Introduction.
Chercheurs et acteurs de la participation :
liaisons dangereuses ou collaborations fécondes ?
Loïc Blondiaux, Jean-Michel Fourniau, Clément Mabi
Dans Participations 2016/3 (N° 16), pages 5 à 17
Éditions De Boeck Supérieur
ISSN 2034-7650
ISBN 9782807390362
DOI 10.3917/parti.016.0005
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Acteurs et chercheurs
de la participation :
liaisons dangereuses ?
Dossier :
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Introduction. Chercheurs et acteurs de la participation 7
Introduction
Chercheurs et acteurs de la participation :
liaisons dangereuses ou collaborations
fécondes ?
›› Loïc Blondiaux, Jean-Michel Fourniau, Clément Mabi
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I
l arrive parfois qu’un colloque académique cherche à rompre avec les routines
professionnelles, le formalisme des communications, la cooptation des pairs,
l’entre-soi confortable et les joutes feutrées entre honorables collègues. Ce
fut le cas du colloque organisé à Saint-Denis les 29 et 30 janvier 2015 par le GIS
Démocratie et Participation1, quelques jours seulement après les attentats de
Charlie Hebdo. Ce hasard de calendrier dit quelque chose du contexte dans lequel
cette manifestation avait été pensée par ses organisateurs. Dans un climat de
crise démocratique majeure, comment les universitaires spécialistes de la par-
ticipation citoyenne peuvent-ils et doivent-ils se positionner ? Dans un contexte
fabriquant une grande diversité d’expériences dans les relations entre eux et
les acteurs de la décision publique, les associations et les mouvements sociaux,
comment les recherches qu’ils mènent peuvent-elles être utiles aux acteurs ?
Valent-elles « une heure de peine », selon la célèbre apostrophe de Durkheim, si
elles ne contribuent pas à transformer la société ?
[1] Ce colloque international, intitulé « Chercheur.e.s et acteur.e.s de la participation. Liaisons
dangereuses et relations fructueuses », s’est déroulé les 29 et 30 janvier 2015 à l’Université Paris 8
Saint-Denis. Il a été préparé par L. Blondiaux, M. Carrel, J.-M. Fourniau et C. Neveu. L’intégralité
des communications est disponible en ligne à l’adresse : http://www.participation-et-democratie.
fr/fr/content/chercheures-et-acteures-de-la-participation-liaisons-dangereuses-et-relations-
fructueuses-2 (accès le 08/03/2017).
8 participations
Ces interrogations, à l’origine du colloque, nécessitaient de dresser un état des
lieux de la place des travaux sur la participation dans l’action, de leurs usages
par les autorités instituées comme par les mouvements sociaux. Il s’agissait de
soumettre à la discussion critique tant les formes prises par les collaborations
que les types de savoirs qu’elles produisent, les bénéfices mutuels qui peuvent
en découler, les limites auxquelles elles se heurtent, mais aussi les évolutions
qu’elles peuvent provoquer dans les relations de pouvoir et d’intérêt entre des
mondes sociaux distincts.
Des relations complexes se tissent, parfois pour quelques heures, parfois plus
durablement, entre acteurs d’institutions, de collectivités, de mouvements
sociaux et de la recherche, entre champs professionnels, militants et acadé-
miques. Elles peuvent prendre des formes variées : commande passée par
une institution auprès de chercheur.e.s pour concevoir, animer ou évaluer une
procédure ou un dispositif participatif ; décision de ces mêmes chercheur.e.s
de prendre pour objet soit de tels dispositifs soit des mobilisations collectives ;
sollicitation de chercheur.e.s par un mouvement social pour l’accompagner…
Les objectifs de chacun des partenaires peuvent eux aussi énormément varier :
souci de légitimation d’une démarche ou d’une cause ; volonté de disposer d’un
regard réflexif sur ses pratiques ; moyen de valider des choix face à une hié-
rarchie réticente ou dubitative ; aspiration à se faire reconnaître dans un champ
académique… L’organisation de telles collaborations s’inscrit enfin dans des
cadres plus ou moins contraignants : contrat écrit négocié par les partenaires ;
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« contrat de confiance » plus ou moins formalisé ; restitutions auprès des parte-
naires associatifs ou institutionnels, etc.
Outre l’examen de ces relations et de ces expériences, le colloque, dont sont
issues les différentes contributions de ce dossier, visait également à répondre à
l’une des critiques les plus souvent adressées aux recherches sur la démocratie
participative : celle d’être portées par des chercheurs plus militants qu’obser-
vateurs, plus prophètes qu’analystes, incapables de trouver la juste distance
vis-à-vis de leur objet et contribuant par leur discours exagérément « norma-
tif » à faire exister une réalité dont ils surestimeraient l’importance sociale.
L’engagement des chercheurs dans et par leur objet est-il une spécificité de ce
domaine particulier de recherche ? Et si le fait était avéré, quelles conséquences
cela aurait-il sur la qualité et la pertinence des connaissances produites ? C’est
aussi pour répondre à ces interpellations récurrentes que le moment semblait
venu d’interroger cette question des relations entre chercheurs et acteurs de la
participation.
Pour ce faire, les initiateurs du colloque ont jugé qu’il était inenvisageable de ne
donner la parole qu’aux chercheurs eux-mêmes. Ils ont sollicité aussi le point de
vue des commanditaires et usagers de leurs travaux. Pour ne pas reconduire la
liturgie académique et les effets de mise à distance des profanes qu’elle induit, ils
ont encouragé les formats d’intervention les plus divers. Ont ainsi été favorisées
les communications prenant la forme d’un témoignage, individuel ou collectif, et
Introduction. Chercheurs et acteurs de la participation 9
les interventions conjointes d’acteurs et de chercheurs ayant conduit ensemble un
travail commun. C’est de cette matière riche, polyphonique et fortement incarnée
qu’est né ce numéro. Les différents articles qui le composent ne répondent pas
pour la plupart aux canons de l’article universitaire traditionnel. Écrits à la pre-
mière personne, sur un mode délibérément subjectif, ils mêlent le récit d’une ou
de plusieurs expériences de collaboration entre acteurs et chercheurs avec des
éléments de montée en généralité, des pistes analytiques visant à répondre aux
questions que le colloque a permis de soulever. Cette introduction se contentera,
sur un mode prospectif, à l’image de l’ensemble de ce numéro, de relever ces ques-
tionnements dans leur diversité pour mettre en perspective les articles du dossier.
Comment sortir des caricatures ?
L’introuvable « neutralité axiologique »
Le débat sur la place des chercheurs en sciences sociales dans la société est
depuis longtemps on le sait plombé, en France en particulier, par la charge
affective et presque morale associée à l’idée de « neutralité axiologique » du
savant. Peu importe que Max Weber, auquel cette notion est associée, ait été
lui-même un chercheur très engagé dans les débats et les mouvements poli-
tiques et sociaux de son temps (Weber, Kalinowski, 2005). Peu importe qu’il ait
lui-même souligné qu’« une portion seulement de la réalité singulière prend
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de l’intérêt et de la signification à nos yeux, parce que seule cette portion est
en rapport avec les idées de valeurs culturelles avec lesquelles nous abordons
la réalité concrète » (Weber, 1965, p. 163). Peu importe que la notion même de
« neutralité axiologique » soit une traduction contestable de l’original wébérien
« Wertfreiheit » qui renverrait plutôt simplement, dans Le Savant et le politique,
à l’idée selon laquelle l’universitaire ne devrait pas imposer ses valeurs à son
auditoire d’étudiants (Weber, Kalinowski, 2005). Peu importe que cette traduction
par Julien Freund dans les années 1960 s’explique par une volonté de disqualifier
les sciences sociales influencées par le marxisme. Cette fameuse « neutralité »,
exigée du chercheur s’il veut être reconnu comme savant à part entière, sert
encore comme instrument de disqualification et de partage entre les recherches
légitimes et celles qui seraient entachées par des intentions par trop « norma-
tives », parce que trop proches de celles des acteurs.
C’est de cette caricature que cherchent à sortir plusieurs contributions de ce
numéro. Elles font ainsi écho aux propos de Delphine Naudier et Maud Simonet
qui rappellent qu’il n’existe pas de « sociologues sans qualités » ou de « sociolo-
gues non engagés, tous sont situés et font partie du monde social qu’ils étudient »
et que « c’est en acceptant de penser ses engagements et non en les laissant
dans l’ombre du savant, justement, que l’on peut aussi faire œuvre de science »
(Naudier, Simonet, 2011, p. 6). La figure du savant « pur » détaché de toute relation
affective ou politique à son terrain est moins un horizon régulateur de la recherche
qu’un « mythe » qui peut conduire à s’aveugler sur ses propres attachements.
10 participations
L’essentiel se joue au contraire dans la capacité du chercheur à expliciter le rap-
port en valeurs qu’il entretient à son objet et à son terrain dans une pratique
intensive de la réflexivité. Il faut reconnaître une fois pour toutes que les cher-
cheurs en sciences sociales sont toujours des chercheurs engagés, et que c’est
précisément cet engagement qui conditionne leur compréhension des problèmes,
à la différence des chercheurs travaillant sur le vivant ou sur la matière. Par ail-
leurs, l’engagement au service d’une cause n’est nullement incompatible avec la
rigueur scientifique à condition, comme le souligne Elias, de respecter un impé-
ratif de distanciation dans la collecte et la présentation des faits (Elias, 1993).
De quoi l’engagement est-il le nom ? Une heuristique
de l’embarquement
Il y a de multiples figures de l’engagement pour le chercheur. Être engagé
« dans » son terrain ne signifie pas la même chose qu’être engagé « par » son
terrain (Alam, Gurruchaga, O’Miel, 2012). Comme le soulignent ici Ludivine
Damay et Florence Delmotte, « travailler avec » n’a pas tout à fait le même sens
que « travailler pour ».
Les positions respectives de l’étudiant qui rédige sa thèse en CIFRE et qui doit
à ce titre rendre des comptes à l’organisme qu’il étudie et qui le finance tout à
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la fois, et celle du mandarin qui vient apporter sa légitimité scientifique à une
expérience qui lui semble « sympathique » ne peuvent être considérées comme
identiques. Le fait d’être rémunéré par un commanditaire ou de s’inscrire dans
un processus dont on n’a pas l’entière maîtrise crée des contraintes qui obligent
le chercheur à trouver la « bonne distance » par rapport aux acteurs, c’est-à-dire
celle qui lui permettra de remplir sa mission tout en se préservant une capacité
d’intervention critique. Les articles de ce numéro donnent également à voir une
grande diversité de postures de chercheur « impliqué » (Coutellec, 2015), allant
du militant à l’expérimentateur, lesquelles peuvent parfois se combiner au cours
d’un même travail. Il est impossible dans ces conditions de résumer le rôle des
chercheurs dans les processus participatifs à une posture unique.
Mais ce que nous apprennent les cas passés en revue dans ce numéro, c’est qu’il
peut y avoir de multiples profits de connaissance associés à la position de cher-
cheur « embarqué » : accès aux lieux habituellement interdits aux chercheurs,
mise à disposition de ressources matérielles pour la recherche, possibilité de
tester ses hypothèses de recherche auprès des premiers concernés… La pos-
sibilité de se mettre à la place de ceux que l’on étudie, d’accomplir les mêmes
gestes qu’eux, l’ethnopraxie (Wacquant, 2000), permet d’accéder à leurs caté-
gories d’entendement aussi bien et sans doute mieux que par les entretiens de
sciences sociales classiques. Dans un contexte où la recherche en sciences
sociales rencontre de plus en plus de difficultés d’accès au terrain, la proximité
aux acteurs constitue bien souvent une ressource, beaucoup plus qu’un obstacle.
Introduction. Chercheurs et acteurs de la participation 11
À quoi servent les sciences sociales de la participation ?
Ce qui frappe à la lecture des contributions de ce dossier, c’est aussi la diversité
des motifs qui amènent des organisations ou des mouvements à faire appel aux
chercheurs, une réalité qui n’est d’ailleurs nullement spécifique aux recherches
sur la participation (Fossier, Gardella, 2009). Cette diversité se donne à voir bien
sûr dans les missions qui leur sont confiées : préparation d’un rapport admi-
nistratif (voir le récit de Brugidou et Jobert dans ce dossier), réalisation d’une
enquête auprès d’un public (Damay et Delmotte), élaboration d’un dispositif déli-
bératif (Jacquet et Reuchamps), évaluation de la politique participative d’une
entreprise (Ballan et Dziedzicki)…
Il est possible cependant de distinguer analytiquement quatre grands types d’in-
terventions et d’effets recherchés par les acteurs auprès des chercheurs.
—— À ces derniers il est demandé traditionnellement, en particulier dans les
opérations qui mobilisent d’autres savoirs que ceux des sciences sociales,
des méthodes permettant un accès privilégié à certaines réalités sociales et
en particulier aux publics concernés (comme le décrit Chlous dans ce dos-
sier), dont ils tendent souvent à être considérés comme les porte-parole.
Mais ce positionnement n’est lui non plus nullement spécifique au domaine
de la participation.
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—— Les chercheurs spécialistes de la participation sont quant à eux souvent sol-
licités pour garantir le bon usage des méthodes de participation dont ils sont
censés détenir la connaissance. Leur travail est alors de certifier la confor-
mité des procédures à des standards qu’ils contribuent par ailleurs à produire
(Amelung, 2012 ; Ferrando et Petit dans ce dossier). Ils se comportent alors
tantôt comme ingénieurs et tantôt comme déontologues de la participation
(Jacquet et Reuchamps), jouant un rôle significatif dans la crédibilisation des
dispositifs.
—— Leur caution scientifique peut également aider à la reconnaissance des
politiques participatives au sein des organisations concernées (Ballan et
Dziedzicki). Les chercheurs se transforment alors en alliés de ceux qui, au
sein des organisations, ont en charge ce type de politique. Guillaume Gourgues
(2012) a bien montré en quoi pouvait même être confié aux chercheurs le soin
de donner, depuis l’extérieur, du sens aux démarches de participation, oppo-
sable à leurs éventuels détracteurs.
—— Plusieurs articles de ce dossier insistent cependant sur un dernier apport
décisif des chercheurs aux praticiens de la participation : la réflexivité. C’est
en tant qu’ils sont capables de mettre les pratiques en perspective, de les
confronter à d’autres expériences, de pointer leurs éventuelles contradic-
tions ou faiblesses qu’ils sont utiles. Bien loin de chercher à instrumentaliser
les chercheurs en sciences sociales, nombre de praticiens de la participation
12 participations
seraient au contraire intéressés par leur travail critique. Ce qui renvoie aussi
à une autre caractéristique du monde social de la participation : la porosité
des frontières.
Où passe la frontière entre chercheurs et acteurs ?
« Praticiens réflexifs » et « chercheurs engagés »
La problématique de départ du colloque dont est issu ce numéro reposait sur un
présupposé majeur, à savoir l’existence d’une tension (problématique) et d’une
collaboration (possible) entre deux mondes sociaux clairement distincts : celui
de la recherche universitaire sur la participation et celui des pratiques de par-
ticipation. Or de multiples exemples et témoignages ont permis de mettre en
évidence la grande porosité de ces deux univers.
Dans ce numéro, Judith Ferrando et Guillaume Petit insistent à juste titre sur l’ab-
surdité de maintenir une dichotomie caricaturale entre « ingénieurs sociaux »,
selon l’expression de Pierre Bourdieu, sans recul sur leurs pratiques et soumis à
des impératifs de rentabilité financière à court terme, et « chercheurs enfermés
dans leur tour d’ivoire et méprisant le sens commun ». Les mondes de la parti-
cipation sont peuplés dans la réalité de « praticiens-chercheurs » réflexifs sur
leurs pratiques. En plus de la présence active de chercheurs dans les réseaux
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qui structurent le monde de la participation, force est de constater l’existence
chez les acteurs de la participation, qu’ils travaillent au sein d’agences ou d’or-
ganismes publics, d’affinités fortes pour la recherche.
Qu’ils soient d’anciens chercheurs, titulaires d’une thèse en sciences sociales (c’est
le cas par exemple de deux praticiens, auteurs dans ce numéro, Judith Ferrando
et Jean-Marc Dziedzicki) ou qu’ils soient lecteurs des recherches académiques
sur la participation, une fraction non négligeable des acteurs de la démocratie
participative est fortement connectée au monde de la recherche. C’est le cas
en particulier dans l’univers des consultants, peuplé de figures hybrides, mi-
chercheurs, mi-praticiens, et dont le rôle dans la circulation d’innovations ou de
concepts issus du monde académique est central (Mazeaud, Nonjon, 2017).
Si l’on se penche plus concrètement sur les pratiques de collaboration entre
chercheurs et acteurs, ce sont des configurations mouvantes qui apparaissent,
dans lesquelles les rôles et les postures peuvent évoluer en cours de processus.
Qu’il s’agisse d’animer des réunions, de rédiger des comptes rendus ou de faire
passer des questionnaires, sans être complètement interchangeables, les rôles
peuvent se redistribuer comme le montre bien le récit de Frédérique Chlous ou
celui de Ludivine Damay et Florence Delmotte. Dans les expériences de collabo-
ration les plus réussies, le partage des questionnements et la reconnaissance
réciproque des savoirs sont possibles selon « un principe de non-hiérarchie »
qui peut être explicitement revendiqué (Chlous). Cela ne va évidemment pas sans
Introduction. Chercheurs et acteurs de la participation 13
tension mais contribue très fortement à relativiser le « grand partage » initial au
profit d’une grande hybridité des profils.
Comment trouver la juste distance ? Des alliés parfois
encombrants
S’il peut y avoir des malentendus féconds, des tensions inhérentes aux statuts et
aux intérêts divergents des parties en présence peuvent néanmoins surgir. Sauf
exception, le cadre de la commande peut rarement être négocié par le cher-
cheur. Il n’est pas en mesure, le plus souvent, de peser sur le calendrier ou sur
la définition de la nature du produit final. Et il l’est d’autant moins que sa dépen-
dance matérielle au commanditaire est grande ou son statut social faiblement
reconnu.
Les cas abordés dans ce numéro donnent ainsi à voir des situations de négo-
ciation extrêmement variées. Si, dans certains cas, les postures peuvent être
explorées et les logiques de chacun reconnues (comme le fait Chlous dans ce
dossier), dans d’autres, l’une des parties (qui est le plus souvent le chercheur)
n’a le choix que dans la loyauté ou l’exit (comme dans l’un des cas décrits par
Damay et Delmotte). Il importe dès lors que les chercheurs embarqués puissent
s’aménager des espaces de liberté qui leur permettent d’être à la fois dedans et
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dehors, dans une dialectique permanente de l’engagement et de la distanciation
(Corcuff, 2011).
Réciproquement, l’association de chercheurs peut constituer un risque pour les
praticiens. Un « enrôlement » pur et simple de la recherche au service d’une
stratégie est rarement envisageable. La liberté de parole, l’autonomie d’exis-
tence, l’irresponsabilité statutaire sont autant de ressources pour les chercheurs
en situation. C’est au moment de l’écriture finale que se révèlent ainsi souvent
les principaux malentendus et la diversité des projets et des intérêts (comme le
décrivent Brugidou et Jobert). À un moment où il est trop tard pour clarifier les
positions.
Sur quoi peut-on s’entendre ? « Objets-frontière » et
« objets intermédiaires »
La sociologie des sciences a développé depuis quelques années des concepts
qui peuvent être utiles pour comprendre ce qui se joue concrètement dans les
collaborations entre chercheurs et acteurs. Elle insiste en particulier sur les
objets susceptibles de permettre leur coordination. Les objets-frontière, théo-
risés par Star et Griesemer (Star, Griesemer, 1989 ; Trompette, Vinck, 2009),
ou les objets intermédiaires théorisés par Vinck (Vinck, 1999) renvoient ainsi à
14 participations
des artefacts : ressources cartographiques ou listes, méthodes standardisées
qui, parce qu’elles peuvent faire l’objet d’appropriations diverses, jouent le rôle
d’instruments de coordination entre acteurs aux intérêts différenciés.
L’univers de la participation est peuplé de tels objets : qu’ils aient recours à un
outil cartographique (Chlous) ou à un jury citoyen (Jacquet et Reuchamps), à une
étude de contexte (Ballan et Dziedzicki) ou à un questionnaire (Ferrando et Petit),
les acteurs et les chercheurs s’entendent moins sur des principes généraux
d’action que sur des objets qu’ils coproduisent mais qui serviront des projets
différents. Ces dispositifs intègrent des savoirs multiples et lient les acteurs bien
mieux qu’une charte de bonne conduite.
On comprend mieux dès lors pourquoi, dans l’univers de la participation
citoyenne, les dispositifs du type « mini-public » (jurys citoyens, sondages déli-
bératifs…) jouent un rôle à ce point central. Souvent inventés et théorisés par
des chercheurs qui y inscrivent leur définition politique d’une situation idéale
de délibération (Chambers, 2011 ; Lefebvre, 2016), ils servent à la fois de dis-
positif d’expérimentation et de terrain d’observation et de collecte de données
pour les chercheurs, et d’instruments de gouvernance pour les commanditaires
(Fourniau, Bobbio, 2014). Ces artefacts participent d’un processus de construc-
tion épistémique de l’ordre politique dans lequel les sciences sociales peuvent
jouer un rôle majeur.
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Comment « bien choisir » ses alliés ? Les effets
politiques des recherches sur la participation
Les recherches sur la participation contribuent, c’est une évidence, à la recon-
naissance et à la diffusion des pratiques de participation. Leur effet politique est
indéniable mais il est de différents ordres.
Les universitaires jouent d’abord un rôle dans la « coalition de cause » réfor-
matrice qui porte dans l’action et l’espace publics l’idée selon laquelle la
participation des citoyens au processus de décision constituerait un impératif.
Cette « nébuleuse participationniste » associe des acteurs politiques, des élites
intermédiaires de la fonction publique, des militants associatifs, des profession-
nels de la participation. Les chercheurs y jouent un rôle que certains jugent sans
doute à l’excès central (Aldrin, Hubé, 2016 ; Blatrix, 2012), mais qui est indéniable,
par exemple en contribuant à produire un « sens commun » partagé contribuant
à diffuser des normes d’action participatives, comme le montre dans ce dossier
le récit de Brugidou et Jobert.
Mais les stratégies d’alliance que déploient les chercheurs travaillant sur la
participation varient très fortement, et ceux-ci se distribuent sur un continuum
de positions politiques largement distribuées. À l’un des pôles se situent les
Introduction. Chercheurs et acteurs de la participation 15
chercheurs qui, au plus près de la décision politique, perçoivent la participation
comme un impératif fonctionnel plutôt que comme une exigence démocratique.
Au pôle opposé se placent ceux qui, au plus près des mouvements sociaux,
cherchent au contraire à transformer les rapports de force et/ou les règles du
jeu politique.
C’est le grand mérite de l’enquête de Barnaud et al. dans ce numéro que de
pointer cette tension et de rappeler que les chercheurs dans la manière dont
ils choisissent et négocient leur collaboration avec leurs alliés participent à la
reproduction ou à la modification d’un rapport d’asymétrie entre les acteurs du
monde social (Callon, 1999). Selon qu’un chercheur se donne pour mission de
peser sur ces rapports de force en rappelant le point de vue des citoyens ou qu’il
choisisse de rester neutre à leur égard, sa contribution politique ne sera évidem-
ment pas la même. On mesure ainsi l’intérêt qu’il y a à revenir, comme le font les
différents articles de ce numéro, sur la nature de cette influence.
Dans le premier article de ce numéro, Judith Ferrando et Guillaume Petit
reviennent sur la question de la porosité entre les métiers de chercheur et de
praticien dans le champ de la démocratie participative. À partir de différents
exemples de collaboration entre ces deux catégories d’acteurs au sein d’une
agence spécialisée dans ce domaine, ils interrogent les différents usages de la
réflexivité chez les professionnels de la participation. Au travers des figures du
« praticien réflexif » ou du « marginal sécant » pourvoyeur de « réflexivité » et
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« gage de scientificité », ils fournissent un éclairage nouveau et précieux sur les
métiers de la participation en train de se construire.
Vincent Jacquet et Min Reuchamps reviennent quant à eux sur leur participation
à l’élaboration et à la mise en place de deux dispositifs délibératifs, le G1000
et le G100, dont l’impact sur la politique belge a été en son temps significatif.
Universitaires spécialisés sur la démocratie participative, ils se sont retrouvés
au cœur de ces dispositifs en adoptant une « position hybride » entre chercheur
et activiste. Cette situation d’observation privilégiée leur a permis d’analyser le
rôle que les chercheurs sont amenés à jouer dans ce type d’expérience, l’im-
pact qu’ils peuvent avoir et la nature des interactions qui les relient aux autres
acteurs d’un tel projet.
La contribution de Frédérique Chlous fait quant à elle le récit d’une collabora-
tion entre universitaires, représentants d’association, et une agence de l’État
(l’Agence des aires marines protégées) autour d’un inventaire du patrimoine
naturel marin de l’archipel des Marquises. Elle montre notamment comment
c’est autour d’une méthodologie, en l’occurrence des ateliers cartographiques,
que la coordination des acteurs va pouvoir s’opérer. L’article montre également
l’importance cruciale de l’« explicitation des postures » de chacun en début
de processus, ainsi que les difficultés qui peuvent se poser lorsque le cher-
cheur choisit de reprendre sa liberté d’interprétation au moment de restituer le
processus.
16 participations
Toujours sur le mode du témoignage, Ludivine Damay et Florence Delmotte
reviennent sur leur participation, en tant qu’universitaires, à quatre démarches
visant à associer les citoyens de Bruxelles à plusieurs documents et projets
d’urbanisme les concernant. En travaillant sur la comparaison de ces cas, elles
interrogent la diversité des positions que les chercheurs peuvent occuper dans
ce type de dispositif et sur le caractère évolutif, en cours même de processus,
des « configurations » (Elias) dans lesquelles ils se trouvent pris. Elles montrent
comment les chercheurs peuvent être amenés soit à « travailler avec », soit à
« travailler pour » les acteurs, analysant les implications politiques de leurs choix.
Étienne Ballan, chercheur, et Jean-Marc Dziedzicki, responsable du pôle concer-
tation d’une grande entreprise, analysent quant à eux les différentes modalités
dans lesquelles des savoirs issus des sciences sociales peuvent être mis au ser-
vice d’une stratégie d’organisation. L’intervention de chercheurs dans ce contexte
peut être perçue tout à la fois comme un risque et comme une possibilité d’appui
réflexif. Leur contribution montre que si les sciences sociales peuvent être utiles
à ce type de commanditaire, c’est autant pour répondre à certaines demandes
concrètes d’information que pour leur charge critique.
Cécile Barnaud et ses collègues proposent quant à eux les résultats d’une enquête
auprès des praticiens de la participation, tant chercheurs que consultants, afin
d’interroger la conception qu’ils se font de leur rôle au sein des démarches par-
ticipatives. Dans quelle mesure sont-ils sensibles aux asymétries de pouvoir
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qui caractérisent les acteurs pris dans ces démarches ? Dans quelle mesure
cherchent-ils à les corriger ou au contraire adoptent-ils une position de neutra-
lité à leur égard ? Cette enquête montre au final une assez grande diversité de
positionnements et fournit elle aussi une contribution utile à la connaissance de
ce milieu professionnel.
Dans le dernier article de ce dossier, Mathieu Brugidou et Arthur Jobert
reviennent sur leur participation, en tant que chercheurs, à la rédaction d’un avis
produit au sein du Conseil économique social et environnemental sur la concer-
tation. Leur propos est tout à la fois de réfléchir à la demande d’expertise qui
leur est faite autant qu’à la nature de ce type de document censé refléter « un
sens commun » de la participation. Leur analyse des négociations de sens et du
travail de cadrage qui président à la rédaction d’un tel texte interroge au final
les structures d’un discours que l’on pourrait qualifier de « participationniste ».
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