7
7
5
Prologue
6
– Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères
Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères,
Est-ce que le Trouvère héroïque n’eut pas
Comme le Preux sa part auguste des combats ?
Est-ce que, Théroldus ayant dit Charlemagne,
Et son neveu Roland resté dans la montagne
Et le bon Olivier et Turpin au grand cœur,
En beaux couplets et sur un rythme âpre et vainqueur,
Est-ce que, cinquante ans après, dans les batailles,
Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles,
Ne chantaient pas le chant de geste sans rivaux,
De Roland et de ceux qui virent Roncevaux
Et furent de l’énorme et suprême tuerie,
Du temps de l’Empereur à la barbe fleurie ?
– Aujourd’hui l’Action et le Rêve ont brisé
Le pacte primitif par les siècles usé,
Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce
De l’harmonie immense et bleue et de la Force.
La Force qu’autrefois le Poète tenait
En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait,
La force, maintenant, la Force, c’est la Bête
Féroce bondissante et folle et toujours prête
À tout carnage, à tout dévastement, à tout
Égorgement d’un bout du monde à l’autre bout !
L’Action qu’autrefois réglait le chant des lyres,
Trouble, enivrée, en proie aux cent mille délires
Fuligineux d’un siècle en ébullition,
L’Action à présent, – ô pitié ! – l’Action,
C’est l’ouragan, c’est la tempête, c’est la houle
Marine dans la nuit sans étoiles, qui roule
Et déroule parmi des bruits sourds l’effroi vert
Et rouge des éclairs sur le ciel entrouvert !
– Cependant, orgueilleux et doux, loin des vacarmes
De la vie et du choc désordonné des armes
Mercenaires, voyez, gravissant les hauteurs
Ineffables, voici le groupe des Chanteurs
Vêtus de blanc, et des lueurs d’apothéoses
Empourprent la fierté sereine de leurs poses :
Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux,
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Et sur leur front le rêve inachevé des Dieux,
Le monde que troublait leur parole profonde,
Les exile. À leur tour ils exilent le monde !
C’est qu’ils ont à la fin compris qu’il ne faut plus
Mêler leur note pure aux cris irrésolus
Que va poussant la foule obscène et violente,
Et que l’isolement sied à leur marche lente.
Le Poète, l’amour du Beau, voilà sa foi,
L’Azur, son étendard, et l’Idéal, sa loi !
Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles,
Où le rayonnement des choses éternelles
A mis des visions qu’il suit avidement,
Ne sauraient s’abaisser une heure seulement
Sur le honteux conflit des besognes vulgaires,
Et sur vos vanités plates ; et si naguère
On le vit au milieu des hommes, épousant
Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant
Aux guerres, célébrant l’orgueil des Républiques
Et l’éclat militaire et les splendeurs auliques.
Sur la kitare, sur la harpe et sur le luth,
S’il honorait parfois le présent d’un salut
Et daignait consentir à ce rôle de prêtre
D’aimer et de bénir, et s’il voulait bien être
La voix qui rit ou pleure alors qu’on pleure ou rit,
S’il inclinait vers l’âme humaine son esprit,
C’est qu’il se méprenait alors sur l’âme humaine.
– Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène.
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Melancholia
À Ernest Boutier
I
Résignation
Tout enfant, j’allais rêvant Ko-Hinnor,
Somptuosité persane et papale,
Héliogabale et Sardanapale !
Mon désir créait sous des toits en or,
Parmi les parfums, au son des musiques,
Des harems sans fin, paradis physiques !
Aujourd’hui plus calme et non moins ardent,
Mais sachant la vie et qu’il faut qu’on plie,
J’ai dû réfréner ma belle folie,
Sans me résigner par trop cependant.
Soit ! le grandiose échappe à ma dent,
Mais fi de l’aimable et fi de la lie !
Et je hais toujours la femme jolie !
La rime assonante et l’ami prudent.
9
II
Nevermore
Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L’automne
Faisait voler la grive à travers l’air atone,
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détone.
Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :
« Quel fut ton plus beau jour ! » fit sa voix d’or vivant,
Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.
– Ah ! les premières fleurs qu’elles sont parfumées !
Et qu’il bruit avec un murmure charmant
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées !
10
III
Après trois ans
Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.
Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.
Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.
Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue.
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.
11
IV
Vœu
Ah ! les oarystis ! les premières maîtresses !
L’or des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs,
Et puis, parmi l’odeur des corps jeunes et chers,
La spontanéité craintive des caresses !
Sont-elles assez loin toutes ces allégresses
Et toutes ces candeurs ! Hélas ! toutes devers
Le Printemps des regrets ont fui les noirs hivers
De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses !
Si que me voilà seul à présent, morne et seul,
Morne et désespéré, plus glacé qu’un aïeul,
Et tel qu’un orphelin pauvre sans sœur aînée.
Ô la femme à l’amour câlin et réchauffant,
Douce, pensive et brune, et jamais étonnée,
Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant.
12
V
Lassitude
A batallas de amor campo de pluma.
GONGORA
13
VI
Mon rêve familier
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.
Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou rousse ? – Je l’ignore.
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave ; elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.
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VII
À une femme
À vous ces vers, de par la grâce consolante
De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,
De par votre âme, pure et toute bonne, à vous
Ces vers du fond de ma détresse violente.
C’est qu’hélas ! le hideux cauchemar qui me hante
N’a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,
Se multipliant comme un cortège de loups
Et se pendant après mon sort qu’il ensanglante.
Oh ! je souffre, je souffre affreusement, si bien
Que le gémissement premier du premier homme
Chassé d’Éden n’est qu’une églogue au prix du mien !
Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme
Des hirondelles sur un ciel d’après-midi,
– Chère, – par un beau jour de septembre attiédi.
15
VIII
L’angoisse
Nature, rien de toi ne m’émeut, ni les champs
Nourriciers, ni l’écho vermeil des pastorales
Siciliennes, ni les pompes aurorales,
Ni la solennité dolente des couchants.
Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,
Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,
Et je vois du même œil les bons et les méchants.
Je ne crois pas en Dieu, j’abjure et je renie
Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
L’Amour, je voudrais bien qu’on ne m’en parlât plus
Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.
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Eaux-Fortes
À François Coppée
I
Croquis parisien
La lune plaquait ses teintes de zinc
Par angles obtus.
Des bouts de fumée en forme de cinq
Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.
Le ciel était gris, la bise pleurait
Ainsi qu’un basson.
Au loin, un matou frileux et discret
Miaulait d’étrange et grêle façon.
Moi, j’allais, rêvant du divin Platon
Et de Phidias,
Et de Salamine et de Marathon,
Sous l’œil clignotant des bleus becs de gaz.
17
II
Cauchemar
J’ai vu passer dans mon rêve
– Tel l’ouragan sur la grève,
D’une main tenant un glaive
Et de l’autre un sablier,
Ce cavalier
Des ballades d’Allemagne
Qu’à travers ville et campagne,
Et du fleuve à la montagne,
Et des forêts au vallon,
Un étalon
Rouge-flamme et noir d’ébène,
Sans bride, ni mors, ni rêne,
Ni hop ! ni cravache, entraîne
Parmi des râlements sourds
Toujours ! toujours !
Un grand feutre à longue plume
Ombrait son œil qui s’allume
Et s’éteint. Tel, dans la brume,
Éclate et meurt l’éclair bleu
D’une arme à feu.
Comme l’aile d’une orfraie
Qu’un subit orage effraie,
Par l’air que la neige raie,
Son manteau se soulevant
Claquait au vent,
Et montrait d’un air de gloire
Un torse d’ombre et d’ivoire,
Tandis que dans la nuit noire
Luisaient en des cris stridents
Trente-deux dents.
18
III
Marine
L’Océan sonore
Palpite sous l’œil
De la lune en deuil
Et palpite encore,
Tandis qu’un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D’un long zigzag clair,
Et que chaque lame,
En bonds convulsifs,
Le long des récifs,
Va, vient, luit et clame,
Et qu’au firmament,
Où l’ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement.
19
IV
Effet de nuit
La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette
De flèches et de tours à jour la silhouette
D’une ville gothique éteinte au lointain gris.
La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris
Secoués par le bec avide des corneilles
Et dansant dans l’air noir des gigues nonpareilles,
Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups.
Quelques buissons d’épine épars, et quelques houx
Dressant l’horreur de leur feuillage à droite, à gauche,
Sur le fuligineux fouillis d’un fond d’ébauche.
Et puis, autour de trois livides prisonniers
Qui vont pieds nus, un gros de hauts pertuisaniers
En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse,
Luisent à contresens des lances de l’averse.
20
V
Grotesques
Leurs jambes pour toutes montures,
Pour tous biens l’or de leurs regards,
Par le chemin des aventures
Ils vont haillonneux et hagards.
Le sage, indigné, les harangue ;
Le sot plaint ces fous hasardeux ;
Les enfants leur tirent la langue
Et les filles se moquent d’eux.
C’est qu’odieux et ridicules,
Et maléfiques en effet,
Ils ont l’air, sur les crépuscules,
D’un mauvais rêve que l’on fait :
C’est que, sur leurs aigres guitares
Crispant la main des libertés,
Ils nasillent des chants bizarres,
Nostalgiques et révoltés ;
C’est enfin que dans leurs prunelles
Rit et pleure – fastidieux –
L’amour des choses éternelles,
Des vieux morts et des anciens dieux !
– Donc, allez, vagabonds sans trêves,
Errez, funestes et maudits,
Le long des gouffres et des grèves,
Sous l’œil fermé des paradis !
La nature à l’homme s’allie
Pour châtier comme il le faut
L’orgueilleuse mélancolie
Qui vous fait marcher le front haut.
Et, vengeant sur vous le blasphème
Des vastes espoirs véhéments,
Meurtrit votre front anathème
Au choc rude des éléments.
Les juins brûlent et les décembres
Gèlent votre chair jusqu’aux os,
21
Et la fièvre envahit vos membres,
Qui se déchirent aux roseaux.
Tout vous repousse et tout vous navre,
Et quand la mort viendra pour vous,
Maigre et froide, votre cadavre
Sera dédaigné par les loups !
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Paysages tristes
À Catulle Mendès
I
Soleils couchants
Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.
Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants, sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants, sur les grèves.
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II
Crépuscule du soir mystique
Le Souvenir avec le Crépuscule
Rougeoie et tremble à l’ardent horizon
De l’Espérance en flamme qui recule
Et s’agrandit ainsi qu’une cloison
Mystérieuse où mainte floraison
– Dahlia, lys, tulipe et renoncule –
S’élance autour d’un treillis, et circule
Parmi la maladive exhalaison
De parfums lourds et chauds, dont le poison
– Dahlia, lys, tulipe et renoncule –
Noyant mes sens, mon âme et ma raison,
Mêle, dans une immense pâmoison,
Le Souvenir avec le Crépuscule.
24
III
Promenade sentimentale
Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux,
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes.
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.
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IV
Nuit du Walpurgis classique
C’est plutôt le sabbat du second Faust que l’autre.
Un rythmique sabbat, rythmique, extrêmement
Rythmique. – Imaginez un jardin de Lenôtre,
Correct, ridicule et charmant.
Des ronds-points ; au milieu, des jets d’eau ; des allées
Toutes droites ; sylvains de marbre ; dieux marins
De bronze ; çà et là, des Vénus étalées ;
Des quinconces, des boulingrins ;
Des châtaigniers ; des plants de fleurs formant la dune ;
Ici, des rosiers nains qu’un goût docte effila ;
Plus loin, des ifs taillés en triangles. La lune
D’un soir d’été sur tout cela.
Minuit sonne, et réveille au fond du parc aulique
Un air mélancolique, un sourd, lent et doux air
De chasse : tel, doux, lent, sourd et mélancolique,
L’air de chasse de Tannhauser.
Des chants voilés de cors lointains où la tendresse
Des sens étreint l’effroi de l’âme en des accords
Harmonieusement dissonants dans l’ivresse ;
Et voici qu’à l’appel des cors
S’entrelacent soudain des formes toutes blanches,
Diaphanes, et que le clair de lune fait
Opalines parmi l’ombre verte des branches,
– Un Watteau rêvé par Raffet ! –
S’entrelacent parmi l’ombre verte des arbres
D’un geste alangui, plein d’un désespoir profond ;
Puis, autour des massifs, des bronzes et des marbres
Très lentement dansent en rond.
– Ces spectres agités, sont-ce donc la pensée
Du poète ivre, ou son regret, ou son remords,
Ces spectres agités en tourbe cadencée,
Ou bien tout simplement des morts ?
Sont-ce donc ton remords, ô rêvasseur qu’invite
L’horreur, ou ton regret, ou ta pensée, – hein ? – tous
26
Ces spectres qu’un vertige irrésistible agite,
Ou bien des morts qui seraient fous ? –
N’importe ! ils vont toujours, les fébriles fantômes,
Menant leur ronde vaste et morne et tressautant
Comme dans un rayon de soleil des atomes,
Et s’évaporent à l’instant
Humide et blême où l’aube éteint l’un après l’autre
Les cors, en sorte qu’il ne reste absolument
Plus rien – absolument – qu’un jardin de Lenôtre,
Correct, ridicule et charmant.
27
V
Chanson d’automne
Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure ;
Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.
28
VI
L’heure du berger
La lune est rouge au brumeux horizon ;
Dans un brouillard qui danse, la prairie
S’endort fumeuse, et la grenouille crie
Par les joncs verts où circule un frisson ;
Les fleurs des eaux referment leurs corolles,
Des peupliers profilent aux lointains,
Droits et serrés, leurs spectres incertains ;
Vers les buissons errent les lucioles ;
Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit
Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes,
Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes.
Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.
29
VII
Le rossignol
Comme un vol criard d’oiseaux en émoi,
Tous mes souvenirs s’abattent sur moi,
S’abattent parmi le feuillage jaune
De mon cœur mirant son tronc plié d’aune
Au tain violet de l’eau des Regrets,
Qui mélancoliquement coule auprès,
S’abattent, et puis la rumeur mauvaise
Qu’une brise moite en montant apaise,
S’éteint par degrés dans l’arbre, si bien
Qu’au bout d’un instant on n’entend plus rien,
Plus rien que la voix célébrant l’Absente,
Plus rien que la voix, – ô si languissante ! –
De l’oiseau qui fut mon Premier Amour,
Et qui chante encor comme au premier jour ;
Et, dans la splendeur triste d’une lune
Se levant blafarde et solennelle, une
Nuit mélancolique et lourde d’été,
Pleine de silence et d’obscurité,
Berce sur l’azur qu’un vent doux effleure
L’arbre qui frissonne et l’oiseau qui pleure.
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Caprices
À Henry Winter
I
Femme et chatte
Elle jouait avec sa chatte ;
Et c’était merveille de voir
La main blanche et la blanche patte
S’ébattre dans l’ombre du soir.
Elle cachait – la scélérate ! –
Sous ces mitaines de fil noir
Ses meurtriers ongles d’agate,
Coupants et clairs comme un rasoir.
L’autre aussi faisait la sucrée
Et rentrait sa griffe acérée,
Mais le diable n’y perdait rien…
Et dans le boudoir où, sonore,
Tintait son rire aérien,
Brillaient quatre points de phosphore.
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II
Jésuitisme
Le chagrin qui me tue est ironique, et joint
Le sarcasme au supplice, et ne torture point
Franchement, mais picote avec un faux sourire
Et transforme en spectacle amusant mon martyre,
Et sur la bière où gît mon Rêve mi-pourri,
Beugle un De profundis sur l’air du Traderi.
C’est un Tartufe qui, tout en mettant des roses
Pompons sur les autels des Madones moroses,
Tout en faisant chanter à des enfants de chœurs
Ces cantiques d’eau tiède où se baigne le cœur,
Tout en ami donnant ces guimpes amoureuses
Qui serpentent au cœur sacré des Bienheureuses,
Tout en disant à voix basse son chapelet,
Tout en passant la main sur son petit collet,
Tout en parlant avec componction de l’âme,
N’en médite pas moins ma ruine, – l’infâme !
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III
La chanson des Ingénues
Nous sommes les Ingénues
Aux bandeaux plats, à l’œil bleu,
Qui vivons, presque inconnues,
Dans les romans qu’on lit peu.
Nous allons entrelacées,
Et le jour n’est pas plus pur
Que le fond de nos pensées,
Et nos rêves sont d’azur ;
Et nous courons par les prés
Et rions et babillons
Des aubes jusqu’aux vesprées,
Et chassons aux papillons ;
Et des chapeaux de bergères
Défendent notre fraîcheur,
Et nos robes – si légères –
Sont d’une extrême blancheur ;
Les Richelieux, les Caussades
Et les chevaliers Faublas
Nous prodiguent les œillades,
Les saluts et les « hélas ! »
Mais en vain, et leurs mimiques
Se viennent casser le nez
Devant les plis ironiques
De nos jupons détournés ;
Et notre candeur se raille
Des imaginations
De ces raseurs de muraille,
Bien que parfois nous sentions
Battre nos cœurs sous nos mantes
À des pensées clandestins,
En nous sachant les amantes
Futures des libertins.
33
IV
Une grande dame
Belle « à damner les saints », à troubler sous l’aumusse
Un vieux juge ! Elle marche impérialement.
Elle parle – et ses dents font un miroitement –
Italien, avec un léger accent russe.
Ses yeux froids où l’émail sertit le bleu de Prusse
Ont l’éclat insolent et dur du diamant.
Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement
De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce
Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon,
N’égale sa beauté patricienne, non !
Vois, ô bon Buridan : « C’est une grande dame ! »
Il faut – pas de milieu ! – l’adorer à genoux.
Plat, n’ayant d’astre aux cieux que ces lourds cheveux roux
Ou bien lui cravacher la face, à cette femme !
34
V
Monsieur Prudhomme
Il est grave : il est maire et père de famille.
Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux,
Dans un rêve sans fin, flottent insoucieux
Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille.
Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille
Où l’oiseau chante à l’ombre, et que lui font les cieux,
Et les prés verts et les gazons silencieux ?
Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille
Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.
Il est juste-milieu, botaniste et pansu,
Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,
Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a
Plus en horreur que son éternel coryza,
Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles.
35
Initium
36
Çavitri
MAHA-BRAHATA
37
Sub urbe
38
Sérénade
39
Un dahlia
40
Nevermore
41
Il bacio
42
Dans les bois
43
Nocturne parisien
À Edmond Lepelletier
44
Du saut de l’antilope agile attendant l’heure,
Le tigre jaune au dos rayé s’étire et pleure.
– Toi, Seine, tu n’as rien. Deux quais, et voilà tout,
Deux quais crasseux, semés de l’un à l’autre bout
D’affreux bouquins moisis et d’une foule insigne
Qui fait dans l’eau des ronds et qui pêche à la ligne.
Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin
Les passants alourdis de sommeil ou de faim,
Et que le couchant met au ciel des taches rouges,
Qu’il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges
Et, s’accoudant au pont de la Cité, devant
Notre-Dame, songer, cœur et cheveux au vent !
Les nuages, chassés par la brise nocturne,
Courent, cuivreux et roux, dans l’azur taciturne.
Sur la tête d’un roi du portail, le soleil,
Au moment de mourir, pose un baiser vermeil.
L’Hirondelle s’enfuit à l’approche de l’ombre.
Et l’on voit voleter la chauve-souris sombre.
Tout bruit s’apaise autour. À peine un vague son
Dit que la ville est là qui chante sa chanson,
Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes ;
Et c’est l’aube des vols, des amours et des crimes.
– Puis, tout à coup, ainsi qu’un ténor effaré
Lançant dans l’air bruni son cri désespéré,
Son cri qui se lamente, et se prolonge, et crie,
Éclate en quelque coin l’orgue de Barbarie :
Il brame un de ces airs, romances ou polkas,
Qu’enfants nous tapotions sur nos harmonicas
Et qui font, lents ou vifs, réjouissants ou tristes,
Vibrer l’âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes.
C’est écorché, c’est faux, c’est horrible, c’est dur,
Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr ;
Ces rires sont traînés, ces plaintes sont hachées ;
Sur une clef de sol impossible juchées,
Les notes ont un rhume et les do sont des la,
Mais qu’importe ! l’on pleure en entendant cela !
Mais l’esprit, transporté dans le pays des rêves,
Sent à ces vieux accords couler en lui des sèves ;
La pitié monte au cœur et les larmes aux yeux,
Et l’on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux,
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Et dans une harmonie étrange et fantastique
Qui tient de la musique et tient de la plastique,
L’âme, les inondant de lumière et de chant,
Mêle les sons de l’orgue aux rayons du couchant !
– Et puis l’orgue s’éloigne, et puis c’est le silence,
Et la nuit terne arrive et Vénus se balance
Sur une molle nue au fond des cieux obscurs :
On allume les becs de gaz le long des murs.
Et l’astre et les flambeaux font des zigzags fantasques
Dans le fleuve plus noir que le velours des masques ;
Et le contemplateur sur le haut garde-fou
Par l’air et par les ans rouillé comme un vieux sou
Se penche, en proie aux vents néfastes de l’abîme.
Pensée, espoir serein, ambition sublime,
Tout, jusqu’au souvenir, tout s’envole, tout fuit,
Et l’on est seul avec Paris, l’Onde et la Nuit !
– Sinistre trinité ! De l’ombre dures portes !
Mané-Thécel-Pharès des illusions mortes !
Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur,
Si terribles, que l’Homme, ivre de la douleur
Que lui font en perçant sa chair vos doigts de spectre,
L’Homme, espèce d’Oreste à qui manque une Électre,
Sous la fatalité de votre regard creux
Ne peut rien et va droit au précipice affreux ;
Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses
De tuer et d’offrir au grand Ver des épouses
Qu’on ne sait que choisir entre vos trois horreurs,
Et si l’on craindrait moins périr par les terreurs
Des Ténèbres que sous l’Eau sourde, l’Eau profonde,
Ou dans tes bras fardés, Paris, reine du monde !
– Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant,
Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent,
De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres
Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres !
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Marco
47
Le bruit du vent de la nuit dans un arbre,
Quand Marco dansait.
Quand Marco dormait, oh ! quels parfums d’ambre
Et de chair mêlés opprimaient la chambre !
Sous les draps la ligne exquise du dos
Ondulait, et dans l’ombre des rideaux
L’haleine montait, rythmique et légère ;
Un sommeil heureux et calme fermait
Ses yeux, et ce doux mystère charmait
Les vagues objets parmi l’étagère,
Quand Marco dormait.
Mais quand elle aimait, des flots de luxure
Débordaient, ainsi que d’une blessure
Sort un sang vermeil qui fume et qui bout,
De ce corps cruel que son crime absout :
Le torrent rompait les digues de l’âme,
Noyait la pensée, et bouleversait
Tout sur son passage, et rebondissait
Souple et dévorant comme de la flamme,
Et puis se glaçait.
48
César Borgia
PORTRAIT EN PIED
49
La mort de Philippe II
À Louis-Xavier de Ricard
50
La chambre est haute, vaste et sombre. Niellées,
Les portes d’acajou massif tournent sans bruit,
Leurs serrures étant, comme leurs gonds, huilées.
Une vague rougeur plus triste que la nuit
Filtre à rais indécis par les plis des tentures
À travers les vitraux où le couchant reluit,
Et fait papilloter sur les architectures,
À l’angle des objets, dans l’ombre du plafond,
Ce halo singulier qu’on voit dans les peintures.
Parmi le clair-obscur transparent et profond
S’agitent effarés des hommes et des femmes
À pas furtifs, ainsi que les hyènes font.
Riches, les vêtements des seigneurs et des dames
Velours panne, satin soie, hermine et brocart,
Chantent l’ode du luxe en chatoyantes gammes,
Et, trouant par éclairs distancés avec art
L’opaque demi-jour, les cuirasses de cuivre
Des gardes alignés scintillent de trois quart
Un homme en robe noire, à visage de guivre,
Se penche, en caressant de la main ses fémurs.
Sur un lit, comme l’on se penche sur un livre.
Des rideaux de drap d’or roides comme des murs
Tombent d’un dais de bois d’ébène en droite ligne,
Dardant à temps égaux l’œil des diamants durs.
Dans le lit, un vieillard d’une maigreur insigne
Égrène un chapelet, qu’il baise par moment,
Entre ses doigts crochus comme des brins de vigne
Ses lèvres font ce sourd et long marmottement,
Dernier signe de vie et premier d’agonie,
– Et son haleine pue épouvantablement.
Dans sa barbe couleur d’amarante ternie,
Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux
Sous son linge bordé de dentelle jaunie,
Avides, empressés, fourmillants, et jaloux
De pomper tout le sang malsain du mourant fauve,
En bataillons serrés vont et viennent les poux.
51
C’est le Roi, ce mourant qu’assiste un mire chauve,
Le Roi Philippe Deux d’Espagne, – Saluez !
Et l’aigle autrichien s’effare dans l’alcôve,
Et de grands écussons, aux murailles cloués,
Brillent, et maints drapeaux où l’oiseau noir s’étale
Pendent deçà delà, vaguement remués !…
– La porte s’ouvre. Un flot de lumière brutale
Jaillit soudain, déferle et bientôt s’établit
Par l’ampleur de la chambre en nappe horizontale :
Porteurs de torches, roux, et que l’extase emplit,
Entrent dix capucins qui restent en prière :
Un d’entre eux se détache et marche droit au lit.
Il est grand, jeune et maigre, et son pas est de pierre,
Et les élancements farouches de la Foi
Rayonnent à travers les cils de sa paupière ;
Son pied ferme et pesant et lourd, comme la Loi,
Sonne sur les tapis, régulier, emphatique ;
Les yeux baissés en terre, il marche droit au Roi.
Et tous sur son trajet dans un geste extatique
S’agenouillent, frappant trois fois du poing leur sein,
Car il porte avec lui le sacré Viatique.
Du lit s’écarte avec respect le matassin,
Le médecin du corps, en pareille occurrence,
Devant céder la place, Âme, à ton médecin.
La figure du Roi, qu’étire la souffrance,
À l’approche du fray se rassérène un peu.
Tant la religion est grosse d’espérance !
Le moine, cette fois, ouvrant son œil de feu,
Tout brillant de pardons mêlés à des reproches,
S’arrête, messager des justices de Dieu.
– Sinistrement dans l’air du soir tintent les cloches.
Et la Confession commence. Sur le flanc
Se retournant, le roi, d’un ton sourd, bas et grêle,
Parle de feux, de juifs, de bûchers et de sang.
52
– « Vous repentiriez-vous par hasard de ce zèle ?
Brûler des juifs, mais c’est une dilection !
Vous fûtes, ce faisant, orthodoxe et fidèle. » –
Et, se pétrifiant dans l’exaltation,
Le Révérend, les bras croisés en croix, tête dressée,
Semble l’esprit sculpté de l’Inquisition.
Ayant repris haleine, et d’une voix cassée,
Péniblement, et comme arrachant par lambeaux
Un remords douloureux du fond de sa pensée,
Le Roi, dont la lueur tragique des flambeaux
Éclaire le visage osseux et le front blême,
Prononce ces mots : Flandre, Albe, morts, sacs, tombeaux.
– « Les Flamands, révoltés contre l’Église même,
Furent très justement punis, à votre los,
Et je m’étonne, ô Roi, de ce doute suprême.
" Poursuivez. " – Et le roi parla de don Carlos.
Et deux larmes coulaient tremblantes sur sa joue
Palpitante et collée affreusement à l’os.
– Vous déplorez cet acte, et moi je vous en loue !
L’Infant, certes, était coupable au dernier point,
Ayant voulu tirer l’Espagne dans la boue
De l’hérésie anglaise, et de plus n’ayant point
Frémi de conspirer – ô ruses abhorrées ! –
Et contre un Père, et contre un Maître, et contre un Oint ! » –
Le moine ensuite dit les formules sacrées
Par quoi tous nos péchés nous sont remis, et puis,
Prenant l’Hostie avec ses deux mains timorées,
Sur la langue du Roi la déposa. Tous bruits
Se sont tus, et la Cour, pliant dans la détresse,
Pria, muette et pâle, et nul n’a su depuis
Si sa prière fut sincère ou bien traîtresse.
– Qui dira les pensées obscures que protégea
Ce silence, brouillard complice qui se dresse ? –
Ayant communié, le Roi se replongea
Dans l’ampleur des coussins, et la béatitude
De l’Absolution reçue ouvrant déjà
53
L’œil de son âme au jour clair de la certitude,
Épanouit ses traits en un sourire exquis
Qui tenait de la fièvre et de la quiétude.
Et tandis qu’alentour ducs, comtes et marquis,
Pleins d’angoisses, fichaient leurs yeux sous la courtine.
L’âme du Roi montait aux cieux conquis.
Puis le râle des morts hurla dans la poitrine
De l’auguste malade avec des sursauts fous :
Tel l’ouragan passe à travers une ruine.
Et puis, plus rien ; et puis, sortant par mille trous,
Ainsi que des serpents frileux de leur repaire,
Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux.
– Philippe Deux était à la droite du Père.
54
Épilogue
I
Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense.
Balancés par un vent automnal et berceur,
Les rosiers du jardin s’inclinent en cadence.
L’atmosphère ambiante a des baisers de sœur,
La Nature a quitté pour cette fois son trône
De splendeur, d’ironie et de sérénité :
Clémente, elle descend, par l’ampleur de l’air jaune,
Vers l’homme, son sujet pervers et révolté.
Du pan de son manteau que l’abîme constelle,
Elle daigne essuyer les moiteurs de nos fronts,
Et son âme éternelle et sa forme immortelle
Donnent calme et vigueur à nos cœurs mous et prompts.
Le frais balancement des ramures chenues,
L’horizon élargi plein de vagues chansons,
Tout, jusqu’au vol joyeux des oiseaux et des nues,
Tout aujourd’hui console et délivre. – Pensons.
55
II
Donc, c’en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées
Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu
Dont le vent caressait mes tempes obsédées,
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu !
Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore,
Et vous, Rythmes chanteurs, et vous, délicieux
Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore,
Images qu’évoquaient mes désirs anxieux,
Il faut nous séparer. Jusqu’aux jours plus propices
Où nous réunira l’Art, notre maître, adieu,
Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices !
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu.
Aussi bien, nous avons fourni notre carrière
Et le jeune étalon de notre bon plaisir,
Tout affolé qu’il est de sa course première,
A besoin d’un peu d’ombre et de quelque loisir.
– Car toujours nous t’avons fixée, ô Poésie,
Notre astre unique et notre unique passion,
T’ayant seule pour guide et compagne choisie,
Mère, et nous méfiant de l’Inspiration.
56
III
Ah ! l’Inspiration superbe et souveraine,
L’Égérie aux regards lumineux et profonds,
Le Genium commode et l’Erato soudaine,
L’Ange des vieux tableaux avec des ors au fond,
La Muse, dont la voix est puissante sans doute,
Puisqu’elle fait d’un coup dans les premiers cerveaux,
Comme ces pissenlits dont s’émaille la route,
Pousser tout un jardin de poèmes nouveaux,
La Colombe, le Saint-Esprit, le saint délire,
Les Troubles opportuns, les Transports complaisants,
Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre,
Ah ! l’Inspiration, on l’invoque à seize ans !
Ce qu’il nous faut à nous, les Suprêmes Poètes
Qui vénérons les Dieux et qui n’y croyons pas,
À nous dont nul rayon n’auréola les têtes,
Dont nulle Béatrix n’a dirigé les pas,
À nous qui ciselons les mots comme des coupes
Et qui faisons des vers émus très froidement,
À nous qu’on ne voit point les soirs aller par groupes
Harmonieux au bord des lacs et nous pâmant,
Ce qu’il nous faut, à nous, c’est, aux lueurs des lampes,
La science conquise et le sommeil dompté,
C’est le front dans les mains du vieux Faust des estampes,
C’est l’Obstination et c’est la Volonté !
C’est la Volonté sainte absolue, éternelle,
Cramponnée au projet comme un noble condor
Aux flancs fumants de peur d’un buffle, et d’un coup d’aile
Emportant son trophée à travers les cieux d’or !
Ce qu’il nous faut à nous, c’est l’étude sans trêve,
C’est l’effort inouï, le combat non pareil,
C’est la nuit, l’âpre nuit du travail, d’où se lève
Lentement, lentement, l’Œuvre, ainsi qu’un soleil !
Libre à nos Inspirés, cœurs qu’une œillade enflamme.
D’abandonner leur être aux vents comme un bouleau :
57
Pauvres gens ! l’Art n’est pas d’éparpiller son âme :
Est-elle en marbre, ou non, la Vénus de Milo ?
Nous donc, sculptons avec le ciseau des Pensées
Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé,
Et faisons-en surgir sous nos mains empressées
Quelque pure statue au péplos étoilé,
Afin qu’un jour, frappant de rayons gris et roses
Le chef-d’œuvre serein, comme un nouveau Memnon
L’Aube-Postérité, fille des Temps moroses,
Fasse dans l’air futur retentir notre nom !
58
Fêtes galantes
59
Clair de lune
60
Pantomime
61
Sur l’herbe
62
L’allée
63
À la promenade
64
Dans la grotte
65
Les Ingénus
66
Cortège
67
Les coquillages
68
En patinant
69
Heureux instants ! – mais vint l’Été :
Adieu, rafraîchissantes brises ?
Un vent de lourde volupté
Investit nos âmes surprises.
Des fleurs aux calices vermeils
Nous lancèrent leurs odeurs mûres,
Et partout les mauvais conseils
Tombèrent sur nous des ramures
Nous cédâmes à tout cela,
Et ce fut un bien ridicule
Vertigo qui nous affola
Tant que dura la canicule.
Rires oiseux, pleurs sans raisons,
Mains indéfiniment pressées,
Tristesses moites, pâmoisons,
Et quel vague dans les pensées !
L’automne heureusement, avec
Son jour froid et ses bises rudes,
Vint nous corriger, bref et sec,
De nos mauvaises habitudes,
Et nous induisit brusquement
En l’élégance réclamée
De tout irréprochable amant
Comme de toute digne aimée…
Or cet Hiver, Madame, et nos
Parieurs tremblent pour leur bourse,
Et déjà les autres traîneaux
Osent nous disputer la course.
Les deux mains dans votre manchon,
Tenez-vous bien sur la banquette
Et filons ! – et bientôt Fanchon
Nous fleurira quoiqu’on caquette !
70
Fantoches
Scaramouche et Pulcinella,
Qu’un mauvais dessein rassembla,
Gesticulent, noirs sur la lune.
Cependant l’excellent docteur
Bolonais cueille avec lenteur
Des simples parmi l’herbe brune.
Lors sa fille, piquant minois,
Sous la charmille en tapinois
Se glisse demi-nue, en quête
De son beau pirate espagnol,
Dont un langoureux rossignol
Clame la détresse à tue-tête.
71
Cythère
Un pavillon à claires-voies
Abrite doucement nos joies
Qu’éventent des rosiers amis ;
L’odeur des roses, faible, grâce
Au vent léger d’été qui passe,
Se mêle aux parfums qu’elle a mis ;
Comme ses yeux l’avaient promis,
Son courage est grand et sa lèvre
Communique une exquise fièvre ;
Et l’Amour comblant tout, hormis
La Faim, sorbets et confitures
Nous préservent des courbatures.
72
En bateau
73
Le faune
74
Mandoline
75
À Clymène
Mystiques barcarolles,
Romances sans paroles,
Chère, puisque tes yeux,
Couleur des cieux,
Puisque ta voix, étrange
Vision qui dérange
Et trouble l’horizon
De ma raison,
Puisque l’arome insigne
De ta pâleur de cygne
Et puisque la candeur
De ton odeur,
Ah ! puisque tout ton être,
Musique qui pénètre,
Nimbes d’anges défunts,
Tons et parfums.
A sur d’almes cadences
En ses correspondances,
Induit mon cœur subtil,
Ainsi soit-il !
76
Lettre
77
Les indolents
78
Colombine
Léandre le sot,
Pierrot qui d’un saut
De puce
Franchit le buisson,
Cassandre sous son
Capuce,
Arlequin aussi,
Cet aigrefin si
Fantasque
Aux costumes fous,
Ses yeux luisants sous
Son masque,
– Do, mi, sol, mi, fa, –
Tout ce monde va,
Rit, chante
Et danse devant
Une belle enfant
Méchante
Dont les yeux pervers
Comme les yeux verts
Des chattes
Gardent ses appas
Et disent : « À bas
Les pattes ! »
– Eux ils vont toujours !
Fatidique cours
Des astres,
Oh ! dis-moi vers quels
Mornes ou cruels
Désastres
L’implacable enfant,
Preste et relevant
Ses jupes,
79
La rose au chapeau,
Conduit son troupeau
De dupes ?
80
L’amour par terre
81
En sourdine
82
Colloque sentimental
83
La Bonne Chanson
84
I
85
II
86
III
87
IV
88
V
89
VI
La lune blanche
Luit dans les bois ;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée…
Ô bien-aimée.
L’étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure…
Rêvons, c’est l’heure.
Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l’astre irise…
C’est l’heure exquise.
90
VII
91
VIII
92
IX
93
X
94
XI
95
XII
96
XIII
97
XIV
98
XV
99
XVI
100
XVII
101
XVIII
102
XIX
103
XX
104
XXI
105
Romances
sans paroles
106
I
Le vent dans la plaine
Suspend son haleine.
FAVART
107
II
108
III
Il pleut doucement sur la ville.
ARTHUR RIMBAUD
109
IV
110
V
Son joyeux, importun d’un clavecin sonore.
PÉTRUS BOREL
111
VI
112
VII
113
VII
Dans l’interminable
Ennui de la plaine,
La neige incertaine
Luit comme du sable.
Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune,
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.
Comme des nuées
Flottent gris les chênes
Des forêts prochaines
Parmi les buées.
Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.
Corneille poussive
Et vous les loups maigres,
Par ces bises aigres
Quoi donc vous arrive ?
Dans l’interminable
Ennui de la plaine,
La neige incertaine
Luit comme du sable.
114
IX
Le rossignol, qui du haut d’une branche se regarde dedans,
croit être tombé dans la rivière. Il est au sommet d’un chêne
et toutefois il a peur de se noyer.
CYRANO DE BERGERAC
115
Paysages belges
« Conquestes du Roy. »
Vieilles estampes
Walcourt
Briques et tuiles,
Ô les charmants
Petits asiles
Pour les amants !
Houblons et vignes,
Feuilles et fleurs,
Tentes insignes
Des francs buveurs !
Guinguettes claires,
Bières, clameurs,
Servantes chères
À tous fumeurs
Gares prochaines,
Gais chemins grands…
Quelles aubaines,
Bons juifs errants !
Juillet 1873.
116
Charleroi
Dans l’herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.
Quoi donc se sent ?
L’avoine siffle.
Un buisson gifle
L’œil au passant.
Plutôt des bouges
Que des maisons.
Quels horizons
De forges rouges !
On sent donc quoi ?
Des gares tonnent,
Les yeux s’étonnent,
Où Charleroi ?
Parfums sinistres ?
Qu’est-ce que c’est ?
Quoi bruissait
Comme des sistres ?
Sites brutaux !
Oh ! votre haleine,
Sueur humaine,
Cris des métaux !
Dans l’herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.
117
Bruxelles simples fresques
I
La fuite est verdâtre et rose
Des collines et des rampes,
Dans un demi-jour de lampes
Qui vient brouiller toute chose.
L’or sur les humbles abîmes,
Tout doucement s’ensanglante,
Des petits arbres sans cimes,
Où quelque oiseau faible chante.
Triste à peine tant s’effacent
Ces apparences d’automne.
Toutes mes langueurs rêvassent,
Que berce l’air monotone.
118
II
L’allée est sans fin
Sous le ciel, divin
D’être pâle ainsi !
Sais-tu qu’on serait
Bien sous le secret
De ces arbres-ci ?
Des messieurs bien mis,
Sans nul doute amis
Des Royers-Collards,
Vont vers le château.
J’estimerais beau
D’être ces vieillards.
Le château, tout blanc
Avec, à son flanc,
Le soleil couché.
Les champs à l’entour…
Oh ! que notre amour
N’est-il là niché !
Estaminet du Jeune Renard, août 1872.
119
Bruxelles chevaux de bois
Par Saint-Gille,
Viens-nous-en,
Mon agile
Alezan.
V. HUGO
120
Malines
Vers les prés le vent cherche noise
Aux girouettes, détail fin
Du château de quelque échevin,
Rouge de brique et bleu d’ardoise,
Vers les prés clairs, les prés sans fin…
Comme les arbres des féeries
Des frênes, vagues frondaisons,
Échelonnent mille horizons
À ce Sahara de prairies,
Trèfle, luzerne et blancs gazons,
Les wagons filent en silence
Parmi ces sites apaisés.
Dormez, les vaches ! Reposez,
Doux taureaux de la plaine immense,
Sous vos cieux à peine irisés !
Le train glisse sans un murmure,
Chaque wagon est un salon
Où l’on cause bas et d’où l’on
Aime à loisir cette nature
Faite à souhait pour Fénelon.
Août, 1872.
121
Birds in the night
*
**
122
Blessé, qui s’en va dormir à jamais,
Plein d’amour pour quelque pays ingrat.
Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie,
Encor que de vous vienne ma souffrance,
N’êtes-vous donc pas toujours ma Patrie,
Aussi jeune, aussi folle que la France ?
*
**
*
**
123
Je vous vois encor ! En robe d’été
Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux.
Mais vous n’aviez plus l’humide gaieté
Du plus délirant de tous nos tantôts,
La petite épouse et la fille aînée
Était reparue avec la toilette,
Et c’était déjà notre destinée
Qui me regardait sous votre voilette.
Soyez pardonnée ! Et c’est pour cela
Que je garde, hélas ! avec quelque orgueil,
En mon souvenir qui vous cajola,
L’éclair de côté que coulait votre œil.
124
Aquarelles
Green
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,
Et puis voici mon cœur, qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.
J’arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée,
Rêve des chers instants qui la délasseront.
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encore de vos derniers baisers ;
Laissez là s’apaiser de la bonne tempête,
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
125
Spleen
Les roses étaient toutes rouges,
Et les lierres étaient tout noirs.
Chère, pour peu que tu te bouges,
Renaissent tous mes désespoirs.
Le ciel était trop bleu, trop tendre,
La mer trop verte et l’air trop doux.
Je crains toujours, – ce qu’est d’attendre
Quelque fuite atroce de vous.
Du houx à la feuille vernie
Et du luisant buis je suis las,
Et de la campagne infinie
Et de tout, fors de vous, hélas !
126
Streets
I
Dansons la gigue !
J’aimais surtout ses jolis yeux,
Plus clairs que l’étoile des cieux,
J’aimais ses yeux malicieux.
Dansons la gigue !
Elle avait des façons vraiment
De désoler un pauvre amant,
Que c’en était vraiment charmant !
Dansons la gigue !
Mais je trouve encor meilleur
Le baiser de sa bouche en fleur,
Depuis qu’elle est morte à mon cœur.
Dansons la gigue !
Je me souviens, je me souviens
Des heures et des entretiens,
Et c’est le meilleur de mes biens.
Dansons la gigue !
Soho.
127
II
Ô la rivière dans la rue !
Fantastiquement apparue
Derrière un mur haut de cinq pieds,
Elle roule sans un murmure
Sans onde opaque et pourtant pure,
Par les faubourgs pacifiés.
La chaussée est très large, en sorte
Que l’eau jaune comme une morte
Dévale ample et sans nuls espoirs
De rien refléter que la brume,
Même alors que l’aurore allume
Les cottages jaunes et noirs.
Paddington.
128
Child wife
Vous n’avez rien compris à ma simplicité,
Rien, ô ma pauvre enfant !
Et c’est avec un front éventé, dépité,
Que vous fuyez devant.
Vos yeux qui ne devaient refléter que douceur,
Pauvre cher bleu miroir,
Ont pris un ton de fiel, ô lamentable sœur,
Qui nous fait mal à voir.
Et vous gesticulez avec vos petit-bras
Comme un héros méchant,
En poussant d’aigres cris poitrinaires, hélas !
Vous qui n’étiez que chant !
Car vous avez eu peur de l’orage et du cœur
Qui grondait et sifflait,
Et vous bêlâtes avec votre mère – ô douleur ! –
Comme un triste agnelet.
Et vous n’avez pas su la lumière et l’honneur
D’un amour brave et fort,
Joyeux dans le malheur, grave dans le bonheur,
Jeune jusqu’à la mort !
129
A poor young shepherd
J’ai peur d’un baiser
Comme d’une abeille.
Je souffre et je veille
Sans me reposer.
J’ai peur d’un baiser !
Pourtant j’aime Kate
Et ses yeux jolis.
Elle est délicate,
Aux longs traits pâlis.
Oh ! que j’aime Kate !
C’est saint Valentin !
Je dois et je n’ose
Lui dire au matin…
La terrible chose
Que saint Valentin !
Elle m’est promise,
Fort heureusement !
Mais quelle entreprise
Que d’être un amant
Près d’une promise !
J’ai peur d’un baiser
Comme d’une abeille.
Je souffre et je veille
Sans me reposer :
J’ai peur d’un baiser !
130
Beams
Elle voulut aller sur les flots de la mer,
Et comme un vent bénin soufflait une embellie,
Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,
Et nous voilà marchant par le chemin amer.
Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,
Et dans ses cheveux blonds c’étaient des rayons d’or,
Si bien que nous suivions son pas plus calme encor
Que le déroulement des vagues, ô délice !
Des oiseaux blancs volaient alentour mollement.
Et des voiles au loin s’inclinaient toutes blanches.
Parfois de grands varechs filaient en longues branches,
Nos pieds glissaient d’un pur et large mouvement.
Elle se retourna, doucement inquiète
De ne nous croire pas pleinement rassurés ;
Mais nous voyant joyeux d’être ses préférés,
Elle reprit sa route et portait haut sa tête.
Douvres-Ostende, à bord de la « Comtesse-de-Flandre ».
4 Avril 1873.
131
Sagesse
132
I
Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,
Le malheur a percé mon vieux cœur de sa lance.
Le sang de mon vieux cœur n’a fait qu’un jet vermeil
Puis s’est évaporé sur les fleurs, au soleil.
L’ombre éteignit mes yeux, un cri vint à ma bouche,
Et mon vieux cœur est mort dans un frisson farouche.
Alors le chevalier Malheur s’est rapproché,
Il a mis pied à terre et sa main m’a touché.
Son doigt ganté de fer entra dans ma blessure
Tandis qu’il attestait sa loi d’une voix dure.
Et voici qu’au contact glacé du doigt de fer
Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier.
Et voici que, fervent d’une candeur divine,
Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine.
Or, je restais tremblant, ivre, incrédule un peu,
Comme un homme qui voit des visions de Dieu.
Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête,
En s’éloignant me fit un signe de la tête
Et me cria (j’entends encore cette voix) :
« Au moins, prudence ! Car c’est bon pour une fois. »
133
II
J’avais peiné comme Sisyphe
Et comme Hercule travaillé
Contre la chair qui se rebiffe.
J’avais lutté, j’avais bâillé
Des coups à trancher des montagnes,
Et comme Achille ferraillé.
Farouche ami qui m’accompagnes,
Tu le sais, courage païen,
Si nous en fîmes des campagnes.
Si nous n’avons négligé rien
Dans cette guerre exténuante,
Si nous avons travaillé bien !
Le tout en vain : l’âpre géante
À mon effort de tout côté
Opposait sa ruse ambiante.
Et toujours un lâche abrité
Dans mes conseils qu’il environne
Livrait les clés de la cité.
Que ma chance fût male ou bonne,
Toujours un parti de mon cœur
Ouvrait sa porte à la Gorgone.
Toujours l’ennemi suborneur
Savait envelopper d’un piège
Même la victoire et l’honneur !
J’étais le vaincu qu’on assiège,
Prêt à vendre son sang bien cher,
Quand, blanche en vêtement de neige
Toute belle au front humble et fier,
Une dame vint sur la nue,
Qui d’un signe fit fuir la Chair.
Dans une tempête inconnue
De rage et de cris inhumains,
Et déchirant sa gorge nue,
134
Le Monstre reprit ses chemins
Par les bois pleins d’amours affreuses,
Et la dame, joignant les mains :
– « Mon pauvre combattant qui creuses,
Dit-elle, ce dilemme en vain,
Trêve aux victoires malheureuses !
Il t’arrive un secours divin
Dont je suis sûre messagère
Pour ton salut, possible enfin ! »
– « Ô ma Dame dont la voix chère
Encourage un blessé jaloux
De voir finir l’atroce guerre,
Vous qui parlez d’un ton si doux
En m’annonçant de bonnes choses,
Ma Dame, qui donc êtes-vous ? »
– « J’étais née avant toutes causes
Et je verrai la fin de tous
Les effets, étoiles et roses.
En même temps, bonne, sur vous,
Hommes faibles et pauvres femmes,
Je pleure et je vous trouve fous !
Je pleure sur vos tristes âmes,
J’ai l’amour d’elles, j’ai la peur
D’elles, et de leurs vœux infâmes !
Ô ceci n’est pas le bonheur.
Veillez, Quelqu’un l’a dit que j’aime,
Veillez, crainte du Suborneur,
Veillez, crainte du Jour suprême !
Qui je suis ? me demandais-tu.
Mon nom courbe les anges même,
Je suis le cœur de la vertu,
Je suis l’âme de la sagesse,
Mon nom brûle l’Enfer têtu,
Je suis la douceur qui redresse,
J’aime tous et n’accuse aucun,
Mon nom, seul, se nomme promesse
135
Je suis l’unique hôte opportun,
Je parle au Roi le vrai langage
Du matin rose et du soir brun,
Je suis la PRIÈRE, et mon gage
C’est ton vice en déroute au loin ;
Ma condition : "Toi, sois sage. "
– Oui, ma Dame, et soyez témoin ! »
136
III
Qu’en dis-tu, voyageur, des pays et des gares ?
Du moins as-tu cueilli l’ennui, puisqu’il est mûr,
Toi que voilà fumant de maussades cigares,
Noir, projetant une ombre absurde sur le mur ?
Tes yeux sont aussi morts depuis les aventures,
Ta grimace est la même et ton deuil est pareil ;
Telle la lune vue à travers des mâtures,
Telle la vieille mer sous le jeune soleil.
Tel l’ancien cimetière aux tombes toujours neuves !
Mais voyons, et dis-nous les récits devinés,
Ces désillusions pleurant le long des fleuves,
Ces dégoûts comme autant de fades nouveau-nés,
Ces femmes ! Dis les gaz, et l’horreur identique
Du mal toujours, du laid partout sur les chemins,
Et dis l’Amour et dis encor la Politique
Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains.
Et puis surtout ne va pas t’oublier toi-même
Traînassant ta faiblesse et ta simplicité
Partout où l’on bataille et partout où l’on aime,
D’une façon si triste et folle, en vérité !
A-t-on assez puni cette lourde innocence ?
Qu’en dis-tu ? L’homme est dur, mais la femme ? Et tes pleurs,
Qui les a bus ? Et quelle âme qui les recense
Console ce qu’on peut appeler tes malheurs ?
Ah les autres, ah toi ! Crédule à qui te flatte,
Toi qui rêvais (c’était trop excessif, aussi)
Je ne sais quelle mort légère et délicate ?
Ah toi, l’espèce d’ange avec ce vœu transi !
Mais maintenant les plans, les buts ? Es-tu de force,
Ou si d’avoir pleuré t’a détrempé le cœur ?
L’arbre est tendre s’il faut juger d’après l’écorce,
Et tes aspects ne sont pas ceux d’un grand vainqueur.
Si gauche encore ! avec l’aggravation d’être
Une sorte à présent d’idyllique engourdi
137
Qui surveille le ciel bête par la fenêtre
Ouverte aux yeux matois du démon de midi.
Si le même dans cette extrême décadence !
Enfin – Mais à ta place un être avec du sens,
Payant les violons voudrait mener la danse,
Au risque d’alarmer quelque peu les passants.
N’as-tu pas, en fouillant les recoins de ton âme,
Un beau vice à tirer comme un sabre au soleil,
Quelque vice joyeux, effronté, qui s’enflamme
Et vibre, et darde rouge au front du ciel vermeil ?
Un ou plusieurs ? Si oui, tant mieux ! Et pars bien vite
En guerre, et bats d’estoc et de taille, sans choix
Surtout, et mets ce masque indolent où s’abrite
La haine inassouvie et repue à la fois…
Il faut n’être pas dupe en ce farceur de monde
Où le bonheur n’a rien d’exquis et d’alléchant
S’il n’y frétille un peu de pervers et d’immonde,
Et pour n’être pas dupe il faut être méchant.
– Sagesse humaine, ah ! j’ai les yeux sur d’autres choses,
Et parmi ce passé dont ta voix décrivait
L’ennui, pour des conseils encore plus moroses,
Je ne me souviens plus que du mal que j’ai fait.
Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,
De mes « malheurs », selon le moment et le lieu,
Des autres et de moi, de la route suivie,
Je n’ai rien retenu que la grâce de Dieu.
Si je me sens puni, c’est que je le dois être.
Ni l’homme ni la femme ici ne sont pour rien.
Mais j’ai le ferme espoir d’un jour pouvoir connaître
Le pardon et la paix promis à tout Chrétien.
Bien de n’être pas dupe en ce monde d’une heure,
Mais pour ne l’être pas durant l’éternité,
Ce qu’il faut à tout prix qui règne et qui demeure,
Ce n’est pas la méchanceté, c’est la bonté.
138
IV
Malheureux ! Tous les dons, la gloire du baptême,
Ton enfance chrétienne, une mère qui t’aime,
La force et la santé comme le pain et l’eau,
Cet avenir enfin, décrit dans le tableau
De ce passé plus clair que le jeu des marées,
Tu pilles tout, tu perds en viles simagrées
Jusqu’aux derniers pouvoirs de ton esprit, hélas !
La malédiction de n’être jamais las
Suit tes pas sur le monde où l’horizon t’attire,
L’enfant prodigue avec des gestes de satyre !
Nul avertissement, douloureux ou moqueur,
Ne prévaut sur l’élan funeste de ton cœur.
Tu flânes à travers péril et ridicule,
Avec l’irresponsable audace d’un Hercule
Dont les travaux seraient fous, nécessairement.
L’amitié – dame ! – a tu son reproche clément,
Et chaste, et sans aucun espoir que le suprême,
Vient prier, comme au lit d’un mourant qui blasphème,
La patrie oubliée est dure aux fils affreux,
Et le monde alentour dresse ses buissons creux
Où ton désir mauvais s’épuise en flèches mortes.
Maintenant il te faut passer devant les portes,
Hâtant le pas de peur qu’on ne lâche le chien,
Et si tu n’entends pas rire, c’est encor bien.
Malheureux, toi Français, toi Chrétien, quel dommage !
Mais, tu vas la pensée obscure de l’image
D’un bonheur qu’il te faut immédiat, étant
Athée (avec la foule !) et jaloux de l’instant,
Tout appétit parmi ces appétits féroces,
Épris de la fadaise actuelle, mots, noces
Et festins, la « Science », et « l’esprit de Paris »,
Tu vas magnifiant ce par quoi tu péris,
Imbécile ! et niant le soleil qui t’aveugle !
Tout ce que les temps ont de bête paît et beugle
Dans ta cervelle ainsi qu’un troupeau dans un pré.
Et les vices de tout le monde ont émigré
Pour ton sang dont le fer lâchement s’étiole.
Tu n’es plus bon à rien de propre, ta parole
139
Est morte de l’argot et du ricanement,
Et d’avoir rabâché les bourdes du moment.
Ta mémoire, de tant d’obscénités bondée,
Ne saurait accueillir la plus petite idée,
Et patauge parmi l’égoïsme ambiant,
En quête d’on ne peut dire quel vil néant !
Seul, entre les débris honnis de ton désastre,
L’Orgueil, qui met la flamme au fond du poétastre
Et fait au criminel un prestige odieux,
Seul, l’Orgueil est vivant, il danse dans tes yeux,
Il regarde la Faute et rit de s’y complaire.
– Dieu des humbles, sauvez cet enfant de colère !
140
V
Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles
Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal.
Et ces yeux, où plus rien ne reste d’animal
Que juste assez pour dire : « assez » aux fureurs mâles !
Et toujours, maternelle endormeuse des râles,
Même quand elle ment, cette voix ! Matinal
Appel, ou chant bien doux à vêpre, ou frais signal,
Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles…
Hommes durs ! Vie atroce et laide d’ici-bas !
Ah ! que, du moins, loin des baisers et des combats,
Quelque chose demeure un peu sur la montagne,
Quelque chose du cœur enfantin et subtil,
Bonté, respect ! Car qu’est-ce qui nous accompagne,
Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il ?
141
VI
Ô vous, comme un qui boite au loin. Chagrins et Joies,
Toi, cœur saignant d’hier qui flambes aujourd’hui,
C’est vrai pourtant que c’est fini, que tout a fui
De nos sens, aussi bien les ombres que les proies.
Vieux bonheurs, vieux malheurs, comme une file d’oies
Sur la route en poussière où tous les pieds ont lui,
Bon voyage ! Et le Rire, et, plus vieille que lui,
Toi, Tristesse noyée au vieux noir que tu broies,
Et le reste ! – Un doux vide, un grand renoncement
Quelqu’un en nous qui sent la paix immensément,
Une candeur d’âme d’une fraîcheur délicieuse…
Et voyez ! notre cœur qui saignait sous l’orgueil,
Il flambe dans l’amour, et s’en va faire accueil
À la vie, en faveur d’une mort précieuse !
142
VII
Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme,
Et les voici vibrer aux cuivres du couchant.
Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ :
Une tentation des pires. Fuis l’infâme.
Ils ont lui tout le jour en longs grêlons de flamme,
Battant toute vendange aux collines, couchant
Toute moisson de la vallée, et ravageant
Le ciel tout bleu, le ciel chanteur qui te réclame.
Ô pâlis, et va-t’en, lente et joignant les mains.
Si ces hiers allaient manger nos beaux demains ?
Si la vieille folie était encore en route ?
Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer ?
Un assaut furieux, le suprême, sans doute !
Ô, va prier contre l’orage, va prier.
143
VIII
La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles
Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d’amour :
Rester gai quand le jour triste succède au jour,
Être fort, et s’user en circonstances viles ;
N’entendre, n’écouter aux bruits des grandes villes
Que l’appel, ô mon Dieu, des cloches dans la tour,
Et faire un de ces bruits soi-même, cela pour
L’accomplissement vil de tâches puériles ;
Dormir chez les pécheurs étant un pénitent ;
N’aimer que le silence et conserver pourtant
Le temps si grand dans la patience si grande,
Le scrupule naïf aux repentirs têtus,
Et tous ces soins autour de ces pauvres vertus !
– Fi, dit l’Ange Gardien, de l’orgueil qui marchande !
144
IX
Sagesse d’un Louis Racine, je t’envie !
Ô n’avoir pas suivi les leçons de Rollin,
N’être pas né dans le grand siècle à son déclin,
Quand le soleil couchant, si beau, dorait la vie,
Quand Maintenon jetait sur la France ravie
L’ombre douce et la paix de ses coiffes de lin,
Et royale abritait la veuve et l’orphelin,
Quand l’étude de la prière était suivie,
Quand poète et docteur, simplement, bonnement,
Communiaient avec des ferveurs de novices,
Humbles servaient la Messe et chantaient aux offices,
Et, le printemps venu, prenaient un soin charmant
D’aller dans les Auteuils cueillir lilas et roses
En louant Dieu, comme Garo, de toutes choses !
145
X
Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste !
C’est vers le Moyen Âge énorme et délicat
Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât,
Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste.
Roi, politicien, moine, artisan, chimiste,
Architecte, soldat, médecin, avocat,
Quel temps ! Oui, que mon cœur naufragé rembarquât
Pour toute cette force ardente, souple, artiste !
Et là que j’eusse part – quelconque, chez les rois
Ou bien ailleurs, n’importe, à la chose vitale,
Et que je fusse un saint, actes bons, pensées droits,
Haute théologie et solide morale,
Guidé par la folie unique de la Croix
Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale !
146
XI
Petits amis qui sûtes nous prouver
Par A plus B que deux et deux font quatre,
Mais qui depuis voulez parachever
Une victoire où l’on se laissait battre,
Et couronner vos conquêtes d’un coup
Par ce soufflet à la mémoire humaine ;
« Dieu ne vous a révélé rien du tout,
Car nous disions qu’il n’est que l’ombre vaine,
Que le profil et que l’allongement,
Sur tous les murs que la peur édifie
De votre pur et simple mouvement,
Et nous dictons cette philosophie. »
– Frères trop chers, laissez-nous rire un peu,
Nous les fervents d’une logique rance,
Qui justement n’avons de foi qu’en Dieu
Et mettons notre espoir dans l’Espérance,
Laissez-nous rire un peu, pleurer aussi,
Pleurer sur vous, rire du vieux blasphème,
Rire du vieux Satan stupide ainsi,
Pleurer sur cet Adam dupe quand même !
Frères de nous qui payons vos orgueils,
Tous fils du même Amour, ah ! la science,
Allons donc, allez donc, c’est nos cercueils
Naïfs ou non, c’est notre méfiance
Ou notre confiance aux seuls Récits,
C’est notre oreille ouverte toute grande
Ou tristement fermée au Mot précis !
Frères, lâchez la science gourmande
Qui veut voler sur les ceps défendus
Le fruit sanglant qu’il ne faut pas connaître.
Lâchez son bras qui vous tient attendus
Pour des enfers que Dieu n’a pas fait naître,
Mais qui sont l’œuvre affreuse du péché,
Car nous, les fils attentifs de l’Histoire,
147
Nous tenons pour l’honneur jamais taché
De la Tradition, supplice et gloire !
Nous sommes sûrs des Aïeux nous disant
Qu’ils ont vu Dieu sous telle ou telle forme
Et prédisant aux crimes d’à présent
La peine immense ou le pardon énorme.
Puisqu’ils avaient vu Dieu présent toujours,
Puisqu’ils ne mentaient pas, puisque nos crimes
Vont effrayants, puisque vos yeux sont courts,
Et puisqu’il est des repentirs sublimes,
Ils ont dit tout. Savoir le reste est bien :
Que deux et deux fassent quatre, à merveille !
Riens innocents, mais des riens moins que rien,
La dernière heure étant là qui surveille
Tout autre soin dans l’homme en vérité !
Gardez que trop chercher ne vous séduise
Loin d’une sage et forte humilité…
Le seul savant, c’est encore Moïse.
148
XII
Or, vous voici promus, petits amis,
Depuis les temps de ma lettre première,
Promus, disais-je, aux fiers emplois promis
À votre thèse, en ces jours de lumière.
Vous voici rois de France ! À votre tour !
(Rois à plusieurs d’une France postiche,
Mais rois de fait et non sans quelque amour
D’un trône lourd avec un budget riche.)
À l’œuvre, amis petits ! Nous avons droit
De vous y voir, payant de notre poche,
Et d’être un peu réjouis à l’endroit
De votre état sans peur et sans reproche.
Sans peur ? Du maître ? Ô le maître, mais c’est
L’Ignorant-chiffre et le Suffrage-nombre,
Total, le peuple, un « âne » fort « qui s’est
Cabré », pour vous, espoir clair, puis fait sombre,
Cabré comme une chèvre, c’est le mot.
Et votre bras, saignant jusqu’à l’aisselle,
S’efforce en vain : fort comme Béhémot,
Le monstre tire… et votre peur est telle
Que l’âne brait, que le voilà parti
Qui par les dents vous boute cent ruades
En forme de reproche bien senti…
Courez après, frottant vos reins malades !
Ô Peuple, nous t’aimons immensément :
N’es-tu donc pas la pauvre âme ignorante
En proie à tout ce qui sait et qui ment ?
N’es-tu donc pas l’immensité souffrante ?
La charité nous fait chercher tes maux,
La foi nous guide à travers les ténèbres.
On t’a rendu semblable aux animaux
Moins leur candeur, et plein d’instincts funèbres,
L’orgueil t’a pris en ce quatre-vingt-neuf,
Nabuchodonosor, et te faire paître,
149
Âne obstiné, mouton buté, dur bœuf,
Broutant pouvoir, famille, soldat, prêtre !
Ô paysan cassé sur tes sillons,
Pâle ouvrier qu’esquinte la machine,
Membres sacrés de Jésus-Christ, allons,
Relevez-vous, honorez votre échine,
Portez l’amour qu’il faut à vos bras forts,
Vos pieds vaillants sont les plus beaux du monde,
Respectez-les, fuyez ces chemins tors,
Fermez l’oreille à ce conseil immonde,
Redevenez les Français d’autrefois,
Fils de l’Église, et dignes de vos pères !
Ô s’ils savaient ceux-ci sur vos pavois,
Leurs os sueraient de honte aux cimetières.
– Vous, nos tyrans minuscules d’un jour
(L’énormité des actes rend les princes
Surtout de souche impure, et malgré cour
Et splendeur et le faste, encor plus minces),
Laissez le règne et rentrez dans le rang.
Aussi bien l’heure est proche où la tourmente
Vous va donner des loisirs, et tout blanc
L’avenir flotte avec sa fleur charmante
Sur la Bastille absurde où vous teniez
La France aux fers d’un blasphème et d’un schisme,
Et la chronique en de cléments Téniers
Déjà vous peint allant au catéchisme.
150
XIII
Prince mort en soldat à cause de la France,
Âme certes élue,
Fier jeune homme si pur tombé plein d’espérance,
Je t’aime et te salue !
Ce monde est si mauvais, notre pauvre patrie
Va sous tant de ténèbres,
Vaisseau désemparé dont l’équipage crie
Avec des voix funèbres,
Ce siècle est un tel ciel tragique où les naufrages
Semblent écrits d’avance…
Ma jeunesse, élevée aux doctrines sauvages,
Détesta ton enfance,
Et plus tard, cœur pirate épris des seules côtes
Où la révolte naisse,
Mon âge d’homme, noir d’orages et de fautes,
Abhorrait ta jeunesse.
Maintenant j’aime Dieu, dont l’amour et la foudre
M’ont fait une âme neuve,
Et maintenant que mon orgueil réduit en poudre,
Humble, accepte l’épreuve.
J’admire ton destin, j’adore, tout en larmes
Pour les pleurs de ta mère,
Dieu qui te fit mourir, beau prince, sous les armes,
Comme un héros d’Homère.
Et je dis, réservant d’ailleurs mon vœu suprême
Au lis de Louis Seize :
Napoléon qui fus digne du diadème,
Gloire à ta mort française !
Et priez bien pour nous, pour cette France ancienne,
Aujourd’hui vraiment « Sire »,
Dieu qui vous couronna, sur la terre païenne,
Bon chrétien, du martyre !
151
XIV
Vous reviendrez bientôt les bras pleins de pardons
Selon votre coutume,
Ô Pères excellents qu’aujourd’hui nous perdons
Pour comble d’amertume.
Vous reviendrez, vieillards exquis, avec l’honneur
Avec sa Fleur chérie,
Et que de pleurs Joyeux, et quels cris de bonheur
Dans toute la patrie !
Vous reviendrez, après ces glorieux exils,
Après des moissons d’âmes,
Après avoir prié pour ceux-ci, fussent-ils
Encore plus infâmes,
Après avoir couvert les îles et la mer
De votre ombre si douce
Et réjoui le ciel et consterné l’enfer,
Béni qui vous repousse,
Béni qui vous dépouille au cri de liberté,
Béni l’impie en armes,
Et l’enfant qu’il vous prend des bras, – et racheté
Nos crimes par vos larmes !
Proscrits des jours, vainqueurs des temps non point adieu
Vous êtes l’espérance.
À tantôt, Pères saints, qui nous vaudrez de Dieu
Le salut pour la France !
152
XV
On n’offense que Dieu qui seul pardonne.
Mais
On contriste son frère, on l’afflige, on le blesse,
On fait gronder sa haine ou pleurer sa faiblesse,
Et c’est un crime affreux qui va troubler la paix
Des simples, et donner au monde sa pâture,
Scandale, cœurs perdus, gros mots et rire épais.
Le plus souvent par un effet de la nature
Des choses, ce péché trouve son châtiment
Même ici-bas, féroce et long communément.
Mais l’Amour tout-puissant donne à la créature
Le sens de son malheur qui mène au repentir
Par une route lente et haute, mais très sûre.
Alors un grand désir, un seul, vient investir
Le pénitent, après les premières alarmes.
Et c’est d’humilier son front devant les larmes
De naguère, sans rien qui pourrait amortir
Le coup droit pour l’orgueil, et de rendre les armes
Comme un soldat vaincu, – triste de bonne foi.
Ô ma sœur, qui m’avez puni, pardonnez-moi !
153
XVI
Écoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire,
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d’eau sur de la mousse !
La voix vous fut connue (et chère !),
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée,
Pourtant comme elle encore fière,
Et dans les longs plis de son voile
Qui palpite aux brises d’automne,
Cache et montre au cœur qui s’étonne
La vérité comme une étoile.
Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c’est notre vie,
Que de la haine et de l’envie
Rien ne reste, la mort venue.
Elle parle aussi de la gloire
D’être simple sans plus attendre,
Et de noces d’or et du tendre
Bonheur d’une paix sans victoire.
Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n’est meilleur à l’âme
Que de faire une âme moins triste !
Elle est en peine et de passage
L’âme qui souffre sans colère.
Et comme sa morale est claire !…
Écoutez la chanson bien sage.
154
XVII
Les chères mains qui furent miennes,
Toutes petites, toutes belles,
Après ces méprises mortelles
Et toutes ces choses païennes,
Après les rades et les grèves,
Et les pays et les provinces,
Royales mieux qu’au temps des princes,
Les chères mains m’ouvrent les rêves.
Mains en songe, mains sur mon âme,
Sais-je, moi, ce que vous daignâtes,
Parmi ces rumeurs scélérates,
Dire à cette âme qui se pâme ?
Ment-elle, ma vision chaste
D’affinité spirituelle,
De complicité maternelle,
D’affection étroite et vaste ?
Remords si cher, peine très bonne,
Rêves bénits, mains consacrées,
Ô ces mains, ces mains vénérées.
Faites le geste qui pardonne !
155
XVIII
Et j’ai revu l’enfant unique : il m’a semblé
Que s’ouvrait dans mon cœur la dernière blessure,
Celle dont la douleur plus exquise m’assure
D’une mort désirable en un jour consolé.
La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure !
En ces instants choisis elles ont éveillé
Les rêves un peu lourds du scrupule ennuyé,
Et tout mon sang chrétien chanta la Chanson pure.
J’entends encor, je vois encor ! Loi du devoir
Si douce ! Enfin je sais ce qu’est entendre et voir,
J’entends, je vois toujours ! Voix des bonnes pensées,
Innocence, avenir ! Sage et silencieux,
Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,
Belles petites mains qui fermerez nos yeux !
156
XIX
Voix de l’Orgueil ; un cri puissant, comme d’un cor.
Des étoiles de sang sur des cuirasses d’or,
On trébuche à travers des chaleurs d’incendie…
Mais en somme la voix s’en va, comme d’un cor.
Voix de la Haine : cloche en mer, fausse, assourdie
De neige lente. Il fait si froid ! Lourde, affadie,
La vie a peur et court follement sur le quai
Loin de la cloche qui devient plus assourdie.
Voix de la Chair : un gros tapage fatigué.
Des gens ont bu. L’endroit fait semblant d’être gai.
Des yeux, des noms, et l’air plein de parfums atroces
Où vient mourir le gros tapage fatigué.
Voix d’Autrui : des lointains dans les brouillards. Des noces
Vont et viennent. Des tas d’embarras. Des négoces,
Et tout le cirque des civilisations
Au son trotte-menu du violon des noces.
Colères, soupirs noirs, regrets, tentations
Qu’il a fallu pourtant que nous entendissions
Pour l’assourdissement des silences honnêtes,
Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,
Ah ! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes,
Sentences, mots en vain, métaphores mal faites,
Toute la rhétorique en fuite des péchés,
Ah ! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes !
Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés.
Mourez à nous, mourez aux humbles vœux cachés
Que nourrit la douceur de la Parole forte,
Car notre cœur n’est plus de ceux que vous cherchez !
Mourez parmi la voix que la prière emporte
Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte
Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour,
Mourez parmi la voix que la prière apporte,
Mourez parmi la voix terrible de l’Amour !
157
XX
L’ennemi se déguise en L’Ennui
Et me dit : « À quoi bon, pauvre dupe ? »
Moi je passe et me moque de lui.
L’ennemi se déguise en la Chair
Et me dit : « Bah ! retrousse une jupe ! »
Moi j’écarte le conseil amer.
L’ennemi se transforme en un Ange
De lumière et dit : « Qu’est ton effort
À côté des tributs de louange
Et de Foi dus au Père céleste ?
Ton amour va-t-il jusqu’à la mort ? »
Je réponds : « L’Espérance me reste. »
Comme c’est le vieux logicien,
Il a fait bientôt de me réduire
À ne plus vouloir répliquer rien,
Mais sachant qui c’est, épouvanté
De ne plus sentir les mondes luire,
Je prierai pour de l’humilité.
158
XXI
Va ton chemin sans plus t’inquiéter !
La route est droite et tu n’as qu’à monter,
Portant d’ailleurs le seul trésor qui vaille
Et l’arme unique au cas d’une bataille,
La pauvreté d’esprit et Dieu pour toi.
Surtout il faut garder toute espérance,
Qu’importe un peu de nuit et de souffrances ?
La route est bonne et la mort est au bout,
Oui, garde toute espérance surtout,
La mort là-bas te dresse un lit de joie.
Et fais-toi doux de toute la douceur.
La vie est laide, encore c’est ta sœur.
Simple, gravis la côte et même chante.
Pour écarter la prudence méchante
Dont la voix basse est pour tenter ta foi.
Simple comme un enfant, gravis la côte,
Humble comme un pécheur qui hait la faute,
Chante, et même sois gai, pour défier
L’ennui que l’ennemi peut t’envoyer
Afin que tu t’endormes sur la voie.
Ris du vieux piège et du vieux séducteur,
Puisque la Paix est là, sur la hauteur,
Qui luit parmi les fanfares de la gloire,
Monte, ravi, dans la nuit blanche et noire,
Déjà l’Ange Gardien étend sur toi
Joyeusement des ailes de victoire.
159
XXII
Pourquoi triste, ô mon âme,
Triste jusqu’à la mort,
Quand l’effort te réclame,
Quand le suprême effort
Est là qui te réclame ?
Ah ! tes mains que tu tords
Au lieu d’être à la tâche,
Tes lèvres que tu mords
Et leur silence lâche,
Et tes yeux qui sont morts !
N’as-tu pas l’espérance
De la fidélité,
Et, pour plus d’assurance.
Dans la sécurité,
N’as-tu pas la souffrance ?
Mais chasse le sommeil
Et ce rêve qui pleure.
Grand jour et plein soleil !
Vois, il est plus que l’heure :
Le ciel bruit vermeil,
Et la lumière crue
Découpant d’un trait noir
Toute chose apparue,
Te montre le Devoir
Et sa forme bourrue.
Marche à lui vivement.
Tu verras disparaître
Tout aspect inclément
De sa manière d’être,
Avec l’éloignement.
C’est le dépositaire
Qui te garde un trésor
D’amour et de mystère,
Plus précieux que l’or,
Plus sûr que rien sur terre :
160
Les biens qu’on ne voit pas,
Toute joie inouïe,
Votre paix, saints combats,
L’extase épanouie
Et l’oubli d’ici-bas,
Et l’oubli d’ici-bas !
161
XXIII
Né l’enfant des grandes villes
Et des révoltes serviles,
J’ai là, tout cherché, trouvé
De tout appétit rêvé.
Mais, puisque rien n’en demeure,
J’ai dit un adieu léger
À tout ce qui peut changer,
Au plaisir, au bonheur même,
Et même à tout ce que j’aime
Hors de vous, mon doux Seigneur !
La Croix m’a pris sur ses ailes
Qui m’emporte aux meilleurs zèles,
Silence, expiation,
Et l’âpre vocation
Pour la vertu qui s’ignore.
Douce, chère Humilité,
Arrose ma charité,
Trempe-la de tes eaux vives.
Ô mon cœur, que tu ne vives
Qu’aux fins d’une bonne mort !
162
XXIV
L’âme antique était rude et vaine
Et ne voyait dans la douleur
Que l’acuité de la peine
Ou l’étonnement du malheur.
L’art, sa figure la plus claire
Traduit ce double sentiment
Par deux grands types de la Mère
En proie au suprême tourment.
C’est la vieille reine de Troie :
Tous ses fils sont morts par le fer.
Alors ce deuil brutal aboie
Et glapit au bord de la mer.
Elle court le long du rivage,
Bavant vers le flot écumant,
Hirsute, criade, sauvage,
La chienne littéralement !…
Et c’est Niobé qui s’effare
Et garde fixement des yeux
Sur les dalles de pierre rare
Ses enfants tués par les cieux.
Le souffle expire sur sa bouche.
Elle meurt dans un geste fou.
Ce n’est plus qu’un marbre farouche
Là transporté nul ne sait d’où !…
La douleur chrétienne est immense.
Elle, comme le cœur humain,
Elle souffre, puis elle pense,
Et calme poursuit son chemin.
Elle est debout sur le Calvaire
Pleine de larmes et sans cris.
C’est également une mère,
Mais quelle mère de quel fils !
Elle participe au Supplice
Qui sauve toute nation,
163
Attendrissant le sacrifice
Par sa vaste compassion.
Et comme tous sont les fils d’elle,
Sur le monde et sur sa langueur
Toute la charité ruisselle
Des sept blessures de son cœur,
Au jour qu’il faudra, pour la gloire
Des cieux enfin tout grands ouverts,
Ceux qui surent et purent croire,
Bons et doux, sauf au seul Pervers,
Ceux-là vers la joie infinie
Sur la colline de Sion
Monteront d’une aile bénie
Aux plis de son assomption.
164
I
Ô mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour
Et la blessure est encore vibrante,
Ô mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour !
Ô mon Dieu, votre crainte m’a frappé
Et la brûlure est encor là qui tonne,
Ô mon Dieu, votre crainte m’a frappé !
Ô mon Dieu, j’ai connu que tout est vil
Et votre gloire en moi s’est installée,
Ô mon Dieu, j’ai connu que tout est vil !
Noyez mon âme aux flots de votre Vin,
Fondez ma vie au Pain de votre table,
Noyez mon âme aux flots de votre Vin.
Voici mon sang que je n’ai pas versé,
Voici ma chair indigne de souffrance,
Voici mon sang que je n’ai pas versé.
Voici mon front qui n’a pu que rougir
Pour l’escabeau de vos pieds adorables,
Voici mon front qui n’a pu que rougir.
Voici mes mains qui n’ont pas travaillé
Pour les charbons ardents et l’encens rare,
Voici mes mains qui n’ont pas travaillé.
Voici mon cœur qui n’a battu qu’en vain,
Pour palpiter aux ronces du Calvaire,
Voici mon cœur qui n’a battu qu’en vain.
Voici mes pieds, frivoles voyageurs,
Pour accourir au cri de votre grâce,
Voici mes pieds, frivoles voyageurs.
Voici ma voix, bruit maussade et menteur,
Pour les reproches de la Pénitence,
Voici ma voix, bruit maussade et menteur.
165
Voici mes yeux, luminaires d’erreur,
Pour être éteints aux pleurs de la prière,
Voici mes yeux, luminaires d’erreur.
Hélas, Vous, Dieu d’offrande et de pardon,
Quel est le puits de mon ingratitude,
Hélas ! Vous, Dieu d’offrande et de pardon !
Dieu de terreur et Dieu de sainteté,
Hélas ! ce noir abîme de mon crime,
Dieu de terreur et Dieu de sainteté,
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
Vous connaissez tout cela, tout cela,
Et que je suis plus pauvre que personne,
Vous connaissez tout cela, tout cela,
Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.
166
II
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.
Tous les autres amours sont de commandement.
Nécessaires qu’ils sont, ma mère seulement
Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie.
C’est pour Elle qu’il faut chérir mes ennemis,
C’est par Elle que j’ai voué ce sacrifice,
Et la douceur de cœur et le zèle au service,
Comme je la priais, Elle les a permis.
Et comme j’étais faible et bien méchant encore,
Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,
Elle baissa mes yeux et me joignit les mains,
Et m’enseigna les mots par lesquels on adore.
C’est par Elle que j’ai voulu de ces chagrins,
C’est pour Elle que j’ai mon cœur dans les cinq Plaies,
Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies,
Comme je l’invoquais, Elle en ceignit mes reins.
Je ne veux plus penser qu’à ma mère Marie,
Siège de la sagesse et source des pardons,
Mère de France aussi, de qui nous attendons
Inébranlablement l’honneur de la patrie.
Marie Immaculée, amour essentiel,
Logique de la foi cordiale et vivace,
En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse,
En vous aimant du seul amour, Porte du ciel ?
167
III
Vous êtes calme, vous voulez un vœu discret,
Des secrets à mi-voix dans l’ombre et le silence,
Le cœur qui se répand plutôt qu’il ne s’élance,
Et ces timides, moins transis qu’il ne paraît.
Vous accueillez d’un geste exquis telles pensées
Qui ne marchent qu’en ordre et font le moins de bruit.
Votre main, toujours prête à la chute du fruit,
Patiente avec l’arbre et s’abstient de poussées.
Et si l’immense amour de vos commandements
Embrasse et presse tous en sa sollicitude,
Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l’étude
Et le travail des plus humbles recueillements.
Le pécheur, s’il prétend vous connaître et vous plaire,
Ô vous qui nous aimant si fort parliez si peu,
Doit et peut, à tout temps du jour comme en tout lieu,
Bien faire obscurément son devoir et se taire.
Se taire pour le monde, un pur sénat de fous,
Se taire sur autrui, des âmes précieuses,
Car nous taire vous plaît, même aux heures pieuses,
Même à la mort, sinon devant le prêtre et vous.
Donnez-leur le silence et l’amour du mystère,
Ô Dieu glorifieur du bien fait en secret,
À ces timides moins transis qu’il ne paraît,
Et l’horreur, et le pli des choses de la terre.
Donnez-leur, ô mon Dieu, la résignation,
Toute forte douceur, l’ordre et l’intelligence,
Afin qu’au jour suprême ils gagnent l’indulgence
De l’Agneau formidable en la neuve Sion,
Afin qu’ils puissent dire : « Au moins nous sûmes croire »,
Et que l’Agneau terrible, ayant tout supputé,
Leur réponde : « Venez, vous avez mérité,
Pacifiques, ma paix, et, douloureux, ma gloire. »
168
IV
I
Mon Dieu m’a dit : Mon fils, il faut m’aimer. Tu vois
Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne,
Et mes pieds offensés que Madeleine baigne
De larmes, et mes bras douloureux sous le poids
De tes péchés, et mes mains ! Et tu vois la croix,
Tu vois les clous, le fiel, l’éponge et tout t’enseigne
À n’aimer, en ce monde où la chair règne,
Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.
Ne t’ai-je pas aimé jusqu’à la mort moi-même,
Ô mon frère en mon Père, ô mon fils en l’Esprit,
Et n’ai-je pas souffert, comme c’était écrit ?
N’ai-je pas sangloté ton angoisse suprême
Et n’ai-je pas sué la sueur de tes nuits,
Lamentable ami qui me cherche où je suis ? »
169
II
J’ai répondu : Seigneur, vous avez dit mon âme.
C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.
Mais vous aimer ! Voyez comme je suis en bas,
Vous dont l’amour toujours monte comme la flamme.
Vous, la source de paix que toute soif réclame,
Hélas ! Voyez un peu mes tristes combats !
Oserai-je adorer la trace de vos pas,
Sur ces genoux saignants d’un rampement infâme ?
Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements,
Je voudrais que votre ombre au moins vêtît ma honte,
Mais vous n’avez pas d’ombre, ô vous dont l’amour monte,
Ô vous, fontaine calme, amère aux seuls amants
De leur damnation, ô vous toute lumière
Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière !
170
III
– Il faut m’aimer ! Je suis l’universel Baiser,
Je suis cette paupière et je suis cette lèvre
Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre
Qui t’agite, c’est moi toujours ! Il faut oser
M’aimer ! Oui, mon amour monte sans biaiser
Jusqu’où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre,
Et t’emportera, comme un aigle vole un lièvre,
Vers des serpolets qu’un ciel cher vient arroser.
Ô ma nuit claire ! ô tes yeux dans mon clair de lune !
Ô ce lit de lumière et d’eau parmi la brune !
Toute cette innocence et tout ce reposoir !
Aime-moi ! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,
Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir,
Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes.
171
IV
– Seigneur, c’est trop ? Vraiment je n’ose. Aimer qui ? Vous ?
Oh ! non ! Je tremble et n’ose. Oh ! vous aimer je n’ose,
Je ne veux pas ! Je suis indigne. Vous, la Rose
Immense des purs vents de l’Amour, ô Vous, tous
Les cœurs des saints, ô vous qui fûtes le Jaloux
D’Israël, Vous, la chaste abeille qui se pose
Sur la seule fleur d’une innocence mi-close,
Quoi, moi, moi, pouvoir Vous aimer. Êtes-vous fous
Père, Fils, Esprit ? Moi, ce pécheur-ci, ce lâche,
Ce superbe, qui fait le mal comme sa tache
Et n’a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût,
Vue, ouïe, et dans tout son être – hélas ! dans tout
Son espoir et dans tout son remords que l’extase
D’une caresse où le seul vieil Adam s’embrase ?
172
V
– Il faut m’aimer. Je suis ces Fous que tu nommais,
Je suis l’Adam nouveau qui mange le vieil homme,
Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome,
Comme un pauvre rué parmi d’horribles mets.
Mon amour est le feu qui dévore à jamais
Toute chair insensée, et l’évapore comme
Un parfum, – et c’est le déluge qui consomme
En son flot tout mauvais germe que je semais,
Afin qu’un jour la Croix où je meurs fût dressée
Et que par un miracle effrayant de bonté
Je t’eusse un jour à moi, frémissant et dompté.
Aime. Sors de ta nuit. Aime. C’est ma pensée
De toute éternité, pauvre âme délaissée,
Que tu dusses m’aimer, moi seul qui suis resté !
173
VI
– Seigneur, j’ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.
Je vois, je sens qu’il faut vous aimer. Mais comment
Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant,
Ô Justice que la vertu des bons redoute ?
Oui, comment ? Car voici que s’ébranle la voûte
Où mon cœur creusait son ensevelissement
Et que je sens fluer à moi le firmament,
Et je vous dis : de vous à moi quelle est la route ?
Tendez-moi votre main, que je puisse lever
Cette chair accroupie et cet esprit malade.
Mais recevoir jamais la céleste accolade,
Est-ce possible ? Un jour, pouvoir la retrouver
Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre,
La place où reposa la tête de l’apôtre ?
174
VII
– Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,
Et voici. Laisse aller l’ignorance indécise
De ton cœur vers les bras ouverts de mon Église,
Comme la guêpe vole au lis épanoui.
Approche-toi de mon oreille. Épanches-y
L’humiliation d’une brave franchise.
Dis-moi tout sans un mot d’orgueil ou de reprise
Et m’offre le bouquet d’un repentir choisi.
Puis franchement et simplement viens à ma table.
Et je t’y bénirai d’un repas délectable
Auquel l’ange n’aura lui-même qu’assisté,
Et tu boiras le Vin de la vigne immuable,
Dont la force, dont la douceur, dont la bonté
Feront germer ton sang à l’immortalité.
*
**
*
**
175
Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs
Si doux qu’ils sont encore d’ineffables délices,
Je te ferai goûter sur terre mes prémices,
La paix du cœur, l’amour d’être pauvre, et mes soirs
Mystiques, quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs
Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice
Éternel, et qu’au ciel pieux la lune glisse,
Et que sonnent les angélus roses et noirs,
En attendant l’assomption dans ma lumière,
L’éveil sans fin dans ma charité coutumière,
La musique de mes louanges à jamais,
Et l’extase perpétuelle et la science,
Et d’être en moi parmi l’aimable irradiance
De tes souffrances, enfin miennes, que j’aimais !
176
VIII
– Ah ! Seigneur, qu’ai-je ? Hélas ! me voici tout en larmes
D’une joie extraordinaire : votre voix
Me fait comme du bien et du mal à la fois,
Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.
Je ris, je pleure, et c’est comme un appel aux armes
D’un clairon pour des champs de bataille où je vois
Des anges bleus et blancs portés sur des pavois,
Et ce clairon m’enlève en de fières alarmes.
J’ai l’extase et j’ai la terreur d’être choisi.
Je suis indigne, mais je sais votre clémence.
Ah ! quel effort, mais quelle ardeur ! Et me voici
Plein d’une humble prière, encore qu’un trouble immense
Brouille l’espoir que votre voix me révéla,
Et j’aspire en tremblant.
177
IX
– Pauvre âme, c’est cela !
178
I
Désormais le Sage, puni
Pour avoir trop aimé les choses,
Rendu prudent à l’infini,
Mais franc de scrupules moroses,
Et d’ailleurs retournant au Dieu
Qui fit les yeux et la lumière,
L’honneur, la gloire, et tout le peu
Qu’a son âme de candeur fière,
Le Sage peut dorénavant
Assister aux scènes du monde,
Et suivre la chanson du vent,
Et contempler la mer profonde.
Il ira, calme, et passera
Dans la férocité des villes,
Comme un mondain à l’Opéra
Qui sort blasé des danses viles.
Même, – et pour tenir abaissé
L’orgueil, qui fit son âme veuve,
Il remontera le passé,
Ce passé, comme un mauvais fleuve,
Il reverra l’herbe des bords,
Il entendra le flot qui pleure
Sur le bonheur mort et les torts
De cette date et de cette heure !…
Il aimera les cieux, les champs,
La bonté, l’ordre et l’harmonie,
Et sera doux, même aux méchants,
Afin que leur mort soit bénie.
Délicat et non exclusif,
Il sera du jour où nous sommes :
Son cœur, plutôt contemplatif,
Pourtant saura l’œuvre des hommes.
179
Mais, revenu des passions,
Un peu méfiant des « usages »,
À vos civilisations
Préférera les paysages.
180
II
Du fond du grabat
As-tu vu l’étoile
Que l’hiver dévoile ?
Comme ton cœur bat,
Comme cette idée,
Regret ou désir,
Ravage à plaisir
Ta tête obsédée,
Pauvre tête en feu,
Pauvre cœur sans dieu
L’ortie et l’herbette
Au bas du rempart
D’où l’appel frais part
D’une aigre trompette,
Le vent du coteau,
La Meuse, la goutte
Qu’on boit sur la route
À chaque écriteau,
Les sèves qu’on hume,
Les pipes qu’on fume !
Un rêve de froid :
« Que c’est beau la neige
Et tout son cortège
Dans leur cadre étroit !
Oh ! tes blancs arcanes,
Nouvelle Archangel,
Mirage éternel
De mes caravanes !
Oh ! ton chaste ciel,
Nouvelle Archangel ? »
Cette ville sombre !
Tout est crainte ici…
Le ciel est transi
D’éclairer tant d’ombre.
Les pas que tu fais
Parmi ces bruyères
Lèvent des poussières
181
Au souffle mauvais…
Voyageur si triste,
Tu suis quelle piste ?
C’est l’ivresse à mort,
C’est la noire orgie,
C’est l’amer effort
De ton énergie
Vers l’oubli dolent
De la voix intime,
C’est le seuil du crime,
C’est l’essor sanglant.
– Oh ! fuis la chimère :
Ta mère, ta mère !
Quelle est cette voix
Qui ment et qui flatte !
« Ah ! la tête plate,
Vipère des bois ! »
Pardon et mystère.
Laisse ça dormir,
Qui peut, sans frémir,
Juger sur la terre ?
« Ah ! pourtant, pourtant,
Ce monstre impudent ! »
La mer ! Puisse-t-elle
Laver ta rancœur,
La mer au grand cœur.
Ton aïeule, celle
Qui chante en berçant
Ton angoisse atroce,
La mer, doux colosse
Au sein innocent,
Grondeuse infinie
De ton ironie !
Tu vis sans savoir !
Tu verses ton âme,
Ton lait et ta flamme
Dans quel désespoir ?
Ton sang qui s’amasse
182
En une fleur d’or
N’est pas prêt encor
À la dédicace.
Attends quelque peu,
Ceci n’est que jeu.
Cette frénésie
T’initie au but.
D’ailleurs, le salut
Viendra d’un Messie
Dont tu ne sens plus,
Depuis bien des lieues,
Les effluves bleues
Sous tes bras perclus,
Naufragé d’un rêve
Qui n’a pas de grève !
Vis en attendant
L’heure toute proche.
Ne sois pas prudent.
Trêve à tout reproche.
Fais ce que tu veux.
Une main te guide
À travers le vide
Affreux de tes vœux.
Un peu de courage,
C’est le bon orage.
Voici le Malheur
Dans sa plénitude.
Mais à sa main rude
Quelle belle fleur !
« La brûlante épine ! »
Un lis est moins blanc,
« Elle m’entre au flanc. »
Et l’odeur divine !
« Elle m’entre au cœur. »
Le parfum vainqueur !
« Pourtant je regrette,
Pourtant je me meurs,
Pourtant ces deux cœurs… »
183
Lève un peu la tête :
« Eh bien, c’est la Croix. »
Lève un peu ton âme
De ce monde infâme.
« Est-ce que je crois ? »
Qu’en sais-tu ? La Bête
Ignore sa tête,
La Chair et le Sang
Méconnaissent l’Acte.
« Mais j’ai fait un pacte
Qui va m’enlaçant
À la faute noire,
Je me dois à mon
Tenace démon :
Je ne veux point croire.
Je n’ai pas besoin
De rêver si loin !
« Aussi bien j’écoute
Des sons d’autrefois.
Vipère des bois,
Encor sur ma route ?
Cette fois tu mords. »
Laisse cette bête.
Que fait au poète ?
Que sont des cœurs morts ?
Ah ! plutôt oublie
Ta propre folie.
Ah ! plutôt, surtout,
Douceur, patience,
Mi-voix et nuance,
Et paix jusqu’au bout !
Aussi bon que sage,
Simple autant que bon,
Soumets ta raison
Au plus pauvre adage,
Naïf et discret,
Heureux en secret !
Ah ! surtout, terrasse
Ton orgueil cruel,
184
Implore la grâce
D’être un pur Abel,
Finis l’odyssée
Dans le repentir
D’un humble martyr,
D’une humble pensée.
Regarde au-dessus…
« Est-ce vous, JÉSUS ? »
185
III
L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable.
Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou ?
Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.
Que ne t’endormais-tu, le coude sur la table ?
Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,
Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
Et tu chantonneras comme un enfant bercé.
Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame.
Il dort. C’est étonnant comme les pas de femme
Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.
Midi sonne. J’ai fait arroser dans la chambre.
Va, dors ! L’espoir luit comme un caillou dans un creux.
Ah ! quand refleuriront les roses de septembre !
186
IV
Gaspard Hauser chante :
187
V
Un grand sommeil noir
Tombe sur ma vie :
Dormez, tout espoir,
Dormez, toute envie !
Je ne vois plus rien,
Je perds la mémoire
Du mal et du bien…
Ô la triste histoire !
Je suis un berceau
Qu’une main balance
Au creux d’un caveau :
Silence, silence !
188
VI
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit
Berce sa palme.
La cloche dans le ciel qu’on voit
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.
– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
189
VII
Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer,
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?
Mouette à l’essor mélancolique.
Elle suit la vague, ma pensée,
À tous les vents du ciel balancée
Et biaisant quand la marée oblique,
Mouette à l’essor mélancolique.
Ivre de soleil
Et de liberté,
Un instinct la guide à travers cette immensité.
La brise d’été
Sur le flot vermeil
Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.
Parfois si tristement elle crie
Qu’elle alarme au lointain le pilote,
Puis au gré du vent se livre et flotte
Et plonge, et l’aile toute meurtrie
Revole, et puis si tristement crie !
Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi,
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?
190
VIII
Parfums, couleurs, systèmes, lois !
Les mots ont peur comme des poules.
La Chair sanglote sur la croix.
Pied, c’est du rêve que tu foules,
Et partout ricane la voix,
La voix tentatrice des foules.
Cieux bruns où nagent nos desseins,
Fleurs qui n’êtes pas le calice,
Vin et ton geste qui se glisse,
Femme et l’œillade de tes seins,
Nuit câline aux frais traversins,
Qu’est-ce que c’est que ce délice,
Qu’est-ce que c’est que ce supplice,
Nous les damnés et vous les Saints ?
191
IX
Le son du cor s’afflige vers les bois
D’une douleur on veut croire orpheline
Qui vient mourir au bas de la colline
Parmi la bise errant en courts abois.
L’âme du loup pleure dans cette voix
Qui monte avec le soleil qui décline,
D’une agonie on veut croire câline
Et qui ravit et qui navre à la fois.
Pour faire mieux cette plainte assoupie
La neige tombe à longs traits de charpie
À travers le couchant sanguinolent,
Et l’air a l’air d’être un soupir d’automne,
Tant il fait doux par ce soir monotone
Où se dorlote un paysage lent.
192
X
La tristesse, langueur du corps humain
M’attendrissent, me fléchissent, m’apitoient,
Ah ! surtout quand des sommeils noirs le foudroient.
Quand les draps zèbrent la peau, foulent la main !
Et que mièvre dans la fièvre du demain,
Tiède encor du bain de sueur qui décroît,
Comme un oiseau qui grelotte sous un toit !
Et les pieds, toujours douloureux du chemin,
Et le sein, marqué d’un double coup de poing,
Et la bouche, une blessure rouge encor,
Et la chair frémissante, frêle décor,
Et les yeux, les pauvres yeux si beaux où point
La douleur de voir encore du fini !…
Triste corps ! Combien faible et combien puni !
193
XI
La bise se rue à travers
Les buissons tout noirs et tout verts,
Glaçant la neige éparpillée,
Dans la campagne ensoleillée,
L’odeur est aigre près des bois,
L’horizon chante avec des voix,
Les coqs des clochers des villages
Luisent crûment sur les nuages.
C’est délicieux de marcher
À travers ce brouillard léger
Qu’un vent taquin parfois retrousse.
Ah ! fi de mon vieux feu qui tousse !
J’ai des fourmis plein les talons.
Debout, mon âme, vite, allons !
C’est le printemps sévère encore,
Mais qui par instant s’édulcore
D’un souffle tiède juste assez
Pour mieux sentir les froids passés
Et penser au Dieu de clémence…
Va, mon âme, à l’espoir immense !
194
XII
Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées !
L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées,
Douceur de cœur avec sévérité d’esprit,
Et cette vigilance, et le calme prescrit,
Et toutes ! – Mais encor lentes, bien éveillées,
Bien d’aplomb, mais encor timides, débrouillées
À peine du lourd rêve et de la tiède nuit.
C’est à qui de vous va plus gauche, l’une suit
L’autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune.
« Telles, quand des brebis sortent d’un clos. C’est une,
Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés,
La tête à terre, et l’air des plus embarrassés,
Faisant ce que fait leur chef de file : il s’arrête,
Elles s’arrêtent tour à tour, posant leur tête
Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi. »
Votre pasteur, ô mes brebis, ce n’est pas moi,
C’est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes,
Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes,
Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai.
Suivez-le. Sa houlette est bonne.
Et je serai,
Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle,
Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.
195
XIII
L’échelonnement des haies
Moutonne à l’infini, mer
Claire dans le brouillard clair
Qui sent bon les jeunes baies.
Des arbres et des moulins
Sont légers sous le vert tendre
Où vient s’ébattre et s’étendre
L’agilité des poulains.
Dans ce vague d’un Dimanche
Voici se jouer aussi
De grandes brebis aussi
Douces que leur laine blanche.
Tout à l’heure déferlait
L’onde, roulée en volutes,
De cloches comme des flûtes
Dans le ciel comme du lait.
196
XIV
L’immensité de l’humanité,
Le temps passé vivace et bon père,
Une entreprise à jamais prospère :
Quelle puissante et calme cité !
Il semble ici qu’on vit dans l’histoire,
Tout est plus fort que l’homme d’un jour,
De lourds rideaux d’atmosphère noire
Font richement la nuit alentour.
Ô civilisés que civilise
L’Ordre obéi, le Respect sacré !
Ô dans ce champ si bien préparé
Cette moisson de la Seule Église !
197
XV
La mer est plus belle
Que les cathédrales,
Nourrice fidèle,
Berceuse de râles,
La mer qui prie
La Vierge Marie !
Elle a tous les dons
Terribles et doux.
J’entends ses pardons
Gronder ses courroux.
Cette immensité
N’a rien d’entêté.
Ô ! si patiente,
Même quand méchante !
Un souffle ami hante
La vague, et nous chante :
« Vous sans espérance,
Mourez sans souffrance ! »
Et puis sous les cieux
Qui s’y rient plus clairs,
Elle a des airs bleus,
Roses, gris et verts…
Plus belle que tous,
Meilleure que nous !
198
XVI
La « grande ville ». Un tas criard de pierres blanches
Où rage le soleil comme en pays conquis.
Tous les vices ont leur tanière, les exquis
Et les hideux, dans ce désert de pierres blanches.
Des odeurs ! Des bruits vains ! Où que vague le cœur,
Toujours ce poudroiement vertigineux de sable,
Toujours ce remuement de la chose coupable
Dans cette solitude où s’écœure le cœur !
De près, de loin, le Sage aura sa thébaïde
Parmi le fade ennui qui monte de ceci,
D’autant plus âpre et plus sanctifiante aussi
Que deux parts de son âme y pleurent, dans ce vide !
199
XVII
Toutes les amours de la terre
Laissant au cœur du délétère
Et de l’affreusement amer,
Fraternelles et conjugales,
Paternelles et filiales,
Civiques et nationales,
Les charnelles, les idéales,
Toutes ont la guêpe et le ver.
La mort prend ton père et ta mère,
Ton frère trahira son frère,
Ta femme flaire un autre époux,
Ton enfant, on te l’aliène,
Ton peuple, il se pille ou s’enchaîne
Et l’étranger y pond sa haine,
Ta chair s’irrite et tourne obscène,
Ton âme flue en rêves fous.
Mais, dit Jésus, aime, n’importe !
Puis de toute illusion morte
Fais un cortège, forme un chœur,
Va devant, tel aux champs le pâtre,
Tel le coryphée au théâtre,
Tel le vrai prêtre ou l’idolâtre,
Tels les grands-parents près de l’âtre,
Oui, que devant aille ton cœur !
Et que toutes ces voix dolentes
S’élèvent rapides ou lentes,
Aigres ou douces, composant
À la gloire de Ma souffrance
Instrument de ta délivrance,
Condiment de ton espérance
Et mets de ta propre navrance.
L’hymne qui te sied à présent !
200
XVIII
Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit
La reine d’ici-bas, et littéralement !
Elle dit peu de mots de ce gouvernement
Et ne s’arrête point aux détails de surcroît ;
Mais le Point, à son sens, celui qu’il faut qu’on voie
Et croie, est ceci dont elle la complimente :
Le libre arbitre pèse, arguë et parlemente,
Puis le pauvre-de-cœur décide et suit sa voie.
Qui l’en empêchera ? De vœux il n’en a plus
Que celui d’être un jour au nombre des élus,
Tout-puissant serviteur, tout-puissant souverain,
Prodigue et dédaigneux, sur tous, des choses eues,
Mais accumulateur des seules choses sues,
De quel si fier sujet, et libre, quelle reine !
201
XIX
Parisien, mon frère à jamais étonné,
Montons sur la colline où le soleil est né
Si glorieux qu’il fait comprendre l’idolâtre,
Sous cette perspective inconnue au théâtre,
D’arbres au vent et de poussière d’ombre et d’or.
Montons. Il est si frais encor, montons encor.
Là ! nous voilà placés comme dans une « loge
De face », et le décor vraiment tire un éloge.
La cathédrale énorme et le beffroi sans fin,
Ces toits de tuile sous ces verdures, le vain
Appareil des remparts pompeux et grands quand même,
Ces clochers, cette tour, ces autres, sur l’or blême
Des nuages à l’ouest réverbérant l’or dur
De derrière chez nous, tous ces lourds joyaux sur
Ces ouates, n’est-ce pas, l’écrin vaut le voyage,
Et c’est ce qu’on peut dire un brin de paysage ?
– Mais descendons, si ce n’est pas trop abuser
De vos pieds las, à fin seule de reposer
Vos yeux qui n’ont jamais rien vu que Montmartre,
– « Campagne » vert de plaie et ville blanc de dartre
(Et les sombres parfums qui grimpent de Pantin !) –
Donc, par ce lent sentier de rosée et de thym,
Cheminons vers la ville au long de la rivière,
Sous les frais peupliers, dans la fine lumière.
L’une des portes ouvre une rue, entrons-y.
Aussi bien, c’est le point qu’il faut, l’endroit choisi :
Si blanches, les maisons anciennes, si bien faites,
Point hautes, çà et là des bronches sur leurs faîtes,
Si doux et sinueux le cours de ces maisons,
Comme un ruisseau parmi de vagues frondaisons,
Profilant la lumière et l’ombre en broderies
Au lieu du long ennui de vos haussmanneries,
Et si gentil l’accent qui confine au patois
De ces passants naïfs avec leurs yeux matois !…
Des places ivres d’air et de cris d’hirondelles
Où l’histoire proteste en formules fidèles
À la crête des toits comme au fer des balcons,
Des portes ne tournant qu’à regret sur leurs gonds,
202
Jalouses de garder l’honneur et la famille…
Ici tout vit et meurt calme, rien ne fourmille,
Le « Théâtre » fait four, et ce dieu des brouillons.
Le « Journal » n’en est plus à compter ses bouillons,
L’amour même prétend conserver ses noblesses
Et le vice se gobe en de rares drôlesses.
Enfin rien de Paris, mon frère « dans nos murs ».
Que les modes… d’hier, et que les fruits bien mûrs
De ce fameux progrès que vous mangez en herbe.
Du reste on vit à l’aise. Une chère superbe,
La raison raisonnable et l’esprit des aïeux,
Beaucoup de sain travail, quelques loisirs joyeux,
Et ce besoin d’avoir peur de la grande route !
Avouez, la province est bonne, somme toute,
Et vous regrettez moins que tantôt la « splendeur »
Du vieux monstre, et son pouls fébrile, et cette odeur !
203
XX
C’est la fête du blé, c’est la fête du pain
Aux chers lieux d’autrefois revus après ces choses !
Tout bruit, la nature et l’homme, dans un bain
De lumière si blanc que les ombres sont roses.
L’or des pailles s’effondre au vol siffleur des faux
Dont l’éclair plonge, et va luire, et se réverbère.
La plaine, tout au loin couverte de travaux,
Change de face à chaque instant, gaie et sévère.
Tout halète, tout n’est qu’effort et mouvement
Sous le soleil, tranquille auteur des moissons mûres,
Et qui travaille encore imperturbablement
À gonfler, à sucrer là-bas les grappes sures.
Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin,
Nourris l’homme du lait de la terre, et lui donne
L’honnête verre où rit un peu d’oubli divin.
Moissonneurs, vendangeurs là-bas votre heure est bonne !
Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins,
Fruit de la force humaine en tous lieux répartie,
Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins
La Chair et le Sang pour le calice et l’hostie !
204
Jadis et naguère
205
Jadis
Prologue
En route, mauvaise troupe !
Partez, mes enfants perdus !
Ces loisirs vous étaient dus !
La Chimère tend sa croupe.
Partez, grimpés sur son dos,
Comme essaime un vol de rêves
D’un malade dans les brèves
Fleurs vagues de ses rideaux.
Ma main tiède qui s’agite
Faible encore, mais enfin
Sans fièvre, et qui ne palpite
Plus que d’un effort divin,
Ma main vous bénit, petites
Mouches de mes soleils noirs
Et de mes nuits blanches. Vites,
Partez, petits désespoirs,
Petits espoirs, douleurs, joies,
Que dès hier renia
Mon cœur quêtant d’autres proies…
Allez, æigri somnia.
206
Sonnets et autres vers
À la louange de Laure et de Pétrarque
Pierrot
À Léon Valade
207
Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore,
Et la farine rend plus effroyable encore
Sa face exsangue au nez pointu de moribond.
208
Kaléidoscope
À Germain Nouveau
209
Intérieur
À grands plis sombres une ample tapisserie
De haute lice, avec emphase descendrait
Le long des quatre murs immenses d’un retrait
Mystérieux où l’ombre au luxe se marie.
Les meubles vieux, d’étoffe éclatante flétrie,
Le lit entraperçu vague comme un regret,
Tout aurait l’attitude et l’âge du secret,
Et l’esprit se perdrait en quelque allégorie.
Ni livres, ni tableaux, ni fleurs, ni clavecins ;
Seule, à travers les fonds obscurs, sur des coussins,
Une apparition bleue et blanche de femme
Tristement sourirait – inquiétant témoin –
Au lent écho d’un chant lointain d’épithalame.
Dans une obsession de musc et de benjoin.
210
Dizain mille huit cent trente
Je suis né romantique et j’eusse été fatal
En un frac très étroit aux boutons de métal,
Avec ma barbe en pointe et mes cheveux en brosse.
Hablant español, très loyal et très féroce,
L’œil idoine à l’œillade et chargé de défis.
Beautés mises à mal et bourgeois déconfits
Eussent bondé ma vie et soûlé mon cœur d’homme.
Pâle et jaune, d’ailleurs, et taciturne comme
Un enfant scrofuleux dans un Escurial…
Et puis j’eusse été si féroce et si loyal !
211
À Horatio
Ami, le temps n’est plus des guitares, des plumes,
Des créanciers, des duels hilares à propos
De rien, des cabarets, des pipes aux chapeaux
Et de cette gaieté banale où nous nous plûmes.
Voici venir, ami très tendre, qui t’allumes
Au moindre dé pipé, mon doux briseur de pots,
Horatio, terreur et gloire des tripots,
Cher diseur de jurons à remplir cent volumes,
Voici venir parmi les brumes d’Elseneur
Quelque chose de moins plaisant, sur mon honneur,
Qu’Ophélia, l’enfant aimable qui s’étonne.
C’est le spectre, le spectre impérieux ! Sa main
Montre un but et son œil éclaire et son pied tonne,
Hélas ! et nul moyen de remettre à demain !
212
Sonnet boîteux
À Ernest Delahaye
213
Le clown
À Laurent Tailhade
214
Écrit sur l’Album de Mme N. de V.
215
Le squelette
À Albert Mérat
À Albert Mérat.
216
Art poétique
À Charles Morice
217
Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.
218
Le pitre
Le tréteau qu’un orchestre emphatique secoue
Grince sous les grands pieds du maigre baladin
Qui harangue non sans finesse et sans dédain
Les badauds piétinant devant lui dans la boue.
Le plâtre de son front et le fard de sa joue
Font merveille. Il pérore et se tait tout soudain,
Reçoit des coups de pieds au derrière, badin
Baise au cou sa commère énorme, et fait la roue.
Ses boniments de cœur et d’âme, approuvons-les.
Son court pourpoint de toile à fleurs et ses mollets
Tournants jusqu’à l’abus valent que l’on s’arrête.
Mais ce qui sied à tous d’admirer, c’est surtout
Cette perruque d’où se dresse sur la tête,
Preste, une queue avec un papillon au bout.
219
Allégorie
À Jules Valadon
220
L’auberge
À Jean Moréas
221
Circonspection
À Gaston Sénéchal
222
Vers pour être calomnié
À Charles Vignier
223
Luxures
À Léon Trézenik
224
Vendanges
À Gorges Rall
225
Images d’un sou
À Léon Dierx
226
Sous les branches murmurantes,
Et madame Malbrouck monte
À sa tour pour mieux entendre
La viole et la voix tendre
De ce cher trompeur de Comte
Ory qui vient d’Espagne
Sans qu’un doublon l’accompagne.
Mais il s’est couvert de gloire
Aux gorges des Pyrénées
Et combien d’infortunées
Au teint de lis et d’ivoire
Ne fit-il pas à tous risques
Là-bas, parmi les Morisques !…
Toute histoire qui se mouille
De délicieuses larmes,
Fût-ce à travers, des chocs d’armes,
Aussitôt chez moi s’embrouille,
Se mêle à d’autres encore,
Finalement s’évapore
En capricieuses nues,
Laissant à travers des filtres
Subtiles talismans et philtres
Au fin fond de mes cornues
Au feu de l’amour rougies.
Accourez à mes magies !
C’est très beau. Venez d’aucunes
Et d’aucuns. Entrez, bagasse !
Cadet-Roussel est paillasse
Et vous dira vos fortunes.
C’est Crédit qui tient la caisse.
Allons vite qu’on se presse !
227
Les uns et les autres
PERSONNAGES :
MYRTIL
SYLVANDRE
ROSALINDE
CHLORIS
MEZZETIN
CORYDON
AMINTE
BERGERS, MASQUES.
228
Scène I
MEZZETIN, chantant.
Puisque tout n’est rien que fables,
Hormis d’aimer ton désir,
Jouis vite du loisir
Que te font des dieux affables.
Puisqu’à ce point se trouva
Facile ta destinée,
Puisque vers toi ramenée
L’Arcadie est proche, – va !
Va ! le vin dans les feuillages
Fait éclater les beaux yeux
Et battre les cœurs joyeux
À l’étroit sous les corsages…
CORYDON
À l’exemple de la cigale nous avons
Chanté…
AMINTE
Si nous allions danser ?
TOUS, moins Myrtil, Rosalinde, Sylvandre et Chloris.
Nous vous suivons !
Ils sortent à l’exception des mêmes.
229
Scène II
Myrtil, Rosalinde, Sylvandre, Chloris
ROSALINDE, à Myrtil.
Restons.
CHLORIS, à Sylvandre.
Favorisé, vous pouvez dire l’être :
J’aime la danse à m’en jeter par la fenêtre,
Et si je ne vais pas sur l’herbette avec eux,
C’est bien pour vous !
Sylvandre la presse.
Paix là ! Que vous êtes fougueux !
Sortent Sylvandre et Chloris.
230
Scène III
Myrtil, Rosalinde
ROSALINDE
Parlez-moi.
MYRTIL
De quoi voulez-vous donc que je cause ?
Du passé ? Cela vous ennuierait, et pour cause.
Du présent ? À quoi bon, puisque nous y voilà ?
De l’avenir ? Laissons en paix ces choses-là !
ROSALINDE
Parlez-moi du passé.
MYRTIL
Pourquoi ?
ROSALINDE
C’est mon caprice.
Et fiez-vous à la mémoire adulatrice
Qui va teinter d’azur les plus mornes jadis
Et masque les enfers anciens en paradis.
MYRTIL
Soit donc ! J’évoquerai, ma chère, pour vous plaire,
Ce morne amour qui fut, hélas ! notre chimère,
Regrets sans fin, ennuis profonds, poignants remords,
Et toute la tristesse atroce des jours morts ;
Je dirai nos plus beaux espoirs déçus sans cesse,
Ces deux cœurs dévoués jusques à la bassesse
Et soumis l’un à l’autre, et puis, finalement,
Pour toute récompense et tout remerciement,
Navrés, martyrisés, bafoués l’un par l’autre,
Ma folle jalousie étreinte par la vôtre,
Vos soupçons complétant l’horreur de mes soupçons,
Toutes vos trahisons, toutes mes trahisons !
Oui, puisque ce passé vous flatte et vous agrée,
Ce passé que je lis tracé comme à la craie
231
Sur le mur ténébreux du souvenir, je veux,
Ce passé tout entier, avec ses désaveux
Et ses explosions de pleurs et de colère,
Vous le redire, afin, ma chère, de vous plaire !
ROSALINDE
Savez-vous que je vous trouve admirable, ainsi
Plein d’indignation élégante ?
MYRTIL, irrité.
Merci !
ROSALINDE
Vous vous exagérez aussi par trop les choses.
Quoi ! pour un peu d’ennui, quelques heures moroses,
Vous lamenter avec ce courroux enfantin !
Moi je rends grâce au dieu qui me fit ce destin
D’avoir aimé, d’aimer l’ingrat, d’aimer encore
L’ingrat qui tient de sots discours, et qui m’adore
Toujours, ainsi, qu’il sied d’ailleurs en ce pays
De Tendre. Oui ! Car malgré vos regards ébahis
Et vos bras de poupée inerte, je suis sûre
Que vous gardez toujours ouverte la blessure
Faite par ces yeux-ci, boudeur, à ce cœur-là.
MYRTIL, attendri.
Pourtant le jour où cet amour m’ensorcela
Vous fut autant qu’à moi funeste, mon amie.
Croyez-moi, réveiller la tendresse endormie,
C’est téméraire, et mieux vaudrait pieusement
Respecter jusqu’au bout son assoupissement
Qui ne peut que finir par la mort naturelle.
ROSALINDE
Fou ! par quoi pouvons-nous vivre, sinon par elle ?
MYRTIL, sincère.
Alors, mourons !
ROSALINDE
Vivons plutôt ! Fût-ce à tout prix !
Quant à moi, vos aigreurs, vos fureurs, vos mépris,
232
Qui ne sont, je le sais, qu’un dépit éphémère,
Et cet orgueil qui rend votre parole amère,
J’en veux faire litière à mon amour têtu,
Et je vous aimerai quand même, m’entends-tu ?
MYRTIL
Vous êtes mutinée…
ROSALINDE
Allons, laissez-vous faire !
MYRTIL, cédant.
Donc, il le faut !
ROSALINDE
Venez cueillir la primevère
De l’amour renaissant timide après l’hiver.
Quittez ce front chagrin, souriez comme hier
À ma tendresse entière et grande, encor qu’ancienne !
MYRTIL
Ah ! toujours tu m’auras mené, magicienne !
Ils sortent. Rentrent Sylvandre et Chloris.
233
Scène IV
Sylvandre, Chloris
CHLORIS, courant.
Non !
SYLVANDRE
Si !
CHLORIS
Je ne veux pas…
SYLVANDRE, la baisant sur la nuque.
Dites : je ne veux plus !
La tenant embrassée.
Mais voici, j’ai fixé vos vœux irrésolus
Et le milan affreux tient la pauvre hirondelle.
CHLORIS
Fi ! l’action vilaine ! Au moins rougissez d’elle !
Mais non ! Il rit, il rit !
Pleurnichant pour rire.
Ah, oh, hi, que c’est mal !
SYLVANDRE
Tarare ! mais le seul état vraiment normal,
C’est le nôtre, c’est, fous l’un de l’autre, gais, libres,
Jeunes, et méprisant tous autres équilibres
Quelconques, qui ne sont que cloche-pieds piteux,
D’avoir deux cœurs pour un, et, chère âme, un pour deux !
CHLORIS
Que voilà donc, Monsieur l’amant, de beau langage !
Vous êtes procureur ou poète, je gage,
Pour ainsi discourir, sans rire, obscurément.
SYLVANDRE
Vous vous moquez avec un babil très charmant,
Et me voici deux fois épris de ma conquête :
234
Tant d’éclat en vos yeux jolis, et dans la tête
Tant d’esprit ! Du plus fin encore, s’il vous plaît.
CHLORIS.
Et si je vous trouvais par hasard bête et laid,
Fier conquérant fictif, grand vainqueur en peinture ?
SYLVANDRE
Alors, n’eussiez-vous pas arrêté l’aventure
De tantôt, qui semblait exclure tout dégoût
Conçu par vous, à mon détriment, après tout ?
CHLORIS
Ô la fatuité des hommes qu’on n’évince
Pas sur-le-champ ! Allez, allez, la preuve est mince
Que vous invoquez là d’un penchant présumé
De mon cœur pour le vôtre, aspirant bien-aimé.
– Au fait, chacun de nous vainement déblatère
Et, tenez, je vais dire mon caractère,
Pour qu’étant à la fin bien au courant de moi
Si vous souffrez, du moins vous connaissiez pourquoi,
Sachez donc…
SYLVANDRE
Que je meure ici, ma toute belle,
Si j’exige…
CHLORIS
– Sachez d’abord vous taire. – Or celle
Qui vous parle est coquette et folle. Oui, je le suis.
J’aime les jours légers et les frivoles nuits ;
J’aime un ruban qui m’aille, un amant qui me plaise,
Pour les bien détester après tout à mon aise.
Vous, par exemple, vous, Monsieur, que je n’ai pas
Naguère tout à fait traité de haut en bas,
Me dussiez-vous tenir pour la pire pécore,
Eh bien, je ne sais pas si je vous souffre encore !
SYLVANDRE, souriant.
Dans le doute…
CHLORIS, coquette, s’enfuyant.
« Abstiens-toi », dit l’autre. Je m’abstiens.
235
SYLVANDRE, presque naïf.
Ah ! c’en est trop, je souffre et je m’en vais pleurer.
CHLORIS, touchée, mais gaie.
Viens,
Enfant, mais souviens-toi que je suis infidèle
Souvent, ou bien plutôt, capricieuse. Telle
Il faut me prendre. Et puis, voyez-vous, nous voici
Tous deux bien amoureux, – car je vous aime aussi, –
Là ! voilà le gros mot lâché ! Mais…
SYLVANDRE
Ô cruelle
Réticence !
CHLORIS
Attendez la fin, pauvre cervelle.
Mais, dirai-je, malgré tous nos transports et tous
Nos serments mutuels, solennels, et jaloux
D’être éternels, un dieu malicieux préside
Aux autels de Paphos –
Sur un geste de dénégation de Sylvandre.
C’est un fait – et de Gnide.
Telle est la loi qu’Amour à nos cœurs révéla.
L’on n’a pas plutôt dit ceci qu’on fait cela.
Plus tard on se repend, c’est vrai, mais le parjure
A des ailes, et comme il perdrait sa gageure
Celui qui poursuivrait un mensonge envolé !
Qu’y faire ? Promener son souci désolé,
Bras ballants, yeux rougis, la tête décoiffée,
À travers monts et vaux, ainsi qu’une autre Orphée,
Gonfler l’air de soupirs et l’Océan de pleurs
Par l’indiscrétion de bavardes douleurs ?
Non, cent fois non ! Plutôt aimer à l’aventure
Et ne demander pas l’impossible à Nature !
Nous voici, venez-vous de dire, bien épris
L’un et l’autre, soyons heureux, faisons mépris
De tout ce qui n’est pas notre douce folie !
Deux cœurs pour un, un cœur pour deux… je m’y rallie,
Me voici vôtre, tienne !… Êtes-vous rassuré ?
236
Tout à l’heure j’avais mille fois tort, c’est vrai,
D’ainsi bouder un cœur offert de bonne grâce,
Et c’est moi qui reviens à vous, de guerre lasse.
Donc aimons-nous. Prenez mon cœur avec ma main,
Mais, pour Dieu, n’allons pas songer au lendemain,
Et si ce lendemain doit ne pas être aimable,
Sachons que tout bonheur repose sur le sable,
Qu’en amour il n’est pas de malhonnêtes gens,
Et surtout soyons-nous l’un à l’autre indulgents.
Cela vous plaît ?
SYLVANDRE
Cela me plairait si…
237
Scène V
Les précédents, Myrtil
MYRTIL, survenant.
Madame
A raison. Son discours serait l’épithalame
Que j’eusse proféré si…
CHLORIS
Cela fait deux « si »
C’est un de trop.
MYRTIL, à Chloris.
Je pense absolument ainsi
Que vous.
CHLORIS, à Sylvandre.
Et vous, Monsieur ?
SYLVANDRE
La vérité m’oblige…
CHLORIS, au même.
Et quoi, monsieur, déjà si tiède !
MYRTIL, à Chloris.
L’homme-lige
Qu’il vous faut, ô Chloris, c’est moi…
238
Scène VI
Les précédents, Rosalinde
ROSALINDE, survenant.
Salut ! je suis
Alors, puisqu’il le faut décidément, depuis
Tous ces étonnements où notre cœur se joue,
À votre chariot la cinquième roue.
À Myrtil.
Je vous rends vos serments anciens et les nouveaux
Et les récents, les vrais aussi bien que les faux.
MYRTIL, au bras de Chloris et
protestant comme par manière d’acquit.
Chère !
ROSALINDE
Vous n’avez pas besoin de vous défendre,
Car me voici l’amie intime de Sylvandre.
SYLVANDRE, ravi, surpris et léger.
Ô doux Charybde après un aimable Scylla !
Mais celle-ci va faire ainsi que celle-là
Sans doute, et toutes deux, adorables coquettes
Dont les caprices sont bel et bien des raquettes,
Joueront avec mon cœur, je le crains, au volant.
CHLORIS, à Sylvandre.
Fat !
ROSALINDE, au même.
Ingrat !
MYRTIL, au même.
Insolent !
SYLVANDRE, à Myrtil.
Quant à cet « insolent »,
Ami cher, mes griefs sont au moins réciproques,
Et, s’il est vrai que nous te vexions, tu nous choques.
239
À Rosalinde et à Chloris.
Mesdames, je suis votre esclave à toutes deux,
Mais mon cœur qui se cabre aux chemins hasardeux
Est un méchant cheval réfractaire à la bride,
Qui devant tout péril connu s’enfuit, rapide,
À tous crins, s’allât-il rompre le col plus loin.
À Rosalinde.
Or, donc, si vous avez, Rosalinde, besoin
Pour un voyage au bleu pays des fantaisies
D’un franc coursier, gourmand de provendes choisies
Et quelque peu fringant, mais jamais rebuté,
Chevauchez à loisir ma bonne volonté.
MYRTIL
La déclaration est un tant soit peu roide,
Mais, bah ! chat échaudé craint l’eau, fût-elle froide,
À Rosalinde.
N’est-ce pas, Rosalinde, et vous le savez bien,
Que ce chat-là surtout, c’est moi.
ROSALINDE
Je ne sais rien.
MYRTIL
Et puisqu’en ce conflit où chacun se rebiffe
Chloris aussi veut bien m’avoir pour hippogriffe
De ses rêves devers la lune ou bien ailleurs,
Me voici tout bridé, couvert d’ailleurs de fleurs
Charmantes aux odeurs puissantes et divines
Dont je sentirai tôt ou tard les épines,
À Chloris.
Madame, n’est-ce pas ?
CHLORIS
Taisez-vous et m’aimez.
Adieu, Sylvandre !
ROSALINDE
Adieu, Myrtil !
240
MYRTIL, à Rosalinde.
Est-ce à jamais ?
SYLVANDRE, à Chloris.
C’est pour toujours !
ROSALINDE
Adieu, Myrtil !
CHLORIS
Adieu, Sylvandre
Sortent Sylvandre et Rosalinde.
241
Scène VII
Myrtil, Chloris
CHLORIS
C’est donc que vous avez de l’amour à revendre
Pour, le joug d’une amante irritée écarté,
Vous tourner aussitôt vers ma faible beauté ?
MYRTIL
Croyez-vous qu’elle soit à ce point offensée ?
CHLORIS
Qui ? ma beauté ?
MYRTIL
Non. L’autre…
CHLORIS
Ah ! – J’avais la pensée
Bien autre part, je vous l’avoue, et m’attendais
À quelque madrigal un peu compliqué, mais
Sans doute, vous voulez parler de Rosalinde
Et de courroux auquel son cœur crispé se guinde…
N’en doutez pas, elle est vexée horriblement.
MYRTIL
En êtes-vous bien sûre ?
CHLORIS
Ah ! çà, pour un amant
Tout récemment élu, sur sa chaude supplique
Encore ! et dans un tel concours mélancolique
Malgré qu’un tant soit peu plaisant d’évènements,
Ne pouvez-vous pas mieux employer les moments
Premiers de nos premiers amours, ô cher Thésée,
Qu’à vous préoccuper d’Ariane laissée ?
– Mais taisons cela, quitte à plus tard en parler. –
Eh oui, là je vous jure, à ne vous rien celer,
Que Rosalinde éprise encor d’un infidèle,
242
Trépigne, peste, enrage, et sa rancœur est telle
Qu’elle m’en a pris mon Sylvandre de dépit.
MYRTIL
Et vous regrettez fort Sylvandre ?
CHLORIS
Mal lui prit,
Que je crois, de tomber sur votre ancienne amie ?
MYRTIL
Et pourquoi ?
CHLORIS
Faux naïf ! je ne le dirai mie.
MYRTIL
Mais regrettez-vous fort Sylvandre ?
CHLORIS
M’aimez-vous,
Vous ?
MYRTIL
Vos yeux sont si beaux, votre…
CHLORIS
Êtes-vous jaloux
De Sylvandre ?
MYRTIL, très vivement.
Ô oui !
Se reprenant.
Mais au passé, chère belle.
CHLORIS
Allons, un tel aveu, bien que tardif, s’appelle
Une galanterie, et je l’admets ainsi
Donc vous m’aimez ?
MYRTIL, distrait, après un silence.
Ô oui !
243
CHLORIS.
Quel amoureux transi
Vous seriez si d’ailleurs vous l’étiez de moi !
MYRTIL, même jeu que précédemment.
Douce
Amie !
CHLORIS
Ah ! que c’est froid ! « Douce amie ! » Il vous trousse
Un compliment banal et prend un air vainqueur !
J’aurai longtemps vos « oui » de tantôt sur le cœur.
MYRTIL, indolemment.
Permettez…
CHLORIS
Mais voici Rosalinde et Sylvandre.
MYRTIL, comme réveillé en sursaut.
Rosalinde !
CHLORIS
Et Sylvandre. Et quel besoin de fendre
Ainsi l’air de vos bras en façon de moulin ?
Ils débusquent. Tournons vite le terre-plein
Et vidons, s’il vous plaît, ailleurs cette querelle.
Ils sortent.
244
Scène VIII
Sylvandre, Rosalinde
SYLVANDRE
Et voilà mon histoire en deux mots.
ROSALINDE
Elle est telle
Que j’y lis à l’envers l’histoire de Myrtil.
Par un pressentiment inquiet et subtil
Vous redoutez l’amour qui venait et sa lèvre
Aux baisers inconnus encore, et lui qu’enfièvre
Le souvenir d’un vieil amour désenlacé,
Stupide autant qu’ingrat, il a peur du passé,
Et tous deux avez tort, allez Sylvandre.
SYLVANDRE
Dites
Qu’il a tort…
ROSALINDE
Non, tous deux, et vous n’êtes pas quittes,
Et tous deux souffrirez, et ce sera bien fait.
SYLVANDRE
Après tout je ne vois que très mal mon forfait,
Et j’ignore très bien quel sera mon martyre.
Minaudant.
À moins que votre cœur…
ROSALINDE
Vous avez tort de rire.
SYLVANDRE
Je ne ris pas, je dis posément d’une part
Que je ne crois point tant criminel mon départ
D’avec Chloris, coquette aimable mais sujette
À caution, et puis, d’autre part, je projette
245
D’être heureux avec vous qui m’avez bien voulu
Recueillir quand brisé, désemparé, moulu,
Berné par ma maîtresse et planté là par elle
J’allais probablement me brûler la cervelle
Si j’avais eu quelque arme à feu sous mes dix doigts.
Oui je vais vous aimer, je le veux je le dois
En outre, je vais vous aimer à la folie…
Donc, arrière regrets, dépit, mélancolie !
Je serai votre chien féal, ton petit loup
Bien doux…
ROSALINDE
Vous avez tort de rire, encore un coup.
SYLVANDRE
Encore un coup, je ne ris pas. Je vous adore,
J’idolâtre ta voix si tendrement sonore ;
J’aime vos pieds, petits à tenir dans la main,
Qui font un bruit mignard et gai sur le chemin
Et luisent, rêves blancs, sous les pompons des mules.
Quand tes grands yeux, de qui les astres sont émules,
Abaissent jusqu’à nous leurs aimables rayons,
Comparable à ces fleurs d’été que nous voyons
Tourner vers le soleil leur fidèle corolle,
Lors je tombe en extase et reste sans parole,
Sans vie et sans pensée, éperdu, fou, hagard,
Devant l’éclat charmant et fier de ton regard.
Je frémis à ton souffle exquis comme au vent l’herbe,
Ô ma charmante, ô ma divine, ô ma superbe,
Et mon âme palpite au bout de tes cils d’or…
– À propos, croyez-vous que Chloris m’aime encor ?
ROSALINDE
Et si je le pensais ?
SYLVANDRE
Question saugrenue
En effet !
ROSALINDE
Voulez-vous la vérité bien nue ?
246
SYLVANDRE
Non ! Que me fait ? Je suis un sot, et me voici
Confus, et je vous aime uniquement.
ROSALINDE
Ainsi,
Cela vous est égal qu’il soit patent, palpable,
Évident que Chloris vous adore…
SYLVANDRE
Du diable
Si c’est possible ! Elle ! Elle ! Allons donc !
Soucieux, tout à coup, à part.
Hélas !
ROSALINDE
Quoi,
Vous en doutez ?
SYLVANDRE
Ce cœur volage suit sa loi,
Elle leurre à présent, Myrtil…
ROSALINDE, passionnément.
Elle le leurre.
Dites-vous ? Mais alors il l’aime !…
SYLVANDRE
Que je meure
Si je comprends ce cri jaloux !
ROSALINDE
Ah ! taisez-vous !
SYLVANDRE
Un trompeur ! une folle !
ROSALINDE
Es-tu donc pas jaloux
De Myrtil, toi, hein, dis ?
247
SYLVANDRE, comme frappé
subitement d’une idée douloureuse.
Tiens ! la fâcheuse idée
Mais c’est qu’oui ! me voici l’âme tout obsédée…
ROSALINDE, presque joyeuse.
Ah ! vous êtes jaloux aussi, je savais bien !
SYLVANDRE, à part.
Feignons encor.
À Rosalinde.
Je vous jure qu’il n’en est rien
Et si vraiment je suis jaloux de quelque chose,
Le seul Myrtil du temps jadis en est la cause.
ROSALINDE
Trêve de compliments fastidieux. Je suis
Très triste, et vous aussi. Le but que je poursuis
Est le vôtre. Causons de nos deuils identiques.
Des malheureux ce sont, il paraît, les pratiques,
Cela, dit-on, console. Or nous aimons toujours
Vous Chloris, moi Myrtil, sans espoir de retours
Apparents. Entre nous la seule différence
C’est que l’on m’a trahie, et que votre souffrance
À vous vient de vous-même et n’est qu’un châtiment.
Ai-je tort ?
SYLVANDRE
Vous lisez dans mon cœur couramment,
Chère Chloris, je t’ai méchamment méconnue !
Qui me rendra jamais ta malice ingénue,
Et ta gaieté si bonne, et ta grâce, et ton cœur ?
ROSALINDE
Et moi, par un destin bien autrement moqueur,
Je pleure après Myrtil infidèle…
SYLVANDRE
Infidèle !
Mais c’est qu’alors Chloris l’aimerait. Ô mort d’elle !
248
J’enrage et je gémis ! Mais ne disiez-vous pas
Tantôt qu’elle m’aimait encore. – Ô cieux, là-bas,
Regardez, les voilà !
ROSALINDE
Qu’est-ce qu’ils vont se dire ?
Ils remontent le théâtre
249
Scène IX
Les précédents, Chloris, Myrtil
CHLORIS
Allons, encore un peu de franchise, beau sire
Ténébreux. Avouez votre cas tout à fait.
Le silence, n’est-il pas vrai ? vous étouffait,
Et l’obligation banale où vous vous crûtes
D’imiter à tout bout de champ la voix des flûtes
Pour quelque madrigal bien fade à mon endroit
Vous étouffait, ainsi qu’un pourpoint trop étroit ?
Votre cœur qui battait pour elle dut me taire
Par politesse et par prudence son mystère ;
Mais à présent que j’ai presque tout deviné,
Pourquoi continuer ce mutisme obstiné ?
Parlez d’elle, cela d’abord sera sincère.
Puis vous souffrirez moins, et, s’il est nécessaire
De vous intéresser aux souffrances d’autrui,
J’ai besoin en retour de vous parler de lui
MYRTIL
Et quoi, vous aussi, vous ?
CHLORIS
Moi-même, hélas ! moi-même,
Puis-je encore espérer que mon bien-aimé m’aime ?
Nous étions tous les deux, Sylvandre, si bien faits
L’un pour l’autre ! Quel sort jaloux, quel dieu mauvais
Fit ce malentendu cruel qui nous sépare ?
Hélas ! il fut frivole encor plus que barbare,
Et son esprit surtout fit que son cœur pécha.
MYRTIL
Espérez, car peut-être il se repent déjà,
Si j’en juge d’après mes remords…
Il sanglote.
Et mes larmes.
Sylvandre et Rosine se pressent la main.
250
ROSALINDE, survenant.
Les pleurs délicieux ! Cher instant plein de charmes !
MYRTIL
C’est affreux !
CHLORIS
Ô douleur !
ROSALINDE, sur la pointe du pied et très bas.
Chloris !
CHLORIS
Vous étiez là ?
ROSALINDE
Le sort capricieux qui nous désassembla
A remis, faisant trêve à son ire inhumaine,
Sylvandre en bonnes mains, et je vous le ramène
Jurant son grand serment qu’on ne l’y prendrait plus
Est-il trop tard ?
SYLVANDRE, à Chloris.
Ô point de refus absolus !
De grâce ayez pitié quelque peu. La vengeance
Suprême, c’est d’avoir un aspect d’indulgence,
Punissez-moi sans trop de justice et daignez
Ne me point accabler de traits plus indignés
Que n’en méritent, – non mes crimes, – mais ma tête
Folle, mais mon cœur faible et lâche…
Il tombe à genoux.
CHLORIS
Êtes-vous bête ?
Relevez-vous, je suis trop heureuse à présent
Pour vous dire quoi que ce soit de déplaisant,
Et je jette à ton cou mes bras de lierre.
Nous nous expliquerons plus tard Et ma première
Querelle et mon premier reproche seront pour
L’air de doute dont tu reçus mon pauvre amour
251
Qui, s’il a quelques tours étourdis et frivoles,
N’en est pas moins, par ses apparences folles,
Quelque chose de tout dévoué pour toujours.
Donc, chassons ce nuage, et reprenons le cours
De la charmante ivresse où s’exalta notre âme.
À Rosalinde.
Et quant à vous, soyez sûre, bonne Madame,
De notre amitié franche, et baisez votre sœur.
Les deux femmes s’embrassent.
SYLVANDRE
Ô si joyeuse avec toute douceur !
ROSALINDE, à Myrtil.
Que diriez-vous, Myrtil, si je faisais comme elle ?
MYRTIL
Dieu ! elle a pardonné, clémente autant que belle.
À Rosalinde.
Ô laissez-moi baiser vos mains pieusement !
ROSALINDE
Voilà qui finit bien et c’est un cher moment
Que celui-ci. Sans plus parler de ces tristesses,
Soyons heureux.
À Chloris et à Sylvandre.
Sachez enlacer vos jeunesses.
Doux amis, et joyeux que vous êtes, cueillez
La fleur rouge de vos baisers ensoleillés.
Se tournant vers Myrtil.
Pour nous, amants anciens sur qui gronde la vie,
Nous vous admirerons sans vous porter envie,
Ayant, nous, nos bonheurs discrets d’après-midi,
Tous les personnages de la scène 1re reviennent se grouper
comme au lever du rideau.
Et voyez, aux rayons du soleil attiédi,
Voici tous nos amis qui reviennent des danses
Comme pour recevoir nos belles confidences.
252
Scène X
Tous, groupés comme ci-dessus.
MEZZETIN, chantant.
Va ! sans nul autre souci
Que de conserver ta joie
Fripe les jupes de soie
Et goûte les vers aussi.
La morale la meilleure,
En ce monde où les plus fous
Sont les plus sages de tous,
C’est encor d’oublier l’heure.
Il s’agit de n’être point
Mélancolique et morose.
La vie est-elle une chose
Grave et réelle à ce point ?
La toile tombe.
253
Vers jeunes
Le soldat laboureur
À Edmond Lepelletier
254
Quittèrent à jamais leur France tant aimée
Et que l’on eut, hélas ! dissout la grande armée,
Il revint au village, étonné du clocher.
Presque forcé pendant un an de se cacher,
Il braconna pour vivre, et quand des temps moins rudes
L’eurent, sans le réduire à trop de platitudes,
Mis à même d’écrire en hauts lieux à l’effet
D’obtenir un secours d’argent qui lui fut fait,
Logea moyennant deux cents francs par an chez une
Parente qu’il avait, dont toute la fortune
Consistait en un champ cultivé par ses fieux,
L’un marié depuis longtemps et l’autre vieux
Garçon encore, et là notre foudre de guerre
Vivait, et bien qu’il fût tout le jour sans rien faire
Et qu’il eût la charrue et la terre en horreur,
C’était ce qu’on appelle un soldat laboureur.
Toujours levé dès l’aube et la pipe à la bouche
Il allait et venait, engloutissait, farouche,
Des verres d’eau-de-vie et parfois s’enivrait,
Les dimanches tirait à l’arc au cabaret,
Après dîner faisait un quart d’heure sans faute
Sauter sur ses genoux les garçons de son hôte
Ou bien leur apprenait l’exercice et comment
Un bon soldat ne doit songer qu’au fourniment.
Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles,
Habitude un peu trop commune aux vieux soudrilles,
Tantôt, geste ample et voix forte qui dominait
Le grillon incessant derrière le chenet,
Assis auprès d’un feu de sarments qu’on entoure
Confusément disait l’Elster, l’Estramadoure,
Smolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeois
Devant quatre ou cinq gars attentifs et narquois
S’exclamant et riant très fort aux endroits farces.
Canonnade compacte et fusillade éparses,
Chevaux éventrés, coups de sabre, prisonniers
Mis à mal entre deux batailles, les derniers
Moments d’un officier ajusté par derrière,
Qui se souvient et qu’on insulte, la barrière
Clichy, les alliés jetés au fond des puits,
255
La fuite sur la Loire et la maraude, et puis
Les femmes que l’on force après les villes prises,
Sans choix souvent, si bien qu’on a des mèches grises
Aux mains et des dégoûts au cœur après l’ébat
Quand passe le marchef ou que le rappel bat,
Puis encore, les camps levés et les déroutes.
Toutes ces gaietés, tous ces faits d’armes et toutes
Ces gloires défilaient en de longs entretiens,
Entremêlés de gros jurons très peu chrétiens
Et de grands coups de poing sur les cuisses voisines.
Les femmes cependant, sœurs, mères et cousines,
Pleuraient et frémissaient un peu, conformément
À l’usage, tout en se disant : « Le vieux ment. »
Et les hommes fumaient et crachaient dans la cendre.
Et lui qui quelquefois voulait bien condescendre
À parler discipline avec ces bons lourdauds
Se levait, à grands pas marchait, les mains au dos,
Et racontait alors quelque fait politique
Dont il se proclamait le témoin authentique,
La distribution des Aigles, les Adieux,
Le Sacre et ce Dix-huit Brumaire radieux,
Beau jour où le soldat qu’un bavard importune
Brisa du même coup orateurs et tribune,
Où le dieu Mars mis par la Chambre hors la Loi
Mit la Loi hors la Chambre et, sans dire pourquoi,
Balaya du pouvoir tous ces ergoteurs glabres,
Tous ces législateurs qui n’avaient pas de sabres !
Tel parlait et faisait le grognard précité
Qui mourut centenaire à peu près l’autre été.
Le maire conduisit le deuil au cimetière.
Un feu de peloton fut tiré sur la bière
Par le garde champêtre et quatorze pompiers,
Dont sept revinrent plus ou moins estropiés
À cause des mauvais fusils de la campagne.
Un tertre qu’une pierre assez grande accompagne
Et qu’orne un saule en pleurs est l’humble monument
Où notre héros dort perpétuellement.
256
De plus, suivant le vœu dernier du camarade,
On grava sur la pierre, après ses noms et grade,
Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant :
« Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant. »
257
Les loups
Parmi l’obscur champ de bataille
Rôdant sans bruit sous le ciel noir,
Les loups obliques font ripaille
Et c’est plaisir que de les voir,
Agiles, les yeux verts, aux pattes
Souples sur les cadavres mous,
– Gueules vastes et têtes plates –
Joyeux, hérisser leurs poils roux.
Un rauquement rien moins que tendre
Accompagne les dents mâchant,
Et c’est plaisir que de l’entendre,
Cet hosannah vil et méchant :
– « Chair entaillée et sang qui coule,
Les héros ont du bon vraiment.
La faim repue et la soif soûle
Leur doivent bien ce compliment.
Mais aussi, soit dit sans reproche,
Combien de peines et de pas
Nous a coûtés leur seule approche,
On ne l’imaginerait pas.
Dès que, sans pitié ni relâches,
Sonnèrent leurs pas fanfarons,
Nos cœurs de fauves et de lâches,
À la fois gourmands et poltrons,
Pressentant la guerre et la proie
Pour maintes nuits et pour maints jours
Battirent de crainte et de joie
À l’unisson de leurs tambours.
Quand ils apparurent ensuite
Tout étincelants de métal,
Oh ! quelle peur et quelle fuite
Vers la femelle, au bois natal !
Ils allaient fiers, les jeunes hommes,
Calmes sous leur drapeau flottant,
258
Et plus forts que nous ne le sommes
Ils avaient l’air très doux pourtant.
Le fer terrible de leurs glaives
Luisait moins encor que leurs yeux,
Où la candeur d’augustes rêves
Éclatait en regards joyeux.
Leurs cheveux que le vent fouette
Sous leurs casques battaient, pareils
Aux ailes de quelque mouette,
Pâles avec des tons vermeils.
Ils chantaient des choses hautaines
Ça parlait de libres combats,
D’amour, de brisements de chaînes
Et de mauvais dieux mis à bas. –
Ils passèrent. Quand leur cohorte
Ne fut plus là-bas qu’un point bleu,
Nous nous arrangeâmes en sorte
De les suivre en nous risquant peu.
Longtemps, longtemps rasant la terre,
Discrets, loin derrière eux, tandis
Qu’ils allaient au pas militaire,
Nous marchâmes par rang de dix.
Passant les fleuves à la nage
Quand ils avaient rompu les ponts,
Quelques herbes pour tout carnage,
N’avançant que par faibles bonds,
Perdant à tout moment haleine…
Enfin une nuit ces démons
Campèrent au fond d’une plaine
Entre des forêts et des monts,
Là nous les guettâmes à l’aise,
Car ils dormaient pour la plupart.
Nos yeux pareils à de la braise
Brillaient autour de leur rempart,
Et le bruit sec de nos dents blanches
Qu’attendaient des festins si beaux
259
Faisait cliqueter dans les branches
Le bec avide des corbeaux.
L’aurore éclate. Une fanfare
Épouvantable met sur pied
La troupe entière qui s’effare.
Chacun s’équipe comme il sied.
Derrière les hautes futaies
Nous nous sommes dissimulés
Tandis que les prochaines haies
Cachent les corbeaux affolés.
Le soleil qui monte commence
À brûler. La terre a frémi.
Soudain une clameur immense
A retenti. C’est l’ennemi !
C’est lui, c’est lui ! Le sol résonne
Sous les pas durs des conquérants.
Les polémarques en personne
Vont et viennent le long des rangs.
Et les lances et les épées
Parmi les plis des étendards
Flambent entre les échappées
De lumières et de brouillards.
Sur ce, dans ses courroux épiques,
La jeune bande s’avança,
Gaie et sereine sous les piques,
Et la bataille commença.
Ah ! ce fut une chaude affaire :
Cris confus, choc d’armes, le tout
Pendant une journée entière,
Sous l’ardeur rouge d’un ciel d’août.
Le soir. – Silence et calme. À peine
Un vague moribond tardif
Crachant sa douleur et sa haine
Dans un hoquet définitif ;
À peine, au lointain gris, le triste
Appel d’un clairon égaré.
260
Le couchant d’or et d’améthyste
S’éteint et brunit par degré.
La nuit tombe. Voici la lune !
Elle cache et montre à moitié
Sa face hypocrite comme une
Complice feignant la pitié.
Nous autres qu’un tel souci laisse
Et laissera toujours très cois,
Nous n’avons pas cette faiblesse,
Car la faim nous chasse du bois,
Et nous avons de quoi repaître
Cet impérial appétit,
Le champ de bataille sans maître
N’étant ni vide ni petit.
Or, sans plus perdre en phrases vaines
Dont quelque sot serait jaloux
Cette façon de grasses aubaines,
Buvons et mangeons, nous, les Loups ! »
261
La pucelle
À Robert Gaze
262
L’Angélus du matin
À Léon Vanier
263
Fait sortir des toits la fumée,
Aboyer les chiens en fureur,
Et par la pente accoutumée
Descendre le lourd laboureur,
Tandis qu’un chœur de cloches dures,
Dans le grandissement du jour,
Monte, aubade franche d’injures,
À l’adresse du Dieu d’amour !
264
La soupe du soir
À J.-K. Huysmans
265
Ils mangent cependant. L’homme, morne et farouche,
Porte la nourriture écœurante à sa bouche
D’un air qui n’est rien moins nonobstant que soumis,
Et son eustache semble à d’autres soins promis.
La femme pense à quelque ancienne compagne,
Laquelle a tout, voiture et maison de campagne,
Tandis que les enfants, leurs poings dans leurs yeux clos,
Ronflant sur leur assiette, imitent des sanglots.
266
Les vaincus
À Louis-Xavier de Ricard
I
La Vie est triomphante et l’Idéal est mort,
Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe,
Le cheval enivré du vainqueur broie et mord
Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce,
Et nous que la déroute a fait survivre, hélas !
Les pieds meurtris, les yeux troublés, la tête lourde,
Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las,
Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,
Nous allons, au hasard du soir et du chemin,
Comme les meurtriers et comme les infâmes,
Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain,
Aux lueurs des forêts familières en flammes !
Ah ! puisque notre sort est bien complet, qu’enfin
L’espoir est aboli, la défaite certaine,
Et que l’effort le plus énorme serait vain,
Et puisque c’en est fait, de notre haine,
Nous n’avons plus, à l’heure où tombera la nuit,
Abjurant tout risible espoir de funérailles,
Qu’à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,
Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.
267
II
Une faible lueur palpite à l’horizon
Et le vent glacial qui s’élève redresse
Le feuillage des bois et les fleurs du gazon ;
C’est l’aube ! tout renaît sous sa froide caresse.
De fauve l’Orient devient rose, et l’argent
Des astres va bleuir dans l’azur qui se dore ;
Le coq chante, veilleur exact et diligent ;
L’alouette a volé stridente : c’est l’aurore !
Éclatant, le soleil surgit : c’est le matin !
Amis, c’est le matin splendide dont la joie
Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin
Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.
Ô prodige ! en nos cœurs le frisson radieux
Met à travers l’éclat subit de nos cuirasses,
Avec un violent désir de mourir mieux,
La colère et l’orgueil anciens des bonnes races.
Allons, debout ! allons, allons ! debout, debout !
Assez comme cela de hontes et de trêves !
Au combat, au combat ! car notre sang qui bout
A besoin de fumer sur la pointe des glaives !
268
III
Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles :
Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor.
Tandis que les carcans font ployer nos épaules,
Dans nos veines le sang circule, bon trésor.
Dans nos têtes nos yeux rapides avec ordre
Veillent, fins espions, et derrière nos fronts
Notre cervelle pense, et s’il faut tordre ou mordre,
Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts.
Légers, ils n’ont pas vu d’abord la faute immense
Qu’ils faisaient, et ces fous qui s’en repentiront
Nous ont jeté le lâche affront de la clémence.
Bon ! la clémence nous vengera de l’affront.
Ils nous ont enchaînés ! Mais les chaînes sont faites
Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper
Les gardes qu’on désarme, et les vainqueurs en fêtes
Laissent aux évadés le temps de s’échapper.
Et de nouveau bataille ! Et victoire peut-être,
Mais bataille terrible et triomphe inclément,
Et comme cette fois le Droit sera le maître,
Cette fois-là sera la dernière, vraiment !
269
IV
Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques,
Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir,
Et les temps ne sont plus des fantômes épiques
Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir,
La jument de Roland et Roland sont des mythes
Dont le sens nous échappe et réclame un effort
Qui perdrait notre temps, et si vous vous promîtes
D’être épargnés par nous vous vous trompâtes fort.
Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance
Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains.
La justice le veut d’abord, puis la vengeance,
Puis le besoin pressant d’importuns lendemains.
Et la terre, depuis longtemps aride et maigre,
Pendant longtemps boira joyeuse votre sang
Dont la lourde vapeur savoureusement aigre
Montera vers la nue et rougira son flanc,
Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie
Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs,
Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie,
Car les morts sont bien morts et nous vous l’apprendrons.
270
À la manière de plusieurs
I
La princesse Bérénice
À Jacques Madeleine
271
II
Langueur
À Georges Courteline
272
III
Pantoum négligé
Trois petits pâtés, ma chemise brûle.
Monsieur le curé n’aime pas les os.
Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,
Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux.
Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,
On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux
Vivent le muguet et la campanule !
Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.
Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux.
Trois petits pâtés, un point et virgule ;
On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux ;
Vivent le muguet et la campanule.
Trois petits pâtés, un point et virgule ;
Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.
La libellule erre emmi des roseaux.
Monsieur le Curé, ma chemise brûle.
273
IV
Paysage
Vers Saint-Denis c’est bête et sale la campagne.
C’est pourtant là qu’un jour j’emmenai ma compagne.
Nous étions de mauvaise humeur et querellions.
Un plat soleil d’été tartinait ses rayons
Sur la plaine séchée ainsi qu’une rôtie.
C’était pas trop après le Siège : une partie
Des « maisons de campagne » était à terre encor,
D’autre se relevaient comme on hisse un décor,
Et des obus tout neufs encastrés aux pilastres
Portaient écrit autour : SOUVENIR DES DÉSASTRES.
274
V
Conseil falot
À Raoul Ponchon
275
Âme méprisée,
Tu rayonneras !
Tu n’es pas de celles
Qu’un coup du Destin
Dissipe soudain
En mille étincelles.
Métal dur et clair,
Chaque coup t’affine
En arme divine
Pour un destin fier.
Arrière la forge !
Et tu vas frémir
Vibrer et jouir
Au poing de saint George
Et de saint Michel,
Dans des gloires calmes,
Au vent pur des palmes
Sur l’aile du ciel !…
C’est d’être un sourire
Au milieu des pleurs,
C’est d’être des fleurs,
Au champ du martyre,
C’est d’être le feu
Qui dort dans la pierre,
C’est d’être en prière,
C’est d’attendre un peu !
276
VI
Le poète et la muse
La chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules,
Ô pleine de jour sale et de bruits d’araignées ?
La chambre, as-tu gardé leurs formes désignées
Par ces crasses au mur et par quelles virgules ?
Ah fi ! Pourtant, chambre en garni qui te recules
En ce sec jeu d’optique aux mines renfrognées
Du souvenir de trop de choses destinées,
Comme ils ont donc regret aux nuits, aux nuits d’Hercules ?
Qu’on l’entende comme on voudra, ce n’est pas ça :
Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens.
Je vous dis que ce n’est pas ce que l’on pensa.
Seule, ô chambre qui fuis en cônes affligeants,
Seule, tu sais ! mais sans doute combien de nuits
De noce auront dévirginé leurs nuits depuis !
277
VII
L’aube à l’envers
À Louis Dumoulin
278
VIII
Un pouacre
À Jean Moréas
279
IX
Madrigal
Tu m’as, ces pâles jours d’automne blanc, fait mal
À cause de tes yeux où fleurit l’animal,
Et tu me rongerais, en princesse Souris,
Du bout fin de la quenotte de ton souris.
Fille auguste qui fis flamboyer ma douleur
Avec l’huile rancie encor de ton vieux pleur !
Oui, folle, je mourrais de ton regard damné.
Mais va (veux-tu ?) l’étang là dort insoupçonné
Dont du lis, nef qu’il eût fallu qu’on acclamât,
L’eau morte a bu le vent qui coule du grand mât
T’y jeter, palme ! et d’avance mon repentir
Parle si bas qu’il faut être sourd pour l’ouïr.
280
Naguère
Prologue
Ce sont choses crépusculaires.
Des visions de fin de nuit.
Ô Vérité, tu les éclaires
Seulement d’une aube qui luit
Si pâle dans l’ombre abhorrée
Qu’on doute encore par instants
Si c’est la lune qui les crée
Sous l’horreur des rameaux flottants,
Ou si ces fantômes moroses
Vont tout à l’heure prendre corps
Et se mêler au chœur des choses
Dans les harmonieux décors
Du soleil et de la nature
Doux à l’homme et proclamant Dieu
Pour l’extase de l’hymne pure
Jusqu’à la douceur du ciel bleu.
281
Crimen amoris
À Villiers de l’Isle-Adam
282
Le voyez-vous sur la tour la plus céleste
Du haut palais avec une torche au poing ?
Il la brandit comme un héros fait d’un ceste :
D’en bas on croit que c’est une aube qui point.
Qu’est-ce qu’il dit de sa voix profonde et tendre
Qui se marie au claquement clair du feu
Et que la lune est extatique d’entendre ?
« Oh ! je serai celui-là qui créera Dieu !
Nous avons tous trop souffert, anges et hommes,
De ce conflit entre le Pire et le Mieux.
Humilions, misérables que nous sommes,
Tous nos élans dans le plus simple des vœux,
Ô vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes,
Ô les gais Saints ! Pourquoi ce schisme têtu ?
Que n’avons-nous fait, en habiles artistes,
De nos travaux la seule et même vertu !
Assez et trop de ces luttes trop égales !
Il va falloir qu’enfin se rejoignent les
Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales !
Assez et trop de ces combats durs et laids !
Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire
En maintenant l’équilibre de ce duel,
Par moi l’enfer dont c’est ici le repaire
Se sacrifie à l’Amour universel ! »
La torche tombe de sa main éployée,
Et l’incendie alors hurla s’élevant,
Querelle énorme d’aigles rouges noyée
Au remous noir de la fumée et du vent.
L’or fond et coule à flots et le marbre éclate ;
C’est un brasier tout splendeur et tout ardeur ;
La soie en courts frissons comme de l’ouate
Vole à flocons tout ardeur et tout splendeur.
Et les satans mourants chantaient dans les flammes
Ayant compris, comme s’ils étaient résignés !
Et de beaux chœurs de voix d’hommes et de femmes
Montaient parmi l’ouragan des bruits ignés.
283
Et lui, les bras croisés d’une sorte fière,
Les yeux au ciel où le feu monte en léchant,
Il fit tout bas une espèce de prière
Qui va mourir dans l’allégresse du chant.
Il dit tout bas une espèce de prière,
Les yeux au ciel où le feu monte en léchant…
Quand retentit un affreux coup de tonnerre,
Et c’est la fin de l’allégresse et du chant.
On n’avait pas agréé le sacrifice :
Quelqu’un de fort et de juste assurément
Sans peine avait su démêler la malice
Et l’artifice en un orgueil qui se ment.
Et du palais aux cent tours aucun vestige,
Rien ne resta dans ce désastre inouï,
Afin que par le plus effrayant prodige
Ceci ne fût qu’un vain rêve évanoui…
Et c’est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles ;
Une campagne évangélique s’étend
Sévère et douce, et, vagues comme des voiles,
Les branches d’arbres ont l’air d’ailes s’agitant.
De froids ruisseaux courent sur un lit de pierre ;
Les doux hiboux nagent vaguement dans l’air
Tout embaumé de mystère et de prière ;
Parfois un flot qui saute lance un éclair.
La forme molle au loin monte des collines
Comme un amour mal défini,
Et le brouillard qui s’essore des ravines
Semble un effort vers quelque but réuni.
Et tout cela comme un cœur et comme une âme,
Et comme un verbe, et d’un amour virginal
Adore, s’ouvre en une extase et réclame
Le Dieu clément qui nous gardera du mal.
284
La Grâce
À Armand Silvestre
285
En état de péché mortel), vers vous se rend,
Ô Reine, et qui, pauvre âme errante, prend la tête
Qui fut la sienne aux jours vivants pour interprète
Effroyable de son amour épouvanté. »
– « Ô blasphème hideux, mensonge détesté !
Monsieur Jésus, mon maître adorable, exorcise
Ce chef horrible et le vide de la hantise
Diabolique qui n’en fait qu’un instrument
Où souffle Belzébuth fallacieusement,
Comme dans une flûte on joue un air perfide ! »
– « Ô douleur, une erreur lamentable te guide,
Reine, je ne suis pas Satan, je suis Henry ! »
– « Oyez, Seigneur, il prend la voix de mon mari !
À mon secours, les Saints, à l’aide, Notre-Dame ! »
– « Je suis Henry, du moins, Reine, je suis son âme,
Qui, par sa volonté, plus forte que l’enfer,
Ayant su transgresser toute porte de fer
Et de flamme, et braver leur impure cohorte,
Hélas ! vient pour te dire avec cette voix morte
Qu’il est d’autres amours encor que ceux d’ici.
Tout immatériels et sans autre souci
Qu’eux-mêmes, des amours d’âmes et de pensées.
Ah ! que leur fait le Ciel ou l’Enfer. Enlacées,
Les âmes, elles n’ont qu’elles-mêmes pour but !
L’enfer pour elles, c’est que leur amour mourût,
Et leur amour de son essence est immortelle !
Hélas ! moi, je ne puis te suivre aux cieux, cruelle
Et seule peine en ma damnation. Mais toi,
Damne-toi ! Nous serons heureux à deux, la loi
Des âmes, je te dis, c’est l’alme indifférence
Pour la félicité comme pour la souffrance
Si l’amour partagé leur fait d’intimes cieux.
Viens afin que l’enfer, jaloux, voie, envieux,
Deux damnés ajouter, comme on double un délice,
Tous les feux de l’amour à tous ceux du supplice,
Et se sourire en un baiser perpétuel ! »
– « Âme de mon époux, tu sais qu’il est réel
Le repentir qui fait qu’en ce moment j’espère
En la miséricorde ineffable du Père
Et du Fils et du Saint-Esprit ! Depuis un mois
286
Que j’expie, attendant la mort que je te dois,
En ce cachot trop doux encor, nue et par terre,
Le crime monstrueux et l’infâme adultère,
N’ai-je pas, repassant ma vie en sanglotant,
Ô mon Henry, pleuré des siècles cet instant
Où j’ai pu méconnaître en toi celui qu’on aime ?
Va, j’ai revu, superbe et doux, toujours le même,
Ton regard qui parlait délicieusement,
Et j’entends, et c’est là mon plus dur châtiment,
Ta noble voix, et je me souviens des caresses !
Or si tu m’as absous et si tu t’intéresses
À mon salut, du haut des cieux, ô cher souci,
Manifeste-toi, parle, et démens celui-ci
Qui blasphème et vomit d’affreuses hérésies ! »
– « Je te dis que je suis damné ! Tu t’extasies
En terreurs vaines, ô ma Reine. Je te dis
Qu’il te faut rebrousser chemin du Paradis,
Vain séjour du bonheur banal et solitaire
Pour l’amour avec moi ! Les amours de la terre
Ont, tu le sais, de ces instants chastes et lents :
L’âme veille, les sens se taisent somnolents,
Le cœur qui se repose et le sang qui s’affaisse
Font dans tout l’être comme une douce faiblesse.
Plus de désirs fiévreux, plus d’élans énervants,
On est des frères et des sœurs et des enfants,
On pleure d’une intime et profonde allégresse,
On est les cieux, on est la terre, enfin on cesse
De vivre et de sentir pour s’aimer au-delà,
Et c’est l’éternité que je t’offre, prends-la !
Au milieu des tourments nous serons dans la joie,
Et le Diable aura beau meurtrir sa double proie,
Nous rirons, et plaindrons ce Satan sans amour.
Non, les Anges n’auront dans leur morne séjour
Rien de pareil à ces délices inouïes ! » –
La Comtesse est debout, paumes épanouies.
Elle fait le grand cri des amours surhumains,
Puis se penche et saisit avec pâles mains
La tête qui, merveille ! a l’aspect de sourire.
Un fantôme de vie et de chair semble luire
Sur le hideux objet qui rayonne à présent
287
Dans un nimbe languissamment phosphorescent.
Un halo clair, semblable à des cheveux d’aurore,
Tremble au sommet et semble au vent flotter encore
Parmi le chant des cors à travers la forêt.
Les noirs orbites ont des éclairs, on dirait
De grands regrets de flamme et noirs. Le trou farouche
Au rire affreux, qui fut, Comte Henry, ta bouche,
Se transfigure rouge aux deux arcs palpitants
De lèvres qu’auréole un duvet de vingt ans,
Et qui pour un baiser se tendent savoureuses…
Et la Comtesse à la façon des amoureuses
Tient la tête terrible amplement, une main
Derrière et l’autre sur le front, pâle, en chemin
D’aller vers le baiser spectral, l’âme tendue,
Hoquetant, dilatant sa prunelle perdue
Au fond de ce regard vague qu’elle a devant…
Soudain elle recule, et d’un geste rêvant
(Ô femmes, vous avez ces allures de faire !)
Elle laisse tomber la tête qui profère
Une plainte, et, roulant, sonnant creux et longtemps :
– « Mon Dieu, mon Dieu, pitié ! Mes péchés pénitents
Lèvent leurs pauvres bras vers ta bénévolence,
Ô ne les souffre pas criant en vain ! Ô lance
L’éclair de ton pardon qui tuera ce corps vil !
Vois que mon âme est faible en ce dolent exil !
Et ne la laisse pas au Mauvais qui la guette !
Ô que je meure ! »
Avec le bruit d’un corps qu’on jette,
La Comtesse à l’instant tombe morte, et voici :
Son âme en blanc linceul, par l’espace éclairci
D’une douce clarté d’or blond qui flue et vibre
Monte au plafond ouvert désormais à l’air libre
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L’impénitence finale
À Catulle Mendes
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Si bien qu’un jour elle attendait
Un autre et que cet autre atrocement tardait,
De dépit la voilà soudain qui s’agenouille
Devant l’image d’une Vierge à la quenouille
Qui se trouvait là, dans cette chambre en garni,
Demandant à Marie, en un trouble infini,
Pardon de son péché si grand, si cher encore,
Bien qu’elle croie au fond du cœur qu’elle l’abhorre.
Comme elle relevait son front d’entre ses mains,
Elle vit Jésus-Christ avec les traits humains
Et les habits qu’il a dans les tableaux d’église.
Sévère, il regardait tristement la marquise,
La vision flottait blanche dans un jour bleu
Dont les ondes, voilant l’apparence du lieu,
Semblaient envelopper d’une atmosphère élue
Osine qui semblait d’extase irrésolue
Et qui balbutiait des exclamations.
Des accords assoupis de harpe de Sions
Célestes descendaient et montaient par la chambre,
Et des parfums d’encens, de cinnamome et d’ambre
Fluaient, et le parquet retentissait des pas
Mystérieux de pieds que l’on ne voyait pas,
Tandis qu’autour c’était, en décadences soyeuses,
Un grand frémissement d’ailes mystérieuses
La marquise restait à genoux, attendant,
Toute admiration peureuse, cependant.
Et le Sauveur parla :
« Ma fille, le temps passe,
Et ce n’est pas toujours le moment de la grâce.
Profitez de cette heure, ou c’en est fait de vous. »
La vision cessa.
Oui certes, il est doux
Le roman d’un premier amant. L’âme s’essaie,
C’est un jeune coureur à la première haie.
C’est si mignard qu’on croit à peine que c’est mal.
Quelque chose d’étonnamment matutinal.
On sort du mariage habitueux. C’est comme
Qui dirait la fleur aurorale de l’homme,
290
Et les baisers parmi cette fraîche clarté
Sonnent comme des cris d’alouette en été,
Ô le premier amant ! Souvenez-vous, mesdames ?
Vagissant et timide élancement des âmes
Vers le fruit défendu qu’un soupir révéla…
Mais le second amant d’une femme, voilà !
On a tout su. La faute est bien délibérée
Et c’est bien un nouvel état que l’on se crée,
Un autre mariage à soi-même avoué.
Plus de retour possible au foyer bafoué.
Le mari, débonnaire ou non, fait bonne garde
Et dissimule mal. Déjà rit et bavarde
Le monde hostile et qui sévirait au besoin.
Ah ! que l’aise de l’autre intrigue se fait loin,
Mais aussi cette fois comme on vit, comme on aime.
Tout le cœur est éclos en une fleur suprême.
Ah ! c’est bon ! Et l’on jette à ce feu tout remords,
On ne vit que pour lui, tous autres soins sont morts.
On est à lui, on n’est qu’à lui, c’est pour la vie,
Ce sera pour après la vie, et l’on défie
Les lois humaines et divines, car on est
Folle de corps et d’âme, et l’on ne reconnaît
Plus rien, et l’on ne sait plus rien, sinon qu’on l’aime !
Or cet amant était justement le deuxième
De la marquise, ce qui fait qu’un jour après,
– Ô sans malice et presque avec quelques regrets, –
Elle le revoyait pour le revoir encore.
Quant au miracle, comme une odeur s’évapore
Elle n’y pensa plus bientôt que vaguement.
Un matin, elle était dans son jardin charmant,
Un matin de printemps, un jardin de plaisance.
Les fleurs vraiment semblaient saluer sa présence,
Et frémissaient au vent léger, et s’inclinaient
Et les feuillages, verts tendrement, lui donnaient
L’aubade d’un timide et délicat ramage
Et les petits oiseaux volant à son passage,
Pépiaient à plaisir dans l’air tout embaumé
Des feuilles, des bourgeons et des gommes de mai.
Elle pensait à lui ; sa vue errait, distraite,
À travers l’ombre jeune et la pompe discrète
291
D’un grand rosier bercé d’un mouvement câlin,
Quand elle vit Jésus en vêtement de lin
Qui marchait, écartant les branches de l’arbuste
Et la couvait d’un long regard triste. Et le Juste
Pleurait. Et en tout un instant s’évanouit.
Elle se recueillait
Soudain un petit bruit
Se fit. On lui portait en secret une lettre,
Une lettre de lui, qui lui marquait peut-être
Un rendez-vous.
Elle ne put la déchirer.
292
Un prêtre saluant les assistants des yeux,
Entre.
Elle dort.
Ô ses paupières violettes !
Ô ses petites mains qui tremblent maigrelettes !
Ô tout son corps perdu dans des draps étouffants !
Regardez, elle meurt de la mort des enfants.
Et le prêtre anxieux se penche à son oreille.
Elle s’agite un peu, la voilà qui s’éveille,
Elle voudrait parler, la voilà qui s’endort
Plus pâle.
Et le marquis : « Est-ce déjà la mort ? »
Et le docteur lui prend les deux mains et sort vite,
On l’enterrait hier matin. Pauvre petite !
293
Don Juan pipé
À François Coppée
294
S’il est damné, c’est qu’il le voulut bien,
Il avait tout pour être un bon chrétien,
La foi, l’ardeur au ciel, et le baptême,
Et ce désir de volupté lui-même,
Mais s’étant découvert meilleur que Dieu,
Il résolut de se mettre en son lieu.
À cet effet, pour asservir les âmes
Il rendit siens d’abord les cœurs des femmes.
Toutes pour lui laissèrent là Jésus,
Et son orgueil jaloux monta dessus
Comme un vainqueur foule un champ de bataille.
Seule la mort pouvait être à sa taille
Il l’insulta, la défit. C’est alors
Qu’il vint à Dieu sans peur et sans remords
Il vint à Dieu, lui parla face à face
Sans qu’un instant hésitât son audace.
Le défiant, Lui, son Fils et ses saints ?
L’affreux combat ! Très calme et les reins ceints
D’impiété cynique et de blasphème,
Ayant volé son verbe à Jésus même,
Il voyagea, funeste pèlerin,
Prêchant en chaire et chantant au lutrin,
Et le torrent amer de sa doctrine,
Parallèle à la parole divine,
Troublait la paix des simples et noyait
Toute croyance, et, grossi, s’enfuyait.
Il enseignait : « Juste, prends patience.
Ton heure est proche. Et mets ta confiance
En ton bon cœur. Sois vigilant pourtant,
Et ton salut en sera sûr d’autant.
Femmes, aimez vos maris et les vôtres
Sans cependant abandonner les autres…
L’amour est un dans tous et tous dans un,
Afin qu’alors que tombe le soir brun
L’ange des nuits n’abrite sous ses ailes
Que cœurs mi-clos dans la paix fraternelle. »
Au mendiant errant dans la forêt
Il ne donnait un sol que s’il jurait.
Il ajoutait : « De ce que l’on invoque
Le nom de Dieu celui-ci ne s’en choque,
295
Bien au contraire, et tout est pour le mieux.
Tiens, prends, et bois à ma santé, bon vieux. »
Puis il disait : « Celui-là prévarique
Qui de sa chair faisant une bourrique
La subordonne au soin de son salut
Et lui désigne un trop servile but.
La chair est sainte ! Il faut qu’on la vénère.
C’est notre fille, enfants, et notre mère,
Et c’est la fleur du jardin d’ici-bas !
Malheur à ceux qui ne l’adorent pas !
Car, non contents de renier leur être,
Ils s’en vont reniant le divin maître,
Jésus fait chair qui mourut sur la croix,
Jésus fait chair qui de sa douce voix
Ouvrait le cœur de la Samaritaine,
Jésus fait chair qu’aima Madeleine ! »
À ce blasphème effroyable, voilà
Que le ciel de ténèbres se voila.
Et que la mer entrechoqua les îles.
On vit errer des formes dans les villes,
Les mains des morts sortirent des cercueils,
Ce ne fut plus que terreurs et que deuils,
Et Dieu voulant venger l’injure affreuse
Prit sa foudre en sa droite furieuse
Et maudissant don Juan, lui jeta bas
Son corps mortel, mais son âme, non pas !
Non pas son âme, on l’allait voir ! Et pâle
De mâle joie et d’audace infernales,
Le grand damné, royal sous ses haillons,
Promène autour son œil plein de rayons,
Et crie : « À moi l’Enfer ! ô vous qui fûtes
Par moi guidés en vos sublimes chutes,
Disciples de don Juan, reconnaissez
Ici la voix qui vous a redressés.
Satan est mort, Dieu mourra dans la fête,
Aux armes pour la suprême conquête !
Apprêtez-vous, vieillards et nouveau-nés,
C’est le grand jour pour le tour des damnés. »
296
Il dit. L’écho frémit et va répandre
L’appel altier, et don Juan croit entendre
Un grand frémissement de tous côtés.
Ses ordres sont à coup sûr écoutés :
Le bruit s’accroît des clameurs de victoire,
Disant son nom et racontant sa gloire.
« À nous deux, Dieu stupide, maintenant ! »
Et don Juan a foulé d’un pied tonnant
Le sol qui tremble et la neige glacée
Qui semble fondre au feu de sa pensée…
Mais le voilà qui devient glace aussi
Et dans son cœur horriblement transi
Le sang s’arrête, et son geste se fige.
Il est statue, il est glace. Ô prodige
Vengeur du Commandeur assassiné !
Tout bruit s’éteint et l’Enfer réfréné
Rentre à jamais dans ses mornes cellules.
« Ô les rodomontades ridicules »,
Dit du dehors Quelqu’un qui ricanait,
« Contes prévus ! farces que l’on connaît !
Morgue espagnole et fougue italienne !
Don Juan, faut-il afin qu’il t’en souvienne,
Que ce vieux Diable, encor que radoteur,
Ainsi te prenne en délit de candeur ?
Il est écrit de ne tenter… personne.
L’Enfer ni ne se prend ni ne se donne.
Mais avant tout, ami, retiens ce point :
On est le Diable, on ne le devient point. »
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Amoureuse du diable
À Stéphane Mallarmé
298
Ne pèsent pas beaucoup et tiennent peu de place).
Elle avait tassé tout dans un coffret mignon
Et le jour du départ, lorsque son compagnon
Dont du rhum bu de trop rendait la voix plus tendre
L’interrogea sur ce colis qu’il voyait pendre
À son bras qui se lasse, elle répondit : « Ça,
C’est notre bourse. »
Ô tout ce qui se dépensa !
Il n’avait rien que sa beauté problématique
(D’autant pire) et que cet esprit dont il se pique
Et dont nous parlerons, comme de sa beauté,
Quand il faudra… Mais quel bourreau d’argent ! Prêté,
Gagné, volé ! Car il volait à sa manière,
Excessive, partant respectable en dernière
Analyse, et d’ailleurs respectée, et c’était
Prodigieux la vie énorme qu’il menait
Quand au bout de six mois ils revinrent.
Le coffre
Aux millions (dont plus que quatre) est là qui s’offre
À sa main. Et pourtant cette fois – une fois
N’est pas coutume – il a gargarisé sa voix
Et remplacé son geste ordinaire de prendre
Sans demander, par ce que nous venons d’entendre.
Elle s’étonne avec douceur et dit : « Prends tout
Si tu veux. »
Il prend tout et sort.
Un mauvais goût
Qui n’avait de pareil que sa désinvolture
Semblait pétrir le fond même de sa nature,
Et dans ses moindres mots, dans ses moindres clins d’yeux,
Faisait luire et vibrer comme un charme odieux.
Ses cheveux noirs étaient trop bouclés pour un homme
Ses yeux très grands, très verts, luisaient comme à Sodome.
Dans sa voix claire et lente, un serpent s’avançait,
Et sa tenue était de celles que l’on sait :
Du vernis, du velours, trop de linge, et des bagues.
D’antécédents, il en avait de vraiment vagues
Ou, pour mieux dire, pas. Il parut un beau soir,
L’autre hiver, à Paris, sans qu’aucun pût savoir
299
D’où venait ce petit monsieur, fort bien du reste
Dans son genre et dans son outrecuidance leste.
Il fit rage, eut des duels célèbres et causa
Des morts de femmes par amour dont on causa.
Comment il vint à bout de la chère comtesse,
Par quel philtre ce gnome insuffisant qui laisse
Une odeur de cheval et de femme après lui
A-t-il fait d’elle cette fille d’aujourd’hui ?
Ah ! ça, c’est le secret perpétuel que berce
Le sang des dames dans son plus joli commerce,
À moins que ce ne soit celui du DIABLE aussi.
Toujours est-il que quand le tour eut réussi
Ce fut du propre !
Absent souvent trois jours sur quatre,
Il rentrait ivre, assez lâche et vil pour la battre,
Et quand il voulait bien rester près d’elle un peu,
Il la martyrisait, en matière de jeu,
Par étalage de doctrines impossibles.
300
Être soûl, vous ne savez pas quelle victoire
C’est qu’on remporte sur la vie, et quel don c’est !
On oublie, on revoit, on ignore et l’on sait ;
C’est des mystères pleins d’aperçus, c’est du rêve
Qui n’a jamais eu de naissance et ne s’achève
Pas, et ne se meut pas dans l’essence d’ici ;
C’est une espèce d’autre vie en raccourci,
Un espoir actuel, un regret qui rapplique »,
Que sais-je encore ? Et quand la rumeur publique.
Au préjugé qui hue un homme dans ce cas,
C’est hideux, parce que bête, et je ne plains pas
Ceux ou celles qu’il bat à travers son extase,
Ô que nenni !
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Elle frissonne
Un peu, mais sait que c’est arrivé.
– « Ça, personne,
Même vous, diletta, ne me croit assez sot
Pour demeurer ici dedans le temps d’un saut
De puce. »
Elle pâlit très fort et frémit presque,
Et dit : « Va, je sais tout. – Alors c’est trop grotesque
Et vous jouer là sans atouts avec le feu.
– Qui dit non ? – Mais JE SUIS SPÉCIAL à ce jeu.
– Mais si je veux, exclame-t-elle, être damnée ?
– C’est différent, arrange ainsi ta destinée,
Moi je sors. – Avec moi ! – Je ne puis aujourd’hui. »
Il a disparu sans autre trace de lui
Qu’une odeur de soufre et qu’un aigre éclat de rire.
Elle tire un petit couteau.
Le temps de luire
Et la lame est entrée à deux lignes du cœur.
Le temps de dire, en renfonçant l’acier vainqueur ;
« À toi, je t’aime ! » et la JUSTICE la recense.
Elle ne savait pas que l’Enfer c’est l’absence.
302
© Sercib-Ligaran 2021