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L'abîme : Roman de Collins et Dickens

L'ouvrage 'L'abîme' de Wilkie Collins et Charles Dickens explore les thèmes de la maternité et du désespoir à travers la rencontre entre une mère en détresse et une gardienne d'un hospice pour enfants. La mère cherche désespérément à retrouver son enfant confié à l'établissement, tandis que la gardienne, Sally, fait preuve de compassion et d'empathie. Le récit met en lumière les luttes émotionnelles des personnages et les obstacles sociaux qui les entourent.

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L'abîme : Roman de Collins et Dickens

L'ouvrage 'L'abîme' de Wilkie Collins et Charles Dickens explore les thèmes de la maternité et du désespoir à travers la rencontre entre une mère en détresse et une gardienne d'un hospice pour enfants. La mère cherche désespérément à retrouver son enfant confié à l'établissement, tandis que la gardienne, Sally, fait preuve de compassion et d'empathie. Le récit met en lumière les luttes émotionnelles des personnages et les obstacles sociaux qui les entourent.

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Charles Dickens – Wilkie Collins

L’abîme

BeQ
Wilkie Collins – Charles Dickens

L’abîme
Traduit de l’anglais par madame Judith.

La Bibliothèque électronique du Québec


Collection À tous les vents
Volume 70 : version 1.01

2
L’abîme

Édition de référence :
Wilkie Collins et Charles Dickens, L’abîme,
roman traduit de l’anglais par madame Judith, de
la Comédie Française, Librairie Hachette et Cie,
1918, Nouvelle édition.

3
Ouverture

Quel jour du mois et de l’année ? Le 13


novembre 1835. Quelle heure ? Dix heures du
soir sonnant à la grande horloge de Saint-Paul.
En même temps toutes les églises de la ville
ouvrent leurs gosiers de bronze et forcent leurs
voix. Quelques-unes ont inconsidérément
commencé de chanter avant la Cathédrale ;
d’autres n’y vont pas si vite et sont en retard de
quatre, de six coups sur la grosse cloche.
Cependant toutes se suivent d’assez près pour
laisser ensemble dans l’air une même résonance
longue et plaintive. On dirait que le père ailé qui
dévore ses enfants décrit une courbe
retentissante, avec sa faux gigantesque, au-dessus
de la Cité.
Quelle est cette cloche plus sourde et plus
triste que toutes les autres, plus proche aussi de
notre oreille ?... Ce soir-là elle retarde si fort que

4
ses vibrations persistent seules, longtemps après
que tout autre son s’est éteint dans l’air. C’est la
cloche de l’Hospice des Enfants Trouvés.
Jadis les enfants y étaient reçus sans enquête.
Un tour pratiqué dans la muraille s’ouvrait et se
refermait discrètement. Il n’en est plus ainsi
aujourd’hui. On prend des informations sur les
pauvres petits hôtes, on les reçoit par faveur des
mains de leurs mères. Ces malheureuses mères
doivent renoncer à les revoir, à les réclamer
même, et cela pour jamais !
Ce soir, la lune est dans son plein, la nuit est
assez douce. La journée n’a pourtant pas été
belle ; la boue épaissie par les larmes du
brouillard recouvre les rues d’une couche
noirâtre, et, certes, il faut, pour éviter l’atteinte
pénétrante, que la dame voilée qui se promène de
long en large soit bien et solidement chaussée.
Elle marche évitant la place des fiacres ; on la
voit s’arrêter de temps en temps dans l’ombre de
la partie occidentale de ce grand mur
quadrangulaire, le visage tourné vers une petite
porte dérobée. Au-dessus de sa tête se déploie le

5
ciel pur, éclairé par cette lune brillante, les
souillures du pavé s’étendent sous ses pas, et son
esprit est divisé entre des pensées bien
différentes, les unes presque heureuses, les autres
cruelles. Son cœur ne lui parle point le même
langage que l’expérience impitoyable ;
l’empreinte de ses pieds se succédant aux mêmes
places dans cette boue noire a fini par y tracer
comme un labyrinthe : ne serait-ce point là
l’image de sa vie, des obstacles que le hasard a
dressés devant elle, et du dédale inextricable où
ses fautes l’ont engagée ?
La porte dérobée s’ouvrit alors, et une jeune
femme sortit de l’Hospice.
La dame voilée se tint d’abord à l’écart,
observant de tous ses yeux. Ayant vu la porte se
refermer, elle se mit à suivre la jeune femme.
Elles traversèrent ainsi deux rues en silence.
La dame voilée, enfin, étendit la main vers celle
qu’elle suivait et la toucha. La jaune femme
s’arrêta, tout effrayée, et se retourna.
– Vous m’avez déjà touchée hier soir, s’écria-
t-elle, et, lorsque j’ai tourné la tête, vous avez

6
refusé de me parler. Pourquoi me suivez-vous
comme un fantôme ?
– Je n’ai pas refusé de vous parler, murmura la
dame. J’ai bien essayé de le faire ; mais alors je
n’ai pu...
– Que voulez-vous de moi ?... Je ne vous ai
jamais fait de mal ?
– Jamais.
– Je ne crois pas vous connaître ?
– Vous ne me connaissez pas.
– Que puis-je donc, pour vous être utile ?
– Il y a deux guinées dans ce papier. Acceptez
mon pauvre petit présent, et je vous le dirai.
La jeune femme, qui avait bien le plus honnête
visage du monde, rougit vivement.
– Je suis Sally, dit-elle. Dans ce grand
établissement, auquel j’appartiens, il n’y a pas
une grande personne ni un enfant qui n’ait
toujours une bonne parole pour Sally. On n’aurait
pas pris une si bonne opinion de moi, si l’on me
croyait capable de me vendre.

7
– Hélas ! fit la dame, je ne songe pas à vous
acheter. Je voulais seulement vous offrir une
légère récompense.
Avec fermeté, mais sans aigreur, Sally
repoussa la main qui lui présentait l’offrande.
– S’il y a quelque chose que je puisse faire
pour vous obliger, dit-elle, vous vous trompez en
pensant que je le ferai pour de l’argent. Que
désirez-vous ?
– Vous êtes l’une des gardiennes ou des
employées de l’Hospice. Je vous en ai vue sortir
hier et ce soir.
– Je suis Sally, madame ; je suis Sally.
– Votre visage annonce la patience et la
douceur, je suis sûre que les enfants s’attachent
tout de suite à vous.
– Pauvres chéris !... c’est vrai, madame.
La dame releva son voile. Elle n’était guère
moins jeune que Sally. Certes sa figure avait
quelque chose de bien plus aristocratique et
décelait une intelligence bien plus ouverte : mais
aussi comme elle était pâle et fatiguée !

8
– Je suis la malheureuse mère d’un enfant
confié à vos soins, balbutia-t-elle, et je veux vous
adresser une prière !...
Sally alors, touchée de la confiance que la
pauvre femme lui avait montrée en écartant son
voile, Sally, dont les actions étaient toujours
simples et pleines de bonté, replaça le voile sur ce
visage pâle et se mit à pleurer.
– Vous écouterez ma prière, lui dit la dame.
Vous ne serez point insensible aux angoisses
d’une infortunée qui vous supplie ?...
– Oh ! chère... bien chère... s’écria la bonne
Sally. Que faut-il vous dire ? Et que puis-je
faire ? Ne parlez pas de prière, au moins... Nos
prières ne doivent s’élever que vers notre Père à
tous : on n’en adresse point à une pauvre fille
comme moi. D’ailleurs je vais quitter l’Hospice ;
je n’y resterai plus que six mois, jusqu’à ce
qu’une autre jeune femme ait été mise au courant
de mon service et soit prête à me remplacer. Je
vais me marier, madame. Je ne serais pas sortie
ce soir si mon Dick... c’est celui que je dois
épouser... n’était malade. J’aiderai sa mère et sa

9
sœur à le veiller cette nuit. Ne vous affligez pas si
fort.
– Ah ! bonne Sally... chère Sally... vous êtes
pleine d’espérance, et depuis longtemps
l’espérance s’est éteinte devant mes yeux. La vie
s’offre à vous belle et paisible, vous deviendrez
une femme respectée et sans doute une tendre et
orgueilleuse mère. Vous êtes une femme aimante
et vivante... Et moi, il faut que je meure !...
Écoutez, écoutez-moi, je vous en prie.
– Mon Dieu ! s’écria Sally, que dois-je donc
faire ? Voyez comme vous vous servez de mes
propres paroles contre moi. Je vous ai dit que
j’étais sur le point de me marier, afin de vous
faire mieux comprendre que j’allais quitter cette
maison et que je ne pouvais vous être d’aucun
secours, pauvre femme !... Et vous voudriez à
présent me persuader que j’ai tort de me marier et
que je suis cruelle en refusant de vous servir. Ce
n’est pas bien !... Allons, est-ce que cela est bien,
madame ?
– Sally, ma bonne Sally, ce n’est point dans
l’avenir que je vous demande de m’aider, oh !

10
non, ce n’est pas dans l’avenir. Ma prière ne
regarde que le passé, je n’attends de vous que
deux mots.
– Là, s’écria Sally, voilà qui va de mal en pire.
Si je ne comprenais pas quels sont ces deux mots
que vous voulez savoir...
– Vous le comprenez, Sally. Quels sont les
noms que l’on a donnés à mon pauvre baby ?...
Quels sont ces noms ? Je ne vous en demande pas
davantage ; j’ai lu la règle de la maison. Il a été
baptisé dans la chapelle et enregistré dans le
grand-livre. C’était lundi soir... Comment l’a-t-on
appelé ?
Elle se mit à genoux devant Sally, – à genoux
dans la boue épaisse de cette petite rue déserte et
sans issue qui conduisait aux jardins de
l’Hospice ; elle se serait roulée sur le pavé dans la
véhémence et la folie de son désespoir, si la
bonne Sally ne l’eût relevée.
– Oh ! non... non !... s’écria cette chère fille,
vous me donnez envie de faire une bonne action.
Laissez-moi regarder encore votre jolie figure ;
mettez vos mains dans les miennes... Jurez-moi

11
que vous ne me demanderez rien de plus que ces
deux mots.
– Jamais... jamais je ne vous demanderai autre
chose.
– Et si je les dis, ces noms, vous n’en ferez pas
un mauvais usage ? Vous ne ferez pas tourner
cette révélation contre moi ?
– Jamais !... Jamais !...
– Walter Wilding.
La dame jeta sa tête sur le sein de la jeune
fille, la tint un moment embrassée, et murmura
une bénédiction fervente.
– Embrassez-le pour moi ! fit-elle.
Et elle disparut.

Quel jour du mois et de l’année ? Le premier


dimanche d’octobre 1847. Quelle heure à
Londres ? Une heure et demie de l’après-midi à
la grande horloge de Saint-Paul.

12
Aujourd’hui l’horloge de l’Hospice des
Enfants Trouvés marche de conserve avec celle
de la Cathédrale. Le service est fini dans la
chapelle et les enfants trouvés sont à dîner.
Il y a comme toujours beaucoup de monde à
ce dîner ; deux ou trois directeurs, des familles
entières de paroissiens, et quelques curieux. Un
doux soleil d’automne pénètre dans la salle. Ces
grandes fenêtres, ces murailles sombres sur
lesquelles les rayons vont se jouant, sont des
choses qu’Hogarth aimait à reproduire dans ses
tableaux.
Le réfectoire des filles (la division des filles
comprend aussi celle des plus jeunes enfants) est
le principal attrait de curiosité pour l’assistance.
Des valets d’une propreté rare glissent autour des
tables silencieuses. Les curieux vont et viennent à
leur guise et font tout bas entre eux plus d’un
commentaire sur la figure de ce numéro qui est
là-bas près de la fenêtre. C’est que beaucoup de
ces physionomies expansives ont un caractère qui
mérite de fixer l’attention. Il y a parmi les
assistants des visiteurs habituels qui connaissent

13
les hôtes du lieu. On les voit s’arrêter à une place
marquée, se pencher, et dire quelques mots à
l’oreille de l’un des enfants. Ce n’est point
médire que de remarquer en passant qu’ils
s’adressent surtout à ceux qui ont un joli visage...
Tout le monde circule, chuchote, s’anime, et la
monotonie de ces longues salles moroses en est
quelque peu rompue.
Une dame voilée, que personne
n’accompagne, s’avance au milieu de la foule.
On ne peut douter en la voyant qu’elle ne vienne
à l’Hospice pour la première fois. Sans doute la
curiosité ni l’occasion ne l’avaient jamais amenée
dans ce triste séjour, et ce spectacle semble la
troubler un peu. Elle fait le tour des tables, sa
démarche est incertaine, et son attitude
tremblante. Elle va, cherchant son chemin qu’elle
ne veut pas demander, elle arrive au réfectoire
des petits garçons. Pauvres petits, ils sont moins
recherchés que les filles ; point de visiteurs
autour d’eux : les yeux humides de la dame
voilée plongent dans la salle.
Justement, sur le seuil de la porte, se trouvait

14
une employée d’un certain âge, respectable
matrone, femme de charge, utile à tout. C’est à
elle que la dame s’adresse.
– Vous avez beaucoup de petits garçons ici ?
dit-elle. À quel âge les fait-on entrer dans le
monde ?... Se prennent-ils souvent de passion
pour la mer ?
Et puis d’une voix étouffée :
– Savez-vous lequel est Walter Wilding ?
La matrone sentit avec quelle ardeur brûlante
les yeux de l’étrangère s’attachaient sur les siens,
à travers le voile épais. Aussi baissa-t-elle la tête,
n’osant la regarder à son tour.
– Je sais lequel est Walter Wilding, dit-elle.
Mais mon devoir m’interdit de faire connaître
aux visiteurs le nom de nos enfants.
– Ne pouvez-vous seulement me le montrer
sans rien me dire ? répliqua la dame voilée.
Sa main allait en même temps chercher celle
de la femme et la serrait de toute sa force.
– Je vais passer autour des tables, dit tout bas
la matrone sans avoir l’air de s’adresser à la

15
visiteuse. Suivez-moi des yeux. Le petit garçon
près duquel je m’arrêterai et à qui je parlerai tout
à l’heure, ne sera pour vous qu’un étranger
comme tous les autres ; mais celui que je
toucherai en passant sera Walter Wilding. Ne me
dites plus rien et éloignez-vous.
La dame voilée obéit, avança de quelques pas
dans la salle, les yeux fixés sur la matrone.
Celle-ci, d’un air officiel et grave, marche en
dehors des tables en commençant par la gauche.
Elle suit la ligne entière, tourne, et revient à
l’intérieur des rangs et, jetant un regard furtif du
côté de la dame voilée, s’arrête auprès d’un
enfant, se baisse, et lui parle. L’enfant lève la tête
et répond. Elle l’écoute d’un air naturel, en
souriant, et pose en même temps sa main sur
l’épaule du petit garçon assis à droite. Tandis
qu’elle continue de causer avec l’autre, elle fait à
celui-ci quelques caresses sans lui rien dire ; puis
elle achève sa tournée le long des tables sans
toucher aucun autre enfant et sort de la salle.
Le dîner est fini. La dame voilée s’avance à
son tour, par le chemin indiqué, en dehors des

16
tables, en commençant par la gauche. Elle suit la
longue rangée extérieure, tourne, et revient sur
ses pas. Par bonheur pour elle, d’autres personnes
viennent d’entrer par hasard et sans but. Elle ne
se voit plus seule dans la salle ; et, moins
alarmée, elle relève son voile et, s’arrêtant devant
le petit garçon que la matrone a touché :
– Quel âge avez-vous ? dit-elle.
– Douze ans, madame, répond l’enfant étonné,
en levant ses beaux grands yeux vers elle.
– Êtes-vous heureux et content ?
– Oui, madame.
– Pouvez-vous accepter ces bonbons ?
– S’il vous plaît de me les donner.
Elle se penche pour les lui remettre et touche
de son front et de ses cheveux la figure de
l’enfant. Alors, baissant de nouveau son voile,
elle passe.
Elle passe bien vite et s’enfuit sans regarder en
arrière.

17
Premier acte

18
Le rideau se lève

Au fond d’une cour de la Cité de Londres,


dans une petite rue escarpée, tortueuse, et
glissante, qui réunissait Tower Street à la rive de
la Tamise, se trouvait la maison de commerce de
Wilding et Co., marchands de vins. L’extrémité
de la rue par laquelle on aboutissait à la rivière (si
toutefois on avait le sens olfactif assez endurci
contre les mauvaises odeurs pour tenter une telle
aventure) avait reçu le nom d’Escalier du Casse
Cou. La cour elle-même n’était pas
communément désignée d’une façon moins
pittoresque et moins comique : on l’appelait le
Carrefour des Éclopés.
Bien des années auparavant, on avait renoncé
à s’embarquer au pied de l’Escalier du Casse Cou
et les mariniers avaient cessé d’y travailler. La
petite berge vaseuse avait fini par se confondre
avec la rivière ; deux ou trois tronçons de pilotis,

19
un anneau, et une amarre en fer rouillé, voilà tout
ce qui restait de la splendeur du Casse Cou. Il
arrivait pourtant encore de temps à autre qu’une
barque chargée de houille vint y aborder
violemment. Quelques vigoureux chargeurs
surgissaient alors de la vase, déchargeaient le
bateau, transportaient le charbon dans le
voisinage ; et puis on ne les voyait plus.
D’ordinaire le seul mouvement commercial de
l’Escalier du Casse Cou, c’était le transport des
tonneaux pleins et des bouteilles vides
remplissant et désemplissant les caves, entrant et
sortant à grand bruit, chez Wilding et Co.,
marchands de vins. Encore ce mouvement
n’était-il pas de tous les goûts, et pendant trois
marées sur quatre, la sale eau grise de la rivière
venait solitairement battre de son écume et de sa
vase l’amarre et l’anneau rouillé. On eût dit que
madame la Tamise, ayant entendu parler du Doge
et de l’Adriatique, voulait, elle aussi, s’unir, au
moyen de cet anneau, à son Doge, le Très
Honorable Lord Maire, le grand conservateur de
sa corruption et de ses souillures.
Vers la droite, à quelque deux cents mètres sur

20
le monticule opposé, (touchant au bas de
l’Escalier fantastique), on trouvait le Carrefour
des Éclopés. Il appartenait tout entier à Wilding
et Co., ce coin sordide. Leurs caves étaient
creusées par-dessous, leur maison s’élevait par-
dessus. Cette maison avait été réellement une
habitation autrefois ; on voyait encore au-dessus
de sa porte un antique auvent sans support, ce qui
était naguère l’ornement obligé de toute demeure
habitée par un bourgeois de Londres. Une longue
rangée de petites fenêtres étroites perçait cette
morne façade de briques et la rendait
symétriquement disgracieuse ; au-dessus de tout
on avait perché certaine coupole, où se balançait
une cloche.
– Monsieur Bintrey, dit Walter Wilding,
pensez-vous qu’un homme de vingt-cinq ans qui
peut se dire en mettant son chapeau : Ce chapeau
couvre la tête du propriétaire de cette propriété et
le maître des affaires qui se font dans la maison,
pensez-vous que cet homme, sans être
orgueilleux, n’ait point le droit de se déclarer
satisfait de lui-même ; le pensez-vous ?

21
Ainsi s’exprimait Walter Wilding dans son
propre bureau, s’adressant à son homme de loi, et
tout de suite, pour joindre l’action à la parole, il
prit son chapeau, s’en coiffa, et remit ensuite ce
meuble où il l’avait pris. Il fit tout cela sans
outrepasser les bornes de la modestie qui lui était
naturelle, car il était né modeste.
C’était un homme à l’air simple et franc, le
plus naïf des hommes, que Walter Wilding, avec
son teint blanc et rosé et son heureuse
corpulence, étonnante chez un garçon de vingt-
cinq ans. Ses cheveux bruns frisaient avec grâce,
ses beaux yeux bleus avaient un attrait
extraordinaire. Le plus communicatif des
hommes aussi bien que le plus candide, – jamais
il ne trouvait assez de paroles pour épancher sa
gratitude et sa joie quand il croyait avoir quelque
motif d’être reconnaissant ou joyeux.
Bintrey, au contraire, était un prudent
compagnon, la réserve même. Ses yeux pouvaient
être comparés à deux petits globules clignotants
qui sortaient de deux grosses paupières au milieu
d’une grosse tête chauve. En ce moment, Wilding

22
le réjouissait fort, il trouvait que le franc langage
du jeune homme et la simplicité de son cœur
étaient deux choses bien comiques.
– Oui, dit-il, je pense que vous avez le droit
d’être satisfait... Oui, vraiment... Ah ! ah !
Il y avait sur le bureau, des biscuits, une
carafe, et deux verres.
– Aimez-vous le vieux porto de quarante-cinq
ans ? dit Wilding.
– Si je l’aime ? répéta Bintrey, mais vous
m’en avez fait assez boire...
– C’est du meilleur coin de notre meilleure
cave, s’écria Wilding.
– Eh ! oui. Je vous remercie, monsieur...
excellent vin !
Puis il se mit à rire de nouveau tout en élevant
son verre et lui faisant les doux yeux. Il lui
paraissait aussi bien plaisant qu’on pût se séparer
sans regret d’un pareil vin et surtout le faire boire
gratis à personne.
– Maintenant, reprit Wilding, qui apportait
jusque dans la discussion des affaires une gaieté

23
d’enfant, je crois que nous avons tout arrangé,
monsieur Bintrey, et le mieux du monde.
– Le mieux du monde, reprit Bintrey.
– Nous nous sommes assuré un associé.
– Oui, nous nous sommes assuré un associé !...
Oui, vraiment !
– Nous demandons dans les journaux une
femme de charge.
– Une femme de charge... nous la demandons
dans les journaux. « S’adresser au Carrefour des
Éclopés, Great Tower Street, de dix heures à
midi. » Voilà l’annonce.
– Les affaires de feu ma pauvre mère sont
réglées, dit Walter.
– Réglées, fit l’écho.
– Et tous les frais payés.
– Payés, dit Bintrey avec son gros rire.
Et pourquoi Bintrey riait-il ? C’est qu’il
pensait qu’il y avait vraiment au monde des gens
assez simples, pour payer des frais sans discuter.
– Feu ma pauvre chère mère, continua

24
Wilding, c’est un plaisir pour moi que de parler
d’elle... mais c’est un plaisir qui m’accable...
vous savez combien je l’aimais et combien je lui
étais cher. Certes nous avions l’un pour l’autre le
plus grand amour qui puisse exister entre une
mère et son fils ; et, depuis le jour où elle m’avait
pris sous sa garde, jamais nous n’avons connu un
moment de discussion ou d’humeur. C’est un
bonheur qui n’a duré que treize ans ; n’est-ce pas
bien court ? Je n’ai vécu que treize ans auprès de
ma chère mère et ce n’était que depuis huit ans
qu’elle m’avait reconnu confidentiellement pour
son fils. Vous connaissez cette triste histoire,
monsieur Bintrey. Qui la connaîtrait, si ce n’était
vous ?
Wilding se prit à sangloter.
Tandis qu’il essuyait ses larmes, que faisait
Bintrey ?
Il savourait son porto à petites gorgées qu’il
promenait dans sa bouche.
– Je sais l’histoire... dit-il. Oui... oui... je la
sais.

25
– Ma pauvre mère, reprit Wilding. Elle avait
été cruellement trompée, et comme elle en a
souffert ! Mais ses lèvres sont toujours restées
muettes à ce sujet. Par qui a-t-elle été trompée et
dans quelles circonstances ce grand malheur lui
est-il arrivé, monsieur ? Dieu seul le sait. Ma
pauvre chère mère n’a jamais voulu trahir le
secret de celui qui avait trahi sa confiance,
jamais...
– Elle avait résolu de se taire, interrompit
Bintrey promenant de nouveau cet excellent vin
dans son gosier ; elle a dû garder le silence.
À quoi il ajouta mentalement, avec un petit
clignement d’yeux :
– Et cela, beaucoup mieux que vous ne
pourrez jamais le faire, vous qui aimez tant à
parler.
– « Tes père et mère honoreras », reprit
Wilding qui sanglotait toujours... « afin de vivre
longuement. » Quand j’étais aux Enfants
Trouvés, monsieur Bintrey, je me sentais
intérieurement si peu disposé à souscrire de bon
cœur à ce commandement que je croyais bien

26
n’avoir pas beaucoup de temps à vivre.
Cependant je suis arrivé bien vite à honorer ma
mère profondément, de toute mon âme, et je
révère maintenant sa mémoire.
– Vous la révérez ? dit Bintrey.
– Pendant sept heureuses années, continua
Wilding avec le même accent de simple et virile
douleur et sans songer à rougir de ses larmes,
pendant sept ans, mon excellente mère fut ici
l’associée de mes prédécesseurs Pebblesson
Neveu. Lorsque j’atteignis ma majorité, elle me
transmit la part dont elle avait hérité dans cette
maison, puis elle racheta pour moi la part de
Pebblesson ; elle me laissa tout ce qu’elle
possédait, tout, hormis cet anneau de deuil que
vous portez au doigt... Elle n’est plus ! Il n’y a
pas six mois qu’elle vint un matin au Carrefour
des Éclopés pour y lire de ses yeux la nouvelle
enseigne : Wilding et Co. Et pourtant elle n’est
plus !
– Triste !... fort triste !... murmura Bintrey,
mais c’est le sort commun à un moment ou à un
autre : ne devons-nous pas tous cesser d’être ?

27
Ce disant, il le prouva bien en achevant de
vider la bouteille de porto. Ce porto de quarante-
cinq ans avait aussi cessé d’être. Bintrey poussa
un large soupir.
– Et puisque je l’ai perdue, reprit Wilding en
essuyant ses larmes, il ne me reste plus qu’à
nourrir éternellement son souvenir et mes regrets.
La chère femme ! Mon cœur se sentit entraîné
vers elle dès la première fois que je la vis ; c’était
l’instinct de la nature... je ne pouvais pourtant la
prendre alors que pour une dame étrangère.
C’était un dimanche, nous finissions de dîner là-
bas aux Enfants Trouvés... Ah ! vous savez bien,
monsieur Bintrey, que je ne rougis point d’avoir
été aux Enfants Trouvés. Moi, qui ne me suis
jamais connu de père, je désire être un père pour
tous ceux qui travaillent sous mes ordres.
– Honnête désir, fit observer Bintrey.
– C’est pourquoi, continua Wilding qui
s’animait et se noyait même un peu dans le flot
montant de son éloquence, c’est pourquoi je
demande dans les journaux une excellente femme
de charge, pour prendre soin de la maison

28
d’habitation de Wilding et Co., marchand de vins,
Carrefour des Éclopés. Je veux rétablir chez moi
quelques-uns de nos anciens usages et les
rapports touchants qui existaient autrefois entre le
patron et l’employé. Il me plaît de vivre à
l’endroit où je gagne mon argent. Je veux, chaque
jour, m’asseoir au haut bout de la table à laquelle
les gens qui me servent viendront s’asseoir ; et
nous mangerons ensemble du même rôti, du
même bouilli, et nous boirons la même bière ; et
mes serviteurs dormiront sous le même toit que
Walter Wilding ! Et tous tant que nous sommes...
Je vous demande pardon, monsieur Bintrey, voilà
que mes bourdonnements dans la tête vont me
reprendre... je vous serais obligé si vous me
conduisiez à la pompe.
Alarmé par l’excessive coloration du visage de
son client, Bintrey ne perdit pas un moment pour
l’entraîner dans la cour. C’était chose facile, car
le cabinet dans lequel ils causaient tous les deux
y donnait accès de plain-pied du côté de la
maison d’habitation. Là, l’homme d’affaires,
obéissant à un signe du malade, se mit à pomper
de toutes ses forces. Wilding se lava la figure et

29
la tête et but de bon cœur ; après quoi il déclara
se sentir mieux.
– Voyez ! dit Bintrey, voilà ce que c’est que
de vous laisser échauffer par vos bons
sentiments !
Ils regagnèrent le bureau, et tandis que
Wilding s’essuyait, l’homme de loi le grondait
toujours.
– Bon ! dit le jeune homme, n’ayez pas peur.
Je n’ai pas divagué, n’est-ce pas ?
– Pas le moins du monde. Vous avez été
parfaitement raisonnable.
– Où en étais-je, monsieur Bintrey ?
– Vous en êtes resté... mais, à votre place, je
ne voudrais pas m’agiter en reprenant ce sujet
quant à présent...
– J’y veillerai, je serai sur mes gardes, dit
Wilding. À quel endroit ce diable de
bourdonnement m’a-t-il pris ?
– Au rôti, au bouilli, et à la bière. Vous disiez :
Logeant sous le même toit, afin que nous
puissions tous tant que nous sommes...

30
– Tous tant que nous sommes !... Ah ! c’est
cela... Tous tant que nous sommes, bourdonnant
ensemble...
– Là... là... interrompit Bintrey. Quand je vous
disais que vos bons sentiments ne sont propres
qu’à vous exalter, à vous faire du mal... Voulez-
vous encore essayer de la pompe ?
– Non ! non ! c’est inutile. Je vais bien,
monsieur Bintrey. Je reprends donc : Afin que
nous puissions, tous tant que nous sommes,
formant une sorte de famille... Voyez-vous, je
n’ai jamais été accoutumé à l’existence
personnelle que tout le monde mène dans son
enfance. Plus tard j’ai été absorbé par ma pauvre
chère mère. Après l’avoir perdue, je me suis
trouvé bien plus apte à faire partie d’une
association qu’à vivre seul. Je ne suis rien par
moi-même... Ah ! monsieur Bintrey, faire mon
devoir envers ceux qui dépendent de moi et me
les attacher sans réserve, cette idée revêt à mes
yeux un charme tout patriarcal et ravissant ! Je ne
sais quel effet elle peut produire sur vous...
– Sur moi ? répliqua Bintrey, il n’importe

31
guère. Que suis-je en cette circonstance ? Rien.
C’est vous qui êtes tout, monsieur Wilding ? Par
conséquent, l’effet que vos idées peuvent
produire sur moi est ce qu’il y a de plus
indifférent au monde.
– Oh ! s’écria Wilding avec un feu
extraordinaire, mon plan me paraît, à moi,
délicieux...
– En vérité ! interrompit brusquement
l’homme d’affaires, si j’étais à votre place, je ne
voudrais pas m’agi...
– Ne craignez rien, fit Wilding. Tenez !
continua-t-il en prenant sur un meuble un gros
livre de musique. Voici Haendel.
– Haendel, répéta Bintrey avec un grognement
menaçant, qui est cela ?
– Haendel !... Mozart, Haydn, Kent, Purcel, le
docteur Arne, Greene, Mendelssohn, je connais
tous les chœurs de ces maîtres. C’est la collection
de la chapelle des Enfants Trouvés. Les belles
antiennes ! Pourquoi ne les apprendrions-nous
pas ensemble ?

32
– Ensemble ? que veut dire cet « ensemble » ?
s’écria l’homme d’affaires exaspéré, qui
apprendra ces antiennes ?
– Qui ?... le patron et les employés.
– À la bonne heure ! c’est autre chose.
Pendant un moment il avait cru que Wilding
allait lui répondre : l’homme d’affaires et le
client : vous et moi !
– Non, ce n’est pas autre chose, reprit
Wilding, c’est la même chose. La musique doit
surtout servir de lien entre nous. Monsieur
Bintrey, nous formerons un chœur dans quelque
paisible église, près du Carrefour des Éclopés,
après que nous aurons, avec joie, chanté
ensemble, nous reviendrons ici dîner ensemble
avec plaisir. Ce qui me préoccupe maintenant,
c’est de mettre ce système en pratique dans le
plus bref délai possible, de façon que mon nouvel
associé se trouve établi en arrivant dans la
maison.
– Grand bien vous fasse ! s’écria Bintrey en se
levant. Est-ce que Laddle sera aussi l’associé de

33
Haendel, Mozart, Haydn, Kent, Purcel, le docteur
Arne, Greene, et Mendelssohn ?
– Je l’espère.
– Je souhaite que ces messieurs en soient
contents, reprit Bintrey. Adieu, monsieur.
Ils se serrèrent la main et se séparèrent. À
peine Bintrey s’était-il éloigné que l’on frappa à
la porte. Quelqu’un entra dans le bureau de
Wilding par une porte de communication qui
s’ouvrait dans la salle où se tenaient les commis.
C’était le chef des garçons de cave de Wilding et
Co., jadis chef des garçons de cave de Pebblesson
Neveu, Joey Laddle, lui-même, un homme lent et
grave, – comme architecture humaine un
portefaix. Il était vêtu d’un vêtement froncé et
d’un tablier à bavette qui ressemblait à la fois à
un paillasson et à la peau d’un rhinocéros.
– ... Quant à la même nourriture et au même
logement, monsieur Wilding, mon jeune maître...
dit-il, en entrant, d’un ton bourru.
– Quoi ! Joey...
– Eh bien ! s’il faut parler pour moi, monsieur

34
Wilding... et jamais je n’ai parlé ni ne parlerai
pour d’autres que pour moi... je n’ai aucun
besoin, ni d’être nourri, ni d’être logé. Si
cependant vous désirez me loger et me nourrir,
soit... je puis manger comme tout le monde et je
me soucie moins de l’endroit où je mangerai que
de ce qu’on me fera manger, ne vous en déplaise.
Est-ce que tous vos employés vont aussi vivre
chez vous, mon jeune maître ? Les deux autres
garçons de cave, les trois porteurs, les deux
apprentis, les hommes de journée... tout le
monde ?
– Oui, Joey... et j’espère que nous formerons
une famille unie.
– Bon, dit Joey, je l’espère pour eux.
– Pour eux ?... Dites aussi pour nous.
Joey Laddle secoua la tête.
– Ne comptez pas trop sur moi pour cela,
monsieur Wilding, mon jeune maître. Ce n’est
pas à mon âge, et après les circonstances qui ont
formé mon caractère, qu’on se prend tout d’un
coup à aimer la société. Lorsque Pebblesson

35
Neveu me disaient : « Joey, tâche donc de
prendre une figure plus enjouée », je leur ai
souvent répondu : « C’est bon à vous qui êtes
accoutumés à boire le vin, d’avoir un visage gai.
Moi je ne fais que le respirer par les pores de ma
peau. Pris de cette façon, il agit différemment.
Autre chose, messieurs, de remplir vos verres
dans une bonne salle à manger, bien chaude, en
poussant un Hip hurrah ! vigoureux et en portant
des toasts aux convives ; autre chose de s’en
remplir soi-même par les pores et par les
poumons, au fond d’une cave basse et noire et
dans une atmosphère moisie. » Je disais cela à
Pebblesson Neveu. Ah ! monsieur Wilding, mon
jeune maître, j’ai été garçon de cave toute ma vie,
j’ai appliqué toute mon intelligence au travail, et
me voilà aussi abruti qu’un homme peut l’être.
Allez ! vous ne trouverez pas plus abruti que moi.
Vous ne trouverez pas non plus mon égal en
humeur noire. Chantez, videz gaiement vos
verres. On dit que chaque goutte que vous
répandez sur vous efface une ride... je ne dis pas
non. Mais essayez de humer le vin par vos pores
quand vous n’en avez pas besoin. Et vous verrez.

36
– Je suis désolé de ce que vous me dites, Joey,
répondit Wilding. Et moi qui avais espéré que
vous réuniriez une classe de chant dans cette
maison.
– Moi, monsieur !... Monsieur Wilding, mon
jeune maître, vous ne prendrez pas Joey Laddle à
s’occuper d’harmonie ! Une machine à avaler,
monsieur, c’est tout ce que je puis être en dehors
de mes caves ! L’estomac n’est pas mauvais.
Cependant, je vous remercie, puisque vous
pensez que je vaux la peine que vous voulez
prendre en me faisant vivre chez vous.
– Je le veux, Joey.
– N’en parlons plus, monsieur. C’est dit...
Mais, monsieur, n’êtes-vous pas sur le point de
prendre le jeune George Vendale comme associé
dans cette maison ?
– Oui.
– Un changement de plus. Au moins ne
changez pas encore la raison sociale. Ne faites
pas cela. Vous l’avez déjà fait une fois. Et je vous
le demande, n’aurait-il pas mieux valu conserver

37
« Pebblesson et Co. », qui avaient toujours eu de
la chance ? On ne doit point risquer de changer la
chance quand elle est bonne.
– Je ne modifierai point la raison sociale, Joey.
– Je suis content de l’apprendre, monsieur
Wilding, et je vous souhaite le bonjour. Mais
vous auriez certainement mieux fait de conserver
« Pebblesson et Co. » Vous auriez mieux fait.

38
La femme de charge entre

Le lendemain, Walter Wilding était assis dans


la salle à manger, prêt à recevoir les postulantes à
ces hautes fonctions de femme de charge qu’il
allait créer dans sa maison. Cette salle était une
pièce entièrement boisée, parquetée de chêne,
avec un tapis de Smyrne fort usé, le meuble était
en acajou noir, un vieux serviteur de meuble qui
avait connu plus d’une fois le baiser réparateur du
vernis sous Pebblesson. Le grand buffet avait vu
bien des dîners d’affaires que Pebblesson Neveu
ne marchandait pas à sa clientèle, ayant pour
principe qu’un bon commerçant ne doit jamais
hésiter à donner libéralement un œuf pour
recevoir un bœuf. Trois grands réchauds
dormaient sur la grande cheminée qu’ils
couvraient presque tout entière en compagnie
d’une cave à vins qui affectait la forme d’un
sarcophage, et qui avait, en effet, dans son temps,

39
enseveli bien des liqueurs. Mais le vieux
célibataire rubicond, en grande perruque à
marteau, dont le portrait était accroché à la
muraille, au-dessus de ce majestueux buffet, et
qu’on pouvait reconnaître pour Pebblesson (pas
le neveu) ne s’était-il pas avisé, lui aussi, d’aller
habiter un sarcophage ? Depuis lors ces réchauds
étaient demeurés froids, aussi froids que le vieux
négociant lui-même.
Tout, d’ailleurs, dans ce vieux logis, avait un
air de vétusté glacée. Les griffons noir et or qui
supportaient les candélabres, tenant des boules
noires et des chaînes d’or dans leurs gueules,
montraient une mine piteuse qui semblait
demander grâce pour une attitude si gênante et
qu’ils gardaient depuis si longtemps. On voyait
bien qu’à leur âge ils ne se sentaient plus le cœur
de jouer à la balle. Ils secouaient leurs chaînes
comme pour protester qu’ils avaient bien acquis
le droit d’être libres. Et, cependant, ils
demeuraient enchaînés à la même place, devant
les mêmes objets qu’ils regardaient avec tant
d’ennui, depuis tant d’années, et rien ne
changeait dans l’antique maison, rien que les

40
maîtres !...
Justement cette matinée d’été vit un
événement aussi surprenant que la découverte
d’un nouveau monde par le vieux Colomb. Le
ciel, à force de regarder d’en haut, découvrit le
Carrefour des Éclopés. La lumière et la chaleur y
pénétrèrent. Un rayon s’en vint jouer sur un
portrait de femme suspendu au-dessus de la
cheminée et qui composait, avec le portrait de
Pebblesson l’oncle, la seule décoration de la salle
à manger de Wilding.
Wilding contemplait cette peinture.
– Ma mère à vingt-cinq ans, se disait-il.
Et ses yeux suivaient avec ravissement ce
rayon béni... Il pensait qu’il avait accroché là
cette toile afin que les visiteurs pussent admirer
sa mère dans tout l’éclat de sa jeunesse et de sa
beauté. Quant à un autre portrait qui avait été fait
de la morte, alors qu’elle avait cinquante ans, il
l’avait mis dans sa chambre à coucher comme un
souvenir avec lequel il voulait toujours vivre...
– Quoi ! c’est vous, Jarvis, dit-il.

41
Ces mots s’adressaient à un de ses commis qui
venait de passer la tête par la porte entrebâillée.
– Oui, répliqua Jarvis, je voulais seulement
vous dire, monsieur, qu’il va être dix heures et
que plusieurs femmes attendent dans le bureau.
– Mon Dieu ! s’écria Wilding, qui rougit et qui
pâlit en même temps, sont-elles vraiment
plusieurs ?... J’aurais mieux fait de les faire
introduire quand il n’y en avait qu’une ou deux.
Je les recevrai donc, chacune à son tour, Jarvis,
dans l’ordre de leur arrivée.
Ce disant, il se retrancha derrière la table,
s’enfonça bien dans son fauteuil, et mit devant lui
un grand encrier, puis il donna l’ordre
d’introduire les postulantes.
Il lui arriva ce qui doit arriver en semblable
circonstance à tout célibataire connu pour être à
son aise. Wilding vit défiler devant lui l’espèce
ordinaire des femmes répugnantes et l’ordinaire
espèce des femmes trop sympathiques. La
première qui se présenta fut la veuve d’un
boucanier déterminée à s’emparer de lui quand
même ; elle étreignait son parapluie sous son bras

42
comme si elle se fût imaginée que ce parapluie
était Walter Wilding lui-même et qu’elle le tenait
déjà dans ses serres. Vinrent ensuite plusieurs de
ces vieilles filles qui « ont vu de meilleurs jours »
et qui arrivent armées de certificats cléricaux
attestant que la théologie ne leur est point
étrangère ; puis ce fut le tour des demoiselles, qui
s’offraient à Wilding pour l’épouser sans façon. Il
vint encore des femmes de charge de profession,
aux allures militaires, qui lui firent subir un
interrogatoire en règle sur ses mœurs et ses
habitudes ; de languissantes malades pour qui la
question des gages n’était que secondaire et qui
recherchaient surtout le confort d’un hospice
particulier ; de sensibles créatures qui éclataient
en pleurs dès que Wilding leur adressait une
question et auxquelles il dut faire boire plusieurs
verres d’eau sucrée pour les apaiser, etc.
Le courage de Wilding allait lui manquer
quand une nouvelle venue se présenta.
C’était une femme de cinquante ans environ,
bien qu’à certains moments elle parût plus jeune,
par exemple quand elle souriait. Sa figure avait

43
une remarquable expression de gaieté placide, qui
semblait indiquer une égalité de caractère
toujours bien rare. On n’aurait pu désirer une
attitude meilleure ni mieux soutenue ; et il n’était
pas jusqu’au son de sa voix qui ne fût en parfaite
harmonie avec la réserve de ses manières.
Wilding acheva d’être séduit, lorsqu’à la question
suivante qu’il lui fit avec douceur :
– Quel nom inscrirai-je, madame ?
Elle répondit :
– Je me nomme Sarah Goldstraw. Mon mari
est mort depuis de longues années. Je n’ai pas
d’enfants.
Cette voix frappa si agréablement l’oreille de
Wilding, tandis qu’il prenait ses notes, qu’il ne se
hâta point de les prendre et qu’il pria madame
Goldstraw de lui répéter son nom. Lorsqu’il
releva la tête, le regard de l’étrangère venait de se
promener autour de la chambre et retournait vers
lui.
– Vous m’excuserez de vous adresser encore
quelques questions ? fit Wilding.

44
– Certainement, monsieur, si je ne voulais pas
être interrogée, je n’aurais rien à faire ici.
– Avez-vous déjà rempli les fonctions de
femme de charge ?
– Une fois seulement. J’ai servi une dame qui
était veuve. Je l’ai servie pendant douze ans.
C’était une pauvre malade qui est morte
récemment, et c’est pourquoi vous me voyez en
deuil.
– Je suis persuadé que cette dame a dû vous
laisser les meilleures lettres de crédit ? reprit
Wilding.
– Je crois qu’il m’est bien permis de dire que
ce sont les meilleures qu’on puisse avoir,
répliqua-t-elle, J’ai pensé que je vous épargnerais
du temps et de la peine en prenant par écrit le
nom et l’adresse des correspondants de cette
dame, et je vous les ai apportés, monsieur.
Elle déposa une carte sur la table.
– Madame Goldstraw, dit Wilding en prenant
la carte, vous me rappelez étrangement... Vous
me rappelez des manières et un son de voix

45
auxquels j’ai été accoutumé jadis... Oh ! j’en suis
sûr, bien que je ne puisse déterminer en ce
moment ce qui se passe dans mon esprit... Mais
votre air et votre attitude sont ceux d’une
personne... Je devrais ajouter que cette personne
était bonne et charmante.
Madame Goldstraw sourit.
– Eh bien ! monsieur, dit-elle, j’en suis ravie.
– Oui, reprit Wilding, répétant tout pensif ce
qu’il venait de dire, oui, charmante et bonne.
En même temps il jetait un regard à la dérobée
sur sa future femme de charge.
– Mais sa grâce et sa bonté, c’est tout ce que je
me rappelle. La mémoire est fugitive, et le
souvenir est quelquefois comme un rêve à demi
effacé. Je ne sais ce que vous pensez à ce sujet,
madame Goldstraw, mais c’est mon sentiment à
moi.
Il est probable que c’était aussi le sentiment de
madame Goldstraw, car elle répondit par un signe
d’assentiment. Wilding lui offrit de la mettre lui-
même en communication immédiate avec le

46
gentleman dont elle lui avait remis la carte ;
c’était un homme d’affaires qui habitait Doctor’s
Commons. Madame Goldstraw lui en témoigna
sa reconnaissance, et comme Doctor’s Commons
n’était pas fort éloigné, Wilding la pria de
repasser au bout de trois heures.
Les renseignements furent excellents. Wilding
gagea donc madame Goldstraw cette même
après-midi. Elle devait entrer le lendemain et
s’installer en qualité de femme de charge au
Carrefour des Éclopés.

47
La femme de charge parle

Madame Goldstraw s’installa sans bruit dans


la chambre qui lui avait été assignée ; elle n’était
point femme à déranger les domestiques, et, sans
perdre de temps, elle se fit annoncer chez son
nouveau maître pour lui demander ses
instructions. Wilding la reçut dans la salle à
manger, comme la veille. Ce fut là qu’après avoir
échangé les civilités d’usage, ils s’assirent tous
les deux pour tenir conseil sur les affaires de la
maison.
– En ce qui concerne les repas, monsieur, dit
madame Goldstraw, aurai-je à m’en occuper pour
un grand nombre de personnes ou pour vous
seulement ?
– Si je puis mettre à exécution un vieux projet
que j’ai mûri, répliqua Wilding, vous aurez
beaucoup de monde à table. Je suis garçon,
madame Goldstraw, et je désire vivre avec toutes

48
les personnes que j’emploie comme si elles
étaient de ma famille. Jusqu’à ce que ce projet
s’accomplisse, vous n’aurez à songer qu’à moi et
à mon nouvel associé ; je ne puis vous renseigner
sur ce point quant à ce qui le concerne ; mais,
pour moi, je puis bien me donner à vous comme
un homme d’habitudes régulières et d’un appétit
invariable...
– Et les déjeuners ? interrompit madame
Goldstraw, y a-t-il quelque chose de particulier,
monsieur, pour vos déjeuners ?
Elle s’interrompit elle-même et laissa sa
phrase inachevée. Ses yeux se détournaient de
son maître et se dirigeaient vers la cheminée et
vers ce portrait de femme... Si Wilding n’eût pas
tenu désormais pour certain que madame
Goldstraw était une personne expérimentée et
sérieuse, il eût pu croire que ses pensées
s’égaraient un peu depuis le commencement de
cet entretien.
– Je déjeune à huit heures, dit-il ; j’ai une
vertu et un vice : jamais je ne me fatigue de lard
grillé et je suis extrêmement difficile quant à la

49
fraîcheur des œufs.
Le regard de madame Goldstraw se reporta
enfin vers lui, mais à défaut de son regard,
l’esprit de la femme de charge était encore
partagé entre son maître et le portrait...
– Je prends du thé, continua Wilding, et peut-
être suis-je un peu nerveux et enclin à
l’impatience lorsque je le prends trop longtemps
après qu’il a été fait... Si mon thé...
Ce fut à son tour de s’arrêter tout net et de ne
point achever sa phrase. S’il n’avait pas été
engagé dans la discussion d’un sujet aussi
intéressant que celui-là, madame Goldstraw, en
vérité, aurait pu croire que ses pensées, à lui
aussi, commençaient à s’égarer.
– Si votre thé attend, monsieur..., reprit-elle,
renouant poliment le fil perdu de ce bizarre
entretien.
– Si mon thé ?... répéta machinalement
Wilding ; il s’éloignait de plus en plus de son
déjeuner ; ses yeux se fixaient avec une curiosité
croissante sur le visage de sa femme de charge. Si

50
mon thé !... Mon Dieu, madame Goldstraw, quels
sont donc ces allures et ce son de voix que j’ai
connus et que vous me rappelez ? Ce souvenir me
frappe aujourd’hui plus fortement encore que la
première fois que je vous ai vue. Quel peut-il
être ?
– Quel peut-il être ?... répéta madame
Goldstraw.
Ces derniers mots, elle les avait dits de l’air
d’une personne qui songeait à tout autre chose.
Wilding, qui ne cessait point de l’examiner,
remarqua que ses yeux erraient sans cesse du côté
de la cheminée. Il les vit se fixer sur le portrait de
sa mère. En même temps les sourcils de madame
Goldstraw se contractèrent légèrement comme si
elle faisait à cet instant un effort de mémoire dont
elle avait à peine conscience.
– Feu ma pauvre chère mère, lui dit-il, quand
elle avait vingt-cinq ans.
Madame Goldstraw le remercia d’un geste,
pour la peine qu’il venait de prendre en lui
nommant l’original de cette peinture. Son visage
aussitôt se rasséréna. Elle ajouta poliment que ce

51
portrait était celui d’une bien jolie dame.
Wilding ne lui répondit pas. Il était déjà
retombé dans cette perplexité qui le tourmentait
depuis une heure et dont il ne pouvait plus se
défendre. Encore une fois il tenta de rassembler
sa mémoire. Où donc avait-il vu cet air de figure,
où donc avait-il entendu ce son de voix que
madame Goldstraw lui rappelait si exactement ?
– Pardonnez-moi, dit-il, si je vous fais une
nouvelle question, qui n’a trait ni à mon déjeuner
ni à moi-même. Puis-je vous demander si vous
n’avez jamais occupé d’autre position que celle
de femme de charge ?
– Si vraiment, répliqua-t-elle, j’ai débuté dans
la vie d’une tout autre manière. J’ai été gardienne
à l’Hospice des Enfants Trouvés.
– J’y suis ! s’écria Wilding en repoussant
violemment son fauteuil et en se levant. Par le
ciel ! ce sont les façons de ces excellentes
femmes que les vôtres me rappellent si bien !
Madame Goldstraw le regarda d’un air
stupéfait et pâlit. Elle se contint pourtant, baissa

52
les yeux, et se tut.
– Qu’y a-t-il ?... demanda Wilding. Quelle est
votre pensée ?...
– Monsieur, balbutia la femme de charge,
dois-je conclure de ce que vous venez de dire,
que vous ayez été aux Enfants Trouvés ?
– Certainement ! s’écria-t-il. Je ne rougis pas
de l’avouer.
– Vous avez été aux Enfants ?... Sous le nom
que vous portez aujourd’hui ?
– Sous le nom de Walter Wilding.
– Et la dame ?...
Madame Goldstraw s’arrêta court, regardant
encore le portrait. Ce regard exprimait
maintenant, à ne point s’y méprendre, un vif
sentiment d’alarme.
– Vous voulez parler de ma mère, dit Wilding.
– Votre mère, répéta-t-elle d’un air contraint,
votre mère vous a retiré de l’Hospice... Quel âge
aviez-vous alors, monsieur ?
– Onze ans et demi, madame Goldstraw... Oh !

53
c’est une aventure romanesque.
Il raconta l’histoire de la dame voilée qui lui
avait parlé à l’Hospice, pendant le dîner des
enfants, et tout ce qui avait suivi cette rencontre.
Il fit ce récit de ce ton communicatif, avec cet air
de simplicité qu’il employait en toutes choses.
– Ma pauvre chère mère, continua-t-il, n’aurait
jamais pu me reconnaître, si elle n’avait su
émouvoir par sa douleur une femme de la maison
qui eut pitié d’elle. Cette femme lui promit de
toucher du doigt le petit Walter Wilding, en
faisant sa ronde dans la salle... Ce fut ainsi que je
retrouvai ma pauvre chère mère, après avoir été
séparé d’elle depuis que j’étais au monde. Et, je
vous l’ai dit, j’avais alors plus de onze ans.
Madame Goldstraw écoutait avec attention. Sa
main, qu’elle avait posée sur la table, retomba
inerte et froide sur ses genoux. Elle regarda
fixement son nouveau maître, et son visage se
couvrit d’une pâleur mortelle.
– Qu’avez-vous, s’écria Wilding, qu’est-ce
que cette émotion veut dire ?... De grâce, savez-
vous quelque autre chose du passé ?... Avez-vous

54
été mêlée à quelque autre incident qu’on ne m’a
point fait connaître ? Je me souviens que ma
mère m’a parlé d’une autre personne de la
maison, envers qui elle avait contracté une dette
éternelle de reconnaissance. Lorsqu’elle s’était
séparée de moi à ma naissance, une gardienne
avait eu l’humanité de lui apprendre le nom
qu’on m’avait donné. Cette gardienne, c’était
vous.
– Que Dieu me pardonne ! répéta madame
Goldstraw, c’était moi.
– Que Dieu vous pardonne ! répéta Wilding
épouvanté. Et qu’avez-vous donc fait de mal en
cette occasion ?... Expliquez-vous, madame
Goldstraw.
– Je crois, dit la femme de charge, que nous
ferions mieux d’en revenir à mes devoirs dans
votre maison. Excusez-moi si je vous rappelle au
sujet de notre entretien, monsieur. Vous déjeunez
donc à huit heures ?... N’avez-vous pas l’habitude
de faire un lunch ?...
– Un lunch ! fit Wilding.

55
Cette terrible rougeur qui avait si fort effrayé,
la veille, Bintrey, l’homme de loi, reparut sur le
visage du jeune négociant. Wilding porta la main
à sa tête. Visiblement il cherchait à remettre un
peu d’ordre dans ses pensées avant que de
reprendre la parole.
– Vous me cachez quelque chose, dit-il
brusquement à madame Goldstraw.
– Je vous en prie, monsieur, faites-moi la
grâce de me dire si vous prenez un lunch ?
repartit la femme de charge.
– Je ne vous ferai point cette grâce, je ne
reviendrai pas à notre sujet, madame Goldstraw,
entendez-vous, je n’y reviendrai pas avant que
vous m’ayez dit pourquoi vous regrettez si peu
d’avoir fait du bien à ma mère en cette
circonstance terrible, s’écria Wilding hors de lui.
Ma mère m’a parlé de vous avec un sentiment de
gratitude inépuisable jusqu’à la fin de sa vie, et
sachez bien que c’est me rendre un mauvais
service que de vous taire et de ne point me
répondre. Vous m’agitez, vous m’inquiétez, vous
allez être la cause que mes étourdissements vont

56
revenir.
Il porta encore la main à son front et de rouge
qu’il était son visage devint violet.
– Il est dur pour moi, monsieur, au moment où
j’entre à votre service, il est bien dur de vous dire
une chose qui pourra me coûter la perte de vos
bonnes grâces et de votre bienveillance, répliqua
lentement madame Goldstraw. Je vous prie
seulement de remarquer, quoi qu’il advienne, que
je ne suis pas libre de ne pas vous obéir. C’est
vous qui me forcez à parler quand j’aurais été
heureuse de me taire, et je ne romps le silence
que parce qu’il vous alarme. Sachez donc que
lorsque j’appris à la pauvre dame dont le portrait
est là le nom sous lequel son enfant avait été
baptisé, je manquai à tous mes devoirs. Mon
imprudence a eu des suites fatales. Mais je vous
dirai pourtant la vérité. Quelques mois après que
j’eus fait connaître à cette dame le nom de son
enfant, une autre dame étrangère se présenta dans
la maison, désirant d’adopter un de nos petits
garçons. Elle en avait apporté l’autorisation
préalable et régulière ; elle examina un grand

57
nombre d’enfants sans se décider en faveur
d’aucun ; puis, ayant vu par hasard un de nos plus
jeunes babies... un petit garçon aussi... confié à
mes soins... je vous en prie, tâchez de demeurer
maître de vous, monsieur... Il n’est pas nécessaire
de prendre plus de détours, en vérité. L’enfant
que la dame étrangère emmena avec elle était
celui de la dame dont voici le portrait.
Wilding se leva en sursaut.
– Impossible !... s’écria-t-il, que me racontez-
vous là ?... Quelle histoire absurde !... Regardez
ce portrait... ne vous l’ai-je pas déjà dit ?... C’est
le portrait de ma mère !...
– Quand cette malheureuse dame, dont vous
me montrez l’image, vint, au bout de quelques
années, vous retirer de l’Hospice, reprit madame
Goldstraw d’une voix ferme, elle fut victime... et
vous aussi, monsieur... d’une terrible méprise.
Wilding retomba lourdement sur son fauteuil.
– Il me semble que la chambre tourne autour
de moi !... fit-il. Ma tête !... ma tête !...
La femme de charge, toute éperdue, courut à

58
la fenêtre qu’elle ouvrit, puis à la porte pour
appeler du secours ; mais un torrent de pleurs,
s’échappant à grand bruit des yeux de Wilding,
vint heureusement le soulager. D’un signe, il pria
madame Goldstraw de ne point le quitter. Elle
attendit la fin de cette explosion de larmes.
Wilding revint à lui, leva la tête, et considéra sa
femme de charge d’un air soupçonneux et irrité,
avec toute la déraison d’un homme faible.
– Méprise !... méprise !... s’écria-t-il, répétant
le dernier mot qu’il avait dit. Méprise !...
continua-t-il d’un ton farouche. Et si vous me
trompiez vous-même !...
– Malheureusement, dit-elle, je ne puis avoir
commis une erreur. Je vous dirai pourquoi dès
que vous serez en état de m’entendre.
– Tout de suite !... tout de suite !... reprit
Wilding. Ne perdons pas un moment.
L’air égaré avec lequel il lui enjoignait de
parler fit comprendre à madame Goldstraw qu’il
serait d’une générosité cruelle et maladroite de
lui laisser un seul moment d’espérance. Il
suffisait maintenant d’un mot pour mettre à

59
jamais un terme à cette illusion qu’il aurait voulu
garder. Ce mot, qui allait l’accabler, elle devait le
lui dire.
– Je viens de vous apprendre, dit-elle, que
l’enfant de la dame dont vous avez le portrait
avait été adopté et emmené par une autre dame
étrangère. Vous me voyez aussi sûre de ce fait
que je le suis d’être ici, auprès de vous en ce
moment. Me voici forcée de vous affliger encore,
monsieur, et cela contre mon gré. Veuillez me
suivre maintenant, vous reporter dans le passé,
trois mois après l’événement dont nous parlons.
J’étais alors à l’Hospice de Londres, toute prête à
emmener, suivant les ordres que j’avais reçus,
quelques enfants à notre succursale de la
campagne. Il y eut ce jour-là, je m’en souviens,
une discussion relative au nom que l’on allait
donner à un petit nouveau venu. Nous donnions
en général à nos petits anges, des noms que nous
prenions tout simplement au hasard dans
l’Almanach des adresses. Ce jour-là, l’un des
gentlemen directeurs, qui feuilletait le registre,
trouva que le baby qui venait d’être adopté,
Walter Wilding, avait été effacé. « Un nom à

60
prendre, dit-il ; donnez-le à celui qui vient d’être
reçu tout à l’heure. C’est le moyen de vous mettre
d’accord. » On appela donc ce nouvel enfant
Walter Wilding comme l’autre qui nous avait été
retiré... Ce nouvel enfant, c’était vous.
La tête de Wilding retomba sur sa poitrine.
– C’était moi !... murmura-t-il.
– Peu de temps après votre entrée dans
l’institution, monsieur, reprit la femme de charge,
je la quittai pour me marier. Si vous voulez ici
me prêter toute votre attention, vous allez voir
comment une funeste méprise a eu lieu
naturellement. Onze ans et demi se passèrent
avant que celle que, tout à l’heure, vous croyiez
avoir été votre mère, ne retournât à l’Hospice
pour y chercher le fils dont elle s’était séparée.
Elle savait qu’il s’appelait Walter Wilding, et rien
de plus. La servante qu’elle émut par sa douleur
ne put lui désigner que le seul Walter Wilding
alors connu dans la maison. Moi, qui aurais pu
rétablir la vérité des choses, j’étais bien loin
alors. Aucun indice, aucun soupçon, aucun doute
ne put donc alors empêcher cette cruelle erreur de

61
s’accomplir. Oh ! je souffre pour vous, monsieur,
vous penserez toujours avec raison que le jour ou
je suis entrée chez vous fut un jour de malheur,
j’y suis venue bien innocemment, je vous le jure.
Et pourtant j’éprouve le sentiment d’une
mauvaise action que je viens de commettre. Que
n’ai-je pu dissimuler le trouble où la vue de ce
portrait et les confidences que vous m’avez faites
m’avaient jetée malgré moi ! Si j’avais eu la
sagesse de me taire, vous n’auriez jamais eu
l’occasion d’apprendre toutes ces choses
douloureuses et, même à l’heure de votre mort,
tranquille et sans inquiétude...
Elle s’arrêta, car Wilding redressa
brusquement la tête et la regarda. Son honnêteté
native se soulevait dans son cœur et protestait
contre ce dernier mot de madame Goldstraw.
– Entendez-vous par là que vous auriez voulu
me cacher tout ceci... s’écria-t-il, me le cacher à
jamais si vous l’aviez pu ?
– Je me flatte de pouvoir toujours dire la vérité
quand on me la demandera, répondit madame
Goldstraw. Certes, il vaut mieux pour moi et pour

62
ma conscience de n’être pas chargée d’un pareil
secret. Mais cela vaut-il mieux pour vous ? De
quelle utilité peut-il vous être, maintenant, de le
connaître, le secret qui vous déchire ?
– De quelle utilité ? répéta Wilding. Mais,
grand Dieu, si cette histoire est vraie !...
– Si elle ne l’était point, vous l’eussé-je
racontée, monsieur ? répliqua-t-elle.
– Je vous demande pardon, continua Wilding.
Il faut être indulgente pour moi. Je ne puis encore
trouver la force d’admettre comme réelle cette
terrible découverte. Nous nous aimions si
tendrement l’un et l’autre (il montrait le portrait
en disant cela). Je sentais si profondément que
j’étais son fils... Elle est morte dans mes bras,
madame Goldstraw, morte en me bénissant
comme une mère seule peut bénir. Et c’est après
tant d’années qu’on vient me dire : Elle n’était
pas ta mère !
– Malheureusement, fit madame Goldstraw,
elle ne l’était pas, mais elle vous aimait...
– Je ne sais ce que je dis ! s’écria-t-il.

63
Déjà l’empire passager qu’il avait pu prendre
sur lui-même quelques moments auparavant et
qui lui avait donné un peu de force
s’évanouissait.
– Ce n’était pas à ce terrible chagrin que je
songeais tout à l’heure. Non, c’était tout autre
chose qui me traversait l’esprit... Oui, oui, vous
m’avez surpris et blessé, madame Goldstraw.
Votre langage me donne à supposer que vous
regrettez de ne m’avoir point laissé une erreur qui
m’était si chère. Ne vous laissez pas aller à de
telles pensées, et surtout gardez-vous bien de me
les dire. C’eût été un crime que de m’épargner la
vérité. Je sais que votre intention était bonne, je
le sais ! je ne désire pas vous affliger, vous avez
bon cœur. Mais songez à la situation où je me
trouve. Dans la fausse conviction que j’étais son
fils, elle m’a laissé tout ce qu’elle possédait. Je ne
suis pas son fils. J’ai pris la place, j’ai accepté,
sans le savoir, la place d’un autre. Cet autre, il
faut que je le trouve. L’espoir de le retrouver est
le seul qui me relève et me fortifie au milieu de
ce terrible chagrin qui me frappe. Vous en devez
savoir bien plus que vous ne m’en avez raconté,

64
madame Goldstraw ? Quelle était cette étrangère
qui a adopté l’enfant ? Son nom, vous l’avez
entendu ?
– Je ne l’ai jamais entendu... je ne l’ai jamais
revue elle-même... je n’ai jamais reçu de ses
nouvelles...
– Elle n’a donc rien dit lorsqu’elle a emmené
l’enfant ?... Rappelez vos souvenirs, elle doit
avoir dit quelque chose.
– Une seule, monsieur, une seule qui me
revienne. Cette année-là, l’hiver avait été très
cruel et beaucoup de nos petits élèves avaient
souffert. Lorsqu’elle prit le baby dans ses bras,
l’étrangère me dit en riant : « Ne soyez pas en
peine pour sa santé. Il grandira sous un climat
meilleur que le vôtre. Je vais le conduire en
Suisse. »
– En Suisse ?... dans quelle partie de la
Suisse ?
– Elle ne me l’a pas dit.
– Rien que ce faible indice... rien que ce fil
léger pour trouver ma route... murmura Wilding,

65
et un quart de siècle s’est écoulé depuis ce jour !
Que dois-je faire ?
– J’espère que vous ne vous offenserez pas de
la franchise de mon langage, monsieur, reprit
madame Goldstraw. En vérité, je ne vois point
pourquoi vous voilà si fort incertain de ce que
vous avez à faire. Chercher cet enfant ! Qui sait
s’il est en vie ? Et, monsieur, s’il vit, il ne connaît
sûrement pas l’adversité. L’étrangère qui l’a
adoptée était une femme de condition ; elle a dû
prouver au directeur de l’Hospice qu’elle était en
état de se charger d’un enfant, sans quoi on ne lui
aurait point permis de le prendre. Si j’étais à
votre place, monsieur, pardonnez-moi de vous
parler si librement... Je me consolerais en
songeant que j’ai aimé la pauvre femme qui est là
(elle montrait à son tour le portrait), aussi
fortement qu’on aime sa mère et qu’elle a eu pour
moi la même tendresse que si j’avais été son fils.
Tout ce qu’elle vous a donné, n’est-ce pas en
raison de son affection même ? Son cœur ne s’est
jamais démenti envers vous durant sa vie ; le
vôtre, j’en suis bien sûre, ne se démentira jamais
envers elle. Quel meilleur droit pouvez-vous

66
avoir à conserver ses présents ?...
– Arrêtez ! s’écria Wilding.
Sa probité native lui faisait voir le charitable
sophisme que lui opposait madame Goldstraw
pour le consoler.
– Vous ne comprenez pas, reprit-il ; c’est
parce que je l’ai aimée que mon devoir
maintenant est de faire justice à son fils. Un
devoir sacré, madame Goldstraw. Oh ! si ce fils
est encore au monde, je le retrouverai. Je
succomberais, d’ailleurs, dans cette terrible
épreuve, si je n’avais la ressource et la
consolation de m’occuper tout de suite
activement de ce que ma conscience me
commande de faire. Il faut que je cause sans
retard avec mon homme de loi. Je veux l’avoir
mis à l’œuvre avant de m’endormir ce soir.
Il s’approcha d’un tube attaché à la muraille,
et par ce moyen appela quelqu’un dans le bureau
de l’étage inférieur.
– Veuillez me laisser un moment, madame
Goldstraw, dit-il, je serai plus calme et plus en

67
état de causer avec vous dans l’après-midi ! nous
nous plairons ensemble, j’en suis sûr, en dépit de
ce qui arrive. Oh ! ce n’est pas votre faute...
Donnez-moi la main, madame Goldstraw. Et
maintenant faites de votre mieux dans la
maison...
Comme madame Goldstraw se dirigeait vers la
porte, Jarvis parut sur le seuil.
– Envoyez chercher monsieur Bintrey, lui dit
Wilding, j’ai besoin de le voir sur-le-champ.
Le commis n’était point venu là seulement
pour recevoir un ordre. Quelqu’un le suivait qu’il
avait mission d’introduire ; il annonça :
– Monsieur Vendale.
Le nouvel associé de Wilding et Co. entra.
– Excusez-moi pour un moment, George
Vendale, dit Wilding, j’ai encore un mot à dire à
Jarvis. Envoyez, envoyez tout de suite chercher
monsieur Bintrey.
Jarvis, avant de quitter la chambre, déposa une
lettre sur la table.

68
– De nos correspondants de Neufchâtel,
monsieur, je pense, dit-il. Cette lettre porte un
timbre suisse.

69
Nouveaux personnages en scène

Ces mots : « Un timbre suisse », après ce que


madame Goldstraw venait de lui apprendre,
redoublèrent l’agitation de Wilding, au point que
son nouvel associé pensa qu’il ne lui était plus
permis de ne point s’en apercevoir.
– Wilding, dit-il vivement, qu’est-il arrivé ?
Puis il s’interrompit, jetant un regard curieux
tout autour de lui, comme s’il cherchait une cause
visible à cette scène extraordinaire. Wilding lui
saisit la main.
– Mon bon George Vendale... s’écria-t-il avec
des yeux suppliants.
En même temps, il serrait cette main qu’il
tenait dans les siennes, non par forme de politesse
ni pour souhaiter la bienvenue à son associé, mais
pour lui donner du secours.
– Mon bon George Vendale, reprit-il à voix

70
basse, il m’est arrivé tant de choses que je ne
pourrai jamais redevenir moi-même. Et qu’est-ce
que je dis ?... Comment le pourrais-je, puisque je
ne suis plus moi ?
Le nouvel associé, qui était un beau jeune
homme, du même âge à peu près que Wilding, à
la tournure leste, à l’œil vif et résolu, leva les
épaules.
– Comment ! cesser d’être soi-même ? fit-il.
– Ah ! du moins, repartit Wilding, je ne suis
pas ce que je croyais être !
– Pour l’amour du ciel, que croyez-vous donc
être que vous n’êtes pas ?
Il y avait dans le ton de Vendale un air de
compassion et de franchise qui eût poussé à la
confiance un homme autrement réservé que ne
l’était Wilding. Aussi quand Vendale lui eut fait
observer qu’il pouvait bien l’interroger sans
indiscrétion, maintenant que leurs affaires étaient
communes et qu’ils étaient associés, il n’y tint
plus.
– Là ! George, là encore ! soupira-t-il, en

71
s’enfonçant dans son fauteuil. Associés ! Vous
me faites souvenir que je n’avais aucun droit de
m’introduire dans les affaires ; elles ne m’étaient
pas destinées. L’intention de ma mère, c’est-à-
dire de la sienne, ne fut jamais que cela fût à
moi ; elle voulait certainement que tout fût à lui.
– Voyons, voyons, fit Vendale, essayant sur
Wilding, après un court silence, ce pouvoir que
toute nature bien trempée prend toujours sur un
cœur faible, surtout lorsqu’elle a le désir bien
marqué de venir en aide à sa faiblesse ; soyez
raisonnable, mon cher Walter. S’il s’est fait
quelque mal autour de vous et à votre sujet, je
suis bien sûr que ce n’est point par votre faute.
Ce n’est pas après avoir passé trois ans à vos
côtés, dans ces bureaux, sous l’ancien régime,
que je pourrais douter de vous. Laissez-moi
commencer notre association en vous rendant un
service. Je veux vous rendre à vous-même. Mais,
tout d’abord, dites-moi, cette lettre se rapporte-t-
elle en quoi que ce soit à l’affaire qui vous agite ?
– Oh ! oui, murmura Wilding, cette lettre !...
Cela encore ?... Ma tête !... ma tête !... J’avais

72
oublié cette lettre et cette coïncidence... un timbre
de Suisse !
– Bon, reprit Vendale, je m’aperçois que ce pli
n’a pas été ouvert. Il n’est donc pas probable
qu’il ait rien de commun avec le trouble où je
vous vois. Cette lettre est-elle à votre adresse ou à
la mienne ?
– À l’adresse de la maison.
– Si je l’ouvrais et la lisais tout haut pour vous
en débarrasser !... Elle est tout simplement de
notre correspondant de Neufchâtel, le fabricant
de vins de Champagne. Tenez, je la lis :

« Cher monsieur,
« Nous recevons votre honorée du 28 dernier
nous annonçant votre association avec
M. Vendale, et nous vous prions d’en recevoir
nos sincères félicitations. Permettez-nous de
profiter de cette occasion pour vous
recommander d’une façon toute particulière
M. Jules Obenreizer. »

73
Impossible ! s’écria Vendale. Impossible !
Wilding releva la tête et tressaillit. Tout
l’alarmait depuis le matin.
– Quoi donc ? fit-il. Qu’est-ce qui est
impossible ?
– C’est ce nom, répliqua Vendale en souriant.
S’appelle-t-on Obenreizer, je vous le
demande ?... Je continue...

« Pour vous recommander d’une façon toute


particulière M. Jules Obenreizer, Soho Square,
Londres (côté Nord), amplement accrédité
désormais comme notre agent et qui a eu
l’honneur de faire connaissance avec M. Vendale,
en Suisse, son pays natal. »

Lui ! fit Vendale qui s’interrompit encore une


fois. Monsieur Obenreizer ?... Eh ! oui
vraiment !... Où donc avais-je la tête ? Je me
souviens à présent.
Il poursuivit :

74
« Alors que M. Obenreizer voyageait avec sa
nièce... »

Avec sa... ? dit Vendale. La nièce d’Obenreizer !


En effet, je les ai rencontrés lors de mon dernier
voyage en Suisse, et j’ai voyagé quelque temps
avec eux, puis je les ai quittés. Je les ai retrouvés
encore deux ans après, à mon second voyage, je
ne les ai jamais revus depuis. La nièce
d’Obenreizer ! Eh ! oui, c’est possible après tout.
Continuons :

« M. Obenreizer possède toute notre


confiance, et nous ne doutons pas un instant de
l’estime que vous accorderez à son mérite. »

Et cela est dûment signé pour la maison :


Defresnier et Cie. Bien... bien... je me charge de
voir sous peu monsieur Obenreizer et de savoir ce
qu’il est. Eh bien ! Wilding, voici qui écarte toute
conjecture au sujet de ce timbre de Suisse.

75
Maintenant, dites-moi de quel ennui je peux vous
délivrer. Je le ferai sur mon âme.
Le cœur du bon, de l’honnête Wilding déborda
de reconnaissance quand il vit qu’on voulait bien
s’employer pour le servir. Il serra de nouveau la
main de son associé et commença son récit par
cette déclaration solennelle et pathétique qu’il
n’était qu’un imposteur.
Puis, il raconta tout à Vendale.
– C’est sans doute au sujet de tout ce que vous
venez de m’apprendre qu’au moment ou je suis
entré vous envoyiez chercher Bintrey ? dit
Vendale après un court instant de réflexion.
– Ce n’était pas pour autre chose.
– Il a de l’expérience, fit Vendale, et c’est un
homme plein de ruse. Je serai bien aise de
connaître son opinion avant de vous donner la
mienne. Mais, vous le savez, mon cher Wilding,
je n’aime pas à dissimuler ma pensée. Je vous
dirai donc tout d’abord et très simplement que je
ne vois pas cette aventure au même œil que vous.
Quant à dire un imposteur, vous, mon cher

76
Wilding, cela est tout bonnement absurde.
Comment peut-on être coupable d’une faute
commise sans le savoir, et qu’est-ce qu’un
imposteur qui n’a point consenti à l’imposture ?
Et quant à ce qui regarde votre fortune...
– Ma fortune ? répéta Wilding.
– Vous la devez à cette personne généreuse
qui a cru que vous étiez son fils et qui vous a
forcé de croire qu’elle était votre mère,
puisqu’elle s’est fait connaître à vous sous ce
nom. Êtes-vous sûr que le don de ses biens
qu’elle vous a fait n’a pas pour cause le charme
des rapports établis entre vous et qui ont fait la
joie de ses derniers jours. Vous vous étiez, par
degrés, attaché à elle, et certes, elle ne s’était pas
moins fortement attachée à vous. C’est donc bien
à vous, Walter, à vous, personnellement, qu’elle a
conféré, en mourant, tous ces avantages que vous
vous reprochez aujourd’hui sans raison d’avoir
accepté.
– Point du tout, s’écria Wilding. Est-ce qu’elle
ne me supposait point sur son cœur un droit
naturel que je n’avais pas ?

77
– Ceci, répliqua Vendale, j’en conviens. J’y
suis bien forcé pour être sincère. Mais, pensez-
vous que si, durant les derniers six mois, qui ont
précédé sa mort, elle avait fait la découverte que
vous venez de faire vous-même, l’impression de
tant d’années heureuses passées auprès de vous,
la tendresse qu’elle vous avait vouée, eussent été
tout à coup effacées ?
– Ah ! dit Wilding, ce que je pense ne
changera point la vérité des choses. Il n’en est pas
moins vrai que je suis en possession d’un bien
qui ne m’appartient pas.
– Peut-être est-il mort, lui... dit Vendale.
– Mais peut-être aussi est-il vivant ? s’écria
Wilding. Et s’il vit, ne l’ai-je pas innocemment, il
est vrai, mais ne l’ai-je pas assez volé ? Ne lui ai-
je pas ravi d’abord tout l’heureux temps dont j’ai
joui à sa place ? Ne lui ai-je pas dérobé le
bonheur exquis, ce ravissement céleste qui m’a
rempli l’âme, quand cette chère femme m’a dit :
« Je suis ta mère ? » Ne lui ai-je pas pris tous les
soins qu’elle m’a prodigués ? Ne l’ai-je pas privé
du doux plaisir de faire son devoir envers elle et

78
de lui rendre son dévouement et sa tendresse ?...
Ah ! sous quels cieux, George Vendale, sous
quels cieux vit-il à présent, celui envers qui je
suis si coupable ?... Que peut-il être devenu ?...
Où est celui que j’ai volé ?...
– Qui le sait ? murmura George.
– Qui me le dira ? Qui me donnera quelque
moyen de diriger mes recherches ? Savez-vous
bien que ces recherches je dois les commencer
sans perdre un jour. Désormais je vivrai des
intérêts de ma part... je devrais dire de sa part...
dans cette maison ; le capital, je le placerai pour
lui. Il se peut, si je le retrouve, que je sois forcé
de m’en remettre à sa générosité pour assurer
mon avenir... mais je lui rendrai tout. Je ferai
cela, je le ferai aussi vrai que je l’ai aimée,
honorée, elle, de tout mon cœur, de toutes mes
forces.
En même temps, il envoyait un baiser
respectueux au portrait suspendu au-dessus de sa
cheminée ; puis il cacha sa tête dans ses mains et
se tut.
Vendale se leva, vint s’asseoir auprès de lui, et

79
lui mettant affectueusement la main sur l’épaule,
lui dit doucement :
– Walter, je vous connaissais avant ce qui
vous arrive, comme un parfait honnête homme, à
la conscience pure et au cœur droit. C’est un
grand bonheur et un grand profit pour moi de
côtoyer de si près dans la vie un compagnon qui
vous ressemble et j’en remercie Dieu. Souvenez-
vous que je vous appartiens. Je suis votre main
droite, et vous pouvez compter sur moi jusqu’à la
mort. Ne me jugez pas mal si je vous confesse
que le sentiment que tout ceci me fait éprouver
est encore bien confus. Vous pouvez même ne le
trouver ni délicat ni équitable. Mais je vous jure
que je me sens bien plus ému pour cette pauvre
femme trompée et surtout pour vous-même, à qui
cette révélation inattendue vient arracher les joies
du souvenir, que pour cet homme inconnu (si
toutefois il est devenu un homme), privé, sans le
savoir, des biens qu’il ignore... Toutefois vous
avez bien fait d’envoyer quérir monsieur Bintrey.
Son opinion sera sans doute, en bien des points,
semblable à la mienne. Walter, n’agissez pas
avec trop de précipitation dans une affaire si

80
sérieuse ; gardons scrupuleusement ce secret
entre nous. L’ébruiter à la légère serait vous
exposer à des réclamations frauduleuses. Oh ! les
faux témoignages et les manœuvres des intrigants
ne nous manqueraient point. Cela dit, Wilding,
j’ai encore à vous rappeler une chose : c’est que
lorsque vous m’avez cédé une part dans vos
affaires, c’était pour vous affranchir d’une trop
lourde besogne que votre présent état de santé ne
vous permettait plus de remplir. Cette part, je l’ai
achetée pour travailler, même à votre place,
Walter, et c’est ce que je ferai.
Là-dessus, George Vendale donna lentement
l’accolade à son associé, descendit dans le
bureau, et, presque aussitôt après, sortit pour se
rendre au logis de Jules Obenreizer.
Comme il entrait dans Soho Square, se
dirigeant vers le côté nord de la place, son teint
bruni au soleil se colora tout à coup. Cette
rougeur soudaine, Wilding, s’il était né
observateur ou s’il n’avait pas alors été si
fortement occupé de ses propres chagrins,
Wilding aurait pu la remarquer sur le visage de

81
son associé, un moment auparavant, tandis que
celui-ci lisait à haute voix la lettre datée de
Neufchâtel. Wilding aurait pu également observer
que Vendale ne lisait pas avec la même netteté
tous les passages de cette lettre.
Il y avait alors à Soho Square, le district le
plus plat de Londres, une curieuse colonie de
montagnards. Des horloges de Suisse, des boîtes
à musique, des sculptures sur bois, des jouets de
Suisse s’étalaient à la porte de magasins suisses.
On ne voyait aux alentours que des Suisses
professeurs d’harmonie, de peinture, et de
langues, des commissionnaires suisses, des
domestiques suisses placés ou sans places, des
blanchisseuses suisses. Partout des Suisses
considérés et des Suisses déconsidérés,
d’honnêtes Suisses, de la canaille suisse ; toute
cette Suisse vivante était attirée là par la présence
autour de Soho d’une foule de restaurants, de
cafés et d’hôtels suisses où l’on mangeait et
buvait des boissons suisses. Un temple suisse
s’élevait en ce lieu où l’on célébrait le dimanche
l’office suisse, et des écoles où l’on envoyait
dans la semaine des enfants de Suisses.

82
L’élément suisse débordait, envahissait tout ; il
n’était point jusqu’aux tavernes anglaises qui
n’affichassent à leurs portes des liqueurs suisses.
Et des querelles de Suisses qui valent bien les
querelles d’Allemands, s’élevaient chaque soir à
grand bruit dans ces cafés et ces restaurants
suisses.
Aussi, le nouvel associé de Wilding et Co.,
lorsqu’il eut tiré la sonnette, au coin d’une porte
où l’on lisait cette inscription :
M. Obenreizer
et que cette porte se fut ouverte, se trouva
soudain en pleine Helvétie. Un poêle de blanche
faïence remplaçait la cheminée dans la pièce où il
fut introduit, et le parquet était une mosaïque
formée de bois grossiers de toutes les couleurs.
La chambre était rustique, froide, et propre. Le
petit carré de tapis placé devant le canapé, le
dessus en velours de la cheminée avec son
énorme pendule et ses vases qui contenaient de
gros bouquets de fleurs artificielles contrastaient
pourtant un peu avec le reste de l’ameublement.
L’aspect général de la chambre était celui d’une

83
laiterie transformée en un salon.
Vendale était là depuis un moment lorsqu’on
le toucha au coude. Ce contact le fit tressaillir, il
se retourna vivement, et il vit Obenreizer qui le
salua en très bon anglais à peine estropié :
– Comment vous portez-vous ? Que je suis
content de vous voir !
– Je vous demande pardon, dit Vendale, je ne
vous avais pas entendu.
– Pas d’excuses, s’écria le Suisse. Asseyez-
vous, je vous en prie.
Il consentit enfin à lâcher les deux bras de son
visiteur qu’il avait jusque-là retenu par les
coudes. C’était sa coutume que d’embrasser ainsi
les coudes des gens qu’il aimait, et il s’assit à son
tour, en disant à Vendale :
– Vous allez bien, j’en suis aise.
En même temps il lui reprit les coudes.
Étrange manie.
– Je ne sais, dit Vendale, si vous avez déjà
entendu parler de moi par votre maison de

84
Neufchâtel ?
– Oui, oui.
– En même temps que de Wilding ?
– Certainement.
– N’est-il pas singulier que je vienne
aujourd’hui vous trouver dans Londres comme
représentant de la maison Wilding et Co., et pour
vous présenter mes respects ?
– Pourquoi serait-ce singulier ? repartit
Obenreizer. Que vous disais-je toujours autrefois,
quand nous étions dans les montagnes ? Elles
nous paraissaient immenses, mais le monde est
petit, si petit qu’on ne peut jamais y vivre
longtemps, éloignés les uns des autres. Il y a si
peu de monde en ce monde qu’on s’y croise et
s’y recroise sans cesse. Le monde est si petit que
nous ne pouvons nous débarrasser de ceux qui
nous gênent... Ce n’est pas qu’on puisse jamais
désirer se débarrasser de vous.
– J’espère que non, monsieur Obenreizer.
– Je vous en prie, dans votre pays, appelez-
moi : Mister. Je ne me fais jamais nommer

85
autrement par amour de l’Angleterre. Ah ! que ne
suis-je Anglais ! Mais, je suis montagnard. Et
vous ? Bien que descendant d’une famille
distinguée, vous avez consenti à vous mettre dans
le commerce. Mais, pardon, est-ce que je
m’exprime bien ? Les vins ! cher monsieur, les
vins ! En Angleterre, est-ce un commerce ou une
profession ? Sûrement, ce n’est pas un art.
– Monsieur Obenreizer, reprit Vendale
embarrassé, j’étais un jeune garçon bien neuf, à
peine majeur, quand j’ai eu pour la première fois
le plaisir de voyager avec vous, et avec
mademoiselle votre nièce... qui se porte bien ?
– Très bien !
– Nous courûmes ensemble quelques petits
dangers dans les glaciers. Si, à cette époque, avec
une vanité d’enfant, je vantai quelque peu ma
famille, j’espère ne l’avoir fait qu’autant que cela
était nécessaire pour me présenter à vous sous des
couleurs plus avantageuses. C’était une petitesse
et une chose de mauvais goût. Mais vous
n’ignorez pas le proverbe anglais : « Vivre et
s’instruire. »

86
– Vous attachez bien de l’importance à tout
cela, dit le Suisse. Que diable ! c’est une bonne
famille que la vôtre !
Le rire de George Vendale trahit un peu de
contrainte.
– J’étais très attaché à mes parents. Cependant,
quand nous avons voyagé ensemble, monsieur
Obenreizer, je commençais à jouir de ce que mon
père et ma mère m’avaient laissé. J’en avais la
tête un peu troublée, parce que j’étais jeune.
J’espère donc avoir alors montré plus
d’enfantillage et d’étourderie que d’orgueil.
– Rien que de la franchise, de la franchise de
cœur et de langage, et point d’orgueil, s’écria
Obenreizer. Vous employez de trop grands mots
contre vous-même. D’ailleurs, c’est moi qui vous
ai amené le premier à me parler de votre famille.
Vous souvient-il de cette soirée et de cette
promenade sur le lac où les pics neigeux venaient
se réfléchir comme dans un miroir ? Partout des
roches et des forêts de sapins qui me ramenaient
à mon enfance, dont je vous fis un tableau rapide.
Rappelez-vous que je vous peignis notre

87
misérable cahute, près d’une cascade que ma
mère montrait aux voyageurs ; l’étable où je
dormais auprès de la vache ; mon frère idiot assis
devant la porte et courant aux passants pour leur
demander l’aumône ; ma sœur, toujours filant et
balançant son énorme goitre ; et moi-même, une
pauvre petite créature affamée, battue du matin
au soir. J’étais l’unique enfant du second mariage
de mon père, si toutefois il y avait eu mariage.
Après cela, quoi de plus naturel de votre part que
de comparer vos souvenirs aux miens et de me
dire : « Nous sommes du même âge, et en ce
même temps où l’on vous battait, moi j’étais assis
dans la voiture de mon père, sur les genoux de
ma mère chérie, roulant à travers les opulentes
rues de Londres, entouré de luxe et de
tendresse. » Voilà quel fut le commencement de
ma vie.
Obenreizer était un jeune homme aux cheveux
noirs, au teint chaud, et dont la peau basanée
n’avait jamais brillé d’aucune rougeur, même
fugitive. Les émotions qui auraient empourpré la
joue d’un autre homme n’amenaient à la sienne
qu’un léger battement à peine visible, comme si

88
la machine qui fait couler et monter le sang ne
mettait en mouvement dans les veines de ce jeune
homme qu’un flot à demi desséché. Obenreizer
était fortement construit, bien proportionné, avec
de beaux traits. Il eût certainement suffi d’en
changer presque imperceptiblement la disposition
pour les amener à une harmonie qui leur
manquait ; mais il aurait été aussi bien difficile de
déterminer au juste quel changement il eût fallu
faire. Tout d’abord on aurait souhaité à
Obenreizer des lèvres moins épaisses, un cou
moins massif. Mais ces lèvres et ce cou passaient
encore. Ce qu’il y avait de moins agréable dans
son visage, c’étaient ses yeux, toujours couverts
d’un nuage indéfinissable évidemment étendu là,
par un effort de sa volonté. Son regard demeurait
ainsi impénétrable à tout le monde et ce
brouillard éternel lui donnait un air fatigant
d’attention qui ne s’adressait pas seulement à la
personne qu’il écoutait parler, mais au monde
entier, à lui-même, à ses propres pensées, celles
du moment et celles qui allaient naître. C’était
comme une sorte de vigilance inquiète,
soupçonneuse, qu’il exerçait en lui, autour de lui,

89
et qui ne se lassait jamais.
À ce moment de la conversation, Obenreizer
tira son voile sur ses yeux.
– Le but de ma visite actuelle, dit Vendale, il
est vraiment superflu de vous le dire, c’est de
vous assurer de la bonne amitié de Wilding et
Co., et de la solidité de votre crédit sur nous,
ainsi que de notre désir de pouvoir vous être
utiles. Nous espérons, avant peu, vous offrir une
cordiale hospitalité. Pour le moment les choses ne
sont pas tout à fait en ordre chez nous. Wilding
s’occupe à réorganiser la partie domestique de
notre maison ; il est, d’ailleurs, empêché par
quelques affaires personnelles. Je ne crois pas
que vous connaissiez Wilding.
– Je ne le connais pas.
– Il faudra donc faire connaissance. Wilding
en sera charmé. Je ne crois pas que vous soyez
établi à Londres depuis bien longtemps, monsieur
Obenreizer ?
– C’est tout récemment que j’ai installé cette
agence.

90
– Mademoiselle votre nièce n’est-elle... n’est-
elle pas mariée ?
– Elle n’est pas mariée.
George Vendale jeta un regard autour de lui
comme pour y découvrir quelque trace de la
présence de la jeune fille.
– Est-ce qu’elle vous a accompagné à
Londres ? demanda-t-il.
– Elle est à Londres.
– Quand et où pourrai-je avoir l’honneur de
me rappeler à son souvenir ?
Obenreizer chassa son nuage et prit de
nouveau son visiteur par les coudes.
– Montons ! lui dit-il.
Un peu effarouché par la soudaineté d’une
entrevue qu’il avait fortement souhaitée de toute
son âme, George Vendale suivit Obenreizer dans
l’escalier.
Dans une pièce de l’étage supérieur, une jeune
fille était assise auprès de l’une des trois
fenêtres ; il y avait aussi une autre dame plus

91
âgée, le visage tourné vers le poêle, bien qu’il ne
fût pas allumé, car c’était la belle saison. La
respectable matrone nettoyait des gants. La jeune
fille brodait. Elle avait un luxe inouï de superbes
cheveux blonds, gracieusement nattés, le front
blanc et rond comme les Suissesses. Son visage
était aussi bien plus rond qu’un visage anglais
ordinaire. Sa peau était d’une étonnante pureté et
l’éclat de ses beaux yeux bleus rappelait le ciel
éblouissant des pays de montagnes. Bien qu’elle
fût vêtue à la mode anglaise, elle portait encore
un certain corsage, des bas à coins rouges, et des
souliers à boucles d’argent qui venaient de Suisse
en droiture. Quant à la vieille dame, les pieds
écartés, appuyés sur la tringle du poêle, elle
nettoyait, frottait ses gants avec une ardeur
extraordinaire, et certainement elle n’avait rien,
absolument rien de britannique. C’était bien la
Suisse elle-même, la Suisse vivante, la vieille
Suisse : son dos avait la forme et la largeur d’un
gros coussin, ses respectables jambes étaient
deux montagnes. Elle portait au cou et sur la
poitrine un fichu de velours vert qui retenait tant
bien que mal les richesses de son embonpoint, de

92
grands pendants d’oreilles en cuivre doré, et sur
la tête un voile, en gaze noire, étendu sur un
treillis de fer.
– Mademoiselle Marguerite, dit Obenreizer à
sa nièce, vous rappelez-vous ce gentleman ?
– Je crois, dit-elle en se levant un peu confuse,
je crois que c’est monsieur Vendale ?
– Je crois, en effet, que c’est lui, fit Obenreizer
d’une voix dure. Permettez-moi, monsieur
Vendale, de vous présenter à madame Dor.
La vieille dame, qui avait passé un de ses
gants dans sa main gauche, se leva, regarda par-
dessus ses larges épaules, se laissa retomber sur
sa chaise, et se remit à frotter.
– Madame Dor, dit Obenreizer en souriant, est
assez bonne pour veiller ici aux déchirures et aux
taches. Madame Dor vient en aide à mon
désordre et à ma négligence, c’est elle qui me
tient propre et paré.
Au même instant, madame Dor, ayant levé les
yeux, aperçut une tache sur Obenreizer et se mit à
le frotter violemment. George Vendale prit place

93
auprès du métier à broder de mademoiselle
Marguerite ; il jeta un regard furtif sur la croix
d’or qui plongeait dans le corsage de la jeune
fille. Il rendait mentalement à Marguerite
l’hommage du pèlerin, lorsqu’après un long
voyage, il arrive enfin devant le saint et devant
l’autel.
Obenreizer s’assit à son tour au milieu de la
chambre, les pouces dans les poches de son gilet ;
il devenait nuageux, Obenreizer.
– Savez-vous, mademoiselle, ce que votre
oncle me disait à l’instant ? commença Vendale :
Que le monde est si petit, si petit, que les
anciennes connaissances s’y retrouvent toujours
et qu’on ne peut s’éviter. Pour moi, le monde me
semblait trop vaste depuis que je vous avais vue
pour la dernière fois.
– Avez-vous beaucoup voyagé depuis quelque
temps ? lui demanda Marguerite. Êtes-vous allé
bien loin ?
– Pas très loin. Je n’ai fait qu’aller chaque
année en Suisse... J’ai souhaité bien des fois que
ce tout petit monde fût encore plus petit, afin de

94
pouvoir rencontrer plus tôt d’anciens
compagnons...
La jolie Marguerite rougit et lança un coup
d’œil du côté de madame Dor.
– Mais vous nous avez retrouvés à la fin,
monsieur Vendale, murmura-t-elle. Est-ce pour
nous quitter de nouveau ?
– Je ne le crois pas. La coïncidence étrange
qui m’a permis de vous revoir m’encourage à
espérer qu’il n’en sera rien.
– Quelle est cette coïncidence ?
Cette simple phrase, dite avec l’accent du pays
et certain ton ému et curieux, parut bien
séduisante à George Vendale. Mais, au même
instant, il surprit un nouveau regard furtif de
Marguerite à l’adresse de madame Dor. Ce
regard, bien que rapide comme l’éclair,
l’inquiéta, et il se mit à observer la vieille dame.
– Le hasard a voulu, dit-il, que je devinsse
l’associé d’une maison de commerce de Londres,
à laquelle monsieur Obenreizer a été
recommandé aujourd’hui même par une maison

95
de commerce suisse, où nous avons des intérêts
communs. Ne vous en a-t-il rien dit ?
– Ma foi, non ! s’écria Obenreizer, rentrant
dans la conversation et cette fois sans son nuage.
Je m’en serais bien gardé. Le monde est si petit,
si monotone, qu’il vaut toujours mieux laisser
aux gens le plaisir bien rare d’une surprise. C’est
une agréable chose qu’une surprise sur notre petit
bonhomme de chemin. Tout cela est arrivé
comme vous le dit monsieur Vendale,
mademoiselle Marguerite. Monsieur Vendale, qui
est d’une famille si distinguée et d’une si fière
origine, n’a point dédaigné le commerce.
Vraiment, il fait du commerce, tout comme nous
autres, pauvres paysans, sortis des bas-fonds de la
pauvreté. Après tout, c’est flatteur pour le
commerce, reprit Obenreizer avec chaleur, les
hommes comme monsieur Vendale ne peuvent
que l’ennoblir. Ce qui fait le malheur du
commerce et sa vulgarité, c’est que les gens de
rien... nous autres par exemple, pauvres
paysans... nous puissions nous y adonner et par
lui arriver à tout. Voyez-vous, mon cher Vendale,
le père de mademoiselle Marguerite, l’aîné de

96
mes frères du premier lit, qui aurait plus du
double de mon âge s’il vivait, partit de nos
montagnes, en haillons, sans souliers, et il se
trouva d’abord bien heureux d’être nourri avec
les chiens et avec les mules dans une auberge de
la vallée. Il y fut garçon d’écurie, garçon de salle,
cuisinier. Il me prit alors et me mit en
apprentissage chez un fameux horloger, son
voisin. Sa femme mourut en mettant
mademoiselle Marguerite au monde. Il ne vécut
pas longtemps lui-même. Marguerite n’était plus
une enfant et n’était pas encore une demoiselle.
Je reçus ses dernières volontés et sa
recommandation au sujet de sa fille : « Tout pour
Marguerite, me dit-il, et tant par an pour vous.
Vous êtes jeune, je vous fais pourtant son tuteur ;
ne vous enorgueillissez jamais de son bien et du
vôtre, si vous en amassez. Vous savez d’où nous
venons tous les deux ; nous avons été l’un et
l’autre des paysans obscurs et misérables et vous
vous en souviendrez. » Si je m’en souviens !...
Tous deux paysans, et il en est ainsi de tous mes
compatriotes qui font aujourd’hui le commerce
dans Soho Square. Paysans !... tous paysans !...

97
Il éclata de rire, tout en étreignant les coudes
de Vendale.
– Voyez ! s’écria-t-il, voyez quel avantage et
quelle gloire pour le commerce d’être rehaussé
par des gentlemen tels que vous !
– Je n’en juge pas ainsi, fit Marguerite en
rougissant et fuyant le regard de Vendale avec
une expression craintive, je pense que le
commerce n’est point du tout déshonoré par des
gens d’obscure origine comme nous...
– Fi ! fi ! mademoiselle Marguerite, dit
Obenreizer, c’est dans l’aristocratique Angleterre
que vous tenez un pareil langage !
– Je n’en ai pas honte, reprit-elle, un peu plus
calme et tout en retournant son métier, je ne suis
pas anglaise, moi. Je me fais gloire d’être
Suissesse et fille d’un montagnard. Et certes je le
dis bien haut : mon père était paysan.
Il y avait dans ces dernières paroles une
résolution si visible d’en finir avec ce sujet
ridicule que Vendale n’eut point le courage de se
défendre plus longtemps contre les sarcasmes

98
voilés d’Obenreizer.
– Je partage votre opinion, mademoiselle,
s’écria-t-il, et je l’ai déjà dit à monsieur
Obenreizer, tout à l’heure, il pourra vous en
rendre témoignage.
Ce que ce dernier se garda bien de faire. Il se
tut.
Vendale n’avait point cessé d’observer
madame Dor. Une chose le frappa dans l’aspect
du large dos de la bonne dame, et il remarqua une
pantomime des plus expressives dans sa façon de
nettoyer les gants. Tandis qu’il causait avec
Marguerite, madame Dor était demeurée
tranquille ; mais dès qu’Obenreizer eut
commencé son long discours sur les paysans, elle
se mit à se frotter les mains avec une sorte de
délire ; on eût dit qu’elle applaudissait l’orateur.
Le gant qu’elle tenait s’élevait en l’air, ce gant
tournoyait si bien, qu’une fois ou deux, Vendale
en vint à penser qu’il pouvait bien y avoir une
communication télégraphique dans ce jeu
extraordinaire : d’autant que, tout en paraissant
ne faire aucune attention à la vieille suivante,

99
Obenreizer ne lui tournait jamais le dos.
La façon dont Marguerite avait écarté le
déplaisant sujet qu’on avait ramené deux fois
devant elle, parut également à Vendale une chose
bien propre à le faire réfléchir. Le ton de la jeune
fille, parlant à son tuteur, trahissait une sourde
indignation contre celui-ci, et comme un
mouvement violent de l’âme, que la crainte
pourtant comprimait encore. Jamais Obenreizer
ne s’approchait de sa pupille ; jamais il ne lui
adressait la parole sans faire précéder ce qu’il
allait dire d’un « mademoiselle » très
cérémonieux, et ce mot pourtant ne sortait jamais
de ses lèvres qu’avec un accent d’ironie. L’idée
vint à George Vendale que cet homme était un
moqueur subtil, et cette nouvelle manière
d’envisager Obenreizer lui expliqua tout d’un
coup ce qu’il avait toujours trouvé
d’indéfinissable en ce singulier personnage.
Quelque chose aussi lui disait que Marguerite
était en quelque sorte prisonnière dans ce logis.
Sa volonté, du moins, n’était pas libre, et bien
qu’elle résistât à ses deux geôliers par la seule

100
énergie de son caractère, certes elle n’était pas
toujours la plus forte.
Cette croyance que la jeune fille était
persécutée, captive jusqu’à un certain point peut-
être, n’était pas faite pour diminuer dans le cœur
de Vendale le charme qui l’attirait vers elle.
Vraiment il l’aimait, il était éperdument
amoureux de la jeune et jolie Suissesse et tout à
fait déterminé à saisir l’occasion qui enfin se
présenterait à lui.
Pour le moment, il se borna à dépeindre en
quelques mots le plaisir que Wilding et Co.
auraient avant peu à prier mademoiselle
Obenreizer d’honorer leur maison de sa présence.
C’était, disait-il, une vieille maison très curieuse,
bien qu’un peu dépourvue comme toute maison
de célibataire. Du reste, il ne prolongea pas sa
visite.
Mais, en redescendant au rez-de-chaussée,
reconduit par son hôte, il trouva dans le vestibule
plusieurs hommes de mauvaise mine et mal
accoutrés, vêtus d’ailleurs du costume suisse
qu’Obenreizer repoussa sans façon devant lui,

101
tout en leur adressant quelques mots dans le
patois du pays.
– Des compatriotes, dit-il, de pauvres
compatriotes, reconnaissants et attachés comme
des chiens pour un peu de bien que je leur fais.
Adieu, monsieur Vendale, j’espère que nous nous
verrons souvent. Très enchanté...
Ce qui fut suivi de deux légères pressions aux
coudes de Vendale, et celui-ci se trouva dans la
rue.
Tandis qu’il se dirigeait vers le Carrefour des
Éclopés, Marguerite, assise devant son métier,
flottait devant lui dans l’air ; il revoyait
également le large dos de madame Dor et son
télégraphe. Lorsqu’il arriva, Wilding était
enfermé avec Bintrey. Les portes des caves se
trouvaient ouvertes. Vendale alluma une
chandelle, descendit, et se mit à flâner à travers
les caveaux. La gracieuse image de Marguerite
marchait toujours devant lui, mais cette fois le
dos de madame Dor ne le poursuivait plus.
Ces voûtes étaient très spacieuses et très
anciennes et il y avait là une crypte fort curieuse.

102
C’était, suivant les uns le vieux réfectoire d’un
monastère, suivant les autres une chapelle.
Quelques antiquaires enthousiastes voulaient
même y voir le reste d’un temple païen. Mais
après tout qu’importait ? Que chacun donne
l’origine qu’il lui plaira à ce vieux pilastre en
poussière et à cette arcade en ruine, ce sont
toujours des débris du temps qui les ronge
également et à sa guise.
L’air épais, l’odeur de terre et de muraille
moisie, les pas roulant comme le tonnerre dans
les rues qui s’étendaient au-dessus de sa tête, tout
cela cadrait assez bien avec les impressions de
Vendale qui, décidément, ne pouvait songer qu’à
Marguerite, assise là-bas, dans la maison de Soho
Square et résistant à ses deux geôliers. Il marcha
donc à travers les caves jusqu’au tournant d’un
passage voûté. Là, il aperçut une lumière
semblable à celle qu’il portait à la main.
– Est-ce vous qui êtes là, Joey ? demanda-t-il.
– Ne devrais-je pas plutôt dire : Est-ce vous,
monsieur George ? C’est mon affaire à moi d’être
ici ; ce n’est pas la vôtre.

103
– Allons ! ne grondez pas, Joey.
– Je ne gronde pas, fit le garçon de cave, si
quelque chose gronde en moi, c’est le vin que j’ai
respiré et pris par les pores, mais ce n’est pas
moi. Oh ! si vous restiez dans les caves assez
longtemps pour que les vapeurs vous
étourdissent, vous m’en diriez des nouvelles...
Mais quoi ! vous voilà donc entré régulièrement
dans nos affaires, monsieur George ?
– Régulièrement, j’espère que vous n’y
trouvez rien à redire ?
– Dieu m’en préserve ! Mais le vin que je
prends par les pores et qui est grognon me dit que
vous êtes trop jeunes. Vous êtes trop jeunes tous
les deux.
– C’est un malheur que nous trouverons bien
le moyen de réparer quelque jour, Joey.
– Sans doute, monsieur George, mais moi, qui
trouve le moyen de vieillir chaque année, je ne
vous verrai point devenir sages.
Et Joey se sentit si content de ce qu’il venait
de dire qu’il se mit à rire aux éclats.

104
– Ce qui est beaucoup moins gai, reprit-il,
c’est que monsieur Wilding, depuis qu’il dirige la
maison, en a changé la chance. Remarquez bien
ce que je vous dis. La chance est changée. Il s’en
apercevra. Ce n’est pas pour rien que j’ai passé
ici dessous toute ma vie. Les remarques que je
fais ne me trompent jamais. Je sais quand il doit
pleuvoir ou quand le temps veut se maintenir au
beau, quand le vent va souffler, quand le ciel et la
rivière redeviendront calmes. Et je sais aussi bien
quand la chance est près de changer.
– Est ce que la végétation qui croît sur ces
murs est pour quelque chose dans vos
observations ? demanda Vendale, en tournant sa
lumière vers de sombres amas d’énormes fongus,
appendus aux voûtes, et d’un effet désagréable et
repoussant.
– Oui, monsieur George, répliqua Joey
Laddle, reculant de quelques pas. Mais si vous
voulez suivre mon conseil, ne touchez pas à ces
vilains champignons.
Vendale avait pris une longue latte des mains
de Joey, et s’amusait à remuer doucement les

105
végétaux étranges.
– En vérité, dit-il, ne pas y toucher ! Et
pourquoi ?
– Pourquoi ?... Parce qu’ils naissent des
vapeurs du vin, et qu’ils peuvent tous faire
comprendre ce qui entre dans le corps d’un
malheureux garçon de cave qui vit ici depuis
trente ans ; parce que vous feriez tomber sur vous
de sales insectes, qui se meuvent dans ces gros
pâtés de moisissure, répliqua Joey Laddle, qui se
tenait toujours à l’écart, mais il y a encore une
autre raison, monsieur George : il y en a une
autre !...
– Laquelle ?
– À votre place, monsieur George, je ne
jouerais pas avec cette latte. Et la raison, je vous
la dirai si vous voulez sortir d’ici. Regardez la
couleur de ces champignons, monsieur George.
– Eh bien ?
– Allons ! monsieur George, sortons d’ici.
Il s’éloigna avec sa chandelle. Vendale le
suivit tenant la sienne.

106
– Mais achevez donc, Joey, dit-il. La couleur
de ces champignons ?
– C’est celle du sang, monsieur George.
– En vérité, oui... Après ?...
– Eh bien ! monsieur George, on dit...
– Qui... on ?
– Comment saurais-je qui ? répliqua le vieux
garçon de cave exaspéré par la nature
déraisonnable de cette question. Qui ?... On...
on... Cela en dit bien assez. C’est tout le monde.
Comment saurais-je qui est cet : On, si vous,
vous ne le savez pas ?
– C’est juste, Joey.
– On dit que l’homme qui, par hasard, est
frappé à la poitrine dans les caves d’un de ces
champignons qui tombent, est sûr de mourir
assassiné.
Vendale s’arrêta en riant, il regarda Joey et
leva les épaules, mais le garçon de cave tenait ses
yeux obstinément fixés sur sa chandelle. Tout à
coup Joey se sentit frappé violemment.

107
– Qu’est-ce ? cria-t-il.
C’était la main de son compagnon. Vendale
venait de recevoir un énorme amas de ces
moisissures sanglantes en pleine poitrine, et
instinctivement l’avait rejeté sur Joey. Cette
masse humide venait de s’abattre sur le sol et y
faisait couler une longue mare rouge.
Les deux hommes se regardèrent, pendant un
moment, avec une muette épouvante. Mais ils
arrivaient au pied de l’escalier des caves, et la
lumière du jour leur apparut.
Vendale leva encore une fois les épaules.
– Au diable vos idées superstitieuses, Joey !
dit-il.
Et il monta gaiement les degrés.

108
Sortie de Wilding

Le lendemain, d’assez grand matin, Wilding


sortit seul, après avoir laissé pour son commis un
billet ainsi conçu :

« Si M. Vendale me demandait ou si
M. Bintrey venait me rendre visite, dites que je
suis allé à l’Hospice des Enfants Trouvés. »

Ni les exhortations de Vendale, ni les conseils


de Bintrey n’avaient pu changer les sentiments et
la détermination de Wilding. Retrouver celui dont
il avait usurpé le bien et la place était à présent
l’unique intérêt de sa vie. La première chose à
faire pour cela n’était-elle point de se rendre à
l’Hospice ? C’est là qu’il pouvait rencontrer la
lumière, ou puiser du moins quelques
renseignements.

109
L’aspect de cet édifice, qui naguère lui était
agréable, avait changé pour lui comme le portrait
placé dans son appartement et qui, jadis, lui avait
été si cher. Le lien qui le rattachait autrefois à ces
lieux qui avaient abrité sa misérable enfance et où
le bonheur était venu le surprendre un jour, ce
lien désormais était rompu. Son cœur se souleva
au milieu d’un flot d’amertume, lorsque, à la
porte du parloir, il exposa la nature de la
démarche qu’il venait faire. Il attendit avec une
grande anxiété le trésorier qu’on était allé quérir
et qu’on ne trouvait point. Enfin ce gentleman
arriva. Wilding fit un terrible effort pour
retrouver un peu de calme et parla.
Le trésorier l’écoutait avec une grande
attention. Mais son visage ne promettait rien de
plus qu’un peu de complaisance et beaucoup de
politesse.
– Nous sommes forcés d’être très circonspects,
répondit-il à Wilding, et nous n’avons point
l’habitude de répondre aux questions du genre de
celles que vous me faites, quand elles nous sont
adressées par des étrangers.

110
– Ne me considérez point comme un étranger,
répondit simplement Wilding, j’ai fait partie de
vos élèves ; je suis un enfant trouvé.
Le trésorier répondit avec une grande
courtoisie que cette circonstance lui paraissait
tout à fait particulière et qu’il aurait mauvaise
grâce à rien refuser à un ancien pensionnaire de
la maison. Toutefois il pressa Wilding de lui faire
connaître les motifs qui le poussaient à tenter les
recherches dont il parlait. Wilding lui raconta son
histoire. Après quoi le trésorier se leva, et le
conduisant dans la salle où les registres de
l’institution étaient exposés :
– Nos livres sont à votre disposition, lui dit-il,
mais je crains bien qu’ils ne puissent vous offrir
que de faibles renseignements après tant
d’années.
Ces livres, Wilding les consulta avec une
impatience fiévreuse ; il y trouva ce qui suit :

« 3 mars 1836. Adopté et retiré de l’Hospice,


un enfant mâle, du nom de Walter Wilding. Nom

111
et situation de l’adoptant : madame Miller,
demeurant Lime Tree Lodge, Groombridge
Wells. Répondants : le Révérend John Harker,
Groombridge Wells : MM. Giles Jeremie et
Giles, banquiers, Lombard Street. »

– Est-ce là tout ? s’écria Wilding. Monsieur le


trésorier, n’avez-vous pas eu d’autres
communications ultérieures avec madame
Miller ?
– Aucune ; s’il y avait eu quelque autre chose,
nous en trouverions ici la mention.
– Puis-je prendre copie de cette inscription ?
– Sans doute ; mais vous êtes bien agité, je
prendrai cette copie moi-même.
– Ma seule chance est de m’informer de la
résidence actuelle de madame Miller et de visiter
les répondants.
– C’est votre seule chance, répondit le
trésorier ; j’aurais souhaité de pouvoir vous être
plus utile.
Wilding se mit en chasse. La première étape à

112
faire était la maison des banquiers de Lombard
Street. Il s’y rendit.
Deux des associés de la maison étaient
inaccessibles en ce moment. Le troisième se
récria, opposa mille difficultés à la demande que
lui adressait le jeune négociant, et permit enfin
qu’on visitât le registre marqué à l’initiale M.
Le compte de madame Miller fut retrouvé.
Mais deux lignes d’une encre effacée avaient été
tracées en travers du livre pour biffer la page, et
au bas il y avait cette note :

« Compte clos le 30 septembre 1837. »

C’est ainsi que Wilding vit son premier espoir


s’évanouir. Il comprenait mieux que personne les
difficultés de la tâche qu’il s’était imposée.
– Point d’issue !... point d’issue !... se disait-il.

113
Il écrivit à son associé pour le prévenir que
son absence pouvait se prolonger de quelques
heures, se rendit au chemin de fer, et prit place
dans le train pour la résidence de madame Miller
à Groombridge Wells.
Des enfants et des mères voyageaient avec
lui ! Des enfants et des mères se rencontrèrent sur
son passage quand il fut débarqué et qu’il alla de
maison en maison, de boutique en boutique,
demander son chemin. Passant sous un gai soleil,
ces mères lui apparaissaient heureuses et fières,
ces enfants plus heureux encore ; partout il
trouvait de quoi le faire cruellement ressouvenir
de ce monde souriant d’illusions, jadis si
cruellement éveillé dans son cœur ; tout lui
rappelait la mémoire de celle qui n’était plus, de
celle qui s’était évanouie, le laissant lui, morose,
et sombre comme un miroir d’où la lumière s’est
éclipsée, il questionna, s’informa de tous côtés.
Nul ne savait où était Lime Tree Lodge. À bout
de ressources, il entra dans les bureaux d’une
agence de locations.
– Savez-vous où est Lime Tree Lodge ?

114
L’agent lui montra du doigt de l’autre côté de
la rue une maison d’apparence lugubre, percée
d’un nombre inusité de fenêtres, qui semblait
avoir été jadis une fabrique, et qui était
maintenant un hôtel.
– Voilà où se trouvait Lime Tree Lodge,
monsieur, lui dit cet homme, il y a dix ans.
Second espoir évanoui. Là encore pas
d’issue !... pas d’issue !...

Une dernière chance lui restait ; c’était de


trouver le répondant clérical M. Harker. Il entra
dans la boutique d’un libraire et demanda si on
pouvait le renseigner sur la demeure actuelle du
Révérend. Le libraire fit un geste de surprise,
fronça les sourcils, et demeura muet. Cependant
il prit sur son comptoir un précieux petit volume,
habillé d’une reliure grise et sombre, le tendit au
visiteur, ouvert à la première page, et Wilding y
lut :

115
LE MARTYRE
du
RÉVÉREND JOHN HARKER
dans la Nouvelle-Zélande,
Raconté par un ancien membre de sa
Congrégation.

– Je vous demande pardon, fit Wilding.


Le libraire répondit seulement par un signe de
tête à ses excuses. Wilding sortit.
Troisième et dernier espoir détruit. Pas
d’issue !... pas d’issue !...
En vérité, il n’y avait plus rien à faire que de
s’en retourner à Londres. Il reprit le train. De
temps en temps, durant le trajet, il contemplait
cette note inutile qui avait été le guide de son
voyage, la copie extraite du registre des Enfants
Trouvés. Il fit un geste comme pour jeter au vent
ce papier menteur, mais la réflexion l’en
empêcha.

116
– Qui sait, pensa-t-il, cette note peut encore
servir, je ne m’en séparerai point tant que je
vivrai, et mes exécuteurs testamentaires la
trouveront cachetée sous le même pli que mon
testament.
Son testament !... Et pourquoi ne le ferait-il
point ? Cette idée s’empara de lui avec force. Ce
testament nécessaire, il résolut de le rédiger sans
perdre de temps. Et il continua son voyage
songeant à toutes ses démarches perdues, et
murmurant :
– Plus d’espoir possible !... Pas d’issue !... pas
d’issue !...

Ces derniers mots étaient de la façon de


Bintrey. Dans sa première conférence avec
Wilding, l’homme d’affaires s’était écrié au bout
d’un moment : « Pas d’issue ! ». Et cent fois,
durant l’entretien, secouant la tête et frappant du
pied, ce sagace personnage, jugeant la situation

117
sans remède, s’était pris à répéter : « Pas
d’issue !... pas d’issue !... »
– Ma conviction, ajoutait-il, c’est qu’il n’y a
rien à espérer après tant d’années ; et mon avis,
c’est que vous demeuriez tranquille possesseur
des biens qu’on vous a légués.
Wilding avait fait apporter de nouveau le
vieux porto de quarante-cinq ans, et Bintrey ne se
faisait point faute de le trouver excellent comme
à l’ordinaire. Plus le rusé compagnon voyait se
dessiner nettement, à travers la liqueur dorée, le
chemin qu’il fallait suivre, plus il persistait à
déclarer énergiquement qu’il n’y avait rien à
faire, et, tout en remplissant et vidant son verre, il
répétait :
– Pas d’issue !... pas d’issue !...
Et maintenant, qui pouvait nier que le projet
de Wilding de faire son testament au plus vite, ne
provînt encore de l’excessive délicatesse de sa
conscience (bien qu’au fond du cœur, il éprouvât
aussi quelque soulagement involontaire dans la
perspective de léguer son embarras à autrui, car
telle était son intention). Il poursuivit donc ce

118
nouveau projet avec une ardeur extraordinaire et
ne perdit point de temps pour faire prier George
Vendale et Bintrey de se rendre au Carrefour des
Éclopés, où il allait les attendre.
Lorsqu’ils furent tous trois réunis, les portes
bien closes, Bintrey prit la parole, et s’adressant à
Vendale :
– Tout d’abord, dit-il d’un ton solennel, avant
que notre ami (et mon client) nous confie ses
volontés à venir, je désire préciser clairement ce
qui est mon avis, ce qui est aussi le vôtre,
monsieur Vendale, si j’ai bien compris les paroles
que vous m’avez dites, et ce qui serait d’ailleurs
l’avis de tout homme sensé. J’ai conseillé à mon
client de garder le plus profond secret sur cette
affaire. J’ai causé deux fois avec madame
Goldstraw, une fois en présence de monsieur
Wilding, l’autre fois en son absence. Si l’on peut
se fier à quelqu’un (ce qui doit toujours être
l’objet d’un grand SI), je crois que c’est à cette
dame. J’ai représenté à mon client que nous
devons nous garder de donner l’éveil à des
réclamations aventureuses, et que, si nous ne

119
nous taisons point, nous allons mettre le diable
sur pied, sous la forme de tous les escrocs du
royaume. Maintenant, monsieur Vendale,
écoutez-moi. Notre ami (et mon client) n’entend
pas se dépouiller du bien dont il se regarde
comme le dépositaire ; il veut, au contraire, le
faire fructifier au profit de celui qu’il en
considère comme le maître légitime. Moi, je ne
peux adopter la même façon de considérer cet
homme-là, qui n’est peut-être qu’une ombre, et,
si jamais, après des années de recherche même,
nous mettions la main sur lui, j’en serais bien
étonné ; mais n’importe. Monsieur Wilding et
moi, nous sommes pourtant d’accord sur ce point,
qu’il ne faut pas exposer ce bien à des risques
inutiles. J’ai donc accédé au désir de monsieur
Wilding en une chose. De temps en temps, nous
ferons paraître dans les journaux une annonce
prudemment rédigée, invitant toute personne qui
pourrait donner des renseignements sur cet enfant
adopté et pris aux Enfants Trouvés, à se présenter
à mon bureau. J’ai promis à monsieur Wilding
que cette annonce serait régulièrement publiée.
Après cela, mon client m’ayant averti que je vous

120
trouverais ici à cette heure, j’y suis venu.
Remarquez bien que ce n’est plus pour donner
mon avis, mais pour prendre les ordres de
monsieur Wilding. Je suis tout à fait disposé à
respecter et à seconder ses désirs. Je vous prierai
seulement d’observer que ceci n’implique point
du tout mon assentiment aux mesures que j’ai
consenti à prendre. Je m’y prête, je ne les
approuve peut-être point, et, dans tous les cas, je
n’entends pas que l’on puisse confondre ma
complaisance avec mon opinion professionnelle.
En parlant ainsi, Bintrey s’adressait autant à
Wilding qu’à Vendale. Certes il croyait devoir
beaucoup de déférence à son client et il lui en
accordait un peu. Cependant Wilding, par-dessus
tout, l’amusait. Bintrey ne pouvait croire à une
conduite si extravagante, à un désintéressement si
singulier ; le donquichottisme du jeune négociant
lui semblait une chose réjouissante autant que
rare, aussi ne pouvait-il s’empêcher de le regarder
de temps en temps avec des yeux qui clignotaient
et avec une curiosité très vive mêlée quelquefois
d’une forte envie de sourire.

121
– Tout ce que vous venez de dire est fort
clair ! soupira Wilding. Plût à Dieu que mes idées
fussent aussi limpides que les vôtres, monsieur
Bintrey.
– Remettez-le, remettez-le... si vous sentez
que vos étourdissements vont revenir ! s’écria
Bintrey épouvanté. Remettez-le, remettez-le...
– Remettez quoi ? fit Vendale.
– L’entretien ! je veux parler de cet entretien...
Si vos bourdonnements, monsieur Wilding...
– Non, non, n’ayez pas peur, répliqua le jeune
négociant.
– Je vous en prie, ne vous excitez pas !
continua Bintrey.
– Je suis parfaitement calme, reprit Wilding, et
je vais vous en donner la preuve. George
Vendale, et vous, monsieur Bintrey, hésiteriez-
vous ou bien trouveriez-vous quelque
inconvénient à devenir les exécuteurs de mes
dernières volontés ?
– Aucun inconvénient, répondit George
Vendale.

122
– Aucun ! répéta Bintrey, avec un peu moins
d’empressement.
– Je vous remercie tous les deux. Mes
instructions seront simples, et mon testament très
bref. Peut-être aurez-vous la complaisance de
rédiger cela tout de suite, monsieur Bintrey. Je
laisse ma fortune réalisée, et mon bien personnel,
sans exception ni réserve, à vous, mes deux
dépositaires et exécuteurs testamentaires, à la
charge, par vous, de restituer le tout au véritable
Walter Wilding, si vous pouvez le découvrir et
établir son identité dans les deux ans qui suivront
ma mort. Au cas où vous ne le retrouveriez point
avant ce délai expiré, vous remettriez le dépôt à
titre de legs et de don à l’Hospice des Enfants
Trouvés... Eh bien ?
– Ce sont là toutes vos instructions ? demanda
Bintrey, après un assez long silence durant lequel
aucun de ces trois hommes n’avait osé regarder
les autres.
– Toutes.
– Et votre détermination est bien prise ?

123
– Irrévocablement prise.
– Il ne me reste donc plus qu’à rédiger ce
testament suivant la forme, reprit l’homme
d’affaires, en levant les épaules, mais, est-il
nécessaire de se presser ? Il n’y a pas urgence,
que diable ! Vous n’avez pas envie de mourir ?
– Monsieur Bintrey, dit Wilding, ce n’est ni
vous ni moi qui connaissons le moment où je dois
mourir et je serais aise d’avoir soulagé mon esprit
de ce pénible sujet.
– Comme il vous plaira, dit Bintrey, je
redeviens homme de loi. Si un rendez-vous, dans
une semaine, à pareil jour, peut convenir à
monsieur Vendale, je l’inscrirai sur mon carnet.
Le rendez-vous fut pris et l’on n’y manqua
point. Le testament, signé selon les formes,
cacheté, déposé, attesté par les témoins, resta aux
mains de Bintrey. Celui-ci le classa en son ordre
dans un de ces coffrets de fer scellés et portant
sur une plaque le nom du testateur, qui étaient
cérémonieusement rangés dans son cabinet de
consultations, comme si ce sanctuaire de la
légalité avait été en même temps un caveau

124
funéraire. Quant à Wilding, l’esprit un peu
rasséréné et reprenant courage, il se mit à ses
occupations habituelles.
Son premier soin fut de réaliser l’installation
patriarcale qu’il avait rêvée ; il fut aidé dans cette
besogne par madame Goldstraw et par Vendale.
Le concours de celui-ci n’était peut-être pas aussi
désintéressé qu’il en avait l’air. Le jeune homme
pensait que lorsque la maison serait en ordre on
pourrait donner à dîner à Obenreizer et à sa nièce.
Ce grand jour arriva, madame Dor fut
comprise dans l’invitation adressée à toute la
famille Obenreizer. Si Vendale était amoureux
auparavant, ce dîner mit le comble à sa passion et
le poussa tout d’un coup jusqu’au délire.
Cependant il ne put, quoiqu’il fît, obtenir un mot
en particulier de la charmante Marguerite.
Plusieurs fois, dans le courant de la soirée, il
crut trouver l’occasion de lui parler à l’oreille.
Aussitôt, Obenreizer, avec son nuage, se trouvait
là lui pressant les coudes ; ou bien c’était le large
dos de madame Dor qui s’interceptait
brusquement entre lui et la lumière vivante, c’est-

125
à-dire Marguerite. Pas une fois, pas une seule fois
si ce n’est pendant le repas, on ne put voir de face
la respectable matrone, muette comme les
montagnes où elle était née et dont elle était
l’image. Après le dîner, dont elle avait pris sa
large part, comme on passait au salon, elle
regarda la muraille.
Et pourtant, durant ces quatre ou cinq heures,
délicieuses quoique tourmentées, Vendale avait
pu voir Marguerite, il avait pu l’entendre,
s’approcher d’elle, effleurer sa robe. Lorsqu’on
avait fait le tour des vieilles caves obscures, il la
conduisait par la main ; lorsque le soir elle chanta
dans le salon, Vendale, debout auprès d’elle,
tenait les gants qu’elle venait de quitter. Pour les
garder, ces gants mignons, que n’eût-il point
fait ? Il aurait donné en échange jusqu’à la
dernière goutte du vieux porto de quarante-cinq
ans, ce vin eût-il eu quarante-cinq fois les neuf
lustres, eût-il coûté quarante-cinq fois quarante-
cinq livres la bouteille !
Lorsqu’elle fut partie et que la solitude et
l’ennui retombèrent comme un éteignoir

126
immense sur le Carrefour des Éclopés, il se fit
cette question, pendant la nuit tout entière :
– Sait-elle que je l’admire ? Sait-elle que je
l’adore ? Peut-elle se douter qu’elle m’a conquis
corps et âme ? Si elle s’en doute, prend-elle
seulement la peine d’y songer ? Pauvres cœurs
inquiets que nous sommes ! N’est-il pas étrange
de penser que ces millions d’hommes qui
dorment, momifiés depuis tant d’années, ont été
amoureux comme nous autres qui vivons, qu’ils
ont éprouvé les mêmes angoisses, fait les mêmes
sottises, et qu’ils ont pourtant trouvé le secret
d’être tranquilles après tout cela !
– George, que pensez-vous de monsieur
Obenreizer ? demanda Wilding le lendemain. Je
ne veux pas vous demander ce que vous pensez
de mademoiselle Marguerite.
– Je ne sais, dit Vendale, je n’ai jamais bien pu
savoir ce que je pensais de cet homme-là.
– Il est très instruit et très intelligent.
– Très intelligent, pour sûr.
– Bon musicien.

127
Obenreizer avait fort bien chanté la veille.
– Très bon musicien vraiment, fit Vendale.
– Et il cause bien.
– Oui, répétait toujours Vendale, il cause bien.
Savez-vous une chose, mon cher Wilding ? C’est
qu’en pensant à lui il me vient l’idée qu’il ne sait
pas se taire.
– Quoi ! dit Wilding, il n’est pas bavard
jusqu’à l’importunité ?
– Ce n’est pas là ce que je veux dire. Mais
lorsqu’il se tait, son silence met ses interlocuteurs
en peine. Son silence éveille tout de suite,
vaguement, injustement peut-être, je ne sais
quelle méfiance. Tenez, songez à des gens que
vous connaissez, que vous aimez. Prenez
n’importe lequel de vos amis...
– Ce sera bientôt fait, dit Wilding, c’est vous
que je prends.
– Je ne voulais pas m’attirer ce compliment ;
je ne l’avais même pas prévu, répliqua Vendale
en riant. Soit, prenez-moi donc et réfléchissez un
moment. N’est-il pas vrai que la sympathie que

128
vous fait éprouver mon intéressant visage vient,
surtout, de l’expression qu’il a quand je suis
silencieux. Et, en effet, cette expression, n’étant
point cherchée ni composée, est la plus naturelle,
et l’on peut dire qu’elle est le vrai miroir de mon
âme.
– Je crois que vous dites vrai.
– Je le crois aussi. Eh bien ! quand Obenreizer
parle, et qu’en parlant il s’explique lui-même, il
s’en tire à son avantage. Mais quand il est
silencieux, il est inquiétant. Donc, il se tire mal
du silence. En d’autres termes, il cause bien, mais
il ne sait pas se taire.
– C’est encore vrai, dit Wilding, en riant à son
tour.
Malgré les attentions et les soins dont ses amis
l’entouraient, Wilding ne recouvrait que
lentement la santé et le calme de l’esprit.
Vendale, pour l’arracher à lui-même, et peut-être
aussi dans le but de se procurer de nouvelles
occasions de voir Marguerite, lui rappela son
ancien projet de former chez lui une classe de
chants.

129
La classe fut promptement instituée, avec
l’aide de deux ou trois personnes ayant quelques
connaissances musicales et chantant d’une façon
supportable. Le chœur fut formé, instruit, et
conduit par Wilding. Le nom des Obenreizer vint
de lui-même en cette affaire. C’étaient d’habiles
musiciens ; il était donc tout naturel qu’on leur
demandât de se joindre à ces réunions musicales.
Le tuteur et le pupille y ayant consenti (ou le
tuteur pour tous les deux), l’existence de Vendale
ne fut plus qu’un mélange de ravissement et
d’esclavage.
Dans la petite et vieille église, bâtie par
Christophe Wreen, sombre et sentant le moisi
comme une cave, lorsque, le dimanche, le chœur
était rassemblé et que vingt-cinq voix chantaient
ensemble, n’était-ce pas la voix de Marguerite
qui effaçait toutes les autres, qui faisait frémir les
vitraux et les murailles, qui frappait les voûtes et
perçait les ténèbres des bas-côtés comme un
rayon sonore ? Quel moment ! Madame Dor,
assise dans un coin du temple, tournait le dos à
tout le monde. Obenreizer aussi chantait.

130
Mais ces concerts séraphiques du dimanche
étaient encore surpassés par les concerts profanes
du mercredi, établis dans le Carrefour des
Éclopés, pour l’amusement de la famille
patriarcale. Le mercredi, Marguerite tenait le
piano et faisait entendre dans la langue de son
pays les chants des montagnes. Ces chants naïfs
et sublimes semblaient dire à Vendale : « Élève-
toi au-dessus du niveau de la commerciale et
rampante Angleterre... Viens au loin... bien au
loin de la foule et du monde ; suis-moi... plus
haut, plus haut encore. Allons-nous mêler à la
cime des pics, aux cieux azurés. Aimons-nous
auprès du ciel ! »
En même temps le joli corsage, les bas à coins
rouges, les souliers à boucles d’argent semblaient
s’animer et courir ; le large front blanc et les
beaux yeux de Marguerite s’allumaient d’une
flamme inspirée... Vendale en perdait la raison.
Heureux concerts ! Il faut avouer, par
exemple, qu’ils avaient eu d’abord plus de
charme pour le jeune homme que pour Joey
Laddle, son serviteur. Joey avait refusé avec

131
fermeté de troubler ces flots d’harmonie en y
mêlant sa voix trop rude. Il manifestait un
suprême dédain pour ces distractions frivoles, et
il avait envoyé promener « toute l’affaire ».
Un jour pourtant, Joey Laddle, le grognon,
s’avisa de découvrir une source de véritable
plaisir dans un chœur qu’il n’avait pas encore
entendu. Ce jour-là il s’adoucit jusqu’à prédire
que les garçons de cave, ses subordonnés,
feraient peut-être à la longue quelque progrès
dans un art pour lequel ils n’étaient point nés.
Une antienne d’Haendel, le dimanche suivant,
acheva de le vaincre. Enfin, à quelque temps de
là, l’apparition inattendue de Jarvis, armé d’une
flûte, et d’un homme de journée, tenant un
violon, et l’exécution par ces « deux artistes »
d’un morceau fort bien enlevé, l’étonna jusqu’à le
rendre stupide. Mais ce ne fut pas tout : à ce duo
instrumental, un chant de Marguerite Obenreizer
ayant succédé, il demeura bouche béante ; puis,
quittant son siège d’un air solennel, faisant
précéder ce qu’il allait dire d’un salut qui
s’adressait particulièrement à Wilding, il s’écria :

132
– Après cela, vous pouvez tous tant que vous
êtes, aller vous coucher.
Ce fut ainsi que commencèrent la
connaissance personnelle et les relations de
société entre Marguerite Obenreizer et Joey
Laddle. La jeune fille trouva le compliment si
original et en rit de si bon cœur, que Joey
s’approcha d’elle après le concert pour lui dire
qu’il espérait n’avoir pas eu la maladresse de dire
une maladresse. Marguerite l’assura qu’il avait eu
beaucoup d’esprit. Joey inclina la tête d’un air
satisfait.
– Vous ferez renaître ici les temps heureux,
mademoiselle, dit-il. C’est une personne comme
vous... et pas une autre... qui pourrait ramener la
chance dans la maison.
– Ramener la chance !... fit-elle dans son
charmant anglais un peu gauche. J’ai peur de ne
pas vous comprendre.
– Mademoiselle, dit Joey d’un air confidentiel,
monsieur Wilding a changé ici la chance. Ne le
savez-vous pas ? C’était avant qu’il prit pour
associé le jeune George Vendale. Je les ai avertis.

133
Allez, allez, ils s’en apercevront. Pourtant, si
vous veniez quelquefois dans cette maison, et si
vous chantiez pour conjurer le sort, vous sauriez
peut-être bien l’apaiser.
Le mercredi suivant, on remarqua autour de la
table que l’appétit de Joey n’était plus digne de
lui-même. On chuchota, on sourit. Chacun disait
que ce miracle de Joey Laddle ne mangeant plus
que comme un homme ordinaire, était produit par
l’attente du plaisir qu’il se promettait à entendre
chanter mademoiselle Obenreizer, et par la
crainte de ne pouvoir se procurer une bonne place
pour ne rien perdre de ce plaisir. On sait que Joey
Laddle avait l’oreille un peu dure. Ces malins
propos arrivèrent jusqu’à Wilding, qui, dans sa
bonté accoutumée, appela Joey auprès de lui. Et
Joey Laddle, ayant écouté avec ravissement, se
mit à répéter tout bas la fameuse phrase qui avait
eu, la semaine précédente, un si grand succès de
gaieté dans l’auditoire : « Après cela vous pouvez
tous tant que vous êtes aller vous coucher. »
Mais les plaisirs simples et la douce joie qui
animaient depuis quelque temps le Carrefour des

134
Éclopés ne devaient pas avoir une longue durée.
Il y avait une chose, une triste chose, dont chacun
ne s’apercevait que trop bien depuis longtemps,
et dont on évitait de parler comme d’un sujet
pénible.
La santé de Wilding était mauvaise.
Peut-être Walter Wilding aurait-il supporté le
coup qui l’avait frappé dans la plus grande
affection de sa vie ; peut-être aurait-il triomphé
du sentiment qui l’obsédait ; peut-être aurait-il
fermé l’œil, à cette voix qui lui criait sans cesse :
« Tu tiens dans le monde la place d’un autre et tu
jouis de son bien » ; peut-être aurait-il défié et
vaincu l’une de ces douleurs, l’un de ces deux
tourments ; mais, réunis ensemble, ils étaient trop
forts. Un homme, hanté par deux fantômes, est
promptement terrassé. Ces deux spectres, l’idée
de celle qui n’était point sa mère et de celui qui
était Wilding, le vrai Walter Wilding ; ces deux
spectres s’asseyaient à sa table avec lui, buvaient
dans son verre, et s’installaient la nuit à son
chevet. S’il songeait à l’attachement de sa mère
supposée, il se sentait mourir. Quand, pour se

135
reprendre à la vie, il se retraçait l’affection dont
l’entouraient dans sa maison ses subordonnés et
ses serviteurs, il se disait que cette affection
aussi, il l’avait volée ; il se disait qu’il avait
frauduleusement acquis le droit de les rendre
heureux, car ce droit était celui d’un autre ; le
plaisir que cet autre y trouverait, il le lui dérobait
encore comme le reste.

Peu à peu, sous cette impression terrible qui


lui déchirait le cœur, son corps s’affaissa. Son pas
s’alourdit, ses yeux cherchaient la terre. Il
s’avouait bien qu’il n’était point coupable de
l’erreur dont il recueillait injustement le profit,
mais il reconnaissait en même temps son
impuissance à réparer cette erreur. Les jours, les
semaines, les mois s’écoulaient, et personne ne
venait. Sur l’invitation des journaux, personne ne
venait chez Bintrey réclamer son nom et son
bien. La tête de Wilding s’égarait, et il en avait
conscience. Il lui arrivait parfois que toute une

136
heure, tout un jour s’effaçait de son esprit,
comme si ce jour n’avait pas brillé à l’égal des
autres. Il se disait : « Qu’ai-je fait hier ? » et ne
s’en souvenait plus. Sa mémoire se perdait. Une
fois elle lui échappa justement tandis qu’il
dirigeait les chœurs et battait la mesure. Il ne la
retrouva que longtemps après au milieu de la
nuit, et il se promenait alors dans la cour de sa
maison à la clarté de la lune.
– Qu’est-il donc arrivé ? demanda-t-il à
Vendale.
– Vous n’avez pas été très bien, lui répondit
celui-ci. Voilà tout.
Wilding chercha une explication sur le visage
de ses employés qui l’entourèrent.
– Nous sommes contents de voir que vous
allez mieux, lui dirent-ils.
Et il n’en put tirer autre chose.
Un jour, enfin, et son association avec
Vendale ne durait encore que depuis cinq mois, il
fut forcé de prendre le lit. Madame Goldstraw, sa
femme de charge, devint sa garde-malade.

137
– Puisque je suis couché et que vous me
soignez, madame Goldstraw, lui dit-il, peut-être
ne trouverez-vous pas mauvais que je vous
appelle Sally ?
– Ce nom résonne plus naturellement à mon
oreille que tout autre, fit-elle. Et c’est celui que je
préfère.
– Je vous remercie. Je crois que dans ces
derniers temps j’ai dû éprouver certaines crises...
Est-ce vrai, Sally ?... Oh ! vous n’avez plus à
craindre de me le dire maintenant...
– Cela vous est arrivé, monsieur.
– Voilà l’explication que je cherchais,
murmura-t-il. Sally, monsieur Obenreizer dit que
la terre est si petite, qu’il n’est pas étonnant que
les mêmes gens se heurtent sans cesse et se
retrouvent partout... Voyez ! Puisque vous êtes
près de moi, me voilà presque revenu aux Enfants
Trouvés pour y mourir.
Il étendit la main vers les siennes. Elle la prit
avec douceur.
– Vous ne mourrez point, cher monsieur

138
Wilding.
– C’est ce que monsieur Bintrey m’assure ;
mais depuis que je suis couché, j’éprouve le
même calme, le même repos que jadis, quand
j’étais heureux, au moment où j’allais dormir. En
vérité, je m’endors aussi doucement que dans
mon enfance, lorsque vous me berciez, Sally,
vous en souvenez-vous ?
Après un instant de silence, il se mit à sourire.
– Je vous en prie, nourrice, embrassez-moi,
dit-il.
Sa raison l’abandonnait tout à fait, il se croyait
dans le dortoir de l’Hospice.
Sally, accoutumée naguère à se pencher sur les
pauvres petits orphelins, se pencha vers ce pauvre
homme, orphelin aussi, et le baisant au front :
– Que Dieu vous protège ! murmura-t-elle.
Il rouvrit les yeux.
– Sally, dit-il, ne me remuez pas. Je suis très
bien couché, je vous assure... Ah ! je crois que
mon heure est venue. Je ne sais quel effet ma

139
mort va produire sur vous, Sally, mais sur moi-
même...
Il perdit connaissance... et il mourut...

140
Deuxième acte

141
Vendale se déclare

L’été et l’automne s’étaient écoulés. On


arrivait à la Noël et à l’année nouvelle.
Comme deux loyaux exécuteurs
testamentaires, déterminés à remplir leur devoir
envers le mort, Vendale et Bintrey avaient tenu
plus d’un conseil. L’homme de loi avait fait tout
d’abord ressortir l’impossibilité matérielle de
suivre aucune marche régulière. Tout ce qui
pouvait être fait d’utile et de sensé pour découvrir
le propriétaire légitime du bien qu’ils avaient
entre les mains n’avait-il pas été fait par Wilding
lui-même ? Il résultait clairement de l’insuccès de
ces différentes tentatives que le temps ou la mort
n’avaient laissé aucune trace de l’enfant adopté.
À quoi bon continuer à faire des annonces, si l’on
ne voulait point entrer dans certaines
particularités explicatives ; et si l’on y entrait,
n’était-on pas sûr de voir arriver la moitié des

142
imposteurs de l’Angleterre ?
– Si nous trouvons quelque jour une chance,
une occasion, disait Bintrey, nous la saisirons aux
cheveux... sinon... Eh bien, réunissons-nous pour
une autre consultation au premier anniversaire de
la mort de Wilding.
Tel fut l’avis de l’homme d’affaires. C’est
ainsi que Vendale, bien qu’animé du plus sérieux
désir de remplir le vœu de l’ami qu’il avait perdu,
fut contraint de laisser, pour le moment, dormir
cette affaire.
Abandonnant donc les intérêts du passé pour
songer à ceux de l’avenir, le jeune homme voyait
devant ses yeux cet avenir de plus en plus
incertain. Des mois s’étaient écoulés depuis sa
première visite à Soho Square, et jusqu’alors le
seul langage dont il eût pu se servir pour faire
comprendre à Marguerite qu’il l’aimait, avait été
celui des yeux, fortifié quelquefois d’un rapide
serrement de mains. Quel était donc l’obstacle
qui s’opposait à l’avancement de ses espérances ?
Toujours le même. Les occasions se présentaient
en vain, et Vendale avait beau redoubler d’efforts

143
pour arriver à causer seul à seul un moment avec
Marguerite, toutes ses tentatives se terminaient
par le même déboire et le même accident. À
l’instant favorable Obenreizer trouvait le moyen
d’être là.
Que faire ? On était aux derniers jours de
l’année. Vendale crut avoir, enfin, rencontré un
hasard propice, et il se jura, cette fois, d’en
profiter pour entretenir la jeune Suissesse. Il
venait de recevoir un billet tout cordial
d’Obenreizer qui le conviait, à l’occasion du
nouvel an, à un petit dîner de famille dans Soho
Square.
« Nous ne serons que quatre convives », disait
la lettre.
– Nous ne serons que deux ! se dit Vendale
avec résolution.
La solennité du jour de l’an chez les Anglais
consiste à donner à dîner ou à se rendre aux
dîners d’autrui, rien de plus. Au delà du détroit,
c’est la coutume, en pareil jour, que de donner et
de recevoir des présents. Or, il est toujours
possible d’acclimater une coutume étrangère, et

144
Vendale n’hésita pas un instant à en faire l’essai.
La seule difficulté pour lui fut de décider quel
cadeau il allait faire à Marguerite. Si ce cadeau
était trop riche, l’orgueil de cette jolie fille de
paysan, qui sentait avec impatience l’inégalité de
leur condition sociale à tous deux, en serait
blessé. Un présent qu’un homme pauvre eût aussi
bien pu faire que lui, parut à Vendale le seul qui
fût capable de trouver le chemin du cœur de la
Suissesse. Il résista donc fortement à la tentation
que les diamants et les rubis faisaient naître
devant ses yeux et il fit l’emplette d’une broche
en filigrane de Gênes, l’ornement le plus simple
qu’il eût pu découvrir dans la boutique du
joaillier.
Le jour du dîner, comme il entrait dans la
maison de Soho Square, Marguerite vint au-
devant de lui. Il glissa doucement son cadeau
dans la main de la jeune fille.
– C’est le premier jour de l’an que vous passez
en Angleterre, lui dit-il, voulez-vous me
permettre d’imiter ce qui se fait à pareil jour dans
votre pays ?

145
Elle le remercia, non sans un peu de
contrainte, regardant l’écrin et ne sachant ce qu’il
pouvait contenir. Lorsqu’elle l’eut ouvert et
qu’elle vit la simplicité de cette offrande, elle
devina sans peine l’intention du jeune homme, et
se tournant vers lui toute radieuse, son regard lui
disait : « Pourquoi vous cacherais-je que vous
avez su me plaire et me flatter ? »
Vendale ne l’avait jamais trouvée si charmante
qu’en ce moment dans son costume d’hiver : une
jupe en soie de couleur sombre, un corsage de
velours noir montant jusqu’au cou et garni d’un
duvet de cygne. Jamais il n’avait admiré si fort le
contraste de ses cheveux noirs et de son teint
éblouissant. Ce ne fut que lorsqu’elle le quitta
pour s’approcher d’un miroir et substituer sa
broche de filigrane à celle qu’elle portait
auparavant, que Vendale s’aperçut de la présence
des autres personnes assises dans la chambre. Les
mains d’Obenreizer prirent alors possession de
ses coudes, et son hôte le remercia de l’attention
qu’il avait eue pour Marguerite.
– Un présent d’une si grande simplicité

146
témoigne chez celui qui l’a fait d’un tact bien
délicat ! dit-il d’un air presque imperceptible de
raillerie.
Vendale, en ce moment, s’aperçut qu’il y avait
un autre invité que lui-même à ce repas de
famille.
Un seul invité. Obenreizer le lui présenta
comme un compatriote et un ami. La figure de ce
compatriote était insignifiante et morne ; le corps
de cet ami était gros ; son âge : c’était l’automne
de la vie. Dans le courant de la soirée il eut
occasion de développer deux talents ou deux
capacités peu ordinaires. Personne ne savait
mieux être muet, personne ne vidait plus
lestement les bouteilles que l’ami et le
compatriote d’Obenreizer.
Madame Dor n’était point dans
l’appartement ; on ne manqua pas d’expliquer
son absence. Il paraît que les habitudes de la
bonne dame étaient si simples qu’elle ne dînait
jamais qu’au milieu du jour.
– Elle viendra s’excuser dans la soirée, dit
Obenreizer.

147
Vendale se demanda si l’absence de madame
Dor n’avait pas une autre raison que la simplicité
de son goût. Il pensa qu’elle avait pour une fois
interrompu ses occupations domestiques
ordinaires, qui consistaient à nettoyer des gants et
qu’elle daignait faire la cuisine. La vérité de cette
supposition se manifesta dès les premiers plats
qu’on servit et qui témoignaient d’un art culinaire
bien supérieur à la cuisine anglaise élémentaire et
brutale. Le dîner fut parfait. Quant aux vins, les
gros yeux toujours roulants du convive muet les
célébraient avec éloquence, et les convoitaient,
ravis, en extase. Il disait un : Bon ! quand la
bouteille arrivait pleine ; il soupirait un : Ah !
quand on la remportait vide. Ce fut là toute la
somme d’esprit et de gaieté qu’il dépensa durant
le repas.
Le silence est parfois contagieux ; accablés par
leurs soucis personnels, Marguerite et Vendale
cédaient à ce bel exemple de mutisme. Tout le
poids de la conversation retomba sur Obenreizer
qui l’accepta bravement.
Il ouvrit et répandit son cœur.

148
– Je suis un étranger éclairé, dit-il.
Et le voilà chantant les louanges de
l’Angleterre !
Et quand tous les autres sujets furent épuisés,
il revint à cette source inépuisable, faisant
toujours courir ce petit ruisseau avec la main.
– Examinez cette nation anglaise. Quels
hommes grands, et robustes, et propres !
Considérez les villes. Quelle magnificence dans
les édifices ! Quel ordre et quelle régularité dans
les rues ! Admirez leurs lois qui combinent
l’éternel principe de la justice avec cet autre
éternel principe du respect et de l’amour des
livres, des shillings, et des pence ? Est-ce qu’en
Angleterre, on n’applique point ce produit
monnayé à toutes les injures civiles, depuis
l’injure faite à l’honneur d’un homme jusqu’à
l’injure faite à son nez ? Vous avez séduit ma
fille, allons ! des pence, des shillings, et des
livres ! Vous m’avez renversé et donné des
horions sur la face ! des livres, des pence, et des
shillings. Après cela, je vous le demande, où la
prospérité matérielle d’un tel pays pourrait-elle

149
s’arrêter ?
Obenreizer plongeant du regard dans l’avenir,
chercha vainement à entrevoir la fin de cette
prospérité sans bornes ! Son enthousiasme
demanda la permission, suivant la mode anglaise,
de s’exhaler dans un toast.
– Voilà notre modeste dîner terminé ! s’écria-
t-il. Voilà notre frugal dessert sur la table ! Voici
l’admirateur de l’Angleterre qui se conforme aux
habitudes anglaises, et qui fait un speech. Un
toast à ces blanches falaises d’Albion, monsieur
Vendale ? Un toast à vos vertus patriotiques, à
votre heureux climat, à vos charmantes femmes,
à vos foyers, à votre Habeas corpus, à toutes vos
institutions, à l’Angleterre ! Heep !... heep !...
heep !... hooray !...
À peine Obenreizer avait-il poussé cette
dernière note du vivat britannique, à peine l’ami
muet avait-il savouré la dernière goutte contenue
dans son verre, que le festin fut interrompu par un
coup frappé à la porte. Une servante entra,
apportant un billet à son maître. Obenreizer
l’ouvrit, le lut, le tendit tout ouvert à son

150
compatriote, avec une expression de contrariété
visible. L’esprit engourdi de Vendale se réveilla
tout à coup. Le jeune homme se mit à surveiller
son hôte. Avait-il enfin trouvé un allié sous la
forme de ce billet si mal accueilli par le Suisse ?
Le hasard si longtemps attendu se présentait-il
enfin ?
– J’ai bien peur qu’il n’y ait pas de remède, dit
Obenreizer à son compatriote, et que nous soyons
forcés de sortir.
L’ami muet lui rendit la lettre en levant les
épaules et se versa une demi-rasade. Ses gros
doigts s’enroulèrent avec tendresse autour du
goulot de la bouteille, comme s’il voulait la
presser amoureusement encore une fois avant que
de lui dire adieu. Ses gros yeux considéraient
Marguerite et Vendale comme à travers un
brouillard. Il fit un terrible effort et une phrase
entière sortit tout d’un trait de sa bouche.
– Je crois, dit-il, que j’aurais désiré un peu
plus de vin.
Après quoi le souffle lui manqua. Il respira
convulsivement et se dirigea vers la porte.

151
– Je suis blessé, confus, et au désespoir de ce
qui arrive, dit Obenreizer à Vendale. Un malheur
est arrivé à l’un de mes compatriotes. Il est seul ;
mon ami que voilà et moi, nous n’avons pas
d’autre alternative que de nous rendre auprès de
lui et de le secourir. Que puis-je vous dire pour
m’excuser ? Comment vous dépeindre mon
désappointement de me voir ainsi privé de
l’honneur de votre compagnie ?...
Il s’arrêta avec l’espérance visible que
Vendale allait prendre son chapeau et se retirer.
Mais celui-ci croyait enfin avoir saisi l’occasion
d’un tête-à-tête avec Marguerite.
– Je vous en prie, dit-il, ne vous désolez pas si
fort. J’attendrai ici votre retour avec le plus grand
plaisir.
Marguerite rougit vivement et alla s’asseoir
devant son métier à tapisserie dans l’embrasure
de la croisée. Les yeux d’Obenreizer se
couvrirent de leur nuage, un sourire quelque peu
amer passa sur ses lèvres. Dire à Vendale qu’il
n’espérait point rentrer de bonne heure, c’eût été
risquer d’offenser un homme dont la

152
bienveillance lui était d’une importance
commerciale sérieuse. Il accepta donc sa défaite
avec la meilleure grâce possible.
– À la bonne heure ! s’écria-t-il, que de
franchise !... que d’amitié !... Comme c’est bien
anglais, cela !
Il s’agitait fort, ayant l’air de chercher autour
de lui un objet dont il avait apparemment besoin.
Il disparut un moment par la porte qui s’ouvrait
sur la pièce voisine, revint avec son chapeau et
son paletot, annonça qu’il rentrerait aussitôt qu’il
le pourrait, pressa les coudes de Vendale, et sortit
avec l’ami muet.
Vendale se retourna vers la fenêtra où
Marguerite s’était assise.
Là, comme s’il était tombé du plafond ou sorti
du parquet, là dans son attitude sempiternelle, le
visage tourné vers le poêle, se trouvait un
obstacle inattendu, sous la forme de madame
Dor. Elle se souleva, regarda par-dessus sa large
et plantureuse épaule, et retomba comme une
masse sur sa chaise. Travaillait-elle ? Oui. À
nettoyer les gants d’Obenreizer ? Non. À repriser

153
ses bas.
La situation devenait trop cruelle. Deux
moyens se présentèrent à l’esprit de Vendale.
Était-il possible de se défaire de madame Dor, et
de la fourrer dans son poêle ? Le poêle ne
pourrait la contenir. Était-il possible de traiter la
bonne dame non plus comme une personne
vivante, mais comme un objet mobilier ? Pouvait-
on, avec un effort d’intelligence, arriver à la
considérer, par exemple, comme une commode,
et sa coiffure de gaze noire comme un objet
qu’on aurait laissé traîner dessus par accident !
Oui, l’on pouvait faire cet effort, et l’intelligence
de Vendale le fit. Il alla prendre place dans
l’enfoncement de la croisée à l’ancienne mode,
tout près de Marguerite et de son métier. La
commode fit un léger mouvement, mais ne le fit
suivre d’aucune observation. Rappelez-vous ici
qu’un gros meuble est difficile à remuer.
Plus silencieuse et plus contrainte qu’à
l’ordinaire, Marguerite était émue. Ses belles
couleurs s’effacèrent de ses joues ; une énergie
fiévreuse courut dans ses doigts ; la jeune fille se

154
pencha sur sa broderie, travaillant avec autant
d’activité que si elle travaillait pour vivre.
Vendale n’était guère moins agité ; il sentait
combien de ménagements il fallait prendre pour
amener doucement Marguerite à écouter son
aveu, et à lui en faire un autre en échange.
L’amour d’une jeune fille est chose délicate, qu’il
ne faut point traiter brusquement ; aussi Vendale
essaya-t-il d’abord d’un système d’approches
graduelles ; il prit des détours et écouta d’un air
soumis la voix qui, tout bas, l’avertissait d’être
plus circonspect. Adroitement, il ramena la
mémoire de Marguerite vers le passé, vers
l’époque de leur première rencontre lorsqu’ils
voyageaient en Suisse. Ils firent ainsi revivre
entre eux les sensations d’autrefois, et les
souvenirs de cet heureux temps qui n’était plus.
Peu à peu la contrainte de Marguerite se dissipa ;
elle sourit, elle écouta Vendale ; elle lui souriait
et son aiguille devenait paresseuse. Elle fit plus
d’un faux point dans son ouvrage. Cependant les
deux jeunes gens se parlaient de plus en plus
ouvertement à voix basse, leurs deux visages se
penchaient l’un vers l’autre.

155
Madame Dor se conduisit comme un ange. Pas
une seule fois elle ne se retourna, ni ne souffla
mot. Elle continuait à se débattre avec les bas
d’Obenreizer, les tenant serrés sous son bras
gauche et levant le bras droit vers le ciel. Il y eut
pour les amoureux de délicieux et indescriptibles
moments, où madame Dor paraissait vraiment
être assise sens dessus dessous et ne plus
contempler que ses jambes, ses propres et
respectables jambes qui s’agitaient en l’air. Ces
mouvements ascensionnels se succédaient, mais
plus lentement, à mesure que les minutes
s’écoulaient. En même temps, sur la tête de
madame Dor, la gaze noire se balançait, tombait
en avant, revenait en arrière. Un paquet de bas
s’échappa des genoux de la bonne dame et
demeura sur le parquet ; un énorme peloton de
laine suivit les bas et s’en alla rouler sur la table.
La coiffure de gaze entra de nouveau en danse.
Un son étrange, qui ressemblait un peu au
miaulement d’un gros chat, un peu au cri d’une
planche de bois tendre qu’on rabote, s’éleva au-
dessus des chuchotements de nos deux amoureux.
C’est que la nature et madame Dor s’étaient

156
entendues ensemble pour le plus grand bonheur
de Vendale ; la vieille Suissesse, la meilleure des
femmes, dormait.
Marguerite se leva pour l’arracher aux
douceurs de ce repos d’occasion. Vendale retint
la jeune fille par le bras et la repoussa doucement
vers sa chaise.
– Ne la dérangez pas, murmura-t-il. J’ai
longtemps attendu le moment de vous dire un
secret. Laissez-moi parler enfin.
Marguerite reprit sa place, elle essaya de
reprendre son aiguille, mais ses yeux étaient
couverts d’un voile et sa main tremblait.
– Nous rappelions, tout à l’heure, dit Vendale,
cet heureux temps où nous nous sommes
rencontrés et où, pour la première fois, nous
avons voyagé ensemble. Oh ! j’ai un aveu à vous
faire, Marguerite, je vous ai caché quelque chose.
Lorsque plus tard je vous parlai de ce premier
voyage, je vous fis part de toutes les impressions
que j’avais rapportées en Angleterre, une seule
exceptée. Pouvez-vous deviner quelle était cette
impression qui effaçait toutes les autres ?

157
Les yeux de Marguerite demeurèrent fixés sur
sa broderie, elle détourna son visage. De grands
signes de trouble commencèrent à se manifester
sur son chaste corsage de velours noir, non loin
des blanches régions dont la broche de filigrane
fermait le passage. Elle ne répondit pas un mot.
Et cependant Vendale insistait sans pitié pour
obtenir une réponse.
– Cette impression, que je rapportais de
Suisse, dit-il, quelle était-elle ?... Ne pouvez-vous
la deviner ?
Cette fois, elle tourna les yeux vers lui. Un
faible sourire effleurait ses lèvres.
– L’impression de la beauté des montagnes, je
pense, dit-elle.
– Non... non... une émotion bien plus
précieuse que celle-là !...
– De la beauté des lacs, alors ?...
– Non, les lacs me sont devenus plus chers
parce qu’ils me rappellent cette émotion
qu’aucun mot ne peut rendre. J’aime les lacs,
mais leur beauté n’est pas si étroitement liée à

158
mon bonheur dans le présent et à mes espérances
d’avenir. C’est de vous que ce bonheur dépend.
Vous seule pouvez me rendre la vie aimable et
belle, Marguerite, par un mot tombé de vos
lèvres. Je vous aime !...
Le front de Marguerite se pencha lorsque
Vendale lui prit la main. Il attira la jeune fille
vers lui et la regarda. Des larmes s’échappaient
de ses beaux yeux célestes et roulaient
doucement sur ses joues polies.
– Oh ! monsieur Vendale, dit-elle tristement, il
eût été bien mieux de garder votre secret. Avez-
vous oublié la distance qui est entre nous ? Ce
que vous dites ne peut jamais... jamais être...
– Il ne peut y avoir de distance entre nous, que
celle que vous creuserez vous-même, Marguerite,
en ne m’aimant point lorsque je vous aime. Il n’y
a pas de plus haut rang que le vôtre dans le
royaume de la bonté et de la beauté. Dites-moi,
Marguerite, dites-moi tout bas ce seul petit mot
que je vous demande et qui m’apprendra si vous
voulez être ma femme.
Elle soupira.

159
– Pensez à votre famille, murmura-t-elle, et
pensez à la mienne !
Vendale l’attira de plus près sur son cœur.
– Si vous vous laissez arrêter par un obstacle
comme celui-là, dit-il, savez-vous ce que je
croirai, Marguerite ?... C’est que je vous ai
offensée.
Marguerite tressaillit.
– Oh ! ne croyez pas cela ! s’écria-t-elle.
Ces mots n’étaient pas encore sortis de ses
lèvres qu’elle comprit le sens que Vendale ne
pouvait manquer de leur donner. Son aveu lui
avait échappé malgré elle ; une rougeur
charmante couvrit son visage ; elle fit un effort
pour se dégager de l’embrassement du jeune
homme ; elle le regardait d’un air suppliant ; elle
essaya de parler, mais sa voix expira sur ses
lèvres dans un baiser qu’il venait d’y imprimer.
– Laissez-moi, dit-elle, laissez-moi me retirer,
monsieur Vendale.
– Appelez-moi George.
Marguerite laissa la tête du jeune homme se

160
reposer sur son sein. Son cœur enfin s’élançait
vers lui.
– George ! murmura-t-elle.
– Dites-moi que vous m’aimez.
Ses bras enlacèrent le cou de George, sa
bouche toucha la joue brûlante du jeune homme,
et elle murmura ces mots délicieux :
– Je vous aime !
Il y eut un moment de silence, bientôt troublé
par le bruit de la porte de la maison qui s’ouvrait
et se refermait. Ce bruit arriva par bonheur aux
oreilles distraites des deux amants, dans le silence
de cette soirée d’hiver, et Marguerite se leva en
sursaut.
– Laissez-moi partir, dit-elle, c’est lui ! Elle
sortit précipitamment de la chambre et toucha, en
passant, l’épaule de madame Dor. La bonne dame
s’éveilla avec un ronflement terrible, regarda par-
dessus son épaule gauche, par-dessus son épaule
droite, puis sur ses genoux. Elle n’y découvrit ni
bas, ni laine, ni aiguille. Cependant les pas
d’Obenreizer retentissaient dans l’escalier.

161
– Mon Dieu ! dit madame Dor, s’adressant au
poêle.
Vendale ramassa les bas et le peloton, et jeta
le tout à madame Dor.
– Mon Dieu ! répéta-t-elle, tandis que cette
avalanche s’engloutissait dans son vaste giron.
La porte s’ouvrit. Obenreizer entra. Du
premier coup d’œil, il vit que Marguerite était
absente.
– Eh ! quoi ! s’écria-t-il, ma nièce s’est
retirée ! Ma nièce n’est point restée pour vous
faire compagnie, monsieur Vendale. C’est
impardonnable, je vais la ramener.
Vendale l’arrêta.
– Ne dérangez pas mademoiselle Obenreizer,
dit-il. Je vois que vous êtes revenu sans votre
ami.
– Il est resté auprès de notre compatriote pour
le consoler. Une scène à déchirer le cœur,
monsieur Vendale. Les pénates au Mont de
Piété ! Toute une famille plongée dans les
larmes ! Nous nous sommes tous embrassés en

162
silence. Mon ami était le seul qui fût resté maître
de lui !
Là-dessus, il envoya chercher du vin.
– Puis-je vous dire un mot en particulier,
monsieur Obenreizer ? lui demanda Vendale.
– Assurément.
Obenreizer se tourna vers madame Dor.
– Bonne et chère créature, vous succombez au
besoin de repos, lui dit-il, monsieur Vendale vous
excusera.
Madame Dor se mit en route et n’accomplit
pas, sans peine, le grand voyage du poêle à son
lit. Chemin faisant, elle laissa tomber un bas ;
Vendale le ramassa et ouvrit la porte à la bonne
dame. Elle fit un pas en avant. Voilà encore un
bas par terre ! Vendale se baissa de nouveau et
Obenreizer intervint avec force excuses, tout en
lançant à la vieille Suissesse certain regard qui
acheva de la mettre en désordre. Cette fois, tous
les bas roulèrent ensemble sur le parquet, et,
frappée d’épouvante, madame Dor s’enfuit,
tandis qu’Obenreizer balayait des deux mains

163
tout le parquet avec fureur.
– Madame Dor ! s’écria-t-il.
– Mon Dieu !
On entendit un sifflement dans l’air et
madame Dor disparut sous une grêle de bas.
Obenreizer ne se possédait plus.
– Que devez-vous penser, monsieur Vendale,
s’écria-t-il, de ce déplorable empiétement des
détails domestiques dans ma maison ? Quant à
moi, j’en rougis vraiment. Ah ! nous
commençons mal la nouvelle année : tout a été de
travers ce soir. Asseyez-vous, je vous prie, et
dites-moi ce que je puis vous offrir. Ne
prouverons-nous point ensemble notre respect à
une de vos grandes institutions anglaises ? Ma
foi, mon étude, à moi, toute mon étude, c’est
d’être un joyeux compagnon. Je vous propose un
grog.
Vendale déclina le grog, avec tout le respect
voulu pour cette grande institution ironiquement
célébrée par Obenreizer.
– Je désire vous parler d’une chose qui

164
m’intéresse, plus qu’aucune autre au monde,
reprit-il. Vous avez pu remarquer, dès les
premiers moments où nous nous sommes
rencontrés, l’admiration que m’a inspirée votre
charmante nièce.
– Vous êtes bon, monsieur Vendale. Au nom
de ma nièce, je vous remercie.
– Peut-être avez-vous aussi observé dans ces
derniers temps que mon admiration pour
mademoiselle Obenreizer s’était changée en un
sentiment plus profond... plus tendre ?
– L’appellerons-nous le sentiment de l’amitié,
monsieur Vendale ?
– Donnez-lui le nom d’amour... et vous serez
plus près de la vérité.
Obenreizer fit un bond hors de son fauteuil. Le
battement étrange, à peine perceptible, qui était
chez lui le plus sûr indice d’une prochaine colère,
se fit voir sur ses joues.
– Vous êtes le tuteur de mademoiselle
Marguerite, continua Vendale, je vous demande
de m’accorder la plus grande des faveurs, la main

165
de votre nièce...
Obenreizer retomba sur sa chaise.
– Monsieur Vendale, dit-il, vous me pétrifiez.
– J’attendrai, fit Vendale, j’attendrai que vous
soyez remis.
– Bon ! murmura Obenreizer, un mot avant
que je revienne à moi ! Vous n’avez rien dit de
tout ceci à ma nièce.
– J’ai ouvert mon cœur tout entier à
mademoiselle Marguerite, et j’ai lieu d’espérer...
– Quoi ! s’écria Obenreizer, vous avez fait une
pareille demande à ma nièce sans avoir pris mon
consentement... Vous avez fait cela ?
Il frappa violemment sur la table et, pour la
première fois, perdit toute puissance sur lui-
même.
– Quelle conduite est la vôtre ! s’écria-t-il, et
comment, d’homme d’honneur à homme
d’honneur, pourriez-vous la justifier ?
– Ma justification est bien simple, repartit
Vendale sans se troubler ; c’est là une de nos

166
coutumes anglaises. Or, vous professez une
grande admiration pour les institutions et les
habitudes de l’Angleterre. Je ne puis
honnêtement vous dire que je regrette ce que j’ai
fait. Je me dois seulement à moi-même de vous
assurer que dans cette affaire je n’ai pas agi avec
l’intention de vous manquer de respect. Ceci
établi, puis-je vous prier de me dire franchement
quelle objection vous élevez contre ma
demande ?
– Quelle objection ? dit Obenreizer, c’est que
ma nièce et vous n’êtes pas de la même classe. Il
y a inégalité sociale. Ma nièce est la fille d’un
paysan, vous êtes le fils d’un gentleman. Vous
me faites beaucoup d’honneur... beaucoup
d’honneur, reprit-il en revenant peu à peu à la
politesse obséquieuse dont il ne s’était jamais
départi avant ce jour, un honneur qui ne mérite
pas moins que toute ma reconnaissance. Mais je
vous le dis, l’inégalité est trop manifeste, et, de
votre part, le sacrifice serait trop grand. Vous
autres Anglais, vous êtes une nation orgueilleuse.
J’ai assez vécu dans ce pays pour savoir qu’un
mariage comme celui que vous me proposez

167
serait un scandale. Pas une main ne s’ouvrirait
devant votre paysanne de femme, et tous vos
amis vous abandonneraient...
– Un instant, dit Vendale, l’interrompant à son
tour, je puis bien prétendre en savoir autant sur
mes compatriotes en général, et sur mes amis en
particulier, que vous-même. Aux yeux de tous
ceux dont l’opinion a quelque prix pour moi, ma
femme même serait la meilleure explication de
mon mariage. Si je ne me sentais pas bien sûr...
remarquez que je dis bien sûr... d’offrir à
mademoiselle Marguerite une situation qu’elle
puisse accepter sans s’exposer à aucune
humiliation, entendez-vous bien, aucune !... je ne
demanderais pas sa main... Y a-t-il un autre
obstacle que celui-là ?... Avez-vous à me faire
une autre objection qui me soit personnelle ?
Obenreizer lui tendit ses deux mains en forme
de protestation courtoise.
– Une objection qui vous soit personnelle !
dit-il, cher monsieur, cette seule question est bien
pénible pour moi.
– Bon ! dit Vendale, nous sommes tous deux

168
des gens d’affaires. Vous vous attendez
naturellement à me voir justifier devant vos yeux
de mes moyens d’existence, je puis vous
expliquer l’état de ma fortune en trois mots : j’ai
hérité de mes parents vingt mille livres. Pour la
moitié de cette somme, je n’ai qu’un intérêt
viager qui, si je meurs, sera réversible sur ma
veuve. Si je laisse des enfants le capital en sera
partagé entre eux quand ils seront majeurs.
L’autre moitié de mon bien est à ma libre
disposition. Je l’ai placée dans notre maison de
commerce, que je vois prospérer chaque jour ;
cependant je ne puis en évaluer aujourd’hui les
bénéfices à plus de douze cents livres par an.
Joignez à cela ma rente viagère, c’est un total de
quinze cents livres. Avez-vous quelque chose à
dire à ce sujet contre moi ?
Obenreizer se leva, fit un tour dans la
chambre. Il ne savait absolument plus que dire ni
que faire.
– Avant que je réponde à votre dernière
question, dit-il, après un petit examen discret de
lui-même, je vous demande la permission de

169
retourner pour un moment auprès de
mademoiselle Obenreizer. J’ai conclu d’un mot
que vous m’avez dit tout à l’heure qu’elle
répondait à vos sentiments.
– C’est vrai, fit Vendale, j’ai l’inexprimable
bonheur de savoir qu’elle m’aime.
Obenreizer demeura d’abord silencieux. Le
nuage couvrit ses prunelles, le battement
imperceptible agita ses joues.
– Excusez-moi quelques minutes, dit-il avec
sa politesse cérémonieuse, je voudrais parler à ma
nièce.
Puis il salua Vendale et quitta la chambre.
Vendale, demeuré seul, se mit à rechercher la
cause de ce refus inattendu qu’il rencontrait.
Obenreizer l’avait constamment empêché depuis
quelques mois de faire sa cour à Marguerite.
Maintenant il s’opposait à un mariage si
avantageux pour sa nièce, que son esprit
ingénieux même ne pouvait trouver à l’encontre
aucune raison sérieuse. Incompréhensible
conduite que celle d’Obenreizer ! Qu’est-ce que

170
cela voulait dire ?
Pour se l’expliquer à lui-même, Vendale
descendit au fond des choses ; il se souvint
qu’Obenreizer était un homme de son âge, et que
Marguerite n’était sa nièce qu’à demi. Avec la
prompte jalousie des amants, il se demanda s’il
n’avait pas en même temps devant lui un rival à
redouter et un tuteur à conquérir. Cette pensée ne
fit que traverser son esprit ; ce fut tout. La
sensation du baiser de Marguerite qui brûlait
encore sa joue lui rappela qu’un mouvement de
jalousie même passagère était maintenant un
outrage envers la jeune fille.
En y réfléchissant bien, on pouvait croire
qu’un motif personnel et d’un tout autre genre
dictait à Obenreizer une conduite si surprenante.
La grâce et la beauté de Marguerite étaient de
précieux ornements pour ce petit ménage. Elles
donnaient du charme et de l’importance à la
maison, des armes à Obenreizer pour subjuguer
ceux dont il avait besoin, une certaine influence
sur laquelle il pouvait toujours compter pour
donner de l’attrait au logis et dont il pouvait user

171
pour son intérieur. Était-il homme à renoncer à
tout cela sans compensation ? Une alliance avec
Vendale lui offrait, sans doute, certains avantages
très sérieux. Mais il y avait à Londres des
centaines d’hommes plus puissants, plus
accrédités que George, et peut-être avait-il placé
son ambition et ses espérances plus haut !
À ce moment même où cette dernière question
traversait l’esprit de Vendale, Obenreizer reparut
pour y répondre ou pour n’y point répondre, ainsi
que la suite de ce récit va le démontrer.
Il s’était fait un grand changement dans
l’attitude et dans toute la personne d’Obenreizer ;
ses manières étaient bien moins assurées ; il y
avait autour de ses lèvres tremblantes des signes
manifestes d’un trouble profond et violent.
Venait-il de dire quelque chose qui avait fait
entrer le cœur de Marguerite en révolte ? Venait-
il de se heurter contre la volonté bien déterminée
de la jeune fille ? Peut-être oui, peut-être que
non. Sûrement, il avait l’air d’un homme rebuté
et désespéré de l’être.
– J’ai parlé à ma nièce, dit-il, monsieur

172
Vendale ; l’empire que vous exercez sur son
esprit ne l’a pas entièrement aveuglée sur les
inconvénients sociaux de ce mariage ?...
– Puis-je vous demander, s’écria Vendale, si
c’est là le seul résultat de votre entrevue avec
mademoiselle Marguerite ?
Un éclair jaillit des yeux d’Obenreizer à
travers le nuage.
– Oh ! vous êtes le maître de la situation,
répondit-il d’un ton de soumission ironique, la
volonté de ma nièce et la mienne avaient coutume
de n’en faire qu’une. Vous êtes venu vous placer
entre mademoiselle Marguerite et moi ; sa
volonté, à présent, est la vôtre. Dans mon pays,
nous savons quand nous sommes battus et nous
nous rendons alors avec grâce... à de certaines
conditions. Revenons à l’exposé de votre
fortune... Ce que je trouve à objecter contre vous,
c’est une chose renversante et bien audacieuse
pour un homme de ma condition parlant à un
homme de la vôtre !
– Quelle est cette chose renversante ?

173
– Vous m’avez fait l’honneur de me demander
la main de ma nièce. Pour le moment... avec
l’expression la plus vive de ma reconnaissance et
de mes plus profonds respects... je décline cet
honneur.
– Pourquoi ?
– Parce que vous n’êtes pas assez riche.
Ainsi qu’Obenreizer l’avait prévu, Vendale
demeura frappé de surprise. Il était muet.
– Votre revenu est de quinze cents livres,
poursuivit Obenreizer. Dans ma misérable patrie,
je tomberais à genoux devant ces quinze cents
livres, et je m’écrierais que c’est une fortune
princière. Mais, dans l’opulente Angleterre, je dis
que c’est une modeste indépendance, rien de
plus. Peut-être serait-elle suffisante pour une
femme de votre rang, qui n’aurait point de
préjugés à vaincre ; ce n’est pas assez de moitié
pour une femme obscurément née, pour une
étrangère qui verrait toute la société en armes
contre elle. Si ma nièce doit jamais vous épouser,
il lui faudra vraiment accomplir les travaux
d’Hercule pour arriver à conquérir son rang dans

174
le monde. Ce n’est peut-être pas là votre manière
de voir, mais c’est la mienne. Je demande que ces
travaux d’Hercule soient rendus aussi doux que
possible à mademoiselle Marguerite. Dites-moi,
monsieur Vendale, avec vos quinze cents livres,
votre femme pourrait-elle avoir une maison dans
un quartier à la mode ? Un valet de pied pour
ouvrir sa porte ? Un sommelier pour verser le vin
à sa table ? Une voiture, des chevaux, et le
reste ?... Je vois la réponse sur votre figure, elle
me dit : Non... Très bien. Un mot encore et j’ai
fini. Prenez la généralité des Anglaises, vos
compatriotes, d’une éducation soignée et d’une
grâce accomplie. N’est-il pas vrai qu’à leurs
yeux, la dame qui a maison dans un quartier à la
mode, valet de pied pour ouvrir sa porte,
sommelier pour servir à sa table, voiture à la
remise, chevaux à l’écurie, n’est-il pas vrai que
cette dame a déjà gagné quatre échelons dans
l’estime de ses semblables. Cela n’est-il pas vrai,
oui ou non ?
– Arrivez au but, dit Vendale ; vous envisagez
tout ceci comme une question d’argent. Quel est
votre prix ?

175
– Le plus bas prix auquel vous puissiez
pourvoir votre femme de tous les avantages que
je viens d’énumérer et lui faire monter les quatre
échelons dont il s’agit. Doublez votre revenu,
monsieur Vendale ; on ne peut vivre à moins en
Angleterre avec la plus stricte économie. Vous
disiez tout à l’heure que vous espériez beaucoup
augmenter la valeur de votre maison. À l’œuvre !
Augmentez-la, cette valeur. Je suis bon diable,
après tout ! Le jour où vous me prouverez que
votre revenu est arrivé au chiffre de trois mille
livres, demandez-moi la main de ma nièce : elle
est à vous.
– Avez-vous fait part de cet arrangement à
mademoiselle Obenreizer ? fit Vendale.
– Certainement, elle a encore un petit reste
d’égards pour moi, monsieur Vendale. Elle
accepte mes conditions. En d’autres termes, elle
se soumet aux vues de son tuteur, qui la gardera
sur le chemin du bonheur avec la supériorité
d’expérience qu’il a acquise dans la vie.
Puis il se jeta dans un fauteuil ; il était rentré
en pleine possession de sa joyeuse humeur.

176
Envisageant la situation, cette fois il s’en croyait
bien le maître !
Une franche revendication de ses intérêts, une
protestation vive et nette parut à Vendale inutile,
au moins, en cet instant. Il n’en pouvait espérer
rien de bon alors. Aussi se trouva-t-il muet, sans
raison aucune pour s’y appuyer et pour se
défendre. Ou les objections d’Obenreizer étaient
le simple résultat de sa manière de voir en cette
occasion, ou bien il différait le mariage dans
l’espoir de le rompre avec le temps. Dans cette
alternative, Vendale jugea que toute résistance
serait vaine. Il n’y avait pas d’autre remède à ce
grand malheur que de se rendre en mettant les
meilleurs procédés de son côté.
– Je proteste contre les conditions que vous
m’imposez, dit-il.
– Naturellement, fit Obenreizer ; j’ose dire
qu’à votre place je protesterais tout comme vous.
– Et pourtant, reprit Vendale, j’accepte votre
prix. Va pour trois mille livres. Dans ce cas, me
sera-t-il permis de faire deux conditions à mon
tour : d’abord j’espère qu’il me sera permis de

177
voir votre nièce.
– Oh ! oh ! voir ma nièce, c’est-à-dire lui
inspirer autant d’impatience de se marier que
vous en ressentez vous-même... En supposant que
je vous dise : Non, cela ne vous sera point
permis ; vous chercheriez peut-être à voir
mademoiselle Marguerite sans ma permission.
– Très résolument.
– Admirable franchise ! voilà encore qui est
délicieusement anglais ! Vous verrez donc
mademoiselle Marguerite... à de certains jours,
quand nous aurons pris rendez-vous ensemble.
Votre seconde condition ?
– Votre manière de penser relativement à
l’insuffisance de mon revenu m’a causé un grand
étonnement, continua Vendale, je désire d’être
assuré contre le retour de cet étonnement et... de
sa cause. Vos idées actuelles sur les qualités
désirables chez le mari de votre nièce peuvent
encore se modifier. Vous exigez de moi
aujourd’hui un revenu de trois mille livres. Puis-
je être assuré que dans l’avenir, à mesure que
votre expérience de l’Angleterre s’agrandira, vos

178
désirs ne se monteront pas plus haut ?
– En bon Anglais, vous doutez de ma parole.
– Êtes-vous résolu à vous en lier à la mienne,
quand je viendrai vous dire : J’ai doublé mon
revenu ? Si je ne me trompe, vous m’avez averti
tout à l’heure que je devrais vous en fournir des
preuves authentiques.
– Bien joué, monsieur Vendale ! Vous savez
allier la vivacité étrangère avec la gravité
anglaise. Recevez mes compliments. Voulez-
vous aussi accepter ma parole écrite ?...
Il se leva, s’assit devant un pupitre placé sur
une table, écrivit quelques lignes, et présenta le
papier à Vendale avec un profond salut.
L’engagement qu’il venait de prendre était
parfaitement explicite, signé, daté avec soin.
– Êtes-vous satisfait de cette garantie ?
demanda-t-il.
– Très satisfait.
– Je suis charmé de vous entendre me le dire.
Ah ! nous venons d’avoir notre petit assaut. En
vérité, nous avons développé prodigieusement

179
d’adresse des deux côtés. Mais voilà nos affaires
arrangées pour le moment. Je n’ai pas de rancune,
vous n’en avez pas davantage. Allons, monsieur
Vendale, une bonne poignée de mains à
l’anglaise.
Vendale tendit la main, bien qu’un peu étourdi
de ce passage subit chez Obenreizer d’une
humeur à une autre.
– Quand puis-je espérer de revoir
mademoiselle Obenreizer ? demanda-t-il en se
levant pour se retirer.
– Faites-moi l’honneur de me rendre visite
demain même, dit Obenreizer, et nous réglerons
cela ensemble. Et prenez donc un grog avant de
partir. Non ?... bien... bien... nous réserverons le
grog pour le jour où vous aurez vos trois mille
livres de revenu et serez près d’être marié... Ah !
quand cela sera-t-il ?
– J’ai fait il y a quelques mois un inventaire de
ma maison. Si les espérances que cet inventaire
me donne se réalisent, j’aurai doublé mon
revenu...

180
– Et vous serez marié ? interrompit
Obenreizer.
– Et je serai marié dans un an. Bonsoir !

181
Vendale se décide

Lorsque Vendale entra dans son bureau le


lendemain matin, il était dans des dispositions
toutes nouvelles. Le jeune homme ne trouvait
plus insipide sa routine commerciale du
Carrefour des Éclopés : Marguerite, désormais,
était intéressée dans la maison. Tout le
mouvement qu’y avait produit la mort de
Wilding, son associé ayant alors dû procéder à
une estimation exacte de la valeur de
l’association, la balance des registres, le compte
des dettes, l’inventaire de l’année, tout cela se
transformait à présent aux yeux de Vendale en
une sorte de machine, une roulette indiquant les
chances favorables ou défavorables à son
mariage. Après avoir examiné les résultats que lui
présentait son teneur de livres et vérifié les
additions et les soustractions faites par ses
commis, Vendale tourna son attention vers le

182
département du prochain inventaire, et il envoya
aux caves un messager qui demandait un rapport.
Joey Laddle apparut bientôt. Il passa la tête
par la porte entrebâillée du cabinet ; cet
empressement donnait à penser que cette matinée
avait dû voir quelque événement extraordinaire.
Il y avait un commencement de vivacité dans les
mouvements du garçon de cave ; et quelque
chose même, qui ressemblait à de la gaieté, se
lisait sur son visage.
– Qu’y a-t-il ? demanda Vendale surpris,
quelque mauvaise nouvelle ?
– Je désirerais vous faire observer, mon jeune
monsieur Vendale, que je ne me suis jamais érigé
en prophète...
– Qui prétend cela ? fit Vendale.
– Aucun prophète, si j’ai bien compris ce que
j’ai entendu dire de cette profession, n’a jamais
vécu sous terre, continua Joey. Aucun prophète
n’a jamais pris le vin du matin au soir par les
pores, pendant vingt ans. Lorsque j’ai dit à
monsieur Wilding, mon pauvre jeune défunt

183
maître, qu’en changeant le nom de la maison, il
en avait changé la chance, me suis-je alors posé
en prophète ?... Non... Et pourtant tout ce que j’ai
dit est-il arrivé ?... Oui... Du temps de Pebblesson
Neveu, monsieur Vendale, on ne sut jamais ce
que c’était qu’une erreur commise dans une lettre
de consignation... Eh bien, maintenant, en voici
une. Je vous prie seulement de remarquer qu’elle
est antérieure à la venue de mademoiselle
Marguerite dans cette maison ; donc, il n’en faut
point conclure que j’ai eu tort d’annoncer que les
chansons de la jolie demoiselle devaient nous
ramener la chance... Lisez ceci, monsieur... Lisez,
reprit-il en indiquant du doigt un passage du
rapport. C’est une chose étrangère à mon
tempérament que de décrier la maison que je sers.
Mais, en vérité, monsieur George, un devoir
impérieux me commande de vous éclairer en ce
moment. Lisez.
Vendale lut ce qui suit :

184
NOTE CONCERNANT LE CHAMPAGNE SUISSE
Une irrégularité a été découverte dans la
dernière consignation reçue de la maison
Defresnier et Cie.

Vendale s’arrêta et consulta son


mémorandum.
– Cette affaire date du temps de Wilding, dit-
il. La récolte avait été bonne ; il l’avait prise tout
entière. Le champagne suisse a été une bonne
opération, n’est-ce pas, Joey ?
– Je ne dis pas qu’elle ait été mauvaise. Le vin
aurait pu devenir malade dans les celliers de nos
clients ; il aurait pu se gâter entre leurs mains.
Mais je ne dis pas que dans les nôtres l’affaire ait
été mauvaise. Lisez, monsieur.
Vendale reprit sa lecture.

« Nous trouvons que le nombre des caisses est


conforme à la mention qui est faite sur nos livres.
Mais six de ces caisses, qui présentent, d’ailleurs,

185
une légère différence dans la marque ont été
ouvertes et contiennent du vin rouge au lieu de
champagne. Nous supposons que la similitude
des marques (malgré les légères différences dont
il est question plus haut) auront causé l’erreur
commise à Neufchâtel. Cette erreur ne s’étend
pas à plus de six caisses. »

– Est-ce tout ? demanda Vendale en jetant la


note loin de lui.
Les yeux de Joey Laddle suivirent tristement
le papier qui roulait sur le parquet.
– Je suis bien aise de vous voir prendre cela si
peu à cœur, monsieur, dit-il. Quoi qu’il arrive, ce
sera toujours un soulagement pour vous de penser
que vous n’en avez pas été attristé. Souvent une
erreur mène à une autre. Un homme laisse tomber
par mégarde un petit morceau d’écorce d’orange
sur le pavé ; un autre homme marche dessus ;
voilà de la besogne pour l’hôpital et un estropié
pour la vie. Je suis aise de voir que vous preniez
si légèrement ce que je viens de vous apprendre.
Au temps de Pebblesson et Co., nous n’eussions

186
pas eu de trêve jusqu’à la découverte de la chose.
Loin de moi la pensée de décrier la maison, jeune
monsieur Vendale. Je vous souhaite de vous
trouver toujours bien de cette manière d’agir. Et
je vous dis cela sans offense, monsieur, sans
offense...
En même temps, Joey ouvrit la porte tout en
jetant autour de lui un regard de mauvais augure
avant de franchir le seuil.
– Eh ! fit-il, je suis mélancolique et stupide,
c’est vrai ; mais je suis un vieux serviteur de
Pebblesson Neveu, et je désire que vous vous
trouviez bien de ces six caisses de vin rouge qui
vous ont été données pour d’autre vin... je le
désire...
Demeuré seul, Vendale se prit à rire.
– Je ferai aussi bien d’écrire de suite, de peur
de l’oublier.
Il écrivit en ces termes :

« Chers messieurs,
« Nous sommes en devoir de faire notre

187
inventaire. Nous avons remarqué une erreur dans
la dernière consignation de champagne expédiée
par votre maison à la nôtre. Six de nos caisses
contenaient du vin rouge, que nous vous
renvoyons. La chose peut aisément se réparer par
l’envoi que vous nous ferez de six caisses de
champagne que vous nous renverrez, si vous le
pouvez, sinon vous nous créditerez de la valeur
de ces caisses sur la somme de cinq cents livres,
récemment payées à vous par notre maison.
« Vos dévoués serviteurs,
« Wilding et Co. »

Cette lettre expédiée, ce sujet s’effaça


rapidement de l’esprit de Vendale. Il avait à
penser à d’autres choses plus intéressantes sans
doute. Le même jour, il fit à Obenreizer la visite
que celui-ci attendait. Il fut entendu que plusieurs
soirées seraient réservées chaque semaine à ses
entrevues avec Marguerite, toujours en présence
d’un tiers. Sur ce point Obenreizer insista
poliment, mais avec un entêtement inflexible. La
seule concession qu’il fit à Vendale fut de lui

188
laisser le choix de cette tierce personne, et,
confiant dans l’expérience acquise, le jeune
homme choisit sans hésitation l’excellente femme
qui raccommodait les bas d’Obenreizer en
dormant. En apprenant la responsabilité qui allait
peser sur elle, madame Dor se montra fort agitée.
Elle attendit que les gens d’Obenreizer l’eussent
quittée et regarda Vendale avec un clignement
sournois de ses grosses paupières, et puis on se
sépara.
Le temps passait. Les heureuses soirées auprès
de Marguerite s’écoulaient trop rapidement. Dix
jours après qu’il avait écrit à la maison de Suisse,
Vendale, un matin, trouva la réponse sur son
pupitre avec les autres lettres apportées par le
courrier.

« Chers messieurs,
« Nous vous présentons nos excuses pour la
petite erreur dont vous vous plaignez. En même
temps nous regrettons d’ajouter que les
recherches dont cette erreur a été la cause nous
ont amenés à une découverte inattendue, car c’est

189
une affaire des plus graves pour vous et pour
nous.
« N’ayant plus de champagne de la dernière
récolte, nous prîmes des arrangements pour
créditer votre maison de la valeur des dix caisses
que vous savez. Alors, et pour obéir à certaines
formes que nous avons l’habitude d’observer,
nous nous sommes renseignés, aussi bien sur les
livres de notre banquier que sur les nôtres, et
nous avons été surpris d’acquérir la certitude
qu’aucun payement en argent de la nature de
celui dont vous nous parlez ne peut être arrivé en
notre maison. Nous sommes également persuadés
qu’aucun versement à notre compte n’a été fait à
la banque.
« Il n’est pas nécessaire, au point où en sont
les choses, de vous fatiguer par des détails
inutiles. Cet argent aura sans doute été volé dans
le trajet qu’il a dû parcourir pour arriver de vos
mains dans les nôtres. Certaines particularités
relatives à la façon dont la fraude a été commise,
nous amènent à penser que le voleur peut avoir
espéré se mettre en mesure de payer à nos

190
banquiers la somme soustraite avant qu’on ne
découvrit la soustraction en relevant les comptes
de fin d’année. Ce relevé ne doit être fait que
dans trois mois. Sans la circonstance actuelle,
nous eussions pu ignorer jusqu’au bout le vol
dont vous êtes les victimes.
« Nous vous faisons part de ce dernier détail,
qui vous démontrera que nous n’avons pas affaire
à un voleur ordinaire, et nous espérons que vous
voudrez bien nous aider dans les recherches que
nous allons commencer, en examinant tout
d’abord le reçu qui doit vous être arrivé comme
émanant de notre maison et qui ne peut être
qu’un faux. Ayez la bonté de vous assurer, en
premier lieu, si la facture est entièrement
manuscrite ou si elle est imprimée et numérotée.
Dans ce dernier cas, on n’aurait eu à inscrire que
le montant de la somme. Ce détail, futile en
apparence, est, croyez-le, très important.
« Nous attendons votre réponse avec la plus
grande impatience, et demeurons avec estime et
considération vos serviteurs.
« DEFRESNIER et Cie. »

191
Vendale posa la lettre sur le bureau et attendit
quelques instants pour donner à son esprit le
temps de se remettre du coup qui venait de le
frapper. Au moment où il était pour lui d’une si
précieuse importance de voir augmenter le
produit de sa maison, il perdait cinq cents livres.
Ce fut à Marguerite qu’il pensa, tout en prenant
une clef qui ouvrait une chambre de fer pratiquée
dans la muraille, où les livres et les papiers de
l’association étaient conservés. Il était encore là,
cherchant ce reçu maudit, lorsqu’il tressaillit au
son d’une voix qui lui parlait.
– Je vous demande pardon... J’ai peur de vous
avoir dérangé.
C’était la voix d’Obenreizer.
– Je suis passé chez vous, reprit le Suisse,
pour savoir si je ne peux vous être utile à quelque
chose. Des affaires personnelles m’obligent à me
rendre pour quelques jours à Manchester et à
Liverpool. Voulez-vous qu’en même temps je
m’y occupe des vôtres ? Je suis entièrement à
votre disposition, et, je puis être le voyageur de la

192
maison Wilding et Co...
– Excusez-moi pour quelques minutes, dit
Vendale, nous causerons tout à l’heure.
En disant cela, il continuait à fouiller les
papiers et à examiner les registres.
– Vous êtes arrivé à propos, dit-il, les offres de
l’amitié me sont plus précieuses en ce moment
que jamais, car j’ai reçu ce matin de mauvaises
nouvelles de Neufchâtel.
– De mauvaises nouvelles ! s’écria
Obenreizer.
– De Defresnier et Cie.
– De Defresnier ?...
– Oui, une somme d’argent que nous leur
avons envoyée a été volée. Je suis menacé d’une
perte de cinq cents livres.
– Qu’est-ce que cela ? dit Obenreizer.
Mais en rentrant dans le bureau, Vendale
aperçut son buvard qui venait de tomber par terre,
et Obenreizer à genoux qui en ramassait le
contenu.

193
– Combien je suis maladroit, s’écria le Suisse.
Cette nouvelle que vous m’avez annoncée m’a
tellement surpris qu’en reculant...
Il s’intéressait si vivement à la réunion des
différents papiers tombés du buvard qu’il
n’acheva point sa phrase.
– Ne prenez pas tant de peine, dit Vendale, un
commis fera cette besogne.
– Mauvaise nouvelle ! répéta Obenreizer, qui
continuait à ramasser les enveloppes et les lettres,
mauvaise nouvelle !
– Si vous lisiez la missive que je viens de
recevoir, continua Vendale, vous verriez que j’ai
bien raison de m’alarmer. Tenez ! elle est là,
ouverte sur mon pupitre.
Quant à lui, il continua ses recherches ; une
minute après, il trouvait le faux reçu. C’était bien
le modèle imprimé et numéroté qu’indiquait la
maison suisse. Vendale prit note du numéro et de
la date. Après avoir classé le reçu et fermé la
chambre de fer, il eut le loisir de remarquer
Obenreizer qui lisait la lettre de Defresnier, à

194
l’autre bout de la chambre, dans l’enfoncement
de la croisée.
– Venez donc auprès du feu. Vous grelottez de
froid là-bas, je vais sonner pour qu’on apporte du
charbon.
Obenreizer revint lentement au pupitre.
– Marguerite sera aussi désolée de cette
nouvelle que moi-même, dit-il d’un ton amical ;
qu’avez-vous l’intention de faire ?
– Je suis à la discrétion de Defresnier et Cie,
répondit Vendale. Dans l’ignorance absolue des
circonstances qui ont accompagné le vol, je ne
puis que faire ce qu’ils me recommandent. Le
reçu que je tenais à l’instant est numéroté et
imprimé. Ils paraissent attacher à ce détail une
importance particulière. Pourquoi ?... Vous qui
avez dû acquérir une certaine connaissance de
leurs affaires, tandis que vous étiez dans leur
maison, pouvez-vous me le dire ?
Obenreizer réfléchit.
– Si j’examinais le reçu ! dit-il.
– Bon ! s’écria Vendale, frappé par le

195
changement qui venait de s’opérer sur sa
physionomie. Vous sentez-vous incommodé ?
Encore une fois, approchez-vous donc du feu.
Vous avez l’air d’être transi... Oh ! j’espère que
vous n’allez pas tomber malade.
– Je ne sais, dit Obenreizer. Peut-être ai-je pris
froid. Votre climat anglais aurait bien fait
d’épargner l’un de ses admirateurs... Mais, faites-
moi voir le reçu.
Tandis que Vendale rouvrait la chambre de
fer, Obenreizer prit une chaise et s’assit ; il
étendit ses deux mains au-dessus de la flamme.
– Ce reçu ! s’écria-t-il encore avec une
vivacité extraordinaire, lorsque Vendale reparut,
tenant un papier à la main.
Le portier, au même instant, entrait avec une
provision de charbon de terre ; son maître lui
recommanda de faire un bon feu. L’homme obéit
avec un empressement funeste ; il fit quelques
pas en avant, et tandis qu’il enlevait le seau plein
de charbon, il se prit un pied dans un pli de tapis.
Il trébucha, tout le contenu du seau tomba dans la
grille, la flamme en fut étouffée tout net et un

196
énorme flot de fumée jaunâtre remplit la
chambre.
– Imbécile ! murmura Obenreizer en lançant
sur le malheureux portier un regard, dont, après
tant d’années, celui-ci se souvient encore.
– Voulez-vous venir dans le bureau des
commis ? demanda Vendale. Il y a un poêle.
– Ce n’est pas la peine.
Et il tendait la main. Et sa main tremblait.
Vendale lui donna le reçu. L’intérêt
qu’Obenreizer paraissait prendre à cette affaire
sembla s’éteindre aussi subitement que le feu
même, dès qu’il fut le maître de ce papier. Il ne
fit qu’y jeter un coup d’œil.
– Non, dit-il, je n’y comprends rien. Désolé de
ne pouvoir vous éclairer.
– J’écrirai donc à Neufchâtel par le courrier de
ce soir, dit Vendale, en mettant le reçu de côté
pour la seconde fois, il nous faut attendre et voir
ce qui arrivera.
– Par le courrier de ce soir, répéta Obenreizer.
Voyons ! vous aurez la réponse dans huit ou neuf

197
jours. Je serai de retour auparavant. Si je puis
vous être utile comme voyageur de commerce,
vous me le ferez savoir. En ce cas, vous
m’enverriez des instructions écrites. Mes
meilleurs remerciements... Je suis très curieux de
connaître la réponse de Defresnier. Qui sait ? Ce
n’est peut-être qu’une erreur. Courage, mon cher
ami, courage.
Il n’avait point du tout l’air pressé quand il
était arrivé dans la maison, et maintenant il
saisissait son chapeau en toute hâte, il prit congé
de l’air d’un homme qui n’a pas un instant à
perdre.
Vendale se mit à marcher en réfléchissant dans
les chambres.
Sa première impression sur Obenreizer s’était
bien modifiée durant ce nouvel entretien, et il se
demandait s’il n’avait point commis la faute de le
juger trop sévèrement et trop vite. C’est qu’en
vérité la surprise et les regrets du Suisse, en
apprenant la fâcheuse nouvelle que la maison
Wilding et Co. venait de recevoir, avaient un
grand caractère de franchise. On voyait bien que

198
ces regrets étaient honnêtement sentis, et
l’expression qu’Obenreizer leur avait donnée
était bien loin de la simple et banale politesse
d’usage. Ayant lui-même à lutter contre des
soucis personnels, souffrant peut-être des
premières atteintes d’un mal grave, il n’en avait
pas moins eu dans cette circonstance l’air et le
ton d’un homme qui déplore du fond du cœur ce
qui arrive de mal à son ami. Jusque-là, Vendale
avait en vain essayé souvent de concevoir une
opinion plus favorable du tuteur de Marguerite, et
cela pour l’amour de Marguerite même. Mais
après les témoignages d’intérêt qu’Obenreizer
venait de lui donner, il n’hésitait plus à penser
qu’il avait été injuste envers lui ; tous les
généreux instincts de sa nature lui disaient qu’il
s’était arrêté trop vite à de certains indices
fâcheux.
– Qui sait ? se disait-il, je peux très bien avoir
mal lu sur la physionomie de cet homme.
Le temps s’écoula de nouveau. Les heureuses
soirées passées avec Marguerite s’enfuyaient plus
promptes. Le dixième jour était encore une fois

199
arrivé depuis l’envoi de la seconde lettre de
Vendale à Neufchâtel. La réponse vint.

« Cher monsieur,
« Notre principal associé, M. Defresnier, a été
forcé de se rendre à Milan pour des affaires très
urgentes. En son absence et avec son entière
participation et son aveu, je vous écris de
nouveau relativement à ces cinq cents livres
disparues.
« Votre déclaration que le faux reçu a été fait
sur un modèle imprimé et numéroté nous a causé
une surprise et un chagrin inexprimables. À
l’époque où cette fraude a été commise, il
n’existait que trois clefs ouvrant le coffre-fort où
nos modèles sont renfermés. Mon associé avait
une de ces clefs, j’en avais une autre, la troisième
était aux mains d’une personne qui occupait alors
chez nous un poste de confiance ; nous aurions
plutôt songé à nous accuser nous-mêmes qu’à
élever aucun soupçon contre cette personne. Et
cependant...

200
« Je ne puis aller jusqu’à vous dire pour le
moment qui est cette personne ; je ne vous le
dirai point tant que je verrai l’ombre d’une
chance pour elle de se tirer avec honneur de
l’enquête que nous allons commencer.
Pardonnez-moi cette réserve, car le motif en est
louable.
« Le genre d’investigations que nous allons
poursuivre est fort simple. Nous ferons comparer
notre reçu par des experts avec quelques
spécimens d’écriture que nous avons en notre
possession. Je ne puis vous adresser ces
spécimens pour de certaines raisons que vous
approuverez certainement lorsqu’elles vous
seront connues. Je vous prie donc de m’envoyer
le reçu à Neufchâtel ; et je fais suivre cette prière
de quelques mots indispensables pour vous
mettre sur vos gardes.
« Si la personne sur laquelle nous faisons à
regret placer nos soupçons est réellement celle
qui a commis le faux, nous avons quelque motif
de craindre que de certaines circonstances ne lui
aient déjà donné l’éveil. La seule preuve contre

201
cette personne est le reçu qui est dans vos mains ;
elle remuera ciel et terre pour l’obtenir de vous et
la détruire. Je vous prie donc instamment de ne
pas confier cette pièce à la poste. Envoyez-la-moi
sans perdre de temps par un messager particulier
et ne choisissez ce messager que parmi les gens
qui sont depuis longtemps à votre service. Il faut
aussi que ce soit un homme accoutumé aux
voyages, parlant bien le français, un homme
courageux, et un honnête homme. Vous devez le
connaître assez bien pour ne pas craindre qu’il se
laisse aller en route à aucun étranger cherchant à
lier connaissance avec lui. Ne dîtes qu’à lui, à lui
seul la nature de cette affaire et la tournure
qu’elle va prendre. Je vous engage à suivre
l’interprétation littérale de tous ces avis que je
vous donne, convaincu que l’arrivée à bon port
du faux reçu en dépend.
« Je n’ai plus à ajouter qu’une chose. C’est
que votre promptitude à agir est de la plus haute
importance. Il nous manque plusieurs de nos
modèles de reçus et nous ne pouvons prévoir
quelles fraudes seront commises, si nous ne
mettons la main sur le voleur !

202
« Votre dévoué serviteur,
« Pour Defresnier et Cie,
« Rolland. »

Quel était donc celui qu’on soupçonnait ?


Vendale pensa qu’il chercherait inutilement à
le deviner. Mais qui pouvait-il bien envoyer à
Neufchâtel avec le reçu ? Certes il n’était pas
difficile de trouver au Carrefour des Éclopés un
homme courageux et honnête. Mais où était
l’homme accoutumé aux voyages, parlant le
français, et sur qui l’on pourrait réellement
compter pour tenir à distance tout étranger qui
voudrait lier connaissance avec lui pendant la
route ? Vendale n’avait réellement qu’un seul
compagnon sous la main, qui réunit toutes les
conditions dans sa personne. C’était lui-même.
Un grand sacrifice sans doute que de quitter sa
maison, un plus grand sacrifice encore que de
quitter Marguerite. Mais après tout, il s’agissait
de cinq cents livres et Rolland insistait si
positivement sur l’interprétation littérale des

203
démarches par lui conseillées, qu’il ne fallait
point hésiter à lui obéir. Plus Vendale
réfléchissait, plus la nécessité de son départ lui
apparaissait clairement.
– Partons !... soupira-t-il.
Comme il remettait le reçu et la nouvelle lettre
sous clef, certaine association d’idée lui vint qui
lui rappela Obenreizer. Il pensa qu’avec l’aide de
celui-ci, il lui deviendrait bien plus facile de
deviner quel pouvait être le voleur ; Obenreizer
pouvait le lui faire connaître.
Cette pensée avait à peine traversé son esprit
que la porte s’ouvrit et qu’Obenreizer entra.
– On m’a dit dans Soho Square qu’on attendait
votre retour dans la soirée d’hier, lui dit Vendale
en lui souhaitant la bienvenue. Avez-vous fait de
bonnes affaires en province ?... Êtes-vous mieux
portant ?
– Mille grâces, répondit Obenreizer, j’ai fait
admirablement mes affaires. Je suis bien !... très
bien !... Et maintenant, quelles nouvelles ? Avez-
vous des lettres de Suisse ?

204
– Une lettre bien extraordinaire, dit Vendale.
L’affaire a pris une tournure nouvelle, et l’on me
recommande de Neufchâtel le plus profond secret
sur les mesures que nous allons adopter. Ce
secret doit être gardé vis-à-vis de tout le monde.
– Sans en excepter personne ? demanda
Obenreizer.
Et tout en répétant : « Personne », il se retira
d’un air pensif du côté de la croisée, à l’autre
bout de la chambre, regarda pendant un moment
dans la rue ; puis tout à coup, revenant à
Vendale :
– Sûrement, ils ont perdu la mémoire, dit-il,
puisqu’ils ne font pas même une exception en ma
faveur.
– C’est Rolland qui m’écrit, répliqua Vendale,
comme vous le dites, il doit avoir perdu la
mémoire. Ce côté de l’affaire m’échappait
complètement. Je souhaitais de vous voir et de
vous consulter au moment même où vous êtes
entré. Je suis pourtant lié par une défense
formelle, mais je ne puis croire qu’elle vous
concerne. Tout cela est bien fâcheux.

205
Les yeux d’Obenreizer, couverts de leur
nuage, se fixèrent sur Vendale.
– Peut-être est-ce bien plus que fâcheux, dit-il.
Je suis venu ce matin, non seulement pour avoir
des nouvelles, mais pour m’offrir à vous comme
intermédiaire ou comme messager. Le croirez-
vous ? J’ai reçu des lettres qui m’obligent à me
rendre en Suisse sans tarder. J’aurais pu me
charger des pièces et documents de cette affaire
et les remettre à Defresnier.
– Vous êtes bien l’homme qu’il me fallait, fit
Vendale. Il n’y a pas cinq minutes que cherchant
autour de moi et ne trouvant personne qui pût me
remplacer dans le voyage, j’avais résolu de
l’entreprendre moi-même... Laissez-moi relire
cette lettre.
Il ouvrit la chambre de fer pour y reprendre la
lettre. Obenreizer jeta un coup d’œil rapide
autour de lui pour bien s’assurer qu’ils étaient
seuls, le suivit à deux pas de distance, et sembla
le mesurer du regard. Vraiment, Vendale était
plus grand que lui et sans doute plus fort.
Obenreizer recula et s’approcha de la cheminée.

206
Vendale pendant ce temps, lisait pour la
troisième fois le dernier paragraphe de la lettre. Il
y avait là un avis très clair et la dernière phrase
demandait au jeune négociant de suivre cet avis à
la lettre.
D’un côté une grosse somme d’argent en jeu,
de l’autre un terrible soupçon à éclaircir. Vendale
comprit que s’il agissait à sa guise et si quelque
événement arrivait ensuite et déjouait toutes les
mesures prises, la faute lui en serait imputée, le
blâme retomberait sur lui seul. En sa qualité
d’homme d’affaires, il n’avait vraiment qu’un
parti à suivre. Il remit la lettre sous clef.
– Quel ennui ! dit-il à Obenreizer. Il y a sans
doute ici de la part de Rolland un oubli
inconcevable et qui me met dans une sotte et
fausse position vis-à-vis de vous. Que dois-je
faire ? Il me semble qu’ayant un si grand intérêt
dans cette fâcheuse aventure dont j’ignore tous
les détails, je n’ai pas la liberté de ne pas obéir
aux injonctions de mon correspondant et que je
dois au contraire m’y conformer sans résistance.
Vous me comprendrez certainement. Vous me

207
voyez esclave des ordres que je reçois, et je ne
peux assez vous dire combien j’aurais été
heureux, en cette occasion, d’accepter vos
services...
– N’en parlons plus, dit Obenreizer. À votre
place, je n’agirais pas différemment. Je ne suis
donc point du tout offensé de votre conduite, et je
vous remercie pour le compliment que vous me
faites... Bah ! nous serons au moins compagnons
de voyage. Vous partez avec moi aujourd’hui
même.
– Aujourd’hui. Mais il faut, cela va sans dire,
que je voie Marguerite.
– Assurément. Voyez-la ce soir. Vous me
prendrez au passage et nous nous rendrons
ensemble au chemin de fer. Nous partirons à huit
heures par le train poste.
– Par le train poste, dit Vendale.
Il était plus tard que Vendale ne le croyait,
lorsqu’il arriva à la maison de Soho Square. Les
affaires suscitées par ce départ précipité avaient
surgi devant lui par douzaines. Toutes sortes

208
d’obligations qu’il ne pouvait négliger le
forcèrent de se résigner à cette cruelle perte d’un
temps si court et si précieux qu’il voulait
consacrer à Marguerite. À sa grande surprise et à
son extrême joie, elle était seule dans le salon
lorsqu’il entra.
– Nous n’avons que peu d’instants à nous,
George, dit-elle, mais grâce à la bonté de
madame Dor, nous pouvons au moins les passer
tous deux seuls ensemble.
Elle lui jeta les bras autour du cou.
– George, lui dit-elle tout bas, avez-vous fait
quelque chose qui ait pu blesser monsieur
Obenreizer ?
– Moi ! s’écria Vendale stupéfait.
– Taisez-vous, dit-elle, il faut que je vous
parle bien bas. Rappelez-vous le petit portrait
photographié que vous m’avez donné ? Cette
après-midi, je ne sais comment, il le trouva sur la
cheminée. Il le prit, le regarda, et moi, je voyais
son visage dans ce miroir... Ah ! je suis sûre que
vous l’avez offensé. Il est vindicatif, implacable,

209
et aussi muet qu’une tombe. Ne partez pas avec
lui... George... ne partez pas !
– Mon cher amour, répondit Vendale, vous
vous laissez égarer par votre imagination. Jamais
Obenreizer et moi n’avons été meilleurs amis
qu’à présent.
Avant que Marguerite n’eût pu répondre, un
pas sonore et le poids d’un corps majestueux
firent trembler le parquet de la pièce voisine, et
madame Dor apparut.
– Obenreizer, dit-elle.
Puis elle se laissa tomber lourdement sur une
chaise, à sa place ordinaire, devant le poêle.
Obenreizer entra avec un sac de courrier qu’il
portait en bandoulière.
– Êtes-vous prêt ? demanda-t-il à Vendale.
Puis-je porter quelque chose pour vous ?... Eh
quoi ! n’avez-vous point un sac de voyage ? Je
viens d’en acheter un. Regardez. Ici est la poche
aux papiers. Elle est à votre service.
– Je vous remercie, dit Vendale, je n’ai qu’un
seul papier important, je suis forcé de ne pas

210
m’en dessaisir et il est là, il doit rester là, jusqu’à
ce que nous arrivions à Neufchâtel.
Vendale, en même temps, touchait la poche de
son habit. Il sentit la main de Marguerite qui
pressait la sienne. La jeune fille examinait
Obenreizer jusqu’au fond de l’âme. Mais déjà
celui-ci s’était retourné vers madame Dor, et
prenait congé de la bonne dame.
– Adieu, ma chère Marguerite, s’écria-t-il en
revenant vers sa pupille pâle et épouvantée.
Allons, Vendale, êtes-vous prêt, enfin ? En
route ! En route ! mon ami, pour Neufchâtel !
Il frappa légèrement Vendale à la poitrine, à la
place où était la poche qui contenait le reçu et
sortit le premier.
Le dernier regard de Vendale fut pour
Marguerite.
Les derniers mots de la jeune fille furent ceux-
ci :
– Ne partez pas !

211
Troisième acte

212
Dans la vallée

On était alors au milieu du mois de février,


l’hiver était des plus rigoureux et les chemins
mauvais pour les voyageurs, si mauvais qu’en
arrivant à Strasbourg, Vendale et Obenreizer
trouvèrent les meilleurs hôtels absolument vides.
Les quelques personnes qu’ils avaient
rencontrées en route et qui se rendaient pour
affaires dans l’intérieur de la Suisse renonçaient à
leur voyage et revenaient sur leurs pas.
Les chemins de fer qui conduisent aujourd’hui
les touristes dans ce beau pays étaient encore en
ce temps-là pour la plupart inachevés. Les lignes
exploitées, semées d’ornières profondes, étaient
impraticables, et partout l’hiver avait interrompu
les communications. Partout on n’entendait
qu’histoires de voyageurs arrêtés en chemin par
des accidents dont on exagérait la gravité, sans
doute. Cependant, comme la voie de Bâle restait

213
libre, la résolution de Vendale de poursuivre sa
route n’en fut nullement troublée. Quant à la
résolution d’Obenreizer, elle fut la même que
celle de Vendale.
Il se voyait aux abois, désespéré, perdu, il lui
fallait à tout prix anéantir la preuve que Vendale
portait avec lui, dût-il pour cela anéantir Vendale
lui-même !
Menacé d’une ruine certaine, enfermé dans un
cercle que l’activité de Vendale resserrait d’heure
en heure autour de lui, Obenreizer haïssait son
compagnon avec la férocité d’une bête fauve. De
tout temps il avait nourri de mauvaises pensées
contre le jeune négociant. Était-ce la sourde
rancune du paysan contre le gentleman ? Était-ce
le contraste de sa nature avec cette nature franche
et généreuse ? Était-ce la beauté de Vendale ?
Était-ce le bonheur qu’il avait eu de se faire
aimer de Marguerite ? Étaient-ce toutes ces
causes réunies ensemble ? Il le haïssait, il l’avait
haï dès qu’il l’avait vu. À présent, il le regardait
comme celui qui le conduisait à sa perte. Et cette
pensée redoublait la fureur de sa haine.

214
Vendale, au contraire, qui, si souvent, avait
lutté contre lui-même pour se défendre de cette
instinctive et vague méfiance qu’Obenreizer lui
avait inspirée si longtemps, se regardait à présent
comme obligé d’effacer de son esprit jusqu’à la
trace de ce sentiment involontaire. Il se disait
qu’Obenreizer était le tuteur de Marguerite, qu’il
vivait avec lui désormais dans les termes d’une
amitié véritable, que c’était lui qui, de son plein
gré, avait voulu être son compagnon de route
sans avoir aucun motif intéressé à partager les
fatigues et les dangers d’un tel voyage...
À toutes ces raisons, qui plaidaient si
fortement en faveur d’Obenreizer, le hasard vint
en ajouter une autre, lorsqu’ils arrivèrent à Bâle,
après un trajet deux fois plus long que de
coutume.
Ils avaient fini de dîner fort tard, et ils étaient
seuls dans une chambre d’auberge. Le Rhin
coulait au pied de la maison, profond, rapide,
bruyant, grossi par les neiges. Vendale était
nonchalamment étendu sur un canapé. Obenreizer
marchait de long en large, s’arrêtait par moment

215
devant la fenêtre, regardait, dans les eaux noires,
le reflet tortueux des feux de la ville et peut-être
se disait-il :
– Si je pouvais l’y jeter !
Puis il reprenait sa promenade à travers la
chambre, les yeux baissés.
– Où le volerai-je, si je le peux ?... Où le
tuerai-je, s’il le faut ?...
Et le fleuve roulait, roulait, semblant répéter
ces paroles comme un refrain de mort, dont le
bruit devint si distinct aux oreilles du Suisse qu’il
s’arrêta brusquement encore une fois, pensant
qu’il ferait mieux de se parler à lui-même de
toute autre chose.
– Ou le volerai-je, si je le peux ?... Où le
tuerai-je, s’il le faut ?...
Obenreizer changea tout à coup de refrain.
– Le Rhin mugit ce soir, dit-il en songeant,
comme la vieille cascade de chez nous. Je vous ai
déjà parlé de cette cascade que ma mère montrait
aux voyageurs. Le bruit en changeait selon le
temps qu’il faisait, ainsi que celui de toutes les

216
chutes d’eau et de toutes les eaux courantes.
Lorsque je devins apprenti chez l’horloger, ce
murmure, je me le rappelle, me poursuivait
encore et semblait me dire : « Qui es-tu, petit
malheureux ? Pauvre petit infortuné, qui es-tu ? »
D’autres fois, lorsque le bruit devenait plus sourd
et annonçait un orage près d’éclater, je croyais
entendre ces mots : « Boum ! boum ! battez-le !
battez-le ! » C’est ce que criait ma mère quand
elle se mettait en colère contre moi... si tant est
qu’elle fût ma mère !...
– Si tant est... répliqua Vendale, qui changea
brusquement de posture, si tant est qu’elle fût
votre mère !... Pourquoi dites-vous cela ?
– Que sais-je ? répéta Obenreizer avec un
geste d’indifférence ; que puis-je vous dire ?...
ma naissance est si obscure. Par exemple, j’étais
encore très jeune, un petit enfant, que tout le reste
de ma famille, hommes et femmes, étaient
presque vieux. Tout est donc possible à croire...
– Avez-vous jamais douté ?...
– Je vous ai déjà dit, une fois, que je doutais
de mon père et de ma mère, répliqua le Suisse.

217
Mais enfin, je suis de ce monde, n’est-il pas
vrai ? Je fais partie de la création, et si je ne suis
point issu d’une bonne famille, qu’importe !
– En vérité, êtes-vous bien suisse ? lui
demanda Vendale, qui ne le quittait plus des
yeux.
– Et comment le saurais-je ? fit Obenreizer, en
s’arrêtant brusquement.
Il jeta par-dessus l’épaule un regard
indéfinissable à son compagnon.
– Si l’on vous demandait : Êtes-vous anglais ?
Comment pourriez-vous répondre ?... Comment
le savez-vous ?
– Par ce qui m’a été dit depuis mon enfance.
– Oh ! de cette façon, je suis aussi éclairé sur
moi que vous-même.
– Et puis, ajouta Vendale, suivant sa pensée,
par mes premiers souvenirs.
– Moi aussi ; j’en sais donc autant sur
Obenreizer que vous en savez sur Vendale... si
cela s’appelle savoir.

218
– Vous n’êtes donc pas content de ce que vous
savez, et tout cela ne vous suffit point ?
– Il faut bien que cela me suffise et que je sois
content. Quand on a dit : « il faut », on a tout dit
sur notre petite terre. Deux mots bien courts mais
plus forts que tous les raisonnements et que
toutes les phrases !
– Vous êtes né dans la même année que ce
pauvre Wilding, vous étiez du même âge, dit
Vendale, en le regardant encore d’un air pensif,
tandis qu’Obenreizer recommençait à marcher
dans l’appartement.
– Oui, du même âge.
Obenreizer était-il donc celui que Wilding
avait cherché ? Dans cette théorie sur l’étroitesse
du monde, qui revenait sans cesse sur ses lèvres,
n’y avait-il pas un sens plus subtil qu’il n’en avait
l’air ?
Cette lettre de Suisse qui le recommandait à la
maison Wilding et Co., n’avait-elle suivi de si
près la révélation de madame Goldstraw que
parce que l’enfant, victime de l’erreur et de

219
l’injustice, allait paraître ? Que de profondeurs
dans cette vie qui restaient insondables ! Quoi de
plus curieux aussi que le hasard ou
l’enchaînement de sentiments et de devoirs qui
avait établi entre Obenreizer et Vendale une
cordialité croissante de rapports, une intimité
assez grande pour les amener là, tous deux par
cette nuit d’hiver, s’acheminant ensemble au
même lieu, au même but.
Les pensées de Vendale, éveillées sur cet
objet, se perdaient dans l’espace, tandis que ses
yeux suivaient toujours Obenreizer qui ne cessait
point sa promenade. Et le fleuve roulait, roulait,
et poursuivait sa psalmodie funèbre.
– Où le volerai-je, si je le puis ?... Où le tuerai-
je, s’il le faut ?...
Le secret de Wilding ne courait aucun danger
sur les lèvres de Vendale. Mais celui-ci songeait
que c’était sous le poids même de ce secret que
Wilding était mort ; il sentait, lui aussi, le poids
redoutable dont il avait hérité. Et cependant le
fardeau lui semblait maintenant un peu moins
lourd, et l’obligation de suivre la trace cherchée,

220
quelqu’obscure qu’elle fût, moins pénible. Quoi !
ne serait-il pas bien heureux qu’Obenreizer fût le
véritable Walter Wilding.
Eh non ! Bien qu’à force de raisonnements et
de combats, il eût à peu près vaincu la défiance
que lui inspirait cet homme, il ne pouvait
souhaiter de le voir prendre la place de l’ami qui
n’était plus. Un tel associé à lui, qui était si franc,
si simple, si dénué d’artifice !... Et puis, voudrait-
il qu’Obenreizer devint riche ?... Non. Obenreizer
avait assez de pouvoir déjà sur Marguerite sans
que la richesse vint l’augmenter encore.
Voudrait-il que cet homme fût le tuteur de
Marguerite, alors qu’il lui serait prouvé qu’il
n’était point son parent ? Non !... non !...
Et cependant ses propres répugnances, ses
propres désirs ne devaient point prévaloir et se
placer entre lui et la fidélité qu’il devait à un
mort.
Aussitôt, comme pour se bien prouver à lui-
même que ces pensées, qu’il regardait comme
mauvaises, ne le retiendraient point et que ces
impressions passagères ne sauraient même le

221
refroidir dans l’accomplissement d’un devoir
sacré, il se mit à réfléchir au moyen d’éclaircir
ses doutes au plus vite. Il suivit, d’un regard plus
ouvert et plus doux, les mouvements de son
compagnon dans la chambre. Ne le croyait-il pas
alors occupé à méditer tristement sur sa
naissance ?
Qui lui aurait dit qu’Obenreizer songeait alors
à un autre homme, que cet autre c’était lui, et
qu’il songeait à l’assassiner ?
La route de Bâle à Neufchâtel n’était point en
aussi mauvais état qu’on l’avait dit dans la ville.
Les dernières gelées l’avaient un peu rétablie.
Des guides étaient arrivés ce soir-là sur des
chevaux et sur des mules et n’avaient point parlé
de difficultés trop grandes à surmonter. Beaucoup
de patience, et l’on pouvait arriver à grand renfort
de roues et de coups de fouet. Vendale eut bientôt
conclu le marché. Une voiture devait, le
lendemain, venir prendre les voyageurs qui
partiraient avant le jour.
– Fermez-vous votre porte au verrou, la nuit,
quand vous voyagez ? demanda Obenreizer,

222
avant de gagner sa chambre.
– Jamais, dit le jeune homme en riant. J’ai le
sommeil trop dur.
– Vous avez le sommeil dur, répéta
Obenreizer en le regardant avec admiration.
Voilà un bienfait du ciel.
– Ce n’en serait pas un pour le reste de la
maison s’il fallait que demain matin on m’éveillât
à grands coups frappés dans la porte.
– Moi aussi, je laisse ma porte ouverte, mais je
veux vous donner un bon conseil, en ma qualité
de Suisse qui connaît son pays ; quand vous
voyagerez chez nous, mettez toujours vos
papiers... et votre argent naturellement... sous
votre oreiller.
– Vous faites là un singulier éloge de vos
compatriotes.
– Mes compatriotes ! fit Obenreizer en lui
pressant doucement les coudes, ils sont
semblables à la majorité des hommes... Et la
majorité des hommes ne manque jamais de
prendre à autrui ce qu’elle peut lui prendre.

223
Adieu. Demain à quatre heures.
– À quatre heures, bonsoir !
Resté seul, Vendale rapprocha les bûches, les
couvrit de la cendre blanche du bois de sapin
répandue dans le foyer, et s’assit, la tête dans ses
mains, pour rassembler ses pensées. Mais elles
continuaient à courir dans l’espace et le
grondement du fleuve les agitait encore. Tandis
que le jeune homme essayait de réfléchir, la
disposition au sommeil, qui le gagnait
auparavant, le quitta. Il lui parut qu’il ferait bien
de ne pas se coucher encore, et il demeura près
du feu.
Marguerite, Wilding, Obenreizer, passaient
devant ses yeux, avec mille visions, mille
espérances nouvelles.
Tous ces rêves prirent possession de son esprit
et il ne sentit plus le besoin du repos. Le sommeil
s’éloignait de lui. Sa bougie se consuma, la
lumière s’éteignit, mais la lueur du feu suffisait à
éclairer la chambre. Vendale changea de posture,
appuya son bras sur le dos de sa chaise, son
menton sur sa main, et demeura là, méditant

224
toujours.
Il était assis entre le lit et le foyer. La flamme
vacillait, agitée par le vent du fleuve, et l’ombre
du jeune homme démesurément agrandie se
jouait auprès du lit sur la muraille blanche. Cette
ombre, à l’air affligé, semblait se pencher sur la
couchette dans une attitude suppliante. Cependant
Vendale se sentit tout ému. Une vision
désobligeante traversa la chambre, il crut voir là-
bas, non plus son ombre, mais celle de Wilding
qui s’agitait. Aussi changea-t-il de place, l’ombre
disparut, et la muraille s’évanouit. Le jeune
homme avait fait reculer sa chaise dans un petit
renfoncement près de la cheminée ; la porte se
trouvait devant lui. Cette porte se trouvait munie
d’un grand et long loquet de fer.
Tout à coup, il vit ce loquet se soulever
doucement, la porte s’entrouvrir et se refermer
comme d’elle-même, et comme si ce n’était que
le vent qui l’eût fait mouvoir. Cependant le
loquet demeurait hors de l’anneau. La porte se
rouvrit lentement, jusqu’à ce que l’ouverture fût
assez grande pour donner passage à un homme,

225
après quoi le ballant demeura immobile comme si
une main vigoureuse le retenait à l’extérieur. Une
forme humaine apparut le visage tourné vers le
lit. L’homme se tint debout sur le seuil, puis, à
voix basse, et faisant un pas en avant :
– Vendale ! dit-il.
– Qu’y a-t-il donc ? s’écria Vendale, qui se
trouva debout, Qui est là ?
C’était Obenreizer. Il laissa échapper un cri de
surprise, en voyant le jeune homme venir à lui du
côté de la cheminée.
– Vous n’êtes pas au lit ? fit-il.
Et malgré lui il fit tomber lourdement ses deux
mains sur les épaules de Vendale, comme s’il
songeait encore à entrer en lutte avec lui.
– Alors c’est qu’il y a quelque malheur.
– Que voulez-vous dire ? fit Vendale en se
dégageant vivement.
– D’abord, n’êtes-vous point malade ?
– Malade ?... non.
– Je venais de faire un mauvais rêve à propos

226
de vous. Comment se fait-il que je vous trouve
debout et habillé ?
– Mon cher ami, je pourrais aussi bien vous
faire la même question, répondit Vendale.
– Je vous ai dit que je venais de faire un
mauvais rêve dont vous étiez l’objet. J’ai essayé,
après cet assaut, de m’endormir. Impossible. Je
n’ai pu me résoudre à demeurer dans ma chambre
sans m’être assuré qu’il ne vous était rien arrivé,
et pourtant je ne voulais pas, non plus, entrer
dans votre chambre. Pendant quelques instants,
j’ai hésité devant la porte. J’avais peur de vos
railleries. C’est chose si facile que de rire d’un
rêve que l’on n’a point fait... Où est votre
bougie ?
– Consumée.
– J’en ai une tout entière dans ma chambre.
Faut-il aller la chercher ?
– Mais oui, je le veux bien.
La chambre d’Obenreizer était voisine de celle
de Vendale. Il ne s’absenta qu’un moment, et
revint avec la bougie à la main. Son premier soin

227
fut de se mettre à genoux devant l’âtre et de
souffler de tous ses poumons sur les charbons
presque éteints. Vendale, qui le regardait, vit que
ses lèvres étaient blêmes.
– Oui, dit Obenreizer en se relevant, c’était un
mauvais rêve. Vous devez voir sur mon visage
l’impression qu’il m’a laissée.
Ses pieds étaient nus, sa chemise de flanelle
ouverte sur sa poitrine, ses manches relevées
jusqu’au coude. Il n’avait d’autre vêtement qu’un
caleçon trop juste pour lui. Son corps, serré dans
cette gaine, avait un air de souplesse sauvage. Si
ses lèvres étaient pâles, ses yeux brillaient d’un
feu étrange.
– S’il y avait eu ici quelque lutte à soutenir
avec un voleur, ainsi que me le disait mon rêve,
fit-il, vous voyez que j’étais tout prêt.
– Et même armé, dit Vendale, en lui indiquant
du doigt sa ceinture.
– Un poignard de voyage que j’emporte
toujours en route avec moi, répliqua le Suisse
d’un air insouciant en tirant à moitié le poignard

228
de son fourreau. Est-ce que vous n’avez pas aussi
sur vous de quoi vous défendre ?
– Rien du tout.
– Pas de pistolets ? demanda Obenreizer en
jetant un regard sur la table, et de là vers le lit, sur
l’oreiller.
– Pas de pistolets.
– Vous autres Anglais, vous êtes si
confiants !... Désirez-vous dormir ?
– Je l’aurais bien désiré, et depuis longtemps,
mais je n’ai pu.
– Je ne le pourrais, non plus, après ce maudit
rêve. Mon feu s’est consumé comme votre
bougie. Puis-je venir m’installer auprès du vôtre ?
Deux heures ! Il sera si vite quatre heures que ce
n’est pas la peine de se mettre au lit.
– Pour moi, dit Vendale, je ne me coucherai
pas. Faites-moi compagnie et soyez le bienvenu.
Après être retourné dans sa chambre pour s’y
vêtir, Obenreizer reparut enveloppé dans une
sorte de caban, et chaussé de pantoufles. Les
deux jeunes gens prirent place, de chaque côté du

229
foyer. Vendale avait ravivé le feu. Obenreizer mit
sur sa table une bouteille et un verre.
– J’ai bien peur que ce ne soit d’abominable
eau-de-vie de cabaret, dit-il en versant dans le
verre ; je l’ai achetée sur la route, et certes, elle
n’a rien de commun avec le cognac du Carrefour
des Éclopés. Mais votre provision est épuisée.
Tant pis ! Une froide nuit, un pays froid, une
froide maison ! L’eau-de-vie fait du bien et
ranime. Enfin, celle-ci vaut peut-être mieux que
rien. Goûtez-la.
Vendale prit le verre et obéit.
– Comment la trouvez-vous ? dit Obenreizer.
– Un arrière-goût âcre et brutal, dit-il, en
rendant le verre et en frissonnant. Elle ne me plaît
pas.
– Vous avez raison, fit Obenreizer, ayant l’air
de la goûter à son tour et faisant claquer ses
lèvres. Quel arrière-goût ! Brrr... Elle brûle
pourtant.
Il venait, en effet, de jeter au feu ce qui restait
dans le verre.

230
Les deux compagnons mirent leurs coudes sur
la table, leurs têtes dans leurs mains, et, ainsi
placés, regardèrent la flamme. Obenreizer était
pensif et calme ; mais Vendale, après plusieurs
tressaillements et soubresauts nerveux, se dressa
tout à coup sur ses pieds, regarda autour de lui
d’un air égaré, et retomba sur sa chaise, en proie
à une étrange confusion de rêves.
Il avait enfermé ses papiers dans un
portefeuille et le tenait dans la poche de poitrine
de son habit qu’il avait boutonné jusqu’au
menton. Pourquoi, dans cette sorte de léthargie
où il était plongé, la pensée de ces papiers le
tourmentait-elle ? « Sors de ton rêve, » lui disait
une voix intérieure. Il ne le pouvait. Ce rêve
l’avait transporté dans les steppes de la Russie, et
il s’y voyait avec Marguerite ; mais en même
temps, la sensation d’une main qui se promenait
sur sa poitrine, et qui effleurait les contours du
portefeuille, cette sensation insupportable se
présentait nette et claire à son esprit engourdi.
Son rêve le conduisit en pleine mer, dans un
bateau qui n’avait pas de pont. Il n’avait pour tout
vêtement qu’un vieux lambeau de voile, ayant

231
perdu ses habits. Point d’habits. Et pourtant si, il
en avait un, car la main, la main furtive et rapide,
en sondait toutes les poches. La même voix
intérieure avertissait Vendale de s’arracher à sa
torpeur. Impossible en ce moment. Son rêve le
changea de lieu encore une fois. Il se vit dans la
vieille cave du Carrefour des Éclopés. Le lit, ce
même lit qui meublait la chambre de l’auberge de
Bâle, avait été transporté dans cette cave où
Wilding lui apparut. Wilding, ce pauvre ami,
n’était point mort, et Vendale ne s’en trouvait pas
surpris. Wilding le secouait par le bras et lui
disait : « Regardez cet homme ! Ne voyez-vous
pas qu’il s’est levé et qu’il s’approche du lit pour
retourner l’oreiller ? Pourquoi retourne-t-il cet
oreiller, si ce n’est pour y chercher les papiers
que vous portez dans votre poche ? Éveillez-
vous. » Et pourtant Vendale dormait toujours et
se perdait dans de nouveaux rêves.
Attentif et calme, le coude toujours appuyé sur
la table, son compagnon lui dit :
– Éveillez-vous, Vendale. On nous appelle. Il
est quatre heures.

232
Vendale, en ouvrant les yeux, aperçut le
visage nuageux d’Obenreizer penché sur le sien.
– Vous avez eu un sommeil bien lourd, dit le
Suisse, c’est la fatigue du voyage et le froid.
– Je suis tout à fait éveillé maintenant, s’écria
Vendale en sautant sur ses pieds ; mais il sentit
que ses jambes fléchissaient. Et vous, n’avez-
vous pas du tout dormi ?
– Je me suis assoupi peut-être ; cependant il
me semble que je n’ai point cessé de regarder le
feu. Allons ! bon gré, mal gré, il faut nous lever,
déjeuner, et partir. Quatre heures, Vendale, quatre
heures passées !
Ces derniers mots, Obenreizer les lui cria de
toute sa force pour achever de l’éveiller, car
Vendale retombait déjà dans sa somnolence
invincible. Tout en faisant les préparatifs de cette
journée de voyage, tout en déjeunant, il semblait
dormir encore. À la fin de ce jour, il n’avait point
d’autres impressions de voyage que celles d’un
froid rigoureux, du tintement des grelots des
chevaux qui glissaient entre de maussades
collines et des bois déserts. Çà et là, quelques

233
stations où l’on s’arrêtait pour manger ou boire ;
on entrait dans ces maisons borgnes ; on
traversait d’abord l’étable pour arriver à la salle
destinée aux voyageurs ; Vendale se laissait
conduire machinalement, il ne se souvenait de
rien, sinon d’avoir vu Obenreizer toujours pensif
à ses côtés.
Lorsqu’enfin il secoua cette léthargie
insupportable, Obenreizer n’était plus là. La
voiture s’était arrêtée devant une nouvelle
auberge, auprès d’une file de haquets chargés de
tonneaux de vin et traînés par des chevaux
harnachés de colliers bleus. Ce convoi semblait
venir du point où se rendaient nos voyageurs.
Obenreizer, non plus pensif, mais, tout au
contraire, joyeux et alerte, causait avec les
voituriers. Vendale s’étira longuement, son sang
tout à coup circula mieux ; le reste de son
engourdissement se dissipa après quelques pas
qu’il fit au grand air, sous cette bise fortifiante...
Pendant ce temps-là, la file des haquets se mit en
marche. Les voituriers saluaient Obenreizer en
passant.

234
– Quelles sont ces gens ? demanda Vendale.
– Ce sont nos voituriers ; ceux de Defresnier
et Cie. Ce sont nos fûts ! C’est notre vin !
Il se mit à fredonner une chanson et alluma un
cigare.
– J’ai été pour vous une triste société
aujourd’hui, fit Vendale, je ne m’explique point
ce qui m’est arrivé.
– Vous n’avez pas dormi la nuit dernière, fit
Obenreizer, et sous un tel froid, quand on a été
privé de sommeil, le cerveau se congestionne
aisément. J’ai souvent été témoin de ce
phénomène... En somme, je crois que nous
aurons fait ce voyage pour rien.
– Comment, pour rien ?
– Les gens que nous allons chercher sont à
Milan. Vous savez que nous avons deux maisons,
l’une de vins, à Neufchâtel, l’autre à Milan, pour
le commerce des soieries. Eh bien, la soie étant,
en ce moment, bien plus demandée que les vins,
Defresnier a été mandé en Italie. Rolland, son
associé, est tombé malade, depuis son départ, et

235
les médecins ne lui permettent de recevoir aucune
visite. Vous trouverez à Neufchâtel une lettre qui
vous attend pour vous apprendre tout ceci. Je
tiens ces détails de notre principal voiturier avec
qui vous m’avez vu causer. Il a été surpris de
vous voir, et m’a dit qu’il avait mission de vous
avertir, s’il vous rencontrait. Que voulez-vous
faire ? Retournons-nous sur nos pas ?
– Point du tout, nous continuons notre route.
– Nous continuons...
– Mais oui, à travers les Alpes jusqu’à Milan.
Obenreizer cessa de fumer pour regarder
Vendale, il regarda les pierres du chemin à ses
pieds.
– J’ai la responsabilité d’une chose très
sérieuse, dit-il. Plusieurs de ces modèles de
quittances imprimées ont été soustraits dans la
caisse de Defresnier et Cie., ils peuvent servir à
un terrible usage. On me supplie de ne point
perdre de temps pour aider la maison à s’assurer
du voleur ; rien ne me ferait revenir en arrière.
– Vrai ? s’écria Obenreizer, ôtant son cigare

236
de sa bouche pour y dessiner plus aisément un
sourire, et, tendant la main à son compagnon : Eh
bien ! rien ne me fera retourner en arrière, moi
non plus. Allons ! guide, dépêchons !
Ils voyagèrent de nuit. Il était tombé beaucoup
de neige ; elle était en partie glacée ; ils n’allaient
guère plus vite que des piétons. C’étaient sans
cesse de nouvelles stations pour laisser reposer
les chevaux épuisés qui se débattaient dans la
neige ou dans la boue. Une heure après le lever
du jour, on faisait halte à la porte d’une auberge
de Neufchâtel, ayant mis vingt-huit heures à
parcourir quatre-vingt milles anglais environ.
Dès qu’ils se furent lavés et restaurés quelque
peu, nos deux voyageurs se rendirent ensemble à
la maison de Defresnier et Cie. Là, ils trouvèrent
la lettre annoncée par le voiturier, renfermant les
modèles d’écriture qui devaient servir à faire
reconnaître le faussaire. La détermination de
Vendale de pousser en avant sans se reposer était
déjà prise. La seule difficulté, maintenant, était de
savoir par quel passage on pourrait traverser les
Alpes.

237
Il y en a deux, l’un par le Simplon, l’autre par
le Saint-Gothard ; et sur l’un et l’autre, les guides
et les conducteurs de mules émettaient des avis
bien différents. Les deux passages se trouvent à
une trop grande distance pour que l’on pût penser
à les essayer successivement ; il fallait choisir.
Les voyageurs, au reste, savaient bien que la
neige qui tombait, pouvait, en quelques heures,
changer toutes les conditions actuelles du voyage,
encore que les guides n’eussent point commis
d’erreur à ce sujet. Au demeurant, le Simplon
paraissait être celle des deux routes qui inspirait
le plus de confiance ; Vendale se décida donc
pour le Simplon. Obenreizer n’avait pris que peu
de part à la querelle, il n’avait presque point
parlé.
On traversa Genève, Lausanne ; on suivit les
bords du Léman, puis les vallées tortueuses entre
les pics, et toute la vallée du Rhône. Le bruit des
roues de la voiture, pendant la nuit, ressemblait à
celui d’une grande horloge indiquant les heures.
Aucune altération nouvelle du temps ne vint
déranger cette marche pénible ; il faisait un froid
cruel. La chaîne des Alpes se reflétait dans un

238
ciel jaunâtre ; les cimes étaient éblouissantes, et
la neige, couvrant les hautes montagnes et les
collines au bord des lacs et des torrents, ternissait
par contraste la pureté des eaux. Les villages
sortant de cette vapeur blanche, prenaient une
mine sale et décolorée. Cependant la neige ne
tombait plus, il n’y en avait pas sur la route. Les
deux jeunes gens, traversant ce froid brouillard,
cheminaient, les habits et les cheveux couverts de
glaçons. Et sans cesse, jour et nuit, la voiture
roulait.
L’un d’eux croyait entendre le bruit des roues
qui lui disait, à peu près comme naguère, à Bâle,
le murmure du Rhin :
– Le temps de le voler vivant est passé, il faut
que je le tue !
Ils arrivèrent enfin à la pauvre petite ville de
Brieg, au pied du Simplon. La nuit était venue, et
cependant ils pouvaient encore voir combien
l’œuvre de l’homme et l’homme lui-même sont
petits en présence de ces grandes horreurs et de
ces grandes beautés des montagnes. Là, il fallut
passer la nuit ; ils y trouvèrent au moins un bon

239
feu, un dîner, du vin, et les disputes avec les
guides recommencèrent. Aucune créature
humaine n’avait franchi la passe depuis quatre
jours : la neige était trop molle pour porter les
voitures, elle n’était pas assez dure pour le
traîneau. En outre, le ciel était gonflé, et cette
neige maudite n’étant point tombée depuis
quelque temps, on savait bien qu’il fallait à la fin
qu’elle tombât. Dans ces circonstances, le voyage
ne pouvait être entrepris qu’à dos de mulets ou à
pied ; mais il fallait alors payer les guides comme
en cas de danger, et cela également s’ils
réussissaient à mener le voyageur au bout du
passage, ou, si, chemin faisant ils jugeaient que le
péril était trop grand et qu’il fallait revenir en
arrière.
Cette fois encore, Obenreizer ne prit aucune
part à la discussion. Il fumait silencieusement au
coin du feu, jusqu’à ce qu’enfin Vendale eût
congédié les disputeurs et lui demandât son avis.
– Bah ! répondit-il, je suis fatigué de ces
pauvres diables et de leurs services. Toujours les
mêmes histoires. Ils ne font point leur commerce

240
aujourd’hui différemment qu’ils ne le faisaient
quand j’étais petit garçon. Quel besoin avons-
nous d’eux, je vous le demande ?... Que chacun
de nous prenne un sac et un bâton de montagne,
et au diable les guides ! Nous les guiderions
vraiment bien plutôt qu’ils ne nous guideraient.
Nous laisserons ici notre portemanteau, et nous
passerons là-haut tout seuls. N’avons-nous pas
déjà voyagé dans les montagnes ensemble ? J’y
suis né et je connais cette passe... Une passe !...
cela fait pitié ; c’est une grande route qu’on
devrait dire !... Ah ! je la connais bien. Laissons
ces pauvres gens essayer leurs finesses
commerciales sur d’autres que nous. Vous voyez
bien qu’ils nous suscitent des retards pour gagner
leur argent. Ils n’ont pas d’autre intention.
Vendale fut charmé de pouvoir couper court à
cette discussion fatigante. Actif, aventureux,
brûlant d’avancer et, par conséquent, très
accessible aux suggestions d’Obenreizer, il prêta
les deux mains à ce beau projet.
Deux heures après, ils avaient acheté tout ce
qui leur était nécessaire pour l’expédition du

241
lendemain, ils avaient fait leurs sacs, et ils
dormaient.
Dès le point du jour, ils trouvèrent la moitié de
la ville réunie dans les petites rues étroites de
Brieg pour les voir passer. De toutes parts, des
groupes se formaient autour d’eux, les guides
chuchotaient et levaient les yeux au ciel.
Personne ne leur souhaita un bon voyage.
Au moment où ils commencèrent leur
ascension, un rayon de soleil brilla dans le ciel
dont rien ne troublait la limpidité glacée, et
changea le clocher de zinc de l’église en un
clocher d’argent.
– C’est d’un bon présage, dit Vendale (bien
que le soleil disparût à l’instant même où il
parlait). Peut-être que notre exemple encouragera
d’autres voyageurs à tenter le passage.
– Vraiment, non ! dit Obenreizer, nul ne nous
suivra.
Il regarda le ciel au-dessus de sa tête, la vallée
à ses pieds.

242
– Nous serons bien seuls, dit-il, seuls... plus
loin... là-bas !...

243
Sur la montagne

La route était assez belle pour de vigoureux


marcheurs ; et à mesure que Vendale et
Obenreizer montaient, ils trouvaient l’air plus
léger et la respiration leur devenait plus facile.
Mais le ciel présentait de toutes parts un aspect
morne et effrayant : la nature semblait avoir
suspendu son activité ; les oreilles et les yeux des
voyageurs étaient également troublés par la
menace et l’attente d’un changement prochain
dans l’état de l’atmosphère et de la montagne ;
les indices avant-coureurs de la tempête se
rapprochaient, et un lourd silence s’étendait sur
toutes choses, à mesure que les nuages
amoncelés, ou que le nuage, car le ciel entier ne
faisait plus qu’un nuage, devenait plus sombre.
Bien que le jour en fût obscurci, la perspective
n’était pas absolument effacée. Dans la vallée du
Rhône, que nos voyageurs laissaient derrière eux,

244
le fleuve courait à travers mille détours ; cette
belle eau limpide leur montrait alors une teinte
plombée d’une tristesse navrante. Au loin, bien
haut au-dessus de la route, ils apercevaient les
glaciers et les avalanches suspendues au-dessus
des passages qu’ils allaient franchir. Sur la route
s’ouvraient des précipices sans fond et
mugissaient des torrents ; de tous côtés
s’élevaient les pics gigantesques, et ce paysage
immense que n’égayaient point les jeux de la
lumière, où pas un rayon de soleil ne glissait, se
déroulait distinctement devant les yeux des deux
jeunes gens dans toute sa sublime horreur.
Le courage de deux hommes, seuls et sans
défense, pourrait certainement faiblir un peu, s’ils
avaient à se frayer une route pendant plusieurs
milles et plusieurs heures au milieu d’une légion
d’ennemis, silencieux et immobiles... ; des
hommes comme eux les regardaient d’un œil
fixe, le front menaçant, la peur ne doit-elle pas
les gagner d’une atteinte bien plus vive, si cette
légion se compose des géants de la nature, si ce
front sinistre est celui des pics et des montagnes,
dont les menaces vont bientôt se changer en une

245
redoutable fureur ?
Ils montaient. La route était plus âpre et plus
escarpée ; mais la gaieté de Vendale devenait
plus franche, à mesure qu’il voyait le chemin se
dérouler derrière lui ; il regardait cet espace
conquis et s’applaudissait de la résolution qu’il
avait prise. Obenreizer continuait à parler fort
peu ; il songeait au but poursuivi ! Tous deux
agiles, patients, déterminés, avaient bien les
qualités nécessaires à une expédition si
aventureuse. Si Obenreizer, le montagnard,
voyait dans le temps quelque présage de mort, il
se gardait bien d’en faire part à son compagnon.
– Aurons-nous traversé la passe ce soir ?...
demanda Vendale.
– Non, répliqua Obenreizer, vous voyez
combien la neige est plus épaisse ici qu’elle ne
l’était plus bas. Plus nous monterons, plus nous la
trouverons compacte et profonde... Et puis les
jours sont encore si courts ! Si nous pouvons
arriver à la hauteur du cinquième refuge et
coucher cette nuit à l’Hospice, c’est que nous
aurons bien marché.

246
– Est-ce qu’il n’y a point de danger que la
tempête s’élève dans la nuit ? demanda Vendale,
un peu ému.
– Nous sommes environnés de beaucoup de
dangers, dit Obenreizer avec un air de prudente
réserve, n’avez-vous pas entendu parler du pont
de Ganther ?
– Je l’ai traversé une fois.
– En été ?
– Oui, dans la saison des voyages.
– Ah ! dans la présente saison, c’est bien
différent, dit Obenreizer avec un ricanement
étrange. Nous ne sommes pas dans un moment de
l’année où vous autres gentlemen, qui voyagez
pour votre agrément, vous puissiez en trouver
autant que d’habitude. Vous ne connaissez pas
grand’chose à ce que vous voyez.
– Vous êtes mon guide, répliqua Vendale avec
bonne humeur, je me fie à vous.
– Oui, je suis votre guide, dit Obenreizer, d’un
air sombre, et je veux vous guider au but de votre
voyage. Tenez, voici le pont devant nous.

247
Ils avaient, tout en causant, fait le tour d’une
ravine immense et désolée. La neige roulait en
flots épais sous leurs pieds, la neige était
suspendue au-dessus de leurs têtes. Obenreizer
s’arrêta pour montrer le pont à Vendale, qu’il
observait en même temps avec une terrible
expression de haine.
– Si je vous avais fait passer en avant, lui dit-
il, si j’avais négligé de vous avertir, et si vous
aviez poussé seulement une exclamation de
surprise, un seul cri, vous auriez ébranlé les
masses de neige qui auraient pu vous blesser en
tombant, qui vous auraient enseveli peut-être...
– Cela est vrai ? dit Vendale.
– Oh !... très vrai... mais je suis votre guide et
je dois veiller sur vous. Passons en silence. Une
imprudence nous coûterait la vie. En avant !
Il y avait là une prodigieuse agglomération de
neige ; d’énormes fantômes blancs se balançaient
au-dessus du pont, les rochers formaient des
saillies effrayantes, et nos voyageurs se frayaient
le passage comme à travers les lourdes nuées
d’un ciel d’orage. Obenreizer se servait de son

248
bâton avec une adresse extrême, sondant le
terrain à mesure qu’il avançait, regardant sans
cesse en l’air, et le dos tendu comme s’il se garait
de la seule idée d’une avalanche. Il marchait avec
une grande lenteur, Vendale le suivait de près, et
ils avaient déjà parcouru la moitié de ce chemin
périlleux, quand ils éprouvèrent une secousse
violente aussitôt suivie d’un coup de tonnerre.
Obenreizer se retourna, mit la main sur la
bouche de Vendale, et lui montra le sentier qu’ils
venaient de traverser. Il n’y en avait plus de trace.
L’avalanche avait tout recouvert et roulait vers le
torrent, au fond de l’abîme.
Leur apparition à l’auberge isolée, située non
loin de ce lieu redoutable, arracha des
exclamations de surprise aux gens de la maison.
– Bon ! s’écria Obenreizer, nous ne sommes
ici que pour nous reposer.
Il secouait en même temps devant le feu ses
habits.
– Monsieur que voici a des raisons puissantes
pour traverser la passe au plus vite. Dites-le-leur

249
donc, Vendale, dites-le-leur vous-même.
– En effet, j’ai un motif des plus pressants, fit
Vendale. Il faut que je traverse la passe.
– Vous entendez, vous tous. Mon ami a un
motif des plus pressants, et nous n’avons besoin
ni d’avis ni de secours. Je suis aussi bon guide
qu’aucun de vous, messieurs mes compatriotes.
Cela dit, donnez-nous à boire et à manger.
Ce fut de la même façon et dans les mêmes
termes que, le soir, après qu’ayant lutté avec les
difficultés croissantes du chemin, ils furent
arrivés à leur destination pour la nuit, Obenreizer
s’adressa aux gens de l’Hospice, qui se pressaient
autour d’eux devant le foyer, tandis qu’ils ôtaient
leurs chaussures humides.
– Il est très bien de se parler les uns aux autres
franchement comme des amis, dit-il. Monsieur a
un motif très pressant de traverser le passage.
– Le plus pressant motif, répéta Vendale en
souriant.
– Et il faut qu’il le traverse ! reprit Obenreizer.
Nous n’avons besoin ni d’avis ni de secours. Je

250
suis un enfant des montagnes, et un bon guide :
ne vous tourmentez pas plus longtemps à ce sujet.
Donnez-nous à souper, du vin, et des lits.
Pendant le froid terrible de cette nuit qui
commençait, la même tranquillité sinistre régna
dans le désert des montagnes et au ciel. Au point
du jour, pas une lueur de soleil pour rougir ou
dorer la neige. Partout la même blancheur infinie
et mortelle, le même silence sans borne, la même
redoutable tristesse.
– Voyageurs ! cria, au travers de la porte, une
voix sympathique.
Dès qu’ils furent sur pied, le sac au dos, le
bâton en main, celui qui les avait éveillés leur
adressa encore la parole.
– Voyageurs, souvenez-vous ! Il y a cinq abris
sur la route dangereuse qui va s’ouvrir devant
vous, cinq refuges et une croix de bois noir
indiquant le chemin de l’hospice voisin. Ne vous
écartez pas, et si la tourmente vient, abritez-vous.
– Voilà l’industrie de ces pauvres diables qui
fait encore des siennes, dit Obenreizer à son ami,

251
répondant d’un geste dédaigneux au charitable
donneur d’avis. Comme ils se cramponnent à leur
métier !... Vous autres, Anglais, vous soutenez
que nous autres Suisses, nous sommes une nation
mercantile. En vérité, vous avez bien l’air d’avoir
raison.
Ils avaient partagé entre les deux sacs les
provisions qu’ils avaient pu se procurer.
Obenreizer portait le vin, Vendale le pain, la
viande, le fromage, et le flacon d’eau-de-vie.
Ils s’évertuaient depuis quelque temps à
grimper à travers les roches et leur blanc linceul,
où ils enfonçaient jusqu’aux genoux ; ils
conservaient cette marche pénible au milieu de la
plus effrayante partie de ce lugubre désert,
lorsque la neige commença de tomber. Tout
d’abord ce ne fut que de légers flocons qui
tombaient doucement et sans relâche ; puis elle
s’épaissit et les tourbillons commencèrent.
Le vent s’éleva glacial, avec des
mugissements prolongés. La route se poursuivait
à travers de sombres galeries de rochers. Devant
les voyageurs s’ouvrait une grotte profonde

252
soutenue par des arcs immenses. Ils y arrivèrent
avec peine, la tempête, au même instant, éclata
dans sa furie.
Le bruit du vent, celui du torrent, le tonnerre
des avalanches et des blocs brisés par l’orage, les
voix formidables qui s’élevaient dans toutes les
gorges de cette chaîne tout entière ébranlée,
l’obscurité plus profonde que celle de la nuit, le
sifflement de la neige qui battait l’ouverture et les
parois de la grotte, et qui aveuglait les deux
jeunes gens, ce déchaînement de la nature
succédant au calme effrayant de la veille, tout
cela était bien fait pour glacer le sang de Vendale.
Obenreizer, qui marchait de long en large dans la
grotte, lui fit signe de l’aider à déboucler son sac.
Ils pouvaient encore se voir l’un l’autre, mais ils
n’auraient pu s’entendre. Vendale obéit au désir
de son ami.
Obenreizer prit la bouteille de vin et remplit le
verre. Il fit encore signe à Vendale de boire pour
se réchauffer. Il fit semblant de boire après lui.
Tous deux, ils marchèrent ensuite côte à côte,
sachant bien qu’avec ce froid redoutable rester en

253
repos était un danger, et que s’endormir, ce serait
la mort.
La neige s’abattait avec une force croissante
dans la galerie par l’extrémité supérieure de
laquelle ils devaient regagner la route, si jamais
ils sortaient de leur refuge. Bientôt, elle
encombra la voûte. Une heure encore, et elle
allait monter assez haut pour intercepter la
lumière extérieure. Heureusement, elle se glaçait
à mesure qu’elle tombait ; il restait l’espérance de
pouvoir marcher à sa surface et grimper par-
dessus cette muraille menaçante. D’ailleurs, la
violence de l’orage commençait à céder dans la
montagne et faisait place à une incessante ondée
de neige. Le vent mugissait encore, mais
seulement par intervalle, et, lorsqu’il cessait, les
flocons s’épaississaient à vue d’œil.
Il y avait environ deux heures que nos
voyageurs étaient captifs dans cette terrible
prison. Obenreizer, tantôt grimpant, tantôt
rampant, la tête baissée, le corps touchant la
voûte, commença de travailler avec des efforts
désespérés à se frayer un chemin au dehors.

254
Vendale le suivait comme toujours. Chose
étrange ! il imitait son compagnon, sans bien
savoir ce qu’il faisait. Sa raison semblait le
quitter encore une fois.
La même léthargie qu’à Bâle s’emparait de lui
peu à peu et maîtrisait ses sens.
Combien de temps avait-il suivi Obenreizer
hors de la galerie ? Combien d’obstacles avait-il
franchis derrière ses pas ?... Il s’éveilla tout à
coup, avec la conscience qu’Obenreizer s’était
étroitement attaché à lui et qu’une lutte
désespérée s’engageait entre eux dans la neige.
Obenreizer tirait de sa ceinture ce poignard qui ne
le quittait jamais, il frappa. La lutte s’engagea de
nouveau plus désespérée, plus ardente. Vendale
frappa encore une fois, repoussa son adversaire et
se retrouva bientôt face à face avec lui... puis
terrassé, gisant sur la neige.
– J’ai promis de vous conduire au but de votre
voyage, dit Obenreizer, j’ai tenu ma promesse.
C’est ici que va finir le voyage de votre vie. Rien
ne peut la prolonger. Prenez garde, vous allez
glisser si vous essayez de vous lever.

255
– Vous êtes un misérable !... Que vous ai-je
fait ?
– Vous êtes un être stupide. J’ai versé un
narcotique dans ce que vous venez de boire...
Stupide, vous l’êtes deux fois. Je vous avais déjà
versé de ce narcotique pendant le voyage pour en
faire l’essai. Trois fois stupide, car je suis le
voleur, le faussaire que vous cherchez, et dans
quelques instants, je m’emparerai sur votre
cadavre de ces preuves avec lesquelles vous aviez
promis de me perdre.
Vendale essaya de secouer sa torpeur, mais le
funeste effet n’en était que trop sûr. Tandis que
son meurtrier lui parlait, il se demandait s’il était
vrai qu’il fût blessé, si c’était à lui qu’était ce
sang coulant sur la neige.
– Que vous ai-je fait ? murmura-t-il. Pourquoi
êtes-vous devenu ce vil assassin ?
– Ce que vous m’avez fait ?... Vous m’auriez
perdu si je ne vous avais empêché d’arriver au
terme de votre voyage. Votre activité maudite est
venue me ravir le temps sur lequel j’avais compté
pour pouvoir restituer l’argent volé. Ce que vous

256
m’avez fait ?... Vous êtes venu vous placer sur
ma route, non une fois, non en passant, mais
toujours, mais sans trêve. N’ai-je point essayé de
me débarrasser de vous autrefois ?... Ah ! ah ! se
débarrasser de vous, ce n’est pas aisé. C’est
pourquoi vous allez mourir ici.
Vendale essaya de rappeler ses pensées qui le
fuyaient ; il voulut parler, mais en vain.
Instinctivement il cherchait le bâton ferré qui
s’était échappé de ses mains, il ne put le saisir.
Alors, il essaya de se relever sans ce secours... En
vain, en vain ! Il trébucha et tomba lourdement au
bord d’un abîme...
Défaillant, engourdi, un voile devant les yeux,
n’entendant plus rien, il fit pourtant un si terrible
effort qu’il se souleva sur ses mains. Il vit son
ennemi, là, debout, au-dessus de lui, calme,
sinistre, implacable.
– Vous m’appelez assassin, dit Obenreizer, ce
nom ne me touche guère. Au moins, vous ne
pouvez dire que je n’ai pas joué ma vie contre la
vôtre, car je suis environné de périls et peut-être
ne réussirai-je pas à me frayer un chemin à

257
travers les précipices. La tourmente va de
nouveau éclater tout à l’heure, voyez ! la neige
tourbillonne ! Il me faut ce reçu, il me faut ces
papiers tout de suite. Chaque moment qui
s’écoule emporte ma vie.
– Arrêtez ! s’écria Vendale, d’une voix
menaçante, et essayant encore une fois de se
lever.
Le dernier éclair du feu qui s’échappait de son
être se ranimait, il réussit à saisir les mains de son
ennemi.
– Arrêtez ! cria-t-il. Loin de moi, assassin !...
Que Dieu vienne en aide à Marguerite !... Jamais
heureusement elle ne saura comment je suis
mort... Loin de moi !... Meurtrier ! je veux encore
une fois te regarder au visage... Ce visage infâme
me fait ressouvenir d’une chose que je devais
t’apprendre...
Obenreizer, épouvanté de le voir déployer tout
à coup cette énergie suprême, et songeant qu’il
pouvait encore retrouver en ce moment assez de
force pour le vaincre, lui obéit et demeura
immobile. Vendale le regardait d’un œil éteint.

258
– Non, ce ne sera pas, dit-il. Non, même en
mourant, je ne trahirai point la confiance du
mort... Écoute !... des parents supposés... Est-ce
que cela ne te rappelle rien ?... L’Hospice des
Enfants Trouvés... La fortune qui est à toi et dont
tu n’as pas hérité... Souviens-toi... Souviens-toi...
Sa tête s’affaissa sur sa poitrine, il retomba sur
le bord du gouffre.
Le voleur s’élança ; ses mains actives et
enfiévrées coururent à la poitrine de sa victime.
Vendale fit un effort convulsif pour jeter un
dernier cri :
– Non !
Et, se laissant glisser lui-même, il roula dans
l’abîme, roula, roula, disparut comme un fantôme
dans un rêve de mort.
L’orage mugit de nouveau, puis s’apaisa.
Les voix infernales de la montagne
s’éteignirent, la lune brilla, la neige tombait
mollement, en silence.

259
Deux hommes, escortés de deux chiens
énormes, sortirent de l’Hospice. Ils regardaient
attentivement autour d’eux, puis levaient les
mains au ciel ; les chiens se jouaient dans la
neige.
– Allons, dit le premier de ces deux hommes,
nous pouvons avancer maintenant. Peut-être
trouverons-nous les voyageurs dans l’un des
refuges.
Chacun d’eux attacha un panier sur son dos,
prit dans sa main un bâton ferré, s’enroula autour
du bras une corde terminée par un nœud coulant
afin de pouvoir s’attacher ensemble, et l’on se
mit en marche.
Tout à coup les chiens cessèrent leurs
gambades, mirent le nez en l’air, s’agitèrent un
moment, et se mirent à aboyer de toute leur voix.
Leurs maîtres s’arrêtèrent aussi ; les chiens
tournaient autour d’eux. Hommes et bêtes se
regardèrent avec une égale intelligence.
– Au secours, alors ! Au secours ! À la

260
délivrance !...
Mais les deux chiens, au même instant, leur
échappèrent, et bondirent avec d’autres
aboiements plus profonds et plus joyeux...
N’annonçaient-ils point quelque nouveau
venu ?...
Les deux hommes demeurèrent frappés de
stupeur, et sondant au loin la neige du regard à la
clarté de la lune :
– Quoi !... firent-ils, deux créatures insensées
de plus ! Par ce temps qui porte la mort avec lui...
deux étrangers... il y a une femme !
Les chiens tenaient chacun les plis d’une robe
dans leur gueule et ils traînaient ainsi la
voyageuse, qui leur caressait doucement la tête à
tous deux. Elle montait à travers la neige du pas
et de l’air d’une personne accoutumée aux
montagnes ; mais il n’en était pas de même du
gros homme qui l’accompagnait. Il était moulu et
marchait en gémissant.
– Chers guides, dit la jeune femme, chers amis
des voyageurs, je suis de votre pays. Nous

261
cherchons deux jeunes hommes qui ont, ce matin,
traversé la passe et qui auraient dû arriver le soir
à l’Hospice.
– Ils y sont venus, mademoiselle.
– Que le ciel soit loué ! s’écria-t-elle. Oh ! que
le ciel soit béni !
– Malheureusement ils sont repartis aussitôt.
Et justement nous nous mettions à leur
recherche ; mais nous avons été forcés d’attendre
que la tourmente soit apaisée.
– Chers guides ! dit la jeune fille, je vous
accompagnerai. Pour l’amour de Dieu, laissez-
moi vous suivre. L’un de ces deux hommes est
mon mari, je l’aime tendrement !... oh ! oui
tendrement... Vous le voyez ! je ne suis point
abattue, je ne suis pas lasse. Oh ! je suis née
paysanne et je vous montrerai que je sais
m’attacher à vos cordes. Je vous fais le serment
d’avoir du courage. Laissez-moi vous suivre. Si
quelque malheur est arrivé à celui que je cherche,
mon amour le découvrira. C’est à genoux que je
vous en prie, chers amis des voyageurs. Pour
l’amour que vos chères mères portaient à ceux

262
dont vous êtes les fils, je vous supplie.
Ces bons et simples compagnons se sentirent
émus.
– Après tout, se dirent-ils à voix basse, elle ne
ment point, elle connaît les chemins de la
montagne, puisqu’elle est si miraculeusement
arrivée jusqu’ici... Mais, ajoutèrent-ils, en lui
montrant son compagnon, quant à ce monsieur-là,
mademoiselle...
– Cher Joey, dit Marguerite en anglais, vous
resterez dans cette maison, et vous nous
attendrez.
– Si je savais lequel de vous deux a ouvert cet
avis, dit Joey en regardant les deux guides de
travers, je vous battrais bien pour six pence et je
vous donnerais encore une demi-couronne pour
payer le médecin. Non, mademoiselle, je
m’attacherai à vos pas, aussi longtemps que
j’aurai la force de vous suivre, et je mourrai pour
vous si je ne peux pas faire mieux...
Le prochain déclin de la lune commandait
impérieusement qu’on ne perdit point de temps.

263
Les chiens donnaient des signes d’inquiétude.
Les deux guides prirent vivement un parti. Ils
échangèrent pour une plus longue la corde qui les
attachait ensemble et l’on forma ainsi une longue
chaîne. Ils marchaient devant, puis venaient
Marguerite et Joey Laddle à l’arrière-garde. On
se mit en route pour les refuges.
La distance à parcourir était courte. Entre les
cinq refuges et l’Hospice, on ne comptait guère
qu’une demi-lieue. Mais les sentiers étaient
couverts de neige comme d’un gigantesque
linceul. La troupe, cependant, ne fit point fausse
route, et l’on arriva promptement à la galerie où
Vendale et Obenreizer s’étaient abrités durant
l’orage. Leurs traces avaient disparu, emportées
par le tourbillon et la tempête ; mais les chiens,
courant en tous sens, semblaient confiants dans
leur admirable instinct. On s’arrêta sous la voûte
que la tourmente avait frappée avec le plus de
fureur, et où l’amas de neige paraissait le plus
profond. Là, les chiens s’agitèrent et se mirent à
tournoyer pour indiquer que l’on allait manquer
le but.

264
Les guides, sachant que le grand abîme se
trouvait à droite, inclinèrent vers la gauche ; on
perdit le chemin. Celui qui marchait en tête fit
halte, cherchant à consulter de loin le poteau
indicateur. Tout à coup l’un des chiens se mit à
gratter la neige. Le guide s’avança ; la pensée lui
vint qu’un malheureux voyageur pouvait bien
être enseveli dans ce champ de neige... Mais il vit
cette neige souillée... et jeta un cri en découvrant
une tache rouge.
L’autre chien regardait attentivement au bord
du gouffre, raidissant ses pattes, tremblant de
tous ses membres. Le premier revint sur la trace
sanglante, et tous deux se mirent à courir en
hurlant ; puis d’un commun accord, ils
s’arrêtèrent tous les deux sur la margelle du
précipice en poussant des gémissements
prolongés.
– Quelqu’un est couché au fond de ce gouffre,
dit Marguerite.
– Je le crois, dit le premier guide, tenez-vous
en arrière, vous autres, et laissez-moi regarder.
L’autre guide alluma deux torches qu’il portait

265
dans son panier. Le premier en prit une,
Marguerite l’autre ; ils regardaient de tous leurs
yeux, abritant la torche dans leurs mains, ils la
dirigeaient de tous côtés, l’élevant en l’air, puis
l’abaissant brusquement. La lune,
malheureusement, projetait autour d’eux une
clarté qui contrariait celle des torches...
Un long cri perçant, jeté par Marguerite,
interrompit le silence.
– Mon Dieu !... Voyez-vous là-bas, où se
dresse cette muraille de glace... là au bord du
torrent. Voyez-vous ?... il y a une forme humaine.
– Oui, mademoiselle, oui...
– Là, sur cette glace... là au-dessous des
chiens.
Le conducteur, avec une vive expression
d’effroi, se rejeta en arrière ; tous se turent...
Marguerite, sans dire un mot, s’était détachée de
la corde.
– Voyons les paniers, s’écria-t-elle. N’avez-
vous que ces deux cordes seulement ?
– Pas d’autres, répondit le guide ; mais à

266
l’Hospice...
– S’il est encore vivant ?... Oh ! je vous ai dit
que c’était mon fiancé !... Il serait mort avant
votre retour... Chers guides, amis bénis des
voyageurs, regardez-moi ! Voyez mes mains ; si
elles tremblent, retenez-moi par la force... si elles
sont fermes, aidez-moi à sauver celui qui est là.
Elle noua l’une des cordes autour de sa taille
et de ses bras, et s’en fit une sorte de ceinture
assujettie par des nœuds. Elle souda le bout de
cette première corde à la seconde, plaça les
nœuds sous son pied et tira ; puis elle présenta
son ouvrage aux guides, pour qu’ils pussent tirer
à leur tour.
– Elle est inspirée ! se disaient-ils l’un à
l’autre.
– Par le Dieu tout-puissant, ayez pitié du
blessé ! s’écria-t-elle, vous savez que je suis bien
plus légère que vous. Donnez-moi l’eau-de-vie et
le vin, et faites-moi descendre vers lui. Quand je
serai descendue, vous irez chercher du secours et
une corde plus forte. Lorsque vous me la jetterez
d’en haut... voyez celle que j’ai attachée autour

267
de moi... vous êtes sûrs que je pourrai la lier
solidement à son corps. Vivant ou mort, je le
ramènerai ou je mourrai avec lui. Je l’aime... Que
puis-je vous dire après cela ?
Les deux hommes se retournèrent vers le
compagnon de cette fille étrange. Joey s’était
évanoui dans la neige.
– Descendez-moi vers lui, s’écria Marguerite,
en prenant deux petits bidons, qu’elle avait
apportés et en les assujettissant autour d’elle, ou
j’irai seule, dussé-je me briser en pièces sur les
roches. Je suis une paysanne, je ne connais ni le
vertige ni la crainte, et le péril n’est rien à mes
yeux, car je l’aime... Descendez-moi, par pitié !
– Mademoiselle, il doit être mort ou si près de
l’être...
– Expirant ou mort, je veux le voir. La tête de
mon époux vivante ou inanimée reposera sur mon
sein. Descendez-moi, ou je descendrai seule.
Ils obéirent enfin. Avec toutes les précautions
que leur suggérèrent leur adresse et leur
compassion, ils firent glisser la jeune fille du

268
bord du gouffre... Elle dirigeait la descente elle-
même le long de la muraille de glace. Ils
lâchèrent la corde plus bas, encore plus bas,
jusqu’à ce que ce cri arrivât à leurs oreilles.
– Assez !...
– Est-ce réellement lui ?... Est-il mort ?...
crièrent-ils à leur tour, penchés sur l’abîme.
– C’est lui. Il ne m’entend point, il est
insensible ; mais son cœur bat encore ; son cœur
bat contre le mien !
– Où est-il tombé ?
– Sur une pointe de glace... Hâtez-vous !...
Ah ! si je meurs ici, je serai satisfaite.
L’un des deux hommes s’élança suivi des
chiens ; l’autre planta les torches dans la neige, et
s’efforça de ranimer le pauvre Joey. Quelques
frictions de neige et un peu d’eau-de-vie le firent
revenir à lui ; mais il avait le délire et ne savait
plus où il était.
Le guide, alors, revint au bord du gouffre.
– Courage ! criait-il. On vient... Comment
êtes-vous ?... Comment est-il ?

269
– Son cœur bat toujours contre le mien... Je le
réchauffe dans mes bras... je n’ai pas peur...
La lune descendit derrière les hautes cimes, et
le désert et l’abîme ne furent plus que ténèbres, et
le guide jeta encore son cri d’espérance au fond
du gouffre.
– Comment êtes-vous ?... comment est-il ?...
On vient...
Et le même cri passionné monta des
profondeurs du glacier où Marguerite était
ensevelie avec son époux.
– Son cœur bat toujours contre le mien.
Enfin les aboiements des chiens, une lueur
lointaine répandue sur la neige annoncèrent que
les secours arrivaient. Vingt hommes, des
lanternes, des torches, une litière, des cordes, des
draps, du bois pour faire un grand feu, tout cela
venait à la fois. Les chiens couraient aux
hommes, s’élançaient vers le gouffre, puis
revenaient priant, dans leur langage muet, qu’on
fît diligence. Le cri sauveur descendit encore.
– Dieu merci tout est prêt !... Comment vous

270
trouvez-vous ?... Est-il mort ?...
Le cri désespéré répondit.
– Nous enfonçons dans la glace et nous avons
un froid mortel. Son cœur ne bat plus contre le
mien. Ne laissez descendre personne, car le poids
de nos deux corps est assez lourd. Faites
seulement glisser la corde.
On alluma le feu. La clarté des torches
illumina le bord de l’abîme, on y fixa les
lanternes, et la corde descendit.
D’en haut on la voyait, la vaillante jeune fille,
attacher la corde, de ses doigts engourdis, au
corps de son fiancé.
Le cri monta au milieu d’un silence mortel.
– Tirez doucement.
Elle, on la voyait toujours au fond du gouffre
tandis que, lui, il flottait déjà dans l’air.
Aucun vivat ne se fit entendre lorsqu’on le
déposa dans la litière. Quelques-uns des hommes
prirent soin de lui tandis que l’on faisait
redescendre la corde.

271
Le cri monta une dernière fois au milieu du
même silence de mort.
– Tirez.
Mais lorsqu’ils la saisirent, elle, au bord du
précipice, alors ils firent retentir l’air de leurs cris
de joie ; ils pleuraient, ils remerciaient le ciel, ils
baisaient ses pieds et sa robe ; les chiens la
caressaient, léchaient ses doigts glacés.
Elle s’échappa, courut vers la litière, et, se
jetant sur le corps de son fiancé, posa ses deux
belles mains sur ce cher cœur qui ne battait plus.

272
Quatrième acte

273
L’horloge de sûreté

L’action se passe maintenant à Neufchâtel.


C’est l’agréable mois d’avril ; l’agréable lieu où
nous transportons nos lecteurs est l’étude d’un
notaire ; l’agréable personne que nous y trouvons,
c’est le notaire lui-même, beau vieillard au teint
vermeil, le premier notaire de Neufchâtel,
universellement connu dans le canton, Maître
Voigt. Par sa profession et ses qualités
personnelles, Maître Voigt est un citoyen
populaire. Les nombreux services qu’il a rendus,
et ses originalités aussi nombreuses que ses
services, ont fait de lui l’un des personnages les
plus fameux de cette jolie ville de Suisse. Sa
longue redingote brune et son bonnet noir ont pris
rang parmi les institutions du pays ; sa tabatière
n’est pas moins renommée, et bien des gens
pensent que dans l’Europe entière il n’y en a pas
de plus grande.

274
Une autre personne est là, dans l’étude, une
personne moins agréable que Maître Voigt. C’est
Obenreizer.
Cette étude, quelque peu champêtre, ne
rappelait en rien le solennel logis du notaire
anglais. Elle était située dans le fond d’une cour,
riante et proprette, et s’ouvrait sur un joli parterre
tout rempli de fleurs. Des chèvres broutaient non
loin de la porte ; la vache paissait si près de la
maison que l’excellente bête, en avançant
seulement d’une dizaine de pieds, aurait pu venir
faire compagnie au clerc. Le cabinet de Maître
Voigt était petit, clair, et tout verni ; les murs
étaient recouverts de panneaux de bois ; il
ressemblait à ces chambres rustiques qu’on voit
dans les boîtes de jouets d’enfants ; la fenêtre,
suivant la saison, était ornée de roses,
d’hélianthes, de roses trémières. Les abeilles de
Maître Voigt bourdonnaient à travers l’étude
pendant tout l’été, entrant par une fenêtre et
sortant par l’autre, comme si elles eussent été
tentées de faire leur miel avec le doux caractère
de Maître Voigt. De temps en temps, une grande
boîte à musique, placée sur la cheminée, partait

275
en cadence sur l’ouverture de Fra Diavolo, ou
bien chantait des morceaux de Guillaume Tell
avec gazouillements joyeux. Survenait-il quelque
client, il fallait bien arrêter le ressort ; mais
l’harmonieux instrument se remettait à chanter de
plus belle, dès que le client était parti.
– Courage, courage, mon brave garçon, dit
Maître Voigt, en caressant les genoux
d’Obenreizer d’un air paternel : vous allez
commencer une nouvelle vie, auprès de moi dans
mon étude, et cela demain matin.
Obenreizer, en habit de deuil, l’air humble et
soumis, mit sur son cœur une de ses mains qui
tenait un mouchoir.
– Ma reconnaissance est là, monsieur, dit-il,
mais je ne trouve point de mots pour vous
l’exprimer.
– Ta, ta, ta, ne me parlez pas de
reconnaissance, dit Maître Voigt. Je déteste de
voir un homme persécuté. Je vous ai vu souffrir :
je vous ai naturellement tendu la main. Oh ! je ne
suis pas encore assez vieux pour ne pas me
rappeler mes jeunes années. Savez-vous bien que

276
c’est votre père qui m’a amené mon premier
client. Il s’agissait de la moitié d’un acre de terre
qui ne donnait jamais de raisin. Ne dois-je rien à
son fils ? J’ai envers lui une dette d’amitié, je
m’en acquitte envers vous... Voilà qui est assez
bien dit, je pense, ajouta Maître Voigt, enchanté
de lui-même. Permettez-moi de récompenser mes
propres mérites par une prise de tabac.
Obenreizer laissa tomber son regard sur le
plancher comme s’il ne se sentait pas même
digne de contempler cet honnête vieillard
savourant sa prise.
– Accordez-moi une dernière grâce, monsieur,
dit-il. N’agissez pas envers moi par impulsion
généreuse. Jusqu’ici, vous n’avez connu que
vaguement la situation où je me trouve. Eh bien !
Écoutez les raisons qui s’élèvent pour et contre
moi, avant de me prendre avec vous dans votre
étude. Je veux que mon droit à votre
bienveillance soit reconnu par votre bon
jugement en même temps que par votre excellent
cœur. Ah ! je peux lever la tête devant mes
ennemis, je peux me refaire une réputation sur les

277
ruines de celle que j’avais autrefois et qu’on m’a
ravie !...
– Comme il vous plaira, dit Maître Voigt.
Vous parlez bien, mon fils. Vous ferez quelque
jour un bon avocat.
– Les détails de ma triste affaire ne sont pas
bien nombreux, poursuivit Obenreizer, mes
chagrins ont commencé après la mort par
accident de mon dernier compagnon de voyage,
mon pauvre et cher ami monsieur Vendale.
– Monsieur Vendale, répéta le notaire. C’est
bien cela. J’ai souvent entendu ce nom depuis
deux mois. C’est cet infortuné Anglais qui a été
tué dans le Simplon, alors que vous-même vous
avez été blessé, ainsi que le témoignent les deux
cicatrices que vous portez au col et à la joue.
– Blessé par mon propre couteau, dit
Obenreizer, en touchant ces marques sinistres,
témoins parlants de l’horrible lutte.
– Par votre propre couteau, en essayant de
sauver votre ami, affirma le notaire. Bien, très
bien... C’est singulier. J’ai trouvé plaisant de

278
penser que j’ai eu autrefois un client de ce nom
de Vendale.
– Le monde est si petit ! fit Obenreizer.
Toutefois, il prit note intérieurement que
Maître Voigt avait eu jadis un client de ce nom.
– Je vous disais donc, reprit-il, qu’après la
mort de mon cher compagnon de voyage, mes
chagrins avaient commencé. Je me rendis à
Milan. Je suis reçu avec froideur par Defresnier
et compagnie. Peu de temps après ils me
chassent. Pourquoi ? On ne m’en donne aucune
raison. Je demande à ces messieurs s’ils
prétendent attaquer mon honneur ? Point de
réponse. Où sont leurs preuves contre moi ? Point
de réponse encore. Ce que j’en dois penser ?
Cette fois on me répond ! « M. Obenreizer est
libre de penser ce que bon lui semble et ce qu’il
pensera n’importe guère à Defresnier et
compagnie. » Et voilà tout.
– Voilà tout, dit le notaire.
Et il prit une forte prise de tabac.
– Cela suffit-il, monsieur ?

279
– Non, vraiment, fit Maître Voigt. La maison
Defresnier et compagnie est de cette ville, très
estimée, très respectée. Mais la maison
Defresnier et compagnie n’a point le droit de
détruire sans raison la réputation d’un homme.
Vous pourriez répondre à une accusation. Mais
que répondrez-vous à des gens qui ne disent
rien ?
– Justement, mon cher maître. Votre équité
naturelle vient de définir en un mot la cruelle
situation où l’on m’a placé. Et si encore ce
malheur était le seul !... Mais vous savez quelles
en ont été les suites ?
– Je le sais, mon pauvre garçon, fit le notaire
en remuant la tête d’un air compatissant, votre
pupille se révolte contre vous.
– Se révolte !... c’est un mot bien doux, reprit
Obenreizer. Ma pupille s’est élevée avec horreur
contre moi ; elle s’est soustraite à mon autorité, et
s’est réfugiée avec madame Dor chez cet homme
de loi anglais, monsieur Bintrey, qui répond à nos
sommations de revenir et de se soumettre que
jamais elle n’en fera rien.

280
– Et qui écrit ensuite, continua le notaire en
soulevant sa large tabatière pour chercher parmi
ses papiers, qui écrit qu’il va venir en conférer
avec moi.
– Il écrit cela ? s’écria Obenreizer. Eh bien
monsieur, n’ai-je pas des droits légaux ?
– Eh ! mon pauvre garçon, tout le monde, à
l’exception des criminels, tout le monde a son
droit légal.
– Qui dit que je suis criminel ? dit Obenreizer
d’un air farouche.
– Personne ne le dit. Un peu de calme dans
vos chagrins, par pitié. Si la maison Defresnier
donnait à entendre que vous avez commis
quelque action... oh ! nous saurions alors
comment nous comporter avec elle.
Tout en parlant, il avait passé la lettre fort
brève de Bintrey à Obenreizer, qui l’avait lue et
qui la lui rendit.
– Lorsque cet homme de loi anglais vous
annonce qu’il va venir conférer avec vous,
s’écria-t-il, cela veut dire qu’il vient pour

281
repousser mon autorité sur Marguerite...
– Vous le croyez ?
– J’en suis sûr, je le connais. Il est opiniâtre et
chicanier. Dites-moi, monsieur, si mon autorité
est inattaquable jusqu’à la majorité de cette jeune
fille ?
– Absolument inattaquable.
– Je prétends donc la garder. Je l’obligerai
bien à s’y soumettre !... Mais, reprit Obenreizer,
passant de cet emportement à un grand air de
douceur et de soumission, je vous devrai encore
cette satisfaction, monsieur, à vous qui, avec tant
de confiance, avez pris sous votre protection et à
votre service un homme si cruellement outragé.
– Tenez-vous l’esprit tranquille, interrompit
Maître Voigt. Pas un mot de plus sur ce sujet, et
pas de remerciements. Soyez ici demain matin,
avant l’arrivée de l’autre clerc, entre sept et huit
heures ; vous me trouverez dans cette chambre.
Je veux vous initier moi-même à votre besogne...
Maintenant, allez-vous-en, allez-vous-en. J’ai des
lettres à écrire ; je ne veux pas entendre un mot

282
de plus.
Congédié avec cette brusquerie amicale, et
satisfait de l’impression favorable qu’il avait
produite sur l’esprit du vieillard, Obenreizer put
réfléchir à son aise. Alors la mémoire lui revint
de certaine note qu’il avait prise mentalement
durant cet entretien. Ainsi donc, Maître Voigt
avait eu jadis un client dont le nom était Vendale.
– Je connais assez bien l’Angleterre à présent,
se disait-il tout en faisant courir ses pensées
devant lui, assis sur un banc devant le parterre.
Ce nom de Vendale y est bien rare. Jamais je
n’avais rencontré personne qui le portât avant...
Il regarda involontairement derrière lui par-
dessus son épaule.
– Le monde est-il en effet si petit, que je ne
puisse m’éloigner de lui, même après sa mort ?...
Il m’a confessé à ses derniers moments qu’il avait
trahi la confiance d’un homme qui est mort
comme lui... qu’il jouissait d’une fortune qui
n’était pas la sienne... que je devais y songer ! Et
il me demandait de m’éloigner d’un pas, afin
qu’il me vît mieux et que ma figure lui appelât ce

283
souvenir !... Pourquoi ma figure ?... C’est donc
moi que cette confession étrange intéresse !...
Oh ! je suis sûr de ses paroles ; elles n’ont point
quitté mon oreille... Et si je les rapproche de ce
que me disait tout à l’heure ce vieil idiot de
notaire... Eh ! quoi que ce soit, tant mieux, si j’y
trouve de quoi réparer ma fortune et ternir sa
mémoire !... Pourquoi, dans la nuit que nous
avons passée ensemble à Bâle, s’est-il appesanti
avec tant d’insistance sur mes premiers
souvenirs. Sûrement il avait un motif alors !...
Il ne put achever, car les deux plus gros béliers
de Maître Voigt vinrent l’assaillir à coups de tête,
comme s’ils voulaient venger la réflexion
irrévérencieuse qu’Obenreizer s’était permise sur
le compte de leur maître. Il céda devant l’ennemi
et se retira. Mais ce fut pour se promener
longtemps, seul, sur les bords du lac, la tête
penchée sur sa poitrine, en proie à des réflexions
profondes.
Le lendemain matin, entre sept et huit heures,
il se présentait à l’étude. Il y trouva le notaire qui
l’attendait en compulsant des titres et des papiers

284
arrivés de la veille. En quelques mots bien
simples, Maître Voigt le mit au courant de la
routine de l’étude et des devoirs qu’il aurait à
remplir. Il était huit heures moins cinq minutes
lorsque le digne homme se leva, en déclarant à
son nouveau clerc que cette instruction
préliminaire était terminée.
– Je vais vous montrer la maison et les
communs, dit-il, mais il faut auparavant que je
serre ces papiers. Ils me viennent des autorités
municipales, je dois en prendre un grand soin.
Obenreizer devint attentif, car il voyait là une
occasion de s’instruire. Il allait savoir où son
patron serrait ses papiers particuliers.
– Ne pourrais-je pas vous épargner cette peine,
monsieur ? dit-il. Ne pourrais-je ranger et serrer
ces papiers pour vous, avec vos indications ?
Maître Voigt se mit à rire sous cape. Il referma
le portefeuille qui contenait ces documents
précieux, et le passa à Obenreizer.
– Essayez ! dit-il. Tous mes papiers importants
sont là !...

285
Et il lui montrait du doigt, au bout de la
chambre, une lourde porte de chêne parsemée de
clous. Obenreizer s’approcha, le portefeuille à la
main, et regardant la porte, s’aperçut avec
surprise que, de l’extérieur au moins, il n’y avait
aucun moyen de l’ouvrir. Ni poignée, ni verrou,
ni clef, pas même de serrure.
– C’est qu’il y a une seconde porte à cette
chambre, dit-il.
– Non, fit Maître Voigt. Cherchez encore.
– Il y a certainement une fenêtre.
– Murée, mon ami, murée avec des briques. La
seule entrée est bien par cette porte ; est-ce que
vous y renoncez ? s’écria le notaire triomphant.
Écoutez maintenant, mon brave garçon, et dites-
moi si vous n’entendez rien à l’intérieur.
Obenreizer écouta et recula, tout effrayé.
– Oh ! dit-il, je sais de quoi il s’agit. J’ai
entendu parler de cela quand j’étais apprenti chez
un horloger. Perrin frères ont donc enfin terminé
leur fameuse horloge de sûreté. Et c’est vous qui
l’avez achetée ?

286
– Moi-même. C’est bien l’horloge de sûreté.
Voilà, mon fils, voilà une preuve de plus de ce
que les braves gens de ce pays appellent les
enfantillages du père Voigt. Eh bien ! laissons
rire. Il n’en est pas moins vrai qu’aucun voleur au
monde ne méprendra jamais mes clefs. Aucun
pouvoir ici-bas, un bélier même, un tonneau de
poudre ne fera jamais bouger cette porte. Ma
petite sentinelle à l’intérieur, ma petite amie qui
fait : Tic, Tic, m’obéit quand je lui dis :
« ouvre ». La porte massive n’obéira jamais qu’à
ce : Tic, Tic ; et ce petit Tic, Tic, n’obéira jamais
qu’à moi... et voilà ce qu’a imaginé ce vieil
enfant de Voigt, à la plus grande confusion de
tous les voleurs de la chrétienté.
– Puis-je voir l’horloge en mouvement ? dit
Obenreizer. Pardonnez ma curiosité, monsieur.
Vous savez que j’ai passé autrefois pour un assez
bon ouvrier horloger.
– Oui, vous la verrez en mouvement, dit
Maître Voigt. Quelle heure est-il ?... Huit heures
moins une minute. Attention ! dans une minute
vous verrez la porte s’ouvrir d’elle-même.

287
Une minute après, doucement, lentement, sans
bruit, et comme poussée par des mains invisibles,
la porte s’ouvrit et laissa voir une chambre
obscure.
Sur trois des côtés, des planches garnissaient
les murs du haut en bas. Sur ces planches étaient
rangées, en bon ordre et par étage, des boîtes de
bois, ornées de marqueteries suisses et portant
toutes, en lettres de couleur, des lettres
fantastiques, le nom des clients de l’étude. Maître
Voigt alluma un flambeau.
– Vous allez voir l’horloge, dit-il avec orgueil,
je peux dire que je possède la première curiosité
de l’Europe... et ce ne sont que des yeux
privilégiés à qui je permets de la voir. Or, ce
privilège je l’accorde au fils de votre excellent
père. Oui, oui, vous serez l’un des rares favorisés
qui entrent dans cette chambre avec moi. Voyez
là, sur le mur de droite du côté de la porte.
– Mais c’est une horloge ordinaire ! s’écria
Obenreizer. Non, elle n’a qu’une seule aiguille.
– Non, dit Maître Voigt, ce n’est pas une
horloge ordinaire : Non... non... cette seule

288
aiguille tourne autour du cadran, et le point où je
la mets moi-même règle l’heure à laquelle la
porte doit s’ouvrir. Tenez ! L’aiguille marque
huit heures : la porte ne s’est-elle pas ouverte à
huit heures sonnant ?
– Est-ce qu’elle s’ouvre plus d’une fois par
jour ? demanda le jeune homme.
– Plus d’une fois ? répéta le notaire avec un air
de parfait mépris pour la simplicité de son
nouveau clerc Vous ne connaissez pas mon ami :
Tic, Tic. Il ouvrira bien autant de fois que je le lui
dirai. Tout ce qu’il demande, ce sont des
instructions, et voilà que je les lui donne...
Regardez au-dessous du cadran : il y a ici un
demi-cercle en acier qui pénètre dans la muraille ;
là est une aiguille appelée le régulateur, qui
voyage tout autour du cadran, suivant le caprice
de mes mains. Remarquez, je vous prie, ces
chiffres qui doivent me guider sur ce demi-cercle.
Le chiffre 1 signifie qu’il faut ouvrir une fois
dans les vingt-quatre heures ; le chiffre 2 veut
dire : ouvrez deux fois, et ainsi de suite jusqu’à la
fin. Tous les matins je place le régulateur après

289
avoir lu mon courrier, et quand je sais quelle sera
ma besogne du jour. Aimeriez-vous à me le voir
placer ? Quel jour aujourd’hui ?... Mercredi. Bon.
C’est la réunion des tireurs à la carabine, je
n’aurai pas grand’chose à faire, je suis sûr d’une
demi-journée de congé. On pourra bien quitter
l’étude après trois heures. Serrons d’abord le
portefeuille avec les papiers de la municipalité.
Voilà qui est fait ! Je crois qu’il n’est pas
nécessaire d’ennuyer Tic Tic, et de lui demander
d’ouvrir avant demain matin, à huit heures. Je
fais reculer le régulateur jusqu’au numéro 1. Je
referme la porte ; et bien fin qui l’ouvrira avant
huit heures demain matin.
Obenreizer sourit. Il avait déjà vu le côté
faible de l’invention préconisée par le notaire ; il
savait comment l’horloge à secret pouvait trahir
la confiance de Maître Voigt et laisser ses papiers
à la merci de son clerc.
– Arrêtez ! monsieur, cria-t-il, au moment où
le notaire allait fermer la porte. Quelque chose a
remué parmi les boîtes.
Maître Voigt se retourna.

290
Une seconde suffît à la main agile
d’Obenreizer pour faire avancer le régulateur du
chiffre 1 au chiffre 2. À moins que le notaire,
regardant de nouveau le cercle d’acier, ne
s’aperçût de ce changement, la porte allait
s’ouvrir à huit heures du soir, et personne,
Obenreizer excepté, n’en saurait rien.
– Je n’ai point vu remuer ces boîtes, dit Maître
Voigt. Vos chagrins, mon fils, vous ont ébranlé
les nerfs. Vous avez vu l’ombre projetée par le
vacillement de ma bougie. Ou bien encore
quelque pauvre petit coléoptère qui se promène
au milieu des secrets du vieil homme de loi...
Écoutez ! J’entends votre camarade, l’autre clerc
dans l’étude. À l’ouvrage ! Posez aujourd’hui la
première pierre de votre nouvelle fortune !
Il poussa gaiement Obenreizer hors de la
chambre noire ; avant d’éteindre sa lumière, il
jeta un dernier regard de tendresse sur son
horloge, un regard qui ne s’arrêta pas sur le
régulateur, et referma la porte de chêne derrière
lui.
À trois heures, l’étude était fermée. Le notaire,

291
ses employés, et ses serviteurs se rendirent au tir
à la carabine. Obenreizer, pour s’excuser de les
accompagner, avait fait entendre qu’il n’était
point d’humeur à assister à une fête publique. Il
sortit, on ne le vit plus ; on pensa qu’il faisait au
loin quelque promenade solitaire.
À peine la maison était-elle close et déserte,
qu’une garde-robe s’ouvrit, une garde-robe
reluisante, qui donnait dans le cabinet reluisant
du notaire. Obenreizer en sortit. Il s’approcha
d’une croisée, ouvrit les volets, s’assura qu’il
pourrait s’évader, sans être aperçu par le jardin,
rentra dans sa chambre, et s’assit dans le fauteuil
de Maître Voigt. Il avait cinq heures à attendre.
Il tua le temps comme il put, lisant les livres et
journaux épars sur la table, tantôt réfléchissant,
tantôt marchant de long en large, suivant sa chère
coutume. Le soleil enfin se coucha.
Obenreizer referma les volets avec soin avant
d’allumer la bougie. Le moment approchait ; il
s’assit, montre en main, guettant la porte de
chêne.
À huit heures, doucement, lentement, sans

292
bruit, comme poussée par une main invisible, la
porte s’ouvrit.
Il lut, l’un après l’autre, tous les noms inscrits
sur les bottes de bois. Nulle part ce qu’il
cherchait !... Il écarta la rangée extérieure et
continua son examen.
Là, les boîtes étaient plus vieilles, quelques-
unes même fort endommagées. Les quatre
premières portaient leur nom écrit en français et
en allemand ; le nom de la cinquième était
illisible. Obenreizer la prit, l’emporta dans
l’étude pour l’examiner plus à l’aise... Miracle !
Sous une couche épaisse de taches produites par
la poussière et par le temps, il lut :

Vendale
La clef tenait par une ficelle à une boîte. Il
ouvrit, tira quatre papiers détachés, les posa sur la
table et commença de les parcourir.
Tout à coup, ses yeux animés par une
expression d’avidité sauvage se troublèrent. Un
cruel désenchantement, une surprise mortelle se

293
peignit en même temps sur son visage blêmi. Il
mit sa tête dans ses mains pour réfléchir, puis il
se décida, prit copie de ces papiers qu’il venait de
lire, les remit dans la boîte, la boîte à sa place,
dans la chambre noire, referma la porte de chêne,
éteignit la bougie, et s’esquiva par la croisée.
Tandis que le voleur, le meurtrier, franchissait
le mur du jardin, le notaire, accompagné d’un
étranger, s’arrêtait devant sa maison, tenant sa
clef dans la main.
– De grâce, monsieur Bintrey, disait-il, ne
passez pas devant chez moi sans me faire
l’honneur d’y entrer. C’est presque un jour de
fête dans la ville... le jour de notre tir... mais tout
le monde sera de retour avant une heure... N’est-
il pas plaisant que vous vous soyez justement
adressé à moi pour demander le chemin de
l’hôtel... Eh bien, buvons et mangeons ensemble,
avant que vous vous y rendiez.
– Non, pas ce soir, répliqua Bintrey, je vous
remercie. Puis-je espérer de vous rencontrer
demain matin vers dix heures ?
– Je serai ravi de saisir l’occasion la plus

294
prompte de réparer, avec votre permission, le mal
que vous faites à mon client offensé, repartit le
bon notaire.
– Oui, oui, fit Bintrey, votre client offensé !
C’est bon ! Mais un mot à l’oreille, monsieur
Voigt.
Il parla pendant une seconde à voix basse et
continua sa route. Lorsque la femme de charge du
notaire revint à la maison, elle le trouva debout
devant la porte, immobile, tenant toujours sa clef
à la main et la porte toujours fermée.

295
Victoire d’Obenreizer

La scène change encore une fois. Nous


sommes au pied du Simplon, du côté de la Suisse.
Dans l’une des tristes chambres de cette triste
auberge de Brietz étaient assis Bintrey et Maître
Voigt.
Ils étaient un conseil, – suivant les habitudes
de leur profession, – un conseil composé de deux
membres. Bintrey fouillait sa boîte à dépêches ;
Maître Voigt regardait sans cesse une porte
fermée, peinte en une certaine couleur brune qui
se proposait d’imiter l’acajou.
Cette porte s’ouvrait sur la chambre voisine.
– L’heure n’est-elle pas arrivée ?... Ne devait-
il pas être ici ?... fit le notaire, qui changea la
direction de son regard pour examiner une
seconde porte à l’autre bout de la chambre.
Celle-là était peinte en jaune et se proposait

296
d’imiter le bois de sapin.
– Il est ici ! répliqua Bintrey, après avoir
écouté un moment.
La porte jaune fut ouverte par un valet qui
introduisit Obenreizer.
Il salua Maître Voigt en entrant, avec une
familiarité qui ne causa pas peu d’embarras au
notaire ; il salua Bintrey avec une politesse grave
et réservée.
– Pour quelle raison m’a-t-on fait venir de
Neufchâtel au pied de cette montagne ? demanda-
t-il en prenant le siège que l’homme de loi
anglais lui indiquait.
– Votre curiosité sera complètement satisfaite
avant la fin de notre entrevue, répliqua Bintrey.
Pour le moment, voulez-vous me permettre un
conseil ?... Oui. Eh bien ! allons tout droit aux
affaires. Je suis ici pour représenter votre nièce.
– En d’autres termes, vous, homme de loi,
vous êtes ici pour représenter une infraction à la
loi.
– Admirablement engagé, s’écria l’Anglais, si

297
tous ceux à qui j’ai affaire étaient aussi nets que
vous, que ma profession deviendrait aisée ! Je
suis donc ici pour représenter une infraction à la
loi. Voilà votre façon à vous d’envisager les
choses ; mais j’ai aussi la mienne et je vous dis
que je suis ici pour essayer d’un compromis entre
votre nièce et vous...
– Pour discuter un compromis, interrompit
Obenreizer, la présence des deux parties est
indispensable... Je ne suis pas l’une de ces deux
parties. La loi me donne le droit de contrôler les
actions de ma nièce jusqu’à sa majorité. Or, elle
n’est pas majeure. C’est mon autorité que je
veux.
En ce moment, Maître Voigt essaya de parler.
Bintrey, de l’air de compatissante indulgence
qu’on emploie envers les enfants gâtés, lui
imposa silence.
– Non, mon digne ami, non, pas un mot. Ne
vous agitez pas vainement. Laissez-moi faire.
Et se retournant vers Obenreizer, il s’adressa
de nouveau à lui.

298
– Je ne puis rien trouver qui vous soit
comparable, monsieur, dit-il, rien que le granit.
Encore le granit même s’use-t-il par l’effet du
temps. De grâce, dans l’intérêt de la paix et du
repos, au nom de votre dignité, laissez-vous
amollir un peu... Ah ! si vous vouliez seulement
déléguer votre autorité à une personne que je
connais, vous pourriez être bien sûr que cette
personne ne perdrait jamais, ni jour, ni nuit, votre
nièce de vue...
– Vous perdez votre temps et le mien,
interrompit Obenreizer. Si ma nièce n’est pas
rendue à mon autorité sous huit jours,
j’invoquerai la loi. Si vous résistez à la loi, je
saurai bien la prendre de force.
En même temps, il se dressait de toute sa
taille. Maître Voigt regarda encore une fois
autour de lui, vers la porte brune.
– Ayez pitié de cette pauvre jeune fille, reprit
Bintrey avec insistance. Rappelez-vous qu’elle a
tout récemment perdu son fiancé. Il est mort
d’une mort affreuse... Rien ne pourra donc vous
toucher ?

299
– Rien.
Bintrey se leva à son tour et regarda Maître
Voigt.
La main du notaire qui s’appuyait sur la table
commença de trembler ; ses yeux demeurèrent
fixés comme par une sorte de fascination
irrésistible sur la porte brune.
Obenreizer, qui observait tout avec méfiance,
suivit la direction de ce regard.
– Il y a là une personne qui nous écoute,
s’écria-t-il.
– Il y en a deux, fit Bintrey.
– Qui sont-elles ?
– Vous allez les voir.
Il éleva la voix et ne dit qu’un mot, un mot
bien commun, qui se trouve journellement sur les
lèvres de tout le monde.
– Entrez.
La porte brune s’ouvrit.
Soutenu par Marguerite, pâle, le bras droit en
écharpe, Vendale se trouva debout devant son

300
meurtrier.
Un fantôme sortant de la tombe !
Durant le silence qui suivit, le chant d’un
oiseau en cage qui gazouillait en bas dans la cour,
fut le seul bruit qu’on entendit dans cette
chambre.
Maître Voigt toucha le bras de Bintrey, et lui
montrant Obenreizer :
– Regardez-le, dit-il tout bas.
Cette émotion terrible avait paralysé le
misérable ; son visage était celui d’un cadavre, et
sur sa joue pâle un seul point gardait la couleur
de la vie : c’était cette raie pourpre et
sanguinolente, la cicatrice de la blessure que sa
victime lui avait faite au bord du gouffre en se
débattant contre lui. Sans voix, sans haleine,
immobile, stupide, on eût dit que, à l’aspect de
Vendale, la mort à laquelle il avait condamné son
ennemi venait de le frapper lui-même.
– Quelqu’un devrait lui parler, dit Maître
Voigt. Dois-je le faire ?
Même en ce moment, Bintrey s’opiniâtra à

301
faire taire l’heureux possesseur de l’horloge à
secret, l’homme de loi anglais entendant se
réserver entièrement la direction de cette affaire.
Il fit signe à Marguerite et à Vendale de sortir.
– Le but de votre apparition soudaine est
rempli, dit-il à ce dernier. Éloignez-vous, quant à
présent. Votre absence aidera sans doute
monsieur Obenreizer à recouvrer le sens et la
voix qu’il a perdus.
Bintrey avait deviné juste.
À peine les deux fiancés eurent-ils disparu, à
peine la porte brune se fut-elle refermée derrière
eux qu’Obenreizer fit entendre un profond soupir.
Il chercha une chaise autour de lui et s’y laissa
tomber lourdement.
– Donnez-lui le temps de se remettre, fit
Maître Voigt.
– Point du tout, dit Bintrey, je ne sais l’usage
qu’il ferait de ce temps, si je le lui accordais.
– Monsieur, reprit-il, en se retournant vers
Obenreizer. Je me dois à moi-même... remarquez
bien que je n’admets pas que je vous doive

302
quelque chose à vous... d’expliquer mon
intervention dans tout ceci, et de vous apprendre
ce qui a été fait d’après mes avis, sous ma
responsabilité entière. Êtes-vous en état de
m’écouter ?
– Je vous écoute.
– Rappelez-vous l’époque à laquelle vous
vous êtes mis en route pour la Suisse avec
Vendale, commença Bintrey. À peine vingt-
quatre heures s’étaient-elles écoulées depuis
votre départ que votre nièce commettait une
imprudence... Avec toute votre pénétration
même, vous n’auriez pu la prévoir ! Elle suivait
son fiancé dans ce voyage, sans demander avis ni
permission à qui que ce fût au monde, et sans
autre compagnon pour la protéger en route qu’un
garçon de cave au service de Vendale.
– Pourquoi ? s’écria Obenreizer. D’où lui était
venu cette pensée de nous suivre, et comment
avait-elle pris cet homme pour guide ?
– Je vais vous le dire, répliqua froidement
Bintrey. Parce qu’elle soupçonnait qu’une
querelle très sérieuse avait dû avoir lieu entre

303
vous et Vendale et qu’on la lui avait cachée ;
parce qu’elle vous croyait et avec raison capable
de servir vos intérêts et de satisfaire vos
ressentiments par un crime. Aussitôt après votre
départ, elle s’adressa à ce Joey Laddle que vous
connaissez afin de savoir ce qui s’était passé
entre vous et son maître. Un accident fort
ordinaire arrivé à Vendale dans ses caves avait
éveillé chez cet homme une superstition ridicule ;
il était frappé de l’idée que monsieur Vendale
mourrait de mort violente. Votre nièce lui arracha
cette prédiction insensée qui porta ses propres
craintes à leur comble. Aussitôt Joey Laddle eut
conscience du mal qu’il venait de faire, il se
condamna lui-même à la seule expiation qu’il
pouvait offrir : « Si mon maître est en danger, dit-
il à mademoiselle Marguerite, il est de mon
devoir d’aller à son secours, et encore plus de
veiller sur vous. » Ils se mirent donc en route tons
les deux... C’est la première fois, monsieur
Obenreizer, qu’une superstition a servi à quelque
chose. Cette terreur qui paraissait sans
fondement, a décidé votre nièce à entreprendre ce
voyage et l’a conduite à sauver la vie de celui

304
qu’elle aimait. Jusqu’ici me comprenez-vous ?
– Jusqu’ici, je vous comprends.
– La première connaissance de votre crime,
poursuivit l’Anglais, me parvint par une lettre de
mademoiselle Marguerite, et tout ce qu’il me
reste à vous faire savoir, c’est que son amour et
son courage surent retrouver votre victime. Elle
mit toute son énergie à rappeler monsieur
Vendale à la vie. Tandis qu’il était mourant,
soigné par elle à Brietz, elle m’écrivait pour me
prier de me rendre auprès de lui. Avant mon
départ, j’avertis madame Dor de ce que je venais
d’apprendre ; je lui dis que mademoiselle
Obenreizer était en sûreté et que je connaissais le
lieu de sa retraite. La bonne dame, à son tour,
m’informa qu’une lettre était arrivée pour votre
nièce, et qu’elle avait reconnu votre écriture. Je
m’en emparai et pris des arrangements pour que
toutes celles qui suivraient me fussent remises.
Arrivé à Brietz, je trouvai monsieur Vendale hors
de danger, et je m’employai tout de suite à hâter
le jour où je pourrais régler enfin mes comptes
avec vous... Je savais que Defresnier et

305
compagnie s’étaient séparés de vous sur de
certains soupçons ; je le savais mieux que
personne, car ils n’ont agi que sur des
renseignements particuliers que je leur avais fait
passer. Vous ayant donc dépouillé tout d’abord
de votre honorabilité menteuse, il me restait à
vous arracher votre autorité sur mademoiselle
Marguerite. Pour atteindre ce but, je n’ai pas
connu de scrupules. C’est en parfaite sûreté de
conscience que j’ai creusé le piège sous vos pas
et dans l’ombre, et, faut-il vous l’avouer, j’ai
même éprouvé une certaine satisfaction
professionnelle à vous battre avec vos propres
armes. Par mon ordre, on vous a soigneusement
caché jusqu’à ce jour tout ce qui s’était passé
depuis deux mois. C’est ma main, invisible mais
toujours active, qui vous a amené ici par degrés.
Je ne voyais qu’un seul moyen de faire tomber
d’un seul coup cette assurance diabolique qui,
jusqu’à présent, a fait de vous un homme
redoutable. Ce moyen, je l’ai employé...
Maintenant, il ne nous reste plus qu’une chose à
faire ensemble, une seule, monsieur Obenreizer.
Ce disant, Bintrey tirait de son sac à dépêches

306
deux feuilles de papier couvertes de caractères
pressés où l’on reconnaissait le grimoire légal.
– Voulez-vous rendre la liberté à votre nièce ?
reprit-il. Vous avez commis une tentative
d’homicide, un faux, et un vol. Nous en avons les
preuves irrécusables. Si vous subissez une
condamnation infamante, vous savez aussi bien
que moi ce qu’il adviendra de votre autorité de
tuteur. Personnellement, j’aurais mieux aimé le
parti le plus violent pour nous débarrasser de
vous ; mais on a fait valoir à mes yeux mille
considérations auxquelles je ne saurais point
résister. Donc, j’avais bien raison de vous dire
que cette entrevue devait se terminer par un
compromis. Signez cet acte par lequel vous vous
engagez à ne plus prétendre à aucun pouvoir sur
mademoiselle Marguerite, à ne vous jamais
montrer ni en Angleterre ni en Suisse, et je vous
signerai à mon tour un engagement, qui vous
garantira contre toute poursuite judiciaire.
Signez !
Obenreizer prit la plume et signa.
Il reçut à son tour l’engagement dont lui avait

307
parlé Bintrey. Après quoi, il se leva, mais sans
faire aucun mouvement pour quitter la chambre.
Il demeurait debout regardant Maître Voigt avec
un sourire étrange ; une lueur sombre jaillissait de
son ciel nuageux.
– Qu’attendez-vous ? fit Bintrey.
Obenreizer montra du doigt la porte brune.
– Rappelez-les, dit-il. J’ai quelque chose à dire
en leur présence avant de me retirer.
– Ma présence, à moi, ne suffit-elle pas à vous
satisfaire ? riposta l’Anglais, je refuse de les
rappeler.
Obenreizer se tourna vers Maître Voigt.
– Vous souvenez-vous d’avoir eu jadis un
client anglais du nom de Vendale ? lui demanda-
t-il.
– Eh bien, répondit le notaire, qu’est-ce que ce
souvenir a de commun avec les choses qui nous
occupent ?
– Maître Voigt, votre horloge de sûreté vous a
trahi.

308
– Que voulez-vous dire ?
– J’ai lu les lettres et certificats contenus dans
la boîte de votre client, et j’en ai pris des copies.
Ces copies, je les ai sur moi. Monsieur Bintrey,
cela vous paraîtra-t-il enfin une raison suffisante
de rappeler vos amis ?
Durant quelques instants, le notaire regarda de
tous côtés. Placé entra Obenreizer et Bintrey, il
ne savait auquel entendre, car il était plongé dans
un étonnement qui lui enlevait l’exercice de la
raison. Enfin il se remit, il attira son confrère
dans un coin de la chambre et lui dit quelques
mots.
Le visage de Bintrey, après avoir réfléchi,
pendant un moment, comme un miroir, la
surprise peinte sur celui de Maître Voigt, changea
subitement d’expression. Avec l’ardeur d’un
jeune homme, il s’élança vers la porte brune,
disparut, et revint aussitôt suivi de Vendale et de
Marguerite.
– Les voici ! cria-t-il à Obenreizer. À vous la
dernière manche de la partie. Jouez serré.

309
– Avant d’abdiquer, comme tuteur, mon
autorité sur cette jeune fille, dit Obenreizer, mon
devoir me commande de lui révéler un secret
auquel elle est intéressée. Je ne réclame point son
attention à la légère, et je ne lui demande point, ni
aux autres personnes présentes, d’en croire mon
récit sur parole. J’ai en main des preuves écrites.
Ce sont des copies d’originaux dont l’authenticité
pourra être attestée par Maître Voigt lui-même.
Faites bien entrer cela dans son esprit, et
reportons-nous ensemble à une époque déjà bien
vieille... au mois de février de l’année 1836.
– Remarquez cette date, Vendale, s’écria
Bintrey.
– Ma première preuve, continua Obenreizer,
tirant un papier de son portefeuille, est la copie
d’une lettre écrite par une dame anglaise, une
femme mariée... à sa sœur qui est veuve. Je tairai
le nom de cette dame pour le moment. Celui de la
personne à laquelle cette lettre est adressée est
madame Jane Anna Miller, à Groombridge Wells,
Angleterre.
Vendale tressaillit, il allait parler, Bintrey

310
l’arrêta comme il avait tant de fois arrêté Maître
Voigt depuis une heure.
– Non, fit l’opiniâtre Anglais. Rapportez-
vous-en à moi.
– Il est inutile, reprit Obenreizer, de vous
fatiguer de la première moitié de cette lettre et je
vais vous en donner la substance en deux mots.
Voici donc quelle était la situation de la personne
qui a écrit ces lignes. Elle avait longtemps habité
la Suisse, avec son mari, que sa santé obligeait
d’y vivre. Ils étaient alors sur le point de se
rendre à une nouvelle résidence qu’ils avaient
choisie ; ils devaient y être installés sous huit
jours et annonçaient à madame Miller qu’ils
pourraient l’y recevoir dans deux semaines. Ceci
dit, l’auteur de la lettre entre alors dans un détail
domestique très important. Privés de la joie
d’avoir des enfants, et, n’ayant plus, après tant
d’années, aucune espérance à ce sujet, ils sont
seuls, ils sentent le besoin de mettre un intérêt
dans leur vie et ils ont résolu d’adopter un jeune
garçon. Je commence ici à lire mot pour mot :

311
« Voulez-vous nous aider, chère sœur, dans la
réalisation de notre projet ? En notre qualité
d’Anglais, nous désirons adopter un enfant
anglais. Cet enfant, on peut l’aller chercher, je
crois, à l’Hospice des Enfants Trouvés ; l’homme
d’affaires de mon mari, à Londres, vous
indiquera les moyens à prendre. Je vous laisse la
liberté du choix aux seules conditions que je vais
vous dire. L’enfant sera âgé d’un an au moins et
ce sera un garçon. Pardonnez-moi la peine que je
vais vous donner, et amenez-nous l’enfant avec
les vôtres, quand vous viendrez nous joindre à
Neufchâtel.
« Encore un mot, qui vous fera connaître les
intentions de mon mari en cette circonstance
délicate. Il veut épargner à l’enfant, qui deviendra
le nôtre, toute humiliation dans l’avenir et surtout
ne jamais l’exposer à la perte du respect de soi-
même, qui pourrait résulter pour lui de la
connaissance de sa véritable origine. Il portera le
nom de mon mari et sera élevé dans la croyance
qu’il est réellement son fils. L’héritage que nous
laisserons lui sera assuré, non seulement d’après
les lois anglaises, mais aussi d’après les lois de la

312
Suisse. Nous avons vécu si longtemps dans ce
dernier pays que nous pouvons presque le
considérer comme le nôtre. Il y a donc à prendre
des précautions pour prévenir toute révélation
postérieure qui pourrait être faite à l’Hospice des
Enfants Trouvés. Or, notre nom est assez rare en
Angleterre, et si nous intervenons et sommes
inscrits comme adoptants sur les registres de
l’Hospice, il y aura certainement bien des choses
à craindre. Votre nom à vous, chère, est porté en
Angleterre par des milliers de personnes de toute
classe et de tout rang, et si vous vouliez consentir
à paraître seule sur ces registres, le secret serait
assuré.
« Nous changeons de séjour et nous nous
rendons dans une partie de la Suisse où notre
situation et notre manière de vivre sont
inconnues ; vous ferez bien, je crois, de prendre
une gouvernante nouvelle, lorsque vous viendrez
nous voir. Avec toutes ces précautions l’enfant
passera pour être le mien, que j’aurai laissé en
Angleterre et qui me sera ramené par les soins de
ma sœur. La seule servante que nous gardions
avec nous en changeant de demeure, est ma

313
femme de chambre, en qui je peux avoir une
confiance sans réserve. Quant aux hommes
d’affaires, tant d’Angleterre que de Suisse, ils
savent par état garder un secret et nous pouvons
être tranquilles de ce côté-là. Ainsi voilà toute
notre petite conspiration dévoilée devant vos
yeux. Répondez-moi par le retour du courrier.
Mille amitiés, et dites-moi que vous suivrez de
près votre lettre. »

– Persistez-vous à cacher le nom de la


personne qui a écrit ces lignes ? demanda
Vendale.
– Je le garde pour le bouquet, répondit
insolemment Obenreizer, et je passe à ma
seconde preuve. Un simple chiffon de papier,
cette fois, comme vous voyez. C’est une note
remise à l’avoué suisse qui a rédigé les
documents relatifs à cette affaire. Je viens de le
lire. En voici les termes :

« Adopté à l’Hospice des Enfants Trouvés de

314
Londres, le 3 mars 1836, un enfant mâle du nom
de Walter Wilding. Nom et situation de
l’adoptant : Madame Jane Anna Miller, veuve,
agissant en cela pour sa sœur, mariée, domiciliée
en Suisse. »

– Patience ! fit Obenreizer en voyant Vendale


qui, malgré les efforts de Bintrey, se préparait
encore à prendre la parole, je ne cacherai plus
bien longtemps le nom que vous désirez
connaître. Mais, voici encore deux autres petits
chiffons de papier. Voici ma troisième preuve :

« Certificat du docteur Ganz, à Neufchâtel,


daté de juillet 1838. »

– Le docteur certifie – vous lirez tout à l’heure


– d’abord qu’il a soigné l’enfant adopté dans
toutes les maladies du jeune âge – ensuite que,
trois mois avant la date de ce certificat même, le
gentleman adoptant était mort ; qu’à cette date
juste, la veuve de ce gentleman, accompagnée de

315
sa femme de chambre, quittait Neufchâtel pour
s’en retourner en Angleterre... Un anneau encore
à ajouter à toutes ces chaînes, reprit Obenreizer,
après une courte pause, et mon devoir sera
rempli... La femme de chambre en question
demeura au service de cette dame jusqu’à la mort
de celle-ci, il n’y a que peu d’années. Elle
pourrait donc affirmer l’identité de l’adopté
qu’elle a suivi depuis son enfance jusqu’à l’âge
viril. Voilà son adresse en Angleterre... et ceci.
Monsieur Vendale, est ma quatrième et dernière
preuve.
– Pourquoi vous adressez vous à moi ? dit
Vendale, tandis qu’Obenreizer jetait l’adresse
écrite sur la table.
– Parce que vous êtes cet homme ! Parce que
si ma nièce vous épouse, elle épousera un bâtard,
élevé par la charité publique ; elle épousera un
imposteur, sans nom, sans famille, qui fait le
personnage d’un gentleman et qui n’est qu’un
masque.
– Bravo ! s’écria Bintrey, admirablement
engagé, monsieur Obenreizer ; je n’ajouterai

316
qu’un mot à ce que vous venez de dire !... Votre
nièce épouse, grâce à vos efforts et à votre
heureuse intervention, un homme qui hérite d’une
belle fortune !... George Vendale, comme co-
exécuteur testamentaire, souffrez que je me
félicite en même temps que vous. Le dernier vœu
terrestre de notre pauvre ami est accompli. Nous
avons trouvé le véritable Walter Wilding... ah !
ah ! c’est monsieur Obenreizer lui-même qui le
dit : Vous êtes cet homme !
Ces derniers mots arrivèrent sans qu’il les
entendit à l’oreille de Vendale. En ce moment il
n’avait conscience que d’une sensation unique et
délicieuse, il n’écoutait qu’une voix, celle de
Marguerite qui lui disait :
– George, je ne vous ai jamais tant aimé que je
vous aime.

317
Le rideau tombe

C’est le premier jour de mai. On se prépare à


des réjouissances sans exemple au Carrefour des
Éclopés. Les cheminées fument, la salle à manger
patriarcale est tapissée de guirlandes de fleurs ;
madame Goldstraw, la respectable femme de
charge, est dans le feu du combat. C’est
aujourd’hui que le jeune maître du logis épouse
au loin sa belle fiancée, au loin, bien au loin, en
Suisse, dans la petite ville de Brietz, au pied du
Simplon, tout près de ce gouffre terrible d’où
l’ont retiré vivant son courage et son amour.
Les cloches, à Brietz, sonnent à toute volée.
Les rues sont pavoisées de drapeaux et
retentissent du bruit de la musique et des
carabines. Des tonneaux de vin ornés de
banderoles laissent couler la précieuse liqueur
sous une tente qu’on a dressée devant l’auberge,
et l’on y prépare un banquet où tout le monde

318
viendra s’asseoir.
Pourquoi ces cloches ? Pourquoi ces
bannières ? Ces draperies aux fenêtres, ces coups
de feu, et cet orchestre ? Pourquoi la petite ville
est-elle en liesse ? Pourquoi le cœur de ces
rustiques habitants est-il en joie ?
La nuit dernière, la tempête a mugi ; les
montagnes sont de nouveau couvertes de neige ;
mais le soleil brille, l’air est frais et embaumé ;
les clochers de zinc des villages dans la vallée
ressemblent à de l’argent bruni ; la chaîne des
Alpes, aussi loin qu’on peut l’embrasser du
regard, est un long nuage blanc, dans le ciel bleu.
Par les soins des bonnes gens de Brietz, un arc
de triomphe en feuillage s’élève en travers de la
rue que les nouveaux mariés vont suivre en
revenant de l’église.
On y lit d’un côté cette inscription :

Honneur et Amour.
De l’autre :

319
À Marguerite Vendale.
C’est qu’ils sont fiers de leur jeune et belle
compatriote, c’est qu’ils en sont enthousiastes. Ils
veulent la saluer par le nom de son mari, au sortir
de l’église. C’est une surprise qu’ils lui ont
ménagée. Aussi vont-ils la conduire au temple
par des rues tortueuses qui passent derrière les
maisons.
Voilà sans doute un projet qui n’était pas
difficile à accomplir dans cette tortueuse ville de
Brietz.
Ainsi tout est prêt. C’est à pied qu’on se
rendra à l’église, et l’on en reviendra de même.
Dans la plus belle chambre de l’auberge ornée
pour la fête, les fiancés, le notaire de Neufchâtel,
monsieur Bintrey, madame Dor, et un certain
compagnon gros et grand populaire sons le nom
de monsieur Zhoë-Lad-elle étaient réunis.
En vérité madame Dor était gantée d’une paire
de gants qui étaient à elle. Elle ne levait plus les
bras au ciel, mais elle les avait jetés tous les deux
autour du cou de la mariée ; le reste de

320
l’assistance devait se contenter de la vue de son
large dos jusqu’à la fin.
– Mon amour, ma beauté, soupirait la bonne
dame, pardonnez-moi d’avoir jamais pu être sa
chatte.
– Sa chatte, madame Dor ? répéta Marguerite
au comble de l’étonnement.
– Eh ! oui, sa chatte, ma mignonne, car j’étais
chargée de surveiller la charmante petite souris...
Et cette explication originale de son ancienne
soumission à Obenreizer ne sortit de la bouche de
madame Dor qu’avec un cruel sanglot.
– Madame Dor, vous avez été toujours notre
meilleure amie... George, dites-le-lui donc, que
nous la regardons comme notre amie !
– Sûrement, ma chérie, que serions-nous
devenus sans elle ?
– Vous êtes tous les deux si généreux et si
bons, s’écria la vieille Suissesse repentante.
Puis revenant à son idée :
– C’est égal, dit-elle, j’ai été sa chatte !...

321
– Oui, mais comme la chatte des contes de
fées, ma bonne madame Dor, dit Vendale en
l’embrassant sur les deux joues. Vous êtes une
femme loyale et franche, et la sympathie que
vous aviez pour les deux pauvres amoureux au
supplice a été aussi franche que votre cœur.
– Je ne veux en aucune façon priver madame
Dor de sa part d’embrassades, fit Bintrey en tirant
sa montre, et je ne trouve pas mauvais de vous
voir réunis tous trois dans un coin comme les
Trois Grâces. Je fais simplement la remarque que
l’heure est venue et que nous pourrions nous
mettre en marche. Quel est votre sentiment à ce
sujet, monsieur Laddle ?
– Limpide, monsieur, répliqua Joey avec une
grimace tout aimable. C’est étonnant, monsieur,
comme je me sens limpide dans tout mon être,
depuis que j’ai vécu quelques semaines sur la
terre. Jamais je n’y avais passé si longtemps et
cela m’a fait beaucoup de bien. Par exemple, je
conviens que si, au Carrefour des Éclopés, je me
trouve quelquefois un peu trop au-dessous de la
terre, au sommet du Simplon, je me trouvais un

322
peu trop au-dessus. J’ai rencontré le milieu ici,
monsieur... Là, si j’ai jamais pris la vie gaiement
depuis que je suis au monde, c’est bien
aujourd’hui. Et je compte le montrer en portant
certain toast à table. Voilà mon toast : « Que
Dieu les bénisse tous les deux ! »
– J’appuierai le toast, fit Bintrey. Et
maintenant, monsieur Voigt, à nous deux, comme
de vieux amis. Bras dessus, bras dessous,
marchons ensemble.
La foule attendait aux portes, on prit gaiement
le chemin de l’église, et cet heureux mariage fut
accompli.
La cérémonie n’était point encore terminée
quand on vint du dehors quérir le notaire.
Il sort, et bientôt de retour, il se tient debout,
derrière Vendale, qu’il touche à l’épaule.
– Allez à la porte de côté, dit-il, et seul.
Confiez-moi votre femme pour un moment.
Sur le seuil de cette porte se tenaient les deux
guides de l’Hospice, couverts de neige, exténués
par une longue route. Ils souhaitèrent toutes

323
sortes de bonheur à Vendale, puis...
Puis chacun d’eux mit sa forte main sur
l’épaule du jeune homme, et le premier lui dit :
– La litière est ici, la même dans laquelle on
vous a transporté à l’Hospice, la même !...
– La litière, ici ! fit Vendale. Pourquoi ?
– Silence... Pour l’amour de votre femme...
Votre compagnon de ce jour-là...
– Que lui est-il arrivé ?
Le guide regarda son camarade comme pour le
sommer de lui donner du courage.
– Il est là, dit-il.
– Pendant quelques jours, reprit le guide, il a
vécu au premier refuge. Le temps était
alternativement beau et mauvais...
– Eh bien ? fit Vendale.
– Il est arrivé à notre Hospice avant-hier, et
s’étant réconforté par un bon sommeil, par terre,
devant le feu, enveloppé dans son manteau, il se
détermina à partir avant le jour, pour continuer sa
route jusqu’à l’Hospice voisin. Cette partie du

324
chemin lui inspirait de grandes craintes, il pensait
qu’elle serait plus mauvaise le lendemain.
– Achevez...
– Il partit seul. Il avait déjà dépassé la galerie,
lorsqu’une avalanche, semblable à celle qui
tomba derrière vous près du pont de Ganther...
– Cette avalanche l’a tué ?
– Nous l’avons trouvé broyé, brisé en
morceaux... mais, monsieur, pour l’amour de
votre femme... nous l’avons apporté ici sur la
litière pour qu’on l’ensevelisse. Il faut que nous
montions la rue et pourtant elle ne doit pas le
voir, elle... ce serait une malédiction que de faire
passer la litière sous l’arcade de verdure, avant
qu’elle n’y ait passé... nous allons la déposer sur
une pierre au coin de la seconde rue à droite, et
lorsque vous descendrez de l’église, nous nous
placerons devant. Mais tâchez que votre femme
ne la voie point et qu’elle ne tourne pas la tête
quand elle sera passée... Allez ! ne perdez point
de temps. Elle pourrait s’inquiéter de votre
absence... Allez !

325
Vendale retourna vers sa femme. Ce joyeux
cortège les attendait à la grande porte de l’église.
Ils descendirent la rue au milieu du carillon des
cloches, des décharges de mousqueterie, des
drapeaux qui s’agitaient, des instruments de
cuivre qui faisaient rage, des acclamations, des
cris, des rires, et des pleurs de toute la ville,
enivrée du plaisir de les voir heureux. Toutes les
têtes se découvraient sur leur passage, les enfants
leur envoyaient des baisers.
– Que la bénédiction du Ciel descende sur la
jeune fille courageuse ! s’écriait-on de toutes
parts. Voyez ! comme elle s’avance noblement
dans sa jeunesse et dans sa beauté, au bras de
celui à qui elle a sauvé la vie !
Lorsqu’on arriva au coin de la seconde rue à
droite, Vendale se pencha à son oreille et lui parla
longuement tout bas. Lorsqu’ils eurent franchi le
coin sinistre, Vendale, pressant le bras de
Marguerite sous le sien, lui dit :
– Pour des raisons que je vous ferai connaître
plus tard, ne vous retournez pas, ma chérie.
Mais lui, il tourna la tête.

326
Il vit la litière et ses porteurs qui passaient
sous l’arc triomphal.
Et il continua de marcher avec Marguerite et
tout le cortège de la noce, – descendant vers la
riante vallée.

327
328
Table

Ouverture ...............................................4
Premier acte..................................................18
Le rideau se lève ....................................19
La femme de charge entre .....................39
La femme de charge parle .....................48
Nouveaux personnages en scène ...........70
Sortie de Wilding...................................109
Deuxième acte...............................................141
Vendale se déclare .................................142
Vendale se décide ..................................182
Troisième acte...............................................212
Dans la vallée.........................................213
Sur la montagne .....................................244
Quatrième acte .............................................273
L’horloge de sûreté................................274
Victoire d’Obenreizer ............................296
Le rideau tombe .....................................318

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Cet ouvrage est le 70e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec


est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.

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