CONSEIL COUNCIL
DE L’EUROPE OF EUROPE
COUR EUROPÉENNE DES DROITS DE L’HOMME
EUROPEAN COURT OF HUMAN RIGHTS
Affaire ROTARU c. Roumanie
(Requête no 28341/95)
Arrêt
Strasbourg, le 4 mai 2000
1 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
En l'affaire Rotaru c. Roumanie,
La Cour européenne des Droits de l'Homme, siégeant en une Grande
Chambre composée des juges dont le nom suit :
M. L. WILDHABER, président,
Mme E. PALM,
MM. A. PASTOR RIDRUEJO,
G. BONELLO,
J. MAKARCZYK,
R. TÜRMEN,
J.-P. COSTA,
Mmes F. TULKENS,
V. STRAZNICKA,
MM. P. LORENZEN,
M. FISCHBACH,
V. BUTKEVYCH,
J. CASADEVALL,
A.B. BAKA,
R. MARUSTE,
mes
M S. BOTOUCHAROVA,
R. WEBER, juge ad hoc,
ainsi que de M. M. DE SALVIA, greffier,
Après en avoir délibéré en chambre du conseil les 19 janvier et 29 mars
2000,
Rend l'arrêt que voici, adopté à cette dernière date :
PROCÉDURE
1. L'affaire a été déférée à la Cour, conformément aux dispositions qui
s'appliquaient avant l'entrée en vigueur du Protocole no 11 à la Convention
de sauvegarde des Droits de l'Homme et des Libertés fondamentales
(« la Convention »)1, par la Commission européenne des Droits de l'Homme
(« la Commission ») et par un ressortissant roumain, M. Aurel Rotaru
(« le requérant »), le 3 juin et le 29 juin 1999 respectivement (article 5 § 4
du Protocole no 11 et anciens articles 47 et 48 de la Convention).
2. A son origine se trouve une requête (no 28341/95) dirigée contre la
Roumanie et dont le requérant avait saisi la Commission le 22 février 1995
en vertu de l'ancien article 25 de la Convention.
Le requérant alléguait une violation de son droit au respect de sa vie
privée en raison de la détention et de l'utilisation par le service roumain de
renseignements d'un fichier contenant des données personnelles, ainsi
qu'une atteinte à son droit d'accès à un tribunal et à son droit à un recours
1. Note du greffe : le Protocole no 11 est entré en vigueur le 1er novembre 1998.
2 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
devant une instance nationale pouvant statuer sur sa demande de
modification ou de destruction du fichier.
3. La Commission a déclaré la requête recevable le 21 octobre 1996.
Dans son rapport du 1er mars 1999 (ancien article 31 de la Convention), elle
formule l'avis unanime qu'il y a eu violation des articles 8 et 13 de la
Convention. Le texte intégral de son avis figure en annexe au présent arrêt.
4. Le 7 juillet 1999, un collège de la Grande Chambre a décidé que
l'affaire devait être examinée par la Grande Chambre (article 100 § 1 du
règlement). A la suite du déport de M. C. Bîrsan, juge élu au titre de la
Roumanie, qui avait pris part à l'examen de la cause au sein de la
Commission (article 28), le gouvernement roumain (« le Gouvernement ») a
désigné Mme R. Weber pour siéger en qualité de juge ad hoc (articles 27 § 2
de la Convention et 29 § 1 du règlement).
5. Tant le requérant que le Gouvernement ont déposé un mémoire.
6. Une audience s'est déroulée en public au Palais des Droits de
l'Homme, à Strasbourg, le 19 janvier 2000.
Ont comparu :
– pour le Gouvernement
Mme R. RIZOIU, agent,
MM. M. SELEGEAN, conseil juridique
au ministère de la Justice,
T. CORLATEAN, attaché
à la Représentation permanente de Roumanie
auprès du Conseil de l'Europe, conseillers ;
– pour le requérant
Me I. OLTEANU, conseil,
M. F. ROTARU, représentant et fils du requérant.
La Cour a entendu en leurs déclarations Mme Rizoiu, M. Selegean,
e
M Olteanu et M. Rotaru.
3 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
EN FAIT
I. LES CIRCONSTANCES DE L'ESPÈCE
A. La condamnation du requérant en 1948
7. Le requérant, né en 1921, était juriste de son état. Il est à présent
retraité et réside à Bârlad.
8. En 1946, après l'instauration du régime communiste en Roumanie, le
requérant alors étudiant se vit refuser par le préfet du département de Vaslui
la publication de deux brochures, « Ame d'étudiant » (Suflet de student) et
« Protestations » (Proteste), au motif qu'elles avaient un caractère
antigouvernemental.
9. Mécontent de ce refus, le requérant adressa au préfet deux lettres dans
lesquelles il protestait contre la suppression de la liberté d'expression par le
nouveau régime populaire. A la suite de ces lettres, le requérant fut arrêté le
7 juillet 1948. Le 20 septembre 1948, le tribunal populaire de Vaslui le
condamna pour outrage à une peine d'emprisonnement d'un an.
B. La procédure engagée en vertu du décret-loi no 118/1990
10. En 1989, après le renversement du régime communiste, le nouveau
pouvoir fit voter le décret-loi no 118/1990, qui accordait certains droits aux
personnes ayant été persécutées par le régime communiste qui n'avaient pas
eu d'activité fasciste (paragraphe 30 ci-dessous).
11. Sur la base de ce décret, le 30 juillet 1990, le requérant assigna
devant le tribunal de première instance de Bârlad les ministères de
l'Intérieur et de la Défense, ainsi que la direction départementale du travail
de Vaslui, demandant que sa détention ordonnée par le jugement de 1948
soit prise en compte dans le calcul de ses années d'ancienneté au travail. Il
demanda également le paiement des droits de retraite correspondants.
12. Le tribunal rendit son jugement le 11 janvier 1993. S'appuyant, entre
autres, sur les déclarations de P.P. et G.D., témoins cités par le requérant,
sur le jugement de condamnation de 1948 et sur des attestations de
l'université de Iaşi, le tribunal releva qu'entre 1946 et 1949, le requérant
avait été persécuté pour des raisons politiques. Par conséquent, il fit droit à
la demande de l'intéressé et lui accorda les indemnités prévues par le décret-
loi n° 118/1990.
4 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
13. Au cours de cette procédure, pour sa défense, le ministère de
l'Intérieur présenta au tribunal une lettre du 19 décembre 1990 que lui avait
adressée le service roumain de renseignements (Serviciul Român de
InformaŃii – « le SRI »). Cette lettre était rédigée dans les termes suivants :
« En réponse à votre lettre du 11 décembre 1990, voici les résultats de nos
vérifications au sujet de Rotaru Aurel, domicilié à Bârlad :
– pendant ses études à la faculté des sciences de Iaşi, la personne susmentionnée a
été membre d'un mouvement de type « légionnaire » [legionar][1], l'Association des
étudiants chrétiens ;
– en 1946, il présenta au bureau de la censure de la ville de Vaslui une demande de
publication de deux brochures, intitulées Ame d'étudiant et Protestations, mais sa
demande fut rejetée en raison du caractère antigouvernemental des écrits ;
– il appartint à la section jeunesse du Parti national paysan, ainsi qu'il ressort d'une
déclaration qu'il a faite en 1948 ;
– il n'a pas de casier judiciaire et n'a pas été détenu, comme il le prétend, pendant la
période qu'il mentionne ;
– pendant 1946-1948, en raison de ses idées, il a été convoqué à plusieurs reprises
par les services de la sûreté et interrogé sur son attitude (...) »
C. La procédure en responsabilité civile délictuelle à l'encontre du
SRI
14. Le requérant assigna le SRI en justice, affirmant qu'il n'avait jamais
été membre du mouvement légionnaire roumain, qu'il n'avait pas non plus
été étudiant à la faculté des sciences, mais à la faculté de droit de Iaşi, et que
certains autres renseignements fournis par le SRI dans sa lettre du
19 décembre 1990 étaient faux et diffamatoires. En application des
dispositions du code civil sur la responsabilité délictuelle, il sollicita une
indemnisation par le SRI pour le préjudice moral qu'il avait subi. Sans
invoquer de disposition légale particulière, il demanda également que le SRI
fût contraint de modifier ou détruire le fichier contenant les informations sur
son prétendu passé légionnaire.
1. C’est-à-dire relevant de la Légion de l’archange Michel, organisation roumaine
paramilitaire d’extrême droite, nationaliste et antisémite, créée en 1927 par scission du
mouvement de même orientation, la Ligue pour la défense nationale chrétienne. Le
mouvement légionnaire est à l’origine d’un certain nombre de partis politiques qui
influencèrent la politique roumaine pendant les années 30 et 40.
5 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
15. Par un jugement du 6 janvier 1993, le tribunal de première instance
de Bucarest rejeta la demande du requérant au motif que les dispositions
légales concernant la responsabilité délictuelle ne permettaient pas de
l'accueillir.
16. Le requérant forma un recours.
17. Le 18 janvier 1994, le tribunal départemental de Bucarest constata
que l'information concernant le passé légionnaire du requérant était fausse.
Il débouta toutefois l'intéressé au motif qu'il n'y avait pas lieu d'établir une
faute à la charge du SRI, car ce dernier était seulement le dépositaire des
données contestées, et qu'en l'absence de faute les règles de la responsabilité
délictuelle n'étaient pas applicables. En effet, le tribunal releva que
l'information avait été recueillie par les services de la sûreté de l'Etat, qui,
au moment de leur dissolution en 1949, l'avait transmise à la Securitate (le
Département de la sécurité de l'Etat), qui, à son tour, l'avait communiquée
au SRI en 1990.
18. Le 15 décembre 1994, la cour d'appel de Bucarest rejeta l'appel du
requérant contre la décision du 18 janvier 1994 dans les termes suivants :
« (...) la cour constate que l'appel du requérant est mal fondé. Se fondant sur sa
compétence légale de dépositaire des archives des anciens services de la sûreté de
l'Etat, le SRI a communiqué au ministère de l'Intérieur, dans sa lettre n° 705567/1990,
des renseignements concernant l'activité du requérant pendant ses études
universitaires, tels qu'ils ont été exposés par les services de la sûreté de l'Etat. Il ressort
donc que les instances judiciaires n'ont pas la compétence de détruire ou de modifier
le renseignement contenu dans la lettre rédigée par le SRI, qui est seulement le
dépositaire des archives des anciens services de la sûreté de l'Etat. En rejetant sa
demande, les instances judiciaires n'ont violé ni l'article 21 de la Constitution ni
l'article 3 du code civil, mais ont classé l'action selon les règles de compétence prévues
par le code de procédure civile. »
D. La procédure en responsabilité civile délictuelle à l'encontre des
juges
19. Le 13 juin 1995, le requérant introduisit une action en responsabilité
civile à l'encontre de tous les juges ayant rejeté sa demande de modification
ou de destruction du fichier. Il invoqua les dispositions de l'article 3 du code
civil, relatif au déni de justice, et de l'article 6 de la Convention. Le
requérant affirme que tant le tribunal départemental que la cour d'appel de
Vaslui refusèrent d'enregistrer sa demande.
A ce sujet, le requérant introduisit le 5 août 1998 une nouvelle requête
devant la Commission, enregistrée sous le numéro de dossier 46597/98 et
actuellement pendante devant la Cour.
6 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
E. L'action en révision
20. En juin 1997, le ministre de la Justice informa le directeur du SRI
que la Commission avait déclaré recevable la présente requête du requérant.
Le ministre demanda par conséquent au directeur du SRI de vérifier une
nouvelle fois si le requérant avait appartenu au mouvement légionnaire, et,
si ce renseignement se révélait faux, d'aviser l'intéressé de ce fait, afin qu'il
puisse l'utiliser ensuite dans une éventuelle action en révision.
21. Le 6 juillet 1997, le directeur du SRI informa le ministre de la
Justice que le renseignement concernant le passé légionnaire du requérant,
contenu dans la lettre du 19 décembre 1990, avait été trouvé en consultant
les archives, où l'on avait découvert un tableau dressé par le bureau de la
sûreté de Iaşi mentionnant, à l'entrée 165, un certain Aurel Rotaru,
« étudiant en sciences, membre de l'Association des étudiants chrétiens,
légionnaire, militant de base ». Le directeur du SRI indiqua que le tableau
portait la date du 15 février 1937 et poursuivit : « (...) puisqu'à cette date
M. Rotaru n'avait que seize ans, il ne pouvait pas être étudiant à la faculté
des sciences. [Dès lors] nous pensons être en présence d'une regrettable
erreur qui nous a laissé penser que M. Rotaru Aurel de Bârlad était la même
personne que celle qui figure dans ledit tableau, comme membre d'une
organisation de type légionnaire. D'ailleurs, les vérifications détaillées
effectuées par notre institution dans les départements de Iaşi et Vaslui n'ont
pas fourni d'autres renseignements confirmant l'identité des deux noms. »
22. Copie de cette lettre fut envoyée au requérant, qui, le 25 juillet 1997,
demanda, devant la cour d'appel de Bucarest, la révision de l'arrêt rendu le
15 décembre 1994. Dans sa demande en révision, il sollicita l'annulation des
écrits diffamatoires, un leu au titre du dommage moral et le remboursement,
au taux actualisé, de l'ensemble des frais et dépens encourus depuis le début
de la procédure.
23. Pour sa part, le SRI demanda le rejet de la demande en révision,
estimant que, eu égard à la lettre du directeur du SRI du 6 juillet 1997, la
demande n'avait plus d'objet.
24. Par une décision définitive du 25 novembre 1997, la cour d'appel de
Bucarest cassa la décision du 15 décembre 1994, et fit droit à l'action du
requérant dans les termes suivants :
« Il ressort de la lettre no 4173 du 5 juillet 1997 émanant du service roumain de
renseignements (...) que, dans les archives (cote 53172, vol. 796, p. 243), il existe un
tableau énumérant les noms des membres des organisations légionnaires n'ayant pas
leur domicile à Iaşi, dans lequel il est inscrit, à l'entrée 165 : « Rotaru Aurel – étudiant
en sciences, membre de l'Association des étudiants chrétiens, légionnaire, militant de
base. » Puisqu'à la date de la création de ce tableau, le 15 février 1937, le requérant
était âgé d'à peine 16 ans, et qu'il n'a pas suivi les cours de la faculté des sciences de
Iaşi, et puisqu'il ressort de vérifications ultérieures dans les documents énumérant les
noms des membres des organisations légionnaires que la mention « Aurel Rotaru » ne
semble pas être associée à un individu domicilié à Bârlad et présentant les données
personnelles du requérant, le service roumain des renseignements considère qu'il se
7 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
trouve devant une regrettable méprise, et que la personne mentionnée dans le tableau
n'est pas le requérant.
Eu égard à cette dernière lettre, le tribunal constate que ce document remplit les
conditions requises par l'article 322-5 du code de procédure civile puisqu'il est de
nature à changer totalement la situation de fait retenue précédemment. Cet écrit
contient des mentions qui n'ont pas pu être présentées aux stades antérieurs de la
procédure pour une raison indépendante de la volonté du requérant.
Dès lors, la date à laquelle ont été créées la Securitate et l'organisation des anciens
services de la sûreté ne constitue pas un élément pertinent. De même, le fait, d'ailleurs
exact, que le service roumain de renseignements n'est que le dépositaire des archives
des anciens services de la sûreté est hors de propos. Ce qui compte, c'est le fait que la
lettre no 705567 du 19 décembre 1990 du service roumain de renseignements (unité
militaire no 05007) contient des mentions qui ne concernent pas le requérant, de sorte
que les données contenues dans cette lettre sont fausses en ce qui le concerne et, si
elles étaient maintenues, porteraient gravement atteinte à sa dignité et à son honneur.
A la lumière de ce qui précède, et conformément au texte de loi susmentionné, la
demande de révision soumise par le requérant est fondée et doit être accueillie. Il
s'ensuit que les décisions rendues antérieurement concernant cette affaire sont
annulées et qu'il est fait droit à l'action du requérant telle qu'elle a été formulée. »
25. La cour ne se prononça ni sur l'octroi des dommages-intérêts ni sur
les dépens.
II. LE DROIT INTERNE PERTINENT
A. La Constitution
26. Les dispositions pertinentes de la Constitution se lisent ainsi :
Article 20
« (1) Les dispositions constitutionnelles concernant les droits et libertés des
citoyens seront interprétées et appliquées conformément à la Déclaration universelle
des droits de l'homme et aux pactes et autres traités auxquels la Roumanie est partie.
(2) En cas de contradiction entre les pactes et les traités concernant les droits
fondamentaux de l'homme auxquels la Roumanie est partie et les lois internes, les
instruments internationaux prévaudront. »
Article 21
« (1) Toute personne peut s'adresser à la justice pour la défense de ses droits, de ses
libertés et de ses intérêts légitimes.
(2) Aucune loi ne peut restreindre l'exercice de ce droit. »
8 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
B. Le code civil
27. Les dispositions pertinentes du code civil sont ainsi libellées :
Article 3
« Le juge qui refusera de juger, sous prétexte du silence, de l'obscurité ou de
l'insuffisance de la loi, pourra être poursuivi pour déni de justice. »
Article 998
« Tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui un dommage oblige celui par
la faute duquel il est arrivé à le réparer. »
Article 999
« Chacun est responsable du dommage qu'il a causé non seulement par son fait,
mais encore par sa négligence ou par son imprudence. »
C. Le code de procédure civile
28. La disposition pertinente du code de procédure civile se lit ainsi :
Article 322-5
« La révision d'une décision passée en force de chose jugée (...) peut être demandée
si des preuves écrites, qui ont été retenues par la partie adverse ou qui n'ont pas pu être
présentées pour une raison indépendante de la volonté des parties, sont découvertes
après le prononcé de la décision (...) »
D. Le décret no 31 de 1954 sur les personnes physiques et morales
29. Les dispositions pertinentes du décret no 31 de 1954 sur les
personnes physiques et morales sont ainsi libellées :
Article 54
« 1) Celui qui a subi une atteinte à son droit (...) à l'honneur, à la réputation (...) ou
à tout autre droit extrapatrimonial pourra demander à l'instance judiciaire de faire
cesser l'acte qui porte atteinte aux droits mentionnés.
2) De même, celui qui a subi une telle atteinte pourra demander au tribunal de
contraindre l'auteur de l'acte illégal à prendre toute mesure que le juge estimera
nécessaire pour qu'il soit rétabli dans son droit. »
9 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
Article 55
« Si l'auteur des actes illégaux n'exécute pas dans le délai imparti par le tribunal ce à
quoi il a été contraint afin de rétablir le droit violé, le tribunal peut le condamner au
paiement d'une astreinte au profit de l'Etat (...) »
E. Le décret-loi no 118 du 30 mars 1990 sur l'octroi de certains droits
aux personnes ayant été persécutées pour des motifs politiques
par le régime dictatorial instauré le 6 mars 1945
30. A l'époque des faits, les dispositions pertinentes du décret-loi
o
n 118/1990 prévoyaient :
Article premier
« Est comptée dans la détermination de l'ancienneté et est prise en considération en
tant que telle pour le calcul de la pension de retraite et de tous les autres droits
dérivant de l'ancienneté la période pendant laquelle une personne, après le
6 mars 1945, pour des raisons politiques :
a) a purgé une peine privative de liberté prononcée par une décision de justice
définitive ou a été mise en détention provisoire pour des infractions politiques ;
(...) »
Article 5
« Une commission composée d'un président et de six membres au maximum, est
créée dans chaque département (...) pour vérifier si les conditions prévues à l'article
premier sont remplies.
Le président doit avoir des compétences juridiques. Font partie de cette commission
deux représentants des directions du travail et de la protection sociale et quatre
représentants au plus de l'association des anciens détenus politiques et victimes de la
dictature.
(...) »
Article 6
« Les intéressés peuvent prouver qu'ils remplissent les conditions prévues à l'article
premier au moyen de documents officiels délivrés par les autorités compétentes ou (...)
de tout élément ayant valeur de preuve.
(...) »
10 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
Article 11
« Les dispositions du présent décret ne sont pas applicables aux personnes ayant été
condamnées pour des crimes contre l'humanité ou à celles au sujet desquelles il a été
établi, selon la procédure indiquée aux articles 5 et 6, qu'elles ont eu une activité
fasciste au sein d'une organisation de type fasciste. »
F. La loi n°° 14 du 24 février 1992 sur l'organisation et le
fonctionnement du service roumain de renseignements
31. Les dispositions pertinentes de la loi n° 14 du 24 février 1992,
publiée dans le Journal officiel le 3 mars 1992, sur l'organisation et le
fonctionnement du service roumain de renseignements se lisent ainsi :
Article 2
« Le service roumain de renseignements organise et déploie toute activité visant à
recueillir, vérifier et utiliser les renseignements nécessaires pour connaître, prévenir et
contrecarrer les actions qui, au regard de la loi, menacent la sécurité nationale de la
Roumanie. »
Article 8
« Le service roumain de renseignements est autorisé à détenir et à utiliser tout
moyen adéquat pour obtenir, vérifier, classer et mémoriser des informations touchant à
la sécurité nationale, dans les conditions prévues par la loi. »
Article 45
« Tous les documents internes du service roumain de renseignements sont couverts
par le secret d'Etat, sont conservés dans ses propres archives et ne peuvent être
consultés qu'avec l'approbation du directeur, dans les conditions prévues par la loi.
Les documents, données et renseignements du service roumain de renseignements
ne peuvent tomber dans le domaine public que quarante ans après leur archivage.
L'ensemble des archives concernant la sécurité nationale des anciens organes de
renseignements compétents sur le territoire de la Roumanie sont transmises au service
roumain de renseignements, à toutes fins de conservation et d'utilisation.
Les archives de l'ancienne Securitate concernant la sécurité nationale ne peuvent
tomber dans le domaine public que quarante ans après la date d'adoption de la présente
loi. »
11 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
G. La loi no 187 du 20 octobre 1999 relative à l'accès des citoyens à
leur dossier personnel tenu par la Securitate et visant à
démasquer le caractère de police politique de cette organisation
32. Les dispositions pertinentes de la loi no 187 du 20 octobre 1999,
entrée en vigueur le 9 décembre 1999, s'énoncent ainsi :
Article premier
« 1) Tout citoyen roumain, ou tout étranger ayant obtenu la nationalité roumaine
après 1945, a le droit de prendre connaissance du dossier établi à son sujet par les
organes de la Securitate (...). Ce droit s'exerce sur demande et permet l'examen direct
du dossier et l'obtention de copies de tout document versé au dossier ou relatif à son
contenu.
2) En outre, la personne qui fait l'objet d'un dossier dont il ressort qu'elle a été mise
sous surveillance par la Securitate a le droit, sur demande, de connaître l'identité des
agents de la Securitate et des collaborateurs qui ont versé des pièces au dossier.
3) Bénéficient des droits prévus aux paragraphes 1 et 2 l'époux survivant et les
parents jusqu'au deuxième degré inclus de la personne décédée, sauf disposition
contraire à la loi. »
Article 2
« 1) Pour assurer un droit d'accès aux informations d'intérêt général, tous les
citoyens roumains (...), les médias, les partis politiques (...) ont le droit d'être informés
(...) de la qualité d'agent ou de collaborateur de la Securitate des personnes qui
occupent les fonctions suivantes ou qui y postulent :
a) la présidence de la Roumanie ;
b) les fonctions parlementaires ;
(...) »
Article 7
« Pour l'application des dispositions de la présente loi est créé le Conseil national
pour l'étude des archives de la Securitate (...) (ci-après « le Conseil »), dont le siège
est à Bucarest.
Le Conseil est un organisme autonome à personnalité juridique, soumis au contrôle
du Parlement. (...) »
Article 8
« Le Conseil est composé d'un collège de onze membres.
12 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
Les membres du collège du Conseil sont nommés par le Parlement, sur proposition
des groupes parlementaires, en fonction de la configuration politique des deux
chambres (...) pour un mandat de six ans, renouvelable une seule fois. »
Article 13
« (1) Les bénéficiaires de la présente loi peuvent, conformément à l'article 1 § 1,
solliciter du Conseil :
a) la consultation des dossiers (...) établis jusqu'au 22 décembre 1989 par la
Securitate ;
b) la délivrance de copies de (...) ces dossiers (...) ;
c) la délivrance d'attestations d'appartenance ou de non-appartenance à la
Securitate, ou de collaboration ou de non-collaboration avec celle-ci ;
(...) »
Article 14
« (1) Le contenu des attestations délivrées en application de l'article 13, alinéa 1,
litt. c), peut être contesté auprès du collège du Conseil (...) »
Article 15
« (1) Le droit d'accès aux informations d'intérêt public s'exerce par le biais d'une
demande adressée au Conseil. (...)
(...)
(4) En réponse aux demandes faites selon l'article 1, le Conseil vérifie les preuves à
sa disposition, quelle que soit leur forme, et délivre aussitôt une attestation (...) »
Article 16
« 1) Le bénéficiaire ou la personne à l'encontre de laquelle une vérification a été
demandée peut contester auprès du collège du Conseil l'attestation délivrée selon
l'article 15. (...)
La décision du collège peut être attaquée (...) devant la cour d'appel (...)
(...) »
13 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
EN DROIT
I. SUR LES EXCEPTIONS PRELIMINAIRES DU GOUVERNEMENT
A. Sur la qualité de victime du requérant
33. Le Gouvernement soutient à titre principal, comme il l'avait fait
devant la Commission, que le requérant ne peut plus se prétendre
« victime » d'une violation de la Convention au sens de l'article 34. Il
souligne que le requérant a obtenu gain de cause devant la cour d'appel de
Bucarest, puisque celle-ci, dans son arrêt du 25 novembre 1997, a déclaré
nulles les mentions contenues dans la lettre du service roumain de
renseignements (Serviciul Român de InformaŃii – « le SRI ») du
19 décembre 1990. Or, selon le Gouvernement, la seule atteinte aux droits
du requérant provenait de cette lettre.
En tout état de cause, soutient le Gouvernement, le requérant dispose à
présent de la procédure mise en place par la loi no 187 du 20 octobre 1999,
qui offre à l'intéressé toutes les garanties requises par la Convention pour la
protection de ses droits.
34. Le requérant invite la Cour à poursuivre l'examen de l'affaire. Il fait
valoir que les circonstances à l'origine de la requête n'ont pas
fondamentalement changé à la suite de la décision du 25 novembre 1997.
D'une part, le simple fait de reconnaître, après la décision de recevabilité de
la Commission, qu'une erreur a été commise, ne peut pas constituer un
redressement adéquat des violations de la Convention. D'autre part, le
requérant n'a toujours pas accès à son dossier secret, qui est non seulement
conservé, mais également utilisé par le SRI. De ce fait, même après la
décision du 25 novembre 1997, l'utilisation par le SRI du renseignement
concernant le prétendu passé légionnaire du requérant ou de tout autre
renseignement contenu dans son dossier n'est pas à exclure.
35. La Cour rappelle, quant à la notion de victime, qu'un individu peut,
sous certaines conditions, se prétendre victime d'une violation entraînée par
la simple existence de mesures secrètes ou d'une législation permettant de
telles mesures, sans avoir besoin d'avancer qu'on les lui a réellement
appliquées (arrêt Klass et autres c. Allemagne du 6 septembre 1978, série A
no 28, pp. 18-19, § 34). Par ailleurs, « une décision ou une mesure favorable
au requérant ne suffit en principe à lui retirer la qualité de « victime » que si
les autorités nationales ont reconnu, explicitement ou en substance, puis
réparé la violation de la Convention » (arrêts Amuur c. France du 25 juin
1996, Recueil des arrêts et décisions 1996-III, p. 846, § 36, et Dalban
c. Roumanie [GC], no 28114/95, § 44, CEDH 1999-VI).
14 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
36. En l'occurrence, la Cour note que le requérant dénonce la tenue d'un
registre secret contenant des données le concernant, dont l'existence a été
dévoilée publiquement au cours d'une procédure judiciaire. Elle considère
qu'il peut, de ce fait, se prétendre victime d'une violation de la Convention.
La Cour relève aussi que, par un arrêt du 25 novembre 1997, la cour
d'appel de Bucarest a constaté que les mentions contenues dans la lettre du
19 décembre 1990 relatives au prétendu passé légionnaire du requérant
étaient fausses, dans la mesure où elles se rapportaient probablement à une
autre personne du même nom, et les a annulées.
A supposer que l'on puisse estimer que le requérant, dans une certaine
mesure, a par cet arrêt obtenu réparation quant à la présence dans son fichier
d'informations qui se sont révélées fausses, la Cour estime que cette
réparation n'est que partielle et que, de toute façon, elle est insuffisante au
sens de sa jurisprudence pour lui retirer la qualité de victime. En effet, outre
les considérations mentionnées ci-dessus quant à la qualité de victime
résultant de la tenue d'un fichier secret, la Cour relève en particulier les
éléments suivants.
Il semblerait que l'information sur le prétendu passé légionnaire du
requérant est toujours consignée dans les fichiers du SRI, sans qu'une
mention de l'arrêt du 25 novembre 1997 ait été portée dans le fichier
concerné. En outre, la cour d'appel ne s'est pas prononcée, et n'était
d'ailleurs pas en droit de le faire, sur le fait que le SRI est autorisé par la
législation roumaine à détenir et utiliser des fichiers créés par les anciens
services de renseignements, qui contiennent des informations sur le
requérant. Or un grief essentiel du requérant devant la Cour porte sur le fait
que la loi interne n'énonce pas avec suffisamment de précision les
conditions dans lesquelles le SRI doit exercer ses activités et qu'elle ne
fournit pas au justiciable un recours effectif à cet égard devant une autorité
nationale.
Enfin, la cour d'appel de Bucarest, dans son arrêt du 25 novembre 1997,
n'a pas répondu à la demande d'indemnisation du requérant au titre du
dommage moral et des frais et dépens.
37. Pour ce qui est de la loi no 187 du 20 octobre 1999 invoquée par le
Gouvernement, la Cour estime, eu égard aux circonstances de la présente
affaire, que cette loi n'est pas pertinente (paragraphe 71 ci-dessous).
38. La Cour conclut que le requérant peut se prétendre « victime » au
sens de l'article 34 de la Convention. Il y a donc lieu de rejeter l'exception.
B. Sur l'épuisement des voies de recours internes
39. Le Gouvernement plaide de surcroît l'irrecevabilité de la requête
pour non-épuisement des voies de recours internes. Il fait valoir que le
requérant disposait d'un recours qu'il n'a pas utilisé, à savoir une action
fondée sur le décret no 31/1954 sur les personnes physiques et morales, en
15 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
vertu duquel le juge peut ordonner toute mesure pour faire cesser l'atteinte à
la réputation d'une personne.
40. La Cour relève qu'il existe un lien étroit entre la thèse du
Gouvernement sur ce point et le bien-fondé des doléances formulées par le
requérant sur le terrain de l'article 13 de la Convention. Elle joint donc cette
exception au fond (paragraphe 70 ci-dessous).
II. SUR LA VIOLATION ALLEGUEE DE L'ARTICLE 8 DE LA
CONVENTION
41. Le requérant se plaint de ce que le SRI détient et peut utiliser à tout
moment des données sur sa vie privée, dont certaines sont fausses et
diffamatoires. Il allègue la violation de l'article 8 de la Convention, libellé
ainsi :
« 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile
et de sa correspondance.
2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit
que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une
mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la
sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la
prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la
protection des droits et libertés d'autrui. »
A. Sur l'applicabilité de l'article 8
42. Le Gouvernement conteste l'applicabilité de l'article 8, en faisant
valoir que les informations mentionnées dans la lettre du SRI du
19 décembre 1990 ne relèvent pas de la vie privée du requérant, mais de sa
vie publique. En effet, en décidant de mener des activités politiques et de
faire publier des brochures, l'intéressé a implicitement renoncé à
« l'anonymat » inhérent à la vie privée. Quant à son interrogatoire par la
police et à son casier judiciaire, il s'agit là d'informations publiques.
43. La Cour rappelle que la mémorisation dans un registre secret et la
communication de données relatives à la « vie privée » d'un individu entrent
dans le champ d'application de l'article 8 § 1 (arrêt Leander c. Suède du 26
mars 1987, série A no 116, p. 22, § 48).
Le respect de la vie privée englobe le droit pour l'individu de nouer et
développer des relations avec ses semblables ; de surcroît, aucune raison de
principe ne permet d'exclure les activités professionnelles ou commerciales
de la notion de « vie privée » (arrêts Niemietz c. Allemagne du 16 décembre
1992, série A no 251-B, pp. 33-34, § 29, et Halford c. Royaume-Uni du
25 juin 1997, Recueil 1997-III, pp. 1015-1016, §§ 42-46).
16 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
La Cour a déjà souligné la concordance entre cette interprétation
extensive et celle de la Convention élaborée au sein du Conseil de l'Europe
pour la protection des personnes à l'égard du traitement automatisé des
données à caractère personnel du 28 janvier 1981, entrée en vigueur le
1er octobre 1985, dont le but est « de garantir (...) à toute personne physique
(...) le respect (...) notamment de son droit à la vie privée, à l'égard du
traitement automatisé des données à caractère personnel la concernant »
(article 1), ces dernières étant définies dans l'article 2 comme « toute
information concernant une personne physique identifiée ou identifiable »
(arrêt Amann c. Suisse [GC], no 27798/95, § 65, CEDH 2000-II).
En outre, des données de nature publique peuvent relever de la vie privée
lorsqu'elles sont, d'une manière systématique, recueillies et mémorisées
dans des fichiers tenus par les pouvoirs publics. Cela vaut davantage encore
lorsque ces données concernent le passé lointain d'une personne.
44. En l'espèce, la Cour constate que la lettre du 19 décembre 1990 du
SRI contenait diverses informations sur la vie du requérant, en particulier
sur ses études, sur ses activités politiques et sur son casier judiciaire, dont
une partie avait été recueillie il y a plus de cinquante ans auparavant. De
l'avis de la Cour, de tels renseignements, lorsqu'ils sont, d'une manière
systématique, recueillis et mémorisés dans un fichier tenu par des agents de
l'Etat, relèvent de la « vie privée » au sens de l'article 8 § 1 de la
Convention. Tel est d'autant plus le cas en l'espèce que certaines
informations ont été déclarées fausses et qu'elles risquent de porter atteinte à
la réputation de l'intéressé.
En conséquence, l'article 8 trouve à s'appliquer.
B. Sur l'observation de l'article 8
1. Sur l'existence d'une ingérence
45. Pour le Gouvernement, pour qu'il y ait ingérence dans le droit au
respect de la vie privée, trois conditions cumulatives doivent être remplies :
la mémorisation des informations concernant l'intéressé, leur utilisation et
l'impossibilité pour la personne concernée de les réfuter. Or, en l'espèce,
tant la mémorisation que l'utilisation des données se rapportant au requérant
ont eu lieu avant la ratification de la Convention par la Roumanie. Quant à
l'impossibilité alléguée de réfuter les informations, le Gouvernement
soutient qu'au contraire l'intéressé a la faculté de réfuter des données
contraires à la réalité, mais qu'il n'a pas fait usage des voies de recours
appropriées.
46. La Cour rappelle que tant la mémorisation par une autorité publique
de données relatives à la vie privée d'un individu que leur utilisation et le
refus d'accorder la faculté de les réfuter constituent une ingérence dans le
droit au respect de sa vie privée garanti par l'article 8 § 1 de la Convention
17 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
(arrêts Leander précité, p. 22, § 48, Kopp c. Suisse du 25 mars 1998,
Recueil 1998-II, p. 540, § 53, et Amann précité, §§ 69 et 80).
En l'espèce, il ressort sans nul doute de la lettre du SRI du 19 décembre
1990 que celui-ci détient des informations sur la vie privée du requérant. S'il
est vrai que cette lettre est antérieure à l'entrée en vigueur de la Convention
à l'égard de la Roumanie, le 20 juin 1994, le Gouvernement n'a pas allégué
que, depuis cette date, le SRI a cessé de détenir des informations sur la vie
privée du requérant. La Cour relève aussi l'utilisation, postérieure à cette
date, de certaines données, par exemple dans le cadre de l'action en révision
ayant abouti à la décision du 25 novembre 1997.
Tant la mémorisation de ces données que leur utilisation, assorties du
refus d'accorder au requérant la faculté de les réfuter, constituent une
ingérence dans son droit au respect de sa vie privée, garanti par l'article 8
§ 1.
2. Justification de l'ingérence
47. La principale question qui se pose est celle de savoir si l'ingérence
ainsi constatée peut se justifier au regard du paragraphe 2 de l'article 8.
Ménageant une exception à un droit garanti par la Convention, ce
paragraphe appelle une interprétation étroite. Si la Cour reconnaît que dans
une société démocratique, l'existence de services de renseignements peut
s'avérer légitime, elle rappelle que le pouvoir de surveiller en secret les
citoyens n'est tolérable d'après la Convention que dans la mesure strictement
nécessaire à la sauvegarde des institutions démocratiques (arrêt Klass et
autres précité, p. 21, § 42).
48. Pour ne pas enfreindre l'article 8, pareille ingérence doit avoir été
« prévue par la loi », poursuivre un but légitime au regard du paragraphe 2
et, de surcroît, être nécessaire dans une société démocratique pour atteindre
ce but.
49. Le Gouvernement considère que les mesures en question étaient
prévues par la loi. Les données concernées ont été révélées par le SRI dans
le cadre d'une procédure mise en place par le décret-loi no 118/1990, qui
vise à octroyer réparation aux personnes persécutées par le régime
communiste. Selon l'article 11 dudit décret-loi, aucune mesure réparatrice
ne peut être accordée aux personnes ayant eu une activité fasciste.
50. Selon le requérant, la conservation et l'utilisation du fichier le
concernant ne sont pas prévues par la loi, car le droit interne n'est pas assez
précis pour indiquer aux citoyens dans quelles circonstances et sous quelles
conditions il habilite la puissance publique à mémoriser dans des fichiers et
à utiliser des informations sur leur vie privée. En outre, la loi interne ne
définirait pas avec suffisamment de précision les modalités d'exercice de ces
pouvoirs et ne contiendrait pas de garanties contre les abus.
51. La Commission estime que le droit interne ne définissait pas avec
une précision suffisante les conditions dans lesquelles le SRI pouvait
18 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
archiver, communiquer et utiliser des informations relatives à la vie privée
du requérant.
52. La Cour rappelle sa jurisprudence constante selon laquelle les mots
« prévue par la loi » imposent non seulement que la mesure incriminée ait
une base en droit interne, mais visent aussi la qualité de la loi en cause :
ainsi, celle-ci doit être accessible au justiciable et prévisible (voir, en dernier
lieu, l'arrêt Amann précité, § 50).
53. En l'espèce, la Cour constate que l'article 6 du décret-loi no 118/1990
invoqué par le Gouvernement comme fondement de la mesure incriminée
permet à tout individu de faire la preuve qu'il remplit les conditions requises
pour se voir reconnaître certains droits, au moyen de documents officiels
délivrés par les autorités compétentes ou de tout élément ayant valeur de
preuve. Toutefois, cette disposition ne définit pas de quelle manière ces
preuves peuvent être obtenues et ne confère au SRI aucun pouvoir en
matière de collecte, mémorisation et communication des données sur la vie
privée d'une personne.
La Cour doit donc rechercher si la loi no 14/1992 sur l'organisation et le
fonctionnement du SRI, invoquée également par le Gouvernement, peut
constituer le fondement légal de ces mesures. A cet égard, elle note que
ladite loi autorise le SRI à recueillir, mémoriser et utiliser des
renseignements touchant à la sécurité nationale. La Cour exprime des doutes
quant à la pertinence pour la sécurité nationale des informations détenues au
sujet du requérant. Néanmoins, elle rappelle qu'il incombe au premier chef
aux autorités nationales, et singulièrement aux tribunaux, d'interpréter et
d'appliquer le droit interne (arrêt Kopp précité, p. 541, § 59), et relève à cet
égard que, dans son arrêt du 25 novembre 1997, la cour d'appel de Bucarest
a confirmé la légalité de la détention par le SRI de ces données, en tant que
dépositaire des archives des anciens organes de sûreté.
Dès lors, la Cour peut conclure que la mémorisation des données sur la
vie privée du requérant avait une base en droit roumain.
54. Quant à l'accessibilité de la loi, la Cour estime que cette exigence se
trouve remplie dès lors que la loi no 14/1992 a été publiée au Journal officiel
roumain le 3 mars 1992.
55. Concernant l'exigence de prévisibilité, la Cour rappelle qu'une norme
est « prévisible » lorsqu'elle est rédigée avec assez de précision pour
permettre à toute personne, en s'entourant au besoin de conseils éclairés, de
régler sa conduite. La Cour a souligné l'importance de ce concept en matière
de surveillance secrète, en ces termes (arrêt Malone c. Royaume-Uni du 2
août 1984, série A no 82, p. 32, § 67, repris dans l'arrêt Amann précité, §
56) :
19 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
« La Cour rappelle qu'à ses yeux le membre de phrase « prévue par la loi » ne se
borne pas à renvoyer au droit interne, mais concerne aussi la qualité de la « loi » ; il la
veut compatible avec la prééminence du droit, mentionnée dans le préambule de la
Convention (...). Il implique ainsi – et cela ressort de l'objet et du but de l'article 8 –
que le droit interne doit offrir une certaine protection contre des atteintes arbitraires de
la puissance publique aux droits garantis par le paragraphe 1 (...). Or le danger
d'arbitraire apparaît avec une netteté singulière là où un pouvoir de l'exécutif s'exerce
en secret (...)
(...) Puisque l'application de mesures de surveillance secrète des communications
échappe au contrôle des intéressés comme du public, la « loi » irait à l'encontre de la
prééminence du droit si le pouvoir d'appréciation accordé à l'exécutif ne connaissait
pas de limites. En conséquence, elle doit définir l'étendue et les modalités d'exercice
d'un tel pouvoir avec une netteté suffisante – compte tenu du but légitime poursuivi –
pour fournir à l'individu une protection adéquate contre l'arbitraire. »
56. Il convient donc d'examiner la « qualité » des normes juridiques
invoquées en l'espèce, en recherchant en particulier si le droit interne fixait
avec une précision suffisante les conditions dans lesquelles le SRI pouvait
mémoriser et utiliser des informations relatives à la vie privée du requérant.
57. La Cour relève à cet égard que la loi no 14/1992 prévoit, dans son
article 8, que peuvent être recueillis, consignés et archivés dans des dossiers
secrets des renseignements touchant à la sécurité nationale.
Or aucune disposition du droit interne ne fixe les limites à respecter dans
l'exercice de ces prérogatives. Ainsi, la loi précitée ne définit ni le genre
d'informations pouvant être consignées, ni les catégories de personnes
susceptibles de faire l'objet des mesures de surveillance telles que la collecte
et la conservation de données, ni les circonstances dans lesquelles peuvent
être prises ces mesures, ni la procédure à suivre. De même, ladite loi ne fixe
pas de limite quant à l'ancienneté des informations détenues et la durée de
leur conservation.
Quant à l'article 45, celui-ci habilite le SRI à reprendre, à toutes fins de
conservation et d'utilisation, les archives ayant appartenu aux anciens
organes de renseignements compétents sur le territoire de la Roumanie, et
autorise la consultation des documents du SRI sur approbation du directeur.
La Cour relève que cet article ne renferme aucune disposition explicite et
détaillée sur les personnes autorisées à consulter les dossiers, la nature de
ces derniers, la procédure à suivre et l'usage qui peut être donné aux
informations ainsi obtenues.
58. Elle note aussi que, bien que l'article 2 de la loi habilite les autorités
compétentes à autoriser les ingérences nécessaires afin de prévenir et
contrecarrer les menaces pour la sécurité nationale, le motif de telles
ingérences n'est pas défini avec suffisamment de précision.
59. La Cour doit aussi se convaincre de l'existence de garanties
adéquates et suffisantes contre les abus, car un système de surveillance
secrète destiné à protéger la sécurité nationale comporte le risque de saper,
20 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
voire de détruire, la démocratie au motif de la défendre (arrêt Klass et autres
précité, pp. 23-24, §§ 49-50).
En effet, pour que les systèmes de surveillance secrète soient compatibles
avec l'article 8 de la Convention, ils doivent contenir des garanties établies
par la loi et qui sont applicables au contrôle des activités des services
concernés. Les procédures de contrôle doivent respecter aussi fidèlement
que possible les valeurs d'une société démocratique, en particulier la
prééminence du droit, à laquelle se réfère expressément le préambule de la
Convention. Elle implique, entre autres, qu'une ingérence de l'exécutif dans
les droits de l'individu soit soumise à un contrôle efficace que doit
normalement assurer, au moins en dernier ressort, le pouvoir judiciaire, car
il offre les meilleures garanties d'indépendance, d'impartialité et de
procédure régulière (arrêt Klass et autres précité, pp. 25-26, § 55).
60. En l'occurrence, la Cour relève que le système roumain de collecte et
d'archivage d'informations ne fournit pas de telles garanties, aucune
procédure de contrôle n'étant prévue par la loi no 14/1992, que ce soit
pendant que la mesure ordonnée est en vigueur ou après.
61. Dès lors, la Cour estime que le droit interne n'indique pas avec assez
de clarté l'étendue et les modalités d'exercice du pouvoir d'appréciation des
autorités dans le domaine considéré.
62. La Cour en conclut que la détention et l'utilisation par le SRI
d'informations sur la vie privée du requérant n'étaient pas « prévues par la
loi », ce qui suffit à constituer une méconnaissance de l'article 8. Au
surplus, en l'espèce, cette circonstance empêche la Cour de contrôler la
légitimité du but recherché par les mesures ordonnées, et si celles-ci étaient,
à supposer le but légitime, « nécessaires dans une société démocratique ».
63. Partant, il y a eu violation de l'article 8.
III. SUR LA VIOLATION ALLEGUEE DE L'ARTICLE 13 DE LA
CONVENTION
64. Le requérant se plaint de ce que l'absence de tout recours devant une
instance nationale pouvant statuer sur sa demande visant à faire détruire le
fichier qui comportait des données à son sujet et à y faire modifier les
données inexactes est contraire également à l'article 13, ainsi libellé :
« Toute personne dont les droits et libertés reconnus dans la (...) Convention ont été
violés, a droit à l'octroi d'un recours effectif devant une instance nationale, alors même
que la violation aurait été commise par des personnes agissant dans l'exercice de leurs
fonctions officielles. »
65. Le Gouvernement fait valoir que le requérant a obtenu satisfaction
par l'arrêt du 25 novembre 1997, qui a déclaré nulles les mentions contenues
dans la lettre du SRI du 19 décembre 1990. Quant à la destruction ou à la
modification des données figurant dans le fichier tenu par le SRI, le
Gouvernement estime que le requérant n'a pas choisi la voie de recours
21 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
appropriée. En effet, il aurait pu introduire une action en justice fondée sur
le décret no 31 de 1954, dont l'article 54 § 2 autorise le juge à ordonner toute
mesure tendant à rétablir le droit méconnu, en l'espèce le droit à son
honneur et sa réputation.
D'autre part, souligne le Gouvernement, le requérant peut à présent se
prévaloir des dispositions de la loi no 187 de 1999 pour prendre
connaissance du dossier établi à son sujet par la Securitate. En vertu des
articles 15 et 16 de cette loi, le requérant pourrait contester devant un
tribunal la véracité des informations contenues dans son dossier.
66. Selon la Commission, le Gouvernement n'a pas réussi à démontrer
qu'il existait en droit roumain un recours effectif, en pratique comme en
droit, qui eût permis au requérant de se plaindre d'une violation de l'article 8
de la Convention.
67. La Cour rappelle que, selon sa jurisprudence constante, l'article 13
exige un recours interne pour les seuls griefs que l'on peut estimer
« défendables » au regard de la Convention (voir, par exemple, l'arrêt Çakıcı
c. Turquie [GC], no 23657/94, § 112, CEDH 1999-IV). L'article 13 garantit
l'existence en droit interne d'un recours permettant de se prévaloir des droits
et libertés de la Convention, tels qu'ils peuvent s'y trouver consacrés. Cette
disposition exige donc un recours interne habilitant « l'instance nationale
compétente » à connaître du contenu du grief fondé sur la Convention et à
offrir le redressement approprié, même si les Etats contractants jouissent
d'une certaine marge d'appréciation quant à la manière de se conformer aux
obligations que leur fait cette disposition. Le recours exigé par l'article 13
doit être « effectif » en pratique comme en droit (arrêt Wille c. Liechtenstein
[GC], no 28396/95, § 75, CEDH 1999-VII).
68. Elle observe que le grief du requérant selon lequel le SRI détient, à
des fins d'archivage et d'utilisation, des données sur sa vie privée, en
violation de l'article 8 de la Convention, revêtait sans conteste un caractère
« défendable ». Il était donc en droit de bénéficier d'un recours interne
effectif au sens de l'article 13 de la Convention.
69. L'« instance » dont parle l'article 13 peut ne pas être forcément, dans
tous les cas, une institution judiciaire au sens strict. Cependant, ses pouvoirs
et les garanties procédurales qu'elle présente entrent en ligne de compte
pour déterminer si le recours est effectif (arrêt Klass et autres précité, p. 30,
§ 67).
En outre, en matière de surveillance secrète, un mécanisme objectif de
contrôle peut être suffisant aussi longtemps que les mesures restent secrètes.
Ce n'est qu'une fois les mesures divulguées que des voies de recours doivent
s'ouvrir à l'individu (ibidem, p. 31, §§ 70-71).
70. En l'espèce, le Gouvernement soutient que le requérant aurait pu
intenter une action en justice fondée sur l'article 54 du décret no 31/1954. La
Cour estime que cet argument ne saurait être retenu.
22 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
D'une part, elle relève que l'article 54 dudit décret ouvre la voie d'une
action en justice de caractère général, qui a pour but de protéger des droits
extrapatrimoniaux ayant subi une atteinte illégale. Or, la cour d'appel de
Bucarest a indiqué dans son arrêt du 25 novembre 1997 que le SRI était
habilité par la loi interne à détenir des informations sur le requérant
provenant des dossiers des anciens services de renseignements.
D'autre part, le Gouvernement n'a pas établi l'existence d'une décision
interne faisant jurisprudence en la matière. Il n'a donc pas démontré qu'un
tel recours eût été effectif. Dès lors, il échet de rejeter cette exception
préliminaire du Gouvernement.
71. Quant au mécanisme créé par la loi no 187/1999, à supposer que le
Conseil prévu soit instauré, la Cour relève que ni les dispositions invoquées
par le Gouvernement ni aucune autre disposition de cette loi ne permettent
de contester la détention, par les agents de l'Etat, de données sur la vie
privée d'une personne ou la véracité de ces informations. En effet, le
mécanisme de contrôle institué par les articles 15 et 16 ne concerne que la
divulgation des informations sur l'identité de certains collaborateurs et
agents de la Securitate.
72. La Cour n'a été informée d'aucune autre disposition en droit roumain
permettant de contester la détention, par les services de renseignements, de
données sur la vie privée du requérant ou de réfuter la véracité de ces
informations.
73. Partant, la Cour conclut que le requérant a été victime d'une
violation de l'article 13.
IV. SUR LA VIOLATION ALLEGUEE DE L'ARTICLE 6 DE LA
CONVENTION
74. Le requérant se plaint que le refus des tribunaux d'examiner sa
demande visant à obtenir le remboursement des frais et un dédommagement
ait porté atteinte à son droit à un tribunal, en violation de l'article 6 de la
Convention, libellé comme suit :
« 1. Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue (...) par un tribunal (...)
qui décidera (...) des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil (...) »
75. Le Gouvernement ne se prononce pas à cet égard.
76. La Commission a décidé d'examiner ce grief sous l'angle de
l'obligation plus générale, que l'article 13 fait peser sur les Etats, d'offrir un
recours effectif permettant de se plaindre de violations de la Convention.
77. La Cour observe qu'outre le grief, examiné ci-dessus, tiré de
l'absence de tout recours permettant de faire valoir la demande de
modification ou de destruction du fichier contenant des données le
concernant, le requérant se plaint aussi de ce que la cour d'appel de
Bucarest, bien que saisie légalement d'une demande en réparation et de
23 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
remboursement des frais, ne s'est pas prononcée à ce sujet dans son arrêt en
révision du 25 novembre 1997.
78. A n'en pas douter, la demande du requérant d'octroi d'une indemnité
pour dommage moral et de remboursement des frais revêtait un caractère
civil au sens de l'article 6 § 1, et la cour d'appel de Bucarest était
compétente pour en connaître (arrêt Robins c. Royaume-Uni du
23 septembre 1997, Recueil 1997-V, p. 1809, § 29).
La Cour estime dès lors que l'omission de la cour d'appel d'examiner
cette demande a porté atteinte au droit du requérant à un procès équitable au
sens de l'article 6 § 1 (arrêt Ruiz Torija c. Espagne du 9 décembre 1994,
série A no 303-A, pp. 12-13, § 30).
79. Il y a donc eu également violation de l'article 6 § 1 de la Convention.
V. SUR L'APPLICATION DE L'ARTICLE 41 DE LA CONVENTION
80. Le requérant sollicite une satisfaction équitable sur le fondement de
l'article 41 de la Convention, aux termes duquel :
« Si la Cour déclare qu'il y a eu violation de la Convention ou de ses Protocoles, et
si le droit interne de la Haute Partie contractante ne permet d'effacer
qu'imparfaitement les conséquences de cette violation, la Cour accorde à la partie
lésée, s'il y a lieu, une satisfaction équitable. »
A. Dommage
81. Le requérant réclame 20 milliards de lei roumains (ROL) en
réparation du préjudice moral causé par le discrédit lié à la divulgation
publique d'une information fausse et diffamatoire à son égard et au refus des
autorités, pendant plusieurs années, d'admettre l'erreur et de la réparer.
82. Le Gouvernement s'élève contre cette prétention, qu'il estime
déraisonnable, d'autant plus que le requérant n'a pas soulevé ce point devant
les juridictions internes.
83. La Cour rappelle sa jurisprudence constante selon laquelle la seule
circonstance qu'un requérant n'a pas porté sa demande d'indemnité devant
une juridiction interne n'oblige pas la Cour à rejeter ladite demande pour
défaut manifeste de fondement, pas plus qu'elle ne met obstacle à sa
recevabilité (arrêt De Wilde, Ooms et Versyp c. Belgique du 10 mars 1972
(article 50), série A no 14, pp. 9-10, § 20). De surcroît, en l'espèce, la Cour
relève que, contrairement à ce que prétend le Gouvernement, le requérant a
demandé devant les juridictions internes à être indemnisé du préjudice
moral qu'il a subi, par le versement d'une somme symbolique de 1 leu
roumain, demande qui n'a pas reçu de réponse de la part des tribunaux
roumains.
24 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
Elle note ensuite que la cour d'appel de Bucarest a déclaré nulles les
informations réputées diffamatoires, répondant ainsi partiellement aux
griefs du requérant. La Cour estime toutefois que le requérant doit avoir
réellement subi un préjudice moral, compte tenu de l'existence d'un système
de fichiers secrets contraire à l'article 8, du défaut de recours effectif à cet
égard, de l'absence d'un procès équitable et également du fait que plusieurs
années se sont écoulées avant qu'un tribunal ne se déclare compétent pour
annuler les informations diffamatoires.
Elle estime donc que les événements en cause ont entraîné une ingérence
grave dans les droits de M. Rotaru, pour laquelle la somme de 50 000 francs
français (FRF) représente une réparation équitable du préjudice moral subi.
Ce montant est à convertir en lei roumains au taux applicable à la date du
règlement.
B. Frais et dépens
84. Le requérant sollicite le remboursement de 38 millions ROL
(13 450 FRF) qu'il décompose comme suit :
a) 30 millions ROL correspondant aux frais exposés pour la procédure
interne, dont 20 millions ROL pour les frais de voyage et de séjour à Iaşi et
Bucarest et 10 millions ROL pour frais divers (droits de timbre, téléphone,
photocopies, etc.) ;
b) 8 millions ROL correspondant aux frais exposés devant les
institutions de la Convention, dont 6 millions ROL pour frais de traduction
et secrétariat, 1 million ROL pour les frais de voyage Bârlad-Bucarest et
1 million ROL pour les frais de visa français pour le fils du requérant.
85. Le Gouvernement juge cette somme exorbitante, d'autant plus que le
requérant aurait demandé le jugement par défaut dans toutes les procédures
internes.
86. La Cour rappelle qu'au titre de l'article 41 de la Convention, elle
rembourse les frais dont il est établi qu'ils ont été réellement et
nécessairement exposés et sont d'un montant raisonnable (voir, parmi
d'autres, arrêt Nikolova c. Bulgarie [GC], no 31195/96, § 79,
CEDH 1999-II). A cet égard, il y a lieu de rappeler que la Cour peut
accorder à un requérant le paiement non seulement de ses frais et dépens
devant les organes de la Convention, mais aussi de ceux qu'il a engagés
devant les juridictions nationales pour prévenir ou faire corriger par celles-
ci une violation constatée par la Cour (Van Geyseghem c. Belgique [GC],
no 26103/95, § 45, CEDH 1999-I).
87. La Cour note que l'intéressé n'était pas représenté devant les
juridictions internes. Elle relève aussi que le requérant a défendu lui-même
sa cause devant la Commission et que devant la Cour, il a été représenté à
l'audience. Elle constate également que le Conseil de l'Europe a versé à
M. Rotaru la somme de 9 759,72 FRF au titre de l'assistance judiciaire.
25 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
La Cour accorde en entier au requérant la somme réclamée par lui, à
savoir 13 450 FRF, moins celle déjà versée par le Conseil de l'Europe au
titre de l'assistance judiciaire. Le solde est à convertir en lei au taux
applicable à la date du règlement.
C. Intérêts moratoires
88. La Cour juge approprié de retenir le taux d'intérêt légal applicable en
France, à la date d'adoption du présent arrêt, soit 2,74 % l'an.
PAR CES MOTIFS, LA COUR
1. Rejette, à l'unanimité, l'exception préliminaire du Gouvernement de
perte de la qualité de victime ;
2. Joint au fond, à l'unanimité, l'exception préliminaire du Gouvernement
de non-épuisement des voies de recours internes, et la rejette à
l'unanimité après examen au fond ;
3. Dit, par seize voix contre une, qu'il y a eu violation de l'article 8 de la
Convention ;
4. Dit, à l'unanimité, qu'il y a eu violation de l'article 13 de la Convention ;
5. Dit, à l'unanimité, qu'il y a eu violation de l'article 6 § 1 de la
Convention ;
6. Dit, à l'unanimité,
a) que l'Etat défendeur doit verser au requérant, dans les trois mois,
50 000 FRF (cinquante mille francs français) pour dommage moral et
13 450 FRF (treize mille quatre cent cinquante francs français) pour
frais et dépens, moins 9 759,72 FRF (neuf mille sept cent cinquante-neuf
francs français soixante-douze centimes), à convertir en lei roumains au
taux applicable à la date du règlement ;
b) que ces montants seront à majorer d'un intérêt simple de 2,74 % l'an
à compter de l'expiration dudit délai et jusqu'au versement ;
7. Rejette, à l'unanimité, la demande de satisfaction équitable pour le
surplus.
26 ARRET ROTARU c. ROUMANIE
Fait en français et en anglais, puis prononcé en audience publique au
Palais des Droits de l'Homme, à Strasbourg, le 4 mai 2000.
Luzius WILDHABER
Président
Michele DE SALVIA
Greffier
Au présent arrêt se trouve joint, conformément aux articles 45 § 2 de la
Convention et 74 § 2 du règlement, l'exposé des opinions séparées
suivantes :
– opinion concordante de M. Wildhaber, à laquelle M. Makarczyk,
M. Türmen, M. Costa, Mme Tulkens, M. Casadevall et Mme Weber déclarent
se rallier ;
– opinion concordante de M. Lorenzen ;
– opinion en partie dissidente de M. Bonello.
L.W.
M. de S.
27 ARRÊT ROTARU c. ROUMANIE
OPINION CONCORDANTE DE M. LE JUGE WILDHABER,
À LAQUELLE M. MAKARCZYK, M. TÜRMEN, M. COSTA,
Mme TULKENS, M. CASADEVALL ET Mme WEBER, JUGES,
DÉCLARENT SE RALLIER
(Traduction)
En l'espèce, le requérant se plaignait d'une atteinte à son droit au respect
de sa vie privée en raison de la détention et de l'utilisation par le service
roumain de renseignements (SRI) d'un fichier contenant des informations
personnelles, dont la majeure partie datait des années 1946 à 1948. Le
dossier indiquait en particulier que le requérant, pendant ses études, en 1937
(alors que l'intéressé avait en fait à peine seize ans), avait été membre d'un
mouvement de type « légionnaire », c'est-à-dire une organisation
paramilitaire d'extrême droite, nationaliste et antisémite. Cette information,
révélée dans une lettre de fin 1990 émanant du ministère de l'Intérieur, fut
déclarée fausse en 1997 par la cour d'appel de Bucarest. Néanmoins, il
semblerait qu'elle soit toujours consignée dans les fichiers du SRI, alors que
l'arrêt de 1997 n'y est pas mentionné. En outre, l'intéressé n'a reçu ni
dommages-intérêts ni indemnisation pour ses frais et dépens. Une action en
réparation à l'encontre du SRI fut rejetée en 1994. Apparemment, le droit
roumain ne permet toujours pas au requérant de contester la détention par le
SRI d'informations sur sa vie privée, de réfuter la véracité de ces
informations ou de réclamer leur destruction.
Dans ce contexte, notre Cour conclut à la violation des articles 8, 13 et 6
§ 1. Conformément à sa jurisprudence constante (arrêt Malone c. Royaume-
Uni du 2 août 1984, série A no 82, pp. 36 et 38-39, §§ 80 et 87-88 ; arrêts
Kruslin et Huvig c. France du 24 avril 1990, série A no 176-A, pp. 24-25,
§§ 36-37, et 176-B, pp. 56-57, §§ 35-36 ; arrêt Halford c. Royaume-Uni du
25 juin 1997, Recueil des arrêts et décisions 1997-III, p. 1017, § 51 ; arrêt
Kopp c. Suisse du 25 mars 1998, Recueil 1998-II, p. 543, §§ 75-76 ; et arrêt
Amann c. Suisse [GC], no 27798/95, §§ 61-62 et 77-81, CEDH 2000-II), elle
estime que les règles du droit interne disposant que peuvent être recueillis,
consignés et archivés dans des dossiers secrets des renseignements touchant
la sécurité nationale ne présentent pas un degré suffisant de prévisibilité.
Dès lors, la détention et l'utilisation par le SRI d'informations sur la vie
privée du requérant n'étaient pas « prévues par la loi », de sorte que
l'article 8 a été enfreint. Je souscris pleinement à ces conclusions.
Toutefois – que la base légale soit ou non suffisante –, j'aimerais ajouter
qu'en l'espèce j'ai de sérieux doutes quant à savoir si l'atteinte aux droits du
requérant poursuivait un but légitime au regard de l'article 8 § 2. Par
ailleurs, il est pour moi incontestable que l'ingérence n'était pas nécessaire
dans une société démocratique.
28 ARRET ROTARU c. ROUMANIE – OPINION CONCORDANTE
Quant à la question du but légitime, la Cour admet d'ordinaire sans
difficulté la légitimité de l'objectif défini par le Gouvernement sous réserve
qu'il relève de l'une des catégories visées au paragraphe 2 des articles 8
à 11. Toutefois, pour la sécurité nationale comme pour d'autres buts,
j'estime qu'il doit exister au moins un lien raisonnable et réel entre les
mesures portant atteinte à la vie privée et l'objectif invoqué pour que celui-
ci puisse être considéré comme légitime. A mon sens, expliquer que la
conservation, pour ainsi dire sans discernement, d'informations relatives à la
vie privée d'individus correspond à un souci légitime de sécurité nationale
pose manifestement un problème.
Dans l'affaire Rotaru, il s'agit de données sur les activités d'un individu
pendant son adolescence et ses études, datant de plus de cinquante ans et,
dans un cas, de soixante-trois ans, qui avaient été recueillies de façon
illégale et arbitraire sous un ancien régime et qui sont toujours conservées
dans des fichiers sans aucune protection adéquate et effective contre les
abus, alors que l'inexactitude d'une partie de ces informations a été
démontrée. Il n'appartient pas à la Cour de dire si ces informations doivent
être détruites, s'il convient de garantir des droits absolus d'accès et de
rectification ou si un autre système serait conforme à la Convention. Mais il
est difficile de discerner quel souci légitime de sécurité nationale pourrait
justifier de continuer à conserver ces informations dans ces conditions. Dès
lors, j'estime que la Cour aurait été fondée à conclure que la mesure
litigieuse en l'espèce ne poursuivait pas un but légitime au sens de l'article 8
§ 2.
Cette conclusion aurait permis d'éviter de déterminer si la mesure en
question était nécessaire dans une société démocratique, puisque ce critère
dépend de l'existence d'un but légitime. Si, toutefois, la Cour avait préféré
admettre que la sécurité nationale constituait en l'espèce un tel but, elle
aurait rappelé que les Etats ne disposent pas d'une latitude illimitée pour
assujettir les individus à des mesures de surveillance secrète ou à un
système de fichiers secrets. L'intérêt d'un Etat à préserver sa sécurité
nationale doit être mis en balance avec la gravité de l'atteinte au droit d'un
requérant au respect de sa vie privée. Notre Cour a constamment souligné
qu'« un système de surveillance secrète destiné à protéger la sécurité
nationale crée un risque de saper, voire de détruire, la démocratie au motif
de la défendre » (arrêt Leander c. Suède du 26 mars 1987, série A no 116,
p. 25, § 60 ; voir aussi l'arrêt Klass et autres c. Allemagne du 6 septembre
1978, série A no 28, pp. 21 et 23, §§ 42 et 49 et, mutatis mutandis, l'arrêt
Chahal c. Royaume-Uni du 15 novembre 1996, Recueil 1996-V,
pp. 1866-1867, § 131, et l'arrêt Tinnelly & Sons Ltd et autres et McElduff et
autres c. Royaume-Uni du 10 juillet 1998, Recueil 1998-IV, pp. 1662-1663,
§ 77). C'est pourquoi la Cour doit se convaincre que la surveillance secrète
des citoyens est strictement nécessaire à la sauvegarde des institutions
29 ARRET ROTARU c. ROUMANIE – OPINION CONCORDANTE
démocratiques et qu'il existe des garanties adéquates et suffisantes contre les
abus.
Eu égard à l'ensemble des circonstances de la cause et à la lumière des
considérations ci-dessus relatives au but légitime, il convient de conclure
que l'ingérence en question n'était pas le moins du monde nécessaire, dans
une société démocratique, pour atteindre un but touchant la sécurité
nationale.
En un mot donc, quand bien même un fondement légal prévisible aurait
existé dans l'affaire Rotaru, la Cour aurait néanmoins dû conclure à la
violation de l'article 8, soit au motif qu'aucun but légitime ne justifiait de
continuer à tenir un système abusif de fichiers secrets, soit parce que cette
mesure n'était manifestement pas nécessaire dans une société démocratique.
30 ARRÊT ROTARU c. ROUMANIE
OPINION CONCORDANTE DE M. LE JUGE LORENZEN
(Traduction)
J'ai voté en l'espèce en faveur des conclusions de la majorité, pour les
mêmes motifs qu'elle. Toutefois, cela ne signifie pas que je suis
fondamentalement en désaccord avec les observations présentées par
M. le juge Wildhaber dans son opinion concordante sur les autres exigences
de l'article 8 § 2. Je ne m'y suis pas rallié tout simplement parce que, selon
la jurisprudence constante de la Cour, lorsqu'une ingérence dans l'exercice
des droits garantis par l'article 8 n'est pas « prévue par la loi », il n'y a pas
lieu d'examiner si les autres conditions posées par l'article 8 § 2 sont
remplies. Il me semble essentiel de maintenir cette jurisprudence.
31 ARRÊT ROTARU c. ROUMANIE
OPINION EN PARTIE DISSIDENTE
DE M. LE JUGE BONELLO
(Traduction)
1. La majorité a conclu à la violation de l'article 8, après avoir estimé
que ses dispositions s'appliquaient aux faits de la cause. J'ai voté avec la
majorité en faveur du constat d'autres violations de la Convention, mais je
ne peux retenir l'applicabilité de l'article 8.
2. L'article 8 protège la vie privée de l'individu. Au cœur de cette
protection se trouve le droit de toute personne de voir les recoins les plus
intimes de son être échapper à l'inquisition et au contrôle du public. Il existe
en nous, en notre esprit, des zones réservées dont la Convention commande
d'interdire l'accès. Il est illégitime de disséquer, conserver, classer ou
divulguer des données qui se réfèrent aux domaines les plus secrets de
l'activité, de l'orientation ou de la conviction d'un individu, abrités derrière
les murs de la confidentialité.
3. En revanche, des activités qui sont, de par leur nature même,
publiques et qui se nourrissent en vérité de la publicité, ne relèvent
nullement de la protection de l'article 8.
4. Les informations secrètes détenues par les services de sécurité de
l'Etat que le requérant a demandé à consulter avaient trait pour l'essentiel
a) à la participation active d'un certain Aurel Rotaru à un mouvement
politique ; b) à sa demande tendant à la publication de deux brochures
politiques ; c) à son affiliation à la section jeunesse d'un parti politique ;
d) et au fait qu'il n'avait pas d'antécédents judiciaires (paragraphe 13 de
l'arrêt).
5. Les trois premiers types d'information renvoient exclusivement à des
activités publiques ; éminemment publiques, devrais-je dire, en ce que
l'activisme politique et éditorial exige une publicité maximale, laquelle
conditionne son existence même et son succès. Les documents n'indiquaient
pas que le requérant votait pour tel ou tel parti politique – ce qui, bien
entendu, aurait constitué une ingérence dans la zone interdite de
confidentialité – mais rendaient compte, pour l'essentiel, des manifestations
publiques du militantisme public d'Aurel Rotaru au sein de certaines
organisations publiques.
6. En quoi la conservation de documents relatifs aux activités
éminemment publiques d'un individu viole-t-elle son droit à la vie privée ?
Jusqu'ici, la Cour a estimé, à juste titre à mon avis, que la protection de
l'article 8 s'étendait à des domaines confidentiels, tels que les données
médicales et sanitaires, l'activité et l'orientation sexuelles, les liens
familiaux, voire les relations professionnelles et commerciales, ainsi que
d'autres questions d'ordre privé dans lesquelles toute intrusion du public
constituerait un franchissement indu des barrières naturelles du soi. Le
32 ARRET ROTARU c. ROUMANIE – OPINION EN PARTIE DISSIDENTE
DE M. LE JUGE BONELLO
militantisme public au sein de partis politiques publics n'a, selon moi, rien à
voir avec le principe qui commande d'élever la protection de la vie privée au
rang de droit fondamental.
7. Le quatrième élément d'information que renfermait le fichier sur le
requérant renvoie à une note indiquant que l'intéressé n'avait pas de casier
judiciaire. Selon la Cour, même cette information emporte violation du droit
à la vie privée du requérant. Elle a souligné que les notes des services de
sécurité (qui contiennent des renseignements dont certains datent de plus de
cinquante ans) comprenaient le casier judiciaire du requérant et a conclu que
« de tels renseignements, lorsqu'ils sont, d'une manière systématique,
recueillis et mémorisés dans un fichier tenu par des agents de l'Etat, relèvent
de la « vie privée » au sens de l'article 8 § 1 de la Convention » (paragraphe
44 de l'arrêt).
8. Cela, me semble-t-il, va dangereusement au-delà de la portée de
l'article 8. Déclarer que la conservation du casier judiciaire d'une personne
par la police met en jeu l'article 8 (même s'il en ressort, comme en l'espèce,
que l'individu en question n'a pas d'antécédents judiciaires) peut avoir
d'incalculables et redoutables conséquences quant à « la sécurité nationale,
à la sûreté publique, à la défense de l'ordre et à la prévention du crime »,
valeurs que l'article 8 protège toutes expressément.
9. J'aurais admis, quoiqu'à contrecœur, que la conservation par la police
des antécédents judiciaires d'une personne puisse s'analyser en une
ingérence dans l'exercice du droit à la vie privée, mais je me serais hâté
d'ajouter qu'une telle ingérence se justifie par la prévention des infractions
pénales et la protection de la sécurité nationale. La Cour n'a pas jugé utile de
le faire.
10. Bien entendu, mon embarras ne porte que sur la censure par la Cour
de la conservation d'informations de nature pénale. Il est tout à fait
concevable que la divulgation gratuite et illégitime du contenu des casiers
judiciaires soulève des questions sous l'angle de l'article 8.
11. La Cour semble accorder une importance particulière au fait que
« certaines informations ont été déclarées fausses et (...) risquent de porter
atteinte à la réputation de l'intéressé » (paragraphe 44 de l'arrêt). Ces
préoccupations soulèvent deux questions distinctes : celle de la fausseté des
informations et celle de leur caractère diffamatoire.
12. Certaines données conservées dans le fichier du requérant ne se
rapportent en réalité pas à lui, mais à un homonyme. Sans aucun doute, cela
en fait de « fausses » informations du point de vue du requérant. Mais
l'inexactitude d'informations tombées dans le domaine public les
transforme-t-elle en données privées ? La logique de ce raisonnement
m'échappe.
13. Encore une fois, je reconnais sans difficulté que les « fausses »
informations sur le requérant, conservées par les services de sécurité, étaient
de nature à porter atteinte à sa réputation. Il semblerait que la Cour, ces
33 ARRET ROTARU c. ROUMANIE – OPINION EN PARTIE DISSIDENTE
DE M. LE JUGE BONELLO
derniers temps, cherche à évoluer vers l'idée que la « réputation » pourrait
soulever des questions au regard de l'article 81. Ouvrir l'article 8 à ces
nouvelles perspectives ajouterait une dimension supplémentaire excitante à
la protection des droits de l'homme. Mais à mon sens, la Cour devrait
s'attaquer de front à cette réforme, et non l'aborder, presque subrepticement,
comme une question à l'orée du droit à la vie privée.
14. Si j'avais partagé la thèse de la majorité selon laquelle le droit à la
vie privée protège également des informations éminemment publiques,
j'aurais alors également conclu à la violation de l'article 8, puisque je
souscris sans réserve à la conclusion de la Cour selon laquelle la
conservation et l'utilisation par les forces de l'ordre des informations
concernant le requérant n'étaient pas « prévues par la loi »
(paragraphes 57-63 de l'arrêt).
1. Arrêt Fayed c. Royaume-Uni du 21 septembre 1994, série A no 294-B, pp. 50-51,
§§ 66-68 ; arrêt Niemietz c. Allemagne du 16 décembre 1992, série A no 251-B, pp. 35-36,
§ 37.