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Memoires-Historiques Extrait

Les Mémoires historiques de Sima Qian, considéré comme le chef-d'œuvre de l'historiographie chinoise, retracent l'histoire de la Chine depuis ses origines jusqu'à son époque. Sima Qian, né en 145 avant J.-C., a surmonté des épreuves personnelles pour rédiger cet ouvrage monumental, qui se divise en plusieurs sections, incluant des biographies de personnages célèbres et des traités sur divers sujets. Son travail a établi des bases pour l'historiographie en Chine, en intégrant des perspectives variées et en cherchant à séparer les faits de ses opinions personnelles.

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Memoires-Historiques Extrait

Les Mémoires historiques de Sima Qian, considéré comme le chef-d'œuvre de l'historiographie chinoise, retracent l'histoire de la Chine depuis ses origines jusqu'à son époque. Sima Qian, né en 145 avant J.-C., a surmonté des épreuves personnelles pour rédiger cet ouvrage monumental, qui se divise en plusieurs sections, incluant des biographies de personnages célèbres et des traités sur divers sujets. Son travail a établi des bases pour l'historiographie en Chine, en intégrant des perspectives variées et en cherchant à séparer les faits de ses opinions personnelles.

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SIMA QIAN

Vies de Chinois illustres


Traduit du chinois et présenté
par Jacques Pimpaneau

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SOMMAIRE

Introduction .................................................................... 7

Biographie de Boyi .................................................... 35


Biographie de Guan Zhong et Yan Zi .............. 40
Biographie de Sun Zi ................................................ 47
Biographie de Wu Zixu ........................................... 54
Biographie de Shang Yang .................................... 64
Biographie de Feng Huan ...................................... 79
Biographie du seigneur de Pingyuan
et de Yu Qing ........................................................... 87
Biographie de Lian Po et de Lin Xiangru ..... 105
Biographie de Lü Buwei ......................................... 116
Biographie d’un assassin, Yu Rang .................. 126
Biographie de Ji Bu ................................................... 130
Biographie du général Li Guang ........................ 137
Biographie de Guo Xie,
chevalier redresseur de torts ............................ 153
Biographies de bouffons ......................................... 158

Caractères chinois des noms de personnes ....... 165

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INTRODUCTION

Les Mémoires historiques (Shi ji) de Sima


Qian sont considérés comme le plus célèbre livre
d’histoire chinois et un des chefs-d’œuvre de la
littérature. Certains passages sont connus de tous
les Chinois, car ils figurent dans les manuels de
classe.
Sima Qian, dont le prénom social était Zizhang,
naquit en 145 avant J.-C. dans la maison familiale,
située dans le district de Hancheng, dans l’actuelle
province du Shaanxi. Il vécut sous l’empereur Wudi
(141-87 av. J.-C.), qui eut un long règne de
cinquante-trois ans et fut un des plus grands souve-
rains chinois. Son père, Sima Tan, fut nommé anna-
liste de la cour (taishiling), charge consistant à noter
les phénomènes célestes et leur influence tout
autant que les événements humains, et qui était
donc celle d’un astrologue tout autant que d’un
annaliste. Sa famille le suivit et s’installa à Maoling,
dans les environs de la capitale Chang’an. Sima
Qian, dès l’âge de dix ans, aurait été capable de lire
les livres anciens. A vingt ans, il compléta son
éducation en voyageant dans les provinces du
Jiangsu, Anhui, Zhejiang, Hunan, Henan. Plus tard,

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il fut chargé d’une mission d’inspection dans le
Sud-Ouest ; il alla jusqu’à Kunming, dans les
régions que les armées impériales venaient de
soumettre. Il visita aussi, notamment pour accom-
pagner l’empereur au mont Taishan, la province du
Shandong, qu’avaient occupée dans l’antiquité les
royaumes importants de Lu et de Qi et où Confucius
avait vécu. Il fit donc des études de terrain, comme
disent aujourd’hui les ethnologues, dans une très
large partie de l’empire, à l’exception des provinces
actuelles du Fujian et du Guangdong, encore consi-
dérées commes des territoires à moitié barbares.
En 110 avant J.-C., son père décéda et, après
une période de deuil de trois ans, il lui succéda au
poste d’annaliste, ce qui lui donna accès à la
bibliothèque et aux archives du palais. Il avait
alors trente-huit ans. A quarante-deux ans, il consi-
déra qu’il avait accumulé assez de documentation
pour se mettre à rédiger son ouvrage, qui reprenait
un projet de son père et que celui-ci avait sans
doute déjà commencé. Mais en 99 avant J.-C.,
Sima Qian fut victime d’une injustice tragique. Le
général Li Ling avait été envoyé combattre les
Xiongnu, population de nomades qui vivaient au
nord de la Chine et ne cessaient de faire des
razzias ; mais il se rendit à l’ennemi après s’être
vaillamment battu contre des forces bien supé-
rieures. Furieux de cette reddition, l’empereur fit
exécuter la famille du traître 1. Sima Qian, pour
avoir défendu la réputation du général Li Ling, fut
mis en prison et condamné à la castration. Le
1. Cf. la fin de la biographie de Li Guang, p. 151.

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Introduction
châtiment semble bien sévère pour avoir rappelé
les mérites d’un grand soldat ; mais son interven-
tion fut interprétée comme une attaque indirecte
contre Li Guangli, frère de la concubine préférée
de l’empereur et général en chef de l’expédition,
qui n’était pas allé au secours de son subordonné.
Sima Qian continua d’écrire en prison. En 96
avant J.-C., il bénéficia d’une amnistie et l’empe-
reur le prit comme secrétaire privé, poste hiérar-
chiquement plus élevé que celui d’annaliste, mais
peu honorable, car réservé à des eunuques. En 91,
à cinquante-cinq ans, il acheva ses Mémoires
historiques. Ensuite, on ne sait plus rien sur lui, et
même la date de sa mort reste ignorée.

Sima Qian n’est pas le premier historien


chinois. Dès l’antiquité, les différents royaumes,
devenus plus ou moins indépendants du pouvoir
impérial, faisaient noter les entretiens et
discours, ainsi que les événements importants,
et des annalistes constituaient ainsi des archives.
Mais en 213 avant J.-C., sous l’empereur Qin
Shi Huangdi, l’ordre fut donné par le ministre
Li Si de détruire presque tous les écrits anté-
rieurs, ce qui priva Sima Qian d’un grand
nombre de documents. Celui-ci n’avait donc à
sa disposition que les archives de 220 à son
époque. Ceci explique la disproportion de son
œuvre : moins de la moitié couvre près de vingt
siècles et plus de la moitié les deux cents
dernières années. De l’antiquité n’étaient
conservés, outre les relations et discours très

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anciens du Livre des documents (Shang shu),
que les ouvrages historiques suivants :
— Printemps et Automnes (Chunqiu), prin-
temps et automnes signifiant « année », car à l’ori-
gine il n’y aurait eu que deux saisons. C’est une
chronique fort sèche du royaume de Lu couvrant
la période qui va de 722 à 481 avant J.-C. ; la
rédaction en était attribuée à Confucius. Y étaient
adjoints deux commentaires, dont celui de Zuo
Qiuming, le Commentaire de Zuo (Zuo zhuan),
beaucoup plus détaillé, qui reproduisait discours
et entretiens et relatait aussi ce qui se passait à la
même époque dans les autres royaumes 1.
— Les Dits des royaumes (Guo yu), qui auraient
été également écrits par Zuo Qiuming et qui
reprennent l’histoire de la même période que le
Zuozhuan, mais en classant les événements par
royaumes 2.
— Politiques des Royaumes combattants (Zhan
guo ce), qui font suite aux Dits des royaumes
jusqu’à la réunification de l’empire par Qin Shi
Huangdi en 220 avant J.-C., et dont la rédaction
que nous possédons est tardive ; elle est due à Liu
Xiang (77-6 ou 7 av. J.-C.).
Les Mémoires historiques retracent l’histoire
de la Chine depuis les origines, depuis l’empereur
Jaune (Huangdi), plus ou moins mythique, jusqu’à
l’époque où vécut Sima Qian. Le livre est divisé
en cinq grandes parties :
1. Le Chunqiu et le Zuo zhuan ont été traduits en français par
Couvreur, Mission Catholique, Hojianfu, 1914.
2. Les Dits des royaumes ont été traduits en français par R. Mathieu
et alii, idhec, Collège de France, Paris, 1999.

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Introduction
1. Une histoire des empereurs (benji), où Sima
Qian donne leur ordre de succession, mais, par
souci d’exactitude et faute de renseignements
fiables, sans indiquer de date pour ceux qui
précèdent 842 avant J.-C.
2. Des tableaux chronologiques (nianbiao), par
années et même par mois, de ce qui était rigoureu-
sement datable, c’est-à-dire l’histoire de la dynastie
Qin (220-211), fondée par Qin Shi Huangdi, la vie
de Xiang Yu, qui domina ensuite la Chine et s’op-
posa à Liu Bang avant que celui-ci ne parvienne à
fonder la dynastie Han en 206 ; puis, après un texte
sur l’affaiblissement du pouvoir impérial sous l’an-
tiquité et l’émergence de royaumes indépendants,
les listes chronologiques des fiefs et des personnes
anoblies sous la dynastie Han, soit parce qu’elles
faisaient partie de la famille impériale, soit à cause
de leurs mérites.
3. Huit traités (shu), qui rassemblent des
données concernant surtout la dynastie Han. Y
sont traités les sujets suivants :
a) les rites ;
b) la musique ;
c) les lois de l’harmonie musicale et leurs
correspondances dans la nature et les affaires
humaines ;
d) l’astronomie avec l’influence sur la vie de
l’étoile polaire et des étoiles qui l’entourent, des
constellations des quatre orients, des cinq planètes
(Jupiter, Mars, Saturne, Vénus et Mercure), du
Soleil, de la Lune, de divers corps célestes, des
nuages et vapeurs ;

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e) les sacrifices feng au Ciel et shan à la
Terre, où Sima Qian rappelle les anciens sacri-
fices aux dieux et les présages qui les ont
motivés avant d’en venir au rétablissement des
sacrifices sur le mont Taishan par l’empereur
Wudi et aux expéditions maritimes vers l’est
pour essayer d’atteindre les îles où auraient
vécu les immortels ;
f) les canaux pour l’aménagement du cours du
fleuve Jaune et permettre transport et irrigation ;
g) le commerce et les finances, où Sima Qian
traite principalement du coût des conquêtes en
Asie centrale et dans le Sud-Ouest et des mesures
commerciales et financières prises pour y subvenir.
4. Les Maisons héréditaires (Shi jia) où sont
successivement examinées les seigneuries qui,
sous la dynastie des Zhou Postérieurs (770-220),
étaient devenues des royaumes pratiquement indé-
pendants et luttant entre eux, jusqu’à ce que l’un
d’eux, celui de Qin, les annexe tous et réunifie
l’empire. C’est dans cette partie que figure la
biographie de Confucius, car, s’il n’avait jamais
régné, Sima Qian reprenait l’idée qu’il avait régné
par sa pensée.
5. Les Biographies d’hommes célèbres (Lie
zhuan) : certains personnages ont droit à une
biographie individuelle ; d’autres sont regroupés
par deux pour permettre des parallèles entre eux.
A la fin se trouvent des chapitres concernant une
même catégorie de personnes : les lettrés, les fonc-
tionnaires trop sévères, les chevaliers redresseurs
de torts, les courtisans, les bouffons, les devins,

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Introduction
les spécialistes des prédictions par les écailles de
tortue et l’achillée, les commerçants. Cette partie
contient aussi des chapitres sur des Etats voisins
de la Chine, et Sima Qian fut le premier historien
à parler de pays étrangers. L’ouvrage se conclut
par une postface de l’auteur 1.
A la fin des chapitres, il donne souvent son
avis personnel (ou celui de son père ?) en
commençant par la phrase « l’historien dit ». Ce
souci d’objectivité qui consiste à séparer ses
opinions des faits proprement dits ne doit pas
faire oublier les limites de Sima Qian. Pour lui,
le travail d’historien consiste souvent à simple-
ment citer des textes anciens et des archives, à
donner des listes de personnages et de titres, et
on peut donc regretter un manque de synthèse
dans toute la partie chronologique. Mais il faut
aussi reconnaître qu’il respecte le critère de
vraisemblance, qu’il a essayé, dans les tableaux
chronologiques, de remettre de l’ordre dans des
informations fort diverses et qu’il a dû s’ap-
puyer, outre les documents livresques, sur ce
qu’il a pu apprendre lors de ses voyages d’études
réalisés pendant sa jeunesse. Une autre critique
qui lui fut faite est, pour la partie la plus
ancienne, d’avoir considéré la mythologie
seulement comme une transmission orale de
faits historiques déformés, de n’avoir pas su la
lire en tant que mythologie, mais, en évhémé-
riste, de n’y avoir vu que de l’histoire enfermée
dans une cangue d’élucubrations.
1. Cf. l'extrait p. 21 sq.

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Mais le grand mérite de Sima Qian se situe dans
la conception générale de l’ouvrage. Il a tenté une
histoire totale en adoptant plusieurs angles de vue :
celui de l’histoire chronologique des souverains, ce
que nous appelons « l’histoire des rois » ; celui du
rôle joué par des seigneurs et personnages impor-
tants ; dans les traités, celui des données sociales,
géographiques et culturelles qui transcendent le
déroulement temporel ; et, dans les biographies,
celui d’un panorama des différents types sociaux.
Confucianiste et contem­porain de l’époque où a
débuté le gouvernement des lettrés, où a commencé
le recrutement des dignitaires et fonctionnaires par
un système d’examens et non plus par un choix
parmi les familles nobles, il avait une idée de la
société beaucoup plus large que celle qui avait
prévalu dans l’antiquité et il nous donne, par des
exemples remarquablement choisis, un tableau de
la société qui va de l’assassin au général, du bouffon
au poète et qui inclut les marginaux.
Son livre, d’abord intitulé Livre de l’historien
(Taishigong shu), puis, à partir de la dynastie Sui
(581-618), Mémoires historiques (Shi ji), ne
semble avoir connu sous les Han qu’une circula-
tion réduite, sans doute parce qu’il était peu
apprécié d’une dynastie dont il parlait sans
ambages. Mais, par la suite, il eut une influence
considérable. S’instaura en effet la coutume pour
chaque dynastie de confier à un lettré le soin de
s’entourer d’une équipe et, en utilisant les archives
de la dynastie précédente, de rédiger son histoire
sur le modèle des Mémoires historiques, avec des

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Introduction
adaptations, comme l’exclusion de la partie sur les
Familles héréditaires quand l’empire était unifié.
Ceci prévaudra de la dynastie des Han antérieurs
(206 av. J.-C.-23 ap. J.-C.), dont l’histoire fut
rédigée par Ban Gu, jusqu’à l’époque contempo-
raine. En effet, existe à Pékin une équipe chargée
de rédiger l’histoire de la dynastie Qing (1644-
1911), qui n’a encore publié qu’un « brouillon »
(Qing shi gao) et dont on attend la rédaction défi-
nitive. On possède maintenant les Vingt-Quatre
Histoires dynastiques (Er shi si shi), des Han aux
Ming. Ce nombre est supérieur à celui des dynas-
ties qui se sont succédé pour deux raisons :
plusieurs dynasties ont coexisté du iie au vie siècle
et certaines de ces histoires dynastiques, jugées
insuffisantes, ont été refaites, si bien qu’on en a
deux versions. C’est le cas par exemple pour la
dynastie Tang, dont on a l’Ancienne Histoire des
Tang (Jiu Tang shu) et la Nouvelle Histoire des
Tang (Xin Tang shu). L’influence de Sima Qian ne
se limite pas à ces histoires dynastiques, à ce qu’on
appelle « l’histoire officielle » (zheng shi) ; elle a
marqué tous les historiens postérieurs, en particu-
lier Sima Guang (1019-1086), qui reprendra le
même projet et écrira une histoire de Chine des
origines à son époque, le Miroir de l’histoire poli-
tique (Zi zhi tong jian).
Ce prestige de Sima Qian s’explique évidem-
ment par sa conception de l’histoire, mais aussi
par la langue qu’il a utilisée. Au lieu des phrases
parallèles et des expressions fleuries qui étaient
à la mode à son époque, il a préféré des phrases

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simples et directes, ce qui lui a valu d’être pris
comme modèle par Han Yu et Liu Zongyuan
quand, au début du ixe siècle, ils lancèrent le
mouvement du style ancien pour revenir à un
style simple et clair. Ceci ne veut pas dire que si
le sens général est toujours facile à comprendre
chez Sima Qian, pour qui a étudié le chinois clas-
sique, il n’y a pas d’expressions, de titres de
fonctionnaires, de noms de lieux ou de personnes
qui resteraient obscurs sans le travail de trois
commentateurs, Pei Yin (ve siècle), Sima Zhen
(viiie siècle) et Zhang Shoujie (737). D’où l’im-
portance de l’édition des Mémoires historiques
datant de 1596, qui inclut ces trois commentaires,
avant celle de Zhang Wenhu au milieu du
xixe siècle, qui y ajouta les variantes des éditions
antérieures.

Les Mémoires historiques sont aussi considérés


comme un des chefs-d’œuvre de la littérature,
pour leur style et aussi pour avoir rendu si vivants
les personnages qui y figurent. Sima Qian a su
choisir les événements les plus évocateurs et n’a
pas hésité, comme Thucydide, à reconstituer
dialogues et discours afin de faire ressortir la
mentalité des protagonistes. Ceci explique l’in-
fluence qu’il eut également en littérature, sur les
œuvres en chinois classique comme sur les romans
et pièces de théâtre de la littérature populaire.
Utiliser, comme Sima Qian dans ses biographies,
quelques anecdotes particulièrement parlantes au
lieu d’un long développement est un procédé que

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Introduction
l’on retrouve dans les « notes au fil du pinceau »
(biji xiaoshuo), genre important dans l’histoire
littéraire chinoise, et dans les récits classiques
comme ceux de la dynastie Tang ou ceux du Studio
des loisirs (Liaozhai zhi yi) de Pu Songling (1640-
1715). Plusieurs romans populaires historiques
reprennent simplement des passages des Mémoires
historiques. C’est en particulier le cas du plus inté-
ressant d’entre eux, l’Histoire des Zhou occiden-
taux (Dong Zhou lie guo zhi) de Yu Shaoyu. De
nombreuses pièces de théâtre, depuis celles de
l’époque Yuan (1279-1348) jusqu’à des opéras de
Pékin que l’on peut encore voir aujourd’hui, sont
tirées de passages de Sima Qian : pour citer
quelques exemples parmi les plus connus,
L’Orphelin de la famille Zhao (Zhao shi guer) de
Ji Junxiang, La Laveuse de soie (Wan sha ji) de
Liang Chenyu, sur l’histoire de Xishi envoyée
pervertir un roi ennemi, Mille Onces d’or (Qian
jin ji) de Shen Cai, sur la vie de Han Xin, qui aida
le fondateur de la dynastie Han, La Passe de Wen
shao (Wenshao guan), un des épisodes des aven-
tures de Wu Zixu, La Réconciliation du général
et du ministre (Jiang xiang he), dont on trouvera
l’histoire dans la biographie de Lian Po et Lin
Xiangru, ou encore L’Adieu à la concubine
(Bawang bie ji), que même le cinéma a rendu
célèbre.

Les Mémoires historiques ont acquis le pres-


tige des chefs-d’œuvre inattaquables, si bien que
la véracité de ce qui y est écrit n’a jamais été

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remise en question et, grâce aux manuels scolaires
comme aux romans et pièces qui en sont tirés, ce
qui y est rapporté fait partie du bagage culturel
commun d’une grande partie de la population.
Deux exemples sont toujours cités pour souligner
le respect de Sima Qian envers la vérité histo-
rique et son courage. A la chute de la dynastie
Qin en 206 avant J.-C., Xiang Yu fut le véritable
artisan du renversement de la tyrannie et Sima
Qian lui consacre un chapitre dans la partie
réservée aux empereurs, alors qu’il ne put
réunifer l’empire et que c’est son rival Liu Bang
qui fonda la dynastie Han, sous laquelle vivait
l’historien. L’autre exemple se situe à la mort de
Liu Bang. Son fils monta sur le trône sous le nom
d’empereur Huidi (195-188 av. J.-C.), mais Sima
Qian ne lui consacre pas de biographie parmi les
empereurs et, à la place, en réserve une à l’impé-
ratrice Lü parce que c’est elle qui exerça le
pouvoir à l’époque. Il raconte comment elle
assassina le fils d’une concubine de son mari, fit
couper les mains et les pieds de cette rivale, lui
fit crever les yeux, puis la fit jeter dans une
porcherie en décrétant qu’elle était une truie.
Quelques jours plus tard, elle convoqua son fils
pour qu’il vienne voir la truie. A cette vue, l’em-
pereur Huidi s’aperçut que c’était la concubine
Qi, il pleura et il en tomba malade sans pouvoir
se lever pendant plus d’un an. Il demanda à voir
l’impératrice douairière et lui dit : « Ce que vous
avez fait est inhumain. Je suis votre fils, mais en
fin de compte je suis dans l’incapacité de

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Introduction
gouverner l’empire. » Il est indéniable que Sima
Qian n’a jamais hésité à dénoncer les erreurs et
turpitudes des puissants, même quand il s’agis-
sait de ses contemporains. Cela dénote une inté-
grité exemplaire, mais aussi une relative liberté
d’expression, même sous un gouvernement auto-
cratique comme celui des Han ; Sima Qian ne fut
pas condamné pour ce qu’il avait écrit. Ce sera
impensable plus tard, sous les dynasties Ming et
Qing, quand prévaudra le néo-confucianisme de
Zhu Xi, idéologie officielle imposée par l’Etat.
Pourtant, il y a un cas troublant. Dans la partie
sur les Maisons héréditaires, à propos du royaume
de Jin, puis plus loin du royaume de Zhao, Sima
Qian raconte la tragédie de « l’orphelin de la
famille Zhao ». Cette histoire est devenue si
célèbre qu’elle a notamment inspiré la pièce de Ji
Junxiang, qui, traduite en Occident par le Père
Prémare au xviiie siècle, fut adaptée (très libre-
ment) par Voltaire dans L’Orphelin de la Chine et
par Cimarosa dans son opéra Eroe Cinese. D’après
les Mémoires historiques, tout est dû à la perver-
sion du roi de Jin et de son ministre Tu Angu.
Celui-ci fait exterminer la famille Zhao à l’excep-
tion de la belle-fille, car celle-ci est la sœur du roi.
Ce n’est qu’après le massacre que la jeune femme
donne naissance à un fils. Tu Angu veut le tuer à
son tour, mais deux fidèles de la famille Zhao se
sacrifient pour cacher l’enfant et l’élever. Celui-ci,
devenu grand, venge sa famille et tue Tu Angu.
C’est donc une histoire morale s’il en est, où la
mère de l’enfant est l’innocente victime d’une

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tragédie. Or, cet événement est également relaté
dans le Zuo zhuan sous l’année 586 avant J.-C.,
mais complètement différemment. La sœur du roi,
selon cet ouvrage, avait en effet épousé le fils du
premier ministre Zhao Dun, mais avait aussi pris
comme amant l’oncle de son mari, le frère du
premier ministre. La famille Zhao, pour éviter le
scandale, exila l’oncle coupable. La jeune femme,
furieuse que l’on ait éloigné son amant, accusa
devant le roi sa belle-famille de comploter une
rébellion. Le roi crut sa sœur et fit exécuter la
famille Zhao. Toutefois, la femme, qui avait un
fils, le protégea et l’emmena vivre avec elle au
palais royal. Quand ce fils fut adulte, le général
Han Jue, qui figure aussi dans les Mémoires histo-
riques, proposa au roi de rendre à cet héritier le
fief de la famille Zhao en raison des services
rendus par ses ancêtres, ce que le roi accepta. Nous
avons donc ici un drame que l’on pourrait qualifier
de shakespearien ou de racinien, bien différent de
ce que raconte Sima Qian. Or celui-ci, s’il a pu
entendre la version qu’il rapporte et s’il ne l’a pas
inventée, connaissait celle du Zuo zhuan, et l’a
donc délibérément écartée. Etrange pour un histo-
rien ? Pas du tout si l’on se rappelle l’idée que
Sima Qian se faisait de l’histoire et qu’il explique
dans sa postface. Dans ce texte, après avoir rendu
hommage à ce qu’il devait à son père, il se compare
carrément à Confucius, le philosophe qu’il classe
parmi les seigneurs et à qui, suivant la tradition, il
attribue la rédaction du Chunqiu, cet ouvrage
historique érigé en Classique.

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