Alger, 01/02/2025
Karima Benrabah, Consultante et Gérante du Cabinet des experts « CIExpert »
L'Algérie a fait de l'autosuffisance en maïs, orge et blé dur une priorité nationale, dans le cadre
d'une stratégie globale visant à réduire sa dépendance aux importations et à renforcer sa
souveraineté alimentaire. Cette orientation, mise en avant par le président Abdelmadjid
Tebboune, repose sur plusieurs axes stratégiques, notamment l'expansion des surfaces
cultivables, l'optimisation des ressources hydriques et l'introduction de techniques agricoles
modernes.
Pour atteindre cet objectif ambitieux, le gouvernement a intensifié ses efforts en mettant en
place un ensemble de mesures incitatives destinées à encourager les investisseurs et les
agriculteurs à s'engager dans la production de ces cultures stratégiques. Des facilités d'accès
au foncier agricole, à travers des concessions à long terme, ainsi qu'une politique de soutien
financier et technique, ont été instaurées. Par ailleurs, la mobilisation des ressources en eau,
notamment grâce à l'exploitation des nappes souterraines et au développement de systèmes
d'irrigation performants, constitue un levier essentiel pour la réussite de cette stratégie.
Dans cette dynamique, l'intégration des nouvelles technologies agricoles, telles que l'irrigation
de précision et l'utilisation de semences améliorées, permet d'augmenter significativement les
rendements tout en préservant les ressources naturelles. En parallèle, la formation et
l'accompagnement des agriculteurs jouent un rôle crucial dans la modernisation du secteur et
l'adoption des meilleures pratiques agricoles.
En dépit de ces avancées, certains défis persistent, notamment en matière
d'approvisionnement en intrants agricoles, de maîtrise des coûts de production et d'adaptation
aux aléas climatiques. Néanmoins, les initiatives mises en place et la volonté politique affichée
traduisent une détermination ferme à atteindre l'autosuffisance en maïs, orge et blé dur,
contribuant ainsi à assurer une sécurité alimentaire durable pour le pays.
Au cours des dernières années, l’Algérie a considérablement renforcé son dispositif de
régulation du marché des produits de large consommation, en mettant en place des mesures
visant à assurer un approvisionnement stable et à lutter contre les déséquilibres conjoncturels.
Toutefois, la consolidation de ces avancées nécessitera une approche intégrée combinant
anticipation, transparence et modernisation des circuits de distribution.
1. Quelles sont, selon vous, les avancées les plus significatives réalisées ces
dernières années en matière de régulation du marché des produits de large
consommation, et dans quelle mesure ces efforts ont-ils permis de prévenir les
tensions observées par le passé ?
L’une des avancées les plus notables réside dans la mise en place de mécanismes de suivi et
d’anticipation des tensions sur les produits stratégiques. Par exemple, la régulation des
importations et la constitution de stocks stratégiques de céréales et de lait en poudre ont
permis d’amortir les fluctuations des prix sur les marchés internationaux. Selon les données
officielles, les capacités de stockage des produits de base ont été renforcées, atteignant près
de 2,5 millions de tonnes pour les céréales en 2023, contre 1,8 million de tonnes en 2020. Par
ailleurs, la mise en œuvre de la loi de 2021 sur la lutte contre la spéculation illégale a permis
d’intensifier les contrôles et de mieux encadrer la formation des prix, réduisant ainsi les
distorsions causées par les réseaux informels.
2. Durant le mois sacré de Ramadan, où la consommation atteint son pic, les
autorités mettent en place des mesures exceptionnelles pour stabiliser le marché.
Peut-on dire aujourd’hui que ces dispositifs sont suffisamment anticipés et
efficaces pour répondre aux besoins des citoyens sans perturbation majeure ?
Le mois sacré de Ramadan constitue un défi majeur en matière d’approvisionnement, avec
une augmentation moyenne de 30 à 40 % de la consommation de certains produits
alimentaires. Afin d’éviter les pénuries et les hausses brutales des prix, les autorités ont
renforcé le dispositif de suivi en amont, notamment à travers la mobilisation des stocks publics
et la multiplication des points de vente directs. L’efficacité de ces mesures s’est traduite par
une meilleure stabilité des prix pour certains produits sensibles en 2024 par rapport aux années
précédentes. Toutefois, il reste essentiel de poursuivre l’effort d’anticipation, notamment en
améliorant la chaîne logistique et en encourageant la production locale pour réduire la
dépendance aux importations.
3. La lutte contre la spéculation et les réseaux informels a été un axe central des
réformes récentes. Comment appréciez-vous l’impact des actions entreprises pour
limiter ces pratiques, et quels ajustements pourraient encore être envisagés ?
L’économie informelle représente environ 40 % du PIB algérien, ce qui en fait un facteur clé
dans la volatilité des marchés. Les actions engagées pour lutter contre la spéculation ont eu
un impact notable, avec plus de 2 500 infractions liées à la spéculation enregistrées et
sanctionnées en 2023. De plus, la traçabilité des produits, notamment via l’obligation de
facturation et le développement des paiements électroniques, a contribué à réduire les circuits
parallèles. Cependant, pour une efficacité accrue, un renforcement des capacités d’inspection
et un meilleur accès au financement pour les acteurs du secteur formel sont nécessaires afin
d’inciter à une transition vers une économie plus régulée.
4. Au-delà des mesures conjoncturelles, comment voyez-vous l’évolution
du marché algérien à moyen et long terme ? Quels leviers prioritaires l’État
devrait-il activer pour renforcer durablement la disponibilité et l’accessibilité
des produits de base ?
L’évolution du marché algérien à moyen et long terme repose sur une transformation
structurelle visant à garantir une stabilité durable des prix, une sécurisation des
approvisionnements, et une réduction de la dépendance aux importations. Entre 2025 et 2035,
plusieurs leviers stratégiques devront être activés pour renforcer durablement la disponibilité
et l’accessibilité des produits de base.
a) Renforcement des infrastructures de stockage et de logistique
Objectif : Accroître la capacité de stockage pour réduire les tensions sur le marché et stabiliser
les prix.
L’Algérie dispose actuellement d’une capacité de stockage céréalière d’environ 2,5 millions de
tonnes, alors que les besoins nationaux dépassent 10 millions de tonnes/an. L’augmentation
de ces capacités à 5 millions de tonnes d’ici 2030 permettrait de mieux absorber les fluctuations
des prix internationaux et d’améliorer la sécurité alimentaire. Le stockage frigorifique des
produits périssables reste insuffisant. Aujourd’hui, moins de 20 % des fruits et légumes
bénéficient d’une conservation adaptée, entraînant des pertes post-récolte estimées à 30 %
de la production nationale. Un plan d’investissement ciblé dans les chambres froides et les
entrepôts modernes permettrait d’éviter ces pertes et de stabiliser les prix sur toute l’année.
Le développement de marchés de gros modernisés et digitalisés permettrait une régulation
plus efficace de l’offre et de la demande, en réduisant le rôle des intermédiaires spéculatifs
qui captent jusqu’à 50 % des marges sur certains produits alimentaires.
b) Accélération de l’autosuffisance alimentaire
Objectif : Réduire la dépendance aux importations et sécuriser l’approvisionnement national.
Blé : L’Algérie importe chaque année 6 à 7 millions de tonnes de blé tendre, ce qui représente
un coût annuel de 1,5 à 2 milliards USD. L’extension des surfaces cultivables et l’optimisation
des rendements (actuellement 1,8 tonne/ha, contre 5 tonnes/ha en Europe) permettraient de
réduire cette dépendance à moins de 50 % d’ici 2030. Légumineuses : L’Algérie importe plus
de 70 % de ses besoins en lentilles, pois chiches et fèves. Une politique d’incitation aux cultures
stratégiques via des subventions ciblées et des crédits bonifiés permettrait d’atteindre une
couverture locale de 60 % d’ici 2030. Lait : La filière laitière souffre d’une dépendance
chronique aux importations de poudre de lait (environ 1,5 milliard USD/an). Le développement
de fermes modernes intégrées, combiné à des subventions sur l’alimentation animale, pourrait
permettre de doubler la production nationale de lait cru d’ici 2035.
c) Digitalisation et régulation des circuits de distribution
Objectif : Rendre le marché plus transparent et réduire la spéculation.
Aujourd’hui, plus de 50 % des échanges commerciaux en Algérie s’effectuent dans le secteur
informel, rendant la régulation des prix difficile. L’obligation de facturation numérique et le
paiement électronique pourraient réduire l’informalité de 20 % d’ici 2027. La création d’une
plateforme nationale de suivi des stocks permettrait d’anticiper les pénuries et de coordonner
les importations stratégiques avec une précision accrue, réduisant ainsi les hausses soudaines
des prix de 30 à 40 %. L’implémentation de marchés en ligne réglementés pour les produits
agricoles assurerait une meilleure transparence des prix et permettrait aux producteurs de
vendre directement aux détaillants, limitant le rôle des intermédiaires spéculatifs.
d) Structuration et formalisation du marché
Objectif : Réduire l’économie informelle et améliorer l’accès au financement.
Plus de 60 % des petits commerçants et 75 % des agriculteurs opèrent en dehors du cadre
fiscal et financier officiel. La mise en place d’un cadre fiscal simplifié avec une imposition
progressive et des incitations à la formalisation pourrait réduire le commerce informel de 30
% d’ici 2030. Le développement du crédit agricole moderne permettrait d’augmenter le
financement du secteur agricole, qui représente actuellement moins de 4 % du total des crédits
bancaires, contre 15 à 20 % dans les pays voisins. L’intégration progressive des coopératives
agricoles et commerciales dans des chaînes de valeur structurées favoriserait l’exportation des
produits algériens vers l’Afrique et l’Europe, générant de nouvelles sources de revenus.
e) Planification stratégique de la production et normalisation du marché
Pour assurer une régulation efficace du marché et éviter les déséquilibres entre l'offre et la
demande, il est essentiel de mettre en place une planification nationale de la production
agricole et industrielle. Cela implique :
Des prévisions annuelles et pluriannuelles de production basées sur la consommation
nationale et les capacités locales. Par exemple, une planification ciblée pourrait réduire de 30
% la volatilité des prix des céréales et légumes d’ici 2030.
La mise en place d’un observatoire des marchés, utilisant l'intelligence artificielle et le big
data pour ajuster les volumes de production et anticiper les périodes de tension.
L’intégration des producteurs dans des filières organisées, avec des contrats de production et
des prix de référence pour éviter les excès de spéculation, est essentielle. Actuellement,
moins de 10 % des agriculteurs bénéficient de tels contrats en Algérie. Notre objectif est
d'atteindre un taux de 60 % d'ici 2030, ce qui permettrait de structurer davantage le marché
et de stabiliser les prix tout en protégeant les intérêts des producteurs.
La régulation des importations et la gestion des stocks stratégiques jouent un rôle crucial dans
la stabilité des prix et la prévention des perturbations sur le marché national. La fixation de
quotas permet de limiter la quantité de certains produits importés, ce qui aide à contrôler
l'offre sur le marché national, à réduire la dépendance aux importations et à protéger les
producteurs locaux en évitant une concurrence excessive avec les produits étrangers.
Parallèlement, la mise en place de réserves stratégiques de produits de base, tels que les
céréales et autres produits alimentaires essentiels, garantit un approvisionnement stable en
période de crise ou de fluctuation des prix, prévenant ainsi les pénuries. En intervenant sur le
marché grâce à l'utilisation des quotas d'importation et des stocks stratégiques, le
gouvernement peut lisser les fluctuations des prix, maintenant des niveaux plus stables pour
les consommateurs et évitant les hausses ou baisses brusques qui pourraient perturber le
marché. De plus, l'utilisation de technologies avancées comme le big data au sein d'un
observatoire des marchés permet de surveiller en temps réel les dynamiques du marché,
d'anticiper les périodes de tension, et d'ajuster les volumes de production et d'importation en
conséquence. Cela améliore la capacité de réaction des autorités face aux fluctuations du
marché et optimise la gestion des stocks et des importations pour mieux répondre aux besoins
nationaux. En somme, cette approche intégrée vise à créer un environnement économique
plus stable et prévisible, protégeant ainsi les consommateurs et les producteurs locaux tout
en assurant la sécurité alimentaire du pays.
Et en fin, Le développement de pôles agro-industriels spécialisés, qui permettraient de
structurer l’ensemble de la chaîne de production et d’améliorer la compétitivité du marché
local.
Une telle approche garantirait un marché plus transparent, moins soumis aux aléas
conjoncturels et mieux intégré aux normes internationales, tout en réduisant la dépendance
de l’Algérie aux importations.
Conclusion
l'Algérie possède un fort potentiel pour construire un marché plus résilient, mais cela
nécessitera des investissements stratégiques et des réformes profondes. En renforçant les
infrastructures, en accélérant l'autosuffisance alimentaire, en digitalisant les transactions et en
structurant le marché, le pays pourrait réduire sa dépendance aux importations, stabiliser les
prix des produits de base et améliorer la sécurité alimentaire pour l'ensemble de la population.