Lycée Henri IV - 1re 3
SÉQUENCE 3
texte 9
Le Menteur, Acte I, scene 3 — Le premier mensonge
Dorante Cliton
C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne : Vous revez, dis-je, ou...
Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
C’est-a-dire, du moins depuis un an entier, 155 Dorante
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier, Tais-toi, misérable.
Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades,
Vous n’avez que de moi recu des sérénades,
Cliton
Et je n’ai pu trouver que cette occasion
Vous venez de Poitiers, ou je me donne au Diable,
A vous entretenir de mon affection. 160
Vous en revintes hier. 171
Clarice
Dorante, a Cliton.
Quoi, vous avez donc vu l’Allemagne, et la guerre ?
Te tairas-tu, maraud ?
A Clarice.
Dorante
Mon nom dans nos succes s’était mis assez haut
Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un
Pour faire quelque bruit, sans beaucoup d’injustice,
tonnerre.
Et je suivrais encore un si noble exercice,
N’était que l’autre hiver faisant ici ma Cour, 175
Cliton
Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.
Que lui va-t-il conter ?
Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes,
Je me s prisonnier de tant d’aimables charmes,
Dorante
Je leur livrai mon ame, et ce cœur généreux
Et durant ces quatre ans
Des ce premier moment oublia tout pour eux. 180
Il ne s’est fait combats, ni sieges importants,
Vaincre dans les combats, commander dans l’Armée,
Nos armes n’ont jamais remporté de victoire, 165 De mille exploits fameux en er ma renommée,
Ou cette main n’ait eu bonne part a la gloire, Et tous ces nobles soins qui m’avaient su ravir,
Céderent aussitot a ceux de vous servir.
Et meme la Gazette a souvent divulgué...
3
Cliton, le tirant par la basque.
Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?
Dorante
Tais-toi.
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SÉQUENCE 3
texte 10
Le Menteur, Acte III, scene 5 — Le trompeur trompé
Lucrece, a Clarice. Clarice, a Lucrece.
Mais parle sous mon nom, c’est a moi de me taire. Chere amie, il en conte a chacune a son tour. 955
Clarice Lucrece, a Clarice.
Etes-vous la, Dorante ? Il aime a promener sa fourbe, et son amour.
Dorante Dorante
Oui, Madame, c’est moi, A vos commandements j’apporte donc ma vie,
Qui veux vivre et mourir sous votre seule loi. Trop heureux si pour vous elle m’était ravie,
Disposez-en, Madame, et me dites en quoi
Vous avez résolu de vous servir de moi. 960
Lucrece, a Clarice.
Sa fleurette pour toi prend encor meme style. 945
Clarice
Je vous voulais tantot proposer quelque chose,
Clarice, a Lucrece.
Mais il n’est plus besoin que je vous la propose,
Il devrait s’épargner cette gene inutile.
Car elle est impossible.
Mais m’aurait-il déja reconnue a la voix ?
Dorante
Cliton, a Dorante.
Impossible ! Ah pour vous
C’est elle, et je me rends, Monsieur, a cette fois.
Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.
Dorante, a Clarice.
Clarice
Oui, c’est moi qui voudrais effacer de ma vie
Jusqu’a vous marier, quand je sais que vous l’etes ?
Les jours que j’ai vécu sans vous avoir servie.
Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux !
Dorante
C’est ou ne vivre point ou vivre malheureux,
Moi marié ! Ce sont pieces qu’on vous a faites.
C’est une longue mort, et pour moi je confesse
Quiconque vous l’a dit s’est voulu divertir.
Que pour vivre, il faut etre esclave de Lucrece.
Clarice, a Lucrece.
Est-il un plus grand fourbe ? 968
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SÉQUENCE 3
texte 11
Le Menteur, Acte V, scene 6 — La pirouette finale
Clarice Elle avait mes discours, mais vous aviez mon cœur,
Pourquoi, si vous m’aimez, feindre un Hymen en l’air Ou vos yeux faisaient naitre un feu que j’ai fait taire,
Quand un pere pour vous est venu me parler ? Jusqu’a ce que ma flamme ait eu l’aveu d’un pere.
Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre ? Comme tout ce discours n’était que fiction,
Je cachais mon retour, et ma condition.
Lucrece, a Dorante.
Pourquoi, si vous l’aimez, m’écrire cette lettre ? Clarice, a Lucrece.
Vois que fourbe sur fourbe a nos yeux il entasse,
Dorante, a Lucrece. Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
J’aime de ce courroux les principes cachés, 1755
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fachez. Dorante, a Lucrece.
Mais j’ai moi-meme en n assez joué d’adresse,
Vous seule etes l’objet dont mon cœur est charmé.
Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrece.
Lucrece, a Dorante.
Clarice, a Lucrece.
C’est ce que les effets m’ont fort mal confirmé.
Est-il un plus grand fourbe ? et peux-tu l’écouter ?
Dorante
Dorante, a Lucrece.
Si mon pere a présent porte parole au votre,
Quand vous m’aurez oui, vous n’en pourrez douter.
Apres son témoignage, en voudrez-vous quelque autre
Sous votre nom, Lucrece, et par votre fenetre Clarice ?
m’a fait piece, et je l’ai su connaitre ;
Lucrece
Comme en y consentant vous m’avez affligé,
Apres son témoignage il faudra consulter
Je vous ai mise en peine, et je m’en suis vengé.
Si nous aurons encor quelque lieu d’en douter. 1780
Lucrece
Dorante, a Lucrece.
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuilleries ? 1765
Qu’a de telles clartés votre erreur se dissipe.
A Clarice.
Dorante
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe,
Clarice fut l’objet de mes galanteries...
Sans l’Hymen de Poitiers il ne tenait plus rien, J
e ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
Clarice, a Lucrece.
1785 Mais entre vous, et moi, vous savez le mystere.
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ? Le voici qui s’avance, et j’apercois mon pere.
Dorante, a Lucrece.
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SÉQUENCE 3
texte 12
Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, Acte V scene 7
Le Comte veut seduire Suzanne, qui doit epouser le valet Figaro. Suzanne leur tend un piege : elle donne rendez-vous
au Comte en pleine nuit, mais c’est la Comtesse qui ira a sa place en se faisant passer pour Suzanne, sa servante.
Suzanne et Figaro assistent chacun separement a la scene. Figaro, comme le Comte, est la dupe des deux femmes.
Le Comte, prend la main de sa femme. – Mais quelle peau ne et douce, et qu’il s’en faut que la Comtesse ait la main
aussi belle1 !
La Comtesse, a part. – Oh ! la prévention2 !
Le Comte. – A-t-elle ce bras ferme et rondelet ? ces jolis doigts pleins de grace et d’espieglerie ?
La Comtesse, de la voix de Suzanne. – Ainsi l’amour ?...
Le Comte. – L’amour... n’est que le roman du cœur : c’est le plaisir qui en est l’histoire ; il m’amene a tes genoux.
La Comtesse. – Vous ne l’aimez plus ?
Le Comte. – Je l’aime beaucoup ; mais trois ans d’union rendent l’hymen3 si respectable !
La Comtesse. – Que vouliez-vous en elle ?
Le Comte, la caressant. – Ce que je trouve en toi, ma beauté...
La Comtesse. – Mais dites donc.
Le Comte. – ... Je ne sais : moins d’uniformité peut-etre, plus de piquant dans les manieres ; un je ne sais quoi, qui fait
le charme ; quelquefois un refus, que sais-je ? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant : cela dit une fois,
elles nous aiment, nous aiment ! (quand elles nous aiment) et sont si complaisantes, et si constamment obligeantes, et
toujours, et sans relache, qu’on est tout surpris, un beau soir, de trouver la satiété 4, ou l’on recherchait le bonheur !
La Comtesse, a part. – Ah ! quelle lecon !
Le Comte. – En vérité, Suzon, j’ai pensé mille fois que si nous poursuivons ailleurs ce plaisir qui nous fuit chez elles,
c’est qu’elles n’étudient pas assez l’art de soutenir notre gout, de se renouveler a l’amour, de ranimer, pour ainsi dire, le
charme de leur possession, par celui de la variété.
La Comtesse, piquee5. – Donc elles doivent tout ?...
Le Comte, riant. – Et l’homme rien ? Changerons-nous la marche de la nature ? notre tache, a nous, fut de les obtenir ;
la leur...
La Comtesse. – La leur ?
Le Comte. – Est de nous retenir : on l’oublie trop.
La Comtesse. – Ce ne sera pas moi6.
Le Comte. – Ni moi.
Figaro, a part. – Ni moi.
Suzanne, a part. – Ni moi.
Le Comte prend la main de sa femme. – Il y a de l’écho ici ; parlons plus bas.
1 Il manque a la Comtesse d’avoir la main aussi belle
2 Prevention : préjugé.
3 Hymen : mariage.
4 Satiete : indifférence, dégout.
5 Piquee : vexée.
6 Ce ne sera pas moi qui l’oublierai.
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Dorante, Clarice, Lucrece, Isabelle, Cliton
Dorante
C’est l’e et du malheur qui partout m’accompagne :
Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne, 155 C’est-a-dire, du moins1 depuis un an entier,
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier, Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades, Vous
n’avez que de moi recu des sérénades2, Et je n’ai pu trouver que cette occasion
160 A vous entretenir de mon a ection. Clarice
Quoi, vous avez donc vu l’Allemagne, et la guerre ?
Dorante
Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.
Que lui va-t-il conter ?
Cliton
Dorante
Et durant ces quatre ans Il ne s’est fait combats, ni sieges importants,
165 Nos armes n’ont jamais remporté de victoire, Ou cette main3 n’ait eu bonne part a la gloire, Et meme la
Gazette4 a souvent divulgué...
1. Du moins : au moins. 2. Serenades : concerts nocturnes joués. 3. C’est la main qui tient l’épée, et donc
qui combat. 4. La Gazette : premier journal d’information francais, fondé en 1631.
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Acte I, scene 3 — Le premier mensonge
Cliton, le tirant par la basque5. Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez6 ?
Dorante Cliton
Dorante
Tais-toi, misérable.
Cliton
170 Vous venez de Poitiers, ou je me donne au Diable, Vous en revintes hier.
Dorante, a Cliton. Te tairas-tu, maraud7 ?
Mon nom dans nos succes s’était mis assez haut Pour faire quelque bruit8, sans beaucoup d’injustice, Et je
suivrais encore un si noble exercice9,
175 N’était que l’autre hiver faisant ici ma Cour10, Je vous vis, et je fus retenu par l’amour. Attaqué par vos
yeux, je leur rendis les armes, Je me s prisonnier de tant d’aimables charmes, Je leur livrai mon ame, et ce
cœur généreux11
180 Des ce premier moment oublia tout pour eux.
5. Basque : morceau de tissu en bas d’une veste.
6. Vous extravaguez : vous délirez.
7. Maraud : insulte exprimant du mépris pour un homme inférieur.
8. Pour faire quelque bruit : pour attribuer a Dorante une bonne réputation.
9. Je serais encore en train de faire la guerre.
Tais-toi.
Vous revez, dis-je, ou...
A Clarice.
1 . Faisant ici ma Cour : cherchant a obtenir les faveurs du roi. Pendant l’hiver, les opérations militaires
sont suspendues et les jeunes nobles reviennent a la Cour.
11. Genereux : courageux.
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Acte I, scene 3 — Le premier mensonge
Vaincre dans les combats, commander dans l’Armée, De mille exploits fameux en er ma renommée, Et tous
ces nobles soins qui m’avaient su ravir, Céderent aussitot a ceux de vous servir.