Dis 011 0047
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Frédéric Haeuw
2003/1 - Vol. 1
pages 47 à 59
ISSN 1765-0887
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Vers un redéploiement des compétences
des formateurs, dans les dispositifs
de formation ouverts et à distance
Frédéric Haeuw
RÉSUMÉ. Pour faire face aux enjeux de la société de l’information et lutter contre le risque de
fracture entre ceux qui sauront profiter des moyens technologiques pour se former et ceux
qui risquent d’en être exclus, la formation professionnelle doit mettre en œuvre de nouveaux
dispositifs de formation, innovants, ouverts sur leurs environnements et attentifs aux besoins
de tous. Cette mise en œuvre exige des formateurs de nouvelles compétences, un
professionnalisme renouvelé, de nouvelles postures pédagogiques. Dans cet article, l’auteur
présente quelques-unes de ces compétences nouvelles et propose, en guise de conclusion, un
mode d’articulation entre présence et distance au sein de dispositifs hybrides.
ABSTRACT. In order to face up to the issues of the information society and to fight the risks of a
digital divide between those who will be able to benefit from training with the help of
information and communication technology and those who might be excluded from them,
vocational and in job training has to implement new innovative training systems, relating to
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personnes les plus fragilisées d’acquérir ces nouvelles compétences. Et ce, d’autant
plus long, voire parfois la première étape dans une reprise d’étude. De par leur
expérience de plus de quinze années, leur inscription forte dans le champ de la
formation ouverte et à distance, les APP sont une expérience originale dans le
paysage de la formation continue, et assez symptomatique, quoique relativement
marginalisée, des mutations de ce secteur. Ils tentent en effet de mettre en œuvre des
formes d’autoformation assistée, dans lesquelles l’apprenant est appelé à jouer un
rôle central, dans la définition des objectifs et dans le processus même de formation.
On constate cependant qu’en dépit d’un cahier des charges univoque, et qu’au-
delà d’un certain discours unanime, tant de la part des institutions que de la part des
formateurs, de grandes différences existent d’un APP à l’autre, et que la part
d’autodirection concédée aux apprenants est plus ou moins importante selon les cas.
Pour un nombre non négligeable de formateurs d’APP les pratiques pédagogiques
restent basées sur un mode de formation de type hétérodirectif. Cette résistance est la
plupart du temps inconsciente : le formateur n’est pas animé d’une volonté
démiurgique de garder coûte que coûte le pouvoir sur l’apprenant ; il a le souci de
bien faire, ce qui se traduit par un surencadrement, en définitive préjudiciable à
l’émancipation de l’apprenant et à l’encontre des intentions initiales. On ne peut pas
non plus occulter le fait que les conditions d’exercice de cette profession ont une
influence sur les manières de faire : le manque d’autonomie dont peut jouir un
formateur a des conséquences sur l’autonomie qu’il va laisser à l’autre. De même, le
sentiment de sécurité, de garantie d’un emploi stable et évolutif, ce qui n’est pas le
cas le plus souvent, le libérerait sans doute de certaines craintes qui peuvent
l’entraîner à garder une position de domination dans la relation pédagogique, par
crainte de voir son expertise remise en question et son emploi disparaître. Mais outre
ces aspects socio-organisationnels, la mise en place de l’autodirection interroge les
capacités des formateurs à transformer une relation pédagogique classique en une
relation autonomisante.
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4. Le « nous » désigne ici Arnaud Coulon et moi-même, tous deux consultants à Algora,
formation ouverte et réseaux.
5. Ce rapport est téléchargeable sur le site [Link]. Voir également Coulon A.,
Haeuw F., « L’évolution des compétences des formateurs dans les dispositifs de FOAD »,
Actualité de la formation Permanente, n° 174, p. 89-112.
6. Miri@d est un réseau de centres de ressources, porté par le réseau des Chambres de
commerce et d’industrie.
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formation ouverte et à distance. Pour les deux auteurs, ayant rédigé conjointement
cette partie, il ne s’agissait pas d’établir la liste exhaustive des compétences
nécessaires et suffisantes que chaque formateur doit maîtriser pour exercer en
FOAD, mais plutôt de proposer une grille d’observation, voire un outil de
diagnostic, propre à dresser la carte des compétences collectives d’une équipe
pédagogique, à repérer les déficits de compétences de cette équipe et, par
conséquent, à dresser la liste des objectifs à atteindre pour remédier à ces déficits de
compétences. Nous avons identifié vingt-six compétences, que nous avons classées
en neuf familles, selon une typologie croisant le type de compétences (savoir, savoir-
faire et savoir-être) et le champ d’application de celles-ci : le macro-niveau
(sociétal), le méso-niveau (l’institution), le micro-niveau (la relation individuelle).
En poursuivant ce travail dans le cadre d’une thèse portant sur les rapports au
savoir et les changements paradigmatiques en andragogie7, nous avons ensuite
analysé ces vingt-six compétences sous le focus de l’innovation. Il apparaît en effet
que toutes les compétences mises en œuvre ne sont pas au même niveau en termes de
transformation et d’innovation, ce qui nous a conduit à les classer en trois familles :
les compétences préexistantes, les compétences nouvelles et non transformatrices,
les compétences nouvelles et transformatrices.
Par exemple, des compétences telle qu’appréhender les critères généraux de la
situation pédagogique, évaluer, gérer un collectif, s’organiser, gérer les événements
préexistaient dans le contexte de la formation traditionnelle, et ont juste été adaptées
au contexte de la formation ouverte. Par contre, d’autres compétences sont
nouvelles, indispensables pour s’adapter à un dispositif de formation plus flexible
qu’un dispositif traditionnel, mais elles ne transforment pas fondamentalement la
relation pédagogique. Enfin, le troisième type de compétences sont celles qui ne sont
pas mobilisées dans une formation traditionnelle, mais dont l’acquisition, par et pour
le contexte de l’ouverture, peut entraîner une transformation en profondeur des
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La gestion de l’environnement
La plupart de ces dispositifs, de petite taille, sont implantés dans une ville, dans
un quartier donné. Cette logique de proximité est inhérente à leur vocation d’aller au
plus près des besoins de la population. L’APP joue parfois sur sa zone d’influence
un rôle non négligeable de structure de régulation sociale : nous avons vu par
exemple un APP être dans un village la seule structure à vocation sociale,
Il ne suffit pas d’avoir identifié et compris les éléments de contexte, encore faut-
cultures différentes. Dans des structures telle que les APP, cette irruption
technologique a nécessairement une incidence sur le travail des formateurs, qui
doivent donc être à même de comprendre les concepts, les enjeux et les risques de
cette « mondialisation de l’information », pour aider les apprenants à se situer. La
profusion d’informations qui arrive via les technologies est telle qu’elle oblige les
usagers à développer un regard critique sur ces informations et sur leur valeur. Pour
que le formateur soit ici facilitateur, il est amené à développer la compétence à juger
de la crédibilité et de la fiabilité des informations. Or, contrairement à ce qui se
passait traditionnellement, l’information arrive en temps direct, et le formateur la
reçoit en même temps que l’apprenant ; il n’a donc pas eu le temps de l’analyser, de
la trier ou de la mettre en forme et sa réactivité doit être très élevée face à cette
information « en direct ».
Très souvent, l’élément central du dispositif est le centre de ressources, qui est
coproduit par l’ensemble de l’équipe pédagogique. Le formateur est amené à
sélectionner, parmi les ressources existantes sur le marché, celles qui vont le mieux
s’adapter au projet pédagogique d’ensemble. Ce que l’on attend d’un formateur en
formation ouverte n’est pas tant de créer des ressources nouvelles, que de savoir
choisir parmi celles qui existent, voire être capable de passer commande à un
producteur de ressources. Le formateur est constamment en « veille pédagogique ».
Une fois la ressource acquise, il l’intègre au centre de ressources, ce qui suppose de
créer l’environnement spécifique car les ressources sont rarement exploitables sans
un minimum de mise en forme. Le formateur conçoit aussi des supports didactiques
propres à favoriser l’autoformation, qui ne sont pas de simples transferts des
supports de cours traditionnels, mais plutôt des aides à la navigation ou des plans de
travail. Bien souvent, il s’agit plus « d’environner » un outil que de le créer de toutes
parts.
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Une autre compétence nouvelle et transformatrice est celle que nous avons
dénommée la gestion du copilotage de la formation. Pour être émancipatrice, c’est-à-
dire permettre à l’apprenant de prendre réellement le pouvoir sur sa formation, sans
être auto-excluante, c’est-à-dire sans conduire à l’échec des stagiaires peu
autonomes, la situation de formation ouverte doit conduire l’apprenant à prendre
progressivement les décisions concernant tant sa progression pédagogique que
l’accès aux ressources. Présent quand il le faut, le formateur s’effacera lorsqu’il sent
que cela est possible. Ce copilotage est facilité lorsque le formateur est en mesure de
proposer des activités, des contenus et des supports de travail adaptés aux différents
apprenants, sachant que l’apprenant en question est « unique » par son niveau, son
projet et son style d’apprentissage.
Pour proposer une situation pédagogique réellement personnalisée, il est
souhaitable que le formateur maîtrise les outils conceptuels qui lui permettent de
FOAD : compétences des formateurs 55
L’aide méthodologique
L’articulation présence-distance
Pour conclure, nous allons aborder maintenant une modalité encore peu
développée en APP, l’intégration de la distance. Jusqu’à présent, les APP qui se sont
intéressé à la distance sont peu nombreux, et cela tient notamment au fait qu’ils
s’adressent majoritairement à des publics non salariés, donc potentiellement libres
sur les horaires d’ouverture. Par ailleurs, en tant que réponse de proximité, couvrant
tout le territoire, ils ne s’adressent pas à des publics éloignés géographiquement.
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9. Vitale, dans le sens où les APP vivent essentiellement de conventions publiques, qui ne
leur permettent pas d’atteindre l’équilibre économique.
10. L’un des exemples est le projet AFIH de l’ILEP (Institut Lillois d’Education
permanente).
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zones de son territoire, avec des connexions entre le site central et les antennes11.
Parfois encore, les APP d’une même région se sont maillés entre eux pour offrir un
service complémentaire de formation à distance interne au réseau12.
Enfin, le cas le plus récent, et qui semble le plus prometteur, est l’articulation de
la prestation des APP avec les offreurs de formation à distance existants13. Ces
offreurs perçoivent bien l’apport que peuvent jouer les APP en tant que réponses de
proximité, complémentaires à leur offre. La principale cause d’échec de la FOAD est
en effet l’isolement des apprenants, le manque de socialisation et d’entraide, la
carence de soutien méthodologique ou motivationnel, en clair l’absence de
communications directes. De ce point de vue, les tentatives actuelles pour pallier ces
difficultés via les technologies n’ont pas été très concluantes, et l’heure est plus à
l’hybridation des modes de formation qu’au tout à distance14. La sous-traitance aux
APP de cette partie essentielle du procès de formation prend donc tout son sens, a
fortiori si les APP réussissent à développer les trois types de compétences évoquées
précédemment.
Pour que cette hybridation se développe, il faut clairement identifier la nature des
interventions des deux prestataires de formation, qui remplissent chacun une mission
différente : la formation à distance, par un expert de la discipline, qui guide
l’apprenant, et le soutien méthodologique, par un tuteur, qui accompagne sur place
l’accès aux savoirs. Dans cette nouvelle organisation, le référentiel que nous avons
proposé est plus que jamais une grille de lecture opérationnelle des changements
pédagogiques en cours, à la différence près qu’il faut y intégrer un acteur nouveau, le
formateur à distance, et donc complexifier un peu le système. Mais la particularité
d’un système ouvert est, justement, de savoir s’adapter aux modifications de
l’environnement. Plus le dispositif initial sera ouvert, plus il aura de facilité à
intégrer des éléments nouveaux sans modifier radicalement ses modes
d’organisation.
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