Fragments Posthumes Sur Léternel Reto
Fragments Posthumes Sur Léternel Reto
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Titre
FRIEDRICH NIETZSCHE
Postface de
MATTHIEU SERREAU & LIONEL DUVOY
Présentation
PRÉSENTATION
NIETZSCHE a eu pour souci constant d'établir des plans pour ses livres à
venir. Ce n'est donc pas lui faire déshonneur que de lui consacrer une
anthologie de fragments sur l'éternel retour. Considérons notre tâche comme
une incise, une saignée salutaire à la mémoire du penseur dont trop de
lecteurs persistent, malgré quelques commentaires décisifs, à considérer que
la doctrine de l'éternel retour n'est qu'une redite de la vieille mystique
grecque. Les textes de sa correspondance datant de l'année 1881 témoignent
suffisamment de la puissante complexité de cette vision pour que son
déchiffrement ne soit pas cantonné à la lecture qu'en faisait par exemple
Paul Deussen1. Qui plus est, le moment de la révélation de l'éternel retour
signe l'apogée de sa pensée.
Hormis les écrits (plans, résumés, introductions, etc.) qui traitent
explicitement de l'éternel retour, il est un grand nombre d'autres fragments
qui ne font mention que des conséquences de “cette pensée” sans la
nommer. À charge donc pour moi de m'être égaré si j'ai cru y déceler un
indice doctrinal dans tel ou tel fragment antérieur, contemporain ou
postérieur à la révélation de Sils-Maria (1881), fragment qui aurait tout aussi
bien pu être lu autrement par d'autres lecteurs et dans un autre contexte.
Il reste que si erreur de choix il y a, elle ne résultera que du souci constant
que j'ai eu de me borner à une seule question : qu'est-ce que l'éternel retour
de Nietzsche ? Mais premièrement, on ne peut pas dire que la doctrine du
retour soit systématique – et tout indique que Nietzsche lui-même avait
refusé de la communiquer sous cette forme –, quoiqu'il ait projeté à
plusieurs reprises d'en faire un livre. La méthode philosophique de
Nietzsche rechigne au système. Ainsi, la nature fragmentaire du projet
doctrinal suppose que nous portions un regard nietzschéen sur les textes
concernés : une double lecture est nécessaire. Par conséquent, on n'imputera
pas la présence apparemment fortuite d'un fragment à une mauvaise
interprétation, mais plutôt, en nous référant directement à Nietzsche, à une
nécessaire erreur philologique.
Pour ce qui est de la Volonté de puissance, dont je me dois de faire
mention ici, son semblant de fidélité au plan esquissé par Nietzsche avant
de sombrer dans la folie2 ne suffit pas à dissimuler les déplorables alliances
fragmentaires que ses compilateurs successifs ont opérées3 à seule fin de
fournir un aperçu exhaustif de la pensée nietzschéenne, en vue d'étayer
l'idéologie antisémite et raciste de sa sœur. Le souci de Würzbach – qui fut
le second compilateur de Der Wille zur Macht – était de procéder de
manière thématique. Sa méthode n'était pas si dénuée d'intérêt qu'on doive
rejeter le livre en bloc. Seulement, en s'appliquant à réorganiser l'ensemble
des fragments posthumes rédigés par Nietzsche entre 1881 et 1888, il s'est lui
aussi laissé prendre au piège de l'interprétation idéologique. On ne peut pas
– on ne doit pas – organiser une œuvre posthume selon l'idée que l'on se
forme de sa lecture d'ensemble – ce que persistera cependant à faire
Würzbach en dépit du bon sens et de la décision même qu'avait prise
Nietzsche de ne jamais publier ce livre. Il faut donc en ce cas qu'une ligne
directrice de recherche soit tracée et que le critère de sélection des
fragments soit établi sur des bases simples. Ce critère, dans le cas de
l'œuvre de Nietzsche, se trouve dans les textes eux-mêmes. En revanche, il
n'est pas explicitement désigné comme tel. La manière typiquement
nietzschéenne – et française – d'écrire sous forme de maximes et de
sentences, s'est élaborée d'elle-même à partir des réflexes que Nietzsche
avait adoptés en exerçant son métier de philologue : “– Méthodes certes,
mais se tirant d'elles-mêmes de nos instincts, en somme, la régularisation
d'habitudes qui existent déjà / p. ex. l'exclusion des buts4.” Ainsi, la
méthode de lecture en elle-même n'est pas donnée, mais fondée. Exclure les
buts de la lecture, c'est-à-dire l'idée finale qui imposerait son rythme et sa
forme à la progression et au travail de déchiffrement, consiste d'une part à
mettre en doute les lieux communs – dont font partie les grandes
interprétations de la pensée nietzschéenne – pour accueillir le texte en tant
que tel, et d'autre part à s'attacher à l'idée “régulatrice” et foncièrement
“morale” – la probité – qui, pour Nietzsche, est la seule arme de résistance
dont on puisse user contre la suprématie naturelle de l'idéologie sur
l'instinct. Lire un texte non systématique implique le sacrifice de la fin au
profit de la compréhension.
Du reste, il s'agit là de donner une nouvelle traduction. J'ai eu par
conséquent l'opportunité de tendre une oreille libre de tout préjugé au texte
allemand, pour écouter les tonalités propres à la langue nietzschéenne. Ce
que Nietzsche nous a légué a bien plus d'affinité avec les fragments
présocratiques, dont Giorgio Colli était un spécialiste, qu'avec le Zibaldone
de Leopardi. Il met successivement sur pied une esthétique, une morale et
une politique, pour enfin donner des nouvelles lois morales. Pour cette
raison-là son œuvre reste destinée à tous et personne5. Toutefois, ce n'est
pas parce que Nietzsche était convaincu d'apporter de nouvelles tables qu'il
ne demeurait pas conscient d'avoir contribué à renforcer ce qu'il cherchait à
détruire, et d'avoir ainsi donné à la vertu un nouveau “parfum d'interdit6”.
L'écriture de Nietzsche n'a pas la rigueur logique de la Phénoménologie de
l'esprit. Il semble en ce sens que l'on ait ou bien toutes les difficultés à
comprendre la logique de la doctrine de l'éternel retour, ou bien l'illusion de
pouvoir la saisir intuitivement, et que l'on soit en droit de l'assimiler aux
sagesses que la Grèce archaïque a reçues de l'Orient – idée que soutenait
Paul Deussen, camarade de Nietzsche à Pforta –, et orientaliste de
profession, en ne s'appuyant que sur un seul fragment de Nietzsche7. Paul
Deussen, dans ses Souvenirs sur Friedrich Nietzsche, n'envisage l'éternel
retour qu'en tant que “question accessoire” et même comme une tentative
désespérée de Nietzsche de formuler le dogme pythagoricien des cycles
cosmiques8, selon lui bien trop subtile pour le philosophe errant, lequel,
comme on le sait, ne s'y entendait pas vraiment en religions orientales. Les
fragments de Nietzsche font aussi courir à son œuvre le risque – tristement
vérifié – d'être falsifiée et reprise à bon compte par les cénacles se
réclamant d'un certain ésotérisme et ayant besoin de justifier leurs thèses
racistes.
Telle note posthume sur la théorie des types (l'artiste, l'homme religieux, le
législateur, l'amant, le philosophe) et leur sélection (pour recevoir
l'enseignement de la doctrine) sonne harmonieusement avec l'exaltation de
la brute blonde germanique9. La forme fragmentaire ne comporte hélas
aucune objection contre ce type de rapprochement. D'une théorie sur
l'origine de la morale, qui serait née de l'affirmation par les maîtres de
valeurs qui leur correspondent et d'une hiérarchie propre à les justifier (mais
qui ne nie pas ceux qu'elle situe au bas de son échelle10), les nazis ont pu
facilement tirer un argument d'autorité pour leur doctrine pseudo-biologique
des races. Que Nietzsche ait soutenu que les Juifs (en tant que peuple
religieux, et non biologiquement déterminé) soient à l'origine du
renversement primitif de la morale des maîtres, n'implique pas qu'il ait pour
cela nourri à leur encontre plus de ressentiment que n'en témoignaient à la
même époque la presque totalité des écrivains européens réputés
progressistes – sans parler des socialistes français du début du XXe siècle…
Par ailleurs, le fait qu'il ait côtoyé Paul Rée l'aura sans nul doute sauvé des
influences néfastes d'un Richard Wagner ou d'un Bernhard Förster, pour
publier dans Aurore (paru en 1880) un aphorisme où il proclame avec
enthousiasme son espérance en l'avenir d'un monde placé sous les auspices
du judaïsme éclairé.
Giorgio Colli a pour toutes ces raisons mis en garde les spécialistes contre
le danger, inhérent à la pensée de Nietzsche, de trahir son message en le
transmettant à un plus vaste cercle que celui des lecteurs avertis. Je n'y vois
toutefois pour ma part que crainte infondée, ou peut-être l'expression d'une
certaine jalousie à garder pour soi ce qui appartient, quoi qu'on en dise, au
fonds commun des idées européennes et humaines. Giorgio Colli n'a pas
même hésité à rendre Nietzsche coupable d'avoir communiqué de si graves
vérités11 : le dernier homme, le nihilisme, la révélation subite de la
condition absurde de l'existence humaine, l'éternel retour et son
interprétation philosophique, la volonté de puissance. Mais dès lors que
nous, hommes nés de la fin du siècle des barbaries, avons la nécessité de
vivre avec le souvenir du mal absolu envers et contre lequel nous tentons de
construire notre univers politique et mental, il y a urgence morale à
affronter notre propre désert. Cela exige que nous tournions nos regards
vers Nietzsche, que nous gravissions le sommet du pessimisme et que nous
atteignions le Zénith, Grand Midi de la vie : “l'existence, telle qu'elle est,
dénuée de sens et sans but, mais revenant inexorablement, sans chute dans
le néant (…)”12. La mort de Dieu, au grand désespoir du diable, délimite la
frontière au-delà de laquelle une autre conception du sens vivifie la
conscience nihiliste. Il faut interpréter l'absence de but – sa fuite – la
dissolution des anciennes valeurs et l'apparition d'une multitude de
nouvelles tables
– symbolisée par la renaissance de Dionysos à laquelle Nietzsche crut
longtemps avoir assisté en l'œuvre et la personne de Richard Wagner –
comme une saturation de nouveaux signes portés dans le monde. Dionysos
nous tend la coupe démesurée des possibles. À nous d'interpréter le divers
des valeurs – qui ne fonctionnent plus désormais comme lieux communs,
mais comme des armes de guerre – comme la forme du nihilisme amplifié
par une discipline chrétienne de deux mille ans.
D'une part donc, nous ne pensons pas que l'éternel retour soit une pensée si
abyssale, si destructrice, qu'il convienne pour le lecteur d'en être tenu à
distance. C'est une pensée grave, qui réclame que nous risquions les acquis
de notre culture. Mais il faut qu'elle soit pensée.
D'autre part, l'argument qui consiste à rendre la doctrine en partie
responsable de l'avènement du national-socialisme – puisqu'elle conditionne
l'idée de volonté de puissance –, est totalement stupide et dénué de
fondements, la lecture nationale-socialiste du concept de Wille zur Macht
était délibérément orientée par une soif nihiliste de détruire, et non de créer
– à cent lieues donc des espoirs formulés par Nietzsche dans Ainsi parlait
Zarathoustra.
Ainsi, nous ne pouvons plus ignorer que l'éternel retour soit la pensée
centrale découlant du travail critique de Nietzsche, la conséquence de
l'immoralisme, c'est-à-dire de la morale poussée dans ses derniers
retranchements par la logique rationnelle : le “Nihilisme comme
conséquence de l'interprétation morale du monde”13, révélation des racines
noires de la moralité par ce qu'elle met en avant comme devoir de vérité. La
pensée de l'éternel retour fait suite à l'enquête sur l'origine de la morale. Elle
couronne la recherche de la vérité en morale, le devoir moral de trouver et
de dire la vérité. Le monde sensible, lieu du mal pour les Chrétiens et les
gnostiques, devient le creuset de la nouvelle vérité nietzschéenne, sa Terre.
Dès lors, la liberté absolue de l'homme face au monde et à lui-même, cet
“océan”, le grand “Pan”, le grand vide ou la démesure, a conduit Nietzsche
à s'immerger dans l'antique secret des Mystères dionysiaques et à nommer
le dieu, sous les traits d'un christ humain, principe éternel du devenir,
unique étant éclaté, Ursein à jamais en guerre avec lui-même.
L'éternel retour naît de cette vision tragique de la liberté qui charge
l'homme de la responsabilité absolue. Le “dénouement céleste14” qui fera
suite à la plus grande catastrophe signe aussi la renaissance du monde,
débarrassé du voile que la connaissance y avait posé, et dans lequel puisera
désormais la conscience morale comme à une nouvelle source de vie. La
nouvelle moralité, planant au-delà des cimes, appelle à la responsabilité
tragique. “Dieu a tué Dieu”15 car les hommes n'ont pas assumé la vérité
tragique que son omniscience et sa toute-puissance recèlent : la vérité en
tant que dévoilement de toutes les vérités.
L. D.
Abréviations
ABRÉVIATIONS
Publications posthumes
- EH : Ecce Homo, avr. 1908, KSA 6.
- WM : Der Wille zur Macht (La Volonté de puissance), déc. 1901, déc. 1906,
sept. 1911, absente de la KSA (trad. fr. Bianquis, Paris, Gallimard, 1995, 2
vol.).
PRINTEMPS 1880
96. Quand nous sentons que nous agissons avec un excédent de force, nous
nous sentons libres ; là où l'action jouit d'elle-même et n'est pas uniquement
motivée par la vue d'une fin réjouissante, naît le sentiment de la liberté du
vouloir17. Certes, nous voulons ici atteindre un but, mais celui-ci ne nous
détermine pas pour autant, il donne uniquement l'occasion à notre force de
jouer avec elle-même, nous savons qu'il y a encore beaucoup d'occasions
pour cela ; puisque nous considérons le but de
l'action comme quelque chose de facultatif et
d'insignifiant, nous ne nous sentons plus être ses esclaves, autrement dit
nous nous sentons vouloir en relation avec, mais aussi libres à l'égard de ce
but. (3[48])
ÉTÉ 1880
La réalité est un éternel écoulement. L'État s'efforce d'extirper de ses
citoyens quelque caractère permanent, de faire de la morale de chaque
individu quelque chose de solide – la mémoire est le fondement de cette
solidité apparente (de jour en jour, de génération en génération), on
inculque le mépris du changement. (4[35])
AUTOMNE 1880
À chacun des plus petits instants de notre
existence se joue une nécessité absolue de l'événement. Si nous la
considérions attentivement, nous la saisirions chaque fois comme un devoir
inconditionnel, et cela seulement si nous voulions tout à fait nous mentir
franchement à nous-mêmes21 ! Nous disons : je veux, là où nous devrions
<dire> : “Je le dois absolument”, et les conséquences de l'action que nous
prédisions en prenant la mine du devin et du héros du devoir, arrivent
effectivement. Ce serait là le comble de toute tendance au mensonge. Fort
heureusement, on ne connaît jamais cette causalité : et “je veux” signifie
toujours “si je peux”22. “Ceci est mon devoir” veut dire : “cela ira, à
condition pour moi d'en avoir la force”. Commander au soleil de se lever
précisément à l'instant où il se lève, voilà toute la liberté de nos vertueux.
Lorsque nous sentons qu'un motif noble et plaisant agit en nous, nous
disons : “Je le veux” (que l'on dise
plutôt : “Je m'ordonne de…”). (6[119])
1. Époque des instincts sans pensée. 2. Époque des instincts accompagnés de
pensées (jugements). Ici, ce sont les instincts et les trames pulsionnelles qui
sont représentés. La répétition fréquente, la conservation et le rejet de ces
représentations, provoquent une réaction sur les instincts eux-mêmes,
certains sont très exercés, tandis que les autres sont exclus de l'activité et se
tarissent. Grâce au formidable travail de l'intellect naît graduellement le
plaisir pris à sa propre activité en tant que telle : et de là finalement, la
jouissance pour la véracité de cette activité. Origin<ellement>, les activités
intellectuelles sont très difficiles et très pénibles. L'imitation est ce qu'il y a
de meilleur, haine de la nouveauté. Plus tard au contraire naît finalement
très vite la répugnance pour l'imitation, le besoin de nouveauté et de
changement devient immense23. (6[265])
FIN 1880
Nos passions sont la végétation qui recouvre à chaque instant les roches
nues de la réalité. Le jeu éternel24 ! (7[169])
AUTOMNE 1881
Le Retour du Même – Ébauche
1. L'assimilation corporelle25 des erreurs fondamentales.
2. L'assimilation corporelle des passions.
3. L'assimilation corporelle du savoir et du savoir qui renonce26 (passion de
la connaissance).
4. L'innocent. Le solitaire en tant qu'expérimentation. L'allégement de la
vie, l'abaissement, l'affaiblissement – transition.
5. Le nouveau poids : l'éternel retour du même. Conséquence illimitée de
notre sagesse, de notre démence, de nos pratiques, mode de l'existence à
venir. Que faisons-nous du reste de notre vie – nous qui en avons passé la
majeure partie dans l'ignorance la plus essentielle27 ? Nous enseignons la
doctrine – c'est le moyen le plus puissant de nous l'incorporer. Maîtres de la
plus grande sagesse, voilà notre type de béatitude.
Début août 1881 à Sils-Maria, 6 000 pieds au-dessus de la mer et bien plus
haut encore par-delà toutes les choses humaines !
Tiens-je un discours comme celui qui est sous l'emprise d'une révélation ?
Alors méprisez-moi et ne m'écoutez pas. – Seriez-vous encore de ceux qui
ont encore besoin de dieux ? Votre raison n'a-t-elle pas de dégoût à se
laisser nourrir si gratuitement et si médiocrement ? (11[142])
Une nouvelle doctrine ne rencontre qu'en tout dernier lieu ses meilleurs
représentants dans les natures les plus sûres d'elles-mêmes et donnant de
l'assurance, parce qu'en eux, les pensées antérieures se sont entrelacées avec
la fécondité d'une forêt vierge et sont devenues impénétrables. Les natures
plus faibles, plus vides, plus malades, plus nécessiteuses sont de celles qui
sont atteintes par la nouvelle infection – les premiers adeptes ne prouvent
rien contre une doctrine. Je crois que les premiers Chrétiens, avec leur
“vertu”, constituaient le peuple le plus insupportable. (11[145])
Cette doctrine est douce envers ceux qui ne croient pas à elle, elle ne
contient ni enfer ni menace. Celui qui ne croit pas en elle n'a conscience que
d'une vie éphémère36. (11[160])
L'illusion politique, qui me fait bien rire, de la même façon que l'âge
contemporain sourit des chimères religieuses des temps primitifs, n'est
somme toute qu'une sécularisation. Croyez au monde et ôtez de votre esprit
l'idée de “l'au-delà” et d'un “monde dissimulé” ! Son but est le bien-être de
l'individu éphémère, c'est pour cela qu'elle a enfanté le socialisme, c'est-à-
dire que les individus éphémères veulent s'emparer de leur bonheur en
socialisant, ils n'ont aucune raison de patienter comme font les hommes
doués de sentiments éternels, de ceux qui ont la faculté de se renouveler
éternellement, de se perfectionner à l'avenir. Ma doctrine affirme : Ton
devoir est de vivre de telle sorte qu'il te faille souhaiter vivre de nouveau –
dans tous les cas, tu revivras37 ! Celui à qui l'effort procure le plus haut
sentiment, qu'il s'efforce : si c'est le repos qui lui procure le plus haut
sentiment, qu'il se repose ; et si c'est d'être bien rangé, de suivre le
mouvement, d'obéir qui lui procure le plus haut sentiment, qu'il obéisse.
Puisse-t-il seulement désirer par-dessus tout ce qui suscite en lui le
sentiment le plus élevé et n'épargner pour cela aucun moyen ! Il en va de
l'éternité ! (11[163])
Midi et Éternité
Indications pour une vie nouvelle
Né sur les rives du lac d'Ourmia, Zarathoustra quitta sa terre natale dans sa
trentième année et s'installa dans la province arienne, pour, dix années de
solitude durant, rédiger les Zend-Avesta40. (11[195])
Observons comment a agi sur nous la pensée que quelque chose se répète
(l'année par ex. ou les maladies chroniques, les veilles et le sommeil, etc.).
Même si le cercle de la répétition est tout au plus vraisemblable ou possible,
l'idée d'une telle possibilité n'en garde pas moins le pouvoir de nous
bouleverser et de réformer non seulement nos sentiments et nos espoirs
arrêtés, mais aussi totalement nous-mêmes ! Ô combien la possibilité de la
damnation éternelle a su œuvrer ! (11[203])
Tout est revenu : l'astre de Sirius et l'araignée, tes pensées aussi, à cette
heure, et celle de tes pensées que tout revient48. (11[206])
La pensée la plus puissante consomme beaucoup de la force qui se tenait
antérieurement à la disposition d'autres buts, ainsi œuvre-t-elle en
transformant, elle crée de nouvelles lois dynamiques pour la force, mais
aucune force nouvelle. Or, c'est en cela que réside la possibilité de
déterminer et d'ordonner les hommes pris individuellement dans leurs
affects. (11[220(3)])
Celui qui ne croit pas au processus circulaire de l'univers doit livrer sa foi
au dieu de l'arbitraire – ainsi, ma pensée s'impose comme antithèse de
toutes les formes de théisme55 ! (v. Vogt p. 90) (11[312])
Vous pensez pouvoir jouir d'un long repos jusqu'à la palingénésie – ne vous
y trompez pas ! “Instant nul” entre le dernier moment de conscience et la
première lueur de vie nouvelle56 – cela passe comme coup de foudre, quand
bien même des créatures vivantes auraient la faculté de le mesurer par
billions d'années et ne sauraient seulement le mesurer. Sitôt que l'intellect a
disparu, intemporalité et succession se confondent. (11[318])
À.E.R.57
Si je m'expose, je m'impose
Ainsi puisse un ami être mon interprète
Et quand s'élevant dans sa propre carrière
Il emporte avec lui l'image de l'ami (11[336])
L'histoire future : cette pensée triomphera toujours plus – et ceux qui n'y
croient pas devront finalement, selon leur nature, disparaître ! Seul
subsistera celui qui considère que son existence est apte à la répétition
éternelle : pour des êtres pareils, un mode de vie est possible auquel aucun
utopiste n'a encore pensé58 ! (11[338])
Êtes-vous prêts à présent ? Il vous faut être passés par tous les degrés du
scepticisme, vous être baignés avec volupté dans des courants d'eau glaciale
– faute de quoi vous n'avez aucun droit à cette idée ; je veux me préserver
des crédules et des exaltés ! Je veux par avance défendre ma pensée ! Elle
doit être la religion des âmes les plus libres, les plus sereines et les plus
élevées – une prairie délicieuse entre glaces dorées et ciel pur ! (11[339])
Dieu est mort – qui l'a tué ? Pour éprouver ce sentiment d'avoir assassiné le
Plus-Saint et le Tout-puissant, il faut encore que les hommes solitaires en
soient saisis – c'est pour le moment encore trop tôt ! trop fragile ! Ce
meurtre des meurtres ! Nous nous réveillons les mains couvertes de sang !
Comment s'en consoler ? Comment l'essuyer ? Ne faut-il pas qu'il devienne
lui-même le tout-puissant, le plus saint des poètes60 ? (12[77])
Une durée titanesque pour laquelle, indigents du langage que nous sommes,
nous ne disposons plus d'aucun mot – ici, nous devrions dire : une petite
éternité de temps. (12[100])
Une tout autre éternisation – la gloire avance dans une fausse dimension. Il
nous faut y inscrire le fond éternel, l'éternelle réitération61. (12 [192])
À partir du moment où cette pensée est là, toutes les couleurs se modifient,
il existe une nouvelle histoire. (12[226])
Notes de Tautenburg
pour Lou Andreas Salomé.
JUILLET – AOÛT 1882
Principes.
L'ultime état physique de la force que nous avons mis en lumière par
déduction doit aussi être nécessairement le premier.
La dissolution de la force en force latente doit être la cause génétique de la
force la plus vive. Car à un état négatif devra succéder la plus haute
position.
L'espace, comme la matière, est une forme subjective. Et non le temps62.
L'espace tire d'abord son origine de l'hypothèse d'un espace vide. Lequel
n'existe pas. Tout est force.
Nous ne pouvons pas confondre le moteur et ce qui est mû, en revanche,
c'est cela qui constitue la matière et l'espace. Nous isolons.
La formation d'une chose autorise des conclusions répétées sur l'origine de
cette chose.
Toute formation est une apparition.
La matière, le corps63 sont des formes subjectives.
Nous ne pouvons pas penser autre chose que du corporel. Même les
pensées et les abstracta reçoivent de nous une corporéité très raffinée, que
nous démentons sans doute : ce n'est pas pour cela qu'elles n'en ont aucune.
Nous nous sommes ainsi habitués à passer outre cette subtile corporéité et à
parler “d'immatériaux”. Aussi bien que nous avons distingué le mort et le
vivant, la logique et l'illogique, etc. Désapprendre nos antinomies – voilà la
tâche. (1[3])
Croyance de tous ceux qui renaissent. – Celui qui est mort jeune une fois ne
mettra pas beaucoup de temps à mourir la deuxième fois. (1[8])
Peindre un idéal, c.-à-d. convertir son démon en son dieu. Et pour cela faut-
il encore d'abord avoir accompli son démon. (1[61])
Je suis l'advocatus diaboli et l'accusateur de Dieu65. (1[65])
Midi et éternité
Ébauche d'une philosophie héroïque. (1[83])
Héroïsme – c'est la manière de penser de l'homme qui tend à un but,
destinée pour laquelle cet homme lui-même n'entre plus en ligne de compte.
L'héroïsme est la bonne volonté de la ruine absolue de soi-même.
Le contraire de l'idéal héroïque est celui d'un développement universel
harmonieux : belle antithèse, très désirable ! Mais qui reste un idéal pour
hommes bons ! (1[88])
L'arbre parle
Je suis une plante trop isolée et trop haute :
J'attends : mais qu'attendre ainsi ?
Le nuage est trop proche de moi :
J'attends le premier éclair. (1[102])
CE QUI VIENT
La véritable aspiration au néant.
La Guerre contre le principe du néant-meilleur-que-l'être70.
(A)
Première conséquence de la morale : la vie doit être niée.
Dernière conséquence de la morale = la morale elle-même doit être niée.
(B)
Ainsi : la première conséquence tend à
la libération de l'égoïsme,
la libération du mal,
la libération de l'individu.
Les nouveaux bons (“Je veux”) et les anciens (“Je dois”).
Libération de l'art comme récusation de la connaissance absolue. Éloge du
mensonge.
Récupération de la religion.
(C)
Grâce à toutes ces émancipations, le charme de la vie grandit. Sa négation
essentielle, le moralisme, est abandonnée. – Par cela, le commencement de
la décadence. Nécessité de la barbarie, à laquelle appartient aussi par ex. la
religion. L'humanité devra vivre des cycles, unique forme durable. La
culture ne doit pas s'éterniser, mais doit être autant que possible brève et
élevée. Nous sommes en plein MIDI : Epochè 71.
(D)
Qu'est-ce qui, dans l'histoire de la culture, détermine la hauteur de ce qui
est élevé ? L'instant durant lequel le charme est à son maximum. Mesuré
d'après la capacité à supporter l'idée la plus puissante, mieux, à l'aimer.
(2[5])
Suicide73. (2[35])
Demi-dieu76.
Héros.
Homme.
Enfant.
Je suis donc un compagnon des animaux domestiques. (4[7])
Je viens pour vous aider – et vous vous plaignez de ce que je ne veuille pas
pleurer avec vous77. (4[8])
Je ne suis pas suffisamment grand pour ne pas avoir ces sentiments : mais je
le suis assez pour ne pas être honteux de les avoir. (4[14])
Un matin, Zarathoustra se rendit dans la montagne : comme il était seul
avec lui-même, il se glorifia ainsi : toi, mon livre.
L'humanité n'a aucun but : elle peut donc s'en donner un – non pas pour
une fin, ni pour conserver l'espèce, mais pour la DÉPASSER78.
Et tout peuple doit dire : Loué soit un tel criminel.
Le créateur (savant), le porte-parole (l'artiste), le simplificateur (l'amant).
Supportez ma vertu ! (comme une surabondance de puissance).
Pour certains, l'État et la société ne sont pas nécessaires, mais il leur faut
les supporter et autant que possible s'y soustraire.
La parcimonie de celui qui ne peut pas aimer. (4[20])
Un but inquiétant et obscur79. (4[21])
Quand Zarathoustra eut prononcé ces mots, une jeune mère manifesta sa
présence par de grands signes et parla : “Moi je veux bien mourir, car ma
bouche n'a plus rien à enseigner à Zarathoustra”.
Ne vous effrayez pas du flux des choses : ce flux se résorbe en lui-même :
il ne s'écoule que deux fois. Tout “il était” sera de nouveau un “c'est”. Tout
avenir mord la queue de ce qui est passé. Ici, le “tu dois” n'a plus de sens, –
naissance de l'amour – l'amour comme conséquence de la morale 86. (4[85])
De la morale des hommes supérieurs.
Tout ce qui d'habitude est moral est ici devenu amour.
Mais maintenant débute un nouveau “Tu dois” – la connaissance de l'esprit
libre – la question du plus haut but87. (4[89])
Il faut que l'humanité place son horizon au-delà d'elle-même – qui ne réside
pas dans un faux monde-x, mais dans sa propre perpétuation.
La question : comment quelque chose devient, a pour moi un sens qui se
rapporte constamment à celle de savoir ce qu'il doit devenir90. (4[180])
En l'homme séjournent beaucoup d'esprits, autant que d'animaux dans la
mer91 – ils se battent entre eux pour l'esprit “Moi” : ils l'aiment, ils veulent
le voir monter sur leur dos, ils se haïssent au nom de cet amant.
– le Moi chaton agité doué de la gaieté brillante des bêtes.
Quand a-t-on vu un noyé souffrir de soif !
et le chat Moi miaule de nouveau et de nouveau un seul en jouit
et de nouveau tous sont jaloux.
C'est une belle consolation pour ceux qui sont assez jeunes pour cela, dit la
petite vieille.
Suis-je fait pour être prédicateur de Carême ? Suis-je fait pour cliqueter
comme un prêtre et une timbale ? (4[207])
[…]
160. Je vous enseigne la solution de l'éternel écoulement : le fleuve revient
toujours de nouveau à sa source, et vous, toujours de nouveau, vous entrez
dans le même fleuve, car vous êtes identiques à vous-mêmes. [...]
205. Impérissable est l'instant où j'inventai l'éternel retour. C'est à cause de
cet instant-là que j'endure le retour. [...]
225. La volonté de souffrir : vous devez vivre provisoirement dans le monde,
vous, créateurs. Il vous faut presque courir à votre perte – et bénir après
coup votre labyrinthe et votre égarement. Sans quoi vous n'êtes pas
capables de créer, seulement de périr. Vous devez avoir vos apogées et vos
déclins. Vous devez posséder votre mal et prendre de nouveau sur vous.
Vous, les éternels revenants, vous devez faire de vous-mêmes un retour. [...]
227. Il faut vouloir s'éteindre pour pouvoir renaître – du jour au lendemain.
Métamorphose à travers mille âmes – que ce soit là ta vie, ta destinée :
Et donc finalement : vouloir encore une fois toute cette série ! [...]
239. Les perceptions fortement liées entre elles revenant sans cesse “se
maintiennent en relation un certain temps”92, nous les considérons comme
les choses et les réalités effectives : en premier lieu notre corps. Mais
“toutes les propriétés de ces choses sont constituées de nos émotions et de
nos représentations”.
240. Nous devons être un miroir de l'être : nous sommes Dieu à petite
échelle. [...] (5[1] – extraits)
ÉTÉ 1883
Ma première solution : LA SAGESSE DIONYSIAQUE102.
Dionysiaque : identification provisoire avec le principe de vie (volupté du
martyre comprise)
Plaisir d'anéantir le plus noble et d'observer la manière dont il court
progressivement à sa perte.
Comme désir d'un FUTUR PROCHAIN qui triomphera de CE QUI EXISTE SI BON
SOIT-IL. (8[14])
LE TYPE DU LÉGISLATEUR
Sa formation et ses souffrances110.
Quelle signification cela a-t-il donné aux lois ?
Le type général du l<égislateur> qui est le héraut de NOMBREUX autres
législateurs.
Doctrine centrale : en arriver pour chaque degré à la perfection et au
sentiment de BIEN-ÊTRE – ne pas faire de saut !
En premier lieu la transmission de la loi. Ensuite la perspective du
surhomme la terrible sagesse la doctrine de l'éternel retour : à présent
supportable111 ! (15[10])
AUTOMNE 1883
“Veux-tu que cela soit encore une fois ?”
Clairvoyant sur son don et sa doctrine, sur l'amour qu'il porte à ses amis.
Il sent que pèse sur lui une très haute responsabilité.
Quelle joie !
Volonté de souffrir et caractère ferme de la méthode (les hommes froids,
les hommes durs, les parasites).
Une expérimentation de chaque véritable manière d'exister !
La morale née jusqu'à maintenant de la faiblesse : on voulait une autorité
et l'on s'est fabriqué des béquilles.
La contradiction entre le bon et le créatif : voilà le problème de la
sagesse112. (16[56])
L'ÉTERNEL RETOUR
Livre de prophéties
1. Présentation de la doctrine, de ses prémisses et de ses conséquences
théoriques.
2. Démonstration de la doctrine.
3. Ses conséquences probables du fait qu'elle soit un objet de croyance
(entraînant un bouleversement général).
a) Moyens de la supporter
b) Moyens de la supprimer
4. Sa place dans l'Histoire, un point central.
Époque du péril suprême
Fondation d'une oligarchie par-delà les peuples et leurs intérêts : éducation
à une politique de l'humanité totale
Contrepoids du jésuitisme (24[4])
Développement du pessimisme
le pessimisme de l'intellect 124
la critique morale, dissolution de la dernière consolation
reconnaissance du signe de déclin
enveloppé dans la folie de toute action violente
la culture isolée, injustement, et par-là même violente
1. Mes ambitions face à la décadence et la fragilité croissante de la
personnalité. J'ai cherché un nouveau centre.
2. Impossibilité attestée de cette aspiration.
3. PAR CELA, j'ai fait un pas de plus sur la voie de la dissolution, en cela, j'ai
DÉCOUVERT pour les individus de NOUVELLES sources d'énergie. Nous
DEVONS être des dévastateurs !
J'ai compris que la condition de dissolutions, dans laquelle les individus
isolés PEUVENT s'accomplir comme JAMAIS AUPARAVANT – était une image et
un CAS ISOLÉ DE L'EXISTENCE EN GÉNÉRAL. Théorie du HASARD, l'âme un
sélectionneur et une nature se fructifiant, à l'intelligence extrêmement
subtile et PERPÉTUELLEMENT féconde (cette énergie créatrice passant
habituellement inaperçue ! conçue seulement comme “passive”125)
j'ai identifié la force active, la créativité au sein de la contingence126. – le
hasard n'est lui-même que le choc des impulsions créatrices
Contre les impressions paralysées de la solution et de l'imperfection
commune, j'ai soutenu l'éternel retour 127 ! (24[28])
Le tentateur.
Il existe une multitude de regards. Le sphinx aussi a plusieurs regards : il
existe donc plusieurs types de “vérités”, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de Vérité.
(34[230])
Dionysos.
Dionysos éducateur.
Dionysos mystificateur.
Dionysos destructeur.
Dionysos créateur. (34[248])
MIDI ET ÉTERNITE
[Link] la hiérarchie.
2. Les législateurs (Élevage des nouvelles castes souveraines).
3. Du Cercle des cercles. Ou : “le miroir”128.
4. Les grandes bénédictions. (35[39])
JUIN – JUILLET 1885
Je crois à l'espace absolu en tant que substrat de la force : celle-ci délimite
et modèle. Le temps, éternel. Néanmoins, il n'existe ni espace, ni temps en
soi : les “changements” ne sont que des apparences (ou, de notre point de
vue, des actes de la sensation) ; lorsque nous trouvons de la fixité dans ces
répétitions, rien n'est prouvé par-là que cette vérité, qu'il en a toujours été
ainsi. Le sentiment que le post hoc est un propter hoc 129 est une erreur de
compréhension facile à réduire ; il est concevable. Mais les apparences ne
peuvent pas être des “causes” ! (36[25])
L'homme est une création qui invente des formes et des rythmes ; il n'est en
rien plus adroit et semble n'avoir nul autre plaisir que celui d'inventer des
formes. Que l'on examine seulement de quoi notre regard s'occupe dès qu'il
n'a plus à voir : il se crée quelque chose à regarder. Dans le même cas de
figure, sans doute, notre oreille ne procède pas de façon différente : elle
s'exerce. Sans la transformation du monde en formes et rythmes, il
n'existerait pour nous aucun “Même”, et par conséquent, rien qui se répète,
aucune possibilité d'expérience ni d'assimilation, d'alimentation. Dans toute
perception, c'est-à-dire dans la forme la plus primitive d'assimilation,
l'événement essentiel est un acte, plus précisément : une imposition de
formes : – sur les “impressions”, seuls les esprits superficiels tiennent un
discours. L'homme apprend ainsi à connaître sa force comme puissance de
résistance et, bien plus encore, comme force déterminante – exclusive,
sélective, façonnante, ramenant tout à ses propres schémas. Il y a somme
toute quelque chose d'actif dans le fait que nous accueillions une
stimulation et que nous l'acceptions comme telle ou telle. Elle doit non
seulement construire des formes, des rythmes et des consécutions de
formes, mais aussi décider si l'œuvre produite est bonne pour l'assimilation
ou l'exclusion. Ainsi naît notre monde, notre univers tout entier : de plus, à
cette totalité qui nous appartient à nous seuls, à ce monde que nous avons
d'abord entièrement créé, ne correspond aucune “réalité vraie” acceptable,
aucun “en soi des choses” : au contraire, cette totalité même constitue notre
unique réalité et de ce point de vue, la “connaissance” ne se révèle être
qu'un moyen d'alimentation. Mais nous sommes des natures difficiles à
nourrir, nous avons partout des ennemis et en quelque sorte des indigestes –
: à cause de cela, la connaissance humaine s'est affinée, elle est devenue si
fière de sa finesse qu'elle répugne à entendre dire qu'elle n'est pas un but
mais un moyen, et même un instrument de l'estomac, – à moins qu'elle-
même ne soit une sorte d'estomac ! – – – (38[10])
AUTOMNE 1885
Les chapitres.
De l'interprétation.
De la hiérarchie.
La voie de la sainteté.
L'éternel retour.
La superstition des philosophes critiques.
Critique de Pascal : il pratique l'interprétation morale chrétienne et croit
penser “l'état de fait” pour déterminer la nature de l'homme. Sainte-Beuve
de même. (44[1])
Que l'homme chat retombe toujours sur ses quatre pattes, je veux dire sur
son Unique patte “Moi”, n'est jamais qu'un symptôme de son “unité”
physiologique, plus précisément, de son “rassemblement” : aucune raison
de croire à une “unité de l'âme”. (1[72])
Les pensées sont les signes d'un jeu et d'un combat des affects : elles sont
toujours liées à leurs racines cachées. (1[75])
Le miroir.
Philosophie du savoir défendu.
Par
Friedrich Nietzsche (1[109])
Dieu est réfuté, non le Diable. Pour un regard clairvoyant et méfiant qui sait
sonder suffisamment en profondeur les arrière-plans, le spectacle de ce qui
se produit n'est pas un témoignage de véracité, ni de sollicitude paternelle,
ni de rationalité supérieure, ni quoique ce soit de noble, de pur et de sincère.
(1[110])
Connaissance des hommes : cela vient sans doute de ce que tout un chacun
appréhende, ressent comme “chose vécue” ; la plupart ont besoin d'une
lourde description détaillée de l'événement et d'une centaine de répétitions,
et certains ont besoin de coups de massue pour dévoiler les rouages de
l'expérience et y être attentifs. (1[242])
Pour “Zarathoustra”
Calina134 brun rouge, tout trop clair dans les environs. Zénith.
Fantomatique.
Sipo Matador135
Et qui dit que nous ne voulons pas cela ? Quelle musique et quel charme !
Rien ici qui ne soit contaminé, corrompu, fasciné, bouleversé, transvalué !
I. Le moment crucial.
La hiérarchie. 1) Détruisez les bons et les justes !
2)
L'éternel retour
Midi et éternité
Livre du prophète (2[71])
La volonté de puissance
1. Physiologie de la hiérarchie.
2. Le grand Midi.
3. Élevage et dressage.
4. L'éternel retour. (2[74])
L'ÉTERNEL RETOUR
Danses et processions zarathoustriennes.
Première partie : Funérailles de Dieu
par
Friedrich Nietzsche
1. Funérailles de Dieu.
2. Au grand Midi.
3. “Où est la main pour ce marteau ?”
4. Nous les faiseurs de promesses.
I.
La ville empestée. On le prévient, il ne s'effraie pas et y entre, voilé. Tous
les représentants du pessimisme passent devant lui. Le devin prédit chaque
passage. La folie de l'autrement, la folie du non et en dernier lieu, la folie du
néant se suivent.
Finalement, Zarathoustra donne l'explication 138. Dieu est mort, voilà la
raison première du plus grand des périls : comment ? Elle pourrait tout
aussi bien être la cause première du plus grand courage !
II.
L'apparition des amis.
Le plaisir pris à l'être accompli chez ceux qui courent à leur perte : Ceux
qui se retirent.
La raison d'être des amis.
Cortèges. Le moment décisif, le grand Midi.
Les grands sacrifices et l'offrande funèbre au Dieu défunt.
III.
La nouvelle tâche
Le moyen d'accomplir la tâche
Ses amis l'abandonnent.
La mort de Dieu, l'événement le plus accablant pour le devin, est pour
Zarathoustra le plus joyeux et le plus riche d'espoirs.
Zarathoustra meurt.
IV. Nous les faiseurs de promesses. (2 [129])
Début
Épilogue
Dans quelle mesure cette autodestruction de la morale est encore un
fragment de sa propre force. Nous les Européens avons dans le sang les
gènes de ceux qui ont péri pour leur croyance, nous avons pris la morale
pour quelque chose de terrible et de sérieux et il n'est rien que nous ne lui
ayons sacrifié de quelque manière que ce soit. D'autre part, nous avons
essentiellement acquis notre finesse intellectuelle par la vivisection de la
conscience. Nous ne savons pas encore où nous sommes entraînés pour
nous être détachés ainsi de notre sol antique. Mais ce sol lui-même nous a
procuré l'énergie qui nous pousse aujourd'hui au dehors, vers le lointain,
dans l'aventure, <par laquelle> nous sommes projetés dans l'infini,
l'inexpérimenté, l'inconnu, – nous n'avons plus le choix, nous devons être
des conquérants parce que nous n'avons plus de patrie où nous soyons chez
nous, où nous aimerions nous “fixer”. Non, vous le savez trop bien mes
amis !
Le “Oui” caché au fond de vous est plus puissant que tous les “Non” et les
“Peut-être” dont vous et votre époque êtes malades et dépendants ; s'il vous
faut embarquer sur l'océan, vous les migrants, attachez-vous à une
croyance… (2[207])
Le nihilisme européen.
Lenzer Heide 10 juin 1887
[…]
5.
Reste à prouver que cet “en vain !” est le signe distinctif de notre nihilisme
actuel. La méfiance envers nos jugements de valeur antérieurs se hisse
jusqu'à la question “toute ‘valeur' n'est-elle pas un appât grâce auquel la
comédie tire en longueur, mais par lequel n'est attirée aucune solution ?” La
durée accompagnée d'un “en vain”, sans but ni fin, est la pensée la plus
paralysante, notamment si l'on comprend en plus que l'on est dupé et
pourtant impuissant à ne pas se laisser mystifier.
6.
Pensons cette pensée sous sa forme la plus effroyable : L'existence, telle
qu'elle est, dénuée de sens et sans but, mais revenant inexorablement, sans
chute dans le néant : “l'éternel retour”.
Voilà la forme la plus extrême du nihilisme : le néant (le “non sens”)
éternel !
Forme européenne du bouddhisme : l'énergie du savoir et de la force
pousse une telle croyance. C'est la plus scientifique de toutes les hypothèses
possibles. Nous nions les fins dernières : si l'existence avait un but, il
devrait être atteint.
7.
Par-là, on comprend que l'on soit ici en quête d'une antithèse au
panthéisme : car “Univers-parfait, divin, éternel” impose également de
croire à “l'éternel retour.” Question : cet acquiescement panthéiste de
toutes choses est-il rendu impossible en même temps que la morale ? Au
fond, c'est bien le dieu moral uniquement qui est dépassé. Y a-t-il un sens à
penser un dieu “par-delà le bien et le mal” ? Un panthéisme serait-il
possible en ce sens ? Excluons-nous du processus la représentation du but et
acquiesçons-nous au processus malgré cela ? – Ce serait le cas, si quelque
chose était atteint à l'intérieur et à chaque moment d'un tel processus – et
toujours la même chose.
Spinoza a réussi à tenir cette position affirmative, dans la mesure où
chaque moment possède une nécessité logique 141 : et par son instinct
fondamental de logicien, il a triomphé d'un tel dispositif de monde.
8.
Mais son cas n'est qu'un cas isolé. Chaque trait de caractère inhérent à
chaque événement, s'exprimant dans tout événement, devrait, s'il est
éprouvé par un individu comme son trait de caractère fondamental,
provoquer cet individu à approuver en triomphant chaque instant de
l'existence universelle142. Seulement, il s'agirait pour cela que l'on éprouve
chez soi avec plaisir ce trait de caractère fondamental, comme bon, plein de
valeur.
[…]
15.
Lesquels se révéleront alors être les plus forts ? Les plus modérés, ceux qui
n'ont pas besoin d'articles de foi extrêmes, ceux qui non seulement
admettent une bonne part de hasard et de non-sens, mais la chérissent, ceux
qui peuvent penser l'homme avec une réduction significative de sa valeur,
sans pour cela s'amoindrir et s'affaiblir : les plus riches en santé, qui sont de
taille pour la plupart des malheurs et qui par conséquent ne s'effraient pas
tant que cela face au malheur – des hommes qui sont sûrs de leur puissance
et qui représentent la force atteinte par l'homme.
16.
Comment un tel homme penserait à l'éternel retour143 ? – (5[71] – extraits)
Après un tel appel venu du plus intime de mon âme, ne pas entendre un seul
mot de réponse, c'est une expérience terrible par laquelle l'homme le plus
dur peut périr : cela m'a délivré de tous mes liens avec les hommes vivants.
(5[95])
AUTOMNE 1887
Principes et évaluations anticipées.
1. Pour l'histoire du nihilisme européen.
En tant que conséquence nécessaire des idéaux qui ont dominé jusqu'à
maintenant : vide absolu de valeur.
2. La doctrine de l'éternel retour : comme nihilisme accompli, comme
crise.
3. Développement de la philosophie en tant qu'histoire de l'évolution de la
volonté de vérité. Dont elle est la mise en question par elle-même145. Les
sentiments de valeur sociaux gonflés jusqu'à devenir les principes de valeur.
4. Le problème de la vie : en tant que volonté de puissance.
(Prépondérance temporaire pour les sentiments de valeur sociaux,
compréhensibles et utiles : il s'agit d'échafauder une ossature sur laquelle
une espèce plus forte devient finalement possible). Échelle de la force :
pouvoir vivre d'après des valeurs contraires et les revouloir éternellement.
État et société comme fondation : perspective économique mondiale,
éducation en tant que dressage. (9[1])
Pour le plan.
À la place des valeurs morales, plus de valeurs naturalistes. Naturalisation
de la morale.
À la place de la “sociologie”, une doctrine des formations à la
souveraineté
À la place de la “théorie de la connaissance”, une doctrine des
perspectives des affects (dont fait partie une hiérarchie des affects).
les affects transfigurés : Leur ordre supérieur, leur “spiritualité”
À la place de la métaphysique et de la religion, la doctrine de l'éternel
retour (celle-ci en tant que moyen d'élevage et de sélection)
(8) “Dieu” en tant que moment culminant : le monde, une éternelle
divinisation et profanation. Mais EN CELA nullement un point culminant de
valeur mais seulement des points culminants de puissance.
Exclusion absolue du mécanisme et de la matière : tous deux formes
d'expression d'un degré inférieur, la forme la plus déspiritualisée de l'affect
(“de la volonté de puissance”)
l'abrutissement du monde comme but, en conséquence de la volonté de
puissance qui rend les éléments aussi indépendants que possible les uns des
autres : Beauté comme signe des habitudes et des turpitudes du victorieux :
la laideur, expression de nombreux échecs (dans l'organisme même).
Aucune hérédité ! la chaîne croissant comme totalité 146.
Penser La régression à partir du point le plus élevé dans le devenir (de la
plus haute spiritualisation de la puissance vers le fond le plus vil) comme
conséquence de cette force suprême qui, se retournant contre elle-même
après n'avoir plus rien à organiser, dépense son énergie à désorganiser.
a) La victoire toujours plus grande sur les sociétés et l'asservissement de
celles-ci par un plus petit nombre, mais plus fort.
b) La victoire toujours plus grande sur les privilégiés et les plus forts et par
conséquent, la prise de pouvoir par la démocratie, enfin l'anarchie des
éléments. (9[8])
NB À partir de là, je laisse toute liberté à un autre type d'esprit que le mien
de poursuivre. Je ne suis pas suffisamment borné pour un système – et pas
même pour mon système… (10[146])
La théâtromanie150. (11[342])
PRINTEMPS 1888
II
L'essentiel dans cette théorie est la conception de l'art dans ses rapports
avec la vie : il est compris, aussi bien sur le plan psychologique que
physiologique, comme le grand stimulant, comme ce qui pousse
éternellement à vivre, à la vie éternelle… (14[23])
Réaction : Religion
Les deux types :
Dionysos et le crucifié.
À fixer : l'homme religieux typique – s'il est une forme de décadence 154 ?
Les grands novateurs sont tous sans exception maladifs et épileptiques :
mais ne laissons-nous pas là de côté un type de l'homme religieux, le
païen ? Le culte païen n'est-il pas une forme d'action de grâce et
d'affirmation de la vie ? Son plus haut représentant ne devrait-il pas être une
apologie et une divinisation de la vie ?
Type d'un esprit pleinement réussi et débordant d'exaltation…
Type d'un de ceux155 qui assimilent et RACHÈTENT les contradictions et les
problématiques de l'existence ?
– Ici même je pose le Dionysos des Grecs :
l'affirmation religieuse de la vie156, de la vie entière, et non de la vie reniée
et diminuée de moitié
typique : que l'acte de reproduction évoque la profondeur, le mystère, la
vénération
Dionysos contre le “crucifié” : vous avez là l'opposition : la différence
n'est pas relative au martyre157, – celui-ci a seulement un sens différent. La
vie même, sa fécondité et son retour éternel impliquent le supplice, la
destruction, la volonté d'anéantir158…
d'un autre côté, la souffrance, le “crucifié innocent”, vaut comme objection
contre cette vie, formule de sa condamnation.
On le devine : le problème est celui du sens de la souffrance : ou bien sens
chrétien, ou bien sens tragique159… Dans le premier cas, elle doit être le
cheminement vers un être bienheureux, dans le second, l'être est
suffisamment heureux pour innocenter encore une immense quantité de
souffrance.
L'homme tragique affirme encore la souffrance la plus âpre : il est
suffisamment fort, plein, divinisant pour cela
Le chrétien nie encore le destin le plus heureux de la terre : il est faible,
pauvre, suffisamment démuni pour souffrir aussi de la vie sous toutes ses
formes…
“le dieu en croix” est un anathème jeté contre la vie, une invitation à en
finir avec elle.
Le Dionysos déchiqueté aux membres épars est une promesse 160 d'accès à
la vie : elle renaîtra éternellement et réchappera à la destruction. (14[89])
DIVERTISSEMENTS PSYCHOLOGIQUES
PAR son enquête sur les origines de la morale, Nietzsche prend la suite de
son “éducateur” Schopenhauer. Mais il la pousse plus loin : sa critique
l'amène à redéfinir la méthode génétique du moralisme pour la soumettre à
une nouvelle généalogie (dont le critère n'est autre que la puissance de
résister au nihilisme et à la pensée de l'éternel retour du même). Il procède
ainsi à la critique épistémologique de toute recherche des origines. C'est
d'abord la philologie qui est prise pour cible, puis la science historique et
enfin la moralité.
Ce long processus de décomposition du discours et de la pensée devait
l'amener à percevoir le monde, le cosmos, l'univers tout entier dans la
perspective de l'éternelle répétition. En faisant tomber barrières et censures,
c'est tout un pan obsessionnel de l'esprit qui fait surface. Le nihilisme est en
marche. La doctrine de l'éternel retour occupe donc une place centrale dans
l'œuvre de Nietzsche. Sa “révélation” – la vision de Sils-Maria, 1881 –, le
moment où elle surgit dans l'évolution de sa philosophie, laissent penser
qu'elle devait nécessairement advenir. Elle opère en outre la jonction entre
le travail critique de l'œuvre antérieure au Gai Savoir et à Zarathoustra, et
la production postérieure commençant avec la Généalogie de la morale.
L'éternel retour donne un sens nouveau à la notion de volonté. Débarrassée
de sa couleur morale, en quelque sorte vidée de son évidence pour la
conscience occidentale, la volonté n'est plus soumise à l'entendement ou à
une raison supérieure qui lui imposerait d'agir en vue du bien ou du vrai.
Mieux, la volonté n'a pas de but : tout ce qu'elle veut, c'est s'exprimer
conformément à son essence, c'est-à-dire dans la logique de la force. Elle ne
désire donc rien d'autre qu'elle-même, revenir à elle-même, c'est-à-dire
demeurer dans son pouvoir de vouloir ou ne pas vouloir, être puissante.
Ainsi, l'éternel retour du même fonde le concept trop mal compris, de Wille
zur Macht (un vouloir aspirant à la puissance). Et l'on ne peut extraire toute
la richesse éthique de cette nouvelle vision de la volonté sans d'abord subir
l'épreuve de l'éternel retour. Il faut avoir fait d'abord l'expérience de l'abîme
temporel qui délivre le monde – ce monde-ci – de toute signification
eschatologique, et nous commande d'y vivre sous le poids écrasant de notre
libre arbitre, qui n'est autre que la plus haute expression de la force, du
fatum. Notre propre responsabilité est en jeu : nous avons à assumer la
force qui nous contraint d'agir en vue de la puissance et à nous imposer la
mesure qui fera de nous l'humanité sage appelée de ses vœux par
Zarathoustra.
L'éternel retour n'est donc rien d'autre que la vérité dionysiaque recherchée
par Nietzsche depuis la Naissance de la tragédie. Son lieu de manifestation
– le masque divin de Dionysos, la tête de Méduse sculptée sur le bouclier
d'Athéna, le délire des bacchantes et l'art tragique anticipe sur le z. Ce lieu
est déjà l'océan éternel du Wille schopenhauerien : un non-lieu. Toutefois, la
volonté de puissance n'est encore qu'une des nombreuses métaphores
possibles du retour, mais elle reste la meilleure pour l'homme occidental,
dont les principes moraux dépendent du dogme de la libre volonté. Rien à
voir avec celle du brahmanisme. Elle n'est pas la cause de la souffrance
d'exister, mais, fondamentalement, insatiable désir de contrer les assauts de
la fortune, élan criminel de transgression par l'acte créateur. Le serpent,
l'anneau éternel, le cercle des saisons, etc. en sont les symboles
cauchemardesques, images de la tragédie qui se joue à chaque instant dans
le règne organique : ce qui se répète sans fin, c'est-à-dire la métamorphose
des formes de la force répétant éternellement ses mêmes combinaisons.
Mais à l'opposé de l'emblème du serpent Ouroboros, Nietzsche ressuscite le
masque rieur du Dionysos grec : demi-dieu né en Orient, éternel
provocateur des ivresses printanières, venu envahir l'Occident, mais se
soumettant volontairement à Apollon. Apollon indien et dionysos solaire
représentent les deux masques de la grande comédie humaine. Toute
hiérarchie se dissout dans l'ivresse d'une création infinie. La sagesse
tragique de Nietzsche, quoiqu'on s'échine à la qualifier de nihiliste et de
pessimiste, est en vérité l'éclat de rire prophétique le plus prometteur pour la
pensée à venir.
“La volonté de puissance.
– Interprétation, non connaissance. Pour les méthodes d'inculcation.
L'éternel retour168”
La volonté de puissance uniquement en vue du retour. La doctrine n'a rien
d'une quelconque idéologie ou d'un quelconque système. Elle n'est pas un
Weltbild 169. Cela, parce que la pensée de Nietzsche, soucieuse de rompre
avec l'histoire de la philosophie – qui a toujours cherché à construire une
totalité abstraite pour épuiser le sens du monde –, se définit comme
entreprise vitale, c'est-à-dire pensée de “la vie pour la vie, afin de
s'enraciner de toutes les façons possibles dans cette vie-ci ! (…)”170. À
terme, la critique que Nietzsche fait subir, au nom de l'art et de la vie, à la
morale et à la connaissance, donne naissance à une “misosophie”, une haine
proclamée contre l'antique sagesse initiée par Socrate :
“La sagesse consiste en savoir” et “on ne sait rien si on ne peut pas
l'exposer et en convaincre les autres”, voilà
à peu près le principe de l'étrange activité missionnaire de Socrate, activité
qui fit s'amasser sur lui un nuage de noire malveillance171.
Pour cela, le raisonnement de Nietzsche s'appuie toujours sur deux
constats :
1) Toute idée a une valeur qui n'est pas une valeur en soi, mais qui
constitue le signe, l'expression d'un certain rapport à la vie.
2) La vérité n'existe pas. Il n'y a que des processus fictionnels nécessaires à
l'existence prise tant dans son acception organique que morale.
Ainsi, Nietzsche examine toute valeur à la lumière de la vie, qu'il
caractérise comme puissance créatrice (sa face dionysiaque) procédant par
évaluation, c'est-à-dire sélection, assimilation et élimination (sa face
apollinienne). L'acte du jugement n'est autre que le processus de toute vie
organique, qui se manifeste en l'homme comme exigence de savoir :
“Connaissance = erreur qui devient
organique et qui organise172”, la morale étant désormais comprise comme
l'ensemble des valeurs relatives à un milieu et à une époque donnée,
structurant la vie d'une communauté, son univers mental, son savoir et ses
mœurs. De sorte que “avoir de la morale, des mœurs, une éthique, cela
signifie obéir à une loi ou une tradition fondée en ancienneté (…)”173.
L'œuvre philosophique achevée voudrait former une connaissance absolue,
distincte de celle qui naît de la forme primitive de l'esprit – la conscience du
monde et de soi174. Elle voudrait objectiver, dans un système clos sur lui-
même, l'angle sous lequel toute conscience devrait aborder le monde, selon
l'auteur d'un tel système. Autrement dit, la philosophie plonge ses racines
dans le souci primitif de dominer pour unir, d'unir pour comprendre plus
rapidement et conserver un ordre, de rassembler pour survivre, de limiter et
de mettre à distance pour se protéger. Fondamentalement, ses systèmes
témoignent à chaque fois qu'un individu veut plier tous les autres à l'unité
de son point de vue. Nietzsche au contraire voudrait rendre son pouvoir à
l'individu d'embrasser la multitude des perspectives sous lesquels le monde
se laisse appréhender – pensée qui déjà fut celle des Lumières françaises, et
dont Nietzsche se veut le continuateur175. L'aphorisme, que Nietzsche
expérimente au préalable dans le fragment, est d'abord employé à cette fin,
pour transmettre une opinion certes, mais pour que cette opinion devienne
une sentence, une affirmation que le lecteur reste libre d'accepter ou de
rejeter. L'aphorisme ne veut pas démontrer, il ne veut pas convaincre. Il
propose (fragment) et légifère (aphorisme), questionne (fragment) et répond
(aphorisme). Les aphorismes de Nietzsche créent par conséquent un
dialogue entre la tradition démonstrative de la philosophie née avec Socrate,
et le profond désir de réforme qui anime l'Europe du XIXe siècle, son retour
à l'Antiquité, avant que l'esprit ne devienne l'araignée systématique des
Platon, Aristote, Kant, Hegel et Fichte.
TOUT n'est-il pas bien trop riche pour être réduit à un système ? L'unité – du
réel, et même du sujet – n'est que la conséquence, posée comme fin de la
connaissance, des actions mises en œuvre pour maintenir (c'est-à-dire, à
proprement parler, tenir en main) les conditions requises par un mode de vie
particulier : un mirage de l'esprit, aussi bien qu'une réalité sociopolitique
lentement acquise et toujours fragile. La philosophie, pour répondre à son
aspiration de rendre l'homme plus divin – alors qu'elle n'est jamais que
l'expression d'un souci trop humain (allzumenschlich) –, ne doit-elle pas se
donner tous les moyens de soupçonner et de surmonter son aspiration à
l'unité, à la totalité, c'est-à-dire l'instinct de conservation qui la dirige ? Et
surtout, ne devrait-elle pas, par une critique – ce dont Kant fut conscient
puisque c'est lui qui en fit une entreprise systématique – libérer l'acte noble
de penser, de philosopher ?
“Ce que nous nommons ‘conscience' et ‘esprit' n'est qu'un moyen, un
instrument grâce <auquel> ce n'est pas un sujet, mais un conflit qui cherche
à se conserver 176.”
À partir de cette définition agonistique de la pensée, la philosophie ne peut
plus être considérée comme un exercice de totalisation systématique du
réel. Il faut qu'elle devienne une psychologie (immoraliste) et que ses
éternelles questions soient envisagées sous l'angle du conflit des affects qui
anime le sujet pensant. En cela, Nietzsche est sans conteste
intellectuellement très proche de Freud.
Le sujet-un, inexistant pour Nietzsche, ou du moins, n'existant pas en tant
qu'être réel, n'est qu'une expression du conflit plus profond qui se joue sous
la surface de la conscience, dans le corps. Cette conscience, que la majorité
des philosophes ont tenue pour le fondement de la subjectivité (Socrate) et
de la science (Descartes), n'est en réalité qu'une partie apparente des
instincts de conservation et de plaisir. À la place de l'être et de la
connaissance n'existent alors que le devenir du conflit dionysiaque et les
perspectives que l'on a sur ce conflit. Selon cette hypothèse, la philosophie
ne peut plus être recherche de la vérité sans désobéir à son devoir
d'honnêteté – donc de vérité. Une fois la sagesse devenue consciente, grâce
à l'immoralisme, de son enracinement dans les instincts, elle ne peut plus
vouloir chercher une unique vérité sans renier cette recherche elle-même. Il
lui faut effectuer un choix, décider de sa propre valeur, ou bien accepter de
se tenir au niveau de l'instinct. C'est dans cette seconde voie que Nietzsche
s'engage. La philosophie doit apprendre à créer des valeurs et ne plus faire
que cela. Alors que la pensée systématique s'arroge un caractère normatif
qui va contre ce dont elle est le produit (l'instinct, la vie même), Nietzsche
repousse la tentation de l'Un. Tout concept est d'origine vitale (organique) ;
il exprime une activité instinctive créatrice, formatrice, mais chaotique, qui
est à la base des représentations et des idées. La force des idées, des
concepts, n'est pas leur vérité, mais leur capacité à ordonner le réel en se
donnant comme le réel.
L'unité de la force cosmique (Kraft), Nietzsche la nomme “volonté de
puissance”177. La transition de l'une (force des idées) à l'autre (force
cosmique) n'est pas si légère que cela. Car la force de l'idée est de même
essence, pour Nietzsche, que celle gouvernant l'apparition des formes de
l'univers. Dans l'un et l'autre cas, elle exprime la différenciation créatrice de
la force en elle-même, qui se joue au sein du seul et même monde.
“Ce que l'on prête communément à l'esprit me paraît constituer l'essence
de la vie organique ; dans les plus hautes facultés de l'esprit, je ne trouve
que des fonctions organiques sublimées (assimilation, discrimination,
sécrétion, etc.178)”.
Toute force agissante est créatrice de formes. Elle s'affirme en s'opposant,
en résistant et en s'appropriant d'autres formes, c'est-à-dire d'autres
expressions d'elle-même : elle se nourrit de sa propre réalité, sans
discontinuer. La volonté de puissance aurait pu être le dernier concept
nietzschéen permettant de rendre le réel intelligible, l'ultime interprétation.
Mais elle n'est ni la Raison, l'esprit du monde (Weltgeist), ni la substance de
l'étant. Elle n'est pas plus raison suffisante, parce que le monde n'est que
son expression involontaire et chaotique179 ; l'ordre que nous trouvons dans
la nature est celui que nous mettons nous-mêmes. De plus, la volonté de
puissance est une volonté qui ne veut pas, au sens classique du terme, mais
la tension de la force vers son intériorité, vers son état de latence, moment –
non pas lieu – où elle représente l'unité de tous ses possibles. La volonté est
une illusion ; l'expression même de “volonté de puissance” suppose d'elle
une tout autre signification, une autre réalité que celle de la volonté libre180.
“Mon couronnement du fatalisme : / 1) à travers l'éternel retour et la
préexistence / 2) par l'élimination du concept de ‘volonté'181.”
Il faut donc, répétons-le, que la volonté de puissance soit une métaphore,
une interprétation de l'éternel retour. La vérité qu'elle désigne est le jeu
éternel, arbitraire, et nécessaire, auquel la force s'adonne, tendant toujours à
revenir en elle-même, voulant sa propre puissance de créer ou de ne pas
créer. Mais c'est une interprétation fictionnelle, dont le pouvoir d'illusion
est délibérément mis en avant par Nietzsche comme un moyen de surmonter
le nihilisme en réaffirmant une notion profondément ancrée dans le cœur de
l'homme occidental. La volonté de puissance parle le langage de la
conscience, elle est la fiction la plus propice à communiquer la vérité du
retour.
ISBN :
979-10-304-0759-4
Éditions Allia
16, rue Charlemagne
75 004 Paris
[Link]
Notes
NOTES
1. Erinnerungen an Friedrich Nietzsche, trad. fr. J.-F. Boutout, Paris, Gallimard, 2002, p. 170. Cette biographie de commande est
une critique jalouse plutôt qu'un noble hommage rendu à la philosophie de Nietzsche. Nous conseillons donc au lecteur de
consulter les Souvenirs de Friedrich Nietzsche de Franz Overbeck (Allia, 1999)
2. Il s'agit du registre très détaillé conservé dans le cahier de notes tenu par Nietzsche au début de l'année 1888 (W II 4-12 [1] et
[2]).
3. Il n'est qu'à prendre cet exemple frappant de la succession des fragments 380 et 381 de l'édition Würzbach (tome I, livre 1) :
la réflexion sur le fanatisme moral des premiers chrétiens (§ 380), que Nietzsche rattache à un des traits caractéristiques du
judaïsme antique, est immédiatement suivie d'une psychologie du judaïsme (§ 381), dont l'authenticité reste douteuse en raison
d'un seul mot, faisant valoir un jugement de valeur manifestement tombé là comme par enchantement (il s'agit du qualificatif, peu
nietzschéen, de “peuple éhonté”). En somme, la Volonté de puissance reste un livre bien peu recommandable.
4. Printemps – automne 1884, 25[135].
5. Cette formule : “Un livre pour tous et personne” sert de sous-titre à Ainsi parlait Zarathoustra.
6. CI, § 36.
7. Été 1883, 8[15]* (Nous indiquons par un astérisque les fragments traduits dans cette édition.)
8. Cf. “Quelques remarques sur la philosophie de Nietzsche”, in Paul Deussen, op. cit., p. 170.
9. ZGM, 1re dissertation, 11.
10. ZGM, ibid, 13.
11. Lire à ce sujet les courts essais, préfacés par Enrico Colli et postfacés par Sandro Barbera, réunis dans Nietzsche, Cahiers
Posthumes III, trad. Patricia Farazzi, L'Éclat, 2000.
12. Été 1886–automne 1887, 5[71]*.
13. Fin 1886 – printemps 1887, 7[43]*.
14. Novembre 1882 – février 1883, 4[127]*.
15. Notes pour Lou Andreas Salomé, juillet-août 1882, 1[75]*.
16. À l'exception des deux conférences philologiques Homère et la philologie classique (Noël 1869, trad. fr. Le Passeur, 1992)
et la Contribution à l'étude et à la critique des sources de Diogène Laërce (mai 1870), on trouve dans l'édition Colli-Montinari
des Nachgelassene Schriften une grande partie des travaux personnels et universitaires de Nietzsche qui inaugurent sa pensée
proprement philosophique.)
17. C'est l'un des problèmes majeurs soulevés par Nietzsche (entre autres, M, 130) : comment peut-on percevoir dans un acte
mauvais et irraisonné – par exemple un acte de folie furieuse – les concepts de liberté et de volonté ? D'une part, pour que
l'intention et la finalité de l'acte soient le résultat d'une délibération consciente et libre, il faut que la faculté de les vouloir l'oriente
et lui donne son sens : or, une faculté purement appétitive ne peut pas choisir. Le désir qui précède l'acte n'est pas non plus le fait
d'une volonté “libre”. Celle-ci est bien plutôt agie par l'impulsion qui la gouverne : la survie dans le cas du vol de nourriture, une
âme malade dans le cas du meurtre, etc. D'autre part, même lorsque le but n'est pas atteint, nous éprouvons la liberté de notre
volonté, à condition, écrit Nietzsche, que l'action menée le soit avec un “excédent de force”. Nous éprouvons donc la liberté – au
mieux – là où nous ne sommes en réalité pas libres d'exercer nos forces, signe manifeste du mensonge qui fonde la notion de libre
volonté. Qu'est-ce alors que la liberté du vouloir ? Le relâchement d'une tension de force trop élevée.
18. Cf. Automne 1887, 10[7].
19. C'est une des plus violentes exhortations à détruire, que l'on retrouve fréquemment dans les écrits de Nietzsche. Ce sont les
pessimistes qui sont ici visés (romantiques, chrétiens, décadents), ceux qui, suite à la négation des fins (l'absence de but dans
l'univers, son processus injuste d'un point de vue humain) et une fois qu'ils sont parvenus à prendre le pouvoir des consciences,
expulsent de la moralité toutes les expressions qui ne correspondent pas à leur idéal.
20. Das Wieder-gesund-werden : Nietzsche voyait dans l'apaisement des grandes douleurs physiques qu'il endura en 1875 une
certaine menace pour sa “guérison” intellectuelle. Le soupçon qu'il nourrit envers les pensées nées de la maladie (cf. VM,
Préface, 1886) ou de tout autre état de malaise physique et moral, explique en grande partie son rejet du romantisme et de la
métaphysique allemande. Aph. 3 : “Richard Wagner, apparemment au faîte de son triomphe, en vérité un romantique pourrissant
et désespéré, tomba soudain désemparé et brisé au pied de la croix chrétienne…” et aph. 1 : “Quand j'exprimai ensuite, dans la
troisième Considération inactuelle, mon admiration pour mon premier et unique éducateur, pour le grand Arthur Schopenhauer –
je le ferais aujourd'hui avec encore plus de force, mais d'une manière plus personnelle –, j'étais déjà quant à moi en plein cœur du
scepticisme et de la solution moraliste, c'est-à-dire autant dans la critique que dans l'approfondissement de tout ce que le
pessimisme a été jusqu'à maintenant –, et comme dit le peuple, je ne croyais déjà “plus à rien”, pas même à Schopenhauer (...)”
21. Nietzsche écrit dans les mss : “(…) wenn wir durchaus uns frei lügen wollten !”. J. Hervier traduit pour sa part (t. IV des
Œuvres complètes, p. 504) : “(…) si nous voulions absolument nous prêter une liberté mensongère !”. Or, l'adjectif “frei” nous a
semblé interdire de traduire par “liberté”. Ce qui est libre ici, c'est l'acte de nous mentir. La phrase fonctionne ainsi sur deux
niveaux (la liberté de nous mentir et, bien entendu présupposée, la liberté de la volonté). De plus, l'usage du conditionnel : “si nous
voulions”, implique que la volonté elle-même soit incapable de mentir. Elle semble ne pouvoir que vouloir la vérité. Il n'est pas du
tout sûr qu'elle soit libre de mentir. Reconnaître que la volonté consciente est soumise à une nécessité qui la dépasse (l'instinct de
vérité), c'est en quelque sorte faire un pas de plus vers le principe vicieux qui est au fondement de la moralité. Descartes déjà, en
soumettant la volonté à l'entendement, et en suspendant provisoirement la valeur absolue de la moralité, rendait son autonomie à la
connaissance et libérait du même coup la raison de son cercle vicieux. Nietzsche poursuit cette entreprise, cette fois sur le plan de
la morale. Rendre son autonomie à la morale, voilà le projet de l'immoralisme.
22. Cf. M, 262. La volonté humaine est déterminée par la puissance (die Macht). Elle est fictive, puisque son essence est celle de
la force. La volonté qui ignore cette détermination est volonté de puissance. Parce qu'elle ignore sa propre essence – qui est le
fatum –, elle n'est pas consciente de la vouloir. Ce qu'elle prend alors pour sa liberté, son but à atteindre, objet du désir, etc. n'est
jamais que la force se désirant elle-même. C'est une volonté retournée sur elle-même, décrivant un cercle vicieux, improductive,
stérile.
23. Au stade primitif (“Époque des instincts accompagnés de pensées”) prédomine le mythe. Les représentations phalliques, de la
préhistoire à la Grèce antique, et les cultes sanglants sont des représentations de l'instinct. Celles-ci supposent déjà une conscience,
non pas morale, mais plastique. Le jugement n'y apparaît encore que comme constatation, description d'états corporels et affectifs,
sans jugement moral de l'acte. On ressent une pulsion comme dominante et on la représente (la pulsion sexuelle, de mort, etc.). La
conscience reste cantonnée à un “ceci est le plus intense”. Au stade évolué (qui commence avec le “travail de l'intellect”), l'esprit
se saisit lui-même en tant qu'il décrit et représente. Il se perçoit comme être agissant et jugeant. Ainsi naît la conscience de soi,
condition de la conscience morale. Mais parallèlement apparaît aussi la mauvaise conscience du crime de celui qui s'écarte du
jugement, de l'action ou des représentations qui dominent sa communauté (l'individu qui refuse la loi des Mystères ou de la cité).
La “vérité” remplace ainsi la mythologie sauvage : elle s'élève contre la conscience de l'instinct (l'Orphisme, les tragédies de
Sophocle et d'Euripide, Socrate, Jésus, etc.). Enfin, au stade dialectique, “le besoin d'activité et de changement devient énorme”, la
liberté est affirmée comme supérieure à la conscience morale (les romantiques, le nihilisme).
24. Les passions réfutent à chaque instant la prétention humaine à la liberté. Cette prétention, qui se leurre en prêtant à l'individu
une volonté déterminée par sa seule conscience, cherche à tout prix à vider la réalité de son énergie pulsionnelle. Elle se réfugie
dans l'ascétisme. La nudité n'a donc ici aucune valeur positive : le monde, pour Nietzsche, est un carnaval bachique de la force qui
se donne une infinité de formes pour manifester sa puissance. Mais, puisqu'elle ne veut pas, puisqu'elle n'a aucun but, ce carnaval
est tout aussi bien celui de sa propre nécessité. C'est ainsi que les passions jouent avec nous et nous imposent leur règle : la
sagesse tragique, celle qui enseigne la vacuité absolue de notre libre arbitre, de notre volonté.
25. Die Einverleibung, littéralement, l'incorporation. Mais le terme étant utilisé à tort et à travers dans le vocabulaire militaire,
sectaire, etc., il ne rend pas bien, selon nous, la portée physiologique des étapes énumérées par Nietzsche. Ce qui se passe sur le
plan du savoir est de nature organique.
26. Ce sont les trois moments de la démystification nietzschéenne. Les erreurs fondamentales sont celles de la métaphysique et de
la morale. “L'assimilation du savoir” vise à rendre cette démystification corporelle, instinctive. Elle veut éduquer la fiction de la
libre volonté à ses propres déterminations inconscientes. La psychanalyse est en quelque sorte la mise en œuvre de ce projet.
27. La sagesse de l'éternel retour dévoile ce que l'existence consciente s'efforce de tenir caché : l'éprouver est insupportable. Elle
est pour Nietzsche le summum de la sagesse dionysiaque, le nihilisme théorique absolu. L'ignorance de ce que le philosophe tient
dès lors pour être sa vérité est donc essentielle à la vie elle-même. En parvenant à la conscience, cette sagesse tragique se présente
en effet comme le péril (Gefahr) suprême : agir en sorte que nous voulions que notre action se répète éternellement implique à
chaque instant que nous fassions le choix crucial, celui de notre existence tout entière – passée et à venir. L'éternel retour se
présente comme “le poids le plus lourd” (cf. FW, 341), celui de la responsabilité de l'homme face à la nécessité de ses actes.
Quelle action humaine mériterait d'être répétée éternellement ? Cette morale poussée à l'extrême doit forcément se nier elle-même.
28. Cf. M, 548. Il s'agit de la volonté plastique. Du point de vue de la valeur, c'est-à-dire hors du contexte de l'utilité et de la
raison, la création plastique est supérieure en ce qu'elle parvient à surmonter le cercle vicieux de la force.
29. C'est-à-dire la fiction de la vérité autant que la vérité tragique dévoilée par l'immoralisme : le jeu éternel de la force avec elle-
même, l'absence de but, la contingence des formes de la réalité, la nécessité du retour.
30. Si la connaissance est le but ultime de l'homme, le nihilisme triomphera. Une fois la connaissance identifiée comme moyen
de conservation, elle ne peut plus être un but en soi. Son sens s'évanouit pour laisser place à la pure instrumentalisation du réel, à
la course effrénée de l'utile devenant peu à peu superflu, vide, désertique.
31. Le nihilisme pratique, qu'engendre le nihilisme théorique, passera à l'acte si l'humanité ne prend pas la décision qui s'impose
désormais à elle : choisir entre imiter le jeu plastique de la force en créant de nouvelles illusions, de nouvelles manières de vivre,
ou agir selon la vérité dernière de la moralité, c'est-à-dire selon la volonté de puissance (qui n'est pas encore nommée par
Nietzsche). Si le jeu éternel de la force constitue l'unique vérité, le nihiliste l'affirmera en tant que telle (il se soumettra
l'humanité), en gardant pour lui la bonne conscience d'une sagesse triomphant de son propre conflit entre moralité et passion de
connaître, persuadé de servir la moralité en servant la vérité, aussi terrible soit-elle. Le totalitarisme ne vise pas autre chose. Au
contraire, l'immoraliste, sachant que la moralité contient en elle-même l'arme de son autodestruction, cherche à la sauver en
affirmant son caractère fictif, c'est-à-dire plastique, résiduel, contingent, esthétique.
32. La répétition, en faisant du moindre acte une nécessité absolue (puisqu'il n'est désormais plus séparable du passé de l'univers
tout entier), décharge l'homme de la liberté qui fonde, dans la pensée moderne, la notion de responsabilité. Nous ne sommes pas
responsables, dans le retour, d'avoir à revivre perpétuellement la totalité de notre existence. En revanche, nous sommes
responsables de la manière dont nous pensons cette absence de responsabilité et le besoin que nous avons de nous en imposer une.
Dans la répétition, nous ne sommes jamais qu'une partie de non-sens. Penser l'absurdité de l'exister, de sorte qu'on le veuille
revivre éternellement, c'est acquiescer du même coup à la totalité de l'existence. Voilà notre unique responsabilité – la plus
écrasante.
33. C'est cette formulation mystique du retour qui sert de base à l'aphorisme 341 du Gai Savoir. Le Mystère n'a pas pour but de
faire croire à la réalité du retour éternel de l'individu, mais de fournir une métaphore opérant une conversion philosophique. En
fait, l'éternel retour (sur le plan prophétique) est le mythe du jeu éternel de la force, que l'esprit scientifique est incapable de
formuler, mais qu'il fonde néanmoins. La doctrine tire les conséquences morales du niveau de science atteint par l'homme au XIXe
siècle.
34. Chaque anneau, c'est-à-dire chaque instant du devenir allant immédiatement vers son propre retour, au point que rien ne soit
véritablement que le mouvement du retour, une chaîne de retours instantanés de la force en elle-même.
35. L'éternel retour n'est pas un cercle (celui de Pythagore, d'Empédocle, des Stoïciens ou du nain de Zarathoustra) qui engendre
le même, mais un retour de la force en elle-même qui ne connaît pas d'évolution dans ses structures, quoique les formes qu'elle
produit soient en devenir. Son mode d'activité est celui de la répétition des mêmes actes (production hasardeuse des formes de la
réalité et retour à soi) : une fois détruite l'illusion qu'elle a le caractère de l'être, elle ne peut plus jouer sa fonction référentielle
pour la métaphysique.
36. Ici est exposé le véritable rôle du Retour : donner à la vie finie de l'homme le caractère de l'éternité. Si le devenir n'a ni
commencement ni fin, le laps de temps durant lequel nous existons peut aussi bien être compris, à l'inverse des religions
pessimistes, comme une “petite éternité de temps”.
37. L'affirmation : “de toute façon, tu revivras” est à caractère mythique. Refusant de confondre l'éternel retour avec l'idée
pythagoricienne de la métempsycose ou celle de la répétition stoïcienne, Nietzsche n'admet pas pour autant le retour du sujet. Le
retour éternel n'est pas réincarnation. Le mythe doit avant tout jouer une fonction ordonnatrice sur l'individu (circularité et illud
tempus, éternité passée et future, sont les deux structures du mythe). L'éternel retour est donc le mythe en soi, la répétition sans
objet, car ce n'est pas le même qui revient effectivement. Mais alors, qu'est-ce qu'un retour du même qui ne fait jamais revenir
l'identité – et surtout pas l'individu ? Que désigne ce même ? Il manque un substrat au retour. Ou du moins n'a-t-il pas encore de
nom. Ce sera la volonté de puissance, l'anti-substance, car la force revenant sans cesse en elle-même, la distinction entre l'être
devenant et l'être en tant qu'être est abolie : le jeu éternel de la force en devenir et sans intention, donc sans volonté, mais
interprétée comme volonté de puissance.
38. Par avance est rejetée la force comme projet de l'action. Le jeu éternel de la force ne vise que la puissance, il y aspire
mécaniquement, sans intentionnalité, c'est-à-dire qu'il se veut lui-même – du point de vue de l'interprète – selon un processus
mécanique nécessaire. L'acte humain est par conséquent lui aussi dirigé vers la puissance, pente naturelle de toute activité. La
production des formes de la réalité est, selon le raisonnement de Nietzsche, une conséquence secondaire de son activité et non son
but. Ces formes sont résiduelles. Or, “vivre en œuvres d'art” signifie : viser la création des formes pour elles-mêmes, diviniser par
nos actes la contingence de ce qui est créé. Ce qui suppose d'éduquer l'individu à exercer sa force en vue d'un but qui n'existe pas
encore pour lui : devenir artiste. En somme, accepter la fiction des créateurs qui prêtent un but à la force et l'imposer comme fin de
toute activité humaine. Cependant, Nietzsche écrit en Z, IV, “Midi” : “(…) et à peine se fut-il allongé sur le
sol dans le silence et le mystère de l'herbe fleurie, qu'il oublia sa légère soif et s'endormit. Car, comme dit le proverbe de
Zarathoustra : Une chose s'avère plus nécessaire que l'autre. Il gardait pourtant les yeux ouverts : – qui n'étaient pas rassasiés de
voir et d'estimer l'arbre et l'amour de la vigne” (nous soulignons). Le retour de la force en elle-même est plus nécessaire que la
création. Mais cette création possède une plus grande valeur aux yeux de celui qui cherche à surmonter le nihilisme.
39. La contrepartie de la création visée pour elle-même est la destruction, autre conséquence résiduelle de l'activité de la force.
L'éternel retour de la force en elle-même ne vise pas à détruire, mais détruit, ne vise pas à créer, mais crée nécessairement.
40. Cf. Z, Prologue, 1. Il s'agit de l'Iran actuel. Zarathoustra part donc de l'Azerbaïdjan. Le personnage historique de
Zarathoustra a bel et bien effectué ce périple. Il y a un parallélisme évident entre sa destinée et celle de Nietzsche, qui a quitté
l'université de Bâle à l'âge de 34 ans.
41. Cf. Z, Prologue, 10.
42. La force, la souveraineté, la puissance.
43. C'est-à-dire celui qui se donne à lui-même sa propre loi et qui, par là, est apte à gouverner.
44. Erleben.
45. D'une part, qui dit organisme dit alimentation, c'est-à-dire croissance et dépense de force, ce qui, sur le plan du Tout, ne
s'accorde pas avec le principe de conservation de l'énergie. Assimiler le Tout à l'une de ses parties témoigne d'un esprit scientifique
dépassé, datant d'avant la Renaissance : l'analogie comme méthode d'explication de l'univers. Le règne organique étant une
production de l'univers, il lui est forcément postérieur. Ce que dénonce donc Nietzsche ici, c'est l'erreur rétrospective qui fonde
cette idée, la pensée selon laquelle ce qui est postérieur exprime une fin posée dès l'origine. Dans le retour, il n'y a pas de place
pour une évolution vers la perfection.
46. Cf. Été 1886, 5[54]*.
47. Le retour du Même, comme l'écrivait Deleuze, n'est donc pas un retour au même, mais une répétition inhérente au mode
d'activité de la force. Rien d'identique ne revient ; et le retour du même signifie que l'identité (vérité de raison) n'a pas de
signification possible pour nous sans la répétition ; que la répétition conditionne la possibilité de l'identité, c'est-à-dire la fiction du
sujet. Ce même n'est essentiellement qu'une “fiction” de l'intellect, l'identité fictive (intellectuelle) de l'être (fictif) qui provient de
la tentative humaine pour s'extirper du devenir par la science. Si l'on affirme le devenir comme vérité absolue, on nie la substance,
c'est-à-dire le reflet que le sujet conscient projette de lui-même sur la réalité en devenir. Or, le sujet rend possible le concept de
substance. Une fois la substance niée, il n'a plus de concept dans lequel contempler sa propre activité d'être pensant (ainsi de
Descartes qui nie en bloque la réalité afin de le sujet de la connaissance pour sauver le sensible). Dans le devenir, la science
cherche à déterminer l'identité de l'être. Ainsi s'explique le rôle de la répétition pour la science : c'est elle qui fonde l'ontologie en
donnant à penser l'entité fixe d'un être du devenir.
48. Cf. FW, 341.
49. Cette formulation du principe de contradiction (“ceci ne peut pas être cela”) prend un sens nouveau à la lumière de la doctrine
du retour : si tout revient, tout est identique à tout. Mais si dans le Tout une seule partie était identique à une autre, il n'y aurait plus
d'identité possible du tout avec lui-même, puisque les autres choses (toutes différentes entre elles) constitueraient un deuxième
monde. Il existerait un seul axe d'identité, centre de l'univers, autour duquel graviteraient les non-identités.
50. Puisque le devenir n'a ni commencement ni fin, il faut que ce qui a eu lieu se reproduise nécessairement : puisqu'il n'y a
aucune interruption dans le devenir de la force, puisqu'elle revient toujours semblable à elle-même, il faut que le nombre de ses
combinaisons soit fini. Aucune échappatoire n'est possible pour la force. La solution nietzschéenne à “l'éternel écoulement” ne
peut être qu'une discipline morale (Cf. Novembre 1882 – février 1883, 4[94]*).
51. Les combinaisons de la force, lorsqu'elles se répètent, n'ajoutent ni ne retranchent rien à leur état. L'état actuel n'est pas une
antithèse de l'état passé. La force n'opère pas dialectiquement mais se répète. Aussi, tout état de force dans le devenir n'est qu'une
continuité du même état, non pas un équilibre, mais une reproduction. Cela ne signifie pas que le devenir est une illusion. Au
contraire, c'est parce que le devenir est l'unique mode d'existence de la force que rien de ce qu'elle a été par le passé n'est
totalement distinct de ce qu'elle est à présent : aucun instant ne sépare deux états de fait ; tout est lié dans le fleuve du devenir.
52. Cette volonté n'a pas le même sens que celle dont l'homme se croit attribué la faculté. Cependant, cette dernière sert de
métaphore approximative, disons même de propédeutique, en ce qu'elle amorce, comme fiction symbolique, une compréhension
non anthropomorphique du monde. Il est d'ailleurs paradoxal que Nietzsche fasse appel à la volonté – identifiée plus tôt comme
fiction – pour rendre intelligible le mode de devenir de la force. Il faut comprendre ce procédé comme un nouveau moyen de
renverser la perspective pour justifier la critique antérieure : car, si le monde, qui est le chaos de la force, est investi d'une volonté,
on ne peut plus désormais entendre celle-ci en tant que faculté raisonnable et raisonnée. La volonté n'est plus que l'expression (le
devenir) de la force aveugle, la volonté humaine, l'expression d'un exercice des forces (instincts, jugements, actions, etc.) qui se
jouent dans le chaos de la nature.
53. Puisque du même est déduit du devenir, l'éternel devenir autre suppose un substrat permettant cette transformation, ce qui,
pour Nietzsche, est contradictoire. Si le devenir est le mode d'être de la force, il n'existe pas plus d'être que de substance.
54. Cf. Automne 1881, 11[245]*.
55. Cf. J.-G. Vogt, Die Kraft, ouvrage lu par Nietzsche durant le printemps 1881, dans lequel il puise un grand nombre
d'éléments pour sa théorie physique du retour.
56. Le passage de la vie consciente à la vie cosmique (la mort comme métamorphose de la force) est, sub specie æternitatis, un
instant nul.
57. Erwin Rohde. Sur les liens d'amitié que Nietzsche entretenait avec Rohde, voir la biographie de Franz Overbeck, Souvenirs
sur Friedrich Nietzsche (Paris, Allia, 2000, p. 74 et suiv.).
58. L'idée d'élection est indienne. On la trouve reprise par le christianisme. La critique sévère qu'en fait Nietzsche ne vise pas
l'aspect sélectif de l'élection, mais son critère (seront admises au “Royaume de Dieu” les âmes bonnes et justes qui se sont
données au Christ, etc.). C'est pour cette raison qu'il en réhabilite l'idée au nom d'une hiérarchie nouvelle, fondée sur l'aptitude à
supporter la pensée de l'éternel retour et à créer.
59. La matière inorganique désigne en général ce qui est sans vie. Elle exprime l'éternel retour de la force en elle-même par son
immobilité apparente : la puissance d'engendrer des possibles tout en restant en soi. L'autre métaphore, celle de l'océan, désigne la
répétition proprement dite.
60. Dionysos.
61. Wiederholbarkeit.
62. Nietzsche, contrairement à Kant, donne au temps une réalité effective. Si le temps n'était pas une réalité, mais un concept de
l'entendement, on ne pourrait pas expliquer l'effort déployé par la connaissance pour donner une substance aux objets empiriques.
63. Der Stoff.
64. L'éternel retour dévoile la “vérité” comme fiction qui représente le devenir sous l'angle d'une autre fiction (le même,
l'identité). Porter le masque, c'est accepter la vérité en tant que fiction, erreur et mensonge visant à conserver l'espèce consciente.
65. Dans la tradition biblique, l'accusateur de Dieu est Satan, l'ange déchu. Mais Nietzsche situera plus tard sa sagesse Par-delà
le bien et le mal. Si Dieu est nié, alors le diable tombe avec lui. Et si Dieu tombe, la chute est justifiée.
66. C'est-à-dire viser l'instrumentalisation de soi par la force, l'amour étant un moyen pour la femme d'y parvenir. L'homme, par
l'amour, vise justement le contraire.
67. C'est l'un des premiers fragments instituant l'éternel retour comme nouvelle philosophie morale. Nombre de plans de cette
période ont été adressés à Lou Andréas Salomé, l'unique femme, avec Cosima Wagner, que Nietzsche ait voulu épouser.
68. C'est finalement ce titre que Nietzsche donnera au livre IV du Gai savoir. Janvier, mois du dieu Janus, qui, pour les Latins,
gouvernait à la fois les entrées et les sorties, le passé et l'avenir, le passage de l'un à l'autre. Dieu de mystère, concentrant en un
seul visage l'énigme du conflit de la force avec elle-même.
69. À partir de cette série de fragments, Nietzsche utilise la doctrine de l'éternel retour pour réformer la morale, réforme menée
en trois temps : 1) critique de la morale, envisagée sous l'angle du nihilisme ; 2) rejet de la moralité (en tant que principe de
régulation des instincts) au profit de la création ; 3) réintroduction de la volonté – au sens extra-moral – en tant que nouveau
critère de ce qui est bon et mauvais.
70. Besser-Nichtsein-als-Sein.
71. Le terme Epochè traduit bien la double idée que Nietzsche veut exprimer ici : le moment historique du nihilisme est une
époque cruciale caractérisée par la mise entre parenthèses de la temporalité historique (le dévoilement de l'éternel retour).
L'époque du Retour se situe hors du temps historique, car le nihilisme est marqué non seulement par la disparition des valeurs
morales, mais aussi des catégories qui fondent notre perception du temps : les notions de durée et d'événement historiques.
72. L'éternel retour de la force en elle-même (les serpents) constitue désormais l'unique perspective. Mais cette vérité est
commandée par la moralité. La moralité devient donc l'instrument de la vérité, qui n'est elle-même que l'instrument de la moralité.
Le cercle vicieux que décrit celui qui s'attache encore à Dieu peut être dépassé dans l'affirmation de la liberté de vivre ou de
mourir, de créer ou de détruire, etc., dans la disciplina voluntatis qui assume le poids du retour.
73. Nietzsche, comme Schopenhauer, considère la “pensée” du suicide comme une consolation, c'est-à-dire la perspective pour le
nihiliste (qui ne croit plus à rien) d'être libre de mettre fin à ses jours. À cette solution radicale, il substituera celle de la création.
Mais c'est aussi le suicide de Dieu dont il souligne l'idée, la morale vaincue par elle-même. Aussi bien le suicide de la morale est-il
la cause du nihilisme, et mène à l'autodestruction de l'homme qui a perdu son ciel.
74. Nietzsche souligne la racine noth– dans “nothwendige”. Le préfixe “néc-” provient du latin “nec” qui est un préfixe de
privation (ex : “nec plus ultra”). On aurait donc tout aussi bien pu traduire par : “inconditionnelle”. Par mystifications, il faut
entendre des fictions. La démystification de la moralité et de la connaissance ne vise qu'une seule chose : démontrer l'efficacité du
concept de vérité, sa puissance de déconstruction. Or, en déconstruisant, elle ne laisse subsister que son cercle vicieux. Mener un
tel travail nécessite donc la contrepartie poétique, l'effort littéraire qui sauve la pensée nihiliste du vide qu'elle dévoile (en ce sens,
le Zarathoustra de Nietzsche naît au moment de la tension la plus critique dans son cheminement philosophique). La tâche de
l'écriture, de la création de soi et de l'art en général est désormais de maintenir en vie celui qui pense le retour [cf. FW, Préface
(1886), 4].
75. Car la moralité ordonne le dépassement de la vérité.
76. Nietzsche s'identifie déjà à Dionysos. Le héros n'est autre pour lui que Dionysos. L'enfant, c'est encore Dionysos jouant avec
les objets (le miroir, la toupie, les osselets) que les titans couverts de gypse lui ont tendus pour détourner son attention et le
dévorer.
77. Cf. Z, III, “De la grande nostalgie” : “Ist alles Weinen nicht ein Klagen ? Und alles Klagen nicht ein Anklagen ?”
78. Cf. Z, Prologue, 5.
79. Cf. Z, Prologue, 7 : “Dunkel ist die Nacht, dunkel sind die Wege Zarathustra's” – “Obscure est la nuit, obscures sont les
Voies de Zarathoustra”. L'éternel retour reste bel et bien une doctrine ésotérique. Et en tant que telle, seule la voie du poème (la
voix de Zarathoustra) peut nous amener à en avoir une certaine compréhension (corporelle, affective).
80. L'éternel retour revêt tous les masques de la réalité, puisqu'il est la réalité. Le péril : devoir supporter sa vérité en toute chose.
81. Cf. Z, Prologue.
82. La communauté selon Nietzsche exige la solitude de ses membres – et non leur atomisation – en vue de promouvoir la liberté
de l'esprit. Elle passe par un égoïsme supérieur (antibourgeois) et par l'immoralisme. Lorsque Nietzsche rédige ce fragment, il
vient de tenter sans succès de la réaliser avec Lou Andréas Salomé et Paul Rée. De cette période date la photographie célèbre
représentant les deux amis tirant une charrette dans laquelle Lou tient le fouet.
83. On pourrait voir ici un trait ironique : les animaux, ou Lou Salomé et Paul Rée, prêts à suivre Nietzsche dans son projet de
communauté d'esprits libres. La phrase aurait pu être : “Que mes animaux me (servent) sans volontairement (me faire) escorte”.
Le penseur était conscient de son charme, contrairement à ce qu'écrit Salomé dans son livre sur Nietzsche.
84. Dionysos avait donné au roi Midas le pouvoir de transformer en or tout ce qu'il touchait.
85. On ne peut pas vouloir l'éternel retour : on doit en surmonter la pensée grâce à la création.
86. Alors que le suicide de Dieu devait conduire au suicide de l'homme, la Rédemption – très chrétienne – viendra de l'amour
terrestre.
87. Cf. Z, IV, “De l'homme supérieur”, § 16.
88. Allusion à la doctrine stoïcienne.
89. Concilier la doctrine de l'évolution des espèces avec celle du retour éternel. Nietzsche n'apporte aucune solution précise sur
ce point.
90. La question de la valeur contre celle de la causalité.
91. Cf. M, 115 ; comparer avec Pascal, Pensées, 394 (Brunsch.).
92. Une fois la causalité rejetée, seule la succession peut valoir comme mode du devenir de la force. Un laps de temps déterminé
(celui de l'existence humaine) permet de penser la chaîne totale des faits : une suite d'impulsions, d'affects, d'instincts,
d'expressions non-intentionnelles de la force ne prenant sens qu'à l'aide de l'interprétation. Il n'y a pas de consécution.
93. Der Umgang. Le mot possède un double sens : celui de danse enfantine (la ronde), et de commerce (avec le démon, la
femme, etc.). L'antique philia ne pouvait pas être partagée entre hommes jeunes. Il fallait être devenu citoyen à part entière (cf.
par ex. Platon, Lois, 653 b). Pour Platon, l'amitié est une aptitude naturelle dont l'enfant ne possède pas encore la notion. Au
contraire, Nietzsche inverse cette conception classique en prônant un retour vers l'enfance, tout en conservant l'idée qu'il faille
dépasser la jeunesse pour nouer des liens d'amitié authentique. Dans l'enfance, l'amitié se manifeste dans toute sa pureté, c'est-à-
dire très loin du souci conscient de la grégarité. Une amitié philosophique doit avoir la solitude enfantine pour condition de
réussite.
94. La poésie, l'amour et la connaissance, vénérés comme des valeurs divines par les romantiques du XIXe siècle. En les
considérant une fois sous l'angle du fragment, c'est l'idéalisme tout entier que Nietzsche tente de ruiner. Car le fragment représente
l'inachèvement du concept. En lui, les trois activités perdent la valeur absolue qu'elles tiraient des idées de Beau, de Bien et de
Vrai. (Pour une ébauche de la critique nietzschéenne de l'idéalisme, cf. GT, 7.)
95. Le criminel occupe une place très importante chez Nietzsche (cf. MA, 66 : “Unser Verbrechen gegen Verbrecher besteht
darin dass wir sie wie Schufte behandeln.” – “Notre crime envers les criminels réside dans le fait que nous les considérons comme
des crapules.”) Il est celui qui transgresse la morale pour l'avoir identifiée comme coutume (en ce sens, Socrate, Montaigne, Pascal
étaient des criminels). C'est par sa lecture de Dostoïevski (Les carnets de la maison des morts, Les Possédés) que Nietzsche se fait
une image plus moderne de lui (le nihiliste du bagne, l'aristocrate décadent,…).
96. Par exemple, le bien et mal, en tant que critères basés sur les sentiments de plaisir et de malaise.
97. Le degré de civilisation d'un peuple (sa noblesse) s'exprime dans le raffinement de sa cuisine. Les Grecs prenaient un soin
religieux à cuisiner les morceaux de la bête sacrifiée selon certains rites bien précis, faisant d'abord bouillir la viande pour la
griller ensuite, réservant aux dieux la fumigation des viscères. Dans plusieurs fragments, Nietzsche rattache le progrès de l'Europe
au XIXe siècle à l'amélioration de son régime alimentaire.
98. Cette taxinomie est caractéristique chez Nietzsche d'une conception du fragment comme lieu d'expérimentation de la pensée.
Tout s'enchaîne, non pas selon un ordre logique, mais axiologique. D'une valeur négative naît immédiatement la valeur contraire,
indépendamment de leur signification. Il n'y a donc pas ici dialectique au sens hégélien du terme, mais transvaluation.
Précisément, cet ordre des idées témoigne du jugement propre au philosophe seul. Le travail d'autocontradiction qu'il opère
continûment en lui-même sur les valeurs de la civilisation, ne vaut que pour sa propre personne. C'est en ce sens que l'on peut
comprendre la transmutation nietzschéenne des valeurs en tant que son affirmation.
99. Sans doute en vue de Pour une généalogie de la morale.
100. Jeu de mots intraduisible : redoublement de übersehen, qui signifie à la fois “embrasser du regard” en n'omettant aucun
détail, et “passer outre” le détail le plus important.
101. Ici, on est loin de l'aphorisme 103 d'Aurore. Les préceptes moraux y conservaient encore leur force de mobiles pour
l'action. À présent, ils sont vidés de leur puissance : ils ne sont que des formules propres à exprimer une somme d'impulsions
dominantes.
102. À partir de La Naissance de la tragédie.
103. Cf. M, 169.
104. Anaxagore par exemple, dont Nietzsche expose la physique dans La Philosophie à l'époque tragique des Grecs, 6 (in NS).
105. Cf. Début 1880, 1[127].
106. “L'en soi” et “l'apparence”. Me semble lointaine une chose pour laquelle je n'éprouve pas de bien-être, proche, celle au
contact de laquelle mon plaisir (sentiment de puissance) augmente. L'illusion de ma plus ou moins grande proximité avec la vérité
dépend donc de mon état affectif. Ainsi, celui qui croit l'atteindre n'a fait en réalité qu'augmenter son degré de plaisir.
107. Une seule chose exprime en elle-même le jeu éternel de la force : elle exprime donc l'univers tout entier, auquel elle se
rattache par une nécessité incompressible. Son fatum détermine celui de l'univers comme l'univers détermine le sien. Tout être est
indispensable. Qu'une seule quantité de force disparaisse, et c'est l'univers tout entier qui sombre dans le néant.
108. Cf. Mai – juin 1883, 9[17]. Le bouclier sculpté d'Athéna (représentant la tête de Méduse tranchée par Thésée) est pour
Nietzsche le premier symbole mythique de l'éternel retour. Le masque dionysiaque symbolise autre chose : non plus la fascination
qui paralyse et terrifie, mais l'extase esthétique de l'ivresse, l'aptitude à se concevoir soi-même en tant qu'œuvre d'art, divinité
plastique reconnue par Apollon.
109. Une fois que la puissance atteint son apogée, après avoir accumulé un maximum de forces en un seul point (par ex. la
civilisation européenne avec son christianisme), elle se retourne contre elle-même, telle une vague. Elle commence alors à relâcher
la pression, elle entame sa décadence. Le nihilisme apparaît et révèle la vérité du retour éternel comme jeu perpétuel de la volonté
de puissance. Selon Nietzsche, l'unique trace que nous ayons de cette révélation dans l'histoire occidentale remonte à la Grèce
antique d'Héraclite : le conflit est une métaphore politique – l'agôn, omniprésent dans la cité grecque – de la manière dont procède
la force cosmique. Nietzsche nous en fournit pour sa part une métaphore morale : la volonté de puissance.
110. La formation au rôle de législateur est indissociable chez Nietzsche d'une initiation au pessimisme de la douleur. C'est par
elle que le candidat à la souveraineté peut s'élever des pensées nées de la souffrance (pessimistes, circulaires, nihilistes – cf.
Automne 1881, 11[203]) à une discipline affirmative. Il devra par conséquent soupçonner ses pensées de n'être que des réactions
immédiates à la douleur, une réponse de la force à ses propres stimulations (un cercle vicieux) pour s'orienter vers la création (la
détermination de nouveaux buts).
111. Cf. Automne 1883, 16[86]*.
112. En rejetant l'activité créatrice (l'interdit des idoles, l'interdit de l'imitation, etc.), le platonisme et le christianisme ont
condamné l'homme à ne plus vouloir que la puissance, sous prétexte d'atteindre la vérité dans un ciel intelligible, un au-delà. Ils
ont ainsi provoqué la plus grande tension, la plus grande accumulation de force, qui devait nécessairement mener, d'après
Nietzsche, au nihilisme et aux déchargements de puissances destructrices et créatrices du xxe siècle : “Le temps vient où il nous
faudra payer pour avoir été chrétiens deux millénaires durant : nous perdrons le centre de gravité qui nous permettait de vivre, –
pendant un temps, nous ne saurons plus comment nous en sortir, ni vers quoi nous tourner. Nous nous précipiterons tête baissée
dans les valeurs opposées avec la même énergie que nous avons déployée pour être chrétiens (…)” (cf. Novembre 1887 – mars
1888, 11[148]).
113. Aufheben : dépasser en conservant, au sens où Hegel entendait aussi ce terme. Il faut comprendre ce “dépassement” comme
un moyen de renforcer la moralité, en anéantissant ce qui en elle fait aspirer à la puissance. On peut, pour éclairer cette idée, se
reporter aux Poésies I et II d'Isidore Ducasse. Il y développe une conception naturaliste de la morale, “conforme à nos forces”,
qui est bien plus proche du projet nietzschéen que ne l'est par exemple la pratique d'un certain jansénisme chez Baudelaire (qui
veut sa déchéance pour obtenir la grâce). Ce qui distingue Nietzsche et Lautréamont de Baudelaire, c'est leur aspiration à une
nouvelle discipline héritée du modèle aristocratique, et fondée sur la sagesse tragique.
114. Cf. Z, IV, “Le mendiant volontaire”.
115. L'angoisse que suscite le nihilisme est proche de celle que provoque l'idée de la mort. Le temps semble se figer pour
l'éternité, dans le silence des choses.
116. En proclamant l'éternel retour, le cri funèbre du “en vain” nihiliste prend une tout autre dimension : il éduque à l'ivresse du
jeu répétitif de la force, et le non-sens de devenir fête.
117. Tous types de nihilistes (cf. Z, II, “De la canaille”), et surtout les nationalistes et les antisémites, chez lesquels Nietzsche
diagnostique un “délire” (cf. Automne 1885 – automne 1886, 2[10]). Nietzsche a toujours méprisé ce genre d'individus
(cf. printemps 1887, 7[67]*). En 1887, il reçut une série de trois lettres de Théodore Fritsch, antisémite notoire auquel il adressa la
réponse qui suit :
Nice, le 29 mars 1887,
Très Cher Monsieur,
je vous retourne ci-joint les trois séries de la correspondance que vous m'avez expédiée, en réponse à la confiance
reconnaissante que vous vous êtes permis de mettre en moi pour jeter un œil dans ce pêle-mêle de principes fondé sur une
extraordinaire agitation. Je vous prie donc pour cela de ne plus songer à moi désormais dans ce genre d'envois : je crains en fin
de compte pour ma patience. Croyez-moi : cette volonté exécrable qui pousse les dilettantes à émettre un avis sur la valeur des
hommes et des races, cette soumission aux “autorités”, qui est rejetée avec un froid mépris par tout esprit plus éclairé (par ex. B.
E. Dühring, R. Wagner, Ebrard, Wahrmund, P. de Lagarde – qui est selon vous le moins recommandable, le plus injuste dans la
question de la morale
et de l'histoire ?), ces falsifications et ces rectifications continuelles
et absurdes de concepts vagues tels que “germanique”, “sémitique”, “aryen”, “chrétien”, “allemand” – ce que tout cela a pu
sérieusement m'énerver à la longue et m'éloigner un peu plus de la bienveillance ironique avec laquelle, jusqu'à maintenant, j'ai
considéré les petites volontés vertueuses et le pharisianisme.
Et enfin, que croyez-vous que je ressente lorsque le nom de
Zarathoustra est prononcé par les lèvres des antisémites ? …
Votre très dévoué
Dr Friedrich Nietzsche
118. Seule la morale des maîtres impose une obéissance sans souffrir d'exception à ses principes : une contre-casuistique (cf.
Automne 1884, 24[4]).
119. Cette expression, qui désigne le peuple choisi par Zarathoustra (celui des hommes supérieurs, des créateurs), fait tout aussi
bien référence au peuple juif, qui, dans la perspective nietzschéenne, incarne une promesse de surmonter le nihilisme par le
cosmopolitisme (cf. M, 205).
120. Celui qui renie ses propres disciples après les avoir aimés, parce qu'il ne veut pas de disciples. Zarathoustra est la figure
inversée du Christ. Celui encore qui, au lieu de pardonner (ce qui serait reconnaître une faute à pardonner) justifie la trahison de
Judas et le reniement de Pierre. Il efface la faute, par-delà le bien et le mal. Le pardon est une remise du péché, c'est-à-dire de la
dette (assimilée au mal) par le débiteur (le bien s'affirmant comme tel, sans démonstration), conception qui repose sur la fiction de
la libre volonté (MA, II, 102). Zarathoustra enseigne l'éternel retour, c'est-à-dire la nécessité absolue du jeu des forces. Il pose la
question : À quelle nécessité veux-je me plier ? Et combien de temps puis-je vouloir prendre sur moi de lui obéir ?
121. Cf. Z, III, “De la vision et de l'énigme.”
122. En français dans le texte.
123. L'expression familière “être aux anges” rend assez bien l'estime dans laquelle Nietzsche tient l'au-delà… Cependant, la
traduction commune rend “Îles fortunées”.
124. Expression reprise à J. Burckhardt, qui l'appliquait aux Grecs.
125. Passive vis-à-vis de la fiction du libre arbitre et de la volonté : sous l'angle de la force, l'énergie créatrice n'est pas inspirée
par une Idée ou une fin qui viendrait orienter son activité. Elle n'a aucun but, puisqu'elle agit selon sa propre nécessité ou si l'on
préfère, selon son libre arbitre absolu (qui, parce qu'absolu, se nie lui-même comme pur hasard).
126. Le hasard du but que vise le créateur prend chez lui vertu de nécessité : il pose une “fin” face à la force universelle
indéterminée. C'est à partir de là qu'il faut comprendre la genèse du sujet d'après Nietzsche (au stade primitif de la représentation –
cf. la note au fragment 6[265]* de l'automne 1881). Le sujet du créateur est le modèle générique de tous les autres sujets. Il
s'affirme lui-même en tant que point de force en apposant sur une autre force (celle de la matière, de l'objet ou de l'homme qu'il
veut transformer) le sceau de l'activité qu'il incarne. Son unité de sujet est par conséquent exclusivement physiologique (du point
de vue de l'univers), politique (du point de vue de l'histoire) ou social (du point de vue de la communauté). Nietzsche légitime par
ces phrases le triomphe d'un certain positivisme.
127. Contre la sécularisation du christianisme, contre le “progrès”, etc. (cf. Automne 1881, 11[163]*).
128. La doctrine de l'éternel retour est un point d'orgue dans l'histoire de la pensée occidentale. C'est en ce sens qu'il faut la
comprendre comme le “miroir” dans lequel se réfléchissent tout le passé et l'avenir de l'Europe.
129. L'“après ceci” n'est pas un “à cause de ceci”. La causalité est rejetée comme fiction. Il ne faut pas croire que Nietzsche soit
platonicien, puisque pour Platon, la causalité fait partie du raisonnement dialectique, de la voie qui mène à la “vérité”. Or, si nulle
vérité n'existe, le raisonnement dialectique se construit sur le vide : il crée la vérité à partir de rien. Ainsi le génie platonicien est-il
d'avoir opéré la rupture avec l'ancienne méthode, celle des poètes, des aèdes, des physiciens et des sophistes.
130. Si l'identité et la substance sont niées, le devenir interdit de penser l'expérience scientifique. On ne peut pas saisir ni
expérimenter une matière qui varie sans cesse. Pourtant, la vie organique suppose le même. Mais puisque dans le devenir le même
en tant qu'identité est réfuté, il faut le penser comme répétition, comme retour de la force. Je ne suis, en tant que sujet conscient,
que la répétition, la commémoration de ce que je fus. Mon identité présente est évanescente ; sa réalité n'est que le souvenir de ce
que je fus (c'est-à-dire de mes affects, de mes actions, de mon vécu) et l'anticipation de ce que je serai. La remémoration et le
projet forment ainsi l'identité du sujet. C'est là un des points communs de la philosophie de Nietzsche avec la pensée freudienne.
131. “Laetabitur deserta et invia et exultabit solitudo et florebit quasi lilium” – “Qu'ils se réjouissent, le désert et la terre aride,
que la steppe exulte et fleurisse, qu'elle se couvre de fleurs des champs” (Esaïe, 35, 2). Nietzsche n'ignorait pas la signification du
nom porté par le prophète biblique, littéralement : “Le seigneur sauve”. Le chapitre 35 du livre d'Esaïe est un chant de gloire aux
prodiges de Yahvé. On peut le comparer à la célèbre scène des Bacchantes d'Euripide où le messager rapporte à Penthée les
miracles de Dionysos.
132. Sans doute une note prise par Nietzsche lors d'une conversation avec son médecin. La materia peccans est un terme de
Hahnemann (1755-1843), inventeur de l'homéopathie, désignant la matière pécheresse présente dans le corps, et qui est à l'origine
des maladies.
133. Le corps devient le seul gage d'unité pour le sujet conscient. Il est support des affections, des instincts, des impulsions qui
se jouent, à grande échelle, dans l'univers tout entier. Le schizophrène délirant perçoit et peint son corps de manière fragmentée et
chaotique. On peut dire à juste titre qu'il lui manque la conscience de l'unité corporelle parce que son univers mental dépasse
l'instinct primitif de conservation.
134. Arum : plante marécageuse à fleurs rouges.
135. Cf. JGB, 258. Ou Mipo Satador : plante parasite du chêne qui enlace son tronc pour s'élever en couronne au-dessus de ses
dernières branches.
136. Wiederkunftigen.
137. La question est celle du rapport de la volonté de créer à la volonté de puissance : dans quelle mesure se rattachent-elles
l'une à l'autre, sachant que la première veut au sens propre du terme (des buts) et que la seconde agit en se répétant éternellement
sans aucun dessein ? C'est en ce sens qu'il faut comprendre le couple “créateur/enfant”, qui symbolise pour Nietzsche l'absence de
but dans le jeu de la force avec elle-même et sa puissance créatrice devenue consciente dans la personne du créateur. Ce dernier
s'en empare comme d'un instrument de salut. Tout comme le divertissement pascalien, son vide de sens manifeste renferme
pourtant l'unique moyen de survie pour l'être conscient. Cette symbolique est héraclitéenne : c'est l'aïon des Grecs (le temps,
l'éternité). Nietzsche le définit dans l'un de ses premiers écrits (1873), Die Philosophie im tragischen Zeitalter der Griechen (La
philosophie à l'âge tragique des Grecs), § 7, en se référant au fragment b 52 (Diels) d'Héraclite : “Ein Werden und Vergehen, ein
Bauen und Zerstören, ohne jede moralische Zurechnung, in ewig gleicher Unschuld, hat in dieser Welt allein das Spiel des
Künstlers und des Kindes. Und so, wie das Kind und der Künstler spielt, spielt das ewig lebendige Feier, baut auf und zerstört, in
Unschuld-und dieses Spiel spielt der Aeon mit sich” – “En ce monde, seul le jeu de l'enfant et de l'artiste connaît un devenir et une
disparition, construit et détruit, sans aucune attribution morale, dans une innocence éternellement identique. Et ainsi, à la manière
dont jouent l'enfant et l'artiste, joue le feu éternellement vivant, érige et détruit dans l'innocence – et ce jeu, l'Aïon le joue avec lui-
même.”
138. L'ultime “explication” (Erklärung) : la mort de Dieu, après laquelle seule comptera la multitude des interprétations.
139. Littéralement : “Dans l'hors-nuit”.
140. La théorie nietzschéenne des types est donc très loin du racisme nazi. On ne peut la comprendre qu'en la mettant en relation
avec la doctrine du Retour : participera d'un genre supérieur celui qui supporte la pensée du Retour et qui vit en créateur ; au plus
bas de l'échelle se trouvent les nihilistes qui n'ont pas surmonté le “en vain”.
141. En 1881, Nietzsche écrit à Overbeck avoir découvert en Spinoza son précurseur : “ma solitude est à présent au moins une
vie à deux”. En posant l'équivalence Deus sive Natura (Dieu, c'est-à-dire la nature), Spinoza avait fait de son Éthique un livre de
la souveraineté humaine sur la nature. En même temps, il avait apporté le premier à la conscience occidentale le sentiment de
puissance qui manquait à la philosophie de Descartes pour faire triompher la rationalité.
142. L'affinité du corps avec le réel est l'unique moyen d'arracher un “oui” à l'existence tout entière. Si une certaine impulsion
m'est propre et que j'en retrouve le même type dans une autre forme (d'après le critère de l'intensité avec laquelle s'exerce la force
de cette impulsion), il y a “conciliation” avec le monde. D'où la place centrale que Nietzsche accorde au corps et au sentiment
amoureux (cf. Juillet – août 1882, 1[43]*).
143. L'homme puissant n'a pas besoin de venir à cette pensée. Elle s'impose à lui comme une force de résistance qu'il doit
surmonter : un jeu. Nietzsche lui-même ne se considérait pas comme puissant. La pensée du retour signe pour lui le
commencement d'un déclin.
144. Theodor Fritsch, écrivain antisémite, député au Reichstag en 1924, membre d'un petit parti nazi. Il était lié à B. Förster,
l'homme qui épousa Elisabeth, la sœur de Nietzsche. C'est ce Förster qui lui suggéra de falsifier ses écrits.
145. La philosophie est réflexion au sens strict du terme : Socrate fut le premier penseur à mettre en question la vérité construite
sur la tradition pour trouver la vérité, en renversant une certaine conception du monde (mythique) pour chercher la conception
universelle.
146. Nietzsche reprend ici la théorie de l'évolution pour caractériser la succession des périodes d'accroissement et de déclin. Il
n'y a toujours aucun but pour la puissance : elle se veut elle-même.
147. Cf. Juillet – août 1882, 1 [61]*. Ce qui était bon devait finalement avoir une fin tout autre que le Bien de l'eschatologie
morale. La morale n'était en réalité qu'une discipline de la volonté, propre à rendre possible la sagesse dionysiaque de la vie.
L'antithèse chrétienne au paganisme, et surtout aux Mystères de Dionysos, amène progressivement l'homme – car il s'agit là pour
Nietzsche d'un véritable progrès – sur la voie, dans une certaine mesure déjà tracée par la mystique juive, de l'affirmation pleine et
entière de la création prise dans sa totalité, par-delà le bien et le mal.
148. Sur le concept de grégarité et son rapport à l'exception, cf. Automne 1887, 10[39] : “La grégarité éprouve l'exception, ce
qui est au-dessous aussi bien que ce qui est au-dessus d'elle, comme quelque chose se comportant de façon hostile et nuisible.”
L'acte de définir, chez l'homme grégaire, est un acte de distinction, aussi bien en ce qu'il isole et grandit son objet, qu'en ce qu'il le
sépare du troupeau et l'excommunie.
149. Prémonition de la folie de Nietzsche, qui se déclarera un an après, à Turin.
150. Les masques sont les nouveaux gages de l'identité du sujet en devenir. Chaque série d'affects exprime un personnage
différent.
151. Le sujet est fictif. Le qui demande : quelle réalité au sein de l'homme ressent le plaisir (l'accroissement de puissance) et le
malaise (le dégoût ou la diminution) ? Est-ce un sujet unifié ? Un corps ? Ou bien encore l'inconscient ? Aucune de ces trois
choses : c'est la volonté de puissance elle-même (cf. G. Deleuze, Nietzsche et la philosophie, II, § 6, Paris, puf, coll. Quadrige,
1997, p. 56).
152. Non pas la volonté de puissance (Wille zur Macht), mais la volonté propre à la puissance (Machtwille), son aspiration à
n'être qu'elle-même. Si le sujet n'est que l'expression du jeu éternel de la puissance avec elle-même, son résidu – conscient de la
puissance comme de l'origine de son être –, sa réalité n'a pas de nécessité : puisque les produits de la force sont hasardeux. Il aurait
pu ne pas être, c'est-à-dire que la puissance se serait exprimée sous une autre forme. La valeur de la force n'est pas entamée par
cette contingence. Le plaisir et le malaise éprouvés ne sont donc que des modulations de la force, des intensités formant l'identité
de l'être dans lesquelles elles se jouent. Le sujet n'est jamais qu'une identité contingente de la force dans lequel elle s'exerce. On
peut rapprocher cette idée de l'Axiome I du livre II de l'Éthique de Spinoza : “L'essence de l'homme n'enveloppe pas l'existence
nécessaire, c'est-à-dire que, selon l'ordre de la nature, il peut se faire que cet homme-ci ou cet homme-là existe ou n'existe pas”
(trad. Caillois, Pléiade, p. 355).
153. L'être qui éprouve les fluctuations de la puissance a besoin des états les plus contraires pour que soit déterminée son identité
(humaine, animale, organique, inorganique). Il lui faut une échelle. L'homme d'aujourd'hui est pris entre le mal absolu des nazis et
un certain idéal du bien (le moindre mal) qui ne satisfait plus sa puissance : il est moralement pauvre. Le risque est qu'il se laisse
aller au nihilisme.
154. En français dans le texte.
155. Il y a donc plusieurs solutions : l'alternative Dionysos – Jésus aurait pu être aussi : Bouddha – Dionysos, Shiva – Jésus…
156. L'affirmation religieuse de la vie suppose l'acceptation de la volonté de puissance, c'est-à-dire de ce qui sépare. La
communauté politique des solitaires comporte aussi cette contradiction. Dans les cultes dionysiaques était mis en scène ce qui
sépare (le crime sous toutes ses formes). La communauté politique de Nietzsche met en scène la hiérarchie de ceux qui séparent,
c'est-à-dire ce qui réunit à travers la distance.
157. Dionysos, démembré par les titans, Jésus, mort sur la croix : il n'y a pour Nietzsche aucune différence dans le supplice. La
quantité de douleur supportée par un être ou un dieu ne détermine pas sa valeur dans un contexte dionysiaque. Ce qui importe,
c'est la réponse qu'il lui adresse consciemment.
158. On retrouve ici l'une des idées majeures des philosophies bouddhiste et schopenhauerienne : le supplice de la volonté
pousse à aspirer au néant. Le dionysisme antique, chassé d'Orient, affirmait tout le contraire : le rituel du supplice (et non sa
nécessité, comme dans le christianisme) occupait la place centrale du culte.
159. Le sens de la souffrance, c'est-à-dire ce pour quoi on l'utilise. Elle tirera en outre sa valeur du plus ou moins haut degré
d'affirmation de celui qui l'utilise : chrétien pour celui qui justifie grâce à elle sa négation du monde, tragique pour celui qui
l'assume pleinement et affirme le monde.
160. Nietzsche joue sur la ressemblance entre verheissung (la promesse) et verheizen (gâcher, gaspiller).
161. La volonté est une fiction qui se rattache à la foi en la valeur élevée de l'action achevée. Mais l'inachèvement même
comporte une valeur bien supérieure : il traduit le mode d'être de tout ce qui devient, le jeu éternel de la force avec elle-même.
162. La conscience est pour Nietzsche un état exceptionnel (l'état élevé du sentiment de puissance) et superficiel, dont s'empare
le plus grand nombre pour le reproduire à l'aide de la dialectique, de la vérité, etc. Il en grossit les traits afin de jouer la comédie de
l'état de puissance maintenu le plus longtemps possible, une sorte d'apnée de la raison qui risque de lui être fatale. La théâtralité
est justement ce grossissement des traits, la comédie des actes qui, en réalité, ne vise pas à les maintenir au degré supérieur atteint
par la puissance, mais à imiter celui qui incarne cet état. C'est de cette manière pourtant que procède la puissance pour atteindre
une nouvelle fois son état supérieur (dressage, éducation, sélection). La théâtralité est donc un mode moral de la volonté de
puissance. Elle peut expliquer l'évolution de peuples entiers vers leur plus haut degré de culture.
163. De cette formule de conciliation de l'être (en tant qu'éternité, temps sans commencement ni fin) et du devenir (de
l'écoulement des choses dans l'éternité) doit naître la doctrine éthique du retour.
164. À chaque fin et début de cycle de l'éternel retour, l'apogée – ou le dévoilement total de “l'être” du devenir, de sa
“substance”, bref, la mise à nu de la réalité à laquelle ces fictions se réfèrent. Après elle, la force se déconcentre, en débordant le
point au sein duquel elle s'était d'abord accrue grâce aux méthodes ascétiques de la religion, de la morale, etc. La métaphore
phallique est ici évidente. À ce moment-là, il y a pour l'homme une possibilité de renaissance. Faute de quoi, il s'autodétruit. Ce
schéma permet à Nietzsche de dramatiser et d'interpréter la décadence européenne du xixe siècle comme négation du christianisme
par lui-même. Le principe d'accroissement de la culture européenne, qui a dominé durant deux mille ans, atteint son apogée dans
la critique radicale que Nietzsche mène contre la morale (la vérité, Dieu, vaincus par eux-mêmes) : il dynamite les fondements de
la culture pour proclamer un
Antéchrist, qui n'a pourtant plus lieu d'exister par-delà le bien et le mal. La doctrine de l'éternel retour dévoile une fois de plus (ce
qui avait déjà été fait par Héraclite) le jeu éternel de la force, le Conflit des points de force. Elle soulève la pierre qui recouvre la
fourmilière des valeurs humaines (cf. Z, IV, “De l'homme supérieur”, 4). La critique de la moralité n'est donc plus destructrice
(fondée sur un ressentiment de Nietzsche à l'égard des valeurs qui ne lui permettaient pas de surmonter sa souffrance morale et
physique) : elle se fonde désormais sur la conscience de l'éternité et du jeu, sur une vérité supérieure.
165. Cf. Automne 1881, 11[156]*.
166. Lord Kelvin William Thomson, orthographié Thompson dans les mss.
167. Notes pour Ecce Homo.
168. Automne 1885 – automne 1886, 2[70]*.
169. Comme l'explique Heidegger, toute représentation du monde (Weltbild) vise uniquement à le maîtriser. “Là où le monde
devient image conçue, le système exerce sa domination, et cela non seulement dans la pensée. Mais là où le système est
conducteur, il y a toujours aussi la possibilité de dégénérescence vers l'extériorité d'un système purement fabriqué et assemblé, ce
qui arrive lorsque la force originelle du projet fait défaut” (“L'époque des conceptions du monde” in Chemins qui ne mènent nulle
part, Paris, Gallimard, 1962, p. 131-132). L'éternel retour ne peut pas être assimilé à une image du monde, puisqu'il signe le
conflit de la connaissance avec elle-même (celle de l'être et du devenir), de l'homme faisant face au monde. La doctrine affirme au
contraire que toute représentation ne vaut que comme apparence s'affirmant comme telle.
170. Automne 1881, 11[18]*.
171. Cf. Socrate et la tragédie in NS p. 39
172. Automne 1881, 11[197]*.
173. MA, II, 96.
174. Cf. fragment 14[128]* du printemps 1888 : “(...) la conscience exprime un état personnel imparfait et souvent maladif”,
c'est-à-dire un état très éloigné des degrés supérieurs de la culture, ou bien, signant la décadence de celle-ci. En tout cas, “tous les
mobiles conscients sont des phénomènes de surface : derrière eux se déroule la lutte de nos instincts et de nos affects, la lutte pour
la puissance.” (Automne 1885 – printemps 1886, 1[20]).
175. Cf. la dédicace à Voltaire au début d'Humain, trop humain.
176. Automne 1885 – printemps 1886, 11[124]*.
177. La volonté de puissance, de pouvoir, de créer, c'est-à-dire d'acquiescer et d'accompagner le cortège de la création en
obéissant à sa loi.
178. WM, I, 210.
179. D'où le fragment de l'automne 1881, 11[197]*, dans lequel Nietzsche détourne la sentence spinoziste en écrivant : “Chaos
sive natura”.
180. Pour Descartes, la droite volonté est soumise au travail de l'entendement, auquel elle peut tout aussi bien obéir et désobéir.
Elle est libre.
181. Printemps 1884, 25[241].
182. Été 1886-automne 1887, 5[56]*. Notons-y la dernière remarque de Nietzsche : les qualités de la force ne désignent pas ses
“modes”, mais ses configurations internes.
183. Nietzsche précise sa pensée dans un fragment du printemps 1888 (KSA 1, 14[122]) : “Le concept de ‘vérité' est absurde…
L'empire du ‘vrai' ‘faux' tout entier se résume à des relations entre les êtres, non pas à l'‘en soi'... Absurde : il n'existe aucun ‘être
en soi', les relations constituent d'abord l'être, pas plus qu'il ne peut exister une ‘connaissance en soi'…”
184. Cf. FW, 74.
185. Automne 1881, 11[292]*.
186. Spinoza soutient en effet que la substance (Dieu) possède une infinité d'attributs et de modes dont nous ne saisissons que
deux attributs : l'étendue et la pensée.
187. Giorgio Colli, pour contrer l'interprétation selon laquelle Nietzsche ne parvint jamais à surmonter sa critique de la
décadence, écrit : “Il (Nietzsche) a détruit avec une plus grande clarté et avec un plus grand gaspillage d'énergie et de paroles
écrites qu'il n'a construit. Mais il faut bien garder à l'esprit qu'il ne détruisait que pour pouvoir construire, et qu'il a laissé une
construction.”
188. FW, 54.
189. Novembre 1882 – février 1883, 4[122]*.
190. Printemps 1884, 25[7].
191. “Ton devoir est de vivre de telle sorte qu'il te faille souhaiter vivre de nouveau – dans tous les cas, tu revivras ce que tu as
vécu” (Automne 1881, 11[163]*).
192. Tout comme le logos du conflit se manifeste chez Héraclite.
193. En témoigne le nombre de préfaces, de plans et de présentations que Nietzsche rédige entre 1881 et 1888, et dont nous
n'avons retenu que les plus essentielles à la bonne lecture de la doctrine.
194. Été – automne 1884, 27[67].
195. Automne 1881, 11[141]*.
196. Cf. M, 501.
197. WM, IV, 615.