Strabologie 2018
Strabologie 2018
Strabologie
Approches diagnostique
et thérapeutique
Charlotte Denier
3e édition
Préface
Après 2004 et 2008, l'ouvrage de Marie-Andrée logie est une réponse forte et adaptée. À cette formation
Espinasse-Berrod et collaborateurs est réédité pour la initiale spécifique, le diplôme inter-universitaire d'oph-
troisième fois. Peu d'ouvrages ont ce privilège. C'est talmopédiatrie et de strabologie permet d'apporter le
un véritable succès qui en revient à l'auteur. Ce succès complément théorique indispensable, et l'Association
montre que sur un sujet aussi difficile que la patho- francophone d'ophtalmopédiatrie et de strabologie est
logie strabique, il existe un public curieux, exigeant le lieu de la formation continue pendant toute une vie
et intéressé. Des observateurs peu avertis pourraient professionnelle.
remarquer que le délai entre la deuxième et la troisième À côté de cette évolution de l'ophtalmologie, il faut
édition s'est allongé ; ce ne serait qu'une vision bien saluer la dernière réforme des études d'orthoptie qui,
superficielle. En effet, en 2013, le rapport de la Société dans le domaine de la strabologie, permet(tra) de don-
française d'ophtalmologie (SFO) était sur le même sujet, ner une formation théorique de qualité à l'ensemble des
d'où ce délai qui n'est qu'en apparence plus long. La étudiants de ce cursus et une base commune avec les
communauté des strabologues français a ainsi réalisé un futurs ophtalmologistes, permettant de mettre en place
ouvrage ou une mise au point majeure au rythme d'un les bases d'un dialogue fructueux.
tous les cinq ans, ce qui est remarquable pour une com- Pour accompagner ces formations théoriques dans le
munauté réduite. domaine de la strabologie, le livre de Marie-Andrée
Ces ouvrages ou ces mises au point sont indispen- Espinasse-Berrod est et sera l'outil indispensable qui
sables. La strabologie a continué son évolution au même accompagnera l'étudiant et l'ophtalmologiste dans sa
rythme que toutes les autres disciplines de l'ophtalmo- formation et sa pratique. Avec le rapport de la SFO sur
logie. Certes, cela ne débouche pas sur une révolution ce sujet, ce sont les deux seuls ouvrages de référence sur
thérapeutique constante, mais les méthodes diagnos- ce sujet.
tiques sont précisées, les moyens thérapeutiques sont
affinés, etc. Un défi externe
Parallèlement, la communauté strabologique prend L'efficacité de la prise en charge des patients, non à titre
conscience qu'elle est devant deux défis majeurs : un individuel mais à titre collectif (épidémiologique), sup-
défi interne et un défi externe, défis dont l'impact sur les pose une adhésion de la majorité des patients et de leur
patients et leur famille sont importants. Ils sont la clé de famille aux discours des professionnels avertis. La com-
l'augmentation de l'efficacité des prises en charge dans munication externe de la communauté spécialisée se
les années futures. doit d'être le plus uniforme possible, même si les divers
spécialistes n'ont pas toujours les mêmes convictions.
Il ne s'agit pas de prêcher un monolithisme de pensée
Un défi interne (« l'ennui naquit de l'uniformité »), mais d'indiquer que
les données acquises de la science sont bien, pour tous
L'ophtalmologie suit un processus intensif de sur- ceux qui prennent en charge cette pathologie, le socle de
spécialisation lié à l'augmentation exponentielle des leur prise en charge et de leur discours.
connaissances et à la nécessité, au côté d'un savoir théo- Là encore, le livre de Marie-Andrée Espinasse-Berrod
rique étendu, d'une pratique intense de chaque type de est et sera un des outils de référence pour tous.
pathologie. La polyvalence médicale ophtalmologique Enfin, terminons par un souhait. Marie-Andrée
n'est plus qu'un lointain souvenir. Par sa pathologie et Espinasse-Berrod a su animer autour d'elle une équipe en
par son type de clientèle (forte population infantile), perpétuel renouvellement où les plus jeunes ont su par-
la strabologie et l'ophtalmopédiatrie représentent un faitement s'intégrer (il suffit de comparer les tables des
ensemble unique qui nécessite une prise en charge parti- matières des différentes éditions pour s'en convaincre).
culière, donc une compétence particulière. Le temps du Même si elle animera les prochaines rééditions de son
double recul des deux droits internes (ou externes), dont livre, il faut espérer que cet ouvrage continue sur la lan-
les quantités sont déterminées par l'orthoptiste à partir cée qu'elle a su si bien impulser et qu'il devienne le bien
d'abaques improbables et incertains, est fini et bien fini. commun de toute la communauté strabologique. Je suis
Cette prise de conscience n'a pas atteint l'ensemble des sûr qu'elle saura relever ce dernier défi.
ophtalmologistes, mais elle est une évidence pour nos Au nom de l'école strabologique française, qu'elle en
collègues jeunes ou en formation. La prescription d'une soit remerciée.
simple paire de lunettes chez l'enfant est un acte théra- Alain Péchereau
peutique fort qui peut avoir des conséquences impor- Professeur des universités - Praticien hospitalier
tantes tout au long de la vie si elle n'est pas faite dans les Service Ophtalomologie
règles de l'art. À cette évidence, la création d'une spécia- CHU Hôtel-Dieu
lisation dans le diplôme d'études spéciales d'ophtalmo- Nantes
XV
Les auteurs
Marie-Andrée Espinasse-Berrod, auteur et Danièle Denis, ophtalmologiste, département
coordinateur, praticien libéral à Paris, ancien interne d'ophtalmologie pédiatrique, professeur des
des hôpitaux de Paris, ancien chef de clinique à la universités, praticien hospitalier, CHU Nord,
faculté et attachée de consultation et de chirurgie à Marseille
l'hôpital Necker-Enfants malades à Paris
Laetitia Gauthier, orthoptiste, Paris
Sophie Arsène, praticien hospitalier, service
d'ophtalmologie, CHU Bretonneau de Tours
Mitra Goberville, ophtalmologiste, cabinet
ophtalmologique Lauriston, Paris
François Audren, praticien titulaire, opthalmologiste,
service des Urgences et Neuro-ophtalmologie, Fondation
Françoise Héran, neuroradiologue, chef du service
Ophtalmologique Adolphe de Rothschild, Paris
d'imagerie médicale, Fondation Ophtalmologique
Adolphe de Rothschild, Paris
Amandine Barjol, praticien, ophtalmologiste, service
du Docteur Caputo, Fondation Ophtalmologique
David Lassalle, orthoptiste, CHU de Nantes
Adolphe de Rothschild, Paris
IX
Les auteurs
Claude Speeg-Schatz, professeur des universités, Liza Vera, praticien hospitalier, service d'ophtalmologie,
praticien hospitalier, chef du service d'ophtalmologie, hôpital universitaire Robert Debré, Paris
chef du pôle SMO, CHU de Strasbourg
Nathalie Voide, praticien hospitalier, service de
Dominique Thouvenin, ophtalmologiste, centre strabologie et d'ophtalmologie pédiatrique, hôpital
ophtalmologiste, Clinique Saint Nicolas/Rive ophtalmique Jules Gonin, Lausanne
Gauche et CHR Purpan, Toulouse
X
Abréviations
ABDS Athabascan brainstem dysgenesis syndrome IM/S immunomodulateurs ou immunosuppres-
Ac anticorps seurs
AC/A accommodation-linked convergence/accommo- IOO indice oculo-orbitaire
dation IRM imagerie par résonance magnétique
ACP artère communicante postérieure IRMf imagerie par résonance magnétique fonc-
AG anesthésie générale tionnelle
AINS anti-inflammatoires non stéroïdiens LCR liquide céphalorachidien
AMM autorisation de mise sur le marché MC myasthénie congénitale
AO angle objectif MEG magnéto-encéphalographie
AS angle subjectif MELAS myopathy, encephalopathy, lactic acidosis,
AV acuité visuelle stroke like episodes
BSAS Bosley-Salih-Alorainy syndrome MG myasthénie
CA/A rapport convergence accommodative/accom- MGAI myasthénie auto-immune
modation MGJ myasthénie juvénile
CCDD congenital cranial dysinnervation disorders MP maladie de Parkinson
CEMAS Classification of eye movement abnormalities NFS numération formule sanguine
and strabismus NML nystagmus manifeste latent
CFEOM congenital fibrosis of extraocular muscles NOC nystagmus optocinétique
CGLd corps géniculé latéral dorsal NPH noyau préposé de l'hypoglosse
COMA congenital ocular motor apraxia (apraxie ocu- NRI noyau du raphé interposé
lomotrice congénitale) NVM noyau vestibulaire médian
COT correction optique totale OCT optical coherence tomography (tomographie
CPEO chronic progressive external ophthalmople- par cohérence optique)
gia (ophtalmoplégie chronique externe OD orbitopathie dysthyroïdienne
progressive) OI oblique inférieur
CRA correspondance rétinienne anormale OS oblique supérieur
CRN correspondance rétinienne normale PCR polymerase chain reaction
CRP C-reactive protein (protéine C réactive) PEDIG Pediatric Eye Disease Investigator Group
DHD déviation horizontale dissociée PEF parietal eye field (champ oculomoteur pariétal)
DL droit latéral PEO progressive external opthalmoplegia (ophtal-
DM droit médial moplégie externe progressive)
DMLA dégénérescence maculaire liée à l'âge PEV potentiels évoqués visuels
DP dioptrie prismatique PL ponction lombaire
DRSS Duane radial ray syndrome PMI protection maternelle et infantile
DS droit supérieur PNOM paralysie du nerf oculomoteur
DTD déviation torsionnelle dissociée PPA punctum proximum d'accommodation
DVD déviation verticale dissociée PPR punctum proximum remotum
EEA élévation en adduction PSP paralysie supranucléaire progressive
EEG électro-encéphalographie riFLM noyau rostral interstitiel du faisceau longi-
EMG électromyogramme tudinal médian
EOG électro-oculographie RPS releveur de la paupière supérieure
ERG électrorétinogramme RRF ragged red fibers (fibres rouges déchiquetées)
ESE examen sous écran RVO réflexe vestibulo-oculaire
FEF frontal eye field (champ oculomoteur frontal) SKS syndrome de Kearns-Sayre
FLM faisceau longitudinal médian SSP syndrome de strabisme précoce
FN faux négatif TAP test d'adaptation prismatique
FP faux positif/fixation postérieure TDM tomodensitométrie
FRM formation réticulée du mésencéphale TEM test d’élongation musculaire
FRPP formation réticulée paramédiane du pont VL vision de loin
HGPPS horizontal gaze palsy with progressive VN vrai négatif
scoliosis VP vrai positif
HOI hyperaction des obliques inférieurs VPN valeur prédictive négative
HTIC hypertension intracrânienne VPP valeur prédictive positive
Ig immunoglobuline VS vitesse de sédimentation
XI
Avant-propos
Le système oculomoteur est fascinant. Son développement, son fonctionnement et son traitement ne peuvent qu'éveil-
ler notre intérêt. C'est le nouveau défi que nous propose Marie-Andrée Espinasse-Berrod avec sa troisième édition de
son livre Strabologie.
Son objectif est d'apporter une meilleure compréhension des troubles oculomoteurs depuis la physiopathologie
jusqu'au traitement. La première partie traite des notions fondamentales qui regroupent l'anatomie, la physio-
logie et le contrôle visuomoteur. Elle apporte aussi la classification des déséquilibres oculomoteurs et les méca-
nismes de leur développement. La deuxième partie, essentielle à tout praticien, fait part de l'examen moteur et
sensoriel ainsi que des principes de l'imagerie. La partie suivante constitue le cœur du sujet avec l'exposé des
différentes pathologies strabiques. Les strabismes précoces, les ésotropies, les exotropies, les déviations verti-
cales dissociées classiques et moins classiques sont décrits. Les autres anomalies oculomotrices comprenant les
paralysies oculomotrices, les syndromes oculomoteurs et autres déséquilibres plus rares sont détaillés, ainsi que
le dépistage, le nystagmus et les pathologies supranucléaires. Enfin, la quatrième partie apporte les éléments
de prise en charge thérapeutique. Les principes de traitement médical communs à toute pathologie oculomo-
trice sont détaillés. Par ailleurs, la prise en charge chirurgicale est détaillée depuis les injections de toxine botu-
lique jusqu'aux différentes chirurgies. Ces principes chirurgicaux sont développés en général puis détaillés par
type de déviation ou de muscles oculomoteurs impliqués sans oublier les complications et leur prise en charge.
Cet atlas de strabologie est destiné à tous ceux qui s'intéressent aux troubles oculomoteurs que ce soit les ophtalmolo-
gistes, les orthoptistes ou les professionnels de santé visuelle. Ils trouveront sûrement des informations et des réponses
précises à leurs interrogations, en se laissant guider par le fil didactique de l'ouvrage. Cet enseignement est précieux
pour tous et nous vous souhaitons une excellente lecture.
Dominique Brémond-Gignac
Professeur des universités - Praticien hospitalier
Chef du service d'ophtalmologie
Hôpital Universitaire Necker Enfants-malades
Paris
XIII
Préface
Après 2004 et 2008, l'ouvrage de Marie-Andrée logie est une réponse forte et adaptée. À cette formation
Espinasse-Berrod et collaborateurs est réédité pour la initiale spécifique, le diplôme inter-universitaire d'oph-
troisième fois. Peu d'ouvrages ont ce privilège. C'est talmopédiatrie et de strabologie permet d'apporter le
un véritable succès qui en revient à l'auteur. Ce succès complément théorique indispensable, et l'Association
montre que sur un sujet aussi difficile que la patho- francophone d'ophtalmopédiatrie et de strabologie est
logie strabique, il existe un public curieux, exigeant le lieu de la formation continue pendant toute une vie
et intéressé. Des observateurs peu avertis pourraient professionnelle.
remarquer que le délai entre la deuxième et la troisième À côté de cette évolution de l'ophtalmologie, il faut
édition s'est allongé ; ce ne serait qu'une vision bien saluer la dernière réforme des études d'orthoptie qui,
superficielle. En effet, en 2013, le rapport de la Société dans le domaine de la strabologie, permet(tra) de don-
française d'ophtalmologie (SFO) était sur le même sujet, ner une formation théorique de qualité à l'ensemble des
d'où ce délai qui n'est qu'en apparence plus long. La étudiants de ce cursus et une base commune avec les
communauté des strabologues français a ainsi réalisé un futurs ophtalmologistes, permettant de mettre en place
ouvrage ou une mise au point majeure au rythme d'un les bases d'un dialogue fructueux.
tous les cinq ans, ce qui est remarquable pour une com- Pour accompagner ces formations théoriques dans le
munauté réduite. domaine de la strabologie, le livre de Marie-Andrée
Ces ouvrages ou ces mises au point sont indispen- Espinasse-Berrod est et sera l'outil indispensable qui
sables. La strabologie a continué son évolution au même accompagnera l'étudiant et l'ophtalmologiste dans sa
rythme que toutes les autres disciplines de l'ophtalmo- formation et sa pratique. Avec le rapport de la SFO sur
logie. Certes, cela ne débouche pas sur une révolution ce sujet, ce sont les deux seuls ouvrages de référence sur
thérapeutique constante, mais les méthodes diagnos- ce sujet.
tiques sont précisées, les moyens thérapeutiques sont
affinés, etc. Un défi externe
Parallèlement, la communauté strabologique prend L'efficacité de la prise en charge des patients, non à titre
conscience qu'elle est devant deux défis majeurs : un individuel mais à titre collectif (épidémiologique), sup-
défi interne et un défi externe, défis dont l'impact sur les pose une adhésion de la majorité des patients et de leur
patients et leur famille sont importants. Ils sont la clé de famille aux discours des professionnels avertis. La com-
l'augmentation de l'efficacité des prises en charge dans munication externe de la communauté spécialisée se
les années futures. doit d'être le plus uniforme possible, même si les divers
spécialistes n'ont pas toujours les mêmes convictions.
Il ne s'agit pas de prêcher un monolithisme de pensée
Un défi interne (« l'ennui naquit de l'uniformité »), mais d'indiquer que
les données acquises de la science sont bien, pour tous
L'ophtalmologie suit un processus intensif de sur- ceux qui prennent en charge cette pathologie, le socle de
spécialisation lié à l'augmentation exponentielle des leur prise en charge et de leur discours.
connaissances et à la nécessité, au côté d'un savoir théo- Là encore, le livre de Marie-Andrée Espinasse-Berrod
rique étendu, d'une pratique intense de chaque type de est et sera un des outils de référence pour tous.
pathologie. La polyvalence médicale ophtalmologique Enfin, terminons par un souhait. Marie-Andrée
n'est plus qu'un lointain souvenir. Par sa pathologie et Espinasse-Berrod a su animer autour d'elle une équipe en
par son type de clientèle (forte population infantile), perpétuel renouvellement où les plus jeunes ont su par-
la strabologie et l'ophtalmopédiatrie représentent un faitement s'intégrer (il suffit de comparer les tables des
ensemble unique qui nécessite une prise en charge parti- matières des différentes éditions pour s'en convaincre).
culière, donc une compétence particulière. Le temps du Même si elle animera les prochaines rééditions de son
double recul des deux droits internes (ou externes), dont livre, il faut espérer que cet ouvrage continue sur la lan-
les quantités sont déterminées par l'orthoptiste à partir cée qu'elle a su si bien impulser et qu'il devienne le bien
d'abaques improbables et incertains, est fini et bien fini. commun de toute la communauté strabologique. Je suis
Cette prise de conscience n'a pas atteint l'ensemble des sûr qu'elle saura relever ce dernier défi.
ophtalmologistes, mais elle est une évidence pour nos Au nom de l'école strabologique française, qu'elle en
collègues jeunes ou en formation. La prescription d'une soit remerciée.
simple paire de lunettes chez l'enfant est un acte théra- Alain Péchereau
peutique fort qui peut avoir des conséquences impor- Professeur des universités - Praticien hospitalier
tantes tout au long de la vie si elle n'est pas faite dans les Service Ophtalomologie
règles de l'art. À cette évidence, la création d'une spécia- CHU Hôtel-Dieu
lisation dans le diplôme d'études spéciales d'ophtalmo- Nantes
XV
Remerciements
Merci au Professeur Gilles Chaine qui m'a fait l'honneur et l'amitié de me confier les trois éditions de cet ouvrage.
Merci au regretté Professeur Maurice Quéré qui m'a initiée à la strabologie.
Merci à André Roth pour la qualité de son enseignement.
Merci à Alain Péchereau qui nous a tous formés et passionnés pour la strabologie. Merci de nous avoir appris d'un
côté le sens clinique et l'écoute des patients, et de l'autre les bases fondamentales nécessaires à la compréhension de la
pathologie. Votre humanisme restera un exemple pour nous tous. Vous nous avez toujours motivés pour travailler et ce
livre en est un témoin. Je vous en remercie. Vous avez enfin réussi à regrouper autour de vous une équipe dynamique
et sympathique qui va continuer de faire de Nantes une grande ville de formation en strabologie.
Merci à tous les auteurs de ce livre et particulièrement aux plus jeunes. C'est une grande joie de voir de jeunes méde-
cins hospitaliers et libéraux brillants se plonger dans cette spécialité difficile, parfois frustrante mais heureusement très
souvent gratifiante.
Merci à Diem-Trang Nguyen pour sa relecture.
Merci aux médecins qui me font confiance.
Merci aux orthoptistes avec qui je travaille régulièrement.
Merci à Laetitia Gauthier qui m'aide tellement au quotidien.
Merci à l'équipe de Necker, aujourd'hui encadrée par le Professeur Dominique Bremond-Gignac.
Merci à l'équipe de la clinique Oudinot et à Monsieur Rey, anesthésiste.
Merci à ma famille.
Marie-Andrée Espinasse-Berrod
Auteur et coordinateur,
Hôpital Necker-Enfants malades, Paris
Cabinet d'ophtalmologie, Paris
XVII
Chapitre 1
Anatomie fonctionnelle
et chirurgicale
M.-A. Espinasse-Berrod, A. Roth
L'anatomie à connaître en strabologie ne peut se limiter à muscles dessine un anneau plus ou moins circulaire
la connaissance des six muscles oculomoteurs (tableau 1.1, (anneau de Zinn).
figures 1.1 et 1.2). Le globe oculaire est en effet maintenu À travers l'ouverture ovale créée par l'origine des
dans l'orbite par un appareil fibro-musculo-élastique muscles, pénètrent dans l'orbite le nerf optique, l'ar-
constitué de la partie antérieure de la capsule de Tenon tère ophtalmique, des branches des IIIe et VIe nerfs crâ-
et de ses expansions orbitaires. Cet appareil suspenseur niens. Des attaches existent entre les origines du droit
sert d'appui à sa motilité. Dès aujourd'hui, la reconnais-
sance de l'importance de ces tissus permet de mieux
appréhender la physiologie de l'oculomotricité. Et il Ligament de Whitnall
est probable que s'ouvriront de nouvelles perspectives Oblique supérieur
chirurgicales dans l'avenir. Releveur de la paupière supérieure
Muscle
de Müller
Droit supérieur
Muscles droits
Il existe chez l'homme deux paires de muscles droits
dans chaque orbite : une paire de muscles horizontaux
et une paire de muscles verticaux. Les quatre muscles
droits sont le droit médial, le droit latéral, le droit supé-
Droit latéral
rieur et le droit inférieur. Les muscles droits s'insèrent
Droit inférieur
au sommet de l'orbite par un tendon commun, le ten- Ligament
don de Zinn, sur la partie interne de la fente orbitaire de Lockwood Oblique inférieur
supérieure (fente sphénoïdale), au niveau du tubercule ◗ Fig. 1.1. Les muscles droits tirent le globe vers l'arrière alors
sous-optique en dessous du canal optique. L'origine des que les muscles obliques le tirent vers l'avant.
Tableau 1.1
Muscles oculomoteurs : données biométriques moyennes
Muscle Longueur Origine Insertion Longueur du Arc de contact
musculaire (mm) sclérale tendon (mm) (mm)
Droit médial 38 Anneau de Zinn 6,2 du limbe 3 6
Origine fonctionnelle : poulie (mm)
Droit latéral 36 Anneau de Zinn 7,7 du limbe 7,5 10
Origine fonctionnelle : poulie (mm)
Droit supérieur 38 Anneau de Zinn 8,5 du limbe 4,3 6,5
Origine fonctionnelle : poulie (mm)
Droit inférieur 37 Anneau de Zinn 7,0 du limbe 4,7 7
Origine fonctionnelle : poulie (mm)
Oblique supérieur 30 Au-dessus de l'anneau de Zinn Jusqu'à 6,5 mm 30 12
Origine fonctionnelle : trochlée du nerf optique
Oblique inférieur 37 Fosse lacrymale Jusqu'à l'aire 1 15
maculaire
Strabologie 3
© 2018, Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés
I. Notions fondamentales
médial et du droit supérieur et le nerf optique. De La couche orbitaire est constituée de fibres de petit
cette insertion orbitaire, les muscles droits se portent calibre, principalement multi-innervées (en grappe),
vers l'avant. Les muscles droit médial et droit latéral riches en mitochondries, et elle est responsable de la
longent les parois de l'orbite sur une bonne partie de tension basale permanente des muscles oculomoteurs.
leur trajet. Le muscle droit inférieur reste en contact La couche bulbaire est constituée de fibres principa-
avec le plancher de l'orbite (paroi inférieure) sur les lement mono-innervées, plus larges, rouges, blanches
deux tiers de sa longueur. Le droit supérieur est séparé et mixtes, elle est responsable de l'action phasique
du toit de l'orbite (paroi supérieure) par le muscle des muscles oculomoteurs. L'origine fonctionnelle de
releveur de la paupière supérieure. À partir de leur chaque muscle droit est située au niveau de sa poulie.
point de tangence, les muscles suivent la courbure du L'arc de contact correspond à la distance entre
globe pour finalement s'insérer sur la sclère. En arrière le point de tangence du muscle avec le globe et son
du point de tangence, leur trajet subit de légères insertion sclérale. Les muscles droits dont la partie
inflexions dues à l'existence de connexions tissulaires musculaire est quasi identique, se terminent par un
entre les muscles et l'appareil suspenseur. C'est pour- tendon de longueur inégale pour chacun d'entre eux
quoi les muscles oculomoteurs ne suivent pas le plus (tabl. 1.1). De même, les insertions des tendons varient
court trajet. Au niveau du point de tangence, le muscle légèrement dans leur largeur (droit médial : 11,3 mm ;
s'engage dans le foramen musculaire qui l'amène dans droit inférieur : 10,5 mm ; droit latéral : 10,1 mm ; droit
l'épaisseur de la capsule de Tenon. Les connexions supérieur : 11,5 mm). La distance du milieu de l'in-
tissulaires, fibro-élasto-musculaies (lisses), particuliè- sertion au limbe est inégale et détermine la spirale
rement denses à cet endroit, forment la poulie mus- de Tillaux (droit médial : 5,5 mm ; droit inférieur :
culaite, décrite par Tenon et étudiée par imagerie en 6,6 mm ; droit latéral : 7,1 mm ; droit supérieur : 7,5
résonance magnétique (IRM) et par histologie par à 8 mm). En revanche, les distances qui séparent les
Demer et al.[1, 2]. La couche orbitaire (la plus externe) insertions des muscles antagonistes d'un même œil
des muscles droits s'insère directement sur la poulie sont égales (figure 1.4). La ligne d'insertion des droits
alors que la couche bulbaire (globale), après avoir horizontaux est à peu près verticale, mais parfois
pénétré dans la capsule de Tenon au niveau du fora- curviligne à convexité antérieure. Il existe des varia-
men, continue jusqu'à l'insertion sclérale (figure 1.3). tions de position par rapport au méridien horizontal
de l'œil et la ligne d'insertion est parfois oblique. La
ligne d'insertion des droits verticaux est aussi cur-
viligne à convexité antérieure mais classiquement
oblique en arrière et en dehors. Cette obliquité est par-
fois marquée.
Muscles obliques
●●Muscle oblique supérieur
Son origine se fait par un tendon court qui s'insère sur
la partie supérieure du tendon de Zinn. Puis le trajet du
muscle est parallèle à la partie supérieure de la paroi
A B interne de l'orbite jusqu'à la trochlée. Le muscle propre-
◗ Fig. 1.2. L'axe visuel est parallèle au plan central sagittal ment dit mesure environ 30 mm, il devient tendineux
alors que l'axe orbitaire diverge de 23° par rapport à l'axe visuel. à 10 mm en arrière de la trochlée. Le tendon s'engage
A B
◗ Fig. 1.3. Schématisation des muscles extraoculaires.
4
Chapitre 1. Anatomie fonctionnelle et chirurgicale
Droit supérieur
AXE VISUEL
AX
E
MU
SC
UL
AI
RE
Droit Droit
médial latéral
Oblique
supérieur
Droit inférieur
VUE SUPÉRIEURE
Droit supérieur
◗ Fig. 1.6. L'axe fonctionnel musculaire de l'oblique supérieur
(de la trochlée à l'insertion) fait un angle de 54° en nasal par
Oblique supérieur
rapport à l'axe visuel.
2.2
10.2
4.5
Veine
vortiqueuse
10.8
Veine Equateur
Veine vortiqueuse
vortiqueuse
6.5
Fovea 10.8
4.2
9.6 1.3
Droit
9.5 latéral
◗ Fig. 1.5. Zone d'insertion de l'oblique supérieur.
Veine
vortiqueuse
Oblique inférieur
et traverse cette trochlée, qui constitue une poulie de
réflexion, sous la forme d'un anneau fibrocartilagineux ◗ Fig. 1.7. Zone d'insertion de l'oblique inférieur.
attaché à l'os dans la fossette trochléaire de l'os frontal
[3, 4]. Puis le tendon se réfléchit en dehors, en bas et en
arrière. Il passe sous le droit supérieur et s'insère en éven-
tail à la partie postérosupérieure du globe (figure 1.5).
de la base de l'orbite, en dehors de l'orifice supérieur
L'insertion suit une courbe à convexité postérieure. Son
du canal lacrymonasal. Ensuite, il se dirige en arrière
extrémité antérieure est située sous le bord externe du
en haut et en dehors et passe entre le plancher de
droit supérieur à 5 mm de son insertion. Son extrémité
l'orbite et le muscle droit inférieur, puis il s'insère en
postérieure est située au-dessus du nerf optique à envi-
dessous du muscle droit latéral en arrière de l'inser-
ron 7 mm de lui. Le tendon réfléchi forme un angle d'en-
tion de ce muscle. Son tendon est court (1 à 2 mm),
viron 54° avec le plan vertical du globe (figure 1.6) La
la largeur de son insertion est extrêmement variable
trochlée de l'oblique supérieur correspond à l'insertion
(de 5 à 14 mm, en moyenne de 9 mm). La partie
d'un muscle oblique supérieur court primitif.
antérieure de l'insertion est à environ 10 mm en
arrière de l'insertion du droit latéral (bord inférieur)
●●Muscle oblique inférieur (figure 1.7) ; la partie postérieure est à 1 à 2 mm en
Le muscle oblique inférieur est le plus court de tous dessous et en dehors du centre maculaire. Il forme
les muscles oculaires et il mesure seulement 37 mm un angle d'environ 51° avec le plan vertical du globe
de long (tabl. 1.1). Il s'insère à l'angle inféro-interne (figure 1.8).
5
I. Notions fondamentales
AXE VISUEL
E
AIR
C UL
US
M
E
AX
Oblique
inférieur
6
Chapitre 1. Anatomie fonctionnelle et chirurgicale
DI
DM DL tndn
OS
Manchons tndn
Capsules postérieures
RPS
DS
SO
DM MR
DM DL
DI
OI
7
I. Notions fondamentales
8
Chapitre 2
Strabologie 9
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I. Notions fondamentales
●●Saccades
Tremblement
Les saccades correspondent à un mouvement rapide et de haute fréquence
conjugué des deux yeux, permettant de passer d'un point
10 µm = 2’ d’arc
à un autre point de fixation. Son initiation est lente (envi-
ron 200 ms), mais sa vitesse d'exécution est extrêmement
rapide, d'autant plus que l'amplitude de déplacement est ◗ Fig. 2.1. Mouvements de l'image sur la rétine pendant la
fixation oculaire. Un tremblement à haute fréquence est
importante (jusqu'à 500°/s). C'est un mouvement balis- superposé à des dérives lentes (lignes courbées). Les microsac-
tique : une fois le mouvement programmé et déclenché, cades sont des mouvements linéaires rapides qui, en général,
il ne peut pas être inhibé ou modifié. Différents types de ramènent l'image au centre de la rétine.
saccades peuvent être observés : saccades réflexes (à un
stimulus visuel ou auditif), volontaires (vers un stimulus
de notre environnement, etc.), prédictives (vers un sti-
mulus qui va apparaître), guidées par la mémoire (vers
un stimulus qui a disparu, etc.). Les antisaccades corres- 4
pondent à une tâche cognitive consistant à réaliser une
saccade de même amplitude mais de direction opposée 3
HD
Position relative du regard (degrés)
10
Chapitre 2. Système de contrôle visuomoteur
d'inhiber les autres mouvements réflexes (RVO, NOC et sac- La combinaison de toutes les vergences participe à
cades). Certains arguments plaident pour une forme parti- l'alignement des globes oculaires sur la cible [1]. Les
culière de poursuite oculaire, dont la vitesse de l'objet serait deux premières vergences de Maddox sont difficile-
nulle. D'autres plaident pour un système indépendant. ment quantifiables en pratique quotidienne. En outre,
il existe une relation syncinétique entre ces différentes
●●Vergences vergences, avec des interactions (particulièrement entre
vergences accommodatives et fusionnelles) (figure 2.3).
Il s'agit d'un mouvement lent et dysconjugué permettant
Le mouvement de vergence peut être décrit comme
de maintenir focalisée sur les deux fovéas l'image d'un objet
un mouvement ondulé et biphasique. Sa phase initiale
qui se rapproche ou s'éloigne. Sa latence est lente (environ
est rapide mais grossière, répondant aux larges dispa-
200 ms), et sa vitesse d'exécution est corrélée à l'amplitude
rités rétiniennes. Sa phase finale est un mécanisme lent
du mouvement. Ce mouvement est optiquement élicité,
mais précis, permettant d'atteindre la position de sta-
s'intégrant dans la cascade syncinétique de la vision de près :
bilité pendant la fixation. Elle répond alors aux stimuli
convergence, accommodation, myosis [6, 7]. Il dépend éga-
comme la stéréoscopie fine ou le flou rétinien.
lement d'autres stimuli, et Maddox propose de distinguer :
Les mouvements de vergence ne sont pas matures
• la vergence tonique : en l'absence de toute innervation,
à la naissance. Ils deviennent efficaces entre la 8e et la
le tissu connectif orbitaire maintient le globe oculaire dans
16e semaine de vie, de façon concomitante à l'appari-
sa position de repos, qui pourrait être en légère diver-
tion de la vision binoculaire [8]. La perte des capacités
gence. La vergence tonique correspond au tonus minimal
accommodatives avec l'âge allonge progressivement la
de base délivré sur les muscles oculomoteurs à l'état de
latence de la convergence (d'environ 10 ms) et diminue
veille, pour maintenir les globes oculaires « droits ». C'est
la vitesse du mouvement.
une entité difficilement quantifiable en clinique courante ;
• la vergence proximale, qui correspond à la quantité de
vergence induite par la sensation de proximité de la cible ;
• la vergence accommodative, qui correspond à la
quantité de mouvement induite par l'accommodation.
Plan de base commun
L'image d'un objet se rapprochant est défocalisée en des mouvements oculaires
arrière de la rétine. Le flou rétinien induit une accommo-
dation cristallinienne, et par une relation syncinétique un Il est possible de décrire un plan commun d'organisa-
myosis et une certaine quantité de convergence (triade tion neuronale aux différents types de mouvements ocu-
de la vision de près). Le rapport AC/A correspond à laires (figure 2.4) :
accommodation-linked convergence/accommodation. En pra- • la voie finale commune correspond à l'ensemble des
tique, il s'agit de la quantité de convergence (en dioptries neurones systématiquement impliqués pour bouger les
prismatiques) induite par chaque dioptrie sphérique yeux, indépendamment du type de mouvement oculaire ;
d'accommodation. Ce rapport varie grandement parmi
les sujets normaux, et peut être anormalement élevé chez
certains patients strabiques, provoquant une déviation
RVO ROC Vergence Poursuite Saccade
plus importante en vision de près qu'en vision de loin ; Horiz. Vert.
SNC Cristallin et
Flou Contrôleur de
corps ciliaire
Accom- Centre
Noyau
l’accommodation
modation générateurs Noyau vestibulaire FRM vestibulaire FRPP riFLM
du mouvement
CA/C
Distance Proximal
de la cible Voie(s) finale(s) commune(s)
AC/C
SNC Muscles
Disparité Vergence
Contrôleur
de la vergence
extraoculaires
◗ Fig. 2.4. Représentation schématique des différents réseaux
Adaptation
de la vergence
corticaux indépendants des mouvements oculomoteurs qui
convergent vers la voie finale commune.
Feedback négatif RVO : réflexe vestibulo-oculaire ; ROC : réflexe optocinétique ;
V1 : cortex visuel primaire ; V2 : aire visuelle extrastriée ; V3 : aire
Entrée Réponse rapide Lien et Réponse lente
croisé et adaptation
Organe
effecteur
Sortie visuelle extrastriée V3 ; V3a : aire visuelle extrastriée V3a ; MT :
aire visuelle extrastriée temporale médiane ; MST : aire visuelle
◗ Fig. 2.3. Modélisation du contrôle de l'accommodation et de extrastriée temporale supéromédiane ; Cx : cortex ; SOA : système
la convergence et de leurs interactions réciproques. optique accessoire ; NOT : noyau du tractus optique ; NRTP : noyau
Les deux systèmes fonctionnent comme deux boucles fermées avec réticulé du toit du pont ; NDLP : noyau dorsolatéral du pont ; FRM :
rétrocontrôle négatif. Deux relations syncinétiques (AC/A et CA/C) formation réticulée mésencéphalique ; FRPP : formation réticulée
lient les deux circuits entre eux. La vergence proximale intervient paramédiane pontique ; riFLM : noyau rostral interstitiel du fais-
également. ceau longitudinal médian.
11
I. Notions fondamentales
• le centre générateur du mouvement oculaire cor- mouvement de version horizontale vers la droite, le
respond à la structure supranucléaire immédiatement noyau du VI droit reçoit l'information neuronale en pro-
au-dessus de la voie finale commune, qui permet de venance d'un des centres générateurs du mouvement.
générer un type spécifique de mouvement oculaire ; Cette information est transmise au neurone moteur qui
• viennent ensuite un certain nombre de noyaux innerve le muscle droit latéral droit. Elle est également
sous-corticaux et corticaux qui interviennent dans l'ana- transmise à un interneurone qui décusse dans le fais-
lyse du stimulus, la préparation, la décision et l'exécu- ceau longitudinal médian pour atteindre le noyau du
tion du mouvement ; III controlatéral. Cet interneurone sert d'intermédiaire,
• enfin, au sommet de ce plan de base est placé le cap- faisant synapse avec le neurone moteur qui innerve le
teur sensoriel à l'origine du mouvement oculaire. muscle droit médial controlatéral. Ainsi, les deux mus-
Une description complète des bases neurales des cles agonistes (droit médial gauche et droit latéral droit)
mouvements oculaires est disponible dans la littérature reçoivent simultanément le même signal de contraction.
française [9, 10]. En réalité, il existe au moins trois voies finales communes :
• une pour les mouvements de version horizontale :
noyau du VI innervant le droit latéral, interneurone,
Illustration des lois sous-noyau du III destiné au muscle droit médial ;
• une pour les mouvements de version verticale : sous-
de l'oculomotricité noyaux du III et noyau du IV innervant les élévateurs et
abaisseurs principaux (droits supérieur et inférieur) et
●●Loi de Hering accessoires (obliques inférieur et supérieur) ;
• une pour les mouvements de vergence : sous-noyaux
Cette loi est propre à l'oculomotricité. Dans la Théorie du III innervant les deux droits médiaux.
de la vision binoculaire, Hering postule : « Tant que
leurs mouvements au service de la direction du regard ●●Loi de Sherrington
sont concernés, les deux yeux peuvent être considérés
comme un même organe… La même et unique impul- Cette loi est applicable à l'ensemble des muscles striés
sion nerveuse dirige les deux yeux simultanément, du corps humain, postulant que lorsqu'un muscle ago-
comme on peut diriger une paire de chevaux avec des niste se contracte, son antagoniste se relâche. Ainsi,
reines uniques » (cité dans [11]). deux muscles antagonistes reçoivent simultanément
L'organisation de la voie finale commune permet une même quantité d'information nerveuse, mais de
de comprendre que deux muscles agonistes partagent sens opposé (l'une excitatrice, l'autre inhibitrice) [12].
la même information nerveuse (figure 2.5). Lors d'un Les bases neurales du RVO sont un bon exemple pour
comprendre la loi de Sherrington (figure 2.6). Les canaux
semi-circulaires détectent et codent un déplacement de la
tête dans les trois plans de l'espace, transmettant leur infor-
Sens du Sens du mation aux noyaux vestibulaires (neurone vestibulaire
déplacement déplacement primaire). À ce niveau, certains neurones vestibulaires
activent la voie finale commune controlatérale, déclen-
chant le mouvement conjugué des yeux dans la direc-
tion opposée par la contraction de muscles synergiques ;
d'autres neurones vestibulaires inhibent la voie finale
DMed DMed commune ipsilatérale, inhibant les muscles antagonistes.
DLat DLat
MN MN Noyau
du III
Phylogénie de la vision
et des mouvements oculaires
Faisceau
longitudinal Non seulement l'évolution a influencé la formation
médian
des structures de l'œil, mais elle a également influencé
le contrôle des mouvements oculaires en fonction des
Noyau
pressions de sélection de l'environnement.
MN IN IN MN
du VI
●●Phylogénie de la vision
Plusieurs étapes se sont succédé au cours de l'évolution
pour permettre le développement d'un organe photosen-
Afférences Afférences sible [13]. Un de ses premiers rôles a probablement été la
réflexes volontaires différenciation jour/nuit. L'apparition secondaire d'une
supranucléaires
(corticales) sélectivité directionnelle, c'est-à-dire d'une spécialisa-
Sous-corticales Corticales tion du traitement de l'image en fonction de sa direction,
(vestibulaire,
système optique
est le préalable à l'analyse de l'environnement : détecter
accessoire, etc.) les détails dans l'image. La plupart des vertébrés pré-
◗ Fig. 2.5. Loi de Hering : schéma de la voie finale commune sentent une région rétinienne privilégiée améliorant la
de l'horizontalité. résolution visuelle : c'est l'area centralis, qui optimise le
IN : interneurone ; MN : motoneurone. traitement visuel d'une partie de l'espace (ou fovéa chez
12
Chapitre 2. Système de contrôle visuomoteur
Sens du
déplacement
Sens du
déplacement
●●Phylogénie de l'oculomotricité
Réflexes de stabilisation de l'image
La mobilité du corps, passive ou active, entraîne un
mouvement de l'image. Or, ce glissement sur la rétine
dégrade la qualité de l'image perçue, donc la résolution
DMed DMed
du système visuel. L'apparition du réflexe vestibu-
lo-oculaire (RVO) permet un mouvement réflexe rapide
DLat DLat
de l'œil qui compense ce déplacement et stabilise l'image
MN MN Noyau sur la rétine. Ce mouvement n'est pas dépendant de
du III la vision, mais de capteurs vestibulaires détectant les
mouvements de la tête par rapport à la gravité. Le réseau
Faisceau
sous-cortical du RVO chez les vertébrés repose sur des
longitudinal bases communes malgré une évolution de 450 millions
médian d'années [14].
Le nystagmus optocinétique (NOC) permet de main-
Noyau
tenir nette la vision d'un environnement qui défile
du VI MN IN IN MN sur notre rétine. C'est un réflexe déclenché par le glis-
sement de l'image sur la rétine, prenant le relais d'un
RVO qui s'épuise après quelques secondes. Certains
animaux présentent une asymétrie du nystagmus, avec
de meilleures réponses lors des stimulations temporo-
nasales que nasotemporales : le poisson, le papillon, la
grenouille, le pigeon, le poulet. C'est également le cas
Neurone Neurone
vestibulaire vestibulaire
Noyau pour les mammifères avec des yeux latéralisés : la sou-
vestibulaire
secondaire secondaire du VIII ris, le rat, le lapin, etc. D'autres espèces présentent des
excitateur inhibiteur réponses optocinétiques identiques quel que soit le sens
de stimulation (la truite arc-en-ciel, les caméléons). C'est
également le cas des mammifères aux yeux frontalisés :
le furet, le chat, le singe, l'homme, etc. [15]. L'asymétrie
Neurone du NOC chez les animaux aux yeux latéralisés pourrait
vestibulaire apporter un avantage en inhibant le flux optique lors des
primaire
Canal déplacements rapides vers l'avant [15] ou pour diriger
semi-
circulaire l'œil plus rapidement du côté où la tête est emportée
horizontal [16]. Certains animaux aux yeux frontalisés présentent
de nouveau une asymétrie du NOC en condition patho-
◗ Fig. 2.6. Démonstration de la loi d'innervation réciproque
de Sherrington lors du réflexe vestibulo-oculaire. logique : suppression du cortex visuel chez le chat ou
le primate, interruption de la vision d'un œil avant la
période critique [16]. Chez l'homme, le NOC est asy-
métrique à la naissance mais devient symétrique avec
l'homme). Parallèlement à cette zone spécialisée dans le
la croissance. Il reste cependant asymétrique en cas de
traitement des hautes acuités visuelles sont apparus des
strabisme précoce. Le NOC asymétrique pourrait être un
mouvements oculaires permettant de l'orienter vers une
réflexe dépendant d'un système sous-cortical, hérité de
zone d'intérêt de notre champ de vision.
l'évolution et déjà mature à la naissance. Sa symétrisation
Les yeux d'une grande partie des animaux sont pla-
avec l'âge reposerait sur un système cortical, qui mature
cés latéralement sur leur tête, comme chez les poissons.
après la naissance chez l'humain. Une maturation diffé-
L'œil droit permet de voir l'ensemble du champ visuel
rente, comme celle rencontrée en cas de strabisme pré-
droit, et l'œil gauche le champ visuel gauche. Il n'y a
coce, pourrait aboutir à la résurgence de caractéristiques
pas ou peu de zone de recouvrement de chaque champ
archaïques [16], expliquant l'asymétrie du NOC en cas
visuel. Tous les axones de chaque nerf optique décussent
de strabisme précoce.
au niveau du chiasma, apportant l'information visuelle
à l'hémisphère cérébral controlatéral.
La frontalisation des orbites a entraîné un recouvre- Exploration de notre environnement
ment des champs visuels de chaque œil. C'est parti- L'exploration de notre environnement est réalisée par
culièrement vrai chez les prédateurs, cette zone de une succession de saccades et de fixation, c'est-à-dire par
recouvrement permettant la comparaison des infor- une décomposition d'une image en une suite de fovéa-
mations dans l'espace et l'analyse de la profondeur. tions [17]. La saccade correspond au mouvement rapide
Cette nouvelle capacité nécessite une réorganisation et conjugué des deux yeux, se dirigeant d'une cible vers
des voies visuelles, afin que l'information de la même une autre cible. Par essence, il s'agit d'un changement
partie de l'environnement captée par chacun des deux de notre focus attentionnel. La fixation correspond au
yeux puisse être comparée dans une même région corti- contraire à l'analyse d'une cible placée au centre de notre
cale. Une partie des axones des cellules ganglionnaires rétine. Ces deux mouvements reposent sur des réseaux
adoptent désormais un trajet direct, alors que d'autres corticaux de neurones, nécessitant plus d'étapes que les
continuent à décusser au niveau du chiasma. Ainsi, l'in- simples réflexes sous-corticaux : perception de l'environ-
formation de la rétine nasale d'un œil est comparée à nement, détection des stimuli, décision de focaliser (ou
celle de la rétine temporale de l'autre œil. non) son attention sur l'un d'entre eux, programmation
13
I. Notions fondamentales
14
Chapitre 3
Bases physiologiques
de l'oculomotricité
A. Péchereau
Mobile oculaire
Introduction
Le mobile oculaire comprend (voir chapitre 1) :
« Chez l'homme, l'oculomotricité est une entité indivi- • un globe oculaire (7 g et 6,5 cm3) ;
sible formée par les deux yeux avec leurs appendices et • six muscles : droit médial, droit latéral, droit supérieur,
les connexions avec le système nerveux. On distingue le droit inférieur, oblique supérieur et oblique inférieur ;
système sensoriel et le système moteur » [6]. • la capsule de Tenon.
●●Système sensoriel
« Les stimuli lumineux passent à travers les changements Origine et insertion
imposés par les milieux réfringents, atteignent l'organe
périphérique de la vision (la rétine), produisent des chan- des muscles oculomoteurs
gements physiques et chimiques dans les récepteurs
rétiniens, provoquent dans les neurones rétiniens des chan- Pourquoi parler de ce sujet ? Il suffit d'ouvrir un livre
gements physicochimiques et électriques. De là, des séries d'anatomie et la réponse à cette question est évidente.
d'impulsions sont transmises au système nerveux central. Cependant, cette vision classique a des conséquences
Les sensations visuelles (forme, rapports spatiaux et biomécaniques erronées. C'est pourquoi, pour chaque
couleur) arrivent à notre conscience suivant un proces- muscle extraoculaire, il faut bien séparer les origines et
sus encore mal expliqué. insertions anatomiques et fonctionnelles. Les origines
Cette séquence d'événements est l'aspect sensoriel du et insertions anatomiques sont classiques et ne méritent
processus visuel. Le système sensoriel transmet et éla- pas de commentaires particuliers [10]. En revanche, les
bore l'information reçue du monde extérieur » [6]. origines et insertions fonctionnelles ont un rôle essen-
Cette partie est traitée dans le chapitre de la sensoria- tiel pour comprendre la biomécanique des muscles
lité de cet ouvrage. extra-oculaires et, donc, les mouvements oculaires.
Strabologie 15
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I. Notions fondamentales
fascias intraorbitaires et de la capsule de Tenon [11–13]. contact réels et virtuel, un véritable enroulement autour
Les travaux en IRM ont parfaitement démontré le rôle du globe. Il s'agit d'une même unité physiologique.
dynamique de la capsule de Tenon [14–17]. Tout cela a
entraîné une nouvelle conception du rôle de la capsule ●●Insertion fonctionnelle
de Tenon [18]. Cette zone correspond à une véritable L'insertion fonctionnelle de chaque muscle est iden-
« poulie » physiologique (figure 3.1). tique pour les six muscles. Si on considère que le sens
Entre l'origine anatomique et l'origine fonctionnelle, de chaque muscle va de son origine anatomique à
la position des six muscles extraoculaires est stable dans son insertion anatomique, l'insertion fonctionnelle
l'orbite quel que soit le mouvement oculaire. Cette ori- est l'endroit où chaque muscle extraoculaire rentre en
gine fonctionnelle est : contact avec le globe oculaire. C'est le début de l'arc
• pour les quatre droits, à quelques millimètres en avant de contact.
du pôle postérieur (au niveau du « foramen » muscu- Sur le plan biomécanique, ce point est stable dans
laire), sur le trajet allant de la fin de l'arc de contact à l'ori- l'orbite lorsque le globe oculaire tourne autour d'un
gine anatomique, l'œil étant en position droit devant ; axe perpendiculaire au plan formé par une paire
• pour l'oblique supérieur, c'est la traditionnelle poulie musculaire.
de l'oblique supérieur ; Ce point donne le sens du vecteur force (force muscu-
• pour l'oblique inférieur, c'est le ligament de Lockwood. laire) qui agit sur le globe oculaire pour le faire tourner.
Cette zone est l'origine du vecteur force (force muscu-
laire) qui agit sur le globe oculaire pour le faire tourner. ●●Conséquences mécaniques
●●Arc de contact On doit à Miller [5, 19] d'avoir modélisé les consé-
quences biomécaniques de cette stabilité des muscles
C'est la partie du muscle en contact avec le globe ocu- extraoculaires. Ces conséquences sont significatives et
laire. Cette partie est illustrée sur la figure 3.2. En le com- nous les reverrons ultérieurement.
parant avec le cliché IRM montré à la figure 3.3, on ne
peut que constater la pertinence du concept.
Par ailleurs, ce même cliché met en évidence l'arc
de contact virtuel qui rejoint les deux insertions anato-
miques. La paire musculaire forme, grâce aux arcs de
Lois fondamentales
de l'oculomotricité
●●Centre de rotation
e
he o rbitair Depuis de nombreuses années, il a été prouvé [1] que le
Couc ale centre de rotation du globe oculaire n'est pas fixe dans
e glob
Co h
u c
l'orbite. Il est dépendant de la position du globe dans
DL
l'orbite. Les mouvements non rotatoires forment un
Anneau des ensemble semi-circulaire de points appelé « centroïde ».
poulies Cependant, pour le clinicien, on peut considérer que
Nerf optique celui-ci est à peu près immobile [1].
DM Couch
e orbit
Cou aire
che
glob
ale
Arc du
droit médial
C
P A
I
Arc de contact
du muscle
16
Chapitre 3. Bases physiologiques de l'oculomotricité
●●Axes de Fick et le plan de Listing • « c'est la position des yeux où les plans sagittal, frontal
et horizontal des yeux sont parallèles aux mêmes trois
Axes de Fick plans de la tête quand ils passent par le centre de rota-
Les axes de Fick (figure 3.4) correspondent aux trois tion des yeux ».
coordonnées de l'espace passant par le centre de rota- Il est intéressant de noter que cette position corres-
tion du globe : pond à la position du sujet au garde à vous.
• l'axe des X (xx′). C'est l'axe horizontal. Tout mouve-
ment autour de cet axe entraîne un mouvement vertical. ●●Positions secondaire et tertiaire
Si le pôle antérieur du globe s'élève, il s'agit d'une éléva- Comme nous venons de le voir, les mouvements ocu-
tion. S'il s'abaisse, il s'agit d'un abaissement ; laires chez le sujet normal n'entraînent pas de mouve-
• l'axe des Z (zz′). C'est l'axe vertical. Tout mouvement ments autour de l'axe des Y (loi de Listing). Ce fait va
autour de cet axe entraîne un mouvement horizontal. Si le permettre de distinguer deux autres types de position.
pôle antérieur du globe se dirige vers le nez, il s'agit d'une Les positions secondaires correspondent à des mouve-
adduction. S'il s'éloigne du nez, il s'agit d'une abduction ; ments soit autour de l'axe des X, soit autour de l'axe des
• l'axe des Y (yy′). C'est l'axe antéropostérieur. Tout Z. Les positions tertiaires correspondent à des mouve-
mouvement autour de cet axe entraîne un mouvement ments autour de l'axe des X et autour de l'axe des Z, soit
de torsion. Si l'extrémité supérieure du méridien vertical un mouvement autour d'un axe dans le plan de Listing
s'incline vers le nez, il s'agit d'une intorsion. Si l'extré- en dehors de l'axe des X et de l'axe des Z.
mité supérieure du méridien vertical s'incline vers la
tempe, il s'agit d'une extorsion. ●●Loi de Donders
Plan de Listing « Pour chaque position de la ligne de visée, il existe une
orientation définie des méridiens horizontaux et verti-
Ce plan est défini par deux droites, l'axe horizontal (xx′)
caux rétiniens par rapport aux coordonnées dans l'es-
et l'axe vertical (zz′) (figure 3.4). Ce plan est donc nor-
pace » [1, 20].
mal (perpendiculaire) à l'axe antéropostérieur (zz′). De
Cette loi indique simplement l'invariant du sys-
ce fait, toute rotation du globe oculaire autour d'un axe
tème oculomoteur périphérique, c'est-à-dire que l'œil
situé dans le plan de Listing n'entraînera aucune torsion
est toujours orienté de la même façon pour une même
(absence de rotation autour de l'axe antéropostérieur).
position. Cet invariant n'est pas conforme au principe
C'est le cas de pratiquement tous les mouvements ocu-
de non-commutativité entraînée par deux rotations suc-
laires chez le sujet normal. Les mouvements oculaires
cessives mais dans un ordre différent (figure 3.5). C'est
normaux sont des mouvements sans torsion.
une loi essentielle pour la constance du percept visuel
pour une même position de l'œil, quel que soit le point
●●Position primaire
de départ et quel que soit l'ordre des mouvements.
Cette position est essentielle car elle est le point zéro
du système oculomoteur (figure 3.4). On peut proposer
deux définitions [16, 20] :
• « c'est la position quand les axes visuels (lignes du Muscles extraoculaires
regard) des yeux sont parallèles, lorsque le sujet regarde
un objet situé très loin, et perpendiculaire au plan fron- ●●Caractéristiques
tal de la tête tenue droite » ;
Ce sont des muscles striés spécialisés spécifiques des
muscles extraoculaires. Le diamètre moyen est d'environ
20 μm [1] (allant de 10 μm à 50 μm). Rappelons que le
diamètre moyen d'une fibre musculaire normale est de
Supérieur 100 μm.
Z
al
gitt Postérieur
Sa Y'
Frontal
Temporal
X
X'
Nasal
Horizon
tal
Équateur
Plan de L
isting
Y ◗ Fig. 3.5. La rotation d'un dé autour de l'axe vertical puis de
Antérieur l'axe horizontal n'aboutit pas au même résultat si l'ordre des
Z' rotations est inversé.
Inférieur (La loi de Donders nous dit que ce n'est pas le résultat obtenu au
niveau des rotations oculaires. Il existe un invariant indispensable
◗ Fig. 3.4. Les axes de Fick et le plan de Listing. pour la stabilité de la perception.)
17
I. Notions fondamentales
3 3 Arc de contact
d’une paire
musculaire
2 2
Antagoniste
1 1
0 0 Insertion
de l’antagoniste
Longueur +2/3 +1/3 Position –1/3 –2/3 Longueur Arc de contact
maximum primaire minimum de l’antagoniste
◗ Fig. 3.6. Force d'un muscle oculomoteur en fonction de la ◗ Fig. 3.7. Insertions anatomiques et fonctionnelles, arcs de
position dans le champ d'action. contact des muscles et d'une paire musculaire.
(D'après [7].) (D'après [7].)
18
Chapitre 3. Bases physiologiques de l'oculomotricité
Résultante
●●Force en position primaire
0
des forces En position primaire, la force exercée par chaque mus-
cle suivant les trois axes de Fick est précisée sur le
tableau 3.3. On constate que :
20 • les muscles horizontaux sont les principaux contri-
buteurs à l'adduction et l'abduction. La part des autres
Droit muscles peut être considérée comme négligeable ;
médial
40 • les muscles verticaux sont les principaux contribu-
teurs à l'élévation et l'abaissement. La part des obliques
est faible mais non négligeable [9].
60
30 15 0 15 30
Adduction Position de l'œil Abduction ●●Proportion de la force suivant
un des axes de Fick, pour chaque muscle
◗ Fig. 3.8. Courbe représentant la force d'un agoniste, d'un
antagoniste et la force résultante en fonction de la position de l'œil. Données globales
(D'après [7].)
L'expression en pourcentage de la force développée
par un muscle suivant un des axes de Fick par rapport
●●Action monomusculaire à la force totale suivant cet axe (pour une position
donnée du regard) est la façon la plus pédagogique
Cette action est donnée à titre indicatif et historique. de représenter la part de chaque muscle dans un
Elle reste pertinente quand on en connaît les limites, mouvement.
Tableau 3.1
Action des muscles oculomoteurs (d'après [9])
Muscle Action primaire Action secondaire Action tertiaire Action orbitaire
Droit médial Adduction – – Rétracteur
Droit latéral Abduction – – Rétracteur
Droit inférieur Abaissement Excycloduction Adduction Rétracteur
Droit supérieur Élévation Incycloduction Adduction Rétracteur
Oblique inférieur Excycloduction Élévation Abduction Protracteur
Oblique supérieur Incycloduction Abaissement Abduction Protracteur
Les muscles supérieurs sont incyclotorseurs ; les muscles inférieurs excyclotorseurs. Les muscles verticaux sont adducteurs ; les muscles obliques abducteurs.
Tableau 3.2
Les paires musculaires et leur action (d'après [9])
Paire musculaire Muscles Axe principal Mouvement Axe secondaire Mouvement
de rotation principal de rotation secondaire
Paire horizontale Droit médial et droit Rotation autour Mouvements
latéral de l'axe des z horizontaux
Paire verticale Droit supérieur Rotation autour Mouvements Rotation autour de Mouvements
et droit inférieur de l'axe des x verticaux l'axe des y torsionnels
Paire oblique Oblique supérieur Rotation autour Mouvements Rotation autour de Mouvements
et oblique inférieur de l'axe des y torsionnels l'axe des x verticaux
Tableau 3.3
Part de chaque muscle dans les forces développées en position primaire (d'après [9])
Force musculaire D. lat. D. méd. D. sup. D. inf. O. sup. O. inf. Total positif Total négatif
Longitudinale (g) 8,4 8,1 6,4 6,7 2,3 2,5
Horizontale (g) 8 (95 %) –8,3 (83 %) –0,8 (8 %) –0,9 (9 %) 0,3 (4 %) 0,1 (1 %) 8,4 –10
Verticale (g) 0,1 (1 %) 0 (0 %) 5,6 (79 %) –6 (83 %) –1,2 (17 %) 1,4 (20 %) 7,1 –7,2
Torsionnelle (g) –0,1 (2 %) 0,1 (2 %) –2,6 (58 %) 2,6 (57 %) –1,8 (40 %) 1,9 (41 %) 4,6 –4,5
Par convention, l'abduction, l'élévation et l'extorsion sont positives ; l'adduction, l'abaissement et l'intorsion sont négatifs.
Les pourcentages indiquent la part du muscle dans le mouvement de référence.
19
I. Notions fondamentales
Tableau 3.4
Pour chaque muscle, pourcentage (force de ce muscle/force totale de l'ensemble des muscles ayant la même action) exercée
sur un des axes de Fick du globe oculaire – axe des Z (mouvement d'horizontalité) (d'après [9])
Horizontalité (rotation autour de l'axe des Z)
Verticalité Horizontalité D. lat. D. méd. D. sup. D. inf. O. sup. O. inf.
Élévation (20 degrés) Abduction (20 degrés) 83 % –83 % –8 % –8 % 1% 16 %
0 degré 82 % –74 % –20 % –6 % 2% 16 %
Adduction (20 degrés) 92 % –76 % –21 % –3 % 7% 1%
0 degré Abduction (20 degrés) 96 % –89 % –5 % –6 % 1% 3%
0 degré 95 % –83 % –8 % –9 % 4% 1%
Adduction (20 degrés) 96 % –87 % –5 % –6 % 4% –1 %
Abaissement (20 degrés.) Abduction (20 degrés) 92 % –79 % –8 % –12 % 8% 1%
0 degré 89 % –71 % –5 % –24 % 11 % 0%
Adduction (20 degrés) 93 % –76 % –2 % –21 % 7% –1 %
D'après le logiciel Orbit® 1.8 [19]. L'abduction, l'élévation et l'extorsion sont exprimées en valeurs positives.
Tableau 3.5
Pour chaque muscle, pourcentage (force de ce muscle/force totale de l'ensemble des muscles ayant la même action) exercée
sur un des axes de Fick du globe oculaire – axe des Z (mouvement de verticalité) (d'après [9])
Verticalité (rotation autour de l'axe des X)
Verticalité Horizontalité D. lat. D. méd. D. sup. D. inf. O. sup. O. inf.
Élévation (20 degrés) Abduction (20 degrés) 2% 8% 74 % –93 % –7 % 15 %
0 degré 4% 3% 68 % –86 % –14 % 25 %
Adduction (20 degrés) 7% 0% 57 % –75 % –25 % 37 %
0 degré Abduction (20 degrés) 3% 0% 85 % –93 % –7 % 12 %
0 degré 1% 0% 79 % –83 % –17 % 20 %
Adduction (20 degrés) 2% 2% 69 % –71 % –29 % 27 %
Abaissement (20 degrés) Abduction (20 degrés) 1% –8 % 90 % –88 % –5 % 9%
0 degré –2 % –2 % 86 % –76 % –19 % 14 %
Adduction (20 degrés) –6 % 4% 80 % –59 % –34 % 16 %
D'après le logiciel Orbit® 1.8 [19]. L'élévation est exprimée en valeurs positives.
20
Chapitre 3. Bases physiologiques de l'oculomotricité
Tableau 3.6
Pour chaque muscle, pourcentage (force de ce muscle/force totale de l'ensemble des muscles ayant la même action) exercée
sur un des axes de Fick du globe oculaire – axe des Y (mouvement de torsion) (d'après [9])
Torsion (rotation autour de l'axe des Y)
Verticalité Horizontalité D. lat. D. méd. D. sup. D. inf. O. sup. O. inf.
Élévation (20 degrés) Abduction (20 degrés) 23 % –21 % –65 % 6% –14 % 70 %
0 degré 13 % –17 % –71 % 19 % –12 % 68 %
Adduction (20 degrés) 10 % –23 % –70 % 25 % –7 % 65 %
0 degré Abduction (20 degrés) –9 % 3% –43 % 46 % –49 % 51 %
0 degré –2 % 2% –58 % 57 % –40 % 41 %
Adduction (20 degrés) –2 % 2% –68 % 64 % –30 % 34 %
Abaissement (20 degrés) Abduction (20 degrés) –32 % 20 % –5 % 69 % –63 % 11 %
0 degré –18 % 18 % –20 % 73 % –63 % 10 %
Adduction (20 degrés) –14 % 27 % –29 % 68 % –57 % 6%
D'après le logiciel Orbit® 1.8 [19]. L'extorsion est exprimée en valeurs positives.
Points forts
• Depuis 1950, nos conceptions sur la physiologie des
muscles oculomoteurs se sont profondément modi-
fiées. À la conception monomusculaire, s'est substi-
tuée progressivement une conception coopératrice. À
une vision géométrique simple, se sont substituées les
notions plus complexes de la dynamique des forces.
L'imagerie en résonance magnétique est venue réac-
tualiser des concepts anciens qui n'avaient pas pu être
utilisés du fait de l'absence de moyens conceptuels.
Enfin, l'outil informatique a permis une modélisation
de cet ensemble complexe.
• Il est certain que la marge de progression dans ce
domaine est encore considérable. Paradoxalement,
ces progrès qui peuvent être lus sous l'angle d'une
complexité croissante permettent un fonctionnement
cérébral beaucoup plus simple [22]. Ces progrès sont
une invitation à une relecture de la symptomatologie
◗ Fig. 3.10. La notion actuelle de champ d'action pour la verticalité. clinique. En effet, nous n'avons pas encore su intégrer
La différence de rôle des muscles obliques est évidente avec des ces progrès dans notre analyse clinique. Ce challenge
conséquences cliniques et chirurgicales importantes. s'avère tout aussi passionnant.
21
I. Notions fondamentales
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22
Chapitre 4
binoculaire
l'œil gauche. Ce recouvrement va permettre l'émergence
Les yeux d'une grande partie des animaux sont placés d'une nouvelle fonctionnalité visuelle, fondée sur la
latéralement sur leur tête, comme chez les poissons. similarité et les différences d'une même image vue par
L'œil droit permet de voir l'ensemble du champ visuel chacun des yeux : la vision binoculaire.
droit, et l'œil gauche le champ visuel gauche. Il n'y a
pas ou peu de zones de recouvrement, commun aux ●●Organisation des voies visuelles
champs visuels perçus par chaque œil (figure 4.1). Tous Cette nouvelle capacité est l'autre face de la réorgani-
les axones de chaque nerf optique décussent au niveau sation des voies visuelles, afin que l'information de la
du chiasma, apportant l'information visuelle à l'hémis- même partie de l'environnement captée par chacun des
phère cérébral controlatéral [2]. deux yeux puisse être comparée dans une même région
corticale. Une partie des axones des cellules ganglion-
●●Recouvrement des champs de vision naires adoptent désormais un trajet direct, alors que
D'autres animaux, en particulier chez les prédateurs, d'autres continuent à décusser au niveau du chiasma.
vont adopter une position frontale des orbites. Plus Ainsi, l'information de la rétine nasale d'un œil est com-
les yeux sont frontalisés, plus il existe une zone de parée à celle de la rétine temporale de l'autre œil [3]
recouvrement entre ce qui est vu par l'œil droit et par (figure 4.2).
Strabologie 23
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I. Notions fondamentales
Nerf optique
Organisation
Chiasma
Bandelette optique
de la binocularité
CGLd ●●Différents canaux rétiniens,
Radiations optiques
différentes fonctions
supérieure et inférieure Notre capteur rétinien décompose l'image perçue à
partir de différents canaux de perception [5]. La qua-
lité de la discrimination visuelle est liée à l'espacement
entre deux champs récepteurs. Le système parvocellu-
Cortex visuel gauche Cortex visuel droit laire au niveau fovéolaire repose sur un photorécepteur
lié à une seule cellule bipolaire, elle-même liée à une
◗ Fig. 4.2. Schématisation des voies visuelles humaines. seule cellule ganglionnaire. Son niveau de discrimina-
tion maximale correspond ainsi à l'espacement entre
deux cônes. Au contraire, le système magnocellulaire
repose sur un ensemble de cônes adjacents, liés à plu-
●●Contrôle du mouvement oculaire
sieurs cellules bipolaires reliées à une unique cellule
Pour que notre cerveau puisse comparer simultané- ganglionnaire. Son champ récepteur est donc beaucoup
ment une même image perçue par les deux yeux, il est plus grand, correspondant à la surface occupée par
absolument nécessaire que les deux yeux soient dirigés les cônes liés entre eux. Son niveau de discrimination
vers la même cible. Le contrôle du mouvement des yeux maximale correspond ainsi à l'espacement entre deux
devient alors essentiel à l'émergence d'une vision du champs rétiniens distincts de cellules ganglionnaires
relief. Les mouvements de version permettent de dépla- Sa capacité de discrimination des détails fins est donc
cer de manière identique les deux yeux dans la même moindre, mais il est plus sensible à détecter un stimulus
direction, soit pour passer d'une cible à une autre (sac- en mouvement. Les informations parvo- et magnocel-
cade), soit pour poursuivre une cible en mouvement lulaires vont transiter dans des canaux indépendants
(poursuite). Les mouvements de vergence permettent tout au long des voies visuelles pour arriver dans des
d'ajuster les axes oculaires (par des mouvements de couches différentes du cortex visuel primaire : couche
direction opposés) lorsque la cible s'éloigne ou se rap- IVCα pour le magnocellulaire, couche IVCβ pour le
proche de nous [4]. parvocellulaire [2,6] (figure 4.3).
Couches corticales
I
M K P II/III Neurone
IV A binoculaire
IV B
IV C
V
VI
Couches
Corps géniculé parvocellulaires
latéral dorsal
Couches
koniocellulaires Neurones monoculaires
OD CGLd
Couches
OG
Voie K
Voie P magnocellulaires
Voie M
◗ Fig. 4.3. Ségrégation des informations parvocellulaires, magnocellulaires et koniocellulaires le long des voies visuelles.
(D'après [5].)
24
Chapitre 4. Physiologie de la vision binoculaire
Bâtonnets
Cônes
25
I. Notions fondamentales
◗ Fig. 4.7. À gauche, représentation des deux hémichamps visuels (perçus par chaque œil) ; à droite, représentation des colonnes de
dominance.
Les points et cercles colorés correspondent pour chaque neurone (à droite) au champ récepteur (à gauche).
(D'après [6,8].)
OD++ > OG
OD+ > OG
OD = OG
OD < OG+
OD < OG++
OG+++
Classe 6 : Fort biais ipsilatéral, c’est-à-dire que ces cellules
répondent à la stimulation des deux yeux mais de façon très
prédominante à la stimulation de l’œil ipsilatéral.
Classe 7 : Réponse à la stimulation de l’œil ipsilatéral (ce
sont donc en fait des cellules monoculaires).
◗ Fig. 4.8. Exemple de répartition des neurones binoculaires en fonction de leur sensibilité à la stimulation d'un œil et/ou de l'autre.
(D'après [6] et [12].)
dans la couche II/III [10] (figure 4.8). Age post natal (échelle log)
26
Chapitre 4. Physiologie de la vision binoculaire
Selon la loi de Hebb, seules les synapses fonction- œil en cas d'amblyopie, par altération de l'expérience
nelles sont conservées au cours du développement. Par visuelle d'un œil (figure 4.10).
exemple, le ganglion géniculé latéral reçoit initialement
des afférences provenant à la fois de l'œil droit et de ●●Apparition de la binocularité
l'œil gauche. La cellule réceptrice ne conservera que les La ségrégation des colonnes de dominance est donc
synapses recevant des décharges d'activité synchrone, un préalable indispensable à l'apparition de la bino-
provenant de la même rétine. L'élagage des connexions cularité. L'organisation immature du cortex visuel du
asynchrones aboutit ainsi à la formation de colonne nouveau-né ne lui permet pas de répondre aux stimuli
monoculaire. Les études récentes montrent ainsi que binoculaires. Une expérience visuelle normale pour
l'activité spontanée rétinienne est nécessaire à la mise en chacun des deux yeux, dirigés vers la même image, sera
place des réseaux synaptiques au moment de l'ouver- nécessaire pour que les cellules corticales s'organisent
ture de l'œil. Surtout, l'expérience sensorielle est absolu- [13] (figure 4.11).
ment nécessaire au maintien de ces connexions. Les tests comportementaux confirment l'absence de
Au contraire, l'altération de l'expérience visuelle réponse aux stimuli binoculaires chez le nouveau-né.
aboutit à une désorganisation corticale. L'exemple type Il faudra attendre en moyenne la 16e semaine de vie
correspond à la perte des colonnes de dominance d'un pour voir apparaître brutalement une réponse aux
tests à stéréogramme à contour [14]. La qualité de la
réponse binoculaire s'améliore alors rapidement entre
le 3e et le 6e mois de vie, puis lentement pour atteindre
un niveau stable à partir de l'âge d'un an (figures 4.12
et 4.13).
Il existe une concordance temporelle entre le début
de l'apparition de la stéréoacuité, la ségrégation des
colonnes de dominance [15] et l'acquisition de mouve-
ments de convergence mature [16].
nil
Randot Stereocards
FPL - random dot
FPL - contour
1000 VEP - dynamic random dot
◗ Fig. 4.10. Disparition des colonnes de dominance d'un œil
dans le cortex visuel d'un macaque en cas d'altération de l'ex-
périence visuelle d'un œil pendant la période critique.
100
nil
Sélectivité à la
disparité 1000
100
10
0,5
OG (œil
gauche)
OD
(œil droit) 0 12 24 36 48 60 72
Âge (mois)
(B)
◗ Fig. 4.13. Stéréoacuité moyenne en fonction de l'âge (points)
◗ Fig. 4.11. Développement des colonnes de dominance dans et déviation standard (± 2 DS, aire grisée) à partir de 894 tests
les premiers mois de vie. (Randot stereocard) sur 386 enfants normaux.
(D'après [13].) (D'après [15].)
27
I. Notions fondamentales
●●Correspondances rétiniennes
La correspondance rétinienne correspond au pro-
cessus d'association des informations d'un œil avec
l'autre pour obtenir une image. La correspondance
OD++> OG
OD +> OG
OD = OG
OD < OG +
OD < OG ++
OG +++
R–
28
Chapitre 4. Physiologie de la vision binoculaire
Quelle que soit l'origine de l'altération de l'expérience rétiniens correspondants. Il correspond ainsi à une zone
visuelle, ses conséquences sur les possibilités d'associa- de l'espace sans aucune disparité, qui ne génère aucune
tion binoculaires seront très différentes en fonction de stéréoscopie.
l'âge de survenue : Pour des raisons optiques et anatomiques, l'ho-
• si l'altération apparaît tardivement, les réseaux corti- roptère géométrique n'existe pas. En pratique cli-
caux de la binocularité seront présents (CRN). Le traite- nique, il est remplacé par l'horoptère longitudinal
ment de l'altération pourra aboutir à la récupération de (figure 4.18) qui représente l'ensemble des points de
la stéréoscopie ; l'espace se projetant sur des points rétiniens corres-
• si l'altération apparaît précocement, les réseaux cor- pondants le long du méridien horizontal et passant
ticaux s'établiront de façon anormale (CRA). Les sujets par la fovéa.
ne présenteront jamais de stéréoscopie, sauf s'ils sont L'horoptère vertical est constitué par l'ensemble
traités pendant la période critique de la vision binocu- des points de l'espace contenant des objets dont
laire (entre le 3e et le 5e mois de vie). En pratique, nos l'image se projette sur des points rétiniens corres-
traitements (en particulier chirurgicaux) sont actuelle- pondants le long du méridien vertical et passant par
ment trop grossiers pour permettre une réassociation la fovéa.
fovéolaire.
Binocularité et perception
de l'espace
F
●●Disparité
La disparité horizontale correspond à la différence entre A
les deux images vues par chaque œil du même objet.
L'expérience typique pour en prendre conscience corres-
pond à l'expérience des deux index (figure 4.16). Cette
disparité dépend :
• de l'écart interpupillaire : plus il est important, plus la
disparité est grande ;
• de l'éloignement de l'objet : plus il s'éloigne, moins la
disparité est grande.
La disparité de fixation est une notion différente, qui
correspond à l'erreur d'alignement entre les deux yeux
lord de la fixation d'une image (erreur de vergence de 1
a
à 5 minutes d'arc).
f a' f'
●●Horoptères ◗ Fig. 4.17. Horoptère géométrique.
L'horoptère géométrique (ou théorique) (figure 4.17) (D'après [21].)
est un cercle situé dans le plan horizontal, passant par
les centres optiques et le point de fixation. L'ensemble
des points situés sur le cercle se projette sur des points
Binoculaire (a)
B F
Fixation sur le doigt
le plus éloigné
Œil droit fixant (b) Œil gauche fixant (c)
A
a
b'
f a' f'
b
◗ Fig. 4.18. Horoptère longitudinal.
◗ Fig. 4.16. Expérience des deux index. Tous les points se projettent sur des points rétiniens correspondant.
D'après [20].) (D'après [21].)
29
I. Notions fondamentales
30
Chapitre 4. Physiologie de la vision binoculaire
31
I. Notions fondamentales
32
Chapitre 5
Origines du strabisme
E. Bui Quoc, C. Milleret
Strabologie 33
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I. Notions fondamentales
34
Chapitre 5. Origines du strabisme
l'hypothèse que ces anomalies pourraient être la cause Cela entraîne un effet de répulsion des axones qui
mais aussi la conséquence du strabisme. Et pour aller prennent un chemin direct homolatéral et non croisée
plus loin, on peut se poser la question des conséquences [28]. Au cours de l'évolution, la décussation prédomi-
de la chirurgie qui modifierait l'information propriocep- nante diminue au profit d'un équilibre entre voie directe
tive, sachant que la majorité des récepteurs propriocep- et voie croisée, de façon concomitante avec le passage de
tifs se situent au niveau des tendons des muscles la vision panoramique à la vision binoculaire.
oculomoteurs [22]. Un équilibre anormal entre les voies croisées et
directes, du fait d'une anomalie de sécrétion program-
mée d'éphrines, pourrait être responsable de la genèse du
strabisme. Le cas du chat siamois est un exemple d'ano-
Génétique du strabisme malie innée du développement avec une anomalie de la
décussation qui est majoritairement croisée (80 %/20 %
●●Génétique des strabismes incomitants versus 60 %/20 % chez le chat normal) et associée à un
strabisme constant. Cela nous conduit à l'hypothèse
Au plan génétique, ce sont les CCDD qui sont les patho-
d'une possible prédominance persistante des voies croi-
logies les mieux connues avec des anomalies de gènes
sées dans la genèse du strabisme précoce dans lequel
contrôlant le développement des nerfs crâniens, par
demeure une asymétrie du nystagmus optocinétique.
exemple SALL4 dans le DRSS, ROBO3 dans l'HGPPS,
HOXA1 dans les pathologies ABDS/BSAS [23, 24].
Rétinotopie anormale
●●Génétique des strabismes concomitants La rétinotopie est une propriété innée du système visuel
indépendante de l'expérience visuelle. Elle est établie par
Il n'y a pas de gène « unique » identifié causant le stra- le guidage précis des axones de la rétine vers le cortex
bisme. Les études épidémiologiques montrent que le visuel (via le corps géniculé latéral dorsal [CGLd]) au
risque de strabisme si un des parents est strabique est cours du développement, qui s'effectue grâce à des gra-
de 15 % versus 2 % dans la population générale [25]. dients de concentration bien précis d'éphrines (= molé-
Ziakas et al. [26] montrent que le risque relatif d'être cules de surface). Il existe, selon un plan xy, un gradient
strabique avec un parent atteint est de 4 % pour l'exotro- de concentrations d'éphrines dans la rétine correspon-
pie contre 26,1 % pour le strabisme accommodatif. dant à un gradient de concentrations d'éphrines dans le
Sanfilippo [27] montre sur une étude de jumeaux que cortex visuel primaire. À un point rétinien en coordon-
l'héritabilité de l'ésotropie est de 4 % avec une corréla- nées xy correspondra un point cortical rétinotopique.
tion plus forte en cas de monozygotes versus dizygotes Un guidage axonal anormal, ou misrouting (résultant de
(0,65 versus 0,33). gradients anormaux d'éphrines), pourrait engendrer une
Ces données d'hérédité des strabismes nous font anomalie de la rétinotopie, créant un strabisme (cause et
formuler l'hypothèse d'une implication de mutations non conséquence du strabisme précoce… ?) [29–34].
de gènes du développement du cerveau et des réseaux
neuronaux dans la genèse du strabisme. Connexions anormales cortico-corticales
En cas de strabisme expérimental induit, il existe une
persistance de connexions cortico-corticales exubé-
Origines centrales rantes immatures, au sein d'un hémisphère [35, 36] ou
entre les deux hémisphères (intégration interhémis-
du strabisme phérique via le corps calleux) [37, 38]. Par exemple, un
strabisme unilatéral convergent induit des connexions
●●Développement anormal calleuses anormales [6]. Nous formulons l'hypothèse
des voies visuelles que des connexions corticocorticales altérées pourraient
être la cause d'un strabisme. De fait, une section précoce
C'est bien la maturation, avant et après la naissance du corps calleux induit un strabisme chez le chat, ce qui
de multiples réseaux neuronaux, des yeux au cortex est en faveur d'une telle hypothèse [39–41].
qui sous-tend le développement normal de la percep- Un autre exemple de connexions cortico-corticales anor-
tion visuelle. Ce processus de maturation implique des males dans le strabisme est celui du syndrome de Williams-
facteurs génétiques et épigénétiques (telle l'expérience Beuren qui associe strabisme et anomalies de l'information
visuelle). Notre hypothèse directrice est qu'une quel- de la voie dorsale versus la voie ventrale [42].
conque anomalie de ce processus de maturation va, en
retour, générer un strabisme. Cela s'applique à n'im- ●●Activité neuronale anormale
porte quel niveau des réseaux sensoriels et/ou moteurs
qui sont impliqués dans l'élaboration de la perception Une activité neuronale anormale, qui peut survenir
visuelle. avant ou après la naissance, va perturber le développe-
ment anatomofonctionnel du système visuel (sensoriel
Décussation anormale et/ou moteur) et donc les bases neurales de la percep-
tion elle-même, ce qui induirait un strabisme.
Rappelons que la décussation des axones des cellules
ganglionnaires est un phénomène contrôlé au cours Système sensoriel
du développement des voies visuelles. Au niveau du
chiasma est sécrété de l'éphrine B2, détectée par les Vagues rétiniennes anormales
axones des cellules ganglionnaires de la rétine tempo- Avant la naissance, il existe une activité rétinienne spon-
rale qui sécrètent eux-mêmes de l'éphrine B1, à la dif- tanée structurée indépendante de la stimulation visuelle
férence des cellules ganglionnaires de la rétine nasale. qui contribue au développement des voies visuelles et
35
I. Notions fondamentales
de la rétinotopie [43]. Il s'agit de vagues lentes d'acti- diminuées lorsqu'elles sont commandées par un œil
vité oscillante aux caractéristiques spatiales et tempo- strabique amblyope versus un œil sain, du CGLd aux
relles précises [44], dont l'anormalité développementale aires visuelles supérieures en passant par V1 (IRMf chez
perturbant la maturation du système visuel pourrait l'humain amblyope) [48]. Chez l'amblyope strabique, il
induire un strabisme. existe une asynchronie temporale [49].
La synchronie neuronale peut être étudiée chez
Balance anormale excitation/inhibition l'homme par magnéto-encéphalographie (MEG) et élec-
Les réseaux neuronaux corticaux constituent un système tro-encéphalographie (EEG). MEG et EEG permettent
complexe de neurones interconnectés par des synapses une résolution temporelle à la milliseconde près, afin
envoyant des signaux d'excitation ou d'inhibition. d'étudier l'activité électrique des neurones (celle-ci
Les phénomènes de suppression sont des phéno- engendrant également un champ magnétique). Une
mènes d'inhibition, chez le strabique et/ou l'amblyope, asynchronie (éventuellement mise en évidence par ces
avec une implication de neurones GABAergiques [2, 45]. techniques) serait une des causes du strabisme.
Il existe chez le strabique une compétition temporelle
et spatiale entre l'information en provenance d'un œil
et celle en provenance de l'autre œil. Un interneurone Système visuel oculomoteur
GABAergique peut intervenir pour supprimer l'infor- Une activité neuronale anormale au niveau du sys-
mation en provenance d'un œil, au niveau des cellules tème oculomoteur (neurones effecteurs ou neurones du
monoculaires de la couche IV du cortes visuel primaire, contrôle des mouvements) pourrait enfin être impliquée
avant que l'information ne soit transmise au niveau de dans la genèse des strabismes.
cellules binoculaires de la couche II/III. Nous avons déjà évoqué la proprioception et la pos-
La suppression est bien une conséquence du stra- sibilité d'afférences proprioceptives anormales dans le
bisme ; elle a un rôle de suppression de la diplopie. cortex visuel en provenance des muscles oculomoteurs
Mais nous formulons l'hypothèse qu'elle pourrait être dans la genèse du strabisme.
aussi dans certains cas une cause, empêchant la fusion et Nous formulons l'hypothèse d'une activité anormale
la vision binoculaire. Une activité anormale d'un inter- des neurones de vergence et du contrôle cortical. Ainsi
neurone de la couche IV du cortex visuel, inhibant ou par exemple, le volume des cortical eye fields est anormal
excitant de façon anormale les neurones monoculaires, chez l'adulte strabique (IRM) [50].
empêcherait la vision binoculaire en désynchronisant les Au niveau des systèmes de contrôle, on peut évoquer
informations symétriques en provenance des deux yeux. une activité anormale dans le colliculus supérieur, le
Dans le cas de strabismes tardifs à la sensorialité cervelet et les voies vestibulaires. Par exemple, un mau-
normale, le rétablissement du parallélisme des yeux vais couplage entre les deux colliculi serait impliqué
(optique et/ou chirurgical), en l'absence d'amblyopie, dans la déviation verticale dissociée [51] ; de même, une
permet dans certains cas de retrouver une orthopho- anomalie de l'intégration vestibulaire et cérébelleuse est
rie et une binocularité normale. Dans d'autres cas, un responsable de la skew deviation [52].
angle minime demeure (« microstrabisme »), avec inca- Il existe au niveau du tronc cérébral une commande
pacité de fusionner deux images distantes pourtant de sous-corticale des mouvements des yeux. Cela a été mis
seulement quelques degrés… Notre hypothèse ici est en mis en évidence par électrophysiologie (expérience
que la suppression serait persistante (car initiale ? voir de stimulation/détection), et par études histologiques
l'absence innée de fusion de Worth), d'où l'impossibi- avec visualisation des réseaux neuronaux après injec-
lité de vision binoculaire et de fusion même à cet angle tion de traceurs in situ. Ces structures sont les noyaux
minime… oculomoteurs (III, IV, VI), mais aussi, par exemple, la
formation réticulée paramédiane du pont (FRPP) impli-
Synchronisation anormale de l'activité neuronale quée dans la genèse des saccades horizontales, le noyau
Il existe une synchronisation de l'activité des neurones interstitiel rostral du faisceau longitudinal médian
qui forment un réseau complexe, de la rétine au cortex. impliqué dans celle des saccades verticales, le collicu-
Rappelons la loi de Hebb des assemblées de neurones, lus supérieur, la formation réticulée du mésencéphale
stipulant que « Cells that fire together, wire together », ce (FRM), dans laquelle ont été mis en évidence des neu-
qui signifie que des neurones dont l'activité est syn- rones de vergence [53]. Un excès ou un défaut d'inhibi-
chrone renforcent leurs liens synaptiques [46]. tion ou d'excitation, des neurones de convergence ou
La synchronie et l'asynchronie des assemblées de des neurones de divergence, entrainant une mauvaise
neurones sont un phénomène mis en évidence chez position des yeux, engendrerait un strabisme.
l'amblyope et/ou le strabique. La synchronie neuro- Les vergences sont enfin contrôlées par des aires corti-
nale est diminuée en cas de strabisme (enregistrement cales parietal eye field (PEF, champ oculomoteur pariétal)
électrophysiologique multi-électrode chez le chat stra- et frontal eye field (FEF, champ oculomoteur frontal), dont
bique amblyope) [47]. Chez l'humain, les interactions une activité anormale pourrait également être impliquée
entre cellules de différentes régions du cerveau sont dans les strabismes.
36
Chapitre 5. Origines du strabisme
Éphrine B
Développement anormal des voies visuelles (rôle des
éphrines)
Ép
Éphrine A
hr
- Guidage anormal des axones des cellules ganglionnaires
in
A
e
e
B
in
hr
Ép
- Guidage anormal et rétinotopie anormale
- Connexions cortico-corticales anormales Cellule
binoculaire
de la couche
II/III
Cellule Cellule
monoculaire monoculaire
Développement anormal de l'activité neuronale du gauche droite
Développement anormal de l'activité neuronale du Cortex moteur primaire « frontal eye field »
système oculomoteur
Cerveau
Origines périphériques
Formes rares de strabismes concomitants ou incomitants (<5 %)
- Syndromes orbitaires
37
I. Notions fondamentales
38
Chapitre 5. Origines du strabisme
36. Schmidt KE, Löwel S. Strabismus modifies intrinsic and inter-areal 46. Hebb DO. The organization of behavior. New York : Wiley ; 1949.
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is mediated by inhibitory interactions in the primary visual cortex.
Cerebral Cortex 2006 ; 16 : 1750–8.
39
Chapitre 6
Depuis de nombreuses années, la façon de classer les bismus) [9]. Cette nouvelle classification est appelée à deve-
strabismes par les auteurs est variable [1]. La consul- nir une référence dans le domaine de la strabologie par la
tation des tables des matières des différents ouvrages qualité de ses auteurs et par le poids culturel de l'anglais.
est particulièrement instructive [2,3]. On ne peut que Cette classification a huit grandes têtes de chapitres :
constater que chaque auteur suit un plan (une classifica- aspects moteurs oculaires de la vision, aspects senso-
tion) qui lui est propre. La plupart de ces classifications riels de la vision binoculaire, hétérotropies horizontales,
sont purement descriptives [2–4]. Les classifications plus hétérophories horizontales, hétérotropies cycloverti-
physiopathologiques [5,6] sont beaucoup plus rares. cales et formes spéciales de strabisme, hétérophories
cycloverticales, désordres accommodatifs et nystag-
mus et autres oscillations oculaires. Les hétérotropies
horizontales (les strabismes) sont classées d'abord par
Classer la direction (c'est-à-dire les ésodéviations et les exodé-
viations) suivies d'une subdivision de ces ésodéviations
●●Classification et de ces exodéviations en « concomitantes » et « non
concomitantes ». Cette classification aboutit à plus d'une
Avant de poursuivre plus avant, il est nécessaire de
centaine de rubriques. Cette classification est fortement
revenir sur quelques définitions pour préciser la signi-
descriptive. On pourrait dire qu'elle est « systématique ».
fication de ce mot :
• « La classification : c'est l'action de classifier. Son
●●Limites des classifications
résultat est une nomenclature présentant, dans un ordre
logique, alphabétique ou autre, une liste de catégories Nous voyons bien que ces classifications descriptives
d'objets, de techniques, d'événements, etc., résultant de posent un véritable problème physiopathologique qui
la division de leur ensemble d'après les caractéristiques impose des contorsions à leurs auteurs. Par exemple, où
communes (groupement de choses, de personnes, pour- classer le syndrome du strabisme précoce : dans les ano-
vues de caractères communs). » « La classification n'est malies sensorielles ; dans les ésotropies ; dans les exotro-
possible qu'à condition d'attacher une importance iné- pies ; dans les nystagmus ; dans les déviations verticales ;
gale aux divers caractères » [7]. dans les désordres accommodatifs, etc. ? Ce syndrome
• « Un classement ou système de classement est un est un peu partout et tout choix est arbitraire.
système organisé et hiérarchisé de catégorisation d'ob- De même, on retrouve la fameuse classification des stra-
jets. Les classements portant sur un domaine limité bismes divergents en trois sous-groupes : excès de diver-
sont généralement bien admis par les spécialistes du gence, basique et insuffisance de convergence. Cela aurait
domaine. Les classifications à vocation universelle ne peu de conséquences si cela n'avait des conséquences pra-
peuvent faire abstraction d'un point de vue et sont, de tiques importantes suivant que l'on va insister sur tel aspect
ce fait, l'objet de nombreuses critiques. Elles apportent ou tel autre. L'exemple le plus caricatural, qui a des consé-
cependant un éclairage sur la nature de la connaissance. quences thérapeutiques lourdes, est la division ésotropies/
Les classements sont des outils essentiels pour organiser exotropies. Cette division, qui n'a comme support que
les connaissances et le travail de chacun au sein de l'en- le sens de la déviation (un phénomène accessoire ?) avec
semble. Classer les objets ou les connaissances revient à ses conséquences chirurgicales, occulte les ressemblances
les situer les un(e)s par rapport aux autres » [8]. importantes qu'il y a entre ces deux types de strabisme avec
De cette lecture, nous pouvons retenir que l'action de une prise en charge thérapeutique médicale qui devrait se
classer est toujours une action de hiérarchiser et qu'elle ressembler et non s'opposer. Il y a une grande unité physio-
est toujours un point de vue (une représentation per- pathologique de ces deux types de strabisme.
sonnelle ou collective avec une forte charge culturelle).
Cependant, un des grands avantages des classifications ●●Synthèse
c'est qu'elles permettent le dialogue entre les thérapeutes. Dans ce chapitre, nous allons essayer de suivre une autre
voie, celle qui a été ouverte par Quéré [6]. Nous allons
●●Classification CEMAS classer les strabismes suivant leur physiopathologie en
Une nouvelle classification des mouvements oculaires essayant d'ordonner les troubles oculomoteurs en fonction
et du strabisme a été proposée en 2001, la classification de leurs causes. Nous pouvons dire que nous utilisons
CEMAS (Classification of eye movement abnormalities and stra- comme méthode une « classification phylogénétique ».
Strabologie 41
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I. Notions fondamentales
Toutefois, dans le strabisme, les facteurs causaux sont mul- du regard pour laquelle la vision binoculaire est conser-
tiples et intriqués, rendant vaine une approche purement vée, même passagèrement. Cette distinction est d'un
hiérarchique (en arborescence). Cependant, cette approche intérêt tout à fait capital pour le pronostic ». Il n'y a rien
physiopathologique permet également de mettre en place à ajouter à cette phrase sauf, peut-être, le mot thérapeu-
une stratégie thérapeutique cohérente et efficace pour l'en- tique après le mot pronostic.
semble des troubles oculomoteurs (figure 6.1). C'est une avancée essentielle de la strabologie contem-
poraine (depuis 1970 environ) que d'avoir montré que les
patients présentant des troubles oculomoteurs précoces
Classer par la fonction et qui n'avaient pas eu d'expérience binoculaire normale
pendant leurs premiers mois de vie ne pouvaient plus, et
binoculaire ce de façon définitive, créer un lien binoculaire normal.
Cette avancée conceptuelle, pronostique et thérapeutique,
C'est l'élément fondamental de la classification. Toute clas- divise les troubles oculomoteurs en deux grands groupes.
sification ne peut s'ordonner qu'autour de ce paramètre.
●●Binocularité normale
●●Historique ou potentiellement normale
La première distinction est fort ancienne, puisqu'on la Le thérapeute doit permettre une utilisation maximale et
doit à Émile Javal [10] : « Tous les strabismes peuvent dans les meilleures conditions de cette binocularité nor-
être classés en deux grandes catégories, suivant qu'il male [11] dont l'expression majeure est une stéréoscopie
existe ou qu'il n'existe pas chez le malade une position fine aux points aléatoires (une stéréoscopie inférieure à
42
Chapitre 6. Classer les strabismes ?
Vergence
Classer par la fonction tonique
monoculaire (stimuli divers)
43
I. Notions fondamentales
44
Chapitre 6. Classer les strabismes ?
Références
Conclusion
1. Péchereau A. Classification des Strabismes. Nantes : Diplôme
Universitaire de Strabologie ; 1998-2016.
2. Noorden von GK, Campos EC. Binocular vision and ocular motility.
6e ed St. Louis : Mosby ; 2002.
Classer les troubles oculomoteurs est une vraie 3. Rosenbaum AL, Santiago AP. Clinical strabismus management.
gageure. Les facteurs causaux sont intriqués. Les Philadelphia : W.B. Saunders Company ; 1999.
symptômes ne sont que des conséquences. Chaque 4. Hugonnier R. Strabismes. Paris : Masson ; 1959.
patient est la combinaison unique d'une atteinte des 5. Péchereau A. Vers une nouvelle classification des strabismes. In :
Espinasse-Berrod MA, editor. Strabologie : approches diagnostique et
différents systèmes que nous venons de voir. Pour
thérapeutique. Paris : Elsevier ; 2004.
chaque ensemble, le curseur est poussé plus ou moins 6. Quéré MA. Physiopathologie clinique de l'équilibre oculomoteur.
loin du normal à l'extrêmement pathologique (c'est un Paris : Masson ; 1983.
véritable kaléidoscope de situations cliniques). Dans 7. Hachette Dictionnaire Multimédia. 2001.
cet ensemble, le strabisme précoce représente le dérè- 8. Classification. Wikipédia, [Link] ;
2017.
glement le plus radical. Cela permet de comprendre 9. A classification of eye movement abnormalities and strabismus (CEMAS).
que l'aphorisme : « il n'y a pas de strabisme, il n'y a que Report of a National Eye Institute Sponsored Workshop 2001 ; 56.
des strabiques » est en partie vraie et en partie faux. En 10. Javal E. Manuel du strabisme. Paris : Masson-CERES ; 1896.
partie vraie car chaque strabique est bien unique ; en 11. Péchereau A. Correspondance rétinienne normale et anormale. In :
Péchereau A, Denis D, Speeg-Schatz C, editors. Strabisme. Rapport à la
partie faux car tous les strabiques présentent le même
Société Française d'Ophtalmologie. Paris : Elsevier Masson ; 2013.
ensemble de symptômes qui définit une maladie appe- 12. Brodsky MC. An expanded view of infantile esotropia : bottoms up.
lée le strabisme. Arch Ophthalmol 2012 ; 130(9) : 1199–202.
Cela explique qu'une classification hiérarchique 13. Bui Quoc E, Milleret C. Origins of strabismus and loss of binocular
aboutit rapidement à des impasses car les chevauche- vision. Front Integr Neurosci 2014 ; 8 : 71.
14. Tychsen L. Infantile esotropia : current neurophysiologic concepts. In :
ments sont trop nombreux. Toutefois, elle garde une Rosenbaum AL, Santiago AP, editors. Clinical strabismus management.
qualité, c'est de pouvoir discuter entre les différents Philadelphia : W.B. Saunders Company ; 1999. p. 117–38.
thérapeutes (mais dans ce cas, parlent-ils de la même 15. Wong AM, Lueder GT, Burkhalter A, et al. Anomalous retinal corres-
chose ?). pondence : neuroanatomic mechanism in strabismic monkeys and clini-
cal findings in strabismic children. J AAPOS 2000 ; 4(3) : 168–74.
Devant tout patient, le thérapeute devra remon-
16. Lebranchu P. Les vergences de Maddox. In : Péchereau A, Denis D,
ter le fil d'Ariane des dérèglements présentés par le Speeg-Schatz C, editors. Strabisme. Rapport à la Société Française
patient et préciser le type de l'atteinte. À partir de d'Ophtalmologie. Paris : Elsevier Masson ; 2013.
cette analyse, une thérapeutique adaptée et spécifique 17. Brodsky MC, Donahue SP. Primary oblique muscle overaction : the
(voir figure 6.1) à chacun des facteurs causaux de brain throws a wild pitch. Arch Ophthalmol 2001 ; 119(9) : 1307–14.
18. Jean Racine. Athalie. II 1691 ; 5.
ces dérèglements devra être mise en place, l'objectif 19. Alpern M. Accommodation. In : Davson H, editor. The eye. Vol. 3 :
principal du traitement médical étant de restaurer le Muscular mechanisms. New York : Academic Press ; 1962. p. 216.
calme oculomoteur de cet ensemble perturbé de façon 20. Horwood AM, Riddell PM. Evidence that convergence rather than
radicale. accommodation controls intermittent distance exotropia. Acta
Ophthalmol 2012 ; 90(2) : e109–17.
Les encadrés 6.1 et 6.2 reviennent sur les liens entre
21. Horwood AM, Toor SS, Riddell PM. Change in convergence and
classification et thérapeutique ainsi que sur les objectifs accommodation after two weeks of eye exercises in typical young
du traitement médical. adults. J AAPOS 2014 ; 18(2) : 162–8.
45
I. Notions fondamentales
Encadré 6.2
De la classification à la thérapeutique
Classer par la fonction binoculaire l'accommodation. Elles cherchent à calmer l'ensemble des
Binocularité normale ou potentiellement normale vergences et à anticiper les désordres qui sont susceptibles
d'apparaître avec la disparition progressive de l'accom-
Le réalignement des axes visuels par des moyens médi- modation. Elles ont un préalable, le port permanent de la
caux et/ou chirurgicaux est l'objectif de la thérapeutique. réfraction emmétropisante ou correction optique totale.
Binocularité anormale Elles sont de deux types :
Les moyens à notre disposition aujourd'hui sont inefficaces – les surcorrections unilatérales ou alternantes, qui créent
pour la guérir. Cette binocularité anormale doit être respec- une véritable bifocalisation de l'espace. Quand la balance
tée. Une déneutralisation active peut entraîner une diplopie spatiale existe, une situation de non-accommodation est
fort invalidante pour le sujet : « primum non nocere » (forme créée. Elles sont utilisées chez l'enfant jeune ;
latine du principe de précaution). – les verres progressifs ou bifocaux, qui ont le même objectif
que les précédentes. En fonction de l'âge, ils sont utilisés à
Classer par la fonction monoculaire la place ou en relais des précédents.
Si l'âge le permet, la guérison de l'amblyopie est l'objectif La vergence accommodative est la seule vergence qui per-
prioritaire de toute prise en charge. La recherche et le main- met aux thérapeutes d'avoir à leur disposition une thérapeu-
tien de l'isoacuité sont un impératif. tique qui a démontré son efficacité et son innocuité. Sa prise
On peut en rapprocher l'obtention de la meilleure en charge est donc essentielle.
acuité visuelle possible pour les deux yeux par le port Vergence fusionnelle
permanent de la correction de tout défaut amétropique
La question de son accessibilité au traitement est toujours
de chaque œil.
ouverte. L'observation clinique montre que les effets de sa
Classer par la fonction de vergence stimulation ne sont pas pérennes dans le temps et que les
Vergence tonique effets délétères de la sursollicitation sont parfaitement docu-
mentés. On doit la réserver uniquement aux patients présen-
• L'action par les autres vergences. La normalisation, tant une CRN prouvée, une petite déviation (≤ 10 Δ) ou des
c'est-à-dire le calme, des autres vergences est l'objectif troubles fonctionnels. Du fait des risques de diplopie, toute
à rechercher par le thérapeute. déneutralisation devra être évitée.
• Le temps. Du fait de l'affaiblissement inexorable de la vergence
tonique, toute stimulation de la compensation devra être évi- Classer par le type de l'équilibre
tée. Le calme devra être recherché pour éviter que l'équilibre Équilibre conjugué
construit par la compensation ne disparaisse avec le temps. • Les nystagmus. L'existence d'une position de calme excen-
Vergence proximale trée (syndrome de Kestenbaum-Anderson) justifie une
Elle est inaccessible à toute thérapeutique. solution chirurgicale si l'excentrement est significatif.
• Le torticolis en position de repos. En dehors d'un défaut de
Vergence accommodative correction, il signe le déplacement de la position primaire
Elle est accessible au traitement. Deux stratégies opposées du patient. Dès que ce déplacement devient significatif,
peuvent être proposées. une solution chirurgicale devra être proposée.
• Stratégies de renforcement. Elles auraient comme objectif de Équilibre réciproque
renforcer l'accommodation. Horwood [21] a bien montré
que ces stratégies n'étaient pas plus efficaces qu'un placebo. L'atteinte de l'équilibre réciproque signe une atteinte ver-
Les conséquences de cette sursollicitation de l'accommoda- gentielle dont nous avons déjà vu les traitements.
tion peuvent être également observées en clinique : Classer par le niveau de l'atteinte
– dans les hypermétropes maladie (H ≥ + 3,5 D). L'observation
des patients montre que la sursollicitation permanente de Atteintes supranucléaires
l'accommodation entraîne des dérèglements oculomoteurs L'atteinte des réseaux neuronaux impliqués n'a pas de théra-
chroniques : asthénopie, conjonctivite, etc. et un inconfort peutique spécifique. Un nouvel équilibre plus ou moins satisfai-
permanent, la cénestopathie, c'est-à-dire le fait de sentir sant peut être construit. Le facteur causal n'étant pas traité, celui-ci
ses yeux. Ces symptômes peuvent ne pas disparaître avec peut à tout moment et pour de multiples raisons se décompen-
le port d'une correction adéquate si celle-ci est prescrite de ser. Le thérapeute doit en informer le patient et sa famille.
façon trop tardive ;
Atteintes du 3e neurone et au-delà
– dans l'hypermétropie forte (H ≥ + 5 D). Ces patients
peuvent présenter une amblyopie bilatérale discrète et une La situation est en général plus simple. Le thérapeute
viscosité des vergences [6]. peut s'appuyer sur un système supranucléaire le plus souvent
• Stratégies de non-usu. Elles sont d'un usage beaucoup normal. Les moyens chirurgicaux à notre disposition ne per-
plus courant. Leur efficacité n'est plus à démontrer. Elles mettent que de déplacer la nouvelle zone d'équilibre (induite
ont pour objet d'obtenir l'usage le plus faible possible de par la pathologie) vers la position primaire au prix de la créa-
tion d'une impotence plus ou moins importante.
Points forts
Chaque strabique est la somme unique de dérègle-
ments d'intensité variable. Le sens et l'importance de la
déviation, son caractère permanent ou variable, l'exis-
tence ou non d'une verticalité (même si elle en est la
cause), etc. ne sont que des phénomènes contingents
(mais importants et essentiels car c'est la raison pour
laquelle le patient souhaite être pris en charge) reflétant
l'importance des dérèglements causaux sous-jacents.
46
Chapitre 7
Bilan sensoriel
C. Creux, M. de Bideran
Il existe deux grandes familles de strabismes : à sensoria • « Y a-t-il eu un traitement d'amblyopie (prescription
lité normale ou anormale. Un des buts majeurs de notre d'une occlusion ou d'une pénalisation optique) ? »
bilan sensoriel sera d'évaluer les capacités de vision • « Y a-t-il eu mise en en place d'une prise en charge
binoculaire après avoir étudié la fonction monoculaire. orthoptique : secteurs, rééducation ? »
Strabologie 49
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II. Examen
50
Chapitre 7. Bilan sensoriel
tenus verticalement. Résultats : avec un œil caché, le Les faux positifs sont fréquents si les conditions d'uti
patient pointe à côté. Les deux yeux ouverts, le pointage lisation ne sont pas respectées (surtout pour le Lang II).
est nettement amélioré, ce qui témoigne d'une coopéra Une simple perception d'image de suffit pas pour affir
tion binoculaire. mer une vision binoculaire normale.
Une perception floue peut exister dans certaines
●●Tests de Lang I et II microtropies.
Ce sont les tests les plus utiles chez les enfants de 6 mois
à 3 ans (figures 7.1 et 7.2). Ces tests combinent une pré
●●Test Titmus et test Wirt
sentation panographique de points aléatoires, vus sans (test de la mouche)
lunettes. Le test est présenté à 40 cm avec port de lunettes pola
Le test est placé à 40 cm du visage du patient, bien en risées. Ce test est très utilisé car facile et accessible aux
face. Le patient ne doit pas bouger la tête et le praticien enfants.
ne doit pas bouger le test. Il est réalisable à tout âge. Il est Dans le test Wirt, la mouche a une stéréoscopie gros
possible de faire ce test aux bébés ; le praticien observe sière de 1000 secondes d'arc.
alors les mouvements oculaires du bébé. Les enfants Dans le test Titmus, sur trois lignes, A, B et C, sont
les plus jeunes (avant 2 à 3 ans) pointent le doigt sur représentées des séries d'animaux (un seul par ligne peut
les images en relief ou essaient de les attraper entre le être perçu en relief : acuité allant de 400 à 100 secondes
pouce et l'index. Mais le geste ne certifie pas la présence d'arc), puis est présentée une série de 9 losanges avec
d'une vision stérésocopique. Si la vision stéréoscopique 4 pions chacun (1 pion sur chaque losange est perçu en
est absente, le regard de l'enfant n'accroche sur rien et il relief : acuité stéréoscopique allant de 800 à 40 s d'arc)
se désintéresse rapidement du test. (figure 7.3).
Les tests de Lang sont des tests de dépistage très utiles Il existe beaucoup de faux positifs pour ce test : une
mais ne recherchent pas de stéréoscopie fine. microtropie peut percevoir jusqu'à 80 secondes d'arc, et
en monoculaire jusqu'à 120 secondes d'arc. Ce test peu
dissociant est intéressant pour tester une acuité stéréo
scopique moyenne.
●●Test du TNO
Il s'agit d'un test duochrome rouge/vert qui ne peut
pas être perçu en monoculaire. Le verre rouge est mis
par convention devant l'œil droit. Le test comprend six
planches avec des formes géométriques apparaissant en
relief grâce au port de lunettes rouge-vert (figure 7.4).
Le test est présenté à 40 cm. Ce test permet de chiffrer la
stéréoscopie de 480 à 15 secondes d'arc. Un patient ayant
une microtropie a rarement une acuité stéréoscopique
supérieure à 100 secondes d'arc.
Le TNO est ainsi le test le plus fiable pour tester la
stéréoscopie optimale, mais il reste très dissociant en
cas de phorie-tropie, et il est important de se méfier des
◗ Fig. 7.1. Test de Lang I. cas non dépistés de dyschromatopsies. Il reste le test de
Un chat (1200 s d'arc), une étoile (600 s d'arc) et une voiture référence pour les aptitudes professionnelles.
(550 s d'arc).
51
II. Examen
●●Test au synoptophore
Ce sont les tests du 3e degré placés à l'angle subjectif,
mais l'acuité stéréoscopique n'est pas chiffrée. Ces tests
permettent juste de noter une certaine stéréoscopie posi
tive ou négative en vision de loin.
b
●●Test de Randot
Le test est composé d'un livret avec trois séries de tests à
utiliser en vision de près :
◗ Fig. 7.6. Test du prisme de 4 dioptries de Jampolsky.
• tests géométriques : de 500 à 250 secondes d'arc ; a. CRN (l'œil droit fait un mouvement d'abduction, puis de refixa-
• trois séries d'animaux : de 400 à 100 secondes d'arc ; tion en adduction). b. CRA (l'œil droit ne fait que le mouvement
• dix séries de cercles : de 400 à 20 secondes d'arc. d'abduction sans refixation).
52
Chapitre 7. Bilan sensoriel
53
II. Examen
54
Chapitre 7. Bilan sensoriel
• En cas de correspondance rétinienne normale, le sujet • le nombre de lignes vues les deux yeux ouverts ;
voit une croix. Le trait vertical vu par l'œil droit et le trait • le nombre de lumières vues ;
horizontal vu par l'œil gauche sont projetés au même • la position des lignes ;
endroit par les deux fovéas: leurs centres, points réels • la présence d'une interruption d'une ligne.
de fixation par la fovéa, se superposent. Les deux fovéas Le patient peut décrire quatre réponses (figure 7.12) :
ont donc la même localisation et la correspondance réti • les deux rayons lumineux se croisent sur la lumière et
nienne est normale. forment un X ou une croix selon le matériel ; le test est
• S'il y a neutralisation, le sujet ne voit qu'un seul dit positif :
trait. – test positif normal : si les yeux sont droits, la corres
• En cas de correspondance rétinienne anormale, le pondance rétinienne est normale ;
sujet perçoit les deux images, mais leurs traits ne se – test positif anormal : si les yeux sont déviés, la corres
superposent pas. Les deux fovéas ont perdu leur rela pondance rétinienne est anormale.
tion de correspondance normale, et ne localisent plus • le patient ne voit qu'un rayon lumineux, par exemple
au même endroit ; la correspondance rétinienne est celui de l'œil droit : il y a alors neutralisation de l'œil
anormale. gauche. Le test est dit négatif. La neutralisation peut être
Mais ce test est peu fiable ; il peut méconnaître un alternante ;
petit angle d'anomalie, et une croix peut être décrite • Le patient voit deux rayons mais l'un des deux
en cas de fixation excentrique. Ce test n'est plus guère est interrompu de part et d'autre de la lumière. Le
utilisé. test est dit incomplet central. En cas de strabisme,
il s'agit d'un scotome central avec CRA. En cas
d'orthotropie, il s'agit d'un scotome central avec CRN
Verres striés de Bagolini (anisométropie) ;
Il peut s'agir soit d'un face à main, composée de deux • le patient voit deux lumières et deux rayons distincts.
verres finement striés dans le sens oblique, soit de deux Il s'agit d'un strabisme récent avec CRN.
verres à placer sur une monture d'essai (stries verticales
devant l'œil droit et striées horizontales devant l'œil Test au verre rouge
gauche) (figure 7.11). C'est un test simple. Le patient tient le verre rouge, par
Le point lumineux fixé de loin ou de près est alors convention devant son œil droit, et regarde une lumière
transformé en une raie lumineuse perpendiculaire aux blanche.
stries du verre. Rappel : la diplopie est conforme à la règle si : « Quand
Plusieurs questions sont à poser : les axes se croisent (E), les images se décroisent (DH,
55
II. Examen
Test de Worth
Ce test à 4 lumières est le plus connu (figure 7.15). Les
symboles sur le boîtier peuvent être soit 2 triangles,
1 rond et 1 croix, soit 2 croix et 2 triangles. Dans tous les
cas, il existe 2 symboles verts, 1 symbole blanc et 1 sym
bole rouge. Les filtres rouge et vert de l'appareil doivent
être rigoureusement complémentaires et de même
CRN ? valeur que ceux des lunettes rouge-vert du Lancaster.
L'examen est fondé sur la fusion étudiée par le rond
blanc, vu par les deux yeux, et sur la dissociation, provo
CRA quée par le fait que le rouge n'est vu que par l'œil droit,
Diplopie croisée et le vert par l'œil gauche.
L'examen se fait en position primaire, à 5 mètres, mais
CRA peut également se faire en position de lecture à 30 cm,
Diplopie homonyme avec des lunettes rouge-vert, avec ou sans le prisme
pour corriger la déviation.
◗ Fig. 7.12. Résultats (à l'AO) des tests aux verres striés de Bagolini.
Diplopie
homonyme Neutralisation
à 0˚ OD
à 0˚
Diplopie
homonyme Neutralisation
E 20 OD RV
E 20
Diplopie
croisée
E 40 (AO)
E 40 (AO)
Diplopie
Diplopie croisée
croisée E 45
E 50
◗ Fig. 7.14. Test du verre ◗ Fig. 7.15. Test de Worth.
◗ Fig. 7.13. Test du verre rouge rouge en CRA, angle objectif
en CRN, angle objectif ET40. ET40.
56
Chapitre 7. Bilan sensoriel
Plusieurs réponses sont possibles : Il est composé de deux bras articulés aux extrémités
• si le sujet voit 2 lumières rouges, il neutralise de l'œil desquels sont placés des test ou des mires dont l'image
gauche ; est renvoyée face au sujet par un miroir placé à 45°.
• si le sujet voit 3 lumières vertes, il neutralise de l'œil Il existe trois types de mires :
droit ; • 1er degré ou perception simultanée : deux dessins
• si le sujet voit tantôt 2 lumières rouges, tan différents qui doivent se superposer l'un à l'autre
tôt 3 lumières vertes : il existe une neutralisation (figure 7.17) ;
alternée ; • 2e degré ou test de fusion : deux dessins identiques
• si le sujet voit 4 lumières, il existe une vision binocu qui diffèrent par un détail (figure 7.18) ;
laire normale si la lumière blanche apparaît rouge-vert. • 3e degré ou test de vision stéréoscopique : deux des
Si une déviation est notée à l'écran, il s'agit d'une CRA sins légèrement décalés qui donnent une impression de
harmonieuse ; relief (figure 7.19).
• si le sujet strabique avec diplopie voit 5 lumières, Le patient est assis, son menton sur la mentonnière
2 rouges et 3 vertes, il est en CRN ou en CRA dyshar du synoptophore. L'orthoptiste doit pouvoir observer
monieuse, si un prisme correspondant à l'AO ne ramène les reflets cornéens et les mouvements de restitution et
pas l'image à 4 lumières. de reprise de fixation et doit régler l'écart interpupillaire
C'est un test d'interprétation facile et à la portée de tous. en fonction du patient.
Mais il n'est pas réalisable en cas de déviation à grand angle, • 1er degré : (test type lion et cage, ou soldat et guérite)
l'écart des images étant tel que la diplopie n'est pas perçue,
sans qu'il y ait pour autant neutralisation réelle d'une des
deux images. C'est un test très dissociant. Et ce test induit
des erreurs d'interprétations ; il ne doit pas être utilisé seul
(beaucoup de faux positifs et de faux négatifs). Enfin, les
daltoniens, ou dyschromatiques d'axe vert-rouge, ne dis
tingueront pas le rouge du vert, mais le nombre d'images
perçues donnera cependant une indication valable.
Synoptophore
Le synoptophore est l'appareil le plus complet, mais il
recrée des conditions totalement artificielles de la vision
(figure 7.16). Il est ainsi de moins en moins utilisé.
57
II. Examen
– L'orthoptiste, par la méthode de l'écran unilaté Sa faisabilité demande une bonne coopération du
ral et de l'écran alterné, mesure l'angle objectif de la patient. Le champ ne peut pas être effectué chez des
déviation = AO (disparition de tout mouvement de patients trop jeunes. De manière subjective, l'examen va
refixation). délimiter la zone de fusion.
– Mesure de l'angle subjectif : l'orthoptiste déplace les Si le sujet peut fusionner sans l'aide de prismes dans
bras du synoptophore jusqu'à ce que le soldat soit dans une certaine direction, le champ de fusion doit être réalisé
la guérite = AS. d'abord sans prismes (il faut ensuite le refaire, en ortho
– Si AO = AS, il y a peut être une CRN. phorie sensorielle). La comparaison des schémas ainsi
– Si AO ≠ AS, il y a une CRA. réalisés explicite mieux que tout autre procédé la récupé
• 2e degré : il y a fusion quand le patient perçoit une ration obtenue. De même, ces premiers schémas permet
seule image avec chaque détail perçu par chaque œil tront par la suite de surveiller l'évolution de la paralysie.
(un palmier et un garçon pour l'œil droit, un palmier et
une fille pour l'œil gauche). Le patient décrit un palmier
central, un garçon et une fille.
– Il est possible de mesurer l'amplitude de fusion en Conclusion
convergence et en divergence.
– La rupture de fusion peut être décrite : soit neutrali Le bilan orthoptique sensoriel est une des étapes obliga
sation, soit diplopie (dont on peut décrire le sens). toires dans l'examen du patient strabique. Il est impor
• 3e degré : le patient décrit une impression de relief tant de bien retenir l'intérêt des tests objectifs en âge
(vision stéréoscopique positive) préverbal.
L'écoute des parents et un interrogatoire bien mené
donnent les premiers éléments diagnostiques. Et le thé
rapeute doit, dès l'appel du patient dans sa salle d'at
Amplitudes de fusion tente, bien regarder ce dernier : la position de torticolis
peut parfois donner le diagnostic.
Classiquement, les amplitudes de fusion sont mesurées
grâce aux règles de prismes de Berens.
Le patient fixe un point lumineux en vision de loin Points forts
(5 mètres), et une mire accommodative en vision de près • Il est important de connaître les limites du bilan
(40 cm). sensoriel.
La règle de prisme est utilisée base nasale pour la • Déterminer la correspondance rétinienne est
divergence, base temporale pour la convergence. Le très difficile. Seule une vision stéréoscopique de
patient indique quand il perçoit une diplopie (point de 40 secondes laisse supposer une vision binoculaire
rupture de la fusion). parfaite et donc une correspondance rétinienne
Mais le patient peut également rompre sa fusion normale.
par une neutralisation ; l'amplitude de fusion sera • Le test TNO est donc le plus fiable dans ce
alors évaluée grâce aux verres striés de Bagolini. Le but, mais il est dissociant et nécessite une bonne
patient indiquera lorsqu'il perdra une des deux stries coopération.
lumineuses. • Le synoptophore place le sujet dans des condi-
tions artificielles entre vision de loin et vision de
près. Il est de moins en moins utilisé en pratique
58
Chapitre 8
Bilan moteur
L. Gauthier, M.-A. Espinasse-Berrod
Éléments de fusion
Normalement, les yeux sont alignés sur l'objet fixé et
les images rétiniennes se forment sur les fovéas. Cet
alignement est appelé orthoposition (figure 8.1). La Il existe trois types de mouvements de vergence :
stimulation bifovéale par la cible fixée va permettre deux dans le plan horizontal, convergence et diver
une intégration corticale aboutissant à une vision gence, pour suivre les objets se déplaçant en profon
binoculaire de la cible avec stéréoscopie ou perception deur, et une vergence verticale qui garde les yeux
de la profondeur. alignés verticalement.
La fusion binoculaire corticale contrôle l'alignement
oculaire pour maintenir les deux yeux sur la cible ●●Convergence
visuelle grâce à un mécanisme par feedback appelé La convergence se caractérise par un mouvement des
fusion motrice. De minimes tendances des yeux à s'écar deux yeux vers la ligne médiane pour suivre un objet
ter de l'orthoposition sont ainsi contrôlées par la fusion se rapprochant de près (figure 8.2). La convergence
motrice. La fusion motrice permet aussi aux yeux de res est le mouvement de vergence le plus puissant avec
ter alignés lors du passage de la vision de loin à la vision une amplitude de fusion de 25 à 35 dioptries prisma
de près et vice versa. Ces mouvements correcteurs per tiques (DP) qui peut être améliorée par des exercices
mettant le maintien de la fusion et l'alignement des yeux en convergence. Il existe au moins cinq mécanismes de
sont appelés mouvements de vergence. La puissance de convergence : tonique, fusionnelle, accommodative,
ces mouvements correspond aux amplitudes des ver volontaire et proximale. Ces différents mécanismes
gences qui peuvent être mesurées avec des prismes. agissent en parallèle quand un objet se rapproche du
Les mouvements de vergence sont disjoints puisque les loin vers le près.
yeux se déplacent dans des directions opposées.
Strabologie 59
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II. Examen
Convergence tonique
La convergence tonique est liée à la fonction muscu
laire de base. Elle disparaît sous anesthésie générale
curarisée.
Convergence proximale
Cette convergence est provoquée par la conscience de
proximité d'un objet de près ou lorsqu'on regarde dans
un microscope, par exemple.
◗ Fig. 8.4. Vergence verticale pour compenser une phorie
verticale ou une déviation induite par un prisme.
Convergence volontaire
Il s'agit de la convergence qui est volontairement déclen
chée et dont peuvent se servir les comédiens.
60
Chapitre 8. Bilan moteur
strabiques
●●Distinction entre phorie,
tropie et phorie-tropie
Une phorie est une déviation latente où les yeux ont
« tendance » à ne pas être droits mais sont néanmoins
alignés grâce à la fusion motrice.
L'absence de toute déviation latente et patente est
appelée orthophorie, mais cette condition est très rare.
La majorité de la population normale a une petite F F
phorie bien compensée par la fusion motrice. OGF
À l'inverse, le terme de tropie signifie qu'un strabisme
est manifeste et les yeux non alignés, avec une seule
fovéa alignée avec l'objet fixé : quand un œil fixe un
objet, l'autre œil dévie, entraînant l'image sur la rétine
périphérique. Et en raison des lois de Hering, si l'œil
dévié prend la fixation, alors l'autre œil dévie.
Une phorie-tropie se caractérise par une tropie
intermittente.
●●Sens et notations des déviations strabiques ◗ Fig. 8.5. Ésotropie alternante avec projection de l'image en
nasal de la fovéa sur l'œil dévié.
Les différentes déviations, par opposition à l'orthopho ODF : œil droit fixateur ; OGF : œil gauche fixateur.
rie (O), sont décrites par des préfixes précisant le sens
de la déviation. Ainsi, une « éso » déviation décrit une
déviation « en dedans », une « exo » déviation décrit une Un strabisme peut être horizontal, vertical, torsionnel
déviation « en dehors » et une « hyper ». déviation décrit ou combiner ces différents éléments.
une déviation « vers le haut ». Une ésotropie correspond L'adjonction d'un signe prime (′) indique qu'il s'agit
à un strabisme convergent avec projection de l'image d'une déviation de près.
dans l'œil dévié en nasal de la fovéa (figure 8.5). Une
exotropie correspond à un strabisme divergent avec une
projection de l'image dans l'œil dévié en temporal de la
fovéa. Une hypertropie correspond à un œil trop haut
Principes des prismes
par rapport à l'autre. L'hypertropie d'un œil se trans
Les prismes sont très utilisés pour le diagnostic et le trai
forme en une hypotropie de l'autre œil au changement
tement des strabismes puisqu'ils permettent l'évalua
d'œil fixateur. Mais, par convention, on parle d'hyper
tion et la mesure des déviations strabiques ainsi que le
tropie plus que d'hypotropie, sauf si l'hypotropie est
traitement prismatique par annulation d'une diplopie.
causée par un problème restrictif ou paralytique et qu'il
n'existe aucun changement d'œil fixateur. ●●Théorie
Les hétérophories (ou phories) sont appelées éso
phorie (E), exophorie (X) ou hyperphorie (H). La Un prisme dévie la lumière vers sa base et l'image
convergence contrôle les exophories, la divergence vers son arête. La puissance d'un prisme s'exprime
contrôle les ésophories et la vergence verticale les en dioptrie prismatique (DP). Un prisme de 1 DP
hyperphories. dévie la lumière de 1 cm à la distance de 1 mètre,
Les hétérotropies (ou tropies) sont appelées ésotropie soit un déplacement d'environ 0,5°. Une ésotropie de
(ET), exotropie (XT) ou hypertropie (HT). La deuxième 20 DP signifie que les yeux tournent approximative
lettre qui indique le caractère manifeste du strabisme ment de 10°. Quand un prisme est placé devant un
peut être mise en majuscule comme ci-dessus (ET), en œil, il déplace l'image hors de la fovéa, provoquant
indice (Et) ou en exposant (Et) [1]. un saut d'image. L'image rétinienne dévie vers la
Les phories-tropies sont appelées ésophorie-tropie base du prisme, mais l'image perçue se déplace en
(EET), exophorie-tropie (XXT) ou hyperphorie-tropie direction de l'arête du prisme, car les images réti
(HHT). niennes sont inversées. Pour refixer l'image décalée,
L'excyclotropie (extorsion) est la rotation temporale l'œil bouge dans la direction de l'arête du prisme
d'un repère oculaire situé à 12 heures et l'incyclotropie pour aligner la fovéa avec la nouvelle localisation de
(intorsion), la rotation nasale de ce point. l'image (figure 8.6).
61
II. Examen
F F F F F
F F
a b c b
◗ Fig. 8.6. Effet d'un prisme devant un œil.
a. Le patient fixe la cible. b. Le prisme dévie l'image vers sa base.
Le patient a l'impression que l'image se déplace vers l'arête du
prisme. c. Le patient déplace son œil vers l'arête du prisme pour
placer l'image sur sa fovéa.
62
Chapitre 8. Bilan moteur
Tableau 8.1
Amplitudes des vergences fusionnelles
De loin De près
Convergence 20 à 25 D 30 à 35 D a
Divergence 6à8D 8 à 10 D
Vergence verticale 2à3D à3D
Reflets cornéens
●●Test de Hirschberg c
Le test de Hirschberg est utilisé soit pour évaluer un
angle minimal, soit pour évaluer l'angle lorsque l'exa
men de l'écran est difficile ou impossible par difficulté
de fixation (jeune âge de l'enfant ou amblyopie profonde
par exemple).
Il permet d'apprécier l'alignement oculaire grâce à la
d
localisation du reflet cornéen de la lumière par rapport
à la pupille. Ce que nous percevons comme un reflet de ◗ Fig. 8.8. Test de Hirschberg.
lumière est en fait la première image de Purkinje qui est a. Reflets symétriques. b. Ésotropie de l'œil droit. c. Exotropie de
l'œil droit. d. Hypertropie de l'œil droit.
une image virtuelle localisée juste derrière la pupille.
Le test de Hirschberg doit être pratiqué en tenant une
source lumineuse en face des yeux du patient et en diri
geant la lumière vers les yeux. Le patient doit regarder
En cas de strabisme, le clinicien peut estimer la
la lumière et la localisation du reflet de lumière est
valeur de la déviation par la quantité de déplacement
observée sur chaque œil. L'examinateur doit être situé
du reflet. Un déplacement au bord temporal de la
derrière la source lumineuse. C'est pourquoi le test
pupille signe une ésotropie d'environ 30 Δ (pour une
ne peut être pratiqué que de près. On peut placer une
pupille de 4 mm), un déplacement à la partie moyenne
cible accommodative près de la lumière pour solliciter
de l'iris un angle de 50 Δ et un déplacement au limbe
la fixation.
un angle de 70 Δ. On peut aussi estimer la déviation en
En cas d'orthotropie (ou orthophorie), les reflets
multipliant le décalage du reflet en millimètres par 15.
sont centrés ou légèrement décentrés en nasal
Ainsi, un déplacement nasal de 2 mm du reflet équi
(surtout chez le jeune enfant) mais de façon symé
vaut à une exotropie de 30 Δ.
trique. Le léger décentrement nasal du reflet est lié à
l'angle κ (kappa) physiologique. Une position asymé
trique du reflet signe une tropie ou un angle kappa
●●Test de Krimsky
asymétrique. Un angle kappa asymétrique sera dif
férencié d'une tropie par l'écran. L'écran unilatéral Ce test est une modification du test de Hirschberg
provoque un mouvement de l'œil non caché en cas de pour une meilleure quantification de la déviation
strabisme et pas de mouvement en cas d'angle kappa grâce à un prisme. La barre de prisme de Berens est
anormal. Un déplacement temporal du reflet fait placée devant l'œil fixateur qui doit suivre le déplace
soupçonner une ésotropie, un déplacement nasal une ment du point lumineux et ainsi redresser l'œil dévié,
exotropie, un déplacement inférieur une hypertropie jusqu'à obtenir une symétrie des reflets cornéens sur
(figure 8.8). les deux yeux. La valeur de la déviation correspond
63
II. Examen
angle angle
kappa + kappa –
F F
a b
d
◗ Fig. 8.10. Angle κ.
a. Angle κ positif. La fovéa est déplacée en temporal et l'œil diverge
pour fixer, d'où l'écart entre la ligne de vue et l'axe pupillocornéen.
b. Angle κ négatif. La fovéa est déplacée en nasal et l'œil converge
◗ Fig. 8.9. Test de Krimsky. pour prendre la fixation. c. Reflets cornéens normaux. d. Angle κ
Esotropie de l'œil gauche et prisme devant l'œil fixateur. positif bilatéral.
64
Chapitre 8. Bilan moteur
a b c
◗ Fig. 8.11. a. Aspect de divergence bilatérale avec reflets cornéens décentrés en nasal. b. La fixation par l'œil gauche ne modifie pas
la position de l'œil et le reflet est inchangé, témoignant d'un angle κ positif. c. Même phénomène quand l'œil droit est fixateur.
Un angle κ positif est associé à un déplacement test est réalisé à l'aide d'un écran opaque en cachant
temporal de la fovéa et à une orientation temporale de façon brève un œil, tout en observant s'il existe un
de l'œil fixateur. Le sujet normal a un angle κ discrè mouvement de fixation de l'autre œil lors de l'interpo
tement positif car la fovéa est discrètement tempo sition de l'écran. En l'absence de mouvement et après
rale par rapport au centre et l'œil très discrètement plusieurs secondes, le test est pratiqué sur l'autre œil.
dévié en temporal, d'où le reflet légèrement vu S'il n'apparaît aucun mouvement de fixation, le test
en nasal. Un angle κ positif important se retrouve ayant été fait sur chaque œil, il n'existe pas de tropie.
dans les pathologies qui entraînent un déplacement Si l'occlusion d'un œil provoque un mouvement de
temporal de la fovéa comme la rétinopathie des nasal en temporal de l'autre œil, il existe une ésotro
prématurés ou certaines pathologies du pôle posté pie. Un mouvement de temporal en nasal témoigne
rieur. L'impression aux reflets est alors une exotro d'une exotropie et un mouvement vers le bas d'une
pie, mais le test de l'écran unilatéral révèle une hypertropie. Dans une tropie, cet examen est égale
absence de mouvement de refixation à l'occlusion ment utile pour déterminer s'il existe une possibilité
de l'autre œil. Le patient est parfaitement phorique d'alternance de fixation avec ou sans préférence d'un
(figure 8.11). œil (figure 8.12).
Un angle κ négatif témoigne d'un déplacement Le test doit être pratiqué avec l'assurance d'une
nasal de la fovéa, congénital ou en rapport avec bonne fixation. L'occlusion d'un œil doit être très brève
une cicatrice rétinienne inter-papillomaculaire (par (1 à 2 secondes), juste le temps d'observer s'il existe un
exemple). mouvement de l'autre œil, ce pour ne pas interrompre la
En fait, l'angle réellement apprécié par le reflet cor fusion et révéler une phorie qui serait cataloguée tropie
néen est plus précisément l'angle lambda. L'angle κ à tort. En effet, si l'occlusion d'un œil est plus longue,
est en effet l'angle entre l'axe visuel et l'axe p
upillaire une hétérophorie peut se manifester au retrait de l'écran
alors que l'angle lambda est l'angle entre la ligne de par un mouvement de restitution de l'œil occlus. Mais
visée et l'axe pupillaire. Mais en réalité ces angles l'intérêt de l'écran unilatéral est de rompre au minimum
sont très proches et la différence cliniquement la fusion. Nous verrons que la phorie est surtout étudiée
inappréciable. lors de l'écran alterné.
●●Intérêt et limites des tests aux reflets Contrôle de la déviation des phories-tropies
Ces examens sont irremplaçables chez le très jeune L'examen sous écran unilatéral permet également
enfant ou en cas de fixation excentrique. Ils sont par d'apprécier la capacité de contrôle des épisodes tro
ailleurs intéressants pour apprécier un angle minimal piques dans les phorie-tropies. En pratique, le test
sans interposition de cible accommodative. Mais ils sont est réalisé en deux temps : d'abord pour chercher la
relativement peu précis. Nous avons vu qu'ils peuvent tropie en observant l'œil non occlus lors de la brève
être complètement faussés par la valeur de l'angle κ et interposition de l'écran sur l'autre œil (écran unila
qu'ils doivent être confrontés au test de l'écran dès que téral vu ci-dessus), puis de rechercher une phorie en
possible. Des microdéviations peuvent par ailleurs être observant la position de l'œil decaché lors du retrait
méconnues. de l'écran avec un éventuel mouvement de restitu
tion et ce pour chaque œil en conservant un temps de
vision binoculaire. Ceci permet d'évaluer la capacité
et la vitesse de restitution, qui doit être complète et
Examen sous écran rapide dans une phorie pure (< 1 seconde). Il donne
ainsi une indication sur la fréquence des épisodes
unilatéral (ESEU) tropiques. Car en effet, il est important de savoir si
le patient est le plus souvent phorique avec quelques
●●Examen sous écran unilatéral : épisodes de tropie ou inversement plus souvent tro
sans prisme et en position primaire pique avec quelques épisodes de phorie.
Le bilan sensoriel doit avoir été effectué auparavant,
car malgré son caractère peu dissociant, l'examen sous
Diagnostic d'une tropie écran unilatéral a tendance à décompenser les phorie-
L'examen sous écran unilatéral est un examen objectif tropies à faible compensation, rendant difficiles l'évalua
peu dissociant, utilisé pour rechercher une tropie. Ce tion de l'état sensoriel.
65
II. Examen
a b
c d
◗ Fig. 8.12. Examen sous écran unilatéral : on regarde l'œil non caché.
a. Phorie, pas de mouvement. b. Ésotropie, mouvement de dedans en dehors de l'œil droit et alternance possible avec maintien de la fixation
par l'œil droit. c. Exotropie, mouvement de dehors en dedans de l'œil droit et alternance possible avec maintien de la fixation par l'œil droit.
d. Hypertropie, mouvement de haut en bas de l'œil droit et alternance possible avec maintien de la fixation par l'œil droit.
●●Examen sous écran unilatéral pas la valeur suffisante pour annuler le mouvement
prismatique de fixation, prisme et écran sont enlevés pendant
plusieurs secondes, puis une autre valeur de prisme
Cet examen permet de mesurer une hétérotropie grâce à est intercalée en même temps que l'écran jusqu'à
l'interposition d'un prisme. l'immobilité de l'œil derrière le prisme (figure 8.13).
L'importance de la tropie est estimée aux reflets. Un L'important est de permettre le maintien de la fusion
prisme correspondant à cette valeur est alors inter périphérique pour ne pas mesurer la phorie ajoutée.
posé devant l'œil dévié puis immédiatement l'écran Cette mesure permet d'obtenir la valeur de l'angle de
devant l'œil fixateur. La valeur du prisme doit annu base du strabisme.
ler le mouvement de fixation de l'œil. Si le prisme n'a
66
Chapitre 8. Bilan moteur
67
II. Examen
OD OG OD OG
F F
OD OG OD OG
F F
OD OG OD OG
F F
OD OG OD OG
F F
68
Chapitre 8. Bilan moteur
F F
F
F
F F
F F
e
◗ Fig. 8.15. Examen sous écran alterné prismatique.
a. Ésotropie de l'œil gauche. b. Interposition d'un prisme et alternance possible avec maintien de la fixation par l'œil droit. c. La déviation
est sous-corrigée et l'écran révèle un mouvement résiduel. d. La puissance du prisme est augmentée. e. L'écran alterné ne montre plus de
mouvement. La déviation est neutralisée.
69
II. Examen
●●Selon la distance
L'angle d'un strabisme est étudié en vision de loin et en
vision de près. En général, la vision de près sollicitant les
Conditions de mesure différentes vergences est aisément étudiée. En revanche,
la vision très éloignée est parfois difficile à obtenir, sur
des différents angles tout chez les jeunes enfants. Il faut observer les sujets
fixant au loin (salle d'attente, couloir, au travers d'une
●●Selon la correction optique fenêtre).
L'angle du strabisme doit être mesuré sans correc
tion et avec la correction optique totale ou maximale. ●●Selon la direction du regard
Une addition de + 3 en vision de près doit per Il n'est pas toujours facile d'obtenir une mesure dans
mettre la mesure d'un autre angle de près dans deux toutes les directions du regard. Mais les mesures indis
circonstances : pensables sont : en haut, en bas, à droite et à gauche.
+ + +++ +++
a b
◗ Fig. 8.17. Paralysie du VI gauche.
a. Œil droit (sain) fixateur : déviation primaire : ésotropie modérée de l'œil gauche. b. Œil
gauche (paralysé) fixateur : déviation secondaire ; ésotropie majorée de l'œil droit en raison de
l'excès d'innervation (+++) nécessaire pour fixer avec l'œil gauche, excès d'innervation transmis
◗ Fig. 8.16. Cube de Lang. au muscle synergique controlatéral (droit médial droit).
70
Chapitre 8. Bilan moteur
71
II. Examen
minimal, quel que soit l'âge, est effectué regard en droite, gauche, haut et bas sont réalisées dans tout
haut, en bas, à droite et à gauche. Il est approfondi en bilan de strabisme. Et s'il existe un strabisme ver
fonction du cas clinique. S'il existe des anomalies de tical, les versions sont étudiées dans les huit direc
la motricité, le diagnostic est clinique dans l'immense tions du regard. L'observation des mouvements de
majorité des cas et les photographies permettent de poursuite (qui peuvent être lisses ou saccadiques) et
l'étayer. de saccades (qui peuvent être synchrones ou asyn
chrones) peut être réalisée dans le même temps.
L'examinateur apprécie la position relative de l'œil
●●Versions non fixateur par rapport à l'œil fixateur. Les versions
Les versions permettent d'observer et d'évaluer la peuvent par exemple révéler des tableaux d'éléva
qualité des mouvements de poursuite conjuguée tion en adduction (figure 8.18a), d'abaissement en
des deux yeux dans la même direction. Les versions adduction (figure 8.19b), d'hypo-élévation en adduc
tion (figure 8.18c), d'hypo-abaissement en adduction
(figure 8.18d), et d'une incomitance alphabétique.
Élévations et abaissements en adduction peuvent être
cotés de + 1 à + 4 (exemple en figure 8.19). Dès cette
étude de la motilité, il vaut mieux parler d'élévation en
adduction plutôt que d'hyperaction du muscle oblique
inférieur car le clinicien n'est pas forcément certain du
a OGF diagnostic à ce stade de l'examen et il est toujours pré
férable de rester descriptif. De même, une incomitance
alphabétique peut être observée et décrite, mais doit
être vérifiée par une mesure à l'écran, en haut et en
bas, en vision de loin.
Un examen sous écran unilatéral et/ou alterné
dans les différentes directions du regard peut com
b OGF pléter l'étude de la motilité, surtout pour les tableaux
minimes à modérés, et selon la forme des paupières du
patient.
Normalement, l'œil droit est fixateur en version droite
et l'œil gauche en version gauche.
On peut aussi interposer un écran translucide devant
l'œil étudié pour garder le même œil fixateur lors des
c OGF versions (figure 8.20). On peut ainsi comparer une
hypertropie en adduction et en abduction.
L'écran translucide permet également, dans une ver
sion donnée, de regarder la position de chaque œil en
fonction de l'œil fixateur. Si à l'hypertropie d'un œil
correspond une hypotropie de l'autre œil, il s'agit bien
d'une déviation verticale paralytique ou restrictive mais
d OGF d'origine périphérique (figure 8.21). Si, en revanche, à
◗ Fig. 8.18. Versions.
l'hypertropie d'un œil correspond une hypertropie de
a. Élévation en adduction. b. Abaissement en adduction. c. l'autre œil, il existe une déviation verticale dissociée
Hypoélévation en adduction. d. Hypoabaissement en adduction. (figure 8.22).
72
Chapitre 8. Bilan moteur
a b
◗ Fig. 8.20. a. Version droite. b. Version gauche.
L'écran translucide maintenu devant l'œil droit permet d'étudier les versions en maintenant l'œil gauche fixateur et en visualisant l'œil sous
cache et en comparant ici l'hypertropie droite en abduction et en adduction.
73
II. Examen
a Manœuvre de Bielschowsky
●●Théorie
La manœuvre de Bielschowsky consiste en une inclinaison
forcée de la tête sur chaque épaule. Cette inclinaison de la
tête entraîne des mouvements torsionnels compensateurs
au niveau des deux yeux (en raison d'une stimulation au
niveau des récepteurs des otolithes de l'oreille interne)
b
(figure 8.24). Un déséquilibre entre deux muscles concer
nés par ces mouvements compensateurs peut entraîner
une majoration du déséquilibre vertical. À l'opposé, l'in
clinaison de la tête peut provoquer une inactivation des
muscles paralysés et une disparition de la verticalité. Il est
important de se remémorer tous les muscles concernés
par l'inclinaison de la tête pour pouvoir interpréter une
manœuvre de Bielschowsky positive.
c
◗ Fig. 8.23. Paralysie du VI gauche. Tête penchée sur l'épaule droite
a. Ésotropie moyenne en position primaire. b. L'ésotropie diminue
dans le regard latéral droit. c. L'ésotropie augmente dans le regard • Œil droit : mouvement d'incyclotorsion compensateur
latéral gauche. (activation de l'oblique supérieur et du droit supérieur).
74
Chapitre 8. Bilan moteur
75
II. Examen
Hypertropie droite
(atteinte de l'OSD, DID, OIG ou DSG ?)
◗ Fig. 8.26. Trois étapes de Parks pour analyser un strabisme vertical après avoir éliminé une déviation verticale dissociée.
DID : droit inférieur droit ; DSG : droit supérieur gauche ; OIG : oblique inférieur gauche ; OSD : oblique supérieur droit.
DS OI OI DS
DL DM DM DL
DI OS OS DI
R V V R
Oeil Oeil
fixateur fixateur
F F F F
◗ Fig. 8.27. Coordimètre.
Il est ici demandé au patient de mettre la lumière rouge sur le point central.
76
Chapitre 8. Bilan moteur
Mesure de la torsion
●●Examen du fond d'œil
La fovéa est normalement située entre la ligne horizon
tale passant par le centre de la papille et celle passant au
patient examinateur
bord inférieur de la papille. En cas d'extorsion, la fovéa
est située plus bas que le bord inférieur de la papille
alors que l'intorsion se traduit par une fovéa située plus
haut (figure 8.29).
●●Ophtalmoscope indirect
La situation de la fovéa indique la torsion (image inver
sée). On examine ainsi la torsion objective.
●●Verre de Maddox
La ligne lumineuse vue avec le verre de Maddox peut
être utilisée pour évaluer la torsion. Un ou deux verres
peuvent être utilisés. Avec le double verre de Maddox,
F F l'examinateur demande au patient de mettre les deux
lignes parallèles. Si le patient est orthophorique, un prisme
◗ Fig. 8.28. Test de Lancaster dans une ésotropie. peut séparer les lignes des verres de Maddox. Si le patient
présente une intorsion, le point de 12 heures est décalé en
nasal ; c'est l'inverse en cas d'extorsion (figure 8.30).
a b c
◗ Fig. 8.29. Torsion au fond d'œil.
a. Fond d'œil gauche normal. b. Extorsion. c. Intorsion.
77
II. Examen
0 0 0 15 0 15 0 0 15
a b c
◗ Fig. 8.30. Appréciation de la torsion aux verres de Maddox.
a. Pas de torsion. b. Incyclotorsion de 15° de l'œil droit. c. Excyclotorsion bilatérale de 15° (soit 30° au total).
●●Hess-Weiss
L'inclinaison des traits correspondant à la lumière de la
torche de Kratz peut donner une mesure en degré de
la torsion, mesurable avec un rapporteur pour chaque
direction du regard (figure 8.31).
●●Paroi de Harms
Cette paroi permet également de quantifier la déviation
torsionnelle dans les différentes directions du regard.
Synoptophore
Au niveau moteur, le synoptophore permet d'obtenir les
angles objectifs et subjectifs des déviations strabiques.
Les examens sous écran unilatéral et alterné peuvent
être reproduits par obscurcissement unilatéral et alter
natif des mires de fixation monoculaire. Il permet égale
ment des mesures aux reflets et des déviométries avec
mesure de la torsion. ◗ Fig. 8.31. Mesure de la torsion avec rapporteur.
La vision de loin est théoriquement étudiée, mais c'est
un examen très dissociant et qui stimule la convergence
proximale. Les résultats sont donc éloignés des condi
tions normales. Malgré la correction optique, l'appareil Points forts
a tendance à majorer les ésotropies et minorer les exo • Un angle kappa (lambda) positif est associé à un
tropies. Les valeurs doivent être considérées surtout déplacement temporal de la fovéa et donne une
dans les grands angles et alors comparées avec les impression de strabisme divergent.
valeurs obtenues à l'écran avec interposition de prismes • L'examen sous écran unilatéral met en évidence
qui peuvent être imprécises. Sinon, elles doivent être une tropie.
prises avec précaution. En pratique courante, cet appa • L'examen sous écran unilatéral doit être effectué
reil est de moins en moins utilisé. avant l'examen sous écran alterné.
• Les versions étudient la motilité binoculaire alors
que les ductions sont des mouvements monoculaires.
Paroi de Harms • La déviation est moins importante quand l'œil sain
fixe (déviation primaire) et se majore quand l'œil
La paroi de Harms est utilisée pour effectuer un exa paralysé est fixateur (déviation secondaire).
men déviométrique permettant l'étude et la mesure de • Les angles à rechercher en position primaire sont
déviations horizontales, verticales et torsionnelles. Le l'angle de base, l'angle minimal et l'angle maximal.
déplacement de la tête permet de toujours garder l'écran • Tout strabisme doit être exploré regard en haut,
tangentiel et ainsi d'éliminer les fausses torsions dans en bas, à droite et à gauche.
les regards obliques. Les mesures obtenues avec cette • L'appréciation ultime de l'angle minimal d'une
paroi sont donc particulièrement intéressantes dans les ésotropie est effectuée sous anesthésie générale.
strabismes verticaux et torsionnels.
78
Chapitre 9
On se place ici dans le cadre fréquent d'une première Enfin, si les parents mentionnent qu'un œil monte
consultation réalisée par l'ophtalmologiste généraliste à de temps en temps mais que la déviation n'est pas
la recherche d'un strabisme, à la demande des parents immédiatement évidente, là aussi, en général, ils ne se
ou des pédiatres qui suspectent un strabisme, et quand trompent pas. Il peut s'agir d'une déviation verticale
la simple inspection ne révèle rien d'évident. dissociée, d'un syndrome de Brown ou d'une parésie de
l'oblique supérieur. L'examen attentif des versions est
indispensable au diagnostic.
Strabologie 79
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II. Examen
Inspection générale
Avant d'effectuer l'examen moteur et sensoriel, il faut
rechercher s'il existe une position de torticolis ou une
anomalie faciale. Une position de torticolis peut orien-
ter vers un strabisme particulier (parésie d'un oblique
supérieur, incomitance alphabétique, etc.). Ensuite, lors
de l'examen proprement dit, l'enfant plus attentionné
pourra réduire son torticolis. On recherche des signes de
craniosténose, de malposition orbitaire ou d'asymétrie
de la face. Il faut aussi noter l'existence éventuelle d'un
ptosis.
●●Test à l'écran
L'écran unilatéral est pratiqué si possible de loin et de ◗ Fig. 9.2. Tests de fixation.
près. Le cache est mis devant un œil pendant quelques
secondes et on observe s'il existe un mouvement de
fixation de l'œil non caché. Puis, après une pause de
plusieurs secondes, le cache est placé devant l'autre œil. ●●Première appréciation sensorielle
Ainsi peut être mis en évidence un strabisme constant La première appréciation sensorielle doit être faite avant
(tropie). Puis un écran alterné est réalisé, si possible de un bilan moteur trop dissociant qui risque de décom-
loin et de près. penser temporairement une phorie. Elle est inutile en
Si l'enfant est très petit, le cache est fait avec les doigts cas de tropie évidente mais prend tout son intérêt s'il
ou avec le pouce (la paume de main s'appuyant sur la existe un doute sur l'existence d'un strabisme.
tête de l'enfant). En général, le test de l'écran est facile de Le test de Lang est de maniement très facile chez l'en-
près avec différents objets ludiques ou le cube de Lang. fant. Il peut parfois être utilisé chez des petits de 2 ans
Les tests de fixation doivent être variés, si possible lumi- qui vont fixer les formes ou les montrer du doigt. Un test
neux ou sonores (figure 9.2). Pour la vision de loin, un positif témoigne d'une certaine vision stéréoscopique et
parent peut attirer l'attention à quelques mètres de dis- donc d'une fusion.
tance en parlant et en agitant un jouet. Sinon, une vidéo Le stéréotest de Titmus peut aussi être utile chez
peut être projetée sur un écran à distance permettant de les enfants de plus de 3 ans. Là encore, la stéréoscopie
maintenir plus facilement l'attention pendant l'occlu- témoigne d'une certaine fusion mais pas d'une vision
sion d'un œil. stéréoscopique forcément parfaite.
L'acuité visuelle doit être mesurée dès que possible
aux dessins de loin pour chaque œil. Si l'enfant ne parle
pas encore ou est timide, il faut penser à la méthode par
appariement où l'enfant montre sur une planche de près
ce qu'il voit de loin. Le cache monoculaire peut être réa-
lisé par la main d'un parent si l'enfant est un peu effrayé.
Il faut parfois prendre du temps et être patient.
Si l'enfant est trop jeune pour participer à des tests
subjectifs, on étudie la fixation à l'occlusion monoculaire
en comparant le comportement obtenu avec chaque œil.
On peut craindre une amblyopie si on remarque une
mauvaise fixation ou une gêne fonctionnelle spécifique-
◗ Fig. 9.1. Épicanthus et reflets centrés. ment à l'occlusion d'un œil.
80
Chapitre 9. Première consultation à la recherche d'un strabisme chez un jeune enfant
●●Étude des versions et convergence • suggérer aux parents de lui donner quelque chose à
boire ou à manger (ou une tétine) ;
Tout examen à la recherche d'un strabisme doit obli-
• examiner d'abord un frère ou une sœur plus âgé ;
gatoirement étudier les versions (en binoculaire) au
• commencer l'examen par l'étude des reflets cornéens,
minimum en haut, en bas, à droite et à gauche, et la
l'enfant étant debout ou sur les genoux d'un adulte ;
convergence. Si les versions mettent en évidence une
• faire mettre les gouttes par une secrétaire, une infir-
perte de parallélisme oculaire dans une direction du
mière ou un parent. En effet, cette instillation rompt
regard, les ductions sont alors testées en monoculaire.
parfois la coopération ultérieure nécessaire. Et il vaut
mieux dissocier l'ophtalmologiste de l'administration
des gouttes ;
Réfraction et fond d'œil • s'aider de crayons et jouets sonores ou lumineux pour
étudier les versions.
La suite de l'examen est réalisée de force si néces-
Chaque enfant consultant pour un doute sur l'existence
saire. L'enfant est tenu sur les genoux d'un parent qui
d'un strabisme doit avoir une étude de sa réfraction et
lui bloque mains et bras. Le parent enserre les pieds
son appréciation est permise dès la première consulta-
de l'enfant entre ses propres jambes. Si nécessaire, un
tion grâce au cyclopentolate (Skiacol®), à partir de l'âge
autre adulte immobilise la tête de l'enfant et écarte les
de 1 an (voire avant, mais hors autorisation de mise sur
paupières pour l'étude de la réfraction et le fond d'œil.
le marché [AMM] dans ce cas). Les gouttes sont instil-
L'ophtalmoscope indirect aide à la visualisation rapide
lées à t0, t5 minutes, t10 minutes et l'examen doit être
du fond d'œil et permet de ne pas méconnaître un rétino
réalisé entre 45 et 60 minutes après la première goutte. Si
blastome ou une cicatrice maculaire. Mais une hypo
l'enfant a moins de 1 an ou présente des antécédents de
plasie papillaire par exemple peut être méconnue lors
convulsions contre-indiquant l'instillation de Skiacol®,
d'un premier examen difficile et il faudra refaire l'exa-
le collyre Mydriaticum® peut être utilisé lors de la pre-
men ultérieurement.
mière consultation pour vérifier le fond d'œil et avoir
une première idée très grossière de la réfraction.
En présence de strabisme ou si le Skiacol® n'a pas pu
être mis, une ordonnance d'atropine est donnée pour
instiller le collyre matin et soir les 5 (ou 3) jours précédant
Si le strabisme n'a pas été mis
un prochain rendez-vous (et le matin du rendez-vous).
La posologie de l'atropine est adaptée à l'âge de l'enfant :
en évidence
0,3 % avant 3 ans, 0,5 % entre 3 et 10 ans et 1 % au-delà
Un strabisme peut être intermittent ou de faible impor-
de 10 ans. Il faut bien mentionner sur l'ordonnance de ne
tance et difficile à mettre en évidence lors d'un premier
pas laisser le flacon à portée de l'enfant (risque létal en
bilan. Et certains strabismes apparaissent ou se majorent
cas d'ingestion).
avec l'âge. L'examen doit donc être répété tant que le
L'intérêt du Skiacol® lors de la première consultation
doute persiste pour l'entourage. Il faut toujours être pru-
est évident pour immédiatement prescrire des lunettes
dent sur les conclusions d'un premier examen et recom-
si besoin. La cycloplégie par Skiacol® suffit en l'absence
mander la surveillance avec un suivi orthoptique, surtout
de strabisme. En revanche, en cas de strabisme, un exa-
s'il existe des antécédents familiaux (strabisme, amblyo-
men de la réfraction sous atropine sera fait ultérieure-
pie ou forte amétropie) ou des antécédents personnels
ment pour essayer d'approcher la correction totale de
(prématurité, affection générale ou neurologique).
l'hypermétropie. L'atropine sera de plus nécessaire si le
L'apport de photographies où les parents « voient »
sujet est mélanoderme.
le strabisme aide parfois au diagnostic (ésotropie inter-
Les milieux oculaires et le fond d'œil sont examinés,
mittente) ou à l'explication de ce qui donne l'impres-
spécialement la papille et la macula, pour éliminer un
sion d'un strabisme (épicanthus, tête tournée, etc.).
strabisme secondaire à une pathologie organique.
L'envoi de photographies par mail impose parfois de
Il faut aussi profiter de la cycloplégie pour refaire
revoir l'enfant plus vite que prévu car est ainsi révélé
un test de l'écran en vision de près si la première partie
un strabisme non mis en évidence lors de la consulta-
de l'examen n'a pas permis de révéler la déviation. En
tion ! Encore mieux, un diagnostic de Brown intermit-
effet, les collyres empêchant l'accommodation, l'effort
tent peut être fait suite à l'envoi d'une vidéo par les
effectué pour voir net de près peut favoriser le passage
parents.
en ésotropie. Et le test peut ainsi révéler un strabisme
intermittent.
81
II. Examen
un des buts majeurs de la prise en charge car, souvent, ●●Ne pas méconnaître un problème
un strabisme unilatéral devenant alternant les inquiète neurologique sous-jacent
davantage.
Une ésotropie tardive, même intermittente, doit faire
craindre une affection neurologique sous-jacente et faire
●●Donner la correction optique totale attentivement rechercher une limitation des ductions ou
de l'amétropie un nystagmus. Des signes généraux (céphalées, petits
Cette correction maximale est d'autant plus impor- troubles moteurs d'apparition récente) devront a fortiori
tante qu'il s'agit d'un strabisme tardif, possiblement inquiéter le médecin. Et le caractère non accommodatif
d'origine totalement accommodative. Seule la correc- de la déviation fera demander une imagerie.
tion optique permet alors d'obtenir l'orthophorie et
de faire le diagnostic. Mais elle s'impose dans tous les
cas pour traiter ou prévenir la part accommodative du Points forts
strabisme. • L'interrogatoire des parents sur l'âge et les circons-
Il faut expliquer aux parents que les verres d'hyper- tances d'apparition de la déviation est capital.
métrope peuvent leur apparaître très forts mais qu'ils ne • La recherche d'un strabisme nécessite un examen
le sont pas pour leur enfant ! en vision de loin et de près et dans les différentes
L'enfant ne va que très rarement réclamer ses lunettes. directions du regard.
Aussi est-il important de préciser que le port des lunettes • Un examen isolé peut méconnaître un strabisme
est obligatoire en permanence jusqu'au prochain contrôle, intermittent et il faut toujours revoir les enfants tant
même si l'enfant « voit très bien sans lunettes »… que le doute persiste pour l'entourage.
82
Chapitre 10
IRM et oculomotricité
F. Héran, F. Audren
Strabologie 83
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II. Examen
84
Chapitre 10. IRM et oculomotricité
●●En pathologie
Anomalies innervationnelles
L'amélioration de la résolution de l'IRM a permis
d'objectiver les anomalies neurologiques malforma
tives responsables d'un certain nombre de syndromes
congénitaux. C'est le cas des syndromes congénitaux
dysinnervationnels des nerfs crâniens (congenital cra-
◗ Fig. 10.3. IRM orbitaire. nial dysinnervation disorders [CCDD]), qui comprennent
Centrage pour étude de l'oblique supérieur (a). Atrophie de l'oblique notamment les syndromes de Duane et les fibroses
supérieur droit (flèche) en T2 Dixon sans (b) et avec Fat Sat (c). congénitales [4]. Dans les syndromes de Duane, on a pu
mettre en évidence dans certaines formes une agénésie
du VI, confirmant l'origine neuronale du trouble [5]. De
même, dans les fibroses congénitales, une agénésie du
Apports de l'IRM en strabologie III a pu être documentée.
Les paralysies de l'oblique supérieur ont fait l'objet
Les progrès de l'IRM (résolution, rapidité d'acquisition, d'un certain nombre d'études en IRM. Une atrophie du
reproductibilité des protocoles) ont permis depuis les corps musculaire est retrouvée dans les deux tiers des
années 1990 de faire de grands progrès dans l'étude du cas environ. L'atrophie musculaire semble souvent s'ac
système oculomoteur. C'est bien sûr vrai en pathologie, compagner d'une hypoplasie du nerf trochléaire (IRM
mais également en physiologie. haute résolution), ce qui laisse penser que les paralysies
congénitales de l'oblique supérieur font aussi partie des
●●En physiologie CCDD [6, 7].
Les principaux apports de l'IRM concernent la physio
logie des muscles oculomoteurs, par le biais de l'étude Anomalies musculaires
de la contraction des muscles, et surtout de l'étude de Outre l'amélioration des diagnostics déjà faits par la
leur système suspenseur par les travaux de Demer, qui tomodensitométrie (TDM, précision, typage tissulaire,
a mis en avant le rôle de la capsule de Tenon et déve etc.), le développement de l'IRM a eu des conséquences
85
II. Examen
pratiques, surtout pour deux pathologies dont la phy ration en imagerie est de suivre l'ensemble du trajet du
siopathologie n'était pas comprise : nerf, depuis le tronc cérébral jusqu'au muscle innervé,
• l'ésotropie associée à la myopie forte (strabismus fixus), pour retrouver une lésion causale. La technique d'ima
pour laquelle un mécanisme univoque est aujourd'hui gerie choisie sera surtout fonction du terrain, de l'état
accepté (modification du trajet du droit latéral et de son général du patient, et de l'examen clinique, qui déter
action), ce qui a permis aussi de proposer des solutions mineront notamment l'urgence de l'exploration et l'exis
chirurgicales efficaces [8] ; tence de contre-indications à l'IRM. Dans leur segment
• les troubles oculomoteurs du sujet âgé (sagging eye cisternal, les nerfs seront atteints par des lésions d'étio
syndrome), qui sont secondaires à des modifications logies différentes. Le protocole d'imagerie et l'interpré
du système suspenseur des muscles oculomoteurs tation des images seront fonction du nerf atteint. Citons
(capsule de Tenon) [9]. Ces derniers, par de dis en particulier les compressions par un anévrisme pour le
crètes modifications de leur trajet, voient leur action III (nécessité d'une ARM TOF ou angio-IRM par temps
modifiée et une déviation apparaître (ésotropie/ de vol [time of flight]), par une lésion méningée ou de la
hypotropie). base pour le VI (coupes fines avec injection et Fat Sat
indispensables). Les étiologies en revanche seront iden
tiques dans les zones où les nerfs sont proches comme
Indications pratiques dans le sinus caverneux, et le protocole d'imagerie plus
standardisé.
●●Dans les troubles oculomoteurs Nous traiterons donc séparément les trois atteintes.
congénitaux
Dans les pathologies congénitales, l'IRM orbitaire est
souvent décevante, car des tableaux cliniques parfois
très francs ne se traduisent par aucune anomalie en ima
gerie. Les indications d'une IRM pour un strabisme de
l'enfant sont donc limitées.
Dans les syndromes de Stilling-Duane, on peut mettre
en évidence une hypertrophie du droit médial et une
agénésie du VI (figure 10.5). Dans les fibroses congé
nitales, on peut retrouver une atrophie d'un ou de plu
sieurs muscles, souvent associée à une hypoplasie ou
agénésie du nerf III. Chez l'enfant présentant un III d'al
lure congénitale, l'IRM peut parfois mettre en évidence
des lésions nodulaires, siégeant à l'origine du III, dont
l'étiologie est difficile à prouver.
Si l'IRM a permis de mieux comprendre certains
syndromes (comme le CCDD), son intérêt pratique
dans un cas isolé de syndrome de Duane, ou de para
lysie congénitale de l'oblique supérieur, est discutable
(a fortiori sans une équipe de radiologie rompue
aux explorations dans ce genre de pathologie). On y
recourt plus volontiers en cas de fibrose congénitale
ou paralysie du III congénital, surtout en raison des
malformations cérébrales ou des lésions sur le trajet
du III possiblement associées. Une IRM peut éventuel
lement être discutée en cas d'ésotropies ou exotropies
précoces, en raison de leur fréquente association à des
pathologies neurologiques, mais il n'est pas prouvé
que cette imagerie soit intéressante s'il n'y a pas de
point d'appel clinique autre que le strabisme.
Dans le cadre des nystagmus congénitaux, l'indica
tion d'une IRM est assez classique. Elle est nécessaire
s'il n'existe pas une étiologie ophtalmologique évidente
(rétinopathie pigmentaire, cataracte, etc.), en cas de mal
formation du nerf optique (hypoplasie, colobome), ou
en cas de caractéristiques du nystagmus suggérant une
cause neurologique (composante, verticale ou torsion
nelle, incongruence ou unilatéralité, faisant craindre un
gliome des voies optiques), voire dans tous les cas pour
certains praticiens.
●●Dans les troubles oculomoteurs acquis
◗ Fig. 10.5. Syndrome de Stilling-Duane de type 1, gauche.
Paralysies : III, IV, VI IRM T2 inframillimétrique centrée sur les VI (a) et coronale T2 orbi-
Les atteintes acquises des nerfs de l'oculomotricité pro taire (b). VI droit bien visible (flèche rouge). Agénésie du VI gauche.
voquent généralement une diplopie. Le but de l'explo Hypertrophie modérée du droit médial gauche (flèche bleue).
86
Chapitre 10. IRM et oculomotricité
87
II. Examen
88
Chapitre 10. IRM et oculomotricité
●●Indications du scanner
Les troubles oculomoteurs dans un contexte infectieux
(recherche de cellulite) seront systématiquement étu
diés en scanner. S'ils sont d'apparition récente chez un
petit enfant et font évoquer une ethmoïdite, une écho
graphie peut suffire pour faire le diagnostic d'abcès
sous-périosté et pour son suivi. Le bilan d'une cellu
lite au scanner nécessite une injection d'emblée, pour
mettre en évidence un éventuel abcès et mieux appré
cier la topographie de l'inflammation (pré- ou rétrosep
tale) et l'extension des lésions (massif facial, encéphale,
sinus caverneux) qui conditionnent le traitement.
La diplopie post-traumatique fait rechercher une frac
ture avec incarcération de graisse ou musculaire, le plus ◗ Fig. 10.8. IRM orbitaire en coronal T2 Dixon sans (a) et avec
Fat Sat (b).
souvent chez l'enfant. C'est une urgence diagnostique et Orbitopathie dysimmunitaire. Inflammation des droits supérieurs et
thérapeutique. inférieurs (flèches bleues). Fibrose des droits médiaux (flèches rouges).
●●IRM
L'IRM apprécie la taille du muscle, son signal sur les
coupes T2, T2 Fat Sat, T1 et T1 injecté Fat Sat. Le mus
cle est augmenté de volume de façon globale en hyper
signal T2, prenant le contraste dans les inflammations.
L'hypertrophie épargne le tendon dans les orbito
pathies dysimmunitaires (muscle en fuseau) au cours
desquelles le corps musculaire peut être infiltré de
graisse (hypersignal T2 et T1, disparaissant en Fat Sat),
inflammatoire, fibreux (hyposignal T2) (figure 10.8). Les
tumeurs musculaires sont soit des métastases, focales,
soit des sarcomes (liposarcome, rhabdomyosarcomes),
plus hétérogènes et volumineux.
Le muscle, plus rarement, peut être atrophique (myo
pathie, séquelle d'atteinte nerveuse). Quelle que soit
la cause de l'atteinte d'un nerf de l'oculomotricité, sa
lésion, lorsqu'elle entraîne une paralysie durable, a un
retentissement orbitaire sous forme d'une atrophie des
muscles qu'il innerve.
Lors de certaines affections, il existe un déplacement du
muscle. C'est le cas des déviations vers le bas du droit laté
ral et vers le dedans du droit supérieur dans les myopies
fortes (figure 10.9). Il peut aussi s'agir d'un effet de masse
lié à une tumeur intraorbitaire (hémangiome caverneux),
une lésion de la paroi orbitaire (méningiome sphéno-
orbitaire, métastase, dysplasie fibreuse) ou une extension
d'une lésion extraorbitaire (mucocèle, tumeur ORL).
Exceptionnellement, en cas de syndrome de Brown
acquis, on recherchera une inflammation dans la
région de la poulie de l'oblique supérieur, qui pourra ◗ Fig. 10.9. IRM orbitaire axiale T2 (a) et coronale T2 (b).
éventuellement guider une indication de traitement Myope fort gauche. Déviation vers le bas du droit latéral (flèche
anti-inflammatoire. rouge).
89
II. Examen
90
Chapitre 11
Le strabisme précoce ou plutôt le « syndrome de stra- et au prix d'interventions souvent multiples. L'autre
bisme précoce » (SSP) correspond à l'ensemble des courant, « sensoriel », pense qu'il existe un déficit initial
signes oculomoteurs et visuels survenant progressive- et définitif de l'établissement des liens binoculaires au
ment quand une déviation permanente des axes visuels niveau neurologique. Von Noorden, Helveston ainsi que
est présente avant l'apparition des liens binoculaires, la plupart des strabologues européens ont montré que
en pratique avant l'âge de 6 mois de vie [1]. Il traduit tout effort visant à normaliser la vision binoculaire dans
un dérèglement définitif de l'acquisition de la vision ce syndrome était voué à l'échec. Le meilleur résultat
binoculaire, d'autant plus profond que l'apparition est sensoriel possible après traitement aussi précoce soit-il
précoce dans la vie. Il s'oppose donc aux strabismes du SSP est l'obtention d'un microstrabisme, avec fusion
« acquis » pour lesquels un potentiel de vision bino- et stéréoscopie de bas grade ou « union binoculaire » de
culaire existe et cherchera à être restauré. Le terme de Quéré [3]. La théorie « sensorielle » semble mieux étayée
« strabisme précoce » (infantile strabismus) est préférable par la recherche clinique et expérimentale.
à celui de strabisme congénital, car le strabisme n'est pas Ce sont Ciancia en 1962 puis Lang en 1967 [4], qui
toujours présent ou évident dès la naissance [2]. sont à l'origine de la dénomination et de la synthèse des
Certains signes sont pathognomoniques, directement éléments du SSP.
liés à l'origine du trouble (par exemple le nystagmus Par la suite, sont venues les preuves électrophysio-
manifeste latent). D'autres sont non spécifiques mais logiques avec les études oculomotrices mettant en évi-
avec des particularités dans le cadre du syndrome (par dence l'asymétrie du nystagmus optocinétique (Bourron,
exemple la déviation strabique). 1994 ; Birch, 2009), et décrivant le nystagmus manifeste
Le syndrome est assez fréquent, entre 2 et 5 % de latent (Quéré, Del Osso) et les études fonctionnelles, en
la population générale, et représente 30 à 50 % des cartographie cérébrale par électro-encéphalographie
désordres oculomoteurs. (EEG) (Thouvenin, 1995) puis en potentiels évoqués
visuels (PEV) (Birch, 2000), montrant l'asymétrie de la
transmission dans les voies visuelles au profit des voies
croisées (rétine nasale).
Historique Des arguments fondamentaux ont confirmé les études
cliniques avec les travaux de Hubel et Wiesel [5] sur le
L'étude de l'historique du SSP est particulièrement développement normal et anormal des couches mono- et
intéressante car elle synthétise les courants de pensée binoculaires corticales et des voies visuelles. Tychsen [6]
et l'évolution de la strabologie moderne [1]. Le concept publie ensuite les principaux travaux traitant des consé-
de strabisme précoce est assez récent. On a regroupé quences corticales de strabismes expérimentaux chez
sous un même cadre pathologique des signes connus le singe, notamment concernant la sévérité de l'atteinte
depuis longtemps, isolant ainsi une entité strabologique en fonction l'âge d'apparition et l'absence de réversibi-
particulière. lité totale malgré la précocité du traitement. Il évoque
Les débats sur l'origine des strabismes du tout petit toutefois la possibilité de connexions entre colonnes de
incluent les partisans d'une origine sensorielle par dominances peu éloignées (4°), expliquant la meilleure
absence congénitale de la fusion binoculaire (Worth, binocularité en cas de microstrabisme.
1903), ou d'une origine motrice empêchant le dévelop-
pement de la fusion (Chavasse, 1939). Cette opposi-
tion est importante car elle a donné vie à deux grands
courants de pensée strabologique. Le premier, courant Facteurs de risque
« moteur », soutient que l'intervention la plus précoce
possible du strabisme pourrait remettre en condition La ou les causes du SSP n'ont pas été isolées jusqu'ici. Si
pour guérir le syndrome en permettant à la fusion de se ce syndrome apparaît dans la grande majorité des cas
développer. Costenbader (1961), puis Parks, puis Stager de manière fortuite, chez 2 à 5 % de la population, cer-
et Birch, fervents partisans de l'intervention précoce, ont taines situations sont clairement plus pourvoyeuses de
tenté de montrer que celle-ci donne de meilleurs résul- SSP. On parlera donc plus de facteurs de risque [7] que
tats sensoriels, mais finalement sans jamais de guérisons d'étiologies.
Strabologie 93
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III. Pathologies
94
Chapitre 11. Syndrome de strabisme précoce
95
III. Pathologies
96
Chapitre 11. Syndrome de strabisme précoce
Incyclotorsion de fixation
Ce signe est moins prononcé et moins fréquent que
la fixation en adduction, mais y est souvent associé
(voir figure 11.1). La fixation se fait tête penchée sur
l'épaule de l'œil fixateur, afin de compenser une incyclo-
torsion de fixation. La physiopathologie n'est pas aussi
claire que pour l'attraction vers l'adduction ; elle est sans
doute liée à celle de la DVD et du NML.
97
III. Pathologies
98
Chapitre 11. Syndrome de strabisme précoce
99
III. Pathologies
techniques de fixation postérieure des droits médiaux soriels et moteurs ne semblent pas vraiment meilleurs,
[14] ; et aucune guérison vraie n'a été observée.
• le traitement de la part anatomisée de la déviation, Il n'y a pas non plus de raison d'attendre un âge
responsable de l'angle minimal de l'ésodéviation, et tardif pour opérer. Les techniques anesthésiques per-
surtout persistant sous AG. Elle sera traitée par reculs mettent d'opérer sereinement à tout âge après 1 an et
des droits médiaux, et/ou renforcements des droits l'examen clinique permet d'avoir des renseignements
latéraux, guidés par les tests d'élongation musculaire suffisants pour l'opération à partir de 2 ans le plus
peropératoires. souvent.
L'utilisation d'une chirurgie uni- ou bilatérale est liée En pratique, le choix raisonné du moment de l'inter-
aux habitudes du chirurgien, mais aussi au caractère alter- vention tient compte du traitement médical (port de
nant ou non, et aux constatations sous AG. En revanche, lunettes contrôlées, alternance de fixation depuis au
en cas de torticolis de fixation, l'intervention doit toucher moins 6 mois) et de la stabilité de l'état oculomoteur (le
l'œil fixateur et elle est donc souvent bilatérale. strabisme doit être en phase de stabilité depuis au moins
Chez l'adulte, les déviations sont souvent anatomi- 6 mois). En fonction du strabisme et de l'âge de début de
sées et, sauf indications particulières, la chirurgie est la prise en charge, on opère donc à partir de 18 mois à
plus conventionnelle, utilisant essentiellement reculs et 2 ans, sans limite d'âge supérieure.
résections. L'utilisation de la chirurgie réglable peut être
utile, notamment dans les reprises chirurgicales pour Qui opérer ?
ésotropie résiduelle ou exotropie consécutive, ou quand
les zones de neutralisation sont étroites. Chez l'enfant
Chez l'enfant, on propose l'intervention dans les condi-
Chirurgie de la déviation verticale tions prérequises ci-dessus :
Déviation verticale dissociée (DVD) • s'il persiste une déviation horizontale importante (en
générale supérieure à 15 D d'angle minimal) ;
La DVD peut nécessiter un geste spécifique si elle • ou en cas de variabilité majeure, de spasmes tenaces
devient visible ou si elle est accompagnée d'un torticolis en vision de près ;
de fixation en incyclotorsion. Le plus souvent, la DVD • ou en cas de torticolis de fixation ou d'anomalie de
n'apparaît que tardivement, et son intervention est donc motilité importante.
réalisée après celle de la déviation horizontale.
Le choix de la technique chirurgicale est discuté car Chez l'adulte
aucune ne donne pleinement satisfaction : recul des droits Chez l'adulte, on propose l'intervention :
supérieurs, recul des obliques supérieurs. En théorie, • s'il le demande ;
puisqu'il s'agit d'une déviation essentiellement tonique, il • dans les mêmes indications que chez l'enfant, aux-
faudrait la traiter comme la déviation horizontale : recul quelles se rajoutent toutes les déviations apparues
des droits supérieurs pour la part patente anatomisée de secondairement, qu'il y ait eu intervention préalable ou
la déviation verticale, et fixation postérieure des droits non ;
supérieurs pour la part tonique. La réalisation pratique • après s'être assuré de la persistance de la déviation
du sanglage postérieur des droits supérieurs nécessite de avec une correction optique adéquate et de la bonne
bien tenir compte des particularités anatomiques de ce qualité de la neutralisation à l'angle objectif (les diplo-
muscle. C'est une intervention délicate mais efficace. pies postopératoires réelles étant excessivement rares).
Élévation en adduction
L'élévation en adduction doit être traitée en fonction du
mécanisme qui en est responsable. Si elle est peu impor- Points forts
tante, il vaut mieux la tolérer et ne traiter que l'horizon- • Le syndrome de strabisme précoce (SSP) garde
talité, notamment chez l'enfant. Si elle est à l'évidence toujours certains mystères, notamment concernant
liée à une HOI, on réalise un recul dosé de l'oblique son primum movens. Il représente en tout cas la
inférieur (OI), le plus souvent bilatéral. Et enfin, si elle conséquence clinique d'une entrave au développe-
est à l'évidence liée à une DVD, mais que la hauteur pré- ment initial de la vision binoculaire.
domine vraiment en adduction, les choix sont partagés • Ses conséquences sont définitives sur le plan sen-
entre traiter les OI ou d'emblée les droits supérieurs. soriel binoculaire par l'absence de développement
L'âge, la déviation associée interviennent dans le choix. de la CRN. Le patient n'aura donc jamais de lien
Syndromes alphabétiques binoculaire normal, quelle que soit la précocité du
traitement.
Ces syndromes sont traités classiquement, selon l'ano- • L'analyse clinique d'un patient porteur du syn-
malie horizontale et surtout verticale associée. Par drome doit s'intéresser avant tout à l'œil fixateur
principe, on ne les traite que s'ils dépassent 15 DP d'in- pour en retrouver les signes spécifiques : NML, fixa-
comitance, et qu'ils persistent dans le temps. On traitera tion en adduction, etc.
avant tout les muscles obliques si une dysfonction de • Le traitement repose sur des règles simples et
ces muscles est notée, avant d'utiliser des techniques de strictes : port de la correction optique adaptée, quel
translation ou reculs obliques des droits horizontaux. que soit l'âge, prévention et traitement de l'amblyo-
pie, intervention si besoin, visant à obtenir une
Quand opérer ? microtropie, traiter les anomalies de fixation et de
L'intervention précoce (avant 1 an) expose fortement motilité.
à une modification secondaire du strabisme et à avoir • Il s'agit d'un syndrome qui évolue sur toute la vie,
besoin de plusieurs temps opératoires. Ses résultats sen- et une surveillance prolongée est bien sûr conseillée.
100
Chapitre 11. Syndrome de strabisme précoce
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Chapitre 12
Ésotropie accommodative
E. Bui Quoc
Strabologie 103
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III. Pathologies
Vergences
La vergence est elle-même une propriété complexe
du système oculomoteur. Il existe en fait quatre sys-
tèmes théoriques de vergences, définies par Maddox
comme :
• la vergence tonique, liée à la fonction musculaire de
base ; elle disparaît à la mort et/ou sous anesthésie géné-
rale curarisée ;
• la vergence proximale, sollicitée par la sensation
consciente de proximité ; elle disparaît lorsque le point
de fixation est à l'infini (> 50 mètres) ;
• la vergence accommodative, sollicitée par le flou ; elle
◗ Fig. 12.2. Convergence.
disparaît lorsque la correction optique totale/exacte est
portée, après examen sous cycloplégie ;
• la vergence fusionnelle, sollicitée par la disparité ;
elle disparaît en rompant la fusion (examen sous
écran).
Cette distinction théorique ne correspond pas à un
substrat anatomique ou fonctionnel, c'est-à-dire qu'il
n'existe pas de centre de la vergence fusionnelle ou de
centre de la vergence accommodative. Les phénomènes
sont liés. Au plan neurophysiologique, on met en évi-
dence des neurones (communs) des (différentes) ver-
gences, avec des neurones de convergence, mais aussi
des neurones de divergence, au niveau de la formation
réticulée médiane (FRM) [2].
La convergence (horizontale) permet de rapprocher le
point de fixation, alors que la divergence (horizontale)
éloigne le point de fixation.
●●Physiopathologie de l'accommodation-
convergence et classifications
des strabismes « accommodatifs »
Généralités
◗ Fig. 12.3. L'accommodation convergence permet de voir net
et sans diplopie. Forme « typique »
a. Vergence sans accommodation, image simple floue. b. « Le » strabisme accommodatif – en toute première
Accommodation sans vergence, deux images nettes/diplopie.
approximation – est un strabisme « simple », se manifes-
tant le plus souvent à 2 ou 3 ans, après la période « très »
de modifier la puissance optique du cristallin (c'est la critique du développement visuel (deux premières
rigidification mécanique du cristallin qui entraînera la années de vie), et avant la fin de la période sensible du
presbytie) ; développement visuel (10 ans). Sa sensorialité est le
• des efférences vers le système de contrôle de la voie plus souvent normale, c'est-à-dire que les capacités de
finale commune afin d'entraîner les phénomènes de vision binoculaires sont à restaurer ou à préserver. Le
vergence ; sujet est hypermétrope, et en cas de strabisme accom-
• des efférences vers le système parasympathique afin modatif, la déviation strabique dépend de l'effort d'ac-
de réaliser un myosis. commodation. Sans correction en cas d'hypermétropie,
104
Chapitre 12. Ésotropie accommodative
Feedback négatif
Adaptation de
l’accommodation
SNC Cristallin et
Flou Contrôleur de
corps ciliaire
Accommodation
l’accommodation
CA/C
Distance Proximal
de la cible
AC/C
SNC Muscles
Disparité Contrôleur
extraoculaires Vergence
de la vergence
Adaptation
de la vergence
Feedback négatif
105
III. Pathologies
– Éso-/exophorie (latente)
normosensorielle
◗ Fig. 12.8. Classification des strabismes selon Roth.
106
Chapitre 12. Ésotropie accommodative
107
III. Pathologies
Correction par verres « doubles foyers » Forme mixte : réfractive avec excès
ou préférentiellement verres progressifs de convergence accommodatif
Cette correction doit être prescrite en cas d'excès de Dans ces strabismes « mixtes » avec part réfractive et avec
convergence accommodatif. Le montage des verres excès de convergence (rapport CA/A élevé), il existe sans
progressifs est particulier car l'addition doit démarrer correction une déviation de loin et une déviation de près plus
plus haut dans le verre que chez l'adulte, pour que l'en- importante. La correction optique totale permet une ortho-
fant profite de l'addition dans toute sa vision de près phorie de loin, mais il demeure une incomitance loin/près.
(tablettes, etc.). Les lentilles progressives sont également Le traitement de l'incomitance loin/près est assuré par une
une option, même si celle-ci est plus difficile à mettre en correction en verres progressifs, qui permet une orthophorie
œuvre [4]. La correction avec addition doit être un test de près et une binocularité normalisée qu'il faut vérifier.
diagnostique et un test thérapeutique ; selon le résultat, Exemple :
on obtient à la fois une meilleure compréhension du SC : Et 30 E't 45
mécanisme d'excès de convergence et une prédiction de ASC : O E't 20
l'effet de cette thérapeutique [5]. ASC add + 3 OO'
CAT : COT + verres progressifs
Traitement chirurgical
La chirurgie musculaire n'est pas indiquée dans les ●●Ésotropies partiellement
formes pures. En cas de strabisme convergent par- accommodatives
tiellement accommodatif, la déviation persistante
de loin est traitée par une chirurgie monoculaire ou
Ésotropies partiellement accommodatives
bi-oculaire d'affaiblissement du (ou des) muscle(s) sans excès de convergence
droit(s) médial(aux) et de renforcement du (ou des) Dans ce cas, il existe sans correction une déviation en
muscle(s) droit(s) latéral(aux). L'excès de convergence, convergence, identique en vision de loin et en vision
s'il n'est pas supprimé par la correction en verres pro- de près. La correction optique totale permet seulement
gressifs, peut être traité par myopexie postérieure une diminution identique de la déviation de loin et de la
dont les variantes techniques sont diverses [6] et qui déviation de près. Le traitement est optique (correction
a pu être concurrencée par la technique de recul en optique totale) et éventuellement chirurgical = chirurgie
Y des droits médiaux [7]. La chirurgie peut être com- horizontale d'affaiblissement du droit médial et de ren-
binée : chirurgie horizontale et myopexie postérieure forcement du droit latéral.
[8]. Le facteur hypermétropie pourrait être traité dans Il est difficile dans ces cas de connaître les capacités
certains cas avec par chirurgie réfractive à la fin de de binocularité. La sensorialité peut être anormale ou
l'adolescence, après concertation entre le strabologue normale (dans ces derniers cas, les moins fréquents pro-
et le chirurgien réfractif. bablement, l'objectif serait de rétablir une binocularité
108
Chapitre 12. Ésotropie accommodative
normale, nécessitant une rectitude parfaite des yeux, SC initialement Et6 E't6 et décompensation après
éventuellement obtenue chirurgicalement). L'âge d'ap- 2 ans : Et20 E′t20
parition du strabisme avant un an et/ou la présence de ASC Et4 E′t4
signes témoignant de la précocité des désordres (fixa- CAT = COT
tion en adduction, nystagmus manifeste latent [NML], Dans un cas où la COT semble corriger la déviation
déviation verticale dissociée [DVD]) témoignent d'une mais ne permet pas l'orthophorie et la binocularité (cas
binocularité définitivement perturbée. En l'absence de faussement considéré comme une ésotropie réfractive
ces signes et en cas de doute, si l'obtention chirurgicale pure chez un enfant trop petit), il persiste une déviation
ou prismatique d'une rectitude des yeux ne permet pas résiduelle minime. Ce sont l'absence de vision binocu-
de rétablir la binocularité, c'est qu'on est bien dans une laire et la possibilité chez l'enfant plus grand de procé-
forme plutôt précoce avec CRA installée. Il persistera der à des mesures angulaires précises qui rétabliront
alors toujours une microtropie (par exemple Et4 E't4) parfois a posteriori le diagnostic de microstrabisme.
avec absence de possibilité de fusion binoculaire du fait Exemple 2. Microstrabisme avec excès de convergence
de la CRA, témoin d'un strabisme ancien décompensé. SC initialement Et4 E't4 se décompensant après 2 ans :
Exemple : Et10 E′t25
SC Et30 E't30 ASC Et4 E′t20
ASC Et16 E't16 ASC Add + 3 Et4 E′t6
CAT = COT + éventuelle chirurgie sur l'angle résiduel CAT = COT Add + 3
De même, ici, la situation peut être le diagnostic dif-
Ésotropies partiellement accommodatives férentiel de ce qui est initialement considéré comme
avec excès de convergence une ésotropie réfractive accommodative avec excès
de convergence, mais dans laquelle la correction optique
Dans les strabismes partiellement accommodatifs avec
totale et une addition de + 3 laissent une microtropie
excès de convergence (rapport CA/A élevé), l'angle sans
résiduelle et une absence de vision binoculaire.
correction est plus important de près que de loin. La cor-
Cette situation d'une microtropie résiduelle peut se
rection optique diminue l'angle de loin comme de près. Il
retrouver après chirurgie d'une ésotropie partiellement
demeure une déviation de loin et une incomitance loin/
accommodative (avec ou sans excès de convergence) ;
près supprimée par l'addition de + 3. Il est difficile dans
a posteriori se posera le diagnostic de strabisme pré-
ces cas de connaître les capacités de binocularité, comme
coce et/ou l'absence innée de possibilité de fusion et de
nous l'avons évoque dans la forme clinique précédente.
vision binoculaire (voir chapitre 11).
Exemple :
SC Et30 E′t45
●●Diagnostics différentiels
ASC Et16 E′t30
ASC Add + 3 suppression de l'incomitance loin près : Excès de convergence non accommodatif
Et16 E′t16
Il existe dans ce cas une incomitance loin non modi-
CAT = COT ± verres progressifs qui ne sont pas for-
fiée par l'addition de + 3 (rapport CA/A normal). Le
cément utiles car l'angle résiduel dépasse 10 DP, ce qui
traitement peut être chirurgical si l'incomitance est
amène à proposer une éventuelle chirurgie en fonction
importante et/ou gênante fonctionnellement (asthéno-
de l'angle résiduel, avec éventuellement myopexie,
pie, diplopie intermittente) : myopexie postérieure des
c'est-à-dire :
droits médiaux.
• soit COT + verres progressifs + chirurgie horizontale ;
Exemple 1 :
• soit COT + chirurgie horizontale + myopexie
ASC O E′t20
postérieure.
ASC Add + 30 E′t20
CAT = COT + myopexie postérieure éventuelle
Microstrabismes et ésotropies partiellement Exemple 2 :
accommodatives ASC Et16 E′t30
ASC Add + 3 Et16 E′t30
Dans ce cas de microstrabisme, il existe une microtropie CAT = COT + chirurgie horizontale éventuelle + myo-
primaire sur laquelle se surajoute un facteur accommo- pexie postérieure éventuelle
datif le décompensant, la déviation initiale de moins de
8 dioptries n'étant pas diagnostiquée chez le petit enfant
Excès de convergence hypoaccommodatif
à l'âge non verbal. Elle se majore après l'âge de 2 ou
3 ans et devient visible. Il existe souvent une anisomé- Cette situation rare peut se retrouver soit chez le myope,
tropie hypermétropique, par exemple + 2/+4. Il existe soit en cas de parésie de l'accommodation et/ou de pres-
un risque d'amblyopie et la correspondance rétinienne bytie précoce.
est anormale, avec absence de binocularité normale. En vision de près, il existe une vision floue et une
Le microstrabisme peut être associé à un excès de tendance au recul de la tête (en raison de l'hypoac-
convergence. commodation), mais un myosis caractéristique (triade
La prise en charge d'un tel type de strabisme a pour accommodation/convergence/myosis). L'effort inner-
objectif principal la prévention et le traitement de vationnel excessif pour compenser une accommodation
l'amblyopie. La correction optique totale permet de défaillante entraîne l'excès de convergence. Le traite-
diminuer la déviation de loin, mais il existe un angle rési- ment consiste à prescrire des verres progressifs.
duel minime sans possibilité de fusion et de vision bino- Exemple :
culaire normale. La sensorialité est anormale et l'objectif ASC O E′t20 (vision floue de près)
est de rétablir une esthétique du regard satisfaisante. Avec Add + 3 = OO′ (et vision nette de près)
Exemple 1. Microstrabisme sans excès de convergence CAT : COT Add + 3
109
III. Pathologies
Conclusion Références
1. Spielmann A. Les strabismes. Paris : Masson ; 1989.
2. Sparks DL. The brainstem control of saccadic eye movements. Nature
Tout strabisme est accommodatif, puisqu'il existe tou- Reviews Neuroscience 2002 ; 3 : 952–64.
jours une accommodation… sauf après 70 ou 80 ans et 3. Charlot JC. Strabisme accommodatif. In : Espinasse-Berrod MA, editor.
Strabologie. Paris : Masson ; 2008. p. 103–11.
chez le pseudophaque. 4. Mezer E, Wygnanski-Jaffe T, Stolovich C. Progressive-addition lenses
Les strabismes dits « accommodatifs » font référence, for accommodative esotropia with a high accomodative element.
ceci dit, aux formes de strabismes convergents liées à Strabismus 2015 ; 23 : 170–5.
une hypermétropie et/ou à un excès de convergence 5. Fresina M, Schiavi C, Campos EC. Do bifocals reduce accommodative
en cas d'incomitance loin/près. Il peut exister aussi une amplitude in convergence excess esotropia ? Graefes Arch Clin Exp
Ophthalmol 2010 ; 248(10) : 1501–5.
incomitance loin/près d'origine accommodative dans 6. Mitchell L, Kowal L. Medial rectus muscle pulley posterior fixation
les strabismes divergents expliquant parfois leur carac- sutures in accommodative and partially accommodative esotropia with
tère intermittent, et dans ce cas le facteur accommoda- convergence excess. J AAPOS 2012 ; 16 : 125–30.
tif permet de compenser la déviation, en particulier de 7. Akar S, Gokyigit B, Aygit ED, et al. Is y-split recession of the medial
rectus muscle as effective as scleral retroequatorial myopexy of the
près, alors qu'il est responsable de la déviation dans les medial rectus muscle for partially accommodative esotropia with
ésotropies accommodatives. convergence ? A report of results in 61 cases. Binocul Vis Strabolog Q
Simms Romano 2013 ; 28 : 167–75.
8. Ellis Jr GS, Pritchard CH, Baham L, et al. Medial rectus surgery for
Points forts convergence excess esotropia with an accommodative component : a
comparison of augmented recession, slanted recession, and recession
Dans les ésotropies accommodatives, les principes à
with posterior fixation. Am Orthopt J 2012 ; 62 : 50–60.
retenir sont pratiques, indépendamment des noso-
logies et classifications nombreuses :
• nécessité de mesurer la réfraction exacte après
mise au repos de l'accommodation par cycloplégie,
et de renouveler les mesures réfractives ;
• nécessité de mesurer les angles de loin, et de près,
avec et sans correction ;
• évaluer les capacités de binocularité selon le carac-
tère précoce ou tardif du strabisme, afin de préci-
ser les objectifs thérapeutiques : pouvoir rétablir ou
non une binocularité normale. Si la sensorialité est
supposée normale, le traitement doit être rapide
au cours de la période sensible du développement
visuel, afin d'obtenir une rectitude des yeux ;
• en cas d'excès de convergence, l'addition de près
de + 3 est un test diagnostique et thérapeutique ;
• l'excès de convergence accommodatif se traite par
correction optique en verres progressifs.
110
Chapitre 13
Ésotropies acquises
non accommodatives
F. Audren
Les ésotropies acquises non accommodatives ont pour « acquises aiguës » (de début brutal) et les ésotropies
point commun d'être des ésotropies concomitantes, sur un associées à la myopie [2]. L'âge moyen de l'apparition
terrain normosensoriel, avec de certaines capacités de neu- de la déviation est de 31 mois pour l'ésotropie « acquise »
tralisation quand elles surviennent chez des sujets jeunes. et plus élevé (enfant de plus de 5 ans ou adulte) pour
Dans la plupart des classifications, elle sont assimilées l'ésotropie « aiguë » [5]. La classification de Von Noorden,
de façon restrictive aux ésotropies non accommodatives de pourtant assez imprécise, nous semble mieux représen-
l'enfant (après 6 mois) et aux ésotropies non accommoda- ter la réalité que celle de Burian, qui est trop restrictive.
tives aiguës, qui peuvent concerner adulte et enfant [1, 2]. Nous passons en revue les différents types d'ésotro-
Ces ésotropies acquises sont réputées rares, mais des pies acquises.
études épidémiologiques tendent à montrer que les ésotro-
pies acquises de l'enfant sont fréquentes [3]. La classifica-
tion historique de Burian est la principale classification des
ésotropies acquises [4], mais elle ne prend pas en compte les
Ésotropie acquise non
ésophories décompensées, ni les ésotropies acquises liées à
l'âge (cette dernière entité a été individualisée récemment)
accommodative de l'enfant
et les ésotropies acquises associées à la myopie forte.
Il s'agit d'une ésotropie concomitante, apparaissant
après l'âge de 6 mois, généralement avant 5 ans (âge
moyen 2,5 ans) [5]. Il n'existe pas de déficit des ductions.
La réfraction ne trouve pas d'amétropie importante
Classifications classiques (hypermétropie dans la norme pour l'âge), et l'angle
n'est pas modifié par le port de la correction optique.
La littérature sur les strabismes convergents acquis se L'apparition de la déviation est rapide sur quelques
réfère de façon quasi systématique à la classification de jours ou semaines, et pourra ensuite augmenter au
Burian [4], qui distingue trois types qui ont en commun cours du temps dans environ la moitié des cas [5]. La
une installation brutale, un angle de déviation impor- sensorialité est supposée normale, mais on ne peut sou-
tant, un excellent pronostic binoculaire et l'absence de vent pas l'affirmer à cet âge et elle ne pourra générale-
pathologie neurologique associée : ment être prouvée qu'après traitement angulaire et à un
• le type 1 de Swan, où la déviation apparaît après une âge suffisant (fusion et stéréopsie normale après le trai-
occlusion thérapeutique (pour amblyopie anisomé- tement, en règle chirurgical). Il n'y a généralement pas
tropique par exemple) ou une baisse d'acuité visuelle de diplopie en raison des capacités de neutralisation à
unilatérale (plaie de cornée ou œdème prolongé des cet âge. Il n'y a dans la majorité des cas pas de trouble
paupières par exemple) ; neurologique associé.
• le type 2 de Burian-Franceschetti, où l'ésotropie est Le traitement repose sur la correction optique, le
parfois initialement intermittente puis rapidement traitement d'une amblyopie secondaire, et la chirurgie
constante. La réfraction est variable dans la description (éventuellement l'injection de toxine botulique dans les
initiale, mais une faible hypermétropie est souvent un droits médiaux si l'enfant est petit).
critère pour classer les patients dans cette catégorie. Un Ce type d'ésotropie se distingue donc de l'ésotropie
choc physique ou psychique peut être un facteur déclen- précoce par l'âge d'apparition et la possibilité d'une sen-
chant. Ce type 2 correspondrait à la majorité des ésotro- sorialité normale (et donc l'absence des signes moteurs
pies acquises non accommodatives ; de strabisme précoce). Cependant, il n'est pas forcément
• le type 3 de Bielschowsky, où il existe une myopie (ini- possible de le distinguer d'une microtropie dont l'angle
tialement décrite comme supérieure à –5). L'ésotropie y augmenterait subitement, et il existe des formes inter-
est plus importante en vision de loin qu'en vision de près médiaires. Ce type de strabisme, souvent réputé rare,
avec une diplopie et une myopie d'importance moyenne. représente en réalité 10 à 16 % des ésotropies de l'enfant,
Von Noorden, quant à lui, distingue les ésotropies et serait donc deux fois plus fréquent que l'ésotropie
« acquises » (d'installation progressive), les ésotropies précoce isolée [5, 6].
Strabologie 111
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III. Pathologies
Ésotropie non thésie générale qui retrouve très souvent une conver-
gence, par les résultats de la chirurgie qui sont souvent
accommodative aiguë très bons, sans inversion, même si on traite l'angle
maximal mesuré à l'écran alterné. Ce tableau pourrait
être considéré comme un « symétrique » de celui du stra-
Ce type d'ésotropie est rare. Il se rencontre chez l'en-
bisme divergent intermittent.
fant après 5 ans et chez l'adulte. Il s'agit d'une ésotro-
pie d'apparition brutale, sans cause retrouvée (à moins
qu'il ne s'agisse d'un choc psychologique ou physique),
avec diplopie. L'angle de déviation est généralement
important (identique de loin et de près). Le traitement
Ésotropie acquise liée à l'âge
repose sur la prismation si possible, ou l'occlusion d'un Bien que ne faisant pas partie des classifications clas-
œil pour supprimer la diplopie (et/ou prévenir une siques, puisque d'individualisation récente, il s'agit d'un
amblyopie chez les enfants les plus jeunes), en attendant strabisme qui était qualifié de paralysie de la divergence
le traitement angulaire. La chirurgie donne de bons dans la littérature anglo-saxonne, et qui était réputé
résultats dans ces cas, de même que la toxine botulique rare. Les études épidémiologiques récentes montrent
[1, 2, 7–9]. au contraire que les troubles oculomoteurs acquis liés
à l'âge sont la deuxième cause (24 % des cas) de trouble
oculomoteur acquis à l'âge adulte (derrière les paraly-
Ésophorie décompensée sies oculomotrices), dont 13 % sont des déviations verti-
cales et 11 % des ésotropies [10].
La fréquence de ces ésotropies s'est sans doute accrue
Ce type concerne généralement des adultes, qui récemment, du fait du vieillissement de la population, et
décrivent une diplopie de loin, au début peu invali- de son meilleur diagnostic. La compréhension et la des-
dante, mais qui devient progressivement de plus en cription détaillée de ce syndrome reviennent à Demer,
plus gênante. À l'interrogatoire, on est souvent frappé qui les a qualifiés de sagging eye syndrome (sagging :
de voir comment les patients savent exactement à partir affaissé) [11, 12].
de quand ils ont vu double, mais ils ressentaient souvent La physiopathologie s'explique par un vieillisse-
déjà auparavant qu'il y avait quelque chose d'anormal, ment de l'appareil suspenseur des muscles oculomo-
sans diplopie (phases tropiques avec neutralisation ?). Il teurs dans l'orbite. Ce vieillissement a été documenté
existe souvent une myopie (faible ou modérée). anatomopathologiquement et en imagerie (IRM) : il se
L'examen est assez caractéristique : il existe une voit notamment une distension (voire une rupture) du
ésotropie permanente de loin, avec un angle variable, faisceau de la capsule de Tenon tendu entre les gaines
qui se majore très vite dès qu'on essaie de faire des du droit latéral et du droit supérieur, évoluant tout au
mesures à l'écran. De loin, il existe une diplopie perma- cours de la vie (figures 13.1 et 13.2). Ces modifications
nente, ou parfois une alternance de phases de diplopie
et de phases de neutralisation. Il n'y a en général pas de
diplopie de près (car souvent phorie avec correspon-
dance rétinienne normale). Les angles sont mesurés
au prisme et à l'écran. Alors que les mesures à l'écran
unilatéral retrouvent un angle de loin supérieur à celui
de près, avec des mesures parfois variables, l'écran
alterné, lui, retrouve un angle plus important, plus
stable, sensiblement identique de loin et de près (sou-
vent entre 20 et 30 Δ).
Le traitement peut reposer sur une prismation en
vision de loin initialement. Cette prismation doit être
la plus faible possible supprimant la diplopie, sa valeur
étant souvent bien inférieure à celle de l'angle mesuré
par écran alterné. En fonction de la gêne, de la valeur
du prisme nécessaire, du port préalable ou non d'une
correction optique, on pourra être amené à proposer une
chirurgie oculomotrice, qui donne d'excellents résultats.
La physiopathologie de ce type de strabisme n'est pas
vraiment connue, mais on a l'impression qu'il pourrait
s'agir d'une ésotropie qui serait longtemps compensée
par des amplitudes de fusions importantes, et qu'à un
moment de son évolution, soit que son angle augmente,
soit que les capacités de fusions diminuent, il devient
symptomatique. Ce tableau se distinguerait des ésotro- ◗ Fig. 13.1. Vieillissement des tissus de soutien orbitaire vue en
pies à composante innervationnelle (avec spasmes en anatomopathologie.
Coupes histologiques d'orbites colorées au trichrome de Masson,
convergence, notamment de près) par l'angle qui est montrant l'amincissement progressif et le déplacement supéro-
(en dehors des mesures faites à l'examen) toujours plus temporal de la bande entre le droit latéral et le droit supérieur
important de loin que de près, par l'examen sous anes- (flèche noire) avec l'âge (coupe de 10 microns d'épaisseur).
112
Chapitre 13. Ésotropies acquises non accommodatives
ténoniennes ont pour conséquence des modifications diplopie (horizontale, verticale ou oblique), en vision
minimes du trajet des muscles oculomoteurs, entraînant de loin. On constate souvent des signes de vieillisse-
des déviations oculaires à petit angle, verticales (vers le ment orbitopalpébral associés (ptosis aponévrotique,
bas), et horizontales (en convergence), souvent associées creusement sus-tarsal, lipoptose). L'examen oculomo-
à une excyclotorsion modérée. En cas d'atteinte bilaté- teur objective une déviation horizontale et/ou verti-
rale et symétrique, il n'y aura pas de décalage vertical cale, de loin, à petit angle, généralement de quelques
cliniquement mesurable, mais une ésotropie isolée. dioptries. La déviation est moindre voire souvent
Cliniquement, il s'agit typiquement d'une ésotropie absente de près. Il n'existe pas de déficit franc des
(et/ou hypotropie) apparaissant de façon progressive, ductions, ou éventuellement au plus une petite limita-
chez un sujet âgé de plus de 60 ans, occasionnant une tion en abduction ou dans l'élévation, non spécifique,
pouvant s'observer à cet âge. L'évolution de ce trouble
est très lente, l'angle pouvant augmenter au cours des
années (figure 13.3).
Les principaux diagnostics différentiels sont une
paralysie du VI en cas de déviation horizontale, une
paralysie de l'oblique supérieur en cas de déviation ver-
ticale, ce d'autant qu'il peut exister une excyclotorsion
(cependant, il n'y pas de torticolis compensateur). En
cas de doute diagnostique, on pourra demander une
◗ Fig. 13.2. Vieillissement des tissus de soutien orbitaire vu en IRM. imagerie cérébrale et orbitaire. Celle-ci sera normale : au
Coupe quasi coronale. À gauche, un jeune patient contrôle pré- niveau des orbites, les modifications de la position des
sente une bande de tissu conjonctif unissant le droit latéral (LR) muscles sont trop fines pour être mesurées en routine
avec le droit supérieur (SR). Noter la morphologie normale du droit sur un patient isolé.
latéral avec le respect de la ligne horizontale de référence passant
par le centre du globe. Au milieu, un patient contrôle âgé présente Le traitement repose le plus souvent sur une pris-
une élongation marquée de la bande unissant droit latéral et droit mation, généralement intégrée dans la correction
médial, avec un affaissement du droit latéral. À droite, chez un optique, et qui est très bien tolérée. On pourra l'aug-
patient présentant un trouble oculomoteur lié à l'âge (sagging eye menter si l'angle évolue. L'âge des patients et les
syndrome), il existe une rupture de la bande entre le droit latéral
et droit supérieur avec affaissement du droit latéral. IR : droit infé-
valeurs d'angles observées font qu'une chirurgie est
rieur ; MR : droit médial ; et SO : oblique supérieur. plus rarement proposée.
113
III. Pathologies
114
Chapitre 14
Exophories-tropies ou strabismes
divergents intermittents
M.-A. Espinasse-Berrod
Dystonie de base en Xt
Xt X
Vergence volontaire b
◗ Fig. 14.2. a. Exotropie en vision de loin ou à l'inattention. b.
◗ Fig. 14.1. Équilibre instable de l'exotropie intermittente. Phorie en vision de près.
Strabologie 115
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III. Pathologies
durant l'examen. Il faut penser à observer le sujet dès la La vision stéréoscopique de près est le plus souvent
salle d'attente ou lors de l'interrogatoire. La prise d'alcool normale. Mais elle sera plus ou moins anormale en
ou de traitement neurosédatif peut aggraver la déviation cas de mauvais contrôle de la déviation de près ou de
chez l'adulte. Les exotropies intermittentes sont plus fré- microtropie associée [2]. Les performances stéréosco-
quentes dans les pays très ensoleillés et se décompensent piques peuvent ainsi être mauvaises d'emblée ou se
souvent l'été. Elles sont parfois favorisées par des anoma- dégrader avec le temps. Dans tous les cas, la sensorialité
lies craniofaciales et des déficits neurologiques. est variable d'un examen à l'autre, et il faut plusieurs
bilans pour pouvoir assurer une dégradation.
La vision stéréoscopique de loin est plus précocement
Évolution altérée dans les SDI que celle de près, et serait un bon
marqueur du contrôle du strabisme. Mais la mesure de
cette stéréoscopie de loin n'est pas de réalisation cou-
L'évolution est imprévisible mais souvent défavorable.
rante, car les outils décrits permettant de la mesurer ne
Dans environ 75 % des cas, la déviation tropique s'aggrave
sont pas répandus.
en fréquence et en durée et peut se transformer en exotro-
Les amplitudes de fusion sont variables : les ampli-
pie constante ; 15 % des patients pourraient avoir un état
tudes en convergence sont souvent normales de près
oculomoteur stable et 10 % des cas s'améliorer sans traite-
alors qu'elles sont médiocres ou bonnes de loin. Les
ment. L'aggravation est en rapport avec la suppression, la
amplitudes de fusion en divergence peuvent être excel-
baisse de la vergence tonique, la diminution du pouvoir
lentes ou médiocres.
accommodatif et la divergence accrue des orbites avec
L'amblyopie est absente ou modérée. Elle est le plus
l'âge. Les facteurs favorisant l'amélioration spontanée sont
souvent en rapport avec une anisométropie.
la rareté des épisodes tropiques et en théorie une valeur
de déviation inférieure à 20 dioptries prismatiques. Cette
évolution variable et relativement imprévisible nécessite ●●Les différents cas de figure
donc un suivi minimal pour juger de l'évolutivité d'un SDI. On distingue schématiquement trois cas de figure par-
ticuliers mais en pratique les situations cliniques sont
excessivement variées :
Signes fonctionnels • l'exophorie décompensée avec une diplopie constante
quand le sujet est tropique. Il n'existe aucune adaptation
La photophobie est un signe clinique typique. Le patient sensorielle ;
ferme fréquemment un œil à la forte lumière. Ce signe • l'exophorie-tropie avec neutralisation ou SDI « clas-
peut d'ailleurs précéder l'exotropie intermittente. Cette sique ». Il existe pour certains auteurs une adaptation
fermeture de l'œil, en particulier au soleil l'été, a pu sensorielle propre aux exotropies avec des anomalies
être expliquée de différentes manières. La lumière peut de correspondance rétinienne à certains tests en vision
éblouir la rétine, rompre la fusion et favoriser le passage de loin (verre rouge ou post-images) [3]. Mais c'est sans
en divergence. Un œil est alors fermé pour éviter diplo- doute plus fréquent dans les formes anciennes ou à grand
pie et confusion, même si la conscience de la diplopie est angle. Sinon, le SDI est dans l'immense majorité des cas
absente. Mais la fermeture de l'œil peut aussi s'expliquer un strabisme à correspondance rétinienne normale ;
par la sommation binoculaire de la photophobie, éprou- • l'exophorie-tropie associée à une microtropie avec
vée face à une forte luminosité. La situation monoculaire une stéréoscopie imparfaite et des anomalies de corres-
est alors choisie pour limiter la photophobie. Ceci peut pondance rétinienne.
expliquer la fermeture d'un œil associée à d'autres types
de strabisme ou retrouvée chez des sujets non strabiques.
La suppression est un phénomène très fréquent dans
l'exotropie intermittente. Et le plus souvent, les enfants
Étude du contrôle
présentant un strabisme divergent intermittent ne se de l'exotropie intermittente
plaignent de rien.
Mais le patient, en particulier celui chez qui l'exotropie L'étude du contrôle de la déviation est capitale pour
se manifeste plus rarement ou tardivement (grand enfant évaluer l'évolution et décider de la conduite à tenir. Le
ou adulte), peut se plaindre d'asthénopie, de vision but est d'estimer la fréquence des épisodes tropiques.
trouble, de céphalées, de diplopie, de confusion ou de Mais cela est très difficile car le contrôle est par défini-
difficulté à la lecture et à l'écriture sur les lignes, surtout tion quelque chose de variable et souvent dépendant de
après un travail de près prolongé. Certains auteurs pré- l'attention voire de la volonté du patient. Il est essen-
fèrent alors le terme d'exophorie décompensée quand les tiellement apprécié par l'interrogatoire, l'inspection et
signes fonctionnels sont importants. Une baisse d'acuité l'écran unilatéral.
visuelle de loin (myopisation) associée peut témoigner
d'un effort d'accommodation-convergence.
●●Méthodes objectives indirectes
L'acuité stéréoscopique de près (Titmus, Lang, TNO)
Bilan sensoriel peut être conservée longtemps et n'est pas un très bon
témoin du contrôle de la déviation. L'acuité stéréosco-
pique de loin (Mentor, chat de Weiss) témoigne mieux
●●Bilan du contrôle de la déviation. Une bonne acuité stéréosco-
Le bilan sensoriel doit être effectué avant décompensa- pique de loin indiquerait probablement un bon contrôle
tion à l'écran, en particulier pour rechercher une vision avec peu ou pas de suppression [4]. Mais ces tests de loin
stéréoscopique lors des périodes de phorie. ne sont hélas pas très répandus en pratique courante.
116
Chapitre 14. Exophories-tropies ou strabismes divergents intermittents
117
III. Pathologies
118
Chapitre 14. Exophories-tropies ou strabismes divergents intermittents
119
III. Pathologies
ou plicature est en général indiquée dans une déviation verticale concomitante peut être corrigée par transposi-
basique avec un œil fixateur. Mais le protocole doit être tion verticale des droits horizontaux (par exemple déca-
établi pour chaque cas en fonction des différents angles lage vers le haut de la moitié de la largeur du tendon du
de déviation et ajusté si besoin en peropératoire en fonc- droit médial et du droit latéral d'un œil hypotropique).
tion de la position des yeux sous anesthésie et des tests
d'élongation musculaire. Un recul d'un muscle élargit
la fente palpébrale et une résection/plicature la dimi- Points forts
nue. Il faut y penser si le sujet est myope ou multiopéré • La vision stéréoscopique est théoriquement nor-
et si on doit effectuer une chirurgie monomusculaire male au début. Si les périodes tropiques augmen-
unilatérale. tent en fréquence et en durée, une baisse de la
vision stéréoscopique peut apparaître même durant
Suivi les périodes phoriques.
• Ce n'est pas le strabisme qui est intermittent – car
Il faut bien avertir le patient et/ou la famille des risques
la dystonie est permanente – mais la compensation
de diplopie postopératoire, d'un besoin transitoire
de la déviation strabique.
de prismes ou de double foyers, voire d'une réinter-
• Il faut bien connaître l'angle maximal de dévia-
vention. Le résultat doit être estimé d'un point de vue
tion, les éventuelles incomitances ou verticalités
moteur et sensoriel (étude de la stéréoscopie et de la
associées et les mécanismes de compensation en
neutralisation).
convergence pour décider du protocole opératoire.
Surcorrection ou ésotropie consécutive • Un bon résultat moteur n'est pas le seul critère de
Une légère surcorrection (d'environ 10 D) est en général succès de cette chirurgie. Il faut aussi évaluer la sté-
souhaitable en postopératoire immédiat pour le résultat réoscopie postopératoire.
à long terme. Cette surcorrection entraîne fréquemment
une diplopie passagère. Elle doit disparaître durant Références
les mois suivant l'intervention. Sinon, elle nécessitera 1. Comittee definition, symposium on terminology. In : Progress in strabis-
mology, 9th meeting of the International Strabismological Association ;
une réintervention [27–29]. Les incomitances latérales Swets and Seitlingen ; 2002. p. 79. De Faber.
préopératoires peuvent favoriser cette surcorrection. Un 2. Kushner BJ. The occurrence of monofixational exotropia after exotropia
rapport CA/A élevé peut entraîner une ésotropie consé- surgery. Am J Ophthalmol 2009 ; 147(6) : 1082. 1085.e1.
cutive en vision de près et justifier des verres doubles 3. Kaufmann H, Steffen H. Strabismus. Georg Thieme Verlag ; 2012.
foyers ou progressifs. Il faut y penser si l'on opère un 4. O'Neal TD, Rosenbaum AL, Stathacopoulos RA. Distance stereo acuity
improvement in intermittent exotropie patients following strabismus
sujet avec forte incomitance loin-près en préopéra- surgery. J Pediatr Ophthalmol Strabismus 1995 ; 32 : 353–7.
toire d'origine accommodative. Le risque chez l'enfant 5. Rosenbaum MD. John Pratt-Johnson Lecture : Evaluation and manage-
de moins de 4 ans est l'installation d'une ésotropie à ment of intermittent exotropia. Am Orthopt J 1996 ; 46.
petit angle avec perte de la vision binoculaire et risque 6. Buck D, Clarke MP, Haggerty H, et al. Grading the severity of inter-
mittent distance exotropia : the revised Newcastle Control Score. Br J
d'amblyopie. Il faut bien connaître ce risque si on doit Ophthalmol 2008 ; 92(4) : 577.
opérer un jeune enfant. 7. Haggerty H, Richardson S, Hrisos S, et al. The Newcastle Control
Score : a new method of grading the severity of intermittent distance
Sous-correction ou SDI résiduel exotropia. Br J Ophthalmol 2004 ; 88(2) : 233–5.
Une sous-correction chirurgicale n'est pas de bon pro- 8. Mohney BG, Holmes JM. An office-based scale for assessing control in
intermittent exotropia. Strabismus 2006 ; 14(3) : 147–50.
nostic pour le long terme. Occlusion intermittente 9. Rosenbaum AL, Stathacopoulos RA. Subjective and objective criteria
et rééducation orthoptique sont recommandées si for recommending surgery in intermittent exotropia. Am Orthopt J
l'exotropie est modérée. Mais une réintervention ulté- 1992 ; 42 : 46–9.
rieure est souvent nécessaire. Les facteurs favorisant 10. Kushner BJ. The distance angle to target in surgery for intermittent
exotropia. Arch Ophthalmol 1998 ; 116 : 189–94.
cette sous-correction sont : l'incomitance loin/près en
11. Kushner BJ, Morton GV. Distance/near differences in intermittent
préopératoire, la méconnaissance de l'angle maximal, exotropia. Arch Ophthalmol Chic Ill 1960 1998 ; 116(4) : 478–86.
l'association avec un syndrome alphabétique ou une 12. Brodsky MC, Jung J. Intermittent exotropia and accommodative esotro-
hypertropie et la non-correction totale en préopératoire pia : distinct disorders or two ends of a spectrum ? Ophthalmology
d'une hypermétropie. 2015 ; 122(8) : 1543–6.
13. Han JM, Yang HK, Hwang JM. Efficacy of diagnostic monocular occlu-
sion in revealing the maximum angle of exodeviation. Br J Ophthalmol
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Un tableau associé d'hyperaction de muscle(s) oblique(s) base, les techniques chirurgicales, les stratégies opératoires. Paris :
nécessite un affaiblissement du(des) muscle(s) intéres- Masson ; 1995307.
sé(s). Si l'examen retrouve un syndrome alphabétique 15. Duane A. A new classification of the motor anomalies based upon phy-
siological principles together with symptoms diagnosis and treatment.
sans hyperaction apparente des muscles obliques, les Am Ophthalmol Otolaryngol 1897 ; 6 : 84. 1896 ; 5 : 969.
insertions des droits horizontaux sont décalées vertica- 16. Burian HM. Exodeviations. Their classification diagnosis and treat-
lement (les droits médiaux vers la pointe du syndrome ment. Am J Ophthalmol 1966 ; 62 : 1161–6.
et les droits latéraux vers l'ouverture du syndrome). Par 17. Burian HM, Franceschetti AT. Evaluation of diagnostic methods for the
classification of exodeviations. Trans Am Ophthalmol Soc 1970 ; 68 :
exemple, dans un syndrome V, les deux muscles droits 56–71.
latéraux sont décalés vers le haut en cas de chirurgie 18. Kushner BJ, Morton GV. Distance/near differences in intermittent
bilatérale, et le droit latéral vers le haut et le droit médial exotropia. Arch Ophthalmol 1998 ; 116 : 478–86.
vers le bas en cas de chirurgie unilatérale. S'il existe des 19. Kushner BJ. Diagnosis and treatment of exotropia with a high accom-
anomalies craniofaciales associées, une IRM peut par- modation convergence-accommodation ratio. Arch Ophthalmol 1999 ;
117 : 221–4.
fois confirmer le déplacement des muscles droits (par 20. Horwood AM, Riddell PM. Evidence that convergence rather than
exemple droits latéraux vers le bas dans un syndrome V accommodation controls intermittent distance exotropia. Acta
avec excyclorotation des globes). Une petite déviation Ophthalmol (Copenh) 2012 ; 90(2) : e109–17.
120
Chapitre 14. Exophories-tropies ou strabismes divergents intermittents
21. Phillips PH, Fray KJ, Brodsky MC. Intermittent exotropia increasing 26. Kushner BJ. Selective surgery for intermittent exotropia based on dis-
with near fixation : a “soft” sign of neurological disease. Br J Ophthalmol tance/near differences. Arch Ophthalmol 1998 ; 116 : 324–8.
2005 ; 89 : 1120–2. 27. Beneish R, Flanders M. The role of stereopsis and early postoperative
22. Repka MX, Arnoldi KA. Lateral incomitance in exotropia : fact or arti- alignment in long-term surgical results of intermittent e xotropia.
fact ? J Pediatr Ophthalmol Strabismus 1991 ; 28 : 125–8. Can J Ophthalmol 1994 ; 29 : 119–24.
23. Pigassou R, Albouy R. Primary intermittent exotropia. J Fr Ophtalmol 28. Lee S, Lee YC. Relationship between motor alignment at postoperative
1986 ; 9 : 243–7. day 1 and at year 1 after symmetric and asymmetric surgery in inter-
24. Iacobucci I, Henderson JW. Occlusion in the preoperative treatment of mittent exotropia. Jpn J Ophthalmol 2001 ; 45 : 167–71.
exodeviations. Am Orthopt J 1965 ; 15 : 42–7. 29. Keech RV, Stewart SA. The surgical overcorrection of intermittent
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and constant exotropia for superior sensory outcome. Am J Ophthalmol
2001 ; 131 : 111–6.
121
Chapitre 15
Syndromes (incomitances)
alphabétiques
M.-A. Espinasse-Berrod
Le terme « incomitance » alphabétique est plus exact alphabétique sont à 25° vers le haut et vers le bas.
que le terme « syndrome », puisque nous parlerons d'un La position de 35° vers le bas peut être utilisée pour
signe clinique isolé. Mais le terme de syndrome est étudier la position de lecture et la position extrême
consacré par l'usage. vers le bas [4].
Conditions d'examen
Définitions L'incomitance peut être soupçonnée en vision de près
lors des mouvements de version vers le haut et vers le
bas et estimée aux reflets chez le plus jeune enfant, mais
Les syndromes alphabétiques représentent les incomi- les mesures doivent être réalisées en vision de loin.
tances verticales d'un strabisme horizontal, soit des diffé- L'examen est réalisé de près en déplaçant par exemple
rences angulaires entre le regard en haut et le regard en bas. un cube de Lang, mais cela nécessite déjà la correction
Un syndrome V correspond à une différence d'au parfaite de l'hypermétropie. En effet, si l'hypermétro-
moins 15 dioptries prismatiques (DP) entre le regard en pie est sous-corrigée, il existe une tendance naturelle à
haut et le regard en bas. Un syndrome A correspond à accommoder davantage en position primaire et dans
une différence d'au moins 10 DP entre le regard en haut le regard en bas que dans le regard en haut, simulant
et le regard en bas [1]. un syndrome V. Pour être certain de limiter ces erreurs
En cas d'ésotropie avec syndrome V, l'ésotropie aug- de mesure dues à l'accommodation, il est ensuite
mente dans le regard en bas et diminue dans le regard nécessaire de mesurer le syndrome en vision de loin.
en haut. Le patient fixe alors un petit optotype avec le port de
En cas d'ésotropie avec syndrome A, l'ésotropie aug- la correction optique totale et les mesures sont faites à
mente dans le regard en haut et diminue dans le regard l'aide de l'écran alterné prismatique en faisant lever et
en bas. baisser le menton.
En cas d'exotropie avec syndrome V, l'exotropie aug- En cas de doute sur la réalité d'une incomitance, il
mente dans le regard en haut et diminue dans le regard ne faut pas hésiter à réaliser une occlusion ou un test
en bas. d'adaptation prismatique qui permet parfois d'égaliser
En cas d'exotropie avec syndrome A, l'exotropie aug- la déviation en haut et en bas et d'éliminer une « fausse »
mente dans le regard en bas et diminue dans le regard incomitance.
en haut.
Les patients avec un syndrome Y ont une abduction ●●Torticolis et signes fonctionnels
augmentée dans le regard en haut.
Les patients avec un syndrome X ont une abduction Des possibilités fusionnelles peuvent entraîner une
augmentée à la fois dans le regard en haut et dans le position anormale de la tête avec éventuellement
regard en bas. des épisodes de diplopie ou d'asthénopie. Le patient
recherche la position de déviation minimale. Le menton
est alors levé dans une ésotropie avec incomitance A ou
une exotropie avec incomitance V et abaissé dans une
Clinique ésotropie avec incomitance V ou une exotropie avec
incomitance A (figures 15.1 et 15.2).
●●Mesure du syndrome Les patients présentant une augmentation de leur
déviation dans le regard en bas (exotropie et incomi-
tance A ou ésotropie et incomitance V) décrivent parfois
Positions du regard une asthénopie gênante. Une phorie en position pri-
Les positions du regard les plus couramment maire peut, par exemple, s'accompagner d'une exopho-
recommandées [2, 3] pour l'étude du syndrome rie invalidante dans le regard en bas.
Strabologie 123
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III. Pathologies
a a
b b
c c
◗ Fig. 15.1. Torticolis et syndrome V. ◗ Fig. 15.2. Torticolis et syndrome V.
a. Patient relevant le menton pour être confortable et orthopho- a. Patient baissant le menton pour être orthophorique. b. Rectitude
rique. b. Divergence regard en haut. c. Rectitude regard en bas. regard en haut. c. Convergence regard en bas.
●●Déviation horizontale
Une ésotropie ou une exotropie peuvent exister en posi-
●●Examen de la face
tion primaire. Il ne faut pas confondre un syndrome V
avec une décompensation dans le regard en haut d'une Des aspects particuliers des malaires ou de l'obliquité
exotropie intermittente. Le syndrome alphabétique doit des fentes palpébrales doivent être recherchés (voir plus
être confirmé par la mesure avec écran alterné prisma- loin).
tique de loin dans les deux directions du regard.
124
Chapitre 15. Syndromes (incomitances) alphabétiques
125
III. Pathologies
126
Chapitre 15. Syndromes (incomitances) alphabétiques
127
III. Pathologies
128
Chapitre 15. Syndromes (incomitances) alphabétiques
129
Chapitre 16
Définition
La DVD est le terme admis pour désigner une déviation
verticale à type de hauteur ; elle est dite dissociée car elle
se manifeste sur l'œil non fixant et elle varie selon l'œil
fixateur, réalisant ainsi une incomitance. Elle est la plus
connue des déviations dissociées. Elle est d'origine cen-
trale et sa physiopathologie reste incertaine.
On dit classiquement qu'elle apparaît progressive-
ment entre 18 mois et 5 ans, mais elle est sans doute pré-
sente plus tôt tout en étant difficile à mettre en évidence.
La DVD était appelée jadis hypertropie ou hyper-
phorie alternante, ce qui ne mettait pas en évidence le
caractère dissocié donc supranucléaire de ce trouble.
Étant d'origine supranucléaire, la DVD ne répond pas
aux lois de correspondance motrice (Hering) et d'inner- ◗ Fig. 16.1. DVD déclenchée par l'occlusion.
Strabologie 131
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III. Pathologies
Repère vasculaire
Incyclo
Excyclo
132
Chapitre 16. Déviations verticales dissociées
Signes associés
La DVD et le strabisme précoce étant pratiquement tou-
jours liés, un nystagmus manifeste latent est classique-
ment associé. Ce nystagmus est principalement horizontal
et sa présence peut rendre difficile la mesure de la DVD.
Un torticolis tête inclinée sur une épaule est observé
dans 35 % des cas, soit du côté de l'œil fixateur, soit du
côté de l'œil dévié [2] (figures 16.7 et 16.8).
Cette différence n'est pas expliquée pour l'instant.
L'amplitude de la DVD varie lors de l'inclinaison de la
tête ; elle est souvent minime dans la position du tortico-
lis, mais cela n'est pas systématique.
Mesure de la déviation
verticale dissociée
◗ Fig. 16.4. Rapport de force élévatrice entre les muscles
élévateurs. ●●Mesure en position primaire
Le muscle droit supérieur (en rouge) montre une puissance d'élé-
vation toujours supérieure au muscle oblique inférieur (en vert), La mesure se fera avec la correction optique totale et les
même en adduction. barres de prismes à action verticale et/ou horizontale.
La DVD fait partie des incomitances selon l'œil fixateur.
L'examen sous écran alterné ne peut donc pas permettre
la mesure. Il conviendra de faire un examen sous écran
unilatéral en plaçant d'abord l'écran sur l'œil dont on veut
◗ Fig. 16.5. Apparition de la DVD lors de la déprivation lumineuse de l'œil non fixateur et disparition de la DVD sous double écran
translucide.
133
III. Pathologies
134
Chapitre 16. Déviations verticales dissociées
Déviométrie OGF
Regard en bas
Regard en haut
Formes cliniques
XT 4 Δ HDT 10 Δ ●●Forme bilatérale asymétrique
Regard X 10 Δ
T
XT 12 Δ HDT 12 Δ XT 8 Δ Regard
à droite HDT 14 Δ HDT 8 Δ à gauche C'est la forme la plus fréquente de DVD, associée à une
tropie précoce avec absence de vision binoculaire et nys-
X 16 Δ HD 8 Δ
T T
tagmus latent fréquent.
Regard en bas
La déviométrie du haut est celle réalisée quand l'œil droit fixe. On note les ●●Forme unilatérale
valeurs des angles dans les différentes cases qui correspondent au regard
mesuré. La DVD est associée à une exotropie. On remarque bien que la La DVD se manifeste de façon isolée sur un œil amblyope
hauteur gauche est maximale dans le regard à gauche. La déviométrie profond (phénomène de Keiner). Elle apparaît lors de la
du bas est celle réalisée quand l'œil gauche fixe. La hauteur droite est
maximale dans le regard à droite. On remarquera la présence d'un rêverie ou à l'inverse lors de l'attention soutenue de l'œil
syndrome A dans les deux cas. fixateur.
135
III. Pathologies
●●Hyperphorie alternante
●●Skew deviation
Cette forme réalise un tableau de DVD mais avec une
vision binoculaire normale et sans tropie horizontale Dans ce cas, il existe un contexte neurologique particu-
associée. Ce tableau est peu fréquent et s'observe princi- lier, soit central dans le mésencéphale ou le cervelet, soit
palement dans les exotropies intermittentes. périphérique au niveau du vestibule.
Le patient présente un mauvais alignement vertical
acquis sous forme d'une divergence verticale paroxys-
tique où l'œil le plus haut intorte et l'œil le plus bas
Diagnostic différentiel extorte, la tête s'inclinant vers l'œil le plus bas. Les
déviations torsionnelles sont inverses de celles de la
●●Hyperaction de l'oblique inférieur DVD. Contrairement à la DVD, le patient se plaint d'une
diplopie verticale.
Dans ce cas, l'élévation est absente ou minime en
abduction et en position primaire sur l'œil non fixateur.
L'élévation du globe non fixateur démarre avant que
le nez ne fasse écran, par opposition à l'élévation en Mécanismes invoqués
adduction observée dans la DVD, et augmente au fur et
à mesure de l'adduction (figure 16.10). Actuellement, il n'existe pas d'hypothèse univoque pour
L'élévation du globe est plus lente dans la DVD et la expliquer la DVD. Il est probable qu'il s'agisse en fait d'un
recherche du phénomène de Bielschowsky est négative trouble autonome de la maturation oculomotrice, même
en cas d'hyperaction isolée de l'oblique inférieur. si elle est retrouvée essentiellement dans les strabismes
Dans la déviométrie, on trouve souvent un syn- précoces. La DVD ne serait pas un signe spécifique mais
drome V associé (tableau 16.5). une association fréquente aux strabismes précoces [1].
◗ Fig. 16.10. Élévation en adduction évoquant une hyperaction de l'oblique inférieur car l'hypertropie se manifeste avant l'occlusion
nasale et augmente au fur et à mesure de l'adduction.
136
Chapitre 16. Déviations verticales dissociées
Cliniquement, nous ne remarquons pas d'impo- à une illumination asymétrique sont des réponses
tence dans la DVD mais uniquement des hyperac- de correction qui fonctionnent pour réorienter le
tions verticales, le plus souvent bilatérales mais corps et les yeux en accord avec la verticale visuelle
asymétriques, accompagnées de troubles torsionnels. apparente.
La physiologie actuelle nous montre que l'élévateur
principal est le droit supérieur de façon décroissante Points communs entre réflexe
de l'abduction à l'adduction, position où il est plus lumineux dorsal et DVD
élévateur que l'oblique inférieur, sa fonction d'in-
Ces points communs sont nombreux.
torsion n'étant pas au premier plan. De même, les
• Ils sont provoqués par une entrée lumineuse asymé-
muscles obliques inférieurs sont plus torseurs que les
trique aux deux yeux.
droits verticaux et leur fonction élévatrice, bien que
• Les yeux visuellement privés se déplacent dorsale-
non négligeable, demeure inférieure à celle des droits
ment (vers le haut).
supérieurs.
• L'amplitude de la réponse dépend de l'intensité du
Lors du déclenchement de la DVD, le droit supé-
stimulus lumineux chez le poisson et du degré de dispa-
rieur (pour l'élévation du globe) et l'oblique inférieur
rité visuelle binoculaire chez l'homme.
(pour l'extorsion du globe) semblent donc être stimu-
• L'amplitude de la réponse dépend de facteurs externes
lés comme si une hyperaction des deux élévateurs était
chez le poisson et est variable dans la DVD.
réalisée, ces deux muscles étant innervés par le même
• Le rééquilibrage vertical est lent dans les deux phé-
nerf oculomoteur et ayant leurs noyaux haut situés
nomènes après les modifications d'éclairement et cette
dans le tronc cérébral (de part et d'autre de la ligne
diminution est exponentielle.
médiane). La fonction d'extorsion de l'oblique infé-
• Il existe une inclinaison du corps vers la lumière
rieur, fonction principale du muscle, l'emporte sur la
chez le poisson alors que l'inclinaison de la tête dans
fonction d'intorsion du droit supérieur, fonction secon-
la DVD n'est pas constante et qu'elle est indépendante
daire du muscle, leur fonction commune à des degrés
de l'œil fixateur.
divers étant l'élévation.
Chez l'homme qui a les yeux placés frontalement avec
Mais nous ignorons comment les modifications du
une vision binoculaire et une stéréoscopie fine, ce réflexe
tonus lumineux ou de la qualité visuelle provoquent
ne peut s'installer mais, quand la binocularité est mal
cette hyperaction alternante des deux élévateurs, l'un
développée avec des fluctuations des entrées binocu-
extorseur principal et l'autre intorseur accessoire. Nous
laires, ce réflexe primitif peut réapparaître.
ne pouvons que rapporter deux hypothèses, l'une de
M.C. Brodsky, l'autre de D.L. Guyton.
●●Hypothèse de Guyton
●●Hypothèse de Brodsky L'enregistrement avec des électrodes sclérales de sujets
présentant une DVD confirme bien l'extorsion et l'élé-
Pour cet auteur, la DVD serait un réflexe erroné de cor- vation de l'œil dévié accompagnées par l'intorsion et
rection à rapprocher du réflexe lumineux dorsal observé l'abaissement de l'œil fixant [4]. Mais lorsque la DVD
chez les poissons, réflexe d'origine visuovestibulaire que se développe, le nystagmus latent cyclovertical qui était
l'on conserverait phylogénétiquement [3]. Or, quand les apparu à l'occlusion diminue voire disparaît au fur et
systèmes les plus récents ne parviennent pas à fonc- à mesure. La DVD aurait comme fonction de favoriser
tionner correctement, les réflexes primitifs qui ont été la vision de l'œil fixateur en réduisant ou annulant le
conservés phylogénétiquement peuvent réapparaître. nystagmus latent cyclovertical.
L'apparition de la DVD chez des enfants porteurs de
strabisme précoce pourrait indiquer ce type de réponse
atavique.
Traitement
Réflexe lumineux dorsal
La DVD reproduit une réponse primitive visuovesti- ●●Traitement médical
bulaire de correction des animaux qui ont des yeux Comme dans tout trouble oculomoteur, la correction
latéraux, appelée réflexe dorsal lumineux. Chez ces optique totale s'impose afin d'éviter tout effort accom-
animaux inférieurs, tels que les poissons, il est vital modatif inutile aux yeux.
qu'ils puissent savoir où est le haut pour assurer leur La DVD s'accompagnant d'une absence de vision
orientation verticale garante de leur équilibre, leur binoculaire, toute rééducation et/ou prismation de la
navigation et leur survie. Les primates comptent hauteur (pour corriger une attitude de la tête inclinée
principalement sur leur système vestibulaire pour sur une épaule par exemple) est contre-indiquée.
maintenir l'orientation verticale alors que les pois-
sons combinent l'information vestibulaire et l'infor-
mation visuelle pondérée des deux yeux pour établir ●●Traitement chirurgical
et maintenir la verticalité. Un poisson a tendance à Étant donné que la DVD semble un phénomène réflexe
orienter sa surface dorsale vers la direction d'inten- et/ou compensateur, elle ne disparaît jamais totalement
sité lumineuse maximale et déplacera l'œil ipsilatéral après un geste chirurgical raisonnable. Il faut donc
à la source de lumière vers le bas et l'œil controlaté- réserver la chirurgie aux DVD inesthétiques quand
ral vers le haut. Ces réponses posturales et oculaires elles sont visibles fréquemment sur l'œil non fixateur, et
137
III. Pathologies
138
Chapitre 17
Strabismes consécutifs
Le terme de strabisme consécutif désigne un strabisme
qui s'est inversé suite à une chirurgie oculomotrice ou,
plus rarement, de manière spontanée. Dans la quasi-
totalité des publications, ce terme concerne les stra-
bismes horizontaux, mais il est licite de penser que
l'inversion d'un strabisme vertical peut aussi être incluse
dans cette classification.
●●Exotropie consécutive
La fréquence des exotropies post-ésotropies a sou- ◗ Fig. 17.1. Exotropie consécutive opérée d'ésotropie dans
vent été sous-estimée du fait de la durée trop courte l'enfance.
de suivi des patients. En effet, ces exotropies peuvent Divergence de l'œil droit.
Strabologie 139
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III. Pathologies
Les chirurgiens strabologues de diverses écoles tentent L'utilisation de la toxine botulinique pour le trai-
depuis de nombreuses années de réduire ce risque, mais tement des strabismes précoces entraîne une diver-
les différentes séries montrent que l'ensemble des tech- gence précoce voulue, qui disparaît progressivement.
niques peuvent induire une divergence consécutive Toutefois, une exotropie consécutive réelle peut excep-
lorsque le délai de suivi est suffisamment long [3]. tionnellement survenir. Ces cas concerneraient les
Selon la technique pratiquée, la survenue immédiate ésotropies qui se seraient inversées spontanément plus
d'une divergence postopératoire ne présage pas des tardivement [10].
mêmes évolutions. En effet, après un recul des deux mus-
cles droits médiaux, une divergence précoce ne disparaît Prise en charge
qu'exceptionnellement et évolue le plus souvent vers une
La prise en charge d'une exotropie consécutive commence
aggravation. Au contraire, en cas de myopexie posté-
par la correction optique totale. La sous-correction de
rieure bilatérale par fils de Cüppers, une divergence post
l'hypermétropie permet parfois de diminuer l'angle, mais
opératoire peut témoigner d'une sidération temporaire et
celui-ci finit toujours par augmenter et l'asthénopie liée
régresser parfois après plusieurs mois. Roth conseille dans
à cette sous-correction peut gêner le patient. Toute ani-
ces cas de ne pas réintervenir avant au moins 18 mois et
sométropie doit être corrigée en totalité. Chez le patient
d'attendre une résolution spontanée [2]. En cas de chirur-
presbyte, la prescription de verres progressifs est possible
gie monoculaire de recul/pli, l'évolution est variable et
et même recommandée afin de permettre une bonne qua-
peut aller vers une amélioration ou une aggravation après
lité de vision de loin et de près. Rarement, au cours des
l'installation d'un nouvel équilibre neuromusculaire.
strabismes à binocularité normale, une prismation peut
Certains facteurs influençant la survenue de ces inver-
être justifiée si la déviation est petite. Dans la majorité des
sions sont bien connus : excès de dosage et en particu-
cas, la correspondance rétinienne est anormale et aucune
lier recul trop important des muscles droits médiaux.
rééducation orthoptique ne peut faire disparaître la diver-
Ganesh et al. retrouvent comme facteur de risque
gence. Ce traitement comporte en plus le risque d'entraî-
majeur la notion de chirurgie itérative ainsi que le déficit
ner une déneutralisation avec apparition d'une diplopie
postopératoire de l'adduction (figures 17.2 et 17.3) [7].
difficilement gérable par la suite. Chez l'enfant, la lutte
À noter que, dans cette série, la technique initiale était
contre l'amblyopie est comme toujours indispensable.
une chirurgie monoculaire complétée ensuite sur l'autre
Le traitement chirurgical doit être envisagé si la
œil et sans mise en place de myopexie. Les autres fac-
déviation devient handicapante sur le plan esthétique
teurs qui semblent influencer la survenue d'une exotro-
ou du fait d'une diplopie (le sujet sortant parfois de sa
pie dans cette étude sont le jeune âge opératoire (moins
zone de neutralisation).
de 2 ans), la quantité de recul du droit médial (supérieur
En cas de déviation postopératoire immédiate, il faut
ou égal à 6 mm), ainsi que l'âge d'apparition de l'ésotro-
toujours attendre afin de voir comment celle-ci évolue,
pie (inférieure à 4 ans). Ils ne trouvent pas de corréla-
sauf s'il existe une limitation majeure de la motilité [1, 2].
tion avec l'amblyopie [7]. Pour Yurdakul au contraire,
En cas de survenue tardive de l'inversion, il est fré-
l'amblyopie constitue un risque d'exotropie consécu-
quent de ne pas avoir de compte-rendu opératoire, et
tif ainsi que l'anisométropie [8]. Enfin, l'existence de
les patients peuvent parfois se tromper sur le sens de
trouble neurologique associé constitue aussi un facteur
leur strabisme dans l'enfance. Il faut alors bien expli-
de risque [9].
quer que les résultats de l'intervention dépendent
aussi de ce que le chirurgien va retrouver en peropéra-
toire. Les reprises chirurgicales doivent en général être
faites par les chirurgiens les plus habitués ou sous leur
surveillance. Le bilan préopératoire doit être complet
avec le port de la correction optique totale. La dévia-
tion est mesurée dans toutes les directions du regard à
la recherche d'incomitance permettant de mieux com-
prendre le mécanisme de l'inversion. En début d'inter-
vention, la position de l'œil sous anesthésie générale
ainsi que les tests de duction forcée permettent aussi
d'analyser les facteurs musculaires en jeu. Toutes les
exotropies consécutives n'ont pas la même cause et
◗ Fig. 17.2. Limitation de l'adduction marquée de l'œil droit.
leur prise en charge doit être adaptée au cas par cas.
De nombreuses publications comparent les diffé-
rentes techniques chirurgicales [11–13]. Le plus souvent,
il est conseillé d'agir sur l'œil dominé en pratiquant une
remise en place du droit médial associée à un recul du
droit latéral. Le recul des deux muscles droits latéraux
peut aussi être considéré [2]. Les résultats de la remise
en place des deux droits médiaux sont plus aléatoires
[14]. Si, en peropératoire, un muscle droit latéral est très
hypo-élongable avec un œil bloqué en divergence, il est
plus logique d'agir sur ce muscle en complément éven-
tuel d'une remise en place du droit médial.
Les résultats après une réintervention sont dans
l'ensemble satisfaisants, avec un taux de succès allant
◗ Fig. 17.3. Limitation de l'adduction minime de l'œil gauche. de 48 à 79 % selon les séries [11, 12], mais avec une
140
Chapitre 17. Strabismes secondaires consécutifs et secondaires sensoriels
tendance évolutive vers la récidive de l'exotropie avec en cas d'hyperaction de celui-ci ce qui le rend abais-
le temps. seur. Ces cas sont décrits comme complications de la
chirurgie au cours des parésies de l'oblique supérieur
●●Ésotropie consécutive ou, dans la littérature américaine, dans les suites d'un
traitement de la DVD [21, 22]. Il est important d'in-
Conditions de survenue sister sur les dangers d'un affaiblissement puissant
L'inversion d'un strabisme divergent est moins fré- d'un oblique inférieur s'il n'existe pas d'hyperaction
quente. Les strabismes divergents précoces peuvent de ce muscle.
s'inverser, surtout en cas de surdosage ou de chirur-
gie précoce. Il est souhaitable de ne pas envisager Après renforcement de l'oblique supérieur
leur cure avant l'âge de 3 à 4 ans afin d'avoir com- Au cours des parésies de l'oblique supérieur, le plisse-
plété le traitement médical et d'avoir un examen ment de celui-ci, s'il est excessif ou le muscle hypoélon-
fiable [2]. gable, peut induire un syndrome de Brown iatrogène.
La plupart des publications concernant les conver- Celui-ci est fréquent en postopératoire immédiat de
gences consécutives analysent leur survenue au cours manière transitoire mais, dans de rares cas, sa persis-
des strabismes divergents intermittents. En effet, tance impose une reprise chirurgicale afin de relâcher la
une surcorrection immédiate de l'angle survient de tension de ce muscle.
manière non exceptionnelle et inquiète les patients
et leurs parents étant donné qu'elle est accompagnée Après recul du droit inférieur
d'une diplopie. Certains auteurs considèrent cette
Le recul du muscle droit inférieur induit parfois des
surcorrection initiale comme un objectif afin de réduire
inversions inattendues et évolutives qui peuvent
les risques de récidive ultérieure [15]. Il est toutefois
parfois réapparaître malgré l'avancement ou la
recommandé de viser l'orthotropie, même si une légère
remise en place de ce muscle. Spielmann a évoqué
surcorrection initiale est le plus souvent rapidement
une traction exercée par l'ensemble oblique infé-
régressive [2].
rieur/ligament de Lockwood qui augmenterait l'ef-
Les facteurs prédisposant à la surcorrection durable
fet initial du recul [23].
seraient l'amblyopie, l'incomitance latérale, la myopie
forte, les formes avec excès de divergence, le recul bila-
téral des droit latéraux, l'existence d'une ésotropie supé-
rieure à 20 dioptries à J1 [16, 17]. Strabismes secondaires
Prise en charge sensoriels
Toute hypermétropie doit être corrigée de façon totale
●●Prévalence
en cas d'ésotropie consécutive.
Pour Von Noorden, une réintervention précoce n'est La prévalence des strabismes secondaires sensoriels
justifiée que s'il existe une déviation importante ou un est estimée de 5 à 25 % des strabismes selon les séries,
déficit marqué de la motilité [1]. Plusieurs auteurs pro- touchant les enfants et les adultes (figure 17.4). Il est à
posent une occlusion alternée afin d'éliminer la diplopie noter que les séries ne sont pas toujours homogènes.
et de réduire l'ange de convergence [1, 16]. La prismation Alors que, selon la définition, l'étiologie de la perte ou
par Press-On® a l'avantage de permettre le maintien de baisse visuelle doit être d'origine organique, l'amblyo-
la vision binoculaire en attendant la réduction de l'angle pie strabique n'est pas toujours éliminée car celle-ci
[18]. La puissance des prismes doit être ajustée au fur et peut s'associer à l'amblyopie anisométropique incluse
à mesure jusqu'à leur suppression. Il faut patienter au dans certaines séries (figure 17.5). Mohney retrouve
maximum avant de réopérer car l'ésotropie peut s'amé- une prévalence de 6,7 % de strabisme sensoriels
liorer très lentement.
La reprise chirurgicale est moins souvent nécessaire
qu'en cas d'exotropie consécutive. La technique utilisée
est le plus souvent le recul d'un droit médial associé ou
non à la remise en place d'un droit latéral [19, 20]. Les
résultats de ces reprises sont satisfaisants dans 62 à 77 %
des cas. Mais la récidive de l'exotropie constitue la pre-
mière cause d'échec [19].
●●Strabismes verticaux
L'inversion d'un strabisme vertical n'est pas excep-
tionnelle, mais ces cas ne sont en général pas trai-
tés parmi les strabismes consécutifs. Nous pouvons
évoquer trois situations, souvent décrites dans la
littérature.
141
III. Pathologies
142
Chapitre 17. Strabismes secondaires consécutifs et secondaires sensoriels
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143
Chapitre 18
Anatomie
◗ Fig. 18.1. Trajet du III de son noyau à sa portion intracisternale.
La PNOM peut résulter de toute lésion située entre
le noyau du III dans le tronc cérébral et les jonctions
neuromusculaires des muscles qu'il innerve, d'où une et oblique inférieur homolatéral et le muscle droit
séméiologie protéiforme. Elle peut affecter les muscles supérieur controlatéral. Cependant, les deux muscles
droit inférieur, droit médial, droit supérieur, oblique droits supérieurs sont alors généralement parétiques :
inférieur et releveur de la paupière supérieure (mus- le muscle controlatéral par atteinte des motoneurones
culature dite extrinsèque de l'œil), outre les muscles du sous-noyau du droit supérieur du côté atteint,
constricteur de la pupille et ciliaire (musculature dite mais aussi le muscle ipsilatéral par atteinte des
intrinsèque de l'œil). fibres du sous-noyau controlatéral, qui traversent le
noyau atteint après leur décussation. Les releveurs
●●Portion nucléaire de la paupière supérieure sont soit symétriquement
atteints, soit indemnes, selon que leur unique noyau
Les noyaux du nerf oculomoteur sont multiples,
est ou non lésé. Les lésions des noyaux sont rares et
étendus, situés dans le mésencéphale au niveau des
d'origine vasculaire, infectieuse, tumorale ou métas-
colliculi supérieurs, en avant de l'aqueduc de Sylvius
tatique. Toute lésion du nerf oculomoteur (III) peut
(figure 18.1). Ils comprennent le sous-noyau du rele-
s'associer à une parésie du IVe nerf crânien en fonc-
veur de la paupière supérieure, impair et médian,
tion de l'étendue des lésions. Les déficits musculaires
les sous-noyaux des droits supérieurs, pairs, carac-
suscités peuvent être partiels ou complets et l'on parle
térisés par leur innervation croisée (leurs motoneu-
alors respectivement de parésie oculomotrice ou de
rones décussent puis traversent le sous-noyau du
paralysie oculomotrice.
droit supérieur controlatéral), trois sous-noyaux des
droits médiaux, un sous-noyau du droit inférieur et
●●Portion fasciculaire
un sous-noyau de l'oblique inférieur, tous pairs et
d'innervation ipsilatérale (leurs motoneurones ne L'atteinte fasciculaire se situe au niveau des fibres
décussent pas) (figure 18.2). Une atteinte nucléaire efférentes originaires des noyaux mésencéphaliques
du III porte donc sur le muscle droit médial, inférieur qui passent par le noyau rouge, médialement aux
Strabologie 145
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III. Pathologies
◗ Fig. 18.2. Représentation schématique des sous-noyaux du ◗ Fig. 18.3. Représentation schématique des fascicules du III
III dans le mésencéphale en coupe coronale. dans le mésencéphale en coupe coronale.
146
Chapitre 18. Paralysies du IIIe nerf crânien (nerf oculomoteur)
◗ Fig. 18.4. Vue latérale droite du sinus caverneux et de l'orbite postérieure droite.
147
III. Pathologies
◗ Fig. 18.6. Parésie du III gauche, avec exotropie et hypotropie de l'œil gauche en position primaire, limitation franche de l'élévation
et de l'adduction mais ptosis minime.
Il existe une mydriase gauche modérée témoignant d'une atteinte du contingent intrinsèque du III.
◗ Fig. 18.7. Aspect au coordimètre de Hess-Weiss d'une parésie Paralysie du muscle oblique inférieur
du III gauche avec hypotropie gauche en position primaire.
De tous les muscles extraoculaires innervés par le III,
le muscle oblique inférieur est le plus rarement affecté.
Les atteintes sont presque toujours congénitales et
doivent être distinguées d'une paralysie controlatérale
du muscle oblique supérieur, d'un syndrome de Brown
ou d'un syndrome du muscle droit supérieur contrac-
turé secondairement à une paralysie de muscle oblique
supérieur.
148
Chapitre 18. Paralysies du IIIe nerf crânien (nerf oculomoteur)
en urgence visant à exclure un phénomène compres- devant et le regard en bas. Une diplopie uniquement
sif. Lorsque la PNOM avec régénération aberrante est dans le regard en haut doit être souvent négligée.
associée à une atteinte des autres paires crâniennes, Il peut exister, lors d'une paralysie du III, une perte cen-
il faut rechercher une lésion du tronc cérébral ou du trale de la fusion qui aboutit à une diplopie impossible à
sinus caverneux. La régénération aberrante lors de traiter avec annulation des amplitudes de fusion. Dans ce
PNOM s'exprime comme suit : cas, un alignement des yeux peut parfois être plus diffi-
• phénomène de pseudo-Graefe : élévation de la pau- cile à supporter qu'un angle de strabisme permettant plus
pière supérieure lors des tentatives d'adduction ou facilement une neutralisation. C'est pourquoi l'étude au
d'abaissement ; synoptophore et aux prismes doit permettre d'éliminer
• syndrome de Duane inversé : rétraction pal- en préopératoire le diagnostic de perte de fusion.
pébrale supérieure quand le patient fait un effort
d'adduction ;
• pupille de pseudo-Argyll-Robertson : les fibres du
muscle droit médial vont réinnerver de manière aber-
Étiologie
rante la pupille et provoquent une constriction pupil-
laire plus marquée en adduction qu'à la stimulation ●●Chez l'enfant
lumineuse (figure 18.9). Chez l'enfant, la PNOM est congénitale dans 50 % des
cas, le plus souvent secondaire à des lésions hypoxiques
Association à d'autres atteintes ou ischémiques pré- ou périnatales. Si l'on évoque une
des paires crâniennes origine congénitale, il est impératif de rechercher des
Des paralysies combinées peuvent résulter de trauma- signes de régénération aberrante.
tisme crânien, d'infection, d'affection vasculaire, d'ané- La deuxième cause par ordre de fréquence est le
vrisme ou de tumeur. Après un traumatisme crânien, traumatisme, souvent provoqué par des accidents de la
les parésies associées touchent surtout le IV. Moins fré- route avec fracture de la base du crâne et parfois avul-
quemment, l'atteinte du VI peut estomper l'importance sion du nerf optique.
de l'exotropie, qui souvent persiste cependant compte Les origines inflammatoires s'inscrivent dans des vas-
tenu de l'importance de la limitation d'adduction. Une cularites de Kawasaki, des polyartérites noueuses, des
atteinte de la sensibilité cornéenne requiert des explora- scléroses en plaques et des encéphalomyélites aiguës
tions complémentaires. Le VII n'est touché que de façon disséminées (ADEM). Bien souvent, l'atteinte est suppo-
exceptionnelle. sée inflammatoire, parfois post-infectieuse ou postvacci-
nale, avec modifications du signal du III au niveau de sa
Paralysie congénitale du III avec spasmes portion intracisternale à la sortie du tronc.
Les lésions tumorales chez l'enfant sont secondaires
cycliques
à des schwannomes (dits neurinomes) dans la neuro-
Il s'agit d'un tableau clinique rare et caractéristique : la fibromatose de type 2 ou isolément, des dermoïdes, des
paralysie congénitale du III s'accompagne alors toutes méningites malignes et des lymphomes. Il faut être vigi-
les 90 à 120 secondes d'un « spasme ». Dans la forme lant face aux symptômes d'hypertension intracrânienne
complète du spasme, la paupière se relève, l'œil part en qui peuvent y être associés.
adduction, la pupille se contracte et l'œil accommode, le Les infections sont rares, mais une PNOM peut
tout pendant moins d'une minute. Toutes les combinai- être secondaire à une méningite bactérienne ou virale
sons partielles sont aussi possibles. La physiopathologie de la base du crâne, une tuberculose, ou d'origine
de cette forme particulière de paralysie congénitale du para-infectieuse.
III est matière à débat [3, 4]. L'étiologie vasculaire est très rare chez l'enfant. Des cas
d'anévrismes de l'ACP, de malformation angiomateuse,
●●Bilan sensoriel de malformation de la fosse postérieure dans les syn-
Le but ultime du traitement d'une paralysie acquise est dromes PHACE ont été rapportés. Encore plus rarement,
de rétablir une fixation bifovéale. Ce but est difficile la PNOM peut être provoquée par un kyste neuro-
à atteindre dans une paralysie du III, en particulier si entérique congénital, une paralysie motrice oculaire
celle-ci est totale. Le réalignement peut parfois être cyclique, ou enfin être idiopathique ou cryptogénique.
obtenu seulement dans une direction du regard. Les La « migraine ophtalmoplégique », diagnostic d'exclu-
directions du regard à privilégier sont la position droit sion, touche plus volontiers les filles, avec une anamnèse
familiale positive dans 62 % des cas. Les symptômes
débutent typiquement dans l'enfance avec céphalées,
nausées, vomissements et (puis) parésie du III, et dis-
paraissent généralement entre 2 semaines et 3 mois.
Le terme « migraine ophtamoplégique », initiale ment
employé par Charcot, est confusiogène, car le méca-
nisme de ce phénomène n'est très probablement pas
migraineux. Dans de rares cas, les symptômes de paré-
sie restent permanents. À l'IRM, un épaississement du
III et un rehaussement de son signal après injection de
gadolinium sont retrouvés dans 76 % des cas au niveau
◗ Fig. 18.9. Constriction pupillaire en convergence et en bas
(image de droite), signe de régénération aberrante de fibres de sa portion intracisternale (figure 18.10) ; un traite-
destinées aux muscles droits médial et droit inférieur vers le ment par corticoïdes pourrait favoriser une récupération
muscle constricteur de la pupille. plus rapide. Le principal diagnostic différentiel est la
149
III. Pathologies
a b
◗ Fig. 18.10. a, b. IRM cérébrale. a b
Coupe para-axiale dans l'axe du III, en T1 à gauche et T1 après
injection de gadolinium à droite, mettant en évidence un épaissis- ◗ Fig. 18.11. a, b. IRM cérébrale.
sement et un rehaussement du signal après injection de gadolinium Coupe axiale en T1 à gauche et T1 après injection de gadolinium
au niveau de la portion intracisternale du III gauche à sa sortie du à droite, mettant en évidence une lésion infiltrant le sinus caver-
tronc cérébral, dans un cas de « migraine ophtalmoplégique » du III. neux droit, développée aux dépens de la méninge et se rehaussant
fortement après injection de gadolinium, dans un cas de ménin-
giome du sinus caverneux droit révélé par une parésie du III.
150
Chapitre 18. Paralysies du IIIe nerf crânien (nerf oculomoteur)
●●Atteintes neuromusculaires
Conduite à tenir
La myasthénie est une grande simulatrice, qui peut
tout à fait toucher des muscles dépendant tous d'un diagnostique
même nerf oculomoteur, incluant les releveurs des pau-
pières supérieures. Ce diagnostic différentiel doit donc ●●Formes avec épargne pupillaire
constamment rester à l'esprit du clinicien.
Il faut mesurer la tension artérielle, effectuer une
●●Atteintes musculaires formule sanguine complète avec vitesse de sédimen-
tation, protéine C réactive, glycémie, hémoglobine
Fibroses congénitales des muscles glyquée, VDRL/TPHA, anticorps antinucléaires et
oculomoteurs cytoplasmiques antineutrophiles. L'imagerie (IRM
encéphalique avec séquences vasculaires) explorant le
Les fibroses congénitales des muscles oculomoteurs
trajet du III est systématique chez le sujet de moins
apparaissent être des atteintes neurologiques primi-
de 50 ans. En cas d'atteinte brutale, complète (paraly-
tives, résultant pour la plupart de mutations géné-
sie des muscles oculomoteurs), purement extrinsèque
tiques, et causées par une absence primitive de tout ou
(pupille épargnée), isolée (sans anomalie de l'examen
une partie du noyau ou du tronc du III et/ou d'autres
neurologique, notamment sans atteinte d'un autre nerf
nerfs crâniens. Elles s'expriment comme une paralysie
crânien) chez un patient diabétique de plus de 50 ans,
congénitale bilatérale des III avec ptosis, limitation de
sans signe de réinnervation aberrante, elle peut être
l'élévation et de l'adduction. L'IRM cérébrale met en
évitée à condition d'examiner le patient tous les jours
évidence une hypoplasie bilatérale du III. Les fibroses
pendant une semaine, puis toutes les semaines pen-
congénitales des muscles oculomoteurs peuvent être
dant un mois, puis régulièrement pendant 6 mois et
associées à des atteintes neurodéveloppementales
à condition que la récupération soit effective au troi-
étendues et sévères.
sième mois. Si la paralysie s'aggrave ou si apparaît une
atteinte pupillaire, l'indication de l'imagerie n'est plus
Atteintes musculaires restrictives
discutable. Si on décide de demander une telle ima-
Une atteinte partielle du III doit être différenciée d'une gerie d'emblée, le degré d'urgence est alors très infé-
conséquence de fracture de l'orbite, de décollement de rieur à celui d'une atteinte possiblement compressive.
rétine ou de chirurgie du sinus. Il faut aussi éliminer une Rappelons qu'une ophtalmoplégie partielle, même
dysthyroïdie. Une injection péri- ou rétrobulbaire peut avec épargne pupillaire, doit faire craindre une affec-
également provoquer une toxicité musculaire directe. tion neurologique (figure 18.12).
Artérite à cellules géantes (maladie de Horton) ●●Formes avec atteinte pupillaire d'emblée
C'est un diagnostic étiologique (par atteinte du III En cas d'atteinte pupillaire d'emblée, dans la première
dans l'orbite), mais surtout différentiel, par atteinte semaine, ou en cas de non-récupération d'une parésie
directe de la vascularisation musculaire, affectant du III avec épargne pupillaire après 3 mois de suivi, il
volontiers plusieurs muscles de manière initialement faut rechercher des signes neurologiques associés, tes-
intermittente et partielle, compte tenu du carac- ter tous les nerfs crâniens et exclure une compression
tère fasciculaire de la vascularisation des muscles du III par IRM cérébrale avec séquences vasculaires,
oculomoteurs. voire angioscanner et, en fonction du résultat, discu-
ter d'une ponction lombaire et/ou d'une angiographie
Ophtalmoplégie externe progressive cérébrale.
L'ophtalmoplégie externe progressive débutante peut
simuler une parésie partielle du III. Cependant, elle ●●Chez l'enfant
s'aggrave progressivement et donne lieu à un ptosis Il est important de réaliser une IRM cérébrale avec
bilatéral asymétrique. Les mouvements passifs sont séquences vasculaires chez tout enfant présentant une
très rapidement limités et l'atteinte des muscles oculo PNOM, quelle que soit la présentation clinique.
moteurs se bilatéralise.
Non
A priori paralysie
microvasculaire
II. Âge > 50 ans, diabète, paralysie Oui ischémique du III
complète, brutale, isolée, purement Indications respectives de
extrinsèque, sans signes de l'IRM et de la surveillance
réinnervation aberrante clinique discutées
IRM Compression,
Non
en urgence inflammation,
infection, AVC
◗ Fig. 18.12. Arbre décisionnel simplifié devant une paralysie du III chez l'adulte.
151
III. Pathologies
●●Chez l'adulte après 65 ans les cas évolutifs avec un ptosis incomplet, ou provisoire
dans les parésies en voie de récupération.
Chez les patients de plus de 65 ans, effectuer une
anamnèse de maladie de Horton soigneuse et doser systé Prismes
matiquement la vitesse de sédimentation, la protéine C Les prismes de Fresnel sont utilisés dans les parésies
réactive et la numération formule sanguine. si l'angle de déviation est modéré dans le but d'élargir
Toujours penser à une myasthénie dans les cas aty- la zone de vision binoculaire simple, mais ils sont sou-
piques avec épargne pupillaire. vent difficiles à adapter en raison de l'importance de
l'angle, de l'incomitance et de la torsion. L'utilisation
●●Imagerie cérébrale vasculaire des prismes est généralement décevante dans les para-
L'angio-IRM et l'angiographie cérébrale décèlent les lysies totales où la diplopie s'inverse selon la direction
anévrismes supérieurs à 5 mm de diamètre dans 97 % du regard. Les prismes peuvent être incorporés dans
des cas. Si l'anévrisme est inférieur à 5 mm de diamètre, la correction optique si l'angle de déviation est faible et
le diagnostic est possible chez 50 % des patients [2]. stable et qu'aucune chirurgie n'est envisagée.
Afin de détecter les anévrismes inférieurs à 5 mm de
diamètre, il peut être utile d'utiliser l'angiographie de Injection de toxine botulique
soustraction digitale intra-artérielle [7, 8]. Ce traitement peut être utile chez les patients non
candidats à une chirurgie du strabisme pour sou-
●●Règle des P lager leur gêne. En pratique, il est peu employé en
raison du caractère transitoire de ses effets. Il peut
La règle des trois P est un bon moyen mnémotechnique
cependant réduire dans certains cas les symptômes
pour sélectionner les patients devant bénéficier d'un
de diplopie binoculaire dans les traumatismes
bilan neuroradiologique en urgence. Une paralysie du
aigus. La toxine botulique peut être injectée dans
III avec atteinte soit pupillaire, soit partielle, soit pro-
le muscle antagoniste homolatéral (en pratique
gressive impose la réalisation d'une neuro-imagerie
le droit latéral) pour éviter sa contracture avec le
en urgence à la recherche d'une étiologie compressive,
temps et diminuer la diplopie binoculaire. L'intérêt
notamment anévrismale. On y adjoint souvent deux
de ce traitement est également d'évaluer le potentiel
autres P (règle des cinq P) : la douleur (pain), qui est évo-
binoculaire, d'exclure une perte de fusion binocu-
catrice dans certains cas de fissuration anévrismale, et le
laire et de juger de la parésie résiduelle. Des injec-
jeune âge du patient.
tions répétées de toxine peuvent être proposées
quand la chirurgie n'est pas possible. Il est impor-
tant d'attendre 3 mois entre la dernière injection
Traitements de toxine botulique et une éventuelle chirurgie. Le
traitement par toxine botulique avant une chirurgie
Face à toute paralysie ou parésie du III, il est impératif du strabisme n'est pas corrélé positivement avec le
d'attendre au minimum 6 mois avant d'envisager une succès de la chirurgie [10].
prise en charge chirurgicale, car une régression complète Traitement de la mydriase dans les PNOM
s'observe dans 50 à 80 % des cas en fonction du muscle
avec atteinte pupillaire
atteint [9]. Le but de tout traitement est de limiter ou sup-
primer la diplopie, d'améliorer les torticolis, d'étendre La mydriase peut occasionner une photophobie et une
le champ de vision binoculaire simple en position pri- gêne esthétique qui peut être traitée par pilocarpine s'il
maire et inférieure, et de restituer une esthétique la n'y a pas de contre-indication, par lentille de contact
plus physiologique possible. La chirurgie du strabisme teintée visant à diminuer le diamètre pupillaire ou par
doit toujours précéder la correction du ptosis. Dans les verre teinté. En cas de trouble accommodatif ressenti
paralysies totales avec ptosis, l'absence de diplopie et de par le patient, un verre progressif peut être adapté.
torticolis peut autoriser une abstention thérapeutique
Spécificités du traitement médical chez l'enfant
initiale voire définitive chez certains sujets âgés ou dans
les atteintes neurologiques sévères. Enfin, la recherche Outre les traitements indiqués chez l'adulte (exception
d'une perte centrale des possibilités de fusion doit tou- faite des lentilles de contact souples, contre-indiquées
jours être effectuée lors de la prise en charge. chez le petit enfant), il est primordial d'instaurer dès
le diagnostic un traitement de l'amblyopie, bien que le
●●Traitement médical pronostic visuel de l'œil parétique soit souvent réservé
(notamment en cas de paralysie complète définitive
Principes généraux du traitement médical précoce) et le développement d'une vision binoculaire
Nous détaillons ici les principes de la prise en charge de simple rare. Les mécanismes de l'amblyopie sont ici
la PNOM elle-même, qui bien évidemment viennent en quadruples : par privation (ptosis) ; strabique ; réfrac-
complément du traitement de la cause de la paralysie. tive (astigmatisme parfois induit par l'asymétrie pal-
pébrale) ; mais surtout par perte de l'accommodation.
Occlusion Il est donc essentiel de prescrire dans tous les cas la
Certains patients arrivent facilement à ignorer la deu- correction optique totale avec, en cas de paralysie de
xième image, surtout si elle est très éloignée de la pre- l'accommodation associée, une addition de + 3 sur
mière. D'autres développent une suppression acquise. un verre progressif enfant du côté de la paralysie. Un
Le traitement médical par occlusion ou lentille (obtu- protocole d'occlusion séquentielle (par patch sur peau)
rante ou causant un scotome central) pour éviter une sera systématiquement prescrit et une surveillance
diplopie binoculaire est considéré comme palliatif dans stricte instaurée.
152
Chapitre 18. Paralysies du IIIe nerf crânien (nerf oculomoteur)
153
III. Pathologies
154
Chapitre 19
Anatomie
On apprend toujours qu'une paralysie du VI « n'a pas
de valeur localisatrice » et cette formulation peut induire
en erreur ; en fait, une paralysie du VI peut parfois avoir
une valeur localisatrice. Cependant, le plus souvent elle
résulte simplement d'une hypertension intracrânienne
(HTIC) et il n'y a pas alors de lésion sur le trajet du VI.
En l'absence d'HTIC (ou plus rarement d'hypotension
intracrânienne, ou d'inflammation ou d'infiltration
du liquide céphalorachidien [LCR]), une paralysie du
◗ Fig. 19.1. Trajet du VI droit dans le tronc cérébral.
VI a bien une valeur localisatrice : elle indique alors Coupe horizontale schématique de la partie basse du pont.
une lésion sur le trajet du VI ; elle doit faire rechercher
d'autres signes associés, qui indiqueront parfois précisé
ment le site de la lésion, d'où l'importance de l'anatomie. Les fibres des interneurones quittent le noyau du
VI pour rejoindre le sous-noyau du III destiné au droit
●●Trajet du VI dans le tronc cérébral médial controlatéral et forment le tractus longitudinal
médial. Les fibres des motoneurones cheminent depuis
Le noyau du VI est situé à la partie postérieure et para le noyau du VI (à la partie postérieure du tronc) jusqu'au
médiane du pont, sous le plancher du quatrième ventri sillon bulbopontique à l'extrémité antérieure du pont :
cule, qu'il soulève légèrement, formant ainsi l'éminence c'est le VI pontique, dit fasciculaire. Dans cette portion
médiale (figure 19.1). Le noyau du VI contient deux de son trajet, le VI est accompagné par le VII fasciculaire
populations de cellules : les motoneurones destinés au qui chemine à côté, puis traverse la portion antérieure
droit latéral homolatéral d'une part ; les interneurones du pont riche en nombreux noyaux et qui est aussi le
destinés au droit médial controlatéral d'autre part siège du tractus corticospinal. Dans cette portion, la
(figure 19.2). Enfin, à proximité du noyau du VI se myéline du VI est de type central et le nerf est donc sus
trouve une troisième population de neurones : ceux du ceptible d'être affectée par une maladie démyélinisante
tractus paramédial. Le noyau du VI est donc le centre du système nerveux central.
de commande du regard horizontal conjugué homolaté
ral ; ainsi, l'activation du noyau du VI droit entraîne une ●●Trajet du VI entre la citerne
contraction du droit latéral droit, mais aussi du droit
pontique et le sinus caverneux
médial gauche, donc du regard vers la droite. C'est un
point capital : un noyau du VI n'est donc pas seulement À sa sortie du pont, le VI entre dans la citerne pontique,
le site des motoneurones correspondants (comme les proche de l'angle pontocérébelleux, où il est baigné
autres noyaux et sous-noyaux oculomoteurs) ; il est aussi dans du LCR (figure 19.3). Il y est tendu comme une
le site d'interneurones destinés à un autre sous-noyau. corde à linge entre deux structures solides : le tronc
C'est donc un « super-noyau » ; la paralysie « nucléaire » cérébral d'une part, lui aussi baigné dans le LCR ; le
du VI a des conséquences nucléaires banales, mais aussi canal de Dorello d'autre part. Tout déplacement (soit
« supranucléaires ». brutal, traumatique, soit aigu ou chronique comme
Strabologie 155
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III. Pathologies
156
Chapitre 19. Paralysies du VIe nerf crânien (nerf abducens)
◗ Fig. 19.6. Photographies dans les trois positions horizontales du regard en cas de paralysie du VI gauche.
157
III. Pathologies
a b
◗ Fig. 19.7. Forme libre du coordimètre de Hess-Weiss dans des paralysies du VI.
a. Paralysie complète du VI droit à la phase aiguë. b. Paralysie partielle du VI droit à la phase aiguë.
d'œil étant banales chez le nouveau-né, se résorbant en est formellement indiquée dans tous ces cas possible
quelques jours et n'étant donc pas considérées ici comme ment traumatiques.
une anomalie de l'examen ophtalmologique), aucun La deuxième étape est de rechercher une parésie du
examen complémentaire n'est indiqué. Le nouveau-né VII. Les gliomes malins, infiltrants, du tronc cérébral, se
sera revu au bout d'un mois. Dans l'immense majorité déclarent invariablement par une parésie du VI. Le VI che
des cas, la motilité s'est complètement normalisée et un minant à côté du VII dans sa traversée du tronc cérébral,
suivi clinique standard est indiqué. Dans les très rares les tumeurs du tronc à l'origine d'un VI s'accompagnent
cas où la paralysie persiste, celle-ci s'avère presque tou aussi d'une parésie du VII. La présence d'un VI et d'un
jours être un syndrome de Stilling-Türk-Duane dès lors VII est donc le fait d'une tumeur du tronc cérébral ; géné
que l'examen clinique en permet le diagnostic. Un suivi ralement, chez un enfant, un gliome malin (figure 19.9).
est alors essentiel afin de prévenir l'amblyopie. La troisième étape est de rechercher un œdème
papillaire. La majorité des paralysies du VI (uni- ou
bilatérales, symétriques ou non) sont la conséquence
●●Paralysie du VI chez l'enfant
d'une HTIC, le plus souvent secondaire à une hydro
La survenue d'une paralysie du VI chez l'enfant est une céphalie (par obstruction des voies d'écoulement du
situation relativement fréquente. Elle doit conduire à LCR, par sténose de l'aqueduc de Sylvius ou des trous
une prise en charge rapide et bien codifiée. Des étapes de Monro).
logiques suivent donc le diagnostic positif et la quanti La quatrième étape est la réalisation d'une IRM
fication d'une paralysie du VI (figure 19.8). On recher cérébrale. La seule exception est le cas d'une récidive
chera à l'interrogatoire : une notion de traumatisme, des de paralysie du VI dans un contexte connu, après
signes fonctionnels d'HTIC et d'œdème papillaire, des que l'ensemble des investigations a été réalisé pro
troubles de l'équilibre, une vaccination ou une notion de prement. Cette IRM s'attachera a étudier l'ensemble
virose récente, des céphalées inhabituelles. du trajet du VI, y compris le sinus caverneux, avec
La première étape est d'établir le caractère trauma des séquences adaptées, et à rechercher toute cause
tique ou non traumatique de la paralysie. Les faux diag et tout signe d'HTIC (œdème cérébral, hydrocéphalie,
nostics de paralysie traumatique du VI sont fréquents. thrombose veineuse des sinus duraux ; arachnoïdo
En effet, la majorité des enfants ont, par définition, cèle chiasmatique, aplatissement antéropostérieur des
subi un traumatisme récent. La majorité des parents, globes oculaires, dilatation et tortuosité des gaines
dans une volonté de rationalisation, présentent le stra des nerfs optiques).
bisme de leur enfant comme la conséquence logique La cinquième étape, en l'absence de cause évidente
du dernier traumatisme, souvent minime, de l'en et de contre-indication, est la réalisation d'une ponc
fant. Il est ici essentiel de ne pas se laisser induire en tion lombaire (PL), avec analyse biologique du LCR et
erreur et de savoir que la majorité des paralysies du VI mesure de la pression d'ouverture du LCR. En l'absence
présentées par l'entourage comme une conséquence de contexte évocateur de méningite, cette PL n'est pas
d'un traumatisme sont en fait la conséquence, directe une grande urgence ; il n'y a donc aucune raison de réa
ou indirecte (via l'HTIC), d'une tumeur cérébrale et liser nuitamment une PL sans mesure de pression, qui
n'ont aucun lien avec un quelconque traumatisme. pose ensuite de nombreux problèmes de prise en charge.
Le diagnostic d'une paralysie traumatique du VI Au terme de ces étapes, la cause de la paralysie du VI
chez l'enfant est en pratique le plus souvent évident : est généralement évidente et peut être prise en charge.
l'enfant, dans un lit de réanimation chirurgicale, pré Il faut ici rappeler que la prévalence d'une parésie du
sente, au réveil, entre autres signes, une paralysie du VI en cas d'HTIC est plus grande chez l'enfant que chez
VI. La question de la démarche étiologique se pose l'adulte ; qu'il existe des cas d'HTIC sans œdème de
peu ; souvent, le diagnostic de fracture de la base du stase ; que le diagnostic d'une HTIC est parfois difficile ;
crâne, intéressant l'apex pétreux (pointe du rocher), que les formes « idiopathiques » d'HTIC (syndrome de
a précédé le diagnostic clinique de la paralysie. Dans pseudotumor cerebri) sont de meilleur pronostic chez
de rares cas, on posera cependant un diagnostic de l'enfant que chez la femme en âge de procréer ; et que
paralysie traumatique du VI dans un contexte ambu ces formes de l'enfant ne s'associent pas à un surpo
latoire ; il s'agira d'un diagnostic d'élimination ; c'est ids. Les paralysies postvaccinales et post-infectieuses
seulement après avoir éliminé les autres causes de demeurent un diagnostic d'élimination ; elles sont,
paralysie du VI qu'on retiendra cette hypothèse. Cela elles aussi, de bon pronostic. Il existe probablement
signifie qu'une imagerie cérébrale (IRM et ici scanner) un continuum entre migraine ophtalmoplégique du VI
158
Chapitre 19. Paralysies du VIe nerf crânien (nerf abducens)
IRM Paralysie
I. Traumatique ? Oui
et TDM traumatique du VI
Non
Gliome malin
II. Paralysie faciale ? Oui IRM infiltrant du tronc
cérébral
Non
IRM
III. Œdème papillaire
Oui et PL HTIC
de stase ?
avec manométrie
Non
Compression
Compression ou lésion
IV. IRM ou lésion
du VI (schwannome)
sur le trajet du VI
IRM normale
- VI infectieux (méningite)
V. PL - VI postvaccinal ou post-infectieux
avec manométrie - « Migraine ophtalmoplégique » du VI
- VI idiopathiques de l'enfant
◗ Fig. 19.8. Démarche étiologique devant une paralysie du VI chez l'enfant.
HTIC : hypertension intracrânienne ; PL : ponction lombaire.
Avant 50 ans
L'atteinte est soit non localisatrice (HTIC, méningite,
infiltration du LCR), soit localisatrice (compression
◗ Fig. 19.9. Coupe sagittale en T1 d'un gliome infiltrant du tumorale, inflammation de voisinage, notamment
pont visible sous la forme d'un hyposignal du pont.
plaque de démyélinisation sur le trajet du VI dans le
159
III. Pathologies
IRM Paralysie
I. Traumatique ? Oui
etTDM traumatique du VI
Non
- Inflammation sur
II. Signes localisateurs
Oui IRM la portion
associés ?
fasciculaire (SEP)
- Compression
Non
IRM
III. Œdème papillaire
Oui et PL HTIC
de stase ?
avec manométrie
Non
Compression - Compression
IV. IRM ou lésion - Lésion sur le trajet du VI
sur le trajet du VI
IRM normale
- VI infectieux (méningite)
V. PL
- VI postvaccinal ou post-infectieux
avec manométrie
- « Migraine ophtalmoplégique » du VI
◗ Fig. 19.10. Démarche étiologique devant une paralysie du VI chez l'adulte de moins de 50 ans.
HTIC : hypertension intracrânienne ; PL : ponction lombaire ; SEP : sclérose en plaques.
IRM Paralysie
I. Traumatique ? Oui
et TDM traumatique du VI
Non
Non
Paralysie microvasculaire
ischémique du VI
III. Diabète, paralysie complète, Contrôle de la régression
Oui à 3 mois et de l'absence
brutale, isolée
d'apparition de tout
signe neurologique
associé
Non
- HTIC
IV. IRM ± PL - Compression
- Lésion sur le trajet du VI
- « Migraine ophtalmoplégique » du VI
◗ Fig. 19.11. Démarche étiologique devant une paralysie du VI chez l'adulte de plus de 50 ans.
CRP : protéine C réactive ; HTIC : hypertension intracrânienne ; PL : ponction lombaire ; VS : vitesse de sédimentation.
160
Chapitre 19. Paralysies du VIe nerf crânien (nerf abducens)
Après 50 ans
L'hypothèse d'une maladie de Horton doit toujours être
évoquée. Typiquement, il existe des douleurs évoca
trices ; l'atteinte du VI est volontiers initialement inter
mittente, partielle (c'est en réalité plus souvent le muscle
droit latéral, dont la vascularisation est fasciculaire, qui
est atteint). Au moindre doute, un bilan biologique (VS
et CRP) doit être réalisé. Ce diagnostic est rare, mais le
risque de cécité et d'atteinte neurologique centrale justi
fie une grande vigilance. ◗ Fig. 19.12. Schéma de la vascularisation terminale du VI.
Un grand nombre de paralysies du VI surviennent
cependant dans un contexte de facteurs de risques
microvasculaires, à savoir d'abord et avant tout le dia
bète, éventuellement associé à une hypertension arté
Tableau 19.1
rielle, une dyslipidémie, un surpoids, une sédentarité. Signes associés à une paralysie du VI en fonction
Si la paralysie du VI est de survenue brutale, souvent au de la localisation lésionnelle
réveil, complète, isolée, variablement douloureuse, chez
Localisation lésionnelle Signes homolatéraux associés
un patient diabétique, le diagnostic de VI microvascu à la paralysie du VI
laire ischémique peut être posé. Le caractère complet de
Tronc cérébral Paralysie du VII
ces paralysies résulte de l'anatomie vasculaire du VI ; sa
vascularisation par les vasa nervorum est de type ter Citerne du pont ; Paralysie du VII et/ou du VIII
angle pontocérébelleux N.B. Le contingent
minal : un segment entier du nerf est vascularisé par un parasympathique du VII lorsqu'il
et un seul vasa nervorum (figure 19.12). Son ischémie est atteint est responsable d'un
entraîne donc une atteinte complète et non partielle du syndrome sec sévère
nerf. Dans la majorité des cas, le pronostic est bon et la Apex pétreux Syndrome de Gradenigo :
repousse axonale au sein de la gaine du VI aboutit après (pointe du rocher) paralysie du VIII, douleurs faciales
90 jours d'évolution au maximum à une récupération (atteinte du V1)
complète. Dans le cas contraire ou en cas d'apparition Sinus caverneux, fissure Paralysie du III, IV, V1 et/ou V2,
de tout signe neurologique associé, une imagerie est orbitaire supérieure syndrome de Claude Bernard-
indiquée. Ces atteintes sont microvasculaires isché ou apex orbitaire Horner, syndrome d'hypertension
miques. Il est donc essentiel de réaliser le bilan des fac veineuse orbitaire
teurs de risque et de leurs conséquences potentielles ; en
revanche, ces atteintes ne sont pas de nature embolique :
un bilan des facteurs de risque d'embolie n'est donc pas et un grand nombre d'enfants ont subi de nombreux
indiqué. examens biologiques et d'imagerie avant de rencon
En cas de signe associé, au terme d'un examen clinique, trer un strabologue, à qui incombe alors la délicate
une imagerie urgente est alors indiquée (tableau 19.1). tâche de redresser le diagnostic. Il n'est pas rare en
La situation est ici bien différente de celle des paralysies effet de poser un diagnostic de syndrome de Stilling-
du III : un anévrisme compressif n'est qu'exceptionnel Türk-Duane après l'âge de 4 ou 5 ans, même en cas
lement à l'origine d'une paralysie du VI. de paralysie complète de l'abduction avec absence
de franchissement de la ligne médiane. Là encore, la
séméiologie est pourtant éloquente : une paralysie
complète du VI, avec déficit complet de l'abduction,
Diagnostic différentiel n'est pas compatible avec une orthotropie ; sauf à être
associée à une paralysie du droit médial, elle entraîne
Les ésotropies précoces sont rarement confondues nécessairement une ésotropie notable en position
avec des paralysies bilatérales du VI. Il ne s'agit pas là primaire.
d'un vrai diagnostic différentiel, la connaissance de la Il est parfois difficile de faire le diagnostic d'une
séméiologie des ésotropies précoces permettant de l'évi parésie du VI dans certaines situations d'ésotropies
ter. Rappelons simplement que la stimulation du vesti acquises. C'est l'examen moteur qui permet alors
bule, en prenant dans ses bras le nourrisson pour le faire de suspecter ce diagnostic, devant une incomitance,
tourner autour de soi, est un moyen beaucoup plus com qu'elle soit latérale, loin-près et/ou en fonction de
mode pour tester l'abduction que toutes les techniques l'œil fixateur.
d'attraction par une cible, fût-elle lumineuse, colorée et Les deux vrais diagnostics différentiels des paralysies
clignotante. du VI sont les atteintes de la jonction neuromusculaire
Les syndromes de Stilling-Türk-Duane sont mal (myasthénies) et les atteintes musculaires (myopathies,
heureusement souvent pris pour des paralysies du VI dont l'orbitopathie dysthyroïdienne). Cependant, il est
quand ils n'ont pas été diagnostiqués chez le tout petit rare qu'une myasthénie ou une myopathie héréditaire à
161
III. Pathologies
162
Chapitre 19. Paralysies du VIe nerf crânien (nerf abducens)
cle droit latéral. Elle permet d'aboutir au 6e mois à un suppléance est la possibilité de restauration d'une cer
nouvel équilibre, souvent plus favorable à une chirurgie taine mobilité dans le champ d'action du droit latéral
conventionnelle vers le 7e à 8e mois. Dans les rares cas où paralysé. Ces chirurgies peuvent également s'assortir
le processus à l'origine de la paralysie du VI est évolutif d'une injection de toxine botulique en fin d'interven
(par exemple un gliome infiltrant du tronc cérébral), la tion dans le muscle droit médial homolatéral afin d'en
lutte contre l'amblyopie est parfois particulièrement dif potentialiser les résultats. En cas de sous-dosage, un
ficile ; la chirurgie conventionnelle est exclue ; la toxine recul du droit médial de l'œil sain peut être réalisé dans
botulique est donc là encore d'une grande aide. un second temps opératoire. Il existe de très nombreuses
modalités de chirurgie de suppléance par transposition
●●Traitement des séquelles musculaire. Il convient de privilégier les chirurgies les
à la phase tardive (après le 6e mois) plus simples et d'éviter les montages complexes : plus
la chirurgie est simple, moins il y aura de fibrose et plus
Le traitement des séquelles d'une paralysie du VI, à
l'œil gardera une mobilité résiduelle. Ainsi, on privilé
partir du 6e mois, consiste en une chirurgie oculomo
giera la technique de Hümmelscheim – transposition
trice, hormis les exceptionnels cas où celle-ci est contre-
partielle des deux muscles droits verticaux à l'insertion
indiquée : état général précaire ; évolutivité du processus
du droit latéral paralysé –, éventuellement modifiée
à l'origine de la paralysie ; toutes situations où l'injection
pour un meilleur rendement chirurgical par Kaufmann
de toxine botulique a sa place. La chirurgie des paraly
(croisement des néo-insertions), voire par Rüssmann
sies du VI peut s'inscrire dans les suites d'une injection
(insertion à mi-chemin entre l'insertion du droit latéral
de toxine botulique ; il se peut que celle-ci assure une
et l'équateur du globe) (voir chapitre 39).
meilleure prédictibilité des résultats de celle-là.
La nature de la chirurgie en cas de paralysie du VI Points forts
dépend de l'importance de la déviation, de la nature des • Une paralysie du tronc du VI est responsable d'un
ductions et des versions. déficit d'abduction et d'une ésotropie incomitante,
• En cas de parésie minime avec ésotropie en vision de plus importante de loin que de près, d'importance
loin seulement et phorie ou phorie-tropie en vision de variable selon le degré de la paralysie. Une paraly-
près, une chirurgie monomusculaire peut suffire (plisse sie complète entraîne une ésotropie en position
ment du droit latéral paralysé ou recul du droit médial primaire d'environ 35 dioptries prismatiques. Une
homolatéral). parésie minime n'entraîne qu'une ésotropie dans le
• En cas de parésie minime à modérée avec disparité regard latéral du côté de l'œil paralysé.
notable entre des versions montrant un déficit tandis • Une paralysie du noyau du VI entraîne une para-
que les ductions sont normales ou quasi normales, une lysie du regard latéral du côté de la paralysie et un
myopexie postérieure du muscle droit médial contro petit nystagmus d'abduction dans le regard opposé.
latéral et/ou un plissement du droit latéral paralysé • Chez l'enfant, hors contexte traumatique cer-
peuvent permettre de rétablir la concomitance. tain, on recherchera en priorité une association
• En cas de parésie modérée avec persistance d'une à une paralysie faciale, puis un œdème papillaire,
impotence musculaire aux ductions, la tropie est orientant respectivement vers un gliome du tronc
constante, de loin et de près, mais l'œil paralysé peut et une hypertension intracrânienne. Quel que soit
atteindre (ou dépasser) la position primaire ; une chirur le contexte et en l'absence de contre-indication,
gie de bimusculaire monoculaire de l'œil paralysé – l'IRM sera systématique lors d'un premier épisode,
recul du droit médial et plissement ou résection du droit assortie selon les situations d'une ponction lom-
latéral – est indiquée. baire avec manométrie du LCR. Une paralysie du VI
• En cas de parésie majeure (il persiste une motilité est un mode fréquent de révélation d'une tumeur
horizontale lors de l'examen des ductions, mais l'œil cérébrale.
n'atteint pas la position primaire), une chirurgie mono • Chez l'adulte après 50 ans, il convient d'éliminer
culaire bimusculaire majorée, éventuellement assortie une maladie de Horton. Les paralysies microvas-
d'une injection de toxine botulique dans le muscle droit culaires ischémiques sont fréquentes ; elles se
médial en fin d'intervention, peut suffire. Elle est privi manifestent par une paralysie complète, brutale,
légiée dans un premier temps par nombre d'opérateurs, variablement douloureuse initialement, isolée,
sachant qu'une chirurgie de suppléance sera toujours chez un adulte de plus de 50 ans, diabétique. Elles
possible dans un second temps opératoire si elle s'avère résultent d'une thrombose des vasa nervorum et ne
insuffisante. L'autre option est une chirurgie de sup sont donc pas la conséquence d'une embolie. Elles
pléance d'emblée. sont de bon pronostic et régressent dans les trois
• En cas de paralysie complète persistante, sans aucune quarts des cas dans un délai inférieur à 90 jours. En
mobilité de l'oeil paralysé (et ce d'autant plus qu'une dehors de ce contexte fréquent et spécifique, l'ima-
injection de toxine botulique a démontré l'absence de gerie doit être systématique.
potentiel de récupération de la force musculaire du • La prise en charge initiale d'une paralysie du VI s'at-
droit latéral), une chirurgie bimusculaire monoculaire tache à éviter l'amblyopie chez l'enfant, à supprimer
est presque toujours insuffisante. Il est alors licite de la diplopie et à limiter les hyperactions secondaires
proposer d'emblée une chirurgie de suppléance, éven dans tous les cas. La toxine botulique peut être indi-
tuellement associée à un recul du droit médial (adap quée dans certains cas au 3e mois d'évolution. La
tée au test d'élongation musculaire). Le patient doit chirurgie oculomotrice se conçoit devant une situa-
être bien averti du but d'une telle intervention : rétablir tion cliniquement stable, à partir du 6e mois après la
une orthotropie en position primaire, et non pas réta paralysie. Les techniques disponibles sont bien codi-
blir une mobilité normale de l'œil paralysé, ce qui n'est fiées en fonction de l'importance de l'impotence et
actuellement pas possible. L'avantage des chirurgies de des hyperactions secondaires séquellaires.
163
III. Pathologies
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164
Chapitre 20
Strabologie 165
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III. Pathologies
Des différences angulaires peuvent être retrouvées daires aux hyperactions et contractures sont résumés
entre la vision de loin et celle de près [1]. dans la classification de Knapp [2, 3] (tableau 20.1).
Cette classification ancienne a l'inconvénient de n'être
que clinique, mais elle garde néanmoins de l'intérêt
●●Étude des versions et des ductions aujourd'hui.
Il est indispensable d'analyser le déséquilibre oculo • Le type I est le plus fréquent. L'hypertropie est alors
moteur dans les différentes positions du regard. plus importante en adduction et en haut.
L'étude des versions permet en général le diagnostic. • Dans un type II, la verticalité prédomine en adduc-
L'hypertropie est classiquement maximale en adduc- tion et en bas. L'insuffisance de l'oblique supérieur rend
tion et disparaît dans la version opposée (figure 20.1b). alors son exploration indispensable en peropératoire.
Dans certains cas, la verticalité est plus importante en • Dans le type III, la verticalité est égale dans toute
adduction et en haut (hyperélévation en adduction), l'adduction.
alors que parfois elle prédomine en adduction et en bas • Dans les types IV et V, où la verticalité prédomine
(hypoabaissement en adduction) ou dans l'ensemble du dans l'ensemble du champ inférieur, existe une contrac-
champ inférieur. Ces divers tableaux cliniques secon- ture du droit supérieur.
166
Chapitre 20. Paralysie de l'oblique supérieur (nerf trochléaire)
●●Bilan sensoriel
Tableau 20.1
Différents types d'atteinte de l'oblique supérieur en La vision stéréoscopique peut être tout à fait nor-
fonction de la direction du regard où l'hypertropie male, en particulier dans la position de torticolis.
prédomine
En général, il n'existe pas d'amblyopie. Mais une
+ Type I neutralisation peut survenir de façon plus ou moins
Élévation en adduction dans le regard en haut rapide et supprimer la diplopie. Le risque est alors
la dégradation de la stéréoscopie. Seule une fusion
périphérique se maintient parfois, avec une microtro-
pie persistante dans le torticolis. Une amplitude de
Type II fusion verticale importante (supérieure à 6 à 7 diop-
Élévation en adduction dans le regard en bas tries [D]) peut être considérée comme un signe indi-
+
rect de parésie congénitale.
+ Type III
Élévation globale en adduction
+
+
Tracés coordimétriques
Le Lancaster (ou Hess-Weiss) représente un examen clas-
+ Type IV sique pour le relevé graphique des déviations. Mais sa fia-
Élévation globale et hypertropie dans l'ensemble bilité est aléatoire en raison d'une très grande sensibilité à
+ du regard en bas l'état sensoriel et de l'absence de contrôle de la fixation. Il
+ + +
faut toujours explorer le cadre le plus périphérique.
Les schémas montrent que l'hyperélévation en
Type V adduction prédomine dans une forme congénitale alors
Hypertropie dans l'ensemble du regard en bas que l'hypoabaissement en adduction prime dans une
forme acquise récente (figure 20.2a, b). Différents tracés
+ + +
peuvent ainsi correspondre aux formes de Knapp selon
les hyperactions et contractures secondaires.
Type VI
Forme bilatérale
La difficile mesure
Type VII de la torsion
Hypertropie et élévation en adduction sauf dans
+ + le regard en haut Un sujet avec une fusion normale peut compenser 10°
+ + + de torsion. Au-delà, la torsion est difficilement com-
pensée. Le muscle oblique supérieur étant intorteur, sa
paralysie entraîne une extorsion. Les patients présen-
tant une atteinte congénitale de l'oblique supérieur ne
La mise en évidence d'une diplopie, éventuel- présentent pas de gêne fonctionnelle car ils sont adaptés
lement à l'aide d'un verre rouge, peut permettre au trouble torsionnel. La torsion est seulement ressentie
chez le sujet adulte de voir dans quelles directions lors d'une paralysie acquise avec rupture de la fusion.
du regard la séparation verticale des images est Une torsion importante doit toujours faire rechercher
maximale. une paralysie bilatérale. Il faut idéalement étudier la
Une paralysie congénitale se caractérise schématique- torsion dans les différentes positions du regard.
ment par une verticalité surtout dans le regard latéral
(pathologie du regard latéral), alors qu'une paralysie
acquise se caractérise par une verticalité dans le regard
inférieur (pathologie du regard en bas). ●●Double test de Maddox
Un verre rouge est placé devant un œil et un verre
blanc devant l'autre avec les stries verticales. Le sujet
●●Manœuvre de Bielschowsky doit voir deux lignes horizontales. Si ce n'est pas le
La manœuvre de Bielschowsky permet souvent de cas, le patient tourne lui-même la molette de la mon-
confirmer le diagnostic. On incline la tête sur l'épaule ture d'essai jusqu'au moment où les deux lignes sont
du côté de l'hypertropie puis de l'autre côté. La horizontales. La mesure de la torsion est directement
manœuvre est positive quand apparaît une majora- donnée en degrés. Une déviation en excyclotorsion
tion de l'hypertropie (de 10 dioptries prismatiques de l'œil droit provoque une incyclodiplopie avec une
en moyenne dans la littérature) quand on penche la inclinaison antihoraire de la ligne horizontale. Ces
tête du côté de l'hypertropie (figure 20.1c). À l'inverse, verres de Maddox permettent de mesurer la cyclotor-
l'inclinaison du côté opposé à la paralysie fait dispa- sion relative d'un œil par rapport à l'autre en position
raître ou diminuer la déviation (position de torticolis) primaire. La verticale subjective peut être appréciée
(voir figure 20.1a). avec un verre de Maddox utilisé en monoculaire.
167
III. Pathologies
c
◗ Fig. 20.2. Tracés coordimétriques.
a. Atteinte congénitale de l'oblique supérieur droit. b. Atteinte acquise de l'oblique supérieur droit. c. Atteinte bilatérale de l'oblique supérieur.
168
Chapitre 20. Paralysie de l'oblique supérieur (nerf trochléaire)
169
III. Pathologies
Origine traumatique bilatérale [14]. Le tracé au Hess Weiss est assez caracté-
ristique (figure 20.2c).
Il peut s'agir d'un traumatisme crânien fermé avec
La forme bilatérale masquée et méconnue provoque
atteinte centrale du nerf, d'un choc au niveau de l'angle
la surprise d'une paralysie controlatérale apparais-
supéro-interne de l'orbite ou d'une plaie au niveau de la
sant de façon immédiate ou après un délai de plu-
paupière. Un pseudosyndrome de Brown associe dans
sieurs mois [15].
ces derniers cas un tableau de paralysie de l'oblique
supérieur à une absence ou une limitation d'élévation en
adduction. Ce diagnostic contre-indique tout renforce
ment de l'oblique supérieur.
Formes de diagnostic difficile
Autres causes
Les formes évoluées sont parfois marquées par des
La paralysie peut être d'origine vasculaire (diabète, hyperactions des muscles droit supérieur homolatéral
athérosclérose) ou secondaire à un processus tumoral, et/ou droit inférieur controlatéral, rendant parfois le
infectieux ou inflammatoire. Les accidents microvas- diagnostic difficile.
culaires provoquent en général des atteintes modérées. La contracture du muscle droit supérieur peut s'asso
Une paralysie acquise chez l'adulte, restant de cause cier à un tableau clinique d'hyperaction (apparente)
indéterminée, doit faire évoquer une myasthénie, de l'oblique supérieur controlatéral (abaissement en
surtout si elle est variable et associée à un ptosis. Un adduction controlatéral) [16, 17]. Cette forme n'est pas
tableau de paralysie de l'oblique supérieur après injec- décrite dans la classification de Knapp.
tion péribulbaire peut s'expliquer par une fibrose du
droit inférieur [12].
170
Chapitre 20. Paralysie de l'oblique supérieur (nerf trochléaire)
Les prismes peuvent être essayés lors d'une faible L'importance du recul est à adapter en fonction de l'im-
déviation verticale, d'origine vasculaire par exemple. portance de l'hypertropie [19].
Ils ne traitent pas les troubles torsionnels. Leur échec Un renforcement (plicature ou résection) de l'oblique
s'explique souvent par une forte incomitance de la supérieur peut être réalisé si l'élongation musculaire est
déviation. normale ou excessive [20], avec un risque de syndrome
de Brown secondaire en cas d'élongation normale. Il est
●●Occlusion monoculaire souvent nécessaire dans les formes acquises. Le geste
Chez l'enfant présentant un torticolis, une occlusion intéresse la totalité du tendon ou seulement sa partie anté-
intermittente peut permettre d'obtenir la rectitude de la rieure si la déviation est surtout torsionnelle (paralysie
tête durant le temps de cache. bilatérale acquise). Une plicature de la partie antérieure
de l'oblique supérieur ou l'intervention de Harada-Ito
●●Kinésithérapie peut ainsi corriger une excyclotorsion objective [21].
Un recul du droit supérieur est indiqué dans les
Des séances de kinésithérapie peuvent être utiles pour cas de contracture musculaire de ce muscle devenu
limiter les contractures. Elles sont surtout recom- hypoélongable.
mandées après la chirurgie si un torticolis existait en
préopératoire. Au niveau de l'œil controlatéral
Un affaiblissement d'un muscle droit inférieur
hyperactif peut être proposé en l'absence de torsion
Un traitement chirurgical importante.
171
III. Pathologies
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172
Chapitre 21
◗ Fig. 21.1. CFEOM 1 avec limitation de l'élévation, de l'abaissement, de l'abduction et de l'adduction avec une position primaire en
exotropie.
Strabologie 173
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III. Pathologies
174
Chapitre 21. Fibroses des muscles oculomoteurs
175
Chapitre 22
Syndromes de Duane
et de Moebius
Syndrome de Duane
C. Couret, P. Lebranchu, G. Le Meur, A. Péchereau
Strabologie 177
© 2018, Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés
III. Pathologies
Tableau 22.1
Explications physiopathologiques des différents types de syndromes de Duane d'après les constatations IRM
(dans les limites de visualisation des structures du tronc cérébral à l'IRM 3D T2 CISS)
Type I Type II Type III Type IV
VI Agénésie ou hypoplasie Présent et fonctionnel Agénésie ou hypoplasie Présent ?
Abduction Absente Normale Absente Subnormale
Réinnervation aberrante Minime Égale à l'innervation Égale à l'innervation Plus importante que
du droit latéral par le III du droit médial du droit médial l'innervation du droit médial
Adduction Possible car Impossible car Impossible car Abduction paradoxale par
co-contraction du droit co-contraction du droit co-contraction du droit co-contraction du droit
latéral moindre latéral de force égale latéral de force égale latéral > droit médial
Le syndrome de Duane fait actuellement partie Rapidement, elle se divise en un paquet supérieur, à
syndromes congénitaux dysinnervationnels des nerfs l'origine du droit supérieur, de l'oblique supérieur et du
crâniens (CCDD) qui représentent les anomalies oculo releveur de la paupière supérieur, et un paquet inférieur
motrices restrictives secondaires à des troubles innerva à l'origine du droit inférieur et de l'oblique inférieur. Puis
tionnels primitifs, retrouvées également dans la fibrose ces deux paquets fusionnent pour former le droit latéral et
congénitale des muscles oculomoteurs [1–3]. le droit médial. Parallèlement, le IV et le VI émergent du
tronc cérébral à la recherche, respectivement, de l'oblique
●●Embryologie supérieur et du droit latéral, guidés par l'α2-chimérine,
Le syndrome de Duane est une anomalie congénitale du chimiotactine sécrétée par les muscles cibles [13].
VI ou de son noyau. L'embryogenèse des nerfs crâniens et Deux hypothèses à l'origine du syndrome de Duane
des muscles oculomoteurs a lieu entre la quatrième et la peuvent être formulées :
huitième semaine de vie embryonnaire. Toute anomalie • une mauvaise fusion des paquets musculaires infé
de développement, d'origine génétique ou environne rieur et supérieur lors de la formation du droit latéral
mentale, peut donc être à l'origine du syndrome de aboutissant à l'absence de sécrétion de chimiotactine. Le
Duane. Selon Sevel, les muscles oculomoteurs sont issus VI ne trouvant pas sa cible deviendrait secondairement
d'une masse unique mésenchymateuse à proximité de hypoplasique voire agénésique et le droit latéral conser
la vésicule optique [12]. Elle reçoit du III des afférences verait son innervation primitive par le III (ou réinnerva
qui initient sa différenciation en fibres musculaires. tion aberrante secondaire par le III) ;
DM DL DM DL DM DL DM DL
Pas de VI Pas de VI
VI retrouvé VI
retrouvé
III III aberrant III III aberrant III III aberrant III III aberrant
◗ Fig. 22.1. Schématisation de l'innervation des muscles droits horizontaux et de leurs actions dans les différents types de syndromes
de Duane.
DL : droit latéral ; DM : droit médial.
178
Chapitre 22. Syndromes de Duane et de Moebius
• une anomalie primitive du VI ou de la croissance du Certains syndromes de Duane associés à d'autres mal
VI vers le droit latéral qui conserverait son innervation formations s'intègrent dans un syndrome polymalfor
primitive par le III (ou réinnervation aberrante secon matif [14–16] (figure 22.2). Parsa et Robert proposent
daire par le III). une origine vasculaire au syndrome de Duane : un acci
La grande majorité (90 %) des syndromes de Duane dent thrombo-embolique, un shunt droite-gauche et la
sont sporadiques [9, 10]. On retrouve néanmoins un position asymétrique de l'aorte thoracique pourraient
risque 10 à 20 fois supérieur à celui de la population expliquer la prédominance des syndromes de Duane du
générale de malformations associées [9]. Tout événe côté gauche [17].
ment tératogène survenant entre la quatrième et hui
tième semaine de vie embryonnaire permet d'expliquer ●●Génétique
les malformations associées au syndrome de Duane Même si l'atteinte est le plus souvent sporadique, la cause
(par exemple exposition au thalidomide entraînant une est le plus souvent génétique. Les formes familiales des
mutation de SALL4). Il peut s'agir de malformations syndromes de Duane ne représentent en effet que 10 %
oculaires (ptosis, syndrome des larmes de crocodile, des cas (figure 22.3). Il s'agit principalement d'une trans
dermoïde épibulbaire, colobome, anisocorie, nystag mission autosomique dominante à expressivité variable,
mus, etc.) ou systémiques (surdité de perception, mal plus rarement autosomique récessive, en rapport avec
formation de l'oreille externe, fente palatine, asymétrie un groupe de gènes et de mutations hétérogènes. Des
faciale, anomalies musculosquelettiques vertébrales, anomalies chromosomiques ont également été décrites.
costales, des mains ou des pieds, anomalies cardiaques, Les gènes impliqués dans la genèse des axones du VI
rénales, etc.) probablement sous-diagnostiquées en rai (HOXA1) [18] ou dans le guidage du VI jusqu'au droit
son de leur caractère le plus souvent asymptomatique. latéral (SALL4 et CHN1) [13, 19] peuvent être touchés. Le
syndrome de Duane a d'abord été relié à 5 loci (20q13/
Okihiro, 8q13/DURS1, 1q42, 4q27 et 22q11) sur le gène
Anomalies SALL4. Cependant, seule la mutation du gène CHN1 en
cardiaques 2q31 est associée au syndrome de Duane isolé au sein
d'une large famille de phénotype DURS2 (Duane de
type I/II souvent bilatéral notamment et troubles verti
Anomalies caux) [20]. Miyake a en effet démontré in vitro et in vivo
des membres chez l'animal que cette mutation entraînait une hyper
activation de l'α2-chimérine à l'origine d'une dérégula
Anomalies tion de la croissance axonale des nerfs oculomoteurs
Surdité Anomalies
oculaires vers leurs muscles cibles [13].
du rachis cervical
(Duane)
Anomalies
rénales
Clinique
Syndrome d’Okihiro Toutes les formes résultent de la même cause : une
Syndrome acro-réno-oculaire
Syndrome cervico-oculo-acoustique (Wilderwanck) dysinnervation du droit latéral par le VI réinnervé par le
Syndrome d’Holt-Oram III de façon plus ou moins importante, à l'origine d'une
Syndrome de Klippel-Feil cocontraction plus ou moins symétrique du droit latéral
◗ Fig. 22.2. Formes syndromiques de Duane. et du droit médial en adduction expliquant la limitation
d
◗ Fig. 22.3. Duane familial.
a. Duane de type I OG chez la mère. Torticolis tête à gauche. b. De haut en bas : version droite sur l'OG (énophtalmie, rétraction palpébrale
et adduction conservée) ; position primaire (PP) : ésotropie œil droit fixateur ; version gauche sur l'OG : abduction impossible. c. Duane de
type I OD chez la fille. Torticolis tête à droite et menton relevé. d. De haut en bas : version droite sur l'OD (abduction possible mais limitée,
ouverture palpébrale) ; PP : pas de strabisme évident ; version gauche sur l'OD (énophtalmie, rétraction palpébrale et adduction conservée).
179
III. Pathologies
de l'adduction plus ou moins marquée, la rétraction restrictive horizontale, la convergence de l'œil atteint
palpébrale et l'énophtalmie. Les rétractions musculaires peut être limitée.
sont principalement à l'origine des phénomènes verti
caux observés. La recherche d'une position de confort Torticolis
moteur et sensoriel aboutit à un torticolis, principal La position de torticolis, figée vers le mouvement de
motif de consultation. Un strabisme peut être associé. l'œil atteint le plus limité (le plus souvent tête tournée
La symptomatologie des différents types de Duane du côté du Duane de type I), permet d'obtenir un meil
est étroitement liée à sa physiopathologie mais la leur confort sensoriel mais surtout moteur [22].
variabilité des signes cliniques peut rendre l'interpré
tation difficile. Torticolis et confort binoculaire
L'analyse sémiologique d'un syndrome de Duane est L'alignement des axes visuels dans la position de torti
détaillée dans la figure 22.4. colis permet le développement d'une correspondance
rétinienne normale et une vision stéréoscopique, qui,
●●Signes moteurs si elle s'altère, doit faire poser l'indication chirurgicale.
Déficit d'abduction Néanmoins, cette indication n'est pas la plus fréquente.
Ce déficit est le plus souvent complet, associé à un Torticolis et confort monoculaire
élargissement de la fente palpébrale. Il est secondaire L'inconfort moteur lié à l'impossibilité d'excursion de
au défaut d'innervation du droit latéral par le VI et à l'œil contraint le sujet à déplacer sa tête vers la limitation
l'absence d'élongation musculaire du droit médial [21] oculomotrice du Duane la plus marquée. L'importance
(retrouvé hypoélongable et hypertrophique dans 57 % du torticolis impose une prise en charge chirurgicale.
des Duane de type I opérés) [10]. En effet, si le torticolis apporte une position de confort
visuel, il entraîne un inconfort postural à l'origine de
Déficit d'adduction troubles vertébraux cervicaux (anomalie de croissance
du rachis cervical, cervicalgies) et asymétrie faciale, s'il
Ce déficit est le plus souvent partiel, associé à un rétrécisse
dépasse 5 à 7°, surtout s'il est figé ou permanent, ce qui la
ment de la fente palpébrale et à une énophtalmie. L'ensemble
plupart du temps est le cas. Cette symptomatologie aug
de ces constatations est expliqué par la co-contraction
mente avec l'âge pour finir par être la principale plainte
du droit médial et du droit latéral rendant le mouvement
du patient. Elle entraîne des modifications osseuses et
impossible et tirant le globe vers l'arrière dans les efforts
musculo-aponévrotiques irréversibles qui expliquent
d'adduction [21]. La fibrose secondaire du droit latéral inter
l'insuccès des traitements chirurgicaux tardifs. Le torti
vient également dans la limitation de l'adduction.
colis est une indication en soi d'opérer tôt et certaine
ment avant la poussée de croissance de l'adolescence.
Déviations verticales
Troubles de la statique palpébrale et énophtalmie
On peut observer une élévation ou un abaissement en
Ces troubles résultent de la co-contraction ou du relâche
adduction pour deux raisons : un effet de bride du droit
ment des muscles horizontaux [21, 22] :
latéral fibrosé ou co-contracté en adduction avec glisse
• en adduction : traction du globe vers l'arrière par la
ment du droit latéral au-dessus ou au-dessous du globe,
co-contraction du droit médial et du droit latéral entraî
et un recrutement des droits supérieur et inférieur pour
nant une énophtalmie. Celle-ci provoque une chute pal
l'adduction [22]. La plupart des troubles verticaux sont
pébrale quasi toujours présente (figure 22.5) ;
secondaires aux troubles horizontaux par effet bride,
• en abduction : « relâchement » du globe vers l'avant
d'où l'importance de toujours traiter les troubles hori
par le relâchement physiologique du droit médial et
zontaux dans un premier temps opératoire, même s'ils
l'absence de contraction du droit latéral ; l'ouverture
semblent passer au second plan cliniquement.
palpébrale en abduction est moins visible que la chute
Défaut de convergence palpébrale en adduction ; elle est surtout présente dans
le type I, parfois dans le type III (figure 22.6).
Toujours en raison de la co-contraction du droit médial
et du droit latéral lorsque le III est actif, et de l'atteinte
Strabisme associé
La mesure de l'angle en position primaire, c'est-à-dire
• Torticolis tête droite, permet de mettre en évidence un éventuel
– Direction strabisme associé. On retrouve souvent une incomitance
– Importance
Type, côté et importance
selon l'œil fixateur : la déviation secondaire (œil atteint
• Impotences du Duane fixateur) est plus importante que la déviation
– ABDuction versus ADDuction du syndrome de Duane
– ± Verticale primaire (œil sain fixateur).
• Fente palpébrale et énophtalmie
●●Examen sensoriel
• Déviométrie complète
– Position de torticolis et PP Strabisme associé Le syndrome de Duane et/ou un strabisme associé peuvent
et selon l’œil fixateur
être à l'origine d'une perturbation de la correspondance
• Sensorialité
Répercussions et rétinienne, d'altérations de la vison stéréoscopique et d'une
– Amblyopie
décisions thérapeutiques amblyopie, diversement appréciée dans la littérature, entre
– Stéréoscopie
14 et 30 %, sans caractère spécifique au Duane [9–11].
◗ Fig. 22.4. Bilan clinique d'un syndrome de Duane. L'examen sensoriel doit être réalisé dans la position
PP : position primaire. de torticolis.
180
Chapitre 22. Syndromes de Duane et de Moebius
181
III. Pathologies
Tableau 22.2
Aspect clinique des différents types de Duane selon la classification de Malbran et Hüber
Type I Type II Type III Type IV
Abduction Limitation sévère, Limitation légère et Limitation sévère Limitation légère
ouverture palpébrale inconstante, ouverture et inconstante
palpébrale
Adduction Limitation légère Limitation sévère Limitation sévère Impossible, aboutissant
et inconstante à une abduction
paradoxale
Signes associés Rétrécissement de la fente palpébrale et énophtalmie
en adduction Parfois élévation ou abaissement du globe
Mouvements verticaux Normaux Limités Normaux ou limités
Torticolis Tête tournée du côté Tête tournée du côté Tête tournée dans la Tête ± tournée du côté
du Duane, position sain, position de confort direction du mouvement sain, position de confort
de confort de l'œil de l'œil atteint en le plus limité → absent de l'œil atteint ± en
atteint en adduction abduction ou horizontal, ou vertical abduction
ou combiné (oblique)
Strabisme associé Orthotropie ou Orthotropie ou divergence Orthotropie ou Divergence
convergence le plus souvent le plus souvent convergence ou divergence
Sensorialité Amblyopie rare, tendance Amblyopie rare, tendance Amblyopie plus fréquente
à la neutralisation dans à la neutralisation
l'abduction dans l'adduction
182
Chapitre 22. Syndromes de Duane et de Moebius
◗ Fig. 22.8. Duane de type III OG – illustration de l'origine co-contractile horizontale des phénomènes verticaux et de l'efficacité de la
chirurgie horizontale tant sur l'horizontalité que sur la verticalité.
a. Torticolis d'abduction tête à droite et menton baissé. b. De haut en bas : position de torticolis (pas de déviation) ; position primaire (PP) : exotropie
et hauteur gauche œil droit fixateur ; version droite sur l'OG : énophtalmie, rétraction palpébrale et adduction conservée ; majoration de la hauteur
gauche en adduction, directement liée à la co-contraction du droit médial (DM) et du droit latéral (DL) en adduction ; version gauche sur l'OG :
abduction limitée ; diminution de la hauteur gauche et ouverture palpébrale par relâchement normal du DM en abduction et force limitée du DL en
abduction du fait du Duane. c. De haut en bas : postopératoire immédiat (déplacement de l'OG vers la droite par recul DL > recul DM, sans geste
sur les muscles verticaux) ; position primaire (PP) : disparition de la hauteur gauche et de l'exotropie ; version droite sur l'OG : énophtalmie moindre,
rétraction palpébrale moindre et adduction moins limitée ; version gauche sur l'OG : abduction plus limitée, diminution de l'ouverture palpébrale.
183
III. Pathologies
Prise en charge
Comme pour tout trouble oculomoteur, la prise en
charge est double : sensorielle, préventive ou curative
de l'amblyopie et surveillance de la stéréoscopie, et
motrice, traitement chirurgical du torticolis et du stra
bisme. Le traitement ne permettra en aucun cas de res
taurer une motilité normale. Les principaux objectifs du
◗ Fig. 22.10. Duane de type I bilatéral. traitement sont [22] :
De haut en bas : position primaire (PP) : ésotropie OD fixateur • l'isoacuité et la conservation d'une stéréoscopie fine
(ODF) ; position primaire : ésotropie OG fixateur (OGF) ; ver-
sion droite : abduction impossible et ouverture palpébrale OD/
(> 120° au TNO – test de points aléatoires) s'il existe une
énophtalmie, rétraction palpébrale et adduction partiellement correspondance rétinienne normale ;
limitée de l'OG ; version gauche : abduction impossible et ouver- • la restauration d'un port de tête confortable afin d'évi
ture palpébrale OG/énophtalmie, rétraction palpébrale et adduc- ter les complications posturales sur le long terme ;
tion normale de l'OD. • et l'alignement des axes visuels en position primaire.
184
Chapitre 22. Syndromes de Duane et de Moebius
◗ Fig. 22.11. Duane de type III OG : illustration de l'effet de la chirurgie horizontale sur la posture.
Avant chirurgie en 1998 et 1999 : torticolis « douloureux » et fixé tête à gauche menton baissé. Après chirurgie horizontale en 2000 : dispa-
rition de l'inconfort postural, tête quasi droite.
185
III. Pathologies
Premier temps opératoire doxal d'un Duane de type I en divergence ; dans ce cas et
seulement dans ce cas, la divergence de l'œil sain devra
• Traiter le torticolis en opérant l'œil atteint (sauf torti
être opérée dans un premier temps.
colis paradoxal).
• Sur les muscles horizontaux, même si la déviation ver
ticale d'un type III est au premier plan : le recul des mus
cles horizontaux annulera l'effet de bride à l'origine de
l'impotence verticale le plus souvent (voir figure 22.8).
Conclusion
• Toujours reculer, ne jamais renforcer des muscles déjà
L'IRM a permis d'améliorer la compréhension du syndrome
ou « bientôt » fibrosés.
de Duane en confirmant l'hypothèse dysinnervationnelle :
• Recul des muscles horizontaux : grand recul du mus
absence ou agénésie du VI et innervation aberrante du
cle responsable de la déviation et recul du muscle para
droit latéral par le III. Il existe quatre types cliniques dont
lysé de 2 à 5 mm pour limiter l'énophtalmie ; en l'absence
la présentation dépend du degré d'innervation du droit
d'énophtalmie préopératoire et en l'absence de vertica
latéral par le VI et de la réinnervation aberrante par le III.
lité par effet de bride, on pourra discuter l'absence de
Le type I, diagnostic différentiel d'une paralysie du VI
geste sur le muscle paralysé.
acquise, est le plus fréquent. Les signes restrictifs « orbi
• Recul asymétrique et généreux : en fonction du torti
taires » et verticaux en adduction permettent de confirmer
colis, de la déviation et du test d'élongation musculaire.
le diagnostic et s'expliquent par la co-contraction des mus
cles horizontaux, tous deux innervés par le III et la fibrose
Deuxième temps opératoire musculaire en résultant. Un strabisme et des troubles sen
• Chirurgie de la verticalité résiduelle. soriels peuvent être associés et doivent être dépistés et trai
• Transpositions : effet limité mais incontestable, tou tés. La prise en charge médicale avec la correction optique
jours en deuxième intention, risque d'ischémie aiguë du totale reste la pierre angulaire du traitement et la chirurgie
segment antérieur dont il faut avoir conscience. vise avant tout à restaurer un port de tête permettant un
• Chirurgie de l'œil sain : elle traite la déviation stra confort postural satisfaisant. Le strabisme et l'impotence
bique associée. Le torticolis n'est que peu ou pas traité verticale seront traités en deuxième intention seulement,
par cette chirurgie, sauf dans le cas d'un torticolis para même s'ils sont au premier plan initialement.
Syndrome de Moebius
M. Robert
186
Chapitre 22. Syndromes de Duane et de Moebius
Points forts
Syndrome de Duane
• Le syndrome de Duane est un syndrome dysin-
nervationnel par absence ou agénésie du VI et
innervation aberrante du droit latéral par le III à
l'origine d'une co-contraction du droit médial et du
droit latéral dans l'adduction entraînant rétraction
et fibrose.
• Il existe quatre types. Le type I est le plus fré-
quent, associant une paralysie de l'abduction, une
rétraction palpébrale et une énophtalmie dans l'ad-
duction, et parfois un torticolis compensateur vers
l'épaule homolatérale au Duane.
• Un strabisme et des troubles sensoriels sont par-
fois associés.
• La prise en charge initiale est médicale avec la cor-
rection optique totale, puis parfois chirurgicale pour
restaurer un port de tête permettant un confort pos-
tural satisfaisant. Le traitement du strabisme et des
impotences verticales intervient dans un deuxième
temps seulement, même s'ils sont au premier plan
◗ Fig. 22.12. Syndrome de Moebius. initialement.
Syndrome de Moebius
• Le syndrome de Moebius consiste dans sa forme
complète en une atteinte bilatérale des noyaux du VI
peut être bonne dans les cas sans strabisme associé, et du VII, responsable d'une diplégie faciale et d'une
compte tenu de la présence possible d'une bonne paralysie du regard horizontal, quelle que soient les
convergence. modalités du mouvement, réflexe ou volontaire. La
verticalité ainsi que la convergence sont typique-
ment préservées.
• La prise en charge est multidisciplinaire. Sur le plan
187
III. Pathologies
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188
Chapitre 23
Syndromes de Brown
D. Denis
Le syndrome anciennement appelé de rétraction de la avec des facteurs étiologiques différents : les vrais
gaine du muscle oblique supérieur ou syndrome de syndromes sont les syndromes restrictifs congénitaux
Brown se caractérise par un désordre de l'oculomotri- et les pseudosyndromes sont les syndromes restrictifs
cité en rapport avec une anomalie du muscle oblique acquis [2].
supérieur (figure 23.1). Il se manifeste par une limi-
tation active et passive de l'élévation en adduction,
c'est-à-dire dans le champ d'action du muscle oblique
inférieur. Épidémiologie
Il existe deux types de syndrome de Brown, le syn-
drome congénital et le syndrome acquis secondaire à La fréquence du syndrome de Brown congénital est de
des causes multiples : inflammation-infection, trauma- 1 sur 430 à 450 strabismes ; il est unilatéral dans la majo-
tisme (œdème, cicatrice rétractile), iatrogène. rité des cas, la bilatéralité représentant 10 à 20 % des cas ;
le sexe féminin reste le plus touché [2]. La découverte
de cette affection se fait le plus souvent dans l'enfance
avant l'âge de 13 ans, mais parfois lors de la première
Historique année de vie [3].
Étiologie
●●Syndrome de Brown congénital
L'étiologie du syndrome de Brown congénital reste
inconnue.
Pour Brown [2], le syndrome congénital est dû à une
gaine antérieure du tendon de l'oblique supérieur trop
courte et fibreuse. Il l'appelle alors le « syndrome de
rétraction de la gaine du grand oblique ».
Dans les années qui suivent [4], la théorie admise
évoque une anomalie morphologique de l'oblique supé-
rieur soit anatomique, soit innervationnelle présente à la
naissance faisant obstacle à son relâchement :
• l'anomalie anatomique se traduit par un tendon
inélastique et trop court empêchant le relâche-
◗ Fig. 23.1. Anatomie du muscle oblique supérieur. ment de l'oblique supérieur indispensable pour sa
L'anomalie morphologique primitive ou secondaire de l'oblique
supérieur et/ou du complexe tendon-trochlée est à l'origine d'un contraction, par un mauvais coulissage du tendon à
obstacle au relâchement de ce muscle, responsable ainsi du syn- travers la trochlée, par une anomalie congénitale de
drome de Brown. la trochlée ;
Strabologie 189
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III. Pathologies
• l'anomalie innervationnelle évoque un défaut fœtal regard en haut et en adduction : réinnervation par les
d'innervation de l'oblique supérieur conduisant à branches du nerf III par absence du nerf IV expliquant
une fibrose par mauvais développement des fibres la co-contraction des deux muscles obliques lors de
musculaires. l'élévation.
Sont décrites aujourd'hui des anomalies anatomiques • Des données récentes suggèrent que certains cas de
et innervationnelles. syndromes de Brown pourraient être dus à une anoma-
lie innervationnelle analogue à celle des troubles congé-
Anomalies anatomiques nitaux dysgénésiques des nerfs crâniens (congenital
cranial dysinnervation disorders [CCDD]) [11] qui sont en
Les anomalies anatomiques décrites sont morpho
relation avec une anomalie de développement du tronc
logiques peropératoires et neuroradiologiques.
cérébral ou des nerfs crâniens et se traduisent par des
• Après intervention ou dissection sont retrouvées
anomalies oculomotrices [12]. Cette étiologie neurogène
des anomalies de l'insertion du tendon, du tendon lui-
a été soutenue par la découverte de gènes essentiels
même, du corps musculaire, de la trochlée, une adhé-
pour le développement normal du tronc cérébral, des
rence de la gaine au droit supérieur [5].
nerfs crâniens et de leurs connexions axonales [13].
• Dès 1990, l'imagerie orbitaire et cérébrale a permis
Au total, bien qu'initialement le syndrome de Brown
une analyse de la totalité du muscle, sa comparaison
congénital ait été pensé comme dû à une anomalie ana-
avec l'oblique controlatéral et plus récemment une
tomique congénitale du muscle oblique supérieur, des
analyse du nerf trochléaire aidant à une meilleure com-
données récentes génétiques démontrent une étiologie
préhension du syndrome. Ainsi, les premiers signes
innervationnelle.
neuroradiologiques décrits ont été les suivants :
– déplacement inférieur de la poulie du droit latéral
en adduction avec complexe trochlée-poulie normal ●●Syndrome de Brown acquis
et atrophie/absence du corps musculaire de l'oblique Contexte particulier
supérieur [6] ;
– position trop antérieure de la trochlée dans le cadre Dans le syndrome de Brown acquis ou pseudosyndrome
d'une déformation crânienne [7] ; de Brown, le contexte est totalement différent puisque
– hypertrophie poulie-tendon-corps, hypertrophie l'atteinte peut survenir sur la portion musculaire du mus-
poulie-tendon, hypertrophie poulie, anomalie du ten- cle oblique supérieur, sur le tendon réfléchi de ce muscle,
don [8] ; sur la trochlée et/ou le complexe tendon-trochlée. Si la
– absence du nerf IV du côté du syndrome de Brown, bourse séreuse est atteinte, on parle de ténosynovite ; si
sans hypoplasie du muscle, renforçant l'hypothèse le corps musculaire est atteint, il s'agit d'une myosite ou
d'une innervation constante aberrante par les branches d'une myopathie. Le complexe trochlée-muscle oblique
du nerf III [9]. supérieur peut être touché simultanément. Les étiologies
de cette atteinte peuvent être multiples : inflammatoires
ou infectieuses, traumatiques ou iatrogènes (tableau 23.1).
Anomalies innervationnelles Quelle que soit la cause, on aboutit à une anomalie struc-
Les anomalies innervationnelles sont électromyogra- turelle qui fait que le passage du tendon à travers la poulie
phiques et développementales (génétiques). ne se fait plus correctement. Dans certains cas, le passage
• En 1960, une étude électromyographique d'un syn- pourra s'effectuer de manière brutale, réalisant un « click »
drome de Brown congénital [10], met en évidence une qui peut être audible et/ou palpable, souvent douloureux,
innervation paradoxale de l'oblique supérieur dans le qualifié alors de click syndrome (voir plus loin).
Tableau 23.1
Étiologies des syndromes de Brown acquis
Inflammation/infection/autre Traumatisme Iatrogène postopératoire
Infections locorégionales : Choc direct : Chirurgie oculomotrice :
– sinusite – hématome – muscle oblique supérieur :
– pansinusite – fracture plicature en nasal, résection
– infection dentaire – corps étrangers – muscle droit supérieur : fil de Cüppers
– cellulite périorbitaire – morsure – muscle droit latéral : plissement
– oblique inférieur : recul
Inflammation générale : Plaie avec incarcération : Chirurgie rétinienne :
– polyarthrite rhumatoïde – corps étranger métallique ou végétal – mise en place de sangle
– arthrite juvénile rhumatoïde ou de rail de silicone
– arthrite entéropathique
– syndrome de Sjögren
– lupus érythémateux disséminé
Inflammation secondaire à une tumeur : Fracture du crâne : Chirurgie des glaucomes :
– rhabdomyosarcome, métastase orbitaire – avec implication du toit de l'orbite – avec interposition de valves
– ostéome du sinus frontal et destruction de la trochlée
Autre : Chirurgie région orbitaire :
– grossesse – chirurgie des sinus frontaux
– dysthyroïdie et ethmoïdaux
– maladie de Marfan – chirurgie paupières supérieures
– mucopolysaccharidose (Hurler/Scheie) (blépharoplastie)
– lichen scléreux et atrophique – anesthésie péribulbaire
190
Chapitre 23. Syndromes de Brown
191
III. Pathologies
Examen clinique
●●Interrogatoire
Au niveau du syndrome
L'interrogatoire porte sur :
• la date d'apparition ou de constatation du syndrome
permettant parfois de distinguer les syndromes congé-
nitaux (présents à la naissance) des syndromes acquis ;
• le caractère constant ou intermittent avec la présence
ou non d'un « click » ;
• les circonstances déclenchantes ou d'apparition (trau-
matisme, contexte pathologique connu, maladie inflam-
matoire, générale, acte chirurgical, etc.) ;
◗ Fig. 23.3. Syndrome de Brown droit modéré, sans hypotro- • les aspects douloureux ou non du syndrome, notam-
pie en position primaire mais avec hypotropie en adduction et ment dans le regard en haut et en adduction ;
dans le regard en haut. • l'existence d'une diplopie dans une position du regard.
192
Chapitre 23. Syndromes de Brown
193
III. Pathologies
38 % des cas, moyenne dans 23 % des cas et absente dans Tableau 23.3
39 %. Ainsi, une correspondance rétinienne anormale Signes cliniques du syndrome de Brown
(CRA) peut être observée. Classification des signes du syndrome
Lors des tentatives d'élévation en adduction, on peut de Brown selon Wilson (1989)
retrouver une neutralisation ou une diplopie. La diplo- Signes constants Signes variables
pie est à rechercher dans toutes les positions du regard. 1. Déficit de l'élévation en 1. Downshoot ou hypotropie
Lorsqu'il y a un torticolis, il faut rechercher l'existence adduction en adduction
de la fusion dans cette position. 2. Moins de déficit de 2. Élargissement de la fente
En d'autres termes, l'amblyopie est rare et la vision l'élévation sur la ligne médiane palpébrale en adduction
binoculaire le plus souvent normale. 3. Pas ou peu de déficit de 3. Torticolis
l'élévation en abduction 4. Hypotropie en position
4. Pas ou peu d'hyperaction primaire
Classifications selon les signes cliniques de l'oblique supérieur
5. Syndrome V avec divergence
Il existe plusieurs classifications fondées sur des signes dans le regard en haut
à la fois cliniques et paracliniques [28, 29] (tableau 23.3). 6. Duction forcée positive
Classification des signes du syndrome
de Brown selon Von Noorden (1990)
Examens paracliniques Signes
1. Absence d'élévation en adduction
●●Coordimétrie 2. Élévation en position primaire et en abduction normale
ou près de la normale
Les examens paracliniques reposent essentiellement sur 3. Test de duction forcée positif
les tests de Lancaster ou de Hess-Weiss qui confirment 4. Élargissement occasionnel de la fente palpébrale en adduction
les données cliniques. On distingue la forme congénitale 5. Hyperaction occasionnelle de l'oblique supérieur
6. Fréquente hypotropie de l'œil en adduction d'origine mécanique
de la forme acquise.
7. Divergence dans le regard en haut (syndrome V)
Forme congénitale
Pour la forme congénitale, on note au début une norma-
lité de chaque œil en position primaire et dans le champ
inférieur (la vision binoculaire étant conservée), une L'évolution peut se faire vers l'amélioration de la
hypoaction du muscle oblique inférieur de l'œil atteint, coordimétrie avec à l'âge adulte une meilleure excursion
une hyperaction plus ou moins marquée du droit supé- dans le champ du muscle oblique inférieur homolaté-
rieur controlatéral et l'absence d'hyperfonction du mus- ral et une réduction de l'hyperaction du droit supérieur
cle oblique supérieur atteint (voir figure 23.2). controlatéral.
194
Chapitre 23. Syndromes de Brown
Forme acquise
Pour les formes acquises, en particulier dans les formes
traumatiques, on note rarement l'association d'une nor-
malité de chaque œil en position primaire et dans le
champ inférieur : soit on note une diplopie en position
primaire avec conservation de la vision binoculaire en
bas, soit certaines formes gardent une vision simple en
position primaire avec diplopie dans le regard en bas.
L'hypoaction du muscle oblique inférieur de l'œil atteint
peut être sévère. L'hyperaction du droit supérieur et ◗ Fig. 23.6. Tomodensitométrie de l'orbite gauche en coupe
celle du droit inférieur controlatéraux peuvent être plus coronale après traumatisme orbitaire par balle de carabine.
On observe une fracture dans la région trochléaire responsable
accentuées (figure 23.5). d'un syndrome de Brown.
●●Imagerie cérébrale et orbitaire
L'imagerie centrée sur la région orbitaire et périorbitaire
incluant le scanner et l'imagerie par résonance magné- lomoteurs complexes comme le syndrome de Brown.
tique (IRM) est devenue un complément indispensable En effet, l'IRM permet de visualiser le muscle oblique
pour le diagnostic étiologique du syndrome de Brown et supérieur dans sa partie orbitaire, le complexe pou-
pour le traitement. lie-trochlée, le tendon réfléchi et les poulies des muscles
Pendant de nombreuses années, l'évaluation du mus- droits. Pour Suh, l'IRM permet de mettre en évidence
cle oblique supérieur dans le syndrome de Brown a été une hypoplasie qui pourrait refléter une hypo-innerva-
effectuée par l'analyse chirurgicale surtout de la partie tion dans le syndrome de Brown [30].
antérieure du tendon, plus rarement de la poulie. Grâce Les lésions retrouvées peuvent être classées radio-
aux progrès technologiques (scannographie et IRM), anatomiquement en :
le contenu orbitaire a pu être analysé par des coupes • dommages au niveau de la trochlée : cicatrices
minces des orbites et de leur contenu (épaisseur pou- extensives, anomalies du tendon réfléchi avec bandes
vant aller de 2 mm à 10 mm) permettant une étude de la adhérentes dans la région trochléaire, élargissement
totalité du muscle oblique supérieur. du tendon en arrière de la trochlée (figure 23.7), désor-
ganisation du complexe tendon-trochlée, avulsion de
Scanner la trochlée avec désengagement du tendon et fracture
trochléaire dus à la présence de kystes dans le tendon) ;
Le scanner est indiqué dans les causes traumatiques car, • dommages au niveau du tendon réfléchi du muscle
en appréciant le cadre osseux, il met en évidence les frac- oblique supérieur ;
tures et/ou le déplacement de l'orbite osseuse, ainsi que • dommages au niveau du muscle oblique supérieur ;
les incarcérations musculaires. Ce sont essentiellement • anomalies au niveau de la poulie du muscle droit latéral.
les lésions de l'angle supéro-interne de l'orbite par trau- Bhola [6] a mis en évidence, par une étude en IRM,
matisme fronto-orbito-nasal qui lèsent l'oblique supé- les différents dommages anatomiques rencontrés dans
rieur (figure 23.6). Cet examen peut aussi être très utile 11 syndromes de Brown et souligne l'aide diagnostique
lors de traumatismes de l'orbite passés inaperçus indi- et thérapeutique de l'IRM dans l'indication chirurgi-
quant la nécessité d'une IRM complémentaire pour la cale. L'IRM permet aussi d'exclure les faux syndromes
visualisation du complexe tendon-trochlée. de Brown dus par exemple à un processus orbitaire qui
peut gêner l'excursion du globe oculaire en haut et en
IRM adduction comme un hémangiome de la paroi orbitaire
L'IRM est parfois indiquée pour une étude anatomique médiale [31]. En d'autres termes, l'IRM est devenue
et fonctionnelle (avec mise en évidence de la contracti- un complément indispensable quelle que soit la forme
lité) des muscles extraoculaires dans les désordres ocu- congénitale ou acquise du syndrome.
195
III. Pathologies
●●Bilan complémentaire
Les examens complémentaires sont essentiellement
prescrits dans les syndromes acquis lors de la recherche
étiologique et pour la surveillance :
• bilan biologique : syndrome inflammatoire, bilan thy-
roïdien, etc. ;
• bilan locorégional : radiographie du crâne et des sinus
de la face, panoramique dentaire ;
• bilan général : d'autres examens et consultations spéciali-
sées pourront être effectués en fonction du contexte clinique ;
par exemple des consultations dermatologiques, endo-
crinologiques (bilan thyroïdien, etc.), rhumatologiques.
Évolution
●●Amélioration
Le syndrome de Brown peut s'améliorer spontanément
[32]. La disparition du syndrome est plus fréquente dans
les formes acquises intermittentes que dans les formes
congénitales. L'amélioration peut être obtenue après des
◗ Fig. 23.7. Anomalie congénitale à type d'élargissement du
complexe tendon-trochlée visualisée par IRM chez un sujet pré-
efforts répétés de fixation d'élévation en adduction aussi
sentant un syndrome de Brown. bien dans les formes congénitales que dans les formes
intermittentes acquises [33].
Ces possibles disparitions ou améliorations spon-
tanées doivent être présentes à l'esprit lors de la
conduite thérapeutique, notamment lors de l'indication
chirurgicale.
196
Chapitre 23. Syndromes de Brown
Diagnostic différentiel
Le diagnostic différentiel est détaillé au tableau 23.4.
Tableau 23.4
Diagnostic différentiel du syndrome de Brown
Affection Clinique Test de duction forcée
Paralysie du muscle Hyperfonction du muscle oblique supérieur homolatéral Négatif
oblique inférieur Hyperfonction du droit supérieur opposé
Syndrome A
Enophtalmie en adduction
Torticolis important
Syndrome d'adhérence Adhérence oblique inférieur-droit externe après chirurgie : Positif
du muscle oblique – de recul de l'oblique inférieur Champ d'action du
inférieur – de plicature, de recul du droit externe muscle oblique supérieur
– de ténectomie ou ténotomie de l'oblique inférieur (techniques actuellement
abandonnées)
Paralysie unilatérale Affection congénitale Variable
des deux élévateurs Orthotropie en position primaire
Limitation de l'élévation identique en adduction et en abduction
Fracture du plancher Limitation de l'élévation du globe identique en adduction et en abduction Positif
de l'orbite (blow-out) Incarcération du muscle droit muscle inférieur Champ d'action du
muscle droit inférieur
Affections centrales Paralysie unilatérale de l'élévation possible Négatif
Signes neurologiques d'accompagnement
Déficit identique en adduction et en abduction
197
III. Pathologies
198
Chapitre 23. Syndromes de Brown
199
III. Pathologies
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200
Chapitre 24
Craniosténoses et déséquilibres
oculomoteurs
D. Denis, G. Pech-Gourg
Strabologie 201
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III. Pathologies
a b
c d
◗ Fig. 24.2. Schémas des paramètres orbitofaciaux.
●●Examens complémentaires
OCT
L'OCT (optical coherence tomography ou tomographie
e par cohérence optique) est effectué en mode RNFL
à partir de l'âge de 3 ans. Cet examen devenu indis
pensable pour détecter de façon précoce l'œdème
papillaire débutant ou l'atrophie optique [3] l'est
moins dans la différenciation entre œdème papillaire
et drusen [4].
202
Chapitre 24. Craniosténoses et déséquilibres oculomoteurs
Tableau 24.1
Caractéristiques des craniosténoses simples
Craniosténose Siège suture Déformation crânienne et signes associés Signes ophtalmologiques
Scaphocéphalie Sagittale Crâne allongé en antéropostérieur, bosses –
frontales proéminentes, aspect de sténose
temporopariétale
Trigonocéphalie Métopique Crâne en triangle : aplasie des bosses frontales, Strabisme, astigmatisme
hypotélorisme
Orientation mongoloïde des fentes palpébrales
Plagiocéphalie Coronale et Crâne asymétrique Strabisme vertical, astigmatisme
antérieure sphénozygomatique Région fronto-orbitaire aplatie
Orbite surélevée, ovalaire
Cloison nasale déviée du côté opposé
Plagiocéphalie Lambdoïde Crâne aplatit unilatéralement au niveau –
postérieure occipital
Brachycéphalie Bicoronale Crâne aplati Strabisme, astigmatisme, exophtalmie,
Front haut et vertical hypertélorisme,
Aspect acro- ou turricéphale obliquité antimongoloïde des fentes
palpébrales, exorbitisme
Oxycéphalie Sagittale, coronales Crâne petit, ovoïde, convexe Strabisme, astigmatisme, exophtalmie,
et même lambdoïde Front plat et fuyant exorbitisme, atteinte du nerf optique : primitive,
secondaire (hypertension intracrânienne)
Tableau 24.2
Caractéristiques des craniosténoses syndromiques
Déformation Signes Aspect
crânienne
Crouzon Oxycéphalie Hypoplasie tiers moyen de la face Strabisme + syndrome V
Brachycéphalie hypertélorisme, exophtalmie,
obliquité antimongoloïde des
fentes palpébrales, exorbitisme
Apert Brachycéphalie Hypoplasie tiers moyen de la face Strabisme + syndrome V
Fontanelle antérieure largement ouverte hypertélorisme modéré,
Syndactylie mains et pieds exophtalmie, obliquité
antimongoloïde des fentes
palpébrales, exorbitisme, anomalie
insertion musculaire, glaucome
congénital, kératocône
Pfeiffer Brachycéphalie Hydrocéphalie, pouces et gros orteils élargis et déviés, Pseudoexophtalmie sévère
Crâne en trèfle syndactylie partielle mains et pieds, ankylose des
articulations des épaules, anomalies viscérales et retard
de développement
Saethre-Chotzen Plagiocéphalie Asymétrie faciale, hypertélorisme avec obliquité Pseudoexophtalmie modérée ;
antérieure, antimongoloïde, syndactylie mains, anomalies auditives hypertension intracrânienne, ptosis
brachycéphalie, et vertébrales (cervicales), anomalies cardiaques
trigoncéphalie
203
III. Pathologies
a b c
◗ Fig. 24.4. Trigonocéphalie.
a. Vue de face. b. Vue de profil. c. Coupe axiale en fenêtre osseuse montrant l'aspect caractéristique en carène de navire.
Brachycéphalie
Il y a fermeture prématurée des deux sutures coronales.
Le crâne est aplati avec un front haut et vertical. L'aspect
c d
est acro- ou turricéphale selon que la compensation se
fait aux dépens de la fontanelle ou de la suture sagit ◗ Fig. 24.6. Plagiocéphalie antérieure.
tale. Les signes ophtalmologiques sont fréquents à type a. Sévère : vue de face. b. Coupe coronale avec ascension du toit
d'exophtalmie, d'hypotélorisme, de strabisme et d'obli de l'orbite du côté de l'asymétrie orbitaire et de la voûte crânienne.
c. Coupe axiale passant par les orbites montrant l'importance de
quité antimongoloïde des fentes palpébrales. Il y a un l'asymétrie orbitaire. À noter l'importante désaxation de l'orbite.
raccourcissement de l'étage antérieur du crâne et les d. Aplatissement de la bosse frontale.
orbites sont peu profondes et obliques (figure 24.7).
a b
205
III. Pathologies
a b c
d e
◗ Fig. 24.8. Syndrome d'Apert.
a. Brachycéphalie avec aspect de turricéphalie. b. Visualisation des syndactylies et brachycéphalie sévère, hypoplasie du massif facial
moyen. c. IRM mettant en évidence une malformation de Chiari type I (flèche). d. Vue de face : aspect après chirurgie précoce, avec
obliquité antimongoloïde des fentes palpébrales, hypertélorisme léger, correction optique pour astigmatisme inverse de + 6,75 à 80°
pour l'œil droit, + 6,00 à 80° pour l'œil gauche. e. Vue de profil : aspect après chirurgie précoce, avec rétrusion moins importante du
massif facial.
206
Chapitre 24. Craniosténoses et déséquilibres oculomoteurs
Décrit en 1912 [9] comme une dysostose craniofaciale dactylie partielle). Les sutures fusionnées sont les sutures
de type acrobrachycéphale ou oxycéphale, ce syndrome coronales et parfois sagittales. Une hydrocéphalie peut
se caractérise par une triade – orbites courtes, cranio être parfois présente, ainsi qu'une pseudo-exophtalmie
synostose, hypoplasie maxillaire supérieure – souvent sévère, une ankylose des articulations des épaules, des
présente à la naissance qui peut se compléter progres anomalies viscérales et un retard du développement. Il
sivement jusqu'à l'âge de 2 à 3 ans environ. Au niveau existe trois types de syndrome de Pfeiffer :
du crâne, l'oxycéphalie est la craniosténose la plus habi • type 1 : le plus fréquent, d'expression clinique modé
tuelle. Au niveau de la face, l'hypoplasie osseuse faciale rée et intelligence normale (figure 24.10) ;
concerne l'os frontal, le sphénoïde, l'ethmoïde, le maxil • type 2 : retard mental fréquent, crâne en trèfle, pseudo-
laire, aboutissant à une rétrusion de l'étage moyen de exophtalmie extrême pouvant empêcher la fermeture
la face. Cette hypoplasie est directement responsable des paupières, ankylose ou synostose des épaules et
de l'aspect typique de ces patients avec la base du nez complications neurologiques ;
aplatie, une hypoplasie du rebord supraorbitaire, des • type 3 : analogue au type 2, mais sans crâne en trèfle.
orbites étroites, avec comme conséquence un exor
bitisme avec pseudo-exophtalmie et hypertélorisme. Syndrome de Saethre-Chotzen
Un prognathisme relatif accentue cette déformation et Incidence : 1/50 000 en France.
explique les troubles de l'articulé dentaire (figure 24.9). Les symptômes décrits dans les années 1930 [11]
(par les psychiatres norvégien Saethre Haakon
Syndrome de Pfeiffer et allemand Fritz Chotzen) ont été regroupés en un
Incidence : 1/100 000 en France. syndrome spécifique seulement depuis ces dernières
Décrit en 1964 (Rudolf Pfeiffer est un médecin alle décennies. Ce syndrome associe une craniosténose
mand) [10], ce syndrome est craniosténose de type par soudure d'une hémicoronale, rarement des deux
brachycéphalie avec hypoplasie faciale, anomalies des coronales ou de la métopique, une asymétrie faciale,
extrémités (pouces et gros orteils élargis et déviés, syn un hypertélorisme avec obliquité antimongoloïde, une
207
III. Pathologies
◗ Fig. 24.10 Syndrome de Pfeiffer et après chirurgie faciale : amélioration du strabisme divergent.
syndactylie des 4e et 5e doigts, des anomalies auditives conséquence au niveau de leur jonction, c'est-à-dire des
et des vertèbres cervicales, un ptosis, des anomalies orbites qui présentent alors des anomalies de position et
cardiaques (figure 24.11). Une hypertension intracrâ de taille [12].
nienne peut survenir.
Ces craniosténoses syndromiques sont à l'origine de
perturbations sévères du développement de la voûte et Conséquences
de la base cartilagineuse du crâne, du complexe maxil
laire et des orbites. Crâne et face sont en rapport étroit, ophtalmologiques
le massif facial est appendu à l'étage moyen et à l'étage
antérieur de la base du crâne. Tout défaut de crois Les troubles ophtalmologiques sont fréquents et
sance de cette région aura des répercussions aussi bien peuvent menacer la vision et l'équilibre oculomoteur. Ce
au niveau du crâne qu'au niveau facial et par voie de sont essentiellement par ordre de gravité des atteintes
208
Chapitre 24. Craniosténoses et déséquilibres oculomoteurs
du nerf optique, une pseudo-exophtalmie avec ou sans pourquoi une évaluation pré- et postopératoire est
atteinte cornéenne, des troubles oculomoteurs, des indispensable.
troubles rétractifs.
Dans les craniosténoses syndromiques
●●Troubles réfractifs Dans les craniosténoses syndromiques, l'astigmatisme est
bilatéral et plus sévère, pouvant aller jusqu'à 5 à 6 D [17].
Ces troubles sont retrouvés très fréquemment. Dans une
Khan [18], sur 141 enfants, le retrouve de puissance
série de craniosténoses non syndromiques, Chung et al.
supérieure ou égale à 1 D dans 40,3 % des cas et oblique
[13] les retrouvent dans 51 % des cas, essentiellement à type
dans 64 % des cas.
d'hypermétropie, d'astigmatisme, plus rarement de myopie.
Astigmatisme Anisométropie
Dans les craniosténoses syndromiques, l'anisométropie
L'astigmatisme, surtout présent dans les craniosténoses
est fréquente. Elle doit être recherchée et corrigée le plus
avec répercussion orbitaire, est le plus souvent acquis
tôt possible. Elle est retrouvée dans 18 % [18] à 20 % des
orbitaire, mais peut aussi être de conformation ou
cas [13].
héréditaire.
Sur le plan thérapeutique, les troubles réfractifs, plus
Acquis, dû à la craniosténose fréquents par rapport à la population générale [19], sont
Chez les enfants atteints de craniosténose, l'astigma importants à rechercher en raison de l'amblyopie fonc
tisme est dû le plus souvent aux tractions osseuses tionnelle qui en découle. Il faut les dépister et les cor
anormales qui se répercutent sur la périorbite puis sur riger le plus tôt possible car, en l'absence de correction
la partie antérieure du globe oculaire. Cet astigmatisme optique, les altérations sensorielles provoquées sont
tractionnel est analogue à celui rencontré en postopé irréversibles.
ratoire après chirurgie du strabisme [14]. Cette origine Le traitement est classique (voir plus loin), mais il
orbitaire de l'astigmatisme est la forme la plus fréquente. peut être gêné par la malformation orbitofaciale qui
peut empêcher la bonne adaptation de la monture
Physiologique (figure 24.12).
L'astigmatisme présent à la naissance tend à diminuer
les deux premières années pour disparaître dans la ●●Troubles sensorimoteurs
majorité des cas vers l'âge de 5 à 6 ans. Cette tendance
physiologique vers l'emmétropie peut être enrayée par Déficit sensoriel
la déformation orbitaire qui peut s'opposer à la diminu Amblyopie fonctionnelle
tion physiologique.
L'amblyopie fonctionnelle peut être strabique, réfrac
De conformation tive (par astigmatisme, hypermétropie, anisométropie
Cet astigmatisme à hérédité autosomique dominante ou plus rarement myopie non corrigées) ou les deux
[15], souvent bilatéral et symétrique, se modifie peu au associées. Elle est plus fréquente dans les craniosténoses
cours de la vie. syndromiques, mais elle est à rechercher dans les cranio
sténoses non syndromiques [13, 19]. Sur le plan théra
Dans les craniosténoses non syndromiques peutique, cette amblyopie répond favorablement aux
L'astigmatisme fréquent (plagiocéphalies antérieures méthodes de traitement classique comme la correction
et trigonocéphalies) [16] est retrouvé pour Chung [13] optique totale, l'occlusion, la pénalisation et l'atropine.
dans 35 % des cas. Ces enfants strabiques atteints de craniosténose doivent
donc être traités de façon classique avant et après
Dans la plagiocéphalie antérieure chirurgie correctrice pour l'obtention de la meilleure
acuité visuelle possible.
La traction de la région frontozygomatique sur la
périorbite peut expliquer l'astigmatisme retrouvé (de 1 à Correspondance rétinienne
4 D) [16] chez les enfants opérés ou non de plagiocépha La vision binoculaire normale se développe dans les
lie. L'axe est le plus souvent oblique. Cet astigmatisme premiers six mois de vie avec fusion et stéréoscopie.
est bilatéral asymétrique, prouvant bien que la déforma Tout déséquilibre oculomoteur d'origine orbitaire et/ou
tion dite unilatérale atteint également le côté dit sain à musculaire en rapport avec la craniosténose va pouvoir
cause des phénomènes de croissance compensatoire au empêcher le développement d'une vision binoculaire
niveau de la région controlatérale, rendant en fait le côté
non atteint pathologique.
Pour la trigonocéphalie
La traction de la région frontozygomatique sur la
périorbite est bilatérale et symétrique, expliquant l'astig
matisme bilatéral et symétrique fréquent (50 % des cas).
Les axes sont obliques symétriques et la puissance va de
1 à 4,25 D [16].
Sur le plan thérapeutique
Cet astigmatisme amblyogène sera modifié par la cor
rection chirurgicale effectuée entre 8 et 9 mois. C'est ◗ Fig. 24.12. Adaptation difficile des montures.
209
III. Pathologies
Craniosténoses
Perte de Binocularité
210
Chapitre 24. Craniosténoses et déséquilibres oculomoteurs
211
III. Pathologies
212
Chapitre 24. Craniosténoses et déséquilibres oculomoteurs
●●Pseudo-exophtalmie, exorbitisme
Chirurgie craniofaciale
C'est une complication des craniosténoses syndro La chirurgie craniofaciale doit avoir trois objectifs dans
miques uniquement. L'exophtalmie relève d'un rapport la prise en charge des craniosténoses :
anormal entre la cavité orbitaire et son contenu : le globe • traiter le conflit entre l'encéphale et ses enveloppes
oculaire et le contenu orbitaire sont saillants par limita ostéodurales, et prévenir l'installation d'une hyperten
tion de la profondeur des orbites, pouvant aller jusqu'à sion intracrânienne chronique ;
un véritable exorbitisme. En d'autres termes, l'exophtal • restaurer la symétrie cranio-orbitaire et traiter un
mie est le résultat d'une inadéquation entre le contenu et hypertélorisme ou un hypotélorisme pour préserver un
la taille de l'orbite osseuse. pronostic de vision binoculaire (figure 24.19) ;
Le degré de l'exorbitisme peut varier d'un patient • améliorer le pronostic esthétique de ces malforma
à l'autre atteint du même syndrome, expliquant les tions. Cet aspect ne doit pas être négligé étant donné
formes légères et sévères où les atteintes cornéennes l'impact sociétal de ces malformations du crâne et de
d'exposition (ulcérations, abcès, taies) et les atteintes du la face.
◗ Fig. 24.18. Exophtalmie plus marquée à droite chez un enfant porteur d'un syndrome de Crouzon.
Elle peut être très marquée, pouvant aller jusqu'à la luxation du globe oculaire spontanée ou par manipulation de la paupière.
213
III. Pathologies
◗ Fig. 24.19. Syndrome de Saethre-Chotzen avec brachycéphalie et plagiocéphalie antérieure gauche avant et après chirurgie.
Amélioration de la déviation nasale vers le côté opposé à la plagiocéphalie gauche, correction de l'asymétrie des bosses frontales.
214
Chapitre 24. Craniosténoses et déséquilibres oculomoteurs
Pour mémoire
La déformation posturale postérieure appelée également
« plagiocéphalie postérieure » est responsable d'une déforma-
tion crânienne asymétrique très fréquente. Elle est due à l'action
de forces extérieures qui façonnent le crâne, pouvant survenir
en pré- ou postnatal avec respect du volume intracrânien. Ainsi,
les facteurs de risque sont : des contraintes in utero (malposi-
tionnement du fœtus) expliquant leur plus grande fréquence
dans les grossesses multiples, une position de sommeil en décu-
bitus dorsal, un torticolis congénital et une prématurité.
Touchant plus le côté droit et le sexe masculin, la suture
lambdoïde est ouverte par opposition à la forme synosto-
tique. Le crâne est aplati unilatéralement au niveau postérieur
avec une croissance compensatrice pariéto-occipitale contro-
latérale et frontale homolatérale mineure. Fréquemment, il
s'associe un torticolis homolatéral à l'aplatissement, plus rare-
ment controlatéral, qui pérennise la déformation. Il n'y a pas
de désordre oculomoteur et l'astigmatisme ne semble pas
plus fréquent que dans la population générale.
C'est le diagnostic différentiel essentiel car cette affec- ◗ Fig. 24.20. Plagiocéphalie postérieure déformationnelle gauche.
Crâne aplatit unilatéralement au niveau postérieur avec crois-
tion positionnelle n'entre pas dans le cadre nosologique
sance compensatrice pariéto-occipitale controlatérale et frontale
des craniosténoses. Son diagnostic doit rester clinique sans homolatérale mineure ou modérée.
imagerie et la prise en charge non chirurgicale repose sur
des mesures positionnelles : traitement précoce par kinési
thérapie et positionnement permettant l'obtention d'une
mobilité rachidienne normale qui va avoir un effet positif
sur la déformation postérieure (figure 24.20).
En résumé
1 – Conséquences ophtalmologiques
Troubles de l'oculomotricité (cause Troubles moteurs
orbitaire, cause musculaire) Strabisme concomitant en exotropie, ésotropie, hypertropie,
hypotropie, syndrome alphabétique, limitations, impossibilité
de duction
Troubles sensoriels
Amblyopie fonctionnelle
correspondance rétinienne
Troubles réfractifs (cause Astigmatisme
orbitaire acquise, physiologique,
Anisométropie
héréditaire)
Atteinte du nerf optique : Amblyopie organique : flou, œdème papillaire, atrophie
hypertension intracrânienne ou optique, pseudo-œdème
anomalie du canal optique
Pseudo-exophtalmie ; exorbitisme Atteintes cornéennes d'exposition
Inadéquation GO/orbite
Autres signes Kératocône, malformations iris et cornée, glaucome, ectopie
cristallinienne (Crouzon)
2 – Prise en charge
Strabisme Correction optique totale et traitement anti-amblyopique classique avant et après chirurgie
correctrice
Chirurgie oculomotrice après chirurgie craniofaciale correctrice
Troubles réfractifs COT et traitement amblyopique
Atteinte du nerf optique Chirurgie craniofaciale correctrice si hypertension intracrânienne
3 – Rôle de l'ophtalmologiste
Recherche Atteinte papillaire (flou, œdème, atrophie) : amblyopie organique
Anomalies réfractives et anisométropiques : amblyopie fonctionnelle
Troubles oculomoteurs
215
III. Pathologies
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216
Chapitre 25
Orbitopathie dysthyroïdienne
F. Audren, C. Beaube
Clinique
Physiopathologie ●●Orbitopathie
La physiopathologie de l'OD est complexe. Il s'agit d'une L'OD précède la maladie de Basedow dans 20 % des cas
pathologie orbitaire inflammatoire dysimmunitaire, où environ, leurs débuts sont simultanés dans 40 % des
la glande thyroïde, l'orbite et la région cutanée préti- cas, et l'OD apparaît au cours de la maladie de Basedow
biale sont le siège d'une réaction auto-immune. Celle-ci dans 40 % des cas. L'atteinte clinique est généralement
a notamment pour cible le récepteur de la thyréostimu- bilatérale, mais peut être très asymétrique, en impo-
line ou TSH, auto-antigène présent au niveau thyroïdien sant pour une forme unilatérale. Les aspects cliniques
et orbitaire, et contre lequel sont dirigés les anticorps (présence des différents signes, leur intensité) sont très
antirécepteur à la TSH (ou TRAK, marqueur biologique variables d'un sujet à l'autre.
de la maladie de Basedow). La réaction auto-immune Des signes inflammatoires sont présents surtout à la
implique des lymphocytes T, B, des mastocytes, des phase précoce : hyperhémie conjonctivale, notamment
fibroblastes, de multiples cytokines et des glycosamino- au niveau de l'insertion des muscles oculomoteurs,
glycanes [2, 3]. œdème palpébral, chémosis, œdème caronculaire, dou-
Le contenu orbitaire est le siège d'une réaction leurs orbitaires.
inflammatoire initiale, avec un œdème des tissus La rétraction palpébrale est presque constante, due à
péri- et rétrobulbaires (muscles oculomoteurs, graisse une hyperstimulation sympathique du muscle de Müller,
orbitaire) et une transformation des fibroblastes en ou à une co-contraction du releveur de la paupière et du
adipocytes. L'augmentation du contenu orbitaire est droit supérieur s'opposant à la rétraction du droit inférieur.
responsable d'une augmentation de la pression orbi- L'asynergie palpébrale (signe de Von Graefe) est caractéris-
taire et d'une exophtalmie, sauf si le septum orbitaire tique : il s'agit d'un retard, voire d'une impossibilité, de la
antérieur ne se relâche pas. Dans ce dernier cas, l'aug- paupière supérieure à suivre l'abaissement du globe.
mentation de la pression va s'exercer à l'apex orbitaire, L'exophtalmie est un des signes majeurs de l'OD,
comprimant le nerf optique (neuropathie optique sans moins fréquent que la rétraction palpébrale. Elle est
exophtalmie). axile, généralement bilatérale, asymétrique dans 30 %
Initialement, il existe une infiltration inflamma- des cas. Elle peut se mesurer cliniquement à l'exophtal-
toire des muscles oculomoteurs causant une perte momètre de Hertel.
d'élasticité des muscles atteints. Ultérieurement, cette La rétraction palpébrale et la rareté du clignement,
inflammation peut être suivie d'une fibrose rétractile. l'exophtalmie, la diminution (ou disparition) du signe
La perte d'élasticité des muscles entraîne un syn- de Charles Bell, due à une rétraction du droit inférieur,
drome restrictif avec une limitation des ductions de peuvent être responsables d'une kératite d'exposition.
sévérité variable. Celle-ci est souvent modérée, avec une kératite ponc-
En fonction de la part respective de l'augmentation de tuée superficielle, mais les formes sévères peuvent être
volume de la graisse orbitaire et/ou des muscles oculo responsables de vrais ulcères. Les symptômes les plus
moteurs, on parle de forme adipeuse, musculaire, ou fréquents sont la sensation de sécheresse oculaire, la
mixte. photophobie et la douleur.
Strabologie 217
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III. Pathologies
218
Chapitre 25. Orbitopathie dysthyroïdienne
Atteintes plus rares les chirurgies de la paroi interne de l'orbite, et les chirur-
gies réalisées à la phase inflammatoire. Dans ces derniers
Une hypertropie avec limitation d'abaissement peut
cas, des réactions cicatricielles importantes au niveau des
rarement être rencontrée, due à l'atteinte d'un droit supé-
foyers de décompression vont être responsables de phéno
rieur. Les atteintes des droits latéraux ou des obliques
mènes de brides, de syndromes restrictifs très difficiles à
supérieurs, quoique rapportées, sont exceptionnelles.
analyser cliniquement, et dont le traitement pourra être
Atteintes complexes particulièrement difficile, notamment en cas d'incomi-
tance verticale et/ou de cyclotorsion.
Il n'est pas rare d'observer des atteintes simultanées des
droits inférieurs et des droits médiaux, uni- ou bilaté-
rales, responsables de torticolis complexes et de diplopies
obliques. Notons que la restriction des droits inférieurs,
outre l'hypotropie, peut être responsable d'une ésotropie Examens complémentaires
(à petit angle si les droits médiaux ne sont pas touchés).
●●Imagerie
Atteinte après décompression orbitaire La tomodensitométrie (TDM) permet de visualiser
Une décompression orbitaire osseuse est réalisée soit à la les muscles et/ou la graisse orbitaire augmentés de
phase cicatricielle de l'OD en raison d'une exophtalmie volume, et de quantifier l'exophtalmie par l'indice oculo-
inesthétique, soit en urgence à la phase inflammatoire en orbitaire (IOO). L'IOO est le rapport (multiplié par 100)
cas de neuropathie optique compressive. La décompres- entre la longueur du globe, en avant de la ligne bican-
sion peut être responsable d'un trouble oculomoteur et thale externe, et la longueur axiale totale du globe. Sa
d'une diplopie, souvent transitoire, mais qui peut persis- valeur normale est 70 %. Il existe trois grades :
ter jusque dans 30 % des cas [6]. Ce trouble oculomoteur • si l'IOO est inférieur à 66,6 %, il n'y a pas d'exophtalmie ;
est favorisé par une hypertrophie musculaire préalable, • grade 1 : 66,6 % < IOO < 100 % ;
219
III. Pathologies
Évolution
Tableau 25.3
L'évolution de l'OD est chronique, sur plusieurs années. Conduite à tenir en cas d'orbitopathie dysthyroïdienne
L'exophtalmie, la limitation d'élévation du globe et la pour le médecin non spécialisé – sans urgence (d'après [3,7])
rétraction palpébrale évoluent initialement pendant 12 à Adresser sans urgence à un spécialiste de l'orbitopathie
18 mois. Suit une phase de plateau, puis d'amélioration dysthyroïdienne ou à un centre spécialisé tout patient pour
progressive. L'amélioration est complète chez seulement lequel l'un des symptômes ou des signes suivants est observé.
25 % des patients, les autres conservant des séquelles. Symptômes
Photophobie gênante ou s'aggravant en 1 à 2 mois
Sensation de brûlure oculaire ne s'améliorant pas après 8 jours
de traitement lubrifiant
Traitements Douleur oculaire ou retro-oculaire gênante ou s'aggravant
en 1 à 2 mois
Changement progressif de l'apparence des yeux et/ou des
La prise en charge de l'OD est multidisciplinaire et spé- paupières s'installant en 1 à 2 mois
cialisée. Les recommandations de l'European Group Changement progressif de l'apparence des yeux constaté
par le patient que cela préoccupe
on Graves' Orbitopathy (EUGOGO, [Link]) Diplopie
permettent à tous les praticiens de savoir quelle est la
Signes d'examen
conduite à tenir et dans quelles conditions adresser le Rétraction gênante de la paupière supérieure
patient à une équipe spécialisée (tableaux 25.2 et 25.3) Rougeur ou œdème inhabituel des paupières
[3, 7]. Dans tous les cas, l'évolution chronique de la ou de la conjonctive
maladie (phase inflammatoire puis cicatricielle) doit être Restriction des mouvements oculaires ou strabisme manifeste
bien expliquée au patient. Attitude vicieuse de la tête pour éviter une diplopie
220
Chapitre 25. Orbitopathie dysthyroïdienne
Les traitements de l'OD sont actuellement bien codi- exophtalmie inesthétique et/ou un risque d'exposition
fiés [7], décidés en fonction de sa sévérité. Ils reposent cornéenne [1–3, 7]. Elle est alors proposée après 6 mois
essentiellement sur les bolus de métylprednisolone, de stabilité clinique (équilibre thyroïdien, absence
voire la radiothérapie externe, en fonction de la gravité d'inflammation active). La décompression peut être
de l'OD (figure 25.3). Les formes où il existe un risque soit osseuse, concernant souvent deux ou trois parois
visuel (neuropathie optique, atteinte cornéenne sévère) de l'orbite osseuse (paroi interne, plancher de l'orbite,
sont des urgences thérapeutiques. éventuellement paroi latérale, selon diverses tech-
niques chirurgicales), soit graisseuse (lipectomie isolée
●●Traitements chirurgicaux ou associée à une décompression osseuse).
Quand plusieurs interventions chirurgicales sont pré- La chirurgie palpébrale consiste en un allongement
vues, elles se font toujours en commençant par le temps des paupières supérieures ou inférieures pour traiter la
orbitaire (décompression), suivi de la chirurgie oculo- rétraction.
motrice, puis finalement de la chirurgie palpébrale.
Une décompression orbitaire est proposée en urgence
●●Prise en charge oculomotrice
ou semi-urgence en cas de neuropathie optique, ou À la phase aiguë, en cas de diplopie, on pourra s'aider
de risque de luxation du globe, mais le plus souvent d'une prismation pour maintenir une vision simple de
elle est proposée au stade cicatriciel pour traiter une face et dans le regard en bas, mais parfois une occlusion
Mesures locales et
Active Inactive Glucocorticoïdes IV
surveillance
Chirurgie de
réhabilitation Chirurgie de Décompression
Stable et inactive
(si besoin) réhabilitation rapide
Glucocorticoïdes IV Chirurgie de
(± radiothérapie) réhabilitation
221
III. Pathologies
222
Chapitre 25. Orbitopathie dysthyroïdienne
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223
Chapitre 26
Myasthénies
C. Orssaud
Il existe plusieurs formes de myasthénie (MG) qu'il est Cette protéine Rapsyne comporte plusieurs domaines
classique de différencier en fonction de leurs mécanismes qui lui permettent d'adhérer à la membrane post-
physiopathogéniques, de leur âge de survenue ou de synaptique, d'interagir avec la portion intracytoplas-
l'étendue de leur atteinte. Néanmoins, toutes sont dues mique de MusK et de fixer les récepteurs membranaires
à une altération de la transmission synaptique de l'in- nicotiniques à l'acétylcholine. Ceux-ci sont formés de 5
flux nerveux au niveau de la jonction neuromusculaire. sous-unités 2αβδγ chez le fœtus et 2αβδε chez l'adulte.
Certaines MG rares de l'enfant sont dites « congéni- Cet ensemble est organisé de façon à créer un canal cen-
tales » et sont la conséquence de mutations intéressant tral qui ne s'ouvre brièvement que lorsque l'acétylcho-
les différentes protéines entrant dans la constitution line entre en contact avec son récepteur [1].
et le fonctionnement de la jonction neuromusculaire. Des mutations ont été décrites sur la plupart des pro-
La majorité des MG sont de nature « auto-immune » téines intervenant dans cette transmission, expliquant le
(MGAI) et sont secondaires à la présence d'auto- nombre important de forme de myasthénies congénitales.
anticorps (Ac). Cinq types d'Ac différents ont été iden-
tifiés comme étant responsables de MGAI, mais seuls
deux d'entre eux, les d'Ac antirécepteur à l'acétylcho-
line (A-RAch) et les Ac anti-MuSK, peuvent être facile-
Myasthénies auto-immunes
ment dosés en clinique. Ces MGAI peuvent débuter à L'importance et la fréquence des troubles oculomoteurs
tout âge avec un pic de fréquence lors de la deuxième varient selon l'âge d'apparition de la maladie.
et la troisième décennie. L'âge de début peut modifier
leur présentation clinique. Ces MGAI affectent la tota- ●●Myasthénie néonatale
lité des muscles striés de l'organisme dans les formes
généralisées ou restent localisées aux muscles oculo Ce terme désigne l'ensemble des formes transitoires de
moteurs lors des formes dites oculaires pures. Si l'exis- MG observées chez 9 à 30 % des enfants nés de mères
tence d'une fatigabilité musculaire s'aggravant au ayant une MGAI active ou en rémission [2]. Si celles-ci
cours de la journée, parfois limitée à une parésie ocu- s'observent plus volontiers chez les enfants de femmes
lomotrice, est un signe clinique classique d'orientation ayant une MGAI généralisée, elles peuvent également
diagnostique, une telle variabilité des manifestations survenir en cas de MG oculaire pure et/ou séronégative
cliniques peut manquer. Son absence ne doit pas faire [3]. Dans certains cas, le diagnostic de MG néonatale est
rejeter le diagnostic de MG. difficile car la MGAI maternelle était méconnue et est
mise en évidence devant cet épisode.
Physiopathogénie
Rappel sur la transmission Le passage transplacentaire d'Ac maternels vers le
fœtus permet d'expliquer certaines MG néonatales. Il
nerveuse s'agit généralement d'Ac A-RAch ou anti-MuSK [4].
Ces derniers seraient peut-être responsables de formes
La transmission entre le nerf et le muscle strié utilise plus graves [5]. Des Ac anti-LRP4, participant à l'organi
l'acétylcholine, synthétisée grâce à la choline acétyl- sation et l'ancrage du récepteur à l'acétylcholine au niveau
transférase localisée dans les terminaisons nerveuses. de la membrane post-synaptique, pourraient également
L'acétylcholine libérée dans l'espace synaptique traverser le placenta et rendraient compte de certaines
est lysée par l'acétylcholine estérase, un tétramer MG néonatales survenant chez des enfants nés de mères
enzymatique fixé à une structure de collagène tripe ayant une MGAI dite séronégative [3,6]. Néanmoins, ce
brin dénommé ColQ. Cette structure est fixée à la passage transplacentaire d'Ac maternels ne permet pas
membrane base de l'espace synaptique par sa liaison d'expliquer toutes les MG néonatales observées. Tel est le
avec le domaine extracellulaire de la protéine MusK. cas des enfants nés de mères en rémission. De plus, tous
Cette protéine MusK est également activée par le com- les enfants nés de mères myasthéniques porteuses d'Ac
plexe LRP4-agrine et lui permet d'interagir avec la pro- ne développent pas de manifestations cliniques notables
téine Rapsyne, en lien avec Dok-7, pour augmenter la et le risque est accru pour toute nouvelle grossesse si un
concentration de récepteur à l'acétylcholine au niveau premier enfant a présenté une MG néonatale. La physio-
de la membrane post-synaptique [1]. pathogénie n'est donc pas encore parfaitement élucidée.
Strabologie 225
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III. Pathologies
Clinique Clinique
Ces MG néonatales débutent dans les 48 à 72 heures Les formes à début prépubertaire, qui ont une moindre
suivant la naissance et persistent pendant 3 mois envi- prédominance féminine, se caractérisent par une sympto
ron [3]. Elles se manifestent principalement par une matologie qui reste volontiers de type oculaire pure et
faiblesse de la succion gênant la tétée, une faiblesse des une rémission fréquente à la puberté observée dans 15 à
cris et par des troubles respiratoires. C'est pourquoi elles 35 % des cas. Les formes à début postpubertaire ont une
peuvent nécessiter le recours à des soins intensifs de présentation qui s'apparente aux formes de l'adulte.
néonatalogie. Il est également rapporté l'existence d'une Dans 80 à 100 % des cas, ces patients ont d'abord une
hypotonie ou d'une diplégie faciale. Dans de rares cas, il forme oculaire pure qui se généralise secondairement
existe des manifestations anténatales à type d'hydram- en moins de 2 ou, exceptionnellement, 3 ans chez l'en-
nios, de diminution des mouvements fœtaux ou d'ar- fant [10,11]. Les mécanismes physiopathogéniques des
throgrypose [5]. Les troubles oculomoteurs et les ptosis ces MGAI juvéniles sont identiques à ceux observés
sont rares [7,8]. chez l'adulte.
Il n'existe aucun facteur prédictif du risque de MG La présentation clinique est parfois trompeuse et il
néonatale. C'est la raison pour laquelle l'accouchement faut savoir y penser devant tout déficit moteur variable
des femmes myasthéniques doit avoir lieu dans des dans le temps et plus spécifiquement devant toute ano-
établissements spécialisés disposant d'une structure malie oculomotrice fluctuante [10]. Les troubles oculo-
adaptée permettant de surveiller l'enfant pendant les 42 moteurs sont fréquents et volontiers au premier plan
premières heures et de prendre en charge toute détresse [11]. Ils sont retrouvés chez 56 % des enfants dans la série
ventilatoire [9]. Rappelons que des précautions doivent de Mullaney, mais leur fréquence est plus élevée dans
également être prises au cours de la grossesse chez ces d'autres séries [8]. Ces troubles oculomoteurs réalisent
femmes myasthéniques en raison du risque d'exacerba- volontiers des paralysies oculomotrices s'aggravant à la
tion de leurs symptômes. fatigue, notamment du droit interne. Il existe alors une
exotropie intermittente dans 88 % des cas, pouvant se
Traitement compliquer de diplopie. Un ptosis est signalé chez 96 %
Le traitement repose, si besoin, sur la prescription des enfants myasthéniques, pouvant être important. Son
d'inhibiteurs de l'acétylcholinestérase, qui suffisent à absence, présente ou passée, constitue, en cas d'atteinte
contrôler la situation. oculomotrice, un argument fort contre le diagnostic
de myasthénie. En revanche, sa variabilité à l'effort ou
●●Myasthénie juvénile à la fatigue oriente vers le diagnostic de myasthénie.
Lorsqu'il est unilatéral, il s'accompagne volontiers d'une
Cette forme regroupe les MGAI débutant entre la nais-
rétraction compensatrice de la paupière controlatérale
sance et 19 ans [10]. Il est classique de différencier ces
du fait de la loi de Hering. Les formes oculomotrices
myasthénies juvéniles (MGJ) selon leur symptomato
peuvent se généraliser avec apparition de déficits des
logie en forme oculaire pure ou généralisée et selon l'âge
muscles pharyngés responsables de dysphonie et de
de début, avant ou après 12 ans [7,11]. Il est habituel de
dysphagie et des muscles squelettiques [11]. En l'ab-
les classer en cinq stades, comme chez l'adulte, en fonc-
sence de traitement adapté, l'évolution peut se faire vers
tion de leur gravité [12].
une détresse respiratoire comme chez l'adulte [10].
Épidémiologie Diagnostic
En Europe, la prévalence annuelle de la MGJ est com- La notion de variabilité de la symptomatologie est
prise entre 1 et 5 cas pour 1 million d'habitants [11]. importante. À côté de la rétraction palpébrale qui peut
Cette prévalence est supérieure dans certaines régions s'observer du côté opposé au ptosis, déjà évoquée, cer-
du globe, même s'il n'existe pas de statistique fiable. tains tests cliniques peuvent aider au diagnostic : la pose
Ainsi, en Asie, 50 % des myasthénies débutent dans d'un glaçon pendant quelques minutes sur une paupière
l'enfance alors qu'elles ne sont que 10 % en Europe. Ces ptosée permet de faire régresser le ptosis en déplaçant
variations de prévalence s'expliquent sans doute par des les Ac A-RAch. Il est intéressant idéalement de « fati-
différences de facteur HLA spécifique [11]. guer » au préalable la paupière par un maintien pro-
longé du regard vers le haut afin de sensibiliser le test.
Physiopathogénie Le signe de Cogan consiste à faire regarder le patient en
Les MGJ sont des maladies auto-immunes liées à la haut pendant quelques minutes, puis à le faire regarder
présence d'Ac. Il s'agit généralement d'Ac A-RAch. vers le bas en enfin en position médiane. Lors de ce der-
La présence d'Ac anti-MuSK est plus rare à cet âge et nier mouvement, du côté du ptosis, la paupière présente
s'observe dans les formes les plus sévères [10,13,14]. une brève surcorrection avant de reprendre sa position
Du reste, la fréquence des atteintes des muscles faciaux en ptosis.
et bulbaires serait plus élevée en cas de présence d'Ac Lorsqu'ils sont détectés, les Ac confirment le diagnos-
anti-MuSK que d'Ac A-RAch. Il a été rapporté l'appari- tic. Néanmoins, la présence de ces Ac est d'autant plus
tion d'Ac anti-MuSK chez des enfants thymectomisés. rare que les enfants sont plus jeunes ou ont une forme
Néanmoins, aucun Ac n'est retrouvé chez près de la oculaire pure. Ces formes séronégatives posent le pro-
moitié des enfants les plus jeunes ayant une forme ocu- blème du diagnostic différentiel avec les myasthénies
laire pure et chez un tiers des enfants ayant une forme congénitales.
généralisée. Dans un certain nombre de cas, cette séro- Dans ces formes, le recours à l'électromyogramme
négativité peut être due à la présence d'Ac anti-RACh (EMG) est intéressant. Ce test permet de mettre en évi-
« à affinité faible » qui ne peuvent pas être mis en évi- dence une diminution de l'amplitude (ou décrément)
dence par les méthodes de détection classiques. de plus de 10 % lors d'une stimulation supramaximale
226
Chapitre 26. Myasthénies
entre le 1er et le 5e potentiel d'action suivi d'un plateau associées à des troubles bulbaires et respiratoires et à
puis d'une remontée d'amplitude (par pseudofacilita- une amyotrophie (stade IV) [12]. Il est également clas-
tion). Cette anomalie est retrouvée au niveau des terri- sique de différencier les formes débutant avant ou après
toires myasthéniques et parfois au-delà (forme IA). Cette 50 ans. Ces dernières, fréquentes chez l'homme, s'ac-
technique peut être prise en défaut, notamment dans les compagnent souvent d'hypoplasie thymique [16].
formes oculaires pures. L'EMG simple fibre (single-fiber
electromyography) est plus sensible que l'EMG standard. Épidémiologie
Il mesure le jitter (ou différence de temps de potentiels La prévalence de la MGAI dans la population générale,
d'action entre deux fibres d'une même unité motrice). tout âge confondu, est comprise entre 1 et 5 cas pour
Néanmoins, ce test est difficilement réalisable chez le 10 000 habitants, avec un taux de forme familiale com-
jeune enfant. Il peut être remplacé par une activation pris entre 1,2 et 4,3 % selon les études. Dans 60 % des
des jonctions neuromusculaires par stimulation ner- cas, la MGAI débute avant 40 ans et touche plus volon-
veuse réalisée à l'aide d'une aiguille monopolaire. Le tiers les femmes.
test à l'édrophonium (Tensilon®) ou à la néostigmine
(Prostigmine®) consiste à injecter ces médicaments en Physiopathogénie
intraveineux ou en intramusculaire chez les enfants les La MG de l'adulte est liée à la présence d'Ac, IgG poly-
plus jeunes, en cas de signes myasthéniques patents. clonaux, qui se fixent sur une partie extracellulaire
Ce test doit être réalisé en milieu spécialisé permettant des récepteurs musculaires post-synaptiques. Ces Ac
une surveillance particulière en raison des risques d'hy- bloquent les récepteurs ou accélèrent leur dégradation.
potension ou d'arrêt cardiaque. La résolution rapide et Plusieurs Ac ont été retrouvés lors de la MGAI. Il s'agit
franche du signe est un argument en faveur du diag d'Ac A-RAch, principalement des IgG1, qui existent
nostic. Ces tests peuvent être remplacés par un test sous plusieurs formes : Ac bloquants, classiques, ou Ac
d'épreuve à la prostygmine orale. « à affinité faible », d'Ac anti-MuSK, majoritairement des
La présence d'un thymome est exceptionnelle chez IgG4, apanage des formes les plus graves, mais aussi
l'enfant [15]. d'Ac anti-LRP4, d'Ac anti-agrine et d'Ac antiColQ [16].
La spécificité de ces deux derniers Ac au cours de la
Traitement MGAI reste à préciser car ils peuvent être retrouvés iso-
Le traitement des MGJ repose d'abord sur l'utilisation lément chez des patients séronégatifs ou en association
des inhibiteurs de l'acétylcholinestérase qui sont très avec d'autres Ac [16]. Enfin, il existe d'authentiques MG
efficaces dans les formes séronégatives ou en présence séronégatives.
d'Ac A-RAch. Leur efficacité est moindre en présence L'origine de ces Ac reste mal connue. Le thymus
d'Ac anti-MuSK qui peuvent être responsables d'une participe à leur apparition, comme en témoigne le taux
hypersensibilité à l'acétylcholine. En l'absence d'amé- élevé d'Ac A-RAch en cas de thymome ou lors de sa réci-
lioration franche, la persistance des symptômes peut dive. Mais, cet organe n'est pas seul en cause, puisque
amener à discuter le recours à des traitements immu- l'effet de la thymectomie est retardé et incomplet. De
nomodulateurs ou immunosuppresseurs (IM/S), en plus, cette intervention peut favoriser l'apparition d'Ac
commençant par les corticoïdes. L'azathioprine ou la anti-MuSK.
ciclosporine A peuvent également se discuter dans les L'implication de facteurs génétiques ou de certains
formes insuffisamment contrôlées par les corticoïdes. groupes HLA est probable. Une association avec un phé-
Mais ces différents traitements ne sont pas sans risque, notype HLA B8 et DR3 est observée dans les MG surve-
notamment chez l'enfant, et ne disposent pas d'autorisa- nant avant 40 ans chez les femmes caucasiennes et un
tion de mise sur le marché (AMM) dans cette indication. phénotype HLA B5 dans les formes à début tardif [16].
Certains auteurs recommandent le recours aux immu-
noglobulines (Ig) intraveineuses ou à la plasmaphérèse Clinique
comme alternatives à ces IM/S alors qu'ils sont norma- Les manifestations oculaires sont au premier plan
lement indiqués lors de crises myasthéniques mettant des MGAI de l'adulte qui débutent par une atteinte
en jeu le pronostic vital. Mais il s'agit là d'indications au niveau des muscles de la tête et du cou dans plus
réservées à des équipes spécialisées dans la prise en de 50 % des cas [17]. L'évolution se fait dans environ
charge de ces MGJ. Lorsqu'il existe un thymome, une 50 % des cas vers une extension des déficits aux mus-
thymectomie peut être envisagée en cas de MGJ grave cles squelettiques avec passage à une forme généralisée
avec présence d'Ac sans conséquences immunitaires dans les 2 ans suivant le début de la MGAI [18]. Si, au
chez l'adolescent [15]. terme des deux années, l'atteinte reste localisée à la seule
Il faut rappeler la nécessité pour l'enfant de porter une région oculaire, il est possible de parler de forme oculaire
carte indiquant l'existence d'une MGJ contre-indiquant pure. Ces formes, qui représentent 20 % des MGAI de
certains traitements. l'adulte, ne se compliquent pas de troubles respiratoires.
Les MGAI évoluent vers une amélioration des manifes-
●●Myasthénie de l'adulte
tations cliniques après quelques années dans plus de la
Cette pathologie a une prévalence comprise entre 0,04 et moitié des cas et vers une rémission dans 10 à 15 % des
5/100 000 cas par an. Si la présence d'une variabilité de cas.
fatigabilité musculaire est caractéristique, celle-ci peut Les manifestations palpébrales sont les plus clas-
manquer et rendre la symptomatologique atypique, siques. Le ptosis est unilatéral, et volontiers associé à une
notamment au début de la maladie. Le bilan clinique et rétraction palpébrale opposée. Il peut être aysmétrique,
paraclinique permet une classification des MG en cinq alternant d'un jour à l'autre. Il se majore habituellement
stades de « gravité » croissante, allant des MG oculaires au cours de la journée et peut devenir invalidant après
pures (stade I) aux MG généralisées graves et anciennes effort. Il existe également une atteinte de l'orbiculaire,
227
III. Pathologies
comme en témoigne une faiblesse à l'occlusion pal- la méthode peuvent être améliorées grâce à l'utilisation
pébrale. Les paralysies oculomotrices intermittentes d'aiguilles circulaires plutôt que d'aiguilles standard
et les diplopies sont souvent rapportées quel que soit dont la zone d'analyse est trop restreinte [20].
l'âge de début. Ces paralysies, qui n'intéressent jamais Le test à l'édrophonium (Tensilon®) ou celui à la néos-
la musculature intrinsèque de l'œil, touchent volontiers tigmine (Prostigmine®) peuvent être effectués et ont une
le droit interne et le droit supérieur [19]. Elles se mani- sensibilité de l'ordre de 86 % dans les formes oculaires et
festent donc volontiers par une divergence oculaire à la 95 % dans les formes généralisées [20]. Cet examen est
fatigue, et en particulier à la lecture. positif s'il entraîne une amélioration rapide (en moins
Lorsqu'une généralisation survient, celle-ci peut d'une minute pour le Tensilon®) de la force musculaire.
associer des manifestations bulbaires et/ou des défi- En revanche, les risques cardiaques associés imposent
cits des membres. L'atteinte bulbaire se traduit par la d'effectuer ce test en milieu spécialisé et disposant
survenue d'une dysphonie, avec une voix nasonnée et d'atropine.
peu compréhensible, d'une dysphagie et de troubles de La recherche d'un thymome par un scanner média
la mastication. La fermeture de la bouche est parfois stinal doit être systématiquement demandée en raison
difficile en fin de repas. La survenue de fausses routes de la fréquence de cette pathologie. Sa sensibilité est
marque un stade de gravité supplémentaire pouvant identique à celle d'une IRM médiastinale. Cependant,
imposer la pose d'une sonde gastrique et devant faire il faut rappeler que l'injection d'iode peut être dange-
rechercher des difficultés respiratoires. La faiblesse des reuse sur ce terrain et n'améliore pas la sensibilité de
membres débute au niveau des racines, puis s'étend à l'examen [20].
l'ensemble des membres, rendant la marche dandinante,
pseudomyopathique. Cette faiblesse et cette fatigabi- Diagnostic différentiel
lité, dont la valeur diagnostique est essentielle, peuvent
être recherchées en demandant au patient de monter Il faut citer principalement le syndrome de Lambert-
et descendre plusieurs fois de suite d'un tabouret ou Eaton. Ce syndrome myasthénique est une canalo
en lui demandant de monter un escalier. Ces exercices pathie due à la présence d'Ac dirigés contre les canaux
peuvent entraîner une majoration de tous les déficits, y présynaptiques [21]. Le déficit musculaire prédomine
compris oculomoteurs. L'atteinte des muscles du cou est au niveau de la portion proximale des membres et s'as-
responsable d'une chute de la tête en avant, qui accentue socie à des désordres dysautonomiques. L'EMG permet
la gêne liée au ptosis. L'absence de douleurs ou l'absence généralement de différencier ce syndrome d'une MGAI.
d'anomalies végétatives sont des éléments en faveur de Ce syndrome est volontiers associé à la présence d'un
ce diagnostic. cancer, parfois découvert plusieurs mois plus tard, et
constitue un syndrome paranéoplasique. Néanmoins, il
Diagnostic existe de rares formes idiopathiques.
Le diagnostic de myasthénie repose sur l'anamnèse et
la clinique. Nous avons déjà cité l'intérêt de la recherche Traitement
d'une rétraction palpébrale controlatérale au ptosis, du Les inhibiteurs de l'acétylcholinestérase doivent être
signe de Cogan ou du test au glaçon pour étudier la prescrits en première intention. Ils sont très efficaces
variabilité du ptosis, ainsi que du test du tabouret ou dans le contrôle des manifestations cliniques de la MGAI
des escaliers pour objectiver la fatigabilité à l'effort qui et doivent être répartis dans la journée au cas par cas, en
peut majorer l'ensemble de la symptomatologie. fonction de la gêne ressentie. Il faut néanmoins éviter
La mise en évidence d'Ac est importante tant d'un des doses excessives qui peuvent être responsables de
point de vue diagnostique que pronostique, bien que crises cholinergiques avec majoration des symptômes,
leur taux ne soit pas corrélé avec la sévérité de la maladie hypersécrétion salivaire et bronchique responsables
[20]. Seuls les Ac A-RAch et Ac anti-MuSK sont actuel- d'encombrement bronchique. En cas de réponse insuf-
lement recherchés en routine. Les autres types d'Ac ne fisante à ces traitements, il faut avoir recours aux traite
sont recherchés que dans le cadre de la recherche, et l'in- ments IM/S. Les corticoïdes constituent le premier
terprétation des résultats reste difficile. La présence d'Ac de ces traitements avec un effet rapide mais maximal
anti-MuSK est associée à des formes plus sévères avec entre 5 et 6 mois. Mais en cas de nécessité de traitement
une atteinte habituellement généralisée. prolongé par des IM/S, il est recommandé de passer à
Les autres tests diagnostiques ont déjà été évoqués. l'azathioprine ou à la ciclosporine, dont les effets au long
Chez l'adulte, la sensibilité de l'EMG de surface et de la cours sont moindres. Néanmoins, ces traitements néces-
stimulation nerveuse répétée est identique à celle obser- sitent une surveillance régulière du fait de leurs compli-
vée chez l'enfant, voisine de 60 % dans les formes géné- cations propres. L'utilisation des Ig intraveineuses ou de
ralisées [20]. Elle est moindre dans les formes oculaires la plasmaphérèse est généralement réservée aux crises
pures, quoique le test puisse être réalisé au niveau des myasthéniques, notamment du fait de leur coût. En cas
muscles de la sphère oculaire. L'EMG simple fibre est de présence d'un thymome, son ablation est générale-
également plus facile à réaliser chez l'adulte au niveau ment recommandée.
d'un muscle atteint. Sa sensibilité et sa spécificité varient Il faut insister sur la nécessité de porter une carte indi-
selon les séries, mais elles sont respectivement de l'ordre quant l'existence d'une MGAI car certains traitements
de 98 % et 80 %. L'évaluation du jitter et la sensibilité de sont formellement proscrits.
228
Chapitre 26. Myasthénies
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prise en charge de ces MC doit être réservée à des centres positive myasthenia gravis with long remission. Neuromuscul Disord
spécialisés car certains de ces traitements peuvent amé- 2014 ; 24(1) : 36–9.
liorer une forme de MC et en aggraver une autre. 15. Ashfaq A, Bernes SM, Weidler EM, et al. Outcomes of thoracoscopic
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17. Grob D, Arsura EL, Brunner NG, et al. The course of myasthenia gra-
Points forts
vis and therapies affecting outcome. Ann N Y Acad Sci 1987 ; 505 :
• Les formes néonatales et congénitales de 472–99.
myasthénie sont rares et constituent un diagnostic 18. Antonio-Santos AA, Eggenberger ER. Medical treatment options for
ocular myasthenia gravis. Curr Opin Ophthalmol 2008 ; 19(6) : 468–78.
d'élimination.
19. Finelli PF, Hoyt WF. Myasthenic abduction mystagmus in a patient
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ptosis même minime et intermittent est signalé. 21. Mantegazza R, Meisel A, Sieb JP, et al. The European LEMS Registry :
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• À côté des Ac A-RAch (anticorps anti-récepteurs à 4(2) : 105–24.
l'acétylcholine), de nombreux autres anticorps ont 22. Tsao C. Effective treatment with albuterol in DOK7 congenital myasthe-
été mis en évidence modifiant la prise en charge. nic syndrome in children. Pediatr Neurol 2016 ; 54 : 85–7.
229
Chapitre 27
L'association entre la myopie forte et une déviation orbitaires chez le myope fort, et notamment des fais-
oculomotrice est connue de longue date, mais sa phy- ceaux unissant les poulies des droits supérieurs et laté-
siopathologie a longtemps été mal comprise. Il s'agit raux, structure également incriminée dans les ésotropies
typiquement d'une ésotropie, d'apparition progressive, liées à l'âge [4].
pouvant devenir majeure, avec déficit d'abduction, sou- Dans les formes les plus sévères, la partie postérieure
vent accompagnée d'une hypotropie avec déficit d'élé- du globe est en partie exclue du cône musculaire. Pour
vation, ou plus rarement d'une hypotropie isolée. quantifier cette exclusion du globe du cône muscu-
laire, Yokoyama a élaboré un paramètre qu'il a nommé
angle de dislocation (angle entre les droites passant par
les centres du droit latéral du globe d'une part, et les
Physiopathologie centres du droit supérieur et du globe d'autre part) [2,5]
(figure 27.2).
De nombreuses hypothèses ont été proposées pour
expliquer ce type de strabisme, entre autres : une « myo-
site » du droit latéral, une paralysie du VI, des modi-
fications structurelles des muscles oculomoteurs, des Clinique
anomalies du tendon du droit latéral, une myopathie du
droit latéral due à la pression contre la paroi latérale de ●●Myopie
l'orbite. En cas d'hypotropie, on a qualifié cette anomalie
de « syndrome de l'œil lourd », supposant que le poids Les patients présentent en règle une myopie forte uni- ou
augmenté de l'œil myope, ou l'avancée de son centre de bilatérale, souvent supérieure à –10 dioptries, en général
gravité, entraînait une chute de sa partie antérieure. avec des yeux d'une longueur axiale de 30 mm ou plus.
Dans les années 1990, des études par imagerie par
résonance magnétique (IRM) ont permis d'identifier ●●Fonction visuelle
des anomalies des muscles oculomoteurs dans les stra- La vision de ces yeux très myopes est variable, souvent
bismes liés à la myopie forte ; il s'agit d'un déplacement abaissée voire faible, en raison d'une choroïdose myo-
vers le bas des droits latéral et médial, et vers le dedans pique, d'une éventuelle cataracte. Une diplopie peut être
des droits supérieur et inférieur [1,2]. Par ailleurs, le tra- présente mais, souvent, il n'y a pas de gêne fonctionnelle.
jet oblique vers le bas du droit latéral avait été constaté Cette absence de symptôme peut faire discuter le rôle de
au cours d'interventions chirurgicales par Herzau et la fonction visuelle dans le strabisme (décompensation
Ioannakis [3]. par rupture de fusion ; sensorialité anormale préexis-
Les progrès dans la compréhension de la physiologie tante ?). Yokoyama considère que l'absence de diplopie
et de la pathologie des poulies ténoniennes, ainsi que les après un traitement chirurgical avec persistance d'un
travaux sur la myopie ont permis d'élaborer une théo- angle de déviation est due au fait que le point correspon-
rie séduisante expliquant les strabismes associés à la dant de l'œil non fixateur est situé dans une zone d'atro-
myopie forte [2]. La déformation du globe due à la myo- phie choriorétinienne (juxtapapillaire) [2].
pie, qui prédomine dans sa partie supérotemporale (et
postérieure), est responsable d'un refoulement du droit
latéral vers le bas, et à un moindre degré du droit supé- ●●Signes oculomoteurs
rieur vers le dedans. Ce trajet anormal du droit latéral Un strabisme pouvait exister dans l'enfance, mais sou-
modifie son action ; il devient abaisseur et perd en partie vent il est apparu progressivement à l'âge adulte (après
sa fonction d'abducteur, ce qui explique la limitation de 50 ans le plus souvent). Il associe une ésotropie avec un
l'abduction et l'abaissement du globe (figure 27.1). Dans déficit plus ou moins sévère d'abduction, et une hypotro-
les formes sévères, les anomalies du trajet des muscles pie plus ou moins marquée, avec déficit d'élévation.
non seulement modifient leurs vecteurs de force, mais Dans les formes les plus sévères, il existe une ésotropie
peuvent aussi être responsables d'une butée du globe à très grand angle, l'œil est bloqué en adduction, sans
contre les muscles, ce qui explique la déviation oculaire abduction possible, et en hypotropie avec déficit d'élé-
et la diminution de la motilité. vation marqué. L'atteinte peut être unilatérale ou bilaté-
L'apparition de la déviation à l'âge adulte peut sans rale et, lorsqu'elle est bilatérale, il peut ne pas y avoir de
doute être attribuée à la fragilité des tissus de soutien hauteur mesurable.
Strabologie 231
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III. Pathologies
Dans les formes où la déviation verticale est prépon- tante du globe du cône musculaire. En général, la cli-
dérante voire isolée, on parle de syndrome de l'œil lourd. nique est suffisamment évocatrice pour le diagnostic, et
On réserve l'appellation de strabismus fixus aux formes si l'imagerie a été utile dans la compréhension du syn-
avec ésotropie majeure, hypotropie et déficit marqué drome, sa réalisation systématique peut se discuter dans
des ductions (voir figure 27.1). un cas typique de strabismus fixus. La mesure de l'angle
Il existe d'autres formes de strabismes rencontrées de dislocation semble avoir peu d'intérêt en pratique.
au cours de la myopie forte (ésotropie ou exotropie
concomitantes, strabisme divergent intermittent), aspé-
cifiques et sans doute sans lien avec des anomalies de
trajet musculaire. Traitements chirurgicaux
Les résultats de la chirurgie des grandes ésotropies liées
à la myopie forte ont longtemps été très décevants, le
Imagerie renforcement du droit latéral ayant notamment pour
effet de majorer son trajet anormal vers le bas sans amé-
L'imagerie orbitaire (IRM, voire tomodensitométrie liorer l'abduction.
[TDM]) objective l'augmentation de la longueur axiale La compréhension de la physiopathologie de ce type
et la déformation du globe due à la myopie, la position de strabisme a permis de proposer des solutions plus
anormale des muscles oculomoteurs (abaissement du adaptées. Ces techniques visent :
droit latéral et déplacement nasal du droit supérieur • soit à modifier le trajet du droit latéral. Herzau et
essentiellement), et l'exclusion plus ou moins impor- Ioannakis ont d'abord proposé de décaler l'insertion du
232
Chapitre 27. Strabismes et myopie forte
droit latéral vers le haut en le renforçant, ce qui peut et 27.3). Des variantes ont été proposées par d'autres
donner de bons résultats [3]. Krzizok et al. ont proposé auteurs, par suture additionnelle à la sclère, mais on
de réaliser un sanglage du droit latéral à l'équateur pour perd alors le bénéfice de la technique qui épargne la
remonter son trajet [6] ; sclère possiblement fragile d'un myope fort.
• soit à réintégrer le globe dans le cône musculaire. La technique de Yokoyama donne souvent un bon
C'est la technique proposée par Yokoyama [2,5]. Elle résultat angulaire horizontal et vertical, et elle est rapi-
consiste à suturer la moitié de la largeur du droit supé- dement devenue populaire. La réintégration du globe
rieur à la moitié temporale du droit supérieur (par un fil dans le cône musculaire améliore parfois aussi specta-
de Nylon, à environ 14 mm de l'insertion) (figures 27.1 culairement la motilité. Cependant, cette technique est
233
III. Pathologies
non dosable et a un rendement assez imprévisible. Elle poser une intervention sur les deux yeux, en deux temps,
peut être réalisée seule, ou associée à un recul du droit les suites opératoires pouvant être douloureuses. Pour
médial en fonction des cas, notamment si le droit médial finir, notons que ce type d'intervention, tout comme les
est hypoélongable ; des inversions horizontales peuvent chirurgies de transpositions musculaires, aura in fine
alors parfois survenir, même avec de très grands angles pour résultat une fibrose importante sur le site opéra-
préopératoires. On peut également obtenir des inver- toire, ce qui rend ce type d'intervention irréversible. Il
sions de l'angle vertical (apparition d'une hypertropie), faut donc bien en peser l'indication, et a priori ne pas la
qui doivent faire suspecter des anomalies musculaires réaliser dans une ésotropie modérée sans hauteur où il
bilatérales. Dans les formes bilatérales symétriques n'y a aurait pas de déficit important des ductions et/ou
(grandes ésotropies sans hauteur), on a tendance à pro- pas de facteur vertical.
234
Chapitre 27. Strabismes et myopie forte
235
Chapitre 28
Strabologie 237
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III. Pathologies
◗ Fig. 28.1. Hypotropie et ésotropie de l'œil droit par syndrome restrictif survenu dans les suites d'une chirurgie de cataracte avec
anesthésie péribulbaire.
On peut observer une limitation d'élévation de l'œil droit aussi bien en adduction qu'en abduction.
238
Chapitre 28. Autres strabismes d'origine musculaire ou orbitaire
●●Prise en charge
Avec les progrès technologiques de la vitrectomie, les
chirurgies pour décollement de rétine ont moins recours L'atteinte oculomotrice secondaire à un abord scléral est
à l'indentation sclérale. le plus souvent temporaire, mais peut persister et être
responsable d'une diplopie permanente.
●●Mécanismes physiopathologiques
Origine sensorielle, liée une rupture On peut dans un premier temps proposer une compen-
de la fusion binoculaire sation prismatique qui suffit la plupart du temps à sup-
primer la diplopie [10].
Une rupture de la fusion binoculaire peut décompenser
Si la diplopie persiste, une cure chirurgicale peut
une hétérophorie. Elle peut être liée à deux mécanismes :
être proposée. Un recul du muscle hyperactif, si
baisse d'acuité visuelle secondaire au décollement de
besoin au-delà de l'indentation, peut être réalisé.
rétine ou modification de réfraction. Cette dernière peut
Celle-ci permet de supprimer la diplopie dans 60 %
être relative aux mécanismes suivants :
des cas environ [12].
• une indentation sur 360° peut augmenter mécani-
• L'ablation du matériel d'indentation doit être
quement la longueur de l'œil et être responsable d'une
réservée aux cas réfractaires à une première chirur-
myopisation ;
gie et il est raisonnable de prendre cette décision
• une indentation localisée peut être responsable d'un
en accord avec le rétinologue du fait d'un risque de
astigmatisme ;
récidive du décollement de rétine à l'ablation de l'in-
• lors d'un tamponnement rétinien par silicone, la den-
dentation. Ce risque reste faible et a été récemment
sité de l'huile peut être responsable de modifications
évalué à 3,4 % [13].
optiques à l'origine d'une hypermétropie ;
• En cas d'hétérophorie décompensée, une chirurgie
• l'apparition d'une cataracte secondaire à un tampon-
sur l'œil adelphe peut être proposée. Cette stratégie opé-
nement par gaz peut être associée à une myopisation.
ratoire n'est cependant pas associée à un meilleur résul-
tat fonctionnel [12].
Origine mécanique
La pose d'un matériel d'indentation sclérale peut provo-
quer, à divers temps opératoires, un déséquilibre oculo Autres strabismes secondaires
moteur soit par impotence, soit par hyperaction, avec
différentes raisons :
à une chirurgie avec abord
• le matériel d'indentation lui-même :
– une indentation localisée en regard d'un muscle droit
conjonctivo-ténonien
sans indentation du muscle antagoniste homolatéral En cas d'abord conjonctivo-ténonien, des adhérences
induit un déséquilibre oculomoteur ; lors de la cicatrisation peuvent provoquer un strabisme
– une indentation sous un muscle droit augmente sa de façon très occasionnelle. Parmi les chirurgies incrimi-
tension passive, diminue sa course musculaire et pro- nées, nous pouvons citer les chirurgies pour ptérygion
voque un syndrome restrictif ; [14], mais également la pose d'applicateurs scléraux
– tous les muscles droits peuvent être concernés, mais pour le traitement des mélanomes et les valves posées
il n'a pas été retrouvé d'association significative entre la dans la chirurgie du glaucome [15].
position de l'indentation sur un muscle en particulier et
l'apparition d'une diplopie [10] ;
– en revanche, le risque augmente quand deux mus-
cles ou plus sont concernés par une indentation sclé-
Strabisme secondaire
rale [10] ; à une myosite orbitaire
– plus rarement, il a été décrit qu'une indentation sous,
ou au travers de l'oblique supérieur ou de l'oblique infé- La myosite orbitaire se caractérise par une inflammation
rieur peut être à l'origine d'une atteinte cyclotorsion- d'un ou de plusieurs muscles oculomoteurs (figure 28.2).
nelle et d'une diplopie [11] ; Le tableau peut être uni- ou bilatéral, aigu ou chronique.
– enfin, un matériel d'indentation proéminent peut
altérer mécaniquement les mouvements du globe. ●●Étiologies
• la traction des muscles oculomoteurs lors de la chirur-
gie peut conduire à une élongation de ceux-ci. Une trac- On distingue la myosite orbitaire associée à une maladie
tion importante peut conduire à une rupture musculaire. systémique de la myosite orbitaire idiopathique.
La fibrose musculaire suite à un étirement musculaire
trop important est également possible ; Myosite orbitaire idiopathique
• les adhérences entre la capsule de Tenon, le muscle Il s'agit d'une entité rare qui représente 29 à 50 % des
et le matériel d'indentation. La dissection musculaire inflammations orbitaires idiopathiques [16, 17]. Elles
peut altérer l'enveloppe ténonienne et favoriser l'ap- est plus fréquente chez les femmes et l'âge moyen a été
parition d'une bride entre les fibres musculaires et la estimé entre 37 et 39 ans [18, 19], mais elle peut survenir
capsule de Tenon ; chez des patients plus âgés.
239
III. Pathologies
Imagerie
La myosite se définit par une inflammation d'un ou
de plusieurs muscles oculomoteurs et/ou du releveur Une IRM révèle un élargissement diffus du corps mus-
de la paupière supérieure. culaire et permet de rechercher une masse tumorale.
Le tendon d'insertion du muscle en cas de myosite Biopsie musculaire diagnostique
est le plus souvent épaissi, contrairement à ce que l'on
Cette biopsie n'est pas proposée en première intention
observe dans l'orbitopathie dysthyroïdienne [17].
mais uniquement en cas d'échec d'une corticothérapie [17].
Tous les muscles peuvent être atteints. Le droit médial
est le muscle le plus souvent impliqué, puis le droit
●●Traitement
supérieur et/ou le droit latéral, à la différence de l'orbito
pathie dysthyroïdienne, où c'est le droit inférieur qui est Traitement de l'inflammation
le plus souvent atteint [20].
La stratégie thérapeutique n'est pas parfaitement codi-
L'atteinte est le plus souvent unilatérale, contraire-
fiée. Elle dépend de la gravité et de la localisation de
ment aux orbitopathies dysthyroïdiennes, où l'atteinte
l'atteinte orbitaire. En cas d'atteinte modérée, les anti-in-
est plus souvent bilatérale.
flammatoires non stéroïdiens (AINS) sont proposés en
première intention et, en cas d'atteinte d'emblée sévère,
Myosite orbitaire associée à une maladie
les corticoïdes par voie orale sont généralement préférés
systémique [21, 22]. Le recours à un immunosuppresseur est parfois
Parmi les étiologies à évoquer, nous pouvons citer, entre nécessaire en cas d'effets secondaires intolérables de la
autres, la granulomatose avec polyangéite ancienne- corticothérapie ou de corticorésistance. La radiothérapie
ment Wegener, la sarcoïdose, la maladie à Ig4, le lupus, externe constitue également une alternative à la cortico-
la maladie de Crohn, la polyarthrite rhumatoïde et la thérapie en cas de corticorésistance, de rechutes, d'effets
périartérite noueuse. secondaires ou de contre-indication [23].
240
Chapitre 28. Autres strabismes d'origine musculaire ou orbitaire
◗ Fig. 28.3. Exemple d'un patient présentant une fracture du plancher de l'orbite gauche.
Le Lancaster objective la limitation d'élévation de l'œil gauche retrouvée cliniquement et une hyperaction du droit supérieur droit.
241
III. Pathologies
242
Chapitre 28. Autres strabismes d'origine musculaire ou orbitaire
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243
Chapitre 29
Pathologies neuromusculaires
dégénératives
C. Orssaud
Les pathologies neuromusculaires dégénératives d'une perte progressive des neurones dopaminergiques,
incluent d'une part les troubles oculomoteurs liés à une principalement de la substance noire ou locus niger,
dégénérescence cérébrale, au premier rang desquels entrant dans la boucle striato-nigrique. Cette perte en
il faut citer la maladie d'Alzheimer et la maladie de dopamine est responsable des troubles de réalisation
Parkinson, et d'autre part ceux qui sont la conséquence du mouvement. Cette diminution de la production de
d'une atteinte musculaire initiale. dopamine entraîne un déséquilibre entre les différents
neurotransmetteurs contrôlant le mouvement et un
excès de glutamate et d'acétylcholine. C'est cet excès en
acétylcholine qui est responsable du tremblement et de la
Dégénérescences cérébrales rigidité musculaire extrapyramidale. D'autres neurones
dopaminergiques semblent être également concernés
Deux pathologies sont importantes par leur fréquence : par cette disparition accélérée. Tel serait le cas des cel-
les syndromes parkinsoniens et la maladie d'Alzheimer. lules amacrines dopaminergiques de la rétine [3]. Cette
dégénérescence des neurones à dopamine s'associe à la
●●Syndromes parkinsoniens présence de corps de Lewy qui sont retrouvés au niveau
du locus niger ainsi que dans différentes autres régions
Maladie de Steele-Richardson-Olszewski
cérébrales. Ces corps de Lewy correspondent à des accu-
ou paralysie supranucléaire progressive (PSP) mulations pathogènes d'une protéine, l'α-synucléine,
La PSP est une pathologie sporadique qui entre dans le normalement présente dans le cerveau. Mais elle aurait
cadre des tauopathies [1]. Elle est due à des mutations une conformation anormale au cours de la MP.
du gène MAPT (microtubule-associated protein Tau). À côté Les causes de cette disparition ou du vieillissement
de la forme typique, il existe une hétérogénéité avec des précoce du locus niger restent mal comprises. En dehors
variations cliniques [2]. des rares formes héréditaires dues à des mutations de
La forme typique associe à un syndrome extrapyra- l'α-synucléine, il n'est retrouvé qu'une susceptibilité
midal, avec un ralentissement des mouvements appa- génétique au déclenchement de cette MP. Plusieurs
raissant vers l'âge de 60 à 65 ans en moyenne, une variants génétiques associés à la maladie ont été identi-
paralysie supranucléaire de la verticalité du regard [2]. fiés. Le rôle de facteurs de risque environnementaux est
La rigidité axiale est précoce alors que le tremblement également évoqué.
est peu important, ce qui la différencie de la maladie Le diagnostic de MP est facile devant la présence de
de Parkinson. Cette rigidité et l'akinésie sont respon- deux des trois signes cardinaux suivants : bradykiné-
sables de troubles de l'équilibre sévères et de chutes sie, tremblement de repos et raideur des membres.
fréquentes. L'atteinte oculomotrice est caractéristique et Habituellement, ceux-ci apparaissent un peu avant
porte sur les mouvements verticaux, initialement vers 60 ans. Il existe de rares formes retrouvées dès 50 ans.
le bas. Ces mouvements deviennent rares car difficiles à Mais les premières anomalies histologiques apparaissent
initier et d'amplitude limitée. L'évolution aboutit à une 5 à 10 ans auparavant. La réponse au traitement permet
perte de tous les mouvements verticaux puis horizon- de confirmer le diagnostic. À côté de ces trois signes, il
taux. Il apparaît également une apraxie de l'ouverture existe d'autres troubles moteurs tels que des troubles
palpébrale, des troubles du langage secondaires aux de l'écriture ou de la marche aboutissant à des chutes.
troubles moteurs ou dus à un tableau de démence pro- Les dyskinésies sont plutôt des atteintes iatrogènes. Il
gressive. Les traitements par la L-Dopa sont inefficaces, a également été décrit des troubles végétatifs ou psy-
mais de nouveaux traitements sont à l'essai. L'évolution chiques, au premier rang desquels la dépression. Des
se fait vers le décès en quelques années [2]. hallucinations visuelles apparaissent tardivement [3]. À
côté de ces troubles, il faut citer l'existence d'altérations
Maladie de Parkinson de la vision dues au dysfonctionnement des réseaux
La maladie de Parkinson (MP) est une pathologie neuro- dopaminergiques rétiniens. Ces altérations portent sur
dégénérative d'évolution lente. Elle est la conséquence l'acuité visuelle, le sens chromatique, la sensibilité aux
Strabologie 245
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III. Pathologies
contrastes et la perception des mouvements. Le bilan marquée. Les patients atteints clignent pour perdre la
électrophysiologique est altéré, de même que l'examen fixation initiale, puis effectuent un brusque mouvement
rétinien en OCT (optical coherence tomography) [3]. de la tête dirigé vers la cible périphérique visée mais la
Il est admis qu'il n'y a pas de troubles cognitifs lors dépassant. Lors de ce mouvement céphalique rapide, les
de cette affection. Néanmoins, plusieurs travaux sont en yeux effectuent un mouvement de contraversion du fait
faveur de la présence de troubles de l'attention visuelle de la persistance du réflexe vestibulo-oculaire (phéno-
[4]. Les tâches d'exploration visuelle seraient perturbées. mène des yeux de poupée). Ils vont donc pouvoir s'aligner
Cette atteinte peut être expliquée par un trouble de l'or- sur la cible. Lorsque la fixation est assurée, la tête et les
ganisation et de la vitesse d'exécution des saccades. Cette yeux reviennent en position primaire tout en continuant à
atteinte attentionnelle visuelle se manifeste également fixer l'objet souhaité. Le mouvement céphalique ne serait
par un plus grand nombre d'erreurs dans les tâches d'an- pas uniquement un mécanisme de compensation mais
tisaccades [5]. L'existence de troubles de l'initiation des constituerait une syncinésie oculocéphalique facilitant
mouvements de poursuite reste controversée car l'âge en l'initiation des saccades. La COMA affecte les saccades
lui-même suffit à perturber le mouvement oculaire lent horizontales avec une préservation plus ou moins nette
[6]. Il existe des substrats physiopathologiques à cette des saccades verticales. Les autres mouvements oculo-
atteinte oculomotrice lors de la MP [7]. Les examens en moteurs sont normaux. La COMA est isolée ou constitue
imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) un symptôme d'une pathologie telle que l'ataxie-télan-
ont confirmé une hypoactivation des champs oculomo- giectasie (voir plus loin). Le pronostic oculomoteur de la
teurs frontaux lors de l'initiation des saccades. De plus, dif- COMA est médiocre. Les anomalies évoluent peu. Il peut
férentes structures comme les colliculi interviennent dans exister un retard des acquisitions ou des troubles de l'élo-
ces mouvements en connexion avec les noyaux de la base. cution [13, 14]. Des anomalies neuroradiologiques ont été
rapportées chez 60 à 75 % des patients [14, 15]. Il s'agit
●●Maladie d'Alzheimer d'hypoplasies vermiennes isolée ou associées à des ano-
malies cérébelleuses responsables du signe de la « dent
Le terme de maladie d'Alzheimer désigne un ensemble molaire », d'une dilatation du 4e ventricule ou d'une agé-
de démences touchant des patients de plus de 65 ans nésie du corps calleux [14, 16, 17].
et caractérisées par une perte progressive des neurones
hippocampiques et corticaux [8]. Cette maladie est Apraxie oculomotrice de Cogan
due à une accumulation de plaques β-amyloïdes (ou
plaques séniles) entre les neurones et de filaments appe- Dans sa forme isolée, ou apraxie oculomotrice de Cogan,
lée dégénérescence neurofibrillaire au sein des neu- la COMA est idiopathique. Néanmoins, des formes
rones dans lesquels entrent la protéine Tau [9]. Ces héréditaires ont été rapportées [18, 19]. Les anomalies
lésions aboutissent à la mort neuronale et expliquent la oculomotrices régressent avec le temps et ne sont plus cli-
symptomatologie. niquement décelables en dehors des situations de stress.
Cette perte neuronale entraîne une altération des
fonctions cognitives : trouble de la mémoire du fait des Forme symptomatique
anomalies hippocampiques, perturbation du raison- Les formes symptomatiques de COMA s'observent
nement empêchant la réalisation de tâches complexes, lors de pathologies aussi diverses que l'hypoplasie ver-
altération du langage avec perte du mot évoluant vers mienne et le syndrome de Joubert, la maladie de Wilson,
des paraphasies, une apraxie et une agnosie. Il s'y asso- la maladie de Gaucher, l'ataxie-télangiectasie de Denise
cie des troubles émotionnels (anxiété, dépression, irri- Louis-Barr et la chorée de Huntington.
tabilité, etc.) et comportementaux (agitation, perte du
sommeil notamment la nuit, agressivité).
La présence de troubles oculomoteurs est volontiers
rapportée, mais ceux-ci semblent être en rapport avec Dégénérescences musculaires
des troubles attentionnels. Il est noté une diminution
de l'amplitude des saccades permettant de sauter d'un Cet ensemble inclut différentes formes de myotonies et
mot à l'autre lors de la lecture [10]. La vitesse de celle-ci de myopathies. Parmi ces dernières, les atteintes d'ori-
est donc ralentie puisqu'un patient atteint de maladie gine mitochondriale tiennent une place particulière
d'Alzheimer n'arrive pas à anticiper l'amplitude de la du fait de leur symptomatologie affectant volontiers
saccade suivante. La vitesse d'initiation des saccades l'oculomotricité.
est ralentie mais peut être améliorée par apprentissage
[11]. Les tâches d'orientation du regard en fonction de la ●●Myopathies
scène présentée sont moins bien réalisées par les sujets
atteints de maladie d'Alzheimer que par les contrôles Myopathies d'origine mitochondriale
sains. L'enregistrement des mouvements oculomoteurs L'atteinte de la musculature oculaire extrinsèque consti-
lors de la lecture pourrait permettre un diagnostic pré- tue souvent la première manifestation des cytopathies
coce de patients atteints de maladie d'Alzheimer [12]. mitochondriales. Elle est responsable d'un ptosis et/ou de
parésies ou paralysies oculomotrices. La recherche d'ano-
●●Apraxie oculomotrice congénitale (COMA) malies de l'oxydoréduction ou d'anomalies histologiques
sur une biopsie de muscle permet de confirmer le dia-
Forme classique gnostic. Les mutations génétiques peuvent intéresser le
L'apraxie oculomotrice congénitale (ou congenital ocular génome mitochondrial ainsi que le génome nucléaire.
motor apraxia [COMA]) ou anomalie d'initiation des sac- Il s'agit alors généralement de mutation portant sur des
cades, est une pathologie neurodégénérative congénitale gènes impliqués dans la réplication ou la survie et la pro-
qui peut en imposer pour un strabisme lorsqu'elle est peu tection de l'ADN mitochondrial (ADNmt) [20, 21].
246
Chapitre 29. Pathologies neuromusculaires dégénératives
247
III. Pathologies
affecté. À un stade avancé, les mouvements des globes festations sont très proches de celles observées lors de
ont une amplitude limitée à quelques degrés. Les globes l'encéphalopathie de Gayet-Wernicke, mais débutant
oculaires sont fixés en position primaire ou en hypotro- tôt, souvent dans les premières semaines de vie [23].
pie du fait d'une ophtalmoplégie complète. Il existe éga- L'évolution habituelle est rapidement péjorative, abou-
lement une perte complète de fonction du RPS. Mais la tissant au décès en quelques mois [40]. Cependant,
gêne fonctionnelle due au ptosis est parfois compensée certaines formes à début tardif ou d'évolution lente
par la contraction du muscle frontal. Le diagnostic de sont compatibles avec une survie prolongée [41]. Les
CPEO est souvent difficile au stade initial, devant des anomalies oculomotrices, d'apparition souvent pré-
manifestations peu spécifiques. Le bilan neuroradio coce, sont fréquentes et peuvent dominer le tableau
logique reste souvent normal. Mais des anomalies non clinique, qu'il s'agisse d'anomalies réfractaires, d'oph-
spécifiques ont été rapportées à type d'atrophie corticale talmoplégies internucléaires, de strabisme, de paraly-
ou d'anomalie de signal de la substance blanche et des sies horizontales du regard, de lenteur des saccades,
ganglions de la base en séquence T2 [33]. L'extension du ou de secousses nystagmiques des yeux et de la tête
déficit limitée à la sphère oculomotrice striée oriente le pouvant en imposer pour un spasmus nutans [40]. Ces
diagnostic, qui repose principalement sur les données anomalies oculomotrices s'associent également à un
cliniques, l'EMG, l'histologie musculaire, y compris de tableau neurologique et général évocateur : vomisse-
muscles squelettiques, et la biologie moléculaire recher- ments diffus, perte de poids, anomalies respiratoires,
chant des délétions de l'ADNmt [32]. Néanmoins, à un cardiomyopathie, crises comitiales, troubles de la
stade avancé, la biopsie des muscles oculomoteurs ne conscience, retard psychomoteur, ataxie cérébelleuse
retrouve que des structures adipofibreuses. et syndrome pyramidal.
Il n'existe aucun traitement médical reconnu. Le traite L'augmentation du rapport lactate/pyruvate dans le
ment chirurgical ne vise généralement qu'à corriger le sang et le liquide céphalorachidien (LCR) avec un taux
ptosis par une suspension de la paupière supérieure au élevé d'acide lactique et du pyruvate n'est pas spéci-
muscle frontal et la déviation oculaire [28]. En revanche, fique mais peut orienter le diagnostic devant le tableau
il n'est pas possible de rendre leur mobilité aux globes clinique. Il en est de même des anomalies neuroradio-
oculaires. Du fait de l'ophtalmoplégie, il n'existe plus logiques portant initialement sur la substances grise,
de phénomène de Charles Bell lors de l'occlusion pal- notamment au niveau des ganglions de la base, des
pébrale. Il est donc essentiel d'éviter une surcorrection pédoncules cérébraux et de la région de l'aqueduc de
chirurgicale du ptosis qui pourrait aboutir à une kérato- Sylvius [42].
pathie d'exposition [34].
MELAS (myopathy, encephalopathy,
Ophtalmoplégies externes progressives (PEO) lactic acidosis, stroke like episodes)
Les PEO (pour progressive external opthalmoplegia), Le MELAS est responsable d'un tableau pouvant en
décrites par Pépin en 1980, diffèrent des CPEO par leur imposer pour un CPEO [43]. Mais son âge d'appari-
présentation clinique et leur mode de transmission de tion est plus précoce, habituellement entre 5 et 15 ans,
type autosomique [35, 36]. Néanmoins, elles réalisent parfois avant. Sa symptomatologie associe aux ano-
des myopathies mitochondriales, puisqu'au moins malies oculomotrices et/ou au ptosis des anomalies
4 gènes mutés sont impliqués dans la réplication ou la neurologiques sévères souvent au premier plan :
survie et la protection de l'ADNmt [37]. céphalées, vomissements, crises comitiales et sur-
Classiquement, les PEO débutent entre 25 et 30 ans. tout accidents déficitaires pouvant faire évoquer des
Néanmoins, la forme PEOA3 débuterait plus précoce- accidents cérébraux [44]. Ces derniers n'ont pas une
ment, vers 20 ans, et la forme PEOA4 surviendrait plus origine vasculaire, mais réalisent des zones d'œdème
tardivement [35, 38]. Il apparaît un déficit musculaire dans la substance blanche, notamment dans les terri-
intéressant les muscles oculomoteurs, y compris le RPS, toires pariéto-occipitaux. Leur évolution est d'abord
les muscles pharyngés et la musculature proximale favorable avec une récupération complète. Mais
ainsi qu'une neuropathie périphérique. D'autres anoma- celle-ci est moins favorable au fur et à mesure que
lies ont été rapportées : une cataracte précoce, parfois les accidents se répètent, avec apparition de déficits
infantile, une surdité, des troubles neurologiques à type neuro logiques (hémiparésies et/ou hémianopsie et
d'ataxie cérébelleuse, de neuropathie périphérique, de d'une démence).
tremblement ou de syndrome extrapyramidal, une sur- Le rapport lactate/pyruvate est altéré avec une
dité, une dysmorphie, un retard mental, des troubles acidose lactique dans le sang et le LCR ; la biopsie mus-
du rythme cardiaque ou un déficit endocrinien à type culaire retrouve des RRF. L'IRM objective un œdème de
d'hypogonadisme [35, 39]. Le diagnostic repose sur la la substance blanche épargnant les régions périventri-
clinique et sur l'existence d'une acidose lactique et de culaires évoluant vers une dégénérescence spongiforme
RRF sur les biopsies musculaires. ainsi que des anomalies des noyaux gris centraux, spé-
cialement le pallidum et le thalamus, s'aggravant avec
Syndrome de Leigh le temps.
Le syndrome de Leigh est dû à différentes mutations
de l'ADNmt ou de l'ADN autosomiques, intéressant Myopathies d'origine nucléaire
des gènes impliqués dans l'assemblage du la sous- Deux pathologies, la myopathie de Duchenne et la
unité COX de la chaîne respiratoire. Histologiquement, dystrophie musculaire de Becker, ne diffèrent que
il est retrouvé des lésions focales de démyélinisation, par l'âge d'apparition des symptômes et l'espérance
de gliose, de nécrose parfois spongiforme et des pro- de vie. Ceux-ci sont plus précoces dans la myopa-
liférations capillaires. C'est pourquoi ce syndrome est thie de Duchenne dont l'évolution est péjorative avant
responsable d'un tableau neurologique dont les mani- l'âge de 20 ans. Ces myopathies, transmises selon un
248
Chapitre 29. Pathologies neuromusculaires dégénératives
249
III. Pathologies
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250
Chapitre 30
Dépistage, prévention
et traitement de l'amblyopie
E. Bui Quoc, L. Vera
Strabologie 251
© 2018, Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés
III. Pathologies
Le dépistage peut être organisé formellement, selon des En ce qui concerne le facteur réfractif, l'idéal serait de
recommandations par exemple étatiques. Il peut être plus disposer d'un outil permettant de faire une réfraction
« artisanal » selon les conditions et les volontés locales. sans dilatation. De nouvelles machines non mydria-
Un dépistage est utile si la pathologie est fréquente, tiques ont été récemment proposées pour dépister
grave, avec un traitement possible, et si un retard théra strabisme et défauts de réfraction. Malheureusement,
peutique est préjudiciable. Le dépistage est donc utile elles ne sont pas suffisamment sensibles, et nous avons
dans l'amblyopie car sa fréquence est de 2 à 3 % ; une montré par exemple que la sensibilité du Plusoptix®
acuité visuelle d'un œil de moins de 5/10 est un handi est faible pour la mesure de la réfraction chez l'en-
cap relatif ; il existe un traitement efficace (occlusion) fant, que ce soit pour l'équivalent sphérique (43 %),
qu'il faut entreprendre avant la fin de la période sensible la sphère (43 %) ou l'astigmatisme (57 %) ; la référence
du développement visuel. dans notre étude était la réfraction au Retinomax® sous
cycloplégie. Si notre étude retrouvait une corrélation
Statistiques dans le dépistage forte entre les valeurs de l'astigmatisme mesurées
Un test de dépistage doit avoir les qualités suivantes : simple, avec le Plusoptix® et celles mesurées au Retinomax®, la
fiable, reproductible, acceptable, peu coûteux, valide. corrélation des valeurs pour la sphère ou l'équivalent
Le dépistage est un tri au terme duquel : sphérique sont modérées [2].
• soit le dépistage est positif, et le sujet doit être adressé Haloui avait aussi présenté à la Société française
pour un examen de référence spécialisé et pour pour- d'ophtalmologie en 2011 une étude sur 125 cas et com-
suivre les investigations, afin de confirmer (ou non) la paré les mesures réfractives du Plusoptix® sans cyclo-
suspicion de diagnostic et d'être traité le cas échéant (si plégie versus Retinomax® avec cycloplégie (considéré
un traitement est possible) ; comme la référence), montrant une spécificité de > 90 %
• soit le dépistage est négatif. Il y a présomption de nor- du Plusoptix® pour la mesure d'une hypermétropie
malité, et les investigations s'arrêtent. > 2,75 D, d'un astigmatisme > 2,25 D, d'une anisomé-
L'analyse statistique définit les qualités d'un test de tropie sphérique > 1,25 D ou d'un cylindrique > 1 D.
dépistage, selon les résultats du tableau de contingence Cependant, la sensibilité (qualité requise pour un test
(tableau 30.1). de dépistage) est très faible pour l'hypermétropie (42 %),
Les qualités d'un test sont les suivantes : faible pour l'anisométropie cylindrique > 1,25 D (66 %)
• sensibilité : probabilité que le test soit positif si la per- ou sphérique > 1 D (60 %), satisfaisante pour l'astig-
sonne est atteinte de la maladie = VP/(VP + FN) ; matisme (85 %) [3]. La même équipe avait étudié les
• spécificité : probabilité que le test soit négatif si la per- résultats de la mesure de la réfraction au Retinomax®
sonne testée est indemne = VN/(VN + FP) ; sans cycloplégie [4], avec une sensibilité de 46 % et une
• valeur prédictive positive (VPP) d'un test : probabilité spécificité de 97 % pour l'hypermétropie, une sensibilité
que la personne soit réellement malade si son test est de 37 % et une spécificité de 99 % pour l'astigmatisme,
positif : VP/(VP + FP) ; une sensibilité de 66 % et une spécificité de 93 % pour
• valeur prédictive négative (VPN) d'un test : probabi- l'anisométropie.
lité que la personne n'ait pas la maladie si son test est La réfraction avec cycloplégie demeure donc indis-
négatif = VN/(VN + FN). pensable pour un dépistage réfractif idéal. L'examen
Le test de dépistage performant est celui qui apporte sous atropine se fait avec instillation matin et soir pen-
un bon compromis entre sensibilité élevée pour dépister dant 5 à 7 jours, avec des posologies variables selon
le maximum d'amblyopes et spécificité correcte pour ne l'âge : 0,3 % entre 0 et 3 ans, 0,5 % entre 3 et 12 ans, 1 %
pas avoir trop de faux positifs (dépistage par excès). au-delà. Le cyclopentolate à 0,5 % est une alternative
pouvant être utilisée le jour de la consultation, après
●●Dépistage des facteurs un an, en dehors d'une contre-indication (épilepsie
de risque de l'amblyopie non contrôlée), avec instillation toutes les 5 minutes
pendant 10 minutes (soit trois gouttes dans chaque
Le dépistage de tous les facteurs d'amblyopie (stra- œil) et examen entre 45 et 60 minutes après la première
bique, anisométropique, « organique ») doit aujourd'hui instillation.
idéalement requérir une réfraction avec cycloplégie, la
dilatation permettant l'examen anatomique. Mais là est
le paradoxe : il s'agit de diagnostic et plus de dépistage.
●●Dépistage de l'amblyopie
Et la dilatation des yeux est un acte médical. en fonction de l'âge
Âge préverbal
Le dépistage à l'âge préverbal requiert, comme vu pré-
Tableau 30.1
Tableau de contingence cédemment, une réfraction, et est donc essentiellement
assuré aujourd'hui par l'ophtalmologiste. Ainsi, l'exa-
Malade Non malade
men ophtalmologique dépiste et diagnostique les trois
Test + VP FP causes d'amblyopie : réfractive, strabique, organique.
Test − FN VN Il détermine la normalité ou l'anormalité de l'anatomie
VP : vrais positifs (patients malades dont le test est positif). des yeux (examen du segment antérieur à la lampe à
FP : faux positifs (patients non malades dont le test est positif) – fente éventuellement portable, examen du fond d'œil),
« diagnostic par excès ». Trop d'enfants sont dépistés « positifs », ce qui est des annexes et des paupières. Il recherche la présence
« médico-économiquement » préjudiciable à la collectivité, avec difficulté
pour proposer secondairement l'examen de référence. ou non d'un strabisme, d'un nystagmus, d'une ano-
FN : faux négatifs (patients malades dont le test est négatif) – « sous malie des mouvements des yeux, de signes de mal-
diagnostic ». Le dépistage n'est pas performant car trop de sujets sont
considérés normaux, ce qui pourra causer un retard au diagnostic.
voyance. Il se termine par une réfraction objective sous
VN : vrais négatifs (patients non malades dont le test est négatif). cycloplégie.
252
Chapitre 30. Dépistage, prévention et traitement de l'amblyopie
253
III. Pathologies
effet, l'« acuité visuelle objective » n'existe pas. Soit on financé sur les budgets de chaque département. La
mesure l'acuité visuelle, c'est-à-dire de façon subjective Direction de la recherche, des études, de l'évaluation
par essence, soit on fait une réfraction objective (laquelle et des statistiques (DREES) informe sur les différentes
chez l'enfant requiert une cycloplégie, nous l'avons bien structures disponibles [10].
compris…).
Les examens à entreprendre dépendent de l'âge de Santé scolaire
l'enfant, et il faut bien considérer qu'il n'est pas question La santé scolaire est un service d'État, proposant des
en dépistage de faire un examen orthoptique « complet » bilans de santé orientés, avec un examen général, des
long ; le dépistage doit être rapide. examens biométriques, un dépistage des anomalies
L'examen orthoptique à l'âge préverbal ne peut suffire sensorielles (vision, audition), des examens biolo-
en dépistage en l'absence d'examen réfractif, et il faut giques succincts (contrôle tuberculinique, recherche de
être conscient des limites réelles d'un simple examen protéinurie).
d'inspection avec une observation des yeux (conjonc- Les examens varient selon l'âge :
tive, cornée, pupille), des paupières, recherche d'une • entre 2 et 4 ans à l'arrivée en maternelle (en lien avec
leucocorie, d'un nystagmus, d'un torticolis. Ce sont ici la PMI), on recherche des déficits sensoriels, des troubles
les causes rares organiques qui sont recherchées. Tous du langage ; on s'assure de la bonne adaptation à la vie
les examens décrits sont trop peu sensibles, que ce soit collective ;
l'étude du comportement visuel, des réflexes photomo- • à 5 à 6 ans, en grande section de maternelle, un exa-
teurs, de la réaction à l'occlusion d'un œil, de la fixation men (obligatoire) évalue les capacités motrices, senso-
monoculaire ou des mouvements des yeux. Bien sûr, rielles, psychologiques. Mais il n'est pas toujours fait.
l'orthoptiste peut à l'âge préverbal dépister un strabisme D'autres examens sont proposés vers 10 ans à la fin de
et la vision binoculaire peut parfois être étudiée au test l'école primaire et en classe de troisième pour éventuelle
de Lang ; certes la vision monoculaire peut être appré- aide à l'orientation scolaire.
ciée en demandant à l'enfant de montrer des images Selon un rapport du Sénat [11], il y aurait envi-
(appariement) ; et enfin les tests au biprisme de Gracis ron 1200 médecins scolaires pour environ 1,2 million
et le test de transillumination de Brückner peuvent être d'élèves entre 3 et 18 ans, soit un médecin scolaire pour
pratiqués. Mais en l'absence de réfraction, ce dépistage 10 000 enfants.
comportera trop de faux positifs ou de faux négatifs. Si chaque médecin scolaire a une activité clinique
Rappelons que le Bébé Vision n'a aucun intérêt dans le continue de 30 heures par semaine sur 40 semaines, soit
dépistage de l'amblyopie. Il n'est pas sensible (42 %) et 1200 heures de consultation (à laquelle s'ajoute la lourde
sa spécificité est moyenne (90 %). Bourcier-Bareil a étu- charge administrative), il ou elle pourrait accorder
dié les résultats de cet examen réalisé chez 199 enfants 7,2 minutes/an ou 14,4 minutes/2 ans à chaque enfant.
de moins de 20 mois, et suivis au long cours avec éta-
blissement d'un diagnostic ou non d'amblyopie. On ●●Carnet de santé et recommandations
retrouve dans la population suivie 15 enfants amblyopes institutionnelles
strabiques et/ou anisométropes. Chez ces 15 enfants, le
Le carnet de santé en France (figure 30.2) évoque entre
Bébé Vision avait été considéré comme normal et symé-
0 et 8 ans différents examens dont plusieurs présentent
trique dans 9 cas, concordant avec l'amblyopie réelle
des éléments visuels, et informe les parents sur la ques-
dans 3 cas, mais discordant de façon paradoxale dans
tion de la maturation de la vision pendant les premières
3 cas [9].
années de vie. Les différents examens sont réalisés en
À l'âge verbal, les mesures que peut réaliser l'orthop-
périnatal, au cours des 2e, 4e, 9e et 24e mois, et au cours
tiste sont en revanche précises. L'acuité visuelle « brute »
des 3e, 4e, 6e et 8e années.
de chaque œil peut être évaluée, ce qui permet la pré-
Les éléments du carnet de santé sont utiles, mais ce
somption d'amblyopie en présence d'une anisoacuité.
qui est présenté a ses limites car les éléments décrits
Il est vérifié également l'absence ou pas de phorie et la
orientent plus sur la recherche de pathologies organiques
qualité de la vision binoculaire. Au-delà du dépistage,
rares que sur la problématique réfractive fréquente. Ils
la mesure de la réfraction en subjectif peut être réalisée,
peuvent être réalisés par un professionnel non spécialisé
afin de mesurer l'acuité visuelle corrigée. Là encore se
sans recours à un matériel spécialisé, en dehors d'une
pose la question de la réfraction objective.
échelle d'acuité visuelle et éventuellement de tests de la
Ces examens réalisés à l'âge verbal par l'orthoptiste
vision des couleurs et de la vision binoculaire.
peuvent éventuellement être réalisées par un(e) infir-
Peut-être que le nombre des tests proposés est trop
mier(ère) formé(e) spécifiquement, mais aussi par des
grand et trop fréquent, dans la mesure où il vaudrait
médecins non ophtalmologistes formés, même si l'œil
mieux moins dépister mais mieux dépister.
averti d'un(e) orthoptiste sera certainement pertinent du
Des recommandations ont été établies et l'ANAES a
fait de sa formation spécifique.
établi en 2002 un Rapport intitulé « Dépistage précoce
Institutions des troubles de la fonction visuelle chez l'enfant pour
prévenir l'amblyopie » [12, 13].
PMI Mais ses conclusions établissent en particulier que les
La protection maternelle et infantile (PMI) a été créée tests multiples doivent encore être évalués :
par ordonnance du 2 novembre 1945. Chaque service de « Conclusions et voies de recherche proposées
PMI est géré par les conseils départementaux. Les mis- Le dépistage précoce (avant 6 ans) des troubles visuels
sions de la PMI sont multiples, en particulier la préven- chez l'enfant afin de prévenir l'amblyopie est justifié car
tion et le dépistage. les facteurs amblyogènes sont connus et accessibles à
Il s'agit d'un service gratuit, ne donnant pas lieu à un traitement, qui est d'autant plus efficace qu'il est ins-
une facturation à la Sécurité sociale. Il est entièrement titué tôt (consensus du groupe de travail). Cependant,
254
Chapitre 30. Dépistage, prévention et traitement de l'amblyopie
255
III. Pathologies
les recommandations sur les modalités de ce dépistage d'amblyopie) ou d'antécédents familiaux d'amblyopie
ne reposent que sur des données dont la validité scienti- ou d'autre pathologie ophtalmologique, il faut être plus
fique est discutable, et les performances des tests utilisés vigilant avec un examen réfractif sous cycloplégie.
sont mal connues. Les études suivantes pourraient donc À terme, on pourrait imaginer (ou non ?) que la réfrac-
être entreprises : tion sous cycloplégie puisse être déléguée (à un médecin
• études épidémiologiques sur la prévalence de généraliste ou un pédiatre, ou à un professionnel para-
l'amblyopie dans la population générale, des facteurs médical sous supervision et dans le respect des contre-in-
amblyogènes et des situations favorisant l'apparition dications des collyres). Il existe de plus des appareils
des facteurs amblyogènes chez l'enfant ; portatifs permettant de faire une rétinophotographie
• études supplémentaires sur les techniques permettant chez un enfant trop petit pour un rétinographe, et l'on
une étude des troubles de la réfraction sans recourir à peut éventuellement envisager une lecture à distance en
la cycloplégie (photoréfraction, vidéophotoréfraction, télémédecine par un ophtalmologiste dans le cas où cet
réfractomètres portables) ; examen serait réalisé par un autre professionnel.
• études méthodologiquement valides des perfor- La formation des ophtalmologistes est une nécessité
mances du test de l'écran, des tests de vision stéréo (importance de la cycloplégie lors d'un examen ophtal-
scopique actuellement disponibles ; mologique chez l'enfant).
• études méthodologiquement valides des perfor- La formation des acteurs de première ligne et la créa-
mances des échelles d'acuité visuelle à progression tion de réseaux seraient un progrès pour diminuer la
logarithmique ; prévalence de l'amblyopie grâce à une prise en charge
• études sur de nouveaux tests tels que celui du Mentor précoce et adaptée (lunettes/occlusion).
ou du chat de Weiss. »
Les recommandations établissent la nécessité d'un
examen visuel dans les premiers jours de vie, à l'âge
préverbal entre 8 et 15 mois, à l'âge verbal entre 2 ans Prévention de l'amblyopie
et demi et 4 ans, mais sans réfraction objective quel que
soit l'âge. Des critères pour adresser l'enfant à un ophtal- ●●Prévention de l'amblyopie
mologiste (pour examen anatomique et/ou examen de en cas d'amétropie
la réfraction objective sous cycloplégie) sont proposés.
Notons que, concernant les interrogations de l'ANAES Afin de prévenir l'amblyopie réfractive, le dépistage des
en 2002, les méthodes évoquées de réfraction sans cyclo- facteurs de risque évoqués précédemment est fonda-
plégie n'ont aujourd'hui pas encore prouvé de résultats mental, afin de permettre une correction optique précoce
spectaculaires. en présence d'une amétropie ou d'une anisométropie,
tenant compte bien sûr des antécédents personnels et
●●Conclusion sur le dépistage familiaux (amblyopie/strabisme), et de la réfraction dite
« physiologique ». Cette notion de réfraction physiolo-
de l'amblyopie
gique est sous-tendue par l'évolution de la réfraction
Le dépistage/diagnostic de l'amblyopie doit rechercher au cours des premières années de vie, concomitam-
ses causes qui sont rares (« organiques ») ou fréquentes : ment avec l'augmentation de la longueur axiale de l'œil
strabisme/anisométropie (2 à 4 % des enfants) [14, 15]. (naissance = 17 mm ; 6 mois = 18 mm ; 1 an = 20 mm ;
Le premier examen requis dans la première semaine 2 ans = 21 mm ; 5 ans = 22 mm ; 23 mm après 10 ans) et
de vie est réalisé par le ou la sage-femme ou le ou la l'augmentation du rayon de courbure de la cornée avec
pédiatre. diminution de puissance de convergence (puissance
Nous proposons un examen entre 9 et 15 mois, à un réfractive : naissance 48/50 D ; 1 an 45 D ; 4 ans 42/43 D).
âge proche de celui préconisé par l'ANAES, mais cet exa- Ces deux phénomènes aboutissent (ou pas) à l'emmétro-
men réalisé à l'âge préverbal doit aujourd'hui être réfrac- pisation à la fin de la première décennie.
tif avec cycloplégie et examen anatomique du segment L'hypermétropie est « normale » chez l'enfant et
antérieur et du segment postérieur (l'âge > 1 an permet régresse, comme le montre la courbe de réfraction éta-
de faire cette cycloplégie au cyclopentolate, en se souve- blie par Guy Clergeau (figure 30.3).
nant de ses contre-indications et limites, en particulier Pour autant, en cas de dépistage d'une amétropie forte
chez le mélanoderme) ; il est donc fait par l'ophtalmolo- (sphérique ou cylindrique) ou d'une anisométropie, la
giste. Le dépistage visuel sans réfraction objective n'est prescription systématique d'une correction optique est
pas encore totalement performant à l'âge préverbal. requise.
Nous proposons ensuite un examen à l'âge verbal
entre 3 et 4 ans qui peut être fait par un « non-ophtalmo- 5
logiste », avec inspection anatomique, mesure de l'acuité
4
visuelle, recherche de strabisme, test de la vision bino-
3
culaire ; en cas d'anisoacuité, d'acuité visuelle trop faible
2
pour l'âge, de strabisme, de non-réponse au test de Lang
Dioptries
Limite
ou de difficulté d'examen, un examen ophtalmologique 1 supérieure
avec réfraction sous cycloplégie est requis. 0 Moyenne
équivalent
Il peut se poser à 3 ou 4 ans la question de nécessité −1 sphérique
d'un examen ophtalmologique avec cycloplégie/fond −2
Limite
inférieure
d'œil si l'examen avec dilatation n'a pas été fait à un an −3
(problématique de suivi des informations). 0,5 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Âge
En présence d'antécédents personnels comme la pré-
maturité (qui est un facteur de risque de strabisme et ◗ Fig. 30.3. La réfraction de l'enfant selon Guy Clergeau.
256
Chapitre 30. Dépistage, prévention et traitement de l'amblyopie
257
III. Pathologies
traitement efficace de référence » [21]. Cela reste vrai Les filtres appliqués sur le verre peuvent être tota-
même si nous restons attentifs aux récents progrès en lement opaques, comme le Filmo Mat® ou le Filmo
particulier de thérapie binoculaire fondée sur la stimu- Lux®, et se substituent à une occlusion totale (mais
lation par contraste différentiel entre les deux yeux [22]. l'enfant peut regarder au-dessus de ses lunettes ou les
Nous restons vigilants pour autant sur cette nouvelle enlever…). En théorie, le Filmo Lux® permet la vision
pléoptique… des formes sans les détails (traitement de l'amblyopie
ou de la neutralisation) et le Filmo Mat® permet le
●●Objectifs du traitement passage de la lumière sans les formes (traitement de
Le traitement de l'amblyopie a pour objectif l'obtention l'amblyopie).
d'une isoacuité, c'est-à-dire une acuité visuelle maxi-
male. Il ne faut pas se contenter de 10/10 si le bon œil
●●Traitement d'attaque
a 16/10. Le traitement d'attaque de l'amblyopie a pour prin-
En cas de part « organique », il faut rétablir l'in- cipe une occlusion totale, jour et nuit, jusqu'à obten-
tégrité des structures oculaires dans la mesure du tion d'une isoacuité. La durée de l'occlusion totale
possible (traitement du glaucome congénital et est variable mais peut durer plusieurs semaines ou
restauration de la transparence cornéenne, chirur- plusieurs mois. Notre règle demeure de proposer
gie de la cataracte congénitale, etc.). Le traitement un traitement initial d'une semaine par année de vie
chirurgical du strabisme (le cas échéant) ne précède (c'est-à-dire par exemple 4 semaines d'occlusion totale
pas le traitement de l'amblyopie, selon l'adage qu'il à 4 ans), au terme duquel le contrôle de l'acuité visuelle
faut traiter le problème sensoriel, puis le problème des deux yeux est obligatoire. L'occlusion totale peut
moteur. L'objectif dans l'amblyopie strabique est être répétée et prolongée au même rythme tant qu'elle
l'isoacuité maximale. est efficace sur le gain visuel, en continuant jusqu'à
La correction optique totale (COT) et exacte de toute isoacuité maximale.
amétropie est un préalable, en renouvelant plusieurs La surveillance est bien sûr requise, afin également
fois par an les réfractions objectives sous cycloplégie. de s'assurer de la compliance et de « soutenir » dans
Le traitement de l'amblyopie proprement dit com- leurs effort les parents et l'enfant. L'orthoptiste peut
porte un traitement dit d'« attaque » puis un traitement assurer cette surveillance puisque ses actes com-
d'« entretien » jusqu'à la fin de la période sensible du prennent le « traitement de l'amblyopie par série
développement visuel. Les règles que nous dévelop- de vingt séances d'au moins 20 minutes » avec une
pons dépendent de l'étiologie de l'amblyopie. En cas cotation par séance de AMY 5,4. Il ne s'agit pas vrai-
d'amblyopie « organique », le traitement sera plus ment d'un traitement, lequel est réalisé en dehors,
intense et plus long. mais d'une surveillance des gains d'acuité visuelle et
de la vision de l'autre œil. Le nombre de 20 séances
●●Moyens est maximal et bien souvent l'isoacuité est obtenue
(fin du traitement d'attaque) sans nécessité d'un tel
Occlusion nombre de visites. Les séances ultérieures permettent
L'occlusion de l'œil amblyope se fait au moyen de panse la surveillance et le dépistage de la récidive dans la
ments Opticlude® ou Ortopad®, de tailles variables. phase de traitement d'entretien.
Il peut exister une irritation cutanée, pour laquelle on La pénalisation totale peut éventuellement être un
conseille d'alterner les tailles de pansement pour que traitement d'attaque si l'occlusion est impossible, mais
la partie adhésive ne touche pas tout le temps la même l'enfant peut facilement enlever ici ses lunettes.
partie de la peau.
258
Chapitre 30. Dépistage, prévention et traitement de l'amblyopie
259
III. Pathologies
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260
Chapitre 31
Nystagmus et mouvements
oculaires anormaux spontanés
M. Robert
Tableau 31.1
Les grandes familles de nystagmus, classées selon leur âge d'apparition
Âge d'apparition Nouvelle nomenclature Nouvelle nomenclature Ancienne
(terme original nomenclature
de la CEMAS)
4 à 12 semaines de vie Syndrome du nystagmus précoce Infantile nystagmus Nystagmus congénital
syndrome (INS) sensoriel
Nystagmus congénital
moteur
Nystagmus de type latent Fusion maldevelopment Nystagmus manifeste
nystagmus syndrome latent
(FMNS)
Nystagmus latent pur
4 semaines à 24 mois Nystagmus pendulaires Nystagmus pendulaires
du nourrisson fins, conjugués, constants
Spasmus nutans Spasmus nutans syndrome Spasmus nutans
Tout âge Nystagmus neurologiques
Nystagmus vestibulaires périphériques
Errance du regard
Strabologie 261
© 2018, Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés
III. Pathologies
• Phase lente : mouvement oculaire n'ayant pas les voient leur amplitude augmentée par la suppression de
caractéristiques d'une saccade. la fixation, suppression qui libère l'expression vestibu-
• Saccade : mouvement oculaire rapide, défini par le laire, d'où l'intérêt des lunettes de Frenzel (+ 20 Δ), qui
fait qu'il respecte une relation particulière et constante grossissent les yeux mais surtout inhibent la fixation.
entre temps, vitesse et distance parcourue, connue sous • Amplitude d'un nystagmus : magnitude du mouvement de
le nom de séquence principale. l'œil, de pic à pic sur un enregistrement, mesurée en degrés.
• Flutter : succession de saccades horizontales sans inter- Par convention, on parle de petite amplitude (≤ 5°), d'ampli-
valle de temps libre. Un flutter n'est donc pas un nystag- tude moyenne (5 à 15°), ou de grande amplitude (> 15°).
mus, mais un diagnostic différentiel de nystagmus. • Fréquence d'un nystagmus : nombre d'oscillations par
• Opsoclonus : succession de saccades multidirection- seconde, exprimée en Hz. Par convention, on parle de
nelles sans intervalle de temps libre. Un opsoclonus basse fréquence (≤ 2 Hz), de fréquence moyenne (2 à
n'est donc pas un nystagmus, mais un diagnostic diffé- 5 Hz), de haute fréquence (> 5 Hz).
rentiel de nystagmus. • Loi d'Alexander : on dit d'un nystagmus qu'il respecte
• Nystagmus pendulaire : nystagmus constitué d'une suc- la loi d'Alexander quand il augmente lorsque les yeux se
cession de phases lentes, de vitesse égale. On désigne tournent en direction de la phase rapide.
sous le terme « nystagmus pendulaire » des nystagmus
purement pendulaires. ●●Séméiologie générale des nystagmus
• Nystagmus à ressort : nystagmus constitué d'une C'est l'observation attentive des mouvements des yeux
succession de phases lentes et de phases rapides dans l'espace et dans le temps qui permet d'en décrire
(= saccades). les caractéristiques et d'en définir la nature. Nous avons
• Nystagmus « pendulo-ressort » : cette expression désigne deux yeux et neuf positions du regard. Il convient
parfois un nystagmus pendulaire dans certaines condi- donc de décrire les mouvements de chaque œil dans
tions et à ressort dans d'autres conditions. Ainsi, dans les neuf positions du regard, en fixation bi-oculaire, en
le syndrome du nystagmus précoce, le mouvement des fixation monoculaire droite et en fixation monoculaire
yeux est pendulaire en position primaire et à ressort gauche, soit 54 conditions à un moment donné, sans
dans les regards latéraux. oublier que certains nystagmus varient dans le temps,
• Direction d'un nystagmus : un nystagmus peut être d'où l'importance d'examiner tout nystagmus un temps
horizontal, vertical, ou rotatoire (= torsionnel), ou toute suffisant et/ou lors de plusieurs consultations, afin de
combinaison de ces trois directions. L'obliquité désigne la ne pas tomber dans un piège diagnostique. Il apparaît
combinaison d'un mouvement horizontal et d'un mouve donc que toute description littéraire d'un nystagmus
ment vertical et ne doit pas être confondue avec la tor- sera soit extrêmement longue, soit lacunaire, d'où l'in-
sion. Un mouvement rotatoire (= torsionnel) désigne un térêt évident des schémas. Le schéma de Kestenbaum
mouvement autour de l'axe visuel et n'est donc observé revu par Klainguti est ainsi largement utilisé en Europe
cliniquement qu'en regardant les vaisseaux épiscléraux, (figure 31.1). La plupart des nystagmus étant associés et
la cornée tournant autour de son centre. conjugués (les deux yeux bougent de la même manière),
• Sens d'un nystagmus à ressort : il est défini par le sens de il n'est pas nécessaire de doubler les trois schémas. Les
la phase rapide (bien que celle-ci ne soit qu'une phase de nystagmus dysconjugués ou dissociés (les deux yeux
« rappel » de l'œil vers sa position primaire), considéré par bougent alors différemment) conservant généralement
rapport au patient. Ainsi, un nystagmus à ressort horizon- les mêmes caractéristiques quelles que soient les condi-
tal peut battre vers la droite, ou vers la gauche, ou alterna- tions de fixation (bi-oculaire versus monoculaire gauche
tivement vers la droite et vers la gauche ; un nystagmus à versus monoculaire droite), il suffit alors de ne représen-
ressort vertical peut battre vers le haut, ou vers le bas, etc. ; ter que deux schémas des neuf positions, l'un représen-
un nystagmus rotatoire peut battre dans le sens horaire ou tant les caractéristiques de l'œil gauche, l'autre celles de
dans le sens antihoraire, etc., tous deux définis par rapport l'œil droit. Cette séméiologie clinique des nystagmus est
au patient, c'est-à-dire l'inverse du sens vu par l'observa- remarquablement efficace, puisqu'il est généralement
teur. Par définition, un nystagmus pendulaire n'a pas de possible de construire un schéma de Kestenbaum-
sens, puisqu'il n'a pas de phase rapide.
• Dysconjugaison (ou disjonction) : on dit d'un nystagmus
qu'il est dysconjugué quand les deux yeux ne battent
NYSTAGMUS
pas dans la même direction. La majorité des nystagmus
sont « conjugués » et cette caractéristique n'est alors pas OD OG
précisée.
• Dissociation : on dit d'un nystagmus qu'il est dissocié
Regard Regard
quand les deux yeux ne battent pas avec la même ampli- à droite à gauche
tude (voir ci-dessous). La majorité des nystagmus sont
« associés » et cette caractéristique n'est alors pas précisée.
• Nystagmus monoculaire : nystagmus dont la dissociation BIN
Amplitude
est maximale, les mouvements n'étant observés que dans NYSTAGMUS
Faible
un œil. De nombreux nystagmus monoculaires ne le sont À ressort à D
Moyenne
Forte
que cliniquement, les mouvements de l'autre œil étant À ressort à G
Fréquence
Pendulaire
enregistrables mais pas perceptibles par l'œil humain. Rotatoire
Basse
• Nystagmus de fixation : nystagmus dont l'amplitude Zone de calme
Moyenne
Haute
augmente à la fixation. La plupart des nystagmus appa- 10° 30°
raissant précocement sont des nystagmus de fixation. Par ◗ Fig. 31.1. Schéma vierge de Kestenbaum revu par Klainguti
opposition, les nystagmus vestibulaires périphériques pour représenter les caractéristiques cliniques d’un nystagmus.
262
Chapitre 31. Nystagmus et mouvements oculaires anormaux spontanés
Klainguti dès une première consultation et qu'il est d'Alexander) (figure 31.3). L'amplitude du nystagmus
généralement possible, par la simple observation de ce augmente pendant quelques mois pour ensuite décroître
schéma, de déduire la nature du nystagmus en question. à mesure que la vision se développe. Avec la croissance,
Cette séméiologie clinique se double d'une seconde l'amplitude va diminuer et la fréquence augmenter, en
séméiologie, paraclinique, oculographique. Elle requiert sorte que le nystagmus peut, à l'extrême, disparaître
des enregistrements oculomoteurs et est donc moins en position primaire, ou n'y être réduit qu'à une vibra-
accessible que la clinique. Elle est plus spécifique encore tion très fine et très rapide des yeux, peu spécifique.
que la clinique, car elle permet d'analyser la nature pré- La composante à ressort dans les regards latéraux, en
cise du mouvement anormal, qui découle directement revanche, persistera toute la vie. Les caractéristiques de
de la dysfonction en cause, dont elle est très spécifique, ce nystagmus ne sont pas modifiées par les conditions
voire souvent pathognomonique. On distingue ainsi sans de fixation (bi-oculaire, monoculaire droit, monoculaire
confusion possible les nystagmus pendulaires des nys- gauche). Souvent, une zone de calme (null zone), aussi
tagmus à ressort, et au sein de ceux-ci, ceux sans ou avec appelée zone de « blocage », peut apparaître. On désigne
fenêtre de fovéation ; ceux dont la vitesse de la phase lente ainsi une position du regard, différente de la position
est constante, croissante ou décroissante (figure 31.2). primaire, dans laquelle l'amplitude du nystagmus dimi-
nue (voire à l'extrême où le nystagmus disparaît), per-
mettant une meilleure fovéation et donc une meilleure
acuité. On peut considérer cette zone de calme comme
Les nystagmus le centre de gravité du nystagmus : c'est le centre de la
chez le nourrisson zone où le mouvement des yeux est pendulaire ; de part
et d'autre de cette zone, le sens du nystagmus, à ressort,
s'inverse (figure 31.4). Elle est le plus souvent située
●●Syndrome du nystagmus précoce dans le regard latéral droit, entraînant un torticolis tête
tournée vers la gauche. Cependant, toutes les variations
Séméiologie clinique et oculographique et combinaisons sont possibles (vers le haut, vers le bas,
tête penchée sur l'épaule droite ou gauche, avec un torti
On désigne désormais sous ce terme les nystagmus colis résultant à l'opposé de la zone de calme). Il peut
anciennement dits « congénitaux ». Ils apparaissent en exister plusieurs zones de calme chez un même patient :
effet généralement entre 4 et 12 semaines de vie. Ils repré- par exemple une zone de calme de loin et une autre de
sentent au moins 80 % des nystagmus présents chez le près. Elles peuvent aussi se modifier dans le temps et
nourrisson. Ils sont toujours horizontaux. Il s'agit initiale souvent s'estompent spontanément avec la croissance.
ment de mouvements pendulaires horizontaux, lents et On peut mesurer la position de ces zones dans l'es-
amples, en position primaire. Si l'on attire le regard du pace de deux manières : mesure de l'angle du torticolis
nourrisson sur les côtés, en maintenant brièvement sa grâce à un goniomètre d'orthopédiste ; mesure des
tête pour l'empêcher de la tourner, on voit le nystag- prismes à ajouter pour rétablir la rectitude de la tête.
mus se transformer en un nystagmus à ressort, toujours Outre ces zones de calme, il peut exister un blocage en
horizontal, battant vers le côté du regard, et d'autant convergence – diminution de l'amplitude du nystag-
plus ample que l'excentricité du regard augmente (loi mus en vision de près – expliquant un meilleur confort
en vision de près et une discordance vraie entre l'acuité
de près et celle de loin. Enfin, on note souvent la pré-
sence d'un nystagmus du chef, ou dodelinement de la
tête, dont la présence n'a pas de valeur particulière ;
NYSTAGMUS
OD OG
Regard Regard
à droite à gauche
BIN
Amplitude
NYSTAGMUS
Faible
Moyenne
À ressort à D
Forte
À ressort à G
Fréquence
Pendulaire
Basse
Rotatoire
Moyenne
Zone de calme
◗ Fig. 31.2. Représentation des quatre ondes de forme de base 10° 30°
Haute
des nystagmus sur un enregistrement oculomoteur : pour sim-
plifier, seul le tracé des mouvements horizontaux d’un œil est ◗ Fig. 31.3. Caractéristiques cliniques du syndrome du nys-
représenté. tagmus précoce chez le nourrisson.
Par convention, la droite est en haut et la gauche en bas. a. Toujours principalement horizontal ; pendulaire en position pri-
Nystagmus pendulaire. b–d. Nystagmus à ressort battant vers la maire ; à ressort dans les regards latéraux ; lent et ample. Les
droite. b. À phase lente à vitesse constante. c. À phase lente à caractéristiques du nystagmus ne changent pas, qu'on l'observe
vitesse croissante. d. À phase lente à vitesse décroissante. en fixation binoculaire, en fixation monoculaire droite ou gauche.
263
III. Pathologies
◗ Fig. 31.5. Représentation schématique des 16 ondes de forme possibles dans le syndrome du nystagmus précoce, selon la classifica-
tion de Hertle et Dell’Osso, classées selon le système oculomoteur en cause.
* Onde de forme « pathognomonique » du syndrome du nystagmus précoce.
264
Chapitre 31. Nystagmus et mouvements oculaires anormaux spontanés
dans le tableau 31.2. Il est frappant de voir dans ce maladie. En présence d'un syndrome du nystagmus
même tableau, classés par ordre de sévérité décrois- précoce typique et en l'absence d'hypoplasie papillaire
sante, à la fois l'amaurose congénitale de Leber, dont ou d'atrophie optique, il n'existe donc pas d'indication
l'évolution aboutit à une malvoyance profonde chez le à pratiquer une imagerie cérébrale, tandis que l'ERG
grand enfant, et les formes dites « essentielles », liées à devrait être systématique. La place des différents exa-
l'X et secondaires à des mutations dans FRMD7, qui sont mens est indiquée dans le tableau 31.4.
parfois compatibles avec une acuité visuelle de 10/10.
Prise en charge médicale
C'est là un fait essentiel : initialement, la présentation de
ces deux diagnostics est identique ; ce n'est souvent que La prise en charge médicale consiste en la prescription
par la suite – et parfois seulement plusieurs années plus de la correction optique totale ou subtotale en fonction
tard – que d'autres signes apparaîtront (tableau 31.3), des cas et la prévention d'une amblyopie. Il peut exister
permettant ainsi de distinguer ces diagnostics aux pro- une vision stéréoscopique qu'il est important de préser-
nostics visuels opposés. ver. La prescription de lentilles chez l'enfant – rigides
ou traditionnelles – est parfois intéressante, non pas du
Conduite à tenir fait d'un hypothétique – et improbable [3] – effet sur
l'amplitude du nystagmus, comme on l'a longtemps
Démarche étiologique cru, mais afin de permettre une meilleure acuité visuelle
La recherche d'un diagnostic associé est essentielle, afin dans les situations où il existe une position de calme
que sa prise en charge soit optimale dès que possible. La notablement excentrée et une forte amétropie, en évitant
clinique permet de diagnostiquer – ou de suspecter – la ainsi une fixation sur le bord du verre avec les aberra-
quasi-totalité de ces diagnostics associés dès l'examen tions optiques qui en résultent, voire sur la branche des
initial, à l'exception de certaines amauroses congénitales lunettes. L'intérêt des prismes – pour déplacer une zone
de Leber : le fond d'œil est souvent strictement normal de calme ou pour reproduire en vision de loin un blo-
initialement, d'où le caractère systématique de l'indica- cage en convergence – n'est pas démontré. Récemment,
tion d'un électrorétinogramme (ERG) global idéalement des traitements utilisés initialement dans les nystag-
avant l'âge d'un an devant tout syndrome du nystagmus mus acquis de l'adulte (mémantine, gabapentine [4],
précoce, sauf bien sûr en cas de diagnostic cliniquement brinzolamide collyre [5]) ont fait l'objet d'études chez
évident (opacité obturante bilatérale des milieux trans- des adultes avec un nystagmus à début précoce, mon-
parents de l'œil ou certains albinismes oculo-cutanés), trant une efficacité limitée et inconstante (dans environ
ou d'une forme familiale avec un diagnostic étayé chez 30 % des cas). D'autres études sont attendues avant de
un apparenté et une transmission génétique claire. Par pouvoir les prescrire chez l'enfant.
ailleurs, quand le fond d'œil montre principalement
une papille pâle, le diagnostic le plus probable est non Prise en charge chirurgicale
pas une atrophie optique primitive, mais là encore une La place de la chirurgie dans la prise en charge des syn-
amaurose congénitale de Leber. Pour mémoire, les atro- dromes du nystagmus précoce est marginale. La chirurgie
phies optiques du nourrisson sans hypoplasie papillaire précoce (avant l'âge de 6 ans) des zones de calme n'a pas
ni dystrophie rétinienne associée sont exceptionnelles au démontré son intérêt. Il est important de rappeler ici que
point que nous ne les avons volontairement pas men- ces zones de calme se modifient spontanément avec la
tionnées dans le tableau 31.2. Elles entrent généralement croissance ; parfois elles s'inversent même. Chez le grand
dans le cadre d'une ostéopétrose maligne, récessive auto- enfant ou l'adulte, quatre techniques chirurgicale ont été
somique, et s'associent donc aux autres signes de cette proposées : 1) la chirurgie de type Kestenbaum des zones
Tableau 31.2
Principaux diagnostics associés à un syndrome du nystagmus précoce
Diagnostics Autres signes
Toute opacité obturante bilatérale des Diagnostic évident à l'examen ophtalmologique
milieux transparents de l'œil (dysgénésie
cornéenne, cataracte congénitale, etc.)
Amaurose congénitale de Leber Inconstamment au fond d'œil : papilles pâles, vaisseaux grêles, irrégularités de pigmentation.
Fond d'œil souvent normal chez le nourrisson. Électrorétinogramme global : absence de
réponses des cônes et des bâtonnets individualisables du bruit de fond
Hypoplasie papillaire bilatérale Diagnostic clinique
Héméralopies congénitales stationnaires Fond d'œil normal. Inconstamment : héméralopie, photophobie modérée
de types 1 et 2 ERG de type Schubert-Bornscheim
Albinismes oculocutanés Inconstamment : phototype cutané clair, transillumination irienne, hypopigmentation
rétinienne, hypoplasie fovéale grade 3 ou 4, hypoplasie papillaire modérée. Excès de
décussation chiasmatique objectivable aux PEV, hypoplasie chiasmatique à l'IRM
Albinismes oculaires Signes ophtalmologiques ci-dessus, sans les signes cutanés
Formes « essentielles », le plus souvent Inconstamment : hypoplasies fovéales grade 1 ou 2
liées à l'X, avec mutations dans FRMD7
265
III. Pathologies
Tableau 31.3 nant), qui doivent absolument être dépistées avant toute
Signes cliniques d'alerte orientant vers une dystrophie chirurgie par un examen suffisamment long, en s'aidant
ou une dysfonction stationnaire de la rétine au besoin de photographies ; la tendance au déplacement
Signes Signification postopératoire de la zone de moindre battement depuis
la position primaire vers la position initiale de la zone de
Photophobie majeure Oriente vers une achromatopsie,
un monochromatisme à cônes calme ; la possibilité d'une limitation des amplitudes du
S, une amaurose congénitale de regard dans la direction de l'ancienne zone de calme, pro-
Leber de type cônes-bâtonnets portionnelle au dosage chirurgical, donc à l'excentricité
Signe digito-oculaire de Oriente vers une amaurose initiale de la zone de calme. Cette chirurgie consiste donc
Franceschetti et signe de congénitale de Leber en un recul-résection des quatre muscles horizontaux (la
l'éventail préférence à la résection par rapport au plissement se
Forte myopie Oriente vers une CSNB (congenital justifiant ici par l'intérêt théorique de la ténectomie sur
stationary night blindness, l'amplitude du nystagmus), selon des dosages variables
héméralopie congénitale en fonction des auteurs [6, 7]. Ainsi, pour une zone de
stationnaire), ou certaines
amauroses congénitales de Leber
calme typique dans le regard à droite, avec un torticolis
tête tournée vers la gauche, on effectuera un recul du
Forte hypermétropie Oriente vers certaines formes droit latéral droit et du droit médial gauche ; une résec-
d'amaurose congénitale de Leber
tion du droit médial droit et du droit latéral gauche. Selon
Réaction pupillaire Oriente vers une achromatopsie le même principe, il est possible d'opérer des zones de
paradoxale (constriction ou une CSNB
pupillaire lors du passage à
calme verticales [8] ou même torsionnelles [9].
l'obscurité) La chirurgie de mise en exophorie artificielle peut être
proposée s'il existe une zone de blocage en vision de
Tableau 31.4
près, des amplitudes de fusion horizontale suffisantes et
Place des différents examens paracliniques devant un une vision stéréoscopique de qualité suffisante [6]. Ses
syndrome du nystagmus précoce résultats peuvent être anticipés par un dosage prisma-
Examens Indications tique. Le risque principal est la décompensation secon-
complémentaires daire d'une exotropie.
Enregistrements Doute sur le diagnostic positif
Les chirurgies de grand recul ou de ténectomies
oculomoteurs de syndrome du nystagmus (section-suture au même site) des quatre muscles droits
précoce, ou doute sur horizontaux ne se conçoivent pas chez l'enfant, ni s'il
l'association avec un syndrome existe une zone de calme ou un blocage en convergence.
du nystagmus précoce d'une Leurs résultats n'ont pas été validés par des études suffi
autre variété de nystagmus
samment robustes.
ERG global Systématique sauf en cas de
diagnostic cliniquement évident
(opacité obturante bilatérale des ●●Nystagmus de type latent
milieux transparents de l'œil ;
certains albinismes oculo-cutanés ; Séméiologie clinique et oculographique
parent du premier degré ayant un
diagnostic précis). Le nystagmus de type latent (manifeste latent ou latent
pur ; fusion maldevelopment nystagmus syndrome [FMNS])
OCT Dès que possible, afin d'évaluer
la présence d'une hypoplasie
s'intègre absolument dans le cadre du syndrome du stra-
fovéale et d'apprécier l'aspect des bisme précoce. Il est l'un des signes moteurs « pathogno-
couches externes de la rétine moniques » d'une correspondance rétinienne anormale,
IRM encéphalique Hypoplasie papillaire (après avoir d'où son appellation anglo-saxonne contemporaine. Son
réalisé les dosages hormonaux) diagnostic positif est donc très souvent évident, devant
ou pâleur papillaire pathologique une ésotropie précoce accompagnée d'un nystagmus.
(après avoir réalisé un ERG qui Cependant, tout nystagmus associé à un strabisme
s'avère normal : exceptionnel)
n'est pas un nystagmus de type latent : l'association
PEV avec détermination du Suspicion d'albinisme fruste syndrome du nystagmus précoce-ésotropie accommo-
coefficient de décussation N.B. Il est techniquement difficile de
dative, par exemple, est banale ; en outre, le nystagmus
chiasmatique quantifier de manière reproductible
le coefficient de décussation de type latent peut être la seule expression clinique
chiasmatique chez un nourrisson d'un syndrome du strabisme précoce, dans le cas d'un
Dosages hormonaux Hypoplasie papillaire microstrabisme. Il est donc essentiel de connaître les
caractéristiques cliniques propres au nystagmus de type
latent afin de savoir le diagnostiquer.
de calme ; 2) la chirurgie de mise en exophorie artificielle, Sur le plan théorique, l'âge de début d'un nystag-
afin de solliciter en vision de loin la convergence supposée mus de type latent est nécessairement précoce (entre
à l'origine d'un blocage en vision de près ; 3) la chirurgie 4 et 12 semaines de vie) ; cependant, il peut n'être pas
de grands reculs des quatre muscles droits horizontaux ; 4) vu ni diagnostiqué à cette période. En effet, le distin-
la ténectomie des quatre muscles droits horizontaux. guo entre nystagmus latent pur et manifeste latent est
La chirurgie de type Kestenbaum vise à déplacer la zone purement formel : avant l'âge de 6 à 8 ans, tout nys-
de calme vers la position primaire. Elle doit donc prendre tagmus latent pur présente le risque d'évoluer vers un
en compte : le déplacement possible de la zone de calme nystagmus manifeste latent s'il n'est pas correctement
dans le temps ; l'existence de zone de calme alternantes pris en charge, tandis que tout nystagmus manifeste
(donnant le masque d'un nystagmus apériodique alter- latent peut, s'il est correctement pris en charge, être
266
Chapitre 31. Nystagmus et mouvements oculaires anormaux spontanés
réduit en un nystagmus latent pur. C'est pourquoi l'âge était partiellement occlus (avec un écran partiellement
de début est variable : certes, la composante latente est translucide par exemple) ; on se retrouve donc avec
présente précocement, mais par définition, elle n'est pas une situation comparable à la précédente lorsque l'œil
évidente, tandis que la composante manifeste peut ne gauche est occlus (œil droit fixant, nystagmus battant
se révéler que secondairement. Il est important dès à vers la droite) et lorsque l'œil gauche est occlus (œil
présent de surmonter la confusion mentale qui résulte gauche fixant, nystagmus battant vers la gauche). En
du terme « manifeste latent » constitué de l'accolement situation spontanée, c'est comme si l'œil amblyope était
paradoxal de deux adjectifs de signification contraire ; ce occlus, mais partiellement. Ainsi, en fixation « bi-ocu-
terme signifie tout simplement « manifeste et latent », ou laire », c'est-à-dire en l'absence d'occlusion, il se passe la
encore « de type latent et manifeste » ; il existe alors deux même chose que quand l'œil non amblyope est fixant
composantes au nystagmus : une composante « mani- (œil amblyope occlus) : présence d'un nystagmus,
feste », visible dès l'inspection, les deux yeux ouverts, certes un peu moins ample, battant à l'opposé de l'œil
qui se modifie à l'occlusion d'un œil, révélant ainsi une amblyope (figure 31.7). Plus l'amblyopie est profonde,
composante « latente » associée. plus la composante manifeste (les deux yeux ouverts)
La caractéristique essentielle d'un nystagmus de sera importante, donc plus le torticolis de fixation en
type latent est le fait que le nystagmus change de sens adduction de l'œil dominant sera important, et surtout
en fonction de l'œil fixateur. Il est donc proposé ici, moins bonne sera l'acuité de l'œil dominant et l'acuité
lorsqu'on analyse mentalement les caractéristiques du de l'œil amblyope, donc l'acuité en bi-oculaire. On décrit
nystagmus, après avoir examiné l'enfant, de commen- ici un véritable cercle vicieux, où le déséquilibre senso-
cer par synthétiser les caractéristiques du nystagmus riel (amblyopie) aggrave le nystagmus qui lui-même
lorsque l'œil droit est fixateur, puis lorsque l'œil gauche aggrave l'amblyopie (figure 31.8). On comprend aussi
est fixateur, avant d'observer finement ce qui se passe en qu'avant l'âge verbal, l'examen moteur renseigne sur
fixation bi-oculaire. Dans tous les cas, le nystagmus est l'état sensoriel d'une manière très précise.
à ressort ; il n'est jamais pendulaire. Il bat vers la droite Lorsqu'on réalise un enregistrement oculomoteur, outre
quand l'œil droit est fixateur et il bat vers la gauche les caractéristiques énoncées précédemment, on note que
quand l'œil gauche est fixateur. L'amplitude du nys- les phases lentes sont à vitesse décroissante (figure 31.2).
tagmus augmente à mesure que l'œil fixateur se porte
en abduction (loi d'Alexander respectée) ; elle est donc Étiologie
minimale en adduction – d'où une fixation en adduc- Le nystagmus de type latent est une des expressions du
tion, avec un torticolis tête tournée du côté de l'œil syndrome du strabisme précoce ; celui-ci est associé à
fixateur. Dans les formes purement latentes, il n'y a pas la prématurité et aux souffrances périnatales. Il est peu
de nystagmus évident à l'examen en l'absence d'occlu- déterminé par des facteurs génétiques. Dans les formes
sion. En fait, il existe bien souvent un nystagmus dans en divergence, il s'associe souvent à des troubles neuro
les regards latéraux (à droite dans le regard à droite logiques centraux.
et à gauche dans le regard à gauche). Le nystagmus
apparaît alors en position primaire lors de l'occlusion Conduite à tenir
(figure 31.6). Le nystagmus de type latent « purement
latent » est souvent l'expression d'un équilibre sensoriel Démarche étiologique
relatif entre les deux yeux (isoacuité). En cas d'amblyo- Sur le plan étiologique, la présence d'un nystagmus de
pie, tout se passe comme si un œil (l'œil amblyope) type latent renvoie simplement à la démarche à adopter
devant un strabisme précoce.
Prise en charge médicale et orthoptique
NYSTAGMUS
Le but du clinicien est de ne jamais avoir de composante
OD OG manifeste : si le nystagmus est purement latent, il faut
entretenir cette situation, en s'assurant de l'alternance
spontanée ou en l'imposant par une pénalisation optique
Regard Regard alternante préventive. S'il existe une composante mani-
à droite à gauche
feste débutante, avec un début d'amblyopie, il suffit de
réétablir un équilibre sensoriel (c'est-à-dire une isoa-
cuité) pour voir disparaître la composante manifeste.
BIN
Amplitude
Les méthodes à employer sont fonction de la gravité de
NYSTAGMUS
Faible la situation : en cas de petit déséquilibre, une pénalisa-
À ressort à D
Moyenne tion assortie d'une surveillance active peut suffire ; dès
Forte
À ressort à G
Fréquence
que le déséquilibre est notable, l'occlusion est non pas
Pendulaire
Rotatoire
Basse contre-indiquée (comme cela a pu être dit voire écrit
Zone de calme
Moyenne par le passé), mais impérative : c'est elle et elle seule
Haute
10° 30° qui permettra, au prix d'une situation inconfortable
◗ Fig. 31.6. Caractéristiques cliniques du nystagmus latent pur. pendant quelques jours où cette occlusion aggrave tem-
Toujours principalement horizontal, toujours à ressort, absent en porairement l'amplitude du nystagmus, la récupération
fixation binoculaire ; il apparaît en fixation monoculaire et change de l'amblyopie, donc la diminution de l'amplitude du
de sens en fonction de l'œil fixateur : battant vers la droite quand
l'œil droit est fixateur et l'œil gauche occlus ; battant vers la gauche
nystagmus, donc par voie de conséquence l'améliora-
quand l'œil gauche est fixateur et l'œil droit occlus. N.B. On ne tion de l'acuité visuelle bi-oculaire. Plus le traitement est
parlera pas ici de « zone de calme », mais de zone de moindre court dans le temps, mieux il est toléré par l'enfant et la
amplitude du nystagmus. famille, d'où la place de l'occlusion totale pour casser le
267
III. Pathologies
268
Chapitre 31. Nystagmus et mouvements oculaires anormaux spontanés
OD OG OD OG
BIN BIN
Amplitude Amplitude
NYSTAGMUS NYSTAGMUS
Faible Faible
Moyenne Moyenne
À ressort à D À ressort à D
Forte Forte
À ressort à G À ressort à G
Fréquence Fréquence
Pendulaire Pendulaire
Basse Basse
Rotatoire Rotatoire
Moyenne Moyenne
Zone de calme Zone de calme
Haute Haute
10° 30° 10° 30°
a b
◗ Fig. 31.9. a, b. Caractéristiques cliniques d’un nystagmus de type spasmus nutans.
Toujours pendulaire ; ici, par exemple, le nystagmus est monoculaire droit, horizontal, visible dans le regard latéral droit, variable dans le
temps. Le mouvement des deux yeux étant ici dissocié, il est théoriquement nécessaire de représenter ce nystagmus sur deux schémas dis-
tincts. N.B. On ne parlera pas ici de « zone de calme », mais de zone de moindre amplitude du nystagmus.
que la définition du syndrome de spasmus nutans repose sur par la réalisation d'une IRM encéphalique, puis en cas de
un critère essentiellement oculographique : la variabilité de normalité de celle-ci, d'éliminer une dystrophie rétinienne
la conjugaison [11]. En effet, il n'est pas possible de l'apprécier par la réalisation d'un ERG global. Quelle que soit la situa-
cliniquement dans le cas d'un nystagmus très rapide et très tion – idiopathique ou secondaire –, il ne semble pas que
peu ample. La fréquence du nystagmus de type spasmus le nystagmus, lorsqu'il est très dissocié voire monoculaire,
nutans est pour nous supérieure ou égale à 3 Hz – et soit amblyogène. On prescrira bien entendu, comme
non 10 [12], ce critère étant clairement inacceptable [11, 13]. devant tout nystagmus, la correction optique totale et on
surveillera le bon développement de la fonction visuelle.
Étiologie Devant un nystagmus pendulaire n'ayant pas les
Il apparaît que les formes idiopathiques des syndromes caractéristiques d'un spasmus nutans, on réalisera au
de spasmus nutans, initialement attribuées par Raudnitz contraire l'ERG en premier, et ce d'autant qu'il existe une
à un manque d'exposition lumineuse des nourrissons photophobie. En cas de normalité de l'ERG, une IRM
[14] et dont la prévalence varie en fonction des régions, permettra d'éliminer les diagnostics sus-cités (gliome
des origines ethniques et/ou de l'appartenance socio- du chiasma ou syndrome dysmyélinique), les frontières
culturelle pour des raisons aussi mystérieuses que entre ces deux entités (spasmus nutans et autres nystag-
leurs mécanismes, ne représentent pas plus de 50 % de mus pendulaires du nourrisson) étant parfois peu claires.
l'ensemble des cas. Dans un quart des cas, le spasmus
nutans révèle une cause neurologique (le plus souvent ●●Variétés exceptionnelles de nystagmus
un volumineux gliome du chiasma ; plus rarement, un du nourrisson
syndrome dysmyélinique) ; dans un autre quart, il révèle
une dystrophie rétinienne sévère à début précoce (équi- Il existe enfin d'authentiques nystagmus downbeat,
valent en moins sévère d'une amaurose congénitale de upbeat, rotatoires, see-saw, etc. de début précoce. En
Leber), voire une dysfonction stationnaire de la rétine. l'absence de dysfonction rétinienne globale, la valeur
L'atrophie optique n'est pas toujours évidente lors du localisatrice de ces formes est identique chez le nour-
premier examen dans les cas de gliomes ; la fonction risson et l'adulte (voir ci-dessous) ; les causes sont ici
visuelle initiale est souvent préservée ; le déficit pupil- malformatives et non acquises. Il existe enfin des formes
laire afférent relatif n'est pas systématique ; le fond d'œil idiopathiques encore mal comprises, à IRM normale,
en cas de dystrophie rétinienne, comme dans une amau- correspondant probablement à des dysfonctions parfois
rose congénitale de Leber, est souvent normal. transitoires des voies oculomotrices [15].
Devant un nystagmus pendulaire, fin, rapide,
constant, surtout s'il est associé à une photophobie ou
à une héméralopie, à fond d'œil normal, l'hypothèse
d'une dysfonction stationnaire de la rétine (syndromes Nystagmus acquis
de dysfonction des cônes : achromatopsie, achromatop-
sie incomplète, monochromatisme à cônes bleus ou syn- de l'enfant et de l'adulte
dromes plus rares ; héméralopies essentielles) ou d'une
dystrophie rétinienne est la plus probable ; l'ERG global Contrairement aux variétés de début précoce, ils sont
est donc la clé du diagnostic. caractérisés par la présence d'oscillopsies, c'est à dire
d'une perception, souvent très invalidante, de tremble-
Conduite à tenir ment de la scène visuelle (strictement, oscillopsies "sta-
Il est essentiel, devant tout spasmus nutans, d'éliminer tiques", c'est à dire présentes même quand le sujet est
un gliome du chiasma et un syndrome dysmyélinique immobile).
269
III. Pathologies
270
Chapitre 31. Nystagmus et mouvements oculaires anormaux spontanés
NYSTAGMUS
OD OG
Regard Regard
à droite à gauche
BIN
Amplitude
NYSTAGMUS
Faible
Moyenne
À ressort à D
Forte
À ressort à G
Fréquence
Pendulaire
Basse
Rotatoire
Moyenne
Zone de calme
Haute
10° 30°
271
III. Pathologies
272
Chapitre 31. Nystagmus et mouvements oculaires anormaux spontanés
273
Chapitre 32
Troubles oculomoteurs
d'origine supranucléaire
Ce qu'un strabologue doit connaître
A. Barjol
Les pathologies supranucléaires sont vastes et intéressent • un interneurone qui innerve le motoneurone du droit
davantage le neuro-ophtalmologue que le strabologue. médial controlatéral, via le FLM ;
Toutefois, certains syndromes sont à connaître car ils • un tractus paramédian (TPM) qui envoie au flocculus
peuvent être rencontrés en pratique courante et consti- une copie d'efférence.
tuent des diagnostics différentiels à ne pas manquer. Le centre générateur des saccades horizontales est
Après un bref rappel anatomique, nous présenterons la formation réticulée pontique paramédiane (FRPP)
les principaux troubles oculomoteurs supranucléaires. (figure 32.2). Elle est constituée de différentes popula-
Ils sont dus à une atteinte des voies contrôlant la motri- tions de neurones, d'une part excitateurs du VI homo-
cité conjuguée, c'est-à-dire des voies supranucléaires du latéral et d'autre part un contingent inhibiteur du VI
système oculomoteur efférent. Les deux yeux sont sou- controlatéral. Ainsi s'expliquent les lois de Hering
vent atteints simultanément. L'étude de l'oculomotricité (correspondance motrice par contraction simultanée de
centrale nécessite, outre les mouvements de versions l'agoniste controlatéral) et de Sherrington (relâchement
et ductions, les saccades volontaires, le réflexe vestibu- de l'antagoniste homolatéral).
lo-oculaire, le nystagmus optocinétique et les mouve- Les mouvements horizontaux sont régulés par le
ments de vergence. noyau préposé de l'hypoglosse (NPH) qui joue le rôle
d'intégrateur.
Strabologie 275
© 2018, Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés
III. Pathologies
Droit Droit
médial latéral Aire supraoculomotrice
Nerf
oculomoteur (vergence)
Noyau
a Interneurone abducens b
Noyau caudé
Cortex préfrontal dorsolatéral
Colliculus supérieur
Substance noire pars reticulata
Cervelet oculomoteur
Lobules VI et VII
Noyau fastigial
riMLF FRPP
276
Chapitre 32. Troubles oculomoteurs d'origine supranucléaire
1 - Adduction 2 - Nystagmus
absente en abduction
Mouvements
conjugués latéraux
3 - Convergence
présente Droit Droit
médial latéral
Mésencéphale Aire
supraoculomotrice
(convergence)
Noyau
oculomoteur
Lésion
Pont
FLM
Noyau
abducens
◗ Fig. 32.4. Ophtalmoplégie internucléaire gauche avec atteinte du faisceau longitudinal médian gauche (FML) en pointillé.
277
III. Pathologies
Convergence conservée
Droit Droit
médial latéral
Noyau
oculomoteur
FLM FLM
Noyaux
abducens
◗ Fig. 32.5. Syndrome « un et demi » droit avec paralysie de l'abduction et de l'adduction de l'œil droit et de l'adduction de l'œil gauche.
La lésion en rouge atteint le noyau abducens droit et le faisceau longitudinal médian (FLM) droit.
278
Chapitre 32. Troubles oculomoteurs d'origine supranucléaire
CP CP
B H B B H B
H H
H B H B
ri FLM ri FLM ri FLM ri FLM
Droit Droit
inférieur inférieur
Oblique Oblique
inférieur inférieur
279
III. Pathologies
Droit
inférieur
Pour en savoir plus
Avisse C, Labrousse M, Ouedraogo T. Les bases anatomiques de l'oculomo-
tricité. J Fr Ophtalmol 2004 ; 27(8) : 953–7.
◗ Fig. 32.7. Syndrome nucléaire du noyau oculomoteur. Gravier N. Pathologie nucléaire et supranucléaire. In : Habault C, Goberville
Atteinte plus ou moins complète du nerf oculomoteur d'un côté M, Gravier N. (Eds). Amblyopie et troubles oculomoteurs. Volume 4 du
et atteinte de l'élévation de l'autre côté. Il existe une lésion unila- coffret Ophtalmologie pédiatrique et strabismes.
térale (en rouge) du noyau oculomoteur et en pointillés les voies Vignal-Clermont C, Milea D, Tilikete C. Neuro-ophtalmologie. 2e éd Paris :
désactivées. Elsevier Masson ; 2016.
280
Chapitre 33
Strabologie 283
© 2018, Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés
IV. Traitement
284
Chapitre 33. Grandes règles de prise en charge médicale et buts du traitement
aussi en vision de près. Les verres doubles foyers ne démarrer au-dessus de la pupille si le jeune âge et la
doivent pas être prescrits s'ils ne permettent qu'une taille de l'enfant le justifient.
réduction partielle de l'ésotropie en vision de près. En Sinon, la prescription de verres progressifs en raison
effet, ils ne permettront pas dans ce cas d'améliorer la de la presbytie n'est jamais contre-indiquée chez un
fonction binoculaire. patient strabique, sauf exception (par exemple tortico-
Une addition de près de + 3 pour les deux yeux doit lis permanent menton levé). Mais la non-accoutumance
donc être essayée lors du bilan orthoptique dès que aux verres progressifs nécessite parfois secondairement
l'angle obtenu de loin avec la correction optique totale une réflexion afin de comprendre la cause.
est nul ou minime et qu'il existe une majoration de
l'angle de près. Les mesures faites lors du premier bilan
orthoptique avec l'addition de verres convexes sont
aussi fiables que celles obtenues après le port pendant Prévention ou traitement
plusieurs semaines de verres doubles foyers.
Il faut en théorie prescrire l'addition la plus faible de l'amblyopie
(entre + 1 et + 3) permettant d'obtenir la microtropie de
près. Mais chez le jeune enfant, la prescription initiale ●●Prévention de l'amblyopie
est en général systématiquement de + 3. Dans le strabisme du jeune enfant, une bonne alter-
La taille du foyer inférieur doit être suffisamment nance est le meilleur garant de l'absence d'amblyopie.
grande (figure 33.1) pour que l'enfant soit obligé de Ce changement d'œil fixateur dans la vie courante est
regarder dans le foyer du bas lors des activités en vision spontané ou obtenu à l'aide de secteurs et/ou d'une
de près. La forme des verres doubles foyers des sujets occlusion intermittente. Les secteurs sont posés sur la
presbytes est donc totalement inadaptée aux enfants partie interne des verres dans un strabisme convergent.
chez qui la limite supérieure du foyer inférieur doit être Ils doivent avoir la taille la plus petite possible mais suf-
au niveau du bord inférieur de la pupille. fisante pour entraîner l'alternance. Un secteur plus large
Les verres doubles foyers peuvent aider au déve- est posé devant l'œil préféré. Les secteurs chez le petit
loppement des amplitudes de fusion qui faciliteront la enfant doivent être régulièrement vérifiés. Il peut en
diminution progressive de l'addition de près et peut-être effet survenir rapidement un changement d'œil fixateur.
sa suppression. Cette diminution est tentée à partir de Il faut expliquer aux parents le but du traitement. En
10 ans. Si l'enfant est devenu dépendant de ses doubles effet, ils s'inquiètent souvent davantage quand ils voient
foyers et/ou si l'angle de déviation se détériore malgré chaque œil converger alternativement. Les secteurs ne
leur port, une chirurgie peut parfois être indiquée. doivent pas être continués au-delà de la maternelle.
Initialement, en remplacement ou en cas d'échec des
Verres progressifs secteurs, une occlusion intermittente sur la peau est
Les verres doubles foyers sont avantageusement rem- indiquée (15 minutes à quelques heures par jour, en
placés aujourd'hui par des verres progressifs. Les indi- fonction de l'âge et du tableau clinique). Cette occlusion
cations sont les mêmes. Mais la recommandation de intermittente semble plus facile à gérer que les secteurs.
montage des verres progressifs est encore plus impor- Une occlusion permanente alternée est certes effi-
tante qu'avec les doubles foyers, car le contrôle du cace pour prévenir une amblyopie, mais non nécessaire
centrage est difficile pour le praticien. Le début de la chez des enfants régulièrement suivis. Une occlusion
progression doit être situé haut dans le verre et parfois intermittente alternée peut aussi être indiquée chez des
enfants moins suivis ou chez qui l'examen est difficile.
Un patient chez qui est découverte une amblyopie
réfractive (amblyopie anisométropique ou amblyo-
pie réfractive bilatérale) sans strabisme peut récupérer
une acuité visuelle normale uniquement grâce au port
de la correction optique. Un minimum d'un mois de
port constant de la correction est donc nécessaire avant
d'envisager une occlusion. Si l'acuité s'améliore progres-
sivement avec le port de la correction optique, le sujet
doit simplement continuer de porter sa correction en
permanence. Si, en revanche, l'acuité ne s'améliore pas,
a il faut y associer une occlusion.
●●Traitement de l'amblyopie
Chez le plus jeune enfant, l'amblyopie est parfois cer-
taine en cas de difficulté de fixation d'un œil. L'enfant
peut pleurer ou rester prostré à l'occlusion de l'œil sain
alors que l'occlusion de l'autre œil ne provoque aucune
gêne. Une amblyopie est aussi à craindre quand le trai-
tement par secteurs puis l'occlusion intermittente ne
permettent pas le changement d'œil fixateur dans la vie
b courante.
L'occlusion sur peau est la règle du traitement initial
◗ Fig. 33.1. Doubles foyers.
a. Doubles foyers inefficaces chez l'enfant. b. Doubles foyers effi- de l'amblyopie (Opticlude® ou Ortopad®). L'occlusion
caces chez l'enfant. sur verre n'est pas une bonne méthode pour démarrer
285
IV. Traitement
un traitement d'amblyopie. En effet, l'enfant regardera La récupération de l'acuité visuelle est en général
instinctivement au-dessus du verre ou entre le nez et ses rapide au départ, puis beaucoup plus lente quand un
lunettes si l'acuité visuelle de l'autre œil sans correction certain niveau d'acuité visuelle est atteint.
est satisfaisante. La limite de ces pansements est l'hyper Un échec du traitement nécessite un contrôle objectif
sensibilité de certaines peaux ou des maladies cutanées. mais aussi subjectif de la réfraction (vérifier par exemple
La taille adulte est souvent plus confortable pour les l'absence de surcorrection de l'hypermétropie). Il faut
enfants. Un peu de crème peut être appliquée pour éviter aussi se reposer la question d'une origine non strabique
que le pansement ne soit trop irritant à certains endroits. de l'amblyopie (fond d'œil, OCT [optical coherence tomo-
Le changement régulier de taille du cache peut aussi graphy], etc.).
protéger la peau. Un système de ventouse occlusive posé
derrière le verre de lunette peut parfois rendre service.
De même, M'eye Patch® (ou l'équivalent ; cache en tissu Détermination de l'état de la
adaptable sur la monture) peut aider secondairement.
Mais il faut que le modèle soit bien compatible avec correspondance rétinienne
la monture. Surtout, le risque est toujours que l'enfant
regarde avec le bon œil en tournant un peu la tête ou en Face à un enfant porteur de strabisme et donc sans vision
baissant sa monture. C'est pourquoi l'occlusion sur peau stéréoscopique, il n'est pas toujours facile de savoir s'il
est toujours préférée, surtout en début de traitement. existe une correspondance rétinienne normale (CRN)
Le pansement doit impérativement être laissé sur la sous-jacente. Pourtant, cette dernière est indispensable
peau en permanence le temps voulu d'occlusion. Il doit à l'élaboration future d'une vision binoculaire normale
être changé seulement quand il se décolle, dans l'obscu- avec fusion et stéréoscopie de bonne qualité, une fois
rité et éventuellement après avoir été humidifié. les axes visuels alignés. Comme l'élaboration des bases
Les contrôles de l'acuité visuelle doivent être réguliers. neurologiques de cette vision binoculaire normale se
On peut recommander pour démarrer le traitement fait durant les premiers mois de vie, l'âge d'apparition
une semaine d'occlusion permanente par année d'âge. du strabisme est un facteur essentiel. Mais il n'est pas
Cette durée est le temps à ne pas dépasser pour un toujours connu avec précision et, de plus, un microstra-
contrôle d'acuité visuelle, mais le cycle peut être repris bisme précoce est souvent totalement méconnu.
2 ou 3 fois. Il faut connaître le risque d'amblyopie à bas-
cule et en informer les parents, même si son pronostic ●●Éléments diagnostiques en faveur d'une
est en général excellent. Pour éviter cette amblyopie à correspondance rétinienne anormale
bascule, on peut, dans un deuxième temps, recomman- Ces éléments sont les suivants :
der l'occlusion alternée (entre 1 et 2 ans : 3 jours le bon • strabisme constant apparu avant 8 mois ;
œil/1 jour l'œil amblyope, de 2 à 3 ans : 4 jours l'œil • nystagmus manifeste latent, déviation verticale asso-
sain/1 jour l'œil amblyope, et chez l'enfant plus grand ciée (DVD), fixation en adduction ;
peuvent être pratiquées des occlusions du bon œil à • diplopie croisée à l'angle objectif (AO) au synopto-
raison de 5 ou 6 jours sur 7). C'est un exemple. Le traite- phore (de moins en moins étudiée).
ment doit toujours s'adapter à l'importance de l'amblyo-
pie, aux progrès et à la possibilité de suivi. ●●Éléments diagnostiques en faveur d'une
L'acuité visuelle du bon œil doit parfois être mesurée correspondance rétinienne normale
5 minutes après l'ablation du cache. Cela est nécessaire
pour que l'œil puisse se réadapter à la lumière. Une Il s'agit :
amblyopie à bascule transitoire est d'une bonne valeur • d'un strabisme de type intermittent ou apparu tardi-
pronostique puisqu'elle indique que l'amblyopie existe vement, éventuellement avec diplopie ;
sur un terrain avec une certaine plasticité cérébrale. • de l'absence de signes témoignant du caractère pré-
Chez ces enfants, l'occlusion alternée est le traitement coce du strabisme, qui sont le nystagmus manifeste
de choix. latent, la DVD et/ou la fixation en adduction. Ce sont
L'autre risque de l'occlusion est la décompensation certainement ces signes cliniques qui prédisent le mieux
d'un microstrabisme, d'une déviation intermittente ou l'état de la correspondance rétinienne. En effet, les signes
d'une phorie en un strabisme évident et constant. Il orthoptiques sont d'interprétation délicate. Au synopto
faut aussi penser à en avertir les parents. Ce strabisme phore, l'égalité de l'angle objectif (AO) et de l'angle
peut secondairement nécessiter un traitement chirur- subjectif (AS) laisse supposer une possible CRN mais
gical. Mais le traitement de l'amblyopie prime sur le n'en signe pas l'existence. Il faut aussi faire attention au
binoculaire. Bagolini dont le maniement et l'interprétation peuvent
Le traitement doit être continué jusqu'à égalisation ou être délicats.
gain maximal de l'acuité visuelle. À ce stade de récupéra-
tion, l'enfant ne doit plus chercher à regarder par-dessus ●●Prise en charge thérapeutique différente
ses lunettes ; sinon, il faut reprendre le cache sur peau. en fonction de la correspondance
Un traitement d'entretien est poursuivi en moyenne rétinienne
jusqu'à l'âge de 8 ans pour éviter une récidive d'amblyo-
Buts du traitement si la correspondance
pie. Il peut être réalisé avec des filtres Ryser, des sur- ou
sous-corrections de l'erreur réfractive de l'œil dominant rétinienne est anormale
ou une occlusion intermittente, par exemple le soir, à la Si le strabisme est apparu précocement durant la période
maison, alors que l'enfant regarde la télévision ou fait de maturation de la vision binoculaire, les anomalies
ses devoirs. de correspondance rétinienne sont ancrées. Le but du
286
Chapitre 33. Grandes règles de prise en charge médicale et buts du traitement
287
IV. Traitement
En présence d'un doute sur la normalité d'une corres- patient. Cela permettra d'éviter d'induire une gêne fonc-
pondance rétinienne, il faut savoir respecter la suppres- tionnelle en cas de strabisme préexistant ou, au moins,
sion et tolérer une vision binoculaire médiocre. de prévenir le patient de ce risque.
Que la correction soit effectuée par lunettes, lentilles,
implants intra-oculaires ou chirurgie réfractive, les
Suivi postopératoire grands principes sont souvent respectés :
• une ésodéviation est améliorée par une correction
d'hypermétropie ;
Une microtropie résiduelle ou consécutive, quelle que • une ésodéviation est aggravée par une correction
soit son importance, expose au risque d'amblyopie, théo- myopique ;
riquement chez tout enfant de moins de 8 ans, mais bien • une exodéviation est aggravée par une correction
sûr avec un risque d'autant plus important que l'enfant d'hypermétropie (avec quelques exceptions) ;
est jeune. Cela complique la prise en charge chirurgicale • une exodéviation est améliorée par une correction
précoce des enfants strabiques, car les parents, satisfaits myopique ;
du résultat esthétique, peuvent négliger le suivi pos- • l'œil fixateur détermine la quantité d'accommodation
topératoire qui doit être au minimum d'une consultation sollicitée.
tous les 3 mois durant l'année suivant l'intervention. Il est capital d'obtenir la meilleure acuité visuelle
possible et l'absence d'amblyopie. C'est dans ces condi-
tions qu'un strabisme a le maximum de chances d'être
Risque de diplopie contrôlé. Mais il existe des cas où la correction d'une ano-
malie réfractive aggrave ou décompense un strabisme.
postopératoire chez l'adulte C'est pourquoi en préalable d'une chirurgie réfractive
ou d'une implantation chez un patient strabique, un
essai de lentilles peut parfois permettre d'estimer si le
Ce risque est spécialement décrit chez les sujets avec une
patient est capable de supporter un changement de son
vision binoculaire anormale et un angle stable depuis
état réfractif sans asthénopie et d'apprécier un éventuel
des années.
effet sur la déviation strabique.
Le risque de diplopie peut être estimé durant l'examen
Une variation de la réfraction peut entraîner une
en faisant fixer le patient et en interposant des prismes
diplopie si le patient a toujours eu un œil préféré avec
pour corriger la déviation (test d'adaptation prisma-
suppression de l'œil dévié et une faible différence
tique [TAP]). On peut alors noter les valeurs de prismes
d'acuité entre les deux yeux. Par exemple, une petite
entre lesquelles la diplopie est notée par le patient. Il ne
myopie secondaire de l'œil fixateur peut entraîner un
faut pas la confondre avec un changement d'œil fixateur.
changement d'œil fixateur en vision de loin et une diplo-
Une correction prismatique peut aussi être portée par le
pie en vision de loin. À l'inverse, une petite myopie de
patient en le mettant dans les conditions motrices et sen-
l'œil dévié apparaissant chez un adulte peut entraîner
sorielles que la chirurgie recherchera. Mais la prédictibi-
un changement d'œil fixateur de près avec une diplopie
lité de ces tests n'est pas parfaite. Néanmoins, Kushner
à la lecture. La correction du défaut réfractif suffit alors
[1] a montré que le risque de diplopie après le TAP est
dans ces cas à rendre fixateur l'œil qui l'était précédem-
nul en l'absence de diplopie au TAP et de 0,8 % en cas de
ment et à faire disparaître la diplopie, mais le patient
diplopie au TAP.
doit en avoir été prévenu auparavant.
Les principaux facteurs de risque de diplopie pos-
Un sujet adulte peut aussi être gêné par la correction
topératoires sont bien sûr l'âge du sujet, la stabilité de
tardive d'une anomalie réfractive de son œil dévié. En
l'angle du strabisme depuis l'enfance, l'existence d'une
effet, si cette correction lui permet d'égaliser sa vue,
diplopie préopératoire et la surcorrection postopéra-
le patient peut alterner spontanément mais être trou-
toire du strabisme avec inversion du sens de la dévia-
blé par un déplacement apparent des objets dans son
tion. Dans ce dernier cas, la diplopie est très difficile à
champ visuel.
éliminer, surtout si la déviation est minime, ce qui peut
La correction d'une presbytie a le même effet que celle
sembler décourageant pour le chirurgien satisfait du
d'une hypermétropie. Les sujets porteurs d'une exo-
bon résultat esthétique.
phorie de près peuvent développer une insuffisance de
Une amblyopie même profonde ne met pas à l'abri
convergence à la prescription de leur correction de près.
d'une diplopie. Seule la non-perception de la lumière
Des exercices orthoptiques seront alors utiles pour les
élimine le risque de diplopie.
habituer au port de ces verres positifs. Des sujets adultes
anisométropes peuvent présenter une asthénopie voire
une diplopie quand on les corrige, surtout pour la pre-
Correction d'un défaut mière fois. L'effet prismatique variable des verres dans
les différentes directions du regard peut aussi favoriser
réfractif et strabisme une diplopie.
La correction en monovision à l'âge de la presbytie
La correction d'un défaut réfractif, si elle améliore l'acuité peut entraîner une diplopie chez le sujet strabique. En
visuelle, peut améliorer ou aggraver un strabisme. De effet, les mécanismes de suppression peuvent être levés
nombreux moyens de correction existent aujourd'hui, pour une distance de vision. Un essai par lentilles de
mais quel que soit le moyen de correction, l'effet est le contact est obligatoire dans ces cas avant d'envisager
même. Avant toute correction d'un défaut réfractif, il est une solution plus définitive par chirurgie réfractive ou
donc important de vérifier l'équilibre oculomoteur du implant.
288
Chapitre 33. Grandes règles de prise en charge médicale et buts du traitement
289
Chapitre 34
Toxine botulique
D. Denis, M. Beylerian
En France, la toxine botulique a été utilisée pour la L'effet s'atténuera progressivement en 2 à 4 mois, en rai-
première fois en oculomotricité par le Dr Lavenant en son de la régénération des plaques motrices.
1984. Son utilisation s'est considérablement répandue et En pratique, on dispose de deux toxines : Xeomin® et
elle constitue désormais un moyen incontournable de Botox® ; seule la toxine Botox® a reçu l'autorisation de
l'arsenal thérapeutique en strabologie, remplaçant dans mise sur le marché (AMM) pour les troubles oculomo-
certains cas la chirurgie ou la complétant dans d'autres. teurs (après l'âge de 12 ans) depuis 1993. Lorsque l'injec-
L'injection de toxine botulique diffère de la chirurgie tion est proposée chez l'enfant (avant 12 ans), les parents
par son effet dynamique transitoire, et par l'absence de doivent délivrer une autorisation spécifique (voir
fibrose musculaire post-injection (tableau 34.1). Annexe 13), et il est indispensable de bien expliquer les
avantages, les effets secondaires et leur évolution.
Mode d'action
Indication de la toxine
Cette exotoxine de Clostridium botulinium agit en paraly-
sant transitoirement le muscle oculomoteur dans lequel botulique
elle est injectée, en bloquant la libération d'acétylcholine
au niveau de la fente synaptique de la jonction neuro- Actuellement, les deux principales indications sont les
musculaire. Les plaques motrices des muscles oculo- ésotropies précoces (origine centrale supranucléaire)
moteurs hyperactifs sont alors détruites, provoquant et les paralysies de la sixième paire crânienne (origine
dès 48 heures une paralysie flasque, dont l'effet maxi- périphérique).
mal apparaîtra aux alentours du 15e jour post-injection.
●●Strabismes convergents
Ésotropies précoces
Tableau 34.1 Il s'agit de l'indication majeure de la toxine botulique en
Différence d'action entre toxine botulique et chirurgie strabologie. Les strabismes convergents surviennent avant
du strabisme dans la prise en charge des troubles l'âge de 2 ans dans 85 % des cas et la déviation initiale est
oculomoteurs comprise dans une zone chirurgicale (> 15 dioptries) dans
Toxine botulique Chirurgie 90 % des cas. Parmi ces strabismes, 25 à 30 % d'entre eux,
du strabisme grâce à un traitement médical bien conduit (correction
Effet Dynamique Anatomique optique totale, lutte contre l'amblyopie et la dominance
intermittent : permanent : anormale de l'œil directeur), soit diminueront dans une
paralysie flasque – muscles zone non chirurgicale en 4 à 5 ans, soit s'inverseront et
transitoire oculomoteurs
deviendront divergents, sans prédictibilité. Ainsi, avant
du muscle reculés pour être
oculomoteur sans affaiblis et/ou 4 ans, la chirurgie précoce a une part aléatoire qui limite
effet délabrant sur sanglés (fils de son indication et permet à la toxine d'avoir tout son inté-
celui-ci Cuppers) rêt, surtout si l'angle initial est inférieur à 30 dioptries [1].
– muscles L'injection de toxine va avoir trois effets.
oculomoteurs
réséqués ou • La toxine permet le plus souvent de diminuer, voire
plicaturés pour d'annuler la déviation strabique grâce à une injection
être renforcés dans les deux droits médiaux [2] à partir de 8 mois
d'âge et jusqu'à 2 ans et demi. L'injection effectuée
Muscle Point d'injection Cicatrices plus ou symétriquement dans les deux muscles droits médiaux
non retrouvé moins importantes, créera une situation de paralysie périphérique bilaté-
lorsque l'on à type de fibroses, rale, par destruction des plaques motrices, forçant ainsi
retourne sur le d'autant plus
muscle injecté lors importantes que le système oculomoteur immature du jeune enfant et les
de la chirurgie le nombre de centres oculogyres supranucléaires à se réorganiser, par
réinterventions sera les effets de feedback. Les modifications périphériques
élevé vont alors retentir sur les aires oculomotrices centrales.
Strabologie 291
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IV. Traitement
Paralysie du III
Chez l'adulte, certains auteurs [10] soulignent le rôle
thérapeutique de la toxine botulique dans le traitement
de la paralysie traumatique du troisième nerf crânien au
stade aigu. C'est uniquement le droit latéral homolatéral
qui est injecté afin de récupérer une vision binoculaire
en position primaire. Cette injection réalisée dans les
2 mois suivant l'apparition de la paralysie peut apporter
un soulagement temporaire des symptômes chez cer-
tains patients et semble être une option thérapeutique
précoce utile.
La paralysie de la troisième paire crânienne atteint
souvent au moins trois muscles. Quand l'indication
chirurgicale est posée, on ne peut pas, sans risque d'is-
chémie du segment antérieur, sectionner plus de deux
◗ Fig. 34.1. Ésotropie précoce. tendons de muscles oculomoteurs contigus, expliquant
292
Chapitre 34. Toxine botulique
◗ Fig. 34.2. Injection de toxine botulique dans une paralysie du VI séquellaire spastique responsable d'une diplopie et d'un torticolis
compensateur.
a. Préinjection : paralysie oculomotrice séquellaire spastique : en position primaire = convergence de 20° avec limitation de l'abduction
OG > OD. b. Post-injection (10 u droit médial gauche et de 5 u droit médial droit) : en position primaire = orthotropie avec récupération
totale de l'abduction OD-OG, disparition de la diplopie et du torticolis.
◗ Fig. 34.3. Injection de toxine dans l'antagoniste du muscle paralysé dans le cadre d'une paralysie du VI droit, résultat à 48 heures :
diminution de la déviation en position primaire, réduisant la diplopie et permettant de minimiser le torticolis.
a. Limitation totale de l'abduction de l'OD par paralysie du VI droit. b. Hyperhémie conjonctivale en regard du droit médial droit injecté.
c. Disparition du torticolis, de la diplopie en position primaire, rectitude en position primaire. d. Paralysie de l'adduction de l'OD avec dévia-
tion secondaire de l'OG. Quarante-huit heures après injection, pas de ptosis, paralysie flasque du droit médial de l'œil atteint entraînant une
annulation de la déviation en position primaire et apportant un grand confort à la patiente.
◗ Fig. 34.4. Résultat anatomique 3 mois après injection de toxine dans le cadre d'une paralysie du VI droit.
a. Préinjection de toxine : limitation totale de l'abduction de l'œil droit. b. À 3 mois, post-injection de toxine : récupération d'une motilité
normale ; abduction normale de l'œil droit.
l'utilité de la toxine pour aider au traitement de l'en- tion de la déviation peut être d'un grand confort pour
semble des muscles hyperactifs. ces patients [11]. Cette utilisation de la toxine dans les
paralysie du IV reste cependant marginale, les résultats
Paralysie du IV des études étant contradictoires (amélioration des symp-
La toxine botulique a pu être proposée dans le muscle tômes dans 60 à 100 % des cas pour certaines études et
oblique inférieur hyperactif, lors de la phase de récupé- résultats décevants dans d'autres [12]). De plus, il faut
ration, aussi bien dans les étiologies post-traumatiques tenir compte des risques de diffusion aux muscles conti-
que dans les étiologies d'origine tumorale ; la diminu- gus, et de la difficulté de la technique d'injection.
293
IV. Traitement
Techniques d'injection
Suivi et rythme
●●Injection du muscle
L'injection du muscle droit médial a lieu sous micros-
de réinjections
cope opératoire car le risque de ce geste est la perforation
Le nombre des injections et les modalités d'arrêt
du globe oculaire. Pour cela, une boutonnière conjoncti-
dépendent de la pathologie oculomotrice. Il faut
vale est pratiquée en regard du tendon musculaire que
attendre au moins 3 à 4 mois entre deux injections pour
l'on devine à travers la conjonctive, à 5,5 mm en arrière
que tous les effets antérieurs aient disparu, c'est-à-dire
du limbe.
que les plaques motrices détruites aient été remplacées.
L'aiguille utilisée est une aiguille de 30 G. Le point
d'entrée de l'aiguille est en règle situé à 5 à 6 mm de
●●Strabismes convergents
l'insertion, ce qui libère la toxine à 12 mm du point d'in-
jection. L'aiguille pénètre doucement dans le muscle L'injection peut être répétée lorsque la déviation oculaire
jusqu'à sa garde, afin que la toxine soit injectée suffi- réapparaît (supérieure à 15 D). La récidive angulaire
samment loin, à l'endroit où les plaques motrices sont peut apparaître au plus tôt 6 semaines après l'injection,
294
Chapitre 34. Toxine botulique
Effets secondaires
indésirables de la toxine
botulique
Ces effets sont locaux et transitoires du fait de la régé-
nération des plaques motrices. Leur survenue est très
stéréotypée : ils apparaissent à la 48e heure avec un effet
maximal vers le 15e jour et régressent en 4 à 5 semaines
sans séquelle pour, dans les meilleurs cas, ne laisser
que la diminution de la déviation. Ces effets secon-
daires ne sont pas rares et dépendent des facteurs qui
facilitent la diffusion de la toxine comme la structure
du muscle, très fasciculée et/ou de faible épaisseur, la
diminution trophique avec l'âge des tissus orbitaires et
périmusculaires et la notion d'une chirurgie oculomo-
trice antérieure.
295
IV. Traitement
◗ Fig. 34.7. Ptosis après injection de toxine dans le droit médial gauche dans le cadre d'une paralysie totale du VI gauche (œil gauche
directeur) post-accident vasculaire cérébral.
a. Torticolis sévère > 35°, tête tournée à gauche du côté de la paralysie avec fermeture palpébrale droite pour lutter contre la diplopie.
b. Abduction de l'œil droit normale. c. Abduction de l'œil gauche impossible, paralysie totale de l'abduction gauche. d. Ptosis gauche secon-
daire par diffusion de la toxine au muscle releveur de la paupière supérieure gauche, avec disparition du torticolis ; œil gauche en divergence.
296
Chapitre 35
Strabologie 297
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IV. Traitement
par compagnonnage. De manière générale, les règles de • il existe des formes intermédiaires où l'on ne sait pas
bases suivantes sont incontournables : à l'avance si la vision binoculaire s'est développée ou
• utiliser d'emblée le microscope opératoire et en non en raison d'une neutralisation profonde ou d'une
prendre l'habitude ; amblyopie. Dans ce cas, il faut traiter le strabisme en
• respecter l'anatomie musculaire ; se gardant de toute rééducation binoculaire déneutra-
• réaliser des gestes et des protocoles simples en pre- lisante. Les strabismes normosensoriels se révèlent le
mière intention ; plus souvent spontanément après traitement médico-
• pas plus de deux muscles droits par œil lors d'un chirurgical avec réapparition de la fusion et de la sté-
même temps opératoire, sauf exception (risque d'isché- réoscopie, alors que les strabismes précoces restent en
mie du segment antérieur) ; microstrabisme.
• soigner particulièrement l'hémostase et les tissus
périmusculaires (conjonctive, Tenon, poulies, graisse ●●Strabismes périphériques (paralysies,
orbitaire) de l'incision à la fermeture. Cela limitera anomalies orbitaires ou musculaires, etc.)
les risques de récidive du strabisme par cicatrisation
Ici, le problème est lié à un muscle paralysé ou dont la
anormale du muscle (glissement, fibrose) ou des tissus
fonction est anormale. Le patient se plaint le plus sou-
périmusculaires et facilitera grandement les éventuelles
vent de diplopie ou d'une gêne fonctionnelle. La chirur-
reprises chirurgicales.
gie ne peut hélas pas rendre une fonction normale à un
muscle paralysé ou fibreux. Elle vise donc, quand elle
est indiquée, à :
But de la chirurgie • redresser l'œil dévié et améliorer au mieux la motilité
oculaire ;
Le but que se fixe le chirurgien avant d'opérer un stra- • traiter un torticolis de fixation pour en éviter les
bisme n'est pas toujours celui attendu par le patient conséquences orthopédiques ;
ou la famille. Le chirurgien doit écouter le patient ou • élargir le plus possible le champ de vision simple en
les parents et, réciproquement, il doit bien se faire privilégiant les directions visuelles les plus utilisées :
comprendre. Le patient ou ses parents ont souvent droit devant et regard en bas.
une demande (torticolis, diplopie, asthénopie, sociale,
retirer les lunettes, etc.) qui n'est pas toujours spon- ●●Nystagmus congénitaux ou acquis
tanément exprimée ou celle qui paraît évidente au La chirurgie ne peut pas guérir un nystagmus. Elle
chirurgien. D'un autre côté, le chirurgien a des limites permet :
et des objectifs que le patient ne comprend pas obli- • d'aider le patient à utiliser une position excentrée
gatoirement. Un vrai dialogue doit donc précéder de blocage ou de moindre battement du nystagmus en
l'intervention. décalant la position de repos des yeux afin d'améliorer
Le but de l'intervention varie considérablement selon le confort visuel du patient ;
le type de strabisme dont on s'occupe. Cette identifica- • d'éviter les conséquences orthopédiques d'un tortico-
tion permet de donner des explications claires au patient lis de fixation ;
sur les possibilités de la chirurgie. • dans quelques cas d'essayer de réduire l'intensité du
nystagmus.
●●Strabismes supranucléaires
Il s'agit de dérèglements du système des vergences,
de la coordination oculomotrice et non d'une atteinte
des nerfs effecteurs ou des muscles oculomoteurs.
Moment de la chirurgie
La chirurgie est indiquée si le strabisme n'est pas
Il n'y a pas d'âge limite inférieur ou supérieur pour opérer
suffisamment stabilisé par le traitement médical et
un strabisme chez l'adulte comme chez l'enfant, mais un
optique, ou qu'il existe des anomalies de l'oculomotri-
moment opportun dans son évolution qui vient toujours
cité importantes (déviation verticale dissociée [DVD],
après un traitement médical. Chez l'enfant, deux élé-
torticolis de fixation, anomalies des obliques, syn-
ments contradictoires interviennent dans le choix. D'une
dromes alphabétiques). Dans tous les cas, la chirurgie
part, il semble que la durée du temps passé en strabisme
vise à obtenir un parallélisme le plus parfait possible
aggrave les conséquences sensorielles (neutralisation),
des axes visuels dans toutes les directions du regard
motrices (anatomisation de la déviation), voire ortho-
et avec un résultat qui soit stable dans le temps. Mais
pédiques en cas de torticolis, ce qui est en faveur d'une
c'est sur le plan sensoriel que le résultat varie selon le
intervention assez rapide. D'autre part, un strabisme met
type de strabisme :
toujours un certain temps à se stabiliser, ce qui est plu-
• dans les strabismes précoces avec vision binocu-
tôt en faveur d'une attitude de patience. Chez l'adulte,
laire anormale, aucune guérison sensorielle n'est à
l'intervention est souvent possible, mais elle n'est jamais
espérer. La chirurgie visera à obtenir au mieux un
urgente et il faut se laisser le temps de juger de l'efficacité
microstrabisme (microtropie) qui permet de voir
du traitement médical préalable, toujours nécessaire.
apparaître une pseudovision binoculaire avec sté-
réoscopie médiocre, et fusion de faible amplitude
●●Strabismes précoces
(union binoculaire) ;
• dans les strabismes normosensoriels, la chirurgie vise Le moment de l'intervention dépend de l'âge de début
au contraire une vraie guérison de la vision binoculaire de la prise en charge. Il faut être certain que le strabisme
avec stéréoscopie et amplitude de fusion correcte ; ne régresse pas spontanément, ou simplement avec le
298
Chapitre 35. Principes de traitement chirurgical des strabismes
port de la correction optique. Dès que cette constatation • bilan sensoriel mono- (acuité visuelle) et binoculaire
est faite, la décision chirurgicale peut être prise pour (correspondance rétinienne, neutralisation/diplopie,
profiter d'une meilleure plasticité cérébrale, et il semble fusion, stéréoscopie) ;
que l'âge minimal de 18 mois à 2 ans soit raisonnable. • bilan moteur :
Une intervention plus précoce ne semble pas donner de – œil fixateur ;
meilleurs résultats sur la vision binoculaire et expose – angle du strabisme et ses variations ;
à des récidives ou inversions du strabisme nécessitant – description d'un torticolis ;
plus de reprises chirurgicales. Il n'est pas nécessaire – étude de la motilité oculaire avec éventuels schémas
d'attendre un âge donné pour opérer (« avant le CP » par de déviométrie en cas de correspondance rétinienne
exemple). En revanche, si le début de prise en charge est normale (CRN).
tardif, ou que le traitement d'une amblyopie complique • autres éléments selon les cas : interventions précé-
l'évolution, l'âge d'intervention sera retardé jusqu'à dentes, état palpébral, résultats d'imagerie orbitaire.
stabilisation.
●●Bilan de préanesthésie
●●Strabismes normosensoriels Obligatoire, ce bilan doit être réalisé au moins 5 jours avant
(phories-tropies) l'intervention. Il permet de faire le point des contre-indica-
L'intervention est réalisée sans tarder quand la déviation tions ou précautions spécifiques à chaque patient. Il per-
devient patente (tropie) ou fonctionnellement gênante met aussi de choisir le type d'anesthésie, générale, locale,
malgré le traitement médical (optique, orthoptique si topique, et le type d'hospitalisation, ambulatoire ou non.
besoin, prismes) ou, dans certains cas, si ce traitement
médical est trop contraignant. ●●Suites opératoires
Les suites sont en général simples mais pas toujours et
●●Paralysies oculomotrices, fibroses elles doivent être organisées, d'autant que les patients
oculomotrices, nystagmus sont souvent jeunes, scolarisés ou actifs. Un arrêt scolaire
L'intervention n'est réalisée que lorsque l'on est certain ou de travail et un arrêt d'activités sportives de quelques
de la stabilité de la déviation ou du torticolis de fixation jours à semaines sont nécessaires le plus souvent.
sur plus de 6 mois voire plus dans certains cas, et qu'un La gêne locale diminue rapidement, mais la rougeur
éventuel processus causal est stabilisé. La décision peut peut mettre plusieurs semaines à disparaitre. Il existe
être multidisciplinaire si le problème oculomoteur s'in- peu de complications oculaires, ou infectieuses, mais
tègre dans une pathologie générale. il faut justement rester encore plus vigilant en cas de
trouble visuel ou de phénomènes douloureux ou inflam-
matoires importants.
Le résultat opératoire n'est pas acquis dès le lende-
main ; il n'est évalué qu'au moins 3 mois après l'inter-
Encadrement médical vention. Une stabilisation progressive est fréquente et
de l'intervention le patient doit en être prévenu. Dans certains cas, une
sur- ou une sous-correction immédiate est même sou-
haitée. Elle peut provoquer une diplopie transitoire.
●●Bilan préopératoire Une surveillance orthoptique plus ou moins rapprochée
L'intervention d'un strabisme n'est pas un simple acte est toujours préférable, parfois avec rééducation.
technique. Il n'y a pas deux strabismes identiques,
même si l'angle de déviation est identique. Il n'est pas
raisonnable d'opérer un strabisme sans l'avoir examiné
soi-même. Par ailleurs, le contact préopératoire entre le
Modes d'action de la chirurgie
chirurgien et le patient est important pour l'appréciation
du contexte, des demandes du patient, l'explication de Chaque technique chirurgicale a un mode d'action
l'intervention, de ses suites, de ses buts et limites. spécifique qu'il faut connaître, afin d'utiliser la plus
Le bilan préopératoire est fondamental et doit amener adaptée à chaque cas. La chirurgie modifie la physio-
les éléments dont aura besoin le chirurgien. Il doit être logie de l'oculomotricité par les cinq biais détaillés
réalisé ou au moins conclu par le chirurgien. Il est com- ci-après.
plété par l'examen du strabisme sous anesthésie, avec
l'étude de la déviation persistante sous anesthésie et ●●Modification des forces actives
des tests de duction passive et d'élongation musculaire. et passives des muscles (modification
L'analyse conjointe des bilans pré- et peropératoires per-
de la courbe longueur/tension)
met d'établir un protocole ou plan chirurgical spécifique
à chaque cas. • La force active est maximale en élongation moyenne
Le bilan préopératoire doit comporter : (équivalente à la tension en position primaire de mus-
• type de strabisme ; cles « normaux »), un recul musculaire la diminue, mais
• motivations de l'intervention (strabisme « chirurgi- une résection ne l'influence pas.
cal », diplopie, esthétique, social, torticolis, sauvegarde • La force passive est liée à l'élasticité du muscle. Elle est
de la vision binoculaire, etc.) ; évaluée aux tests de ductions passives et d'élongation
• bilan réfractif avec valeurs de la skiascopie sous musculaire. Un recul la diminue, une résection la ren-
cycloplégie ; force (voir figure 36.6).
299
IV. Traitement
300
Chapitre 35. Principes de traitement chirurgical des strabismes
◗ Fig. 35.2. Orbite droite vue du dessus. Schématisation du système oculomoteur et du rôle des poulies.
En a : œil en position primaire. En b et c : œil en adduction : la poulie du Droit médial est attirée en arrière mais retenue par la mise en tension
du ligament d'arrêt. Le droit supérieur subit une inflexion au niveau de sa poulie. Son plan d'action lui permet ainsi de rester purement élévateur
malgré la position secondaire du globe. En d : présence d'une fixation postérieure en regard de la poulie du DM, fixant celle-ci sur le globe et provo-
quant une mise en tension du ligament d'arrêt qui limite mécaniquement le mouvement d'adduction, en plus de la diminution de l'arc de contact.
manente. Ils se rétractent ou se distendent progressi- éventuellement renforcer un muscle trop souple (plus
vement. On dit que la déviation s'anatomise, le plus discutable car ce muscle, s'il n'est pas paralysé, peut
souvent de manière irréversible. La chirurgie permet aussi se retendre spontanément après affaiblissement de
de détendre un muscle rétracté et/ou retendre un l'antagoniste).
muscle trop souple. Mais si le muscle est « normal » et
répond simplement à des ordres anormaux, la chirur-
gie doit être prudente, car la dystonie peut varier dans
le temps. Dosage et choix final
Si l'examen clinique permet souvent de prédire l'état
des muscles, seul l'examen sous anesthésie générale des interventions de base
(AG) permet de juger précisément du degré d'anato-
misation d'un strabisme et d'en tirer des conséquences Une fois réalisés les tests sous AG, il reste à doser pré-
chirurgicales. cisément chaque geste. Si les avis concordent pour les
La position des yeux sous AG profonde permet de strabismes « anatomisés » (la déviation sous AG est quasi
faire la part de la dystonie et de l'anatomisation de la identique à celle de l'examen clinique), ce n'est pas le cas
déviation. Elle aide dans le choix de la technique opéra- pour la chirurgie du strabisme concomitant supranu-
toire et de la latéralisation du geste. cléaire chez l'enfant qui répond à un mécanisme mixte,
Les tests de ductions, quantifiés (test d'élongation dystonique et anatomique. Par ailleurs, chaque chirur-
musculaire [TEM]) ou non (ductions passives), aident à gien a sa propre « efficacité chirurgicale » et adapte par-
choisir le muscle à opérer et à doser le geste. De manière tiellement ses dosages à sa manière d'opérer. Toutes les
générale, il faut toujours affaiblir un muscle rétracté, et valeurs données ci-dessous ne le sont qu'à titre indicatif.
301
IV. Traitement
Tableau 35.1
Table de dosage avec limites des gestes réalisables en chirurgie courante
Reculs Résections
Min Max Efficacité Min. Max Efficacité
DM 2 mm 6 mm 3 DP/mm 3 mm 10 mm Adaptée au TEM
DL 3 mm 10 mm 2 DP/mm 4 mm 10 mm Adaptée au TEM
DV 2 mm 6 mm (DI), 8 mm 3 DP/mm 2 mm 6 mm (DI), 8 mm Adaptée au TEM
(DS) (DS)
DI : droit inférieur ; DL : droit latéral ; DM : droit médial ; DS : droit supérieur ; DV : droits verticaux ; TEM : test d'élongation musculaire.
302
Chapitre 35. Principes de traitement chirurgical des strabismes
Tableau 35.2
Table des dosages chirurgicaux conseillés par l'American Academy of Ophthalmology [2] pour les ésotropies de l'enfant
Ésotropie en DP Intervention bilatérale (mm) Intervention unilatérale (mm)
Recul bilatéral des droits Recul du droit médial Résection du droit latéral
médiaux
15 3 3 4
20 4 3.5 4.5
25 4.5 4.5 5
30 5 5 5.5
35 5.5 5.5 6.5
40 6 6 7.5
45 6.5 6.5 8
303
IV. Traitement
304
Chapitre 36
Strabologie 305
© 2018, Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés
IV. Traitement
◗ Fig. 36.1. Évaluation de l'angle en vision de près sans et avec une addition de + 3 ∂.
a. Pour une ésotropie sur la correction optique totale (lunettes). b. Pour une exotropie sur la correction optique totale (lentilles).
●●Bilan sensoriel
L'état sensoriel monoculaire et binoculaire entre en
compte dans la décision chirurgicale. On sera plus exi
geant devant une correspondance rétinienne normale
(CRN) qu'une correspondance rétinienne anormale
(CRA) et la détérioration d'une vision stéréoscopique
antérieurement présente pourra être une indication
opératoire.
●●Bilan fonctionnel,
esthétique et psychosocial
La mesure de l'angle est complexe et fait intervenir
la notion de variabilité. Au-delà de l'élément quanti
tatif et variable de l'angle, d'autres données doivent
être prises en compte : l'angle au quotidien, celui
que le patient voit, que les proches voient, que les
autres voient ; des signes fonctionnels parfois inva
◗ Fig. 36.2. Mesure photographique de la déviation à l'état de
veille d'un strabisme convergent. lidants : l'asthénopie, l'inconfort de la sensation de
a. Cliché monoculaire droit : l'œil droit fixe l'objectif avec un angle sentir son œil partir, etc. Se pose également la ques
kappa positif important. b. Cliché monoculaire gauche : l'œil tion de la quantification : faut-il prendre en compte
gauche fixe l'objectif avec un angle kappa positif important. c. l'angle minimal ou l'angle maximal ? Faut-il plutôt se
Cliché binoculaire avec la correction optique totale : l'œil droit est
en convergence et l'œil gauche est fixateur. fier à des scores fondés sur des données qualitatives
comme le score de Newcastle pour les strabismes
divergents ou des questionnaires de qualité de vie ?
Enfin, l'angle kappa et l'écart interpupillaire sont à
qui calcule le pourcentage de déplacement de l'œil dévié prendre en compte dans l'évaluation esthétique de la
par rapport à la position de référence monoculaire. déviation. Un angle kappa important et un grand écart
interpupillaire donnent une impression esthétique de
●●Problème de la fixation divergence. Par exemple, un petit angle résiduel en
La fixation est au cœur du problème de la mesure de convergence est souhaitable chez le fort hypermétrope
l'angle. Est-on certain que le sujet fixe lorsque la mesure avec un angle kappa important pour obtenir un résul
de l'angle est faite ? Seul un point de fixation alternant tat esthétiquement satisfaisant.
306
Chapitre 36. Analyse per- et préopératoire des strabismes
307
IV. Traitement
relâchement des ésotropies d'autant plus important mères, et dépend des impulsions d'innervation. La force
que l'enfant était jeune et l'angle était important à l'état passive correspond à la résistance passive induite par le
de veille [15]. La diminution de l'angle sous AG est une muscle lorsque celui-ci est étiré (par exemple lorsque le
donnée facilement compréhensible pour les strabismes globe se dirige dans le champ d'action opposé au mus
convergents, pour lesquels une indication de myopexie cle). Le muscle exerce ainsi en permanence une force
postérieure uni- ou bilatérale pourra être posée. En d'action sur le globe, somme des composantes passives
revanche, la diminution de l'angle sous AG pour les et actives (figure 36.5). La part respective de chacune
strabismes divergents est une surprise et pose la ques varie selon que l'on s'approche ou s'éloigne du champ
tion de l'existence de mécanismes actifs responsables d'action du muscle.
de la divergence [16]. Une conséquence importante de ces considérations
est que le mouvement du globe n'est pas uniquement dû
Analyse monoculaire à la contraction active d'un muscle amenant l'œil dans
L'œil le plus dévié est opéré en premier. Le patient doit son champ d'action. S'y adjoint systématiquement un
être prévenu de la possibilité d'opérer l'œil fixateur en ensemble de forces passives (liées à l'étirement des anta
premier si celui-ci est nettement plus dévié que l'autre gonistes, aux structures ténoniennes de soutien, etc.) qui
sous AG, ce qui peut être le cas, notamment dans les luttent contre ce déplacement.
cas de strabismes principalement actifs (figure 36.3). La plupart des techniques chirurgicales en strabologie
L'évaluation de la position sous AG d'un œil déjà opéré modifient la longueur du muscle oculomoteur :
lors d'un deuxième temps opératoire permet également • une résection ou un plissement augmentent principale
d'ajuster le geste opératoire du deuxième œil. ment la force passive d'étirement, et modérément la force
active de contraction ;
Analyse quantitative • le recul diminue à la fois la force active de contraction
et la tension passive ;
L'angle photographique sous AG est calculé par la • la myopexie postérieure modifie l'arc de contact
mesure de la variation de la position du reflet cornéen du muscle en le rendant invariant. Cette action n'af
entre les photographies œil droit puis œil gauche fixant faiblit la force de contraction du muscle qu'à mesure
réalisées à l'état de veille et les deux yeux ouverts sous que le globe progresse dans son champ d'action. Elle
AG (figure 36.4). ne modifie que peu la force passive sur un muscle
normo-élongable.
Tester l'élasticité d'un muscle en dehors de toute
Analyse de l'élasticité part d'innervation permet de confirmer l'origine de
certaines pathologies. L'exemple le plus parlant est
musculaire le syndrome restrictif musculaire secondaire à une
orbitopathie basedowienne. Ces tests permettent éga
lement d'orienter le chirurgien entre plusieurs stra
●●Pourquoi tester l'élasticité musculaire ?
tégies d'affaiblissement musculaire, et d'adapter son
Chaque muscle oculomoteur possède deux types de geste en peropératoire.
force influençant le mouvement du globe oculaire. La
force active est induite par la contraction des sarco
●●Tests de duction forcée
Ces tests qualitatifs permettent d'apprécier la part pas
sive d'une déviation, secondaire à la rétraction d'un
muscle. Cette rétraction peut être liée à une pathologie
308
Chapitre 36. Analyse per- et préopératoire des strabismes
du muscle (fibrose secondaire à une dysthyroïdie ou (syndrome de Brown), mais également en cas d'hyper
à une incarcération musculaire, etc.), ou à une adap élongation musculaire, s'avérant particulièrement inté
tation du muscle à sa position (en cas de déviation ressant en cas de paralysie de l'oblique supérieur.
chronique). L'opérateur saisit le globe au limbe et le
tracte dans le champ d'action opposé, appréciant « glo ●●Test d'élongation musculaire (TEM)
balement » l'élasticité du muscle (et en comparant avec
l'autre côté). Ces tests sont cependant limités car leur Méthode
appréciation est subjective, et doivent tenir compte des Ce test a pour objectif d'apprécier de façon quantitative
phénomènes de rétraction physiologique avec l'âge. Par l'extensibilité d'un muscle, et d'approcher les forces pas
ailleurs, s'ils détectent facilement une rétraction mus sives induites par celui-ci [17].
culaire, l'hyperélongation est difficilement appréciable Après avoir ouvert la conjonctive et libéré le muscle
pour les muscles droits. de tous ces fascias, le muscle est chargé par le cro
Le test 1 de Guyton (figure 36.6) permet d'apprécier chet du myomètre de Rapp-Roth [18]. En s'aidant de
l'élongation du muscle oblique supérieur. C'est proba la lumière du microscope, l'opérateur redresse l'œil
blement le seul test de duction forcé permettant de ren et l'aide détermine la position zéro du centre de la
seigner le chirurgien sur l'hypoélongation du muscle pupille par la réglette. Une traction de 50 g est alors
réalisée par l'opérateur en veillant à ne pas indenter
(la réglette permet un excellent contrôle). La mesure
de l'élongation se fait par lecture directe sur la réglette
(figure 36.7).
Normes
Les valeurs normales ont été précisées par A. Roth et
C. Speeg-Schatz [19] :
• muscle : TEM normal ;
• droit médial : 0,5 mm ± 0,5
• droit latéral : –2 mm ± 0,5
• droit supérieur : –1 mm ± 0,5
• droit inférieur : –0,5 mm ± 0,5
Il semble exister une tendance générale : plus la
déviation est importante, plus la rétraction du muscle
agoniste augmente. Cela explique le succès statistique
des chirurgies de recul. Cependant, seule la moyenne
de cette tendance est vraie, et il est fréquent d'observer
des hyperélongations paradoxales du droit médial en
cas d'ésotropie. En pratique, les études entre la mesure
de l'élongation musculaire et la déviation clinique ont
montré une relative indépendance des variables avec
la situation clinique (ésotropies primitives, exotropies
primitives et exotropies consécutives). Ces faits peuvent
sembler paradoxaux et une analyse superficielle pour
rait laisser penser qu'il n'y a pas de rapport entre ces
éléments. En fait, cela montre la complexité des situa
tions cliniques.
Conséquences pratiques
Les conséquences sont diverses en fonction du
type de strabisme et de l'importance de l'anomalie
d'élongation.
• Tenant compte du fait que la force exercée sur le
globe est toujours la somme de la force de traction
d'un agoniste et de la force de rétraction d'un anta
goniste, concevoir l'action chirurgicale sur la paire
musculaire permet de minimiser les incertitudes
chirurgicales.
• L'affaiblissement du muscle droit médial sera dépen
dant du TEM :
– en cas de normo- ou d'hyperélongation, le recul sera
habituellement évité (sauf exception). La myopexie pos
◗ Fig. 36.6. Schématisation du test de Guyton. térieure est alors utilisée pour affaiblir le muscle ;
a. Le globe est saisi à 3 et 6 heures. b. Pression sur le globe. c.
Extorsion du globe permettant de tendre le muscle oblique supé-
– en cas de franche hypoélongation, l'insertion muscu
rieur. d. Le globe est tracté en haut et en dedans. Les schémas laire sera reculée ;
supérieurs représentent la vue du chirurgien, les schémas inférieurs – dans les situations intermédiaires, les deux chirurgies
représentent une vue supérieure de l'orbite. seront combinées.
309
IV. Traitement
310
Chapitre 36. Analyse per- et préopératoire des strabismes
Indication opératoire
• Analyse quantitative de l'angle et de (et tests de duction forcée)
ses éléments de variabilité • Précise les facteurs statiques
• Angle à l'ESE + prismes en VL, en VP,
en VP +3 D
• Recherche d'un syndrome
alphabétique associé
• Angle photographique
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311
Chapitre 37
Techniques de base
sur les droits médiaux
C. Costet
Nous n'abordons dans ce chapitre que les techniques mais les points de tangence par rapport au centre de
chirurgicales conventionnelles concernant les muscles rotation du globe et, par conséquent, les bras de levier
droits. Myopexies postérieures, sutures ajustables, trans- exercés par chaque muscle demeurent inchangés ; seule
positions musculaires, chirurgie des muscles obliques la myopexie postérieure fixe de manière constante l'arc
seront détaillées dans les chapitres suivants. de contact, induisant une variabilité du bras de levier
musculaire, avec diminution de son effet lors de la
mobilisation du globe vers le muscle concerné.
La capsule de Tenon et les poulies musculaires ont
Principes d'action des été remises à l'ordre du jour par les travaux en IRM
techniques chirurgicales de Demer et al. [4]. Le rôle de la capsule de Tenon en
tant qu'appareil suspenseur et stabilisateur du globe est
conventionnelles connu de longue date ; son respect dans les dissections
pour les chirurgies de strabisme est indispensable. La
position des poulies, zones fibreuses par lesquelles les
La chirurgie améliore un problème strabologique en
muscles émergent de la capsule de Tenon, commence
agissant non pas sur la cause centrale de celui-ci, mais
à être prise en compte dans la chirurgie oculomotrice :
sur les forces des muscles oculomoteurs impliqués [1].
modifications anatomiques préexistantes (abaissement
Les principes des actions chirurgicales musculaires de
des poulies des droits latéraux dans certaines situations,
base sont indispensables à connaître avant d'envisager
syndromes alphabétiques, etc.), implications au niveau
l'élaboration de plans opératoires plus ou moins sophis-
du site de pose des myopexies [5].
tiqués selon le type de déficit oculomoteur.
●●Affaiblissement musculaire (recul)
●●Physiologie des muscles droits
La technique chirurgicale conventionnelle d'affaiblisse-
La puissance d'un muscle dépend de sa force rotation-
ment musculaire la plus fréquemment réalisée consiste à
nelle : il s'agit pour Roth du moment du muscle, terme
déplacer l'insertion d'un muscle en arrière de son inser-
de physique qui désigne le produit d'une force par son
tion physiologique, entraînant une diminution de ses
bras de levier [2].
forces actives et passives. On considère que l'efficacité
La force d'un muscle oculomoteur est à la fois active
d'un recul isolé est quasi nulle en dessous de 2 mm pour
et passive, fonction de sa longueur :
un droit médial ou un droit vertical, de 3 mm pour un
• la force contractile active (figure 36.5) est proche de son
droit latéral. À l'opposé, au-delà de 5 mm pour un droit
maximum lorsque le muscle est à sa longueur moyenne
médial ou un droit vertical, 8 mm pour un droit latéral,
(œil en position primaire) ; elle diminue rapidement si
l'effet de réduction du bras de levier musculaire dimi-
l'extension musculaire est moindre, augmente légère-
nue, et le résultat du recul devient difficilement prévi-
ment jusqu'à une extension de 110 % pour diminuer à
sible. Les grands reculs doivent ainsi être réservés à des
nouveau ensuite [3] ;
indications spécifiques (muscles très rétractés, paraly-
• la force passive ou tension élastique passive corres-
sies oculomotrices, forte myopie). Le recul avec anse, de
pond à la résistance du muscle à l'étirement ; elle est
prédictibilité plus délicate, est actuellement limité à des
mesurée par le chirurgien durant l'intervention, lors du
situations particulières, avec dissections musculaires
test d'élongation musculaire.
délicates ou anomalies sclérales (forte myopie, chirurgie
Le bras de levier d'un muscle oculomoteur découle de
de décollement de rétine).
son arc de contact avec le globe oculaire :
• les muscles droits, à partir du sommet de l'orbite, ●●Renforcement musculaire
atteignent le globe oculaire à un point dit de tangence
à partir duquel ils s'enroulent sur le globe, jusqu'à leur
(résection ou plissement)
insertion sclérale ; Le renforcement d'un muscle consiste à le retendre en
• dans les conditions physiologiques, les arcs de contact excluant une longueur donnée de sa partie antérieure,
varient constamment lors des mouvements oculaires, soit par plissement, soit par résection ; il en résulte une
Strabologie 313
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IV. Traitement
Matériel opératoire
●●Microscope opératoire
L'usage des télé-loupes longtemps préconisé est de plus
en plus remplacé par la chirurgie sous microscope opé-
ratoire, qui, pour ses utilisateurs, apporte davantage de
luminosité, de confort et de précision.
Les microscopes récents conviennent aussi bien à
la chirurgie du segment antérieur ou postérieur qu'à ◗ Fig. 37.1. Positionnement au bloc opératoire.
la strabologie. L'idéal est de bénéficier d'un éclairage
coaxial, de tubes optiques binoculaires pour le chirur-
gien et pour l'assistant, d'un dispositif de centrage x-y,
d'un grossissement et d'une mise au point à la pédale au
pied, d'une possibilité d'incliner si besoin l'axe de l'ap-
pareil. L'adaptation d'une caméra avec écran vidéo per-
met idéalement à l'équipe médicale du bloc opératoire
de suivre le déroulement de l'intervention.
Le positionnement du chirurgien est fonction de ses
habitudes :
• toujours identique quel que soit le muscle opéré,
chirurgien à la tête du patient, assistant du côté où n'est
pas le matériel anesthésique (figure 37.1) ;
• ou bien adapté selon les cas, avec chirurgien sur le
côté de l'œil à opérer et assistant à la tête du patient pour
les muscles droits horizontaux et obliques inférieurs ; ◗ Fig. 37.2. Instruments en chirurgie strabologique.
chirurgien à la tête du patient et assistant du côté de
l'œil à opérer pour les droits verticaux ; et au choix selon
le praticien pour les obliques supérieurs.
●●Champ opératoire
●●Boîtes d'instruments La tête du patient est fixée en position légèrement
Le strabologue n'utilise que peu d'instruments défléchie, plan cornéen horizontal. Après détersion à
(figure 37.2). Blépharostat, clips à fils, porte-aiguille, la Bétadine® Scrub, un badigeon cutané est effectué à la
pinces, ciseaux à bout mousse, compas, crochets à mus- Bétadine® 5 %, et un lavage des culs-de-sac conjoncti-
cles, écarteur (étroit si possible) sont les éléments de vaux est réalisé à la Bétadine® ophtalmique. Les deux
base. Les tests d'élongation musculaire sont aidés par yeux sont laissés dégagés par un champ autocollant à
le myomètre de Rapp-Roth et la réglette de Péchereau. large ouverture rectangulaire (ou par le biais du collage
Une canule avec flacon de BSS, des petits bâtonnets de quatre champs séparés). Les cils peuvent être mas-
éponges triangulaires, un thermocautère complètent les qués grâce à du Steri-strip® large.
instruments stérilisables.
●●Matériel de suture
Les fils pour la chirurgie conventionnelle sont générale-
Techniques opératoires
ment synthétiques, tressés résorbables en polyglactine
(Vicryl® 6/0 pour les muscles, 8/0 pour la conjonctive).
●●Abord conjonctival
Les monofils synthétiques résorbables PDS® peuvent La réalisation de ce premier temps opératoire doit être
aussi être utilisés ; plus résistants que les fils tressés, ils soigneuse, respectant au maximum la capsule de Tenon,
pourront être plus fins, 7/0 pour les muscles [2]. La soie laissant une cicatrice la moins apparente possible, facile
8/0 pourrait entraîner moins de réaction inflammatoire à disséquer en cas de reprise.
pour la suture conjonctivale et tombe seule lors de la Pour la majorité des chirurgiens, l'incision est lim-
cicatrisation [6]. Les aiguilles utilisées pour les sutures bique, avec pour avantages la préservation de la jonc-
musculaires doivent être impérativement spatulées, de tion conjonctivo-ténonienne et un abord musculaire
préférence courbes 3/8, afin d'autoriser un passage sclé- aisé. Classiquement, elle est effectuée en U avec deux
ral suffisamment profond pour être solide, mais pas trop traits de refend (figure 37.3), mais elle peut aussi être
pour ne pas risquer une perforation. réalisé en Y avec un seul trait de refend (figure 37.4),
314
Chapitre 37. Techniques de base sur les droits médiaux
plus rapide avec bonne vision du muscle, mais avec Il convient d'être prudent sur l'abord des mus-
un risque de cicatrice un peu plus apparente [5]. Deux cles droit latéraux et droits supérieurs, pour ne pas
autres voies d'abord sont possibles : latéromusculaire charger simultanément les muscles obliques situés
selon Mojon, avec deux incisions radiaires courtes de en regard. Pour les muscles droits inférieurs, la dis-
6 à 8 mm de part et d'autre de l'insertion musculaire, section sera très postérieure pour limiter le risque
ou périphérique en deux plans selon Swan et Talbot [2]. de rétraction palpébrale secondaire, liée aux rap-
ports existant entre ces muscles et le ligament de
Lockwood.
●●Action musculaire
Recul avec réinsertion sclérale
Les fils de polyglactine 6/0 ou de monofilament 7/0
sont positionnés à chaque extrémité de l'insertion
musculaire, en allant du centre vers la périphérie, en
préservant une petite marge pour éviter un glissement
musculaire, puis le muscle est sectionné au ras de la
sclère (figure 37.6), avec coagulation de son insertion.
La réinsertion sclérale (figure 37.7) est effectuée selon
les mesures faites au compas, le muscle étant étalé au
mieux (figure 37.8) : si la réinsertion est arciforme,
un troisième point est ajouté au centre. Les mesures
peuvent être réalisées avant ou après désinsertion
musculaire. Les passages scléraux peuvent aussi être
effectués avant la désinsertion.
Plissement musculaire
Les points musculaires sont positionnés à la distance
souhaitée en tirant le moins possible sur le crochet de
traction musculaire, puis chacun des fils de suture est
repassé dans la sclère immédiatement en dehors des
extrémités de l'insertion musculaire. Le pli est soit
enfoui, soit rabattu vers l'avant.
315
IV. Traitement
●●Suture conjonctivo-ténonienne
Lors d'une incision limbique, la conjonctive est réinsé-
rée au limbe puis les traits de refend sont suturés par
des points séparés (figure 37.9). Une incision périphé-
rique est suturée par des points séparés, parfois en deux
plans, ténonien puis conjonctival.
●●Traitement postopératoire
En fin d'intervention, une pommade antibiotique
corticoïde est instillée en regard des sites opéra-
toires, un pansement n'étant généralement pas néces-
◗ Fig. 37.6. Section du muscle au ras de la sclère. saire. Une injection corticoïde sous-ténonienne n'est
effectuée qu'en cas de chirurgie particulièrement
délicate (réinter ventions notamment). Une injection
sous-ténonienne de ropivacaïne en fin d'intervention
est parfois réalisée. Dès le lendemain de l'intervention,
un collyre associant antibiotique et anti-inflammatoire
stéroïdien est débuté 3 à 4 fois/jour, diminué progres-
sivement sur une durée de 2 à 4 semaines. La correc-
tion optique est très rapidement reportée. Les collyres
anti-inflammatoires non stéroïdiens peuvent être
prescrits à distance de la chirurgie.
Résection musculaire
Les fils sont placés à la distance voulue de chaque côté
du muscle, le tendon est sectionné au ras de la sclère, et
les sutures sont fixées aux extrémités correspondantes ◗ Fig. 37.9. Suture-incision.
de l'insertion initiale. Le muscle est sectionné en avant a. En U. b. en Y.
316
Chapitre 37. Techniques de base sur les droits médiaux
Quelques règles sur le choix Des tableaux donnent des exemples de recomman-
dations américaines (tableaux 35.2 et 35.4). Ce dosage
du (ou des) muscle(s) à opérer sera ensuite réparti entre les muscles à opérer et surtout
modulé en fonction des tests peropératoires (position des
et sur les dosages opératoires yeux sous anesthésie, tests de duction, tests d'élongation
musculaire). La part tonique de la déviation, évaluée sous
Il n'existe pas d'attitude uniciste en chirurgie strabolo- anesthésie générale, pourra, comme préconisé notamment
gique, les protocoles opératoires étant modulés selon les par les équipes européennes, être traitée par une myopexie
équipes chirurgicales, et dans tous les cas, adaptés en postérieure ; le dosage de la chirurgie conventionnelle, qui
fonction des tests effectués en peropératoire. agit sur l'angle statique de base du strabisme, sera alors
réduit en moyenne d'un tiers [2], pouvant même, pour
●●Quel muscle opérer ? Thouvenin et al. [9], être supprimé si la déviation dispa-
raît ou s'inverse sous anesthésie. Ces tableaux ne peuvent
La chirurgie de base d'un strabisme est générale-
donc pas constituer une référence en pratique.
ment bimusculaire, uni- ou bilatérale. Un strabisme
concomitant pourra relever soit le plus souvent d'une Points forts
chirurgie bilatérale sur les muscles homonymes (par
Une connaissance rigoureuse des gestes chirurgi-
exemple recul des deux droits médiaux pour une
caux fondamentaux de base est le préambule de
ésotropie), soit d'une chirurgie combinée unilatérale
l'établissement de tout protocole opératoire stra-
sur les muscles antagonistes (par exemple recul du
bologique, qui sera guidé par un examen clinique
droit médial, renforcement du droit latéral pour une
soigneux préopératoire, et finalisé lors des tests
ésotropie).
peropératoires.
Le choix d'une chirurgie uni- ou bilatérale dépend
des habitudes du chirurgien, mais également de la prise
en compte d'éléments tels qu'une incomitance, une
amblyopie unilatérale, une position de torticolis, une Références
asymétrie des fentes palpébrales. Pour Von Noorden 1. Von Noorden GK, Campos EC. Binocular vision and ocular motility :
theory and management of strabismus. 6th ed. St. Louis : Mosby ; 2002.
[1], il convient de ne pas créer une incomitance si elle
2. Roth A, Speeg-Schatz C, Klainguti G, et al. Chirurgie oculomotrice.
n'existe pas en préopératoire, mais aussi de ne pas effec- Chirurgie des strabismus et des nystagmus. Paris : Elsevier Masson ;
tuer une chirurgie symétrique si l'incomitance est le pro- 2012.
blème prépondérant. 3. Ch Kayser. Physiologie. 2e éd Paris : Flammarion ; 1969.
4. Demer JL, Miller JM, Poukens V, et al. Evidence for fibromuscular pul-
leys of the recti extraocular muscles. Invest Ophthalmol Vis Sci 1995 ;
●●Quel dosage opératoire ? 36(6) : 1125–36.
Des tables de dosages opératoires selon les angles de 5. Thouvenin D. Objectifs de la chirurgie. In : Péchereau A, Denis D,
Speeg-Schatz C, editors. Strabisme. Rapport SFO. Paris : Elsevier
déviation ont été établies depuis de nombreuses années Masson ; 2013.
par différentes équipes [7, 8]. Roth [2] suggère l'utilisa- 6. Goberville M. Chirurgie du strabisme. In : Ophtalmologie pédiatrique
tion d'un dosage opératoire global, tel que l'a proposé et strabismes. Traitement de l'amblyopie et du strabismes – Divers.
Kaufmann [8], avec un résultat estimé à : Paris : Médecine Sciences Publications-Lavoisier ; 2014.
• 1,5 à 1,6/mm, pour une opération combinée unilaté- 7. Rosenbaum AL, Santiago AP. Clinical strabismus management :
Principles and surgical techniques. Philadelphia : WB Saunders ; 1999.
rale en cas d'ésotropie ou d'exotropie concomitante ; 8. Kaufmann H. Operations dosierung. In : Kaufman H, editor. Strabismus.
• 1,5 à 1,6/mm, pour un recul bilatéral du droit médial Stuttgart : G Thieme ; 2004.
en cas d'ésotropie concomitante ; 9. Thouvenin D, Sotiropoulos MC, Arné JL, et al. Esotropias that totally
• 0,8/mm pour un recul bilatéral du droit latéral en cas resolve under general anesthesia treated exclusively with bilateral
Fadenoperation. Strabismus 2008 ; 16 : 131–8.
d'exotropie concomitante.
317
Chapitre 38
Myopexie postérieure
Fixation postérieure ou fadenopération
C. Denier, M.-A. Espinasse-Berrod
Strabologie 319
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IV. Traitement
façon normale. Cela entraîne probablement une réduc- • Dégagement large du plan conjonctivo-ténonien le
tion globale de la force musculaire ; long du muscle droit médial grâce à l'écarteur de Bonn.
• un effet via la poulie : l'existence de poulies a récem- • Repérage du point d'ancrage de la myopexie à clas-
ment été mise en évidence, notamment grâce à l'IRM. siquement 13 mm de l'insertion, en général au niveau
Les poulies sont des manchons de collagène entourant de l'émergence des veines vortiqueuses, qu'on prendra
les muscles oculomoteurs comme un anneau fibreux. soin de ne pas léser lors de la mise en place des points
Elles se trouvent au niveau de l'équateur et réalisent scléraux. Ce point d'ancrage devrait théoriquement être
une inflexion du muscle d'une manière assez similaire à choisi en fonction de la longueur axiale du globe. Pour
l'inflexion que produit la trochlée sur le muscle oblique D. Thouvenin, le fil doit être placé en regard de la poulie
supérieur, bien qu'elles soient moins rigides. La myo- ténonienne dont le siège peut varier d'un sujet à l'autre [4].
pexie postérieure solidarise donc la poulie à la sclère et,
lors de l'adduction, le muscle fixé à la sclère entraîne la
poulie vers l'arrière et étire le ligament d'arrêt. Ce méca-
nisme de restriction serait pour certains auteurs le Procédures chirurgicales
mécanisme principal de la réduction de force du mus-
cle après chirurgie par myopexie [3] (figure 38.2 et voir ●●Technique originelle de Cüppers
figure 35.3).
Même si la technique originelle telle qu'elle a été décrite
par Cüppers n'est guère plus utilisée aujourd'hui, elle
mérite cependant d'être brièvement rappelée [1]. Le
Préalables chirurgicaux muscle droit est tout d'abord désinséré. Puis, deux fils
5/0 non résorbables sont mis en place à 13 mm de l'inser-
tion d'origine, de façon parallèle au limbe, sur 3 à 4 mm
●●Instrumentation nécessaire de long. Les fils sont ensuite passés à travers le muscle à
Sont nécessaires : 13 mm dans le cas où le muscle ne doit pas être en même
• un écarteur dégageant bien la sclère latéralement au temps reculé (s'il doit l'être, la distance du passage des
muscle en vue des passages scléraux (écarteur de Bonn fils devra être diminuée de la longueur du recul). Le
ou de Desmarres) ; muscle est réinséré à son insertion primitive ou en arrière
• un porte-aiguille de type Barraquer, suffisamment d'elle, puis les deux fils d'ancrage postérieur sont noués,
fort pour pouvoir guider l'aiguille de façon sûre ; sans serrage excessif, au-dessus de lui (figure 38.3).
• un compas ou de préférence une spatule graduée Cette technique a l'inconvénient de nécessiter la
(anciennement appelée marqueur d'Amsler) indiquant désinsertion du muscle. On lui préfère les deux tech-
les distances en millimètres d'arc, pour repérer les points niques simplifiées, décrites ci-dessous.
de l'amarrage scléral ;
• un fil non résorbable 5/0, monofilament (Ethilon®), ●●Ancrage marginal
monté sur une aiguille en demi-cercle de 7 à 8 mm, à Cette technique a été proposée par Decker et Conrad dès
pointe spatulée, pour l'amarrage scléral. 1975 [5]. Elle consiste à fixer le muscle au niveau de ses
deux tiers latéraux.
●●Abord chirurgical Le point d'ancrage scléral est repéré le long de chaque
• Incision conjonctivo-ténonienne au limbe avec bord du muscle, en général à 13 mm de l'insertion, le
refends ou à 2 ou 3 mm du limbe. bord du muscle étant repoussé à l'aide d'un petit cro-
• Exposition du muscle droit médial sur un crochet à chet. Le fil est ensuite passé à travers toute l'épaisseur
strabisme : l'abord musculaire doit être poussé plus loin du muscle de la face profonde à la surface au tiers de sa
que pour la chirurgie conventionnelle. Néanmoins, la largeur. Puis les fils sont noués avec un serrage modéré.
poulie ténonienne doit bien être préservée. Les nœuds ne doivent pas inclure de tissu périscléral
et/ou ténonien.
Cette technique dispense d'une désinsertion mus-
culaire lorsqu'un recul associé n'est pas nécessaire.
Lorsqu'un recul est associé à la myopexie, les passages
scléraux de cette dernière sont laissés en attente ; ils ne
sont passés dans le muscle et noués qu'une fois le recul
effectué. Certains tiennent compte de ce recul et exécutent
le passage musculaire quelques millimètres en avant du
passage scléral pour anticiper le recul (figure 38.4).
◗ Fig. 38.2. Œil droit en adduction après fixation postérieure. ◗ Fig. 38.3. Technique de Cüppers.
320
Chapitre 38. Myopexie postérieure
●●Sanglage en pont selon Castiella de l'insertion musculaire. Un fil non résorbable est
et Polenghi alors placé entre la poulie tenue par le crochet et le
tiers supérieur du muscle en regard de la poulie. Un
Cette technique est inspirée de Castiella et Polenghi autre point est placé sur le tiers inférieur du muscle
[6, 7]. Un fil 5/0 non résorbable est placé sur la sclère de la même manière.
parallèlement au limbe en partant du bord latéral du Pour les auteurs, les résultats sont similaires sur les
muscle, faufilé dans la sclère sur 3 mm environ, de mesures postopératoires en comparaison avec la fixa-
part et d'autre du corps musculaire. Parfois, les vor- tion sclérale dans les ésotropies. Cependant, aucune
tiqueuses nécessitent de placer les points scléraux étude prospective n'a validé cette nouvelle technique
un peu plus à distance du corps musculaire. La pro- que nous ne recommandons pas aujourd'hui [11].
gression de l'aiguille dans l'épaisseur de la sclère doit
toujours rester visible. Les deux chefs du fil sont alors
noués au-dessus du corps musculaire par un nœud
triple bloqué par deux nœuds simples inversés ou par Indications
un nœud coulissant. Les deux brins doivent appli-
quer le muscle contre la sclère sans le stranguler pour ●●Ésotropie variable
éviter une ischémie secondaire. Les tissus périscléral
et ténonien doivent être bien dégagés du sanglage
(figure 38.5). Différence entre l'angle minimal et l'angle
Si le fil est associé à un recul, les points sont toujours maximal
passés avant le recul. Le nœud final de la myopexie Il est important de bien évaluer l'angle minimal en
est réalisé avant ou après le recul selon les chirurgiens vision de loin (aux reflets, avant toute décompensation,
(figure 38.6). au repos, à l'écran unilatéral) et de le comparer à l'angle
maximal (en vision de loin par écran alterné prisma-
tique avec correction optique). Une différence angulaire
●●Fixation à la poulie
« significative » fait poser l'indication d'une fixation pos-
Pour les auteurs anglo-saxons pensant que la dimi- térieure en préopératoire. L'importance du recul associé
nution de l'arc de contact avec le globe ne joue pas sera décidée en fonction de la position des yeux sous
de rôle dans les effets mécaniques des sutures posté- anesthésie générale.
rieures, la fixation sclérale expose de façon inutile à De même, on peut discuter d'une myopexie posté-
des risques pour le globe [8–10]. Ils proposent donc rieure quand il existe une part accommodative impor-
une chirurgie sans fixation sclérale appelée « fixa- tante avec majoration de l'angle sans correction et
tion postérieure à la poulie ». De la même façon que qu'une chirurgie conventionnelle est indiquée en raison
pour la technique du fil de Cüppers, le muscle est d'un angle résiduel avec correction.
isolé sur un crochet et le plan conjonctivo-ténonien
est disséqué jusqu'à la poulie. Un petit crochet vient Incomitance loin-près (d'origine
longer le corps musculaire pour accrocher la partie
accommodative ou non)
antérieure des tissus de la poulie, à environ 10 mm
Si l'excès de convergence n'est pas d'origine accommo-
dative, l'intervention de fixation postérieure peut être
d'emblée envisagée. Si l'excès de convergence est d'ori-
gine accommodative et bien corrigé par des verres pro-
gressifs ou bifocaux, l'opération du fil de Cüppers n'est
indiquée que si la déviation de près réapparaît à l'arrêt
de l'addition de près portée pendant plusieurs années
[12–14].
321
IV. Traitement
322
Chapitre 38. Myopexie postérieure
◗ Fig. 38.7. a. Microtropie en position primaire après un double fil de Cüppers. b. Limitation de l'adduction gauche. c. Limitation
de l'adduction droite.
323
IV. Traitement
324
Chapitre 39
Sutures ajustables
D. Thouvenin
Le but de la chirurgie du strabisme est d'obtenir un aligne conventionnelle. Nous partageons totalement cet avis
ment oculaire postopératoire stable, une motilité la plus après des années d'expérience.
normale possible et d'éviter la diplopie ou d'obtenir un La chirurgie réglable est réservée à des cas particuliers
champ de vision simple le plus large possible tout en de la chirurgie oculomotrice, entre des mains entraînées.
utilisant le plus faible nombre d'interventions possibles. Il s'agit de strabismes concomitants stabilisés, anatomi
Dans certaines situations, les résultats sont toutefois sés, donc plutôt de l'adulte, ou de strabismes périphé
moins prévisibles, malgré un examen préopératoire riques (paralysies, fibroses). La plupart des strabismes
soigneux, et une microchirurgie correctement dosée. concomitants infantiles ne la requièrent pas, au moins
Les sutures ajustables permettent d'élargir l'interven en première intervention, puisqu'on sait que le résul
tion à la période postopératoire immédiate par ce qu'on tat postopératoire n'est pas le reflet du résultat final
appelle la chirurgie réglable. Le résultat peut alors être à moyen terme. Le réglage ne peut donc dans ce cas
modifié avec la participation du patient éveillé, coopé s'appuyer sur l'examen du premier jour postopératoire.
rant et ayant recouvré une oculomotricité proche de la Toutefois, il est possible d'élargir l'indication à l'enfant
normale. Il ne s'agit pas d'une technique de routine et dans des cas particuliers de strabismes complexes.
elle doit être réservée à des chirurgiens expérimentés.
La chirurgie réglable est indiquée dans des situations
particulières et n'évite pas de réaliser une analyse rigou
reuse du déséquilibre oculomoteur par un bilan préopé Principes de la technique
ratoire précis et un plan opératoire classique. Dans les
chirurgies complexes, elle permet de diminuer la fré de suture ajustable
quence des réinterventions.
Les principes généraux de chirurgie du strabisme sont
toujours valables quand on utilise la technique de
chirurgie ajustable :
Historique et place • plan opératoire et préparation à l'intervention établis
classiquement ;
de la chirurgie réglable • utilisation d'un microscope opératoire ;
• bonne connaissance de l'anatomie chirurgicale de
Le principe des sutures ajustables a été évoqué par Von l'œil ;
Graefe en 1855 et mis en pratique par Worth en 1908. • réalisation d'une dissection fine et exsangue ;
La technique était limitée par la qualité du matériel des • respect des muscles et tissus périmusculaires.
sutures. En 1916, O'Connors a proposé la technique du Le muscle ajusté est suspendu en attente sur une
Cinch qui consistait à plisser le muscle en tendant une suture coulissant à son ancienne insertion et émergeant
suture adéquatement mise en place lors de l'interven par une ouverture conjonctivale étroite. Le réglage se
tion. C'est finalement Jampolski en 1974 qui a popularisé fait en tendant ou détendant la suture avec participation
la technique, chez les patients subissant une chirurgie du patient éveillé et ayant recouvert une oculomotricité
pour des strabismes complexes. Actuellement, la tech normale. Après ajustage, le nœud est serré et enfoui
nique est variablement utilisée d'un pays à l'autre. Entre sous la conjonctive et les fils sectionnés.
des mains habituées, la chirurgie réglable est utile dans Il existe indiscutablement une courbe d'apprentis
toute chirurgie de strabisme complexe, ou si l'on cherche sage, d'autant que cette technique s'adresse souvent à
à éviter ou traiter au mieux une diplopie chez l'adulte. des situations difficiles.
Si aucune publication n'a pu clairement établir une
supériorité de ses résultats par rapport aux techniques ●●Sur quel muscle poser la suture
non réglables, il est certain que tout chirurgien habitué
ne peut plus s'en passer dans les situations sus-citées,
ajustable ?
avec une satisfaction importante des patients. Annette La chirurgie réglable est réalisée principalement sur les
Spielmann disait que la chirurgie réglable permettait muscles droits, mais certains chirurgiens l'ont adaptée à
d'oser en un seul temps chirurgical le geste théorique la chirurgie des muscles obliques. Il est certain que l'ex
ment nécessaire, ce qui est parfois risqué en chirurgie périence joue grandement sur le champ des possibilités
Strabologie 325
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IV. Traitement
326
Chapitre 39. Sutures ajustables
a b
c d
e f
◗ Fig. 39.1. Recul ajustable.
a. Émergence du fil de Vicryl® 5.0 après passage musculaire. b. Passages scléraux. c. Mise en place du nœud coulissant au Vicryl® 6.0. d.
Mesure du recul au compas. e. Recul musculaire. f. Suture conjonctivale par des points séparés, pertuis conjonctival laissé en regard du nœud
coulissant.
postérieure, et libérer la poulie qui s'est avancée sur le pour la suture et il faut donc positionner les sutures
muscle et exercerait une force de traction postérieure directement sur le muscle. Il faut tenir compte de la
après avancement. longueur de l'anse que l'on élimine dans le dosage
• Repérer s'il existe un tendon fibreux plus ou de l'avancement et tenir compte de l'élasticité
moins long, signant qu'une anse avait été réalisée musculaire.
précédemment. Cette anse n'offre pas un tissu solide
327
IV. Traitement
a b
c d
e
◗ Fig. 39.2. Ajustage du recul.
a. Sujet conscient et coopérant. b. Test de l'écran. c. Installation sous microscope opératoire. d. Traction à la pince sur le nœud coulissant
pour augmenter le recul. e. Section du nœud coulissant puis des brins de Vicryl® 5.0 en cas de réglage satisfaisant.
328
Chapitre 39. Sutures ajustables
329
IV. Traitement
dans certains cas complexes, même si une deuxième de neutralisation peu étendues. Elle permet d'amener la
anesthésie générale, courte, est parfois nécessaire. déviation à la limite de ces zones en postopératoire.
Il s'agit de la mise en place de sutures ajustables sous En cas d'intervention sur un strabisme déjà opéré
anesthésie générale comme dans la méthode conven préalablement, on préférera poser la suture ajustable sur
tionnelle. Le lendemain, un examen sous écran est un muscle jamais opéré, si possible plutôt sur un recul
réalisé. Si possible, l'ajustage est réalisé sous anesthé qu'un renforcement. Et si on est contraint de poser la
sie topique simple chez un enfant en confiance. Sinon, suture ajustable sur un muscle précédemment reculé en
l'enfant est rendormi de manière brève, ce qui permet excès, il faut suivre les recommandations décrites plus
le positionnement final de la suture et la section des fils. haut (avancement musculaire) pour limiter le risque de
Si une chirurgie réglable est envisagée et que l'âge de glissement musculaire secondaire.
l'enfant le permet (après 7 ans), on peut lui proposer de
le réaliser sous anesthésie topique, avec recours possible ●●Paralysies oculomotrices
à l'anesthésie générale s'il est trop inquiet lors du réglage. Les sutures ajustables sont tout à fait indiquées et
Cette éventualité rassure l'enfant et permet souvent de peuvent, en proposant des protocoles plus agressifs,
finalement réaliser le geste sous anesthésie topique. viser d'emblée à éviter un deuxième temps opératoire,
souvent prévu systématiquement par la chirurgie clas
sique. Il faudra simplement éviter de poser la suture
Indications des sutures ajustable sur le muscle paralysé, mais plutôt sur son
antagoniste homolatéral.
ajustables ●●Fibroses oculomotrices
●●Contexte général La réaction d'un muscle fibrosé à la chirurgie est moins
prédictible que s'il s'agit d'un muscle sain. Toutefois, l'in
• Patient préparé, ayant compris, acceptant le principe
térêt de la chirurgie réglable sur ce type de muscle doit
et capable de gérer son stress.
être discuté. En effet, il est montré qu'un muscle devenu
• Chirurgien expérimenté. Il existe indéniablement
fibreux dans les suites d'un traumatisme, d'une inter
une courbe d'apprentissage de la chirurgie réglable tant
vention oculaire ou orbitaire, ou encore par pathologie
pour le choix des indications que pour sa réalisation.
musculaire primitive (orbitopathie dysthyroïdienne ou
• Coopération de l'anesthésiste, qui doit être prévenu
autre) a de fortes chances de continuer à se rétracter
de l'ajustage car on peut être amené à réaliser celui-ci
dans les suites d'une intervention. Comme dit plus haut,
au bloc opératoire et sous sédation dans les rares cas de
il vaut mieux refixer le muscle à la sclère par une suture
non-coopération.
classique et réserver éventuellement la suture ajustable
• Toute déviation horizontale ou verticale requérant
à un muscle sain complémentaire, quand c'est envisagé
une intervention de recul ou de résection sur les muscles
dans le plan opératoire. Ce dernier réagira plus classi
droits peut être réalisée en chirurgie réglable. La chirur
quement au réglage et lors de sa cicatrisation, garantis
gie de la torsion et des muscles obliques est possible
sant une meilleure stabilité du résultat.
mais plus complexe.
• On choisit préférentiellement les cas où la réalisation
Dans les ophtalmopathies dysthyroïdiennes
du plan opératoire est rendue difficile par des facteurs
d'imprévisibilité (réinterventions, paralysies, risque de Un débat existe sur l'indication des chirurgies réglables en
diplopie, syndromes de fibrose complexes). raison des risques de surcorrection plus fréquents lors de
• Les strabismes infantiles habituels opérés avant 8 à la mise en place de sutures ajustables, non confirmées par
10 ans ne conviennent pas aux sutures ajustables en raison certains. Nous préférons les éviter dans cette indication.
de leur variabilité rendant inutile un réglage postopéra
toire en se fondant sur un état qui est de toute façon labile. Dans une fibrose oculomotrice congénitale
Les muscles réagissent le plus souvent de manière « sta
●●Strabisme concomitant de l'adulte tique » à la chirurgie. Mais il n'est possible d'ajuster un
En première intervention et a fortiori dans les reprises, muscle que s'il n'est pas aussi parétique, ce qui est sou
la technique est très adaptée pour le patient autant que vent le cas. Dans certains syndromes de Stilling-Duane,
pour le chirurgien : l'ajustage peut être utile pour équilibrer au mieux l'effet
• pour le patient, elle est finalement rassurante et gage sur le torticolis et la rétraction.
complémentaire de réussite du geste opératoire, et
●●Nystagmus
elle est éventuellement compatible avec une chirurgie
ambulatoire si une anesthésie locale est réalisée ; La chirurgie réglable n'est pas souvent indiquée dans les
• pour le chirurgien, la technique rassure aussi et per nystagmus, mais bien sûr elle est possible. En effet, dans
met d'oser un protocole vraiment adapté, même s'il les nystagmus sans strabisme, le risque de diplopie post
existe des facteurs d'imprévisibilité ; opératoire est très rare. On peut discuter l'indication dans
• enfin, pour les deux, elle est très appréciable quand la chirurgie du strabisme associé à un nystagmus chez
il existe un risque théorique de diplopie avec des zones l'adulte.
330
Chapitre 39. Sutures ajustables
331
Chapitre 40
●●Désinsertion
Le chirurgien coupe le tendon à son insertion et laisse le
muscle se rétracter sans réaliser de suture. Cette procé-
dure est décrite comme ayant un effet d'auto-ajustage,
car un muscle oblique inférieur très hyperactif se
contracterait davantage qu'un muscle moins hyperac-
tif et plus élastique. Mais la réinsertion peut se faire de
façon très variable et cette méconnaissance rend toute
décision chirurgicale ultérieure difficile. Cette technique
Veine Equateur
vortiqueuse
est de plus en plus abandonnée.
●●Recul
Fovea
La technique de recul représente le procédé de choix
10.8
4.2 pour affaiblir l'oblique inférieur. Le recul du muscle le
9.6 1.3
Droit long de son trajet anatomique réduit sa tension muscu-
9.5 latéral laire. La partie antérieure du muscle est alors réinsérée
à la sclère à un point variable selon l'effet recherché. De
Veine
très nombreux auteurs ont décrit des points de réinser-
vortiqueuse tion parfois très proches. Schématiquement, un recul
dosé de 8, 10 ou 12 mm peut être proposé (figure 40.2,
points 1, 2 et 3). Un point postérieur peut permettre de
Oblique inférieur sécuriser le recul. Il est posé environ 6 mm en arrière
◗ Fig. 40.1. Anatomie de l'oblique inférieur. du point antérieur. Néanmoins, la plupart des équipes
Strabologie 333
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IV. Traitement
Recul de 8 mm
Le point de Fink, à 6 mm du bord inférieur du droit laté-
ral, se trouve sur le trajet du bord antérieur du muscle
et correspond à un recul de 8 mm (point 1). Il est très
proche du point de Gobin.
Recul de 10 mm
Pour un recul de 10 mm, l'extrémité antérieure du mus-
cle est réinsérée à 2 mm en dehors du bord temporal du
droit inférieur et 3 ou 4 mm en arrière de l'insertion du
droit inférieur (point de Scheie-Parks) [1, 2] (point 2).
Recul de 12 mm
Pour un recul de 12 mm, l'extrémité antérieure du mus-
◗ Fig. 40.4. Repérage d'un point situé à 4 mm en arrière du
cle doit être placée à 4 mm en arrière de l'insertion du talon du droit inférieur.
muscle droit inférieur (point 3) (figures 40.3 à 40.6).
●●Antéroposition
Elliot et Nankin [3] ont montré l'efficacité clinique de
l'antéroposition du muscle sur l'élévation en adduc-
tion marquée et la déviation verticale dissociée (DVD).
L'oblique inférieur est alors réinséré au niveau de l'inser-
tion du droit inférieur. Mais Stager [4, 5] et Kushner [6]
insistent sur la déformation en J du muscle et l'affaiblisse-
ment important de l'élévation. Plus l'insertion du muscle
oblique inférieur est placée de façon antérieure, plus l'ef-
fet freinateur sur l'élévation est marqué. Ces techniques,
ne respectant pas la physiologie du muscle, ne peuvent
pas être recommandées de façon courante. Wright [7, 8]
suggère une antéroposition dosée et limitée avec réinser-
tion de l'oblique inférieur parallèlement au muscle droit
inférieur pour éviter les déformations musculaires.
●●Autres techniques
Myectomies et extirpation-dénervation sont des tech-
niques plus délabrantes et non dosées, nécessitant des
précautions hémostatiques et à envisager de façon ◗ Fig. 40.5. Passage scléral au bord latéral du droit inférieur
exceptionnelle en cas de réintervention. Les techniques pour un recul de 12 mm.
334
Chapitre 40. Chirurgie de l'oblique inférieur
de renforcement de l'oblique inférieur sont très peu pra- version latérale, l'œil en abduction étant l'œil fixateur
tiquées et non décrites ici. (figure 40.7).
Ce tableau peut se rencontrer dans les strabismes pré-
coces, les atteintes du muscle oblique supérieur ou les
incomitances en V. Un torticolis peut être associé, surtout
Indications dans les atteintes de l'oblique supérieur. Plus rarement,
une élévation en adduction accompagne une ésotropie
L'affaiblissement du muscle oblique inférieur est indi- acquise ou un strabisme divergent intermittent.
qué quand il existe une élévation en adduction, cor- La chirurgie sera uni- ou bilatérale, symétrique ou asy-
respondant cliniquement à un tableau d'hyperaction métrique en fonction du tableau clinique. Mais il faut tou-
d'un oblique inférieur. L'élévation en adduction peut jours se méfier d'une élévation en adduction qui semble
être uni- ou bilatérale, symétrique ou asymétrique. Elle unilatérale. Toute inversion d'hypertropie, même minime,
se cote de + (+ 1) à ++++ (+ 4) quand le regard est en dans la version latérale opposée, signe une atteinte bila-
térale. De même, l'importance d'un syndrome V ou d'une
excyclotorsion doit faire évoquer une atteinte bilatérale
masquée. Mais il est parfois difficile de mettre en évi-
dence cette atteinte bilatérale avant l'intervention et l'at-
teinte controlatérale apparaît alors en postopératoire avec
un délai variable après une chirurgie monoculaire.
Les dosages peuvent être schématisés ainsi chez l'en-
fant chez qui les mesures déviométriques précises sont
difficiles :
• élévation en adduction + : abstention ou recul de
8 mm si syndrome V associé ou atteinte bilatérale
asymétrique ;
• élévation en adduction ++ : recul de 10 mm ;
• élévation en adduction +++ : recul de 12 mm ;
• élévation en adduction ++++ : recul de 12 mm ou
antéroposition au talon du droit inférieur, surtout si
déviation verticale dissociée (DVD) associée (selon
Wright, figure 40.7).
Un recul unilatéral peut corriger jusqu'à 15 dioptries
◗ Fig. 40.6. Passage éventuel d'un point postérieur quelques prismatiques (Δ) d'hypertropie en position primaire et
millimètres en arrière pour aligner l'insertion de l'oblique infé- davantage en version latérale. Si l'hypertropie est supé-
rieur avec celle du droit inférieur. rieure à 15 Δ en position primaire, le recul de l'oblique
335
IV. Traitement
inférieur peut être associé dans le même temps à un autre chirurgien. Mais un geste chirurgical sur un autre mus-
geste chirurgical : affaiblissement du droit inférieur contro- cle (oblique supérieur, droit vertical) est le plus souvent
latéral ou geste sur l'oblique supérieur ou le droit supé- préféré. Cette sous-correction peut en effet survenir
rieur homolatéral en fonction de la clinique et des tests quand l'élévation en adduction n'est pas causée par une
peropératoires. réelle hyperfonction de l'oblique inférieur mais par un
Si une amblyopie est présente, la chirurgie peut n'in- autre phénomène tel qu'une restriction d'un droit verti-
téresser que l'œil amblyope. cal, une innervation aberrante, une anomalie musculaire
L'affaiblissement des obliques inférieurs ne modifie ou un positionnement anormal d'une poulie musculaire.
pas de façon significative l'alignement horizontal. Si la
chirurgie concerne les muscles obliques et horizontaux, ●●Surcorrection
le protocole pour la chirurgie horizontale ne doit pas Une hypoélévation apparaît alors dans la version laté-
être modifié. Le recul bilatéral des obliques inférieures rale avec parfois un syndrome A. Cette surcorrection est
va aussi réduire le syndrome V. très rare si le recul est dosé.
Le problème des sur- ou sous-corrections en matière
de chirurgie de l'oblique inférieur est largement dominé
Complications par le problème des sous-corrections persistantes lors
d'hyperactions (ou pseudohyperactions) initialement
importantes de l'oblique inférieur.
●●Syndrome d'adhérence graisseuse
Si du tissu graisseux est libéré par rupture de la capsule ●●Phénomènes torsionnels
postérieure de Tenon en regard de l'oblique inférieur et Un patient adulte peut se plaindre transitoirement d'une
s'associe à une hémorragie, une réaction cicatricielle va diplopie avec incyclotropie après affaiblissement de
causer une traction avec hypotropie de l'œil et insuffi- l'oblique inférieur.
sance d'élévation. Ce tableau peut nécessiter une réin-
tervention pour nettoyer le foyer cicatriciel. Points forts
• Le recul de l'oblique inférieur est une technique
●●Rapport avec le droit latéral efficace pour traiter une élévation en adduction
L'oblique inférieur s'insérant en arrière du droit latéral, correspondant cliniquement au tableau d'hyperac-
il est possible de saisir les deux muscles sur un crochet tion du muscle oblique inférieur.
au lieu d'isoler l'oblique inférieur. C'est d'autant plus • Le recul doit être dosé en fonction de l'importance
risqué que le droit latéral a déjà été opéré avec des adhé- de l'élévation en adduction.
rences entre les deux muscles et parfois une déformation • Il faut veiller à reculer l'intégralité du corps musculaire.
vers l'avant de l'oblique inférieur. Il faut toujours bien • Le droit inférieur est un repère essentiel.
dissocier les deux muscles. Le droit latéral a des fibres • La sous-correction est la principale complication de
horizontales plus claires et l'oblique inférieur apparaît cette chirurgie dans les fortes élévations en adduction.
comme un gros cordon rosé d'obliquité verticale. • Le recul peut être unilatéral, après s'être bien assuré
du caractère strictement unilatéral du tableau clinique.
●●Dilatation pupillaire
Une traction ou un traumatisme excessif sur le muscle Références
oblique inférieur peut provoquer une mydriase tempo- 1. Parks MMA. study of the weakening surgical procedures for elimina-
raire, voire permanente, par atteinte des fibres parasym- ting overaction of inferior oblique. Trans Am Ophthalmol Soc 1971 ;
pathiques. Il peut aussi exister une souffrance du nerf 60–162.
2. Parks MM. The weakening surgical procedures for eliminating overac-
optique d'origine traumatique ou compressive par
tion of the inferior oblique muscle. Am J Ophthalmol 1972 ; 73 : 107–22.
hémorragie. La dilatation pupillaire peut alors persister 3. Elliott RL, Nankin SJ. Anterior transposition of the inferior oblique.
pendant plusieurs mois. J Pediat Ophthalmol Strabismus 1981 ; 18 : 35–8.
4. Stager DR. The neurovascular bundle of the inferior oblique muscle as
●●Hémorragie de l'oblique inférieur the ancillary origin of that muscle. J AAPOS 1997 ; 1 : 216–25.
5. Stager D, Dao LM, Felius J. Uses of the inferior oblique muscle in stra-
L'oblique inférieur est très vascularisé et peut saigner bismus surgery. Middle East Afr J Ophthalmol 2015 ; 22(3) : 292–7.
abondamment. Une myotomie nécessite donc une cauté 6. Kushner BJ. Restriction of elevation in abduction after inferior oblique
anteriorization. J AAPOS 1997 ; 1 : 55–62.
risation. Un saignement sous-conjonctival peut secon-
7. Wright KW. Inferior oblique surgery. In : Wright KW, editor. Color atlas
dairement créer un chémosis voire une compression du of ophthalmic surgery strabismus. Philadelphia : Lippincott ; 1991.
nerf optique. Une autre cause d'hémorragie est la lésion p. 173–99.
de la veine vortiqueuse temporale inférieure. 8. Guemes A, Wright KW. Effect of graded anterior transposition of the
inferior oblique muscle on versions and vertical deviation in primary
position. J AAPOS 1998 ; 2 : 201–6.
●●Sous-correction
La complication la plus fréquente de cette chirurgie Pour en savoir plus
est la sous-correction. Un recul important de l'oblique Isenberg SJ, Apt L. Inferior oblique weakening procedures : technique and
inférieur avec réinsertion le long du droit inférieur sera indications. In : Rosenbaum AL, Santiago AP, editors. Clinical stra-
secondairement réalisé si le geste antérieur a été moins bismus management. Principles and surgical treatment. Saunders ;
important. Mais si une sous-correction persiste après un 1999. p. 449–58.
Roth A, Speeg-Schatz C, Klainguti G, et al. La chirurgie oculomotrice. Paris :
recul important, la décision chirurgicale devient difficile. Elsevier Masson ; 2012.
Antéroposition, myectomie ou extirpation-dénervation Wright KW. Color atlas of strabismus surgery : strategies and techniques.
peuvent être proposées en fonction de l'habitude du Wright Publishing ; 2000. p.186–7.
336
Chapitre 41
Particularités anatomiques
de l'oblique supérieur
L'OS est le muscle oculomoteur le plus long. La por-
tion musculaire suit la paroi supéro-interne de l'orbite
depuis son origine au-dessus du canal optique jusqu'à
un anneau fibreux appelé poulie situé à la partie antéro-
supérieure de la paroi interne de l'orbite. Elle fait alors
place au tendon qui, en sortant de la poulie, s'oriente en
arrière selon un angle de 53°.
Lors de ce trajet, le tendon sous-croise le DS et à
ce niveau des fascias unissent ces deux structures
(figure 41.1). Le chef antérieur de l'OS s'insère en
moyenne 5 mm en arrière du chef temporal du DS et
le chef postérieur s'insère sous le DS environ à 18 mm
de l'insertion de ce dernier. La partie postérieure du
tendon est donc proche du nerf optique (figures 41.2
et 41.3). La ligne d'insertion du tendon de l'OS décrit
très souvent une ligne courbe en forme de boome-
rang à concavité nasale (figure 41.4). À la partie
médiane de l'insertion émerge presque constamment
la veine vortiqueuse temporale du DS (figures 41.4
et 41.5). La veine vortiqueuse nasale du DS émerge
sous le tendon de l'OS avant son passage sous le DS.
Tous ces rapports vasculo-musculo-tendineux sont
parfaitement visibles sous microscope opératoire, ce qui ◗ Fig. 41.2. Rapport anatomique de l'OS.
Strabologie 337
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IV. Traitement
Risques de la chirurgie
de l'oblique supérieur
Afin d'éviter toute compression du releveur de la pau-
pière supérieure par l'écarteur de Bonn, qui appuie sur
le blépharostat lors des gestes effectués au voisinage du
chef postérieur, il est préférable d'ôter le blépharostat
pendant cette phase chirurgicale.
La texture du tendon de l'OS est parfois si fine et
fasciculée qu'un geste un peu appuyé peut dilacérer le
tendon. La mobilisation du tendon doit être très douce
et méticuleuse.
◗ Fig. 41.5. Veine vortiqueuse temporale. Afin d'éviter toute confusion entre le chef postérieur
et le chef antérieur après leur section, il est préférable
permet de réaliser des gestes précis aussi bien sur le chef de leur attribuer un signe distinctif constant comme de
antérieur que sur le chef postérieur du tendon de l'OS. placer un clip courbe sur les fils du chef postérieur et un
clip droit sur les fils du chef antérieur.
Lors du renforcement du tendon, une action trop forte
Abord chirurgical temporal peut provoquer un syndrome de Brown nécessitant une
chirurgie correctrice.
du tendon réfléchi Lors du recul du tendon, une action trop importante
peut provoquer à plus ou moins long terme une paraly-
de l'oblique supérieur sie de l'OS.
En cas de réintervention sur un OS déjà opéré et en
raison des fascias liant le DS et l'OS qui ont été modifiés
●●Ouverture conjonctivale lors de la chirurgie initiale, la reprise chirurgicale est
Le chirurgien se place à la tête du patient et ouvre la difficile et s'effectue au sein de zones d'adhérences qu'il
conjonctive supérieure soit au limbe chez l'adulte et le faut libérer prudemment. Le trajet du tendon de l'OS est
grand enfant de façon à dégager le DS et la zone tempo- parfois totalement modifié avec une portion antérieure
rale adjacente où se trouve l'insertion du tendon de l'OS, remontée jusqu'à la partie médiane de l'insertion du DS.
338
Chapitre 41. Chirurgie de l'oblique supérieur
◗ Fig. 41.7. Test d'élongation du tendon de l'OS (normal). ◗ Fig. 41.8. Test de Guyton I (normal).
Tests préopératoires
Ces tests peuvent être exécutés avant et après la chirur-
gie afin d'en apprécier l'efficacité.
●●Test de Guyton I
Ce test correspond à un test de duction : pour un œil droit,
le globe est saisi au limbe entre deux pinces à 10 heures et
4 heures et déplacé en haut et en dedans. Normalement, le
limbe reste visible à 1 ou 2 mm de la paupière supérieure
(figure 41.8). En dessous de cette valeur, il y a une rétrac-
tion de l'OS (syndrome de Brown) (figure 41.9).
●●Test de Guyton II
◗ Fig. 41.9. Test de Guyton I (diminué).
Ce test compare les possibilités torsionnelles du globe.
Le limbe est saisi entre 3 heures et 9 heures, le globe est
centré par rapport à la lumière du microscope et l'on
imprime un mouvement d'intorsion jusqu'à ce que sans de Castroviejo en suivant son trajet en boomerang
forcer le mouvement soit bloqué. On note le déplace- (figures 41.11 et 41.12). Le dégagement du chef posté-
ment effectué, puis le globe est recentré et l'on étudie de rieur nécessite parfois de soulever au maximum le bord
la même manière l'extorsion (figure 41.10). temporal du DS avec l'écarteur de Bonn. Il faut toujours
vérifier que toutes les fibres ont été sectionnées afin
d'avoir une action chirurgicale complète (figure 41.13).
Renforcement de l'oblique Un fil tracteur est alors placé sur le chef postérieur,
marqué d'un clip courbe (figure 41.14).
supérieur Le test d'élongation musculaire peut alors être effec-
tué afin d'affiner le protocole opératoire (figure 41.15).
Le tendon étant posé sur le globe en respectant sa
●●Résection selon Caldeira direction initiale, on mesure avec un compas millimétré
L'abord du tendon se fait comme nous l'avons vu précé- la quantité de résection à effectuer (figure 41.16). Les fils
demment. Un fil tracteur est placé sur le chef antérieur de la résection sont alors placés au niveau des repères
du tendon et la découpe de l'insertion se fait aux ciseaux en les différenciant par deux clips différents comme vu
339
IV. Traitement
340
Chapitre 41. Chirurgie de l'oblique supérieur
341
IV. Traitement
342
Chapitre 41. Chirurgie de l'oblique supérieur
◗ Fig. 41.24. Chef antérieur du tendon de l'OS : mise en place du fil de réinsertion.
◗ Fig. 41.27. Portion nasale du tendon de l'OS. ◗ Fig. 41.30. Réinsertion du tendon de l'OS après son recul.
343
IV. Traitement
Conclusion
Trochlée La chirurgie de l'oblique supérieur s'est considérable-
ment simplifiée et ajustée depuis l'usage du microscope
3,2 mm opératoire qui permet non seulement un très bon éclai-
Inser rage, mais aussi le contrôle constant des passages sclé-
mm tion D
2,2 mm S raux des aiguilles dans cette chirurgie dont une partie se
mm
12
8m
une zone rétro-équatoriale, et une meilleure précision de
m
6m
Recul gestes qui doivent être doux sur des muscles fragiles.
OS
Points forts
OS
n • La chirurgie de l'oblique supérieur (OS) se
tio
er
344
Chapitre 42
Transpositions musculaires
M.-A. Espinasse-Berrod, C. Denier
Les transpositions musculaires sont par définition des sement en adduction pour le A. Le droit horizontal est
gestes chirurgicaux entraînant une modification du tra reculé et transposé dans la direction où l'effet d'affaiblis
jet anatomique du muscle, à la différence des techniques sement maximal est recherché. Dans une ésotropie, le
classiques de recul/renforcement. Il peut s'agir d'un recul et le déplacement vers le bas des droits médiaux
geste intéressant tout le tendon, une partie du tendon ou les affaiblissent davantage dans le regard en bas que
de façon différente deux languettes musculaires (après dans le regard en haut (figure 42.1). À l'inverse, la résec
splitting ou scission à partir de l'insertion). Certaines tion et le déplacement vers le haut des droits latéraux
sont de réalisation difficile avec un résultat souvent provoquent moins d'effet d'abduction dans le regard en
assez imprévisible et des risques de complications. Il haut que dans le regard en bas.
faut donc bien peser l'indication opératoire avant de les Ainsi, dans une incomitance en V, les droits médiaux
effectuer. Elles sont effectuées d'emblée lors d'incomi sont déplacés vers le bas, soit vers la pointe du V, à la
tances alphabétiques ou de paralysie totale, ou lors d'un fois pour les reculs et résections, et les droits latéraux
second temps opératoire en raison d'un résultat impar sont décalés vers le haut, soit vers l'ouverture du V
fait obtenu après une chirurgie classique. (figure 42.2a). Dans une incomitance en A, les muscles
L'effet de ces transpositions semble mixte : inner droits médiaux sont déplacés vers le haut, en direction
vationnel, mais surtout mécanique par haubanage du de la pointe du A, et les droits latéraux vers le bas, soit
globe. l'ouverture du A (figure 42.2b).
Donc, pour résumer, les droits médiaux sont toujours
déplacés vers la pointe du syndrome et les droits laté
raux vers l'ouverture du syndrome.
Transposition des muscles L'effet est assez imprévisible mais dépend de l'impor
tance du déplacement et de l'importance de l'incomitance
droits horizontaux initiale. Un déplacement de la moitié de la largeur de l'inser
tion réduit l'incomitance de 10 à 20 dioptries prismatiques
(DP), et une transposition de la largeur de l'insertion peut
●●Syndromes (incomitances) alphabétiques corriger 25 à 30 DP d'incomitance. Mais une telle transposi
La transposition verticale des muscles droits horizon tion peut provoquer une limitation secondaire des versions
taux peut être réalisée dans les incomitances V et A en et des ductions. La quantité de recul/résection associée
l'absence d'élévation en adduction pour le V et d'abais est dosée en fonction de la déviation en position primaire.
◗ Fig. 42.1. La transposition d'un muscle vers le bas l'affaiblit davantage dans le regard vers le bas (a) que dans le regard vers le haut (b).
Strabologie 345
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IV. Traitement
◗ Fig. 42.2. Sens de la transposition des droits horizontaux dans un syndrome V (a) et un syndrome A (b).
346
Chapitre 42. Transpositions musculaires
Technique de Hummelsheim
Cette technique reste une des plus utilisées aujourd'hui.
Elle consiste à transposer le tiers ou la moitié de la partie
proximale des muscles vers l'insertion du muscle para
lysé (figure 42.6). Ainsi, dans une paralysie du VI, les
muscles droits verticaux sont clivés d'avant en arrière,
avec une spatule ou des ciseaux fermés, sur une lon
gueur d'environ 10 mm pour pouvoir réaliser deux lan
guettes musculaires, une à la partie temporale du muscle
droit supérieur, et une à la partie temporale du muscle
droit inférieur. Les extrémités des languettes sont insé
rées aux extrémités correspondantes de l'insertion du
droit latéral.
◗ Fig. 42.6. Transposition selon Hummelsheim.
Technique de Hummelsheim modifiée
Variante de Kaufmann
Kaufmann propose de croiser les languettes muscu Variante de Rüssmann
laires sous le droit latéral pour suturer celle du droit Rüssmann propose de suturer ensemble les deux lan
supérieur au bord inférieur du droit latéral et celle guettes au-dessus du droit latéral et de fixer leur jonc
du droit inférieur au bord supérieur du droit latéral tion à la surface de ce dernier, en regard de l'équateur
(figure 42.7). (figure 42.8).
347
IV. Traitement
Variante d'O'Connor
O'Connor recommande de transposer les moitiés
internes des muscles droits supérieurs et inférieurs pour
suppléer un droit latéral. Les languettes sont alors glis
sées sous la partie temporale des muscles et fixées aux
angles de l'insertion du droit latéral (figure 42.9).
Technique de Jensen
Les muscles droits verticaux et latéral ne sont pas
désinsérés mais divisés en deux languettes. La lan
guette temporale de chaque droit vertical est suturée
avec la languette du droit latéral la plus proche, avec
un fil non résorbable. La suture doit être assez lâche
pour limiter le risque d'ischémie du segment antérieur
par compression des artères ciliaires antérieures. Les
muscles suturés sont fixés à la sclère 12 à 15 mm en
arrière du limbe. Une limitation mécanique de l'adduc
tion est fréquente.
Autres variantes
◗ Fig. 42.9. Transposition partielle selon O'Connor.
Des variantes de transposition ont été récemment décrites
avec myopexie, résection, ou intéressant seulement le
droit supérieur avec des efficacités variables [7–9].
Transposition de l'oblique
●●Syndrome de Duane inférieur
Les transpositions horizontales ont pu être proposées
dans certains cas de syndrome de Duane de type 1 Le muscle oblique inférieur peut être reculé avec avan
[10–12]. Mais elles peuvent être responsables de vertica cement de son insertion et réinsertion au niveau du droit
lités et nous leur préférons aujourd'hui la chirurgie de inférieur.
recul des muscles droits horizontaux qui donne le plus Cette technique est proposée dans les fortes déviations
souvent de bons résultats. verticales dissociées (DVD) associées à une élévation en
adduction [13]. En effet, un simple recul de l'oblique infé
●●Perte musculaire rieur n'améliore pas la DVD. Mais l'antéroposition peut
Les transpositions musculaires des droits verticaux entraîner une limitation de l'élévation et elle doit être le
peuvent être utiles en cas de perte ou d'absence d'un plus souvent bilatérale pour ne pas induire d'hypotropie
droit médial ou latéral. unilatérale dans le regard en haut [14]. La technique ne doit
pas être effectuée s'il n'existe pas d'élévation en adduction.
348
Chapitre 42. Transpositions musculaires
349
Chapitre 43
Complications chirurgicales
M.-A. Espinasse-Berrod
●●Point transfixiant
Complications anesthésiques La fréquence des points transfixiants a beaucoup dimi
nué depuis l’utilisation du microscope opératoire et des
Une anesthésie n’est jamais complètement dénuée de aiguilles spatulées. Il est néanmoins possible que leur
danger mais les complications d’une anesthésie géné fréquence soit actuellement sous-estimée, en particu
rale pour une chirurgie oculomotrice sont extrêmement lier après réalisation d’une fadenopération [1, 2]. Toute
rares, même si l’incidence de la mortalité n’est pas suspicion de point perforant nécessite un examen du
connue avec précision. fond d’œil. Toute perforation de la choroïde ou de la
Outre l’arrêt cardiaque et l’asphyxie, peut sur rétine impose un avis auprès d’un médecin rétinologue
venir une hyperthermie maligne d’origine héréditaire et une surveillance régulière à la recherche des compli
ou idiopathique, justifiant la présence de dantrolène cations rétiniennes, inflammatoires ou infectieuses qui
(Dantrium®) dans tout bloc opératoire. pourraient justifier un traitement médicochirurgical ou
L’interrogatoire doit toujours rechercher des antécé par laser. Le risque de décollement de rétine ou d’en
dents familiaux d’accidents anesthésiques ou des antécé dophtalmie existe après un point transfixiant (parfois
dents familiaux ou personnels de pathologie musculaire. méconnu), surtout chez l’adulte, même s’il est extrême
ment faible. Heureusement, une issue défavorable est
très rare. L’enfant est un peu protégé par la densité de
Complications peropératoires son vitré.
●●Mydriase transitoire
●●Bradycardie Une mydriase unilatérale peut apparaître après désin
La bradycardie secondaire au réflexe oculocardiaque sertion d’un muscle droit ou oblique. Elle est probable
d’origine vagale après traction musculaire rapide, en ment causée par la libération de neurotransmetteurs par
particulier du muscle droit médial, est un phénomène le tissu lésé [3].
Strabologie 351
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IV. Traitement
◗ Fig. 43.1. Doute sur un lâchage postopératoire du muscle droit médial gauche.
a. Exotropie importante postopératoire. b. Limitation de l’œil gauche en version droite. c. Impotence de l’adduction gauche. d. Abduction
gauche satisfaisante.
352
Chapitre 43. Complications chirurgicales
Les granulomes pyogéniques représentent, eux, des le segment antérieur est mal connu. Un délai minimal
réactions inflammatoires et vasculaires excessives avec de 6 mois entre deux interventions permet sans doute
développement rapide d’une petite masse rouge très de réduire le risque. L’appréciation de ce dernier doit
vascularisée. tout de même tenir compte du nombre de muscles droits
Dans les deux cas, le traitement consiste en une corti antérieurement opérés quand on décide d’un protocole
cothérapie locale et l’excision est parfois nécessaire. opératoire de réintervention. Les facteurs de risque
d’une ischémie du segment antérieur sont donc l’âge
●●Kystes conjonctivaux avancé, une chirurgie antérieure sur les muscles droits,
Les kystes conjonctivaux se développent lorsque de des problèmes vasculaires (diabète ou hypertension),
petits fragments d’épithélium conjonctival ont été inclus une chirurgie sur des muscles droits adjacents et sur des
dans la cicatrice ou en regard de l’insertion. Le kyste droits verticaux, et une incision limbique.
est rempli d’un liquide clair qui peut être évacué par Lors de l’ischémie du segment antérieur, un œdème
ponction à l’aiguille sous anesthésie locale. Si le kyste cornéen avec réaction inflammatoire de la chambre
récidive, l’excision devient nécessaire en essayant de antérieure apparaît 24 heures après la chirurgie. Une
respecter l’intégrité du kyste. atrophie irienne en secteur, une pupille fixée et défor
mée et une cataracte en seront des séquelles. Le traite
●●Sclérite ment consiste en une corticothérapie intense locale et
générale. Un mauvais pronostic est heureusement rare.
Des cas de sclérite nécrosante et infectieuse ont été La séparation pendant le temps chirurgical des
décrits [5, 6]. vaisseaux du plan tendineux, en particulier lors de la
chirurgie des droits verticaux, est pratiquée par certains
●●Dellen auteurs pour prévenir le risque d’ischémie [12]. De
Les dellen cornéens sont causés par l’interruption du même, une transposition partielle est souvent préférée
film lacrymal et la déshydratation de la cornée. Ils se à une transposition totale.
manifestent par un amincissement cornéen localisé Une revue générale très complète sur l’ischémie du
près du limbe en regard d’un bourrelet conjonctival (en segment antérieur a été réalisée en 1994 [13].
général 3 heures et 9 heures) et apparaissent durant les
deux premières semaines postopératoires. Les dellen ●●Diplopie postopératoire
sont bénins et disparaissent rapidement. Le traitement Une diplopie postopératoire peut apparaître si la
préventif est la résection de conjonctive susceptible position de l’œil dévié est corrigée de telle façon que
d’entraîner une saillie tissulaire près du limbe et le trai l’image de l’objet fixé ne tombe plus dans une aire de
tement curatif comporte des agents lubrifiants. neutralisation. La diplopie existe quelques minutes
ou de façon définitive en fonction de la possibilité du
●●Variations de la réfraction patient de supprimer ou d’ignorer la deuxième image.
Les variations de la réfraction en postopératoire sont Le risque est majoré si la chirurgie est effectuée après
rares et intéressent essentiellement l’astigmatisme et la l’âge de 10 ans. Une diplopie peut exister chez l’en
myopie [7–11]. Elles seraient dues à des modifications fant plus jeune, mais en général de façon transitoire.
temporaires des rapports de forces musculaires sur les L’existence d’une amblyopie, même profonde, n’exclut
rayons de courbure cornéens. En général, les anoma pas le risque de vision double postopératoire. Ce sont
lies de topographie cornéenne disparaissent au-delà de même parfois les plus persistantes ! La diplopie est par
3 mois, mais un astigmatisme induit peut persister de fois d’autant plus gênante que les images sont proches.
façon exceptionnelle. La vision double est surtout plus fréquente si le patient
La règle est donc d’accepter que le patient supporte est surcorrigé après la chirurgie. En effet, lors d’une
éventuellement moins bien ses lunettes en postopé sous-correction, l’image se projette en général dans le
ratoire et d’attendre 3 mois avant d’y apporter une scotome de suppression.
modification. On peut effectuer en préopératoire une recherche de
Par ailleurs, un patient hypermétrope ne supporte diplopie en corrigeant totalement la déviation avec des
souvent plus sa correction en postopératoire immédiat prismes [14]. S’il n’existe pas de diplopie avec la correc
en raison d’un flou visuel, mais cela est temporaire. tion prismatique, il n’existe probablement aucun risque
de diplopie postopératoire. S’il existe une diplopie, le
risque postopératoire est très faible. La diplopie pos
●●Ischémie du segment antérieur topératoire est le plus souvent régressive.
L’ischémie du segment antérieur est une complication Le risque d’une diplopie postopératoire doit être
sévère de la chirurgie du strabisme causée par la dés expliqué à tout adulte devant être opéré, mais ne doit
insertion de trois ou quatre muscles droits avec suppres pas contre-indiquer l’intervention. Le sujet doit accep
sion de l’apport sanguin des artères ciliaires antérieures. ter de prendre ce risque. Mais l’attitude d’un patient
L’ischémie du segment antérieur peut exceptionnel vis-à-vis de sa diplopie dépend aussi en partie de sa
lement apparaître après simple désinsertion de deux personnalité. Un patient confiant peut généralement
muscles droits. apprendre avec le temps à ne plus regarder la deuxième
La tolérance à une réduction de l’apport vasculaire image. Mais cela n’est pas toujours possible chez un
au segment antérieur est plus importante chez l’enfant patient perfectionniste ou inquiet.
que chez l’adulte. La redistribution de la vascularisation En cas de diplopie invalidante, plusieurs attitudes
du segment antérieur après chirurgie du strabisme est peuvent être proposées : réintervention chirurgicale ou
probablement possible grâce aux artères ciliaires lon prismation, filtre Ryser et en dernier recours occlusion
gues postérieures. Mais le délai de recirculation dans (par exemple par lentille colorée).
353
IV. Traitement
◗ Fig. 43.2. Abaissement de la paupière inférieure droite après ◗ Fig. 43.3. Ptosis droit après chirurgie du muscle oblique supérieur.
recul du droit inférieur.
Points forts
• L’information du patient sur les risques postopéra-
La mise en garde contre la rééducation orthoptique toires et en particulier de diplopie chez l’adulte est
dans les strabismes avec anomalie de correspondance capitale.
rétinienne limite le risque de diplopie postopératoire. • La désinsertion de plus de deux muscles droits
sur un œil expose au risque d’ischémie du segment
●●Anomalies oculomotrices antérieur.
Les sur- et sous-corrections sont pour certains les complica • L’utilisation du microscope opératoire et l’utilisa-
tions les plus fréquentes de la chirurgie du strabisme. Un tion d’aiguilles spatulées limitent le risque de perfo-
bon résultat postopératoire immédiat peut en plus se dégra ration sclérale.
der secondairement. Mais la chirurgie oculomotrice est par • Une allergie aux collyres donnés en postopératoire
fois très difficile à appréhender et ces sur- et sous-corrections ne doit pas être méconnue.
apparaissent, le plus souvent, plus comme des risques que • La chirurgie des muscles droits verticaux retentit
comme de réelles complications. Des limitations de motilité souvent sur la statique palpébrale.
peuvent apparaître après des chirurgies multiples et des
reculs ou résections excessifs. La chirurgie du droit latéral,
si elle inclut l’insertion de l’oblique inférieur, peut entraîner Références
une limitation de l’élévation évoquant un syndrome de 1. Alio JL, Faci A. Fundus changes following fadenoperation. Arch
Brown. Ophthalmol 1984 ; 102 : 211–3.
2. Lyons CJ, Fells P, Lee JP, et al. Chorioretinal scarring following the
●●Modifications de la statique de la fente fadenoperation. A retrospective study of 100 procedures. Eye 1989 ; 3 :
401–3.
palpébrale 3. James CB, Elston JS. Effect of squint surgery on pupillary diameter.
Br J Ophthalmol 1995 ; 79 : 991–2.
Rétraction de la paupière inférieure 4. Gesite-de Leon B, Demer JL. Consecutive exotropia : why does it hap
pen and can medial rectus advancement correct it ? J AAPOS 2014 ;
Les attaches fibreuses entre droit inférieur et paupière (6):554–8.
inférieure conduisent à un abaissement de la paupière 5. Chao DL, Albini T, McKeown CA, et al. Infectious pseudomonas scleri
inférieure corrélé à l’importance du recul du droit infé tis after strabismus surgery. J AAPOS 2013 ; 4 : 423–5.
6. Kearney FM, Blaikie AJ, Gole GA. Anterior necrotizing scleritis and
rieur (figure 43.2). La prophylaxie consiste à bien libérer strabismus surgery in a child. J AAPOS 2007 ; 11 : 197–8.
les connexions avec le ligament de Lockwood. 7. Denis D, Bardot J, Volot F, et al. Effects of strabismus surgery on refrac
tion in children. Ophthalmologica 1995 ; 209 : 136–40.
Modification de la fente palpébrale 8. Preslan MW, Cioffi G, Min YI. Refractive error changes following stra
bismus surgery. J Pediatr Ophthalmol Strabismus 1992 ; 29 : 300–4.
Le recul du droit supérieur peut entraîner un élargis 9. Thompson WE, Reinecke RD. The changes in refractive status following rou
sement de la fente palpébrale. Une résection excessive tine strabismus surgery. J Pediatr Ophthalmol Strabismus 1980 ; 17 : 372–4.
d’un muscle vertical sans libération suffisante des fascias 10. Noh JH, Park KH, Lee JYL, et al. Changes in refractive error and ante
rior segment parameters after isolated lateral rectus muscle recession.
peut entraîner une diminution d’ouverture palpébrale.
J AAPOS 2013 ; 17 : 291–5.
Une lésion des fibres du releveur lors d’une chirurgie du 11. Schworm HD, Ullrich S, Häing C, et al. Does strabismus surgery induce
droit supérieur ou de l’oblique supérieur peut entraîner significant changes of corneal topography ? Strabismus 1997 ; 5 : 81.
un ptosis (figure 43.3). 12. Roth A. Gefässchonung bei schieloperationen. Klin Monatsbl
Par ailleurs, la position du globe résulte de l’équi Augenheilkd 1989 ; 195 : 161–5.
13. Saunders RA, Bluestein EC, Wilson ME, et al. Anterior segment ische
libre entre muscles droits (tirant le globe vers l’avant) mia after strabismus surgery. Surv Ophthalmol 1994 ; 38 : 456–66.
et muscles obliques (tirant le globe vers l’arrière). Ainsi, 14. Kushner BJ. Intractable diplopia after strabismus surgery in adults.
un recul unilatéral important d’un droit médial peut Arch Ophtalmol 2002 ; 120 : 1498–504.
donner un aspect d’exophtalmie unilatérale. Ces modifi
cations sont à considérer pour poser un protocole multi Pour en savoir plus
opéré et si on doit choisir entre des gestes de reculs ou Olitsky SC, Coats DK. Complications of strabismus surgery. Middle
de renforcements musculaires. East Afr J Ophthalmol 2015 ; 22 : 271–8.
354
Annexes
Annexes
Annexe 1
Premier examen à la recherche d’un strabisme
356
Annexes
Annexe 2
Examen d'un strabisme
intermittent
357
Annexes
Annexe 3
358
Annexes
Annexe 4
359
Annexes
Annexe 5
360
Annexes
Annexe 6
361
Annexes
Annexe 7
362
Annexes
Annexe 8
363
Annexes
Annexe 9
364
Annexes
365
Annexes
Annexe 10
366
Annexes
Annexe 11
367
Annexes
368
Annexes
Annexe 12
369
Annexes
370
Annexes
Annexe 13
• Cas normal
Correction Accommodation (Acc) Déviation (Dév) Produit
Acc × Dév
+3 0 X′6 = –6 0
+1 2 X′2 = –2 –4
0 3 O′ = 0 0
–1 4 E′4 = + 4 + 16
–3 6 E′10 = + 10 + 60
Sommes 15 dioptries A = +6 B = + 72
CA/A= [(5 × B) – (15 × A)]/100
= [(5 × 72) — (15 × 6)]/100
= (360–90)/100
= 2,7
371
Annexes
Produit
Correction Accommodation (Acc) Déviation (Dév) Acc × Dév
0 3 E′16 = + 16 + 48
–1 4 E′20 = + 20 + 80
–3 6 E′30 = + 30 + 180
Sommes 15 dioptries A = + 82 B = + 328
CA/A
= [(5 × B) – (15 × A)]/100
= [(5 × 328) – (15 × 82)]/100
= (1640–1230)/100
= 4,1
Intérêt et limites
La mesure du rapport CA/A peut poser des difficultés car la tableau clinique qui conditionnent la valeur du rapport CA/A si
méthode de l’hétérophorie peut être imprécise ; la méthode on le mesure. En pratique, s’il y a incomitance loin/près (angle
du gradient est un peu longue, les angles sont variables et il de près plus important que l’angle de loin dans le strabisme
faut savoir mesurer rapidement les différentes déviations, sur- convergent ; angle de près plus faible que l’angle de loin dans
tout chez l’enfant (maintien de l’attention et de la fixation). le strabisme divergent), le rapport CA/A peut être élevé.
La question de la valeur normale demeure. Comme le nombre La mesure théorique du rapport CA/A pour classer les stra-
de mesures est toujours le même, cette valeur est en théorie bismes est en pratique inutile, car la description simple de :
reproductible, mais l’angle du strabisme est en soit une valeur 1/ l’angle sans correction (de loin et de près) ; 2/ l’angle avec
variable. COT (de loin/de près) ; 3/ l’effet d’une addition de + 3 en cas
En fait, le rapport CA/A élevé témoigne simplement de l’ex- d’incomitance loin près permet de classer les strabismes dans
cès de convergence et donc de l’existence d’une incomitance différents cadres diagnostiques correspondant à une thérapeu-
loin/près. Ce n’est pas le rapport CA/A qui entraîne selon sa tique standardisée.
valeur tel ou tel tableau clinique, mais les caractéristiques du
372