et où je viens d'arriver à quatre heures du matin,
moulu par les cahots d'un affreux chariot qu'ils ap-
pellent ici la diligence. J'ai dormi deux heures tout
habillé sur un lit, le jour est venu, et je vous écris. J'ai
ouvert ma fenêtre pour jouir du site qu'on aperçoit de
ma chambre et qui se compose de l'angle d'un toit
blanchi à la chaux, d'une antique gouttière de bois
pleine de mousse et d'une roue de cabriolet appuyée
contre un mur. Quant à ma chambre en elle-même,
c'est une grande halle meublée de quatre vastes lits,
avec une immense cheminée en menuiserie, ornée à
l'extérieur d'un tout petit miroir et à l'intérieur d'un
tout petit fagot. Sur le fagot est posé délicatement à
côté d'un balai un tire-bottes énorme et antédiluvien,
taillé à la serpe par quelque menuisier en fureur. La
baie fantastique pratiquée dans ce tire-bottes imite les
sinuosités de la Meuse et il est presque impossible
d'en arracher son pied, si l'on a l'imprudence de l'y
engager. On court risque de se promener, comme je
viens de le faire, dans toute l'auberge, le tire-bottes
au pied, réclamant à grands cris du secours. Pour être
juste, je dois au site une petite rectification. Tout à
l'heure j'ai entendu caqueter des poules. Je me suis
penché vers la cour, et j'ai vu sous ma fenêtre une
-charmante petite mauve de jardin tout en fleur qui
prend des airs de rose trémière sur une planche portée
ipar deux vieilles marmites.
Depuis ma dernière lettre un incident, qui ne vaut
pas la peine de vous être conté, m'a fait brusquement
rétrograder de Varennes à Villers-Cotterets, et avant-
hier, après avoir congédié ma carriole de la Ferté-
sous-Jouarre, j'ai pris, afin de regagner le temps
perdu, _la diligence pour Soissons elle était parfaite-
ment vide, ce qui, entre nous, ne m'a pas déplu. J'ai
pu déployer à mon aise mes feuilles de Cassini sur la
banquette du coupé.
Comme j'approchais de Soissons, le soir tombait.
La nuit ouvrait déjà sa main pleine de fumée dans
cette ravissante vallée ou la route s'enfonce après le
hameau de la Folie, et promenait lentement son im-
mense estompe sur la tour de la cathédrale et la double
flèche de Saint-Jean-des-Vignes. Cependant, à travers
les vapeurs qui rampaient pesamment dans la cam-
pagne, on distinguait encore ce groupe de murailles,
de toits et d'édifices, qui est Soissons, à demi engagé
dans le croissant d'acier de l'Aisne, comme une gerbe
que la faucille va couper. Je me suis arrêté un instant
au haut de la descente pour jouir de ce beau spec-
tacle. Un grillon chantait dans un champ voisin, les
arbres du chemin jasaient tout bas et tressaillaient au
dernier vent du soir avant de s'assoupir; moi, je re-
gardais attentivement avec les yeux de l'esprit une
grande et profonde paix sortir dé cette sombre plaine
qui a vu César vaincre, Clovis régner et Napoléon
chanceler. C'est que les hommes, même César, même
Clovis, même Napoléon, ne sont que des ombres qui
passent c'est que la guerre n'est qu'une ombre
comme eux qui passe avec eux, tandis que Dieu, et la
nature qui sort de Dieu, et la paix qui sort de la na-
ture, sont des choses éternelles.
Comptant prendre la malle de Sedan, qui n'arrive
à Soissons qu'à minuit, j'avais du temps devant moi et
j'avais laissé partir la diligence. Le trajet qui me sé-
parait de Soissons n'était plus qu'une charmante pro-
menade, que j'ai faite à pied. A quelque distance de
la ville, je me suis assis près d'une jolie petite maison,
qu'éclairait mollement la forge d'un maréchal ferrant
allumée de l'autre côté de la route. Là, j'ai religieu-
sement regardé le ciel, qui était d'une sérénité su-
perbe. Les trois seules planètes visibles à cette heure
rayonnaient toutes les trois au sud-est, dans un espace
assez restreint et comme dans le coin du ciel; Jupiter,
notre beau Jupiter, vous savez, mon ami?–qui-exé-
cute depuis trois mois un nœud fort compliqué, faisait
avec les deux étoiles entre lesquelles il est en ce mo-
ment placé une ligne droite parfaitement géométrique.
Plus à l'est, Mars, rouge comme le feu et le sang, imi-
tait la scintillation stellaire par une sorte de flamboie-
ment farouche; et, un peu au-dessus, brillait douce-
ment, avec son apparence de blanche et paisible
étoile, cette planète-monstre, ce monde effrayant et
mystérieux que nous nommons Saturne. De l'autre
côté, tout au fond du paysage, un magnifique phare à
feu tournant, bleu, écarlate et blanc, rayait de sa ruti-
lation éblouissante les sombres coteaux qui séparent
Noyon du Soissonnais. Au moment où je me deman-
dais ce que pouvait faire ce phare en pleine terre,
dans ces immenses plaines, je le vis quitter le bord des
collines, franchir les brumes violettes de l'horizon et
monter vers le zénith. Ce phare, c'était Aldebaran, le
soleil tricolore, l'énorme étoile de pourpre, d'argent
et de turquoise, qui se levait majestueusement dans
la vague et sinistre blancheur du crépuscule.
0 mon ami, quel secret y a-t-il donc dans ces
astres, que tous les poëtes, depuis qu'il y a des poëtes,
tous les penseurs, depuis qu'il y a des penseurs,
tous les songeurs, depuis qu'il y a des songeurs, ont
tour à tour contemplés, étudiés, adorés, les uns,
comme Zoroastre, avec un confiant éblouissement, les
autres, comme Pythagore, avec une inexprimable épou-
vante Seth a nommé les étoiles comme Adam avait
nommé les animaux. Les chaldéens et les généthlia-
ques, Esdras et Zorobabel, Orphée, Homère et Hé-
siode, Cadmus, Phérécyde, Xénophon, Hécataeus,
Hérodote et Thucydide, tous ces yeux de la terre,
depuis si longtemps éteints et fermés, se sont attachés
de siècle en siècle avec angoisse à ces yeux du ciel
toujours ouverts, toujours allumés, toujours vivants.
Ces mêmes planètes, ces mêmes astres que nous re-
gardons aujourd'hui, ont été regardés par tous ces
hommes. Job parle d'Orion et des Hyades Platon
écoutait et entendait distinctement la vague musique
des sphères; Pline croyait le soleil dieu et imputait
les taches de la lune aux fumées de la terre. Les
poëtes tartares nomment le pôle ~/<~<c~ ce qui
veut dire e~OM de fer. Quelques rêveurs, pris d'une
sorte de vertige, ont osé railler les constellations.
Le Lion, dit Recelés, pourrait /OM< «!M.<! a:?M~ être
appelé singe. Pacuvius, fort, peu rassuré pourtant,
MM
tâche de s'étourdir et de ne point croire aux astrolo-
gues, sous prétexte qu'ils seraient égaux à Jupiter
Nam si qui, quae eventura sunt, provideant,
~Equiparent Jovi.
Favorinus se fait cette question redoutable Si les
causes de tout ne sont pas dans les étoiles? Si t):
M!C?'S~Me /!0?M:'MM~! r<?/'M?M~MC omnium et
/<M??MHarM~
ratio et c~Msa in c<B~o et apud ,!<c/ foret? Il croit que
l'influence sidérale descend jusqu'aux mouches et aux
vermisseaux, muscis </M< !;erM!:cM/ et, ajoute-t-il, jus-
qu'aux hérissons, aM< echinis. Aulu-Gelle, faisant voile
d'Égine au Pirée, naviguant par une ~o' clémente, s'as-
seyait la nuit sur la poupe et considérait les astres.
A'O.C fuit, et 6'e?M mare, et <Ï?:K: zestas, CŒ~MM~MC
liquide S<?re/:M?M; sedebamusergo ~<~M~nMM/ M?!K~?'
c<~Mc' sidera considerabamus. Horace lui-même, ce
philosophe pratique, ce Voltaire du siècle d'Auguste,
plus grand poëte, il est vrai, que le Voltaire du siècle
de Louis XV, Horace frissonnait en regardant les
étoiles, une étrange anxiété lui remplissait le cœur, et
il écrivait ces vers presque terribles
Hune solem, et stellas, et deeedentia certis
Tempora momentis, sunt qui formidine nulla
Imbuti spectantt1
Quant à moi, je ne crains pas les astres, je les
aime. Pourtant je n'ai jamais rénéchi sans un certain
serrement de cœur que l'état normal du ciel, c'est la
nuit. Ce que nous appelons le jour n'existe pour nous
que parce que nous sommes près d'une étoile.
On ne peut toujours regarder l'immensité; l'infini
écrase; l'extase est aussi religieuse que la prière,
mais la prière soulage et l'extase fatigue. Des constel-
lations mes yeux retombèrent sur le pauvre mur de
paysan auquel j'étais adossé. Là encore il y avait des
sujets de méditation et de pensée. Dans ce mur, le
paysan qui l'avait bâti avait scellé une pierre, une vé-
nérable pierre, sur laquelle la réverbération de la forge
me permettait de reconnaître les traces presque entiè-
rement effacées d'une inscription antique; je ne dis-
tinguais plus que deux lettres intactes, I. C. le reste
était fruste. Maintenant qu'était cette inscription? ro-
maine ou romane? Elle parlait de Rome sans aucun
doute, mais de quelle Rome? de la Rome païenne ou
de la Rome chrétienne? de la ville de la force ou de la
ville de la foi? Je restai longtemps l'œil fixé sur cette
pierre, l'esprit abîmé dans des hypothèses sans fond.
Je ne sais si la contemplation des astres m'avait pré-
disposé à cette rêverie, mais j'en vins à ce point de
voir en quelque sorte se ranimer et resplendir sous
mon regard ces deux lettres mystérieuses J. C.
qui, la première fois qu'elles apparurent aux hommes,
ont gouverné le monde, et la seconde fois, l'ont trans-
formé. Jules César et Jésus-Christ!
C'est sans doute sous l'inspiration d'une idée pa-
reille à celle qui m'absorbait en ce moment que Dante
a mis ensemble dans la basse-fosse de l'enfer et fait
dévorer à la fois par la gueule sanieuse de Satan le
grand traître et le grand meurtrier, Judas et Brutus.
Trois villes se sont succédé à Soissons, la Novio-
~M;;M~ des gaulois, l'~4M~M.<~ ~Mc~on~'M??! des romains,
et le vieux Soissons de Clovis, de Charles le Simple
et du duc de Mayenne. H ne reste rien de cette lfovio-
~MHM?M qu'épouvanta la rapidité de César. Suessones,
disent les Commentaires, celeritate rc?KaMO?'M~ per-
?MO<i, ~y~o.s ad C~M~?M de ~t~'<OKe ?M!'MMn~. Il ne
reste de .S'M~o~'M~M que quelques débris défigurés,
entre autres le temple antique dont le moyen âge a
fait la chapelle de Saint-Pierre. Le vieux Soissons est
plus riche. Il a Saint-Jean-des-Vignes, son ancien châ-
teau et sa cathédrale, ou fut couronné Pépin en 752.
Je n'ai pu vérifier ce qui restait des fortifications du
duc de Mayenne, et si ce sont ces fortifications qui
firent dire en 181A à l'empereur, remarquant dans la
muraille je ne sais quel coquillage fossile, gryphée
ou bélemnite, que les murs de Soissons étaient M~'s
de même pierre. que les murs de ~J~M-j4<r<?.
Observation bien curieuse quand on songe comment
elle est faite, par quel homme, et dans quel moment.
La nuit était trop noire quand j'entrai dans Sois-
sons pour que je pusse y chercher Noviodunum ou
Suessonium. Je me suis contenté de souper en atten-
dant la malle et d'errer autour de la gigantesque
silhouette de Saint-Jean-des-Vignes, hardiment posée
sur le ciel comme une décoration de théâtre. Pendant
que je marchais, je voyais les étoiles paraître et dis-
paraître aux crevasses du sombre édifice, comme s'il
était plein de gens effarés, montant, descendant, cou-
rant partout avec des lumières.
Comme je revenais à l'auberge, minuit sonnait.
Toute la ville était noire comme un four. Tout à coup
un bruit d'ouragan se fit entendre à l'extrémité d'une
rue étroite, jusqu'à ce moment parfaitement paisible
et en apparence incapable d'aucun tapage nocturne.
C'était la malle-poste qui arrivait. Elle s'arrêta à
quelques pas de mon auberge. Il y avait précisément
une place vide, tout était pour le mieux. Ce sont vrai-
ment de fort élégantes et fort commodes voitures que
ces nouvelles malles; on y est assis comme dans son
fauteuil, les jambes à l'aise, avec des oreillons à droite
et à gauche si l'on ferme les yeux, et une large vitre
devant soi si on les ouvre. Au moment où j'allais m'y
installer très voluptueusement, un vacarme tellement
étrange, mêlé de cris, de bruit de roues et de piétine-
ments de chevaux, éclata dans une autre petite rue
noire, que, malgré le courrier, qui ne me donnait pas
cinq minutes, j'y courus en toute hâte. En entrant dans
la petite rue, voilà ce que j'y vis. Au pied d'une
grosse muraille, qui avait cet aspect odieux et glacial
particulier aux murs des prisons, une porte basse,
cintrée, armée d'énormes verrous, était ouverte.
A quelques pas de cette porte stationnait, entre deux
gendarmes à cheval, une espèce de carriole lugubre à
demi entrevue dans l'obscurité. Entre la carriole et le
guichet se débattait un groupe de quatre à cinq
hommes entraînant vers la voiture une femme qui
poussait des cris effrayants. Une lanterne sourde,
LERHtN.–I.
T. 5
portée par un homme qui disparaissait dans l'ombre
qu'elle projetait, éclairait funèbrement cette scène. La
femme, une robuste campagnarde d'une trentaine
d'années, résistait éperdumentaux cinq hommes, hur-
lait, frappait, égratignait, mordait, et par moments un
rayon de la lanterne tombait sur sa tête échevelée et
sinistre comme la figure même du Désespoir. Elle
avait saisi un des barreaux de fer du guichet et s'y
tenait cramponnée. Comme j'approchais, les hommes
firent un effort violent, l'arrachèrent du guichet et la
portèrent d'un bond jusqu'à la voiture. Cette voiture,
que la lanterne éclaira alors vivement, n'avait d'autre
ouverture que de petits trous ronds grillés aux deux
faces latérales et une porte pratiquée à l'arrière et
fermée en dehors par de gros verrous. L'homme au
falot tira les verrous, la portière s'ouvrit, et l'intérieur
de la carriole apparut brusquement. C'était une espèce
de boite, sans jour et presque sans air, divisée en
deux compartiments oblongs par une épaisse cloison
qui la coupait transversalement. La portière unique
était disposée de manière qu'une fois verrouillée elle
revenait toucher la cloison du haut en bas et fermait
à la fois les deux compartiments. Aucune communica-
tion n'était possible entre les deux cellules, garnies,
pour tout siège, d'une planche percée d'un trou. La
case de gauche était vide; mais celle de droite était
occupée. 11 y avait là, dans l'angle, à demi accroupi
comme une bête fauve,' posé en travers sur le banc
faute d'espace pour ses genoux, un homme, si cela
peut s'appeler encore un homme, une espèce de
spectre au visage carré, au crâne plat, aux tempes
larges, aux cheveux grisonnants, aux membres courts,
poilus et trapus, vêtu d'un vieux pantalon de toile
trouée et d'un haillon qui avait été un sarrau. Le mi-
sérable avait les deux jambes étroitement liées par des
nœuds redoublés qui montaient presque jusqu'aux
jarrets. Son pied droit disparaissait dans un sabot
son pied gauche déchaussé était enveloppé de langes
ensanglantés qui laissaient voir d'horribles doigts
meurtris et malades. Cet être hideux mangeait paisi-
blement un morceau de pain noir. Il ne paraissait faire
aucune attention à ce qui se passait autour de lui. Il
ne s'interrompit même pas pour voir la malheureuse
compagne qu'on lui amenait. Elle cependant, la tête
renversée en arrière, résistant toujours aux argousins
qui s'efforçaient de la pousser dans le compartiment
vide, continuait de crier Je ne veux pas jamais
jamais!. Tuez-moi plutôt! Elle n'avait pas encore vu
l'autre. Tout à coup, dans une de ses convulsions, ses
yeux tombèrent dans la voiture et aperçurent dans
l'ombre l'affreux prisonnier. Alors ses cris cessèrent
subitement, ses genoux ployèrent, elle se détourna en
tremblant de tous ses membres, et à peine eut-elle la
force de dire avec une voix éteinte, mais avec une
expression d'angoisse que je n'oublierai de ma vie
Oh! cet homme!
En ce moment-là l'homme la regarda d'un air fa-
rouche et stupide, comme un tigre et un paysan qu'il
était. J'avoue qu'ici je n'y pus résister. Il était éclair
que c'était une voleuse, peut-être même quelque chose
de pis, que la gendarmerie transférait d'un lieu à
l'autre dans un de ces odieux véhicules que les gamins
de Paris appellent métaphoriquement ~/ï~ salade;
mais enfin c'était une femme. Je crus devoir interve-
nir, et j'interpellai les argousins.. Ils ne se détournèrent
même pas; seulement, un digne gendarme, qui eut
certainement demandé ses papiers à don Quichotte,
profita de l'occasion pour me sommer d'exhiber mon
passe-port. Justement, je venais de remettre ce chiffon
au courrier de la malle. Pendant que je m'expliquais
avec le gendarme, les guichetiers firent un dernier
effort, plongèrent la femme à demi morte dans la car-
riole, fermèrent la portière, poussèrent les verrous; et,
à l'instant où je me tournais vers eux, il n'y avait plus
dans la rue que le retentissement des roues de la voi-
ture et du galop de l'escorte qui s'enfonçaient ensemble
à grand bruit dans les ténèbres.
Un instant après, je galopais moi-même, sur la
route de Reims, traîné dans une excellente voiture par
quatre excellents chevaux. Je songeais à cette malheu-
reuse femme, et je comparais avec un serrement de
cœur mon voyage au sien.
C'est au milieu de ces idées-là que je me suis as-
soupi.
Quand je me suis éveillé, l'aube commençait à
faire revivre les arbres, les prairies, les collines, les
buissons de la route, toutes ces choses paisibles dont
nos diligences et nos malles-postes traversent si bruta-
lement le sommeil.'Nous étions dans une charmante
vallée, probablement la vallée de Braine-sur-Veste. Un
vague souffle parfumé flottait sur les coteaux encore
noirs. Vers l'orient, à l'extrémité nord de la [Link]é-
pusculaire, tout près de l'horizon, dans un milieu lim-
pide, bleu, sombre, éblouissant, mélange ineffable de
perle, de saphir et d'ombre, Vénus resplendissait, et
son rayonnement magnifique versait sur les champs et
les bois confusément entrevus une sérénité, une grâce
et une mélancolie inexprimables. C'était comme un
œil céleste amoureusement ouvert sur ce beau paysage
endormi.
La malle-poste traverse Reims au galop, sans
aucun respect pour la cathédrale. A peine, en passant,
aperçoit-on, par-dessus les pignons d'une route étroite,
deux ou trois lancettes du chevet, l'écusson de Char-.
les VII et la belle flèche des Suppliciés debout sur
l'abside.
De Reims à Rethel, rien. La Champagne pouil-
leuse, à laquelle juillet vient de couper ses cheveux
d'or; de grandes plaines jaunes et nues, immenses et
molles vagues de terre au sommet desquelles frisson-
nent, comme une écume végétale, quelques broussailles
misérables; de temps en temps, au fond du paysage,
un moulin qui tourne lentement et comme accablé par
le soleil de midi; ou, au bord de la route, un potier
qui fait sécher sur des planches, au seuil de sa chau-
mière, quelques douzaines de pots à fleurs ébauchés.
Rethel se répand gracieusement du haut d'une col-
line jusque sur l'Aisne, dont les bras coupent la ville
en deux ou trois endroits. Du re,ste, il n'y a plus rien
là qui annonce l'ancienne résidence princière d'un des
sept comtes-pairs de la Champagne. Les rues sont des
rues de gros bourg plutôt que des rues de ville.
L'église est d'un profil médiocre.
De Rethel à Mézières, la route gravit ces. vastes
gradins par lesquels le plateau de l'Argonne se rat-
tache au plan supérieur de Rocroy. Les grands toits
d'ardoise, les façades blanchies à la chaux, les pare-
ments de bois qui défendent contre les pluies le côté
nord des maisons, donnent au village un aspect parti-
culier. De temps en temps les premières croupes des
monts Faucilles, qui apparaissent au sud-est, relèvent
la ligne de l'horizon. Du reste, peu ou point de forêts.
A peine voit-on çà et là dans le lointain quelques col-
Unes chevelues. Le déboisement, ce fils bâtard de la
civilisation, a fort tristement dévasté la vieille bauge
du Sanglier des Ardennes.
Je cherchais des yeux en arrivant à Mézières quel-
ques anciennes tours à demi ruinées du château saxon
de Hellebarde; je n'y ai trouvé que les zigzags froids
et durs d'une citadelle de Vauban. En revanche, en re-
gardant dans les fossés, j'ai aperçu, à différents en-
droits, des restes assez beaux, quoique démantelés,
de la muraille attaquée par Charles-Quint et défendue
par Bayard. L'église de Mézières a une réputation de
vitraux. J'ai profité, pour la visiter, de la demi-heure
que la malle-poste accorde aux voyageurs pour déjeu-
ner. Les verrières ont dû être belles'en effet; il en
reste à l'abside quelques fragments tristement noyés
dans de larges fenêtres de vitres blanches. Mais ce
qui est remarquable, c'est l'église elle-même, qui est
du quinzième siècle, et d'une jolie masse, avec des
.baies à meneaux flamboyants et un charmant porche
adossé au portail méridional. On a scellé sur deux
piliers, à droite et à gauche du chœur, deux bas-reliefs
du temps de Charles VIII, malheureusement barbouil-
lés de chaux et mutilés. Toute l'église est badigeonnée
en jaune avec nervures et clefs de voûte de couleurs
variées. C'est fort bête et fort laid. En me promenant
dans le bas côté nord de l'abside, j'ai aperçu sur le
mur une inscription qui rappelle que Mézières fut
cruellement assaillie et bombardée par les prussiens
en '1815. Au-dessous de l'inscription on a ajouté ces
deux lignes en latin quelconque Lector, leva oculos
ad /brn!'ce?M vide,quasi quoddam ~M<B MMmM indi-
c:'M?K. J'ai levé les yeux ad /brM!'ce~ et j'ai vu une
large déchirure à la voûte au-dessus de ma tête. Dans
cette déchirure, une grosse bombe se tient suspendue
à des saillies de la pierre par ses oreillons, que je
distinguai parfaitement. C'est une bombe prussienne,
qui, après avoir percé le toit de l'église, les charpentes
et les massifs de maçonnerie, s'est arrêtée ainsi
comme par miracle au moment de tomber sur le pavé.
Depuis vingt-cinq ans, elle est restée là comme Dieu
l'y a accrochée. Autour de la bombe, on voit pêle-mêle
des briques brisées, des moellons, des plâtras, les en-
trailles de la voûte. Cette bombe et cette plaie béante
au-dessus de la tête des passants font un étrange
effet. L'effet est plus singulier encore, par tous les
rapprochements qui viennent ,à l'esprit, quand on
songe que c'est précisément sur Mézières que furent
jetées en 1521 les premières bombes dont la guerre se
soit servie. De l'autre côté de l'église, une autre ins-
cription constate que les noces de Charles IX avec
Élisabeth d'Autriche furent « heureusement célé-
brées feliciter ce~ra~ /Mcr~ dans l'église de Mé-
zières, le 17 novembre 1570, deux ans avant la
Saint-Barthélemy.
Le grand portail est justement de cette même
époque, et par conséquent d'un beau et noble goût.
Par malheur, c'est une de ces façades tardives du
seizième siècle qui n'ont achevé leur croissance que
dans le dix-septième. Le clocher n'a poussé qu'en 1626.
Il est impossible de rien voir qui soit plus gauche et
plus lourd, si ce n'est les clochers qu'on bâtit en ce
moment aux diverses églises de Paris.
Du reste, Mézières a de grands arbres sur ses rem-
parts, des rues propres et tristes que les dimanches
.et fêtes doivent avoir grand'peine à égayer, et rien ne
rappelle dans la ville ni Hellebarde et Garinus, qui
l'ont fondée; ni le comte Balthazar, qui l'a saccagée;
ni le comte Hugo qui l'a anoblie; ni les archevêques
Foulques et Adalberon, qui l'ont assiégée. Le dieu Ma-
cer, qui a donné son nom à Mézières, est devenu saint
J~M~ dans les chapelles de l'église.
Aucun monument, aucun édifice architectural dans
Sedan, où j'arrivai vers midi. De jolies femmes, de
beaux carabiniers, des arbres et des prairies le long
de la Meuse, des canons, des ponts-levis et des bas-
tions, voilà Sedan. C'est un de ces endroits où l'air
sévère des villes-citadelles se mêle bizarrement à l'air
joyeux des villes-garnisons. J'aurais voulu trouver à
Sedan des vestiges de M. de Turenne; 'il
n'y en a
plus. Le pavillon où il est né a été démoli et remplacé
par une pierre noire avec cette inscription en lettres
dorées
ICI NAQUIT TURENNE
LE 11 SEPTEMBRE 1611.
Cette date, qui étincelait sur cette pierre sombre,
m'a frappé. J'ai recueilli dans ma pensée tout ce
qu'elle me rappelait. En 1611, Sully se retirait. Henri IV
avait été assassiné l'année précédente. Louis XIII, qui
devait mourir un 1A mai, comme son père, avait dix
ans. Anne d'Autriche, sa femme, avait le même âge,
avec cinq jours de moins que lui. Richelieu était dans
sa vingt-sixième année. Quelques bons bourgeois de
Rouen appelaient le petit Pierre celui que l'univers a
nommé plus tard le grand Corneille; il avait cinq ans.
Shakespeare et Cervantes vivaient encore. Brantôme et
Pierre Mathieu vivaient aussi. Élisabeth d'Angleterre
était morte depuis huit ans; et depuis sept ans Clé-
ment VIII, pape pacifique et bon français, comme dit
l'Étoile. En 1611 mouraient Papirien Masson et Jean
Busée; l'empereur Rodolphe déclinait; Gustave-Adolphe
succédait à Charles IX de Suède, le roi visionnaire
Philippe III chassait les maures d'Espagne malgré
l'avis du duc d'Ossuna, et l'astronome hollandais Jean
Fabricius découvrait les taches du soleil. Voilà ce
qui se passait dans le monde pendant que Turenne
naissait.
Du reste, Sedan n'a pas été une pieuse gardienne
de cette noble mémoire. Le pavillon natal de M. de
Turenne a été jeté bas comme je viens de vous le
dire, son château a été rasé.
Je n'ai pas eu le courage d'aller voir à Bazeilles si
quelque paysan propriétaire n'a pas fait arracher l'allée
d'arbres qu'il avait plantée. Au lieu de tout cela la
grande place de Sedan donne au visiteur une assez
médiocre statue en bronze de Turenne, laquelle ne m'a
pas consolé du tout. Cette statue, ce n'est que de la
gloire. La chambre où il est né, le château où il a vécu,
les arbres qu'il a plantés, c'étaient des souvenirs.
Point de souvenirs non plus, et à plus forte raison,
de Guillaume de la Marck, cet effrayant prédécesseur
de Turenne dans les annales de Sedan. Chose remar-
quable et qu'il faut dire en passant dans un temps
donné, par le seul progrès naturel des choses et des
idées, la ville du Sanglier des Ardennes se modifie à
tel point qu'elle produit Turenne.
Après avoir fort bien déjeuné dans un excellent
lieu qu'on appelle l'e/ de la Cro~ <fcr, rien ne me
retenait plus à Sedan; je me suis décidé à regagner
Mézières pour y prendre la voiture de Givet. Il y a
cinq lieues, mais cinq lieues très pittoresques. Je les
ai faites à pied, suivi d'un jeune gaillard basané et
pieds nus qui portait allégrement mon sac de nuit. La
route suit presque toujours à mi-côte la vallée de la
Meuse. On rencontre, à une lieue de Sedan, Donchery
avec son vieux pont de bois et ses beaux arbres puis ce
sont des villages riants, de jolis châtelets à poivrières
enfouis dans des massifs de verdure, de grandes
prairies où des-troupeaux de bœufs paissent au so-
leil, la Meuse qu'on perd et qu'on retrouve. Il faisait
le plus beau temps du monde, c'était charmant. A mi-
chemin, j'avais très chaud et grand'soif; je cherchais
de tous côtés une maison pour y demander à boire.
Enfin j'en aperçois une. J'y cours, espérant un caba-
ret, et je lis au-dessus de la porte cette enseigne
BERNIER-HANNAS, marchand d'avoine et charcutier. Sur
un banc, à côté de la porte, il y avait un goitreux.
Les goitres abondent dans le pays. Je n'en suis pas
moins entré bravement chez le charcutier marchand
d'avoine, et j'ai bu avec beaucoup de plaisir un verre
de l'eau qui avait fait ce goîtreux.
A six heures du soir j'arrivais à Mézières à sept
heures je partais pour Givet, fort maussadement em-
boîté dans un coupé bas, étroit et sombre, entre un
gros monsieur et une grosse dame, le mari et la femme,
qui se parlaient tendrement par-dessus moi. La dame
appelait son mari mon pauvre chiat. Je ne sais pas si
son intention était de l'appeler mon pauvre chien, ou
mon pauvre c~. En traversant Charleville, qui n'est
qu'à une portée de canon de Mézières, j'ai remarqué
la place centrale, qui a été bâtie, en 1605, dans un
fort grand style, par Charles de Gonzague, duc de
Nevers et de Mantoue, et qui est la vraie sœur de
notre place Royale de Paris. Ce sont les mêmes maisons
à arcades, à façades de briques et à grands toits. Puis,
comme la nuit venait, n'ayant rien de mieux à faire,
j'ai dormi, mais d'un sommeil violent, d'un sommeil
secoué et horrible, entre les ronflements du gros
homme et les geignements de la grosse femme. J'étais
réveillé de temps en temps quand on changeait de
chevaux par de brusques lanternes appliquées à la
vitre et par des dialogues comme celui-ci Dis donc,
hé Dis donc, hé Qu'est-ce que c'est que cette
rosse-là Je n'eri veux pas. C'est le gigoteur. Et
M. Simon? où est M. Simon? M. Simon? bah! il
travaille. Il travaille toujours. Il travaille pire ~M'MM
MM~/M:'r6. Une autre fois, la voiture était arrêtée,
on relayait. J'ai ouvert les yeux, il faisait un grand vent,
le ciel était sombre, un immense moulin tournait sinistre-
ment au-dessus de nos têtes et semblait nous regarder
avec ses deux lucarnes allumées comme avec des yeux
debraise. Une autre fois encore, des soldats entouraient
la diligence, un gendarme demandait les passe-ports,
on entendait le bruit des chaînes d'un pont-levis, un ré-
verbère éclairait des tas de boulets au pied d'un gros
mur noir, la gueule d'un canon touchait la voiture; nous
étions à Rocroy. Ce nomm'atoutàfaitréveillé. Quoique
cela ne puisse pas s'appeler voir Rocroy, j'ai eu un
certain plaisir à songer que je venais de traverser,
dans la même journée et à si peu d'heures de distance,
ces deux lieux héroïques, Rocroy et Sedan. Turennee
est né à Sedan; on pourrait dire que Condé est né à
Rocroy.
Cependant les deux gros êtres mes voisins causaient
entre eux et se racontaient l'un à l'autre, comme dans les
expositions des pièces mal faites, des choses qu'ils sa-
vaient fort bien tous les deux Qu'ils K'~a: point
passé Rocroy depuis 1818. Vingt-deux ans
M que
~rc~M?- ~~6'r~/rg de la sous-préfecture, ~<a~
leur <ÏMÏ!' intime; que, comme il était minuit, il ~t;a~
être couché, ce bon M. Croc/Mre!~ etc. La dame assai-
sonnait ces intéressantes révélations de locutions
bizarres qui lui étaient familières; ainsi elle disait
~~(?M~ COMMMC KH vieux M<;rc; /<M'~M~ du pauvre,
au lieu de la /'or<Mn<? du pot. Le monstrueux bon-
homme, son mari, faisait de son côté des calembours
comme celui-ci dit que c'est M~ lieu cc?MMM?t
(6'0??M?!e U)<), ~0~ dis que c'est un lieu comme trois, ou
des proverbes travestis comme celui-là Vends-ta-
/e?M~e-<K'«!'e-/?o:o/'e!7/e. Puis il riait avec bonté.
La voiture était repartie, mes deux voisins cau-
saient encore. Je faisais beaucoup d'efforts pour
ne pas entendre leur conversation, et je tâchais d'écou-
ter les grelots des chevaux, le bruit des roues sur le
pavé et. des moyeux sur les essieux, le grincement
des écrous et des vis, le frémissement sonore des
vitres, lorsque tout à coup un ravissant carillon est
venu à mon secours, un carillon fin, léger, cris-
tallin, fantastique, aérien, qui a éclaté brusquement
dans cette nuit noire, nous annonçant la Belgique,
cette terre des étincelantes sonneries, et prodiguant
sans fin, son badinage moqueur, ironique et spirituel,
comme s'il reprochait à mes deux lourds voisins leur
stupide bavardage.
Ce carillon, qui m'eût réveillé, les a endormis. Je
présume que nous devions être à Fumay, mais la nuit
était trop obscure pour rien distinguer. Il m'a fallu
donc passer, sans rien voir, près des magnifiques
ruines du château d'Hierches et de ces beaux rochers
à pic qu'on appelle les Dames de Meuse. De temps en
temps, au fond d'un précipice plein de vapeur, j'aper-
cevais, comme par un trou dans une fumée, quelque
chose de blanchâtre; c'était la Meuse.
Enfin, comme les premières lueurs de l'aube parais-
saient, un pont-levis s'est abaissé, une porte s'est
ouverte, la diligence s'est engagée au grand trot dans
une espèce de long défilé formé à gauche par un noir
rocher à pic, et à droite par un édifice long, bas,
nterminable, étrange, en apparence inhabité, percé
de part en part d'une multitude de portes et de fenê-
tres qui m'ont semblé toutes ouvertes, sans battants,
sans volets, sans châssis et sans vitres, me laissant
voir à travers cette sombre et fantastique maison le
crépuscule qui étamait déjà le bord du ciel de l'autre
côté de la Meuse. A l'extrémité de ce logis singulier,
il y avait une seule fenêtre fermée et faiblement éclai-
rée. Puis la voiture a passé rapidement devant une
grosse tour d'un fort beau profil, s'est enfoncée dans
une rue étroite, a tourné dans une cour; des servantes
d'auberge sont accourues avec des chandelles, et des
garçons d'écurie avec des lanternes; j'étais à Givet.
LETTRE V
GIVET
Les deux Givet. Dissertation sur les architectes et les cruches à propos
des clochers flamands. Givet le soir. Paysage. La tour du petit
Givet. Jose Gutierez. Ce qu'on peut voir sur l'impériale de la dili-
gence Van Gend.
Dans une auberge sur la route. If août.
C'est une jolie ville que,Givet, propre, gracieuse,
hospitalière, située sur les deux rives de la Meuse, qui
la divise en grand et petit Givet, au pied d'une haute
et belle muraille de rochers dont les lignes géomé-
triques du fort de Charlemont gâtent un peu le som-
met. L'auberge, qu'on appelle l'hôtel du Mont-d'Or, y
est fort bonne, quoiqu'elle soit unique et qu'elle puisse
par conséquent loger les passants n'importe comment,
et leur faire manger n'importe quoi.
Le clocher du petit Givet est une simple aiguille
d'ardoise; quant au clocher du grand Givet, il est
d'une architecture plus compliquée et plus savante.
Voici évidemment comment l'inventeur l'a composé. Le
brave architecte a pris un bonnet carré de prêtre ou
d'avocat. Sur ce bonnet carré il a échafaudé un sala-
dier renversé sur le fond de ce saladier devenu plate-
forme il a posé un sucrier; sur le sucrier, une bou-
teille sur la bouteille, un soleil emmanché dans le
goulot par le rayon inférieur vertical et, enfin, sur le
soleil, un coq embroché dans le rayon vertical supé-
rieur. En supposant qu'il ait mis un jour à trouver
chacune de ces idées, il se sera reposé le septième
jour.
Cet artiste devait être flamand.
.Depuis environ deux siècles, les architectes fla-
mands se sont imaginé que rien n'était plus beau que
des pièces de vaisselle et des ustensiles de cuisine
élevés à des proportions gigantesques et titaniques.
Aussi, quand on leur a donné des clochers à bâtir, ils
ont vaillamment saisi l'occasion et se sont mis à coiffer
leurs villes d'une foule de cruches colossales.
La vue de Givet n'en est pas moins charmante, sur-
tout quand on s'arrête vers le soir, comme j'ai fait,
au milieu du pont, et qu'on regarde au midi. La nuit,
qui est le plus grand des cache-sottises, commençait à
voiler le contour absurde du clocher. Des fumées
suintaient de tous les toits. A ma gauche, j'entendais
frémir avec une douceur infinie de grands ormes au-
dessus desquels la clarté vespérale faisait vivement
saillir une grosse tour du onzième siècle qui domine à
mi-côte le petit Givet. A ma droite une autre vieille
tour, à faitage conique, mi-partie de pierre et de bri-
que, se reflétait tout entière dans la Meuse, miroir
éclatant et métallique qui traversait tout ce sombre
paysage. Plus loin, au pied de la redoutable roche de
Charlemônt, je distinguais, comme une ligne blan-
châtre, ce long édifice que j'avais vu la veille en en-
trant et qui est tout simplement une caserne inhabi-
tée. Au-dessus de la ville, au-dessus des tours, au-
dessus du clocher, surgissait à pic une immense paroi
de rochers qui se prolongeait à perte de vue jus-
qu'aux montagnes de l'horizon et enfermait le regard
comme dans un cirque. Tout au fond, dans un ciel
d'un vert. clair, le croissant descendait lentement vers
la terre, si fin, si pur et si délié, qu'on eût dit que
Dieu nous laissait entrevoir la moitié de son anneau
d'or.
Dans la journée, j'avais voulu visiter cette véné-
rable tour qui tenait jadis en respect le petit Givet. Le
sentier est âpre et occupe autant les mains que les
pieds il faut un peu escalader le rocher, lequel est
de granit fort beau et fort dur.
Arrivé, non sans quelque peine, au pied de la tour,
qui tombe en ruine et dont les baies romanes ont été
défoncées, je l'ai trouvée barricadée par une porte
ornée d'un gros cadenas. J'ai appelé, j'ai frappé, per-
sonne n'a répondu. Il m'a fallu redescendre comme
j'étais monté. Cependant mon ascension n'a pas été
tout à fait perdue. En tournant autour de la vieille
masure, dont le parement est presque complètement
écorcé, j'ai remarqué, parmi les décombres qui s'é-
croulent chaque jour en poussière dans la ravine, une
assez grosse pierre ou l'on pouvait distinguer encore
des vestiges d'inscription. J'ai regardé attentivement
LE MM.–t. 1. 6
il ne restait plus de l'inscription que quelques lettres
indéchiffrables.
Voici dans quel ordre elles étaient disposées
LO QVE SA L OMBRE
PARA S MO DI S L
ACAV P S OTROS.
Ces lettres, profondément creusées dans la pierre,
semblaient avoir été tracées avec un clou et, un peu
au-dessous, le même clou avait gravé cette signature
restée intacte: iosE &vTiEMz, 16A3. J'ai toujours eu
le goût des inscriptions. J'avoue que celle-ci m'a beau-
coup occupé. Que signifiait-elle? En quelle langue
était-elle? Au premier abord, en faisant quelques con-
cessions à l'orthographe, on pouvait la croire écrite en
français et y lire ces choses absurdes Loque sale.
0?K~'<? P<ï?YM~. ~<?~~ (maudis) la cave. Sot. /~M~.
Mais on ne pouvait former ces mots qu'en ne tenant
aucun compte des lettres effacées, et d'ailleurs il me
semblait que la grave signature castillane, Jose Gutie-
rez, était là comme une protestation contre ces pau-
vretés. En rapprochant cette signature du mot para
et du mot otros, qui sont espagnols, j'en ai conclu que
cette inscription devait être écrite en castillan, et, à
force d'y réfléchir, voici comment j'ai cru pouvoir la
restituer
LO QUE EMPESA EL HOMBRE
PARA SIMISMO DIOS LE
ACAVA PARA LOS OTROS.
Ce que l'homme commence pour lui, Dieu l'a-
chève pour les autres.
Ce qui me semble vraiment une fort belle sentence,
très catholique, très triste et très castillane. Mainte-
nant qu'était ce Gutierez? La pierre était évidemment
arrachée de l'intérieur de la tour. 16&3, c'est la date
de la bataille de Rocroy. Jose Gutierez était-il un des
vaincus de cette bataille? Y avait-il été pris? L'avait-
on enfermé là? Lui avait-on laissé le loisir d'écrire
dans son cachot ce mélancolique résumé de sa vie et
de toute vie humaine ? Ces suppositions sont d'au-
tant plus probables, qu'il a fallu, pour graver une
aussi longue phrase dans le granit avec un clou, toute
cette patience des prisonniers qui se compose de tant
d'ennui. Et puis, qui avait mutilé cette inscription de
la sorte? Est-ce tout simplement le temps et le ha-
sard ? Est-ce un mauvais plaisant?– Je penche
pour cette dernière hypothèse. Quelque goujat, de
méchant perruquier devenu mauvais soldat, aura été
enfermé disciplinairement dans cette tour et aura cru
faire montre d'esprit en tirant un sens ridicule de la
grave lamentation de l'hidalgo. D'un visage il a faiL
une grimace. Aujourd'hui le goujat et le gen-
tilhomme, le gémissement et la facétie, la tragédie et
la parodie, roulent ensemble pêle-mêle sous le pied
du même passant, dans la même broussaille, dans
le même ravin, dans le même oubli
Le lendemain, à cinq heures du matin, cette fois
fort bien placé tout seul sur la banquette de la dili-
gence Van Gend, je sortais de France par la route de
Namur et je gravissais la première croupe de la seule
chaîne de hautes collines qu'il y ait en Belgique car
la Meuse, en s'obstinant à couler en sens inverse de
l'abaissement du plateau des Ardennes, a réussi à
creuser une vallée profonde dans cette immense plaine
qu'on appelle les Flandres plaine où l'homme a mul-
tiplié les forteresses, la nature lui ayant refusé les
montagnes.
Après une ascension.d'un quart d'heure, les che-
vaux déjà essoufflés et le conducteur belge déjà altéré
se sont arrêtés d'un commun accord et avec une una-
nimité touchante devant un cabaret, dans un pauvre
village pittoresque répandu des deux côtés d'un large
ravin qui déchire la montagne. Ce ravin, qui est tout
à la fois le lit d'un torrent et la grande rue du village,
est naturellement pavé du granit du mont mis à nu.
Au moment ou nous y passions, six chevaux attelés
de chaînes montaient ou plutôt grimpaient le long de
cette rue étrange et affreusement escarpée, traînant
après eux un grand chariot vide à quatre roues. Si le
chariot eût été chargé, il eût fallu vingt chevaux ou
plutôt vingt mules. Je ne vois pas trop à quoi peut
servir ce chariot dans un ravin, si ce n'est à faire
faire des esquisses improbables aux pauvres jeunes
peintres hollandais qu'on rencontre çà et là sur cette
route, le sac sur le dos et le bâton à la main.
Que faire sur la banquette d'une diligence à moins
qu'on ne regarde? J'étais admirablement situé pour
cela. J'avais sous les yeux un grand morceau de la
vallée de la Meuse; au sud, les deux Givet gracieuse-
ment liés par leur pont; à l'ouest, la grosse tour rui-
née d'Agimont, se composant avec sa colline et jetant
derrière elle une immense ombre pyramidale au
nord, la sombre tranchée dans laquelle s'enfonce la
Meuse et d'où montait une lumineuse vapeur bleue.
Au premier plan, à deux enjambées de ma banquette,
dans la mansarde du cabaret, une jolie paysanne
assise en chemise sur son lit s'habillait près de sa
fenêtre toute grande ouverte, laquelle laissait entrer
à la fois les rayons du soleil levant et les regards des
voyageurs quelconques juchés sur les impériales des
diligences. Au-dessus de cette mansarde et de cette
paysanne, dans le lointain, comme couronnement aux
frontières de France, se développaient comme une
ligne immense les formidables batteries de Charle-
mont.
Pendant que je contemplais ce paysage, la paysanne
leva les yeux, m'aperçut, sourit, me fit un gracieux
signe de tête, ne ferma pas sa fenêtre, et continua
lentement sa toilette.
LETTRE VI
LES BORDS DE LA MECSE. DINANT. NAMUR
Paysage de la Meuse. La Lesse. La Roche à Bayard. Dinant.
Choses inconvenantes que fait une petite bonne femme en terre cuite.
Encore les clochers, les cruches et les architectes. Châteaux ruinés.
Prière des morts aux vivants. Idées que les belles filles perchées
sur les arbres donnent aux voyageurs juchés sur les impériales. Sou-
venirs poétiques à propos de Namur et du prince d'Orange. Ce qu'en-
seignent les enseignes.
Liège, 3 août.
Je viens d'arriver à Liège par une délicieuse route
qui suit tout le cours de la Meuse depuis Givet. Les
bords de la Meuse sont beaux et jolis. Il est étrange
qu'on en parle si peu. Les voici en raccourci.
Après le village, le cabaret, et la paysanne qui s'ha-
bille au soleil levant, on rencontre une montée qui
m'a rapp'elé le Val-Suzon près de Dijon, et où la route,
repliée à chaque instant sur elle-même, se tord pen-
dant trois quarts d'heure au milieu d'une forêt sur de
profonds ravins creusés par des torrents. Puis on
aborde un plateau où l'on court rapidement avec de
grandes campagnes plates à perte de vue autour de
soi; on pourrait se croire en pleine Beauce, quand
tout à coup le sol se crevasse affreusement à quelques
pas à gauche. De la route, l'œil plonge au [Link] d'une
effrayante roche verticale le long de laquelle la végé-
tation seule peut grimper. C'est un brusque et horrible
précipice de deux ou trois cents pieds de profondeur.
Au fond de ce précipice, dans l'ombre, à travers les
broussailles du bord, on aperçoit la Meuse avec quelque
galiote qui voyage paisiblement remorquée par des
chevaux, et au bord de la rivière un joli châtelet ro-
coco qui a l'air d'une pâtisserie maniérée ou d'une
pendule du temps de Louis XV, avec son bassin lillipu-
tien et son jardinet Pompadour, dont on embrasse
toutes les volutes, toutes les fantaisies et toutes les
grimaces d'un coup d'œil. Rien de plus singulier que
cette petite chinoiserie dans cette grande nature. On
dirait une protestation criarde du mauvais goût de
l'homme contre la poésie sublime de Dieu.
Puis on s'écarte du gouffre, et la plaine recom-
mence, car le ravin de la Meuse coupe ce plateau à vif
et à pic, comme une ornière coupe un champ.
Un quart de lieue plus loin on enraye la route va
rejoindre la rivière par une pente escarpée. Cette fois
l'abîme est charmant. C'est un tohu-bohu de fleurs et
de beaux arbres éclairés par le ciel rayonnant'du matin.
Des vergers entourés de haies vives montent et des-
cendent pêle-mêle des deux côtés du chemin. La
Meuse, étroite et verte, coule à gauche profondément
encaissée dans un double escarpement. Un pont se
présente une autre rivière, plus petite et plus ravis-
sante encore, vient se jeter dans la Meuse, c'est la
Lesse et à trois lieues, dans cette gorge qui s'ouvre
à droite, est la fameuse grotte de Han-sur-Lesse. La
voiture passe outre et s'éloigne. Le bruit des moulins
à eau de la Lesse se perd dans la montagne. La rive
gauche de la Meuse s'abaisse, gracieusement ourlée
d'un cordon non interrompu de métairies et de villages;
la rive droite grandit et s'élève; le mur de rochers en-
vahit et rétrécit la route les ronces du bord frisson-
nent dans le vent et dans le soleil, à deux cents pieds
au-dessus de nos têtes. Tout à coup un rocher pyra-
midal, aiguisé et hardi comme une flèche de cathé-
drale, apparaît à un tournant du chemin. C'est la
~06/!c T~n/ar~ me dit le conducteur. La route passe
entre la montagne et cette borne colossale, puis elle
tourne encore, et, au pied d'un énorme bloc de granit
couronné d'une citadelle, l'œil plonge dans une longue
rue de vieilles maisons, rattachée à la rive gauche
par un beau pont et dominée à son extrémité par les
faîtages aigus et les larges fenêtres à meneaux flam-
boyants d'une église du quinzième siècle. C'est Dinant.
On s'arrête à Dinant un quart d'heure, juste assez
de temps pour remarquer dàns la cour des diligences
un petit jardin qui seul suffirait pour vous avertir que
vous êtes en Flandre. Les fleurs en sont fort belles, et
au milieu de ces fleurs il y a trois statues peintes, en
terre cuite. L'une de ces statues est une femme. C'est
plutôt un mannequin qu'une statue, car elle est vêtue
d'une robe d'indienne et coiffée d'un vieux chapeau
de soie. Au bout de quelques instants, à un petit bruit
qu'on entend et à un rejaillissement singulier qu'on
aperçoit sous ses jupes, on s'aperçoit que cette femme
est une fontaine.
Le clocher de l'église de Dinant est un immense
pot à l'eau. Cependant, vue du pont, la façade de
l'église a un grand caractère, et toute la ville se com-
pose à merveille.
A Dinant on quitte la rive droite de la Meuse. Le
faubourg de la rive gauche, qu'on traverse, se pelo-
tonne admirablement autour d'une vieille douve crou-
lante de l'ancienne enceinte. Au pied de cette tour,
dans un pâté de maisons, j'ai entrevu en passant un
exquis châtelet du quinzième siècle avec sa façade à vo-
lutes, ses croisées de pierre, sa tourelle de briques et
ses girouettes extravagantes.
Après Dinant la vallée s'ouvre, la Meuse s'élargit
on distingue sur deux croupes lointaines de la rive
droite deux châteaux en ruine; puis la vallée s'évase
encore, les rochers n'apparaissent plus que çà et là
sous de riches caparaçons de verdure une housse de
velours vert, brodée de fleurs, couvre tout le paysage.
De toutes parts débordent les houblonnières, les ver-
gers, les arbres qui ont plus de fruits que de feuilles,
les pruniers violets, les pommiers rouges, et à chaque
instant apparaissent par touffes énormes les grappes
écarlates du sorbier des oiseaux, ce corail végétal.
Les canards et les poules jasent sur le chemin on en-
tend des chants de bateliers sur la rivière de fraîches
jeunes filles, les bras nus jusqu'à l'épaule, passent avec
des paniers chargés d'herbe sur leurs têtes, et de temps
en temps un cimetière de village vient coudoyer mélan-
coliquement cette route pleine de joie, de lumière et
de vie.
Dans l'un de ces cimetières, dont l'herbe haute et
le mur tombant se penchent sur le chemin, j'ai lu cette
inscription
0 PIE, DEFUNCTIS MISERIS SUCCURRE, VtATOp!I
Aucun M!OMeK<o n'est, à mon sens, d'un effet aussi
profond. Ordinairement les morts avertissent, ici ils
supplient.
Plus loin, lorsqu'on a passé une colline où les ro-
chers de la rive droite, travaillés et sculptés par les
pluies, imitent les pierres ondées et vermoulues de
notre vieille fontaine du Luxembourg (si déplorable-
ment remise à neuf en ce moment, par parenthèse),
on sent qu'on approche de Namur. Les maisons de
plaisance commencent à se mêler aux logis de paysans,
les villas aux villages, les statues aux rochers, les parcs
anglais aux houblonnières, et sans trop de trouble et
de désaccord, il faut le dire.
La diligence a relayé dans un de ces villages com-
posites. J'avais d'un côté un magnifique jardin entre-
mêlé de colonnades et de temples ioniques, de l'autre
un cabaret orné à gauche d'un groupe de buveurs et
à droite d'une splendide touffe de roses trémières.
Derrière la grille dorée de la villa, sur un piédestal de
marbre blanc veiné de noir par l'ombre des branches,
la Vénus de Médicis se cachait à demi dans les feuilles,
comme honteuse et indignée d'être vue toute nue par
des paysans flamands attablés autour d'un pot de bière.
A quelques pas plus loin, deux ou trois grandes belles
filles ravageaient un prunier de haute taille, et l'une
d'elles était perchée sur le gros bras de l'arbre dans
une attitude où les passants étaient si parfaitement
oubliés, qu'elle donnait aux voyageurs de l'impériale
je ne sais quelles vagues envies de mettre pied à
terre.
Une heure après j'étais à Namur. Les deux vallées
de la Sambre et de la Meuse se rencontrent et se
confondent à Namur, qui est assise sur le confluent
des deux rivières. Les femmes de Namur m'ont paru
jolies et avenantes les hommes ont une bonne, grave
et hospitalière physionomie. Quant à la ville en elle-
même, excepté les deux échappées de vue du pont de
Meuse et du pont de Sambre, elle n'a rien de remar-
quable. C'est une cité qui n'a déjà plus son passé écrit
dans sa configuration. Sans architecture, sans monu-
ments, sans édifices, sans vieilles maisons, meublée
de quatre ou cinq méchantes églises rococo et de
quelques fontaines Louis XV d'un mauvais goût plat
et triste, Namur n'a jamais inspiré que deux poëmes,
l'ode de Boileau et la chanson d'un poëte inconnu où
il est question d'une vieille femme et du prince d'Orange
et, en vérité, Namur ne mérite pas d'autre poésie.
La citadelle couronne froidement et tristement la
ville. Pourtant je vous dirai que je n'ai pas considéré
sans un certain respect ces sévères fortifications qui ont
eu un beau jour l'honneur d'être assiégées parVauban
et défendues par Cohorn.
Où il n'y a pas d'église, je regarde les enseignes.
Pour qui sait visiter une ville, les enseignes des bou-
tiques ont un grand sens. Indépendamment des profes-
sions dominantes et des industries locales qui s'y ré-
vèlent tout d'abord, les locutions spéciales y abondent,
et les noms de la bourgeoisie, presque aussi impor-
tants à étudier que les noms de la noblesse, y appa-
raissent dans leur forme la plus naïve et sous leur as-
pect le mieux éclairé.
Voici trois noms pris à peu près au hasard sur les
devantures de boutiques à Namur; tous trois ont une
signification. D~r~
L'épouse M~oc~n~. On
sent, en lisant ceci, qu'on est dans un pays français
hier, étranger aujourd'hui, français demain, ou la
langue s'altère et se dénature insensiblement, s'écroule
par les bords et prend, sous des expressions françaises,
de gauches tournures allemandes. Ces trois mots sont
encore français, la phrase ne l'est déjà plus. Cru-
e!/?;E-P!'?'~ M!crc!'er. Ceci est bien de la catholique
Flandre. Nom, prénom ou surnom, Cruci fix serait in-
trouvable dans toute la France voltairienne. ~KeH-
dez-Wodon, horloger. Un nom castillan et un nom
flamand soudés par un trait d'union. N'est-ce pas là
toute la domination de l'Espagne sur les Pays-Bas,
écrite, attestée et racontée dans un nom propre?
Ainsi voilà trois noms dont chacun exprime et résume
un des grands aspects du pays l'un dit la langue,
l'autre la religion, l'autre l'histoire.
Observons encore tout de suite que sur les en-
seignes de Dinant, de Namur et de Liège, ce mot De-
Me!Me est très fréquemment répété. Aux environs de
Paris et de Rouen, c'est D~eM?M et Deseine.
Pour finir par une observation de pure fantaisie,
j'ai encore remarqué dans un faubourg de Namur un
certain J~M<~ ~oM~yer, qui m'a rappelé que j'avais
noté à Paris, à l'entrée du faubourg Saint-Denis, ~Vero~
coH/MeM~ et à Arles, sur le fronton même d'un temple'
romain en ruines, ~rn~, coiffeur.
LETTRE VII
LES BORDS DE LA MEUSE. HUY. LJÉGE
Les beaux arbres et les beaux rochers. Louange à Dieu, blâme à
l'homme. Sanson. -Andennes. Le voyageur donne un sage conseil à
ilI. le curé de Solayen. Huy. Coin de terre curieux où l'on récolte
du vin belge fait avec du raisin. Aspect du pays. Tableaux fla-
mands. Approches de Liège. Figure extraordinaire et effrayante
que prend le paysage à la nuit tombée. Ce que l'auteur voit eût
semblé à Virgile le Tartare et à Dante l'Enfer. Liège. Ville qui ne
ressemble à aucune autre. JI y a des gens qui y lisent le Constitu-
tionnel. Les églises. Saint-Paul. Saint-Jean. Saint-Hubert. Saint-
Denis. Le palais des princes-évêques. -Admirable cour. Maison
de justice, marché et prison. Le bourgeois voltairien a trop d'esprit;
le bourgeois utilitaire est trop bête. Estampes en l'honneur des alliés
de 1814. Désastre de notre grammaire et massacre de notre ortho-
graphe.
Liège, 4 août.
Le chemin de Liège s'éloigne de Namur par une
allée de magnifiques arbres. Les immenses feuillages
font de leur mieux pour cacher au voyageur les maus-
sades clochers de la ville, lesquels apparaissent de
loin comme un gigantesque jeu de quilles diapré de
quelques bilboquets. Au moment où l'on sort de
l'ombre de ces beaux arbres, le vent frais de la
Meuse vous arrive au visage, et la route se remet à
côtoyer joyeusement la rivière. La Meuse, grossie
désormais par la Sambre, a élargi sa vallée; mais la
double muraille de rochers reparaît, figurant à chaque
instant des forteresses de cyclopes, de grands don-
jons en ruines, des groupes de tours titaniques. Ces
roches de la Meuse contiennent beaucoup de fer mê-
lées au paysage, elles sont d'une admirable couleur; la
pluie, l'air et le soleil les rouillent splendidement
mais, arrachées de la terre, exploitées et taillées, elles
se métamorphosent en cet odieux granit gris bleu dont
toute la Belgique est infestée. Ce qui donnait de ma-
gnifiques montagnes 'ne produit plus que d'affreuses
maisons.
Dieu a fait le rocher, l'homme a fait le moellon.
On traverse rapidement Sanson, village au-dessus
duquel achèvent de s'écrouler dans les ronces quelques
tronçons d'un château fort bâti, dit-on, sous Clodion.
Le rocher figure là un visage humain, barbu et sévère,
que le conducteur ne manque pas de faire regarder
aux voyageurs. Puis on gagne Andennes, où j'ai
remarqué, rareté inappréciable pour les antiquaires,
une petite égHse rustique du dixième siècle encore
intacte. Dans un autre village, à Selayen, je crois, on
lit cette inscription en grosses lettres au-dessus de la
principale porte de l'église Les chiens hors de la ??~
son de Dieu. Si j'étais le digne curé de Selayen, je pen-
serais qu'il est plus urgent de dire aux hommes d'en-
trer qu'aux chiens de sortir.
Après Andennes, les montagnes s'écartent, la vallée
devient plaine, la Meuse s'en va loin de la route à tra-
vers les prairies. Le paysage est encore beau, mais on
y voit apparaître un peu trop souvent la cheminée de
l'usine, ce triste obélisque de notre civilisation indus-
trielle.
Puis les collines se rapprochent, la rivière et la
route se rejoignent; on aperçoit de vastes bastions
accrochés comme un nid d'aigle au front d'un rocher,
une belle église du quatorzième siècle accostée d'une
haute tour carrée, une porte de ville flanquée d'une
douve ruinée. Force charmantes maisons inventées
pour la récréation des yeux par le génie si riche, si
fantasque et si spirituel de la renaissance flamande, se
mirent dans la Meuse avec leurs terrasses en fleurs
des deux côtés d'un vieux pont. On est à Huy.
Huy et Dinaut sont les deux plus jolies villes qu'il
y ait sur la Meuse. Huy est à moitié chemin entre
Namur et Liége, de même que Dinant entre Namur et
Givet. Huy, qui est encore une redoutable citadelle, a
été autrefois une belliqueuse commune et a soutenu
des siéges contre ceux de Liège, comme Dinant contre
ceux de Namur, dans ce temps héroïque ou les villes
se déclaraient la guerre comme font aujourd'hui les
royaumes, et où Froissard dit
La grand' ville de Bar-sur-Saigne
A fait trembler Troye en Champaigne.
Après Huy, recommence ce ravissant contraste qui
est tout le paysage de la Meuse. Rien de plus sévère
LEtUUN.–t. 1. 7
que ces rochers, rien de plus riant que ces prairies.
H y a là quelques collines hérissées de ceps et
d'échalas qui donnent un vin quelconque.
C'est, je crois, le seul vignoble de la Belgique.
De temps en temps on rencontre tout au bord du
fleuve, dans quelque ravin au-dessus duquel passe la
route, une fabrique de zinc dont l'aspect délabré et
les toits crevassés, d'où la fumée s'échappe de toutes
les tuiles, simulent un incendie qui commence ou qui
s'éteint; ou c'est une alunière avec ses vastes mon-
ceaux de terre rougeâtre; ou bien encore, derrière une
houblonnière, à côté d'un champ de grosses fèves, au
milieu des parfums d'un petit jardin qui regorge de
fleurs et qu'entoure une haie rapiécée çà et là avec un
treillis vermoulu, parmi les caquets assourdissants
d'une populace de poules, d'oies et de canards, on
aperçoit une maison en briques, à tourelles d'ardoises,
à croisées de pierre, à vitrages maillés de plomb,
grave, propre, douce, égayée d'une vigne grimpante,
avec des colombes sur son toit, des cages d'oiseaux à
ses fenêtres, un petit enfant et un rayon de soleil sur
son seuil, et l'on rêve à Teniers et à Mieris.
Cependant le soir vient, le vent tombe, les prés,
les buissons et les arbres se taisent, on n'entend plus
que le bruit de l'eau. L'intérieur des maisons s'éclaire
vaguement; les objets s'effacent comme dans une fu-
mée les voyageurs bâillent à qui mieux mieux dans la
voiture en disant Nous serons à Liège dans une
heure. C'est dans .ce moment-là que le paysage prend
tout à coup un aspect extraordinaire. Là-bas, dans les
futaies, au pied des collines brunes et velues de l'oc-
cident, deux rondes prunelles de feu éclatent et res-
plendissent comme des yeux de tigre. Ici, au'bord de
la route, voici un effrayant chandelier de quatrevingts
pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette
sur les rochers, les forêts et les ravins, des réverbéra-
tions sinistres. Plus loin, à l'entrée de cette vallée en-
fouie dans l'ombre, il y a une,gueule pleine de braise
qui s'ouvre et se ferme brusquement et d'où sort par
instants avec d'affreux hoquets une langue de flamme.
Ce sont les usines qui s'allument.
Quand on a passé le lieu appelé la Petite-Flemalle,
la chose devient inexprimable et vraiment magnifique.
Toute la vallée semble trouée de cratères en éruption.
Quelques-uns dégorgent 'derrière les taillis des tour-
billons de vapeur écarlate étoilée d'étincelles; d'autres
dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire
silhouette des villages ailleurs les flammes apparais-
sent à travers les crevasses d'un groupe d'édifices. On
croirait qu'une armée ennemie vient de traverser le
pays, et que vingt bourgs mis à sac vous offrent à la
fois dans cette nuit ténébreuse tous les aspects et
toutes les phases de l'incendie, ceux-là embrasés.
ceux-ci fumants, les autres flamboyants.
Ce spectacle de guerre est donné par la paix; cette
copie effroyable de la dévastation est faite par l'indus-
trie. Vous avez tout simplement là sous les yeux les
hauts fourneaux de M. Cockerill.
Un bruit farouche et violent sort de ce chaos de
travailleurs. J'ai eu la curiosité de mettre pied à terre
et de m'approcher d'un de ces antres. Là, j'ai admiré
véritablement l'industrie. C'est un beau. et prodigieux
spectacle, qui, la nuit, semble emprunter à la tristesse
solennelle de l'heure quelque chose de surnaturel. Les
roues, les scies, les chaudières, les laminoirs, les
cylindres, les balanciers, tous ces monstres de cuivre,
de tôle et d'airain que nous nommons des machines
et que la vapeur fait vivre d'une vie effrayante et ter-
rible, mugissent, sifflent, grincent, râlent, reniflent,
aboient, glapissent, déchirent le bronze, tordent le
fer, mâchent le granit, et, par moments, au milieu des
ouvriers noirs et enfumés qui les harcèlent, hurlent
avec douleur dans l'atmosphère ardente de l'usine,
comme des hydres et des dragons tourmentés par des
démons dans un enfer.
Liège est une de ces vieilles villes qui sont en train
de devenir villes neuves, transformation déplo-
rable, mais fatale une de ces villes où partout les
antiques devantures peintes et ciselées s'écaillent et
tombent et laissent voir en leur lieu des façades
blanches enrichies de statues de plâtre où les bons
vieux grands toits d'ardoise chargés de lucarnes, de
carillons, de clochetons et de girouettes, s'effondrent
tristement, regardés avec horreur par quelque bour-
geois hébété qui lit le C'o?M~M<xo/uM'/ sur une terrasse
plate pavée en zinc; où l'octroi, temple grec orné d'un
douanier, succède à la porte-donjon flanquée de tours
et hérissée de pertuisanes; où le long tuyau rouge des
hauts fourneaux remplace la flèche sonore des églises.
Les anciennes villes jetaient du bruit, les villes mo-
dernes jettent de la fumée.
Liège n'a plus l'énorme cathédrale des princes-
évêques bâtie en l'an 1000, et démolie en 1795 par
on ne sait qui; mais elle a l'usine de M. Cockerill.
Liège n'a plus son couvent de dominicains, sombre
cloître d'une si haute renommée, noble édifice d'une
si fière architecture mais elle a, précisément sur le
même emplacement, un théâtre embelli de colonnes à
chapiteaux de fonte ou l'on jouera l'opéra-comique, et
dont M"~ Mars a posé la première pierre.
Liège est encore, au dix-neuvième siècle comme
au seizième, la ville des armuriers. Elle lutte avec la
France pour les armes de guerre, et avec Versailles
en particulier pour les armes de luxe. Mais la vieille
cité de saint Hubert, jadis église et forteresse, com-
mune ecclésiastique et militaire, ne prie plus et ne se
bat plus; elle vend et achète. C'est aujourd'hui une
grosse ruche industrielle. Liège s'est transformée en un
riche centre commercial. La vallée de la Meuse lui met
un bras en France et l'autre en Hollande, et, grâce à
ces deux grands bras, sans cesse elle prend de l'une
et reçoit de l'autre.
Tout s'efface dans cette ville, jusqu'à son étymo-
logie. L'antique ruisseau Legia s'appelle maintenant
le /6~-6'o~-foH~Me.
Du reste, il faut pourtant le dire, Liège, gracieu-
sement éparse sur la croupe verte de la montagne de
Sainte-WaIburge, divisée par la Meuse en haute et
basse ville, coupée par treize ponts dont quelques-uns
ont une figure architecturale, entourée à perte de vue
d'arbres, de collines et de prairies, a encore assez de
tourelles, assez de façades à pignons volutés ou taillés,
assez de clochers romans, assez de portes-donjons
comme celles de Saint-Martin et d'Amercœur, pour
émerveiller le poëte et l'antiquaire même le plus
hérissé devant les manufactures, les mécaniques et les
usines.
Comme il pleuvait à verse, je n'ai pu visiter que
quatre églises Saint-Paul, la cathédrale actuelle,
noble nef du quinzième siècle, accostée d'un cloître
gothique et d'un charmant portail de la renaissance
sottement badigeonnés, et surmontée d'un clocher
qui a du être fort beau, mais dont quelque inepte ar-
chitecte contemporain a abâtardi tous les angles, hon-
teuse opération que subissent en ce moment sous nos
yeux les vieux toits de notre hôtel de ville de Paris.
Saint-Jean, grave façade du dixième siècle, composée
d'une grosse tour carrée à flèche d'ardoise, des deux
côtés de laquelle se pressent deux autres bas clochers
également carrés. A cette façade s'adosse insolemment
.le dôme ou plutôt la bosse d'une abominable église
rococo dont une porte s'ouvre sur un cloître ogival
défiguré, raclé, blanchi, triste et plein de hautes
herbes. Saint-Hubert, dont l'abside romane ourlée
de basses galeries à plein cintre est d'un ordre ma-
gnifique. Saint-Denis, curieuse église du dixième
siècle dont la grosse tour est du neuvième. Cette tour
porte à sa partie inférieure des traces évidentes de
dévastation et d'incendie. Elle a été probablement
brûlée lors de la grande irruption des normands,
en 882, je crois. Les architectes romans ont naïve-
ment raccommodé et continué la tour en briques, la
prenant telle que l'incendie l'avait faite et asseyant le
nouveau mur sur la vieille pierre rongée, de sorte que
le profil découpé de la ruine se dessine parfaitement
conservé sur le clocher .tel qu'il est aujourd'hui. Cette
grande pièce rouge qui enveloppe le clocher, frangée
par le bas comme un haillon, est d'un effet singulier.
Comme j'allais de Saint-Denis à Saint-Hubert par
un labyrinthe d'anciennes rues basses et étroites,
ornées çà et là de madones au-dessus desquelles s'ar-
rondissent comme des cerceaux concentriques de
grands rubans de fer-blanc chargés d'inscriptions dé-
votes, j'ai coudoyé tout à coup une vaste et sombre
muraille de pierre percée de larges baies en anse de
panier et enrichie de ce luxe de nervures qui annonce
l'arrière-façade d'un palais du moyen âge. Une porte
obscure s'est présentée, j'y suis entré, et, au bout de
quelques-pas, j'étais dans une vaste cour. Cette cour,
dont personne ne parle et qui devrait être célèbre, est
la cour intérieure du palais des princes ecclésiastiques
de Liège. Je n'ai vu nulle part un ensemble architec-
tural plus étrange, plus morose et plus superbe. Quatre
hautes façades de granit surmontées de quatre prodi-
gieux toits d'ardoise, portées par quatre galeries
basses d'arcades-ogives qui semblent s'affaisser et
s'élargir sous le poids, enferment de tous côtés le
regard. Deux de ces façades, parfaitement entières,
offrent le bel ajustement d'ogives et de cintres sur-
baissés qui caractérisent la fin du quinzième siècle et
le commencement du seizième. Les fenêtres de ce
palais clérical ont des meneaux comme des fenêtres
d'église. Malheureusement les deux autres façades, dé-
truites par le grand incendie de 173~, ont été rebâties
dans le chétif style de cette époque et gâtent un peu
l'effet général. Cependant leur sécheresse n'a rien qui
contrarie absolument l'austérité du vieux palais.
L'évêque qui régnait il y a cent cinq ans se refusa
sagement aux rocailles et aux chicorées, et on lui fit
deux façades mornes et pauvres; car telle est la loi
de cette architecture du dix-huitième siècle, il n'y a
pas de milieu des oripeaux ou de la nudité; clin-
quant ou misère.
La quadruple galerie qui enferme la cour est admi-
rablement conservée. J'en ai fait le tour. Rien de plus
curieux à étudier que les piliers sur lesquels s'ap-
puient les retombées de ces larges ogives surbaissées.
Ces piliers sont en granit gris comme tout le palais.
Selon qu'on examine l'une ou l'autre des quatre ran-
gées, le fut du pilier disparaît jusqu'à moitié de sa
longueur, tantôt par le haut, tantôt par le bas, sous
un renflement enrichi d'arabesques. Pour toute une
rangée de piliers, la rangée occidentale, le renflement
est double et le fut disparaît entièrement. Il n'y a là
qu'un caprice flamand du seizième siècle. Mais ce qui
rend l'archéologue perplexe, c'est que les arabesques
ciselées sur ces renflements, c'est que les chapiteaux
de ces piliers, naïvement et grossièrement sculptés,
chargés, aux tailloirs près, de ngures chimériques, de
feuillages impossibles, d'animaux apocalyptiques, de
dragons ailés presque égyptiens et hiéroglyphiques,
semblent appartenir à l'art du onzième siècle; et,
pour ne pas rendre ces piliers courts, trapus et gib-
beux à l'architecture byzantine, il faut se souvenir que
le palais princier-épiscopal de Liège ne fut commencé
qu'en J508 par le prince Érard de la Mark, qui régna
trente-deux ans.
Ce grave édifice est aujourd'hui le palais de justice.
Des boutiques de libraires et de bimbelotiers se sont
installées sous toutes les arcades. Un marché aux
légumes se tient dans la cour. On voit les robes noires
des praticiens affairés passer au milieu des grands pa-
niers pleins dé choux rouges et violets. Des groupes
de marchandes flamandes réjouies ethargneuses jasent
et se querellent devant chaque pilier; des plaidoiries
irritées sortent de toutes les fenêtres; et dans cette
sombre cour, recueillie et silencieuse autrefois comme
un cloître dont elle a la forme, se croise et se mêle
perpétuellement aujourd'hui la double et intarissable
parole de l'avocat et de la commère, le bavardage et
le babil.
Au-dessus des grands toits du palais apparaît une
haute et massive tour carrée en briques. Cette tour,
qui était jadis le beffroi du prince-évêque, est main-
tenant la prison des femmes publiques triste et froide
antithèse que le bourgeois voltairien d'il y a trente
ans eut faite ~'r~Mc~~t~, que le bourgeois utilitaire
et positif d'à présent fait bêtement.
En sortant du palais par la grande porte, j'en ai
pu contempler la façade actuelle, œuvre glaciale et
déclamatoire du désastreux architecte de 17~8. On
croirait voir une tragédie de Lagrange-Chancel en
marbre et en pierre. Il y avait sur la place devant
cette façade un brave homme qui voulait absolument
me la faire admirer. Je lui ai tourné le dos sans pitié,
quoiqu'il m'ait appris que Liège s'appelle en hollan-
dais Luik, en allemand [Link];'c/~ et en latin Leodium.
La chambre où je logeais à Liège était ornée de
rideaux de mousseline sur lesquels étaient ~brodés,
non des bouquets, mais des melons. J'y ai admiré
aussi des gravures triomphantes figurant, à l'honneur
des alliés, nos désastres de 181A, et nous humiliant
cruellement dans notre langue. Voici textuellement
la ~/M~e imprimée au bas d'une de ces images
« BATAILLE D'ARCis-suR-ACBE, le 21 mars 181&. La plus
part de la garnison de cette place, composée de la
garde ancienne (probablement la vieille garde) fit fait
'prisonniers, et les alliés entrèrent vainquereuse à
Paris le 2 avril. »
LETTRE VIII
LES BORDS DE LA VESDRE. VERVIERS
Le voyageur apaise une querelle en se sacrifiant et en se satisfaisant.
Paysage de la Vesdre. Églogues. Les vers d'Ovide mis en scène
par le bon Dieu. Quartiers de rochers qui pleuvent. Ne traversez
pas une idylle dans laquelle on fait un chemin de fer. Verviers.
Les trois quartiers de Verviers. -Le marmot et la pipe. Malheureuse
ville si les cheminées y fument comme les enfants. Limbourg.
La douane, la guérite, la frontière.
Aix-la-ChapeUe,4août.
Hier, à neuf heures du matin, comme la diligence
de Liège à Aix-la-Chapelle allait partir, un brave bour-
geois wallon ameutait les passants, se refusant à mon-
ter sur l'impériale, et me rappelant par l'énergie de sa
résistance ce paysan auvergnat qui avait payé pour
être dans la bofie, et non sur l'opéra. J'ai offert de
prendre la place de ce digne voyageur, je suis monté
sur l'opéra, tout s'est apaisé, et la diligence est partie.
Bien m'en a pris. La route est gaie et charmante.
Ce n'est plus la Meuse, mais c'est la Vesdre. La Meuse
s'en va par Maëstricht et Ruremonde à Rotterdam et à
la mer.
La Vesdre est une rivière-torrent qui descend de
Saint-Cornelis-Munster,entre Aix-la-Chapelle et Duren,
à travers Verviers et Chauffontaines,jusqu'à Liège, par
la plus ravissante vallée qu'il y ait au monde. Dans
cette saison, par un beau jour, avec un ciel bleu, c'est
quelquefois un ravin, souvent un jardin, toujours un
paradis. La route ne quitte pas un moment la ri-
vière. Tantôt elles traversent ensemble un heureux vil-
lage entassé sous les arbres avec un pont rustique
devant chaque porte; tantôt, dans un pli solitaire du
vallon, elles côtoient un vieux château d'échevin avec
ses tours carrées, ses hauts toits pointus et sa grande
façade percée de quelques rares fenêtres, fier et mo-
deste à la fois comme il convient à un édifice qui tient
le milieu entre la chaumière du paysan et le donjon du
seigneur. Puis le paysage prend tout à coup une voix
bruyante et joyeuse; et, au tournant d'une colline,
l'oeil entrevoit, sous une touffe de tilleuls et d'aulnes
qui laissent passer le soleil, cette maison basse et cette
grosse roue noire inondée de pierreries qu'on appelle
un moulin à eau.
Entre Chauffontaines et Verviers la vallée m'appa-
raissait avec une douceur virgilienne. Il faisait un
temps admirable, de charmants marmots jouaient sur
le seuil des jardins, le vent des trembles et des peu-
pliers se répandait sur la route, de belles génisses,
groupées par trois ou quatre, se reposaient à l'ombre,
gracieusement couchées dans les prés verts. Ailleurs,
loin de toute maison, seule au milieu d'une grande
prairie enclose de haies vives, paissait majestueuse-
ment une admirable vache digne d'être gardée par
Argus. J'entendais une flûte dans la montagne.
Mercurius septem mulcet arundinibus.
De temps en temps la cheminée d'une usine ou une
longue pièce de drap séchant au soleil près de la route
venait interrompre ces églogues.
Le chemin de fer qui traverse toute la Belgique
d'Anvers à Liège et qui veut aller jusqu'à Verviers va
trouer ces collines et couper ces vallées.
Ce chemin, colossale entreprise, percera la mon-
tagne douze ou quinze fois. A chaque pas on rencontre
des terrassements, des remblais, des ébauches de
ponts et de viaducs ou bien on voit au bas d'une
immense paroi de roche vive une petite fourmilière
noire occupée à creuser un petit trou. Ces fourmis font
une œuvre de géants.
Par instants, dans les endroits ou ces trous sont
déjà larges et profonds, une haleine épaisse et un
bruit rauque en sortent tout à coup. On dirait que la
montagne violée crie par cette bouche ouverte. C'est
la mine qui joue dans la galerie. Puis la diligence
s'arrête brusquement, les ouvriers qui piochaient sur
un terrassement voisin s'enfuient dans toutes les direc-
tions, un tonnerre éclate, répété par l'écho grossissant
de la colline, des quartiers de roche jaillissent d'un
coin du paysage et vont éclabousser la plaine dé
toutes parts. C'est la mine qui joue à ciel ouvert. Pen-
dant cette station, les voyageurs se racontent qu'hier
un homme a été tué et un arbre coupé en deux par
un de ces blocs, qui pesait vingt mille, et qu'avant-hier
une femme d'ouvrier qui portait le c~ (non la soupe)
a son mari a été foudroyée de la même façon. Cela
aussi dérange un peu l'idylle.
Verviers, ville insignifiante d'ailleurs, se divise en
trois quartiers qui s'appellent la C/c~-C/Mf~ 'la Basse-
CroMe et la D~ne~e. J'y ai remarqué un petit garçon
de six ans qui fumait magistralement sa pipe, assis sur
le seuil de sa maison.
En me voyant passer, ce marmot fumeur a éclaté de
rire. J'en ai conclu que je lui semblais fort ridicule.
Après Verviers, la route côtoie encore la Vesdre
jusqu'à Limbourg. Limbonrg, cette ville comtale, dont
Louis XIV ~OMM!~ 67-OM~ si dure, n'est plus aujour-
d'hui qu'une forteresse démantelée, pittoresque cou-
ronnement d'une colline.
Un moment après, le terrain s'aplatit, la plaine se
déclare, une grande porte s'ouvre à deux battants,
c'est la douane une guérite chevronnée de noir et
de blanc du haut en bas apparaît; on est chez le roi
de Prusse.
LETTRE IX
AIX-LA-CHAPELLE. LE TOMBEAU DE CHARLEMAGNE
Tout ce qu'est Aix-la-Chapelle. Charlemagne y est né et y est mort.
La Chapelle. Architecture du portail, à laquelle l'auteur mêle une
parenthèse. Légende du diable qui est moins bête que les bourgeois
et du moine qui a plus d'esprit que le diable. La parenthèse se
ferme et la Chapelle se rouvre. Aspect de l'église. Ensemble.
Détail. Le tombeau de Charlemagne. L'auteur invective le système
décimal. Tout ce qu'il y a dans l'armoire. Éblouissement et admi-
ration. Où sont les trois couronnes de Charlemagne. Autres
armoires. Autres trésors. La chaire. Le chœur. L'orgue.
L'aigle d'Othon III. Le cœur de M. Antoine Berdolet. Destinée des
sarcophages. Les empereurs ne gardent rien, pas même un tombeau.
Charlemagne prend son sarcophage à Auguste. Barberousse prend
sa chaise à Charlemagne.-Le Hochmunster.-Le fauteuil de marbre.
Comment était Charlemagne dans le sépulcre.–Proclamationde Barbe-
rousse. Mort de Barberousse. Bruits qui courent sur son compte
depuis six cents ans. Visite de l'empereur en 1804. Napoléon de-
vant le fauteuil de Charlemagne. Visite des empereurs et des rois
alliés en 1814. Rapprochements. De qui l'auteur tient tous ces
détails. Le sapeur du 36' régiment. -Les chats-moines. Ne riez
pas des noms populaires avant d'avoir examiné les noms aristocra-
tiques. L'hôtel de ville. La tour de Granus. Rêverie crépuscu-
laire.
Aix-la-Chapelle, 6 ao&t.
Aix-la-ChapeUe, pour le malade, c'est une fontaine
LE RHIN. t. 8
minérale, chaude, froide, ferrugineuse, sulfureuse;
pour le touriste, c'est un pays de redoutes et de con-
certs pour le pèlerin, c'est la châsse des grandes re-
liques qu'on ne voit que tous les sept ans, robe de la
Vierge, sang de l'enfant Jésus, nappe sur laquelle fut
décapité saint Jean-Baptiste; pour l'antiquaire-chroni-
queur, c'est une abbaye de nobles filles à abbesse im-
médiate héritière du couvent d'hommes bâti par saint
Grégoire, fils de Nicéphore, empereur d'orient; pour
l'amateur de chasses, c'est l'ancienne vallée des San-
gliers, Por~M?~ dont on a fait ~orceMe; pour le manu-
facturier, c'est une source d'eau lessiveuse propre au
lavage des laines; pour le marchand, c'est une fabrique
de draps et de casimirs, d'aiguilles et d'épingles; pour
celui qui n'est ni marchand, ni manufacturier, ni chas-
seur, ni antiquaire, ni pèlerin, ni touriste, ni malade,
c'est la ville de Charlemagne.
Charlemâgne, en effet, est né à Aix-la-Chapelle, et
il y est mort. Il est né dans le vieux palais demi-
romain des rois francs, dont il ne reste que la tour de
Granus, enclavée aujourd'hui dans l'hôtel de ville. Il y
est enterré dans l'église qu'il avait fondée deux ans
après la mort de sa femme Fastrada, en 796, que le
pape Léon lit bénit en 80/), et pour la dédicace de
laquelle, dit la tradition, deux évêques de Tongres,
morts et ensevelis à Maëstricht, sortirent'de leurs sé-
pulcres afin de compléter dans cette cérémonie les
trois cent soixante-cinq archevêques et évêques repré-
sentant les jours de l'année.
Cette,historique et fabuleuse église, qui a donné
son nom à la ville, à subi, depuis mille ans, bien des
transformations.
A peine arrivé à Aix, je suis allé à la Chapelle.
Si l'on aborde l'église par la façade, voici comment
0
elle se présente
Un portail du temps de Louis XV en granit gris
bleu avec des portes de bronze du huitième siècle
adossé à une muraille carlovingienne que surmonte
un étage de pleins cintres romans. Au-dessus de ces
archivoltes un bel étage gothique richement ciselé, où
l'on reconnaît l'ogive sévère du quatorzième siècle et
pour couronnement une ignoble maçonnerie en brique
à toit d'ardoise qui date d'une vingtaine d'années. A la
droite du portail une grosse pomme de pin, en bronze
romain, est posée sur un pilier de granit, et de l'autre
côté, sur un autre pilier, il y a une louve d'airain, éga-
lement antique et romaine, qui se tourne à demi vers
les passants, la gueule cntr'ouverte et les dents ser-
rées.
(Pardon, mon ami, mais permettez-moi d'ouvrir ici
une parenthèse. Cette pomme de pin a un sens, et
cette louve aussi, ou ce loup, car je n'ai pu reconnaître
bien clairement le sexe de cette bête de bronze. Voici
à ce sujet ce que racontent encore les vieilles fileuses
du pays
Il y a longtemps, bien longtemps, ceux d'Aix-la-
Chapelle voulurent bâtir une église. Ils se cotisèrent,
et l'on commença. On creusa les fondements, on éleva
les murailles, on ébaucha la charpente, et pendant
six mois ce fut un tapage assourdissant de scies, de
marteaux et de cognées. Au bout de six mois, l'argent
manqua. On fit appel aux pèlerins, on mit un bassin
d'étain à la porte de l'église; mais à peine s'il y tomba
quelques targes et quelques liards à la croix. Que
faire? Le sénat s'assembla, chercha, parla, avisa, con-
sulta. Les ouvriers refusaient le travail, et l'herbe et
la ronce, et le lierre et toutes les insolentes plantes
des ruines, s'emparaient déjà des pierres neuves de
l'édifice abandonné. Fallait-il laisser là l'église? Le ma-
gnifique sénat des bourgmestres était consterné.
Comme il délibérait, entre un quidam, un étranger,
un inconnu, de haute taille et de belle mine.
-Bonjour, bourgeois. De quoi est-il question? Vous
êtes tout effarés. Votre église vous tient au cœur? Vous
ne savez comment la finir? On dit que c'est l'argent
qui vous manque?
Passant, dit le sénat, allez-vous-en au diable. Il
nous faudrait un million d'or.
Le voici, dit le gentilhomme. Et, ouvrant une
fenêtre, il montre aux bourgmestres un .grand chariot
arrêté sur la place à la porte de la maison de ville. Ce
chariot était attelé de dix jougs de bœufs et gardé par
vingt nègres d'Afrique armés jusqu'aux dents.
Un des bourgmestres descend avec le gentilhomme,
prend au hasard un des sacs dont le chariot était
chargé, puis tous 'deux remontent, l'étranger et le
bourgeois.; On vide la sacoche devant le sénat elle
était en effet pleine d'or.
Le sénat ouvre de grands yeux bêtes et dit à
l'étranger
Qui êtes-vous, monseigneur?
Mes chers manants, je suis celui qui a de l'ar-
gent. Que voulez-vous de plus? J'habite dans la forêt
Noire, près du lac de Wildsée, non loin des ruines de
Heidenstadt, la [Link] païens. Je possède des mines
d'or et d'argent, et, la nuit, je remue avec mes mains
des fouillis d'escarboucles. Mais j'ai des goûts simples,
je m'ennuie, je suis un être mélancolique, je passe
mes journées à voir jouer sous la transparence du lac
le tourniquet et le triton d'eau, et à regarder pousser
parmi les roches le polygonum amphibium. Sur ce, trêve
aux questions et aux billevesées. J'ai débouclé ma
ceinture, profitez-en. Voilà votre million d'or. En vou-
lez-vous ?
Pardieu oui, dit le sénat. Nous finirons notre église.
Eh bien, prenez; mais à une condition.
Laquelle, monseigneur?
Finissez votre église, bourgeois; prenez toute
cette mitraille; mais promettez-moi en échange la pre-
mière âme quelconque qui entrera dans votre église
et qui en franchira la porte le jour ou les cloches et
les carillons en sonneront la dédicace.
Vous êtes le diable! s'écria le sénat.
Vous êtes des imbéciles répondit Urian.
Les bourgmestres commencèrent par des soubre-
sauts, des frayeurs et des signes de croix. Mais
comme Urian était bon diable, et riait à se tordre les
côtes en faisant sonner son or tout neuf, ils se rassu-
rèrent et l'on négocia. Le diable a de l'esprit. C'est à
cause de cela qu'il est le diable.
Après tout, disait-il, c'est moi qui perds au mar-
ché. Vous aurez votre million et votre église. Moi, je
n'aurai qu'une âme. Et quelle âme, s'il vous plaît? La
première venue. Une âme de hasard. Quelque mauvais
drôle d'hypocrite qui jouera la dévotion et qui voudra,
par faux zèle, entrer le premier. Bourgeois, mes amis,
votre église s'annonce bien. L'épure me plaît. L'édifice.
sera beau, je crois. Je vois avec plaisir que votre ar-
chitecte préfère à la trompe-sous-le-coin la trompe de
Montpellier. Je ne hais pas cette voûte en pendentif, à
plan berlong et à coupes rondes; mais j'aurais préféré
pourtant une voûte d'arête, biaise et également ber-
longue. J'approuve qu'il ait fait là une porte en tour
ronde, mais je ne sais s'il a bien ménagé l'épaisseur
du parpaing. Comment se nomme votre architecte,
manants? Dites-lui de ma part que, pour bien faire
la tête d'une porte en tour creuse, il est nécessaire
qu'il y ait quatre panneaux, deux de lit et un de doyiie
par-dessus le quatrième se met sur l'extrados. C'est
égal voilà une descente de cave à trompe en canon-
nière qui est d'un fort bon style et parfaitement ajustée.
Ce serait dommage d'en rester là. Il faut mettre à
fin cette église. Allons, mes compères, le million pour
vous, l'âme pour moi. Est-ce dit?
Ainsi parlait le gentilhomme Urian. Après tout,
pensèrent les bourgeois, nous sommes bien heureux
qu'il se contente d'une âme. Il pourrait bien, s'il re-
gardait d'un peu près, les prendre toutes dans cette
ville.
Le marché fut conclu, le million encaissé, Urian
disparut dans une trappe d'où sortit une petite flamme
bleue, comme il convient, et, deux ans après, l'église
était bâtie.
Il va sans dire que tous les sénateurs avaient juré
de ne conter la chose à personne, et il va sans dire
que chacun d'eux, le soir même, avait conté la chose à
sa femme. Ceci est une loi. Une loi que les sénateurs
n'ont pas faite, mais qu'ils observent. Si bien que,
lorsque l'église fut terminée, comme toute la ville,
grâce aux femmes des sénateurs, savait le secret du
sénat, personne ne voulut entrer dans l'église.
Nouvel embarras, non moins grand que le premier.
L'église est bâtie, mais nul n'y veut mettre le pied
l'église est achevée, mais elle est vide. Or à quoi bon
une église vide?– Le sénat s'assemble, il n'invente
rien. On appelle l'évêque de Tongres. Il ne trouve
rien. On appelle les chanoines du chapitre. Ils
n'imaginent rien. On appelle les moines du couvent.
Pardieu, dit un moine, il faut convenir, mesgei-
gneurs, que vous vous empêchez de peu de chose.
Vous devez à Urian la première âme qui passera par
la porte de l'église. Mais il n'a pas stipulé de quelle
espèce serait cette âme. Urian n'est qu'un sot; je vous
le dis. Messeigneurs, après une longue battue, on a
pris vivant ce matin dans la vallée de Borcette un
loup. Faites entrer ce loup dans l'église. 11 faudra bien
qu'Urian s'en contente. Ce n'est qu'une âme de loup,
mais c'est une âme ~M~-o~M~.
Bravo! dit le sénat. Voilà un moine d'esprit.
Le lendemain, dès l'aube, les cloches sonnèrent.
Quoi! dirent les bourgeois, c'est aujourd'hui la
dédicace de l'église mais qui donc osera y entrer le
premier? Ce ne sera pas moi.
Ni moi.
Ni moi.
Ni moi.
Ils accoururent en foule. Le sénat et le chapitre
étaient devant le portail. Tout à coup on amène le
loup dans une cage, et à un signal donné on ouvre à
la fois les portes de la cage et les portes de l'église.
Le loup, effrayé par la foule, voit l'église déserte et
s'y enfonce. Urian attendait, la gueule ouverte et les
yeux voluptueusement fermés. Jugez de sa rage quand
il sentit qu'il avalait un loup. Il poussa un rugisse-
ment effrayant et vola quelque temps sous les hautes
arches de l'église avec le bruit d'une tempête. Puis il
sortit enfin, éperdu de colère, et en sortant il donna
dans la grande porte d'airain un si furieux coup de
pied, qu'elle se fendit du haut en bas. On montre
encore cette fente aujourd'hui.
C'est pour cela, ajoutent les bonnes vieilles, qu'à
gauche de la porte de l'église on a placé la statue du
loup en bronze, et à droite une pomme de pin, qui
figure sa pauvre âme si stupidement mâchée par
Urian.
Je quitte la légende et je reviens à l'église. Je dois
pourtant vous dire que j'ai cherché sur la porte la fa-
meuse crevasse faite par le talon du diable, et que je
ne l'ai pas trouvée. Maintenant je ferme la parenthèse.)
Ainsi, quand on aborde la Chapelle par le grand
portail, le romain, le roman, le gothique, le rococo et
le moderne se mêlent et se superposent sur cette fa-
çade, mais sans affinité, sans nécessité, sans ordre,
et, par conséquent, sans grandeur.
Si l'on arrive à la Chapelle par le chevet, l'effet est
tout autre. La haute abside du quatorzième siècle
vous apparaît dans toute son audace et dans toute sa
beauté avec l'angle savant de son toit, le riche travail
de ses balustrades, la variété de ses gargouilles, la
sombre couleur de sa pierre et la transparence vitreuse
de ses immenses lancettes, au pied desquelles sem-
blent imperceptibles des maisons à deux étages réfu-
giées entre les contre-forts.
Cependant de là encore l'aspect de l'église, si im-
posant qu'il soit, est hybride et discordant. Entre l'ab-
side et le portail, dans une espèce de trou où toutes
les lignes de l'édiûce s'écroulent, se cache, à peine
relié à la façade par un joli pont sculpté du quatorzième
siècle, le dôme byzantin à frontons triangulaires qu'O-
thon III fit bâtir au dixième siècle au-dessus du tom-
beau même de Charlemagne.
Cette façade plaquée, ce dôme enfoui, cette abside
rompue, voilà la Chapelle d'Aix. L'architecte de 1353
voulait aborder dans sa prodigieuse Chapelle l'église
de Charlemagne, dévastée en 882 par les normands,
et le dôme d'Othon III, incendié en 1236. Un système
de chapelles basses, rattachées à la base de la grande
chapelle centrale, devait, au portail près, envelopper
tout l'édifice daus ses articulations. Déjà deux de ces
chapelles, qui subsistent encore et qui sont admirables,
étaient bâties, quand survint l'incendie de 1366. Cette
puissante végétation architecturale s'est arrêtée là.
Chose étrange, le quinzième et le seizième siècle n'ont
rien fait pour cette église. Le dix-huitième et le dix-
neuvième l'ont gâtée.
Cependant, il faut le dire, prise dans l'ensemble et
telle qu'elle est, la Chapelle d'Aix a de la masse et de
la grandeur. Après quelques instants de contemplation,
une majesté singulière se dégage de cet édifice extra-
ordinaire, resté inachevé comme l'œuvre de Charle-
magne lui-même, et composé d'architectures qui
parlent tous les styles, comme son empire était com-
posé de nations qui parlaient toutes les langues.
A tout prendre, pour le penseur qui la considère du
dehors, il y a une harmonie étrange et profonde entre
ce grand homme et cette grande tombe.
J'étais impatient d'entrer.
Après avoir franchi la voûte du portique et laissé
derrière moi les antiques portes de bronze ornées à
leur milieu d'une tête de lion et coupées carrément
pour s'adapter à des architraves, ce qui a d'abord
frappé mon regard, c'est une rotonde blanche à deux
étages, éclairée par le haut, dans laquelle s'épanouissent
de tous côtés toutes les fantaisies coquettes de l'archi-
tecture rocaille et chicorée. Puis, en abaissant mes
yeux vers la terre, j'ai aperçu au milieu du pavé de
cette rotonde, sous le jour blafard que laissent tomber
les vitres blanches, une grande lame de marbre noir,
usée par les pieds des passants, avec cette inscription'
en lettres de cuivre
CAROLOMÂGNO.
Rien de plus choquant et de plus effronté que cette
chapelle rococo, étalant ses grâces de courtisane au-
tour de ce grand nom carlovingien. Des anges qui
ressemblent à des amours, des palmes qui ressemblent
à des panaches, des guirlandes de fleurs et des nœuds
de rubans, voilà ce que le goût Pompadour a mis sous
le dôme d'Othon 111 et sur ]a tombe de Charlemagne.
La seule chose qui soit digne de l'homme et du
lieu dans cette indécente chapelle, c'est une immense
lampe circulaire à quarante-huit becs, d'environ douze
pieds de diamètre, donnée au douzième siècle par
Barberousse à Charlemagne. Cette lampe, qui est en
cuivre et en argent doré, a la forme d'une couronne
impériale; elle est suspendue à la voûte, au-dessus de
la lame de marbre noir, par une grosse chaîne de fer
de quatrevingt-dix pieds de long.
La lame noire a environ neuf pieds de longueur sur
sept de largeur.
Il est évident du reste que Charlemagne avait à
cette même place un autre monument. Rien n'annonce
que la dalle noire, encadrée d'un maigre filet de cuivre
et entourée d'une bordure de marbre blanc, soit an-
cienne. Quant aux lettres CAROLO MA&NO, elles n'ont
pas plus de cent ans.
Charlemagne n'est plus sous cette pierre. En 1166,
Frédéric Barberousse, dont cette lampe-couronne, si
magnifique qu'elle soit, ne rachète pas le sacrilége, fit
déterrer le grand empereur. L'église a pris le squelette
impérial et l'a dépecé comme saint, pour faire de
chaque ossement une relique. Dans la sacristie voisine,
un vicaire montre aux passants, et j'ai vu pour trois
francs soixante-quinze centimes, prix fixe, le bras de
Charlemagne, ce bras qui a tenu la boule du monde,
vénérable ossement qui porte sur ses téguments des-
séchés cette inscription écrite pour quelques liards
par un scribe du douzième siècle .Brac/<MtM Mn<<!
Caroli MM~M! Après le bras, j'ai vu le crâne, ce crâne
qui a été le moule de toute une Europe nouvelle, et
sur lequel un bedeau frappe avec l'ongle.
Ces choses sont dans une armoire.
Une armoire de bois peinte en gris avec filets d'or,
ornée à son sommet de quelques-uns de ces ~m~~M-
rë! des amours dont je parlais tout à l'heure, voilà
aujourd'hui le tombeau de ce Charles qui rayonne jus-
qu'à nous à travers dix siècles, et qui n'est sorti de ce
monde qu'après avoir enveloppé son nom, pour une
double immortalité, de ces deux mots,sa/ïc<M~ MM~nM~
saint et grand, les deux plus augustes épithètes dont
le ciel et la terre puissent couronner une tête hu-
maine
Une chose qui étonne, c'est la grandeur matérielle
de ce crâne et de ce bras ~r<H!<~ ossa. Charlemagne,
en effet, était un de ces très rares grands hommes qui
sont aussi des hommes grands. Le fils de Pépin le Bref
était colosse par le corps comme par l'intelligence. 11
avait en hauteur sept fois la longueur de son pied,
lequel est devenu mesure. C'est ce pied de roi, ce
pied de Charlemagne, que nous venons de remplacer
platement par le mètre, sacrifiant ainsi d'un seul coup
l'histoire, la poésie et la langue à je ne sais quelle
invention dont le genre humain s'était passé six mille
ans et qu'on appelle le système décimal.
L'ouverture de cette armoire cause du reste une
sorte d'éblouissement, tant elle est resplendissante
d'orfèvreries. Les battants en sont couverts à l'inté-
rieur de peintures sur fond d'or, parmi lesquelles j'ai
remarqué huit admirables panneaux qui sont évidem-
ment d'Albert Durer. Outre le crâne et le bras, l'ar-
moire contient le cor de Charlemagne, énorme dent
d'éléphant évidée et sculptée curieusement vers le
gros bout; la croix de Charlemagne, bijou où est en-
châssé un morceau de la vraie croix et que l'empereur
avait à son cou dans son tombeau un charmant os-
tensoir de la renaissance donné par Charles-Quint, et
gâté au siècle dernier par un surcroît d'ornements
sans goût; les quatorze plaques d'or couvertes de
sculptures byzantines qui ornaient le fauteuil de
marbre du grand empereur; un ostensoir donné par
Philippe II, qui reproduit le profil du dôme de Milan
la corde dont fut lié Jésus-Christ pendant la nagella-
tion un morceau de l'éponge imbibée de fiel dont on
l'abreuva sur la croix enfin, la ceinture de la sainte
vierge, en tricot, et la ceinture de Jésus-Christ, en
cuir. Cette petite lanière, tordue ét roulée sur elle-
même comme un fouet d'écolier, a occupé trois empe-
reurs de Constantin, lequel apposa dessus son sigil-
~MH!, qui y est encore et que j'y ai vu, elle est tombée
à Haroun-al-Raschid, qui l'a donnée à Charlemagne.
Tous ces objets vénérables sont enfermés dans
d'étincelants reliquaires gothiques et byzantins, qui
sont autant de chapelles, de flèches et de cathédrales
microscopiques en or massif, auxquelles les saphirs,
les émeraudes et les diamants tiennent lieu de vitraux.
Au milieu de ces innombrables joyaux entassés sur
les deux étages de l'armoire s'élèvent, comme deux
montagnes d'or et de pierreries, deux grosses châsses
d'une valeur immense et d'une beauté miraculeuse.
La première, la plus ancienne, qui est byzantine, entou-
rée de niches ou sont assis, la couronne en tête, seize
empereurs, contient le reste des os de Charlemagne
et ne s'ouvre jamais. La seconde, qui est du dou-
zième siècle, et que Frédéric Barberousse a donnée
à l'église, renferme les fameuses grandes reliques
dont je vous ai parlé au commencement de cette
lettre, et ne s'ouvre que tous les sept ans. Une seule
ouverture de cette châsse, en 1A96, attira cent qua-
rante-deux mille pèlerins, et rapporta en quinze jours
quatorze mille florins d'or.
Cette châsse n'a qu'une clef. Cette clef est cassée
en deux morceaux dont l'un est gardé par le chapitre,
l'autre par le magistrat de la ville. On l'ouvre quelque-
fois par extraordinaire, mais seulement pour les têtes
couronnées. Le roi actuel de Prusse, n'étant encore
que prince royal, en demanda l'ouverture. Elle lui fut
refusée.
Dans une petite armoire voisine de la grande, j'ai
vu la copie exacte en argent doré de la couronne ger-
manique de Charlemagne. La couronne germanique
carlovingienne, surmontée 'd'une croix chargée de
pierreries et de caniées, est formée seulement d'un
cercle fleuronné qui entoure la tête, et d'un demi-
cercle soudé 'du front à la nuque avec une légère
inûexion qui imite le profil de la corne ducale de
Venise. Aujourd'hui, des trois couronnes qu'a portées
Charlemagne, il y a dix siècles,' comme empereur
d'Allemagne, comme roi de France et comme roi des
lombards, la première, la couronne impériale, est à
Venise; la seconde, la couronne de France, est à
Reims la troisième, la couronne de fer, est à Milan*.
Au sortir de la sacristie, le bedeau m'a confié au
suisse, qui s'est mis à parcourir l'église devant moi, m'ou-
vrant de temps en temps de m'ornes armoires derrière
lesquelles éclataient tout à coup des magnificences.
Ainsi la chaire, qui a tout l'aspect d'une chaire
de village, se débarrasse de sa hideuse chrysalide de
bois roussâtre et vous apparaît subitement comme
une splendide tour de vermeil. C'est une chaire,
prodige de la ciselure et de l'orfévrerie du onzième
siècle, donnée par l'empereur Henri Il, à la Chapelle.
Des ivoires byzantins profondément fouillés, une coupe
de cristal de roche avec sa soucoupe, un onyx mon-
strueux de neuf pouces de long, sont incrustés dans
cette cuirasse d'or qui entoure le prêtre parlant au
nom de Dieu, et dont la lame antérieure représente
Charlemagne portant la Chapelle d'Aix sur son bras.
Cette chaire est placée à l'angle du chœur, lequel
A Monza, prés Miiatt.
occupe la merveilleuse abside de 1353. Toutes les ver-
rières de couleur ont disparu. Les lancettes sont blan-
ches du haut en bas. La riche tombe d'Othon III, fon-
dateur du dôme, détruite en 179/), est remplacée par
une pierre plate qui en marque l'emplacement à-
l'entrée du chœur. Un orgue donné par l'impératrice
Joséphine affiche près de l'admirable voûte du qua-
torzième siècle le mauvais style de 180~. Voûte, pi-
liers, chapiteaux, colonnettes, statues, tout le chœur
est badigeonné.
Au milieu de cette abside déshonorée, le bec
ouvert, l'œil irrité, les ailes à demi déployées, s'effare
et frissonne l'aigle de bronze d'Othon III; transformé
en lutrin, et tout indigné de porter le livre du plain-
chant, lui qui a le globe du monde sous ses pieds.
On aurait dû pourtant respecter cet aigle. Quand
Napoléon visita la Chapelle, au monde que portait dans
ses serres l'aigle d'Othon on ajouta la foudre que j'ai
vue encore aujourd'hui fixée aux deux côtés du globe
impérial.
Le suisse dévisse ce tonnerre à la demande des
curieux.
Sur le dos de cet aigle, comme par un triste et iro-
nique pressentiment, le sculpteur du dixième siècle
avait étendu une chauve-souris d'airain à face humaine,
qui est là comme clouée et sur laquelle s'appuie main-
tenant le livre du lutrin.
A droite de l'autel est scellé le cœur de M. Antoine
Berdolet, premier et dernier évêque d'Aix-la-Chapelle.
Car cette église n'a jamais eu qu'un seul évêque, celui
que Bonaparte avait nommé, et que son épitaphe qua-
lifie primus ~M~raHe/M~ episcopus. A présent, comme
jadis, la Chapelle est administrée par un chapitre que
préside un doyen avec le titre de prévôt.
Dans une salle sombre de la Chapelle, le suisse m'a
encore ouvert une armoire. Là est le sarcophage de
Charlemagne. C'est un magnifique cercueil romain en
marbre blanc, sur la face antérieure duquel est sculpté
du ciseau le plus magistrall'enlèvement de Proserpine.
J'ai longtemps contemplé ce bas-relief, qui a deux
mille ans. A l'extrémité de la composition, quatre che-
vaux frénétiques, à la fois infernaux et divins, conduits
par Mercure, entraînent vers un gouffre entr'ouvert
dans la plinthe un char sur lequel crie, lutte et se tord
avec désespoir Proserpine saisie par Pluton. La
main robuste du dieu presse la gorge demi-nue de
la jeune fille, qui se renverse en arrière et dont la
tête échevelée rencontre la figure droite et impassible
de Minerve casquée. Pluton emporte Proserpine, à
laquelle Minerve, la conseillère, parle bas à l'oreille.
L'Amour souriant est assis sur le char entre les jambes
colossales de Pluton. Derrière Proserpine se débat
selon les lignes les plus fières et les plus sculpturales
le groupe des nymphes et des furies. Les compagnes
de Proserpine s'efforcent d'arrêter un char attelé de
deux dragons ailés et ignivomes qui est là comme
une voiture de suite. Une des jeunes déesses qui a
saisi hardiment un dragon par les ailes lui fait pous-
ser des cris de douleur. Ce bas-relief est un poëme.
C'est de la sculpture violente, vigoureuse, exorbitante,
LE KfttN. I. 9
superbe, un peu emphatique, comme en faisait la Rome
païenne, comme en eût fait Rubens.
Ce cercueil, avant d'être le sarcophage de Charle-
magne, avait été, dit-on, le sarcophage d'Auguste.
Enfin, par un [Link] étroit et sombrequ'ontt
monté depuis six siècles bien des rois, bien des empe-
reurs, bien des passants illustres, mon guide m'a con-
duit jusqu'à la galerie qui forme le premier étage de
la rotonde et qu'on appelle le Hochmunster.
Là, sous une armure de bois qu'il a enlevée à demi
et qui ne tombe jamais entièrement que pour les visi-
teurs couronnés, j'ai vu le fauteuil de pierre de Gharle-
magne. Ce fauteuil, bas, large, à dossier arrondi
formé de quatre lames de marbre blanc nues et sans
sculptures, assemblées par des chevrons de fer, ayant
pour siège une planche de chêne recouverte d'un
coussin de velours rouge, est exhaussé sur six degrés,
dont deux sont de granit et quatre de marbre blanc.
Sur ce fauteuil, revêtu des quatorze plaques byzan-
tines dont je vous parlais tout à l'heure, au haut d'une
estrade de pierre à laquelle conduisaient ces quatre
marches de marbre blanc, la couronne en tête, le
globe dans une main et le sceptre dans l'autre, l'épée
germanique au côté, le manteau de l'empire sur les
épaules, la croix de Jésus-Clirist au cou, les pieds
plongeant au sarcophage d'Auguste, l'empereur Char-
lemagne était assis dans son tombeau. Il est resté
dans cette ombre, sur ce trône et dans cette attitude,
pendant trois cent cinquante-deux ans, de 81A à
H66.
Ce fut donc en il66 que Frédéric Barberousse,
voulant avoir un fauteuil pour son couronnement, entra
dans ce tombeau, dont aucune tradition n'a conservé
la forme monumentale, et auquel appartenaient les
deux saintes portes de bronze adaptées aujourd'hui au
portail. Barberousse était lui-même un prince illustre et
un vaillant chevalier. Ce dut être un moment étrange et
redoutable que celui ou cet homme couronné se trouva
face à face avec ce cadavre également couronné
l'un, dans toute la majesté de l'empire; l'autre, dans
toute la majesté de la mort. Le soldat vainquit l'ombre,
le vivant déposséda le trépassé. La chapelle garda le
squelette, Barberousse prit le fauteuil de marbre .et
de cette chaise ou avait siégé le néant de Charlemagne
il fit le trône où est venue s'asseoir pendant quatre siè-
cles la grandeur des empereurs.
Trente-six empereurs, en effet, y compris Barbe-
rousse, ont été sacrés et couronnés sur ce fauteuil
dans le Hochmunster d'Aix-la-Chapelle. Ferdinand P'
fut le dernier; Charles-Quint, l'avant-dernier.
Depuis, le couronnement des empereurs d'Allemagne.
s'est fait à Francfort.
Je ne pouvais m'arracher d'auprès de ce fauteuil si
simple et si grand. Je considérais les quatre marches
de marbre blanc rayées par le talon de ces trente-six
césars qui avaient vu s'allumer là leur illustre rayonne-
ment et qui s'étaient éteints à leur tour. Des idées et
des souvenirs sans nombre me venaient à l'esprit. Je
me rappelais que le violateur de ce sépulcre, Frédéric
Barberousse, devenu vieux, voulut se croiser pour la
seconde ou la troisième fois, et alla en orient. Là, un
jour, il rencontra un beau fleuve. Ce fleuve était le
Cydnus. 11 avait chaud, et il eut la fantaisie de s'y bai-
gner. L'homme qui avait profané Charlemagne pouvait
oublier Alexandre. Il entra dans le fleuve, dont l'eau
glaciale le saisit. Alexandre, jeune homme, avait failli
y mourir; Barberousse, vieillard, y mourut
Un jour, je n'en doute pas, une pensée pieuse et
sainte viendra à quelque roi ou à quelque empereur.
On ôtera Charlemagne de l'armoire où des sacristains
l'ont mis, et on le replacera dans sa tombe. On réu-
nira religieusement tout ce qui reste de ce grand
squelette. On lui rendra son caveau byzantin, ses
portes de bronze, son sarcophage romain, son fau-
teuil de marbre exhaussé sur l'estrade de pierre et
orné de quatorze plaques d'or. On reposera le dia-
dème carlovingien sur ce crâne, la boule de l'empire
sur ce bras, le manteau de drap d'or sur ces osse-
ments. L'aigle d'airain reprendra fièrement sa place
aux pieds de ce maître du monde. On disposera
autour de l'estrade toutes les châsses d'orfèvrerie et
de diamants comme les meubles et les coffres de
cette dernière chambre royale et alors, puisque
La chose est diversement racontée par les historiens. Selon d'autres
chroniqueurs, c'est en voulant traverser le Cydnus ou le Cyrocadnus de
vive force que l'illustre empereur Frédéric ]J, atteint d'une flèche sarrasine
au milieu du fleuve, s'y noya. Selon les légendes, il ne s'y noya pas, il y
disparut, fut sauvé par des pâtres, au dire des uns, par des génies, au dire
des autres, et fut miraculeusement transporté de Syrie en Allemagne, où
il fit pénitence dans la fameuse grotte de Kaiserslautern, si l'on en croit
les contes des bords du Rhin, ou dans la caverne de KiH'hseuser, si l'on en
croit les traditions du Wurtemberg.
l'église veut qu'on puisse contempler ses saints sous
la forme que leur a donnée la mort, par quelque lu-
carne étroite taillée dans l'épaisseur du mur et croisée
de barreaux de fer, à la lueur d'une lampe suspendue
à la voûte du sépulcre, le passant agenouillé pourra
voir au haut de ces quatre marches blanches qu'au-
cun pied humain ne touchera plus, sur un fauteuil de
marbre écaillé d'or, la couronne au front, le globe à
la main, resplendir vaguement dans les ténèbres ce
fantôme impérial qui aura été Charlemagne.
Ce sera une grande apparition pour quiconque
osera hasarder son regard dans ce caveau, et chacun
emportera de cette tombe une grande pensée. On y
viendra des extrémités de la terre, et toutes les
espèces de penseurs y viendront. Charles, fils de Pépin,
est en effet un de ces êtres complets qui regardent
l'humanité par quatre faces. Pour l'histoire, c'est un
grand homme comme Auguste et Sésostris pour la
fable, c'est un paladin comme Roland, un magicien
comme Merlin; pour l'église, c'est un saint comme Jé-
rôme et Pierre; pour la philosophie, c'est la civilisation
même qui se personnifie, qui se fait géant tous les mille
ans pour traverser quelque profond abîme, les guerres
civiles, la barbarie, les révolutions, et qui s'appelle alors
tantôt César, tantôt Charlemagne, tantôt Napoléon.
En 180&, au moment ou Bonaparte devenait Napo-
léon, il visita Aix-la-Chapelle. Joséphine, qui l'accom-
pagnait, eut le caprice de s'asseoir sur le fauteuil de
marbre. L'empereur, qui par respect avait revêtu son
grand uniforme, laissa faire cette créole. Lui resta
immobile, debout, silencieux et découvert devant la
chaise de Charlemagne.
Chose remarquable, et qui me vient ici en passant,
en 814 Charlemagne mourut. Mille ans après, en
quelque sorte heure pour heure, en 181A, Napoléon
tomba.
Dans cette même année fatale, 181/t, les souverains
alliés nreut leur visite à l'ombre du grand Charles.
Alexandre de Russie, comme Napoléon, avait revêtu
son grand uniforme; Frédéric-Guillaume de Prusse
portait la capote et la casquette de petite tenue;
François d'Autriche était en redingote et en chapeau
rond. Le roi de Prusse monta deux des marches de
marbre et se fit expliquer par le prévôt du chapitre les
détails du couronnement des empereurs d'Allemagne.
Les deux empereurs gardèrent le silence.
Aujourd'hui, Napoléon, Joséphine, Alexandre, Fré-
déric-Guillaume et François sont morts.
Mon guide, qui me donnait tous ces détails, est
un ancien soldat français d'Austerlitz et d'Iéna, fixé
depuis à Aix-la-Chapelle et devenu prussien par la
grâce du congrès de 1815. Maintenant il porte le bau-
drier et la hallebarde devant le chapitre dans les céré-
monies. l'admirais la providence qui éclate dans les
plus petites choses. Cet homme qui parle aux passants
de Charlemagne est plein de Napoléon. De là, à son
insu même, je ne sais quelle grandeur dans ses pa-
roles. Il lui venait des larmes aux yeux quand il me
racontait ses anciennes batailles, ses anciens cama-
rades, son ancien colonel. 'C'est avec cet accent qu'il
m'a entretenu du maréchal Soult, du colonel Grain-
dorge, et, sans savoir combien ce nom m'intéressait,
du général Hugo. Il avait reconnu en moi un français,
et je n'oublierai jamais avec quelle solennité simple et
profonde il me dit en me quittant Vous pourrez
dire, monsieur, que vous avez vu à Aix-la-Chapelle
un sapeur du trente-sixième régiment, suisse de la
cathédrale.
Dans un autre moment, il m'avait dit Tel que
vous me voyez, monsieur, j'appartiens à trois nations;
je suis prussien de hasard, suisse de métier, français
de cœur.
Du reste, je dois convenir que son ignorance mili-
taire des choses ecclésiastiques m'avait fait sourire
plus d'une fois pendant le cours de cette visite, notam-
ment dans le chœur, lorsqu'il me montrait les stalles
en me disant avec gravité Voici les places des
6'/M?Mo~ Ne_ pensez-vous pas que cela doive
s'écrire rAa~-?MO!'Kc.s ?
En quittant la Chapelle, j'étais tellement absorbé
par une pensée unique, que c'est à peine si j'ai regardé
à quelques pas de l'église une façade, pourtant fort
belle, du quatorzième siècle, ornée de sept fières sta-
tues d'empereurs, qui donne passage aujourd'hui dans
je ne sais quel cloaque. Et puis en ce moment-là il
m'est survenu une distraction. Deux visiteurs comme
moi sortaient de la Chapelle où mon vieux soldat
venait probablement de les piloter pendant quelques
minutes. Comme ils riaient aux éclats, je me suis
retourné. J'ai reconnu deux voyageurs dont le plus
âgé avait écrit le matin même devant moi son nom
sur le registre de l'Hôtel de l'empereur, M. le comte
d'A un des plus vieux et des plus nobles noms de
l'Artois. Ils parlaient haut.
Voilà des noms! disaient-ils. Il a fallu la révo-
lution pour produire ces noms-là. Le capitaine La-
soupe le colonel Graindorge! Mais d'ou cela sort-il?
C'étaient les noms du capitaine et du colonel de
mon pauvre suisse, qui leur en avait apparemment
parlé comme à moi. Je n'ai pu m'empêcher de leur
répondre –D'ou cela sort? je vais vous le dire, mes-
sieurs. Le colonel Graindorge était arrière-petit-cousin
du maréchal de Lorge, beau-père du duc de Saint-
Simon et, quant au capitaine Lasoupe, je lui suppose
quelque parenté avec le duc de Bouillon, oncle de
l'électeur palatin.
Quelques instants après j'étais sur la place de
l'Hôtel-de-Ville, ou j'avais hâte d'arriver.
L'hôtel de ville d'Aix est, comme la Chapelle, un
édifice fait de cinq ou six autres édifices. Des deux
côtés d'une sombre façade à fenêtres longues, étroites
-et rapprochées, qui date de Charles-Quint, s'élèvent
deux beffrois, l'un bas, rond, large et écrasé; l'autre
haut, svelte et quadrangulaire. Le second beffroi est
une belle construction du quatorzième siècle. Le pre-
mier est tout simplement la fameuse tour de Granus,
qu'on a peine à reconnaître sous l'étrange clocher
contourné dont elle est coiffée. Ce clocher, qui se ré-
pète plus petit sur l'autre tour, semble une pyramide
de turbans gigantesques de toutes les formes et de
toutes les dimensions, mis les uns sur les autres et
décroissant selon un angle assez aigu. Au bas de la fa-
çade se développe un vaste escalier composé comme
l'escalier de la cour du Cheval-Blanc à Fontainebleau.
Vis-à-vis, au centre de la place, une fontaine de marbre
de la renaissance, quelque peu retouchée et refaite par
le dix-huitième siècle, supporte au-dessus d'une large
coupe d'airain la statue de Charlemagne armé et cou-
ronné. A droite et à gauche, deux autres fontaines plus
petites portent à leur sommet deux aigles noirs effa-
rouchés et terribles, à demi tournés vers le grave et
tranquille empereur.
C'est là, sur cet emplacement, dans cette tour
romaine peut-être, qu'est né Charlemagne.
Cette fontaine, cette façade, ces beffrois, tout cet
ensemble est royal, mélancolique et sévère. Charle-
magne est encore là tout entier. Il résume dans sa
puissante unité les .disparates de cet édifice. La tour
de Granus rappelle Rome sa devancière la façade et
les fontaines rappellent Charles-Quint, le plus grand
de ses successeurs. Il n'y a pas jusqu'à la figure orien-
tale du beffroi qui ne vous fasse vaguement songer à
ce magnifique calife Haroun-al-Raschid, son ami.
Le soir approchait, j'avais passé toute ma journée
en présence de ces grands et austères souvenirs, il
me semblait que j'avais sur moi la poussière de dix
siècles; j'éprouvais le besoin de sortir de la ville, de
respirer, de voir les champs, les arbres, les oiseaux.
Cela m'a conduit hors d'Aix-la-Chapelle, dans de fraî-
ches allées vertes ou je suis resté jusqu'à la nuit,
errant le long des vieilles murailles. Aix-la-Chapelle a
encore sa ceinture de tours. Vauban n'a point passé
par là. Seulement les souterrains, qui allaient des
chambres basses de l'hôtel de ville et des caveaux de
la Chapelle jusqu'à l'abbaye de Borcette et même
jusqu'à Limbourg, sont aujourd'hui comblés et perdus.
Comme la nuit tombait, je me suis assis sur une
pente de gazon. Aix-la-Chapelle s'étalait tout entière
devant moi, posée dans sa vallée comme dans une
vasque gracieuse. Peu à peu la brume du soir, gagnant
.les toits dentelés des vieilles rues, a effacé le contour
des deux beffrois, qui, mêlés par la perspective aux
clochers de la ville, rappellent confusément le profil
moscovite et asiatique du Kremlin. 11 ne s'est plus dé-
taché de toute cette cité que deux masses distinctes,
l'hôtel de ville et la Chapelle. Alors toutes mes émo-
tions, toutes mes pensées, toutes mes visions de la jour-
née, me sont revenues en foule. La ville elle-même,
cette illustre et symbolique ville, s'est comme transfi-
gurée dans mon esprit et sous mon regard. La pre-
mière des deux masses noires que je distinguais en-
core, et que je distinguais seules, n'a plus été pour
moi que la crèche d'un enfant; la seconde, que l'en-
veloppe d'un mort; et par moments, dans la contem-
plation profonde où j'étais comme enseveli, il me
semblait voir l'ombre de ce géant que nous nommons
Charlemagne se lever lentement sur ce pâle horizon de
nuit, entre ce grand berceau et ce grand tombeau.
LETTRE X
COLOGNE
Tout ce que l'auteur n'a pas vu à Cologne. Droits régaliens des uniformes
bleus avec collet orange sur les valises et sacs de nuit. Qu'à Cologne
il ne faut pas se loger à Cologne. -Le voyageur va au hasard. Rencontre
d'un poëte et d'une tour. Le brin d'herbe ronge les cathédrales.
Apparition du Dôme de Cologne au crépuscule. Un paysage rétrospectif.
-Le voyageur regarde en arrière et ne pousse aucun cri d'admiration.
Effets de jupons courts.-Description d'un musicien.- Description d'un
chasseur. Les quatre dieux G. Pourquoi on paye si cher à l'/tdte! de
i'E'ntpereMf d'Aix-la-Chapelle. L'auteur se voit aux vitres d'un libraire
et donne sa malédiction à toutes les caricatures qu'on vend comme
étant ses portraits. L'auteur dit un mal affreux des éditeurs qui
publient ce livre. Grandeur des serviettes en Allemagne. Immen-
sité des draps. Quelques détails touchant les hôtelleries. Grattez
le français, vous trouvez l'allemand. Seconde visite à la cathédrale.
Cruelle extrémité où sont réduits aujourd'hui les va-nu-pieds. Inté-
rieur de l'église. Impression désagréable et singulière. Mariage
mal assorti du tapage et du recueillement. Les verrières. A quoi sert
un rayon du soleil. Comes Emundus. L'auteur fait le pédant.
L'auteur se livre à sa manie et examine chaque pierre de l'église.
Ce qui empêche l'archevêque de Cologne de cacher son âge. Impor-
tance et beauté du chœur. Détail. L'auteur ne laisse pas échapper
l'occasion de se faire des ennemis de tous les bedeaux, custodes, mar-
guilliers et sacristains de Cologne. Le tombeau des trois mages.
Néant des choses à propos d'un clou dans un pavé. H ne reste de
l'épitaphe et du blason de Marie de Médicis que de quoi déchirer la
botte de l'auteur. Le Logis d'Ibach, Sterngasse, n" 10. L'auteur
saisit avec empressement l'occasion de se faire un ennemi irréconciliable
de l'architecte actuel de la cathédrable de Cologne. L'hôtel de -ville.
Mode particulier de croissance et de végétation des hôtels de ville.
Comment est construite la maison de ville de Cologne. Vérités.
L'auteur, pouvant se faire un ennemi mortel de l'architecte actuel de
l'Hôtel de Ville de Paris, n'a garde d'en négliger l'occasion. Qu'avait
donc fait Corneille à ce monsieur qui a vécu, à ce qu'il paraît, dans ces
derniers temps, et qu'on appelait M. Andrieux? Le voyageur au haut
du beffroi. Cologne a vol d'oiseau. Vingt-sept églises. L'auteur
considère un porche avec amour, comme il sied de considérer les porches.
Après un porche, un porc. Un porc-épique. -La grande harangue
du petit vieillard. nous aime, j'ai presque dit nous attend.
L'auteur prend la liberté de refaire la vignette que M. Jean-Marie Farina
colle sur ses bottes d'eau admirable de Cologne.
Bords du Rhin, AndernMh, 11 août.
Cher ami, je suis indigné contre moi-même. J'ai
traversé Cologne comme un barbare. A peine y ai-je
passé quarante-huit heures. Je comptais y rester quinze
jours mais, après une semaine presque entière de
brume et de pluie, un si beau rayon de soleil est venu
luire sur le Rhin, que j'ai voulu en profiter pour voir le
paysage du fleuve dans toute sa richesse et dans toute
sa joie. J'ai donc quitté ce matin Cologne par le bateau
à vapeur le Cockerill. J'ai laissé la ville d'Agrippa der-
rière moi, et je n'ai vu ni les vieux tableaux de Sainte-
Marie au Capitole; ni la crypte pavée de mosaïques de
Saint-Géréon ni la 6'rMc:OM de saint Pierre, peinte
par Rubens pour la vieille église demi-romaine de
Saint-Pierre où il fut baptisé ni les ossements des
onze mille vierges dans le cloître des ursulines; ni le
cadavre imputréfiable du martyr Albinus ni le sarco-
phage d'argent de saint Cunibert; ni le tombeau de
Duns Scotus dans l'église des minorités ni le sépulcre
de l'impératrice Théophanie, femme d'Othon If, dans
l'église de Saint-Pantaléon ni le Maternus-Gruft dans
l'église de Lisolphe ni les deux chambres d'or du
couvent de Sainte-Ursule et du Dôme; ni la salle des
diètes de l'empire, aujourd'hui entrepôt de commerce;
ni le vieux arsenal, aujourd'hui magasin de blé. Je n'ai
rien vu de tout cela. C'est absurde, mais c'est ainsi.
Qu'ai-je donc visité à ,Cologne? La cathédrale et
l'hôtel de vil!e; rien de plus. Il faut être dans une ad-
mirable ville comme [Link] que ce soit peu de
chose. Car ce sont deux rares et merveilleux édifices.
Je suis arrivé à Cologne après le soleil couché. Je
me suis dirigé sur-le-champ vers la cathédrale, après
avoir chargé de mon sac de nuit un de ces dignes
commissionnaires en uniforme bleu avec collet orange,
qui travaillent dans ce pays pour le roi de Prusse
(excellent et lucratif travail, je vous assure le voya-
geur est rudement taxé, et le commissionnaire partage
avec le roi). Ici, un détail utile avant de quitter ce
brave homme (le commissionnaire), je lui ai donné
l'ordre, à sa grande surprise, de porter mon bagage,
non dans un hôtel de Cologne, mais dans un hôtel de
Deuz, qui est une petite ville de l'autre côté du Rhin
jointe à Cologne par un pont de bateaux. Voici ma
raison je choisis autant que possible l'horizon et le
paysage que j'aurai dans ma croisée quand je dois gar-
der plusieurs jours la même auberge. Or les fenêtres
de Cologne regardent Deuz, et les fenêtres de Deuz
regardent Cologne ce qui m'a fait prendre auberge
à Deuz, car je me suis posé à moi-même ce principe
incontestable Mieux vaut habiter Deuz et voir Co-
logne qu'habiter Cologne et voir Deuz.
Une fois seul, je me suis mis à marcher devant moi,
cherchant le Dôme et l'attendant à chaque coin de rue.
Mais je ne connaissais pas cette ville inextricable
l'ombre du soir s'était épaissie dans ces rues étroites;
je n'aime pas à demander ma route, et j'ai erré assez
longtemps au hasard.
Enfin, après m'être aventuré sous une espèce de
porte cochère dans une espèce de cour terminée vers
la gauche par une espèce de corridor, j'ai débouché
tout à coup sur une assez grande place parfaitement
obscure et déserte.
Là, j'ai eu un magnifique spectacle. Devant moi,
sous la lueur fantastique d'un ciel crépusculaire, s'éle-
vait et s'élargissait, au milieu d'une foule de maisons
basses à pignons capricieux, une énorme masse noire,
chargée d'aiguilles et de clochetons un peu plus loin,
à une portée d'arbalète, se dressait isolée une autre
masse noire, moins large et plus haute, une espèce de
grosse forteresse carrée, flanquée à ses quatre angles
de quatre longues tours engagées, au sommet de la-
quelle se profilait je ne sais quelle charpente étran-
gement inclinée qui avait la figure d'une plume gigan-
tesque posée comme sur un casque au front du vieux
donjon. Cette croupe, c'était une abside ce donjon,
c'était un commencement dé clocher; cette abside et
ce commencement de clocher, c'était la cathédrale de
Cologne.
Ce qui me semblait une plume noire penchée sur
le cimier du sombre monument, c'était l'immense grue
symbolique que j'ai revue le lendemain bardée et cui-
rassée de lames de plomb, et qui, du haut de sa tour,
dit à quiconque passe que cette basilique inachevée
sera continuée, que ce tronçon de clocher et ce tronçon
d'église, séparés à cette heure par un si vaste espace,
se rejoindront un jour et vivront d'une vie commune;
que le rêve d'Engelbert de Berg, devenu édifice sous
Conrad de, Hochstetten, sera dans un siècle ou deux'
la plus grande cathédrale du monde; et que cette
Iliade incomplète espère encore des Homères.
L'église était fermée. Je me suis approché du clo-
cher les dimensions en sont énormes. Ce que j'avais
pris pour des tours aux quatre angles, c'était tout sim-
plement le renuement des contre-forts. Il n'y a encore
d'édifié que le rez-de-chaussée et le premier étage,
composé d'une colossale ogive, et déjà la masse bâtie
atteint presque à la hauteur des tours de Notre-Dame
de Paris.
Si jamais la flèche projetée se dresse sur ce
monstrueux billot de pierre, Strasbourg ne sera rien à
côté. Je doute que le clocher de Malines lui-même,
inachevé aussi, soit assis sur le sol avec cette carruree
et cette ampleur.
Je l'ai dit ailleurs, rien ne ressemble à une ruine
comme une ébauche. Déjà les ronces, les saxifrages et
les pariétaires, toutes les herbes qui aiment à ronger
le ciment et à enfoncer leurs ongles dans les join-
tures des pierres, ont escaladé le vénérable portail.
L'homme n'a pas fini de construire que la nature dé-
truit déjà.
La place était toujours silencieuse. Personne n'y
passait. Je m'étais approché du portail aussi près que
me le permettait une riche grille de fer du quinzième
siècle qui le protége, et j'entendais murmurer paisible-
ment au vent de nuit ces innombrables petites forêts
qui s'installent et prospèrent sur toutes les saillies des
vieilles masures. Une lumière qui a paru à une fenêtre
voisine a éclairé un moment sous les voussures une
foule d'exquises statuettes assises, anges et saints qui
lisent dans un grand livre ouvert sur leurs genoux, ou
qui parlent et prêchent, le doigt levé. Ainsi les uns
étudient, les autres enseignent. Admirable prologue
pour une église, qui n'est autre chose que le Verbe
fait marbre, bronze et pierre! La douce maçonnerie
des nids d'hirondelles se mêle de toutes parts comme
un correctif charmant à cette sévère architecture.
Puis la lumière s'est éteinte, et je n'ai plus rien vu
que la vaste ogive de quatrevingts pieds toute grande
ouverte, sans châssis et sans abat-vent, éventrant la
tour du haut en bas et laissant pénétrer mon regard
dans les ténébreuses entrailles du clocher. Dans cette
fenêtre s'inscrivait, amoindrie par la perspective, la fe-
nêtre opposée, toute grande ouverte également, et dont
la rosace et les meneaux, comme tracés à l'encre,
se découpaient avec une pureté inexprimable sur le
ciel clair et métallique du crépuscule. Rien de plus
mélancolique et de plus singulier que cette élégante
petite ogive blanche dans cette grande ogive noire.
Voilà quelle a été ma première visite à la cathé-
drale de Cologne.
Je ne vous ai rien dit de la route d'Aix-la-Chapelle
à Cologne. Il n'y a pas grand'chose à en dire. C'est un
pur et simple paysage picard ou tourangeau, une plaine
verte ou blonde avec un orme tortu de temps en temps
et quelque pâle rideau de peupliers au fond. Je ne hais
pas ce genre paisible, mais j'en jouis sans cris d'en-
thousiasme. Dans les villages, les vieilles paysannes
passent comme des spectres, enveloppées dans de lon-
gues mantes d'indienne grise ou rose tendre dont le
capuchon se rabat sur les yeux; les jeunes, en jupons
courts, coiffées d'un petit serre-tête couvert de pail-
lons et de verroteries qui cache à peine leurs magni-
fiques cheveux rattachés au-dessus de la nuque par
une large flèche d'argent, lavent allégrement le devant
des maisons, et, en se baissant, montrent leurs jarrets
aux passants comme dans les vieux maîtres hollan-
dais. Pour ce qui est des hommes, ils sont ornés
d'un sarrau bleu et d'un chapeau tromblon comme
s'ils étaient les paysans d'un pays constitutionnel.
Quant à la route, il avait plu, elle était fort dé-
trempée. Je n'y ai rencontré personne, si ce n'est,
par instant, quelque jeune musicien blond, maigre et
pâle, allant aux redoutes d'Aix-la-Chapelle ou de Spa,
son havre-sac sur le flanc, sa contre-basse couverte
d'une loque verte sur le dos, son bâton d'une main,
son cornet à piston de l'autre; vêtu d'un habit bleu,
LE RHIN. t. d0
d'un gilet fleuri, d'une cravate blanche et d'un panta-
lon demi-collant retroussé au-dessus des bottes à cause
de la boue; pauvre diable arrangé par le haut pour le
bal et par le bas pour le voyage. J'ai vu aussi, dans
un champ voisin du chemin, un chasseur local ainsi
costumé un chapeau rond vert-pomme avec grosse
cocarde lilas en satin fané, blouse grise, grand nez,
fusil.
Dans une jolie petite ville carrée, flanquée de mu-
railles de briques et de tours en ruine, qui est à moitié
chemin et dont j'ignore le nom, j'ai fort admiré quatre
magnifiques voyageurs assis, croisées ouvertes, au
rez-de-chaussée d'une auberge, devant une table pan-
tagruélique encombrée de viandes, de poissons, de
vins, de pâtés et de fruits buvant, coupant, mordant,
tordant, dépeçant, dévorant; l'un rouge, l'autre cra-
moisi, le troisième pourpre, le quatrième violet, comme
quatre personnifications vivantes de la voracité et de
]a gourmandise. Il m'a semblé voir le dieu Goulu, le
dieu Glouton, le dieu Goinfre et le dieu Gouliaf atta-
blés autour d'une montagne de mangeaille.
Du reste, les auberges sont excellentes dans ce
la-Chapelle, laquelle n'est que passable (<
pays, en exceptant toutefois celle où je logeais à Aix-
de ~M-
~gM/'), et ou j'avais dans ma chambre, pour me tenir
les pieds chauds, un superbe tapis peint sur le plan-
cher, magnificence qui motive probablement l'exorbi-
tante cherté dudit gasthof.
Pour en finir avec Aix-la-Chapelle, je vous dirai que
la contrefaçon y fleurit comme en Belgique. Dans une
grande rue qui aboutit à la place de l'Hôtel-de-Ville,
je me suis vu exposé aux vitres d'une boutique côte à
côte avec Lamartine, illustre et chère compagnie. Le
portrait contrefait de cette réimpression prussienne
était un peu moins laid que toutes ces horribles cari-
catures que les marchands d'images et les libraires, y
compris mes. éditeurs de Paris, vendent au public
crédule et épouvanté comme étant ma ressemblance
exacte; abominable calomnie, contre laquelle jeproteste
ici solennellement. Ca~MMï Aoc <,WMC! ~Y< testor.
Je vis d'ailleurs comme un parfait allemand. Je dîne
avec des serviettes grandes comme des mouchoirs, je
couche dans des draps grands comme des serviettes.
Je mange du gigot aux cerises et du lièvre aux pru-
neaux, et je bois d'excellent vin du Rhin et d'excellent
vin de Moselle, qu'un français ingénieux, dînant hier
à quelques pas de moi, appelait du vin de demoiselle.
Ce même français, après avoir dégusté sa carafe, for-
mulait cet axiome /L'~M <~M Rhin ne ~M/~M le vin du
/K.
Dans les auberges, hôte, hôtesse, valets et ser-
vantes, ne parlent qu'allemand mais il y a toujours
un garçon qui parle français, français, à la vérité,
quelque peu coloré par le milieu tudesque dans lequel
il est plongé; mais cette variété n'est pas sans charme.
Hier., j'entendais ce même voyageur, mon compa-
gnon, demander au garçon, en lui montrant le plat
qu'on venait de lui servir Qu'est-ce que cela? Le
garçon a répondu avec dignité C'est des bichons.
C'étaient des pigeons.
Du reste, un français qui, comme moi ne sait pas
l'allemand, perd sa peine s'il adresse à « ce premier°
garçon f, comme on l'appelle ici, des questions autres
que les questions prévues et imprimées dans le Guide
des Voyageurs. Ce garçon est tout simplement verni
de français; pour peu qu'on veuille creuser, on
trouve l'allemand, l'allemand pur, l'allemand sourd.
J'arrive maintenant à ma seconde visite au dôme
de Cologne.
J'y suis retourné dès le matin. On aborde cette
église-chef-d'œuvre par une cour de masure. Là, les
pauvresses vous assiégent. Tout en leur distribuant
quelque monnaie locale, je me rappelais qu'avant l'oc-
cupation française il y avait à Cologne douze mille
mendiants, lesquels avaient le privilége de transmettre
à leurs enfants les places fixes et spéciales où chacun
d'eux se tenait. Cette institution a disparu. Les aristo-
craties s'écroulent. Notre siècle n'a pas plus respecté
la gueuserie héréditaire que la pairie héréditaire. Main-
tenant les va-nu-pieds ne savent plus que léguer à leur
famille.
Les pauvresses franchies, on pénètre dans l'église.
Une forêt de piliers, de colonnes et de colonnettes
embarrassées à leur base de palissades en planches et
se perdant à leur sommet dans un enchevêtrement de
voûtes surbaissées, faites en voliges, et de courbes
différentes et de hauteurs inégales; peu de jour dans
l'église toutes ces voûtes basses et ne laissant pas
monter le regard au delà d'une quarantaine de pieds
à gauche quatre ou cinq verrières éclatantes descen-
dant du plafond de bois au pavé de pierre comme de
larges nappes de topazes, d'émeraudes et de rubis; à
droite un fouillis d'échelles, de poulies, de cordages,
de bigues, de treuils et de palans; au fond le plain-
chant, la voix grave des chantres et des prébendiers,
le beau latin des psaumes traversant la voûte par lam-
beaux mêlé à des bouffées d'encens, un orgue admi-
rable pleurant avec une ineffable suavité au premier
plan le grincement des scies, le gémissement des chè-
vres et des grues, le tapage assourdissant des mar-
teaux sur les planches; voilà comment m'est apparu
l'intérieur du Dôme de Cologne.
Cette cathédrale gothique mariée à un atelier de
charpentier, cette noble chanoinesse brutalement
épousée par un maçon, cette grande dame obligée
d'associer patiemment ses habitudes tranquilles, sa
vie auguste et discrète, ses chants, sa prière, son
recueillement, à ces outils, à ce vacarme, à ces dia-
logues grossiers, à ce travail de mauvaise compagnie,
toute cette mésalliance produit d'abord une impression
bizarre, qui tient à ce que nous ne voyons plus bâtir
d'églises gothiques, et qui se dissipe au bout d'un
instant quand on songe qu'après tout rien n'est plus
simple. La grue du clocher a un sens. On a repris
l'œuvre interrompue en 1/)99. Tout ce tumulte de
charpentiers et de tailleurs de pierre est nécessaire.
On continue la cathédrale de Cologne, et, s'il plaît
à Dieu, on l'achèvera. Rien de mieux, si l'on sait
l'achever.
Ces piliers portant ces voûtes de bois, c'est la
nef ébauchée qui réunira un jour l'abside au clocher.
J'ai examiné les verrières, qui sont du temps de
Maximilien et peintes avec la robuste et magnifique
exagération de la renaissance allemande. Là abondent
ces rois et ces chevaliers aux visages sévères, aux tour-
nures superbes, aux panaches monstrueux, aux lam-
brequins farouches, aux m orions exorbitants, aux
épées énormes, armés comme des bourreaux, cambrés
comme des archers, coiffés comme des chevaux de
bataille. Ils ont près d'eux leurs femmes ou, pour
mieux dire, leurs femelles formidables, agenouillées
dans les coins des vitraux avec des profils de lionnes
et de louves. Le soleil passe à travers ces figures,
leur met de la flamme dans les prunelles et les fait
vivre.
Une de ces verrières reproduit ce beau motif que
j'ai déjà rencontré tant de fois, la généalogie de la
Vierge. Au bas du tableau, le géant Adam, en costume
d'empereur, est couché sur le dos, De son ventre sort
un grand arbre qui remplit le vitrail entier et sur les
branches duquel apparaissent tous les ancêtres cou-
ronnés de Marie, David jouant de la harpe, Salomon
pensif; au haut de l'arbre, dans un compartiment gros
bleu, la dernière fleur s'entrouvre et laisse voir la
Vierge portant l'enfant.
Quelques pas plus loin, j'ai lu sur un gros pilier
cette épitaphe triste et résignée
INCLITVS ANTE FVI, COMES EMVNDYS
VOCITATVS, HIC NECE PMSTATYS, SYB
TEGOR VT VOLVI. FRISHEUt, SANCTE,
MEYM FERO, PETRE, TIBI SOMITATYM,
ET MIHt REDDE STATUM, TE PRECOR,
~ETHEREVM. H~EC LAPIDUM MASSA
COIIITIS COMPLECftTUR OSSA
Je transcris cette épitaphe, ainsi qu'elle est disposée
sur une table verticale de pierre, comme de la prose,
sans indication des hexamètres et des pentamètres un
peu barbares qui forment les distiques. Le vers à
césure rimante qui clôt l'inscription renferme une faute
de quantité, M~MM~ qui m'a étonné, [Link] moyen âge
savait faire des vers latins.
Le bras gauche du transept n'est encore qu'indiqué
et se,termine par un grand oratoire, froid, laid, en-
nuyeux et mal meublé, à quelques confessionnaux
près. Je me suis hâté de rentrer dans l'église, et, en
sortant de l'oratoire, trois choses m'ont frappé presque
à la fois; à ma gauche, une charmante petite chaire
du seizième siècle très spirituellement inventée et très
délicatement coupée dans le chêne noir; un peu plus
loin, la grille du chœur, modèle rare et complet de l'ex-
quise serrurerie du quinzième siècle; vis-à-vis de moi,
une fort belle tribune à pilastres trapus et à arcades
basses, dans le style de notre arrière-renaissance, que
je suppose avoir été pratiquée là pour la triste reine
réfugiée Marie de Médicis.
A l'entrée du chœur, dans une élégante armoire
rococo, étincelle et reluit une vraie madone italienne
chargée de paillettes et de clinquants, ainsi que de
son bambino. Au-dessous de cette opulente madone
aux bracelets et aux colliers de perles on a mis, comme
antithèse apparemment, un massif tronc pour les pau-
vres, façonné au douzième siècle, enguirlandé de
chaînes et de cadenas de fer et à demi enfoncé dans
un bloc de granit grossièrement sculpté. On dirait un
billot scellé dans un pavé.
Comme je levais les yeux, j'ai vu pendre à l'ogive
au-dessus de ma tête des bâtons dorés attachés par
un bout à cette tringle transversale. A côté de ces bâ-
tons il y a une inscription ~Mo< pendere vides.
baculos, tot e~<?~M~ ~t?!(M hiiic ~4~r!MŒ ~-<B/M~
ece/e. J'aime cette façon sévère de compter les
années, et de rendre perpétuellement visible aux yeux
de l'archevêque le temps qu'il a déjà employé ou
perdu. Trois bâtons pendent à la voûte en ce mo-
ment.
Le chœur, c'est l'intérieur de cette abside célèbre
qui est encore à cette heure, pour ainsi dire, toute la
cathédrale de Cologne, puisque la flèche manque au,
clocher, la nef et le transept à l'église.
Dans ce chœur les richesses abondent. Ce sont des
sacristies pleines de boiseries délicates, des chapelles
pleines de sculptures sévères; des tableaux de toutes
les époques, des tombeaux de toutes les formes; des
évêques de granit couchés dans une forteresse, des
évêques de pierre de touche couchés sur un lit porté
par une procession de figurines éplorées, des évêques
de marbre couchés sous un treillis de fer, des évêques
de bronze couchés à terre, des évêques de bois
agenouilles devant des autels des lieutenants généraux
du temps de Louis XVI accoudés sur leurs sépulcres;
des chevaliers du temps des croisades gisant avec
leur chien qui se frotte amoureusement contre leurs
pieds d'acier; des statues d'apôtres vêtues de robes
d'or; des confessionnaux de chêne à colonnes torses;
de nobles stalles canonicales; des fonts baptismaux
gothiques qui ont la forme d'un cercueil; des retables
d'autel chargés de statuettes; de beaux fragments de
vitraux; des annonciations du quinzième siècle sur un
fond d'or avec les riches ailes multicolores en dessus,
blanches en dessous, de leur ange qui regarde et con-
voite presque la Vierge; des tapisseries peintes sur des
dessins de Rubens des grilles de fer qu'on croirait
de Metzis-Quentin, des armoires à volets peintes et do-
rées, qu'on croirait de Franc-Floris.
Tout cela, il faut le dire, est honteusement délabré.
Si quelqu'un construit la cathédrale de Cologne au
dehors, je ne sais qui la démolit à l'intérieur. Pas un
tombeau dont les figurines ne soient arrachées ou
tronquées; pas une grille qui ne soit rouillée où elle a
été dorée. La poussière, la cendre et l'ordure sont
partout. Les mouches déshonorent la face vénérable
de l'archevêque Philippe de Heinsberg. L'homme
d'airain qui est couché sur la dalle, qui s'appelle
Conrad de Hochstetten et qui a pu bâtir cette cathé-
drale, ne peut aujourd'hui écraser les araignées qui,le
tiennent lié à terre comme Gulliver sous leurs innom-
brables fils. Hélas les bras de bronze ne valent pas
les bras de chair.
Je crois bien qu'une statue barbue de vieillard cou-
ché que j'ai aperçue dans un coin obscur, brisée et
mutilée, est de Michel-Ange. Ceci me rappelle que j'ai
vu à Aix-la-Chapelle, gisantes dans un angle du vieux
cloître-cimetière, comme des troncs d'arbres qui atten-
dent l'équarrisseur, ces fameuses colonnes de marbre
antique prises par Napoléon et reprises par Blücher.
Napoléon les avait prises pour le Louvre, Blücher les
a reprises pour le charnier.
Une des choses que je dis le plus souvent dans ce
monde, c'est A quoi bon?
Je n'ai vu dans toute cette dégradation que deux
tombes un peu respectées et parfois époussetées, les
cénotaphes des comtes de Schauenbourg. Les deux
comtes de Schauenbourg sont un de ces couples qui
semblent avoir été prévus par Virgile. Tous deux ont
été frères, tous deux ont été archevêques de Cologne,
tous deux ont été enterrés'dans le même chceur, tous
deux ont de fort belles tombes du dix-septième siècle
dressées vis-à-vis l'un de l'autre. Adolphe regarde An-
toine.
J'ai omis jusqu'ici à dessein, pour vous en parler
avec quelque détail, la construction la plus vénérée
que contienne la cathédrale de Cologne, le fameux
tombeau des trois mages. C'est une assez grosse
chambre de marbre de toutes couleurs, fermée d'épais
grillages de cuivre architecture hybride et bizarre ou
les deux styles de Louis XIII et de Louis XV confon-
dent leur coquetterie et leur lourdeur. Cela est situé
derrière le maitre-autel dans la chapelle culminante de
l'abside. Trois turbans mêlés au dessin du. grillage
principal frappent d'abord le regard. On lève les
yeux, et l'on voit un bas-relief représentant l'adora-
tion des mages; on les abaisse, et on lit ce médiocre
distique
Corpora sanctorum recubant hic terna magorum.
Ex his sublatum niliil est alibive locatum.
Ici une idée à la fois riante et grave s'éveille dans
l'esprit. C'est donc là que gisent ces trois poétiques
rois de l'orient qui vinrent, conduits par l'étoile,
oriente ~HgrM~ et qui adorèrent un enfant dans une
étable, et ~roc!?:~ ~<?r~<?rKK/. J'ai adoré à mon
tour. J'avoue que rien au monde ne me charme plus
que cette légende des Mille et une Nuits enchâssée
dans l'évangile. Je me suis approché de ce tombeau,
et à travers le grillage jalousement serré, derrière
une vitre obscure, j'ai aperçu dans l'ombre un grand
et merveilleux reliquaire byzantin en or massif, étin-
celant d'arabesques, de perles et de diamants, abso-
lument comme on entrevoit, à travers les ténèbres de
vingt siècles, derrière le sombre et austère réseau des
traditions de l'église, l'orientale et éblouissante his-
toire des trois rois.
Des deux côtés. du grillage vénéré deux mains de
cuivre doré sortent du marbre et entr'ouvrent chacune
une aumônière au-dessous de laquelle le chapitre a fait
graver cette provocation indirecte .B~ apertis <
MtM?-~ $M~ O~M/~rMM< ei TMMH~
Vis-à-vis du tombeau brûlent trois lampes de cuivre
dont l'une porte ce nom C~ar, l'autre Melchior, la
troisième ~/<a~/r. C'est une idée ingénieuse d'avoir
en quelque sorte allumé, devant ce sépulcre, les trois
noms des trois mages.
Comme j'allais me retirer, je ne sais quelle pointe
a percé la semelle de ma botte; j'ai baissé les yeux;
c'était la tête d'un clou de cuivre enfoncé dans une
large dalle de marbre noir sur laquelle je marchais. Je
me suis souvenu, en examinant cette pierre, que Marie
de Médicis avait voulu que son cœur fut déposé sous
le pavé de la cathédrale de Cologne devant la chapelle
des trois rois. Cette dalle que je foulais aux pieds re-
couvre sans doute ce cœur. Il y avait autrefois sur
cette dalle, où l'on en distingue encore l'empreinte,
une lame de cuivre ou de bronze doré portant, selon la
mode allemande, le blason et l'épitaphe de la morte et
au scellement de laquelle servait le clou qui a déchiré
ma botte. Quand les français ont occupé Cologne, les
idées révolutionnaires, et probablement aussi quelque
chaudronnier spéculateur, ont déraciné cette lame
fleurdelysée, comme d'autres d'ailleurs qui l'entouraient,
car une foule de clous de cuivre sortant des dalles voi-
sines attestent et dénoncent beaucoup d'arrachements
du même genre. Ainsi, pauvre reine! elle s'est vue
d'abord effacée du cœur de Louis Xltl, son fils, puis
du souvenir de Richelieu, sa créature; la voilà mainte-
nant effacée de la terre!
Et que la destinée a d'étranges fantaisies! Cette
reine Marie de Médicis, cette veuve de Henri IV, exilée,
abandonnée, indigente comme l'a été, quelques années
plus tard, sa fille Henriette, veuve de Charles P', est
venue mourir à Cologne en 16~2, dans le logis d'Ibach,
Sterngasse, n° 10, dans la maison même où soixante-
cinq ans auparavant, en 1577, Rubens, son peintre,
était né.
Le dôme de Cologne, revu au grand jour, dépouillé
de .ce grossissement fantastique que le soir prête aux
objets et que j'appelle la grandeur ~~M~'M~ m'a
paru, je dois le dire, perdre un peu de sa sublimité.
La ligne en est toujours belle, mais elle se profile avec
quelque sécheresse. Cela tient peut-être à l'acharne-
ment avec lequel l'architecte actuel rebouche et mas-
tique cette vénérable abside. Il ne faut pas trop re-
mettre à neuf les vieilles églises. Dans cette opération,
qui amoindrit les lignes en voulant les fixer, le vague
mystérieux du contour s'évanouit. A l'heure qu'il
est, comme masse, j'aime mieux le clocher ébauché
que l'abside parfaite. Dans tous les cas, n'en dé-
plaise à quelques raffinés qui voudraient faire du dôme
de Cologne le Parthénon de l'architecture chrétienne,
je ne vois, pour ma part, aucune raison de préférer
ce chevet de cathédrale à nos vieilles Notre-Dame
complètes d'Amiens, de Reims, de Chartres et de
Paris.
J'avoue même que la cathédrale de Beauvais, de-
meurée, elle aussi, à l'état d'absidè, à peine connue,
fort peu vantée, ne me paraît inférieure, ni pour la
masse, ni pour les détails, à la cathédrale de Cologne.
L'hôtel de ville de Cologne, situé assez près du
dôme, est un de ces ravissants édifices-arlequins faits
de pièces de tous les temps et de morceaux de tous
les styles qu'on rencontre dans les anciennes com-
munes qui se sont elles-mêmes construites, lois,
mœurs et coutumes, de la même manière. Le mode de
formation de ces édifices et de ces communes est cu-
rieux à étudier. Il y a eu agglomération plutôt que
construction, croissance successive, agrandissement
capricieux, empiétement sur les voisinages; rien n'a
été fait d'après un plan régulier et tracé d'avance
tout s'est produit au,fur et à mesure, selon les besoins
surgissants.
Ainsi l'hôtel de ville de Cologne, qui a probable-
ment quelque cave romaine dans ses fondations, n'était
vers 1250 qu'un grave et sévère logis à ogives comme
notre Maison-aux-Piliers; puis on a compris qu'il fallait
un beffroi pour les tocsins, pour les prises d'armes,
pour les veilleurs de nuit, et le quatorzième siècle a
édifié une belle tour, bourgeoise et féodale tout à la
fois; puis, sous Maximilien, le souffle joyeux de la re-
naissance commençant à agiter les sombres feuillages
de pierre des cathédrales, un goût d'élégance et d'or-
nement se répandant partout, les échevins de Cologne
ont senti le besoin de faire la toilette de leur maison de
ville; ils ont appelé d'Italie quelque architecte élève
du vieux Michel-Ange, ou de France quelque sculpteur
ami du jeune Jean Goujon, et ils ont ajusté sur leur
noire façade du treizième siècle un porche triomphant
et magnifique. Quelques années plus tard, il leur a
fallu un promenoir à côté de leur greffe, et ils se sont
bâti une charmante arrière-cour à galeries .sous ar-
cades, somptueusement égayée de blasons et de bas-
reliefs, que j'ai vue, et que dans deux ou trois'ans
personne ne verra, car on la laisse tomber en ruine.
Enfin, sous Charles-Quint, ils ont reconnu qu'une
grande salle leur était nécessaire pour les encans, pour
les criées, pour les assemblées de bourgeois, et ils
ont érigé vis-à-vis de leur beffroi et de leur .porche
un riche corps de logis en brique et en pierre du plus
beau goût et de la plus noble ordonnance. Aujour-
d'hui, nef du treizième siècle, beffroi du quatorzième,
porche et arrière-cour de Maximilien, halle de Charles-
Quifit, vieillis ensemble par le temps, chargés de
traditions et de souvenirs par les événements, soudés
et groupés par le hasard de la façon la plus originale
et la plus pittoresque, forment l'hôtel de ville de Co-
logne.
Soit dit en passant, mon ami, et comme produit
°de l'art, et comme expression de l'histoire, ceci vaut
un peu mieux que cette froide et blafarde bâtisse, bâ-
tarde par sa triple devanture encombrée d'archivoltes,
bâtarde par l'économique et mesquine monotonie de
son ornementation où tout se répète et où rien n'étin-
celle, bâtarde par ses toits tronqués sans crêtes et
sans cheminées, dans laquelle des maçons quelconques
noient aujourd'hui, à la face même de notre bonne
ville de Paris, le ravissant chef-d'œuvre du Bocador.
Nous sommes d'étranges gens, nous laissons démolir
l'hôtel de la Trémouille. et nous bâtissons cette chose.!
Nous souffrons que des messieurs qui se croient et se
disent architectes baissent sournoisement de deux ou
trois pieds, c'est-à-dire défigurent complètement le
charmant toit aigu de Dominique Bocador pour l'appa-
reiller, hélas avec les affreux combles aplatis qu'ils
ont inventés. Serons-nous donc toujours le même
peuple qui admire Corneille et qui le fait retoucher,
émonder et corriger par M. Andrieux? Tenez, reve-
nons à Cologne.
Je suis monté sur le beffroi, et de là, sous un ciel
gris et morne qui n'était pas sans harmonie avec ces
édifices et avec mes pensées, j'ai vu à mes pieds toute
cette admirable ville.
Cologne sur le Rhin, comme Rouen sur la Seine,
comme Anvers sur l'Escaut, comme toutes les villes
appuyées à un cours d'eau trop large pour être aisé-
ment franchi, a la forme d'un arc tendu dont le fleuve
fait la corde.
Les toits sont d'ardoise, serrés les uns contre les
autres, pointus comme des cartes pliées en deux; les
rues sont étroites, les pignons sont taillés. Une courbe
rougeâtre de murailles et de douves en briques, qui
reparaît partout au-dessus des toits, presse la ville
comme un ceinturon bouclé au fleuve même, en aval
par la tourelle Thurmchen, en amont par cette superbe
tour Bayenthurme dans les créneaux de laquelle se
dresse un évêque de marbre qui bénit le Rhin. De la
Thurmchen à la Bayenthurme la ville développe sur
le bord du fleuve une lieue de fenêtres et de façades.
Vers le milieu de cette longue ligne un grand pont de
bateaux, gracieusement courbé contre le courant,
traverse le fleuve, fort large en cet endroit, et va,
sur l'autre rive, rattacher à ce vaste monceau d'édi-
fices noirs qui est Cologne, Deuz, petit bloc de maisons
blanches.
Dans le massif même de Cologne, au milieu des
toits, des tourelles et des mansardes pleines de fleurs,
montent et se détachent les faîtes variés de vingt-sept
églises, parmi lesquelles, sans compter la cathédrale,
quatre majestueuses églises romanes, toutes d'un
dessin différent, dignes par leur grandeur et leur
beauté d'être cathédrales elles-mêmes, Saint-Martin
au nord, Saint-Géréon à l'ouest, les Saints-Apôtres
au sud, Sainte-Marie du Capitole au levant, s'arron-
dissent comme d'énormes nœuds d'absides, de tours
et de clochers.
Si l'on examine le détail de la ville, tout vit et pal-
pite le pont est chargé de passants et de voitures, le
fleuve est couvert de voiles, la grève est bordée de
mâts.. Toutes les rues fourmillent, toutes les croisées
parlent, tous les toits chantent. Çà et là de vertes
touffes d'arbres caressent doucement ces noires mai-
sons, et les vieux hôtels de pierre du quinzième siècle
mêlent à la monotonie des toits d'ardoise et des devan-
tures de briques leur longue frise de fleurs, de fruits
et de feuillages sculptés, sur laquelle les colombes
viennent se poser avec joie.
Autour de cette grande commune, marchande par
son industrie, militaire par sa position, marinière par
son fleuve, s'étale et s'élargit dans tous les sens une
vaste et riche plaine qui s'affaisse et plie du côté de la
LERHtN.–I. I. 11
Hollande, que le Rhin traverse de part en part, et que
couronne au nord-est de ses sept croupes historiques
ce nid merveilleux de traditions et de légendes qu'on
appelle les Sept-Montagnes.
Ainsi la Hollande et son commerce, l'Allemagne
et sa poésie, se dressent comme les deux grands
aspects de l'esprit humain, le positif et l'idéal, sur
l'horizon de Cologne, ville elle-même de négoce et de
rêverie.
En redescendant du beffroi, je me suis arrêté dans
la cour devant le charmant porche de la renaissance.
Je l'appelais tout à l'heure porche triomphant, j'aurais
dû dire porche triomphal; car le second étage de cette
exquise composition est formé d'une série de petits
arcs de triomphe accostés comme des arcades et dé-
diés, par des inscriptions du temps, le premier à
César, le deuxième à Auguste, le troisième à Agrippa,
le fondateur de Cologne (6'<?J<?~'a ~r~~M) le qua-
trième à Constantin, l'empereur chrétien; le cinquième
àJustinien, l'empereur législateur; le sixième à Maxi-
milien, l'empereur vivant. Sur la façade le sculpteur-
poëte a ciselé trois bas-reliefs représentant les trois
dompteurs de lions, Milon de Crotone, Pépin le Bref
et Daniel. Aux deux extrémités il a mis Milon de
Crotone, qui terrassait les lions par la puissance du
corps et Daniel, qui les soumettait par la puissance
de l'esprit; entre Daniel et Milon, comme un lien na-
turel tenant à la fois de l'un et de l'autre, il a placé
Pépin le Bref, qui attaquait les bêtes féroces avec ce
mélange de vigueur physique et de vigueur morale
qui fait le soldat. Entre la force pure et la pensée
pure, le courage. Entre l'athlète et le prophète, le
héros.
Pépin a l'épée à la main; son bras gauche enveloppé
de sou manteau est plongé dans la gueule du lion; le
lion, griffes et mâchoires ouvertes, est dressé sur ses
pieds de derrière, dans l'attitu de formidable de ce que
le blason appelle le lion rampant; Pépin lui fait face
vaillamment, il combat. Daniel est debout, immobile, les
bras pendants, les yeux levés au ciel pendant que les
lions amoureux se roulent à ses pieds; l'esprit ne lutte
pas, il triomphe. Quant à Milon de Crotone', les bras
pris dans l'arbre, il se débat, le lion le dévore; c'est
l'agonie de la présomption inintelligente et aveugle
qui a cru dans ses muscles et. dans ses poings; la
force pure est vaincue. Ces trois bas-reliefs sont
d'un grand sens. Le dernier est d'un effet terrible. Je
ne sais quelle idée effrayante et fatale se dégage, à
l'insu peut-être du sculpteur lui-même, de ce sombre
poëme. C'est la nature qui se venge de l'homme, la
végétation et l'animal qui font cause commune, le chêne
qui vient en aide au lion.
Malheureusement, archivoltes, bas-reliefs, entable-
ments, impostes, corniches et colonnes, tout ce beau
porche est restauré, raclé, rejointoyé et badigeonné
avec la propreté la plus déplorable.
Comme j'allais sortir de l'hôtel de ville, un homme,
vieilli plutôt que vieux, dégradé plutôt que courbé,
d'aspect misérable et d'allure orgueilleuse, traversait
la cour. Le concierge, qui m'avait conduit sur Je
beffroi, me l'a fait remarquer. Cet homme est un poëte,
qui vit de ses rentes dans les cabarets et qui fait des
épopées. Nom d'ailleurs parfaitement inconnu. Il a
fait, m'a dit mon guide, qui l'admirait fort, des épopées
contre Napoléon, contre la révolution de 1830, contre
les romantiques, contre .les français, et une autre
belle épopée pour inviter l'architecte actuel de Cologne
à continuer l'église dans le genre du Panthéon de
Paris. Épopées, soit. Mais cet homme est d'une saleté
rare. Je n'ai vu de ma vie un drôle moins brossé. Je
ne crois pas que nous ayons en France rien de compa-
rable à ce poëte-épic.
En revanche, quelques instants plus tard, au mo-
ment où je traversais je ne sais quelle rue étroite et
obscure, un petit vieillard à l'œil vif est sorti brusque-
ment d'une boutique de barbier et est venu à moi en
criant ~OK)!fMr/ monsieur! /OMS /r~Kc~'s/ OA/ les
/?'~< ?'<X/H/~aK/ ?Y/K/ <<M/jP/~M/ la guerre il
<o:<< le ?MOK~e Prafes! prafes! /Va~o~!0?~ ~'e.s'6'c jt~ ?
Z~ guerre « toute l'Europe! OA/ les /A-<Mc~/ pien
~?Y< monsieur! La jt~O?!KeMe au qui à <0:M ces pri-
c!'e;!s/ einne ~o/tKe ~M~<e yo~~e A Prafo les
/vHtc~~ r~H ~M plan
J'avoue que la harangue m'a plu. La France est
grande dans les souvenirs et dans les espérances de
ces nobles nations. Toute cette rive du Rhin nous
aime, j'ai presque dit nous attend.
Le soir, comme les étoiles s'allumaient, je me suis
promené de l'autre côté du fleuve, sur la grève oppo-
sée à Cologne. J'avais devant moi toute la ville, dont
les pignons sans nombre et les clochers noirs se décou-
paient avec tous leurs détails sur le ciel blafard du
couchant. A ma gauche se levait, comme la géante de
Cologne, la haute flèche de Saint-Martin avec ses deux
tourelles percées à jour. Presque en face de moi, la
sombre abside-cathédrale, dressant ses mille cloche-
tons aigus, figurait un hérisson monstrueux, accroupi
au bord de l'eau, dont la grue du clocher semblait
former la queue et auquel deux réverbères allumés
vers le bas -de cette masse ténébreuse faisaient des
yeux flamboyants. Je n'entendais dans cette ombre
que le frissonnement caressant et discret du flot à mes
pieds, les pas sourds d'un cheval sur les planches du
pont de bateaux, et au loin, dans une forge que j'en-
trevoyais, la sonnerie éclatante d'un marteau sur une
enclume. Aucun autre bruit de la ville ne traversait le
Rhin. Quelques vitres scintillaient vaguement, et au-
dessous de la forge, fournaise embrasée, point étince-
lant, pendait et se dispersait dans le fleuve une longue
traînée lumineuse, comme si cette poche pleine de feu
se vidait dans l'eau.
De ce beau et sombre ensemble se dégageait dans
ma pensée une mélancolique rêverie. Je me disais La
cité germaine a disparu, la cité d'Agrippa a disparu,
la ville de saint Engelbert est encore debout. Mais
combien de temps durera-t-elle? Le temple bâti là-
bas par sainte Hélène est tombé il y a mille ans;
l'église construite par l'archevêque Anno tombera. Cette
ville est usée par son fleuve. Tous les jours quelque
vieille pierre,.quelque vieux souvenir, quelque vieille
coutume, s'en détache au frottement de vingt bateaux
à vapeur. Une ville n'est pas impunément posée sur la
grosse artère de l'Europe. Cologne, quoique moins
ancienne que Trèves et Soleure, les deux plus vieilles
communes du continent, s'est déjà déformée et trans-
formée trois fois au rapide et violent courant d'idées
qui la traverse, remontant et descendant sans cesse
des villes de Guillaume le Taciturne aux montagnes de
Guillaume Tell, et apportant à Cologne de Mayence les
affluents de l'Allemagne et de Strasbourg les affluents
de la France. Voici qu'une quatrième époque climaté-
rique semble se déclarer pour Cologne. L'esprit du
~o.s!'<m€ et de l'M<!7!n'~<~ comme parlent les bar-
bares d'à présent, la pénètre et l'envahit; les nou-
veautés s'engagent de toutes parts dans le labyrinthe
de son antique architecture les rues neuves font de
larges trouées à travers cet entassement gothique le
« bon goût moderne .s'y installe, y bâtit des façades-
Rivoli et y jouit bêtement de l'admiration des bouti-
quiers il y a des rimeurs ivres qui conseillent à la
cité de Conrad le Panthéon de Soufflot. Les tombeaux
des archevêques tombent en ruine dans cette cathé-
drale continuée aujourd'hui par la vanité, non par la
foi. Les splendides paysannes vêtues d'écarlate et coif-
fées d'or et d'argent ont disparu; des grisettes pari-
siennes se promènent sur le quai; j'ai vu aujourd'hui
tomber les dernières briques sèches du cloître roman
de Saint-Martin, on va y construire un café Tortoni
de longues rangées de maisons blanches donnent au
féodal et catholique faubourg des Martyrs-de-Thèbes
je ne sais quel faux air des Batignolles. Un omnibus
passe l'immémorial pont de bateaux et chemine pour
six sous d'Agrippina à Tuitium. –Hélas! les vieilles
villes s'en vont
LETTRE XI
A PROPOS DE LA MAISON IBACH
Philosophie. Comment les causes se comportent pour produire les
effets. Curiosités du hasard. Leçons de la providence. Chaos
d'où se dégage un ordre profond et effrayant. Rapprochements.
Éclairs inattendus et jaillissants. Un reproche au roi Charles J".
Une question sur Marie de Médicis. Louis XIV. Grande figure dans
une gloire.
Andernach.
Mon ami mon ami! ce que font les choses, elles le
savent peut-être; mais à coup sûr, et d'autres que moi
l'ont dit, les hommes, eux, ne savent ce qu'ils font.
Souvent, en confrontant l'histoire avec la nature, au
milieu de ces comparaisons éternelles que mon esprit.
ne peut s'empêcher de faire entre les événements où
Dieu se cache et la création où il se montre, j'ai tres-
sailli tout à coup avec une secrète angoisse, et je me
suis nguré que les forêts, les lacs, les montagnes, le
profond tonnerre des nuées, la fleur qui hoche sa
petite tête quand nous passons, l'étoile qui cligne de
l'œil dans les fumées de l'horizon, l'océan qui parle et
qui gronde, et qui semble toujours avertir quelqu'un,
étaient des choses clairvoyantes et terribles, pleines de
lumière et pleines de science, qui regardaient en pitié
se mouvoir à tâtons au milieu d'elles, dans la nuit qui
lui est propre, l'homme, cet orgueil auquel l'impuis-
sance lie les bras, cette vanité à laquelle l'ignorance
bande les yeux. Rien en moi ne répugne à ce que l'arbre
ait la conscience de son fruit; mais, certes, l'homme
n'a pas la conscience de sa destinée.
La vie et l'intelligence de l'homme sont à la merci
de je ne sais quelle machine obscure et divine appelée
par les uns ~ro~'c~M'e, par les autres le hasard, qui
mêle, combine et décompose tout, qui dérobe ses
rouages dans les ténèbres et qui étale ses résultats au
grand jour. On croit faire une chose, et l'on en fait une
autre. C/~e:M exit. L'histoire est pleine de cela. Quand
le mari de Catherine de Médicis et l'amant de Diane de
Poitiers se laisse aller à de mystérieuses distractions
près de Philippe Duc, la belle fille piémontaise, ce n'est
pas seulement Diane d'Angoulême qu'il engendre pour
Horace Farnèse, c'est la future réconciliation de celui
de ses fils qui sera Henri III avec celui de ses cousins
qui sera Henri IV. Quand le duc de Nemours descend
au galop les degrés de la Sainte-Chapelle sur son
roussin le Réal, ce n'est pas seulement la folie des jeux
dangereux qu'il met à la mode, c'est la mort du roi de
France qu'il prépare. Le 10 juillet 1559, dans les lices
de la rue Saint-Antoine, quand Montgomery, ruisse-
lant de sueur sous son vaste panache rouge, assure sa
lance en arrêt et pique des deux à rencontre de ce
beau cavalier fteurdelysé applaudi de toutes les dames,
il ne se doute pas de toutes les choses prodigieuses
qu'il tient dans sa main. Jamais baguette de fée n'aura
travaillé comme cette lance. D'un seul coup Montgo-
mery va tuer Henri II, démolir le palais des Tournelles
et bâtir la place Royale, c'est-à-dire bouleverser la
comédie providentielle, supprimer le personnage et
changer le décor.
Lorsque Charles Il d'Angleterre, après la bataille
de Worcester, se cache dans le creux d'un chêne, il
croit se cacher, rien de plus pas du tout, il nomme
une constellation, le c/i~M royal, et il donne à Halley
l'occasion de taquiner la renommée de Tycho. Le
second mari de M"" de Maintenon, en révoquant l'édit
de Nantes, et le parlement de 1688, en expulsant
Jacques II, ne font autre chose que rendre possible
cette étrange bataille d'Almanza, où l'on vit face à face
sur le même terrain, l'armée française commandée par
un anglais, le maréchal de Berwick, et l'armée anglaise
commandée par un français, Ruvigny, lord Galloway.
Si Louis XIII n'était pas mort le 1A mai 1643, l'idée ne
serait pas venue au' vieux comte de Fontana d'atta-
quer Rocroy dans les cinq jours et un héroïque prince
de vingt-deux ans n'aurait pas eu cette magnifique
occasion du 19 mai, qui a fait du duc d'Enghien le
grand Condé. Et au milieu de tout ce tumulte de faits
qui encombrent les chronologies, que d'échos singu-
liers, que de parallélismes extraordinaires, que de
contre-coups formidables! En 166~, après l'offense
faite au duc de Créqui, son ambassadeur, Louis XIV
fait bannir les corses de Rome; cent quarante ans plus
tard, Napoléon Buonaparte exile de France les Bour-
bons.
Que d'ombre et que d'éclairs dans cette ombre
Vers 1612, lorsque le jeune Henri de Montmorency,
alors âgé de dix-sept ans, voyait aller et venir chez
son père, parmi les gentilshommes-domestiques, ap-
portant l'aiguière et donnant à laver, dans l'humble
attitude du service, un pâle et chétif page, le petit de
Laubespine de Châteauneuf, qui lui eût dit que ce
page, si respectueusement incline devant lui, devien-
drait sous-diacre, que ce sous-diacre deviendrait
garde des sceaux, que ce garde des sceaux préside-
rait par commission le parlement de Toulouse, et que,
vingt ans plus tard, ce page-sous-diacre-président
demanderait sournoisement des dispenses au pape afin
de pouvoir le faire décapiter, lui, le maître de ce drôle,
lui Henri II, duc de Montmorency, maréchal de France
par le choix de l'épée, pair du royaume par la grâce
de Dieu! Quand le président de Thou, dans son livre,
fourbissait, aiguisait et remettait si soigneusement à
neuf l'édit de Louis XI du 22 décembre 4A77, qui eut
dit à ce père qu'un jour ce même édit, avec Laubar-
demont pour manche, serait la hache dont Richelieu
trancherait la tête de son fils!
Et au milieu de ce chaos il y a des lois. Le chaos
n'est que l'apparence, l'ordre est au fond. Après de
longs intervalles, les mêmes faits effrayants qui ont
déjà fait lever les yeux à nos pères reviennent, comme
des comètes, des plus ténébreuses profondeurs de
l'histoire. Ce sont toujours les mêmes embûches, tou-
jours les mêmes chutes, toujours les mêmes trahisons,
toujours les mêmes naufrages aux mêmes écueils; les
noms changent, les choses persistent. Peu de jours
avant la pâque fatale de 181/), l'empereur aurait pu
dire à ses treize maréchaux Amen dico vobis, ~M~
MH:M vestrum me <ra6!<MrMs est. -Toujours César adopte
Brutus; toujours Charles I" empêche Cromwell de
partir pour la Jamaïque; toujours Louis XVI empêche
Mirabeau de s'embarquer pour les Indes; toujours et
partout les reines cruelles sont punies par des fils
cruels; toujours et partout les reines ingrates sont pu-
nies par des fils ingrats. Toute Agrippine engendre le
Néron qui la tuera toute Marie de Médicis enfante
le Louis XIII qui la bannira.
Et moi-même, ne remarquez-vous pas de quelle
façon étrange ma -pensée arrive, d'idée en idée et
presque à mon insu, à ces deux femmes, à ces deux
italiennes, à ces deux spectres, Agrippine et Marie de
Médicis, qui sont les deux spectres de Cologne? Co-
logne estla ville des reines mères malheureuses. A seize
cents ans de distance, la fille de Germanicus, mère de
Néron, et la lemme de Henri IV, mère de Louis XIII,
ont attaché à Cologne leur nom et leur souvenir. De ces
deux veuves, car une orpheline est une veuve,
faites, la première par le poison, la seconde par le
poignard, l'une, Marie de Médicis, y est morte; l'autre,
Agrippine, y était née.
J'ai visité à Cologne la maison qui a vu expirer
Marie de France, maison Ibach, selon les uns, màison
Jabach, selon les autres, et, au lieu de vous dire
ce que j'y ai vu, je vous dis ce que j'y ai pensé. Par-
donnez-moi, mon ami, de ne pas vous donner cette
fois tous les détails locaux que j'aime et qui, selon
moi, peignent l'homme, l'expliquent par son enveloppe
et font aller l'esprit de l'extérieur à l'intérieur des
faits. Cette fois je m'en abstiens. J'ai peur de vous-s
fatiguer avec mes /c~o)M et mes ~</v~
La triste reine est morte là, le 3 juillet 16A2. Elle
avait soixante-huit ans. Elle était exilée de France
depuis onze ans. Elle avait erré un peu partout, en
Flandre, en Angleterre, fort à charge à tous les pays.
A Londres, Charles 1~ la traita dignement; pendant
trois ans qu'elle y passa, il lui donna cent livres ster-
ling par jour. Plus tard, je le dis à regret, Paris rendit
à la reine d'Angleterre cette hospitalité que Londres
avait donnée à la reine de France. Henriette, fille de
Henri IV et veuve de Charles 1" fut logée au Louvre
dans je ne sais quel galetas ou elle restait au lit faute
d'un fagot l'hiver, attendant les quelques louis que
lui prêtait le coadjuteur. Sa mère, la veuve de Henri IV,
finit à Cologne à peu près de la même manière,
dans la misère la plus profonde. A la demande du car-
dinal-ministre, Charles I" l'avait renvoyée d'Angleterre.
J'en suis fâché pour le royal et mélancolique auteur de
l'Z~ï Basilikè; et je ne comprends pas comment
l'homme qui sut rester roi devant Crom\vell ne sut pas
rester roi devant Richelieu.
Du reste, j'insiste sur ce détail plein d'une sombre
signification, Marie de Médicis fut "suivie de près par
Richelieu, qui mourut l'an d'après. A quoi bon toutes
ces haines dénaturées entre ces trois créatures hu-
maines, à quoi bon tant d'intrigues, tant de persécu-
tions, tant de querelles, tant de perfidies, pour mourir
tous les trois presque à la même heure? Dieu sait
ce qu'il fait.
Il y a un triste doute sur Marie de Médicis. L'ombre
que jette Ravaillac m'a toujours paru toucher les plis
traînants de sa robe. J'ai toujours été épouvanté de la
phrase terrible que le président Hénault, sans inten-
tion peut-être, a écrite sur cette reine Elle ne fut
pas assez surprise de la mort de Henri
J'avoue que tout ceci me rend plus admirable
l'époque, claire, loyale et pompeuse de Louis XIV.
Les ombres et les obscurités qui tachent le commen-
cement de ce siècle font valoir les splendeurs de la fin.
Louis XIV, c'est le pouvoir comme Richelieu, plus la
majesté; c'est la grandeur comme Cromwell, plus la
sérénité. Louis XIV, ce n'est pas le génie dans le
maître; mais c'est le génie autour du maître, ce qui
fait le roi moindre peut-être, mais le règne plus grand.
Quant à moi, qui aime, comme vous le savez, les
choses réussies et complètes, sans contester toutes les
restrictions qu'il faut admettre, j'ai toujours eu une
sympathie profonde pour ce grave et magnifique prince
si bien né, si bien venu, si bien entouré, roi dès le
berceau et roi dans la tombe vrai monarque dans la
plus haute acception du mot, souverain central de la
civilisation, pivot de l'Europè, auquel il fut donné
d'user, pour ainsi dire, et de voir tour à tour pendant
la durée de son règne paraître, resplendir et dispa-
raître autour de son trône huit papes, cinq sultans,
trois empereurs, deux rois d'Espagne, trois rois de
Portugal, quatre rois et [Link] d'Angleterre, trois
rois de Danemark, une reine et deux rois de Suède,
quatre rois de Pologne et quatre czars de Mosco vie
étoile polaire de tout un siècle qui, pendant soixante-
douze ans, en a vu tourner majestueusement autour
d'elle toutes les constellations
LETTRE XII
A PROPOS DU MUSÉE WALLRAF
Biographie, monographie et épopée du pourboire. L'estafier. -Le con-
ducteur. Le postillon. Le grand drôle. L'autre drôle. Le
brouetteur. Celui qui a apporté les effets. La vieille femme. Le
tableau, le rideau, le bedeau. L'individu grave et triste. Le
custode. Le suisse. Le sacristain.-La face qui apparaît au judas.'
Le sonneur. L'être importun qui vous coudoie. L'explicateur.
Le baragouin. La fabrique. Le jeune gaillard. Encore le
bedeau. -.Encore l'estafier. Le domestique. Le garçon d'écurie.
Le facteur. Le gouvernement. « N'oubliez pas que tout pour-
boire doit être au moins une pièce d'argent. )'
Anderaach.
Outre la cathédrale, l'hôtel de ville et la maison
Ibach, j'ai visité, au Schleis-Kotten, près de Cologne,
les vestiges de l'aqueduc souterrain qui, au temps des
romains, allait de Cologne à Trèves, et dont on trouve
encore aujourd'hui les traces dans trente-trois villages.
Dans Cologne même, j'ai vu le musée Wallraf. Je serais
bien tenté de yous en faire ici l'inventaire, mais je vous
épargne. Qu'il vous suffise de savoir que, si je n'y ai
pas trouvé, grâce aux déprédations du baron de
LE RHfN. t. ·~ 12
Hubsch, le chariot de guerre des anciens germains, la
fameuse momie égyptienne et la grande couleuvrine
de quatre aunes de long fondue à Cologne en 1AOO, en
revanche, j'y ai vu un fort beau sarcophage romain et
l'armure de l'évêque Bernard de Galen. On m'a aussi
montré une énorme cuirasse qui passe pour avoir ap-
partenu au général de l'empire Jean de Wert; mais
j'ai vainement cherché sa grande épée longue de huit
pieds et demi, sa grande pique pareille au pin de Poly-
phème, et son grand casque homérique que deux
hommes, dit-on, avaient peine à soulever.
Le plaisir de voir toutes ces choses belles ou cu-
rieuses, musées, églises, hôtels de ville, est tempéré,
il faut le dire, par la grave importunité du pourboire.
'Sur les bords du Rhin, comme d'ailleurs dans toutes
les contrées très visitées, le pourboire est un mous-
tique fort importun, lequel revient, à chaque instant et
à tout propos, piquer, non votre peau, mais votre
bourse. Or la bourse du voyageur, cette .bourse pré-
cieuse, contient tout pour lui, puisque la sainte hos-
pitalité n'est plus là pour le recevoir au seuil des mai-
sons avec son doux sourire et sa cordialité auguste.
Voici à quel degré de puissance les intelligents natu-
rels de ce pays ont élevé le pourboire. J'expose les
faits, je n'exagère rien. Vous entrez dans un lieu
quelconque; à la porte de la ville, un estafier s'informe
de l'hôtel où vous comptez descendre, vous demande
votre passe-port, le prend et le garde. La voiture s'ar-
rête dans la cour de la poste le conducteur, qui ne
vous a pas adressé un regard pendant toute la route,
se présente, vous ouvre la portière et vous offre la
main d'un air béat. Pourboire. Un moment après, le
postillon arrive à son tour, attendu que cela lui est
défendu par les règlements de police, et vous adresse
une harangue charabia qui veut dire pourboire. On
débâche un grand drôle prend sur la voiture et dé-
pose à terre votre valise et votre sac de nuit. Pour-
boire. Un autre drôle met le bagage sur une brouette,
vous demande à quel hôtel vous allez, et se met à
courir devant vous, poussant sa brouette. Arrivés à
l'hôtel, l'hôte surgit et entame avec vous ce petit dia-
logue, qu'on devrait écrire dans toutes les langues sur
la porte de toutes les auberges. Bonjour, monsieur.
Mo?M:6M/ je voudrais une chambre. 6"~</b~ &e~
MMHSiCM?'. (A la cantonade )Conduisez monsieur <!M
H° 4! Monsieur, je voudrais 6~/Mr. Tout de suite,
?MO?t~M~ etc., etc. Vous montez au n° A. Votre ba-
gage y est déjà. Un homme apparaît, c'est celui qui
l'a brouetté à l'hôtel. Pourboire. Un second arrive,
que veut-il? C'est celui qui a apporté vos effets .dans
la chambre. Vous lui dites C'est bon, je vous don-
nerai en partant, comme aux autres domestiques.
Monsieur, répond l'homme, je n'appartiens pas à
l'hôtel. Pourboire. Vous sortez. Une église se pré-
sente, une belle église. Il faut y entrer. Vous tournez
alentour, vous regardez, vous cherchez. Les portes
sont fermées. Jésus a dit Compelle !K~r6; les prêtres
devraient tenir les portes .ouvertes, mais les bedeaux
les ferment pour gagner trente sous. Cependant une
vieille femme a vu votre embarras, elle vient à vous
et vous désigne une sonnette à côté d'un petit guichet.
Vous comprenez, vous :sonnez, le guichet s'ouvre,, le
bedeau se montre, vous demandez à voir l'église, le
bedeau prend un trousseau de clefs et se dirige vers
le portail. Au moment où vous allez entrer dans.
l'église, vous vous sentez tirer par la manche; c'est
l'obligeante vieille que vous avez oubliée, ingrat, et qui
vous a suivi. Pourboire. Vous voilà dans l'église vous
contemplez, vous admirez, vous vous récriez. Pour-
quoi ce rideau vert sur ce tableau? Parce que c'est
le plus beau de l'église, dit le bedeau. Bon, repre-
nez-vous, ici on cache les beaux tableaux, ailleurs on
les montrerait. De qui est ce tableau? De Rubens.
Je voudrais le voir. Le bedeau vous quitte et
revient quelques minutes après avec un individu fort
grave et fort triste. C'est le custode. Ce brave homme
presse un ressort, le rideau s'ouvre, vous voyez le ta-
bleau. Le tableau vu, le rideau se referme, et le cus-
tode vous fait un salut significatif. Pourboire. En con-
tinuant votre promenade dans l'église, toujours remor-
qué par le bedeau, vous arrivez à la grille du chœur,
qui est parfaitement verrouillée, et devant laquelle se
tient debout un magnifique personnage splendidement
harnaché; c'est le suisse, qui a été prévenu de votre
passage et qui vous attend. Le chœur est au suisse.
Vous en faites le tour. Au moment où vous sortez,
votre cicerone empanaché et galonné vous salue majes-
tueusement. Pourboire. Le suisse vous rend au bedeau.
Vous passez devant la sacristie. 0 miracle! elle est
ouverte. Vous y entrez. Il y a un sacristain. Le bedeau
s'éloigne avec dignité, car il convient de laisser au
sacristain sa proie. Le sacristain s'empare de vous,
vous montre les ciboires, les chasubles, les vitraux
que vous verriez fort bien sans lui, les mitrès de
l'évêque, et, sous une vitre, dans une boîte garnie de
satin blanc fané, quelque squelette de saint habillé en
troubadour. La sacristie est vue, reste le sacristain.
Pourboire. Le bedeau vous reprend. Voici l'escalier
des tours. La vue, du haut du grand clocher, doit être
belle, vous voulez y monter. Le bedeau pousse silen-.
cieusement la porte; vous escaladez une trentaine de
marches de la vis de Saint-Gilles. Puis le passage vous
est barré brusquement. C'est une porte fermée. Vous
vous retournez, vous êtes seul. Le bedeau n'est plus
là. Vous frappez. Une face apparaît à un judas. C'est
le sonneur. Il ouvre et il vous dit ~b?ï~, monsieur.
Pourboire. Vous montez, le sonneur ne vous suit pas
tant mieux, pensez-vous. Vous respirez, vous jouissez
d'être seul, vous parvenez ainsi gaîment à la haute
plate-forme de la tour. Là, vous regardez, vous allez et
venez, le ciel est bleu, le paysage est superbe, l'horizon
est immense. Tout à coup vous vous apercevez que,
depuis quelques instants, un être importun vous suit,
et vous coudoie, et vous bourdonne aux oreilles des
choses obscures. Ceci est l'explicateur juré et privi-
légié, chargé de commenter aux étrangers les magni-
ficences du clocher, de l'église et du paysage. Cet
homme-là est d'ordinaire un bègue. Quelquefois il est
bègue et sourd. Vous ne l'écoutez pas, vous le laissez
baragouiner tout à son aise, et vous l'oubliez en
contemplant l'énorme croupe de l'église d'où les arcs-
boutants sortent comme des côtes disséquées, les mille
détails de la flèche de pierre, les toits, les rues, les
pignons, les routes qui s'enfuient dans tous les sens
comme les rayons d'une roue dont l'horizon est la
jante et dont la ville est le moyeu, les plaines, les
arbres, les rivières, les collines. Quand vous avez bien
tout vu, vous songez à redescendre, vous vous dirigez
vers la tourelle de l'escalier. L'homme se dresse devant
vous. Pourboire. C'est fort bien, monsieur, vous
dit-il en empochant, maintenant voulez-vous me donner
pour moi? Comment! et ce que je viens de vous
donner? C'est pour la fabrique, monsieur, à laquelle
je redois deux francs par personne; mais à présent
monsieur comprend bien qu'il me faut quelque petite
chose pour moi. Pourboire. Vous redescendez. Tout
à coup une trappe s'ouvre à côté de vous. C'est la
cage des cloches. Il faut bien voir les cloches de ce
beau clocher. Un jeune gaillard vous les montre et
vous les nomme. Pourboire. Au bas du clochera vous
retrouvez le bedeau, qui vous a attendu patiemment
et qui vous reconduit avec respect jusqu'au seuil de
l'église. Pourboire. Vous rentrez à votre hôtel et vous
vous gardez bien de demander votre chemin à quelque
passant, car le pourboire saisirait cette occasion. A
peine avez-vous mis le pied dans l'auberge que vous
voyez venir à vous d'un air amical une figure qui vous
est tout à fait inconnue. C'est l'estafier qui vous rap-
porte votre passe-port. Pourboire. Vous dînez; l'heure
du départ arrive, le domestique vous apporte la carte
à payer. Pourboire. Un garçon d'écurie porte votre
bagage à la diligence ou à la schnellpost. Pourboire.
Un facteur le hisse sur l'impériale. Pourboire. Vous
montez en voiture, on part, la nuit tombe; vous recom-
mencerez demain.
Récapitulons; pourboire au conducteur, pourboire
au postillon, pourboire au débâcheur, pourboire au
brouetteur, pourboire à l'homme qui n'~ ~M
~o<~ pourboire à la vieille femme, pourboire à Ru-
bens, pourboire au suisse, pourboire au sacristain,
pourboire au sonneur, pourboire au baragouineur,
pourboire à la fabrique, pourboire au sous-sonneur,
pourboire au bedeau, pourboire à l'estafier, pourboire
aux domestiques, pourboire au garçon d'écurie, pour-
boire au facteur; voilà dix-huit pourboires dans une
journée. Otez l'église, qui est fort chère, il en reste
neuf. Maintenant calculez tous ces pourboires d'après
un minimum de cinquante centimes et un maximum de
deux francs, qui est quelquefois obligatoire', et vous
aurez une somme assez inquiétante. N'oubliez pas que
tout pourboire doit être une pièce d'argent. Les sous
et la monnaie de cuivre sont copeaux et balayures que
le dernier goujat regarde avec un inexprimable dédain.
Pour ces peuples ingénieux, le voyageur n'est qu'un
sac d'écus qu'il s'agit de désenûer le plus vite pos-
sible. Chacun s'y acharne de son côté. Le gouverne-
ment lui-même s'en mêle quelquefois; il vous prend
A Aix-la-Chapelle, pour voir les reliques, le pourboire à la fabrique
est fixé à un thaler (trois francs soixante-quinze centimes).
votre malle et votre portemanteau, les charge sur ses
épaules et vous tend la main. Dans les grandes villes,
les porteurs de bagages redoivent au trésor royal
douze sous et deux liards par voyageur. Je n'étais pas
depuis un quart d'heure à Aix-Ia-Çhàpelle que j'avais
déjà donné pour boire au roi de Prusse.
LETTRE XIII
ANDERNACH
Le voyageur se met à la fenêtre. Il caractérise d'un mot profond la ma-
gnifique architecture de la barrière du Trône à Paris. A quoi bon
avoir été l'empereur Valentinien? Quand on rencontre un bossu'
souriant, faut-il dire quoique ou parce que? Un rêve trouvé en mar-
chant la nuit dans les champs. Paysages qui se déforment au cré-
puscule. La pleine lune. Qu'est-ce qu'on voit donc là-bas? Le
bloc mystérieux au haut de la colline. Le voyageur y va. Ce que
c'était. Le voyageur frappe à la porte. S'il y a quelqu'un, il
ne répond pas. L'armée de Sambre-et-Meuse à son général.
Hoche, Marceau, Bonaparte. -Dans quelle chambre le voyageur entre.
Ce que lui montre le clair de lune. H regarde dans le trou où pend
un bout de corde.-Ce qu'il croit entendre dire à une voix. II retourne
à Andernach.-Le voyageur déclare que les touristes sont des niais.
Les beautés d'Andernach révélées. L'église byzantine. Attention
que prêtaient à un verset de Job quatre enfants et un lapin. L'église
gothique. Ce que les chevaux prussiens demandent il la sainte vierge.
La tour vedette. L'auteur dit quelques paroles à une fée.
Andernach.
Je vous écris encore d'Andernach, sur les bords du
Rhin, ou je suis débarqué il y a trois jours. Andernach
est un ancien municipe romain remplacé par une
commune gothique qui existe encore. Le paysage, de ma
fenêtre, est ravissant. J'ai devant moi, au pied d'une
haute colline qui me laisse à peine voir une étroite'·
tranche de ciel, une belle tour du treizième siècle du
faîte de laquelle s'élance, complication charmante que
je n'ai vue qu'ici, une autre tour plus petite, octogone,
à huit frontons, couronnée d'un toit conique; à ma
droite le Rhin et le joli village blanc de Leutersdorf,
entrevu parmi les arbres; à ma gauche les quatre clo-
chers byzantins d'une magnifique église du onzième
siècle, deux au portail, deux à l'abside. Les deux gros
clochers du portail sont d'un profil cahoté, étrange,
mais grand; ce sont des tours carrées surmontées de
quatre pignons aigus, triangulaires, portant dans leurs
intervalles quatre losanges ardoisés qui se rejoignent
par leurs sommets et forment la pointe de l'aiguille.
Sous ma fenêtre jasent en parfaite intelligence des
poules, des enfants et des canards. Au fond, là-bas,
des paysans grimpent dans les vignes. Au reste, il-
paraît que ce tableau n'a point paru suffisant à l'homme
de goût qui a décoré la chambre ou j'habite; à côté
de ma croisée il en a cloué un autre, comme pendant
sans doute c'est une image représentant deux grands
chandeliers posés à terre avec cette inscription ~Me
de Paris. A force de me creuser la tète, j'ai découvert
qu'en effet c'était une vue de la barrière du Trône.
La chose est ressemblante.
Le jour de mon arrivée~ j'ai visité l'église, belle à
l'intérieur, mais hideusement badigeonnée. L'empe-
reur Valentinien et un enfant de Frédéric Barberousse
ont été enterrés là. Il n'en reste aucun vestige. Un
beau Christ au tombeau en ronde bosse, figures de gran-
deur naturelle, du quinzième siècle un chevalier du
seizième, en demi-relief, adossé au mur; dans un gre-
nier, un tas de figurines coloriées, en albâtre gris,
débris d'un mausolée quelconque, mais admirable, de
la renaissance; c'est là tout ce qu'un sonneur bossu
et souriant a pu me faire voir pour le petit mor-
ceau de cuivre argenté qui représente ici trente sous.
Maintenant il faut que je vous raconte une chose
réelle, une rencontre plutôt qu'une aventure, qui a
laissé dans mon esprit l'impression voilée et sombre
d'un rêve.
En sortant de l'église, qui s'ouvre presque sur la
campagne, j'ai fait le tour de la ville. Le soleil venait
de se coucher derrière la haute colline cultivée et boi-
sée qui a été un monceau de lave dans les temps anté-
rieurs à l'histoire, et qui est aujourd'hui une carrière
de basalte meulière qui dominait Artonacum il y a
deux mille ans, et qui domine aujourd'hui Andernach,
qui a vu s'effacer successivement la citadelle du pré-
fet romain, le palais des rois d'Austrasie, des fenêtres
duquel ces princes des époques naïves pêchaient des
carpes dans le Rhin, la tombe impériale de Valen-
tinien, l'abbaye des filles nobles de Saint-Thomas, et
qui voit crouler maintenant pierre à pierre les vieilles
murailles de la ville féodale des électeurs de Trèves.
J'ai suivi le fossé qui longe ces murailles, ou des
masures de paysans s'adossent familièrement aujour-
d'hui, et qui ne servent plus qu'à abriter contre les
vents du nord des carrés de choux et de laitues. La
noble cité démantelée a encore ses quatorze tours
rondes ou carrées, mais converties en pauvres logis
de jardiniers; les marmots demi-nus s'asseyent pour
jouer sur les pierres tombées, et les jeunes filles se
mettent à la fenêtre et jasent de leurs amours dans
les embrasures des catapultes. Le châtelet formidable
qui défendait Andernach au levant n'est plus qu'une
grande ruine ouvrant mélancoliquement à tous les
rayons de soleil ou de lune les baies de ses croisées
défoncées, et la cour d'armes de ce logis de guerre
est envahie par un beau gazon vert ou les femmes de la
ville font blanchir, l'été, la toile qu'elles ont filée l'hiver.
Après avoir laissé derrière moi la grande porte
ogive d'Andernach, toute criblée de trous de mitraille
noircis par le temps, je me suis trouvé au bord du
Rhin. Le sable fin coupé de petites pelouses m'invi-
tait, et je me suis mis à remonter lentement la rive
vers les collines lointaines de la Sayn. La soirée était
d'une douceur charmante; la nature se calmait au mo-
ment de s'endormir. Des bergeronnettes venaient boire
dans le fleuve et s'enfuyaient dans les oseraies; je
voyais au-dessus des champs de tabac passer dans
d'étroits sentiers des chariots attelés de bœufs et
chargés de ce tuf basaltique dont la Hollande con-
struit ses digues. Près de moi était amarré un bateau
ponté de Leutersdorf portant à sa proue cet austère et
doux mot Pius. De l'autre côté du Rhin, au pied
d'une longue et sombre colline, treize chevaux remor-
quaient lentement un autre bateau qui les aidait de
ses deux grandes voiles triangulaires enflées au vent
du soir. Le pas mesuré de l'attelage, le bruit des gre-
lots et le claquement des fouets venaient jusqu'à moi.
Une ville blanche se perdait au loin dans la brume; et
tout au fond, vers l'orient, à l'extrême bord de l'hori-
zon, la pleine lune, rouge et ronde comme un œil de
cyclope, apparaissait entre deux paupières de nuages
au front du ciel.
Combien de temps ai-je marché ainsi, absorbé dans
la rêverie de toute la nature? Je l'ignore. Mais la nuit
était tout à fait tombée, la campagne était tout à fait
déserte, la lune éclatante touchait presque au zénith
quand je me suis, pour ainsi dire, réveillé au pied
d'une éminence couronnée à son sommet d'un petit
bloc obscur, autour duquel se profilaient des lignes
noires imitant, les unes des potences, les autres des
mâts avec leurs vergues transversales. Je suis monté
jusque-là en enjambant des gerbes de grosses fèves
fraîchement coupées. Ce bloc, posé sur un massif cir-
culaire en maçonnerie, c'était un tombeau enveloppé
d'un échafaudage.
Pour qui ce tombeau? Pourquoi cet échafaudage?
Dans le massif de maçonnerie était pratiquée une
porte cintrée et basse grossièrement fermée par un
assemblage de planches. J'y ai frappé du bout de ma
canne; l'habitant endormi ne m'a pas répondu.
Alors, par une rampe douce tapissée d'un gazon
épais et semée de fleurs bleues que la pleine lune sem-
blait avoir fait ouvrir, je suis monté sur le massif cir-
culaire et j'ai regardé le tombeau.
Un grand obélisque tronqué, posé sur un énorme
dé figurant un sarcophage romain, le tout, obélisque
et dé, en granit bleuâtre; autour du monument et jus-
qu'à son faîte, une grêle charpente traversée par une
longue échelle; les quatre faces du dé crevées et ou-
vertes comme si l'on en avait arraché quatre bas-reliefs
çà et là, à mes pieds, sur la plate-forme circulaire,
des lames de granit bleu brisées, des fragments de cor-
niches, des débris d'entablement, voilà ce que la lune
me montrait.
J'ai fait le tour du tombeau, cherchant le nom du
mort. Sur les trois premières façades il n'y avait rien;
sur la quatrième j'ai vu cette dédicace en lettres de
cuivre qui étincelaient Z'ar~e de ~m~ye-e~-M~eM~e A
son général en c/~e/ et au-dessous de ces deux lignes
le clair de la lune m'a permis de lire ce nom, plutôt
indiqué qu'écrit
HOCHE.
Les lettres avaient été arrachées, mais elles avaient
laissé leur vague empreinte sur le granit.
Ce nom, dans ce lieu, à cette heure, vu à cette
clarté, m'a causé une impression profonde et inexpri-
mable. J'ai toujours aimé Hoche. Hoche était, comme
Marceau, un de ces jeunes grands hommes ébauchés
par lesquels la providence, qui voulait que la révolu-
tion vainquit et que la France dominât, préludait à
Bonaparte; essais à moitié réussis, épreuves incom-
plètes que le destin brisa sitôt qu'il eut une fois tiré
de l'ombre le profil achevé et sévère de l'homme défi-
nitif.
C'est donc là, pensais-je, que Hoche est mort.
Et la date héroïque du 18 avril 1797 me revenait à
l'esprit.
J'ignorais où j'étais. J'ai promené mon regard au-
tour de moi. Au nord, j'avais une vaste plaine; au
sud, à une portée de fusil, le Rhin; et à mes pieds, au
bas du monticule qui était comme la base de ce tom-
beau,. un village à l'entrée duquel se dressait une
vieille tour carrée.
En ce moment un homme traversait un champ à
quelques pas du monument; je lui ai demandé au ha-
sard en français le nom de ce village. L'homme
un vieux soldat peut-être, car la guerre, autant que
la civilisation, a appris notre langue à toutes les na-
tions du monde l'homme m'a crié Weiss Thurm
puis a disparu derrière une haie.
Ces deux mots Weiss T~MrM! signifient tour Ma~c/M;
je me suis rappelé la ~Mrr~ Alba des romains. Hoche
est mort dans un lieu illustre. C'est là, à ce même en-
droit, qu'il y a deux mille ans César a passé le Rhin
pour la première fois.
Que veut cet échafaudage à ce monument? Le res-
taure-t-on ? le dégrade-t-on? Je ne sais.
J'ai escaladé le soubassement, et, en me tenant aux
charpentes,,par une des quatre ouvertures pratiquées
dans le dé, j'ai regardé dans le tombeau. C'était une
petite chambre quadrangulaire, nue, sinistre et froide.
Un rayon de la lune, entrant par une des crevasses, y
dessinait dans l'ombre une forme blanche, droite et
debout contre le mur.
Je suis entré dans cette chambre par l'étroite meur-
trière en baissant la tête et en me traînant sur les
genoux. Là, j'ai vu au centre du pavé un trou rond,
béant, plein de ténèbres. C'est par ce trou sans doute
qu'on avait autrefois descendu le cercueil dans le ca-
veau inférieur. Une corde y pendait et s'y perdait dans
la nuit. Je me suis approché. J'ai hasardé mon regard
dans ce trou, dans cette ombre, dans ce caveau; j'ai
cherché le cercueil; je n'ai rien vu.
A peine ai-je distingué le vague contour d'une sorte
d'alcôve funèbre, taillée dans la voûte, qui se dessinait
dans la pénombre.
Je suis resté là longtemps,, l'œil et l'esprit vaine-
ment plongés dans ce double mystère de la mort et de
la nuit. Une sorte d'haleine glacée sortait du trou du
caveau comme d'une bouche ouverte.
Je ne pourrais dire ce qui se passait en moi. Cette
tombe si brusquement rencontrée, ce grand nom inat-
tendu, cette chambre lugubre, ce caveau habité ou
vide, cet échafaudage que j'entrevoyais par la brèche
du monument, cette solitude et cette lune envelop-
pant ce sépulcre, toutes ces idées se présentaient à la
fois à ma pensée et la remplissaient d'ombres. Une
profonde pitié me serrait le cœur. Voilà donc ce que
deviennent les morts illustres exilés ou oubliés chez
l'étranger. Ce trophée funèbre élevé par toute une
armée est à la merci du passant. Le général français
dort loin de son pays dans un champ de fèves, et des
maçons prussiens font ce que bon leur semble à son
tombeau.
Il me semblait entendre sortir de cet amas de pierres
une voix qui disait Il /<~M< ~Me France reprenne le
Rhin.
Une demi-heure après, j'étais sur la route d'Ander-
nach, dont je ne m'étais éloigné que de cinq quarts de
lieue.
Je ne comprends rien aux « touristes )'. Ceci est
un endroit admirable. Je viens de parcourir le pays,
qui est superbe. Du haut des collines la vue embrasse
un cirque de géants, du Siebengebûrge aux crêtes
d'Ehrenbreitstein. Ici, il n'y a pas une pierre des édi-
fices qui ne soit un souvenir, pas un détail du paysage
LERHfN.–t. 1.' ]3
qui ne soit. une grâce. Les habitants ont ce visage
affectueux et bon qui réjouit l'étranger. L'auberge
(l'Hôtel de l'empereur) est excellente entre les meil-
leures d'Allemagne. Andernach est une ville char-
mante eh bien, Andernach est une ville déserte.
Personne n'y vient. On va où est la cohue, à Co-
blentz, à Bade, à Mannheim; on ne vient pas où est
l'histoire, où est la nature, où est la poésie, à Ander-
nach.
Je suis retourné une seconde fois à l'église. L'orne-
mentation byzantine des clochers est d'une richesse
rare et d'un goût à la fois sauvage et exquis. Le por-
tail méridional a des chapiteaux étranges et une grosse
nervure-archivolte profondément fouillée. Le tympan
à angle obtus porte une peinture byzantine du C<'M6'
/?c?M~ encore parfaitement visible et distincte. Sur la
façade, à côté de la porte ogive, un bas-relief peint,
qui est de la renaissance, représente Jésus à genoux,
les bras effarés, dans l'attitude de l'épouvante. Autour
de lui tourbillonnent et se mêlent, comme dans un
songe affreux, toutes les choses terribles dont va se
composer sa passion, le manteau dérisoire, le sceptre
de roseau, la couronne à fleurons épineux, les verges,
les tenailles, le marteau, les clous, l'échelle, la lance,
l'éponge dé fiel, le profil sinistre du mauvais larron,
le masque livide de Judas, la bourse au cou enfin,
devant les yeux du divin maître, la croix, et entre les
bras de la croix, comme la suprême torture, comme la
douleur la plus poignante entre toutes les douleurs,
une petite colonne au haut de laquelle se dresse le coq
qui chante, c'est-à-dire l'ingratitude et l'abandon d'un
ami. Ce dernier détail est admirablement beau. Il y a
là toute la grande théorie de la souffrance morale, pire
que la souffrance physique. L'ombre gigantesque des
deux gros clochers se répand sur cette sombre élégie.
Autour du bas-relief le sculpteur a gravé une légende
que j'ai copiée.
(~c.)
0 vos OMM!~ qui <?M~M~6?' viam, attendite et videte
si est dolor similis ~cM< dolor ?MC! ~5~.
Devant cette sévère façade, à quelques pas de
cette double lamentation de Job et de Jésus, dé char-
mants petits enfants, gais et roses, s'ébattaient sur
une pelouse verte et faisaient brouter avec de grands
cris, un pauvre lapin tout ensemble apprivoisé et effa-
rouché. Personne autre ne passait par lé chemin.
Il y a une seconde belle église dans Andernach.
Celle-ci est gothique. C'est une nef du quatorzième
siècle aujourd'hui transformée en écurie de caserne et
gardée par des cavaliers prussiens, le sabre au poing.
Par la porte entr'ouverte on aperçoit une longue file
de croupes de chevaux qui se perd dans l'ombre des
chapelles. Au-dessus du portail on lit ~a/!6'~ Ma?-i'<ï,
ora pro nabis. Ce sont à présent les chevaux qui disent
cela.
J'aurais voulu monter dans la curieuse tour que je
vois de ma croisée, et qui est, selon toute apparence,
l'ancienne vedette de la ville; mais l'escalier en est
rompu et les voûtes en sont effondrées. Il m'a fallu y
renoncer. Du reste, la magnifique masure a tant de
ileurs, de si charmantes fleurs, des fleurs disposées
avec tant de goût et entretenues avec tant de soin à
toutes les fenêtres, qu'on la croirait habitée. Elle est
habitée en effet, habitée par la plus coquette et la plus
farouche à la fois des habitantes, par cette douce fée
invisible qui se loge dans toutes les ruines, qui les
prend pour elle et pour elle seule, qui en défonce tous
les étages, tous les plafonds, tous les escaliers, afin
que le pas de l'homme n'y trouble pas les nids des
oiseaux, et qui met à toutes les croisées et devant
toutes les portes des pots de fleurs qu'elle sait faire,
en fée qu'elle est, avec toute vieille pierre creusée par
la pluie ou ébréchée par le temps.
LETTRE XIV
LE RHIN
Diverses déclarations d'amour à des choses de la création. L'auteur cite
Boileau. Groupe de tous les fleuves. Histoire. Les volcans.
Les celtes. Les romains. -'Les colonies romaines. Quelles ruines
il y avait sur le Rhin il y a douze cents ans. Charlemagne. -Fin du
Rhin historique. Commencement du Rhin fabuleux. Mythologie
gothique. Fourmillement des légendes. Le hideux et le charmant
meiés sous mille formes dans une lueur fantastique. Dénombrement
des figures chimériques.–Les fables pâlissent; le jour se fait; l'his-
toire reparait. Ce que font quatre hommes assis sur une pierre.
Rhens. Triple naissance de trois grandes choses presque au même
lieu et au même moment. Le Rhin religieux et militaire. Les
princes ecclésiastiques composés des mêmes éléments que le pape.-Qui
se développe empiète. Les comtes palatins protestent par )e moyen
des comtesses palatines. Établissement des ordres de chevalerie.
Naissance des villes marchandes. Brigands gigantesques du Rhin.
Les Burgraves. Ce que font pendant ce temps-là les choses invisibles.
Jean Huss.- Doucin. Un fait naît à Nuremberg. Un autre fait
naît à Strasbourg. La face du monde va changer. Hymne au
Rhin. Ce que le Rhin était pour Homère, pour Virgile, -pour
Shakespeare. Ce qu'[Link] pour nous. -A qui il est. Souvenirs
historiques. Pépin le Bref. L'empire de Charlemagne comparé à
l'empire de Napoléon. Explication de la façon dont s'est disloqué,
de siècle en siècle et lambeau par lambeau, l'empire de Charlemagne.
Comment Napoléon disposa le Rhin dans la partie qu'il jouait.
Récapitulation. Les quatre phases du Rhin. Le Rhin sym-
bolique. A quel grand fait il ressemble.
Saint-Goar,nM&t,
Vous savez, je vous l'ai dit souvent, j'aime les
fleuves. Lesfleuves charrient les idées aussibien queles
marchandises. Tout a son rôle magnifique dans la créa-
tion. Les fleuves, comme d'immenses clairons,chantent
à l'océan la 'beauté de la terre, la culture des champs,
la splendeur des villes et la gloire des hommes.
Et, je vous l'ai dit aussi, entre tous les fleuves,
j'aime le Rhin. La première fois que j'ai vu le Rhin,
c'était il y a un an, à Kehl, en passant le pont de ba-
teaux. La nuit tombait, la voiture allait au pas. Je me
souviens que j'éprouvai alors un certain respect en
traversant le vieux neuve. J'avais envie de le voir de-
puis longtemps. Ce n'est jamais sans émotion que
j'entre en communication, j'ai presque dit en commu-
nion, avec ces grandes choses de la nature qui sont
aussi de grandes choses dans l'histoire. Ajoutez à cela
que les objets les plus disparates me présentent, je ne
sais pourquoi, des affinités et des harmonies étranges.
Vous souvenez-vous, mon ami, du Rhône à la Valse-
rine ? Nous l'avons vu ensemble en 1825, dans ce
doux voyage de Suisse qui est un des souvenirs lumi-
neux de ma vie. Nous avions alors vingt ans! Vous
rappelez-vous avec quel cri de rage, avec quel rugis-
sement féroce le Rhône se précipitait dans le gouffre,
pendant que le frêle pont de bois tremblait sous nos
pieds? Eh bien, depuis ce temps-là, le Rhône éveillait
dans mon esprit l'idée du tigre, le Rhin y éveillait
l'idée du lion.
Ce soir-là, quand je vis le Rhin pour la première
fois, cette idée ne se dérangea pas. Je contemplai long-
temps ce fier et noble fleuve, violent, mais sans fureur;
sauvage, mais majestueux. Il était endé e,t magnifique
au moment ou je le traversais. Il essuyait aux bateaux
du pont sa crinière fauve, sa barbe limoneuse, comme dit
Boileau. Ses deux rives se perdaient dans le crépus-
cule. Son bruit était un rugissementpuissantetpaisible.
Je lui trouvais quelque chose de la grande mer.
Oui, mon ami, c'est un noble fleuve, féodal, répu-
blicain, impérial, digne d'être à la fois français et alle-
mand. Il y a toute l'histoire de l'Europe considérée sous
ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers
et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait
bondir la France, dans ce murmure profond qui fait
rêver l'Allemagne.
Le Rhin réunit tout. Le Rhin est rapide comme le
Rhône, large comme la Loire, encaissé comme la Meuse,
tortueux comme la Seine, limpide et vert comme la
Somme, historique comme le Tibre, royal comme le
Danube, mystérieux comme le Nil, pailleté d'or comme
un fleuve d'Amérique, couvert de fables et de fantômes
comme un fleuve d'Asie.
Avant que l'histoire écrivît, avant que l'homme
existât peut-être, ou est le Rhin aujourd'hui, fumait et
flamboyait une double chaîne de volcans qui se sont
éteints en laissant sur le sol deux tas de laves et de
basaltes disposés parallèlement comme deux longues
murailles. A la même époque, les cristallisations gi-
gantesques qui sont les montagnes primitives s'ache-
vaient, les alluvions énormes qui sont les montagnes
secondaires se desséchaient, l'effrayant monceau que
nous appelons aujourd'hui les Alpes se refroidissait
lentement, les neiges s'y accumulaient; deux grands
écoulements de ces neiges se répandirent sur la
terre; l'un, l'écoulement du versant septentrional, tra-
versa les plaines, rencontra la double tranchée des
volcans éteints et s'en alla par là à l'Océan; l'autre,
l'écoulement du versant occidental, tomba de mon-
tagne en montagne, côtoya cet autre bloc de volcans
expirés que nous nommons l'Ardèche, et se perdit
dans la Méditerranée. Le premier de ces écoulements,
c'est le Rhin; le second, c'est le Rhône.
Les premiers hommes que l'histoire voit poindre
sur les bords du Rhin, c'est cette grande famille de
peuples à demi sauvages qui. s'appelaient ~e~ et que
Rome appela gaulois; qui ipsorum /ut~M« CELT~ ?to~
zero GALU !;OM/ï~Mr, dit César. Les rauraques s'éta-
blirent plus près de la source, les argentoraques et
les moguntiens plus près de l'embouchure. Puis,
quand l'heure fut venue, Rome apparut; César passa
le Rhin; Drusus édifia ses cinquante citadelles; le
consul Munatius Plancus commença une ville sur la
croupe septentrionale du Jura; Martius-Vipsanius
Agrippa bâtit un fort devant le dégorgement du Mein,
puis il établit une colonie vis-à-vis de Tuitium; le
sénateur Antoine fonda sous Néron un municipe près
de la mer batave et tout le Rhin fut sous la main de
Rome. Quand la vingt-deuxième légion, qui avait
campé sous les oliviers mêmes ou agonisa Jésus-Christ,
revint du siège de Jérusalem, Titus l'envoya sur le
Rhin. La légion romaine continua l'oeuvre de Martius
Agrippa; une ville semblait nécessaire aux conqué-
rants pour lier le Melibocus au Taunus, et Moguntia-
cum, ébauchée par Martius, fut construite par la lé-
gion, puis agrandie ensuite par Trajan et embellie par
Adrien. Chose frappante et qu'il faut noter en pas-
sant, cette vingt-deuxième légion avait amené
avec elle Crescentius, qui le premier porta la parole du
Christ dans le Rhingau et y fonda la religion nouvelle.
Dieu voulait que ces mêmes hommes aveugles qui
avaient renversé la dernière pierre du temple sur le
Jourdain en reposassent la première pierre sur le
Rhin.–Après Trajan et Adrien, vint Julien, qui
dressa une forteresse sur le confluent du Rhin et de
la Moselle après Julien, Valentinien, qui érigea des
châteaux sur les deux volcans éteints que nous nom-
mons le Lowemberg et le Stromberg; et ainsi se trouva
nouée et consolidée en peu de siècles, comme une
chaîne rivée sur le fleuve, cette longue et robuste ligne
de colonies romaines, Vinicella, Altavilla, Lorca, Tra-
jani castrum, Versalia, Mola Romanorum, Turris Alba,
Victoria, Rodobriga, Antoniacum, Sentiacum, Rigodu-
lum, Rigomagum, Tulpetum, Broïlum, qui part de la
Cornu Romanorum au lac de Constance, descend le
Rhin en s'appuyant sur Augusta, qui est Bâle sur
Argentina, qui est Strasbourg, sur Moguntiacum, qui
est Mayence, sur Coniluentia, qui est Coblentz, sur
Colonia Agrippina, qui est Cologne, et va se ratta-
cher, près de l'Océan, à Trajectum ad Mosam, qui
est Maëstricht et à Trajectum ad Rhenum, qui est
Utrecht.
Dès lors le Rhin fut romain. Il ne fut plus que le
fleuve arrosant la province helvétique ultérieure, la
première et la seconde Germanie, la première Belgique
et la province batave. Le gaulois chevelu du nord,
que venaient voir par curiosité, au troisième siècle,
le gaulois à toge de Milan et le gaulois à braies de
Lyon, le gaulois chevelu fut dompté. Les châteaux
romains de la rive gauche tinrent en respect la rive
droite, et le légionnaire vêtu de drap de Trêves, armé
d'une pertuisane de Tongres, n'eut plus qu'à surveiller
du haut des rochers le vieux chariot de guerre des
germains, massive tour roulante, aux roues armées de
faulx, au timon hérissé de piques, traînée par des
bœufs, crénelée pour dix archers, qui se hasardait
quelquefois de l'autre côté du Rhin jusque sous la ba-
liste des forteresses de Drusus.
Cet effrayant passage des hommes du nord aux ré-
gions du midi qui se renouvelle fatalement à de cer-
taines époques climatériques de la vie des nations, et
qu'on appelle l'invasion des barbares, vint submerger
Rome quand fut arrivé l'instant ou Rome devait se
transformer. La barrière granitique et militaire des
citadelles du Rhin fut écrasée par ce débordement, et
il y eut un moment, vers le sixième siècle, ou les crêtes
du Rhin furent couronnées de ruines romaines comme
elles le sont aujourd'hui de ruines féodales.
Charlemagne restaura ces décombres, refit ces for-
teresses, les opposa aux vieilles hordes germaines re-
naissantes sous d'autres noms, aux boëmans, aux abo-
drites, aux welebates, aux sarabes; bâtit à Mayence,
où fut enterrée sa femme Fastrada, un pont à piles de
pierre dont on voit encore, dit-on, les ruines sous
l'eau releva l'aqueduc de Bonn répara les voies
romaines de Victoria, aujourd'hui Neuwied; de Bac-
chiara, aujourd'hui Bacharach; de Vinicella, aujour-
d'hui Winkel; et de Thronus Bacchi, aujourd'hui Trar-
bach et se construisit à lui-même, des débris d'un
bain de Julien, un palais, le Saal, à Nieder-Ingelheim.
Mais, malgré tout son génie et toute sa volonté, Char-
lemagne ne fit que galvaniser des ossements. La vieille
Rome était morte. La physionomie du Rhin était
changée.
Déjà, comme je l'ai indiqué plus haut, sous la do-
mination romaine, un germe inaperçu avait été déposé
dans leRhingau. Le christianisme, cet aigle divin qui
commençait à déployer ses ailes, avait pondu dans ces
rochers son œuf, qui contenait un monde. A l'exemple
de Crescentius, qui, dès l'an 70, évangélisait le Taunus,
saint Apollinaire avait visité Rigomagum saint Goar
avait prêché à Bacchiara; saint Martin, évêque de
Tours, avait catéchisé Confluentia saint Materne,
avant d'aller à Tongres, avait habité Cologne; saint
Eucharius s'était bâti un ermitage dans les bois près
de Trèves et, dans les mêmes forêts, saint Gézélin,
debout pendant trois ans sur une colonne, avait lutté
corps à corp s avec une statue de Diane, qu'il avait fini
par faire crouler, pour ainsi dire, en la regardant.
A Trèves même beaucoup de chrétiens obscurs étaient
morts de la mort des martyrs dans la cour du palais
des préfets de la Gaule, et l'on avait jeté leur cendre
au vent; mais cette cendre était une semence.
La graine était dans le sillon; mais, tant que dura
le passage des barbares, rien ne leva.
Bien au contraire, il se fit un écroulement profond
où la civilisation sembla tomber; la chaîne des tradi-
tions certaines se rompit; l'histoire parut s'effacer; les
hommes et les événements de cette sombre époque
traversèrent le Rhin comme des ombres, jetant à peine
au fleuve un reflet fantastique, évanoui aussitôt qu'a-
perçu.
De là, pour le Rhin, après une période historique,.
une période merveilleuse.
L'imagination de l'homme, pas plus que la nature,
n'accepte le vide. Où se tait le bruit humain, la nature
fait jaser les nids d'oiseaux, chuchoter les feuilles-
d'arbres et murmurer les mille voix de la solitude.
Ou cesse la certitude historique, l'imagination fait
vivre l'ombre, le rêve et l'apparence. Les fables vé-
gètent, croissent, s'entre-mèlent et fleurissent dans les
lacunes de l'histoire écroulée, comme les aubépines et
les gentianes dans les crevasses d'un palais en ruine.
La civilisation est comme le soleil elle a ses nuits
et ses jours, ses plénitudes et ses éclipses, elle dispa-
raît et reparaît.
Dès qu'une aube de civilisation renaissante com-
mença à poindre sur le Taunus, il y eut sur les bords
du Rhin un adorable gazouillement de légendes et de
fabliaux; dans toutes les parties éclairées par ce rayon
lointain, mille figures surnaturelles et charmantes res-
plendirent tout à coup, tandis que dans les parties
sombres des formes hideuses et d'effrayants fantômes
s'agitaient. Alors, pendant que se bâtissaient, avec de
belles basaltes neuves, à côté des décombres romains,
aujourd'hui effacés, les châteaux saxons et gothiques,
aujourd'hui démantelés, toute une population d'êtres
imaginaires, en communication directe avec les belles
filles et les beaux chevaliers, se répandit dans le Rhin-
gau, les oréades, qui prirent les bois; les ondins, qui
prirent les eaux; les gnomes, qui prirent le dedans de
la terre l'esprit des rochers le frappeur; le chasseur
noir, traversant les halliers monté sur un grand cerf
à seize andouillers; la pucelle du marais noir; les six
pucelles du marais rouge Wodan, le dieu à dix mains
les douze hommes noirs l'étourneau qui proposait des
énigmes; le corbeau qui croassait sa chanson; la pie
qui racontait l'histoire de sa grand'mère les marmou-
sets du Zeitelmoos; Éverard le Barbu, qui conseillait
les princes égarés à la chasse; Sigefroi le Cornu, qui
assommait les dragons dans les antres. Le diable posa
sa pierre à Teufelstein et son échelle 'à Teufelsleiter;
il osa même aller prêcher publiquement à Gernsbach,
près de la forêt Noire mais heureusement Dieu dressa
de l'autre côté du fleuve, en face de la Chaire du Diable,
la Chaire de l'Ange. Pendant que les Sept-Montagnes,
ce vaste cratère éteint, se remplissaient de monstres,
d'hydres et de spectres gigantesques, à l'autre extré-
mité de la chaîne, à l'entrée du Rhingau, l'âpre vent
de la Wisper apportait jusqu'à Bingen des nuées de
vieilles fées petites comme des sauterelles. La mytho-
logie se greffa, dans ces vallées, sur la légende des
y produisit des résultats étranges, bizarres
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saints, et
fleurs de l'imagination humaine. Le Drachenfels eut,
sous d'autres noms, sa tarasque et sa sainte Marthe
la double fable d'Écho et d'Hylas s'installa dans le re-
doutable rocher de Lurley; la pucelle-serpent rampa
dans les souterrains d'Augst; Hatto, le mauvais évêque,
fut mangé dans sa tour par ses sujets changés en rats;
les sept sœurs moqueuses de Schoenberg furent méta-
morphosées en rochers, et le Rhin eut ses demoiselles
comme la Meuse avait ses daines. Le démon Urian
passa le Rhin à Dusseldorf, ayant sur son dos, ployée
en deux comme un sac de meunier, la grosse dune
qu'il avait prise au bord de la mer, à Leyde, pour en-
gloutir Aix-la-Chapelle, et que, épuisé de fatigue et
trompé par une vieille femme, il laissa tomber stupi-
dement aux portes de la ville impériale, où cette dune
est aujourd'hui le Loosberg. A cette époque, plongée
pour nous dans une pénombre où des lueurs magiques
étincellent çà et là, ce ne sont dans ces bois, dans ces
rochers, dans ces vallons, qu'apparitions, visions, pro-
digieuses rencontres, chasses diaboliques, châteaux
infernaux, bruits de harpes dans les taillis, chansons
mélodieuses chantées par des chanteuses invisibles,
affreux éclats de rire poussés par des passants mysté-
rieux. Des héros humains, presque aussi fantastiques
que les personnages surnaturels, Cunon de Sayn, Sibo
de Lorch, la forte épée, Griso le païen, Attich, duc
d'Alsace, Thassilo, duc de Bavière, Anthyse, duc des
francs, Samo, roi des vendes, errent effarés dans ces
futaies vertigineuses, cherchant et pleurant leurs belles,
longues et sveltes princesses blanches couronnées de
noms charmants, Gela, Garlinde, Liba, Williswinde,
Schonetta. Tous ces aventuriers, à demi enfoncés dans
l'impossible et tenant à peine par le talon à la vie
réelle, vont et viennent dans les légendes, perdus vers
le soir dans les forêts inextricables, cassant les ronces
et les épines, comme le C/y~a~ mort d'Albert
Durer, sous le pas de leur lourd cheval, suivis de leur
lévrier efftanqué, regardés entre deux branches par des
larves, et accostant dans l'ombre tantôt quelque noir
charbonnier assis près d'un feu, qui est Satan entassant
dans un chaudron les âmes des trépassés; tantôt des
nymphes toutes nues qui leur offrent des cassettes
pleines de pierreries; tantôt de petits hommes vieux,
lesquels leur rendent leur sœur, leur fille ou leur fian-
cée, qu'ils ont retrouvée sur une montagne, endormie
dans un lit de mousse, au fond d'un beau pavillon
tapissé de coraux, de coquilles et de cristaux; tantôt
quelque puissant nain qui, disent les vieux poëmes,
y/e~ parole de ~<~m~.
Parmi ces héros chimériques surgissent de temps en
temps des figures de chair et d'os d'abord et surtout
Charlemagne et Roland; Charlemagne à tous les âges,
enfant, jeune homme, vieillard; Charlemagne, que la
légende fait naître chez un meunier, dans la forêt
Noire; Roland, qu'elle fait mourir, non à Roncevaux
des coups de toute une armée, mais d'amour sur le
Rhin, dans le couvent de'Nonnenswerth; plus tard,
l'empereur Othon, Frédéric Barberousse et Adolphe de.
Nassau. Ces hommes historiques, mêlés dans les contes
aux personnages merveilleux, c'est la tradition des faits
réels qui persiste sous l'encombrement des rêveries et
des imaginations, c'est l'histoire qui se fait vaguement
jour à travers les fables, c'est la ruine qui reparaît çà
et là sous les fleurs.
Cependant les ombres se dissipent, les contes s'ef-
facent, le jour se fait, la civilisation se reforme et l'his-
toire reprend figure avec elle.
Voici que quatre hommes venus de quatre côtés
différents se réunissent de temps en temps près d'une
pierre qui est au bord du Rhin, sur la rive gauche, à
quelques pas d'une allée d'arbres, entre Rhens et Ka-
pellen. Ces quatre hommes s'asseyent sur cette pierre,
et là ils font et défont les empereurs d'Allemagne. Ces
hommes sont les quatre électeurs du Rhin, cette pierre,
c'est le siége royal, Kœnigsthul.
Le lieu qu'ils ont choisi, à peu près au milieu de la
vallée du Rhin, Rhens, qui est à l'électeur de Cologne,
regarde à la fois, à l'ouest, sur la rive gauche, Kapel-
len, qui est à l'électeur de Trèves; et au nord, sur la
rive droite, d'un côté Oberlahnstein, qui est à l'électeur
de Mayence, et de l'autre Braubach, qui est à l'électeur
palatin. En une heure chaque électeur peut se rendre
à Rhens de chez lui.
De leur côté, tous les ans, le second jour de la Pen-
tecôte, les notables de Coblenz et de Rhens se réunis-
sent au même lieu sous prétexte de fête, et confèrent
entre eux de certaines choses obscures commence-
ment de commune et de bourgeoisie faisant sourdement
son trou dans les fondations du formidable édifice ger-
manique déjà tout construit; vivace et éternelle con-
spiration des petits contre les grands germant auda-
cieusement près du Kœnigsthûl, à l'ombre même de ce
trône de pierre de la féodalité.
Presque au même endroit, dans le château électo-
ral de Stolzenfels, qui domine la petite ville de Kapel-
len, aujourd'hui ruine magnifique, Werner, archevêque
de Cologne, loge et entretient de 1380 à 1A18 des al-
chimistes qui ne font pas d'or, mais qui trouvent, en
cheminant vers la pierre philosophale, plusieurs des
grandes lois de la chimie. Ainsi, dans un espace de
temps assez court, le même point du Rhin, le lieu à
peine remarqué aujourd'hui qui fait face à l'embou-
chure de la Lahn, voit naître pour l'Allemagne l'empire,
la démocratie et la science.
Désormais le Rhin a pris un aspect tout ensemble
militaire et religieux. Les abbayes et les couvents se
multiplient; les églises à mi-côte rattachent aux donjons
de la montagne les villages du bord du fleuve, image
frappante, et renouvelée à chaque tournant du Rhin,
de la façon dont le prêtre doit être situé dans la so-
ciété humaine. Les princes ecclésiastiques multiplient
les édifices dans le Rhingau, comme avaient fait mille
ans auparavant les prêtres de Rome. L'archevêque
LE RHIN. i. 14
Baudoin de Trèves bâtit l'église d'Oberwesel l'arche-
vêque Henri de Wittingen construit le pont de Coblentz
sur la Moselle; l'archevêque Walram de Juliers sanc-
tifie par une croix de pierre magnifiquement sculptée
les ruines romaines et le piton volcanique de Goders-
berg, ruines et collines quelque peu suspectes de
magie. Le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel se
mêlent dans ces princes comme dans le pape. De là
une juridiction double qui prend l'âme et le corps et
ne s'arrête pas, comme dans les états purement sécu-
liers, devant le bénéfice de clergie. Jean de Barnich,
chapelain de Saint-Goar, empoisonne avec le vin de la
communion sa dame, la comtesse de Katzenellenbo-
gen l'électeur de Cologne, comme son évêque, l'ex-
communie, et, comme son prince, le fait brûler vif.
De son côté, l'électeur palatin sent le besoin de
protester. perpétuellement contre les empiétements
possibles des trois archevêques de Cologne, de Trèves
et de Mayence; et les comtesses palatines vont faire
leurs couches, en signe de souveraineté, dans la
Pfalz, tour bâtie devant Caub au milieu même du
Rhin.
En même temps, au milieu de ces développements
simultanés ou successifs des princes-électeurs, les
ordres de chevalerie prennent position sur le Rhin.
L'ordre Teutonique s'installe à Mayence, en vue du
Taunus, tandis que, près de Trèves, en vue des Sept-
Montagnes, les chevaliers de Rhodes s'établissent à
Martinshof. De Mayence l'ordre Teutonique se ramifie
jusqu'à Coblentz, où une de ses commanderies prend
pied. Les templiers, déjà maîtres de Courgenay et de
Porentruy dans l'évêché de Bâle, avaient Boppart et
Saint-Goar au bord du Rhin, et Trarbach entre le Rhin
et la Moselle. C'est ce même Trarbach, le pays des
vins exquis, le Thronus Bacchi des romains, qui ap-
partint plus tard à ce Pierre Flotte, que le pape Boni-
face appelait ~or~e de corps et aveugle d'esprit.
Tandis que les princes, les évêques et les cheva-
liers faisaient leurs fondations, le commerce faisait ses
colonies. Une foule de petites villes marchandes ger-
mèrent, à l'imitation de Coblenz sur la Moselle et de
Mayence devant le Mein, au confluent de toutes les
rivières et de tous les torrents que versent dans le
Rhin les innombrables vallées du Hündsruck, du'IIo-
henruck, des crêtes de Hammerstein et des Sept-Mon-
tagnes. Bingen se posa sur la Nahe; Niederlahnstein,
sur la Lahn; Engers, vis-à-vis la Sayn; Irrlich, sur la
Wied; Linz, en face de l'Aar; Rheindorf, sur les Mahr-
bachs et Berghein, sur la Sieg.
Cependant, dans tous les intervalles qui séparaient
les princes ecclésiastiques et les princes féodaux, les
commanderies des chevaliers-moines et les bailliages
des communes, l'esprit des temps et la nature des lieux
avaient fait croître une singulière race de seigneurs.
Du lac de Constance aux Sept-Montagnes, chaque
crête du Rhin avait son burg et son burgrave. Ces
formidables barons du Rhin, produits robustes d'une
nature âpre et farouche, nichés dans les basaltes et
les bruyères, crénelés dans leur trou et servis à ge-
noux par leurs officiers comme l'empereur, hommes
de proie tenant tout ensemble de l'aigle et du hibou,
puissants seulement autour d'eux, mais tout-puissants
autour d'eux, maîtrisaient le ravin et la vallée, levaient
des soldats, battaient les routes, imposaient des
péages, rançonnaient les marchands, qu'ils vinssent de
Saint-Gall ou de Dusseldorf, barraient le Rhin avec
leur chaîne et envoyaient fièrement des cartels aux
villes voisines quand elles se hasardaient à leur faire
affront. C'est ainsi que le burgrave d'Ockenfels provo-
qua la grosse commune de Linz, et le chevalier Haus-
ner du Hegau la ville impériale de Kaufbeuern. Quel-
quefois, dans ces étranges duels, les villes, ne se sen-
tant pas assez fortes,. avaient peur et demandaient
secours à l'empereur; alors le burgrave éclatait de
rire, et, à la prochaine fête patronale, il allait insolem-
ment au tournoi de la ville, monté sur l'âne de son
meunier. Pendant les effroyables guerres d'Adolphe de
Nassau et de Didier d'Isembourg, plusieurs de ces
chevaliers qui avaient leurs forteresses dans le Taunus
poussèrent l'audace jusqu'à aller piller un des fau-
bourgs de Mayence sous les yeux mêmes des deux
prétendants qui se disputaient la ville. C'était leur fa-
çon d'être neutres. Le burgrave n'était ni pour Isem-
bourg ni pour Nassau; il était pour le burgrave. Ce
n'est que sous Maximilien, quand le grand capitaine du
saint-empire, George de Frundsberg, eut détruit le
dernier des burgs, Hohenkraehen, qu'expira cette re-
doutable espèce de gentilshommes sauvages qui com-
mence au dixième siècle par les burgraves-héros et
qui finit au seizième par les burgraves-brigands.
Mais les choses invisibles dont les résultats ne
.prennent corps qu'après beaucoup d'années s'accom-
plissaient aussi sur le Rhin, en même temps que le
commerce, et sur les mêmes bateaux, pour ainsi dire,
l'esprit d'hérésie, d'examen et de liberté montait et
descendait ce grand fleuve sur lequel il semble que
toute la pensée de l'humanité dût passer. On pourrait
dire que l'âme de Tanquelin, qui au douzième siècle
prêchait contre le pape devant la cathédrale d'Anvers,
escorté de trois mille sectaires armés, avec la pompe
et l'équipage d'un roi, remonta le Rhin après sa mort,
et alla inspirer Jean Huss dans sa maison de Con-
stance, puis des Alpes redescendit le Rhône et fit sur-
gir Doucet dans le comtat d'Avignon. Jean Huss fut
brûlé, Doucet .fut écartelé. L'heure de Luther n'avait
pas encore sonné. Dans les voies de la providence, il
y a des hommes pour. les fruits verts et d'autres
hommes pour les fruits mûrs.
Cependant le seizième siècle approchait. Le Rhin
avait vu naître au quatorzième siècle, non loin de lui,
à Nuremberg, l'artillerie; et au quinzième, sur sa rive
même, à Strasbourg, l'imprimerie. En HOO, Cologne
avait fondu la fameuse couleuvrine de quatorze pieds
de long. En 1A72, Vindelin de Spire avait imprimé sa
bible. Un nouveau monde allait surgir, et, chose re-
marquable et digne qu'on y insiste, c'est sur les bords
du Rhin que venaient de trouver et de prendre une
nouvelle forme ces deux mystérieux outils avec les-
quels Dieu travaille sans cesse à la civilisation de
l'homme, la catapulte et le livre, la guerre et la pensée.
Le Rhin, dans les destinées de l'Europe, a une
sorte de signification providentielle. C'est le grand
fossé transversal qui sépare le sud du nord. La pro-
vidence en a fait le neuve-frontière les forteresses en
ont fait le fleuve-muraille. Le Rhin a vu la figure et a
reflété l'ombre de presque tous les grands hommes de
guerre qui, depuis trente siècles, ont labouré le vieux
continent avec ce soc qu'on appelle l'épée. César a
traversé le Rhin en montant du midi Attila a traverse
le Rhin en descendant du septentrion. Clovis y a ga-
gné la bataille de Tolbiac. Charlemagne et Bonaparte
y ont régné. L'empereur Frédéric Barberousse, l'em-
pereur Rodolphe de Hapsbourg et le palatin Frédéric 1er
y ont été grands, victorieux et formidables. Gustave-
Adolphe y a commandé ses armées du haut de la gué-
rite de Caub. Louis XIV a vu le Rhin. 7?M~t Co?M~
l'ont passé! Hélas Turenne aussi. Drusus y a sa pierre
à Mayence comme Marceau à Coblenz et Hoche à An-
dernach. Pour l'œil du penseur qui voit vivre l'his-
toire. deux grands aigles planent perpétuellement sur
le Rhin. l'aigle des légions romaines et l'aigle des régi-
ments français.
Ce noble Rhin, que les romains nommaient Rhenus
~M~er&M~ tantôt porte les ponts de bateaux hérissés de
lances, de pertuisanes ou de bayonnettes, qui versent
sur l'Allemagne les armées d'Italie, d'Espagne et de
France, ou reversent sur l'ancien monde romain, tou-
jours géographiquementadhérent, les anciennes hordes
barbares, toujours les mêmes aussi; tantôt charrie pa-
cifiquement les sapins de la Murg et de Saint-Gall, les
porphyres et les serpentines de Bâlé la potasse de
Bingen, le sel de Karlshall, les cuirs de Stromberg, le
vif-argent de Lansberg, les vins de Johannisberg et de
Bacharach, les ardoises de Caub, les saumons d'Ober-
wesel, les cerises de Salzig, le charbon de bois de
Boppart, la vaisselle de fer-blanc de Coblenz, la verre-
rie de la Moselle, les fers forgés de Bendorf, les tufs
et les meules d'Andernach, les tôles de Neuwied, les
eaux minérales d'Antoniustein, les draps et les pote-
ries de Wallendar, les vins rouges de l'Aar, le cuivre
et le plomb de Linz, la pierre de taille de Kœnigswin-
ter, les laines et les soieries de Cologne et il accom-
plit majestueusement à travers l'Europe, selon la vo-
lonté de Dieu, sa double fonction de fleuve de la guerre
et de fleuve de la paix, ayant sans interruption, sur
la double rangée de collines qui encaisse la plus
notable partie de son cours, d'un côté des chênes,
de l'autre des vignes, c'est-à-dire d'un côté le nord,
de l'autre le midi, d'un côté la force, de l'autre la
joie.
Pour Homère, le Rhin n'existait pas. C'était un des
fleuves probables, mais inconnus, de ce sombre pays
des cimmériens sur lesquels il pleut sans cesse et qui
ne voient jamais le soleil. Pour Virgile, ce n'était pas
le fleuve inconnu, mais le fleuve glacé. Frigora 7?/!6M!
Pour Shakespeare, c'est le beau T~'M; ~M/M~ Rlaine.
Pour nous, jusqu'au jour où le Rhin sera la question
de l'Europe, c'est l'excursion pittoresque à la mode,
la promenade des désœuvrés d'Ems, de Bade et de
Spa.
Pétrarque est venu à Aix-la-Chapelle, mais je ne
crois pas qu'il ait parlé du Rhin.
La géographie donne, avec cette volonté inflexible
des pentes, des bassins et des versants que tous les
congrès du monde ne peuvent contrarier longtemps,
la géographie donne la rive gauche du Rhin à la
France. La divine providence lui a donné trois fois les
deux rives; sous Pépin le Bref, sous Charlemagne et
sous Napoléon.
L'empire de Pépin le Bref était à cheval sur le Rhin.
Il comprenait la France proprement dite, moins l'Aqui-
taine et la Gascogne, et l'Allemagne proprement dite,
jusqu'au pays des bavarois exclusivement.
L'empire de Charlemagne était deux fois plus grand
que ne l'a été l'empire de Napoléon.
îl est vrai, et ceci est considérable, que Napoléon
avait trois empires, ou, pour mieux dire, était empe-
reur de trois façons immédiatement et directement,
de l'empire français; médiatement et par ses frères,
de l'Espagne, de l'Italie, de la Westphalie et de la Hol-
lande, royaumes dont il avait fait les contre-forts de
l'empire central; moralement et par droit de supré-
matie, de l'Europe, qui n'était plus que la base, de
jour en jour plus envahie, de son prodigieux édifice.
Compris de cette manière, l'empire de Napoléon
égalait au moins celui de Charlemagne.
Charlemagne, dont l'empire avait le même centre
et le même mode de génération que l'empire de Napo-
léon, prit et aggloméra autour de l'héritage de Pépin le
Bref la Saxe jusqu'à l'Elbe, la Germanie jusqu'à la Saal,
l'Esclavonie jusqu'au Danube, la Dalmatie jusqu'aux
bouches du Cattaro, l'Italie jusqu'à Gaëte, l'Espagne
jusqu'àl'Ebre.
11 ne s'arrêta en Italie qu'aux limites des bénéven-
tins et des grecs, et en Espagne qu'aux frontières des
sarrasins.
Quand cette immense formation se décomposa pour
la première fois, en 8~3, Louis le Débonnaire étant
mort et ayant déjà laissé reprendre aux sarrasins leur
part, c'est-à-dire toute la tranche de l'Espagne com-
prise entre l'Èbre et le Llobregat, des trois morceaux
en lesquels l'empire se brisa il y eut de quoi faire un
empereur, Lothaire qui eut l'Italie et un grand frag-
ment triangulaire de la Gaule, et deux rois, Louis qui
eut la Germanie, et Charles qui eut la France. Puis,
en 855, quand le premier des trois lambeaux se divisa
à son tour, de ces morceaux d'un morceau de l'empire
de Charlemagne on put encore faire un empereur,
Louis, avec l'Italie, un roi, Charles, avec la Provence
et la Bourgogne, et un autre roi, Lothaire, avec l'Aus-
trasie, qui s'appela dès lors Lotharingie, puis Lorraine.
Quand vint le moment où le deuxième lot, le royaume
de Louis le Germanique, se déchira, le plus gros débris
forma l'empire d'Allemagne, et dans les petits frag-
ments s'installà l'innombrable fourmilière des comtés,
des duchés, des principautés et des villes libres, pro-
tégée par les margraviats, gardiens des frontières.
Enfin, quand le troisième morceau, l'état de Charles le
Chauve, plia et se rompit sous le poids des ans et des
princes, cette dernière ruine [Link] la formation
d'un roi, le roi de France de cinq ducs souverains,
les ducs de Bourgogne, de Normandie, de Bretagne,
d'Aquitaine et de Gascogne; et de trois comtes-princes,
le comte de Champagne, le comte de Toulouse et le
comte de Flandre.
Ces empereurs-là sont des titans. Ils tiennent un
moment l'univers dans leurs mains, puis la mort leur
écarte les doigts, et tout tombe.
On peut dire que la rive droite du Rhin appartint
à Napoléon comme à Charlemagne.
Bonaparte ne rêva pas un duché du Rhin, comme
l'avaient fait quelques politiques médiocres dans la
longue lutte de la maison de France contre la maison
d'Autriche. Il savait qu'un royaume longitudinal qui
n'est pas insulaire est impossible, il plie et se coupe
en deux au premier choc violent. Il ne faut pas qu'une
principauté affecte l'ordre simple l'ordre profond est
nécessaire aux états pour se maintenir et résister.
A quelques mutilations et à quelques agglomérations
près, l'empereur prit la confédération du Rhin telle
que la géographie et l'histoire l'avaient. faite, et se
contenta de la systématiser. Il faut que la confédéra-
tion du Rhin fasse front et obstacle au nord ou au
midi. Elle était posée contre la France, l'empereur la
retourna. Sa politique était une main qui plaçait et
déplaçait les empires avec la force d'un géant et la
sagacité d'un joueur d'échecs. En grandissant les
princes du Rhin, l'empereur comprit qu'il accroissait
la couronne de France et qu'il diminuait la couronne
d'Allemagne. En effet, ces électeurs devenus rois, ces
margraves et cés .landgraves devenus grands-ducs,
gagnaient en escarpement du côté de l'Autriche et
de la Russie ce qu'ils perdaient du côté de la France,
grands par devant, petits par derrière, rois pour les
empereurs du nord, préfets pour Napoléon.
Ainsi, pour le Rhin, quatre phases bien distinctes,
quatre physionomies bien tranchées. Première phase,
l'époque antédiluvienne et peut-être préadamite, les
volcans; deuxième phase, l'époque historique an-
cienne, luttes de la Germanie et de Rome, où rayonne
César; troisième phase, l'époque merveilleuse, ou
surgit Charlemagne; quatrième phase,. l'époque his-
torique moderne, luttes de l'Allemagne et de la France,
que domine Napoléon. Car, quoi que fasse l'écrivain
pour éviter la monotonie de ces grandes gloires, quand
on traverse l'histoire européenne d'un bout à l'autre,
César, Charlemagne et Napoléon sont les trois énormes
bornes milliaires, ou plutôt millénaires, qu'on re-
trouve toujours sur son chemin.
Et maintenant, pour terminer par une dernière
observation, le Rhin, fleuve providentiel, semble être
aussi un fleuve symbolique. Dans sa pente, dans son
cours, dans les milieux qu'il traverse, il est, pour
ainsi dire, l'image de la civilisation, qu'il a déjà tant
servie et qu'il servira tant encore. Il descend de
Constance à Rotterdam, du pays des aigles à la ville
des harengs, de la cité des papes, des conciles et des
empereurs, au comptoir des marchands et des bour-
geois, des Alpes à l'Océan, comme l'humanité elle-
même est descendue des idées hautes, immuables,
inaccessibles, sereines, resplendissantes, aux idées
larges, mobiles, orageuses, sombres, utiles, naviga-
bles, dangereuses, insondables, qui se chargent de
tout, qui portent tout, qui fécondent tout/qui englou-
tissent tout de la théocratie à la diplomatie, d'une
grande chose à une autre grande chose.
LETTRE XV
LA SOURIS
D'où viennent les nuées du ciel et les sourires des femmes. –Un tableau.
Velmich, L'auteur recueille une foule de mauvais propos touchant
une ruine qui fait beaucoup jaser sur son compte. Une sombre aven-
ture. Maxime générale ne demandez pas une cloche, quand'elle est
d'argent, à celui qui l'a volée, quand il est prince. Ce que c'est que
la montagne voisine. -A quoi songeait le congrès, en ni5, de donner
aux borusses le pays des ubiens? -Le voyageur monte l'escalier qu'on
ne monte plus. Un paysage du Rhin à vol d'oiseau. Le voyageur
réclame et demande quelques spectres de bonne volonté. II ne réussit
qu'à se faire siffler. –Intérieur de la ruine mal famée. Description
minutieuse. Quatre pages d'un portefemUe.–FhoedoMMS et Kutorga.
/)«? Maüse. Que tous les chats ne mangent pas toutes les
souris. Le voyageur marche sur l'herbe épaisse, ce qui lui rappelle
des choses passées. Il rencontre le génie familier du lieu, lequel ne
lui montre aucune méchante humeur.
Saint-Goar~ août.
Samedi passé il avait plu toute la matinée. J'avais
pris passage à Andérnach sur le dampfschiff le Stadt
~?M/!g:'?M. Nous remontions le Rhin depuis quel-
ques heures, lorsque tout à coup, par je ne sais quel
caprice, car d'ordinaire c'est de là que viennent les
nuées, le vent du sud-ouest, le Favonius de Virgile et
d'Horace, le même qui, sous le nom de Fohn, fait de
si terribles orages sur le lac de Constance, troua d'un
coup d'aile la grosse voûte de nuages que nous avions
sur nos têtes et se mit à en disperser les débris dans
tous les coins du ciel avec une joie d'enfant. En quel-
ques minutes la vraie et éternelle coupole bleue repa-
rut appuyée sur les quatre coins de l'horizon, et un
chaud soleil de midi fit remonter tous les voyageurs
sur le pont.
En ce moment-là nous passions, toujours entre les
vignes et les c/M/ devant un pittoresque et vieux vil-
lage de la rive droite, Velmich, dont le clocher roman,
aujourd'hui stupidement châtré et restauré, était flan-
qué, il y a peu d'années encore, de quatre tourelles-
vedettes comme la tour militaire d'un burgrave. Au-
dessus de Velmich s'élevait presque verticalement un
de ces énormes bancs de laves dont la coupe sur le
Rhin ressemble, dans des proportions démesurées, à la
cassure d'un tronc d'arbre à demi entaillé par la hache
du bûcheron. Sur cette croupe volcanique une superbe
forteresse féodale ruinée, de la même pierre et de la
même couleur, se dressait comme une excroissance
naturelle de la montagne. Tout au bord du Rhin babil-
lait un groupe de jeunes laveuses battant leur linge
au soleil.
Cette rive m'a tenté; je m'y suis fait descendre. Je
connaissais la ruine de Velmich comme une des plus
mal famées et des moins visitées qu'il y eût sur le
Rhin. Pour les voyageurs, elle est d'un abord difficile,
et, dit-on même, dangereux. Pour les paysans, elle est
pleine de spectres et d'histoires effrayantes. Elle est
habitée par des flammes vivantes qui, le jour, se ca-
chent dans des souterrains inaccessibles et ne devien-
nent visibles que la nuit au haut de la grande tour
ronde. Cette grande tour n'est elle-même que le pro-
longement hors de terre d'un' immense puits comblé
aujourd'hui, qui trouait jadis tout le mont et descendait
plus bas que le niveau du Rhin. Dans ce puits, un
seigneur de Velmich, un Falkenstein, nom fatal dans
les légendes, lequel vivait au quatorzième siècle, fai-
sait jeter sans confession qui bon lui semblait parmi
les passants ou parmi ses vassaux. Ce sont toutes
ces âmes en peine qui habitent maintenant le château.
Il y avait à cette époque dans le clocher de Velmich
une cloche d'argent donnée et bénite par Winfried,
évêque de Mayence, en l'année 740, temps mémorable
ou Constantin VI était empereur de Rome à Constan-
tinople, ou le roi païen Massilies avait quatre royaumes
en Espagne, et où régnait en France le roi Clotaire,
plus tard excommunié de triple excommunication par
saint Zacharie, quatrevingt-quatorzième pape. On ne
sonnait jamais cette cloche que pour les prières de
quarante heures, quand un seigneur de Velmich était
gravement malade ou en danger de mort. Or Falkens-
tein, qui ne croyait pas à Dieu, qui ne croyait pas
même au diable, et. qui avait besoin d'argent, eut envie
de cette belle cloche. Il la fit arracher du clocher et
apporter dans son donjon. Le prieur de Velmich s'émut
et monta chez le seigneur, en chasuble et en étole,
précédé de deux enfants de chœur portant la croix,
pour redemander sa cloche. Falskenstein se prit à rire
et lui cria -Tuveux ta cloche? eh bien, <M l'auras, et elle
ne te quittera plus. Cela dit, il fit jeter le prêtre dans le
puits de la tour avec la cloche d'argent liée au cou.
Puis, sur l'ordre du burgrave, on combla avec de
grosses pierres, par-dessus le prêtre et la cloche,
soixante aunes du puits. Quelques jours après, Fal-
kensteiu tomba subitement malade. Alors, quand la
nuit fut venue, l'astrologue et le médecin qui veillaient
près du burgrave entendirent avec terreur le glas de
la cloche d'argent sortir des profondeurs de la terre.
Le lendemain Falkenstein était mort. Depuis ce temps-
là, tous les ans, quand revient l'époque de la mort du
burgrave, dans la nuit du 18 janvier, fête de la Chaire
de Saint-Pierre à Rome, on entend distinctement la
cloche d'argent tinter sous la montagne. Voilà une
des histoires. Ajoutez à cela que le mont voisin,
qui encaisse de l'autre côté le torrent de Velmich, est
lui-même tout entier -la tombe d'un ancien géant; car
l'imagination des hommes, qui a vu avec raison dans
les volcans les grandes forges de la nature, a mis des
cyclopes partout où elle a vu fumer des montagnes, et
tous les Etnas ont leur Polyphème.
J'ai donc commencé à gravir vers la ruine entre le
souvenir de Falkenstein et le souvenir du géant. Il faut
vous dire que je m'étais d'abord fait indiquer le meil-
leur sentier par .des enfants du village, service pour
lequel je leur ai laissé prendre dans ma bourse tout ce
qu'ils ont voulu; car les pièces d'argent et de cuivre
de ces peuples lointains, thalers, gros, pfennings, sont
les choses les plus fantastiques et les plus inintelli-
gibles du monde, et, pour ma part, je ne comprends
rien à ces monnaies barbares imposées par les borusses
au pays des ubiens.
Le sentier est âpre en effet; dangereux, non, si ce
n'est pour les personnes sujettes au vertige, ou peut-
être après les grosses pluies, quand la terre et la roche
sont glissantes. Du reste, cette ruine maudite et re-
doutée a sur les autres ruines du Rhin l'avantage de
n'être pas exploitée. Aucun officieux ne vous suit dans
l'ascension, aucun démonstrateur des spectres ne vous
demande pour boire, aucune porte verrouillée et cade-
nassée ne vous barre le chemin à mi-côte. On grimpe,
on escalade le vieil escalier de basalte des burgraves,
qui reparaît encore par endroits; on s'accroche aux
broussailles et aux touffes d'herbe; personne ne vous
aide et personne ne vous gêne. Au bout de vingt mi-
nutes j'étais au sommet du mont, au seuil de la ruine.
Là, je me suis retourné et j'ai fait halte un moment
avant d'entrer. Derrière moi, sous une poterne changée
en crevasse informe, montait un roide escalier changé
en rampe de gazon. Devant moi se développait un
immense paysage presque géométriquement composé,
sans froideur pourtant, de tranches concentriques;~ à
mes pieds, le village groupé autour de son clocher;
autour du village, un tournant du Rhin autour du
Rhin,unsombre croissant de montagnes couronnées au
loin çà et là de donjons et de vieux châteaux; autour
LE nutN. t. 15
et au-dessus des montagnes, la rondeur du ciel bleu.
Après avoir repris haleine, je suis entré sous la
poterne et j'ai commencé à escalader la pente étroite
de gazon. En cet instant-là, la forteresse éventrée
m'est apparue avec un aspect si délabré et une figure
si formidable et si sauvage, que j'avoue que je n'au-
rais pas été surpris le moins du monde de voir sortir
de dessous les rideaux de lierre quelque forme surna-
turelle portant des fleurs bizarres dans son tablier,
Gela, la fiancée'' de Barberousse, ou Hildegarde, la
femme de Charlemagne, cette douce impératrice qui
connaissait les vertus occultes des simples et des mi-
néraux et qui allait herborisant dans les montagnes.
J'ai regardé un moment vers la muraille septentrionale
avec je ne sais quel vague désir de voir se dresser
brusquement entre les pierres les lutins qui sont par-
tout au Kor~ comme disait le gnome à Cunon de Sayn,
ou les trois petites vieilles chantant la sinistre chanson
des légendes
Sur la tombe du géant
J'ai cueilli trois brins d'orties;
En fil les ai converties
Prenez, ma sœur, ce présent.
Mais il a fallu me résigner à ne rien voir et à ne
rien entendre que le sifflement ironique d'un merle
des rochers perché je ne sais où.
Maintenant, ami, si vous voulez avoir une idée
complète de l'intérieur de cette ruine fameuse et in-
connue, je ne puis mieux faire que de transcrire ici
ce que j'écrivais sur mon livre de notes à chaque pas
que j'y faisais. C'est la chose vue pêle-mêle, minu-
tieusement, mais prise sur le fait et par conséquent
ressemblante.
« Je suis dans la ruine. La tour ronde, quoique
rongée au sommet, est encore d'une élévation prodi-
gieuse. Aux deux tiers de sa hauteur, entailles verti-
cales d'un pont-levis dont la baie est murée. De toutes
parts grands murs à fenêtres déformées dessinant en-
core des salles sans portes ni plafonds. Étages sans
ZD
1
escaliers, escaliers sans chambres. Sol inégal,
montueux, formé de voûtes effondrées, couvert d'herbe.
Fouillis inextricable. J'ai déjà souvent admiré avec
quelle jalousie de propriétaire avare la solitude garde,
enclôt et défend ce que l'homme lui a une fois aban-
donné. Elle dispose et hérisse soigneusement sur le
seuil les broussailles les plus féroces, les plantes les
plus méchantes et les mieux armées, le houx, l'ortie,
le chardon, l'aubépine, la lande, c'est-à-dire plus
d'ongles et de griffes qu'il n~y en a dans une ménagerie
de tigres. A travers ces buissons revêches et har-
gneux, la ronce, ce serpent de la végétation, s'allonge
et se glisse et vient vous mordre les pieds. Ici, du
reste, comme la nature n'oublie jamais l'ornement, ce
fouillis est charmant. C'est une sorte de gros bouquet
sauvage ou abondent des plantes de toute forme et de
toute espèce, les unes avec leurs fleurs, les autres
avec leurs fruits, celles-là avec leur riche feuillage
d'automne, mauve, liseron, clochette, anis, pimpre-
nelle, bouillon-blanc, gentiane jaune, fraisier, thym, le
prunellier tout violet, l'aubépine qu'en août on devrait
appeler rouge-épine avec ses baies écarlates, les longs
sarments chargés de mûres de la ronce déjà couleur
de sang. Un sureau. Deux jolis acacias. Coin
inattendu où quelque paysan voltairien, profitant de la
superstition des autres, se cultive pour lui-même un
petit carré de betteraves. De quoi faire un morceau de
sucre. A ma gauche, la tour, sans porte, ni croisée,
ni entrée visible. A ma droite, un souterrain défoncé
par la voûte. Changé en gouffre. Bruit superbe du
vent, admirable ciel bleu aux crevasses de l'immense
masure. Je vais monter par un escalier d'herbe
dans une espèce de salle haute. J'y suis. Rien
que deux vues magnifiques sur le Rhin, les collines et
les villages. Je me penche dans le compartiment au
fond duquel est le souterrain-gouffre. –Au-dessus de
ma tête, deux arrachements de cheminées en granit
bleu, quinzième siècle. Reste de suie et de fumée à
l'âtre. Peintures effacées aux fenêtres. Là-haut,
une jolie tourelle sans toit ni escalier, pleine de
plantes fleuries qui se penchent pour me regarder.
J'entends rire les laveuses du Rhin. –Je redescends
dans une salle basse. Rien. Traces de fouilles dans
le pavé. Quelque trésor enfoui par les gnomes que les
paysans auront cherché. Autre salle basse. Trou
carré au centre donnant dans un caveau. Ces deux
noms sur le mur:P/p:'M~. Tu~oy~a. J'écris le mien à
côté avec un morceau de basalte pointu. Autre ca-
veau. Rien. D'ici je revois le gouffre. Il est inac-
cessible. Un~rayon de soleil y pénètre. -Ce souterrain.
est au bas du grand donjon carré qui occupait l'angle
opposé à la tour ronde. Ce devait être la prison du
burg. Grand compartiment faisant face au Rhin.
Trois cheminées, dont une à colonnettes, pendent
arrachées à diverses hauteurs. Trois étages défoncés
sous mes pieds. Au fond, deux arches voûtées. A l'une,
des branches mortes; à l'autre, deux jolis rameaux de
lierre qui se balancent gracieusement. J'y vais. Voûtes
construites sur le basalte même du mont, qui reparaît
à vif. Traces de fumée. Dans l'autre grand comparti-
ment ou je suis entré tout d'abord, et qui a dû être la
cour, près de la tour ronde, plâtrage blanc sur le mur
avec un reste de peinture et ces deux chiffres tracés
23 18 (sic)
9~ Je fais le tour
en rouge
extérieur du château par le fossé. Escalade assez
pénible. L'herbe glisse. Il faut ramper de brous-
saille en broussaille au-dessus d'un précipice assez
profond. Toujours pas d'entrée ni de trace de porte
murée au bas de la grande tour. Reste de peintures
sur les mâchicoulis. Le vent tourne les feuillets de mon
livre et me gêne pour écrire. Je vais rentrer dans
la ruine. J'y suis. J'écris sur une petite console de
velours vert que me prête le vieux mur. »
J'ai oublié de vous dire que cette énorme ruine
s'appelle Souris (die ~H<~). Voici pourquoi.
Au douzième siècle, il n'y avait là qu'un petit burg
toujours guetté et fort souvent molesté par un gros
château fort situé une demi-lieue plus loin, qu'on
appelait le 67~ (die Katz), par abréviation du nom
de son seigneur, Katzenellenbogen.' Kuno de Falken-
stein, à qui le chétif burg de Velmich échut en héri-
tage, le fit raser et construisit à la même place un
château beaucoup plus grand que le château voisin en
déclarant que désormais ce serait la Souris qui mangerait
le Chat.
Il avait raison. Die ~M~e en effet, quoique tombée
aujourd'hui, est encore une sinistre et redoutable com-
mère sortie jadis armée et vivante, avec ses hanches
de lave et de basalte, des entrailles mêmes de ce vol-
can éteint, qui la porte, ce semble, avec orgueil. Je ne
pense pas que personne ait jamais été tenté de railler
cette montagne qui a enfanté cette souris.
Je suis resté dans la masure jusqu'au coucher du
soleil, qui est aussi une heure de spectres et de fan-
tômes. Ami, il me semblait que j'étais redevenu un
joyeux écolier; j'errais et je grimpais partout, je dé-
rangeais les grosses pierres, je mangeais des mûres
sauvages, je tâchais d'irriter, pour les faire sortir de
leur ombre, les habitants surnaturels; et comme
j'écrasais des épaisseurs d'herbes en marchant au ha-
sard, je sentais monter vaguement jusqu'à moi cette
odeur âcre des plantes des ruines que j'ai tant aimée
dans mon enfance.
Après tout, il est certain qu'avec sa mauvaise re-
nommée de puits plein d'âmes et de squelettes, cette
impénétrable tour sans portes ni fenêtres est d'un
aspect lugubre et singulier.
Cependant le soleil était descendu derrière la mon-
tagne, et j'allais faire comme lui, quand quelque chose
d'étrange a tout à coup remué près de moi. Je me suis
penché. Un grand lézard d'une forme extraordinaire,
d'environ neuf pouces de long, à gros ventre, à queue
courte, à tête plate et triangulaire comme une vipère,
noir comme l'encre et traversé de la tête à la queue
par deux raies d'un jaune d'or, posait ses quatre pattes
noires à coudes saillants sur les herbes humides et
rampait lentement vers une crevasse basse du vieux
mur. C'était l'habitant mystérieux et solitaire de cette
ruine, la bête-génie, l'animal à la fois réel et fabuleux,
une salamandre, qui me regardait avec douceur
en rentrant dans son trou.
LETTRE XVI
A TRAVERS CHAMPS
]t arrive au voyageur des choses effrayantes et surnaturelles. Grimace
que fait. le géant. Où l'on voit que les âmes ne dédaignent pas le
bon vin. Férocité des lois de Nassau. Le voyageur ne sait plus
où il est. Il s'assied n'importe où, avec une montagne sur sa tête et
un nuage sous ses pieds. Il voit la grande chauve-souris invisible.-
Quatre lignes que ne comprendront pas ceux qui ne connaissent point
Albert Durer. Un trou se fait sous ses pieds. Ce qu'il y voit.
[Link]ùt.
Je ne pouvais m'arracher de cette ruine. Plusieurs
fois j'ai commencé à descendre, puis je suis remonté.
La nature, comme une mère souriante, se prête à
tous nos rêves et à tous nos caprices. Comme j'allais
ennn décidément quitter la Souris, l'idée m'est venue,
et j'avoue que je l'ai exécutée, d'appliquer mon oreille
contre le soubassement de la grosse tour, afin de pou-
voir me dire consciencieusementà moi-même que, si jee
n'y étais pas entré, j'avais du moins écouté au mur.
J'espérais un bruit quelconque, sans me flatter pourtant
que la cloche de Winfried daignât se réveiller pour
moi. En ce moment-là, ô prodige! j'ai entendu, mais
entendu de mes propres oreilles, ce qui s'appelle en-
tendu, un vague frémissement métallique, le son faible
et à peine distinct d'une cloche, qui montait jusqu'à
moi à travers le crépuscule et semblait en effet sortir de
dessous la tour. Je confesse qu'à ce bruit si étrange les
vers d'Hamlet à Horatio ont subitement reparu dans ma
mémoire, comme s'ils étaient écrits en caractères lumi-
neux j'ai même cru un moment qu'ils éclairaient mon
esprit. Mais je suis bien vite retombé dans le monde
réel. C'était l'angelus de quelque village que le vent
m'apportait complaisamment. N'importe. Il ne tient
qu'à moi de croire et de dire que j'ai entendu tinter
et palpiter sous la montagne la mystérieuse cloche
d'argent de Velmich.
Comme je sortais du fossé septentrional, qui s'est
changé en un ravin très épineux, le mont voisin, le
tombeau du géant, s'est brusquement présenté à moi.
Du point ou j'étais, le rocher dessine à la base de la
montagne, tout près du Rhin, le profil colossal d'une
tête renversée en arrière, la bouche béante. On dirait
que le géant qui, selon les légendes, gît là sur le
ventre, étouffé sous le poids du mont, était parvenu à
soulever un peu l'effroyable masse, et que déjà sa tête
sortait d'entre les rochers, mais qu'à ce moment-là
quelque Apollon ou quelque saint Michel a mis le pied
sur la montagne, de sorte que le monstre écrasé a
expiré dans cette posture en poussant un grand cri.
Le cri s'est perdu dans les ténèbres de quarante siècles,
la bouche est demeurée ouverte.
Du reste, je dois déclarer que ni le géant, ni la
cloche d'argent, ni le spectre de Falkenstein, n'em-
pêchent les vignes et les échalas de monter de terrasse
en terrasse fort près de la Souris. Tant pis pour les
fantômes qui se logent dans les pays vignobles! on
leur fera du vin à leur porte, et les vrilles de la vigne
s'accrocheront gaîment à leur masure. A moins pour-
tant que ce coteau de Velmich ne soit cultivé par les
esprits eux-mêmes, et qu'il ne faille appliquer à ces
fantastiques vignerons cette phrasé que je lisais hier
dans je ne sais quel guide tudesque des bords du
Rhin «
Derrière la montagne de Johannisberg se
trouve le village du même nom avec près de sept cents
âmes qui récoltent un très bon vin. »
Il faut d'ailleurs que le passant même le plus altéré
se garde de toucher à ce raisin, ensorcelé ou non.
A Velmich, on est dans le duché de M. de Nassau, et les
lois de Nassau sont féroces à l'endroit des délits cham-
pêtres. Tout délinquant saisi est tenu d'acquitter une
amende égale à la somme des dommages causés pour
tous les délits antérieurs dont les coupables ont
échappé. Dernièrement un touriste anglais a cueilli et
mangé ~dans un champ une prune qu'il a payée cin-
quante florins.
Je voulais aller chercher gîte à Saint-Goar, qui est
sur la rive gauche, à une demi-lieue plus haut que Vel-
mich. Un batelier du village m'a fait passer le Rhin et
m'a déposé poliment chez le roi de Prusse, car la rive
gauche est au roi de Prusse. Puis, en me quittant, ce
brave homme m'a donné, dans une langue composite,
moitié en allemand, moitié en gaulois, des renseigne-
ments sur mon chemin que j'ai sans doute mal com-
pris car, au lieu de suivre la route qui côtoie le fleuve,
j'ai pris par la montagne, croyant abréger, et je me
suis quelque peu égaré.
Cependant, comme je traversais, broyant le chaume
fraîchement coupé, de hautes plaines rousses où les
grands vents se déploient le soir, un ravin s'est tout à
coup présenté à ma gauche. J'y suis entré, et, après
quelques intants d'une descente très âpre le long d'un
sentier qui semble par moments un escalier fait avec
de larges ardoises, je revoyais le Rhin.
Je me suis assis là j'étais las.
Le jour n'avait pas encore complétement disparu.
Il faisait nuit noire pour le ravin où j'étais et pour les
vallées de la rive gauche adossées à de grosses co-
lonnes d'ébène; mais une inexprimable lueur rose,
reflet du couchant de pourpre, flottait sur les mon-
tagnes de l'autre côté du Rhin et sur les vagues
silhouettes de ruines qui m'apparaissaient de toutes
parts. Sous mes yeux, dans un abîme, le Rhin, dont le
murmure arrivait jusqu'à moi, se dérobait sous une
large brumeblanchâtre d'où sortait à mes pieds mêmes la
haute aiguille d'un clocher gothique à demi submergé
dans le brouillard. Il y avait sans doute là une ville,
cachée par cette nappe de vapeur. Je voyais à ma droite,
à quelques toises plus bas que moi, le plafond couvert
d'herbe d'une grosse tour grise démantelée et se tenant
encore fièrement sur la pente de la montagne, sans
créneaux, sans mâchicoulis et sans escaliers. Sur ce
plafond, dans un pan de mur resté debout, il y avait
une porte toute grande ouverte, car elle n'avait plus
de battants, et sous laquelle aucun pied humain ne pou-
vait plus marcher. J'entendais au-dessus de ma tête
cheminer et parler dans la montagne des passants in-
connus dont je voyais les ombres remuer dans les té-
nèbres. La lueur rose s'était évanouie.
Je suis resté longtemps assis là, sur une pierre, me
reposant et songeant, regardant en silence passer
cette heure sombre où le crêpe des fumées et des va-
peurs efface lentement le paysage, et où le contour
des objets prend une forme fantasque et lugubre.
Quelques étoiles rattachaient et semblaient clouer au
zénith le suaire noir de la nuit étendu sur une moitié
du ciel et le blanc linceul du crépuscule déployé sinis-
trement sur l'autre.
Peu à peu le bruit de pas et de voix a cessé dans
le ravin, le vent est tombé, et avec lui s'est éteint ce
doux frémissement de l'herbe qui soutient la conver-
sation avec le passant fatigué et lui tient compagnie.
Aucun bruit ne venait de la ville invisible; le Rhin lui-
même semblait s'être assoupi; une nuée livide et bla-
farde avait envahi l'immense espace du couchant au
levant; les étoiles s'étaient voilées l'une après l'autre;
et je n'avais plus au-dessus de moi qu'un de ces ciels
de plomb où plane, visible pour le poëte, cètte grande
chauve-souris qui porte écrit dans son ventre ouvert
?Me/~H67to~'a.
Tout à coup une brise a soufflé, la brume s'est dé-
chirée, l'église s'est dégagée, un sombre bloc de
maisons, piqué de mille vitres allumées,
est apparu
au fond du précipice par le trou qui s'est fait dans
le brouillard. C'était Saint-Goar.
LETTRE XVII
SAINT-GOAR
Gasthaus .SMr Lilie. Où il faut se placer pour voir les soldats de M. de
Nassau. Hymne aux marmots teutons. Il faut que M. de Nassau
ait besoin de quatre florins. Die Katz. Bôhdan Chmielnicki.
Trois pages sur le chat. Un mot sur le chien. L'auteur cherche à
faire du tort à un écho. Lurley. Où le lecteur apprend ce que
c'était qu'une galère de Malte. Chose que les habitants dédaignent et
que doivent rechercher les voyageurs. La Vallée-Suisse. Figures
de Rome, de la Grèce et de l'Inde qui apparaissent à l'auteur dans ce
pays des barbares. Le Reichemberg. Histoire de la petite fée
grosse comme une sauterelle et du géant qui croit avoir sur son dos un
nid de diables. Pourquoi on est forcé d'apporter son rasoir à Bacha-
rach. Le Rheinfels. Ici l'auteur explique pour qui les bombes et
les boulets ont des façons polies et courtoises. Considérations philo-
sophiques sur le mille prussien, l'heure de marche turque et la legua
d'Espagne. Oberwesel. Les sept filles changées en rochers.
Le voyageur rencontre et décrit en entomologiste profond la plus
grande des araignées d'eau. Souper allemand compliqué d'un hussard
français.
Saint-Goar, août.
On peut passer à Saint-Goar une semaine fort bien
employée. Il faut avoir soin de prendre des croisées
sur le Rhin dans le très confortable Gasthaus ~Mr Lilie.
Là on est entre le Chat et la Souris. A sa gauche on a
la Souris à demi voilée au fond de l'horizon par les
brumes du Rhin; à sa droite et devant soi, le Chat, ro-
buste donjon enveloppé de tourelles, lequel, au haut
de sa colline, occupe le sommet d'un triangle dont le
pittoresque village de Saint-Goarshausen, qui en fait
la base au bord du Rhin, marque les deux angles avec
ses deux vieilles tours, l'une carrée, l'autre ronde.
Les deux châteaux ennemis se guettent et sem-
blent se jeter des coups d'œil foudroyants à travers le
paysage; car, lorsqu'un donjon est en ruine, sa fenêtre
regarde encore, mais avec ce regard hideux d'un œil
crevé.
En face, sur la rive droite, et comme prêt à mettre
le holà entre les deux adversaires, veille le spectre
colossal du château-palais des landgraves de Hesse, le
Rheinfels.
A Saint-Goar, le Rhin n'est plus un fleuve c'est un
lac, un vrai lac du Jura fermé de toutes parts, avec
son encaissement sombre, son miroitement profond et
ses bruits immenses.
Si l'on reste chez soi, on a toute la journée le spec-
tacle du Rhin, les radeaux, les longs bateaux à voiles,
les petites barques-flèches et les huit ou dix omnibus
à vapeur qui vont et viennent, montent et descendent,.
et passent à chaque instant avec le clapotement d'un
gros chien qui nage, fumants et pavoisés. Au loin, sur
la rive opposée, sous de beaux noyers qui ombragent
une pelouse, on voit manœuvrer les soldats de M. de
Nassau en veste verte et en pantalon blanc, et l'on en-
entend le tambour tapageur d'un petit duc souverain.
Tout près, sous sa croisée, on regarde passer les
femmes de Saint-Goar avec leur bonnet bleu ciel pareil
à une tiare qui aurait été modifiée par un coup de
poing, et l'on entend rire et jaser un tas de petits en-
fants qui viennent jouer avec le Rhin. Pourquoi pas?
Ceux de Tréport et d'Étretat jouent bien avec l'océan.
Au reste, les enfants du Rhin sont charmants. Aucun
d'eux n'a cette mine rogue et sévère des marmots an-
glais, par exemple. Les marmots allemands ont l'air
ndulgent comme de vieux curés.
Si l'on sort, on peut passer le Rhin pour six sous,
prix d'un omnibus parisien, et l'on monte au Chat.
C'est dans ce manoir des barons de Katzenellenbogen
que s'est accomplie, en 1A71, la lugubre aventure du
chapelain Jean de Barnich. Aujourd'hui, die Katz est
une belle ruine dont l'usufruit est loué par le duc de
Nassau à un major prussien quatre ou cinq florins par
an. Trois ou quatre visiteurs payent la rente. J'ai
feuilleté le livre ou s'inscrivent les étrangers, et, sur
trente pages, -un an environ, je n'ai pas vu un seul
nom français. Force noms allemands, quelques noms
anglais, deux ou trois noms italiens, voilà tout le re-
gistre. Du reste, l'intérieur du Chat est complétement
démantelé. La salle basse de la tour, où le chapelain
prépara le poison pour la comtesse, sert aujourd'hui
de cellier. Quelques vignes maigres se tortillent autour
de leurs échalas sur l'emplacement même ou était la
salle des portraits. Dans un petit cabinet, le seul qui
ait porte et fenêtre, on a cloué au mur une gravure qui
LERHtN.–I. 1. 16
représente Bôhdan Chmieinicki, et au bas de laquelle
on lit Belli servilis <ïM<or (sic) ?'6Mh'MM!~M~ Co~ccorMMt
et plebis C/K~K. Le formidable chef zaporavien,
affublé d'un costume qui tient le milieu entre le mos-
covite et le turc, semble regarder de travers, par la
faute du graveur peut-être, deux ou trois portraits de
princes actuellement régnants rangés autour de lui.
Du haut du Chat l'œil plonge sur le fameux gouffre
du Rhin appelé la Bank. Entre la Bank et la tour carrée
de Saint-Goarshausen, il n'y a qu'un passage étroit.
D'un côté le gouffre, de l'autre l'écueil. On trouve tout
sur le Rhin, même Charybde et Scylla. Pour franchir
ce détroit très redouté, les radeaux s'attachent au côté
gauche par une assez longue corde à un tronc d'arbre
appelé le chien (/<M?ïd), et, au moment où ils passent
entre la Bank et la Tour, ils jettent le tronc d'arbre à
la Bank. La Bank saisit le tronc d'arbre avec rage et
l'attire à elle. De cette façon elle maintient le radeau à
distance de la Tour. Quand le danger est passé, on
coupe la corde, et le gouffre mange le chien. C'est le
gâteau de ce Cerbère.
Lorsqu'on est sur la plate-forme du Chat, on de-
mande à son cicerone ~M est donc la Bank ? Il vous
montre à vos pieds un petit pli dans le Rhin. Ce pli,
c'est le gouffre.
Il ne faut pas juger des gouffres sur l'apparence.
Un peu plus loin que la Bank, dans un tournant
des plus sauvages, s'enfonce et se précipite à pic dans
le Rhin, avec ses mille assises de granit qui lui don-
nent l'aspect d'un escalier écroulé, le fabuleux rocher
de Lurley. Il y a là un écho célèbre qui répète, dit-on,
sept fois tout ce qu'on lui dit ou tout ce qu'on lui
chante.
Si je ne craignais pas d'avoir l'air d'un homme qui
cherche à nuire à la réputation des échos, j'avouerais
que, pour moi, l'écho n'a jamais été au delà de cinq
répétitions.
Il est probable que l'oréade de Lurley, jadis
courtisée par tant de princes et de comtes mytholo-
giques, commence à s'enrouer et à s'ennuyer. Cette
pauvre nymphe n'a plus aujourd'hui qu'un seul adora-
teur, lequel s'est creusé vis-à-vis d'elle, sur l'autre
bord du Rhin, deux petites chambres dans les rochers,
et passe sa journée à lui jouer du cor de chasse et à
lui tirer des coups de fusil. Cet homme, qui fait tra-
vailler l'écho et qui en vit, est un vieux et brave hus-
sard français.
Du reste, pour un promeneur qui ne s'y attend
pas, l'effet de l'écho de Lurley est extraordinaire. Un
batelet qui traverse le Rhin à cet endroit-là avec ses
deux petits avirons y fait un bruit formidable. En fer-
mant les yeux, on croirait entendre passer une galère
de Malte avec ses cinquante grosses rames remuées
chacune par quatre forçats enchaînés.
En descendant du Chat, avant de quitter Saint-
Goarshausen, il faut aller voir, dans une vieille rue
parallèle au Rhin, une charmante maison de la renais-
sance allemande, fort dédaignée de ses habitants, bien
entendu. Puis on tourne à droite, on passe un pont de
torrent, et l'on s'enfonce, au bruit des moulins à eau,
dans la « Vallée-Suisse superbe ravin presque al-
pestre formé par la haute colline de Petersberg et par
l'une des arrière-croupes du Lurley.
C'est une délicieuse promenade que la Vallée-
Suisse. On va, on vient, on visite les villages d'en
haut, on plonge dans d'étroites gorges tellement som-
bres et désertes, que j'ai vu, dans l'une d'elles, la terre
fraîchement remuée et le gazon bouleversé par la hure
d'un sanglier. Ou bien on suit le bas de la ravine,
entre des rochers qui ressemblent à des murs cyclo-
péens, sous les saules et les aunes. Là, seul, englouti
profondément dans un abîme de feuilles et de fleurs,
on peut errer et rêver toute la journée, et écouter,
comme un ami admis en tiers dans le tête-à-tête, la
causerie mystérieuse du torrent et du sentier. Puis, si
l'on se rapproche des routes à ornières, des fermes et
des moulins, tout ce qu'on rencontre semble arrangé
et groupé d'avance pour meubler le coin d'un paysage
du Poussin. C'est un berger demi-nu, seul avec son
troupeau dans un champ de couleur fauve et souillant
des mélodies bizarres dans une espèce de lituus an-
tique. C'est un chariot traîné par des bœufs, comme
j'en voyais dans les vignettes du Virgile-Herhan que
j'expliquais dans mon enfance;. entre le joug et le
front. des bœufs il y a un petit coussinet de cuir brodé
de fleurs rouges et d'arabesques éclatantes. Ce sont
des jeunes filles qui passent pieds nus, coiffées comme
des statues du bas-empire. J'en ai vu une qui était
charmante. Elle était assise près d'un four à sécher
les fruits qui fumait doucement; elle levait vers le ciel
ses grands yeux bleus et tristes, découpés comme
deux amandes sur son visage bruni par le soleil son
cou était chargé de verroteries et de colliers artiste-
ment disposés pour cacher un goitre naissant. Avec
cette difformité mêlée à cette beauté, on eût dit une
idole de l'Inde accroupie près de son autel.
Tout à coup on traverse une prairie, les lèvres du
ravin s'écartent, et l'on voit surgir brusquement au
sommet d'une colline boisée une admirable ruine. Ce
schloss, c'est le Reichenberg. C'est là que vivait, pen-
dant les guerres du droit manuel du moyen âge, un
des plus redoutables entre ces chevaliers-bandits qui
se surnommaient eux-mêmes fléaux du pays (landsscha-
den). La ville voisine avait beau se lamenter, l'empe-
reur avait beau citer le brigand blasonné à la diète de
l'empire, l'homme de fer s'enfermait dans sa maison de
granit, continuait hardiment son orgie de toute-puis-
sance et de rapine, et vivait, excommunié par l'église,
condamné par la diète, traqué par l'empereur, jusqu'à
ce que sa barbe blanche lui descendît sur le ventre.
Je suis entré dans le Reichenberg. Il n'y a plus rien,
dans cette caverne de voleurs homérique, que des
scabieuses sauvages, l'ombre déchirée des fenêtres er-
rant sur les décombres, deux ou trois vaches qui
paissent l'herbe des ruines, un reste d'armoiries muti-
lées par le marteau au-dessus de la grande porte, et
çà et là, sous les pieds du voyageur, des pierres
écartées par le passage des reptiles.
J'ai aussi visité, derrière la colline du Reichenberg,
quelques masures, aujourd'hui à peine visibles, d'un
village disparu, qui s'appelle le village des Barbiers.
Voici ce que c'était que le village des Barbiers.
Le diable, qui en voulait à Frédéric Barberousse à
cause de ses nombreuses croisades, eut un jour l'idée
de lui couper la barbe. C'était là une vraie niche ma-
gistrale, fort convenable de diable à empereur. Il
arrangea donc avec une Dalila locale je ne sais quelle
trahison invraisemblable au moyen de laquelle l'empe-
reur Barberousse, passant à Bacharach, devait être
endormi, puis rasé par un des nombreux barbiers de
la ville. Or Barberousse, n'étant encore que duc de
Souabe, avait obligé, du temps de ses amours avec la
belle Gela, une vieille fée de la Wisper qui résolut de
contrecarrer le diable. La petite fée, grosse comme
une sauterelle, alla trouver un géant très bête de ses
amis, et le pria de lui prêter son sac. Le géant y con-
sentit et s'offrit même gracieusement à accompagner
la fée, ce qu'elle accepta. La petite fée se grandit pro-
bablementun peu, puis alla à Bacharach dans la nuit
même qui devait précéder le passage de Barberousse,
prit un à un tous les barbiers de la ville pendant qu'ils
dormaient profondément et les mit dans le sac du
géant. Après quoi, elle dit au géant de charger ce sac
sur ses épaules et de l'emporter bien loin, n'importe
où. Le géant, qui, à cause de la nuit et de sa bêtise,
n'avait rien vu de ce qu'avait fait la vieille, lui obéit et
s'en alla à grandes enjambées par le pays endormi
avec le sac sur son dos. Cependant les barbiers de Ba-
charach, cognés pêle-mêle les uns contre les autres,
commencèrent à se réveiller et à grouiller dans le sac.
Le géant de s'effrayer et de doubler le pas. Comme il
passait par-dessus le Reichenberg et qu'il levait un
peu la jambe à cause de la grande tour, un des bar-
biers, qui avait son rasoir dans sa poche, l'en tira et
fit au sac un large trou par lequel tous les barbiers
tombèrent, un peu gâtés et meurtris, dans les brous-
sailles en poussant d'effroyables cris. Le géant crut
avoir sur son dos un nid de diables, et se sauva à
toutes jambes. Le lendemain, quand l'empereur passa
à Bacharach, il n'y avait plus un barbier dans le pays;
et, comme Belzébuth y arrivait. de son côté, un cor-
beau railleur perché sur la porte de la ville dit au sire
diable Mon ami, tu as au milieu du visage une
chose très grosse que tu ne pourrais voir dans la meil-
leure glace, c'est-à-dire un pied de nez. Depuis cette
époque il n'y a plus de barbiers à Bacharach. Le fait
certain, c'est qu'aujourd'hui même il est impossible
d'y trouver un frater tenant boutique. Quant aux bar-
biers escamotés par la fée, ils s'établirent à l'endroit
même ou ils étaient tombés, et y bâtirent un village
qu'on nomma le village des Barbiers. C'est ainsi que
l'empereur Frédéric l", dit Barberousse, conserva sa
barbe et son surnom.
Outre la Souris et le Chat, le Lurley, la Vallée-
Suisse et le Reichenberg, il y a encore près de Saint-
Goar le Rheinfels, dont je vous ai dit un mot tout à
fheure.
Toute une montagne évidée à l'intérieur avec des
crêtes de ruines sur sa tête; deux ou trois étages d'ap-
partements et de corridors souterrains qui paraissent
avoir été creusés par des taupes colossales d'im-
menses décombres; des salles démesurées dont l'ogive
a cinquante pieds d'ouverture; sept cachots avec leurs
oubliettes pleines d'une eau croupie qui résonne, plate
et morte, au choc d'une pierre; le bruit des moulins à
eau dans la petite vallée derrière le château, et, par
les crevasses de la façade, le. Rhin avec quelque
bateau à vapeur qui, vu de cette hauteur, semble un
gros poisson vert aux yeux jaunes cheminant à fleur
d'eau et dressé à porter sur son dos des hommes et
des voitures un palais féodal des landgraves de Hesse
changé en énorme masure; des embrasures de canons
et de catapultes qui ressemblent à ces loges de bêtes
fauves des vieux cirques romains, ou l'herbe pousse
par endroits, à demi engagée dans l'antique mur éven-
tré, une vis de Saint-Gilles ruinée et comblée dont
l'hélice fruste a l'air d'un monstrueux coquillage anté-
diluvien les ardoises et les basaltes non taillés qui
donnent aux archivoltes des profils de scies et de mâ-
choires ouvertes de grosses douves ventrues tombées
tout d'une pièce, ou, pour mieux dire, couchées sur le
flanc comme si elles étaient fatiguées de se tenir de-
bout. Voilà le Rheinfels. On voit cela pour deux sous.
Il semble que la terre ait tremblé sous cette ruine.
Ce n'est pas un tremblement de terre, c'est Napoléon
qui y a passé. En 1807, l'empereur a fait sauter le
Rheinfels.
Chose étrange tout a croulé, excepté les quatre
murs de la chapelle. On ne traverse pas sans une cer-
taine émotion mélancolique ce lieu de paix préservé
seul au milieu de cette effrayante citadelle bouleversée.
Dans les embrasures des fenêtres on lit ces graves
inscriptions, deux par chaque fenêtre Sanctus TTaM-
ciscus ~cP~M~ vixit 1500. Sanctus TT~/M'.scMS vixit 1526.
Sanctus /)oM!:H~'M~t.< (effacé). Sanctus ~4~<'r<:M
vixit 1292. Sanctus ~Vor~r~M.~ 1150. Sanctus Bernar-
~M.~ 1139. Sanctus .BrMMO~ 1115. ~KC<:M~?t~C<M~
11/)0. Il y a encore un nom effacé; puis, après avoir
ainsi remonté les siècles chrétiens d'auréole en auréole,
on arrive à ces trois lignes majestueuses Sanctus
2~M!7:M M~MM~ ~~C. C'ÙMarC<B Co~~ÛC! magister
monachorum or~!<a~'MM~ vixit anno 372. A côté de
Basile le Grand, sous la porte même de la chapelle,
sont inscrits ces deux noms ~<7/M /4?!<<?n:'M~ magnus.
~<Kc<MS Paulus eremita. Voilà tout ce que la bombe
et la mine ont respecté.
Ce château formidable, qui s'est écroulé sous Na-
poléon, avait tremblé devant Louis XIV. L'ancienne
Gazette de France, qui s'imprimait au bureau de l'A-
dresse, dans les entresols du Louvre, annonce, à la
date du 23 janvier 1693, que « le landgrave de Hesse-
Cassel prend possession de la ville de Saint-Goar et
du Rheinfels à lui cédés par le landgrave Frédéric de
Hesse, résolu d'aller finir ses jours à Cologne Dans
son numéro suivant, à la date du 5 février, elle fait
savoir que « cinq cents paysans travaillent avec les
soldats aux fortifications du Rheinfels ». Quinze jours
après, elle proclame que « le comte de Thingen fait
tendre des chaînes et construire des redoutes sur le
Rhin ». Pourquoi ce landgrave qui s'enfuit? Pourquoi
ces cinq cents paysans qui travaillent mêlés aux sol-
dats ? Pourquoi ces redoutes et ces chaînes tendues
en hâte sur le Rhin? C'est que Louis le Grand a
froncé le sourcil. La guerre d'Allemagne va recom-
mencer.
Aujourd'hui le Rheinfels, à la porte duquel est en-
core incrustée dans le mur la couronne ducale des
landgraves, sculptée en grès rouge, est la dépendance
d'une métairie. Quelques plants de vigne y végètent
et deux ou trois chèvres y broutent. Le soir toute la
ruine, découpée sur le ciel avec ses fenêtres à jour,
est d'une masse magnifique.
En remontant le Rhin, à un mille de Saint-Goar (le
mille prussien, comme la /M espagnole, comme
l'heure de marche turque, vaut deux lieues de France),
on aperçoit tout à coup, à l'écartement de deux mon-
tagnes, une belle ville féodale répandue à mi-côte jus-
qu'au bord du Rhin, avec d'anciennes rues comme
nous n'en voyons à Paris que dans les décors de
l'Opéra, quatorze tours crénelées plus ou moins dra-
pées de lierre, et deux grandes églises de la plus pure
époque gothique. C'est Oberwesel, une des villes du
Rhin qui ont le plus guerroyé. Les vieilles murailles
d'Oberwesel sont criblées de coups de canon et de
trous de balles. On peut y déchiffrer, comme sur un
palimpseste, les gros boulets de fer des archevêques
de Trêves, les biscaïens de Louis XIV et notre mitraille
révolutionnaire. Aujourd'hui Oberwesel n'est plus
qu'un vieux soldat qui s'est fait vigneron. Son vin rouge
est excellent.
Comme presque toutes les villes du Rhin, Oberwe-
sel a sur sa montagne son château en ruine, le Scbœn-
berg, un des décombres les plus admirablement
écroulés qui soient en Europe. C'est dans le Schœnberg
qu'habitaient, au dixième siècle, ces sept rieuses et
cruelles demoiselles qu'on peut voir aujourd'hui, par
les brèches de leur château, changées en sept rochers
au milieu du neuve.
L'excursion de Saint-Goar à Oberwesel est pleine
d'attrait. La route côtoie le Rhin, qui là se rétrécit su-
bitement et s'étrangle entre de hautes collines. Aucune
maison, presque aucun passant. Le lieu est désert,
muet et sauvage. De grands bancs d'ardoises à demi
rongés sortent du fleuve et couvrent la rive comme
des tas d'écailles gigantesques. De temps en temps on
entrevoit, à demi cachée sous les épines et les osiers
et comme embusquée au bord du Rhin, une espèce
d'immense araignée formée par deux longues per-
ches souples et courbes, croisées transversalement,
réunies à leur milieu et à leur point culminant par
un gros nœud rattaché à un levier, et plongeant leurs
quatre pointes dans l'eau. C'est une araignée en effet.
Par instants, dans cette solitude et dans ce silence,
le levier mystérieux s'ébranle, et l'on voit la hideuse
bête se soulever lentement, tenant entre ses pattes sa
toile, au milieu de laquelle saute et se tord un beau
saumon d'argent.
Le soir, après avoir fait une 'de ces magnifiques
courses qui ouvrent jusque dans leurs derniers cae-
cums les cavernes profondes de l'estomac, on rentre à
Saint-Goar, et l'on trouve au bout d'une longue table,
ornée de distance en distance de fumeurs silencieux,
un de ces excellents et honnêtes soupers allemands
ou les perdreaux sont plus gros que les poulets. Là,
on se répare à merveille, surtout si l'on sait se plier
comme le voyageur Ulysse aux mœurs des nations, et
si l'on a le bon esprit de ne pas prendre en scandale
certaines rencontres bizarres qui ont lieu quelquefois
dans le même plat, par exemple, d'un canard rôti avec
une marmelade de pommes, ou d'une hure de sanglier
avec un pot de confitures. Vers la fin du souper, une
fanfare mêlée de mousquetade éclate tout à coup au
dehors. On se met en hâte à la fenêtre. C'est le hus-
sard français qui fait travailler l'écho de Saint-Goar.
L'écho de Saint-Goar n'est pas moins merveilleux que
l'écho du Lurley. La chose est admirable en effet.
Chaque coup de pistolet devient coup de canon dans
cette montagne. Chaque dentelle de la fanfare se répète
avec une netteté prodigieuse dans la profondeur téné-
breuse des vallées. Ce sont des symphonies délicates,
exquises, voilées, affaiblies, légèrement ironiques, qui
semblent se moquer de vous en vous caressant. Comme
il est impossible de croire que cette grosse montagne
lourde et noire ait tant d'esprit, au bout de très peu
d'instants on est dupe de l'illusion, et le penseur le
plus positif est prêt à jurer qu'il y a là-bas, dans ces
ombres, sous quelque bocage fantastique, un être sur-
naturel et solitaire, une fée quelconque, une Titania
qui s'amuse à parodier délicieusement les musiques
humaines et à jeter la moitié d'une montagne par terre
chaque fois qu'elle entend un coup de fusil. C'est tout
à la fois effrayant et charmant. L'éffet serait bien plus
profond encore si l'on pouvait oublier un moment
qu'on est à la croisée d'une auberge et que cette sen-
sation extraordinaire vous est servie comme un plat
de plus dans le dessert. Mais tout se passe le plus
naturellement du monde; l'opération terminée, un
valet d'auberge, tenant à la main une assiette d'étain
qu'il présente aux offrandes, fait le tour de la salle
pour le hussard, qui se tient dans un coin par dignité,
et tout est terminé. Chacun se retire après avoir payé
son écho.
LETTRE XVIII
BACHARACH
Les harmonies,des vieilles femmes et des rouets. Bacharach. Bric-a-
brac. Les girouettes et les tourelles. Les goitreux et les jolies
filles. L'auteur est plongé dans l'admiration. Une des malices que
Sibo de Lorch faisait aux gnomes. A ville sévère paysage féroce.
L'auteur laisse entrevoir sa haine pour les façades blanches à contre-
vents verts. Il appelle effroyable ce qu'il trouve admirable. Où
diable une marchande de modes va-t-elle se nicher? L'auteur se sou-
vient de ce que Thésée dit au lion dans le Songe d'une nuit d'été. Le
Wildes Ge/(B/tt'(. Les grâces de Bacharach. Quatre mots sur
Frédéric JI. Effet que fait un voyageur aux gens de Bacharach.
L'Europe, la civilisation et le dix-neuvième siècle accrochés à un clou
dans un cabinet. Symptômes graves. Ce que c'était que cette chose
gaie, jolie et charmante que l'auteur avait sous sa croisée. Saint-
Werner.
Lorch, 23 août.
Je suis en ce moment dans les vieilles villes les
plus jolies, les plus honnêtes et les plus inconnues du
monde. J'habite des intérieurs de Rembrandt avec des
cages pleines d'oiseaux aux fenêtres, des lanternes
bizarres au plafond, et, dans le coin des chambres,
des degrés en colimaçon qu'un rayon de soleil escalade
lentement. Une vieille femme et un rouet à pieds tors
bougonnent dans l'ombre ensemble à qui mieux mieux.
J'ai passé trois jours à Bacharach, façon de cour
des Miracles oubliée au bord du Rhin par le bon goût
voltairien, par la révolution française, par les batailles
de Louis XIV, par les canonnades de 97 et de 1805,
et par les architectes élégants et sages qui font des
maisons en forme de commodes et de secrétaires. Ba-
charach est bien le plus antique morceau d'habita-
tions humaines que j'aie vu de ma vie. Auprès de
Bacharach, Oberwesel, Saint-Goar et Andernach sont
des rues de Rivoli et des cités Bergère. Bacharach est
l'ancienne Bacchi ~4r~. On dirait qu'un géant, mar-
chand de bric-à-brac, voulant tenir boutique sur le
Rhin, a pris une montagne pour étagère et y a disposé
du haut en bas, avec son goût de géant, un tas de
curiosités énormes. Cela commence sous le Rhin
même. Il y a là, à fleur d'eau, un rocher volcanique
selon les uns, un peulven celtique selon les autres,
un autel romain selon les derniers, qu'on appelle
l'Ara Bacchi. Puis, au bord du fleuve, deux ou trois
vieilles coques de navires vermoulues, coupées en
deux et plantées debout en terre, qui servent de
cahutes à des pêcheurs; puis, derrière les cahutes,
une enceinte jadis crénelée, contre-butée par quatre
tours carrées les plus ébréchées, les plus mitraillées,
les plus croulantes qu'il y ait. Puis contre l'enceinte
même, où les maisons se sont percé des fenêtres et
des galeries, et au delà, sur le-pied de la montagne,
un indescriptible pêle-mêle d'édifices amusants, ma-
sures-bijoux, tourelles fantasques, façades bossues,
pignons impossibles dont le double escalier porte un
clocheton poussé comme une asperge sur chacun de
ses degrés, lourdes poutres dessinant sur des cabanes
de délicates arabesques, greniers en volutes, balcons
à jour, cheminées figurant des tiares et des couronnes
philosophiquementpleines de fumée, girouettes extra-
vagantes, lesquelles ne sont plus des girouettes, mais
des lettres-majuscules de vieux manuscrits découpées
dans la tôle à l'emporte-pièce, qui grincent au vent.
(J'ai eu entre autres au-dessus de ma tête une R qui
passait toute la nuit à se nommer rrrrr). Dans
cet admirable fouillis, une place, une place tortue,
faite par des blocs de maisons tombés du ciel au
hasard, qui a plus de baies, d'îlots, de récifs et de
promontoires qu'un golfe de Norvège. D'un côté de
cette place deux polyèdres composés de constructions
gothiques, surplombant, penchés, grimaçant, et se
tenant effrontément debout contre toute géométrie et
tout équilibre. De l'autre côté, une belle et rare église
romane, percée d'un portail à losanges, surmontée
d'un haut clocher militaire, cordonnée à l'abside d'une
galerie de petites archivoltes à colonnettes de marbre
noir, et partout incrustée de tombes de la renais-
sance comme une châsse de pierreries. Au-dessus de
l'église byzantine, à mi-côte, la -ruine d'une autre
église, du quinzième siècle, en grès rouge, sans portes,
LE RHIN.–I.
1. 17
sans toit et sans vitraux, magnifique squelette qui se
profile fièrement sur le ciel. Enfin, pour couronne-
ment, au haut de la montagne, les décombres et les
arrachements couverts de lierre d'un schloss, le châ-
teau de Stahlech, résidence des comtes palatins au
douzième siècle. Tout cela est Bacharach.
Ce vieux bourg-fée, ou fourmillent les contes et
les légendes, est occupé par une population d'habi-
tants pittoresques, qui tous, les anciens et les jeunes,
les marmots et les grands-pères, les goitreux et les
jolies filles, ont dans le regard, dans le profil et dans
la tournure, je ne sais quels airs du treizième siècle.
Ce qui n'empêche pas les jolies filles d'y être très
jolies; au contraire.
Du haut du schloss on a une vue immense et l'on
découvre dans les embrasures des montagnes cinq
autres châteaux en ruines; sur la rive gauche, Fursten-
berg, Sonneck et Heimburg;.de l'autre côté du fleuve,
à l'ouest, on entrevoit le vaste Gutenfels, plein du
souvenir de Gustave-Adolphe et vers l'est, au-dessus
d'une vallée qui est le fabuleux Wisperthal, au faite
d'une colline, sur une petite éminence qui lui sert de
piédestal, cette botte de noires tours -qui ressemble à
l'ancienne Bastille de Paris, c'est le manoir inhospi-
talier dont Sibo de Lorch refusait d'ouvrir la porte
aux gnomes dans les nuits d'orage.
Bacharach est dans un paysage farouche. Des nuées
presque toujours accrochées à ses hautes ruines, des
rochers abrupts, une eau sauvage, enveloppent digne-
ment cette vieille ville sévère, qui a été romaine, qui
a été romane, qui a été gothique, et qui ne veut pas
devenir moderne. Chose remarquable, une ceinture
d'écueils qui l'entoure de toutes parts empêche les
bateaux à vapeur d'aborder et tient la civilisation à
distance.
Aucune touche discordante, aucune façade blanche
à contrevents verts ne dérange l'austère harmonie de
cet ensemble. Tout y concourt, jusqu'à ce nom, Ba-
charach, qui semble un ancien cri des bacchanales,
accommodé pour le sabbat.
Je dois pourtant dire, en historien fidèle, que j'ai
vu une marchande de modes installée avec ses rubans
roses et ses bonnets blancs sous une effroyable ogive
toute noire du douzième siècle.
Le Rhin mugit superbement autour de Bacharach.
Il semble qu'il aime et qu'il -garde avec orgueil sa
vieille cité. On est tenté de lui crier Bien rugi, ~<Hï/
A une portée d'arquebuse de la ville il s'engouffre et
tourne sur lui-même dans un entonnoir de rochers en
imitant l'écume et'le bruit de l'océan. Ce mauvais pas
s'appelle le Wildes Ce/cs/H' Il est tout à la fois beau-
coup plus effrayant et beaucoup moins dangereux que.
la Bank de Saint-Goar. Il ne faut pas juger des
gouffres, etc.
Quand le soleil écarte un nuage et vient rire à une
lucarne du ciel, rien n'est plus ravissant que Bacha-
rach. Toutes ces façades décrépites et rechignées se
dérident et s'épanouissent. Les ombres des tourelles
et des girouettes dessinent mille angles bizarres. Les
fleurs il y a là des fleurs partout se mettent à
la fenêtre en même temps que les femmes, et sur tous
les seuils apparaissent, par groupes gais et paisibles,
les enfants et les vieillards, se réchauffant pêle-mêle
au rayon de midi, les vieillards avec ce pâle sou-
rire qui dit Déjà plus! les enfants avec ce doux
regard qui dit Pas encore
Au milieu de ce bon peuple va et vient et se pro-
mène un sergent prussien en uniforme avec une mine
entre cnien et loup.
Du reste, que ce soit esprit du pays, que ce soit
jalousie de la Prusse, je n'ai pas vu dans les cadres
qui pendent aux murailles des auberges d'autre grand
homme que ce conquérant au profil quelque peu ro-
coco, cette espèce de Napoléon Louis XIV, vrai héros,
vrai penseur et vrai prince d'ailleurs, qu'on appelle
Frédéric II.
A Bacharach un passant est un phénomène. On n'est
pas seulement étranger, on est étrange. Le voyageur
est regardé et suivi avec des yeux effarés. Cela tient à
ce que, hors quelques pauvres peintres cheminant à
pied, le sac sur le dos, personne ne daigne visiter
l'antique capitale répudiée des comtes palatins, affreux
trou dont s'écartent. les dampschiffs et que tous les
répertoires du Rhin qualifient de ville triste.
Cependant je dois avouer encore qu'il y avait dans
un cabinet voisin de ma chambre une lithographie
représentant l'EUROPE, c'est-à-dire deux belles dames
décolletées et un beau monsieur à moustaches chantant
autour d'un piano, accompagnés de ce quatrain folâtre
peu digne de Bacharach
L'EUROPE.
L'Europe enchanteresse, où la France en jouant
Donne partout les lois de sa mode éphémère.
Les plaisirs, les beaux-arts et le sexe charmant,
Sont les cultes chéris de cette heureuse terre.
La marchande de modes avec ses rubans roses,
cette lithographie et ce quatrain empire, c'est l'aube
du dix-neuvième siècle qui commence à poindre à Ba-
charach.
J'avais sous ma croisée tout un petit monde heu-
reux et charmant. C'était une sorte d'arrière-cour
attenante à l'église romane, d'où l'on peut monter par
un roide escalier en lave jusqu'aux ruines de l'église
gothique. Là jouaient tout le jour, avec les hautes
herbes jusqu'au menton, trois petits garçons et deux
petites filles qui battaient volontiers les trois petits
garçons. Ils pouvaient bien avoir à eux cinq une quin-
zaine d'années. Le gazon, légèrement ondulé par en-
droits, était tellement épais, qu'on ne voyait pas la
terre. Sur ce gazon se dressaient joyeusement deux
tonnelles vertes chargées de magnifiques raisins. Au
milieu des pampres deux mannequins-épouvantails,
costumés en Lubins d'opéra-comique, emperruqués et
coiffés d'affreux tricornes, s'efforçaient de faire peur
aux petits oiseaux, ce qui n'empêchait pas d'abonder
sur ces grappes les verdiers, les bergeronnettes et les
hoche-queues. Dans tous les coins du jardinet, des
gerbes étoilées de soleils, de roses trémières et de
reines-marguerites, éclataient comme les bouquets
d'un feu d'artifice. Autour de ces touffes flottait sans
cesse une neige vivante de papillons blancs auxquels
se mêlaient des plumes échappées d'un colombier voi-
sin. Chaque fleur et chaque grappe avait en outre sa
nuée de mouches de toutes couleurs qui resplendis-
saient au soleil. Les mouches bourdonnaient, les en-
fants babillaient et les oiseaux chantaient, et le bour-
donnement des mouches, le babil des enfants et le
chant des oiseaux se découpaient sur un roucoulement
continu de colombes et de tourterelles.
Le soir de mon arrivée, après avoir admiré jusqu'à
la nuit ce réjouissant jardin, l'escalier en lave s'offrit
à moi, et il me prit fantaisie de monter, par un beau
clair,d'étoiles, jusqu'aux ruines de l'église gothique,
laquelle était dédiée à saint Werner, qui fut martyrisé
à Oberwesel. Après avoir gravi les soixante ou quatre-
vingts marches sans rampent sans garde-fou, j'arri-
vai sur la plate-forme tapissée d'herbe ou s'enracine
puissamment la belle nef démantelée. Là, pendant que
la ville dormait dans une ombre profonde sous mes
pieds, je contemplai le ciel et les ruines difformes du
château palatin à travers le fenestrage noir des me-
neaux et des rosaces. Un doux vent de nuit courbait à
peine les folles avoines desséchées. Tout à coup je
sentis que la terre pliait et s'enfonçait sous moi. Je
baissai les yeux, et, à la lueur des constellations,
je reconnus que je marchais sur une fosse fraîche-
ment creusée. Je regardai autour de moi; des croix
noires avec des têtes de mort blanches surgissaient
vaguement de toutes parts. Je me rappelai alors les
molles ondulations du terrain d'en bas. J'avoue qu'en
ce moment-là je ne pus me défendre de cette espèce'de
frisson que donne l'inattendu. Mon charmant jardinet
plein d'enfants, d'oiseaux, de colombes, de papillons,
de musique, de lumière, de vie et de joie, était un
cimetière.
LETTRE XIX
FEUER! FEUER!
Comment on est réveillé à Bacharach. Comment on est réveillé à
Lorch. L'Échelle du Diable. Gilgen. La fée Ave. Le cheva-
lier Heppius. L'auteur va en Chine. L'auteur recommande Lorch
aux ivrognes. Comment il se fait qu'une feuille de papier blanc de-
vient rouge. -L'auteur ouvre sa croisée.– Effrayant spectacle qu'il voit.
FeMer/ /eMer/ Silhouettes de gens en chemise. L'auteur monte
dans le grenier. Le spectacle reste effrayant et devient magnifique.
L'auteur assiste à la plus éternelle de toutes les luttes et au plus ancien
de tous les combats. Paysage vu à travers cela. Grande chose
pleine de petites, comme toutes les grandes choses.-Feux de veuve.
Croisées qui s'ouvrent et qui se ferment. Les flammes bleues. Les
poutres qui se dandinent. Le papier à fleurs. Première bucolique,
le Berger qui joue avec la Bergère. Deuxième bucolique, l'Arbre qui
joue avec le Feu. Les anglaises. Les marmots. La catastrophe.
Ce qui reste de la chose à quatre heures du matin. Propreté des ser-
vantes. Probité des paysans. Histoire de l'anglais qui soupe et qui
se couche et qui ne se dérange pas.
Lorch, août.
A Bacharach, minuit venu, on se couche, on ferme
les yeux, on laisse tomber les idées qu'on a portées
toute la journée, on arrive à cet instant où l'on a en
soi tout ensemble quelque chose d'éveillé et quelque
chose d'endormi, où le corps fatigué se repose déjà,
où la pensée opiniâtre travaille encore, où il semble
que le sommeil se sente vivre et que la vie se sente
sommeiller. Tout à coup un bruit perce l'ombre et
parvient jusqu'à vous, un bruit singulier, inexprimable,
horrible, une espèce de grondement fauve, à la fois
menaçant et plaintif, qui se mêle au vent de la nuit et
qui semble venir de ce haut cimetière situé au-dessus
de la ville où vous avez vu le matin même les onze
gargouilles de pierre de l'église écroulée de Saint-
Werner ouvrir la gueule comme si elles se préparaient
à hurler. Vous vous réveillez en sursaut, vous vous
dressez sur votre séant, vous écoutez. Qu'est cela?
C'estle crieur de nuit qui souffle dans sa trompe et qui
avertit la ville que tout est bien et qu'elle peut dormir
tranquille. Soit.; mais je ne crois pas qu'il soit possible'
de rassurer les gens d'une manière plus effrayante.
A Lorch on peut être réveillé d'une façon encore
plus dramatique.
Mais d'abord, mon ami, laissez-moi vous dire ce
que c'est que Lorch.
Lorch est un gros bourg d'environ dix-huit cents
habitants, situé sur la rive droite du Rhin et se prolon-
geant en équerre le long de la Wisper, dont il marque
l'embouchure. C'est la vallée des contes et des fables;
c'est le pays des petites fées sauterelles. Lorch est
placé au pied 'de l'Échelle-du-Diable haute roche
presque à pic que le vaillant Gilsen escalada à cheval
pour aller chercher sa fiancée, cachée par les gnomes
sur le sommet du mont. C'est à Lorch que la fée Ave
inventa, disent les légendes, l'art de faire du drap pour
vêtir son amant, le frileux chevalier romain Heppius,
lequel a donné son nom à Heppenheim. Il est re-
marquable, soit dit en passant, que, chez tous les
peuples, et dans toutes les mythologies, l'art de tisser
les étoffes a été inventé par une femme; pour les
égyptiens, c'est Isis; pour les lydiens, Arachné; pour
les grecs, Minerve; pour les ~péruviens, Menacella,
femme de Manco-Capac; pour les villages du Rhin,
c'est la fée Ave. Les chinois seuls attribuent cette ima-
gination à un homme, l'empereur Yas; et encore pour
les chinois l'empereur n'est-il pas un homme, c'est un
être fantastique dont la réalité disparaît sous les titres
bizarres dont ils l'affublent. Ils ne connaissent pas sa
nature, car ils l'appellent le Dr~û~ ils ignorent son
âge, car ils l'appellent Dix-Mille-Ans; ils ne savent pas
son sexe, car ils l'appellent la Mère. Mais que vais-je
faire en Chine? Je reviens à Lorch. Pardonnez-moi l'en-
jambée.
Le premier vin rouge du Rhin s'est fait à Lorch.
Lorch existait avant Charlemagne et a laissé trace dans
des chartes de 732. Henri 111, archevêque de Mayence,
s'y plaisait et y résida en 13~3. Aujourd'hui il n'y a
plus à Lorch ni chevaliers romains, ni fées, ni arche-
vêques mais la petite ville est heureuse, le paysage
est magnifique, les habitants sont hospitaliers. La belle
maison de la renaissance qui est au bord du Rhin a
une façade aussi originale et aussi riche en son genre
que celle de notre manoir français de Meillan. La'
forteresse fabuleuse du vieux Sibo protège le bourg, que
menace de l'autre rive du fleuve le château historique
de Furstenberg avec sa grande tour, ronde au dehors,
hexagone au dedans. Et rien n'est charmant comme
de voir prospérer joyeusement cette petite colonie
vivace de paysans entre ces deux effrayants squelettes
qui ont été deux citadelles.
Maintenant voici comment une de mes nuits a été
troublée à Lorch.
L'autre semaine, il pouvait être une heure du ma-
tin, tout le bourg dormait, j'écrivais dans ma chambre,
lorsque tout à coup je m'aperçois que mon papier est
devenu rouge sous ma plume. Je lève les yeux, je
n'étais plus éclairé par ma lampe, mais par mes fe-
nêtres. Mes deux fenêtres s'étaient changées en deux
grandes tables d'opale rose à travers lesquelles se
répandait autour de moi une réverbération étrange.
Je les ouvre, je regarde. Une grosse voûte de flamme
et de fumée se courbait à quelques toises au-dessus
de ma tête avec un bruit effrayant. C'était tout sim-
plement l'hôtel P-, le gasthaus .voisin du mien, qui
avait pris feu, et qui brûlait.
En un instant l'auberge se réveille, tout le bourg
est sur pied, le cri FeMer/ feuer! emplit le quai et les
rues, le tocsin éclate. Moi, je ferme mes croisées et
j'ouvre ma porte. Autre spectacle. Le grand escalier
de bois de mon gasthaus, touchant presque à la mai-
son incendiée et éclairé -par de larges fenêtres, sem-
blait lui-même tout en feu et sur cet escalier, du haut'
en'bas, se heurtait, se pressait et se foulait une cohue
d'ombres surchargées de silhouettes bizarres. C'était
toute l'auberge qui déménageait, l'un en caleçon,
l'autre en chemise, les voyageurs avec leurs malles,
les domestiques avec les meubles. Tous ces fuyards
étaient encore à moitié endormis. Personne ne criait
ni ne parlait. C'était le bruit d'une fourmilière.
Un horrible flamboiement remplissait les intervalles
de toutes les têtes.
Quant à moi, car chacun pense à soi dans ces mo-
ments-là, j'ai fort peu de bagage, j'étais logé au pre-
mier, et je ne courais d'autre risque que d'être forcé
de sortir de la maison par la fenêtre.
Cependant un orage était survenu, il pleuvait à
verse. Comme il arrive toujours lorsqu'on se hâte,
l'hôtel se vidait lentement; et il y eut un instant d'af-
freuse confusion. Les uns voulaient entrer, les autres
sortir; les gros meubles descendaient lourdement des
fenêtres, attachés à des cordes; les matelas, les sacs
de nuit et les paquets de linge tombaient du haut du
toit sur le pavé; les femmes s'épouvantaient, les en-
fants pleuraient; les paysans, réveillés par le tocsin,
accouraient de la montagne avec leurs grands chapeaux
ruisselant d'eau et leurs seaux de cuir à la main. Le
feu avait déjà gagné le grenier de la maison, et l'on se
disait qu'il avait été mis exprès à l'auberge P- cir-
constance qui ajoute toujours un intérêt sombre et une
sorte d'arrière-scène dramatique à un incendie.
Bientôt les pompes sont arrivées, les chaînes de
travailleurs se sont formées; et je suis monté dans le
grenier, énorme enchevêtrement, à plusieurs étages,
de charpentes pittoresques comme en recouvrent tous
ces grands toits d'ardoise des bords du Rhin. Toute la
charpente de la maison voisine brûlait dans une seule
flamme. Cette immense pyramide de braise, surmontée
d'un vaste panache rouge que secouait le vent de
l'orage, se penchait avec des craquements sourds sur
notre toit, déjà allumé et pétillant çà et là. La question
était sérieuse; si notre toit prenait feu, dix maisons à
coup sûr, et peut-être, avec l'aide du vent, le tiers de
la ville, brûlaient. La besogne a été rude. Il a fallu,
sous les flammèches et les tourbillons d'étincelles,
écorcer les ardoises d'une partie du toit et couper les
pignons-girouettes des lucarnes. Les pompes étaient
admirablement servies.
Des lucarnes du grenier je plongeais dans la four-
naise et j'étais pour ainsi dire dans l'incendie même.
C'est une effroyable et admirable chose qu'un incendie
vu à brûle-pourpoint. Je n'avais jamais eu ce spectacle;
-,puisque j'y étais, je l'ai accepté.
Au premier moment, quand on se voit comme en-
veloppé dans cette monstrueuse cavernè de feu ou
tout flambe, reluit, pétille, crie, souffre, éclate et
croule, on ne peut se défendre d'un mouvement
d'anxiété, il semble que tout est perdu et que rien ne
saura lutter contre cette force affreuse qu'on appelle
le feu; mais, dès que les pompes arrivent, on reprend
courage.
On ne peut se figurer avec quelle rage l'eau attaque
son ennemi. A peine la pompe, ce long serpent qu'on
entend haleter en bas dans les ténèbres, a-t-elle passé
au-dessus du mur sombre son cou effilé et fait étince-
ler dans la flamme sa fine tête de cuivre, qu'elle crache
avec fureur un jet d'acier liquide sur l'épouvantable
chimère à mille têtes. Le brasier, attaqué à l'impro-
viste, hurle, se dresse, bondit effroyablement, ouvre
d'hôrribles gueules pleines de rubis, et lèche de ses
innombrables langues toutes les portes et toutes les
fenêtres à la fois. La vapeur se mêle à la fumée des
tourbillons blancs et des tourbillons noirs s'en vont à
tous les souffles du vent, et se tordent et s'étreignent
dans l'ombre sous les nuées. Le sifflement de l'eau
répond au mugissement du feu. Rien n'est plus terrible
et plus grand que cet ancien et éternel combat de
l'hydre et du dragon.
La force de la colonne d'eau lancée par la pompe
est prodigieuse. Les ardoises et les briques qu'elle
touche se brisent et s'éparpillent comme des écailles.
Quand la charpente enfin s'est écroulée,' magnifique
moment ou le panache écarlate de l'incendie a été
remplacé, au milieu d'un bruit terrible, par une im-
mense et haute aigrette d'étincelles, une cheminée est
restée debout sur la maison comme une espèce de pe-
tite tour de pierre. Un jet de pompe l'a jetée dans le
gouffre.
Le Rhin, les villages, les montagnes, les ruines,
tout le spectre sanglant du paysage reparaissant à cette
lueur, se mêlaient à la fumée, aux flammes, au glas
continuel du tocsin, au fracas des pans du mur s'abat-
tant tout entiers, comme des ponts-levis, aux coups
sourds de la hache, au tumulte de l'orage et à la
rumeur de la ville. Vraiment c'était hideux, mais c'était
beau.
Si l'on regarde les détails de cette grande chose,
rien de plus singulier. Dans l'intervalle d'un tourbillon
de feu et d'un tourbillon de fumée, des têtes d'hommes
surgissent au bout d'une échelle. On voit ces hommes
inonder, en quelque sorte à bout portant, la flamme
acharnée qui lutte et voltige et s'obstine sous le jet
même de l'eau. Au milieu de cet affreux chaos, il y a
des espèces de réduits silencieux où de petits incen-
dies tranquilles pétillent doucement dans des coins
comme un feu de veuve. Les croisées des chambres
devenues inaccessibles s'ouvrent et se ferment au vent.
De jolies flammes bleues frissonnent aux pointes des
poutres. De lourdes charpentes se détachent du bord
du toit et restent suspendues à un clou, balancées par
l'ouragan au-dessus de la rue et enveloppées d'une
longue flamme. D'autres tombent dans l'étroit entre-
deux des maisons et établissent là un pont de braise.
Dans l'intérieur des appartements, les papiers parisiens
à bordures prétentieuses disparaissent et reparaissent
à travers des bouffées de cendre rouge. Il y avait au
troisième étage un pauvre trumeau Louis XV, avec des
arbres rocaille e.t des bergers de Gentil-Bernard, qui
a lutté longtemps. Je le regardais avec admiration. Je
n'ai jamais vu une églogue faire si bonne contenance.
Enfin une grande flamme est entrée dans la chambre,
a saisi l'infortuné paysage vert-céladon, et le villageois
embrassant la villageoise, et Tircis cajolant Glycère
s'en est allé en fumée. Comme pendant, un pauvre
petit jardinet, affreusement arrosé de charbons ardents,
brûlait au bas de la maison. Un jeune acacia, appuyé
à un treillage embrasé, s'est obstiné à ne pas prendre
feu et est resté intact pendant quatre heures, secouant
sa jolie tête verte sous une pluie d'étincelles.
Ajoutez à cela quelques blondes et pâles anglaises
demi-nues sous l'averse à côté de leurs valises à quel-
ques pas de l'auberge, et tous les enfants du lieu riant
aux éclats et battant des mains chaque fois qu'un jet
de pompe se dispersait jusqu'à eux, et vous aurez une
idée assez complète de l'incendie de l'hôtel P-, à
Lorch.
Une maison qui brûle, ce n'est qu'une maison qui
brûle; mais le côté vraiment triste de la chose, c'est
qu'un pauvre homme y a été tué.
Vers quatre heures du matin, on était ce qu'on ap-
pelle MM~re du feu; le gasthaus P-, toit, plafonds,
escaliers et planchers effondrés, flambait entre ses
quatre murs, et nous avions réussi à sauver notre
auberge.
Alors, et presque sans entr'acte, l'eau a succédé au
feu. Une nuée de servantes, brossant, frottant, épon-
geant, essuyant, a envahi les chambres, et en moins
d'une heure la maison a été lavée du haut en bas.
Chose remarquable, rien n'a été dérobé. Tous ces
effets déménagés en hâte, sous la pluie, au milieu de la
nuit, ont été religieusement rapportés par les très
pauvres paysans de Lorch.
Au reste, ces accidents ne sont pas rares sur les
bords du Rhin. Toute maison de bois contient un
LE RU[N. –t.I. 18
incendie, et ici les maisons de bois abondent. A Saint-
Goar seulement, il y a en ce moment, à différentes
places de la ville, quatre ou cinq masures faites par
des incendies.
Le lendemain matin, je remarquais avec quelque
surprise au rez-de-chaussée de la maison incendiée
deux ou trois chambres fermées, parfaitement entières,
au-dessus desquelles tout cet embrasement avait fait
rage sans y rien déranger. Voici à ce propos une histo-
riette qu'on raconte dans le pays. Je ne la garantis
pas. II y a quelques années, un anglais arriva assez
tard à une auberge de Braubach, soupa et coucha.
Dans le milieu de la nuit, l'auberge prend feu. On
entre en hâte dans la chambre de l'anglais. 11 dormait.
On le réveille. On lui explique la chose, et que le feu
est au logis, et qu'il faut décamper sur-le-champ.-Au
diable! dit l'anglais, vous me réveillez pour cela! Lais-
sez-moi tranquille. Je suis fatigué et je ne me lèverai
pas. Sont-ils fous de s'imaginer que je vais me mettre
à courir les champs en chemise à minuit! Je prétends
dormir mes neuf heures tout à mon aise. Éteignez le
feu si bon vous semble, je ne vous en empêche pas.
Quant à moi, je suis bien dans mon lit, j'y reste. Bonne
nuit, mes amis, à demain. Cela dit, il se recoucha.
Il n'y eut aucun moyen de lui faire entendre raison,
et, comme le feu gagnait, les gens se sauvèrent, après
avoir refermé la porte sur l'anglais rendormi et ron-
ilant. L'incendie fut terrible, on l'éteignit à grand'-
peine. Le lendemain matin les hommes qui déblayaient
les décombres arrivèrent à la chambre de l'anglais,
ouvrirent la porte et trouvèrent le voyageur à demi
éveillé, se frottant les yeux dans son lit, qui leur cria
en bâillant dès qu'il les aperçut Pourriez-vous me
dire s'il y a un tire-bottes dans cette maison? II se
leva, déjeuna très fort et repartit admirablement reposé
et frais, au grand déplaisir des garçons du pays, les-
quels comptaient bien faire avec la momie de l'anglais
ce qu'on appelle dans la vallée du Rhin un ~Mr~g
.<.w~ c'est-à-dire un mort parfaitement fumé et
conservé
qu'on montre pour quelques liards aux étrangers.
LETTRE XX
DE LORCH A BINGEN
L:t langue légale et la langue française. Loi Article unique: Qui par-
lera français payera l'amende. Théorie du voyage à pied. Souve-
nirs. Première aventure. Note sur Claye. Ce qui apparait à
l'auteur entre la quatrième et la cinquième ligne. L'auteur voit des
ours en plein midi. Peinture gracieuse d'après nature. L'auteur
laisse entrevoir l'inexprimable plaisir que lui font les tragédies clas-
siques. Intéressant épisode de la mouche. Incident. Ce que
-signifie l'intervalle qui sépare les mots entendre passer des mots
les sérénades. Incident. Incident. Incident. Incident.
Explication. Cela n'empêche pas que l'auteur eût fort bien pu
être accepté par ces saltimbanques à quatre pattes comme le des-
sert de leur déjeuner. Deuxième aventure. G. Histoire
naturelle chimérique d'Aristote et de Pline. En quels lieux les
hommes font volontiers leurs plus monstrueuses inepties. Incident.
Un rébus d'Horace. D'où venait le vacarme. Portrait de deux
hommes admirés. Tableau de beaucoup d'hommes qui admirent.
L'homme chevelu, parle. G. tressaille. L'auteur écrit ce que
dit le charlatan. Dialogue de celui qui est en haut avec celui qui est
en bas. L'auteur éclate de rire et indigne tous ceux qui l'entourent.
Puissance de ce qui est inintelligible sur ce qui est inintelligent.
Mot amer de G. sur la troisième classe de l'Institut. Dans quelles
circonstances l'auteur voyage à pied. Fursteneck. L'auteur grimpe
assez haut pour constater une erreur des antiquaires. Cadenet,
Luynes, Brandes. L'auteur subit sur la grande route son examen de
bachelier. Hcimberg. Sonneck. Falkenburg. L'auteur va
devant lui. Noms et fantômes évoqués. Contemplation. Un
château en ruine. L'auteur y entre. Ce qu'il y trouve. Tombeau
mystérieux. Apparition gracieuse. L'auteur se met à parler anglais
de la façon la plus grotesque. Esquisse d'une théorie des femmes,
des filles et des enfants. Stella. L'auteur, quoique découragé et
humilié, s'aventure à faire quatre vers français. Conjectures sur
l'homme sans tête. L'auteurcherche dans le Falkenburg les traces de
Guntram et de Liba. La langue de l'homme a de si singuliers caprices,
que 7)'ajft)M C<M<)'Mm devient Treclctlingshausen. L'auteur déjeune
d'un gigot horriblement dur. Sa grandeur d'âme à cette occasion.
Paysage. Saint-Clément. Le Reichenstein. Le Rheiastein.
Le Vaugtsberg. L'auteur raconte des choses de son enfance. Légende
du mauvais archevêque. Au neuvième siècle on était mangé par les
rats sur le Rhin comme on l'est aujourd'hui à l'Opéra. Moralité des
contes différente de la moralité de l'[Link]/tet~tttse.–Com-
ment une petite estampe encadrée de noir, accrochée au-dessus du lit
d'un enfant, devient pour lui, quand il est homme, une grande et for-
midable vision. Crépuscule. –L'auteur se risque encore à faire des
vers français.–Effrayante apparition entre deux montagnes de l'estampe
encadrée de noir. La Maüsethurm. Vertige. L'autour réveille
un batelier qui se trouve là. A quel trajet l'auteur se hasarde.-
Le Bingerloch. Réalités difformes et fantastiques vues au milieu de
la nuit. Ce que l'auteur trouve dans le lieu sinistre où il est allé.
Description minutieuse et détaillée de cette chose horrible et célèbre.
Salut au drapeau. Arrivée à Bingen. Visite au Klopp. La
Grande-Ourse.
Bingen, 2T août.
De Lorch à Bingen il y a deux milles d'Allemagne,
en d'autres termes, quatre lieues de France, ou seize
Mo~r~ dans l'affreuse langue que la loi veut nous
faire, comme si c'était à la loi de faire la langue. Tout
au contraire, mon ami, dans une foule de cas, c'est à
la langue de faire la loi.
Vous savez mon goût. Toutes les fois que je puis
continuer un peu ma route à pied, c'est-à-dire conver-
tir le voyage en promenade, je n'y manque pas.
Rien n'est charmant, à mon sens, comme cette façon
de voyager. A pied! On s'appartient, on est
libre, on est joyeux; on est tout entier et sans partage
aux incidents de la route, à la ferme où l'on déjeune,
à l'arbre ou l'on.s'abrite, à l'église ou l'on se recueille.
On part, on s'arrête, on repart;.rien ne gêne, rien ne
retient. On va et on rêve devant soi. La marche berce
la rêverie; la rêverie voile la fatigue. La beauté du
paysage cache la longueur du chemin. On ne. voyage
pas, on erre. A chaque pas qu'on fait, il vous vient
une idée. Il semble qu'on sente des essaims éclore et
bourdonner dans son cerveau. Bien des fois, assis à
l'ombre au bord d'une grande route, à côté d'une petite
source vive d'où sortaient avec l'eau la joie, la vie et la
fraîcheur, sous un orme plein d'oiseaux, près d'un
champ plein de faneuses, reposé, serein, heureux,
doucement occupé de mille songes, j'ai regardé avec
compassion passer devant moi, comme un tourbillon
où roule la foudre, la chaise de poste, cette chose é.tin-
celante et rapide qui contient je ne sais quels voya-
geurs lents, lourds, ennuyés et assoupis; cet éclair qui
emporte des tortues. Oh! comme ces pauvres gens,
qui sont souvent des gens d'esprit et de cœur, après,
tout, se jetteraient vite à bas de leur prison, où l'har-
monie du paysage se résout en bruit, le soleil en cha-
leur et la route en poussière, s'ils savaient toutes les
fleurs que trouve dans les broussailles, toutes les perles
que ramasse dans les cailloux, toutes les houris que
découvre parmi les paysannes l'imagination ailée, opu-
lente et joyeuse d'un homme à pied! ~M~ pedestris.
Et puis tout vient à l'homme qui marche. Il ne lui
surgit pas seulement des idées, il lui échoit des aven-
tures et, pour ma part, j'aime fort les aventures qui
m'arrivent. S'il est amusant pour autrui d'inventer des
aventures, il est amusant pour soi-même d'en avoir.
Je me rappelle qu'il y a sept ou huit ans j'étais allé
à Claye, à quelques lieues de Paris. Pourquoi? je ne
m'en souviens plus, je trouve seulement dans mon livre
de notes ces quelques lignes. Je vous les transcris,
parce qu'elles font, pour ainsi dire, partie de la chose
quelconque que je veux vous raconter
« Un canal au rez-de-chaussée, un cimetière au
premier étage, quelques maisons au second, voilà
Claye. Le cimetière occupe une terrasse avec balcon sur
le canal, d'ou les mânes des paysans de Claye peuvent
entendre passer les sérénades, s'il y en a, sur le ba-
teau-poste de Paris à Meaux, qui fait quatre lieues à
l'heure. Dans ce pays-là on n'est pas enterré, on est
enterrassé. C'est un sort comme un autre. »
Je m'en revenais à Paris à pied; j'étais parti d'assez
grand matin, et vers midi, les beaux arbres de la forêt
de Bondy m'invitant, à un endroit ou le chemin tourne
brusquement, je m'assis, adossé à un chêne, sur un
talus d'herbe, les pieds pendants dans un fossé, et je
me mis à crayonner sur mon livre vert la note que vous
venez de lire.
Comme j'achevais la quatrième ligne, que je vois
aujourd'hui sur le manuscrit séparée de la cinquième
par un assez large intervalle, je lève vaguement les
yeux, et j'aperçois, de l'autre côté du fossé, sur le bord
de la route, devant moi, à quelques pas, un ours qui
me regardait fixement. En plein jour on n'a pas de
cauchemar; on ne peut être dupe d'une forme, d'une
apparence, d'un rocher difforme ou d'un tronc d'arbre
absurde. Lo ~M~~M~c un est formidable la nuit;
mais à midi, par un soleil de mai, on n'a pas d'hallu-
cination. C'était bien un ours, un ours vivant, un véri-
table ours, parfaitement hideux du reste. Il était gra-
vement assis sur son séant, me montrant le dessous
,poudreux de ses pattes de derrière, dont je distinguais
toutes les griffes, ses pattes de devant mollement croi-
sées sur son ventre. Sa gueule était entr'ouverte; une
de ses oreilles, déchirée et saignante, pendait à demi;
sa lèvre inférieure, à moitié arrachée, laissait voir ses
crocs déchaussés; un de ses yeux était crevé, et avec
l'autre il me regardait d'un air sérieux.
II n'y avait pas un bûcheron dans la forêt, et le peu
que je voyais du chemin à cet endroit-là était absolu-
ment désert.
Je n'étais pas sans éprouver quelque émotion. On
se tire parfois d'affaire avec un chien en l'appelant
Fox; Soliman ou ~.2W; mais que dire à un ours? D'où
venait cet ours? Que signiuait cet ours dans la forêt de
Bondy, sur le grand chemin de Paris à Claye? A quoi
rimait ce vagabond d'un nouveau genre? C'était
fort étrange, fort ridicule, fort déraisonnable, et après
tout fort peu gai. J'étais, je vous l'avoue, très perplexe.
Je ne bougeais pas cependant; je dois dire que l'ours,
de son côté, ne bougeait pas non plus; il me pa-
raissait même, jusqu'à un certain point, bienveil-
lant. Il me regardait aussi tendrement que peut regar-
der un ours borgne. A tout prendre, il ouvrait bien
la gueule, mais il l'ouvrait comme on ouvre une bouche.
Ce n'était pas un rictus, c'était un bâillement; ce n'é-
tait pas féroce, c'était presque littéraire. Cet ours avait
je ne sais quoi d'honnête, de béat, de résigné et d'en-
dormi et j'ai retrouvé depuis cette expression de
physionomie à de vieux habitués de théâtre qui écou-
taient des tragédies. En somme, sa contenance était
si bonne, que je résolus aussi, moi, de faire bonne
contenance. J'acceptai l'ours pour spectateur, et je
continuai ce que j'avais commencé. Je me mis donc à
crayonner sur mon livre la cinquième ligne de la note
,ci-dessus, laquelle cinquième ligne, comme je vous le
disais tout à l'heure, est sur mon manuscrit très écartée
de la quatrième ce qui tient à ce que, en commen-
çant à l'écrire, j'avais les yeux nxés 'sur l'oeil de l'ours.
Pendant que j'écrivais, une grosse mouche vint se
poser sur l'oreille ensanglantée de mon spectateur. Il
'leva lentement sa patte droite et la passa par-dessus
son oreille avec le mouvement d'un chat. La mouche
s'envola. 11 la chercha du regard; puis, quand elle eut
disparu, il saisit ses deux pattes de derrière avec ses
deux pattes de devant, et comme satisfait de cette atti-
tude classique, il se remit à me contempler. Je déclare
que je suivais ces mouvements variés avec intérêt.
Je commençais à me faire à ce téte-à-tête, et
j'écrivais la sixième ligne de la note, lorsque survint, un
incident; un bruit de pas précipités se fit entendre
dans la grande route, et tout à coup je vis déboucher
du tournant un autre ours, un grand ours noir; le
premier était fauve. Cet ours noir arriva au grand trot,
et, apercevant l'ours fauve, vint se rouler gracieuse-
ment à terre auprès de lui. L'ours fauve ne daignait
pas regarder l'ours noir, et l'ours noir ne daignait pas
faire attention à moi.
Je confesse qu'à cette nouvelle apparition, qui éle-
vait mes perplexités à la seconde puissance, ma main
trembla. J'étais en train d'écrire cette ligne « peu-
vent entendre passer les sérénades. » Sur mon manu-
scrit je vois aujourd'hui un assez grand intervalle
entre ces mots e/ï~M~'e~Mcr, et ces mots les A'c-
?M~e.s. Cet intervalle signifie C/H ~Ma~?M6 ours!
Deux ours! pour le coup, c'était trop fort. Quel
sens cela avait-il? A qui en voulait le hasard? Si j'en
jugeais par le côté d'ou l'ours noir avait débouché, tous
venaient de Paris, pays où il-y a pourtant peu de
bêtes, sauvages surtout.
J'étais resté comme pétrifié. L'ours fauve avait fini
par prendre part aux jeux de l'autre, et, à force de
se rouler dans la poussière, tous deux étaient devenus
gris. Cependant j'avais réussi à me lever, et je me
demandais si j'irais ramasser ma canne, qui avait roulé
à. mes pieds dans le fossé, lorsqu'un troisième ours
survint, un ours rougeâtre, petit, difforme, plus déchi-
queté et plus saignant encore que le premier; puis
un quatrième, puis un cinquième et un sixième, ces
deux-là trottant de compagnie. Ces quatre derniers ours
traversèrent la route comme des comparses traversent
le fond d'un théâtre, sans rien voir et sans rien regar-
der, presque en courant et comme s'ils étaient pour-
suivis. Cela devenait trop inexplicable pour que je ne
touchasse pas à l'explication. J'entendis des aboie-
ments et des cris; dix ou douze boule-dogues, sept ou
huit hommes armés de bâtons ferrés et des muselières
à la main, firent irruption sur la route, talonnant les
ours qui s'enfuyaient. Un de ces hommes s'arrêta, et,
pendant que les autres ramenaient les bêtes muselées,
il me donna le mot de cette bizarre énigme. Le maître
du cirque de la barrière du Combat profitait des va-
cances de Pâques pour envoyer ses ours et ses dogues
donner quelques représentations à Meaux. Toute cette
ménagerie voyageait à pied. A la dernière halte on
l'avait démuselée pour la faire manger; et, pendant
que leurs gardiens s'attablaient au cabaret voisin, les.
ours avaient profité de ce moment de liberté pour faire
à leur aise, joyeux et seuls, un bout de chemin.
C'étaient des acteurs en congé.
Voilà une de mes aventures de voyageur à pied.
Dante raconte en commençant son poème qu'il ren-
contra un jour dans un bois une panthère, puis après
la panthère un lion, puis après le lion une louve. Si la
tradition dit vrai, dans leurs voyages en Egypte, en
Phénicie, en Chaldée et dans l'Inde, les sept sages de
Grèce eurent tous de ces aventures-là. Ils rencontrèrent
chacun une bête différente, comme il sied à des sages
qui ont tous une sagesse différente. Thalès de MUet fut
suivi longtemps par un griffon ailé Bias de Priène fit
route côte à côte avec un lynx; Périandre de Corinthe
fit reculer un léopard en le regardant fixement; Solon
d'Athènes marcha hardiment droit à un taureau fu-
rieux Pittacus de Mitylène fit rencontre d'un souas-
souaron Cléobule de Rhodes fut accosté par un lion,
et Chilon de Lacédémone par une lionne. Tous ces faits
merveilleux, si on les examinait d'un peu près, s'expli-
queraient probablement par des ménageries en congé,
par des vacances de Pâques et des barrières du Combat.
En racontant convenablement mon aventure des ours,
dans deux mille ans j'aurais peut-être' eu je ne sais
quel air d'Orphée. D<6'<!M ob hoc lenire tigres. Voyez-
vous, mon ami, mes pauvres ours saltimbanquesdonnent
la clef de beaucoup de prodiges. N'en déplaise aux
poëtes antiques et aux philosophes grecs, je ne crois
guère à la vertu d'une strophe contre un léopard ni à
la puissance d'un syllogisme sur une hyène; mais je
pense qu'il y a longtemps que l'homme, cette intel-
ligence qui transforme à sa guise les instincts, a
trouvé le secret de dégrader les lions et les tigres, de,
détériorer les animaux et d'abrutir les bêtes.
L'homme croit toujours et partout avoir fait un
grand pas quand il a substitué, à force d'enseigne-
ments intelligents, la stupidité à la férocité.
A. tout prendre, c'en est peut-être un. Sans ce pas-là
j'aurais été mangé, et les sept sages de Grèce aussi.
Puisque je suis en train de souvenirs, permettez-
moi encore une petite histoire.
Vous connaissez G-, ce vieux poëte-savant, qui
prouve qu'un poëte peut être patient, qu'un savant
peut être charmant et qu'un vieillard peut être jeune.
Il marche comme à vingt ans. En avril 183., nous fai-
sions ensemble je ne sais quelle excursion dans le
Gâtinais. Nous cheminions côte à côte par une fraîche
matinée réchauffée d'un soleil réjouissant. Moi que la
vérité charme et que le paradoxe amuse, je ne con-
nais pas de plus agréable compagnie que G-. Il sait
toutes les vérités prouvées, il invente tous les para-
doxes possibles.
Je me souviens que sa fantaisie en ce moment-là
était de me soutenir que le basilic existe. Pline en
parle et le décrit, me disait-il. Le basilic naît dans le
pays de Cyrène, en Afrique. Il est long d'environ douze
doigts; il a sur la tête une tache blanche qui lui fait
un diadème; et, quand il situe, les serpents s'enfuient.
La Bible dit qu'il a des ailes. Ce qui est prouvé,
c'est que, du temps de saint Léon, il y eut à Rome,
dans l'église de Sainte-Luce, un basilic qui infecta de
son haleine toute la ville. Le saint pape osa s'appro-
cher de la voûte humide et sombre sous laquelle était
le monstre, et Scaliger dit en assez beau style qu'il
I'<~e:< par ses jo?'~r<
G- ajoutait, me voyant incrédule au basilic, que
certains lieux ont une vertu particulière sur certains
animaux qu'a Sériphe, dans l'Archipel, les grenouilles
ne coassent point; qu'à Reggio, en Calabre, les cigales
ne chantent pas que les sangliers sont muets en Ma-
cédoine que les serpents de l'Euphrate ne mordent
point les indigènes, même endormis, mais seulement
les étrangers; tandis que les scorpions du mont JLat-
mos, inoffensifs pour les étrangers, piquent mortelle-
ment les habitants du pays. Il me faisait, ou plutôt il
se faisait à lui-même une foule de questions, et je le
laissais aller. Pourquoi y a-t-il une multitude de lapins
à Mayorque, et pourquoi n'y en a-t-il pas un seul à
Yviza? Pourquoi les lièvres meurent-ils à Ithaque?
D'ou vient qu'on ne saurait trouver un loup sur le mont
Olympe, ni une chouette dans l'ile de Crète, ni un aigle
dans l'île de Rhodes?
Et, me voyant sourire, il s'interrompait Tout
beau! mon cher; mais ce sont là des opinions d'Aris-
tote A quoi je me contentais de répondre –Mon
ami, c'est de la science morte; et la science morte.
n'est plus de la science, c'est de l'érudition.–Et G-
me répliquait avec son regard plein de gravité et d'en-
thousiasme Vous avez raison. La science meurt;
il n'y a que l'art qui soit immortel. Un grand savant
fait oublier un autre grand savant; quant aux grands
poëtes du passé, les grands poëtes du présent et de
l'avenir ne peuvent que les égaler. Aristote est dépassé,
Homère ne l'est pas.
Cela dit il devenait pensif, puis il se .mettait à
chercher un bupreste dans l'herbe ou unè rime dans
les nuages.
Nous arrivâmes ainsi près de Milly, dans une plaine
où l'on voit encore les vestiges d'une masure devenue
fameuse dans les procès des sorciers du dix-septième
siècle. Voici à quelle occasion. Un loup-cervier rava-
geait le pays. Des gentilshommes de la vénerie du roi
le traquèrent avec grand renfort de valets et de pay-
sans. Le loup, poursuivi dans cette plaine, gagna cette
masure et s'y jeta. Les chasseurs entourèrent la ma-
sure, puis y entrèrent brusquement. Ils y trouvèrent
une vieille femme, une vieille femme hideuse, sous les
pieds de laquelle était encore la peau du loup que
Satan n'avait pas eu le temps de faire disparaître dans
sa chausse-trape. Il va sans dire que la vieille fut brû-
lée sur un fagot vert; ce qui s'exécuta devant le beau
portail de la cathédrale de Sens.
J'admire que les hommes, avec une sorte de coquet-
terie inepte, soient toujours venus chercher ces calmes
et sereines merveilles de l'intelligence humaine pour
faire devant elles leurs plus grosses bêtises.
Cela se passait en 1636, dans l'année où Corneille
faisait jouer le Cid.
Comme je racontais cette histoire à G-, Écou-
tez, me dit-il. Nous entendions, en effet, sortir
d'un petit groupe de maisons caché dans les arbres à
notre gauche la fanfare d'un charlatan. G- a toujours
eu du goût pour ce genre de bruit grotesque et triom-
phal. Le monde, me disait-il un jour; est plein de
grands tapages sérieux dont ceci est la parodie. Pen-
dant que les avocats déclament sur le tréteau poli-
tique, pendant que les rhéteurs pérorent sur le tréteau
scolastique, moi je vais dans les prés, je catalogue des
moucherons et je collationne des brins d'herbe, je me
pénètre de la grandeur de Dieu, et je serai toujours
charmé de rencontrer à tout bout de champ cet
emblème bruyant de la petitesse des hommes, ce
charlatan s'essoufflant sur sa grosse caisse, ce Bobino,
ce Bobèche, cette ironie! Le charlatan se mêle à mes
études et les complète; je fixe cette figure avec une
épingle dans mon carton comme un scarabée ou comme
un papillon, et je classe l'insecte humain parmi les
autres.
G- m'entraîna donc vers le groupe de maisons,
d'où venait le bruit; un assez chétif hameau, qui se
nomme, je crois, Petit-Sou, ce qui m'a rappelé ce
bourg d'Asculum, sur la route de Trivicum à Brindes,
lequel fit faire un rébus à Horace
Quod versu dicere non est,
Signis perfacile est.
~bcM~M~! en effet ne peut entrer dans un vers alexan-
drin.
C'était la fête du village. La place, l'église et la
mairie étaient endimanchées. Le ciel lui-même, coquet-
tement décoré d'une foule de jolis nuages blancs et
roses, avait je ne sais quoi d'agreste, de joyeux et de
dominical. Des rondes de petits enfants et de jeunes
ûlles, doucement contemplées par des vieillards, occu-
paient un bout de la place qui était tapissé de gazon;
à l'autre bout, pavé de cailloux aigus, la foule entou-
rait une façon de tréteau adossé à une manière de
baraque. Le tréteau était composé de deux planches
et d'une échelle; la baraque était recouverte de cette
classique toile à damier bleu et blanc qui rappelle
des souvenirs de grabat, et qui, se faisant au besoin
LE RHIN. I. 19
souquenille, a fait donner le nom de paillasses à tous
les valets de tous les charlatans. A côté du tréteau
s'ouvrait la porte de la baraque, une simple fente dans
la toile; et au-dessus de cette porte, sur un écriteau
blanc orné de ce mot en grosses majuscules noires
MICROSCOPE
fourmillaient, grossièrement dessinés dans mille atti-
tudes fantastiques, plus d'animaux effrayants, plus de
monstres chimériques, plus d'êtres impossibles que
saint Antoine n'en a vu et que Callot n'en a rêvé.
Deux hommes faisaient figure sur ce tréteau. L'un,
sale comme Job, bronzé comme Ptha, coiffé comme
Osiris, gémissant comme Memnon, avait je ne sais quoi
d'oriental, de fabuleux, de stupide et d'égyptien, et
frappait sur un gros tambour tout en soufHantau hasard
dans une flûte. L'autre le regardait faire. C'était une
espèce de Sbrigani, pansu, barbu, velu et chevelu,
l'air féroce, et vêtu en hongrois de mélodrame.
Autour de cette baraque, de ce tréteau et de ces
deux hommes, force paysans passionnés, force pay-
sannes fascinées, force admirateurs les plus affreux du
monde ouvraient des bouches niaises et des yeux bêtes.
Derrière l'estrade, quelques enfants pratiquaient artis-
tement des trous à la vieille toile blanche et bleue, qui
faisait peu de résistance et leur laissait voir l'intérieur
de la baraque.
Comme nous arrivions, l'égyptien termina sa fan-
fare, et le Sbrigani se mit à parler. G- se mit à écou-
fer.
Excepté l'invitation d'usage jE'?t<<?2: et vous ver-
?'~ etc., je déclare que ce que disait ce fantoche était
parfaitement inintelligible pour moi, pour les paysans
et pour l'égyptien, lequel avait pris une posture de
bas-relief et prêtait l'oreille avec autant de dignité que
s'il eût assisté à la dédicace des grandes colonnes de
la salle hypostyle de Karnac par Menephta I" père de
Rhamsès II.
Cependant, dès les premières paroles du charlatan,
G- avait tressailli. Au bout de quelques minutes, il se
pencha vers moi et me dit tout bas Vous qui êtes
jeune, qui avez de bons yeux et un crayon, faites-moi
le plaisir d'écrire ce que dit cet homme. Je voulus
demander à G- l'explication de cet étrange désir;
mais déjà son attention était retournée au tréteau avec
trop d'énergie pour qu'il m'entendît. Je pris le parti
de satisfaire G-, et, comme le charlatan parlait avec
une lenteur solennelle, voici ce que j'écrivis sous sa
dictée
La famille des scyres se divise en deux espèces;
«
la première n'a pas d'yeux la seconde en a six, ce
qui la distingue du genre cunaxa, qui en a deux, et du
genre bdella, qui en a quatre. »
Ici G–, qui écoutait avec un intérêt de plus,en plus
profond, ôta son chapeau, et, s'adressant au charlatan
de sa voix la plus gracieuse et la plus adoucie Par-
don, monsieur; mais vous ne nous dites rien du groupe
des gamases?
Qui parle là? dit l'homme, jetant un coup d'œil
sur l'assistance, mais sans surprise et sans hésitation.
Ce vieux? Eh bien, mon vieux, dans le groupe des
gamases, je n'ai trouvé qu'une espèce, c'est une!erM~-
nyssus, parasite de la chauve-souris pipistrelle.
Je croyais, reprit G- timidement, que c'était un
~M~:M cursor.
Erreur, mon brave, répliqua le Sbrigani. Il y a
un abîme entre le glyciphagus et le dermanyssus.
Puisque vous vous occupez de ces grandes questions,
étudiez la nature. Consultez Degeer, Bering et Her-
mann. Observez (j'écrivais toujours) le sarcoptes ovis,
qui a au moins une des deux paires de pattes posté-
rieures complètes et caronculées; le sarcoptes rupica-
jcr~ dont les pattes postérieures sont rudimentaires et
sétigères, sans vésicule et sans tarses le sarcoptes
hippopodos, qui est peut-être un glyciphage.
Vous n'en êtes pas sûr? interrompit G- presque
avec respect.
Je n'en suis pas sûr, répondit majestueusement
le charlatan. Oui, je dois à la sainte vérité d'avouer
que je n'en suis pas sûr. Ce dont je suis sûr, c'est
d'avoir recueilli un glyciphage dans les plumes du
grand-duc. Ce dont je suis sûr, c'est d'avoir trouvé, en
visitant des galeries d'anatomie comparée, des glyci-
phages dans les cavités, entre les cartilages et sous les
épiphyses des squelettes.
Voilà qui est prodigieux! murmura G–.
Mais, poursuivit l'homme, ceci m'entraîne trop
loin. Je vous parlerai une autre fois, messieurs, du
glyciphage et du psoropte. L'animal extraordinaire et
redoutable que je vais vous montrer aujourd'hui, c'est
le sarcopte. Chose effrayante et merveilleuse! l'acarien
du chameau qui ne ressemble pas à celui du cheval,
ressemble à celui de l'homme. De là une confusion
possible, dont les suites seraient funestes (j'écrivais
toujours). Étudions-les, messieurs; étudions ces mon-
stres. La forme de l'un et de l'autre est à peu près la
même; -mais le sarcopte du dromadaire est un peu plus
allongé que le sarcopte humain; la partie intermé-
diaire des poils postérieurs, au lieu d'être la plus pe-
tite, est la plus grande. La face ventrale a aussi ses
particularités. Le collier est plus nettement séparé dans
le sarcoptes /<o~M:'n~, et il envoie inférieurement une
pointe aciculiforme, qui n'existe pas dans le sarroptes
dromadarii. Ce dernier est plus gros que l'autre. Il y a
aussi une différence énorme aux épines de la base des
pattes postérieures elles sont simples dans la première
espèce, et inégalement bifides dans la seconde.
Ici, las d'écrire toutes ces choses ténébreuses et
imposantes, je ne pus m'empêcher de pousser le coude
de G- et de lui demander tout bas Mais de quoi
diable parle cet homme?
G- se tourna à demi vers moi et me dit avec gra-
vité De la gale.
Je partis d'un éclat de rire si violent, que le livre
de notes me tomba des mains. G- le ramassa, m'ar-
racha le crayon, et sans daigner répliquer à ma gaîté
même par un geste de mépris, plus que jamais attentif
aux paroles du charlatan, il continua d'écrire à ma
place, dans l'attitude recueillie et raphaélesque d'un
disciple de l'école d'Athènes.
Je dois dire que les paysans, de plus en plus éblouis,
partageaient, au suprême degré, l'admiration et la
béatitude de G-. L'extrême science et l'extrême igno-
rance se touchent par l'extrême naïveté. Le dialogue
obscur et formidable du charlatan avait parfaitement
réussi près des villageois de l'honnête pays de Petit-
Sou. Le peuple est comme l'enfant, il s'émerveille de
ce qu'il ne comprend pas. Il aime l'inintelligible, le
hérissé, l'amphigouri déclamatoire et merveilleux. Plus
l'homme est ignorant, plus l'obscur le charme; plus
l'homme est barbare, plus le compliqué lui plaît. Rien
n'est moins simple qu'un sauvage. Les idiomes des
hurons, des botocudos et des chesapeacks sont des
forêts de consonnes à travers lesquelles, à demi en-
gloutis dans la vase des idées mal rendues, se traînent
des mots immenses et hideux, comme rampaient les
monstres antédiluviens sous les inextricables végéta-
tions du monde primitif. Les algonquins traduisent ce
mot si court, si simple et si doux, France, par M~'M!
~OM<:7~'OM~<
Aussi, quand la baraque s'ouvrit, la foule, impa-
tiente de contempler les merveilles promises, s'y pré-
cipita. Les mittigouchiouekendalakiank des charlatans
se résolvent toujours en une pluie de liards ou de dou-
blons dans leur escarcelle, selon qu'ils se sont adressés
au peuple d'en bas ou au peuple d'en haut.
Une heure après, nous avions repris notre prome-
nade et nous suivions la lisière d'un petit bois. G– ne
m'avait pas encore adressé une parole. Je faisais mille
efforts inutiles pour rentrer en grâce. Tout à coup,
paraissant sortir d'une profonde rêverie et comme se
répondant à lui-même, il dit
Et il en parle fort bien!
De la gale, n'est-ce pas? dis-je fort timidement.
Oui., parbleu, de la gale me répondit G- avec
fermeté.
Il ajouta après un silence
Cet homme a fait de magnifiques observations
microscopiques. De vraies découvertes.
Je hasardai encore un mot
Il aura étudié son s~jet sur ce pharaon d'Égypte
dont il a fait son laquais et son musicien.
Mais G- ne m'entendait déjà plus.
Quelle prodigieuse chose s'écria-t-il, et quel su-
jet de méditation mélancolique La maladie sur l'homme
après la mort. Les squelettes ont la gale
Il y eut encore un silence, puis il reprit
Cet homme manque à la troisième classe de
l'Institut. Il y a bien des académiciens qui sont
charlatans; voilà un charlatan qui devrait être acadé-
micien.
Maintenant, mon ami, je vous vois d'ici rire à votre
tour et vous écrier Est-ce tout? oh! les aimables
aventures, les engageantes histoires, et quel voya-
geur à pied vous êtes! Rencontrer des ours, ou' en-
tendre un avaleur de sabres, bras nus et ceinturonné
de rouge, confronter en plein air l'acarus de l'homme
à l'acarus du chameau et faire à des paysans un cours
philosophique de gale comparée! Mais, en vérité,
il faut en grande hâte se jeter en bas de sa chaise
de poste, et ce sont là de merveilleux bonheur
Comme il vous plaira. Quant à moi, je ne sais si
c'est le matin, si c'est le printemps ou si c'est ma jeu-
nesse qui se mêle à ces souvenirs, déjà anciens, hélas!
mais ils rayonnent en moi. Je leur trouve des charmes
que je ne puis dire. Riez donc tant que vous voudrez
du voyageur il pied, je suis toujours prêt à recommen-
cer, et, s'il m'arrivait encore aujourd'hui quelque aven-
ture pareille, « j'y prendrais un plaisir extrême x.
Mais de semblables bonnes fortunes sont rares, et,
quand j'entreprends une excursion à pied, pourvu que
le ciel ait un air de joie, pourvu que les villages aient
un air de bonheur, pourvu que la rosée tremble à la
pointe des herbes, pourvu que l'homme travaille, que
le soleil brille et que l'oiseau chante, je remercie le
bon Dieu, et je ne lui demande pas d'autres aventures.
L'autre jour donc, à cinq heures et demie du matin,
après avoir donné les ordres nécessaires pour faire
transporter mon bagage à Bingen, dès l'aube, je quit-
tais Lorch, et un bateau me transportait sur le bord
opposé. Si vous suivez jamais cette route, faites de
même. Les ruines romaines, romanes et gothiques de
la rive gauche ont plus d'intérêt pour le piéton que les
ardoises de la rive droite. A six heures j'étais assis,
après une assez rude ascension à travers les vignes et
les broussailles, sur la croupe d'une colline de lave
éteinte qui domine le château de Furstenberg et la
vallée de Diebach, et là je constatais une erreur des
antiquaires. Ils racontent, et je vous écrivais d'après
eux dans ma précédente lettre, que la grosse tour de
Furstenberg, ronde en dehors, est hexagone au dedans.
Or, du point élevé où je m'étais placé, je plongeais
assez profondément dans la tour, et je puis vous affir-
mer, si la chose vous intéresse, qu'elle est ronde à
l'intérieur comme à l'extérieur. Ce qui est remarquable,
c'est sa hauteur, qui est prodigieuse, et sa forme, qui
est singulière. Comme elle a d'énormes créneaux sans
mâchicoulis, et comme elle va s'élargissant du sommet
à la base, sans baies, sans fenêtres, percée à peine de
quelques longues meurtrières, elle ressemble"'de la
plus étrange manière aux mystérieux et massifs don-
jons de Samarcande, de Calicut ou de Canganor; et
l'on s'attend à voir plutôt apparaître au faîte de cette
grosse tour presque hindoue le maharadja-de Lahore
ou le zamorin de Malabar que Louis de Bavière ou Gus-
tave de Suède. Pourtant cette citadelle, plutôt orien-
tale que gothique, a joué un grand rôle dans les luttes
de l'Europe. Au moment où je songeais à toutes les
échelles qui ont été successivement appliquées aux
flancs de cette géante de pierre, et ou je me rappelais le
triple siège des bavarois en 1321, des suédois en 1632
et des français en 1689, un grimpereau l'escaladait
gaiment.
Ce qui a causé l'erreur des antiquaires, c'est une
tourelle qui défend la citadelle du côté de la montagne,
et qui, ronde au dedans, est armée à son sommet d'un
couronnement de mâchicoulis taillé à six pans. Ils ont
pris la tourelle pour la tour et le dehors pour le de-
dans. Du reste, à cette heure matinale, grâce aux
vapeurs encore posées et appuyées sur le sol, je ne
distinguais que la tête du donjon, la cime des murailles,
et à l'horizon, tout autour de moi, la haute crête des
collines. A mes pieds, le fond du paysage était caché
par une brume blanche et épaisse dont le soleil dorait
le bord. On eut dit qu'un nuage était tombé dans la
vallée.
Comme sept heures sonnaient dans ce nuage au
clocher de Rheindiebach, qui, est un hameau au pied
de Furstenberg, le grimpereau s'envola et je me levai.
Pendant que je descendais, le brouillard montait, et,
lorsque je parvins au village, les rayons du soleil y
arrivaient. Quelques instants après, j'avais laissé le
village derrière moi, sans même avoir pensé, je l'avoue,
à interroger l'écho fameux de son ravin, je cheminais
joyeusement le long du Rhin, et j'échangeais un bon-
jour amical avec trois jeunes peintres qui.s'en allaient,
eux, vers Bacharach, le sac et le parapluie sur le dos.
Toutes les fois que je rencontre trois jeunes gens qui
voyagent à pied en mince équipage, allègres d'ailleurs
et les yeux rayonnants comme si leur prunelle répétait
les féeries de l'avenir, je ne puis m'empêcher d'espérer
pour eux la réalisation de leurs chimères, et de songer
à ces trois frères, Cadenet, Luynes et Brandes, qui, il
y a de cela deux cents ans, partirent un beau matin à
pied pour la cour de Henri IV, n'ayant à eux trois
qu'un manteau porté par chacun à son tour, et qui,
quinze ans après, sous Louis XIII, étaient, le premier,
duc de Chaulnes; le deuxième, connétable de France;
le troisième, duc de Luxembourg. Rêvez donc,
jeunes gens, et marchez!
Ce voyage à trois paraît, du reste, être à la mode
sur les bords du Rhin car je n'avais pas fait une
demi-lieue, j'atteignais à peine Niederheimbach, que
je rencontrais encore trois jeunes gens cheminant de
compagnie. Ceux-là étaient évidemment des étudiants
de quelqu'une de ces nobles universités qui fécondent
la vieille Teutonie en civilisant la jeune Allemagne. Ils
portaient la casquette classique, les longs cheveux, le
ceinturon, la redingote serrée, le bâton à la main, la
pipe de faïence coloriée à la bouche, et, comme les
peintres, le bissac sur le dos. Sur la pipe du plus jeune
des trois étaient peintes des armoiries, probablement
les siennes. Ils paraissaient discuter avec chaleur, et
s'en allaient, de même que les peintres, du côté de
Bàeharach. En passant près de moi, l'un d'eux me cria,
en me saluant de la casquette
Dic nobis, domine, t'H ~!M parte corporis <ï?UM!atM
veteres ~)M/!< philosophi.
Je rendis le salu-t et je répondis
7?! corde P/</<0, !'H M?!~M~!C .E?Mp~OC~ inter duo
~Kj~rf!7~ Lucretius.
Les trois jeunes gens sourirent, et le plus âgé s'é-
cria
Vivat Gallia regina!
t~
Je répliquai
Ccr~~t~ mater!
Nous nous saluâmes encore une fois de la main, et
je passai outre.
J'approuve cette façon de voyager à trois. Deux
amants, trois amis.
Au-dessus de Niederheimbach s'étagent et se super-
posent les mamelons de la sombre forêt de Sann ou de
Sonn, et là, parmi les chênes, se dressent deux forte-
resses écroulées, Heimburg, château des romains;
Sonneck, château des brigands. L'empereur Rodolphe
a détruit Sonneck en 1282, le temps a démoli Heim-
burg. Une ruine plus mélancolique encore se cache
dans les plis de ces montagnes, c'est Falkenburg.
J'avais, comme je vous l'ai dit, laissé le village der-
rière moi. Le soleil était ardent, la fraîche haleine du
Rhin s'attiédissait, la route se couvrait de poussière;
à ma droite s'ouvrait étroitement entre deux rochers
un charmant ravin plein d'ombre; un tas de petits oi-
seaux y babillaient à qui mieux mieux et se livraient à
d'affreux commérages les uns sur les autres dans les
profondeurs des arbres; un ruisseau d'eau vive grossi
parles pluies, tombant de pierre en pierre, prenait des
airs de torrent, dévastait les pâquerettes, épouvantait
les moucherons et faisait de petites cascades tapageuses
dans les cailloux; je distinguais vaguement le long de
ce ruisseau, dans les douces ténèbres que versaient les
feuillages, un sentier que mille fleurs sauvages, le lise-
ron, le passe-velours, l'hélichryson, le glaïeul aux lan-
céolés cannelées, la flambe aux neuf feuilles perses,
cachaient pour le profane et tapissaient pour le poëte.
Vous savez qu'il y a des moments où je. crois presque
à l'intelligence des choses; il me semblait qu'une foule
de voix murmuraient dans ce ravin et me disaient
Où vas-tu? tu cherches les endroits où il y a peu
de pas humains et où il y a beaucoup de traces divines
tu veux mettre ton âme en équilibre avec l'âme de la
solitude; tu veux de l'ombre et de la lumière, du mou-
vement et de la paix, des transformations et de la séré-
nité tu cherches le lieu où le verbe s'épanouit dans
le silence, où l'on voit la vie à la surface de tout et où
l'on sent l'éternité au fond; tu aimes le désert et tu ne
hais pas l'homme; tu cherches de l'herbe et des
mousses, des feuilles humides, des branches gonnées
de sève, des oiseaux qui fredonnent, des eaux qui
courent, des parfums qui se répandent. Eh bien, entre.
Ce sentier est ton chemin.
Je ne me suis pas fait prier longtemps, je suis entréé
dans le ravin.
o
'Vous dire ce que j'ai fait là, ou plutôt ce que la
solitude m'y a fait; comment les guêpes bourdonnaient
autour des clochettes violettes; comment les nécro-
phores cuivrés et les féronies bleues se réfugiaient
dans les petits antres microscopiques que les pluies
leur creusent sous les racines des bruyères; comment
les ailes froissaient les feuilles ce qui tressaillait sour-
dement dans les mousses, ce qui jasait dans les nids;
le bruit doux et indistinct des végétations, des miné-
ralisations et des fécondations mystérieuses; la richesse
des scarabées, l'activité des abeilles, la gaité des
libellules, la patience des araignées; les aromes, les
reflets, les épanouissements, les plaintes; les cris
lointains; les luttes d'insecte à insecte, les catastrophes
de fourmilières, les petits drames de l'herbe; les ha-
leines'qui s'exhalaient des roches comme des soupirs,
les rayons qui venaient du ciel à travers les arbres
comme des regards, les gouttes d'eau qui tombaient
des fleurs comme des larmes; les demi-révélations qui
sortaient de tout; le travail calme, harmonieux, lent
et continu de tous ces êtres et de toutes ces choses
qui vivent en apparènce plus près de Dieu que l'homme;
vous dire tout cela, mon ami, ce serait vous exprimer
l'ineffable, vous montrer l'invisible, vous peindre l'in-
fini. Qu'ai-je fait là? Je ne le sais plus. Comme dans les
ravins de Saint-Goarshausen, j'ai erré, j'ai songé, j'ai
adoré, j'ai prié. A quoi pensais-je? Ne me le demandez
pas. Il y a des instants, vous le savez, où la pensée
flotte comme noyée dans mille idées confuses.
Tout, dans ces montagnes, se mêlait à ma médita-
tion et se combinait avec ma rêverie, la verdure, les
masures, les fantômes, le paysage, les souvenirs, les
hommes qui ont passé dans ces solitudes, l'histoire qui
a flamboyé là, le soleil qui y rayonne toujours. César,
me disais-je, cheminant à pied comme moi, a peut-être
franchi ce ruisseau, suivi du soldat qui portait son
épée. Presque toutes les grandes voix qui ont ébranlé
l'intelligence humaine ont troublé les échos du Rhin-
gau et du Taunus. Ces montagnes sont les mêmes qui
s'émurent quand le prince Thomas d'Aquin, si long-
temps surnommé Bos ?MM<:M, poussa enfin dans la doc-
trine ce mugissement qui fit tressaillir le monde: D~<
in doctrina mugitum quod in ~0 M!!i~0 SO?M~. C'est
sur ces monts que Jean Huss, prédisant Luther, comme
si le rideau qui se déchire à la dernière heure laissait
voir distinctement l'avenir, répandit du haut de son
bûcher de Constance ce cri prophétique ~M/ûM~<M!'
vous brûlez l'oie mais dans cent ans le cy~HC ?M!'<r~.
Enfin c'est à travers ces rochers que Luther, cent ans
après, surgissant à l'heure dite, ouvrit ses ailes et jeta
cette clameur formidable ~M/ les évêques et les
~?'HC<?~ les monastères, les cloîtres, les églises et les pa-
lais, plutôt ~M'MHe seule ~/M6/
Et il me semblait que, du milieu des branchages et
des ronces, les ruines répondaient de toutes parts
0 Luther! les évêques et les princes, les monastères,
les cloîtres, les églises et les palais sont morts!
Plongée ainsi dans ces choses inépuisables et vivaces
qui sont, qui persistent, qui fleurissent, qui verdoient,
et qui la recouvrent sous leur végétation éternelle,
l'histoire est-elle grande ou est-elle petite? Décidez
cette question si vous pouvez. Quant à moi, il me semble
que le contact de la nature, qui est le voisinage de
Dieu, tantôt amoindrit l'homme, tantôt le grandit. C'est
beaucoup pour l'homme d'être une intelligence qui a
sa loi à part, qui fait son œuvre et qui joue son rôle au
milieu des faits immenses de la création. En présence
d'un grand chêne plein d'antiquité et plein de vie,
gonflé de sève, chargé de feuillage, habité par mille
oiseaux, c'est beaucoup qu'on puisse songer encore à
ce fantôme qui a été Luther, à ce spectre qui a été
Jean Huss, à cette ombre qui a été César.
Cependant, je vous l'avoue, il y eut dans ma pro-
menade un moment ou toutes ces mémoires dispa-
rurent, où l'homme s'évanouit, où je n'eus plus dans
*Ntf: veut dire o'e.
l'âme que Dieu seul. J'étais arrivé, je ne pourrais plus
dire par quels sentiers, au sommet d'une très haute
colline couverte de bruyères courtes, ayant quelque
analogie avec le chêne kermès de Provence, et j'avais
sous les yeux un désert, mais un désert joyeux et su-
perbe, un désert divin. Je n'ai rien vu de plus beau
dans toutes mes excursions aux environs du Rhin. Je
ne sais comment s'appelle cet endroit. Ce n'était autour
de moi, à perte de vue, que montagnes, prairies, eaux
vives, vagues verdures, molles brumes, lueurs humides
qui chatoyaient comme des yeux entr'ouverts, vifs re-
flets d'or noyés dans le bleu des lointains, magiques
forêts pareilles à des touffes de plumes vertes, hori-
zons moirés d'ombres et de clartés. C'était un de
ces lieux où l'on croit voir faire la roue à ce paon ma-
gnifique qu'on appelle la nature.
Derrière la colline où j'étais assis, au haut d'un
monticule couvert de sapins, de châtaigniers et d'éra-
bles, j'apercevais une sombre ruine, colossal monceau
de basalte brun. On eût dit un tas de lave pétri par
quelque géant en forme de citadelle. Qu'était-ce que
ce château? Je n'aurais pu le dire, je ne savais où
j'étais.
Questionner un édifice de près, vous le savez, c'est
ma manie. Au bout d'un quart d'heure j'étais dans la
ruine.
Un antiquaire qui fait le portrait de sa ruine, comme
un amant qui fait le portrait de sa maîtresse, se charme
lui-même et risque d'ennuyer les autres. Pour les in-
différents qui écoutent l'amoureux, toutes les belles se
ressemblent, et toutes les ruines aussi. Je ne dis pas,
mon ami, 'que je m'abstiendrai désormais avec vous de
toute description d'édifices. Je sais que l'histoire et
l'art vous passionnent; je sais que vous êtes du public
intelligent, et non du public grossier. Cette fois pour-
tant je vous renverrai au portrait minutieux que je vous
ai fait de la Souris. Figurez-vous force broussailles,
force plafonds effondrés, force fenêtres défoncées, et
au-dessus de tout cela quatre ou cinq grandes dia-
blesses de tours, noires, éventrées et formidables.
J'allais et venais dans ces décombres, cherchant,
furetant, interrogeant; je retournais les pierres bri-
sées dans l'espoir d'y trouver quelque inscription qui
me signalerait un fait, ou quelque sculpture qui me
révélerait une époque, quand une baie, qui avait jadis
été une porte, m'a ouvert passage sous une voûte où
pénétrait par une crevasse un éclatant soleil. J'y suis
entré, et je me suis trouvé dans une façon de chambre
basse éclairée par des meurtrières dont la forme et
l'embrasure indiquaient qu'elles avaient servi au jeu
des onagres, des fauconneaux et des scorpions. Je me
suis penché à l'une de ces meurtrières en écartant la
touffe de fleurs qui la bouche aujourd'hui. Le paysage,
de cette fenêtre, n'est pas gai. Il y a là une vallée
étroite et obscure, ou plutôt un déchirement de la
montagne jadis traversé par un pont dont il ne reste
plus que l'arche d'appui. D'un côté un éboulement de
terres et de roches, de l'autre une eau noircie par le
fond de basalte, se précipitent et se brisent dans le
ravin. Des arbres malades et malsains y ombragent de
LE RHIN.–I.
1. 20
petites prairies tapissées d'un gazon dru comme celui
d'un cimetière. J'ignore si c'était une illusion ou le jeu
de l'ombre et du vent, mais je croyais voir par places,
sur les hautes herbes, de grands cercles mollement
tracés, comme si de mystérieuses rondes nocturnes
les avaient affaissées çà et là. Ce ravin n'est pas seu-
lement solitaire, il est lugubre. On dirait qu'il assiste,
en de certains moments, à des spectacles hideux, qu'il
voit se faire dans les ténèbres des choses mauvaises et
surnaturelles, et qu'il en garde, même en plein jour,
même en plein soleil, je ne sais quelle tristesse mêlée
d'horreur. Dans cette vallée, plus qu'en tout autre lieu,
on sent distinctement que les sombres et froides heures
de la nuit passent là il semble qu'elles y déposent, sur
la senteur des herbes, sur la couleur de la terre et sur
la forme des rochers, ce qu'elles ont de vague, de si-
nistre et de désolé.
Comme j'allais sortir de la chambre basse, la corne
d'une pierre tumulaire sortant de dessous les gravois
a frappé mes yeux. Je me suis baissé vivement. Jugez
de mon empressement; j'allais peut-être trouver là
l'explication que je cherchais, la réponse que je de-
mandais à cette mystérieuse ruine, le nom du château.
Des pieds et des mains j'ai écarté les décombres, et en
peu d'instants j'avais mis à nu une fort belle lame sé-
pulcrale du quatorzième siècle, en grès rouge de Heil-
bron.
Sur cette lame gisait, sculpté presque en ronde
bosse, un chevalier armé de toutes pièces, mais auquel
manquait la tête. Sous les pieds de cet homme de pierree
était gravé, en majuscules romaines, ce distique
fruste, encore lisible pourtant et facile à déchiffrer
VO X TACVIT. PERIIT LV X. N0 X
RVIT ET RVIT VMBRA.
VIR CARET IN TVMRA QVO CARET EFFIGIES.
J'étais un peu moins avancé qu'auparavant. Ce châ-
teau était une énigme, j'en avais cherché le mot, et je
venais de le trouver. Le mot de cette énigme, c'était
une inscription sans date, une épitaphe sans nom, un
homme sans tête. Voilà, vous en conviendrez, une ré-
ponse sombre et une explication ténébreuse.
De quel personnage parlait ce distique, lugubre par
le fond, barbare par la forme? S'il fallait en croire le
second vers gravé sur cette pierre sépulcrale, le sque-
lette qui était dessous était sans tête comme l'effigie pour
qui était dessus. Que signifiaient ces trois X détachés,
p our ainsi dire, du reste de l'inscription par la grandeur
des majuscules? En regardant avec plus d'attention et en
nettoyant la lame avec une poignée d'herbes, j'ai trouvé
sur la statue des gravures étranges. Trois chiffres étaient-
tracés à trois endroits différents celui-ci sur la main
~u.; gauche ~2~\s.
droite celui-là sur la main
>
et cet autre à la place de la tête
Or, ces trois chiffres ne sont que des combinaisons
variées du même monogramme. Chacun des trois est
composé des trois X que le graveur de l'épitaphe a fait
saillir dans l'inscription. Si cette tombe eût été en Bre-
tagne, ces trois X eussent pu faire allusion au combat
des trente si elle eût daté du dix-septième siècle, ces
trois X eussent pu indiquer la guerre de trente ans;
mais, en Allemagne et au quatorzième siècle, quel sens
pouvaient-ils avoir? Et puis, était-ce le hasard qui, pour
épaissir l'obscurité, n'avait employé dans la formation
de ce chiffre funèbre d'autre élément que cette lettre X,
qui barre l'entrée de tous les problèmes et qui désigne
l'7nco!tHM? J'avoue que je n'ai pu sortir de cette
ombre. Du reste, je me rappelais que cette façon de
voiler, tout en la signalant, la tombe et la mémoire de
l'homme décapité est propre à toutes les époques et à
tous les peuples. A Venise, dans la galerie ducale
du grand conseil, un cadre noir remplace le portrait du
cinquante-septième doge, et, au-dessous, la morne
république a écrit ce memento sinistre
LOCVS MARINI FALIERI DECAPITATI.
En Egypte, quand le voyageur fatigué arrive à Bi-
ban-el-Molouk, il trouve dans les sables, parmi les
palais et les temples écroulés, un sépulcre mystérieux,
qui est le sépulcre de Rhamsès V, et sur ce sépulcre
il voit cette légende
Et cet hiéroglyphe, qui raconte l'histoire au désert,
signifie qui est sans tête.
Mais en Égypte comme à Venise, au palais ducal
comme à Biban-el-Molouk, on sait où l'on est, on sait
qu'on a affaire à Marino Faliero ou à Rhamsès V. Ici
j'ignorais tout, et le nom du lieu et le nom de l'homme.
Ma curiosité était éveillée au plus haut point. Je dé-
clare que cette ruine si parfaitement muette m'intri-
guait et me fâchait presque. Je ne reconnais pas à une
ruine, pas même à un tombeau, le droit de se taire à
ce point.
J'allais sortir de la chambre basse, charmé d'avoir
trouvé ce curieux monument, mais désappointé de n'en
pas savoir davantage, quand un bruit de voix sonores,
claires et gaies, arriva jusqu'à moi. C'était un vif et
rapide dialogue, où je ne distinguais au milieu des
rires et des cris joyeux que ces quelques mots FaM
of </te MOMH<a!'??.SM~erran~ïM passage. Fery ogly
/bo<-jM</i. Un moment après, comme je me levais du
-tombeau où j'étais assis, trois sveltes jeunes filles, vê-
tues de blanc, trois têtes blondes et roses, au frais
sourire et aux yeux bleus, entrèrent subitement sous
la voûte, et, en m'apercevant, s'arrêtèrent tout court
dans le rayon de soleil qui en illuminait le seuil. Rien
de plus magique et de plus charmant, pour un rêveur
assis sur un sépulcre dans une ruine, que cette appa-
rition dans cette lumière. Un poëte, à coup sûr, eût
eu le droit de voir là des anges et des auréoles.
J'avoue que je n'y vis que des anglaises.
Je confesse même, à ma honte, qu'il me vint sur-
le-champ la plate et prosaïque idée de profiter de ces
anges pour savoir le nom du château. Voici comment
je raisonnai, et cela très rapidement Ces anglaises,
car ce sont évidemment des anglaises, elles parlent
anglais et elles sont blondes, ces anglaises, selon
toute apparence, sont des visiteuses qui viennent de
quelque station de plaisir des environs, de Bingen ou
de Rudesheim. Il est clair qu'elles se sont fait de cette
masure un objet d'excursion et qu'elles savent néces-
sairement le nom du lieu qu'elles ont choisi pour but
de promenade. Une fois cela posé dans mon esprit,
il ne restait plus qu'à entamer la conversation, et je
confesse encore que j'eus recours au plus gauche des
moyens employés en pareil cas. J'ouvris mon porte-
feuille pour me donner une contenance, j'appelai à mon
aide le peu d'anglais que je crois savoir et je me mis à
regarder par la meurtrière dans le ravin, en murmu-
rant, comme si je me parlais à moi-même, je ne sais
quels épiphonèmes admiratifs et ridicules 2~aM<M~
t'ut'e~/ Very fine, t)~'?/ pretty ~a<er/'a~/ etc., etc.
Les jeunes filles, d'abord intimidées et surprises de
ma rencontre, se mirent à chuchoter tout bas avec un
petit rire étouffé. Elles étaient charmantes ainsi, mais
il est évident qu'elles se moquaient de moi. Je pris
alors un grand parti, je résolus d'aller droit au fait; et,
quoique je prononce l'anglais comme un-irlandais,
quoique le tla en particulier soit pour moi un écueil
formidable, je fis un pas vers le groupe toujours immo-
bile, et, m'adressant, de mon air le plus gracieux, à la
plus grande des trois M~ lui dis-je, en corrigeant le
laconisme de la phrase par l'exagération du salut, ~<
<
is, if you please, ?M)Me of this castle? La belle enfant
sourit; comme je méritais un éclat de rire, et que je
m'y attendais, je fus touché de cette clémence, puis
elle regarda ses deux compagnes et me répondit en
rougissant légèrement et dans le meilleur français du
monde Monsieur, il paraît que ce château s'appelle
Falkenburg. C'est du moins ce qu'a dit un chevrier,
qui est français, et qui cause avec notre père dans la
grande tour. Si vous voulez aller de ce côté, vous les
trouverez.
Ces anglaises étaient des françaises.
Ces paroles si nettes et dites sans le moindre accent
suffisaient pour me le démontrer; mais la belle enfant
prit la peine d'ajouter -Nous n'avons pas besoin de
parler anglais, monsieur, nous sommes françaises et
vous êtes français.
Mais, mademoiselle, repris-je, à quoi avez-vous
vu que j'étais français?
A votre anglais, dit la plus jeune.
Sa sœur aînée la regarda d'un air presque sévère,
si jamais la beauté, la grâce, l'adolescence, l'innocence
et la joie peuvent avoir l'air sévère. Moi, je me mis à
rire.
Mais, mesdemoiselles, vous-mêmes vous parliez
anglais tout à l'heure.
Pour nous amuser, dit la plus jeune.
Pour nous exercer, reprit l'aînée.
Cette rectification imposante et quasi maternelle fut
perdue pour la jeune, qui courut gaîment au tombeau
en soulevant sa robe à cause des pierres et en laissant
voir le plus joli pied du monde. Oh! s'écria-t-elle,
venez donc voir! une statue par terre! Tiens! elle n'a
pas de tête. C'est un homme.
C'est un chevalier, dit l'aînée qui s'était ap-
prochée. Il y avait encore dans cette parole une ombre
de reproche, et le son de voix dont elle fut prononcée
signifiait ~M'Mr, une jeune personne ne doit pas dire:
C'est un homme, mais elle peut dire C'est un che-
valier.
En général ceci est un peu l'histoire des femmes.
Elles en sont toutes là. Elles repoussent les choses;
mais habillez les choses de mots, elles les acceptent.
Choisissez bien le mot pourtant. Elles s'indignent du
mot cru, elles s'effarouchent du mot propre, elles to-
lèrent le mot détourné, elles accueillent le mot élégant,
elles sourient à la périphrase. Elles ne savent que plus
tard trop tard souvent combien il y a de réalité
dans l'a peu près. La plupart des femmes glissent, et
beaucoup tombent sur la pente dangereuse des tra-
ductions adoucies.
Du reste, cette simple nuance, c'est un homme
c'est un chevalier, disait l'état de ces deux jeunes cœurs.
L'un dormait encore profondément, l'autre était éveillé.
L'aînée des sœurs était déjà une femme, la dernière
était encore un enfant. Il n'y avait pourtant guère que
'deux ans entre elles. La cadette seule était une jeune
fille. Depuis leur entrée dans le caveau, elle avait
beaucoup rougi, un peu souri, et n'avait pas dit un
mot.
Cependant elles s'étaient penchées toutes les trois
sur le tombeau, et la réverbération fantastique du
rayon de soleil dessinait leurs gracieux profils sur le
spectre de granit. Tout à l'heure je me demandais le
nom du fantôme, maintenant je me demandais le nom
des jeunes filles, et je ne saurais dire ce que j'éprou-
vais à voir se mêler ainsi ces deux mystères, l'un plein
de terreur, l'autre plein de charme.
A force d'écouter leur doux chuchotement, je saisis
au passage un de leurs trois noms, le nom de la cadette.
C'était la plus jolie. Une vraie princesse des contes de
fées. Ses longs cils blonds cachaient sa prunelle bleue,
dont la pure lumière les pénétrait pourtant. Elle était
entre sa jeune sœur et sa sœur aînée comme la pudeur
entre la naïveté et la grâce, doucement colorée d'un
vague reflet de toutes les deux. EUe me regarda deux
fois, et ne me parla pas. Elle fut la seule des trois dont
je n'entendis pas le son de voix, mais elle fut aussi la
seule dont je; sus le nom. Il y eut un instant ou sa
jeune sœur lui dit très bas Vois ~onc, Stella! Je n'ai
jamais mieux compris qu'en cet instant-là tout ce qu'il
y a de limpide, de lumineux et de charmant dans ce
nom d'étoile.
La plus jeune faisait ses réflexions tout haut.
Pauvre homme! (la leçon avait été-perdue) on lui a
coupé la tête. C'était des temps comme cela ou l'on
coupait la tête aux hommes. Tout à coup elle s'inter-
rompit –Ah! voici l'épitaphe! c'est du latin. Vox
tacuit Peru~ ~c. C'est difficile à lire. Je
voudrais bien savoir ce que cela veut dire.
–Mesdemoiselles, dit l'aînée, allons chercher mon
père, il nous l'expliquera.
Et elles s'élancèrent hors de la crypte comme trois
biches.
Elles n'avaient pas même songé à s'adresser à moi
j'étais un peu humilié que mon anglais leur eût donné
si mauvaise idée de mon latin.
On avait fait jadis sur ce tombeau je ne sais quel
scellement qui avait laissé à côté de l'épitaphe une
tache de plâtre aplanie à la truelle. Je pris un crayon,
et sur cette page blanche j'écrivis cette traduction du
distique
Dans la nuit la voix s'est tue.
L'ombre éteignit le flambeau.
Ce qui manque à la statue
Manque à l'homme en son tombeau.
Les jeunes filles étaient à peine parties depuis deax
minutes, que j'entendis leur voix crier Par ici, père!
par ici Elles revenaient. J'écrivis en hâte le dernier
vers, et, avant qu'elles reparussent, je m'esquivai.
Ont-elles trouvé l'explication que je leur laissais?
je l'ignore; je me suis enfoncé dans les détours de la
ruine et je ne les ai plus revues.
Je n'ai rien su non plus du mystérieux chevalier
décapité. Triste destinée Quel crime avait donc com-
mis ce misérable? Les hommes lui avaient infligé la
mort, la providence y a ajouté l'oubli. Ténèbres sur
ténèbres. Sa tête a été retranchée de la statue, son
nom de la légende, son histoire de la mémoire des
hommes. Sa pierre sépulcrale elle-même va sans doute
bientôt disparaître. Quelque vigneron de Sonneck ou
du Ruppertsberg la prendra un beau jour, dispersera
du pied le squelette mutilé qu'elle recouvre peut-être
encore, coupera en deux cette tombe et en fera le
chambranle d'une porte de cabaret. Et les paysans
s'attableront, et les vieilles femmes fileront, et les en-
fants riront autour de la statue sans nom, décapitée
jadis par le bourreau et sciée aujourd'hui par un ma-
çon. Car de nos jours, en Allemagne comme en France,
on utilise les ruines. Avec les vieux palais on fait des
cabanes neuves.
Hélas les vieilles lois et les vieilles sociétés su-
bissent à peu près la même transformation.
Regardons, étudions, méditons, etne nous plaignons
pas. Dieu sait ce qu'il fait.
Seulement je me demande quelquefois Pourquoi
faut-il que le « goujat ne se contente pas d'être de-
bout, et qu'il ait toujours l'air de chercher à se venger
de l'empereur enterré?
Mais, mon ami, me voici bien loin du Falkenburg.
J'y reviens. C'était beaucoup pour moi de me savoir
dans ce nid de légendes, et de pouvoir dire des choses
précises à ces vieilles tours qui se tiennent encore si
fières et si droites, quoique mortes et laissant aller
leurs entrailles dans l'herbe. J'étais donc dans ce ma-
noir fameux dont je vous conterai peut-être les aven-
tures, si vous ne les savez pas. Guntram et Liba sur-
tout me revenaient à l'esprit. C'est sur ce point que
Guntram rencontra les deux hommes qui portaient un
cercueil. C'est dans cet escalier que Liba se jeta dans
ses bras et lui dit en riant –Un cercueil? non, c'est
le lit nuptial que tu auras vu. C'est près de cette che-
minée, encore scellée au mur sans plancher et sans
plafond, qu'était le bois de lit qu'on venait d'apporter
et qu'elle lui montra. C'est dans cette cour, aujour-
d'hui pleine de ciguës en fleur, que Guntram, condui-
sant sa fiancée à l'autel, vit marcher devant lui, visibles
pour lui seul, un chevalier vêtu de noir et une femme
voilée. C'est dans cette chapelle romane écroulée, ou
des lézards vivants se promènent sur les lézards sculp-
tés, qu'au moment de passer l'anneau bénit au joli doigt
rosé de sa fiancée, il sentit tout à coup une main froide
dans la sienne, la main de la pucelle du château de
la forêt, qui se peignait la nuit en chantant près d'un
tombeau ouvert et vide. C'est dans cette salle basse
qu'il expira et que Liba mourut de le voir mourir.
Les ruines font vivre les contes, et les contes le
leur rendent.
J'ai passé plusieurs heures dans les décombres,
assis sous d'impénétrables broussailles et laissant venir
les idées qui me venaient. Spiritus loci. Ma prochaine
lettre vous les portera peut-être.
Cependant la faim aussi m'était venue, et, vers trois
heures, grâce au chevrier français dont les belles voya-
geuses m'avaient parlé et que j'avais heureusement
rencontré, j'ai pu gagner un village au bord du Rhin,
qui est, je crois, Trecktlingshausen, l'ancien Trajani
Castrum.
Il n'y avait là pour toute auberge qu'une taverne à
bière et pour tout dîner qu'un gigot fort dur, dont un
étudiant, lequel fumait sa pipe à la porte, essaya de
me détourner en me disant qu'un anglais affamé, arrivé
une heure avant moi, n'avait pu l'entamer et s'y était
rebuté. Je n'ai pas répondu fièrement comme le maré-
chal de Créqui devant la forteresse génoise de Gavi
Ce que Barberousse M'a pu prendre, Barbegrise le ~r~t-
dra; mais j'ai mangé le gigot.
Je me suis remis en marche comme le soleil bais-
sait.
Le paysage était ravissant et sévère. J'avais laissé
derrière moi la chapelle gothique de Saint-Clément.
J'avais à ma gauche la rive droite du Rhin, chargée de
vignes et d'ardoises. Les derniers rayons du soleil
rougissaient au loin les fameux coteaux d'Assmanns-
hausen, au pied duquel des vapeurs, des fumées peut-
être, me révélaient Aulhausen, le village des potiers
de terre. Au-dessus de la route que je suivais, au-
dessus de ma tête, se dressaient, échelonnés de mon-
tagne en montagne, trois châteaux, le Reichenstein et
le Rheinstein, démolis par Rodolphe de Hapsburg et
rebâtis par le comte palatin; et le Vaugtsberg, habité
en 13~8 par Kuno de Falkenstein et restauré aujour-
d'hui par le prince Frédéric de Prusse. Le Vaugtsberg
a joué un grand rôle dans les guerres du droit manuel.
L'archevêque de Mayence l'engagea un jour à l'empe-
reur d'Allemagne pour quarante mille livres tournois.
Ceci me rappelle que, lorsque Thibaut, comte de Cham-
pagne, ne sachant comment s'acquitter vis-à-vis de la
reine de Chypre, vendit à son très c/ seigneur Louis
roi de F/-a/:c~ la comté de Chartres, la comté de Blois,
la comté de Sancerre et la vicomté de Châteaudun, ce
fut également pour la somme de quarante mille livres.
Aujourd'hui, quarante mille livres, c'est le prix dont
un huissier retiré paye sa maison de campagne à Baga-
telle ou à Pantin.
Cependant je faisais peine attention à ce paysage
et à ces souvenirs. Depuis que le jour déclinait, je
n'avais plus qu'une pensée. Je savais qu'avant d'arri-
ver à Bingen, un peu en deçà du confluent de la Nahe,
je rencontrerais un étrange édifice, une lugubre ma-
sure debout dans les roseaux au milieu du fleuve entre
deux hautes montagnes. Cette masure, c'est la Mause-
thurm.
Dans mon enfance, j'avais au-dessus de mon lit un
petit tableau entouré d'un cadre noir que je ne sais
quelle servante allemande avait accroché au mur. Il
représentait une vieille tour isolée, moisie, délabrée,
entourée d'eaux profondes et noires, qui la couvraient
de vapeurs, et de montagnes qui la couvraient d'ombre.
Le ciel de cette tour était morne et plein de nuées
hideuses. Le soir, après avoir prié Dieu et avant de
m'endormir, je regardais toujours ce tableau. La nuit
je le revoyais dans mes rêves, et je l'y revoyais ter-
rible. La tour grandissait, l'eau bouillonnait, un éclair
tombait des nuées, le vent situait dans les montagnes
et semblait par moments jeter des clameurs. Un jour,
je demandai à la servante comment s'appelait cette
tour. Elle me répondit, en faisant un signe de croix,
la Maüsethurm.
Et puis elle me raconta une histoire. Qu'autrefois
à Mayence, dans son pays, il y avait eu un méchant
archevêque nommé Hatto, qui était aussi abbé de Fuld,
prêtre avare, disait-elle, ouvrant plutôt la main pour
~r que pour donner. Que dans une année mauvaise
il acheta tout le blé pour le revendre fort cher au
peuple, car ce prêtre voulait être riche. Que la famine
devint si grande, que les paysans mouraient de faim
dans les villages du Rhin. Qu'alors le peuple s'assem-
bla autour du burg de Mayence, pleurant et demandant
du pain. Que l'archevêque refusa. Ici l'histoire devient
horrible. Le peuple affamé ne se dispersait pas et en-
tourait le palais de l'archevêque en gémissant. Hatto,
ennuyé, fit cerner ces pauvres gens par ses archers,
qui saisirent les hommes et les femmes, les vieillards
et les enfants, et enfermèrent cette foule dans une
grange à laquelle ils mirent le feu. Ce fut, ajoutait la
bonne vieille, un spectacle dontles pierres eussent pleuré.
Hatto n'en fit que rire et comme les misérables, expi-
rant dans les flammes, poussaient des cris lamen-
tables, il se prit à dire EH~n~z-~OM~ siffler les rats?
Le lendemain, la grange fatale était en cendre; il n'y
avait plus de peuple dans Mayence; la ville semblait
morte et déserte, quand tout à coup une multitude de
rats, pullulant dans la grange brûlée comme les vers
dans les ulcères d'Assuérus, sortant. de dessous terre,
surgissant d'entre les pavés, se faisant jour aux fentes
des murs, renaissant sous le pied qui les écrasait, se
multipliant sous les pierres et sous les massues, inon-
dèrent les rues, la citadelle, le palais, les caves, les
chambres et les alcôves. C'était un fléau, c'était une
plaie, c'était un fourmillement hideux. Hatto éperdu
quitta Mayence et s'enfuit dans la plaine, les rats le
suivirent; il courut s'enfermer dans Bingen, qui avait
de hautes murailles, les rats passèrent par-dessus les
murailles et entrèrent dans Bingen. Alors l'archevêque
fit bâtir une tour au milieu du Rhin et s'y réfugia à
l'aide d'une barque autour de laquelle dix archers bat-
taient l'eau; les rats sejetèrent à la nage, traversèrent
le Rhin, grimpèrent sur la tour, rongèrent les portes,
le toit, les fenêtres, les planchers et les plafonds, et,
arrivés enfin jusqu'à la basse-fosse ou s'était caché le
misérable archevêque, l'y dévorèrent tout vivant.
Maintenant la malédiction du ciel et l'horreur des
hommes sont sur cette tour, qui s'appelle la Maüse-
thurm. Elle est déserte; elle tombe en ruine au milieu
du fleuve; et quelquefois, la nuit, on en voit sortir une
étrange vapeur rougeâtre, qui ressemble à la fumée
d'une fournaise; c'est l'âme de Hatto qui revient.
Avez-vous remarqué une chose? L'histoire est par-
fois immorale, les contes sont toujours honnêtes, mo-
raux et vertueux. Dans l'histoire volontiers le plus fort
prospère, les tyrans réussissent, les bourreaux se
portent bien, les monstres engraissent, les Sylla se
transforment en bons bourgeois, les Louis XI et les
Cromwell meurent dans leur lit. Dans les contes, l'en-
fer est toujours visible. Pas de faute qui n'ait son châ-
timent, parfois même exagéré pas de crime qui n'a-
mène son supplice, souvent effroyable; pas de méchant
qui ne devienne un malheureux, quelquefois fort à
plaindre. Cela tient à ce que l'histoire se meut dans
l'infini, et le conte dans le fini. L'homme, qui fait le
conte, ne se sent pas le droit de poser les faits et d'en
laisser supposer les conséquences; car il tâtonne dans
l'ombre, il n'est sûr de rien, il a besoin de tout borner
par un enseignement, un conseil et une leçon; et il
n'oserait pas inventer des événements sans conclusion
immédiate. Dieu, qui fait l'histoire, montre ce qu'il veut
et sait le reste.
~KMe~Mr/M est un mot commode. On y voit ce qu'on
désire y voir. Il y a des esprits qui se croient positifs
et qui ne sont qu'arides, qui chassent la poésie de tout,
et qui sont toujours prêts à lui dire, comme cet autre
homme positif au rossignol Veux-tu te ~'r~, vilaine
bête! Ces esprits-là affirment que Maüsethurm vient de
MM!M ou mauth, qui signifie péage. Ils déclarent qu'au
dixième siècle, avant que le lit du fleuve fût élargi, le
passage du Rhin n'était ouvert que du côté gauche, et
que la ville de Bingen avait établi, au moyen de cette
tour, son droit de barrière sur les bateaux. Ils s'appuient
sur ce qu'il y a encore près de Strasbourg deux tours
pareilles consacrées à une perception d'impôt sur les
passants, lesquelles s'appellent également Maüsethurm.
Pour ces graves penseurs inaccessibles aux fables, la
tour maudite est un octroi et Hatto est un douanier.
Pour les bonnes femmes, parmi lesquelles je me
range avec empressement, Maüsethurm vient de MMM~
qui vient de mus et qui veut dire rat. Ce prétendu péage
est la Tour des Souris, et ce douanier est un spectre.
Après tout, les deux opinions peuvent se concilier.
LE RUM. I. 21
Il n'est pas absolument impossible que, vers le seizième
ou le dix-septième siècle, après Luther, après Érasme,
des bourgmestres esprits forts aient utilisé la tour de
Hatto; et momentanément installé quelque taxe- et
quelque péage dans cette ruine mal hantée. Pourquoi
pas? Rome a bien fait du temple d'Antonin sa douane,
la dogana. Ce que Rome a fait à l'histoire, Bingen a
bien pu le faire à la légende..
De cette façon, ~M~ aurait raison et ./M~e n'au-
rait pas tort.
Quoi qu'il en soit, depuis qu'une vieille servante
m'avait conté le conte de Hatto, la Maüsethurm avait
toujours été une des visions familières de mon esprit.
Vous le savez, il n'y 'a pas d'homme qui n'ait ses fan-
tômes, comme il n'y a pas d'homme qui n'ait ses chi-
mères. La nuit, nous appartenons aux songes;. tantôt
c'est un rayon qui les traverse, tantôt c'est une flamme
et, selon le reflet colorant, le même rêve est une gloire
céleste ou une apparition de l'enfer. Effet de feux de
Bengale qui'se produit dans l'imagination.
Je dois dire que'jamais la tour des rats, au milieu
de sa flaque' d'eau, ne m'était ~apparue autrement
-qu'horrible.
Aussi, vous l'avouerai-je? quand le hasard, qui me
promène un peu à sa fantaisie, m'a amené sur les bords
du Rhin; la première pensée qui m'est venue, ce n'est
pas que je verrais le dôme de Mayence, ou la cathé-
drale de Cologne, ou la Pfalz, c'est que je visiterais la
Tour des Rats.
Jugez donc de ce qui se passait en moi, pauvre
poète croyeur, sinon croyant, et pauvre antiquaire
passionné que je suis. Le crépuscule succédait lente-
mentau jour, les collines devenaient brunes, les arbres
devenaient noirs, quelques étoiles scintillaient, le Rhin
bruissait dans l'ombre, personne ne passait sur la route
blanchâtre et confuse, qui se raccourcissait pour mon
regard à mesure que la nuit s'épaississait, et qui se
perdait, pour ainsi dire, dans une fumée à quelques
pas devant moi. Je marchais lentement, l'œil tendu
dans l'obscurité; je sentais que j'approchais de la Maü-
sethurm, et que dans peu d'instants cette'masure re-
doutable, qui n'avait été pour moi jusqu'à ce jour
qu'une hallucination, allait devenir une réalité.
Un proverbe chinois dit Tendez trop l'arc, le
javelot dévie. C'est ce qui arrive à la pensée. Peu à
peu cette vapeur qu'on appelle la rêverie entra dans
mon esprit. Les vagues rumeurs du feuillage murmu-
raient à peine dans la montagne; le cliquetis clair,
faible et charmant d'une forge éloignée et invisible ar-
rivait jusqu'à moi; j'oubliai insensiblement la Mause-
thurm, les rats et l'archevêque; je me mis à écouter,
tout en marchant, ce bruit d'enclume, qui est parmi
les voix du soir une de celles qui éveillent en moi le
plus d'idées inexprimables; il avait cessé que je l'écou-
tais encore, et je ne sais comment il se trouva, au bout
d'un quart d'heure, que j'avais fait, presque sans le
vouloir, les vers quelconques que voici
L'Amour forgeait. Au bruit de son enclume,
Tous les oiseaux, troublés, rouvraient les yeux;
Car c'était l'heure où se répand la brume,
Où sur les monts, comme un feu qui s'allume,
Brille Vénus, l'escarboucle des cieux.
La grive au nid, la caille en son champ d'orge,
S'interrogeaient, disant Que fait-il là!
Que forge-t-il si tard? Un rouge-gorge
Leur répondit Moi, je sais ce qu'il forge
C'est un regard qu'il a pris à Stella.
Et les oiseaux, riant du jeune maître,
De s'écrier Amour, que ferez-vous
De ce regard, qu'aucun fiel ne pénètre?
Il est trop pur pour vous servir, ô traître!
Pour vous servir, méchant, il est trop doux
Mais Cupido, parmi les étincelles,
Leur dit Dormez, petits oiseaux des bois.
Couvez vos œufs et repliez vos ailes.
Les purs regards sont mes flèches mortelles;
Les plus [Link] sont mes pires carquois.
Comme je terminais cette chose, la route tourna,
et je m'arrêtai brusquement. Voici ce que j'avais devant
moi. A mes pieds, le Rhin courant et se hâtant dans
les broussailles avec un murmure rauque et furieux,
comme s'il s'échappait d'un mauvais pas; à droite et
à gauche, des montagnes ou plutôt de grosses masses
d'obscurité perdant leur sommet dans les nuées d'un
ciel sombre piqué çà et là de quelques étoiles; au
fond, pour horizon, un immense rideau d'ombre; au
milieu du fleuve, au loin, debout dans une eau plate,
huileuse et comme morte, une grande tour noire, d'une
forme horrible, du faîte de laquelle sortait, en s'agitant
avec des balancements étranges, je ne sais quelle
nébulosité rougeâtre. Cette clarté, qui ressemblait à
la réverbération de quelque soupirail embrasé ou à la
vapeur d'une fournaise, jetait sur les montagnes un
rayonnement pâle et blafard, faisait saillir à mi-côte
sur la rive droite une ruine lugubre, semblable à la
larve d'un édifice, et se reflétait jusqu'à moi dans le
miroitement fantastique de l'eau.
Figurez-vous, si vous pouvez, ce paysage sinistre
vaguement dessiné par des lueurs et des ténèbres.
Du reste, pas un bruit humain dans cette solitude,
pas un cri d'oiseau; un silence glacial et morne, troublé
seulement par la plainte irritée et monotone du Rhin.
J'avais sous les yeux la Maüsethurm.
JenemeTétais pas imaginée plus effrayante. Tout
y était la nuit, les nuées, les montagnes, les roseaux
frissonnants, le bruit du fleuve plein d'une secrète hor-
reur, comme si l'on entendait le sifflement des hydres
cachées sous l'eau, les souffles tristes et faibles du vent,
l'ombre, l'abandon, l'isolement, et jusqu'à la vapeur de
fournaise sur la tour, jusqu'à l'âme de Hatto!
Je tenais donc mon rêve, et il restait rêve
Il me prit alors une idée, la plus simple du monde,
mais qui, dans ce moment-là, me fit l'effet d'un ver-
tige je voulus sur-le-champ, à cette heure, sans at-
tendre au lendemain, sans attendre au jour, aborder
cette masure. L'apparition était sous mes yeux, la nuit
était profonde, le pâle fantôme de l'archevêque se dres-
sait sur le Rhin; c'était le moment de visiter la Tour des
Rats.
Mais comment faire? où trouver un bateau, à une
telle heure, dans un tel lieu? Traverser le Rhin à la
nage, c'eût été pousser le goût des spectres un peu
loin. D'ailleurs, eussé-je été assez grand nageur et as-
sez grand fou pour cela, il y a précisément à cet en-
droit, à quelques brasses de la Maüsethurm, un gouffre
des plus redoutables, le Bingerloch, qui avalait jadis
des galiotes comme un requin avale un hareng, et pour
qui, par conséquent, un nageur ne serait pas même un
goujon. J'étais fort embarrassé.
Tout en cheminant pour me rapprocher de la ruine,
je me rappelai que les palpitations de la cloche d'ar-
gent et les revenants du donjon de Velmich n'empê-
chaient pas les ceps et les échalas d'exploiter leur col-
line et d'escalader leurs décombres, et j'en conclus
que, le voisinage d'un gouffre rendant nécessairement
la rivière très poissonneuse, je rencontrerais proba-
blement au bord de l'eau, près de la tour, quelque ca-
bane de pêcheur de saumon. Quand des vignerons
bravent Falkenstein et sa souris, des pêcheurs peuvent
bien affronter Hatto et ses rats.
Je ne me trompais pas. Je marchai pourtant long-
temps encore sans rien rencontrer. J'atteignis le point
de la rive le plus voisin de la ruine, je le dépassai,
j'arrivai presque jusqu'au confluent de la Nahe, et je
commençais à ne plus espérer de batelier, lorsque, en
descendant jusqu'aux osiers du bord, j'aperçus une de
ces grandes araignées-nlets dont je vous ai parlé. A
quelques pas du filet était amarrée une barque dans
laquelle dormait un homme enveloppé dans une
couverture. J'entrai dans la .barque, je réveillai
l'homme, je lui montrai un de ces gros écus de Saxe
qui valent deux florins [Link] kreutzers, c'est-
à-dire six francs il me comprit, et, quelques minutes
après, sans avoir dit un mot, comme si nous eussions
été deux spectres nous-mêmes, nous gagions vers la
Maüsethurm.
Quand je fus au milieu du fleuve, il me sembla que
la tour, dont nous approchions, au lieu de croître,
diminuait; c'était la grandeur du Rhin qui la rapetis-
sait. Cet effet dura peu. Comme j'avais pris le bateau
à un point du rivage situé plus haut que la Maüse-
thurm, nous descendions le Rhin, et nous avancions
rapidement.
J'avais les yeux fixés sur la tour, au sommet de
laquelle apparaissait toujours la vague lueur, et que
je voyais maintenant grandir distinctement, à chaque
coup de rame, d'une manière qui, je ne sais pourquoi,
me semblait terrible. Tout à coup je sentis la barque
s'affaisser brusquement sous moi comme si l'eau pliait
sous elle, la secousse fit rouler ma canne à mes pieds
je regardai mon compagnon, lui-même me regarda
avec un sourire qui, éclairé sinistrement par la réver-
bération surnaturelle de la Mausethurm, avait quelque
sur legouffre..
chose d'effrayant, et il me dit JS~er/oc~. Nous étions
Le bateau tourna; l'homme se leva, saisit un croc
d'une main et une corde de l'autre, plongea le croc
dans la vague en s'y appuyant de tout son poids, et se
mit à marcher sur le bordage. Pendant qu'il marchait,
le dessous de la barque froissait avec un bruit rauque
la crête des rocher.s cachés sous l'eau.
Cette délicate manœuvre se fit simplement, avec
une adresse merveilleuse et un admirable sang-froid,
sans que l'homme proférât une parole.
Tout à coup il tira son croc de l'eau et le tint en
arrêt horizontalement en jetant un des bouts de la corde
hors du bateau. La barque s'arrêta rudement. Nous
abordions.
Je levai les yeux. A une demi-portée de pistolet,
sur une petite île qu'on n'aperçoit pas du bord du
neuve, se dressait la Maüsethurm, sombre, énorme,
formidable, déchiquetée à son sommet, largement et
profondément rongée à sa base, comme si les rats
effroyables de la légende avaient mangé jusqu'aux
pierres.
La lueur n'était plus une lueur; c'était un flamboie-
ment éclatant et farouche qui jetait au loin de longs
rayonnements jusqu'aux montagnes et sortait par les
crevasses et par les baies difformes de la tour comme
par les trous d'une lanterne sourde gigantesque.
Il me semblait entendre dans le fatal édifice une
sorte de bruit singulier, strident et continu, pareil à
un grincement.
Je mis pied à terre, je fis signe au batelier de m'at-
tendre, et je m'avançai vers la masure.
Enfin j'y étais C'était bien la tour de Hatto,
c'était bien la tour des rats, la Maûsethurm! elle était
devant mes yeux, à quelques pas de moi, et j'allais y
entrer! Entrer dans un cauchemar, marcher dans
un cauchemar, toucher aux pierres d'un cauchemar,
arracher de l'herbe d'un cauchemar, se mouiller les
pieds dans l'eau d'un cauchemar, c'est là, à coup sûr,
une sensation extraordinaire.
La façade vers laquelle je marchais était percée
d'une petite lucarne et de quatre fenêtres inégales
toutes éclairées, deux au premier étage, une au second
et une au troisième. A hauteur d'homme, au-dessous
des deux fenêtres d'en bas, s'ouvrait toute grande une
porte basse et large, communiquant avec le sol au
moyen d'une épaisse échelle de bois à trois échelons.
Cette porte, qui jetait plus de clarté encore que les
fenêtres, était munie d'un battant de chêne grossière-
ment assemblé que le vent du fleuve faisait crier dou-
cement sur ses gonds. Comme je me dirigeais vers cette
porte, assez lentement à cause des pointes de rochers
mêlées aux broussailles, je ne sais quelle masse ronde
et noire passa rapidement auprès de moi, presque
entre mes pieds, et il me sembla voir un gros rat s'en-
fuir dans les roseaux.
J'entendais toujours le grincement.
Je n'en continuai pas moins d'avancer, et en quel-
ques enjambées je fus devant la porte.
Cette porte, que l'architecte du méchant évêque
n'avait pratiquée qu'à quelques pieds au-dessus du sol,
probablement pour faire de cette escalade un obstacle
aux rats, avait jadis été l'entrée de la chambre basse de
la tour; maintenant il n'y avait plus dans la masure ni
chambres basses ni chambres hautes. Tous les étages
tombés l'un surl'autre, tous les plafonds successivement
écroulés, ont fait de la Maûsethurm une salle en-
fermée entre quatre hautes murailles, qui a pour sol
des décombres et pour plafond les nuées du ciel.
Cependant j'avais hasardé mon regard dans l'inté-
rieur de cette salle, d'ou sortaient un grincement si
étrange et un rayonnement si extraordinaire. Voilà ce
que je vis
Dans un angle faisant face à la porte, il y avait
deux hommes. Ces hommes me tournaient le dos. Ils
se penchaient, l'un accroupi, l'autre courbé, sur une
espèce d'étau en fer qu'avec un peu d'imagination on
aurait fort bien pu prendre pour un instrument de tor-
ture. Ils étaient pieds nus, bras nus, vêtus de hail-
lons, avec un tablier de cuir sur les genoux et une
grosse veste à capuchon sur le dos. L'un était vieux,
je voyais ses cheveux gris; l'autre était jeune, je voyais
ses cheveux blonds, qui semblaient rouges, grâce au
reflet de pourpre d'une grande fournaise allumée à
l'angle opposé de la masure. Le vieux avait son capu-
chon incliné à droite comme les guelfes, le jeune le
portait incliné, à gauche comme les gibelins. Du reste,
ce n'était ni un gibelin ni un guelfe; ce n'étaient pas
non plus deux bourreaux, ni deux démons, ni deux
spectres; c'étaient deux forgerons. Cette fournaise, où
rougissait une longue barre de fer, était leur chemi-
née. La lueur, qui figurait si étrangement dans ce mé-
lancolique paysage l'âme de Hatto changée par l'enfer
en flamme vivante, c'était le feu et la fumée de cette
cheminée. Le grincement, c'était le bruit d'une lime.
Près de la porte, à côté d'un baquet plein d'eau, deux
marteaux à longs manches s'appuyaient sur une en-
clume c'est cette enclume que j'avais entendue envi-
ron une heure auparavant et qui m'avait fait faire les
vers que vous venez 'de lire.
Ainsi, aujourd'hui la Maüsethurm est une forge.
Pourquoi n'aurait-elle pas été une douane jadis? Vous
voyez, mon ami, que décidément Mauth n'a peut-être
pas tort.
Rien de plus dégradé et de plus décrépit que l'in-
térieur de cette tour. Ces murs, auxquels furent atta-.
chées les splendides tapisseries épiscopales où les rats,
disent les légendes, rongèrent partout le nom de //«<~
ces murs sont à présent nus, ridés, creusés par les
pluies, verdis au dehors par les brumes du fleuve, noir-
cis au dedans par la fumée de la forge.
Les deux forgerons étaient du reste les meilleures
gens du monde. Je montai l'échelle et j'entrai dans la
masure. Hs me montrèrent à côté de leur cheminée la
porte étroite et crevassée d'une tourelle sans fenêtre,
aujourd'hui inaccessible, où, dirent-ils,l'archevêque se
réfugia d'abord. Puis ils m'ont prêté une lanterne, et
j'ai pu visiter toute la petite île. C'est une longue et.
étroite langue de terre ou croît partout, au milieu.
d'une ceinture de joncs et de roseaux, F~M~~or~ o~?-.
cinalis. A chaque instant, en parcourant cette île, le
pied se heurte à des monticules ou s'enfonce dans des
galeries souterraines. Les taupes y ont remplacé les
rats.
Le Rhin a déchaussé et mis à nu la pointe orientale
de l'îlot, qui lutte comme une proue contre son courant.
Il n'y a là ni terre ni végétation, mais un rocher de
marbre rose qui, à la lueur de ma lanterne, me sem-
blait veiné de sang~
C'est sur ce marbre qu'est bâtie la tour.
La Tour des Rats est carrée. La tourelle, dont les
forgerons m'avaient montré l'intérieur, fait sur la face
qui regarde Bingen un renflemènt pittoresque. La coupe
pentagonale de cette tourelle longue et élancée et les
mâchicoulis postiches sur lesquels elle s'appuie in-
diquent une construction du onzième siècle. C'est au-
dessous de la tourelle que les rats semblent avoir rongé
profondément la base de la tour. Les baies de la tour
ont tellement perdu toute forme, qu'il serait impossible
d'en conclure aucune date. Le parement, écorché çà
et là, dessine sur les parois extérieures une lèpre hi-
deuse. Des pierres informes, qui ont été des créneaux
ou des mâchicoulis, figurent au sommet de l'édifice des
dents de cachalot ou des os de mastodonte scellés dans
la muraille.
Au-dessus de la tourelle, à l'extrémité d'un long
mât, flotte et se déchire au vent un triste haillon blanc
et noir. Je trouvais d'abord je ne sais quelle harmonie
entre cette ruine de deuil et cette loque funèbre. Mais
c'est tout simplement le drapeau prussien.
Je me suis rappelé qu'en effet les domaines du
grand-duc de Hesse finissent à Bingen. La Prusse rhé-
nane y commence.
Ne prenez pas, je vous prie, en mauvaise part ce
que je vous dis là du drapeau de Prusse. Je vous parle
de l'effet produit, rien de plus. Tous les drapeaux
sont glorieux. Qui aime le drapeau de Napoléon n'in-
sultera jamais le drapeau de Frédéric.
Après avoir tout vu, et cueilli un brin d'euphorbe,
j'ai quitté la Mausethurm. Mon batelier s'était ren-
dormi. Au moment où il reprenait son aviron et où la
barque s'éloignait de l'île, les deux forgerons s'étaient
remis à l'enclume, et j'entendais siffler dans le baquet
d'eau la barre de fer rouge qu'ils venaient d'y plonger.
Maintenant que vous dirai-je? Qu'une demi-heure.
après j'étais à Bingen, que j'avais grand'faim, et qu'a-
près mon souper, quoique je fusse fatigué, quoiqu'il
fût très tard, quoique les bons bourgeois fussent en-
dormis, je suis monté, moyennant un thaler offert à
propos, sur le Klopp, vieux château ruiné qui domine
Bingen.
Là j'ai eu un spectacle digne de clore cette jour-
née, où j'avais vu tant de choses et coudoyé tant d'idées.
La nuit était à son moment le plus assoupi et le plus
profond. Au-dessous de moi, un amas de maisons
noires gisait comme un lac de ténèbres. Il n'y avait
plus dans toute la ville que sept fenêtres éclairées.
Par un hasard étrange, ces sept fenêtres, pareilles à
sept rouges étoiles, reproduisaient avec une exactitude
parfaite la Grande-Ourse qui étincelait, en cet instant-là
même, pure et blanche au fond du ciel; si bien que la
majestueuse constellation, allumée à des millions de
lieues au-dessus de nos têtes, semblait se refléter à
mes pieds dans un miroir d'encre.
LETTRE XXI
LÉGENDE DU BEAU PÉCOPIN ET DE LA BELLE
BAULDOUR
I. Légende.
H. L'oiseau Phénix et la planéteVénus.
III. Où est expliquée la différence qu'il y a entre I'on:'ij d'un jeune
homme et l'oreille d'un vieillard.
IV. Où il est traité des diverses qualités propres aux diverses ambas-
sades.
V. Bons effets d'une bonne pensée.
VI. Où l'on voit que le diable lui-même a tort d'être gourmand.
VII.
I. Propositions amiables d'un vieux savant retiré dans une cabane
de feuillage.
VIII. Le Chrétien-Errant.
IX. Où l'on voit à quoi peut s'amuser un nain dans une forêt.
X. Equis canibusque..
XI. A quoi l'on s'expose en montant un cheval que l'on ne connaît
pas.
XII. Description d'un mauvais gîte.
XIII. Telle auberge, telle table d'hôte.
XIV. Nouvelle manière de tomber de cheval.
XV. Où l'on voit quelle est la Ëgure de rhétorique dont le bon Dieu
use le plus volontiers.
XVI. Où est traitée la question de savoir si l'on peut reconnaître quel-
qu'un qu'on ne connait pas.
XVII. Les bagatelles de la porte.
XVIII. Où les esprits graves apprendront quelle est la plus impertinente
des métaphores.
XIX. Belles et sages paroles de quatre philosophes à deux pieds ornés
de plumes.
Bingen, août.
Je vous avais promis quelqu'une des légendes fa-
meuses du Falkenburg, peut-être même la plus belle,
la sombre aventure de Guntram et de Liba. Mais j'ai
réfléchi. A quoi bon vous conter des contes que le pre-
mier recueil venu vous contera, et vous contera mieux
que moi? Puisque vous voulez absolument des histoires
pour vos petits enfants, en voici une, mon ami. C'est
une légende que du moins vous ne trouverez dans au-
cun légendaire. Je vous l'envoie telle que je l'ai écrite
sous les murailles mêmes du manoir écroulé, avec la
fantastique forêt de Sonn sous les yeux, et, à ce qu'il
me semblait, sous la dictée même des arbres, des oi-
seaux et du vent des ruines. Je venais de causer avec
ce vieux soldat français qui s'est fait chevrier dans ces
montagnes, et qui y est devenu presque sauvage et
presque sorcier; singulière fin pour un tambour-maître
du trente-septième léger! Ce brave homme, ancien
enfant de troupe dans les armées voltairiennes de la
république, m'a paru croire aujourd'hui aux fées et
aux gnomes comme il a cru jadis à l'empereur. La
solitude agit [toujours ainsi sur l'intelligence; elle dé-
veloppe la poésie~qui est toujours~dans l'homme; tout
pâtre est rêveur.
J'ai donc écrit ce conte bleu dans le lieu même,
caché dans le ravin-fossé, assis sur un bloc qui a été
un rocher jadis, qui a été une tour au douzième siècle
et qui est redevenu un rocher, cueillant de temps en
temps, pour en aspirer l'âme, une fleur sauvage, un
de ces liserons qui sentent si bon et qui meurent si
vite, et regardant tour à tour l'herbe verte et le ciel
radieux, pendant que de grandes nues d'or se déchi-
raient aux sombres ruines du Falkenburg.
Cela dit, voici l'histoire.
LEKHtN.–t.
1. 22
1
LÉGENDE
Le beau Pécopin aimait la belle Bauldour, et la belle
Bauldour aimait le beau Pécopin. Pécopin était fils du
burgrave de Sonneck, et Bauldour était fille du sire de
Falkenburg. L'un avait la forêt, l'autre avait la mon-
tagne. Or quoi de plus simple que de marier la mon-
tagne à la forêt? Les deux pères s'entendirent, et l'on
fiança Bauldour à Pécopin.
Ce jour-là, c'était un jour d'avril, les sureaux et les
aubépines en fleur s'ouvraient au soleil dans la forêt,
mille petites cascades charmantes, neiges et pluies
changées en ruisseaux, horreurs de l'hiver devenues
les grâces du printemps, sautaient harmonieusement
dans la montagne, et l'amour, cet avril de l'homme,
chantait, rayonnait et s'épanouissait dans le cœur des
deux fiancés.
Le père de Pécopin, vieux et vaillant cheva-
lier, l'honneur du Nahegau, mourut quelque temps
après les accordailles, en bénissant son fils et en lui
recommandant Bauldour. Pécopin pleura, puis peu à
peu, de la tombe ou son père avait disparu, ses yeux
se reportèrent au doux et radieux visage de sa fiancée,
et il se consola. Quand la lune se lève, songe-t-on au
soleil couché?
Pécopin avait toutes les qualités d'un gentilhomme,
d'un jeune homme et d'un homme. Bauldour était une
reine dans le manoir, une sainte vierge à l'église, une
nymphe dans les bois, une fée à l'ouvrage.
Pécopin était grand chasseur, et Bauldour était
belle fileuse. Or il n'y a pas de haine entre le fu-
seau et la carnassière. La fileuse file pendant que le
chasseur chasse. Il est absent, la quenouille console et
désennuie. La meute aboie, le rouet chante. La meute,
qui est au loin et qu'on entend à peine, mêlée au cor
et perdue profondément dans les halliers, dit tout bas
avec un vague bruit de fanfare Songe à ton amant.
Le rouet, qui force la belle rêveuse à baisser [Link],
dit tout haut et sans cesse. avec sa petite voix douce
et sévère Songe à ton mari. Et, quand le mari et
l'amant ne font qu'un, tout va bien.
Mariez donc la fileuse au chasseur, et ne craignez
rien.
Cependant, je dois le dire, Pécopin aimait trop la
chasse. Quand il était sur son cheval, quand il avait
le faucon au poing ou quand il suivait le tartaret du
regard, quand il entendait le jappement féroce de ses
limiers aux jambes torses, il partait, il volait, il ou-
bliait tout. Or en aucune chose il ne faut excéder. Le
bonheur est fait de modération. Tenez en équilibre vos
goûts et en bride vos appétits. Qui aime trop les che-
vaux et les chiens fâche les femmes; qui aime trop les
femmes fâche Dieu.
Lorsque Bauldour, et cela arrivait souvent, lorsque
Bauldour voyait Pécopin prêt à partir sur son cheval
hennissant de joie et [Link] que s'il eût porté
Alexandre le Grand en habits impériaux, lorsqu'elle
voyait Pécopin le flatter, lui passer la main sur le cou,
et, éloignant l'éperon du flanc, présenter au palefroi
un bouquet d'herbe pour le rafraîchir, Bauldour était
jalouse du cheval. Quand Bauldour, cette noble et
fière demoiselle, cet astre d'amour, de jeunesse et de
beauté, voyait Pécopin caresser son dogue et appro-
cher amicalement de son charmant et mâle visage cette
tête camuse, ces gros naseaux, ces larges oreilles et
cette gueule noire, Bauldour était jalouse du chien.
Elle rentrait dans sa chambre secrète, courroucée
ét triste, et elle pleurait. Puis elle grondait ses ser-
vantes, et, après ses servantes, elle grondait son nain.
Car la colère chez les femmes est comme la pluie dans
la forêt; elle tombe deux fois. Bis ~:<<.
Le soir, Pécopin arrivait poudreux et fatigué. Baul-
dour boudait et murmurait un peu avec une larme
dans le coin de son œil bleu. Mais Pécopin baisait sa
petite main, et elle se taisait; Pécopin baisait son
beau front, et elle souriait.
Le front de Bauldour était blanc, pur et admirable
comme la trompe d'ivoire du roi Charlemagne.
Puis elle se retirait dans sa tourelle, et Pécopin
dans la sienne. Elle ne souffrait jamais que ce cheva-
lier lui prît la ceinture. Un soir, il lui pressa légère-
ment le coude, et elle rougit très fort. Elle était fian-
cée, et non mariée. Pudeur est à la femme ce que
chevalerie est à l'homme.
II
L'OISEAU PHÉNIX ET LA PLANÈTE VÉNUS
Ils s'adoraient.
Pécopin avait dans sa salle d'armes, à Sonneck,
une grande peinture dorée représentant le ciel et les
neuf cieux, chaque planète avec sa couleur propre et
son nom écrit en vermillon à côté d'elle Saturne
blanc plombé Jupiter clair, mais enflambé et un peu
sanguin Vénus l'orientale embrasée Mercure étince-
lant la Lune avec sa glace argentine; le Soleil tout
feu rayonnant. Pécopin effaça le nom de Vénus et écri-
vit en place Bauldour.
Bauldour avait dans sa chambre aux parfums une
tapisserie de haute lisse où était figuré un oiseau de la
grandeur d'un aigle, avec le tour du cou doré, le corps
de couleur pourpre, la queue blanche mêlée de pennes
incarnates, et sur la tête des crêtes surmontées d'une
houppe de plumes. Au-dessous de cet oiseau merveil-
leux l'ouvrier avait écrit ce mot grec Phénix. Bauldour
effaça ce mot et broda à la place ce nom Pécopin.
Cependant le jour fixé pour les noces approchait.
Pécopin en était joyeux, et Bauldour en était heureuse.
Il y avait dans la vénerie de Sonneck un piqueur,
drôle fort habile, de libre parole et de malicieux con-
seil, qui s'appelait Érilangus. Cet homme, jadis fort
bel archer, avait été recherché en mariage par plu-
sieurs paysannes du pays de Lorch; mais il avait
rebuté les épouses et s'était fait valet de chiens. Un
jour que Pécopin lui en demandait la raison, Érilan-
gus répondit Monseigneur, les chiens ont sept espèces
de rage, les femmes en ont mille. Un autre jour, ap-
prenant les prochaines noces de son maître, il vint à
lui hardiment et lui dit Sire, pourquoi vous mariez-
vous ? Pécopin chassa ce valet.
Cela eût pu inquiéter le chevalier, car Érilangus
était un esprit subtil et une longue mémoire. Mais la
vérité est que ce valet s'en alla à la cour du marquis
de Lusace, où il devint premier veneur, et que Péco-
pin n'en entendit plus parler.
La semaine qui devait précéder le mariage, Baul-
dour filait dans l'embrasure d'une fenêtre. Son nain
vint l'avertir que Pécopin montait l'escalier. Elle vou-
lut courir au-devant de son fiancé, et, en sortant de sa
chaise, qui était à dossier droit et. sculpté, son pied
s'embarrassa dans le fil de sa quenouille. Elle tomba.
La pauvre Bauldour se releva. Elle ne s'était fait aucun
mal, mais elle se souvint qu'un accident pareil était
arrivé jadis à la châtelaine Liba, et elle se sentit le
cœur serré.
Pécopin entra rayonnant, lui parla de leur mariage
et de leur bonheur, et le nuage qu'elle avait dans
l'âme s'envola.
III
OU EST EXPLIQUÉE LA DIFFÉRENCE
QU'IL Y A ENTRE L'OREILLE D'UN JEUNE HOMME
ET L'OREILLE D'UN VIEILLARD
Le lendemain de ce jour-là Bauldour filait dans sa
chambre et Pécopin chassait dans le bois. Il était seul
et n'avait avec lui qu'un chien. Tout en suivant le
hasard de la chasse, il arriva près d'une métairie qui
était à l'entrée de la forêt de Sonn et qui marquait la
limite des domaines de Sonneck et de Falkenburg.
Cette métairie était ombragée, à l'orient, par quatre
grands arbres, un frêne, un orme, un sapin et un
chêne, qu'on appelait dans le pays les ~:M~ Évangé-
listes. Il paraît que c'étaient des arbres fées. Au mo-
ment ou Pécopin passait sous leur ombre, quatre
oiseaux étaient perchés sur ces quatre arbres, un geai
sur le frêne, un merle sur.l'orme, une pie sur le sapin
et un corbeau sur le chêne. Les quatre ramages de
ces quatre bêtes emplumées se mêlaient d'une façon
bizarre et semblaient par instants s'interroger et se
répondre. On entendait en outre un pigeon, qu'on ne
voyait pas parce qu'il était dans le bois, et une poule,
qu'on ne voyait pas parce qu'elle était dans la basse-
cour de la ferme. Quelques pas plus loin, un vieillard
tout courbé rangeait le long d'un mur des souches
pour l'hiver. Voyant approcher Pécopin, il se retourna
et se redressa
Sire chevalier, s'écria-t-il, entendez-vous ce que
disent ces oiseaux?
Bonhomme, répondit Pécopin, que m'importe?
Sire, reprit le paysan, pour le jeune homme, le
merle siffle, le geai garrule, la pie glapit, le corbeau
croasse, le pigeon roucoule, la poule glousse; pour le
vieillard, les oiseaux parlent.
Le chevalier éclata de rire.
Pardieu voilà des rêveries.
Le vieillard repartit gravement
Vous avez tort, sire Pécopin.
Vous ne m'avez jamais vu, s'écria le jeune
homme; comment savez-vous mon nom?
Ce sont les oiseaux qui le disent, répondit le
paysan.
Vous êtes un vieux fou, brave homme, dit
Pécopin.
Et il passa outre.
Environ une heure après, comme il traversait une
clairière, il entendit une sonnerie de cor et il vit pa-
raître dans la futaie une belle troupe de cavaliers
c'était le comte palatin qui allait en chasse, accompa-
gné des burgraves, qui sont les comtes des châteaux
des witdgraves, qui sont les comtes des forêts; des.
landgraves, qui sont les comtes des terres; des rhin-
graves, qui sont les comtes du Rhin et des raugraves,
qui sont les comtes du droit du poing. Un cavalier
gentilhomme du pfalzgraf, nommé Gaïrefroi, aperçut
Pécopin et lui cria
Holà, beau chasseur! ne venez-vous pas avec
nous?
Ou allez-vous? dit Pécopin.
Beau chasseur, répondit Gaïrefroi, nous allons
chasser un milan qui est à Heimburg et qui détruit
nos faisans; nous allons chasser un vautour qui est à
Vaugstberg et qui extermine nos lanerets; nous allons
chasser un aigle qui est à Rheinstein et qui tue nos
émerillons. Venez avec nous.
Quand serez-vous de retour? demanda Pécopin.
Demain, dit Gaïrefroi.
Je vous suis, dit Pécopin.
La chasse dura trois jours. Le premier [Link] Péco-
pin tua le milan, le second jour Pécopin tua le vautour,
le troisième jour Pécopin tua l'aigle. Le comte palatin
s'émerveilla d'un si excellent archer.
Chevalier de Sonneck, lui dit-il, je te donne le
fief de Rhineck, mouvant de ma tour de Gutenfels. Tu
vas me suivre à Stahleck pour recevoir l'investiture et
me prêter le serment d'allégeance, en mail public et
en présence des échevins, :'?t mallo publico et coram
scabinis, comme disent les chartes du saint empereur
Charlemagne.
Il fallait obéir. Pécopin envoya à Bauldour un mes-
sage dans lequel il lui annonçait tristement que la
gracieuse volonté du pfalzgraf l'obligeait de se rendre
sur-le-champ à Stahleck pour une très grande et très
grosse affaire.
Soyez tranquille, madame ma mie, ajoutait-il en
terminant, je serai de retour le mois prochain.
Le messager parti, Pécopin suivit le palatin et alla
coucher, avec les chevaliers de la suite du prince, dans
la châtellenie basse à Bacharach. Cette nuit-là il eut
un rêve. Il revit en songe l'entrée de la forêt de Son-
neck, la métairie, les quatre arbres et les quatre oi-
seaux les oiseaux ne criaient, ni ne sifflaient, ni ne
chantaient, ils parlaient. Leur ramage, auquel se mê-
laient les voix de la poule et du pigeon, s'était changé
en cet étrange dialogue, que Pécopin endormi entendit
distinctement
LE GEAI.
Le pigeon est au bois.
LE MERLE.
La poule dans la cour
Va disant Pécopin.
LE GEAI.
Le pigeon dit Bauldour.
LE CORBEAU.
Le sire est en chemin.
LA PIE.
La dame est dans la tour.
LE GEAI.
Reviendra-t-il d'Alep?
LE MERLE.
De Fez?
LE CORBEAU.
De Damanhour?
LA PIE.
La poule a parié contre, et le pigeon pour.
LA POULE.
Pécopin! Pécopin!
LE PIGEON.
Bauldour! Bauidour! Bauldour:
Pécopin se réveilla, il avait une sueur froide dans
le premier moment, il se rappela le vieillard, et il
s'épouvanta, sans savoir pourquoi, de ce rêve et de ce
dialogue, puis il chercha à comprendre, puis il ne
comprit pas, puis il se rendormit, et le lendemain,
quand le jour parut, quand il revit le beau soleil qui
chasse les spectres, dissipe les songes et dore les
fumées, il ne songea plus ni aux quatre arbres ni aux
quatre oiseaux.
IV
OU IL EST TRAITÉ DES DIVERSES QUALITÉS
PROPRES AUX DIVERSES AMBASSADES
Pécopin était un gentilhomme de renommée, de
race, d'esprit et de mine. Une fois introduit à la cour
du pfalzgraf et installé dans son nouveau fief, il plut à
ce point à ce palatin, que ce digne prince lui dit un
j our
Ami, j'envoie une ambassade à mon cousin de
Bourgogne, et je t'ai choisi pour ambassadeur, à cause
de ta gentille renommée.
Pécopin dut faire ce que voulait son prince. Arrivé
à Dijon, il se fit si bien distinguer par sa belle parole,
que le duc lui dit un soir, après avoir vidé trois larges
verres de vin de Bacharach
Sire Pécopin, vous êtes notre ami j'ai quelque
démêlé de bec avec monseigneur le roi de France, et
le comte palatin permet que je vous envoie près du
roi, car je vous ai choisi pour ambassadeur, à cause
de votre grande race.
Pécopin se rendit à Paris. Le roi le goûta fort, et,
le prenant à part un matin
Pardieu, chevalier Pécopin, lui dit-il, puisque le
palatin vous a prêté au bourguignon pour le service
de la Bourgogne, le bourguignon vous prêtera bien au
roi de France pour le service de la chrétienté. J'ai
besoin d'un très noble seigneur qui aille faire certaines
remontrances de ma part au miramolin des maures en
Espagne, et je vous ai choisi pour ambassadeur à
cause de votre bel esprit.
On peut refuser son vote à l'empereur, on peut
refuser sa femme au pape on ne refuse rien au roi
de France. Pécopin fit route pour l'Espagne. A Gre-
nade, le miramolin l'accueillit à merveille et l'invita
aux zambras de l'Alhambra. Ce n'étaient chaque jour
que fêtes, courses de cannes et de lances et chasses
au faucon, et Pécopin y prenait part en grand jouteur
et en grand chasseur qu'il était. En sa qualité de mori-
caud, le miramolin avait de bons lanerets, d'excellents
sacrets et d'admirables tuniciens, et il y eut à ces
chasses les plus belles volées imaginables. Cependant
Pécopin n'oublia pas de faire les affaires du roi de
France. Quand la négociation fut terminée, le chevalier
se présenta chez le sultan pour lui faire ses adieux.
Je reçois vos adieux, sire chrétien, dit le mira-
molin, car vous allez en effet partir tout de suite pour
Bagdad.
Pour Bagdad! s'écria Pécopin.
Oui, chevalier, reprit le prince maure car je
ne puis signer le traité avec le. roi de Paris sans le
consentement du calife de Bagdad, qui est comman-
deur des croyants; il me faut envoyer quelqu'un de
considérable auprès du calife, et je vous ai choisi pour
ambassadeur à cause de votre bonne mine.
Quand on est chez les maures, on va où veulent les
maures. Ce sont des chiens et des infidèles. Pécopin
alla à Bagdad. Là il eut une aventure. Un jour qu'il
passait sous les murs du sérail, la sultane favorite le
vit, et, comme il était beau, triste et fier, elle se prit
d'amour pour lui. Elle lui envoya une esclave noire qui
parla au chevalier dans le jardin de la ville à côté du
grand tilleul microphylla qu'on y voit encore, et qui
lui remit un talisman en lui disant Ceci vient d'une
princesse qui vous aime et que vous ne verrez jamais.
Gardez ce talisman. Tant que vous le porterez sur vous,
vous serez jeune. Quand vous serez en danger de mort,
touchez-le, et il vous sauvera.
Pécopin, à tout hasard, accepta le talisman, qui
était une fort belle turquoise incrustée de caractères
inconnus. Il l'attacha à sa chaîne de cou.
Maintenant, monseigneur, ajouta l'esclave en le
quittant, prenez garde à ceci tant que vous aurez
cette turquoise à votre cou, vous ne vieillirez pas d'un
jour; si vous la perdez, vous vieillirez en une minute
de toutes les années que vous aurez laissées derrière
vous. Adieu, beau giaour.
Cela dit, la négresse s'en alla. Cependant le calife
avait vu l'esclave de la sultane accoster le chevalier
chrétien. Ce calife était fort jaloux et un peu magicien.
Il convia Pécopin à une fête, et, la nuit venue, il
conduisit le chevalier sur une haute tour. Pécopin,
sans y prendre garde, s'était avancé fort près du
parapet, qui était très bas, et le calife lui parla ainsi
Chevalier, le comte palatin t'a envoyé au duc de
Bourgogne à cause de ta noble renommée, le duc de
Bourgogne t'a envoyé au roi de France à cause de ta
grande race, le roi de France t'a envoyé au miramolin
de Grenade à cause de ton bel esprit, le miramolin de
Grenade t'a envoyé au calife de Bagdad à cause de ta
bonne mine; moi, à cause de ta bonne renommée, de
ta grande race, de ton bel esprit et de ta bonne mine,
je t'envoie au diable.
En prononçant ce dernier mot, le calife poussa vio-
lemment Pécopin, qui perdit l'équilibre et tomba du
haut de la tour.
v
BON EFFET D'UNE BONNE PENSÉE
Quand un homme tombe dans un gouffre, c'est un
terrible éclair que celui qui frappe sa paupière en ce
moment-là, et qui lui montre à la fois la vie dont il va
sortir et la mort où il va entrer. Dans cette minute
suprême, Pécopin, éperdu, envoya sa dernière pensée
à Bauldour et mit sa main à son cœur; ce qui fit que,
sans y songer, il toucha le talisman. A peine eut-il
effleuré du doigt la turquoise magique qu'il se sentit
emporté comme par des ailes. 11 ne tombait plus, il
planait. Il vola ainsi toute la nuit. Au moment où le
jour paraissait, la main invisible qui le soutenait le dé-
posa sur une grève solitaire, au bord de la mer.
LEtunx.–t.
1. 23
VIt
OU L'ON VOIT QUE LE DIABLE LUI-MÊME
A TORT D'ÊTRE GOURMAND
Or, en ce temps-là même, il était arrivé au diable
une aventure désagréable et singulière. Le diable a
coutume d'emporter les âmes qui sont à lui dans une
hotte, ainsi que cela peut se voir sur le portail de la
cathédrale de Fribourg en Suisse, ou il est figuré avec
une tête de porc sur les épaules, un croc à la main et
une hotte de chiffonnier sur le dos; car le démon
trouve et ramasse les âmes des méchants dans les tas
d'ordures que le genre humain dépose au coin de
toutes les grandes vérités terrestres ou divines. Le
diable n'avait pas l'habitude de fermer sa hotte, ce qui
fait que beaucoup d'âmes s'échappaient, grâce à la
céleste malice des anges. Le diable s'en aperçut et mit
à sa hotte un bon couvercle orné d'un bon cadenas.
Mais les âmes, qui sont fort subtiles, furent peu gênées
du couvercle, et, aidées par les petits doigts roses des
chérubins, trouvèrent encore moyen de s'enfuir par les
claires-voies de la hotte. Ce que voyant, le diable, fort
dépité, tua un dromadaire, et de la peau de la bosse se
fit une outre qu'il sut clore merveilleusement avec l'as-
sistance du démon Hermès, et de laquelle il se sentait
plus joyeux quand elle était remplie d'âmes qu'un éco-
lier d'une bourse remplie de sequins d'or. C'est ordi-
nairement dans la haute Égypte, sur les bords de la
mer Rouge, que le diable, après avoir fait sa tournée
dans le pays des païens et des mécréants, remplit
cette outre. Le lieu est fort désert; c'est une grève de
sable près d'un petit bois de palmiers qui est situé
entre Coma, où est né saint Antoine, et Clisma, où est
mort saint Sisoës.
Un jour donc que le diable avait fait encore meil-
leure chasse qu'à l'ordinaire, il remplissait gaîment
son outre, lorsque se retournant par hasard, il vit à
quelques pas de lui un ange qui le regardait en sou-
riant. Le diable haussa les épaules et continua d'em-
piler dans ce sac les âmes qu'il avait, les épluchant
fort peu, je vous jure; car tout est assez bon poùr cette
chaudière-là. Quand il eut fini il empoigna l'outre
d'une main pour la charger sur ses épaules; mais il lui
fut impossible de la lever du sol, tant il y avait mis
d'âmes et tant les iniquités dont elles étaient chargées
les rendaient lourdes et pesantes. Il saisit alors cette
besace d'enfer à deux bras; mais le second effort fut
aussi inutile que le premier; l'outre ne bougea pas
plus que si elle eut été la tête d'un rocher sortant de
terre.
Oh! âmes de plomb dit le diable.
Et il se prit à jurer. En se retournant, il vit le bel
ange qui le regardait en riant.
Que fais-tu là? cria le démon.
Tu le vois, dit l'ange, je souriais tout à l'heure,
et à présent je ris.
Oh céleste volaille grand innocent, va! répli-
qua Asmodée.
Mais l'ange devint sévère, et lui parla ainsi
Dragon, voici les paroles que je te dis de la part
de celui qui est le Seigneur tu ne pourras emporter
cette charge d'âmes dans la géhenne tant qu'un saint
du paradis ou un chrétien tombé du ciel ne t'aura
pas aidé à la soulever de terre et à la poser sur tes
épaules.
Cela dit, l'ange ouvrit ses ailes d'aigle et s'envola.
Le diable était fort empêché.
Que veut dire cet imbécile? grommelait-il entre
ses dents. Un saint du paradis? ou un chrétien tombé
du ciel? J'attendrai longtemps si je dois rester là jus-
qu'à ce qu'une pareille assistance m'arrive! Pourquoi
diantre aussi ai-je si outrageusement bourré cette sa-
coche ? Et ce niais, qui n'est ni homme ni oiseau, se
burlait de moi! Allons! il faut maintenant que j'at-
tende le saint qui viendra du paradis ou le chrétien qui
tombera du ciel. Voilà une stupide histoire, et il faut
convenir qu'on s'amuse de peu de chose là-haut!
Pendant qu'il se parlait ainsi à lui-même, les habi-
tants de Coma et de Clisma croyaient entendre le ton-
nerre gronder sourdement à l'horizon. C'était le diable
qui bougonnait.
Pour un charretier embourbé jurer est quelque
chose; mais sortir de l'ornière, c'est encore mieux. Le
pauvre diable se creusait la tête et rêvait. C'est uu
drôle fort adroit que celui qui a perdu Ève. Il entre
partout. Quand il veut, de même qu'il se glisse dans
l'amour, il se glisse dans le paradis. Il a conservé des
relations avec saint Cyprien le magicien, et il sait dans
l'occasion se faire bien venir des autres saints, tantôt
en leur rendant de petits services mystérieux, tantôt
en leur disant, des paroles agréables. Il sait, ce grand
savant, la conversation qui plaît à chacun. Il les prend
tous par leur faible. Il apporte à saint Robert d'York
des petits pains d'avoine au beurre. Il cause orfèvrerie
avec saint Éloi et cuisine avec saint Théodore. II parle
au saint évêque Germain du roi Childebert, au saint
abbé Wandrille du roi Dagobert, et au saint eunuque
Usthazade du roi Sapor. Il parle à saint Paul le Simple
de saint Antoine, et il parle à saint Antoine de son
cochon. Il parle à saint Loup de sa femme Piméniole,
et il ne parle pas à saint Gomer de sa femme Gwinma-
rie. Car le diable est le grand flatteur. Cœur de fiel,
bouche de miel.
Cependant quatre saints, qui sont connus pour leur
étroite amitié, saint Nil le Solitaire, saint Autremoine,
saint Jean le Nain et saint Médard, étaient précisément
allés ce jour-là se promener sur les bords de la mer
Rouge. Comme ils arrivaient, tout en conversant, près
du bois des palmiers, le diable les vit venir vers lui
avant d'être aperçu par eux. Il prit incontinent la
forme d'un vieillard très pauvre et très cassé et se
mit à pousser des cris lamentables. Les saints s'appro-
chèrent.
Qu'est-ce'? dit saint Nil.
Hélas! hélas! mes bons seigneurs, s'écria le
diable, venez à mon aide, je vous en supplie! J'ai un
très méchant maître, je suis un pauvre esclave, j'ai un
très méchant maître qui est un marchand du pays de
Fez. Or vous savez que tous ceux de Fez, les maures,
numides, garamantes, et tous les habitants de la Bar-
barie, de la Nubie et de l'Égypte, sont mauvais, per-
vers, sujets aux femmes et aux copulations illicites,
téméraires, ravisseurs, hasardeux et impitoyables à
cause de la planète Mars. De plus, mon maître est un
homme que tourmentent la bile noire, la bile jaune et la
pituite à Cicéron; de là une mélancolie froide et sèche
qui le rend timide, de peu de courage, avec beaucoup
d'inventions néanmoins pour le mal. Ce qui retombe
sur nous, pauvres esclaves, sur moi, pauvre vieux.
Où voulez-vous en venir, mon ami? dit saint
Autremoine avec intérêt.
Voilà, mon bon seigneur, répondit le démon.
Mon maître est un grand voyageur. Il a des manies.
Dans tous les pays où il va, il a le goût de bâtir dans
son jardin une montagne du sable qu'on ramasse au
bord des mers près desquelles ce méchant homme
s'établit. Dans la Zélande il a édifié un tas de sable fan-
geux et noir; dans la Frise un tas de gros sable mêlé
de ces coquilles rouges, parmi lesquelles on trouve le
cône tigré; et dans la Chersonèse cimbrique, qu'on
nomme aujourd'hui Jutland, un tas de sable fin mêlé
de ces coquilles blanches parmi lesquelles il n'est pas
rare de rencontrer la telline-soleil-levant.
Que le diable t'emporte! interrompit saint Nil,
qui est d'un naturel impatient. Viens au fait. Voilà un
à
quart d'heure que tu nous fais perdre écouter des
sornettes. Je compte les minutes.
Le diable s'inclina humblement.
Vous comptez les minutes, monseigneur? c'est
un noble goût. Vous devez être du midi; car ceux du
midi sont ingénieux et adonnés aux mathématiques,
parce qu'ils sont plus voisins que les autres hommes
du cercle des étoiles errantes.
Puis, tout à coup, éclatant en sanglots et se meur-
trissant la poitrine du poing –Hélas! hélas! mes bons
princes, j'ai un bien cruel maître. Pour bâtir sa mon-
tagne il m'oblige à venir tous les jours, moi vieillard,
remplir cette outre de sable au bord de la mer. 11 faut
que je la porte sur mes épaules. Quand j'ai fait un
voyage, je recommence; et cela dure depuis l'aube jus-
qu'au coucher du soleil. Si je veux me reposer, si je
veux dormir, si je succombe à la fatigue, si l'outre
n'est pas bien pleine, il me fait fouetter. Hélas! je suis
bien misérable et bien battu et bien accablé d'infirmi-
tés. Hier, j'avais fait six voyages dans la journée le
soir venu, j'étais si las, que je n'ai pu hausser jusqu'à
mon dos cette outre que je venais d'emplir; et j'ai
passé ici toute la nuit, pleurant à côté de ma charge et
épouvanté de la colère de mon maître. Mes seigneurs,
mes bons seigneurs, par grâce et par pitié, aidez-moi
à mettre ce fardeau sur mes épaules, afin que je puisse
m'en retourner auprès de mon maître, car, si je tarde,
il me tuera. Ahi! ahi!
En écoutant cette pathétique harangue, saint Nil,
saint Autremoine et saint Jean le Nain se sentirent
émus, et saint Médard se mit à pleurer, ce qui causa
sur la terre une pluie de quarante jours.
Mais saint Nil dit au démon Je ne puis t'aider,
mon ami, et j'en ai regret mais il faudrait mettre la
main à cette outre, qui est une chose morte, et un ver-
set de la très sainte écriture défend de toucher aux
choses mortes sous peine de rester impur.
Saint Autremoine dit au démon Je ne puis t'aider,
mon ami, et j'en ai regret; mais je considère que ce
serait une bonne action, et, les bonnes actions ayant
l'inconvénient de pousser à la vanité celui qui les fait,
je m'abstiens d'en faire pour conserver l'humilité.
Saint Jean le Nain dit au démon Je ne puis t'ai-
der, mon ami, et j'en ai regret; mais, comme tu vois,
je suis si petit, que je ne pourrais atteindre à ta cein-
ture. Comment ferais-je pour te mettre cette charge
sur les épaules?
Saint Médard, tout en larmes, dit au démon Je
ne puis t'aider, mon ami, et j'en ai regret mais je suis
si ému vraiment, que j'ai les bras cassés.
Et ils continuèrent leur chemin.
Le diable enrageait. Voilà des animaux! s'écria-
t-il en regardant les saints s'éloigner. Quels vieux pé-
dants Sont-ils absurdes avec leurs grandes barbes! Ma
parole d'honneur, ils sont encore plus bêtes que l'ange
Lorsqu'un de nous enrage, il a du moins la
ressource d'envoyer au diable celui qui l'irrite. Le
diable n'a pas cette douceur. Aussi y a-t-il dans toutes
ses colères une pointe qui rentre en lui-même et qui
l'exaspère.
Comme il maugréait en fixant son œil plein de
flamme et de fureur sur le ciel, son ennemi, voilà qu'il
aperçoit dans les nuées un point noir. Ce point grossit,
ce point approche; le diable regarde; c'était un homme,
c'était un chevalier armé et casqué c'était un
chré-tien ayant la croix rouge sur la poitrine, qui
tombait des nues.
Que n'importe qui soit loué cria le démon en
sautant de joie. Je suis sauvé. Voilà mon chrétien qui
m'arrive! Je n'ai pas pu venir à bout de quatre saints,
mais ce serait bien le diable si je ne venais pas à bout
d'un homme.
En ce moment-là Pécopin, doucement déposé sur
le rivage, mettait pied à terre.
Apercevant ce vieillard, lequel était là comme un
esclave qui se repose à côté de son fardeau, il marcha
vers lui et lui dit
Qui êtes-vous, l'ami, et ou suis-je?
Le diable se prit à geindre piteusement.
Vous êtes au bord de la mer Rouge, monseigneur,
et moi je suis le plus malheureux des malheureux.
Sur ce, il chanta au chevalier la même antienne
qu'aux saints, le suppliant pour conclusion de l'aider à
charger cette outre sur son dos.
Pécopin hocha la tête Bonhomme, voilà une his-
toire peu vraisemblable.
Mon beau seigneur qui tombez du ciel répondit
le diable, la vôtre l'est encore moins, et pourtant elle
est vraie.
C'est juste, dit Pécopin.
Et puis, reprit le démon, que voulez-vous que
j'y fasse? si mes malheurs n'ont pas bonne apparence,
est-ce ma faute? Je ne suis qu'un pauvre de besace et
d'esprit; je ne sais pas inventer; il faut bien que je
compose mes gémissements avec mes aventures et je
ne puis mettre dans mon histoire que la vérité. Telle
viande, telle soupe.
J'en conviens, dit Pécopin.
Et puis enfin, poursuivit le diable, quel mal cela
peut-il vous faire, à vous, mon jeune vaillant, d'aider
un pauvre vieillard infirme à attacher cette outre sur
ses épaules?
Ceci parut concluant à Pécopin. 11 se baissa, souleva
de terre l'outre, qui se laissa faire sans difficulté, et,
la soutenant entre ses bras, il s'apprêta à la poser sur
le dos du vieillard, qui se tenait courbé devant lui.
Un moment de plus, et c'était fait.
Le diable a des vices; c'est là ce qui le perd. II est
gourmand. 11 eut dans cette minute-là l'idée de joindre
l'âme de Pécopin aux autres âmes qu'il allait emporter;
mais pour cela il fallait d'abord tuer Pécopin.
M se mit donc à voix basse à appeler un esprit invi-
sible auquel il commanda quelque chose en paroles
obscures.
Tout le monde sait que lorsque le diable dialogue
et converse avec d'autres démons, il parle un jargon
moitié italien, moitié espagnol. Il dit aussi çà et là
quelques mots latins.
Ceci a été prouvé et clairement établi dans plu-
sieurs rencontres, et en particulier dans le procès du
docteur Eugenio Torralva, lequel fut commencé à Val-
ladolid le 10 janvier 1526, et convenablement terminé
le 6 mai 1531 par l'auto-da-fé dudit docteur.
Pécopin savait beaucoup de choses. C'était, je vous
l'ai dit, un cavalier d'esprit qui était homme à soutenir
bravement une vespérie. Il avait des lettres. Il connais-
sait la langue du diable.
Or, à l'instant où il lui attachait l'outre sur l'épaule,
il entendit le petit vieillard courbé dire tout bas Ba-
~MO~ HOH sierra oer/<~ M~cr~ frappa, y ec/~ piedra.
Ceci fut pour Pécopin comme un éclair.
Un soupçon lui vint. Il leva les yeux, et vit à une
grande hauteur au-dessus de lui une pierre énorme
que quelque géant invisible tenait suspendue sur sa
tête.
Se rejeter en arrière, toucher de sa main gauche le
talisman, saisir de la droite son poignard et en percer
l'outre avec une violence et une rapidité formidables,
c'est ce que fit Pécopin, comme s'il eût été le tourbil-
lon qui, dans la même seconde, passe, vole, tourne,
brille, tonne et foudroie.
Le diable poussa un grand cri. Les âmes délivrées
s'enfuirent par l'issue que le poignard de Pécopin
venait de leur ouvrir, laissant dans l'outre leurs noir-
ceurs, leurs crimes et leurs méchancetés, monceau
hideux, verrue abominable qui, par l'attraction propre
-au démon, s'incrusta en lui, et, recouverte par la peau
velue de l'outre, resta à jamais fixée entre ses deux
épaules. C'est depuis ce jour-là qu'Asmodée est bossu.
Cependant, au moment ou Pécopin se rejetait en
arrière, le géant invisible avait laissé choir sa pierre,
qui tomba sur le pied du .diable et le lui écrasa. C'est
depuis ce jour-là qu'Asmodée est boiteux.
Le diable, comme Dieu, a le tonnerre à ses ordres;
mais c'est un affreux tonnerre inférieur qui sort de
terre et déracine les arbres. Pécopin sentit le rivage
de la mer trembler sous lui et que quelque chose de
terrible l'enveloppait; une fumée noire l'aveugla, un
bruit effroyable l'assourdit; il lui sembla qu'il était
tombé et qu'il roulait rapidement en rasant le sol,
comme s'il était une feuille morte chassée par le vent.
Il s'évanouit.
VII
PROPOSITIONS AMIABLES D'UN VIEUX SAVANT RETIRÉ
DANS UNE CABANE DE FEUILLAGE
Quand il revint à lui, il entendit une voix douce qui
disait Phi ~MM~ ce qui, en langage arabe, signifie
Il est dans le ciel. Il sentit qu'une main était posée
sur sa poitrine, et il entendit une autre voix grave et
lente qui répondait Lô, lô, ~~c/<: ?MOM~ ce qui veut
dire Non, non, il n'est pas mort. 11 ouvrit les
yeux, et vit un vieillard et une jeune fille agenouillés
près de lui. Le vieillard était noir comme la nuit, il
avait une longue barbe blanche tressée en petites
nattes, à la mode des anciens mages, et il était vêtu
d'un grand suaire de soie verte sans plis. La jeune fille
était couleur de cuivre rouge, avec de grands yeux de
porcelaine et des lèvres de corail. Elle avait des an-
neaux d'or au nez et aux oreilles. Elle était charmante.
Pécopin n'était plus au bord de la mer. Le souffle
de l'enfer, le poussant au hasard, l'avait jeté dans une
vallée remplie de rochers et d'arbres d'une forme
étrange. Il se leva. Le vieillard et la jeune fille le'regar-
daient avec douceur. Il s'approcha d'un de ces arbres;
les feuilles se contractèrent; les branches se retirè-
rent les fleurs, qui étaient d'un blanc pâle, devinrent
rouges; et tout l'arbre parut en quelque sorte reculer
devant lui. Pécopin reconnut l'arbre de la honte et en
conclut qu'il avait quitté l'Inde et qu'il était dans le
fameux pays de Pudiferan.
Cependant le vieillard lui ût un signe. Pécopin le sui-
vit et, quelques instants après, le vieillard, la jeune
fille et Pécopin étaient tous trois assis sur une natte
dans une cabane faite en feuilles de palmier, dont l'in-
térieur, plein de pierres précieuses de toutes sortes,
étincelait comme un brasier ardent.
Le vieillard se tourna vers Pécopin et lui dit en alle-
mand
Mon fils, je suis l'homme qui sait tout, le grand
lapidaire éthiopien, le taleb des arabes. Je m'appelle
Zin Eddin pour les hommes et Évilmerodach pour les
génies. Je suis le premier homme qui ait pénétré dans
cette vallée, tu es le deuxième. J'ai passé ma vie à
dérober à la nature la science des choses, et à verser
aux choses la science de l'âme. Grâce à moi, grâce à
nies leçons, grâce aux rayons qui sont tombés depuis
cent ans de mes prunelles, dans cette vallée les pierres
vivent, les plantes pensent et les animaux savent. C'est
moi qui ai enseigné aux bêtes la médecine vraie, qui
manque à l'homme. J'ai appris au pélican à se saigner
lui-même pour guérir ses petits blessés des vipères,
au serpent aveugle à manger du fenouil pour recouvrer
la vue, à l'ours attaqué de la cataracte à irriter les
abeilles pour se faire piquer les yeux. J'ai apporté
aux aigles, lesquelles sont étroites, la pierre œtites
qui les fait pondre aisément. Si le geai se purge avec
la feuille du laurier, la tortue avec, la ciguë, le cerf avec
le dictame, le loup avec la mandragore, le sanglier
avec le lierre, la tourterelle avec l'herbe helxine; si les
chevaux gênés par le sang s'ouvrent eux-mêmes une
veine de la cuisse de derrière; si le stellion à l'époque
de la mue dévore sa peau pour se guérir du mal
caduc; si l'hirondelle guérit les ophthalmies de ses
petits avec la pierre calidoine qu'elle va chercher au
delà des mers si la belette se munit de la ruë quand
elle veut combattre la couleuvre, c'est moi, mon fils,
qui le leur ai enseigné. Jusqu'ici je n'ai eu que des ani-
maux pour disciples. J'attendais un homme. Tu es
venu. Sois mon fils. Je suis vieux. Je te laisserai ma
cabane, mes pierreries, ma vallée et ma science. Tu
épouseras ma fille, qui s'appelle Aïssab, et qui est
belle. Je t'apprendrai à distinguer le rubis sandastre
du chrysolampis, à mettre la mère perle dans un pot
de sel et à rallumer le feu des rubis trop mornes en les
trempant dans le vinaigre. Chaque jour de vinaigree
leur donne un an de beauté. Nous passerons notre vie
doucement, à ramasser des diamants et à manger des
racines. Sois mon fils.
–Merci, vénérable seigneur, dit Pécopin. J'accepte
avec joie.
La nuit venue, il s'enfuit.
vin
LE CHRÉTIEN ERRANT
Il erra longtemps dans les pays. Dire tous les voyages
qu'il fit, ce serait raconter le monde. Il marcha pieds
nus eten sandales il monta toutes les montures, l'âne,
le cheval, le mulet, le chameau, le zèbre, l'onagre et
l'éléphant. Il subit toutes les navigations et tous les
navires, les vaisseaux ronds de l'Océan et les vaisseaux
longs de la Méditerranée, oneraria et remigia, galère et
galion, frégate et frégaton, felouque, polaque et tar-
tane, barque, barquette et barquerolle. Il se risqua sur
les caracores de bois des indiens de Batan et sur les
chaloupes de cuir de l'Euphrate dont a parlé Hérodote.
Il fut battu de tous les vents, du levante-sirocco et du
sirocco-mezzogiorno, de la tramontane et de la ga-
lerne. Il traversa la Perse, le Pégu, Bramaz, Tagatai,
Transiane, Sagistan, l'Hasubi. Il vit le Monomotapa
comme Vincent le Blanc, Sofala comme Pedro Ordo-
nez, Ormus comme le sieur de Fines, les sauvages
comme Acosta, et les géants comme Malherbe de
ViLré. Il perdit dans le désert quatre doigts du pied,
comme Jérôme Costilla. Il se vit dix-sept fois vendu,
comme Mendez-Pinto, fut forçat, comme Texeus, et
faillit être eunuque comme Parisol. Il eut le mal des
pyans, dont périssent les nègres, le scorbut, qui épou-
vantait Avicenne, et le mal de mer, auquel Cicéron pré-
féra la mort. 11 gravit des montagnes si hautes, qu'ar-
rivé au sommet il vomissait le sang, les flegmes et la
colère. Il aborda l'île qu'on rencontre parfois ne la
cherchant point et qu'on ne peut jamais trouver la
cherchant, et il vérifia que les habitants de cette île
sont bons chrétiens. En Midelpalie, qui est au nord,
il remarqua un château dans un lieu où il n'y en a pas;
mais les prestiges du septentrion sont si grands, qu'il
ne faut pas s'étonner de cela. Il demeura plusieurs
mois chez le roi de Mogor Ekebas, bien vu et caressé
de ce prince, de la cour duquel il racontait plus tard
tout ce qu'ont depuis couché par écrit les anglais, les
hollandais et même les pères jésuites. Il devint docte,
car il avait les deux maîtres de toute doctrine, voyage
et malheur. Il étudia les faunes et les flores de tous les
climats. Il observa les vents par les migrations des
oiseaux et les courants par les migrations des cépha-
lopodes. Il vit passer, dans les régions sous-marines,
l'c?M??M~ .M'y~~M.< allant au pôle nord, et l'om-
??M.s'<es ~n<eMS allant au pôle sud. Il vit les
hommes et les monstres ainsi que l'ancien grec Ulysse.
II connut toutes les bêtes merveilleuses, le rosmar, le
râle-noir, le solendguse, les garagians semblables à
des aigles de mer, les queues-de-jonc de l'île de Co-
more, les caper-calzes d'Écosse, les antenales qui
LE RHIN. 1. 24
vont par troupes, les alcatrazes grands comme des
oies, les moraxos, plus grands que les tiburons, les
peymones des îles Maldives qui mangent des hommes,
le poisson manare qui a une tête de bœuf, l'oiseau
claki qui naît de certains bois pourris, le petit saru
qui chante mieux que le perroquet, et enfin le boranet,
l'animal-plante des pays tartares, qui a une racine en
terre et qui broute l'herbe autour de lui. Il tua à la
chasse un triton de mer de l'espèce yapiaria, et il inspira
de l'amour à un triton de rivière de l'espèce baëpa-
pina. Un jour, étant en l'île de Manar, qui est à deux
cents lieues de Goa, il fut appelé par des pêcheurs,
lesquels lui montrèrent sept hommes-évêques et neuf
sirènes qu'ils avaient pris dans leurs filets. Il entendit
le bruit nocturne du forgeron marin, et il mangea des
cent cinquante-trois sortes de poissons qu'il y a dans
la mer, et qui se trouvèrent tous dans le filet des apô-
tres quand ils pêchèrent par ordre du Seigneur. En
Scythie, il perça à coups de flèches un griffon auquel
les peuples arimaspes faisaient la guerre pour avoir
l'or que cette bête gardait. Ces peuples voulurent le
faire roi, mais il se sauva. Enfin il manqua naufrager
en mainte rencontre, et notamment près du cap Gar-
dafù, que les anciens appelaient ProMon<or!'M?K ~roma-
<orM?M; et, à travers tant d'aventures, tant d'erreurs,
de fatigues, de prouesses, de travaux et de misères, le
brave et fidèle chevalier Pécopin n'avait qu'un but,
retrouver l'Allemagne; qu'une espérance, rentrer au
Falkenburg; qu'une pensée, revoir Bauldour.
Grâce au talisman de la sultane, qu'il portait
toujours sur lui, il ne pouvait, on s'en souvient, ni
vieillir, ni mourir.
Il comptait pourtant tristement les années. A l'é-
poque où il parvint enfin à atteindre le nord du pays de
France, cinq ans s'étaient écoulés depuis qu'il n'avait
vu Bauldour. Quelquefois il songeait à cela le soir,
après avoir cheminé depuis l'aube; il s'asseyait sur une
pierre au bord de la route, et il pleurait.
Puis il se ranimaitetreprenaitcourage. Cinq ans,
pensait-il, oui, mais je vais la revoir enfin. Elle avait
quinze ans, eh bien, elle en aura vingt Ses vête-
ments étaient en lambeaux, sa chaussure était déchi-
rée, ses pieds étaient en sang, mais la force et la joie
lui étaient revenues, et il se remettait en marche.
C'est ainsi qu'il parvint jusqu'aux montagnes des
Vosges.
IX
OU L'ON VOIT A QUOI SE PEUT AMUSER UN NAIN
DANS UNE FORÊT
Un soir, après avoir fait route toute la journée dans
les rochers, cherchant un passage pour descendre
vers le Rhin, il arriva à l'entrée d'un bois de sapins,
de frênes et d'érables. Il n'hésita pas à y pénétrer. Il
y marchait depuis plus d'une heure quand tout à coup
le sentier qu'il suivait se perdit dans une clairière
semée de houx, de genévriers et de framboisiers sau-
vages. A côté de la clairière il y avait un marais.
Épuisé de lassitude, mourant de faim et de soif, exté-
nué, il regardait de côté et d'autre, cherchant une
chaumière, une charbonnerie ou un feu de pâtre, quand
tout à coup une troupe de tadornes passa près de lui
en agitant ses ailes et en criant. Pécopin tressaillit en
reconnaissant ces étranges oiseaux, qui font leurs nids
sous terre et que les paysans des Vosges appellent ca-
nards-lapins. Il écarta les touffes de houx et vit fleurir
et verdoyer de toutes parts dans l'herbe le perce-
pierre, l'angélique, l'ellébore et la grande gentiane.
Comme il se baissait pour s'en assurer, une coquille
de moule tombée sur le gazon frappa son regard. Il la
ramassa. C'était une de ces moules de la Vologne qui
contiennent des perles grosses comme des pois. Il leva
les yeux; un grand-duc planait au-dessus de sa tête.
Pécopin commençait à s'inquiéter. On conviendra
qu'il y avait de quoi. Ces houx et ces framboisiers, ces
tadornes, ces herbes magiques, cette moule, ce grand-
duc, tout cela était peu rassurant. Il était donc fort
alarmé, et se demandait avec angoisse où il était, lors-
qu'un chant éloigné parvint jusqu'à lui. Il prêta l'o-
reille. C'était une voix enrouée, cassée, chagrine,
fâcheuse, sourde et criarde à la fois, et voici ce qu'elle
chantait
Mon petit lac engendre, en l'ombre qui l'abrite,
La riante Amphitrite et le noir Neptunus;
Mon humble étang nourrit, sur des monts inconnus,
L'empereur Neptunus et la reine Amphitrite.
Je suis le nain, grand-père des géants.
Ma goutte d'eau produit deux océans.
Je verse de mes rocs, que n'effleure aucune aile,
Un fleuve bleu pour elle, un fleuve vert pour lui.
J'épanche de ma grotte, où jamais feu n'a lui,
Le fleuve vert pour lui, le fleuve bleu pour elle.
Je suis le nain, grand-père des géants.
Ma goutte d'eau produit deux océans.
Une fine émeraude est dans mon sable jaune;
Un pur saphir se cache en mon humide écrin.
Mon émeraude fond et devient le beau Rhin;
Mon saphir se dissout, ruisselle et fait le Rhône.
Je suis le nain, grand-père des géants.
Ma goutte d'eau produit deux océans.
Pécopin n'en pouvait plus douter. Pauvre voyageur
fatigué, il était dans le fatal bois ~jc~~r~M~. Ce
bois est une grande forêt pleine de labyrinthes, d'é-
nigmes et de dédales, ou se promène le nain Roulon.
Le nain Roulon habite un lac dans les Vosges, au som-
met d'une montagne et parce que de là il envoie un
ruisseau au Rhône et un autre ruisseau au Rhin, ce
nain fanfaron se dit le père de la Méditerranée et de
l'Océan. Son plaisir est d'errer dans la forêt et d'y éga-
rer les passants. Le voyageur qui est entré dans le
bois des pas perdus n'en sort jamais.
Cette voix, cette chanson, c'étaient la chanson et
la voix du méchant nain Roulon.
Pécopin éperdu se jeta la face contre terre.
Hélas! s'écria-t-il, c'est fini, je ne reverrai jamais
Bauldour!
Si fait, dit quelqu'un près de lui.
x
EQUIS CANIBUSQUE
Il se redressa; un vieux seigneur, vêtu d'un habit,
de chasse magnifique, était debout devant lui à quel-
ques pas. Ce gentilhomme était complétement équipe
Un coutelas à poignée d'or ciselé lui battait la hanche,
et à sa ceinture pendait un cor incrusté d'étain et fait
de la corne d'un buffle. Il y avait je ne sais quoi d'é-
trange, de vague et de lumineux dans ce visage pâle
qui souriait, éclairé de la dernière lueur du crépuscule.
Ce vieux chasseur ainsi apparu brusquement dans un
pareil lieu, à une pareille heure, vous eût certaine-
ment semblé singulier ainsi qu'à moi; mais dans le
bois des pas perdus on ne songe qu'à Roulon; ce vieil-
lard n'était pas un nain, et cela suffit à Pécopin.
Ce bonhomme, d'ailleurs, avait la mine gracieuse,
accorte et avenante. Et puis, bien qu'accoutré en dé-
terminé chasseur, il était si vieux, si usé, si courbé,
si cassé, avait les mains si ridées et si débiles, les
sourcils si blancs et les jambes si amaigries, que c'eût
été pitié d'en avoir peur. Son sourire, mieux examiné,
était le sourire banal et sans profondeur d'un roi im-
bécile.
Que me voulez-vous? demanda Pécopin.
Te rendre à Bauldour, dit le vieux chasseur tou-
jours souriant.
Quand?
Passe seulement une nuit en chasse avec moi.
Quelle nuit?
Celle qui commence.
Et je reverrai Bauldour?
Quand notre nuit de chasse sera finie, au soleil
levant, je te déposerai à la porte du Falkenburg.
Chasser la nuit?
Pourquoi pas?
Mais c'est fort étrange.
Bah!
Mais c'est très fatigant!
Non.
Mais vous êtes bien vieux
Ne t'inquiète pas de moi.
Mais je suis las, mais j'ai marché tout le jour,
mais je suis mort de faim et de soif, dit Pécopin. Je
ne pourrai seulement monter à cheval.
Le vieux seigneur détacha de sa ceinture une
gourde damasquinée d'argent qu'il lui présenta.
Bois ceci.
Pécopin porta avidement la gourde à ses lèvres.
A peine avait-il avalé quelques gorgées qu'il se sentit
ranimé. Il était jeune, fort, alerte, puissant, il avait
dormi, il avait mangé, il avait bu. Il lui semblait
même par instants qu'il avait trop bu.
Allons, dit-il, marchons, courons, [Link]
la nuit, je le veux bien; mais je reverrai Bauldour?
Après cette nuit passée, au soleil levant.
Et quel garant de votre promesse me donnez-
vous ?
Ma présence même. Le secours que je t'apporte.
J'aurais pu te laisser mourir ici de faim, de lassitude
et de misère, t'abandonner au nain promeneur du lac
Roulon; mais j'ai eu pitié de toi.
Je vous suis, dit Pécopin. C'est dit, au soleil
levant, à Falkenburg.
Holà, vous autres! arrivez! en chasse! cria le
vieux seigneur, faisant effort avec sa voix décrépite.
En jetant ce cri vers le taillis, il se retourna, et
Pécopin vit qu'il était bossu. Puis il fit quelques pas,
et Pécopin vit qu'il était boiteux.
A l'appel du vieux seigneur, une troupe de cava-
liers, vêtus comme des princes et montés comme des
rois, sortit de l'épaisseur du bois.
Ils vinrent se ranger dans un profond silence autour
du vieux, qui paraissait leur maître. Tous étaient armés
de couteaux ou d'épieux; lui seul avait un cor. La nuit
était tombée; mais autour des gentilshommes se te-
naient debout deux cents valets portant deux cents
torches.
EM~H~ dit le maître, ubi SMH< ~~crros?
Ce mélange d'italien, de latin et d'espagnol fut désa-
gréable à Pécopin.
Mais le vieux reprit avec impatience Les
chiens les chiens
Il achevait à peine que d'effroyables aboiements
remplissaient la clairière; une meute venait d'y app a-
raitre.
Une meute admirable, une vraie meute d'empereur.
Des valets en jaquettes jaunes et en bas rouges, des
estafiers de chenil au visage féroce et des nègres tout
nus la tenaient robustement en laisse.
Jamais concile de chiens ne fut plus complet. Il y
avait là tous les chiens possibles, accouplés et divisés
par grappes et par raquettes, selon les races et les
instincts. Le premier groupe se composait de cent
dogues d'Angleterre et de cent lévriers d'attache, avec
douze paires de chiens-tigres et douze paires de chiens-
bauds. Le deuxième groupe était entièrement formé
de greffiers de Barbarie blancs et marquetés de rouge,
braves chiens qui ne s'étonnent pas du bruit, demeu-
rent trois ans dans leur bonté, sont sujets à courir au
bétail et servent pour la grande chasse. Le troisième
groupe était une légion de chiens de Norvége chiens
fauves, au poil vif tirant sur le roux, avec une tache
blanche au front ou au cou, qui sont de bon nez et de
grand cœur et se plaisent au cerf surtout; chiens gris,
léopardés sur l'échiné, qui ont les jambes de même.
poil que les pattes d'un lièvre ou cannelées de rouge
et de noir. Le choix en était excellent. Il n'y avait pas
un bâtard parmi ces chiens. Pécopin, qui s'y connais-
sait, n'en vit pas parmi les fauves un seul qui fut jaune
ou marqué de gris, ni parmi les gris un seul qui fut
argenté ou qui eût les pattes fauves. Tous étaient au
thentiques et bons. Le quatrième groupe était formi-
dable c'était une cohue épaisse, serrée et profonde,
de ces puissants dogues noirs de l'abbaye de Saint-
Aubert-en-Ardennes, qui ont les jambes courtes et qui
ne vont pas vite, mais qui engendrent de si redouta-
bles limiers et qui chassent si furieusement les san-
gliers, les renards et les bêtes puantes. Comme ceux
de Norvége, tous étaient de bonne race et vrais chiens
gentilshommes, et avaient évidemment tété près du
cœur. Ils avaient la tête moyenne, plutôt longue qu'é-
crasée, la gueule noire et non rouge, les oreilles vastes,
les reins courbés, le râble musculeux, les jambes
larges, la cuisse troussée, le jarret droit bien herpé,
la queue grosse près des reins et le reste grêle, le poil
de dessous le ventre rude, les ongles forts, le pied sec,
en forme de pied de renard. Le cinquième groupe était
oriental. Il avait du coûter des sommes immenses; car
on n'y avait mis que des chiens de Palimbotra, qui
mordent les taureaux, des chiens de Cintiqui, qui atta-
quent les lions, et des chiens du Monomotapa, qui font
partie de la garde de l'empereur des Indes. Du reste,
tous, anglais, barbaresques, norvégiens, ardennais et
hindous, hurlaient abominablement. Un parlement
d'hommes n'eût pas fait mieux.
Pécopin était ébloui de cette meute. Tous ses appé-
tits de chasseur se réveillaient.
Cependant elle était un peu venue on ne sait d'où,
et il ne pouvait s'empêcher de se dire à lui-même qu'il
était singulier qu'aboyant de la sorte, on ne l'eût pas
entendue avant de la voir.
Le maître valet qui menait toute cette vénerie
était à quelques pas de Pécopin, lui tournant le dos.
Pécopin alla à lui pour le questionner, et lui mit la main
sur l'épaule; le valet se retourna. Il était masqué.
Cela rendit Pécopin muet. Il commençait même
à se demander fort sérieusement s'il suivrait en effet
cette chasse, quand le vieillard l'aborda.
Eh bien, chevalier, que dis-tu de nos chiens?
Je dis, mon beau sire, que, pour suivre de si
terribles chiens, il faudrait de terribles chevaux.
Le vieux, sans répondre, porta à sa bouche un sif-
flet d'argent qui était fixé au petit doigt de sa main
gauche, précaution d'homme de goût qui est exposé à
voir des tragédies, et il siffla.
Au coup de sifflet, un bruit se fit dans les arbres,
les assistants se rangèrent, et quatre palefreniers en
livrée écarlate surgirent, menant deux chevaux magni-
fiques. L'un était un beau genet d'Espagne, à l'allure
magistrale, à la corne lisse, noirâtre, haute, arrondie,
bien creusée, aux paturons courts, entredroits et lunés,
aux bras secs et nerveux, aux genoux décharnés et
bien emboîtés. Il avait la jambe d'un beau cerf, la poi-
trine large- et bien ouverte, l'échiné grasse, double et
tremblante. L'autre était un coureur tartare à la croupe
énorme, au corsage long, aux flancs bien unis, au man-
teau bayardant. Son cou, d'une moyenne arcade, mais
pas trop voûté, était revêtu d'une vaste perruque flot-
tante et crépelue; sa queue bien épaisse pendait jusqu'à
terre..11 avait la peau du front cousue sur ses yeux
gros et étincelants, la bouche grande, les oreilles in-
quiètes, les naseaux ouverts, l'étoile au front, deux
balzans aux jambes, son courage en fleur et l'âge de
sept ans. Le premier avait la tête coiffée d'un chan-
frein, le poitrail d'armes et la selle de guerre. Le se-
cond était moins fièrement, mais plus splendidement
harnaché; il portait le mors d'argent, les roses dorées,
la bride brodée d'or, la selle royale, la housse de bro-
cart, les houppes pendantes et le panache branlant.
L'un trépignait, bavait, ronflait, rongeait son frein,
brisait les cailloux et demandait la guerre. L'autre
regardait çà et là, cherchait les applaudissements, hen-
nissait gaîment, ne touchait la terre que du bout de
l'ongle, faisait le roi et piaffait à merveille. Tous deux
étaient noirs comme l'ébène. Pécopin, les yeux
presque effarés d'admiration, contemplait ces deux
merveilleuses bêtes.
Eh bien, dit le seigneur clopinant et toussant,
et souriant toujours, lequel prends-tu?
Pécopin n'hésita plus, il sauta sur le genet.
Es-tu bien en selle? lui demanda le vieillard.
Oui, dit Pécopin.
Alors le vieux éclata de rire, arracha d'une main le
harnois, le panache, la selle et le caparaçon du cheval
tartare, le saisit de l'autre à la crinière, bondit comme
un tigre, et enfourcha à cru la superbe bête, qui trem-
blait de tous ses membres; puis saisissant sa trompe-
à sa ceinture, il se mit à sonner une fanfare telle-
ment formidable, que Pécopin assour di crut que cet
effrayant vieillard avait le tonnerre dans la poitrine.
Xt
A QUOI L'ON S'EXPOSE EN MONTANT UN CHEVAL
QU'ON NE CONNAIT PAS
Au bruit de ce cor, la forêt s'éclaira dans ses
profondeurs de mille lueurs extraordinaires, des
ombres passèrent dans les futaies, des voix lointaines
crièrent: En chasse! La meute aboya, les chevaux
reniflèrent, et les arbres frissonnèrent comme par un
grand vent.
En ce moment-là, une cloche fêlée, qui semblait
bêler dans les ténèbres, sonna minuit.
Au douzième coup, le vieux seigneur emboucha son
cor d'ivoire une seconde fois, les valets délièrent la
meute, les chiens lâchés partirent comme la poignée de
pierre que lance la baliste, les cris et les hurlements
redoublèrent, et tous les chasseurs, et tous les piqueurs,
et tous les veneurs, et le vieillard, et Pécopin, s'élan-
cèrent au galop.
Galop rude, violent, rapide, étincelant, vertigineux,
surnaturel, qui saisit Pécopin, qui l'entraîna, qui l'em-
porta, qui faisait résonner dans son cerveau tous les
pas du cheval comme si son crâne eût été le pavé du
chemin, qui l'éblouissait comme un éclair, qui l'enivrait
comme une orgie, qui l'exaspérait comme une bataille;
galop qui, par moments, devenait tourbillon, tourbillon
qui parfois devenait ouragan.
La forêt était immense, les chasseurs étaient innom-
brables, les clairières succédaient aux clairières, le
vent se lamentait, les broussailles sifflaient, les chiens
aboyaient, la colossale silhouette noire d'un énorme
cerf à seize andouillers apparaissait par instants à tra-
vers les branchages et fuyait dans les pénombres et
dans les clartés, le cheval de Pécopin soufflait d'une
façon terrible, les arbres se penchaient pour voir passer
cette chasse et se renversaient en arrière après l'avoir
vue, des fanfares épouvantables éclataient par inter-
valles, puis elles se taisaient tout à coup, et l'on enten-
dait au loin le cor du vieux chasseur.
Pécopin ne savait ou il était. En galopant près
d'une ruine ombragée de sapins, parmi lesquels une
cascade se précipitait du haut d'un grand mur de por-
phyre, il crut retrouver le château de Nideck. Puis il
vit courir rapidement à sa gauche des montagnes qui
lui parurent être les basses Vosges; il reconnut suc-
cessivement à la forme de leurs quatre sommets le
Ban-de-Ia-Roche, le Champ-du-Feu, le Climont et l'Un-
gersberg. Un moment après il était dans les hautes
Vosges. En moins d'un quart d'heure son cheval eut
traversé le Giromagny, le Rotabac, le Sultz, le Baren-
kopf, le Graisson, le Bressoir, le Haut-de-Honce, le
mont de Lure, la Tête-de-l'Ours, le grand Donon et le
grand Ventron. Ces vastes cimes lui apparaissaient
pêle-mêle dans les ténèbres, sans ordre et sans lien;
on eût dit qu'un géant avait bouleversé la grande chaîne
de l'Alsace. Il lui semblait par moments distinguer au-
dessous de lui les lacs que les Vosges portent sur
leurs sommets, comme si ces montagnes eussent passé
sous le ventre de son cheval. C'est ainsi qu'il vit son
ombre se réfléchir dans le Bain-des-Païens et dans le
Saut-des-Cuves, dans le lac Blanc et dans le lac Noir.
Mais il la vit comme les hirondelles voient la leur en
rasant le miroir dés étangs, aussitôt disparue qu'ap-
parue. Cependant, si étrange et si effrénée que fût
cette course, il se rassurait en portant la main à son
talisman et en songeant qu'après tout il ne s'éloignait
pas du Rhin.
Tout à coup une brume épaisse l'enveloppa, les
arbres s'y effacèrent, puis s'y perdirent, le bruit de la
chasse redoubla dans cette ombre, et son genet d'Es-
pagne se mit à galoper avec une nouvelle furie. Le
brouillard était si épais que Pécopin y distinguait à
peine les oreilles de son cheval dressées devant lui.
Dans des moments si terribles, ce doit être un grand
effort et c'est, à coup sûr, un grand mérite que de jeter
son âme jusqu'à Dieu et son cœur jusqu'à sa maîtresse.
C'est ce que faisait dévotement le brave chevalier. Il
songeait donc au bon Dieu et à Bauldour, plus encore
peut-être à Bauldour qu'au bon Dieu, quand il lui sem-
bla que la lamentation du vent devenait comme une
voix et prononçait distinctement ce mot y/e~~M~;
en ce moment une grosse torche portée par quelque
piqueur traversa le brouillard, et, à la clarté de cette
torche, Pécopin vit passer au-dessus de sa tête un
milan qui était percé d'une flèche et qui volait pour-
tant. Il voulut regarder cet oiseau, mais son cheval fit
un bond, le milan donna un coup d'aile, la torche
s'enfonça dans le bois et Pécopin retomba dans la nuit.
Quelques instants après, le vent parla encore et dit
Vaugtsberg; une nouvelle lueur illumina le brouillard,
et Pécopin aperçut dans l'ombre un vautour dont l'aile
était traversée par un javelot et qui volait pourtant. il
ouvrit les yeux pour voir, il ouvrit la bouche pourr
crier; mais, avant. qu'il eût lancé son regard, avant
qu'il eût jeté son cri, la lueur, le vautour et le javelot
avaient disparu. Son cheval ne s'était pas ralenti une
minute et donnait tête baissée dans tous ces fantômes,
comme s'il eût été le cheval aveugle du démon Paphos
ou le cheval sourd du roi Sisymordachus. Le vent cria
une troisième fois, et Pécopin entendit cette voix
lugubre de l'air qui disait ~/<e:M~ un troisième
éclair empourpra les arbres dans la brume, et un
troisième oiseau passa. C'était un aigle qui avait une
sagette dans le ventre et qui volait pourtant. Alors
Pécopin se souvint de la chasse du pfalzgraf, où il
s'était laissé entraîner, et il frissonna. Mais le galop
du genet était si éperdu, les arbres et les objets vagues
du paysage nocturne fuyaient si promptement, la vi-
tesse de tout était si prodigieuse autour de Pécopin,
que, même en lui, rien ne pouvait s'arrêter. Les appa-
rences et les visions se succédaient si confusément,
qu'il ne pouvait même fixer sa pensée à ses tristes
LE RHIN. L 25
souvenirs. Les idées passaient dans sa tête comme le
vent. On entendait toujours au loin le bruit de la chasse,
et par instants le monstrueux cerf de la nuit bramait
dans les halliers.
Peu à peu le brouillard s'était tevé. Soudain l'air
devint tiède, les arbres changèrent de forme; des
chênes-liéges, des pistachiers et des pins d'Alep appa-
rurent dans les rochers une large lune blanche entourée
d'un immense halo éclairait lugubrement les bruyères.
Pourtant ce n'était pas jour de lune.
En courant au fond d'un chemin creux, Pécopin se
pencha et arracha de la berge une poignée d'herbes.
A la lueur de la lune il examina ces plantes et reconnut
avec angoisse l'anthylle vulnéraire des Cévennes, la
véronique filiforme et la férule commune dont les
feuilles hideuses se terminent par des griffes. Une demi-
heure après, le vent était encore plus chaud, je ne sais
quels mirages de la mer remplissaient à de certains
moments les intervalles des futaies il se courba encore
une fois sur la berge du chemin et arracha de nouveau
les premières plantes que sa main rencontra. Cette fois,
c'étaient le cytise argenté de Cette, l'anémone étoilée
de Nice, la lavatère maritime de Toulon, le ~r~MM
«Mn~M~eMtM des Basses-Pyrénées, si reconnaissable à sa
feuille cinq fois. palmée, et l'm~'a major, dont la
fleur est un soleil qui rayonne à travers un anneau,
comme la planète Saturne. Pécopin vit qu'il s'éloignait
du Rhin avec une effroyable rapidité; il avait fait plus
de cent lieues entre les deux poignées d'herbes. 11 avait
traversé les Vosges, il avait traversé les Cévennes, il
traversait en ce moment les Pyrénées. –Plutôt la mort!
pensa-t-il. Et il voulut se jeter en bas de son cheval.
Au mouvement qu'il fit pour se désarçonner, il se sentit
étreindre les pieds comme par deux mains de fer. Il
regarda. Ses étriers l'avaient saisi et le tenaient.
C'étaient des étriers vivants.
Les cris lointains, les hennissements et les aboie-
ments faisaient rage le cor du vieux chasseur, précé-
dant la chasse à une distance effrayante, sonnait'des
mélodies sinistres, et, à travers de grandes branches
bleuâtres que le vent secouait, Pécopin voyait les
chiens traverser à la nage des étangs pleins de reflets
magiques.
Le pauvre chevalier se résigna, ferma les yeux et se
laissa emporter.
Une fois il les rouvrit; la chaleur de fournaise d'une
nuit tropicale lui frappait le visage de vagues rugisse-
ments de tigres et de chacals arrivaient jusqu'à lui; il
entrevit des ruines de pagodes sur le faîte desquelles
se tenaient gravement debout, rangés par longues files,
des vautours, des philosophes et des cigognes des
arbres d'une forme bizarre prenaient dans les vallées
mille attitudes étranges il reconnut le banyan et le
baobab; l'oüé-nonbouyh sifflait, l'oyra r~M!6M?M fredon-
nait, le petit gonambuch chantait. Pécopin était dans
une forêt de l'Inde.
Il ferma les yeux.
Puis il les rouvrit encore. En un quart d'heure aux
souffles de l'équateur avait succédé un vent de glace.
Le froid était terrible Le sabot du cheval faisait crier
le. givre. Les. rangifères, les aises et les satyres cou-
raient comme des ombres à travers la brume. L'àpreté
des bois et des montagnes était affreuse. Il n'y avait à
l'horizon que deux ou trois rochers d'une hauteur
immense autour desquels volaient les mouettes et les
stercoraires, et à travers d'horribles verdures noires
on entrevoyait de longues vagues blanches auxquelles
le ciel jetait des flocons de neige et qui jetaient au
ciel des flocons d'écume. Pécopin traversait les mé-
lèzes de la Biarmie, qui sont au cap Nord.
Un moment après la nuit s'épaissit, Pécopin ne vit
plus rien, mais il entendit un bruit épouvantable, et il
reconnut qu'il passait près du gouffre Maelstron, qui
est le Tartare des anciens et le nombril de la mer.
Qu'était-ce donc que cette effroyable forêt qui fai-
sait le tour de la terre?
Le cerf à seize andouillers reparaissait par inter-
valles, toujours fuyant et toujours poursuivi. Les ombres
et les rumeurs se précipitaient pêle-mêle sur sa trace,
et le cor du vieux chasseur dominait tout, même le
bruit du gouffre Maelstron.
Tout à coup le genet s'arrêta court. Les aboiements
cessèrent, tout se tut autour de Pécopin. Le pauvre
chevalier, qui depuis plus d'une heure avait refermé
les yeux, les rouvrit. Il était devant la façade d'un
sombre et colossal édifice, dont les fenêtres éclairées
semblaient jeter des regards. Cette façade était noire
comme un masque et vivante comme un visage.
Xf)
DESCRIPTION D'U~ MAUVAIS CITE
Ce qu'était cet édifice, il serait malaisé de le dire.
C'était une maison forte comme une citadelle, une cita-
delle magnifique comme un palais, un palais menaçant
comme une caverne, une caverne muette comme un
tombeau.
On n'y entendait aucune voix, on n'y voyait aucune
ombre.
Autour de ce château, dont l'immensité avait je ne
sais quoi de surnaturel, la forêt s'étendait à perte de
vue. Il n'y avait plus de lune sur l'horizon. On n'aper-
cevait au ciel que quelques étoiles qui étaient rouges
comme du sang.
Le cheval s'était arrêté au pied d'un perron qui
aboutissait à une grande porte fermée. Pécopin re-
garda à droite et à gauche, il lui sembla distinguer
tout le long de la façade d'autres perrons au bas des-
quels se tenaient immobiles d'autres cavaliers arrêtés
comme lui et qui semblaient attendre en silence.
Pécopin tira son poignard; et il allait 'heurter du
pommeau la balustrade de marbre du perron, quand
le cor du vieux chasseur éclata subitement près du
château, probablement derrière la façade, puissant,
énorme, sonore, assourdissant comme le clairon plein
d'orage où souffle le mauvais ange. Ce cor, dont le
bruit courbait visiblement les arbres, chantait dans les
ténèbres un effroyable hallali.
Le cor se lut. A peine eut-il fini que les portes du
château s'ouvrirent en dehors à deux battants, comme
si un vent intérieur les eût violemment poussées toutes
à la fois. Un flot de lumière en sortit.
Le genet monta les degrés du perron, et Pécopin
entra dans une vaste salle splendidement illuminée.
Les murailles de cette salle étaient couvertes de
tapisseries figurant des sujets tirés de l'histoire ro-
maine. Les entre-deux des lambris étaient revêtus de
cyprès et d'ivoire. En haut régnait une galerie pleine
de fleurs et d'arbres, et dans un angle, sous une ro-
tonde, on voyait un lieu pour les femmes pavé d'agate.
Le reste du pavé était une mosaïque représentant la
guerre de Troie.
Du reste, personne; la salle était déserte. Rien de
plus sinistre que cette grande clarté dans cette grande
solitude.
Le cheval, qui allait de lui-même et dont le pas
sonnait gravement sur le pavé, traversa lentement cette
première salle et entra dans une seconde chambre qui
était de même illuminée, immense et déserte.
De larges panneaux de cèdre sculpté se dévelop-
paient autour dé cette chambre, et dans ces panneaux
un mystérieux artiste avait encadré des tableaux mer-
veilleux incrustés de nacre et d'or. C'étaient des
batailles, des chasses, des fêtes représentant des châ-
teaux pleins d'artifices à feu assiégés et pris par des
faunes et des sauvages, des joutes et des guerres na-
vales avec toutes sortes de vaisseaux courant sur un
océan de turquoises, d'émeraudes et de saphirs, qui
imitait admirablement la rondeur de l'eau salée et la
tumeur de la mer.
Au-dessous de ces tableaux une frise fouillée du
ciseau le plus fin et le plus magistral figurait, dans les
innombrables rapports qu'elles ont entre elles, les
trois espèces de créatures terrestres qui contiennent
des esprits, les géants, les hommes et. les nains et
partout dans cette œuvre les géants et les nains humi-
liaient l'homme, plus petit que les géants et plus bête
que les nains.
Le plafond pourtant semblait rendre je ne sais quel
malicieux hommage au génie humain. Il était entière-
ment composé de médaillons accostés dans lesquels
brillaient, éclairés d'un feu sombre et coiffés de cou-
ronnes de Pluton, les portraits de tous les hommes à
qui la terre doit des découvertes réputées utiles, et qui,
pour ce motif, sont appelés les bienfaiteurs de ~MMa-
Chacun était là pour l'invention qu'il a faite.
Arabus y était pour la médecine, Dédalus pour les
labyrinthes, Pisistrate pour les livres, Aristote pour
les bibliothèques, Tubalcaïn pour les enclumes, Archi-
tas pour les machines de guerre, Noé pour la navigation,
Abraham pour-la géométrie, Moïse pour la trompette,
Amphictyon pour la divination des songes, Frédéric
Barberousse pour la chasse au faucon, et le sieur Ba-
chou, lyonnais, pour la quadrature du cercle. Dans les
angles de la voûte et dans les pendentifs se groupaient,
comme les maîtresses constellations de ce ciel d'étoiless
humaines, force visages illustres Flavius, qui a trouvé
la boussole; Christophe Colomb, qui a découvert l'Amé-
rique Botargus, qui a imaginé les sauces de cuisine;
Mars, qui a inventé la guerre Faustus, qui a inventé
l'imprimerie; le moine Schwartz, qui a inventé la
poudre; et le pape Pontian, qui a inventéles cardinaux.
Plusieurs de ces fameux personnages étaient incon-
nus à Pécopin, par la grande raison qu'ils n'étaient
pas encore nés à l'époque ou se passe cette histoire.
Le chevalier pénétra ainsi, marchant ou le menait.
le pas de son cheval, dans une longue enfilade de salles
magnifiques. En l'une d'elles il remarqua sur le mur
oriental cette inscription en lettres d'or « Le caoué
des arabes, autrement dit cave, est une herbe qui croit
en abondance dans l'empire du turc, et qu'on appelle
dans l'Inde l'herbe miraculeuse, étant préparée comme
il s'ensuit prenez demi-once de cette herbe, que vous
mettrez en poudre et ferez infuser dans une pinte.
d'eau commune trois ou quatre heures puis vous la
faites bouillir de sorte qu'il y ait un tiers de consommé,
Buvez-la peu à peu, quasi comme en humant. Les per-
sonnes de condition l'adoucissent avec le sucre et
l'aromatisent avec l'ambre gris. »
En face, sur le mur occidental, brillait cette autre
légende « Le feu grégeois se fait et excite dans l'eau
avec du charbon de saule, du sel, de l'eau-de-vie, du
soufre, de la poix, de l'encens et du camphre, lequel
même brûle seul dans l'eau sans autre mixtion et con-
sume toute matière. »
Dans une autre salle il n'y avait pour tout orne-
ment que le portrait, fort ressemblant de ce laquais
qui, au festin de Trimalcion, faisait le tour de la table
en chantant d'une voix délicate les sauces où il entre
du benjoin.
Partout des torchères, des lustres, des chandelles
et des girandoles, reflétés par d'immenses miroirs de
cuivre et d'acier, étincelaient dans ces chambres déme-
surées et opulentes où Pécopin ne rencontra pas un
être vivant, et à travers lesquelles il s'avançait l'œil
hagard et l'esprit trouble, seul, inquiet, effaré, plein
de ces idées inexprimables et confuses qui viennent
aux rêveurs dans le sombre des bois.
Enfin il arriva devant une porte de métail rougeâtre
au-dessus de laquelle s'arrondissait, dans un feuillage
de pierreries, une grosse pomme d'or, et sur cette
pomme il lut ces deux lignes
ADAM A INVENTÉ LE REPAS,
ÈVE A INVENTÉ LE DESSERT.
XÏH
TELLE AUBERGE, TELLE TABLE D'HOTE
Comme il cherchait à approfondir le sens lugubre-
ment ironique de cette inscription, la porte s'ouvrit
lentement, le cheval entra, et Pécopin fut comme un
homme qui passe brusquement du plein soleil de midi
dans une cave. La porte s'était refermée derrière lui,
et le lieu dans lequel il venait d'entrer était si téné-
breux, qu'au premier moment il se crut aveuglé. Il
apercevait seulement à quelque distance une large
lueur blême. Peu à peu ses yeux, éblouis par la lumière
surnaturelle des antichambres qu'il venait de traverser,
s'accoutumèrent à l'obscurité, et il commença à distin-
guer comme dans une vapeur les mille piliers mons-
trueux d'une prodigieuse salle babylonienne. La lueur
qui était au milieu de cette salle prit des contours, des
formes s'y dessinèrent, et, au bout de quelques in-
stants, le chevalier vit se développer dans l'ombre, au
centre d'une forêt de colonnes torses, une grande table
lividement éclairée par un chandelier à sept branches,
à la pointe desquelles tremblaient et vacillaient sept
flammes bleues.
Au haut bout de cette table, sur un trône d'or vert,
était assis un géant d'airain qui était vivant. Ce géant
était Nemrod. A sa droite et à sa gauche siégeaient,
sur des fauteuils de fer, une foule de convives pâles et
silencieux, les uns coiffés du bonnet à la moresque,
les autres plus couverts de perles que le roi de Bis-
nagar.
Pécopin reconnut là tous les fameux chasseurs qui
ont laissé trace dans les histoires le roi Mithrobuzane,
le tyran Machanidas, le consul romain ~Emitius Bar-
bula II; Rollo, roi de la mer; Zuentibold, l'indigné fils
du grand Arnolphe, roi de Lorraine; Haganon, favori
de Charles de France; Herbert, comte de Vermandois;
Guillaume-Tête-d'Étoupe, comte de Poitiers, auteur de
l'illustre maison de Rechignevoisin le pape Vitalianus;
Fardulfus, abbé de Saint-Denis; Athelstan, roi d'An-
gleterre, et Aigrold, roi de Danemark. A côté de Nem-
rod se tenait accoudé le grand Cyrus, qui fonda l'em-
pire persan deux mille ans avant Jésus-Christ, et qui
portait sur sa poitrine ses armoiries, lesquelles sont,
comme on sait, de sinople à un lion d'argent sans vile-
nie, couronné de laurier d'or à une bordure crénelée
d'or et de gueules chargée de huit tierces feuilles à
queue d'argent.
Cette table était servie selon l'étiquette impériale,
et aux quatre angles il y avait quatre chasseresses dis-
tinguées et illustres la reine Emma, la reine Ogive,
mère de Louis d'Outre-Mer, la reine Gerberge, et
Diane, laquelle, en sa qualité de déesse, avait un dais
et un cadenas comme les trois reines.
Aucun de ces convives ne mangeait, aucun ne par-
lait, aucun ne regardait. Une large place vide au milieu
de la nappe semblait attendre qu'on servît le repas, et
ifn'y avait sur la table que des flacons où étincelaientt
mille boissons des pays les plus variés, le vin de palme
de l'Inde, le vin de riz de Bengala, l'eau distillée de
Sumatra, l'arack du Japon, le pamplis des chinois et le
pechmez des turcs. Ça et là, dans de vastes cruches
de terre richement émaillée, écumait ce breuvage que
les norvégiens appellent wel, les goths buska, les ca-
rinthiens vo, les sclavons oli, les dalmates bieu, les
hongrois ser, les bohèmes piva, les polonais pwo, et
que nous nommons bière.
Des nègres qui ressemblaient à des démons ou des
démons qui ressemblaient à des nègres entouraient la
table, debout, muets, la serviette au bras et l'aiguière
à la main. Chaque convive avait, comme il convient,
son nain à côté de lui. Madame Diane avait son lé-
vrier.
En regardant attentivement dans les profondeurs
les plus brumeuses de ce lieu extraordinaire, Pécopin
vit que dans l'immensité peut-être sans fond de la
salle, sous la forêt de colonnes, il y avait une multi-
tude de spectateurs, tous à cheval comme lui, tous en
habit de chasse; ombres par l'obscurité, statues par
l'immobilité, spectres par le silence. Parmi les plus
rapprochés, il crut reconnaître les cavaliers qui ac-
compagnaient le vieux chasseur dans le bois des pas
perdus. Comme je viens de le dire, convives, valets,
assistants, gardaient un silence effrayant, et, plutôt
que d'entendre un souffle sortir de cette foule, on eût
entendu chuchoter les pierres d'un tombeau.
H faisait très froid dans ces ténèbres.'Pëcopin était
glacé jusque dans les os; cependant il sentait la sueur
ruisseler de tous ses membres.
Tout à coup des jappements retentirent, d'abord
lointains, bientôt violents, joyeux et sauvages; puis le
cor du vieux chasseur s'y mêla brusquement et se mit
à exécuter, avec une splendeur triomphale, un admi-
rable hallali, parfaitement étrange et nouveau, qui,
retrouvé plusieurs siècles plus tard par Roland de
Lattre dans une inspiration nocturne, valut à ce grand
musicien, le 6 avril 157/), l'honneur d'être créé, par le
pape Grégoire XIII, chevalier de Saint-Pierre à l'éperon
d'or de ?M~ero participantium.
A ce bruit Nemrod leva' la tête, l'abbé Fardulfus se
détourna à demi, et Cyrus, qui s'appuyait sur le coude
droit, s'appuya sur le coude gauche.
XIV
NOUVELLE MANIÈRE DE TOMBER DE CHEVAL
Les aboiements et le cor se rapprochèrent; une
grande porte, faisant face à celle par où Pécopin était
entré, s'ouvrit à deux battants, et le chevalier vit venir
dans une longue galerie obscure les deux cents valets
porte-flambeaux soutenant, sur leurs épaules un im-
mense plat d'or vert dans lequel gisait, au milieu d'une
vaste sauce, le cerf aux seize andouillers, rôti, noi-
râtre et fumant.
En avant des valets, dont les deux cents torches
étaient rouges comme braise, marchait le vieux chas-
seur, son cor de buffle à la main, à cheval sur le cou-
reur tartare inondé d'écume. Il ne soufflait plus dans
sa trompe; mais il souriait courtoisement au milieu des
hurlements inouïs de la meute qui escortait le cerf,
toujours conduite par le piqueur masqué.
Au moment ou ce cortége déboucha de la galerie et
rentra dans la salle, les torches des valets devinrent
bleues, et les chiens se turent subitement. Ces effroya-
bles dogues, aux gueules de lions et aux rugissements
de tigres, s'avancèrent à la suite de leur maître, à pas
lents, la tête basse, la queue serrée entre les jambes,
les reins frissonnants d'une profonde terreur, les yeux
suppliants, vers la table ou siégeaient les mystérieux
convives, toujours blêmes, impassibles et mornes
comme des faces de marbre.
Arrivé près de la table, le vieux regarda en face les
lugubres soupeurs et éclata de rire. Hombres y mu-
geres, or çà, vosotros belle signore, domini et do-
minse, amigos mios, comment va la besogne?
Tu viens bien tard, dit l'homme d'airain.
C'est que j'avais un ami à qui je voulais faire
voir la chasse, répondit le vieillard.
Oui, répliqua Nemrod, mais regarde.
En même temps, étendant le pouce de sa main
droite par-dessus son épaule de bronze, il désignait
derrière lui le fond de la salle. L'œil de Pécopin suivit
machinalement l'indication du géant, et il vit au loin se
dessiner sur les murailles noires des ogives blanchâ-
tres comme s'il y eût eu là des fenêtres vaguement
frappées par les premières lueurs de l'aube.
Eh bien, reprit le chasseur, il faut dépêcher.
Et, sur un signe qu'il leur fit, les deux cents porte-
flambeaux, aidés par les nègres, se disposèrent à pla-
cer le cerf rôti sur la table, au pied du chandelier à
sept branches.
Alors Pécopin enfonça les éperons dans les flancs
du genet qui lui obéit, chose étrange! peut-être à
cause de l'approche du jour, qui affaiblit les sortiléges;
il poussa son cheval entre les valets et la table,. se
dressa debout sur les étriers, mit l'épée à la main,
regarda fixement tour à tour les sinistres visages de la
grande table et le vieux chasseur, et s'écria d'une voix
tonnante
Pardieu! qui que vous soyez, spectres, larves,
apparences et visions, empereurs ou démons, je vous
défends de faire un pas; ou, par la mort et que Dieu
m'aide! je vous apprendrai à tous, même à toi, l'homme
de bronze, ce que pèse sur la tête d'un fantôme le sou-
lier de fer d'un chevalier vivant! Je suis dans la ca-
verne des ombres, mais je prétends y faire à ma fan-
taisie et à ma guise des choses réelles et terribles! ne
vous en mêlez pas, mes maîtres! Et toi qui m'as menti,
vieux misérable, tu peux bien dégainer en jeune
homme, puisque tu souffles dans ta trompe avec plus
de rage qu'un taureau. Mets-toi donc en garde, ou,
par la messe! je te coupe les reins à travers le ventre,
fusses-tu le roi Pluto en personne
Ah! vous voilà, mon cher! dit le vieux. Eh
bien, vous allez souper avec nous.
Le sourire qui accompagnait cette gracieuse invita-
tion exaspéra Pécopin. En garde, vieux drôle! Ah!
tu m'avais fait une promesse, et tu m'as trompé!
Hijo! attends la fin! qu'en sais-tu?
En garde, te dis-je
–Ouais! mon bon ami, vous prenez mal les
choses.
Rends-moi Bauldour, tu me l'as promis
Qui vous dit que je ne vous la rendrai pas? Mais
qu'en ferez-vous quand vous la reverrez?
Elle est ma fiancée, tu le sais bien, misérable
et je l'épouserai, dit Pécopin.
Et ce sera probablement avant peu un triste et
malheureux couple de plus, répondit le vieux chasseur
en hochant la tête. Après tout, bah! qu'est-ce que
cela me fait? Il faut que les choses soient ainsi. Le
mauvais exemple est donné aux mâles et aux femelles
d'ici-bas par le mâle et la femelle de là-haut, le soleil
et la lune, qui font un détestable ménage et ne sont
jamais ensemble.
Holà trêve à la raillerie, cria le chevalier, ou je
t'extermine, et j'extermine ces démons et leurs déesses,
et j'en purge cette caverne!
Le vieux répondit avec un rire de bateleur: Purge,
mon ami! voici la formule séné, rhubarbe, sel d'Ep-
som. Le séné balaye l'estomac, la rhubarbe nettoie le
duodenum, le sel d'Epsom ramone les intestins.
Pécopin furieux s'élança sur lui, l'épée haute; mais
à peine son cheval avait-il fait un pas qu'il le sentit.
trembler et s'affaisser. Il regarda. Un froid et blanc
rayon de jour pénétrait dans l'antre et glissait sur les
dalles bleuies. Excepté le vieux chasseur, toujours sou-
riant et immobile, tous les assistants commençaient à
s'effacer. Le chandelier et les torches se mouraient; la
prunelle des spectres, que la brusque incartade de
Pécopin avait un moment ranimée, n'avait plus de re-
gard et, à travers l'énorme torse d'airain du géant
Nemrod, comme à travers une jarre de verre, Pécopiu
distinguait nettement les piliers du fond de la salle.
Son cheval devenait impalpable et fondait lentement
LEt!Hri\[. 1. 26
sous lui. Les pieds de Pécopin étaient près de toucher
la terre.
Tout à coup un coq chanta. Il y avait je ne sais
quoi de terrible dans ce chant clair, métallique et
vibrant, qui traversa.l'oreille de Pécopin comme une
lame d'acier. Au même instant un vent frais passa, son
cheval s'évanouit sous lui, il chancela et [Link].
Quand il se redressa, tout avait disparu.
Il se trouvait seul, debout sur le sol, l'épée à la
main, dans un ravin obstrué de bruyères, à quelques
pas d'une eau qui écumait dans les rochers, à la porte
d'un vieux château. Le jour naissait. Il leva les yeux
et poussa un cri de joie. Ce château, c'était le Fal-
kenburg.
OU L'ON VOIT QUELLE EST LA FIGURE DE RHÉTORIQUE
DONT LE BON DIEU USE LE PLUS VOLONTIERS
Le coq chanta une seconde fois. Son chant partait
de la basse-cour du château. Ce coq, dont la voix
venait de faire écrouler autour de Pécopin le palais
plein de vertiges des chasseurs nocturnes, avait peut-
être cette nuit/même becqueté les miettes qui tom-
baient chaque soir des mains bénies de Bauldour.
0 puissance de l'amour! force généreuse du coeur
chaud rayonnement dés belles passions et des belles
années! A peine Pécopin eut-il revu ces tours bien-
aimées, que la fraîche et éblouissante image de sa
fiancée lui apparut et le remplit de lumière, et qu'il
sentit se dissoudre en lui comme une fumée toutes les
misères du passé, et les ambassades, et les rois, et les
voyages, et les spectres, et l'effrayant gouffre de visions
dont il sortait.
Certes, ce n'est pas ainsi, avec la tête haute et le
regard enflammé, que le prêtre couronné dont parle le
Speculum historiale émergea du milieu des fantômes
après qu'il eut visité le sombre et splendide intérieur
du dragon d'airain. Et, puisque cette figure redoutable
vient d'apparaître à celui qui raconte ces histoires, il
convient de lui jeter une malédiction, et d'imposer ici
un stigmate à ce faux sage qui avait deux faces, tour-
nées l'une vers la clarté, l'autre vers l'ombre, et qui
était à la fois pour Dieu le pape Sylvestre II et pour le
diable le magicien Gerbert.
Vis-à-vis les traîtres et les personnages doubles, la
haine est devoir. Tout parisien doit, en passant, une
pierre à Périnet Leclerq, tout espagnol au comte Ju-
lien, tout chrétien à Judas, et tout homme à Satan.
Du reste, ne l'oublions pas, Dieu met invariable-
ment le jour à côté de la nuit, le bien auprès du mal,
l'ange en face du démon. L'enseignement austère de la
providence résulte de cette éternelle et sublime anti-
thèse. Il semble que Dieu dise sans cesse Choisis-
sez. Au onzième siècle, en regard du prêtre cabaliste
Gerbert il plaça le chaste et savant Emuldus. Le magi-
cien fut pape, le saint docteur fut médecin. En sorte
que les hommes purent voir sous le même ciel, parmi
les mêmes événements et à la même époque, la science
blanche dans la robe noire et la science noire dans la
robe blanche.
Pécopin avait remis son épée au fourreau et mar-
chait à grands pas vers le manoir, dont les fenêtres,
déjà égayées d'un rayon de soleil, semblaient rendre
à l'aube son sourire. Comme il approchait du pont,
duquel il ne reste qu'une arche aujourd'hui, il entendit
derrière lui une voix qui disait Eh bien, chevalier
de Sonneck, ai-je tenu ma promesse?
XVI
OU EST TRAITÉE LA QUESTION DE SAVOIR SI L'ON PEUT
RECONNAITRE QUELQU'UN QU'ON NE CONNAIT PAS
Il se retourna. Deux hommes étaient debout dans
la bruyère. L'un était le piqueur masqué, et Pécopin
frissonna en l'apercevant. Il portait sous son bras un
grand portefeuille rouge. L'autre était un vieux petit
homme bossu, boiteux et fort laid. C'était lui qui avait
parlé à Pécopin, et Pécopin cherchait à se rappeler ou
il avait vu ce visage.
Mon gentilhomme, reprit le bossu, tu ne me re-
connais donc pas?
Si fait, dit Pécopin.
A la bonne heure
Vous êtes l'esclave des bords de la mer Rouge.
Je suis le chasseur du bois des pas perdus,
répondit le petit homme.
C'était le diable.
Sur ma foi, repartit Pécopin, soyez ce qu'il vous
plaît d'être; mais, puisque en somme vous m'avez tenu
parole, puisque me voilà à Falkenburg, puisque je vais
revoir Bauldour, je suis vôtre, messire, et en toute
loyauté je vous remercie.
Cette nuit tu m'accusais. Que t'ai-je dit?
Vous m'avez dit Attends la fin.
Eh bien, maintenant tu me remercies; et je te
dis encore Attends la fin Tu te pressais peut-être
trop de m'accuser, tu te hâtes peut-être trop de me
remercier.
En parlant ainsi, le petit bossu avait un air inexpri-
mable. L'ironie, c'est le visage même du diable. Pé-
copin tressaillit.
Que voulez-vous dire?
Le diable lui montra le piqueur masqué.
Reconnais-tu cet homme ?
Oui.
Le connais-tu ?
Non.
Le piqueur se démasqua; c'était Érilangus. Pécopin
se sentit trembler. Le diable continua
Pécopin, tu étais mon créancier. Je te devais deux
choses, cette bosse et ce pied-bot. Or je suis bon dé-
biteur. Je suis allé trouver ton ancien valet Érilangus,
pour m'informer de tes goûts. Il m'a conté que tu
aimais la chasse. Alors j'ai dit Ce serait dommage de
ne pas faire chasser la chasse noire à ce beau chasseur.
Comme le soleil baissait, je t'ai rencontré dans une
clairière. Tu étais dans le bois des pas perdus. J'arri-
vais à temps; le nain Roulon t'allait prendre pour lui,
je t'ai pris pour moi. Voilà.
Pécopin frémissait involontairement. Le diable
ajouta:
Si tu n'avais eu ton talisman, jet'aurais gardé.
Mais j'aime autant que les choses soient comme elles
sont. La vengeance se doit assaisonner à diverses
sauces.
Mais enfin que veux-tu dire, démon? reprit Pé-
copin avec effort.
Le diable poursuivit
Pour récompenser Érilangus de ses renseigne-
ments, je l'ai fait mon portefeuille. Il a de bons béné-
fices.
Mauvais drôle, me diras-tu enfin ce que cela
signifie? répéta Pécopin.
Que t'avais-je promis?
Qu'après cette nuit passée en chasse avec toi, au
soleil levant, tu me ramènerais au Falkenburg.
T'y voici.
Dis-moi, démon, est-ce que Bauldour est morte?
–Non.
Est-ce qu'elle est mariée?
Non.
Est-ce qu'elle a pris le voile?
Non.
Est-ce qu'elle n'est plus au Falkenburg?
Si.
Est-ce qu'elle ne m'aime plus?
Toujours.
En ce cas, si tu dis vrai, s'écria Pécopin, respi-
rant comme s'il eût été délivré, du poids d'une
montagne, qui que tu sois et quoi qu'il arrive/je te
remercie.
Va donc! dit le diable, tu es content, et moi
aussi.
Cela dit, il saisit Érilangus dans ses bras, quoiqu'il
fut petit et qu'Érilangus fût grand; puis, tordant sa
jambe difforme autour de l'autre et se dressant sur la
pointe du pied, il fit une pirouette, .et Pécopin le vit
s'enfoncer en terre comme une vrille. Une seconde
après il avait disparu.
La terre en se refermant sur le diable laissa échap-
per une jolie petite lueur violette semée d'étincelles
vertes, qui s'en alla gaîment, avec force gambades et
cabrioles, jusqu'à la forêt, où elle resta quelque temps
arrêtée et comme accrochée dans les arbres, les colo-
rant de mille nuances lumineuses, ainsi que fait l'arc-
en-ciel lorsqu'il se mêle à des feuillages.
XVII
LES BAGATELLES DE LA PORTE
Pécopin haussa les épaules. Bauldourest vivante,
Bauldour est libre, pensa-t-il, et Bauldour m'aime!
Que puis-je craindre? Il y avait hier au soir, avant
que je rencontrasse ce démon, cinq ans précisé-
ment que je l'avais quittée. Eh bien, il y aura cinq
ans et un jour? je vais la revoir plus belle que jamais.
La femme, c'est le beau sexe; et vingt ans, c'est le
bel âge.
Dans ces temps de fidélités robustes, on ne s'éton-
nait pas de cinq ans.
Tout en monologuant de la sorte, il approchait du
château et il reconnaissait avec joie chaque bossage du
portail, chaque dent de la herse et chaque clou du
pont-levis. Il se sentait heureux et bienvenu. Le seuil
de la maison qui nous a vus enfants sourit en nous
revoyant hommes comme le visage satisfait d'une
mère.
Comme il traversait le pont, il remarqua près de la
troisième arche un fort beau chêne dont la tête dépas-
sait de très haut le parapet. C'est singulier, se dit-il,
il n'y avait point d'arbre là. Puis il se souvint que,
deux ou trois semaines avant le jour où il avait ren-
contré la chasse du palatin, il avait joué avec Bauldour
au jeu des glands et des osselets, en s'accoudant au
parapet du pont, et que, précisément à cet endroit, il
avait laissé tomber un gland dans le fossé. Diable
pensa-t-il, le gland s'est fait chêne en cinq ans. Voilà
un bon terrain.
Quatre oiseaux perchés dans ce chêne y jasaient à
qui mieux mieux; c'étaient un geai, un merle, une
pie, et un corbeau. Pécopin y fit à peine attention; non
plus qu'à un pigeon qui roucoulait dans un colombier,
et à une poule qui gloussait dans la basse-cour. Il ne
songeait qu'à Bauldour, et il se hâtait.
Le soleil étant sur l'horizon, les valets de concier-
gerie venaient de baisser le pont-levis. Au moment ou
Pécopin entra sous la porte, il entendit derrière lui un
éclat de rire qui semblait venir de très loin, quoique
parfaitement distinct et fort prolongé. Il regarda par-
tout au dehors et ne vit personne. C'était le diable qui
riait dans sa caverne.
Il y avait sous la voûte un réservoir d'eau que
l'ombre et la réverbération changeaient en miroir. Le
chevalier s'y pencha. Après les fatigues de ce long
voyage, qui lui avait à peine laissé sur le corps quelques
haillons, surtout après les secousses de cette nuit de
chasse surnaturelle, il s'attendait à avoir effroi de lui-
même. Pas du tout. Était-ce vertu du talisman que lui
avait donné la sultane, était-ce l'effet de l'élixir que
le diable lui avait fait boire, il était plus charmant,
plus frais, plus jeune et plus reposé que jamais. Ce
qui l'étonna surtout, ce fut de se voir couvert de vête-
ments tout neufs et très magnifiques. Les idées étaient
tellement brouillées dans son cerveau qu'il ne put se
rappeler à quel instant de la nuit on l'avait équipé de
la sorte. Il était fort beau ainsi. Il avait l'habit d'un
prince et l'air d'un génie.
Tandis qu'il se mirait, un peu surpris, mais fort
satisfait et se trouvant à son goût, il .entendit un
second éclat de rire plus joyeux encore que le .pre-
mier. Il se retourna et ne vit personne. C'était le diable
qui riait dans sa caverne.
11 traversa la cour d'honneur. Les hommes d'armes
se penchèrent aux créneaux des murailles; aucun ne
le reconnut, et il n'en reconnut aucun. Les servantes
à jupons courts qui battaient le linge au bord des la-
voirs se retournèrent; aucune ne le reconnut, et il
n'en reconnut aucune. Mais il avait si bonne figure,
qu'on le laissa passer. Grande mine suppose grand
nom.
Il savait son chemin et se dirigea vers la petite
tourelle-escalier qui conduisait à la chambre de Baul-
dour. Tout en franchissant la cour, il lui sembla que
les façades du château étaient un peu bien assombries
et ridées, et que les lierres qui étaient aux murailles
du nord s'étaient démesurément épaissis, et que les
vignes qui étaient aux murailles du midi avaient
singulièrement grossi. Mais un coeur amoureux
-s'émërveille-t-il pour quelques pierres noires et quel-
ques feuilles de plus ou de moins?
Quand il arriva à la tourelle, il eut quelque peine à
en reconnaître la'porte. La voûte de cet escalier était
une voûte quartier-de-vis suspendue en tour ronde,
et, au moment ou Pécopin était parti du pays, le père
de Bauldour venait d'en faire reconstruire l'entrée à
neuf avec du beau grès blanc de Heidelberg. Or cette
entrée, qui, selon le calcul de Pécopin, était bâtie
depuis cinq ans à peine, était maintenant fort brunie
et toute refendue et rongée par les herbes, et elle
abritait sous sa voussure trois ou quatre nids d'hiron-
delles. Mais un coeur amoureux s'étonne-t-il pour
quelques nids d'hirondelles?
Si les éclairs avaient coutume de monter les esca-
liers, je leur comparerais Pécopin. En un clin d'œil il
fut au cinquième étage, devant la porte du retrait de
Bauldour. Cette porte-là, du moins, n'était ni noircie
ni changée; elle était toujours propre, gaie, nette et
sans tache, avec ses ferrures luisantes comme l'argent,
avec les nœuds de son bois clairs comme la prunelle
d'une belle fille, et l'on voyait que c'était bien cette
même porte virginale que la jeune châtelaine n'avait
jamais manqué de faire laver par ses femmes chaque
matin. La clef était à la serrure, comme si Bauldour
eût attendu Pécopin.
Il n'avait qu'à poser la main sur cette clef et à en-
trer. Il s'arrêta. Il était haletant de joie, de tendresse
et de bonheur, et un peu aussi d'avoir monté cinq
étages. De grandes flammes. roses passaient devant
ses yeux, et il lui semblait qu'elles rafraîchissaient son
front. Un bourdonnement lui remplissait la tête son
cœur battait dans ses tempes.
Quand ce premier moment fut calmé, quand le si-
lence commença à se faire en lui, il écouta. Comment
dire ce qui s'émut dans cette pauvre âme ivre d'amour?
Il entendit à travers la porte le bruit d'un rouet dans
la chambre.
XVIII
OU LES ESPRITS GRAVES APPRENDRONT QUELLE EST
LA PLUS IMPERTINENTE DES MÉTAPHORES
A la rigueur, ce pouvait bien ne pas être le rouet
de Bauldour, ce n'était peut-être que le rouet d'une
de ses femmes; car auprès de sa chambre Bauldour
avait son oratoire, ou souvent elle passait ses journées.
Si elle filait beaucoup, elle priait plus encore. Pécopin
se dit bien un peu tout cela; mais il n'en écouta pas
moins le rouet avec ravissement. Ce sont là de ces
bêtises d'homme qui aime, qu'on fait surtout quand on
a un grand esprit et un grand cœur.
Les moments comme celui où se trouvait Pécopin
se composent d'extase qui -veut attendre et d'impa-
tience qui veut entrer; l'équilibre dure quelques minutes,
puis il vient un instant ou l'impatience l'emporte.
Pécopin tremblant posa enfin la main sur la clef, elle
tourna dans la serrure, le pêne céda, la porte s'ouvrit;
il entra.
Ah! pensa-t-il, je me suis trompé, ce n'était pas
le rouet de'Bauldour.
En effet, il y avait bien dans la chambre quelqu'un
qui filait, mais c'était une vieille femme. Une vieille
femme, c'est trop peu dire; c'était une vieille fée, car
les fées seules atteignent à ces âges fabuleux et a ces
décrépitudes séculaires. Or cette duègne paraissait
avoir et avait nécessairement plus de cent ans. Figurez-
vous, si vous pouvez, une pauvre petite créature humaine
ou surhumaine courbée, pliée, cassée, tannée, rouillée,
éraillée, écaillée, renfrognée, ratatinée et rechignée
blanche de sourcils et de cheveux, noire de dents et
de lèvres, jaune du reste; maigre, chauve, glabre, ter-
reuse, branlante et hideuse. Et, si vous voulez avoir
quelque idée de ce visage, où mille rides venaient abou-
tir à la bouche comme les raies d'une roue au moyeu,
imaginez que vous voyez vivre l'insolente métaphore
des latins, ~MM~. Cet être vénérable et horrible
était assis ou accroupi près de la fenêtre, les yeux
baissés sur son rouet et le fuseau à la main comme
une parque.
La bonne dame était probablement fort sourde; car,
au bruit que firent la porte en s'ouvrant et Pécopin en
entrant, elle ne bougea pas.
Cependant le chevalier ôta son infule et son bico-
quet, comme il sied devant des personnes d'un si grand
âge, et dit en faisant un pas Madame la duègne,
où est Bauldour?
La dame centenaire leva les yeux, laissa tomber son
fil, trembla de tous ses petits membres, poussa un petit
cri, se souleva à demi sur la chaise, étendit vers Pé-
copin ses longues mains de squelette, fixa sur lui son
œil de larve, et dit avec une voix faible et osseuse qui
semblait sortir d'un sépulcre 0 ciel! chevalier Pé-
copin que voulez-vous? vous faut-il des messes? 0 mon
Dieu Seigneur! Chevalier Pécopin, vous êtes donc
mort, que voilà votre ombre qui revient?
–Pardieu, ma bonne dame, répondit Pécopin,
éclatant de rire et parlant très haut pour que Bauldour
l'entendît si elle était dans son oratoire, un peu surpris
pourtant que cette duègne sût son nom, je ne suis
pas mort. Ce n'est pas mon ombre qui apparaît;
c'est moi qui reviens, s'il vous plaît, moi, Pécopin, un
bon revenant de chair et d'os. Et je ne veux pas de
messes, je veux un baiser de ma fiancée, de Bauldour,
que j'aime plus que jamais. Entendez-vous, ma bonne
dame?
Comme il achevait ces mots, la vieille se jeta à son
cou.
C'était Bauldour.
Hélas! la nuit de chasse du diable avait duré cent.
ans.
Bauldour n'était pas morte, grâce à Dieu ou au dé-
mon mais, au moment ou Pécopin, aussi jeune et plus
beau peut-être qu'autrefois, la retrouvait et la revoyait,
la pauvre fille avait cent vingt ans et un jour.
XIX
BELLES ET SAGES PAROLES DE QUATRE PHILOSOPHES
A DEUX PIEDS ORNÉS DE PLUMES
Pécopin éperdu s'enfuit. 11 se précipita au bas de
l'escalier, traversa la cour, poussa la porte, passa le
pont, gravit l'escarpement, franchit le ravin, sauta le
torrent, troua la broussaille, escalada la montagne, et
se réfugia dans la forêt de Sonneck. Il courut tout le
jour, effaré, épouvanté, désespéré, fou. Il aimait tou-
jours Bauldour, mais il avait horreur de ce spectre. Il
ne savait plus où en était son esprit, où en était sa
mémoire, où en était son cœur. Le soir venu, voyant
qu'il [Link] tours de son château natal, il dé-
chira ses riches vêtements ironiques qui lui venaient
du diable, et les jeta dans le profond torrent de Son-
neck. Puis il s'arracha les cheveux, et tout à coup il
s'aperçut qu'il tenait à la main une poignée de cheveux
blancs. Puis voilà que subitement ses genoux trem-
blèrent, ses reins fléchirent, il fut obligé de s'appuyer
à un arbre, ses mains étaient affreusement ridées. Dans
LE RHIN. t. 27
l'égarement de sa douleur, n'ayant plus conscience de
ce qu'il faisait, il avait saisi le talisman suspendu à son
cou, en avait brisé la chaîne et l'avait jeté au torrent
avec ses habits.
Et les paroles de l'esclave de la sultane s'étaient
sur-le-champ accomplies. 11 venait de vieillir de cent
ans en une minute. Le matin il avait perdu ses amours,
le soir il perdait sa jeunesse. En ce moment-là, pour
la troisième fois dans cette fatale journée, quelqu'un
éclata de rire quelque part derrière lui. Il se retourna
et ne vit personne. Le diable riait dans sa caverne.
Que faire après ce dernier accablement? Il ramassa
à terre un cotret oublié par quelque fagotier; et, ap-
puyé sur ce bâton, il marcha péniblement vers son
château, qui par bonheur était fort. proche. Comme il
y arrivait, il vit aux derniers rayons du crépuscule un
geai, une pie, un merle et un corbeau qui étaient per-
chés sur le toit de la porte entre les girouettes et qui
semblaient l'attendre. Il entendit une poule qu'il ne
voyait pas et qui disait Pécopin! Pécopin! Et il enten-
dit un pigeon qu'il ne voyait pas et qui disait Baul-
dour Bauldour ~MMoMr/ Alors il se souvint de son
rêve de Bacharach et des paroles que lui avait adressées
jadis hélas! il y avait cent cinq ans de cela! le
vieillard qui rangeait des souches le long d'un mur
Sire, pour le jeune homme, le merle siffle, le geai gar-
rule, la pie glapit, le cor&~M croasse, le pigeon rou-
coule, la poule glousse; pour le vieillard, les oiseaux
parlent. Il prêta donc l'oreille, et voici le dialogue qu'il
entendit
LE MERLE.
Enfin, mon beau chasseur, te voilà de retour.
LE GEAI.
Tel qui part pour un an croit partir pour un jour.
LE CORBEAU.
Tu fis la chasse à l'aigle, au milan, au vautour.
LA PIE.
Mieux eût valu la faire au doux oiseau d'amour!
LA POULE.
Pécopin! Pécopin!
LE PIGEON.
Bauldour! Bauldour! Bauldour!
LETTRE XXII
BINGEN
Un souvenir au peintre Poterlet. Bingen. Un peu d'histoire. Com-
ment les villes se font dans les confluents. Paysage. Le Johan-
nisberg. Le Niederwald. L'Ehrenfels. Le Ruppertsberg. Les
ruines de Disibodenberg. Toutes sortes d'antithèses que le bon Dieu
se plait à faire. L'auteur dénonce à l'indignation publique l'abomi-
nable res(aMrat:on de l'abbaye de Saint-Denis. Bingen à vol d'oiseau.
Le couplet de Barberousse. Les poëtes sont des empereurs; il faut
bien que de temps en temps les empereurs soient des poëtes. Chant
de Quasimodo chanté sur le Rhin. Rudesheim. Éloge senti et
littéraire du vent du sud. Comment on mange à Bingen. Un gros
major et un savant chétif. Monographie de la table d'hôte.
M. Chose et M. Machin. Le poëte et l'avocat. Les sagres bleues.
L'auteur défie qui que ce soit de comprendre quoi que ce soit aux
vingt dernières lignes de cette lettre.
Mayence, 15 septembre.
Vous me grondez dans votre dernière lettre, mon
ami, vous avez un peu tort et un peu raison. Vous avez
tort pour ce qui est de l'église d'Épernay, car je n'ai
pas réellement écrit ce que vous croyez avoir lu. Et
puis en même temps vous avez raison, car il paraît que
je n'ai pas été clair. Vous m'écrivez que vous avez pris
des renseignements au sujet de l'église d'Épernay,
« que je me suis trompé en l'attribuant à M. Poterlet-
Galichet, que M. Poterlet-Galichet, brave, digne et ho-
norable bourgeois d'Épernay, est parfaitement étranger
à la construction de l'église, et qu'en outre il y a dans
la ville deux hommes fort distingués, du nom de Po-
terlet, un ingénieur de rare mérite et un jeune peintre
plein d'avenir ». Je souscris à tout cela; et j'ai connu
moi-même, il y a dix ans, un jeune et charmant peintre
qui s'appelait Poterlet, et qui, si la mort ne l'avait
enlevé à vingt-cinq ans, serait aujourd'hui un grand
talent pour le public comme il était en 1829 un grand
talent pour ses amis. Mais je n'ai pas dit ce que vous
me faites dire. Relisez ma lettre, la seconde, je crois;
je n'y attribue pas le moins du monde l'église d'Éper-
nay à M. Galichet. Je dis seulement Cette église
me fait /< «
d'avoir été bâtie )), etc. Plaisanterie quel-
conque qui ne tombe que sur l'église.
Ce petit compte réglé, je reviens d'Épernay à Bin-
gen. La transition est brusque et le pas est large; mais
vous êtes de ces écouteurs intelligents et doux, péné-
trés de la nécessité des choses et de la loi des natures,
qui accordent aux poëtes les enjambements et aux
rêveurs les enjambées.
Bingen est une jolie et belle ville, à la fois blanche
et noire, grave comme une ville antique et gaie comme
une ville neuve, qui, depuis le consul Drusus jusqu'à
l'empereur Charlemagne, depuis l'empereur Charlema-
gne jusqu'à l'archevêque Willigis, depuis l'archevêque
Willigis jusqu'au marchand Montemagno depuis le
marchand Montemagno jusqu'au visionnaire Holz-
hausen, depuis le visionnaire Holzhausen jusqu'au no-
taire Fabre actuellement régnant dans le château de
Drusus, s'est peu à peu agglomérée et amoncelée, mai-
son à maison, dans l'Y du Rhin et de la Nahe, comme
la rosée s'amasse goutte à goutte dans le calice d'un
lys. Passez-moi cette comparaison, qui a le tort d'être
fleurie, mais qui a le mérite d'être vraie, et qui repré-
sente fidèlement, et pour tous les cas possibles, le
mode de formation d'une ville dans un confluent.
Tout contribue à faire de Bingen une sorte d'anti-
thèse bâtie au milieu d'un paysage qui est lui-même
une antithèse vivante. La ville, pressée à gauche par
la rivière, à droite par le fleuve, se développe en forme
de triangle autour d'une église gothique adossée à une
citadelle romaine. Dans la citadelle, qui date du pre-
mier siècle et qui a longtemps servi de repaire aux
chevaliers bandits, il y a un jardin de curé; dans
l'église, qui est du quinzième siècle, il y a le tombeau
d'un docteur quasi sorcier, ce Barthélemy de Holzhau-
sen, que l'électeur de Mayence eût probablement fait
brûler comme devin s'il ne l'avait payé comme astro-
logue. Du côté de Mayence rayonne, étincelle et ver-
doie la fameuse plaine-paradis qui ouvre le Rhingau.
Du côté de Coblentz les sombres montagnes de Leyen
froncent le sourcil. Ici la nature rit comme une belle
nymphe étendue toute nue sur l'herbe; là elle menace
comme un géant couché.
Mille souvenirs, représentés l'un par une forêt,
l'autre par un rocher, l'autre par un édifice, se mêlent
et se heurtent dans ce coin du Rhingau. Là-bas ce
coteau vert, c'est le joyeux Johannisberg; au pied du
Johannisberg, ce redoutable donjon carré qui flanque
l'angle de la forte ville de Rudesheim a servi de tête
de pont aux romains. Au sommet du Niederwald, qui
fait face à Bingen, au bord d'une admirable forêt, sur
la montagne qui commence maintenant l'encaissement
du Rhin, et qui avant les temps historiques en barrait
l'entrée, un petit temple à colonnes blanches, pareil à
une rotonde de café parisien, se dresse au-dessus du
morose et superbe Ehrenfels, construit au douzième
siècle par l'archevêque Siegfried, mornes tours qui ont
été jadis une formidable citadelle et qui sont aujour-
d'hui une ruine magnifique. Le joujou domine et hu-
milie la forteresse. De l'autre côté du Rhin, sur le Rup-
pertsberg, qui regarde le Niederwald, dans les ruines
du couvent de Disibodenberg, le puits bénit, creusé
par sainte Hildegarde, avoisine l'infâme tour bâtie par
Hatto. Les vignes entourent le couvent, les gouffres
environnent la tour. Des forgerons se sont établis dans
la tour, le bureau des douanes prussiennes s'est installé
dans le couvent. Le spectre de Hatto écoute sonner
l'enclume, et l'ombre de Hildegarde assiste au plom-
bage des colis.
Par un contraste bizarre, l'émeute de Civilis qui
détruisit le pont de Drusus, la guerre du Palatinat qui.
détruisit le pont de Willigis, les légions de Tutor, les
querelles des gaugraves Adolphe de Nassau et Didier
d'Isembourg, les normands en 890, les bourgeois de
Creuznach en 1279, l'archevêque Baudoin de Trèves
en 133A, la peste en 13&9, l'inondation en 1A58, le
bailli palatin Goler de Ravensberg en 1~96, le landgrave
Guillaume de Hesse en 150A, la guerre de trente ans,
les armées de la révolution et de l'empire, toutes les
dévastations ont successivement traversé cette plaine
heureuse et sereine, tandis que les plus ravissantes
figures de la liturgie et de la légende, Gela, Jutta, Liba,
Guda; Gisèle, la douce fille de Brœmser; Hildegarde,
l'amie de saint Bernard; Hiltrude, la pénitente du pape
Eugène, ont habité tour à tour ces sinistres rochers.
L'odeur du sang est encore dans la plaine, le parfum
des saintes et des belles remplit encore la montagne.
Plus vous examinez ce beau lieu, plus l'antithèse se
multiplie sous le regard et sous la pensée. Elle se con-
tinue sous mille formes. Au moment ou la Nahe dé-
bouche à travers les arches du pont de pierre, sur le
parapet duquel le lion de Hesse tourne le dos à l'aigle
de Prusse, ce qui fait dire aux hessois qu'il dédaigne
et aux prussiens qu'il a peur, au moment, dis-je, ou la
Nahe, qui arrive tranquille et lente du Mont-Tonnerre,
sort de dessous ce pont-limite, le bras vert de bronze
du Rhin saisit brusquement la blonde et indolente
rivière et la plonge dans le Bingerloch. Ce qui se fait
dans le gouffre est l'affaire des dieux. Mais il'est cer-
tain que jamais Jupiter ne livra naïade plus endormie à
fleuve plus violent.
L'église de Bingen est badigeonnée en gris au de-
hors comme au dedans. Cela est absurde. Pourtant je
vous déclare que les abominables restaurations qui se
font maintenant en France finiront par me réconcilier
avec le badigeon. Pour le dire en passant, je ne con-
nais rien en ce genre de plus déplorable que la restau-
ration de l'abbaye de Saint-Denis, achevée à cette
heure, hélas! et la restauration de Notre-Dame de Pa-
ris, ébauchée en ce moment. Je reviendrai quelque
jour, soyez-en certain, sur ces deux opérations bar-
bares. Je ne puis me défendre d'un sentiment de honte
personnelle quand je songe que la première s'est ac-
complie à nos portes et que la seconde se fait au centre
même de Paris. Nous sommes tous coupables de ce
double crime architectural, par notre silence, par notre
tolérance, par notre inertie, et c'est sur nous tous
contemporains que la postérité fera un jour juste-
ment retomber son blâme et son indignation, lorsqu'en
présence de deux édifices défigurés, abâtardis, paro-
diés, mutilés, travestis, déshonorés, méconnaissables,
elle nous demandera compte de ces deux admirables
basiliques, belles entre les belles églises, illustres entre
les illustres monuments, l'une qui était la métropole de
la royauté, l'autre qui est la métropole de la France
Baissons la tête d'avance. De pareilles restaurations
équivalent à des démolitions.
Le badigeonnage, lui, se contente d'être stupide.
Il n'est pas dévastateur. 11 salit, il englue, il souille, il
enfarine, il tatoue, il ridiculise, il enlaidit; il ne détruit
pas. Il accommode la pensée de César Césariano ou de
Herwin de Steinbach comme la face de Gauthier Gar-
guille il lui met un masque de plâtre. Rien de plus.
Débarbouillez cette pauvre façade empâtée de blanc,
de jaune, ou de rose, ou de gris, vous retrouvez vivant
et pur le vénérable visage de l'église.
S'asseoir au haut du Kiopp, vers l'heure où le soleil
décline, et de là regarder la ville à ses pieds et autour
de soi l'immense horizon; voir les monts se rembru-
nir, les toits fumer, les ombres s'allonger et les vers
de Virgile vivre dans le paysage; aspirer dans un même
souffle le vent des arbres, l'haleine du ûeuve, la brise
des montagnes et la respiration de la ville, quand l'air
est tiède, quand la saison est douce, quand le jour
est beau, c'est une sensation intime, exquise, inexpri-
mable, pleine de petites jouissances secrètes voilées
par la grandeur du spectacle et la profondeur de la
contemplation. Aux fenêtres des mansardes, de jeunes
filles chantent, les yeux baissés sur leur ouvrage; les
oiseaux babillent gaîment dans les lierres de la ruine,
les rues fourmillent de peuple, et ce peuple fait un
bruit de travail et de bonheur; des barques se croisent
sur le Rhin, on entend les rames couper la vague, un
voit frissonner les voiles les colombes volent autour
de l'église; le fleuve miroite, le ciel pâlit; un rayon de
soleil horizontal empourpre au loin la poussière sur la
route ducale de Rudesheim à Biberich et fait étinceler
de rapides calèches qui semblent fuir dans un nuage
d'or portées par quatre étoiles. Les laveuses du Rhin
étendent leur toile sur les buissons, les laveuses de
la Nahe battent leur linge, vont et viennent, jambes
nues et les pieds mouillés, sur des radeaux formés de
troncs de sapins amarrés au bord de l'eau, et rient
de quelque touriste qui dessine l'Ehrenfels. La Tour
des Rats, présente et debout au milieu de cette joie,
fume dans l'ombre des montagnes.
Le soleil se couche, le soir vient, la nuit tombe,
es toits de la ville ne font plus qu'un seul toit, les
monts se massent en un seul tas de ténèbres où s'en-
fonce et se perd la grande clarté blanche du Rhin.
Des brumes de crêpe montent lentement de l'horizon
au zénith le petit dampschiff de Mayence à Bingen
vient prendre sa place de nuit le long du quai, vis-
à-vis de l'hôtel Victoria; les laveuses, leurs paquets
sur la tête, s'en retournent chez elles par les chemins
creux; les bruits s'éteignent, les voix se taisent; une
dernière lueur rose, qui ressemble au reflet de l'autre
monde sur le visage blême d'un mourant, colore encore
quelque temps, au faîte de son rocher, l'Ehrenfels,
pâle, décrépit et décharné. Puis elle s'efface, et
alors il semble que la tour de Hatto, presque inaper-
çue deux heures auparavant, grandit tout à coup et
s'empare du paysage. Sa fumée, qui était sombre pen-
dant que le jour rayonnait, rougit maintenant peu à
peu aux réverbérations de la forge, et, comme l'âme
d'un méchant qui se venge, devient lumineuse à mesure
que le ciel devient noir.
J'étais, il y a quelques jours, sur la plate-forme du
Klopp, et, pendant que toute cette rêverie s'accom-
plissait autour de moi, j'avais laissé mon esprit aller
je ne sais où, quand une petite croisée s'est subite-
ment ouverte sur un toit au-dessous de mes pieds, une
chandelle a brillé, une jeune fille s'est accoudée à la
fenêtre, et j'ai entendu une voix claire, fraîche, pure,
la voix de la jeune fille, chanter ce couplet sur
un air lent, plaintif et triste
Plas mi cavalier frances,
E la dona catalana,
E l'onraz del ginoes,
E la court de castelana,
Lou cantaz provenzales,
E la danza trevisana,
Eloucorpsaragones,
La mans a kara d'angles,
E lou donzel de Toscana.
J'ai reconnu les joyeux vers de Frédéric Barbe-
rousse, et je ne saurais vous dire quel effet m'a fait,
dans cette ruine romaine métamorphosée en villa de
notaire, au milieu de l'obscurité, à la lueur de cette
chandelle, à deux cents toises de la Tour des Rats
changée en serrurerie, à quatre pas de l'hôtel Victoria,
à dix pas d'un bateau à vapeur omnibus, cette poésie
d'empereur devenue poésie populaire, ce chant de
chevalier devenu chanson de jeune fille, ces rimes
romanes accentuées par une bouche allemande, cette
gaîté du. temps passé transformée en mélancolie ce
vif rayon des croisades perçant l'ombre d'à présent
et jetant brusquement sa lumière jusqu'à moi, pauvre
rêveur effaré.
Au reste, puisque je vous parle ici des musiques
qu'il m'est arrivé d'entendre sur les bords du Rhin,
pourquoi ne vous dirais-pas qu'à Braubach, au moment
ou notre dampschiff stationnait devant le port pour le
débarquement des voyageurs, des étudiants, assis sur
le tronc d'un sapin détaché de quelque radeau de la
Murg, chantaient en choeur, avec des paroles alle-
mandes, cet admirable air de Quasimodo, qui est une
des beautés les plus vives et les plus originales de
l'opéra de Mlle Berlin? L'avenir, n'en doutez pas, mon
ami, remettra à sa place ce sévère et remarquable
opéra, déchiré à son apparition avec tant de violence,
et proscrit avec tant d'injustice. Le public, trop sou-
vent abusé par les tumultes haineux qui se font autour
de toutes les grandes œuvres, voudra enfin reviser le
jugement passionné fulminé unanimement par les par-
tis politiques, les rivalités musicales et les coteries
littéraires, et saura admirer un jour cette douce et pro-
fonde musique, si pathétique et si forte, si gracieuse
par endroits, si douloureuse par moments; création où
se mêlent, pour ainsi dire dans chaque note, ce qu'il y
a de plus tendre et ce qu'il y a de plus grave, le cœur
d'une femme et l'esprit d'un penseur. L'Allemagne lui
rend déjà justice, la France la lui rendra bientôt.
Comme je me défie un peu des curiosités locales
exploitées, je n'ai pas été voir, je vous l'avoue, la mi-
raculeuse corne de bœuf, ni le lit nuptial, ni la chaîne
de fer du vieux Brœmser. En revanche, j'ai visité le
donjon carré de Rudesheim, habité à cette heure par
un maître intelligent qui a compris que cette ruine de-
vait garder son air de masure pour garder son air de
palais. Les logis sont comme les gentilshommes, d'au-
tant plus nobles qu'ils sont plus anciens. L'admirable
manoir que ce donjon carré! Des caves romaines, des
murailles romanes, une salle des Chevaliers dont la
table est éclairée d'une lampe fleuronnée pareille à
celle du tombeau de Charlemagne, des vitraux de la
renaissance, des molosses presque homériques. qui
aboient dans la cour, des lanternes de fer du treizième
siècle accrochées au mur, d'étroits escaliers à vis,
des oubliettes dont l'abîme effraye, des urnes sépul-
crales rangées dans une espèce d'ossuaire, tout un
ensemble de choses noires et terribles, au sommet
duquel s'épanouit une énorme touffe de verdure et de
fleurs. Ce sont les mille végétations de la ruine que le
propriétaire actuel, homme de vrai goût, entretient,
épaissit et cultive. Cela forme une terrasse odorante
et touffue, d'ou l'on contemple les magnificences du
Rhin. Il y a des allées dans ce monstrueux bouquet,
et l'on s'y promène. De loin, c'est une couronne de
près, c'est un jardin.
Les coteaux de Johannisberg abritent ce vénérable
donjon et le protégent contre le nord. Le vent tiède
du midi y entre par les fenêtres ouvertes sur le Rhin.
Je ne connais pas de souffle plus charmant et de vent
plus littéraire que le vent du sud. Il fait germer dans
la tête les idées riantes, profondes, sérieuses et no-
bles. En réchauffant le corps, il semble qu'il éclaire
l'esprit. Les athéniens, qui s'y connaissaient, ont
exprimé cette pensée dans une de leurs plus ingé-
nieuses sculptures. Dans les bas-reliefs de la tour des
Vents, les vents glacés sont hideux et poilus, et ont
rair stupide, et sont vêtus comme des barbares; les
vents doux et chauds sont habillés comme des philo-
sophes grecs.
A Bingen, je voyais quelquefois, à l'extrémité de
la salle ou je dînais, deux tables fort différemment ser-
vies. A l'une était assis, tout seul, un gros major ba-
varois, parlant un peu français, lequel regardait tous
les jours passer devant lui, sans presque y toucher,
un vrai dîner allemand complet à cinq services. A
l'autre table s'accoudait mélancoliquement devant un
plat de choucroute un pauvre diable qui, après avoir
mangé sa maigre pitance, achevait de dîner en dévo-
rant des yeux le festin pantagruélique de son voisin.
Je n'ai jamais mieux compris qu'en présence de cette
vivante parabole le mot de d'Ablancourt La provi-
dence met volontiers l'argent d'M?~ côté et l'appétit de
l'autre.
Le pauvre diable était un jeune savant, pâle, sérieux
et chevelu, fort épris d'entomologie et un peu amou-
reux d'une servante de l'auberge, ce qui est un goût
de savant. Du reste, un savant amoureux est un pro-
blème pour moi. Comment se comporte la passion,
avec ses soubresauts, ses colères, sa jalousie et son
temps perdu, au milieu de ce calme enchaînement
d'études exactes, d'expérimentations froides et d'ob-
servations minutieuses qui compose la vie du savant?
Vous représentez-vous, par exemple, de quelle façon
pouvait être amoureux le docte Huxham, qui dans son
beau traité De aere e/ morbis epidemicis, a consigné,
mois par mois, de 172/) à 17A6, les quantités de pluie
tombées à Plymouth pendant vingt-deux années consé-
cutives ?9
Vous figurez-vous Roméo, l'œil au microscope,
comptant les dix-sept mille facettes de l'œil d'une
mouche; don Juan, en tablier de serge, analysant le
paratartrate d'antimoine et le paratartrovinate de po-
tasse, et Othello, courbé sur une lentille de premier
grossissement, cherchant des gaillonnelles et des gom-
phonèmes dans la farine fossile des chinois?
Quoi qu'il en soit, en dépit de toute théorie con-
traire, mon entomologiste était amoureux. J1 causait
parfois, parlait français mieux que le major, et avait
un assez beau système du monde; mais il n'avait pas
le sou.
J'aime les systèmes, quoique j'y croie peu. Des-
cartes rêve, Huyghens modifie les rêveries de Descartes,
Mariotte modifie les modifications de Huyghens. Ou
Descartes voit des étoiles, Huyghens voit des globules
et Mariette voit des aiguilles. Qu'y a-t-il de prouvé
dans tout cela? Rien que la brièveté de l'homme et la
grandeur de Dieu.
C'est quelque chose.
Après tout, je le dis, j'aime les systèmes. Les sys-
tèmes sont les échelles au moyen desquelles on monte
à la vérité.
Quelquefois mon jeune savant venait boire une bou-
teille de bière à l'heure de la table d'hôte je prenais
un journal, je m'asseyais dans l'embrasure d'une croi-
sée, et je l'observais. La table d'hôte de l'hôtel Vic-
toria était fort mêlée et fort peu harmonieuse, comme
tout ce que le hasard fait par juxtaposition. Il y avait
au haut bout une assez vieille dame anglaise avec trois
jolis enfants. Une duègne plutôt qu'une nourrice; une
LKRmX.–t. 1. 28
tante plutôt qu'une mère. Je plaignais fort les pauvres
petits. La main de la bonne dame était un magasin de
tapes. Le major dînait quelquefois à côté de la dame
pour se mettre en appétit. Il causait avec un avocat
parisien en vacances, lequel allait à Bade j~rce que,
disait-il, il faut bien y aller, tout le monde y va. Près
de l'avocat s'asseyait un noble et digne gentilhomme
à cheveux blancs, plus qu'octogénaire, qui avait cet
air doux que donne l'approche de la tombe, et qui
citait volontiers des vers d'Horace. Comme il n'avait
pas de dents, le mot Mw~. dans sa prononciation, se
changeait en ?KO~; ce qui, dans cette bouche de vieil-
lard, avait un sens mélancolique.
En face du vieillard se posait un monsieur qui fai-
sait des vers français, et qui lut un jour à ses voisins,
après boire, un dithyrambe en vers libres sur la Hol-
lande, ou il parlait pompeusement des harangues qui
sortent de la mer. Des harangues dans la mer J'avoue
que, pour ma part, je n'y aurais guère trouvé que des
harengs.
Le tout était complété par deux gros marchands
alsaciens, enrichis par la contrebande des peaux de
belettes, qui sont aujourd'hui électeurs et jurés, et
qui fumaient leurs pipes tout en se racontant l'un à
l'autre des histoires toujours les mêmes. Quand ils
les avaient finies, ils les recommençaient. Comme ils
avaient invariablement oublié le nom des person-
nages dont ils parlaient, l'un disait Chose, et l'autre
~c/H. Ils se comprenaient.
Le faiseur de vers, le poëte, si vous voulez,
était un gaillard classique, philosophe, constitution-
nel, ironique et voltairien, qui se plaisait à saper,
comme il disait, les ~y'<?/!<~<~ c'est-à-dire à insulter,
tout en répétant les lieux communs contre les vieille-
ries, beaucoup de choses graves, mystérieuses et
saintes que les hommes respectent. Il aimait à ~on)!
c'était son expression, de grands coM~.s de ~:cg dans les
erreurs humaines; et, quoiqu'il ne lui arrivât jamais
d'attaquer les véritables moulins à vent du siècle, il
s'appelait lui-même dans ses gaités don QM;'c/;oMc. Je
l'appelais don <~M:'c/Me.
Quelquefois le poète et l'avocat, bien que faits pour
s'entendre, se querellaient. Le poëte, pour compléter
son portrait, était une intelligence inintelligible, un
esprit trouble en tout, un de ces hommes empêchés
qui bredouillent en parlant et qui griffonnent en écri-
vant. L'avocat l'écrasait de sa supériorité. Parfois le
poëte s'emportait et fâchait l'autre. Alors l'avocat
irrité parlait deux heures durant avec une éloquence
claire, limpide, coulante, transparente, intarissable,
comme parle le robinet de ma fontaine quand il a mis
son bonnet de travers.
Sur ce, l'entomologiste, qui avait de l'esprit, s'amu-
sait à son tour à écraser l'avocat. Il parlait sérieuse-
ment bien, se faisait admirer de la cantonade, et regar-
dait de temps en temps de côté si la jolie maritorne
l'écoutait.
Il avait un jour fort pertinemment péroré à propos
de vertu, de résignation et de renoncement; mais il
n'avait pas mangé. Or c'est un maigre souper que la
philosophie quand on n'a rien à mettre dessus. Je l'in-
vitai à diner; et, quoiqu'il eût à peine pu deviner, aux
deux ou trois mots que j'avais prononcés, de quel pays
j'étais, il voulut bien accepter. Nous causâmes. Il me
prit en amitié, et nous fimes dans File des Rats et sur
la rive droite du Rhin quelques excursions ensemble.
Je payais le batelier.
Un soir, comme nous revenions de la Tour de
Hatto, je le priai de souper avec moi. Le major était
à table. Mon docte compagnon avait pris dans l'ile un
beau scarabée à cuirasse d'azur, et, tout en me le
montrant, il s'avisa de me dire 7?~! n'est beaii comme
les M!M blettes. Sur ce, le major, qui écoutait, ne put
s'empêcher de l'interrompre Parbleu, monsieur, fit-il,
les ~cr~/CM ont du &o~ parfois ~0!<r faire marcher les
[Link] les C/<eMMa~ mais je ?!C vois pas CC ~M'~S OH~
de ~MM.
Voilà toutes mes aventures à Bingen. Du reste,
quoique cette ville ne soit pas grande, c'est une de
celles ou s'épanche le plus largement, du commis-
sionnaire au batelier, du batelier au cicerone, du cice-
rone à la servante, de la servante au valet d'auberge,
cette cascade de pourboires que je vous ai décrite
ailleurs, et au bas de laquelle la bourse de l'infortuné
voyageur arrive parfaitement exterminée, aplatie et
vide.
A propos, depuis Bacharach, je suis sorti des tha-
lers, des silbergrossen et des pfennings, et je suis
entré dans les florins et. les krelilzers. L'obscurité
redouble. Voici, pour peu qu'on se hasarde dans une
boutique, comment on dialogue avec les marchands
Combien ceci? Le marchand répond Mon.
sieur, un florin cinquante-trois kreutzers. Expli-
quez-vous plus clairement. Monsieur, cela fait un
thaler et deux gros et dix-huit pfennings de Prusse.
Pardon, je ne comprends pas encore. Et en argent
de France? Monsieur, un florin vaut deux francs trois
sous et un centime; un thaler de Prusse vaut trois
francs trois quarts; un silbergrossen vaut deux sous et
demi; un kreutzer vaut les trois quarts d'un sou; un
pfenning vaut les trois quarts d'un liard. Alors je
réponds comme le don César que vous savez C'est
~y/«:'< c~') et j'ouvre ma bourse au hasard, me
fiant à la vieille honnêteté qui est probablement cet
autel des ubiens dont parle Tacite. ~4ra M~'orM?~.
Les ténèbres se compliquent de la prononciation.
~j'gM~?' se prononce chez les hessois crcM~e, chez les
badois c/'i'c'A~ et en Suisse crMc~c.
LETTRE XXIII
MAYENCE
L'auteur définit le chemin de for. Particularités du chemin de fer de
Maycnce à Francfort.–Dévastations sauvages et progrès hideux du "bon
goût < L'auteur compare entre elles Cologne, Francfort et Mayence.
–La cathédrale de Mayence. –Édifice à double abside. -Plan geomé-
tral. Les clochers. -Portes de bronze. -Fac-simile de l'inscription.
-Voyage attentif et curieux de l'auteur a travers les tombeaux des arche-
vêques-électeurs. Dénombrement. Détails. Rapprochements.
Singulière histoire de l'astrologue Mabusius. M. Louis Colmar, pen-
dant de M. Antoine Berdolet. Jean et Adolphe de Kassau, pendants do
Adolphe et Antoine de Schauenbourg. II y a quarante-trois tombeaux.
Fastrada, femme de Charlemagno. Son épitaphe. Fac-similé.
792. Le bon vieux suisse qui raconte ces histoires.– Ameublements
dineronts des deux absides. Magnifique menuiserie rococo. SaUe
capitulaire. Cloître. Le bas-relief énigmatique. Frauenlob.
La fontaine de la place du marché. Inscriptions. Mayence du haut
de la citadelle. De quelle façon les femmes sont curieuses à Mayence.
Adlerstein. Ce que c'est que le point noir qu'on voit là-bas.
Mayence, septembre.
Mayence et Francfort, comme Versailles et Paris,
ne sont plus aujourd'hui qu'une même ville. Au moyen
âge il y avait entre les deux cités huit lieues, c'est-à-
dire deux journées; aujourd'hui cinq quarts d'heure
les séparent, ou plutôt les rapprochent. Entre la ville
impériale et la ville électorale, notre civilisation a jeté
ce trait d'union qu'on appelle un chemin de fer. Che-
min dé fer charmant, qui côtoie le Mein par instants,
qui traverse une verte, riche et vaste plaine, sans via-
ducs, sans tunnels, sans déblais ni remblais, avec de.
simples assemblages de bois sous les rails; chemin de
fer que les pommiers ombragent paternellement ainsi
qu'un sentier de village qui est livré, sans fossés ni
grilles, de plain-pied, à la bonhomie saturnienne des
gamins allemands, et tout le long duquel il semble
qu'une main invisible vous présente l'un après l'autre les
vergers, les jardins et les champs cultivés, les retirant
ensuite en hâte et les enfonçant pêle-mêle au fond du
paysage comme des étoffes dédaignées par l'acheteur.
Francfort et Mayence sont, comme Liège, d'admi-
rables villes dévastées par le bon goût. Je ne sais quelle
propriété corrosive ont l'architecture blafarde, les co-
lonnades de plâtre, les églises-théâtres et les palais-
guinguettes mais il est certain que toutes les pauvres
vieilles cités fondent et se dissolvent rapidement dans
ces affreux tas de maisons blanches. J'espérais voir à
Mayence le Martingsburg, résidence féodale des élec-
teurs-archevêques jusqu'au dix-septième siècle les
français en avaient fait un hôpital, les hessois l'ont
rasé pour agrandir le port franc. Quant à l'hôtel des
marchands, bâti en 1317 par la fameuse ligue des cent
villes, splendidement décoré des statues de pierre
des sept électeurs portant leurs blasons, au-dessous
desquels deux figures colossales soutenaient l'écu de
l'empire, on l'a démoli pour faire une place. Je comptais
me loger vis-à-vis, dans cette hôtellerie des Trois-
Couronnes, ouverte dès 1360 par la famille Cleemann,
à coup sûr la plus ancienne auberge de l'Europe; je
m'attendais à une de ces hôtelleries comme en décrit
le chevalier de Gramont, avec l'immense cheminée, la
grande salle à piliers et à solives, dont le mur n'est
qu'un vitrage maillé de plomb et, au dehors, la borne
à monter sur mule. Je n'y suis pas même entré. La
vieille auberge Cleemann est à présent une espèce de
faux hôtel Meurice, avec des rosaces en carton-pierre
aux plafonds, et aux fenêtres ce luxe de draperies et
cette indigence de rideaux qui caractérisent les hôtel-
leries allemandes.
Quelque jour, Mayence fera de la maison de 7?(HM
Mon<e et de la maison ZM?M jMn~ ce que Paris a fait
du vénérable logis du pilier des halles. On détruira,
pour le remplacer par quelque méchante façade ornée
d'un méchant buste, le toit natal de ce Jean Gensfleisch,
gentilhomme de la chambre de l'électeur Adolphe
de Nassau, que la postérité connaît sous le nom de
CM~ comme elle connaît, sous le nom de ~o-
Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre do
Louis XIV.
Cependant les vieilles églises défendent encore ce
qui les entoure; et c'est autour de sa cathédrale qu'il
faut chercher Mayence, comme c'est autour de sa col-
légiale qu'il faut chercher Francfort.
Cologne est une cité gothique encore attardée dans
l'époque romane; Francfort et Mayence sont deux cités
gothiques déjà plongées dans la renaissance, et même,
par beaucoup de côtés, dans le style rocaille et chinois.
De là, pour Mayence et Francfort, je ne sais quel air de
villes flamandes qui les distingue et les isole presque
parmi les villes du Rhin.
On sent à Cologne que les austères constructeurs
du Dôme, maître Gérard, maître Arnold et maître Jean,
ont longtemps empli toute la ville de leur souffle. Il
semble que ces trois grandes ombres aient veillé pen-
dant quatre siècles sur Cologne, protégeant l'église de
Plectrude, l'église d'Annon, le tombeau de Théophanie
et la chambre d'or des onze mille vierges, barrant la
route au faux goût, tolérant à peine les imaginations
presque classiques de la renaissance, gardant la pureté
des ogives et des archivoltes, sarclant les chicorées
de Louis XV partout où elles se hasardaient, mainte-
nant dans toute la vivacité de leurs profils et de leurs
arêtes les pignons taillés et les sévères hôtels du qua-
torzième siècle; et qu'elles ne se soient retirées, comme
le lion devant l'âne, qu'en présence de l'art bête et
abominable des architectes parisiens de l'empire et de
la restauration. A Mayence et à Francfort, l'architec-
ture Rubens, la ligne gonflée et puissante, le riche
caprice flamand, l'épaisse et inextricable végétation
des grillages de fer chargés de fleurs et d'animaux,
l'inépuisable variété des encoignures et des tourelles
la couleur, le phénomène; le contour joufllu, pansu,
opulent, ayant plus de santé encore que de beauté; le
mascaron, le triton, la naïade, le dauphin ruisselant,
toute la sculpture païenne charnue et robuste, l'orne-
mentation énorme, hyperbolique et exorbitante, le
mauvais goût magnifique, ont envahi la ville depuis le
commencement du dix-septième siècle, et ont empa-
naché et enguirlandé, selon leur poétique fantasque,
la vieille et grave maçonnerie allemande. Aussi ce ne
sont partout que devantures historiées, ouvrées et guil-
lochées frontons compliqués de pots à feu, de gre-
nades, de pommes de pin, de cippes et de rocailles,
offrant des profils de buissons d'écrevisses; et pignons
volutés à trois marteaux comme la perruque de céré-
monie de Louis XIV.
Vues à vol d'oiseau, Mayence et Francfort, ayant
l'une sur le Rhin, l'autre sur le Mein, la même posi-
tion que Cologne, ont nécessairement la même forme.
Sur la rive qui leur fait face, le pont de bateaux de
Mayence a produit Castel, et le pont de pierre de
Francfort a produit Sachshausen, comme le pont de
Cologne a produit Deutz.
Le dôme de Mayence, de même que les cathédrales
de Worms et de Trèves, n'a pas de façade, et se ter-
mine à ses deux extrémités par deux chœurs. Ce sont
deux absides romanes, ayant chacune son transept,
qui se regardent et que réunit une grande nef. On
dirait deux églises soudées l'une à l'autre par leur façade.
Les deux croix se touchent et se mêlent [Link] pied.
Cette disposition géométrale engendre en élévation six
campanules, c'est-à-dire sur chaque abside un gros
clocher entre deux tourelles, ainsi que le prêtre entre
le diacre et le sous-diacre, symbolisme que reproduit,
comme je l'ai déjà dit ailleurs, la grande rosace de nos
.cathédrales entre ses deux ogives.
Les deux absides dont la réunion compose la cathé-
drale de Mayence sont de deux époques différentes,
et, quoique presque identiques en dessin géométral,
aux dimensions près, présentent, comme édifice, un
contraste complet et frappant. La première et la moins
grande date du dixième siècle. Commencée en 978,
elle a été terminée en 1009. La seconde, dont le gros
clocher a deux cents pieds de haut, a été commencée
peu après, mais elle a été incendiée en 1190, et depuis
lors chaque siècle y a mis sa pierre. Il y a cent ans, le
goût régnant a envahi le dôme toute la flore de l'ar-
chitecture Pompadour a mêlé ses jets de pierre, ses
falbalas et ses ramages aux dentelures byzantines, aux
losanges lombards et aux pleins cintres saxons, et au-
jourd'hui cette végétation bizarre et grimaçante couvre
la vieille abside. Le gros clocher, cône large, trapu,
ample à sa base, superbement chargé de trois riches
diadèmes fteuronnés, dont les diamètres décroissent
de sa base à son sommet, taillé partout à rosés et à
facettes, semble plutôt bâti avec des pierreries qu'avec
des pierres. Sur l'autre grosse tour, grave, simple,
byzantine et gothique, qui lui fait face, des maçons
modernes ont érigé, probablement par économie, une
coupole également pointue, appuyée à sa base sur un
cercle de pignons aigus ressemblant à la couronne de
fer des rois lombards, coupole en zinc, parfaitement
nue, sans dorure et sans ornement, d'un profil légère-
ment renflé, qui rappelle l'ancienne coiffure pontificale
des temps primitifs. On dirait la sévère tiare de Gré-
goire VII regardant la tiare splendide de Boniface VHL
Haute pensée, posée, construite et sculptée là par le
temps et le hasard, ces deux grands architectes.
Tout ce vénérable ensemble est badigeonné en rose;
tout, du haut en bas, les deux absides, la grande nef
et les six clochers. La chose est faite avec recherche et
goût. On a décerné le rose pâle au clocher byzantin,
et le rose vif au clocher Pompadour.
Comme la chapelle d'Aix, la cathédrale de Mayence
a ses portes de bronze ornées de têtes de lions celles
d'Aix-la-Chapelle sont romaines. Quand j'ai visité Aix
et que j'ai vu ces portes, j'y ai, vous vous en souve-
nez, vainement cherché la fêlure qu'y fit, dit-on, et
qu'y dut faire en effet le coup de pied du diable
lorsqu'il s'en alla furieux d'avoir avalé l'âme d'un loup
au lieu de l'âme d'un bourgeois ayant pignon sur rue.
Aucune histoire de ce genre ne recommande les portes
du dôme de Mayence. Elles sont du onzième siècle, et
ont été données par l'archevêque Willigis à l'église,
aujourd'hui démolie, de Notre-Dame, ou on les a prises
pour les enclaver dans un majestueux portail roman de
la cathédrale. Sur les deux battants d'en haut sont
écrits en caractères romains les priviléges accordés
à la ville en 1135 par l'archevêque Adalbert, second
électeur de Cologne. Au-dessous est gravée sur une
seule ligne cette légende plus ancienne (sic)
W~SVSmEPSEXhETA~
y:[!EVALVASEFFE[ERATPR!MV~
Si l'intérieur de Mayence rappelle les villes fla-
mandes, l'intérieur de sa cathédrale rappelle les églises
belges. La nef, les chapelles, les deux transepts et les
deux absides sont sans vitraux, sans mystère, badi-
geonnés en blanc du pavé à la voûte, mais somptueu-
sement meublés. De toutes parts surgissent à l'œil les
fresques, les tableaux, les boiseries, les colonnes torses
et dorées; mais les vrais joyaux de cet immense édi-
fice, ce sont les tombeaux des archevêques-électeurs.
L'église en est pavée, les autels en sont faits, les piliers
en sont étayés, les murs en sont couverts ce sont de
magnifiques lames de marbre et de pierre, plus pré-
cieuses quelquefois par la sculpture et le travail que
les lames d'or du temple de Salomon. J'ai constaté,.
tant dans l'église que dans la salle capitulaire et le
cloître, un tombeau du huitième siècle, deux du trei-
zième, six du quatorzième, six du quinzième, onze du
seizième, huit du dix-septième, et neuf du dix-huitième;
en tout quarante-trois sépulcres. Dans ce nombre, je
ne compte ni les tombeaux-autels, difficiles à aborder
et à explorer, ni les tombeaux-pavés, sombre et con-
fuse mosaïque de la mort, de jour en jour plus effacée
sous les pieds de ceux qui vont. et viennent.
J'omets également les quatre ou cinq tombeaux
insignifiants du dix-neuvième siècle.
Toutes ces tombes, cinq exceptées, sont des sépul-
tures d'archevêques. Sur ces trente-huit cénotaphes,
dispersés sans ordre chronologique et comme au hasard
sous une forêt de colonnes byzantines à chapiteaux
énigmatiques, l'art de six siècles se développe, végète
et croise inextricablement ses rameaux, d'ou tombent,
comme un double fruit, l'histoire de la pensée en
même temps que l'histoire des faits. Là, Liebenstein,
Hompurg, Gemmingen, Heufenstein, Brandebourg,
Steinburg, Ingelheim, Dalberg, Eltz, Stadion, Weinsberg,
Ostein, Leyen, Hennenberg, Tour-et-Taxis, presque
tous les grands noms de l'Allemagne rhénane, appa-
raissent à travers ce sombre rayonnement que les
tombeaux répandent dans les ténèbres des églises.
Toutes les fantaisies d'époque, d'artiste et de mourant
se mêlent à toutes les épitaphes. Les mausolées du
dix-huitième siècle s'entr'ouvrent et laissent échapper
leur squelette emportant dans ses longs doigts sans
chair des mitres d'archevêques et des chapeaux d'élec-
teurs. Les archevêques contemporains de Richelieu et
de Louis XIV rêvent couchés au bas de leurs sarco-
phages et appuyés sur le coude. Les arabesques de la
renaissance accrochent leurs vrilles et perchent leurs
chimères dans les délicats feuillages du quinzième siècle
et font entrevoir, sous mille complications charmantes,
des statuettes, des distiques latins et des blasons colo-
riés. Des noms sévères, ~<~ 2?Mr/~cy, C'<??:r~M
7~Y<(Conrad, comte du Rhin), s'inscrivent entre
le moine tonsuré qui figure le clergé, et l'homme
d'armes morionné qui figure la noblesse, sous la pure
ogive à triangle équilatéral du quatorzième siècle et,
sur la lame peinte et dorée du treizième siècle, de
gigantesques archevêques qui ont des monstres apoca-
lyptiques sous les pieds couronnent de leurs deux
mains à la fois des rois et des empereurs moindres
qu'eux. C'est dans cette hautaine attitude que vous re-
gardent fixement avec leurs yeux de momie égyptienne
Siegfried, qui couronna deux empereurs, Henri de
Thuringe. et Wilhelm de Hollande; et Pierre Aspeld,
qui couronna deux empereurs et un roi, Louis de Ba-
vière, Henri VH et Jean de Bohême. Les armoiries, les
manteaux héraldiques, la mitre, la couronne, le cha-
peau électoral, le chapeau cardinal, les sceptres, les
épées, les crosses, abondent, s'entassent et s'amon-
cellent sur ces monuments, et s'efforcent de recomposer
devant l'œil du passant cette grande et formidablee
figure qui présidait les neuf électeurs de l'empire d'Al-
lemagne et qu'on appelait l'archevêque de Mayence.
Chaos, déjà à demi submergé dans l'ombre, de choses
augustes ou illustres, d'emblèmes vénérables ou re-
doutables, d'ou ces puissants princes voulaient faire
sortir une idée de grandeur et d'où sort une idée de
néant.
Chose remarquable, et qui prouve jusqu'à quel point
la révolution française était un fait providentiel et
comme la résultante nécessaire, et pour ainsi dire algé-
brique, de tout l'antique ensemble européen, c'est que
tout ce qu'elle a détruit a été détruit pour jamais. Elle
est venue à l'heure dite, comme un bûcheron pressé
de finir sa besogne, abattre en hâte et pêle-mêle tous
les vieux arbres mystérieusement marqués par le Sei-
gneur. On sent, ainsi que je crois l'avoir déjà indiqué
quelque part, qu'elle avait en elle le ~M:'<KM?M. Rien
de ce qu'elle a jeté bas ne s'est relevé, rien de ce
qu'elle a condamné n'a survécu, rien de ce qu'elle a
défait ne s'est recomposé. Et observons ici que la vie
des états n'est pas suspendue au même fil que celle des
individus; il ne suffit pas de frapper un empire pour le
tuer, on ne tue les villes et les royaumes que lorsqu'ils
doivent mourir. La révolution française a touché Ve-
nise, et Venise est tombée; elle a touché l'empire
d'Allemagne, et l'empire d'Allemagne est tombé; elle
a touché les électeurs, et les électeurs se sont évanouis.
La même année, la grande année-abîme, a vu s'englou-
tir le roi de France, cet homme presque dieu, et l'ar-
chevêque de Mayence, ce prêtre presque roi.
La révolution n'a pas extirpé ni détruit Rome,
parce que Rome n'a pas de fondements, mais des ra-
cines racines qui vont sans cesse croissant dans
l'ombre sous Rome et sous toutes les nations, qui tra-
versent et pénètrent le globe entier de part en part, et
qu'on voit reparaître à l'heure qu'il est en Chine et au
Japon, de l'autre côté de la terre.
Le Jean de Troyes de Cologne, Guillaume de Hagen,
greffier de la ville en 1270, raconte, dans sa Pe~e
Chronique manuscrite, malheureusement lacérée pen-
dant l'occupation française, et dont ilne reste plus que
quelques feuillets dépareillés à Darmstadt, qu'en 12Ù7,
LE RHIN.–I. 1. 29
sous le règne de ce même archevêque de Mayence
Siegfried, dont le [Link] dans la cathédrale une
si redoutable figure, un vieux astrologue, nommé Ma-
busius, fut condamné à la potence comme sorcier et
devin, et conduit, pour y mourir, au gibet de pierre
de Lorchhausen, lequel marquait la frontière de l'ar-
chevêque de Mayence, et faisait face à un autre gibet
qui marquait la frontière du comte palatin. Arrivé là,
comme l'astrologue refusait le crucifix et s'obsti-
nait à se dire prophète, le moine qui l'accompagnait
lui demanda en raillant en quelle année finiraient
les archevêques de Mayence. Le vieillard pria qu'on
lui déliât la main droite ce qu'on fit; puis il ra-
massa un clou patibulaire tombé à terre, et, après
avoir rêvé un instant, il grava avec ce clou, sur la
face du gibet qui regardait Mayence, ce polygramme
singulier
Après quoi il se livra au bourreau, pendant que les
assistants riaient de sa folie et de son énigme. Aujour-
d'hui, en rapprochant l'un de l'autre les trois nombres
mystérieux écrits par le vieillard, on trouve ce chiffre
formidable ~Ma<r~nt~-<fe:'M.
Et, ceci est à noter aussi, ce gibet menaçant qui,
dès le treizième siècle, portait sur sa plinthe sinistre
la date de la chute des empires, portait en même temps
sa condamnation à lui-même et la date de son propre
écroulement. Le gibet faisait partie de l'ancien pou-
voir.'La révolution française n'a pas plus respecté la
permanence des gibets que la permanence des dynas-
ties. Comme rien n'est plus de marbre, rien n'est plus
de pierre. Au dix-neuvième siècle, l'échafaud aussi a
perdu sa majesté et sa grandeur; il est de sapin,
comme le trône.
Ainsi qu'Aix-la-Chapelle, Mayence a eu un évêque,
un seul, nommé par Napoléon, digne et respectable
pasteur, dit-on, qui a siégé de 1802 à 1818, et qui est
enterré, comme les autres, dans ce qui fut sa cathé-
drale. Cependant, il faut en convenir, en présence du
majestueux néant des électeurs archiépiscopaux de
Mayence, c'est un néant bien pauvre et bien petit que
celui de M. Louis Colmar, évêque du département du
Mont-Tonnerre, dans sa tombe ogive en style trouba-
dour, laquelle serait un admirable modèle de pendule
gothique pour les bourgeois riches de la rue Saint-
Denis, si l'on y avait ajusté un cadran au lieu d'un
évêque. Du reste, ainsi que je le disais tout à l'heure,
ce chétif évêque, qui avait en lui cela de grand qu'il
était un fait révolutionnaire, a tué l'archevêque sou-
verain. Depuis M. Louis Colmar il n'y a plus qu'un
évêque à Mayence, aujourd'hui capitale de la Hesse
rhénane.
J'ai trouvé là aussi un couple arcadien d'arche-
vêques frères, enterrés vis-à-vis l'un de l'autre, après
avoir régné sur le même peuple et gouverné les mêmes
âmes, l'un en 1390, et l'autre en 1~)19. Jean et Adolphe
de Nassau se regardent dans la nef de Mayence comme
Adolphe et Antoine de Schauenbourg dans le chœur de
Cologne.
J'ai dit que l'un des quarante-trois tombeaux était
du huitième siècle. Ce monument, qui n'est pas d'un
archevêque, est celui que j'ai cherché d'abord et qui
m'a arrêté le plus longtemps, car il s'accouplait dans ma
pensée au grand sépulcre d'Aix-la-Chapelle. C'est la.
tombe de Fastrada, femme de Charlemagne. La tombe
de Fastrada est une simple lame de marbre blanc
aujourd'hui enchâssée dans un mur. J'y ai déchiffré
cette épitaphe, écrite en lettres romaines avec les abré-
viations byzantines
FASTRADANA PIA CAROLI CONIVX VOCITATA
CHRISTO DILECTA IACET HOC SYB MARMORE TECTA
ANNO SEPTENGENTESIMO NONAGESIMO QVARTO.
Puis viennent ces [Link] mystérieux
<yVEM N'VMER~M METRO CLAVDERE MYSA NEGAT
REX PIE (yVEM GESSIT 'VIRGO LICET HIC CINERESCIT.
SPIRITVS H~RES SIT PATRIE QV~: TRISTIA NESCIT.
Et au-dessous le millésime en chiffres arabes
C'est en 79A, en effet, que Fastrada, déposée d'abord
dans l'église de Saint-Alban, s'est endormie sous cette
lame. Mille ans après, car l'histoire mêle quelquefois
aux grandes choses une effrayante précision géomé-
trique, en 179A, la compagne de Charlemagne s'est
réveillée. Sa vieille ville de Mayence était bombardée,
son église de Saint-Alban croulait dans l'incendie, sa
tombe était ouverte. On ne sait ce que ses ossements
sont devenus à cette époque. La pierre de son tombeau
a été transportée dans la cathédrale.
Aujourd'hui, un pauvre bon vieux suisse en per-
ruque aventurine, vêtu d'une espèce d'uniforme d'in-
valide, raconte cela aux passants.
Outre les tombeaux, les châssis à statuettes, les
tableaux-volets à fond d'or, les bas-reliefs d'autels,
chacune des deux absides a son ameublement spécial.
La vieille abside de 978, ornée de deux charmants
escaliers byzantins, s'arrondit autour d'une magnifique
urne baptismale en bronze du quatorzième siècle. Sur
la face extérieure de cette vaste piscine sont sculptés
les douze apôtres et saint Martin, patron de l'église.
Le couvercle a été brisé pendant le bombardement.
Sous l'empire, époque de goût, on a coiffé la vasque
gothique d'une espèce de casserole.
L'autre abside, la plus grande et la moins ancienne,
est occupée et,. pour ainsi dire, encombrée par une
grosse boiserie de chœur en chêne noir où le style
tourmenté et furieux du dix-huitième siècle se déploie
et s'insurge contre la ligne droite avec tant de violence,
qu'il atteint presque la beauté. Jamais on n'a mis au
service du mauvais goût un ciseau plus délicat, une
fantaisie plus puissante, une invention plus variée.
Quatre statues, Crescentius, premier évêque de Mayence
en 70; Boniface, premier archevêque en 755 Willigis,
premier électeur en 1011, et Bardo, fondateur du dôme
en 1050, se tiennent gravement debout sur le pourtour
du choeur, dominé au-dessus du dais asiatique de l'ar-
chevêque par le groupe équestre de saint Martin et
du pauvre. A l'entrée du chœur se dressent, dans toute
la pompe mystérieuse du grand prêtre hébraïque,
Aaron, qui représente l'évêque du dedans, et Melchi-
sédech, qui figure l'évêque du dehors.
L'archevêque de Mayence, comme les princes-
évêques de Worms et de Liège, comme les archevêques
de Cologne et de Trèves, comme le pape, réunissait
dans sa personne le double pontife. Il était à la fois
Aaron et Melchisédech.
C'est une sombre et superbe halle romane que la
salle capitulaire qui avoisine le chœur, et qui répète
avec la splendide m enuiserie Pompadour l'antithèse
des deux gros clochers. Là, rien qu'un grand mur nu,
un pavé poudreux bossué par les reliefs des tombes,
un reste de vitrail à la fenêtre basse, un tympan colo-
rié figurant saint Martin, non en cavalier romain, mais
en évêque de Tours; trois grandes sculptures du
seizième siècle, qui sont le C'?'MC!/?<??MeK~ la Sortie du
tombeau, et l'~cc/M<oH; autour de la salle un banc de
pierre pour les chanoines, et, au fond, pour l'arche-
vêque président, une large sellette aussi en pierre,
qui rappelle cette sévère, chaise dé marbre des premiers
papes qu'on garde à Notre-Dame-des-Doms d'Avignon.
Et, si l'on sort de cette salle, on entre dans .le cloître,
cloître du quatorzième siècle qui, de tout temps, a été
un lieu austère, et qui est aujourd'hui un lieu lugubre.
Le bombardement de 94 est là, écrit partout. De
grandes herbes humides, parmi lesquelles moisissent
des pierres argentées par la bave des reptiles; des
arcades-ogives aux fenestrages brisés; des tombes
fêlées par les obus comme des carreaux de vitre; des
chevaliers de pierre armés de toutes pièces, souffletés
à la face par des éclats de bombe, et n'ayant plus que
cette balafre pour visage.; des haillons de vieille
femme séchant sur une corde, des cloisons en planches
rapiéçant çà et là les murailles de granit; une solitude
morne, un accablement profond coupé par le croasse-
ment intermittent des corbeaux; voilà, aujourd'hui,
le cloître archiépiscopal de Mayence. Une des assises
d'un contrefort, frappée par un boulet, a glissé tout
entière dans son alvéole sous le choc, mais n'est pas
tombée et apparaît encore là aujourd'hui comme une
touche de clavecin sur laquelle se poserait un doigt
invisible. Deux ou trois statues tristes et terribles, de-
bout dans un coin sous la pluie et le vent, regardent
en silence cette désolation.
Il y a, sous les galeries du cloître, un monument
obscur, un bas-relief du quatorzième siècle, dont j'ai
cherché vainement à deviner l'énigme. Ce sont, d'un
côté, des hommes enchaînés dans toutes. les. attitudes
du désespoir; de l'autre, un empereur accompagué
d'un évêque et entouré d'une foule de personnages
triomphants. Est-ce Barberousse? Est-ce Louis de Ba-
vière ? Est-ce la révolte de 1160 ? Est-ce la guerre de
ceux de Mayence contre ceux de Francfort en 1332 ?
N'est-ce rien de tout cela? Je ne sais. J'ai passé
outre.
Comme j'allais sortir des galeries, j'ai distingué
dans l'ombre une tête de pierre sortant à demi du mur
et ceinte d'une couronne à trois fleurons d'ache, comme
les rois du onzième siècle. J'ai regardé. C'était une
figure douce et sévère en même temps, une de ces
faces empreintes de la beauté auguste que donne au
visage de l'homme l'habitude d'une grande pensée. Au-
dessous, la main d'un passant avait charbonné ce nom
FRAUENLOB. Je me suis souvenu de ce Tasse de Mayence,
si calomnié pendant sa vie, si vénéré après sa mort.
Quand Henri Frauenlob fut mort, en 1318, je crois, les
femmes de Mayence, qui l'avaient raillé et insulté, vou-
lurent porter son cercueil. Ces femmes et ce cercueil
chargé de fleurs et de couronnes sont ciselés dans la
lame un peu plus bas que la tête. J'ai regardé encore
cette noble tête. Le sculpteur lui a laissé les yeux ou-
verts. Dans cette église pleine de sépulcres, dans cette
foule de princes et d'évêques gisants, dans ce cloître
endormi et mort, il n'y a plus que le poëte qui soit
resté debout et qui veille.
La place du marché, qui entoure deux côtés de la
cathédrale, est d'un ensemble copieux, fleuri et diver-
tissant. Au milieu se dresse une jolie fontaine trigone
de la renaissance allemande; ravissant petit poëme,
qui, d'un entassement d'armoiries, de mitres, de fleuves,
de naïades, de crosses épiscopales, de cornes d'abon-
dance, d'anges, de dauphins et de sirènes, fait un pié-
destal à la vierge Marie. Sur l'une des faces on lit ce
pentamètre
ALBERTUS PRINCEPS, CIVIBUS IPSE SUIS.
lequel rappelle, avec moins de bonhomie, la dédicace
écrite sur la fontaine élevée par le dernier électeur de
Trêves, près de son palais, dans la ville neuve de
Coblentz CLEMEKS ViNCESLADS, ELECTOR, V1CINISSUIS. A ses
concitoyens est constitutionnel. A ses voisins est char-
mant.
La fontaine de Mayence a été bâtie par Albert de
Brandebourg, qui régnait vers 15~0 et dont je venais
de lire l'épitaphe dans la cathédrale ~4~er~ c~r~tKaJ
prêtre de ~?!<-P!'<'?'rc-o'Ma;-L!'cn~ archichancelier du
saint e?K~r~ marquis de Brandebourg, duc de Stettin et
de Poméranie, électeur. Il a érigé ou plutôt reconstruit
cette fontaine en souvenir des prospérités de Charles-
Quint et de la captivité de François 1~, comme le
constate cette inscription en lettres d'or ravivées ré-
cemment
DIVO KAROLO V C~ESARE SEMP. AYG. POST VICTORIA
GALLICAM REGE IPSO AD TICtNY SVPERATO AC CAPTO
TRIVPHANTE FATALIQ RYSTICORVPER GERMNIA COSPI
RATMNE PROSTRATA ALBER. CARD. ET ARCHIEP. MOG.
FONTE HYNC YETVSTATE DtLAPsV AD CIVIV SYORYM
POSTERITATISQYE YSYM RESTITVI CVRAVIT.
Vue du haut de la citadelle, Mayence présente seize
faîtes vers lesquels se tournent gracieusement les ca-
nons de la confédération germanique les six clochers
de la cathédrale, deux beaux beffrois militaires, une
aiguille du douzième siècle, quatre clochetons flamands,
plus le dôme des Carmes de la rue Cassette répété
trois fois, ce qui est beaucoup. Sur la pente de la col-
line que couronne la forteresse, un de ces ignobles
dômes coiffe une pauvre vieille église saxonne, la plus
triste et la plus humiliée du monde, accostée d'un char-
mant cloître gothique à meneaux flamboyants où les
kaiserlicks font boire leurs chevaux dans des sarco-
phages romans.
La beauté des riveraines du Rhin ne se dément pas
à Mayence seulement les femmes y sont tout à la fois
curieuses à la façon des flamandes et à la façon des
alsaciennes. Mayence est le point de jonction de
l'espion-miroir d'Anvers et de l'espion-tourelle de
Strasbourg.
La ville, si blanchie qu'elle soit, a gardé en beau-
coup d'endroits son honorable aspect de cité marchande
de la hanse rhénane. On lit encore sur des portes pao
CELERI MEncATon~E EXPEDITIONE. Dans deux ou trois ans
on y lira 7?<?M~~ accéléré.
Du reste, une vie profonde, qui sort du Rhin, anime
cette ville. Elle n'est pas moins hérissée de mâts, pas
moins encombrée de ballots, pas moins pleine de ru-
meur que Cologne. On marche, on parle, on pousse, on
traîne, on arrive, on part, on vend, on achète, on crie,
on chante, on vit enfin dans tous les quartiers, dans
toutes les maisons, dans toutes les rues. La nuit, cet
immense bourdonnement se tait; et l'on n'entend plus
dans Mayence que le murmure du Rhin et le bruit
éternel des dix-sept moulins à eau amarrés aux piles
englouties du pont de Charlemagne.
Quoi qu'aient fait les congrès, ou, pour mieux dire,
à cause de ce qu'ont fait les congrès, le vide laissé à
Mayence par la triple domination des romains, des
archevêques et des français, n'est pas comblé. Per-
sonne n'y est chez soi. M. le grand-duc de Hesse n'y
règne que de nom. Sur sa forteresse de Castel il peut
lire CURA coNFOEDERATMNts coNDiTUM et il peut voir un
soldat blanc et un soldat bleu, c'est-à-dire l'Autriche et
la Prusse, se promener nuit et jour, l'arme au bras,
devant sa forteresse de Mayence. La Prusse ni l'Autriche
n'y sont pas non plus chez elles elles se gênent et se
coudoient. Évidemment ceci n'est qu'un état provisoire.
Il y a dans le mur même de la citadelle une ruine à
demi engagée dans le rempart neuf, une espèce de
piédestal tronqué qu'on appelle encore maintenant la
pierre de l'Aigle, Adlerstein. C'est le tombeau de Dru-~
sus. Une aigle en effet, une aigle impériale, une aigle
formidable et toute-puissante, s'est posée là pendant
seize cents ans, puis s'est éclipsée. En 180A, elle a
reparu; en 1814, elle s'est envolée de nouveau. Au-
jourd'hui, à l'heure même où nous sommes, Mayence
aperçoit à l'horizon, du côté de la France, un point
noir qui grossit et qui s'approche. C'est l'aigle qui
revient.
TABLE
DU
U
TOME PREMIER
PRÉFACE. Pages.
1
LETTRE L
DE PARIS A LA FËRTÉ-SOUS-JOUAnRE. 17
LETTRE IL
MONTMIRAIL. MONTMORT. ËPRRNAY. 27
LETTRE III.
CHALONS. SAtNTE-MENEHOULD. VARENNES 35
LETTRE IV.
GivET.
DE ViLLERS-COTTERETS A LA FRONTIÈRE. 57
LETTRE V.
79
LETTRE VI.
Pages.
LES BORDS DE LA MEUSE. DINANT. NAMUR. 87
LETTRE VII.
LES BORDS DE LA MEUSE.–HCY. –LiÉGE. 95-
LETTRE VIII.
LES BORDS DE LA VESDRE. VERVIERS 109
LETTRE IX.
AIX-LA-CHAPELLE. LE TOMBEAUDECHARLEMAGNE. 113
COLOGNE. LETTRE X.
139
LETTRE XI.
A PROPOS DE LA MAtSON IBACH. 169
LETTRE XII.
A PROPOS DU MUSÉE WALLRAF. 177
ANDERNACH. LETTRE XIII.
185
LETTRE XIV.
LE RHIN 197
LETTRE XV.
LA SOURIS.
A TRAVERS CHAMPS. LETTRE XVI.
Pages.
233
LETTRE XVIL
SA!NT-GOAR. 239
LETTRE XVIH.
BACHARACH. 255
LETTRE XIX.
FEUER'FEUER! 265
DuLOnCH A [Link] XX.
277
LETTRE XXI.
LÉGENDE DU BEAUPÉCOPUfET DE LA BELLE BACLCOCU. 335
LETTRE XXII.
BINGEN 421
MAYENCE. LETTRE XXHL
439
LERtUN.–h 1. 30