Richesse et bétail chez les Kapsiki
Richesse et bétail chez les Kapsiki
Anthropologue
« Je n'ai jamais eu autant de bœufs' que maintenant, au moins trente tla Les bovins,
pseke (taurins kapsiki) et tla garua (zébus peuls) en même temps. »
iichesse du pays
Bien qu'il soit prudent de ne pas étaler sa fierté - fege, la vantardise,
n'est pas bien vue - Tizhe Meha se montre fier de sa richesse:
, Le mot « bœuf» est utilisé
« En 1972, j'étais pauvre, un simple manœuvre ici à Mogodé. Ma femme dans ce texte avec la connotation
m'avait quitté pour un nouveau mari à Sena, sans me laisser d'enfant. générale de « bovin », conformément
à l'usage au Cameroun.
Après ça, j'ai trouvé deux autres femmes, Kwushukwu et Kangwushi, et ce
sont elles qui m'ont lancé dans le monde. Elles ont bien travaillé, elles ont
cultivé beaucoup d'arachides, de mil et de sésame, et elles ont préparé
aussi des beignets pour le marché. Après quelques années, chacune d'elles
a acheté une vache. J'en ai prélevé une pour prendre une autre femme,
Kwanye, et pour payer sa dot. Les trois femmes ont acheté ensemble un
autre bœuf. Quand la bière devenait chère au Nigeria, j'ai vendu un tau-
rillon pour obtenir une part dans la camionnette de Teri Puwe et Tizhe
Bedla. Ensemble nous avons fait le commerce avec le Nigeria et trouvé
beaucoup d'argent. Dans le même temps, j'étais devenu ajia [représentant]
du chef de canton de Rhoumsou; là aussi, j'ai trouvé du bénéfice.
Maintenant [1988], on a trente bœufs, neuf appartiennent à Kwangwushi,
trois à Kwushukwu et un est pour Kwanye.
Les autres femmes - une dont j'ai hérité de Vasekwa - et une autre
que je viens de marier - n'ont pas encore gagné autant. Alors, avec le
commerce, avec ce que les femmes m'ont cultivé comme mil, patates
douces et arachides, je possède dix-sept bœufs en propre. Ainsi j'ai les
cases pleines d'enfants, seize; cinq femmes et une foule de bœufs. »
16 Des taurins ct des hommes. Cameroun. Nigeria
Deli, qui fut auparavant son ami, critique Tizhe Meha après son départ
pour sa vantardise: {( N'est-ce pas, il est toujours malade? On abien vu
qu'il est tellement maigre. Est-ce normal ça? Il faut voir les yeux de ses
frères! Tout le monde connaît. »
Un homme comme Tizhe Meha est riche selon les deux critères pris en
2 Les Kapsiki et les Higi compte par les Kapsiki du Cameroun et les Higi du Nigeria 2 . \1 est riche en
doivent être considérés
comme une même ethnie biens, ge/epi, mais aussi en personnes, nce/v. Pour les Kapsiki, ce
située à cheval sur la frontière deuxième aspect l'emporte, sans toutefois pouvoir être dissocié du pre-
du Cameroun et du Nigeria.
Dans la partie nigériane, mier. Un homme qui a des biens peut devenir un grand homme, de
ils sont désignés comme Higi, même que celui qui dispose dans sa concession de nombreux bras pour le
et au Cameroun on parle des Kapsiki.
Notre recherche ethnologique servir ne peut rester pauvre en biens. C'est le bétail- et plus particulière-
en pays kapsiki s'est déroulée
ment les bœufs - qui fait la liaison entre les deux formes de richesse. Le
en 1971, 1972-1973, 1979 et 1988,
soit au total vingt mois de terrain. bétail ouvre l'accès aux biens et permet d'accroître le nombre de per-
Elle a été financée par
la Fondation néerlandaise sonnes qui vivent dans la concession, mais il est aussi le résultat de la
pour la recherche tropicale transformation du travail en richesse. C'est par les bœufs que s'effectue
et par l'université d'Utrecht.
le passage de la production à la reproduction et de la fertilité à la sécurité
au cœur de la société kapsiki/higi. Les deux formes de richesse, humaine
et matérielle, alimentent l'envie et la jalousie entre {( frères », membres
de mêmes clans ou de mêmes lignages. Les {( richards » risquent alors
d'être la cible d'attaques occultes, qui peuvent même émaner de proches.
Les bœufs marquent la différence entre les gens et précipitent le proces-
sus de redistribution. Mais l'accumulation de biens sous la forme de gros
bétail reste aléatoire et fragilise le système économique et social qui
repose sur le bovin.
Les bœufs dans Les Kapsiki sont avant tout des cultivateurs, comme toutes les ethnies des
monts Mandara. Avant l'arrivée des Blancs, ils ont cultivé les côteaux ainsi
une civilisation que les bases des pointements rocheux du plateau kapsiki, les pentes des
de cultivateurs montagnes dans la partie nigériane: Après l'établissement de la paix colo-
niale, le plateau lui-même et les plaines du Nigeria ont été rapidement
mis en culture par les Kapsiki/Higi qui se montrent des cultivateurs à la
fois agressifs et versatiles.
Outre le fait que les silos à grains coiffent souvent des bergeries, il existe
des correspondances subtiles entre bétail et silos. Comme silo, les Kapsiki
utilisent, entre autres, un grenier tressé de différentes pailles, tame (VAN
BEEK. 1978; SEIGNOBOS, 1982). Aboutissement de l'art de tresser la paille,
ces greniers sont l'objet de beaucoup d'attentions sociales et rituelles.
Leur construction est l'occasion d'un travail en commun. arrosé par une
grande quantité de bière de mil rouge, la bière cérémonielle. L'inau-
guration du tame traduit le lien qui existe entre céréales et bétail. Le gre-
nier est décoré avec des bandes de fumier de bœuf, disposées autour du
col et sur la base, qui sont reliées par des traits verticaux. L'officiant jette
quelques petits cailloux et crottes de chèvres dans le grenier, en imitant
les bruits des animaux: « meuh, meuh ... méé, méé ... ». Il suggère ainsi
que le grenier se remplira et que le mil pourra être capitalisé en bétail,
appelant la richesse sur le propriétaire.
bovin pour les Kapsiki/Higi. Une récente épizootie venait de ravager les
troupeaux, rabaissant le niveau moyen par concession de 4,9 à 3,3 têtes
de petits ruminants.
L'idée qui préside à cette démarche, comme du reste à la première, est que
l'affaire ne sera fructueuse que si les deux parties sont tout à fait d'accord
et en bonne harmonie. Sans vendeur heureux, la vache ne va pas donner
beaucoup de veaux. Si la vache est très féconde, on devra un supplément
au vendeur. Cette transaction ressemble, en beaucoup de points, au paie-
ment de la dot et, de fait, elle y est souvent comparée par les Kapsiki eux-
mêmes. L'une comme l'autre s'effectuent en présence de témoins pour
chacune des parties. Comme pour la dot, le montant et la durée de la tran-
saction sont souvent réglés par les juridictions coutumières ou administra-
tives. Cette forme d'achat n'est pas récente, un processus de zhenerhutla
est identifiable dans le mythe fondateur de Mogodé.
affirment les Kapsiki, leurs bovins sont préférables à ceux des Peuls: survie,
reproduction, qualité de la viande. Le propriétaire d'un zébu peul n'est pas
pauvre, mais celui d'un taurin kapsiki est « un peu riche ».
Kapsiki et Peuls, En dépit du capital qu'ils représentaient, les Kapsiki ne se chargeaient pas
« 23 mars 1913. Mes gens sont revenus de Sinagali [un village au Nigeria]
et j'ai appris qu'ils avaient capturé sept païens, quinze bœufs, trente
moutons, et ils sont rentrés sans problèmes. »
« 7 mai 1919. J'ai pillé Sir [un village kapsiki] avec Laman Aji de Gawar et
nous avons capturé huit esclaves, cent quarante-quatre bœufs et deux
cents moutons. »
« 24 juillet 1919. J'ai envoyé Fahdl AI Nar piller Kamale et il est revenu 9 Les KapsikilHigi ont toujours eu
avec trente-quatre esclaves, vingt-six vaches et cent trente chèvres. » la possibilité dans leur histoire
d'échapper à la pression coloniale
parce qu'ils étaient à cheval sur
Dans les monts Mandara, cette période a duré jusqu'à la Seconde Guerre
la frontière internationale (MEEK, 1931),
mondiale. Progressivement, les colonisateurs ont pacifié la région, tracé Les réalignements frontaliers
(KIRK-GREENE, 1956) leur ont permis
des routes, mis fin aux guerres entre villages kapsiki/higi et ils ont com- de se tenir à l'écart (VAN BEEK, 19B6 a;
mencé à administrer les ethnies montagnardes9 . Les relations entre les VAUGHAN, 1964). Cette marginalisation
fut salutaire lors des périodes de troubles
Kapsiki et les Peuls se modifièrent. Pendant la période antérieure, les (SA'ID ABUBAKAR, 1977) mais risque
Kapsiki avaient toujours fait une distinction assez nette entre les différents aujourd'hui de freiner leur évolution
au sein d'une nation moderne.
groupes peuls, ceux de Haman Yaji et d'autres razzieurs 10 (persunu
geduwe, Peuls des chevaux) et ceux des Peuls nomades (persunu garua, 10 Bien évidemment, les Peuls
Peuls des bœufs). Cette deuxième catégorie n'était jamais définie comme de Haman Yaji ne furent
ni les seuls ni les premiers à ravager
ennemie; les contacts avec les Peuls semi-nomades étaient limités à des les monts Mandara pour la chasse
échanges économiques sporadiques. Les Kapsiki/Higi troquaient des pro- aux esclaves (LUKAS, 1973).
BARTH (1857: 195), DENHAM (1826: 197)
duits de leur agriculture contre du beurre, de la graisse et des calebasses et von Beurmann (FRANCONIE, 1973 : , 39)
ont rapporté que cette région était
peules, lors de rencontres individuelles. Ce qui ne veut pas nécessaire-
depuis longtemps un « fournisseur
ment dire que ces relations étaient toujours harmonieuses. Tout comme d'esclaves ». Les reliefs offraient
pourtant une sécurité relative
les villages kapsiki se livraient entre eux à des coups de main, ils n'épar- contre les cavaliers pillards.
gnaient pas les campements des Peuls et leur bétail.
11 Les Kapsiki font une distinction
« Mon père, raconte Tizhe Damba, et Mava, le père de Teri, étaient en
précise et importante entre
leur temps de grands voleurs. La nuit, ils guettaient les Peuls en brousse « voler une chose» et
« prendre avec la force ».
et tuaient leurs animaux à coups de flèches. Ils s'emparaient du cadavre Le vol s'opère en cachette,
de la bête abattue avant le retour des bergers, ou, s'ils se sentaient braves et viole l'intégrité sociale de la victime
(VAN BEEK, 1982 b); « prendre avec
(si les Peuls étaient peu nombreux), ils demandaient directement aux la force» n'a rien de honteux
Peuls de leur donner un bœuf. S'ils refusaient. ils le prenaient "avec la puisque c'est une action qui sanctionne
la victoire dans une petite bagarre
force" et s'en allaient égorger la bête chez eux. »11 ou un conflit limité.
Cette opération suscite souvent des problèmes avec les Peuls, qui en pro-
fitent pour soustraire trois ou quatre bœufs du troupeau. Avec cette
famille peule il n'y eut aucune réclamation. Vandu, après quelques essais
avec de jeunes apprentis-bergers, trouva un « bon type}) comme berger,
par l'entremise de l'église. Il a maintenant vingt bœufs, y compris les
veaux. Le berger gagne à peu près comme le Peul: un taurillon tous les
six mois. Pendant la saison pluvieuse, le berger donne un peu de lait
chaque jour à la famille de Vandu. Les bœufs pâturent aux abords immé-
diats du village, car chaque nuit ils réintègrent l'enclos de Vandu.
Inégalité Les troupeaux kapsiki sont mixtes: bœufs peuls et bœufs kapsiki, avec,
actuellement, une légère majorité de tla garua, en raison de leur moindre
et fraternité : prix. Selon les bergers kapsiki à Mogodé, ces deux genres d'animaux ne
le bovin dans se comporteraient pas différemment l'un de l'autre: ils ont le même
les relations « caractère}) (mehele). Tous les bergers restent néanmoins convaincus de
la supériorité des bœufs kapsiki en brousse. S'il y a combat entre un tau-
sociales reau kapsiki et un taureau peul - ce qui arrive rarement - le taureau
kapsiki l'emporte.
Lebœuf On distingue trois couleurs pour les bovins: blanc, rouge et noir 13 . La pré-
comme capital férence demeure pour les animaux noirs, puisque cette couleur est censée
protéger contre les « sorciers}) (mete, hweteru)14. Les bêtes blanches
13 Cette gamme de couleurs sont vulnérables sur le plan supra-naturel, tandis que les bœufs rouges
est conforme à celle en usage
chez les Kapsiki (VAN BEEK, 1977), sont considérés comme moins résistants à certaines maladies. Pourtant, ni
mais sa relative indigence reflète les bergers, ni les propriétaires ne font des efforts pour sélectionner la
la différence entre la culture kapsiki
et une culture réellement orientée couleur des veaux, car « comment pourrait-on contrôler un taureau? ». Il
vers l'élevage comme,
par exemple, celle des Bodi
s'ensuit que les troupeaux deviennent composites, avec des produits
(Mela-Me'en) d'Éthiopie, métissés. Suivant les bergers, le métissage ne poserait pas de problèmes.
qui ont développé
un système étonnant On essaie de garder un ou deux taureaux par troupeau, mais leur nombre
(FUKUI, 1987)
est souvent plus élevé.
14 Les mete sont des « sorciers » Le berger donne des noms à ses bœufs, qui connotent certains traits de
classiques, des witches l'animal. La forme du cornage, les dessins et les couleurs des robes,
en jargon anglophone.
Ce sont des gens dont l'esprit comme chez beaucoup d'éleveurs, ne sont pas bien distingués.
peut se désincarner pendant le sommeil.
L'habitude de garder les bœufs dans l'enclos avec l'aide d'un chien ne
Cet esprit (shinankwe, ombre)
évolue sur la terre comme un chat semble pas dériver des habitudes peules. Bien que les propriétaires et les
ou vole comme une chauve-souris,
il attaque les enfants ou les animaux. bergers connaissent leurs bêtes, le rapport affectif entre l'homme et l'ani-
Le mete mange le shinankwe mai est absent chez les Kapsiki.
des victimes qui, alors,
tomberont malades et mourront.
Pour les Kapsiki, le bœuf est le paradigme de la richesse. Le troupeau ne
Les hweteru sont des individus
qui possèdent le « mauvais œil». sert pas à nourrir les hommes, mais à garder et à faire progresser la
Quand ils voient un bel animal.
par exemple, ils le regardent richesse d'un individu. Dans les tradition orales, les bœufs sont définis
avec insistance et la bête tombe comme des « choses à voler }). Quand le héros Hwempetta - déjà men-
malade. La qualité de mete
ou hweteru se transmet tionné - accomplit son premier grand exploit, il vola tout un troupeau
par voie matrilinéaire,
de bœufs dans un village voisin. Bien sûr, suivant les mythes, ce vol se
alors que l'organisation
des villages kapsiki produit de façon surnaturelle: le héros s'enfonce dans le sol avec le trou-
est strictement patrilinéaire.
Un troupeau mixte :
bœufs kapslki
et peuls
à Mogodé.
peau pour reparaître avec lui au sein du village. Les bœufs auraient égaIe-
ment laissé des empreintes dans les rochers qui dominent le site ancien
du village, que l'on montre encore à ce jour.
En tant que capital, le bœuf est utilisé pour régler les grandes dettes,
comme la dot, le prix du sang (keleke) et. récemment, le prix des terrains.
Le petit bétail entre d'une certaine façon dans le même système de valeur
Abri
de berger.
Voici un exemple de dot, payée par Teri Zeremba pour Kwada Tishé, son
épouse: 30 chèvres, 4 cuissots de bœuf, 1 vache, 2 plaques de natron,
1 boubou, 4 boules de tabac, 2 gigots d'antilope.
Rendre un bœuf entier n'est pas dans les habitudes des beaux-pères, qui
ont la réputation d'être parcimonieux. Avec les chèvres on peut tricher un
peu plus qu'avec les bœufs. Un beau-père qui rend des chèvres peut
choisir les plus efflanquées et même des chevreaux: une chèvre est une
chèvre, peu importe l'âge. Avec les bovins, la différence entre veau et
bête adulte est davantage marquée, y compris dans le langage, et il est
difficile de faire passer des veaux pour des bœufs.
Dans une bagarre entre gens de Garta et Mogodé, deux villages qui se
disent apparentés, les gens de Mogodé tuèrent un homme de Garta. Son
kwesegwe organisa le paiement du kelehe à Mogodé. Accompagné d'un
fils de sa sœur résidant à Mogodé et d'une douzaine de jeunes gens, il
ramassa 4 bœufs, 12 couvertures, 20 chèvres et de nombreux ornements
ainsi que des armes. Les jeunes gens qui étaient là rassemblèrent ces
biens jusqu'à ce qu'il donne le signal que cela suffisait. Puisque c'était un
homme de Mogodé qui avait tué un ressortissant de Garta, tous les clans
de Mogodé furent mis à contribution pour ce kelehe. Les gens de
Mogodé, dans un réflexe typiquement kapsiki, se vantèrent les années
suivantes d'avoir facilement pu payer cet énorme kelehe.
Structures La contrainte de payer les dettes des frères de clans, comme dans le
et valeurs kelehe, joue un rôle important dans les relations entre proches parents.
de la vie kapsiki Afin de déterminer la place de la richesse, autrement dit du bœuf, dans la
société kapsiki, il faut sonder plus en profondeur les structures sociales et
les valeurs de la vie kapsiki. Le conglomérat kapsiki/higi se compose de
groupes locaux autonomes, les villages, lesquels ont relativement peu de
17 Outre les clans patrilinéaires, liens entre eux. Outre une division en quartiers, chaque village compte ses
il existe un groupe de parenté
à composition complexe, propres clans patrilinéaires. Un village présente en général deux
le fwelehwe ou hwelefwe, ensembles de clans liés sur la base d'alliances traditionnelles. Dans cer-
ensemble de cognats regroupés
de façon quelque peu diffuse. tains villages, les divers clans sont dispersés dans les quartiers, tandis que
Ce hwelefwe exerce des fondions dans d'autres, la répartition des clans se superpose à celle des quartiers.
spéciales au cours des rites
d'enterrement et de certains sacrifices.
Ce sont les mariages 17 qui lient les différents villages. Le premier mariage
En voyage, on peut s'adresser
aux hwe/efwe afin d'obtenir d'une jeune fille se fait de préférence dans son propre village et va de pair
protection et hospitalité,
avec son initiation. Ensuite, tôt ou tard, elle quitte son mari. Pour son
car ce groupe peut former un lien
entre des villages réputés hostiles. second mariage, elle cherche souvent, de sa propre initiative, un homme
en dehors du village et, compte tenu de la grande instabilité des
mariages, les femmes sont très mobiles (VAN BEEK, 1986 b). La durée
moyenne des mariages est de trois à quatre ans. Cette mobilité des
femmes engendre des liens entre les divers villages, lesquels se manifes-
tent surtout au moment des conflits, des voyages, des marchés et des
fêtes. Ce sont toujours les wuzemakwa (les fils des filles) qui forment le
lien entre les groupes par ailleurs hostiles. Au cours des déplacements
d'un village à l'autre, on rejoint toujours la famille matrilatérale. Bien que
les femmes constituent ainsi le tissu des relations intervillageoises, on ne
connaît pas de sources de conflits entre villages plus fréquentes que les
disputes à propos des femmes. Aussi pour une femme défense est faite
de se remarier dans le même village, afin d'éviter toute tension au sein
d'une même communauté politique.
L'autonomie des villages rappelle celle des rhe (concessions) par l'accent
mis sur l'individualité et la vie privée. Ainsi les cases de la concession sont
entourées d'un mur de pierres à hauteur d'homme qui protège comme
une petite forteresse. Le sacrifice familial, qui constitue l'élément central
de la religion, sans être secret, revêt un caractère très privé. Seules les
personnes habitant le rhe peuvent et doivent être présentes pour ce
rituel. Tout autre personne « gâte le sacrifice », à l'exception éventuelle
d'un forgeron, invité à assister à l'immolation.
Le statut idéal pour un Kapsiki est celui du za, l'homme d'âge mur qui
s'est taillé une place dans la société et qui, de préférence, jouit d'une cer-
taine richesse. De façon générale, l'essentiel est que chacun travaille assi-
dûment et cultive de nombreux champs. Les Kapsiki ont une éthique de
travail simple et bien définie: « celui qui ne travaille pas ne mange pas ».
Un za authentique a ses greniers pleins, plusieurs femmes et beaucoup
d'enfants. Souvent, il danse à la fête du village pour célébrer ses mariages.
C'était aussi, jadis, un homme qui avait fait ses preuves au combat.
Deli Kweji mourut jeune, il laissait une veuve avec un fils de 11 ans. Deli
était riche, ses bœufs étaient, suivant les rumeurs du village, estimés au
nombre de vingt. Pendant son enterrement, dignement célébré - il était
du clan des chefs - de nombreuses accusations furent proférées contre
ses proches parents, sans qu'elles visent quelqu'un de précis.
Cet exemple est un cas type. Les Kapsiki essaient de cacher leur
({ richesse» susceptible d'être héritée, les bœufs. Sien que l'on aime se
montrer riche avec des habits et des ornements, il est toujours préférable
de ne pas montrer ses troupeaux de bœufs à des parents trop intéressés.
Les confier à des Peuls, même si ceux-ci en soustraient quelques têtes,
semblait une meilleure solution.
Quand, dans les années quatre-vingt, la symbiose avec les Peuls s'écroule,
les richesses vont s'exposer à la vue de tous. Dans le même temps, les
accusations de sorcellerie se multiplient dans les villages kapsiki. Des
bœufs trop visibles engendrent une jalousie qui peut aller jusqu'à mettre
en danger leurs propriétaires, l'interdépendance intraclanique étant
encore suffisamment efficace pour engendrer des stratégies nivelantes.
Fête du taureau à Rhoumzou.
Le bœuf kapslk1 est rarement
lmmolé, la seule exception
est le sacrifice d'un bœuf à
Rhoumzou. Dans un rite
qui ressemble beaucoup
aux fêtes du mari{}' des Mafa
et des micro-ethnies
de l'extrémité septentrionale
des Mandara (GRAfFENRlED,
1984), le bœuf est claustré
dans une case. Après
une année ou plus,
il est sorti et Immolé
selon un rituel complexe.
ce rite est pratiqué
seulement à Rhoumzou,
tout près du pays mafa,
et apparaît comme
une diffusion cultuelle
mafa. De plus,
le bœuf sacrifié est
de n'Importe queUe race,
et c'est souvent
un zébu peul.
Beaucoup de tensions dans la société kapsiki se focalisaient sur le bœuf, Le bovin kapsiki
symbole de la richesse. Il n'est donc pas étonnant que, dans le monde
symbolique, le bœuf ait tenu une place particulière.
dans le monde
C'est dans le domaine religieux que la différence entre bœuf kapsiki et
syrnbolique
bœuf peul est radicale. Le bœuf peul n'est chargé d'aucune valeur symbo-
lique, alors que le tla pseke fonctionne comme symbole premier dans de
nombreuses situations. Le bœuf kapsiki n'est pas indispensable au sacrifice,
les Kapsiki utilisent poulets et chèvres et J'immolation d'un bœuf est rare.
Dans cet aspect de la religion, la chèvre apparaît comme beaucoup plus
centrale. On remarque tout de même que la petite poterie qui fait office
d'autel lors du sacrifice, le canari, est obturée par une corne de bœuf kap-
siki. Sans doute, plus récemment, l'augmentation de leur nombre et leur
« visibilité» dans le paysage rendirent-ils les bœufs plus « sacrifiables ».
Tizhe Meha, notre premier exemple, avait maigri, touché par une maladie
incurable, à cause de ses trente bœufs. Il fut convaincu que la maladie était
d'origine « indigène ». Trois ans auparavant, tout le monde pensait qu'il
allait mourir, mais un « herboriste» du Nigeria a amélioré son état. Tizhe
n'ose plus rester longtemps dans son village de Mogodé, quatre de ses
femmes y demeurent, s'occupant de son bar, de ses enfants, des cultures
et des bœufs,- tandis qu'il habite à Mokolo chez sa cinquième femme. Il
vient à Mogodé afin de garder de bonnes relations avec ses frères de clan.
Pour la jeune mariée, les ceintures de peau sont les plus importantes. Il en
existe deux. La journée précédant le déménagement de la makwa, les
Ceinture de la mariée, /ivu.
Cette jupette, faite de petits anneaux
de fer, est achetée sur les marchés
du Nigeria.
femmes de son clan se réunissent pour ranger le livu, la jupette de fer qui
est un symbole central dans le mariage. La corde tressée doit être rempla-
cée par une corde de peau provenant du taureau égorgé par le mari. Une
petite fille du clan attache la jupe sur les reins de la makwa. Elle la portera
pendant son mariage, puis au cours des rituels qui jalonneront sa vie, sur-
tout pour les danses de la mort.
Dans les rituels mortuaires, le taureau kapsiki est plus important encore.
Le cadavre est traditionnellement enterré dans une peau. Même si pour
les pauvres une peau de chèvre peut remplacer la « vraie chose », la peau
d'un boeuf kapsiki représente le linceul optimal pour un défunt.
Les funérailles chez les Kapsiki suivent ce modèle, bien que les cadavres
ne volent pas vers leurs tombeaux ... Le mot rhamca - littéralement
« taureau}) - recouvre aussi la notion de linceul. L'animal, taureau kap-
siki ou chèvre (tous les deux appelés rhamca) est tué sans l'intervention
du fer. La chèvre est étranglée, alors que le taureau a le crâne fendu à
l'aide d'une pierre. Dans le cas d'un vrai rhamca, le cadavre est orné avec
les cornes du bœuf et restera ainsi paré pendant les danses de la mort,
c'est-à-dire pendant les deux journées précédant l'enterrement. Si le
rhamca est une peau de chèvre, des queues de bœuf peuvent être utili-
sées pour décorer le cadavre au cours de la grande danse.
La peau de bœuf kapsiki est également utilisée dans la fabrication de san-
dales. Dans certains cas, ces sandales ont une importance rituelle, que deux
exemples peuvent illustrer. Lors de la fête d'intronisation du nouveau chef
de village, celui-ci reste assis dans sa cour, portant des tsahwa tla peske
« car il est chez lui ». Dans le rituel complexe de la vengeance magique, le
vengeur doit porter des sandales kapsiki en retournant vers son village, le
rituel s'effectuant dans un village éloigné. Quand le coupable meurt à la
suite d'une action magique, tous ses parents doivent se prémunir contre la
mort par le port de ces sandales, car le vengeur frappe avec ses sandales
sur toutes les articulations de leur corps. Après cela, la vengeance occulte,
qui se propage comme une épidémie, n'a plus de prise sur eux.
cadavre paré,
avec les queues
de bœuf.
une évidence - mais aussi avec d'autres rituels. La jupe de mariage sert
d'instrument pour accompagner les chants de deuil, les femmes frappant
leur jupe de fer avec des calebasses. Sur beaucoup de points, la cérémo-
nie de l'intronisation du chef se rapproche des funérailles (VAN BEEK,
1978 : 387) et les sandales de la vengeance sont aussi liées à la mort.
Dans tous les cas, la peau de bœuf protège contre l'influence de la mort.
Les sandales permettent de se réinstaller dans une concession après un
décès et les proches parents peuvent s'acquitter de leurs devoirs envers le
défunt sans risque. Pour les Kapsiki, la peau est une protection à la fois
physique et occulte.
Par delà la protection, la peau de bœuf semble symboliser une liaison avec
le village, avec le sol même du pays ancestral. Le chef de village n'est pas
autorisé à dormir hors de son village, les sandales protectrices contre la
vengeance ne sont efficientes que dans un cadre villageois. Durant la fête,
on implore la nouvelle mariée de rester chez son mari, dans le village.
Dans ce sens, la peau de bœuf symbolise moins un lien avec le village
qu'une tentative de maintien de l'ordre des choses: on doit rester dans le
village. Bien sûr, surtout avec les femmes kapsiki, la réalité est tout autre
et les femmes quittent leurs maris au fur et à mesure de leur vie. Cette
fonction des symboles est normale chez les Kapsiki (VAN BEEK, 1989 a). Le
plus souvent, ils expriment les vœux pieux de la société masculine.
Outre sa place dans la symbolique dans les rites, la position du bœuf dans
les transactions économiques donne des indications sur sa signification.
Nous avons vu que l'achat d'un bœuf kapsiki engendre une relation per-
manente entre vendeur et acheteur. A vrai dire, on ne peut parler d'un
simple achat. La vache est réputée rester stérile si le vendeur « s'a'ttache
le cœur» (c'est-à-dire « est mécontent ») et l'acheteur ne peut revendre
l'animal sans le consentement du propriétaire originel. La situation
évoque plus le mariage qu'une transaction purement économique. On
n'achète pas une vache kapsiki, on la dote. L'achat yesehwu par lequel on
réserve une génisse avant la naissance trouve facilement son parallèle
dans les accords matrimoniaux que deux chefs de familles amis peuvent
conclure. Ils peuvent se promettre la fille qu'une de leurs femmes
enceinte va mettre au monde. La forme d'achat dite zhenerhutla est com-
parable au fait que les deux ou trois enfants d'une même femme équiva-
lent à sa dot. Quand le nombre d'enfants dépasse ce chiffre, le beau-père
demandera un supplément de dot, ou, dans de nombreux cas, il essayera
de donner sa fille en mariage à un autre mari (VAN BEEK, 1987).
Cette définition culturelle des bovins ne veut pas dire qu'ils soient les ani-
maux préférés pour la dot, comme d'ailleurs dans beaucoup de cultures
pastorales. Chez les Kapsiki, le bœuf est un être en soi qui, par sa valeur
intrinsèque, peut participer à la dot. Toutefois, il possède une existence
indépendante de celle de l'homme. En ce sens, la balance asymétrique des
relations entre les Kapsiki et les Peuls dans le prêt de bétail peut être
mieux comprise. L'aide apportée aux Peuls bergers par les propriétaires
kapsiki s'apparente beaucoup aux services rendus aux beaux-pères: aide
pour la construction, cadeaux, et une certaine hiérarchie dans les relations
qui confère une supériorité incontestée au « beau-père - éleveur ». Pour
les Kapsiki, les bergers ne tirent pas profit des animaux, mais c'est grâce
aux beaux-pères et aux bergers peuls que le mari kapsiki a la chance de
faire se reproduire la valeur existentielle de la vie, humaine ou bovine.
Ainsi le bœuf kapsiki, défini comme une chose mortelle et mobile, est
une valeur en soi, et sa possession demeure incertaine et éphémère, tout
comme celle d'un être humain. Parangon de richesse, mais fragile et
convoité, le bœuf est le correspondant animal de la personne humaine, la
vraie richesse du pays.
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