victor hugo
les miserables
tome i fantine
1862
table des mati res
livre premier un juste
chapitre i monsieur myriel
chapitre ii monsieur myriel devient monseigneur bienvenu
chapitre iii bon eveque dur eveche
chapitre iv les oeuvres semblables aux paroles
chapitre v que monseigneur bienvenu faisait durer trop longtemps ses
soutanes
chapitre vi par qui il faisait garder sa maison
chapitre vii cravatte
chapitre viii philosophie apres boire
chapitre ix le frere raconte par la soeur
chapitre x l eveque en presence d une lumiere inconnue
chapitre xi une restriction
chapitre xii solitude de monseigneur bienvenu
chapitre xiii ce qu il croyait
chapitre xiv ce qu il pensait
livre deuxieme la chute
chapitre i le soir d un jour de marche
chapitre ii la prudence conseillee a la sagesse
chapitre iii heroisme de l obeissance passive
chapitre iv details sur les fromageries de pontarlier
chapitre v tranquillite
chapitre vi jean valjean
chapitre vii le dedans du desespoir
chapitre viii l onde et l ombre
chapitre ix nouveaux griefs
chapitre x l homme reveille
chapitre xi ce qu il fait
chapitre xii l eveque travaille
chapitre xiii petit gervais
livre troisieme en l annee 1817
chapitre i l annee 1817
chapitre ii double quatuor
chapitre iii quatre a quatre
chapitre iv tholomyes est si joyeux qu il chante une chanson espagnole
chapitre v chez bombarda
chapitre vi chapitre o l on s adore
chapitre vii sagesse de tholomyes
chapitre viii mort d un cheval
chapitre ix fin joyeuse de la joie
livre quatrieme confier c est quelquefois livrer
chapitre i une mere qui en rencontre une autre
chapitre ii premiere esquisse de deux figures louches
chapitre iii l alouette
livre cinquieme la descente
chapitre i histoire d un progres dans les verroteries noires
chapitre ii m madeleine
chapitre iii sommes deposees chez laffitte
chapitre iv m madeleine en deuil
chapitre v vagues eclairs a l horizon
chapitre vi le pere fauchelevent
chapitre vii fauchelevent devient jardinier a paris
chapitre viii madame victurnien depense trente cinq francs pour la morale
chapitre ix succes de madame victurnien
chapitre x suite du succes
chapitre xi christus nos liberavit
chapitre xii le desoeuvrement de m bamatabois
chapitre xiii solution de quelques questions de police municipale
livre sixieme javert
chapitre i commencement du repos
chapitre ii comment jean peut devenir champ
livre septieme l affaire champmathieu
chapitre i la soeur simplice
chapitre ii perspicacite de ma tre scaufflaire
chapitre iii une tempete sous un crane
chapitre iv formes que prend la souffrance pendant le sommeil
chapitre v batons dans les roues
chapitre vi la soeur simplice mise a l epreuve
chapitre vii le voyageur arrive prend ses precautions pour repartir
chapitre viii entree de faveur
chapitre ix un lieu o des convictions sont en train de se former
chapitre x le systeme de denegations
chapitre xi champmathieu de plus en plus etonne
livre huitieme contre coup
chapitre i dans quel miroir m madeleine regarde ses cheveux
chapitre ii fantine heureuse
chapitre iii javert content
chapitre iv l autorite reprend ses droits
chapitre v tombeau convenable
livre premier un juste
chapitre i
monsieur myriel
en 1815 m charles francois bienvenu myriel etait eveque de digne
c etait un vieillard d environ soixante quinze ans il occupait le siege
de digne depuis 1806
quoique ce detail ne touche en aucune maniere au fond meme de ce que
nous avons a raconter il n est peut etre pas inutile ne fut ce que
pour etre exact en tout d indiquer ici les bruits et les propos qui
avaient couru sur son compte au moment o il etait arrive dans le
diocese vrai ou faux ce qu on dit des hommes tient souvent autant de
place dans leur vie et surtout dans leur destinee que ce qu ils font m
myriel etait fils d un conseiller au parlement d aix noblesse de robe
on contait de lui que son pere le reservant pour heriter de sa charge
l avait marie de fort bonne heure a dix huit ou vingt ans suivant un
usage assez repandu dans les familles parlementaires charles myriel
nonobstant ce mariage avait disait on beaucoup fait parler de lui il
etait bien fait de sa personne quoique d assez petite taille elegant
gracieux spirituel toute la premiere partie de sa vie avait ete donnee
au monde et aux galanteries la revolution survint les evenements se
precipiterent les familles parlementaires decimees chassees traquees
se disperserent m charles myriel des les premiers jours de la
revolution emigra en italie sa femme y mourut d une maladie de
poitrine dont elle etait atteinte depuis longtemps ils n avaient point
d enfants que se passa t il ensuite dans la destinee de m myriel
l ecroulement de l ancienne societe francaise la chute de sa propre
famille les tragiques spectacles de 93 plus effrayants encore
peut etre pour les emigres qui les voyaient de loin avec le
grossissement de l epouvante firent ils germer en lui des idees de
renoncement et de solitude fut il au milieu d une de ces distractions
et de ces affections qui occupaient sa vie subitement atteint d un de
ces coups mysterieux et terribles qui viennent quelquefois renverser en
le frappant au coeur l homme que les catastrophes publiques
n ebranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa
fortune nul n aurait pu le dire tout ce qu on savait c est que
lorsqu il revint d italie il etait pretre
en 1804 m myriel etait cure de brignolles il etait deja vieux et
vivait dans une retraite profonde
vers l epoque du couronnement une petite affaire de sa cure on ne sait
plus trop quoi l amena a paris entre autres personnes puissantes il
alla solliciter pour ses paroissiens m le cardinal fesch un jour que
l empereur etait venu faire visite a son oncle le digne cure qui
attendait dans l antichambre se trouva sur le passage de sa majeste
napoleon se voyant regarde avec une certaine curiosite par ce
vieillard se retourna et dit brusquement
quel est ce bonhomme qui me regarde
sire dit m myriel vous regardez un bonhomme et moi je regarde un
grand homme chacun de nous peut profiter
l empereur le soir meme demanda au cardinal le nom de ce cure et
quelque temps apres m myriel fut tout surpris d apprendre qu il etait
nomme eveque de digne
qu y avait il de vrai du reste dans les recits qu on faisait sur la
premiere partie de la vie de m myriel personne ne le savait peu de
familles avaient connu la famille myriel avant la revolution
m myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite
ville o il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de tetes qui
pensent il devait le subir quoiqu il fut eveque et parce qu il etait
eveque mais apres tout les propos auxquels on melait son nom
n etaient peut etre que des propos du bruit des mots des paroles
moins que des paroles des palabres comme dit l energique langue du
midi
quoi qu il en fut apres neuf ans d episcopat et de residence a digne
tous ces racontages sujets de conversation qui occupent dans le premier
moment les petites villes et les petites gens etaient tombes dans un
oubli profond personne n eut ose en parler personne n eut meme ose
s en souvenir
m myriel etait arrive a digne accompagne d une vieille fille
mademoiselle baptistine qui etait sa soeur et qui avait dix ans de
moins que lui
ils avaient pour tout domestique une servante du meme age que
mademoiselle baptistine et appelee madame magloire laquelle apres
avoir ete la servante de m le cure prenait maintenant le double
titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de
monseigneur
mademoiselle baptistine etait une personne longue pale mince douce
elle realisait l ideal de ce qu exprime le mot respectable car il
semble qu il soit necessaire qu une femme soit mere pour etre venerable
elle n avait jamais ete jolie toute sa vie qui n avait ete qu une
suite de saintes oeuvres avait fini par mettre sur elle une sorte de
blancheur et de clarte et en vieillissant elle avait gagne ce qu on
pourrait appeler la beaute de la bonte ce qui avait ete de la maigreur
dans sa jeunesse etait devenu dans sa maturite de la transparence et
cette diaphaneite laissait voir l ange c etait une ame plus encore que
ce n etait une vierge sa personne semblait faite d ombre a peine assez
de corps pour qu il y eut la un sexe un peu de matiere contenant une
lueur de grands yeux toujours baisses un pretexte pour qu une ame
reste sur la terre
madame magloire etait une petite vieille blanche grasse replete
affairee toujours haletante a cause de son activite d abord ensuite a
cause d un asthme
son arrivee on installa m myriel en son palais episcopal avec les
honneurs voulus par les decrets imperiaux qui classent l eveque
immediatement apres le marechal de camp le maire et le president lui
firent la premiere visite et lui de son c te fit la premiere visite au
general et au prefet
l installation terminee la ville attendit son eveque a l oeuvre
chapitre ii
monsieur myriel devient monseigneur bienvenu
le palais episcopal de digne etait attenant a l h pital
le palais episcopal etait un vaste et bel h tel bati en pierre au
commencement du siecle dernier par monseigneur henri puget docteur en
theologie de la faculte de paris abbe de simore lequel etait eveque de
digne en 1712 ce palais etait un vrai logis seigneurial tout y avait
grand air les appartements de l eveque les salons les chambres la
cour d honneur fort large avec promenoirs a arcades selon l ancienne
mode florentine les jardins plantes de magnifiques arbres dans la
salle a manger longue et superbe galerie qui etait au rez de chaussee
et s ouvrait sur les jardins monseigneur henri puget avait donne a
manger en ceremonie le 29 juillet 1714 a messeigneurs charles brulart de
genlis archeveque prince d embrun antoine de mesgrigny capucin
eveque de grasse philippe de vend me grand prieur de france abbe de
saint honore de lerins francois de berton de grillon eveque baron de
vence cesar de sabran de forcalquier eveque seigneur de glandeve et
jean soanen pretre de l oratoire predicateur ordinaire du roi
eveque seigneur de senez les portraits de ces sept reverends
personnages decoraient cette salle et cette date memorable 29 juillet
1714 y etait gravee en lettres d or sur une table de marbre blanc
l h pital etait une maison etroite et basse a un seul etage avec un
petit jardin trois jours apres son arrivee l eveque visita l h pital
la visite terminee il fit prier le directeur de vouloir bien venir
jusque chez lui
monsieur le directeur de l h pital lui dit il combien en ce moment
avez vous de malades
vingt six monseigneur
c est ce que j avais compte dit l eveque
les lits reprit le directeur sont bien serres les uns contre les
autres
c est ce que j avais remarque
les salles ne sont que des chambres et l air s y renouvelle
difficilement
c est ce qui me semble
et puis quand il y a un rayon de soleil le jardin est bien petit
pour les convalescents
c est ce que je me disais
dans les epidemies nous avons eu cette annee le typhus nous avons eu
une suette militaire il y a deux ans cent malades quelquefois nous ne
savons que faire
c est la pensee qui m etait venue
que voulez vous monseigneur dit le directeur il faut se resigner
cette conversation avait lieu dans la salle a manger galerie du
rez de chaussee l eveque garda un moment le silence puis il se tourna
brusquement vers le directeur de l h pital
monsieur dit il combien pensez vous qu il tiendrait de lits rien que
dans cette salle
la salle a manger de monseigneur s ecria le directeur stupefait
l eveque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux
des mesures et des calculs
il y tiendrait bien vingt lits dit il comme se parlant a lui meme
puis elevant la voix
tenez monsieur le directeur de l h pital je vais vous dire il y a
evidemment une erreur vous etes vingt six personnes dans cinq ou six
petites chambres nous sommes trois ici et nous avons place pour
soixante il y a erreur je vous dis vous avez mon logis et j ai le
v tre rendez moi ma maison c est ici chez vous
le lendemain les vingt six pauvres etaient installes dans le palais de
l eveque et l eveque etait a l h pital
m myriel n avait point de bien sa famille ayant ete ruinee par la
revolution sa soeur touchait une rente viagere de cinq cents francs
qui au presbytere suffisait a sa depense personnelle m myriel
recevait de l etat comme eveque un traitement de quinze mille francs le
jour meme o il vint se loger dans la maison de l h pital m myriel
determina l emploi de cette somme une fois pour toutes de la maniere
suivante nous transcrivons ici une note ecrite de sa main
note pour regler les depenses de ma maison
pour le petit seminaire quinze cents livres
congregation de la mission cent livres
pour les lazaristes de montdidier cent livres
seminaire des missions etrangeres a paris deux cents livres
congregation du saint esprit cent cinquante livres
tablissements religieux de la terre sainte cent livres
societes de charite maternelle trois cents livres
en sus pour celle d arles cinquante livres
oeuvre pour l amelioration des prisons quatre cents livres
oeuvre pour le soulagement et la delivrance des prisonniers cinq cents
livres
pour liberer des peres de famille prisonniers pour dettes mille livres
supplement au traitement des pauvres ma tres d ecole du diocese deux
mille livres
grenier d abondance des hautes alpes cent livres
congregation des dames de digne de manosque et de sisteron
pour l enseignement gratuit des filles indigentes quinze cents livres
pour les pauvres six mille livres
ma depense personnelle mille livres
total quinze mille livres
pendant tout le temps qu il occupa le siege de digne m myriel ne
changea presque rien a cet arrangement il appelait cela comme on voit
avoir regle les depenses de sa maison
cet arrangement fut accepte avec une soumission absolue par mademoiselle
baptistine pour cette sainte fille m de digne etait tout a la fois
son frere et son eveque son ami selon la nature et son superieur selon
l eglise elle l aimait et elle le venerait tout simplement quand il
parlait elle s inclinait quand il agissait elle adherait la servante
seule madame magloire murmura un peu m l eveque on l a pu
remarquer ne s etait reserve que mille livres ce qui joint a la
pension de mademoiselle baptistine faisait quinze cents francs par an
avec ces quinze cents francs ces deux vieilles femmes et ce vieillard
vivaient
et quand un cure de village venait a digne m l eveque trouvait encore
moyen de le traiter grace a la severe economie de madame magloire et a
l intelligente administration de mademoiselle baptistine
un jour il etait a digne depuis environ trois mois l eveque dit
avec tout cela je suis bien gene
je le crois bien s ecria madame magloire monseigneur n a seulement
pas reclame la rente que le departement lui doit pour ses frais de
carrosse en ville et de tournees dans le diocese pour les eveques
d autrefois c etait l usage
tiens dit l eveque vous avez raison madame magloire
il fit sa reclamation
quelque temps apres le conseil general prenant cette demande en
consideration lui vota une somme annuelle de trois mille francs sous
cette rubrique allocation a m l eveque pour frais de carrosse frais
de poste et frais de tournees pastorales
cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale et a cette occasion un
senateur de l empire ancien membre du conseil des cinq cents favorable
au dix huit brumaire et pourvu pres de la ville de digne d une
senatorerie magnifique ecrivit au ministre des cultes m bigot de
preameneu un petit billet irrite et confidentiel dont nous extrayons
ces lignes authentiques
des frais de carrosse pourquoi faire dans une ville de moins de
quatre mille habitants des frais de poste et de tournees a quoi bon
ces tournees d abord ensuite comment courir la poste dans un pays de
montagnes il n y a pas de routes on ne va qu a cheval le pont meme de
la durance a chateau arnoux peut a peine porter des charrettes a boeufs
ces pretres sont tous ainsi avides et avares celui ci a fait le bon
ap tre en arrivant maintenant il fait comme les autres il lui faut
carrosse et chaise de poste il lui faut du luxe comme aux anciens
eveques oh toute cette pretraille monsieur le comte les choses
n iront bien que lorsque l empereur nous aura delivres des calotins
bas le pape les affaires se brouillaient avec rome quant a moi je
suis pour cesar tout seul etc etc
la chose en revanche rejouit fort madame magloire
bon dit elle a mademoiselle baptistine monseigneur a commence par
les autres mais il a bien fallu qu il fin t par lui meme il a regle
toutes ses charites voila trois mille livres pour nous enfin
le soir meme l eveque ecrivit et remit a sa soeur une note ainsi
concue
frais de carrosse et de tournees
pour donner du bouillon de viande aux malades de l h pital quinze
cents livres
pour la societe de charite maternelle d aix deux cent cinquante livres
pour la societe de charite maternelle de draguignan deux cent cinquante
livres
pour les enfants trouves cinq cents livres
pour les orphelins cinq cents livres
total trois mille livres
tel etait le budget de m myriel
quant au casuel episcopal rachats de bans dispenses ondoiements
predications benedictions d eglises ou de chapelles mariages etc
l eveque le percevait sur les riches avec d autant plus d aprete qu il
le donnait aux pauvres
au bout de peu de temps les offrandes d argent affluerent ceux qui ont
et ceux qui manquent frappaient a la porte de m myriel les uns venant
chercher l aum ne que les autres venaient y deposer l eveque en moins
d un an devint le tresorier de tous les bienfaits et le caissier de
toutes les detresses des sommes considerables passaient par ses mains
mais rien ne put faire qu il changeat quelque chose a son genre de vie
et qu il ajoutat le moindre superflu a son necessaire
loin de la comme il y a toujours encore plus de misere en bas que de
fraternite en haut tout etait donne pour ainsi dire avant d etre
recu c etait comme de l eau sur une terre seche il avait beau recevoir
de l argent il n en avait jamais alors il se depouillait
l usage etant que les eveques enoncent leurs noms de bapteme en tete de
leurs mandements et de leurs lettres pastorales les pauvres gens du
pays avaient choisi avec une sorte d instinct affectueux dans les noms
et prenoms de l eveque celui qui leur presentait un sens et ils ne
l appelaient que monseigneur bienvenu nous ferons comme eux et nous le
nommerons ainsi dans l occasion du reste cette appellation lui
plaisait
j aime ce nom la disait il bienvenu corrige monseigneur
nous ne pretendons pas que le portrait que nous faisons ici soit
vraisemblable nous nous bornons a dire qu il est ressemblant
chapitre iii
bon eveque dur eveche
m l eveque pour avoir converti son carrosse en aum nes n en faisait
pas moins ses tournees c est un diocese fatigant que celui de digne il
a fort peu de plaines beaucoup de montagnes presque pas de routes on
l a vu tout a l heure trente deux cures quarante et un vicariats et
deux cent quatre vingt cinq succursales visiter tout cela c est une
affaire m l eveque en venait a bout il allait a pied quand c etait
dans le voisinage en carriole dans la plaine en cacolet dans la
montagne les deux vieilles femmes l accompagnaient quand le trajet
etait trop penible pour elles il allait seul
un jour il arriva a senez qui est une ancienne ville episcopale monte
sur un ane sa bourse fort a sec dans ce moment ne lui avait pas
permis d autre equipage le maire de la ville vint le recevoir a la
porte de l eveche et le regardait descendre de son ane avec des yeux
scandalises quelques bourgeois riaient autour de lui
monsieur le maire dit l eveque et messieurs les bourgeois je vois
ce qui vous scandalise vous trouvez que c est bien de l orgueil a un
pauvre pretre de monter une monture qui a ete celle de jesus christ je
l ai fait par necessite je vous assure non par vanite
dans ses tournees il etait indulgent et doux et prechait moins qu il
ne causait il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible il
n allait jamais chercher bien loin ses raisonnements et ses modeles
aux habitants d un pays il citait l exemple du pays voisin dans les
cantons o l on etait dur pour les necessiteux il disait
voyez les gens de briancon ils ont donne aux indigents aux veuves et
aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant
tous les autres ils leur rebatissent gratuitement leurs maisons quand
elles sont en ruines aussi est ce un pays beni de dieu durant tout un
siecle de cent ans il n y a pas eu un meurtrier
dans les villages apres au gain et a la moisson il disait
voyez ceux d embrun si un pere de famille au temps de la recolte a
ses fils au service a l armee et ses filles en service a la ville et
qu il soit malade et empeche le cure le recommande au pr ne et le
dimanche apres la messe tous les gens du village hommes femmes
enfants vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson et lui
rapportent paille et grain dans son grenier
aux familles divisees par des questions d argent et d heritage il
disait
voyez les montagnards de devoluy pays si sauvage qu on n y entend pas
le rossignol une fois en cinquante ans eh bien quand le pere meurt
dans une famille les garcons s en vont chercher fortune et laissent le
bien aux filles afin qu elles puissent trouver des maris
aux cantons qui ont le gout des proces et o les fermiers se ruinent en
papier timbre il disait
voyez ces bons paysans de la vallee de queyras ils sont la trois
mille ames mon dieu c est comme une petite republique on n y conna t
ni le juge ni l huissier le maire fait tout il repartit l imp t taxe
chacun en conscience juge les querelles gratis partage les patrimoines
sans honoraires rend des sentences sans frais et on lui obeit parce
que c est un homme juste parmi des hommes simples
aux villages o il ne trouvait pas de ma tre d ecole il citait encore
ceux de queyras
savez vous comment ils font disait il comme un petit pays de douze
ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister ils ont des
ma tres d ecole payes par toute la vallee qui parcourent les villages
passant huit jours dans celui ci dix dans celui la et enseignant ces
magisters vont aux foires o je les ai vus on les reconna t a des
plumes a ecrire qu ils portent dans la ganse de leur chapeau ceux qui
n enseignent qu a lire ont une plume ceux qui enseignent la lecture et
le calcul ont deux plumes ceux qui enseignent la lecture le calcul et
le latin ont trois plumes ceux la sont de grands savants mais quelle
honte d etre ignorants faites comme les gens de queyras
il parlait ainsi gravement et paternellement a defaut d exemples
inventant des paraboles allant droit au but avec peu de phrases et
beaucoup d images ce qui etait l eloquence meme de jesus christ
convaincu et persuadant
chapitre iv
les oeuvres semblables aux paroles
sa conversation etait affable et gaie il se mettait a la portee des
deux vieilles femmes qui passaient leur vie pres de lui quand il riait
c etait le rire d un ecolier
madame magloire l appelait volontiers votre grandeur un jour il se
leva de son fauteuil et alla a sa bibliotheque chercher un livre ce
livre etait sur un des rayons d en haut comme l eveque etait d assez
petite taille il ne put y atteindre
madame magloire dit il apportez moi une chaise ma grandeur ne va
pas jusqu a cette planche
une de ses parentes eloignees madame la comtesse de l laissait
rarement echapper une occasion d enumerer en sa presence ce qu elle
appelait les esperances de ses trois fils elle avait plusieurs
ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils etaient
naturellement les heritiers le plus jeune des trois avait a recueillir
d une grand tante cent bonnes mille livres de rentes le deuxieme etait
substitue au titre de duc de son oncle l a ne devait succeder a la
pairie de son aieul l eveque ecoutait habituellement en silence ces
innocents et pardonnables etalages maternels une fois pourtant il
paraissait plus reveur que de coutume tandis que madame de l
renouvelait le detail de toutes ces successions et de toutes ces
esperances elle s interrompit avec quelque impatience
mon dieu mon cousin mais a quoi songez vous donc
je songe dit l eveque a quelque chose de singulier qui est je
crois dans saint augustin mettez votre esperance dans celui auquel on
ne succede point
une autre fois recevant une lettre de faire part du deces d un
gentilhomme du pays o s etalaient en une longue page outre les
dignites du defunt toutes les qualifications feodales et nobiliaires de
tous ses parents
quel bon dos a la mort s ecria t il quelle admirable charge de
titres on lui fait allegrement porter et comme il faut que les hommes
aient de l esprit pour employer ainsi la tombe a la vanite
il avait dans l occasion une raillerie douce qui contenait presque
toujours un sens serieux pendant un careme un jeune vicaire vint a
digne et precha dans la cathedrale il fut assez eloquent le sujet de
son sermon etait la charite il invita les riches a donner aux
indigents afin d eviter l enfer qu il peignit le plus effroyable qu il
put et de gagner le paradis qu il fit desirable et charmant il y avait
dans l auditoire un riche marchand retire un peu usurier nomme m
geborand lequel avait gagne un demi million a fabriquer de gros draps
des serges des cadis et des gasquets de sa vie m geborand n avait
fait l aum ne a un malheureux partir de ce sermon on remarqua qu il
donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de
la cathedrale elles etaient six a se partager cela un jour l eveque
le vit faisant sa charite et dit a sa soeur avec un sourire
voila monsieur geborand qui achete pour un sou de paradis
quand il s agissait de charite il ne se rebutait pas meme devant un
refus et il trouvait alors des mots qui faisaient reflechir une fois
il quetait pour les pauvres dans un salon de la ville il y avait la le
marquis de champtercier vieux riche avare lequel trouvait moyen
d etre tout ensemble ultra royaliste et ultra voltairien cette variete
a existe l eveque arrive a lui lui toucha le bras
monsieur le marquis il faut que vous me donniez quelque chose
le marquis se retourna et repondit sechement
monseigneur j ai mes pauvres
donnez les moi dit l eveque
un jour dans la cathedrale il fit ce sermon
mes tres chers freres mes bons amis il y a en france treize cent
vingt mille maisons de paysans qui n ont que trois ouvertures dix huit
cent dix sept mille qui ont deux ouvertures la porte et une fenetre et
enfin trois cent quarante six mille cabanes qui n ont qu une ouverture
la porte et cela a cause d une chose qu on appelle l imp t des portes
et fenetres mettez moi de pauvres familles des vieilles femmes des
petits enfants dans ces logis la et voyez les fievres et les maladies
helas dieu donne l air aux hommes la loi le leur vend je n accuse pas
la loi mais je benis dieu dans l isere dans le var dans les deux
alpes les hautes et les basses les paysans n ont pas meme de
brouettes ils transportent les engrais a dos d hommes ils n ont pas de
chandelles et ils brulent des batons resineux et des bouts de corde
trempes dans la poix resine c est comme cela dans tout le pays haut du
dauphine ils font le pain pour six mois ils le font cuire avec de la
bouse de vache sechee l hiver ils cassent ce pain a coups de hache et
ils le font tremper dans l eau vingt quatre heures pour pouvoir le
manger mes freres ayez pitie voyez comme on souffre autour de vous
ne provencal il s etait facilement familiarise avec tous les patois du
midi il disait eh be moussu ses sage comme dans le bas
languedoc onte anaras passa comme dans les basses alpes puerte
un bouen moutou embe un bouen froumage grase comme dans le haut
dauphine ceci plaisait au peuple et n avait pas peu contribue a lui
donner acces pres de tous les esprits il etait dans la chaumiere et
dans la montagne comme chez lui il savait dire les choses les plus
grandes dans les idiomes les plus vulgaires parlant toutes les langues
il entrait dans toutes les ames du reste il etait le meme pour les
gens du monde et pour les gens du peuple il ne condamnait rien
hativement et sans tenir compte des circonstances environnantes il
disait
voyons le chemin par o la faute a passe
tant comme il se qualifiait lui meme en souriant un ex pecheur il
n avait aucun des escarpements du rigorisme et il professait assez
haut et sans le froncement de sourcil des vertueux feroces une
doctrine qu on pourrait resumer a peu pres ainsi
l homme a sur lui la chair qui est tout a la fois son fardeau et sa
tentation il la tra ne et lui cede
il doit la surveiller la contenir la reprimer et ne lui obeir qu a
la derniere extremite dans cette obeissance la il peut encore y avoir
de la faute mais la faute ainsi faite est venielle c est une chute
mais une chute sur les genoux qui peut s achever en priere
tre un saint c est l exception etre un juste c est la regle errez
defaillez pechez mais soyez des justes
le moins de peche possible c est la loi de l homme pas de peche du
tout est le reve de l ange tout ce qui est terrestre est soumis au
peche le peche est une gravitation
quand il voyait tout le monde crier bien fort et s indigner bien vite
oh oh disait il en souriant il y a apparence que ceci est un gros
crime que tout le monde commet voila les hypocrisies effarees qui se
depechent de protester et de se mettre a couvert
il etait indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pese le poids
de la societe humaine il disait
les fautes des femmes des enfants des serviteurs des faibles des
indigents et des ignorants sont la faute des maris des peres des
ma tres des forts des riches et des savants
il disait encore
ceux qui ignorent enseignez leur le plus de choses que vous
pourrez la societe est coupable de ne pas donner l instruction gratis
elle repond de la nuit qu elle produit cette ame est pleine d ombre le
peche s y commet le coupable n est pas celui qui y fait le peche mais
celui qui y a fait l ombre
comme on voit il avait une maniere etrange et a lui de juger les
choses je soupconne qu il avait pris cela dans l evangile
il entendit un jour conter dans un salon un proces criminel qu on
instruisait et qu on allait juger un miserable homme par amour pour
une femme et pour l enfant qu il avait d elle a bout de ressources
avait fait de la fausse monnaie la fausse monnaie etait encore punie de
mort a cette epoque la femme avait ete arretee emettant la premiere
piece fausse fabriquee par l homme on la tenait mais on n avait de
preuves que contre elle elle seule pouvait charger son amant et le
perdre en avouant elle nia on insista elle s obstina a nier sur ce
le procureur du roi avait eu une idee il avait suppose une infidelite
de l amant et etait parvenu avec des fragments de lettres savamment
presentes a persuader a la malheureuse qu elle avait une rivale et que
cet homme la trompait alors exasperee de jalousie elle avait denonce
son amant tout avoue tout prouve l homme etait perdu il allait etre
prochainement juge a aix avec sa complice on racontait le fait et
chacun s extasiait sur l habilete du magistrat en mettant la jalousie
en jeu il avait fait jaillir la verite par la colere il avait fait
sortir la justice de la vengeance l eveque ecoutait tout cela en
silence quand ce fut fini il demanda
o jugera t on cet homme et cette femme
la cour d assises
il reprit
et o jugera t on monsieur le procureur du roi
il arriva a digne une aventure tragique un homme fut condamne a mort
pour meurtre c etait un malheureux pas tout a fait lettre pas tout a
fait ignorant qui avait ete bateleur dans les foires et ecrivain
public le proces occupa beaucoup la ville la veille du jour fixe pour
l execution du condamne l aum nier de la prison tomba malade il
fallait un pretre pour assister le patient a ses derniers moments on
alla chercher le cure il para t qu il refusa en disant cela ne me
regarde pas je n ai que faire de cette corvee et de ce saltimbanque
moi aussi je suis malade d ailleurs ce n est pas la ma place on
rapporta cette reponse a l eveque qui dit
monsieur le cure a raison ce n est pas sa place c est la mienne
il alla sur le champ a la prison il descendit au cabanon du
saltimbanque il l appela par son nom lui prit la main et lui parla
il passa toute la journee et toute la nuit pres de lui oubliant la
nourriture et le sommeil priant dieu pour l ame du condamne et priant
le condamne pour la sienne propre il lui dit les meilleures verites qui
sont les plus simples il fut pere frere ami eveque pour benir
seulement il lui enseigna tout en le rassurant et en le consolant cet
homme allait mourir desespere la mort etait pour lui comme un ab me
debout et fremissant sur ce seuil lugubre il reculait avec horreur il
n etait pas assez ignorant pour etre absolument indifferent sa
condamnation secousse profonde avait en quelque sorte rompu ca et la
autour de lui cette cloison qui nous separe du mystere des choses et que
nous appelons la vie il regardait sans cesse au dehors de ce monde par
ces breches fatales et ne voyait que des tenebres l eveque lui fit
voir une clarte
le lendemain quand on vint chercher le malheureux l eveque etait la
il le suivit il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec
sa croix episcopale au cou c te a c te avec ce miserable lie de cordes
il monta sur la charrette avec lui il monta sur l echafaud avec lui le
patient si morne et si accable la veille etait rayonnant il sentait
que son ame etait reconciliee et il esperait dieu l eveque l embrassa
et au moment o le couteau allait tomber il lui dit
celui que l homme tue dieu le ressuscite celui que les freres
chassent retrouve le pere priez croyez entrez dans la vie le pere
est la
quand il redescendit de l echafaud il avait quelque chose dans son
regard qui fit ranger le peuple on ne savait ce qui etait le plus
admirable de sa paleur ou de sa serenite en rentrant a cet humble logis
qu il appelait en souriant son palais il dit a sa soeur
je viens d officier pontificalement
comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les
moins comprises il y eut dans la ville des gens qui dirent en
commentant cette conduite de l eveque c est de l affectation ceci ne
fut du reste qu un propos de salons le peuple qui n entend pas malice
aux actions saintes fut attendri et admira
quant a l eveque avoir vu la guillotine fut pour lui un choc et il fut
longtemps a s en remettre
l echafaud en effet quand il est la dresse et debout a quelque chose
qui hallucine on peut avoir une certaine indifference sur la peine de
mort ne point se prononcer dire oui et non tant qu on n a pas vu de
ses yeux une guillotine mais si l on en rencontre une la secousse est
violente il faut se decider et prendre parti pour ou contre les uns
admirent comme de maistre les autres execrent comme beccaria la
guillotine est la concretion de la loi elle se nomme vindicte elle
n est pas neutre et ne vous permet pas de rester neutre qui l apercoit
frissonne du plus mysterieux des frissons toutes les questions sociales
dressent autour de ce couperet leur point d interrogation l echafaud
est vision l echafaud n est pas une charpente l echafaud n est pas une
machine l echafaud n est pas une mecanique inerte faite de bois de fer
et de cordes il semble que ce soit une sorte d etre qui a je ne sais
quelle sombre initiative on dirait que cette charpente voit que cette
machine entend que cette mecanique comprend que ce bois ce fer et ces
cordes veulent dans la reverie affreuse o sa presence jette l ame
l echafaud appara t terrible et se melant de ce qu il fait l echafaud
est le complice du bourreau il devore il mange de la chair il boit du
sang l echafaud est une sorte de monstre fabrique par le juge et par le
charpentier un spectre qui semble vivre d une espece de vie
epouvantable faite de toute la mort qu il a donnee
aussi l impression fut elle horrible et profonde le lendemain de
l execution et beaucoup de jours encore apres l eveque parut accable
la serenite presque violente du moment funebre avait disparu le fant me
de la justice sociale l obsedait lui qui d ordinaire revenait de toutes
ses actions avec une satisfaction si rayonnante il semblait qu il se
f t un reproche par moments il se parlait a lui meme et begayait a
demi voix des monologues lugubres en voici un que sa soeur entendit un
soir et recueillit
je ne croyais pas que cela fut si monstrueux c est un tort de
s absorber dans la loi divine au point de ne plus s apercevoir de la loi
humaine la mort n appartient qu a dieu de quel droit les hommes
touchent ils a cette chose inconnue
avec le temps ces impressions s attenuerent et probablement
s effacerent cependant on remarqua que l eveque evitait desormais de
passer sur la place des executions on pouvait appeler m myriel a toute
heure au chevet des malades et des mourants il n ignorait pas que la
etait son plus grand devoir et son plus grand travail les familles
veuves ou orphelines n avaient pas besoin de le demander il arrivait de
lui meme il savait s asseoir et se taire de longues heures aupres de
l homme qui avait perdu la femme qu il aimait de la mere qui avait
perdu son enfant comme il savait le moment de se taire il savait aussi
le moment de parler admirable consolateur il ne cherchait pas a
effacer la douleur par l oubli mais a l agrandir et a la dignifier par
l esperance il disait
prenez garde a la facon dont vous vous tournez vers les morts ne
songez pas a ce qui pourrit regardez fixement vous apercevrez la lueur
vivante de votre mort bien aime au fond du ciel
il savait que la croyance est saine il cherchait a conseiller et a
calmer l homme desespere en lui indiquant du doigt l homme resigne et a
transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur
qui regarde une etoile
chapitre v
que monseigneur bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes
la vie interieure de m myriel etait pleine des memes pensees que sa vie
publique pour qui eut pu la voir de pres c eut ete un spectacle grave
et charmant que cette pauvrete volontaire dans laquelle vivait m
l eveque de digne
comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs il dormait
peu ce court sommeil etait profond le matin il se recueillait pendant
une heure puis il disait sa messe soit a la cathedrale soit dans son
oratoire sa messe dite il dejeunait d un pain de seigle trempe dans le
lait de ses vaches puis il travaillait
un eveque est un homme fort occupe il faut qu il recoive tous les jours
le secretaire de l eveche qui est d ordinaire un chanoine presque tous
les jours ses grands vicaires il a des congregations a contr ler des
privileges a donner toute une librairie ecclesiastique a examiner
paroissiens catechismes diocesains livres d heures etc des
mandements a ecrire des predications a autoriser des cures et des
maires a mettre d accord une correspondance clericale une
correspondance administrative d un c te l etat de l autre le
saint siege mille affaires
le temps que lui laissaient ces mille affaires ses offices et son
breviaire il le donnait d abord aux necessiteux aux malades et aux
affliges le temps que les affliges les malades et les necessiteux lui
laissaient il le donnait au travail tant t il bechait la terre dans
son jardin tant t il lisait et ecrivait il n avait qu un mot pour ces
deux sortes de travail il appelait cela jardiner
l esprit est un jardin disait il
midi il d nait le d ner ressemblait au dejeuner
vers deux heures quand le temps etait beau il sortait et se promenait
a pied dans la campagne ou dans la ville entrant souvent dans les
masures on le voyait cheminer seul tout a ses pensees l oeil baisse
appuye sur sa longue canne vetu de sa douillette violette ouatee et
bien chaude chausse de bas violets dans de gros souliers et coiffe de
son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands
d or a graine d epinards
c etait une fete partout o il paraissait on eut dit que son passage
avait quelque chose de rechauffant et de lumineux les enfants et les
vieillards venaient sur le seuil des portes pour l eveque comme pour le
soleil il benissait et on le benissait on montrait sa maison a
quiconque avait besoin de quelque chose
a et la il s arretait parlait aux petits garcons et aux petites
filles et souriait aux meres il visitait les pauvres tant qu il avait
de l argent quand il n en avait plus il visitait les riches
comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps et qu il ne
voulait pas qu on s en apercut il ne sortait jamais dans la ville
autrement qu avec sa douillette violette cela le genait un peu en ete
le soir a huit heures et demie il soupait avec sa soeur madame magloire
debout derriere eux et les servant a table rien de plus frugal que ce
repas si pourtant l eveque avait un de ses cures a souper madame
magloire en profitait pour servir a monseigneur quelque excellent
poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne tout cure etait
un pretexte a bon repas l eveque se laissait faire hors de la son
ordinaire ne se composait guere que de legumes cuits dans l eau et de
soupe a l huile aussi disait on dans la ville
quand l eveque fait pas chere de cure il fait chere de trappiste
apres son souper il causait pendant une demi heure avec mademoiselle
baptistine et madame magloire puis il rentrait dans sa chambre et se
remettait a ecrire tant t sur des feuilles volantes tant t sur la
marge de quelque in folio il etait lettre et quelque peu savant il a
laisse cinq ou six manuscrits assez curieux entre autres une
dissertation sur le verset de la genese au commencement l esprit de
dieu flottait sur les eaux il confronte avec ce verset trois textes
la version arabe qui dit les vents de dieu soufflaient flavius
josephe qui dit un vent d en haut se precipitait sur la terre et
enfin la paraphrase chaldaique d onkelos qui porte un vent venant de
dieu soufflait sur la face des eaux dans une autre dissertation il
examine les oeuvres theologiques de hugo eveque de ptolemais
arriere grand oncle de celui qui ecrit ce livre et il etablit qu il
faut attribuer a cet eveque les divers opuscules publies au siecle
dernier sous le pseudonyme de barleycourt
parfois au milieu d une lecture quel que fut le livre qu il eut entre
les mains il tombait tout a coup dans une meditation profonde d o il
ne sortait que pour ecrire quelques lignes sur les pages memes du
volume ces lignes souvent n ont aucun rapport avec le livre qui les
contient nous avons sous les yeux une note ecrite par lui sur une des
marges d un in quarto intitule correspondance du lord germain avec les
generaux clinton cornwallis et les amiraux de la station de l amerique
versailles chez poincot libraire et a paris chez pissot libraire
quai des augustins
voici cette note
vous qui etes
l ecclesiaste vous nomme toute puissance les macchabees vous nomment
createur l p tre aux phesiens vous nomme liberte baruch vous nomme
immensite les psaumes vous nomment sagesse et verite jean vous nomme
lumiere les rois vous nomment seigneur l exode vous appelle
providence le levitique saintete esdras justice la creation vous
nomme dieu l homme vous nomme pere mais salomon vous nomme
misericorde et c est la le plus beau de tous vos noms
vers neuf heures du soir les deux femmes se retiraient et montaient a
leurs chambres au premier le laissant jusqu au matin seul au
rez de chaussee
ici il est necessaire que nous donnions une idee exacte du logis de m
l eveque de digne
chapitre vi
par qui il faisait garder sa maison
la maison qu il habitait se composait nous l avons dit d un
rez de chaussee et d un seul etage trois pieces au rez de chaussee
trois chambres au premier au dessus un grenier derriere la maison un
jardin d un quart d arpent les deux femmes occupaient le premier
l eveque logeait en bas la premiere piece qui s ouvrait sur la rue
lui servait de salle a manger la deuxieme de chambre a coucher et la
troisieme d oratoire on ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer
par la chambre a coucher et sortir de la chambre a coucher sans passer
par la salle a manger dans l oratoire au fond il y avait une alc ve
fermee avec un lit pour les cas d hospitalite m l eveque offrait ce
lit aux cures de campagne que des affaires ou les besoins de leur
paroisse amenaient a digne
la pharmacie de l h pital petit batiment ajoute a la maison et pris sur
le jardin avait ete transformee en cuisine et en cellier
il y avait en outre dans le jardin une etable qui etait l ancienne
cuisine de l hospice et o l eveque entretenait deux vaches quelle que
fut la quantite de lait qu elles lui donnassent il en envoyait
invariablement tous les matins la moitie aux malades de l h pital je
paye ma d me disait il
sa chambre etait assez grande et assez difficile a chauffer dans la
mauvaise saison comme le bois est tres cher a digne il avait imagine
de faire faire dans l etable a vaches un compartiment ferme d une
cloison en planches c etait la qu il passait ses soirees dans les
grands froids il appelait cela son salon d hiver
il n y avait dans ce salon d hiver comme dans la salle a manger
d autres meubles qu une table de bois blanc carree et quatre chaises
de paille la salle a manger etait ornee en outre d un vieux buffet
peint en rose a la detrempe du buffet pareil convenablement habille de
napperons blancs et de fausses dentelles l eveque avait fait l autel
qui decorait son oratoire
ses penitentes riches et les saintes femmes de digne s etaient souvent
cotisees pour faire les frais d un bel autel neuf a l oratoire de
monseigneur il avait chaque fois pris l argent et l avait donne aux
pauvres
le plus beau des autels disait il c est l ame d un malheureux
console qui remercie dieu
il avait dans son oratoire deux chaises prie dieu en paille et un
fauteuil a bras egalement en paille dans sa chambre a coucher quand par
hasard il recevait sept ou huit personnes a la fois le prefet ou le
general ou l etat major du regiment en garnison ou quelques eleves du
petit seminaire on etait oblige d aller chercher dans l etable les
chaises du salon d hiver dans l oratoire les prie dieu et le fauteuil
dans la chambre a coucher de cette facon on pouvait reunir jusqu a
onze sieges pour les visiteurs chaque nouvelle visite on demeublait
une piece
il arrivait parfois qu on etait douze alors l eveque dissimulait
l embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminee si
c etait l hiver ou en proposant un tour dans le jardin si c etait
l ete
il y avait bien encore dans l alc ve fermee une chaise mais elle etait
a demi depaillee et ne portait que sur trois pieds ce qui faisait
qu elle ne pouvait servir qu appuyee contre le mur mademoiselle
baptistine avait bien aussi dans sa chambre une tres grande bergere en
bois jadis dore et revetue de pekin a fleurs mais on avait ete oblige
de monter cette bergere au premier par la fenetre l escalier etant trop
etroit elle ne pouvait donc pas compter parmi les en cas du mobilier
l ambition de mademoiselle baptistine eut ete de pouvoir acheter un
meuble de salon en velours d utrecht jaune a rosaces et en acajou a cou
de cygne avec canape mais cela eut coute au moins cinq cents francs
et ayant vu qu elle n avait reussi a economiser pour cet objet que
quarante deux francs dix sous en cinq ans elle avait fini par y
renoncer d ailleurs qui est ce qui atteint son ideal
rien de plus simple a se figurer que la chambre a coucher de l eveque
une porte fenetre donnant sur le jardin vis a vis le lit un lit
d h pital en fer avec baldaquin de serge verte dans l ombre du lit
derriere un rideau les ustensiles de toilette trahissant encore les
anciennes habitudes elegantes de l homme du monde deux portes l une
pres de la cheminee donnant dans l oratoire l autre pres de la
bibliotheque donnant dans la salle a manger la bibliotheque grande
armoire vitree pleine de livres la cheminee de bois peint en marbre
habituellement sans feu dans la cheminee une paire de chenets en fer
ornes de deux vases a guirlandes et cannelures jadis argentes a l argent
hache ce qui etait un genre de luxe episcopal au dessus a l endroit
o d ordinaire on met la glace un crucifix de cuivre desargente fixe
sur un velours noir rape dans un cadre de bois dedore pres de la
porte fenetre une grande table avec un encrier chargee de papiers
confus et de gros volumes devant la table le fauteuil de paille
devant le lit un prie dieu emprunte a l oratoire
deux portraits dans des cadres ovales etaient accroches au mur des deux
c tes du lit de petites inscriptions dorees sur le fond neutre de la
toile a c te des figures indiquaient que les portraits representaient
l un l abbe de chaliot eveque de saint claude l autre l abbe
tourteau vicaire general d agde abbe de grand champ ordre de c teaux
diocese de chartres l eveque en succedant dans cette chambre aux
malades de l h pital y avait trouve ces portraits et les y avait
laisses c etaient des pretres probablement des donateurs deux motifs
pour qu il les respectat tout ce qu il savait de ces deux personnages
c est qu ils avaient ete nommes par le roi l un a son eveche l autre a
son benefice le meme jour le 27 avril 1785 madame magloire ayant
decroche les tableaux pour en secouer la poussiere l eveque avait
trouve cette particularite ecrite d une encre blanchatre sur un petit
carre de papier jauni par le temps colle avec quatre pains a cacheter
derriere le portrait de l abbe de grand champ
il avait a sa fenetre un antique rideau de grosse etoffe de laine qui
finit par devenir tellement vieux que pour eviter la depense d un neuf
madame magloire fut obligee de faire une grande couture au beau milieu
cette couture dessinait une croix l eveque le faisait souvent
remarquer
comme cela fait bien disait il
toutes les chambres de la maison au rez de chaussee ainsi qu au
premier sans exception etaient blanchies au lait de chaux ce qui est
une mode de caserne et d h pital
cependant dans les dernieres annees madame magloire retrouva comme on
le verra plus loin sous le papier badigeonne des peintures qui
ornaient l appartement de mademoiselle baptistine avant d etre
l h pital cette maison avait ete le parloir aux bourgeois de la cette
decoration les chambres etaient pavees de briques rouges qu on lavait
toutes les semaines avec des nattes de paille tressee devant tous les
lits du reste ce logis tenu par deux femmes etait du haut en bas
d une proprete exquise c etait le seul luxe que l eveque permit il
disait
cela ne prend rien aux pauvres
il faut convenir cependant qu il lui restait de ce qu il avait possede
jadis six couverts d argent et une grande cuiller a soupe que madame
magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur
la grosse nappe de toile blanche et comme nous peignons ici l eveque de
digne tel qu il etait nous devons ajouter qu il lui etait arrive plus
d une fois de dire
je renoncerais difficilement a manger dans de l argenterie
il faut ajouter a cette argenterie deux gros flambeaux d argent massif
qui lui venaient de l heritage d une grand tante ces flambeaux
portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la
cheminee de l eveque quand il avait quelqu un a d ner madame magloire
allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table
il y avait dans la chambre meme de l eveque a la tete de son lit un
petit placard dans lequel madame magloire serrait chaque soir les six
couverts d argent et la grande cuiller il faut dire qu on n en tait
jamais la clef
le jardin un peu gate par les constructions assez laides dont nous
avons parle se composait de quatre allees en croix rayonnant autour
d un puisard une autre allee faisait tout le tour du jardin et
cheminait le long du mur blanc dont il etait enclos ces allees
laissaient entre elles quatre carres bordes de buis dans trois madame
magloire cultivait des legumes dans le quatrieme l eveque avait mis
des fleurs il y avait ca et la quelques arbres fruitiers
une fois madame magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce
monseigneur vous qui tirez parti de tout voila pourtant un carre
inutile il vaudrait mieux avoir la des salades que des bouquets
madame magloire repondit l eveque vous vous trompez le beau est
aussi utile que l utile
il ajouta apres un silence
plus peut etre
ce carre compose de trois ou quatre plates bandes occupait m l eveque
presque autant que ses livres il y passait volontiers une heure ou
deux coupant sarclant et piquant ca et la des trous en terre o il
mettait des graines il n etait pas aussi hostile aux insectes qu un
jardinier l eut voulu du reste aucune pretention a la botanique il
ignorait les groupes et le solidisme il ne cherchait pas le moins du
monde a decider entre tournefort et la methode naturelle il ne prenait
parti ni pour les utricules contre les cotyledons ni pour jussieu
contre linne il n etudiait pas les plantes il aimait les fleurs il
respectait beaucoup les savants il respectait encore plus les
ignorants et sans jamais manquer a ces deux respects il arrosait ses
plates bandes chaque soir d ete avec un arrosoir de fer blanc peint en
vert
la maison n avait pas une porte qui fermat a clef la porte de la salle
a manger qui nous l avons dit donnait de plain pied sur la place de la
cathedrale etait jadis armee de serrures et de verrous comme une porte
de prison l eveque avait fait ter toutes ces ferrures et cette porte
la nuit comme le jour n etait fermee qu au loquet le premier passant
venu a quelque heure que ce fut n avait qu a la pousser dans les
commencements les deux femmes avaient ete fort tourmentees de cette
porte jamais close mais m de digne leur avait dit
faites mettre des verrous a vos chambres si cela vous pla t
elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme
si elles la partageaient madame magloire seule avait de temps en temps
des frayeurs pour ce qui est de l eveque on peut trouver sa pensee
expliquee ou du moins indiquee dans ces trois lignes ecrites par lui sur
la marge d une bible voici la nuance la porte du medecin ne doit
jamais etre fermee la porte du pretre doit toujours etre ouverte sur
un autre livre intitule philosophie de la science medicale il avait
ecrit cette autre note est ce que je ne suis pas medecin comme eux
moi aussi j ai mes malades d abord j ai les leurs qu ils appellent les
malades et puis j ai les miens que j appelle les malheureux
ailleurs encore il avait ecrit ne demandez pas son nom a qui vous
demande un g te c est surtout celui la que son nom embarrasse qui a
besoin d asile
il advint qu un digne cure je ne sais plus si c etait le cure de
couloubroux ou le cure de pompierry s avisa de lui demander un jour
probablement a l instigation de madame magloire si monseigneur etait
bien sur de ne pas commettre jusqu a un certain point une imprudence en
laissant jour et nuit sa porte ouverte a la disposition de qui voulait
entrer et s il ne craignait pas enfin qu il n arrivat quelque malheur
dans une maison si peu gardee l eveque lui toucha l epaule avec une
gravite douce et lui dit nisi dominus custodierit domum in vanum
vigilant qui custodiunt eam
puis il parla d autre chose
il disait assez volontiers
il y a la bravoure du pretre comme il y a la bravoure du colonel de
dragons seulement ajoutait il la n tre doit etre tranquille
chapitre vii
cravatte
ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre car
il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c etait que m l eveque
de digne
apres la destruction de la bande de gaspard bes qui avait infeste les
gorges d ollioules un de ses lieutenants cravatte se refugia dans la
montagne il se cacha quelque temps avec ses bandits reste de la troupe
de gaspard bes dans le comte de nice puis gagna le piemont et tout a
coup reparut en france du c te de barcelonnette on le vit a jauziers
d abord puis aux tuiles il se cacha dans les cavernes du
joug de l aigle et de la il descendait vers les hameaux et les villages
par les ravins de l ubaye et de l ubayette il osa meme pousser jusqu a
embrun penetra une nuit dans la cathedrale et devalisa la sacristie
ses brigandages desolaient le pays on mit la gendarmerie a ses
trousses mais en vain il echappait toujours quelquefois il resistait
de vive force c etait un hardi miserable au milieu de toute cette
terreur l eveque arriva il faisait sa tournee au chastelar le maire
vint le trouver et l engagea a rebrousser chemin cravatte tenait la
montagne jusqu a l arche et au dela il y avait danger meme avec une
escorte c etait exposer inutilement trois ou quatre malheureux
gendarmes
aussi dit l eveque je compte aller sans escorte
y pensez vous monseigneur s ecria le maire
j y pense tellement que je refuse absolument les gendarmes et que je
vais partir dans une heure
partir
partir
seul
seul
monseigneur vous ne ferez pas cela
il y a la dans la montagne reprit l eveque une humble petite
commune grande comme ca que je n ai pas vue depuis trois ans ce sont
mes bons amis de doux et honnetes bergers ils possedent une chevre sur
trente qu ils gardent ils font de fort jolis cordons de laine de
diverses couleurs et ils jouent des airs de montagne sur de petites
flutes a six trous ils ont besoin qu on leur parle de temps en temps du
bon dieu que diraient ils d un eveque qui a peur que diraient ils si
je n y allais pas
mais monseigneur les brigands si vous rencontrez les brigands
tiens dit l eveque j y songe vous avez raison je puis les
rencontrer eux aussi doivent avoir besoin qu on leur parle du bon dieu
monseigneur mais c est une bande c est un troupeau de loups
monsieur le maire c est peut etre precisement de ce troupeau que
jesus me fait le pasteur qui sait les voies de la providence
monseigneur ils vous devaliseront
je n ai rien
ils vous tueront
un vieux bonhomme de pretre qui passe en marmottant ses momeries bah
a quoi bon
ah mon dieu si vous alliez les rencontrer
je leur demanderai l aum ne pour mes pauvres
monseigneur n y allez pas au nom du ciel vous exposez votre vie
monsieur le maire dit l eveque n est ce decidement que cela je ne
suis pas en ce monde pour garder ma vie mais pour garder les ames
il fallut le laisser faire il partit accompagne seulement d un enfant
qui s offrit a lui servir de guide son obstination fit bruit dans le
pays et effraya tres fort
il ne voulut emmener ni sa soeur ni madame magloire il traversa la
montagne a mulet ne rencontra personne et arriva sain et sauf chez ses
bons amis les bergers il y resta quinze jours prechant
administrant enseignant moralisant lorsqu il fut proche de son
depart il resolut de chanter pontificalement un te deum il en parla
au cure mais comment faire pas d ornements episcopaux on ne pouvait
mettre a sa disposition qu une chetive sacristie de village avec
quelques vieilles chasubles de damas use ornees de galons faux
bah dit l eveque monsieur le cure annoncons toujours au pr ne notre
te deum cela s arrangera
on chercha dans les eglises d alentour toutes les magnificences de ces
humbles paroisses reunies n auraient pas suffi a vetir convenablement un
chantre de cathedrale comme on etait dans cet embarras une grande
caisse fut apportee et deposee au presbytere pour m l eveque par deux
cavaliers inconnus qui repartirent sur le champ on ouvrit la caisse
elle contenait une chape de drap d or une mitre ornee de diamants une
croix archiepiscopale une crosse magnifique tous les vetements
pontificaux voles un mois auparavant au tresor de notre dame d embrun
dans la caisse il y avait un papier sur lequel etaient ecrits ces mots
cravatte a monseigneur bienvenu
quand je disais que cela s arrangerait dit l eveque
puis il ajouta en souriant
qui se contente d un surplis de cure dieu envoie une chape
d archeveque
monseigneur murmura le cure en hochant la tete avec un sourire dieu
ou le diable
l eveque regarda fixement le cure et reprit avec autorite
dieu
quand il revint au chastelar et tout le long de la route on venait le
regarder par curiosite il retrouva au presbytere du chastelar
mademoiselle baptistine et madame magloire qui l attendaient et il dit
a sa soeur
eh bien avais je raison le pauvre pretre est alle chez ces pauvres
montagnards les mains vides il en revient les mains pleines j etais
parti n emportant que ma confiance en dieu je rapporte le tresor d une
cathedrale
le soir avant de se coucher il dit encore
ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers ce sont la les
dangers du dehors les petits dangers craignons nous nous memes les
prejuges voila les voleurs les vices voila les meurtriers les grands
dangers sont au dedans de nous qu importe ce qui menace notre tete ou
notre bourse ne songeons qu a ce qui menace notre ame
puis se tournant vers sa soeur
ma soeur de la part du pretre jamais de precaution contre le
prochain ce que le prochain fait dieu le permet bornons nous a prier
dieu quand nous croyons qu un danger arrive sur nous prions le non
pour nous mais pour que notre frere ne tombe pas en faute a notre
occasion
du reste les evenements etaient rares dans son existence nous
racontons ceux que nous savons mais d ordinaire il passait sa vie a
faire toujours les memes choses aux memes moments un mois de son annee
ressemblait a une heure de sa journee
quant a ce que devint le tresor de la cathedrale d embrun on nous
embarrasserait de nous interroger la dessus c etaient la de bien belles
choses et bien tentantes et bien bonnes a voler au profit des
malheureux volees elles l etaient deja d ailleurs la moitie de
l aventure etait accomplie il ne restait plus qu a changer la direction
du vol et qu a lui faire faire un petit bout de chemin du c te des
pauvres nous n affirmons rien du reste a ce sujet seulement on a
trouve dans les papiers de l eveque une note assez obscure qui se
rapporte peut etre a cette affaire et qui est ainsi concue la
question est de savoir si cela doit faire retour a la cathedrale ou a
l h pital
chapitre viii
philosophie apres boire
le senateur dont il a ete parle plus haut etait un homme entendu qui
avait fait son chemin avec une rectitude inattentive a toutes ces
rencontres qui font obstacle et qu on nomme conscience foi juree
justice devoir il avait marche droit a son but et sans broncher une
seule fois dans la ligne de son avancement et de son interet c etait un
ancien procureur attendri par le succes pas mechant homme du tout
rendant tous les petits services qu il pouvait a ses fils a ses
gendres a ses parents meme a des amis ayant sagement pris de la vie
les bons c tes les bonnes occasions les bonnes aubaines le reste lui
semblait assez bete il etait spirituel et juste assez lettre pour se
croire un disciple d picure en n etant peut etre qu un produit de
pigault lebrun il riait volontiers et agreablement des choses
infinies et eternelles et des billevesees du bonhomme eveque il en
riait quelquefois avec une aimable autorite devant m myriel lui meme
qui ecoutait
je ne sais plus quelle ceremonie demi officielle le comte ce
senateur et m myriel durent d ner chez le prefet au dessert le
senateur un peu egaye quoique toujours digne s ecria
parbleu monsieur l eveque causons un senateur et un eveque se
regardent difficilement sans cligner de l oeil nous sommes deux
augures je vais vous faire un aveu j ai ma philosophie
et vous avez raison repondit l eveque comme on fait sa philosophie
on se couche vous etes sur le lit de pourpre monsieur le senateur
le senateur encourage reprit
soyons bons enfants
bons diables meme dit l eveque
je vous declare reprit le senateur que le marquis d argens pyrrhon
hobbes et m naigeon ne sont pas des maroufles j ai dans ma
bibliotheque tous mes philosophes dores sur tranche
comme vous meme monsieur le comte interrompit l eveque
le senateur poursuivit
je hais diderot c est un ideologue un declamateur et un
revolutionnaire au fond croyant en dieu et plus bigot que voltaire
voltaire s est moque de needham et il a eu tort car les anguilles de
needham prouvent que dieu est inutile une goutte de vinaigre dans une
cuilleree de pate de farine supplee le fiat lux supposez la goutte
plus grosse et la cuilleree plus grande vous avez le monde l homme
c est l anguille alors a quoi bon le pere eternel monsieur l eveque
l hypothese jehovah me fatigue elle n est bonne qu a produire des gens
maigres qui songent creux bas ce grand tout qui me tracasse vive
zero qui me laisse tranquille de vous a moi et pour vider mon sac et
pour me confesser a mon pasteur comme il convient je vous avoue que
j ai du bon sens je ne suis pas fou de votre jesus qui preche a tout
bout de champ le renoncement et le sacrifice conseil d avare a des
gueux renoncement pourquoi sacrifice a quoi je ne vois pas qu un
loup s immole au bonheur d un autre loup restons donc dans la nature
nous sommes au sommet ayons la philosophie superieure que sert d etre
en haut si l on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres
vivons ga ment la vie c est tout que l homme ait un autre avenir
ailleurs la haut la bas quelque part je n en crois pas un tra tre
mot ah l on me recommande le sacrifice et le renoncement je dois
prendre garde a tout ce que je fais il faut que je me casse la tete sur
le bien et le mal sur le juste et l injuste sur le fas et le
nefas pourquoi parce que j aurai a rendre compte de mes actions
quand apres ma mort quel bon reve apres ma mort bien fin qui me
pincera faites donc saisir une poignee de cendre par une main d ombre
disons le vrai nous qui sommes des inities et qui avons leve la jupe
d isis il n y a ni bien ni mal il y a de la vegetation cherchons le
reel creusons tout a fait allons au fond que diable il faut flairer
la verite fouiller sous terre et la saisir alors elle vous donne des
joies exquises alors vous devenez fort et vous riez je suis carre par
la base moi monsieur l eveque l immortalite de l homme est un
ecoute s il pleut oh la charmante promesse fiez vous y le bon billet
qu a adam on est ame on sera ange on aura des ailes bleues aux
omoplates aidez moi donc n est ce pas tertullien qui dit que les
bienheureux iront d un astre a l autre soit on sera les sauterelles
des etoiles et puis on verra dieu ta ta ta fadaises que tous ces
paradis dieu est une sonnette monstre je ne dirais point cela dans le
moniteur parbleu mais je le chuchote entre amis inter pocula
sacrifier la terre au paradis c est lacher la proie pour l ombre tre
dupe de l infini pas si bete je suis neant je m appelle monsieur le
comte neant senateur tais je avant ma naissance non serai je apres
ma mort non que suis je un peu de poussiere agregee par un organisme
qu ai je a faire sur cette terre j ai le choix souffrir ou jouir o
me menera la souffrance au neant mais j aurai souffert o me menera
la jouissance au neant mais j aurai joui mon choix est fait il faut
etre mangeant ou mange je mange mieux vaut etre la dent que l herbe
telle est ma sagesse apres quoi va comme je te pousse le fossoyeur
est la le pantheon pour nous autres tout tombe dans le grand trou
fin finis liquidation totale ceci est l endroit de
l evanouissement la mort est morte croyez moi qu il y ait la
quelqu un qui ait quelque chose a me dire je ris d y songer invention
de nourrices croquemitaine pour les enfants jehovah pour les hommes
non notre lendemain est de la nuit derriere la tombe il n y a plus
que des neants egaux vous avez ete sardanapale vous avez ete vincent
de paul cela fait le meme rien voila le vrai donc vivez par dessus
tout usez de votre moi pendant que vous le tenez en verite je vous le
dis monsieur l eveque j ai ma philosophie et j ai mes philosophes je
ne me laisse pas enguirlander par des balivernes apres ca il faut bien
quelque chose a ceux qui sont en bas aux va nu pieds aux gagne petit
aux miserables on leur donne a gober les legendes les chimeres l ame
l immortalite le paradis les etoiles ils machent cela ils le mettent
sur leur pain sec qui n a rien a le bon dieu c est bien le moins je
n y fais point obstacle mais je garde pour moi monsieur naigeon le bon
dieu est bon pour le peuple
l eveque battit des mains
voila parler s ecria t il l excellente chose et vraiment
merveilleuse que ce materialisme la ne l a pas qui veut ah quand on
l a on n est plus dupe on ne se laisse pas betement exiler comme
caton ni lapider comme tienne ni bruler vif comme jeanne d arc ceux
qui ont reussi a se procurer ce materialisme admirable ont la joie de se
sentir irresponsables et de penser qu ils peuvent devorer tout sans
inquietude les places les sinecures les dignites le pouvoir bien ou
mal acquis les palinodies lucratives les trahisons utiles les
savoureuses capitulations de conscience et qu ils entreront dans la
tombe leur digestion faite comme c est agreable je ne dis pas cela
pour vous monsieur le senateur cependant il m est impossible de ne
point vous feliciter vous autres grands seigneurs vous avez vous le
dites une philosophie a vous et pour vous exquise raffinee
accessible aux riches seuls bonne a toutes les sauces assaisonnant
admirablement les voluptes de la vie cette philosophie est prise dans
les profondeurs et deterree par des chercheurs speciaux mais vous etes
bons princes et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon dieu
soit la philosophie du peuple a peu pres comme l oie aux marrons est la
dinde aux truffes du pauvre
chapitre ix
le frere raconte par la soeur
pour donner une idee du menage interieur de m l eveque de digne et de
la facon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions
leurs pensees meme leurs instincts de femmes aisement effrayees aux
habitudes et aux intentions de l eveque sans qu il eut meme a prendre
la peine de parler pour les exprimer nous ne pouvons mieux faire que de
transcrire ici une lettre de mademoiselle baptistine a madame la
vicomtesse de boischevron son amie d enfance cette lettre est entre
nos mains
digne 16 decembre 18
ma bonne madame pas un jour ne se passe sans que nous parlions de
vous c est assez notre habitude mais il y a une raison de plus
figurez vous qu en lavant et epoussetant les plafonds et les murs
madame magloire a fait des decouvertes maintenant nos deux chambres
tapissees de vieux papier blanchi a la chaux ne depareraient pas un
chateau dans le genre du v tre madame magloire a dechire tout le
papier il y avait des choses dessous mon salon o il n y a pas de
meubles et dont nous nous servons pour etendre le linge apres les
lessives a quinze pieds de haut dix huit de large carres un plafond
peint anciennement avec dorure des solives comme chez vous c etait
recouvert d une toile du temps que c etait l h pital enfin des
boiseries du temps de nos grand meres mais c est ma chambre qu il faut
voir madame magloire a decouvert sous au moins dix papiers colles
dessus des peintures sans etre bonnes qui peuvent se supporter c est
telemaque recu chevalier par minerve c est lui encore dans les jardins
le nom m echappe enfin o les dames romaines se rendaient une seule
nuit que vous dirai je j ai des romains des romaines ici un mot
illisible et toute la suite madame magloire a debarbouille tout
cela et cet ete elle va reparer quelques petites avaries revenir le
tout et ma chambre sera un vrai musee elle a trouve aussi dans un coin
du grenier deux consoles en bois genre ancien on demandait deux ecus
de six livres pour les redorer mais il vaut bien mieux donner cela aux
pauvres d ailleurs c est fort laid et j aimerais mieux une table ronde
en acajou
je suis toujours bien heureuse mon frere est si bon il donne tout ce
qu il a aux indigents et aux malades nous sommes tres genes le pays
est dur l hiver et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui
manquent nous sommes a peu pres chauffes et eclaires vous voyez que ce
sont de grandes douceurs
mon frere a ses habitudes a lui quand il cause il dit qu un eveque
doit etre ainsi figurez vous que la porte de la maison n est jamais
fermee entre qui veut et l on est tout de suite chez mon frere il ne
craint rien meme la nuit c est la sa bravoure a lui comme il dit
il ne veut pas que je craigne pour lui ni que madame magloire craigne
il s expose a tous les dangers et il ne veut meme pas que nous ayons
l air de nous en apercevoir il faut savoir le comprendre
il sort par la pluie il marche dans l eau il voyage en hiver il n a
pas peur de la nuit des routes suspectes ni des rencontres
l an dernier il est alle tout seul dans un pays de voleurs il n a pas
voulu nous emmener il est reste quinze jours absent son retour il
n avait rien eu on le croyait mort et il se portait bien et il a dit
voila comme on m a vole et il a ouvert une malle pleine de tous les
bijoux de la cathedrale d embrun que les voleurs lui avaient donnes
cette fois la en revenant comme j etais allee a sa rencontre a deux
lieues avec d autres de ses amis je n ai pu m empecher de le gronder un
peu en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du
bruit afin que personne autre ne put entendre
dans les premiers temps je me disais il n y a pas de dangers qui
l arretent il est terrible present j ai fini par m y accoutumer je
fais signe a madame magloire pour qu elle ne le contrarie pas il se
risque comme il veut moi j emmene madame magloire je rentre dans ma
chambre je prie pour lui et je m endors je suis tranquille parce que
je sais bien que s il lui arrivait malheur ce serait ma fin je m en
irais au bon dieu avec mon frere et mon eveque madame magloire a eu
plus de peine que moi a s habituer a ce qu elle appelait ses
imprudences mais a present le pli est pris nous prions toutes les
deux nous avons peur ensemble et nous nous endormons le diable
entrerait dans la maison qu on le laisserait faire apres tout que
craignons nous dans cette maison il y a toujours quelqu un avec nous
qui est le plus fort le diable peut y passer mais le bon dieu
l habite
voila qui me suffit mon frere n a plus meme besoin de me dire un mot
maintenant je le comprends sans qu il parle et nous nous abandonnons a
la providence
voila comme il faut etre avec un homme qui a du grand dans l esprit
j ai questionne mon frere pour le renseignement que vous me demandez
sur la famille de faux vous savez comme il sait tout et comme il a des
souvenirs car il est toujours tres bon royaliste c est de vrai une
tres ancienne famille normande de la generalite de caen il y a cinq
cents ans d un raoul de faux d un jean de faux et d un thomas de faux
qui etaient des gentilshommes dont un seigneur de rochefort le dernier
etait guy tienne alexandre et etait ma tre de camp et quelque chose
dans les chevaux legers de bretagne sa fille marie louise a epouse
adrien charles de gramont fils du duc louis de gramont pair de france
colonel des gardes francaises et lieutenant general des armees on ecrit
faux fauq et faoucq
bonne madame recommandez nous aux prieres de votre saint parent m le
cardinal quant a votre chere sylvanie elle a bien fait de ne pas
prendre les courts instants qu elle passe pres de vous pour m ecrire
elle se porte bien travaille selon vos desirs m aime toujours c est
tout ce que je veux son souvenir par vous m est arrive je m en trouve
heureuse ma sante n est pas trop mauvaise et cependant je maigris tous
les jours davantage adieu le papier me manque et me force de vous
quitter mille bonnes choses
baptistine
p s madame votre belle soeur est toujours ici avec sa jeune famille
votre petit neveu est charmant savez vous qu il a cinq ans bient t
hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouilleres et
il disait qu est ce qu il a donc aux genoux il est si gentil cet
enfant son petit frere tra ne un vieux balai dans l appartement comme
une voiture et dit hu
comme on le voit par cette lettre ces deux femmes savaient se plier
aux facons d etre de l eveque avec ce genie particulier de la femme qui
comprend l homme mieux que l homme ne se comprend l eveque de digne
sous cet air doux et candide qui ne se dementait jamais faisait parfois
des choses grandes hardies et magnifiques sans para tre meme s en
douter elles en tremblaient mais elles le laissaient faire
quelquefois madame magloire essayait une remontrance avant jamais
pendant ni apres jamais on ne le troublait ne fut ce que par un signe
dans une action commencee de certains moments sans qu il eut besoin
de le dire lorsqu il n en avait peut etre pas lui meme conscience tant
sa simplicite etait parfaite elles sentaient vaguement qu il agissait
comme eveque alors elles n etaient plus que deux ombres dans la maison
elles le servaient passivement et si c etait obeir que de dispara tre
elles disparaissaient elles savaient avec une admirable delicatesse
d instinct que certaines sollicitudes peuvent gener aussi meme le
croyant en peril elles comprenaient je ne dis pas sa pensee mais sa
nature jusqu au point de ne plus veiller sur lui elles le confiaient a
dieu
d ailleurs baptistine disait comme on vient de le lire que la fin de
son frere serait la sienne madame magloire ne le disait pas mais elle
le savait
chapitre x
l eveque en presence d une lumiere inconnue
une epoque un peu posterieure a la date de la lettre citee dans les
pages precedentes il fit une chose a en croire toute la ville plus
risquee encore que sa promenade a travers les montagnes des bandits il
y avait pres de digne dans la campagne un homme qui vivait solitaire
cet homme disons tout de suite le gros mot etait un ancien
conventionnel il se nommait g
on parlait du conventionnel g dans le petit monde de digne avec une
sorte d horreur un conventionnel vous figurez vous cela cela existait
du temps qu on se tutoyait et qu on disait citoyen cet homme etait a
peu pres un monstre il n avait pas vote la mort du roi mais presque
c etait un quasi regicide il avait ete terrible comment au retour des
princes legitimes n avait on pas traduit cet homme la devant une cour
prev tale on ne lui eut pas coupe la tete si vous voulez il faut de
la clemence soit mais un bon bannissement a vie un exemple enfin
etc etc c etait un athee d ailleurs comme tous ces
gens la commerages des oies sur le vautour
tait ce du reste un vautour que g oui si l on en jugeait par ce
qu il y avait de farouche dans sa solitude n ayant pas vote la mort du
roi il n avait pas ete compris dans les decrets d exil et avait pu
rester en france
il habitait a trois quarts d heure de la ville loin de tout hameau
loin de tout chemin on ne sait quel repli perdu d un vallon tres
sauvage il avait la disait on une espece de champ un trou un
repaire pas de voisins pas meme de passants depuis qu il demeurait
dans ce vallon le sentier qui y conduisait avait disparu sous l herbe
on parlait de cet endroit la comme de la maison du bourreau pourtant
l eveque songeait et de temps en temps regardait l horizon a l endroit
o un bouquet d arbres marquait le vallon du vieux conventionnel et il
disait
il y a la une ame qui est seule
et au fond de sa pensee il ajoutait je lui dois ma visite
mais avouons le cette idee au premier abord naturelle lui
apparaissait apres un moment de reflexion comme etrange et impossible
et presque repoussante car au fond il partageait l impression
generale et le conventionnel lui inspirait sans qu il s en rend t
clairement compte ce sentiment qui est comme la frontiere de la haine
et qu exprime si bien le mot eloignement
toutefois la gale de la brebis doit elle faire reculer le pasteur non
mais quelle brebis
le bon eveque etait perplexe quelquefois il allait de ce c te la puis
il revenait un jour enfin le bruit se repandit dans la ville qu une
facon de jeune patre qui servait le conventionnel g dans sa bauge etait
venu chercher un medecin que le vieux scelerat se mourait que la
paralysie le gagnait et qu il ne passerait pas la nuit
dieu merci ajoutaient quelques uns
l eveque prit son baton mit son pardessus a cause de sa soutane un peu
trop usee comme nous l avons dit et aussi a cause du vent du soir qui
ne devait pas tarder a souffler et partit
le soleil declinait et touchait presque a l horizon quand l eveque
arriva a l endroit excommunie il reconnut avec un certain battement de
coeur qu il etait pres de la taniere il enjamba un fosse franchit une
haie leva un echalier entra dans un courtil delabre fit quelques pas
assez hardiment et tout a coup au fond de la friche derriere une
haute broussaille il apercut la caverne
c etait une cabane toute basse indigente petite et propre avec une
treille clouee a la facade
devant la porte dans une vieille chaise a roulettes fauteuil du
paysan il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil
pres du vieillard assis se tenait debout un jeune garcon le petit
patre il tendait au vieillard une jatte de lait
pendant que l eveque regardait le vieillard eleva la voix
merci dit il je n ai plus besoin de rien
et son sourire quitta le soleil pour s arreter sur l enfant
l eveque s avanca au bruit qu il fit en marchant le vieux homme assis
tourna la tete et son visage exprima toute la quantite de surprise
qu on peut avoir apres une longue vie
depuis que je suis ici dit il voila la premiere fois qu on entre
chez moi qui etes vous monsieur
l eveque repondit
je me nomme bienvenu myriel
bienvenu myriel j ai entendu prononcer ce nom est ce que c est vous
que le peuple appelle monseigneur bienvenu
c est moi
le vieillard reprit avec un demi sourire
en ce cas vous etes mon eveque
un peu
entrez monsieur
le conventionnel tendit la main a l eveque mais l eveque ne la prit
pas l eveque se borna a dire
je suis satisfait de voir qu on m avait trompe vous ne me semblez
certes pas malade
monsieur repondit le vieillard je vais guerir
il fit une pause et dit
je mourrai dans trois heures
puis il reprit
je suis un peu medecin je sais de quelle facon la derniere heure
vient hier je n avais que les pieds froids aujourd hui le froid a
gagne les genoux maintenant je le sens qui monte jusqu a la ceinture
quand il sera au coeur je m arreterai le soleil est beau n est ce
pas je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d oeil sur
les choses vous pouvez me parler cela ne me fatigue point vous faites
bien de venir regarder un homme qui va mourir il est bon que ce
moment la ait des temoins on a des manies j aurais voulu aller jusqu a
l aube mais je sais que j en ai a peine pour trois heures il fera
nuit au fait qu importe finir est une affaire simple on n a pas
besoin du matin pour cela soit je mourrai a la belle etoile
le vieillard se tourna vers le patre
toi va te coucher tu as veille l autre nuit tu es fatigue
l enfant rentra dans la cabane
le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant a lui meme
pendant qu il dormira je mourrai les deux sommeils peuvent faire bon
voisinage
l eveque n etait pas emu comme il semble qu il aurait pu l etre il ne
croyait pas sentir dieu dans cette facon de mourir disons tout car les
petites contradictions des grands coeurs veulent etre indiquees comme le
reste lui qui dans l occasion riait si volontiers de sa grandeur il
etait quelque peu choque de ne pas etre appele monseigneur et il etait
presque tente de repliquer citoyen il lui vint une velleite de
familiarite bourrue assez ordinaire aux medecins et aux pretres mais
qui ne lui etait pas habituelle a lui cet homme apres tout ce
conventionnel ce representant du peuple avait ete un puissant de la
terre pour la premiere fois de sa vie peut etre l eveque se sentit en
humeur de severite
le conventionnel cependant le considerait avec une cordialite modeste
o l on eut pu demeler l humilite qui sied quand on est si pres de sa
mise en poussiere
l eveque de son c te quoiqu il se gardat ordinairement de la
curiosite laquelle selon lui etait contigu a l offense ne pouvait
s empecher d examiner le conventionnel avec une attention qui n ayant
pas sa source dans la sympathie lui eut ete probablement reprochee par
sa conscience vis a vis de tout autre homme un conventionnel lui
faisait un peu l effet d etre hors la loi meme hors la loi de charite
g calme le buste presque droit la voix vibrante etait un de ces
grands octogenaires qui font l etonnement du physiologiste la
revolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnes a l epoque on
sentait dans ce vieillard l homme a l epreuve si pres de sa fin il
avait conserve tous les gestes de la sante il y avait dans son coup
d oeil clair dans son accent ferme dans son robuste mouvement
d epaules de quoi deconcerter la mort azra l l ange mahometan du
sepulcre eut rebrousse chemin et eut cru se tromper de porte g
semblait mourir parce qu il le voulait bien il y avait de la liberte
dans son agonie les jambes seulement etaient immobiles les tenebres le
tenaient par la les pieds etaient morts et froids et la tete vivait de
toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumiere g en ce
grave moment ressemblait a ce roi du conte oriental chair par en haut
marbre par en bas
une pierre etait la l eveque s y assit l exorde fut ex abrupto
je vous felicite dit il du ton dont on reprimande vous n avez
toujours pas vote la mort du roi
le conventionnel ne parut pas remarquer le sous entendu amer cache dans
ce mot toujours il repondit tout sourire avait disparu de sa face
ne me felicitez pas trop monsieur j ai vote la fin du tyran
c etait l accent austere en presence de l accent severe
que voulez vous dire reprit l eveque
je veux dire que l homme a un tyran l ignorance j ai vote la fin de
ce tyran la ce tyran la a engendre la royaute qui est l autorite prise
dans le faux tandis que la science est l autorite prise dans le vrai
l homme ne doit etre gouverne que par la science
et la conscience ajouta l eveque
c est la meme chose la conscience c est la quantite de science innee
que nous avons en nous
monseigneur bienvenu ecoutait un peu etonne ce langage tres nouveau
pour lui le conventionnel poursuivit
quant a louis xvi j ai dit non je ne me crois pas le droit de tuer
un homme mais je me sens le devoir d exterminer le mal j ai vote la
fin du tyran c est a dire la fin de la prostitution pour la femme la
fin de l esclavage pour l homme la fin de la nuit pour l enfant en
votant la republique j ai vote cela j ai vote la fraternite la
concorde l aurore j ai aide a la chute des prejuges et des erreurs
les ecroulements des erreurs et des prejuges font de la lumiere nous
avons fait tomber le vieux monde nous autres et le vieux monde vase
des miseres en se renversant sur le genre humain est devenu une urne
de joie
joie melee dit l eveque
vous pourriez dire joie troublee et aujourd hui apres ce fatal
retour du passe qu on nomme 1814 joie disparue helas l oeuvre a ete
incomplete j en conviens nous avons demoli l ancien regime dans les
faits nous n avons pu entierement le supprimer dans les idees detruire
les abus cela ne suffit pas il faut modifier les moeurs le moulin n y
est plus le vent y est encore
vous avez demoli demolir peut etre utile mais je me defie d une
demolition compliquee de colere
le droit a sa colere monsieur l eveque et la colere du droit est un
element du progres n importe et quoi qu on en dise la revolution
francaise est le plus puissant pas du genre humain depuis l avenement du
christ incomplete soit mais sublime elle a degage toutes les
inconnues sociales elle a adouci les esprits elle a calme apaise
eclaire elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation elle
a ete bonne la revolution francaise c est le sacre de l humanite
l eveque ne put s empecher de murmurer
oui 93
le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennite presque
lugubre et autant qu un mourant peut s ecrier il s ecria
ah vous y voila 93 j attendais ce mot la un nuage s est forme
pendant quinze cents ans au bout de quinze siecles il a creve vous
faites le proces au coup de tonnerre
l eveque sentit sans se l avouer peut etre que quelque chose en lui
etait atteint pourtant il fit bonne contenance il repondit
le juge parle au nom de la justice le pretre parle au nom de la
pitie qui n est autre chose qu une justice plus elevee un coup de
tonnerre ne doit pas se tromper
et il ajouta en regardant fixement le conventionnel
louis xvii
le conventionnel etendit la main et saisit le bras de l eveque
louis xvii voyons sur qui pleurez vous est ce sur l enfant
innocent alors soit je pleure avec vous est ce sur l enfant royal
je demande a reflechir pour moi le frere de cartouche enfant
innocent pendu sous les aisselles en place de greve jusqu a ce que mort
s ensuive pour le seul crime d avoir ete le frere de cartouche n est
pas moins douloureux que le petit fils de louis xv enfant innocent
martyrise dans la tour du temple pour le seul crime d avoir ete le
petit fils de louis xv
monsieur dit l eveque je n aime pas ces rapprochements de noms
cartouche louis xv pour lequel des deux reclamez vous
il y eut un moment de silence l eveque regrettait presque d etre venu
et pourtant il se sentait vaguement et etrangement ebranle
le conventionnel reprit
ah monsieur le pretre vous n aimez pas les crudites du vrai christ
les aimait lui il prenait une verge et il epoussetait le temple son
fouet plein d eclairs etait un rude diseur de verites quand il
s ecriait sinite parvulos il ne distinguait pas entre les petits
enfants il ne se fut pas gene de rapprocher le dauphin de barabbas du
dauphin d herode monsieur l innocence est sa couronne a elle meme
l innocence n a que faire d etre altesse elle est aussi auguste
deguenillee que fleurdelysee
c est vrai dit l eveque a voix basse
j insiste continua le conventionnel g vous m avez nomme louis xvii
entendons nous pleurons nous sur tous les innocents sur tous les
martyrs sur tous les enfants sur ceux d en bas comme sur ceux d en
haut j en suis mais alors je vous l ai dit il faut remonter plus
haut que 93 et c est avant louis xvii qu il faut commencer nos larmes
je pleurerai sur les enfants des rois avec vous pourvu que vous
pleuriez avec moi sur les petits du peuple
je pleure sur tous dit l eveque
galement s ecria g et si la balance doit pencher que ce soit du
c te du peuple il y a plus longtemps qu il souffre
il y eut encore un silence ce fut le conventionnel qui le rompit il se
souleva sur un coude prit entre son pouce et son index replie un peu de
sa joue comme on fait machinalement lorsqu on interroge et qu on juge
et interpella l eveque avec un regard plein de toutes les energies de
l agonie ce fut presque une explosion
oui monsieur il y a longtemps que le peuple souffre et puis tenez
ce n est pas tout cela que venez vous me questionner et me parler de
louis xvii je ne vous connais pas moi depuis que je suis dans ce
pays j ai vecu dans cet enclos seul ne mettant pas les pieds dehors
ne vient personne que cet enfant qui m aide votre nom est il est vrai
arrive confusement jusqu a moi et je dois le dire pas tres mal
prononce mais cela ne signifie rien les gens habiles ont tant de
manieres d en faire accroire a ce brave bonhomme de peuple propos je
n ai pas entendu le bruit de votre voiture vous l aurez sans doute
laissee derriere le taillis la bas a l embranchement de la route je
ne vous connais pas vous dis je vous m avez dit que vous etiez
l eveque mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale en
somme je vous repete ma question qui etes vous vous etes un eveque
c est a dire un prince de l eglise un de ces hommes dores armories
rentes qui ont de grosses prebendes l eveche de digne quinze mille
francs de fixe dix mille francs de casuel total vingt cinq mille
francs qui ont des cuisines qui ont des livrees qui font bonne
chere qui mangent des poules d eau le vendredi qui se pavanent
laquais devant laquais derriere en berline de gala et qui ont des
palais et qui roulent carrosse au nom de jesus christ qui allait pieds
nus vous etes un prelat rentes palais chevaux valets bonne table
toutes les sensualites de la vie vous avez cela comme les autres et
comme les autres vous en jouissez c est bien mais cela en dit trop ou
pas assez cela ne m eclaire pas sur votre valeur intrinseque et
essentielle a vous qui venez avec la pretention probable de m apporter
de la sagesse qui est ce que je parle qui etes vous
l eveque baissa la tete et repondit
vermis sum
un ver de terre en carrosse grommela le conventionnel
c etait le tour du conventionnel d etre hautain et de l eveque d etre
humble
l eveque reprit avec douceur
monsieur soit mais expliquez moi en quoi mon carrosse qui est la a
deux pas derriere les arbres en quoi ma bonne table et les poules d eau
que je mange le vendredi en quoi mes vingt cinq mille livres de rentes
en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la pitie n est pas une
vertu que la clemence n est pas un devoir et que 93 n a pas ete
inexorable
le conventionnel passa la main sur son front comme pour en ecarter un
nuage
avant de vous repondre dit il je vous prie de me pardonner je viens
d avoir un tort monsieur vous etes chez moi vous etes mon h te je
vous dois courtoisie vous discutez mes idees il sied que je me borne a
combattre vos raisonnements vos richesses et vos jouissances sont des
avantages que j ai contre vous dans le debat mais il est de bon gout de
ne pas m en servir je vous promets de ne plus en user
je vous remercie dit l eveque
g reprit
revenons a l explication que vous me demandiez o en etions nous que
me disiez vous que 93 a ete inexorable
inexorable oui dit l eveque que pensez vous de marat battant des
mains a la guillotine
que pensez vous de bossuet chantant le te deum sur les dragonnades
la reponse etait dure mais elle allait au but avec la rigidite d une
pointe d acier l eveque en tressaillit il ne lui vint aucune riposte
mais il etait froisse de cette facon de nommer bossuet les meilleurs
esprits ont leurs fetiches et parfois se sentent vaguement meurtris des
manques de respect de la logique
le conventionnel commencait a haleter l asthme de l agonie qui se mele
aux derniers souffles lui entrecoupait la voix cependant il avait
encore une parfaite lucidite d ame dans les yeux il continua
disons encore quelques mots ca et la je veux bien en dehors de la
revolution qui prise dans son ensemble est une immense affirmation
humaine 93 helas est une replique vous le trouvez inexorable mais
toute la monarchie monsieur carrier est un bandit mais quel nom
donnez vous a montrevel fouquier tinville est un gueux mais quel est
votre avis sur lamoignon baville maillard est affreux mais
saulx tavannes s il vous pla t le pere duchene est feroce mais quelle
epithete m accorderez vous pour le pere letellier jourdan coupe tete
est un monstre mais moindre que m le marquis de louvois monsieur
monsieur je plains marie antoinette archiduchesse et reine mais je
plains aussi cette pauvre femme huguenote qui en 1685 sous louis le
grand monsieur allaitant son enfant fut liee nue jusqu a la
ceinture a un poteau l enfant tenu a distance le sein se gonflait de
lait et le coeur d angoisse le petit affame et pale voyait ce sein
agonisait et criait et le bourreau disait a la femme mere et nourrice
abjure lui donnant a choisir entre la mort de son enfant et la mort
de sa conscience que dites vous de ce supplice de tantale accommode a
une mere monsieur retenez bien ceci la revolution francaise a eu ses
raisons sa colere sera absoute par l avenir son resultat c est le
monde meilleur de ses coups les plus terribles il sort une caresse
pour le genre humain j abrege je m arrete j ai trop beau jeu
d ailleurs je me meurs
et cessant de regarder l eveque le conventionnel acheva sa pensee en
ces quelques mots tranquilles
oui les brutalites du progres s appellent revolutions quand elles
sont finies on reconna t ceci que le genre humain a ete rudoye mais
qu il a marche
le conventionnel ne se doutait pas qu il venait d emporter
successivement l un apres l autre tous les retranchements interieurs de
l eveque il en restait un pourtant et de ce retranchement supreme
ressource de la resistance de monseigneur bienvenu sortit cette parole
o reparut presque toute la rudesse du commencement
le progres doit croire en dieu le bien ne peut pas avoir de serviteur
impie c est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est
athee
le vieux representant du peuple ne repondit pas il eut un tremblement
il regarda le ciel et une larme germa lentement dans ce regard quand
la paupiere fut pleine la larme coula le long de sa joue livide et il
dit presque en begayant bas et se parlant a lui meme l oeil perdu dans
les profondeurs
o toi ideal toi seul existes
l eveque eut une sorte d inexprimable commotion apres un silence le
vieillard leva un doigt vers le ciel et dit
l infini est il est la si l infini n avait pas de moi le moi serait
sa borne il ne serait pas infini en d autres termes il ne serait pas
or il est donc il a un moi ce moi de l infini c est dieu
le mourant avait prononce ces dernieres paroles d une voix haute et avec
le fremissement de l extase comme s il voyait quelqu un quand il eut
parle ses yeux se fermerent l effort l avait epuise il etait evident
qu il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui
restaient ce qu il venait de dire l avait approche de celui qui est
dans la mort l instant supreme arrivait
l eveque le comprit le moment pressait c etait comme pretre qu il
etait venu de l extreme froideur il etait passe par degres a l emotion
extreme il regarda ces yeux fermes il prit cette vieille main ridee et
glacee et se pencha vers le moribond
cette heure est celle de dieu ne trouvez vous pas qu il serait
regrettable que nous nous fussions rencontres en vain
le conventionnel rouvrit les yeux une gravite o il y avait de l ombre
s empreignit sur son visage
monsieur l eveque dit il avec une lenteur qui venait peut etre plus
encore de la dignite de l ame que de la defaillance des forces j ai
passe ma vie dans la meditation l etude et la contemplation j avais
soixante ans quand mon pays m a appele et m a ordonne de me meler de
ses affaires j ai obei il y avait des abus je les ai combattus il y
avait des tyrannies je les ai detruites il y avait des droits et des
principes je les ai proclames et confesses le territoire etait envahi
je l ai defendu la france etait menacee j ai offert ma poitrine je
n etais pas riche je suis pauvre j ai ete l un des ma tres de l tat
les caves du tresor etaient encombrees d especes au point qu on etait
force d etanconner les murs prets a se fendre sous le poids de l or et
de l argent je d nais rue de l arbre sec a vingt deux sous par tete
j ai secouru les opprimes j ai soulage les souffrants j ai dechire la
nappe de l autel c est vrai mais c etait pour panser les blessures de
la patrie j ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers
la lumiere et j ai resiste quelquefois au progres sans pitie j ai
dans l occasion protege mes propres adversaires vous autres et il y a
a peteghem en flandre a l endroit meme o les rois merovingiens avaient
leur palais d ete un couvent d urbanistes l abbaye de sainte claire en
beaulieu que j ai sauve en 1793 j ai fait mon devoir selon mes forces
et le bien que j ai pu apres quoi j ai ete chasse traque poursuivi
persecute noirci raille conspue maudit proscrit depuis bien des
annees deja avec mes cheveux blancs je sens que beaucoup de gens se
croient sur moi le droit de mepris j ai pour la pauvre foule ignorante
visage de damne et j accepte ne haissant personne l isolement de la
haine maintenant j ai quatre vingt six ans je vais mourir qu est ce
que vous venez me demander
votre benediction dit l eveque
et il s agenouilla
quand l eveque releva la tete la face du conventionnel etait devenue
auguste il venait d expirer
l eveque rentra chez lui profondement absorbe dans on ne sait quelles
pensees il passa toute la nuit en priere le lendemain quelques braves
curieux essayerent de lui parler du conventionnel g il se borna a
montrer le ciel partir de ce moment il redoubla de tendresse et de
fraternite pour les petits et les souffrants
toute allusion a ce vieux scelerat de g le faisait tomber dans une
preoccupation singuliere personne ne pourrait dire que le passage de
cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la
sienne ne fut pas pour quelque chose dans son approche de la perfection
cette visite pastorale fut naturellement une occasion de bourdonnement
pour les petites coteries locales
tait ce la place d un eveque que le chevet d un tel mourant il n y
avait evidemment pas de conversion a attendre tous ces revolutionnaires
sont relaps alors pourquoi y aller qu a t il ete regarder la il
fallait donc qu il fut bien curieux d un emportement d ame par le
diable
un jour une douairiere de la variete impertinente qui se croit
spirituelle lui adressa cette saillie
monseigneur on demande quand votre grandeur aura le bonnet rouge
oh oh voila une grosse couleur repondit l eveque heureusement que
ceux qui la meprisent dans un bonnet la venerent dans un chapeau
chapitre xi
une restriction
on risquerait fort de se tromper si l on concluait de la que monseigneur
bienvenu fut un eveque philosophe ou un cure patriote sa rencontre
ce qu on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel
g lui laissa une sorte d etonnement qui le rendit plus doux encore
voila tout
quoique monseigneur bienvenu n ait ete rien moins qu un homme politique
c est peut etre ici le lieu d indiquer tres brievement quelle fut son
attitude dans les evenements d alors en supposant que monseigneur
bienvenu ait jamais songe a avoir une attitude remontons donc en
arriere de quelques annees
quelque temps apres l elevation de m myriel a l episcopat l empereur
l avait fait baron de l empire en meme temps que plusieurs autres
eveques l arrestation du pape eut lieu comme on sait dans la nuit du
5 au 6 juillet 1809 a cette occasion m myriel fut appele par napoleon
au synode des eveques de france et d italie convoque a paris ce synode
se tint a notre dame et s assembla pour la premiere fois le 15 juin 1811
sous la presidence de m le cardinal fesch m myriel fut du nombre des
quatre vingt quinze eveques qui s y rendirent mais il n assista qu a
une seance et a trois ou quatre conferences particulieres veque d un
diocese montagnard vivant si pres de la nature dans la rusticite et le
denuement il para t qu il apportait parmi ces personnages eminents des
idees qui changeaient la temperature de l assemblee il revint bien vite
a digne on le questionna sur ce prompt retour il repondit
je les genais l air du dehors leur venait par moi je leur faisais
l effet d une porte ouverte
une autre fois il dit
que voulez vous ces messeigneurs la sont des princes moi je ne suis
qu un pauvre eveque paysan
le fait est qu il avait deplu entre autres choses etranges il lui
serait echappe de dire un soir qu il se trouvait chez un de ses
collegues les plus qualifies
les belles pendules les beaux tapis les belles livrees ce doit etre
bien importun oh que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu la a me
crier sans cesse aux oreilles il y a des gens qui ont faim il y a des
gens qui ont froid il y a des pauvres il y a des pauvres
disons le en passant ce ne serait pas une haine intelligente que la
haine du luxe cette haine impliquerait la haine des arts cependant
chez les gens d eglise en dehors de la representation et des
ceremonies le luxe est un tort il semble reveler des habitudes peu
reellement charitables un pretre opulent est un contre sens le pretre
doit se tenir pres des pauvres or peut on toucher sans cesse et nuit
et jour a toutes les detresses a toutes les infortunes a toutes les
indigences sans avoir soi meme sur soi un peu de cette sainte misere
comme la poussiere du travail se figure t on un homme qui est pres d un
brasier et qui n a pas chaud se figure t on un ouvrier qui travaille
sans cesse a une fournaise et qui n a ni un cheveu brule ni un ongle
noirci ni une goutte de sueur ni un grain de cendre au visage la
premiere preuve de la charite chez le pretre chez l eveque surtout
c est la pauvrete c etait la sans doute ce que pensait m l eveque de
digne
il ne faudrait pas croire d ailleurs qu il partageait sur certains
points delicats ce que nous appellerions les idees du siecle il se
melait peu aux querelles theologiques du moment et se taisait sur les
questions o sont compromis l glise et l tat mais si on l eut
beaucoup presse il para t qu on l eut trouve plut t ultramontain que
gallican comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien
cacher nous sommes force d ajouter qu il fut glacial pour napoleon
declinant partir de 1813 il adhera ou il applaudit a toutes les
manifestations hostiles il refusa de le voir a son passage au retour de
l le d elbe et s abstint d ordonner dans son diocese les prieres
publiques pour l empereur pendant les cent jours
outre sa soeur mademoiselle baptistine il avait deux freres l un
general l autre prefet il ecrivait assez souvent a tous les deux il
tint quelque temps rigueur au premier parce qu ayant un commandement en
provence a l epoque du debarquement de cannes le general s etait mis a
la tete de douze cents hommes et avait poursuivi l empereur comme
quelqu un qui veut le laisser echapper sa correspondance resta plus
affectueuse pour l autre frere l ancien prefet brave et digne homme
qui vivait retire a paris rue cassette
monseigneur bienvenu eut donc aussi lui son heure d esprit de parti
son heure d amertume son nuage l ombre des passions du moment traversa
ce doux et grand esprit occupe des choses eternelles certes un pareil
homme eut merite de n avoir pas d opinions politiques qu on ne se
meprenne pas sur notre pensee nous ne confondons point ce qu on appelle
opinions politiques avec la grande aspiration au progres avec la
sublime foi patriotique democratique et humaine qui de nos jours
doit etre le fond meme de toute intelligence genereuse sans approfondir
des questions qui ne touchent qu indirectement au sujet de ce livre
nous disons simplement ceci il eut ete beau que monseigneur bienvenu
n eut pas ete royaliste et que son regard ne se fut pas detourne un seul
instant de cette contemplation sereine o l on voit rayonner
distinctement au dessus du va et vient orageux des choses humaines ces
trois pures lumieres la verite la justice la charite
tout en convenant que ce n etait point pour une fonction politique que
dieu avait cree monseigneur bienvenu nous eussions compris et admire la
protestation au nom du droit et de la liberte l opposition fiere la
resistance perilleuse et juste a napoleon tout puissant mais ce qui
nous pla t vis a vis de ceux qui montent nous pla t moins vis a vis de
ceux qui tombent nous n aimons le combat que tant qu il y a danger et
dans tous les cas les combattants de la premiere heure ont seuls le
droit d etre les exterminateurs de la derniere qui n a pas ete
accusateur opiniatre pendant la prosperite doit se taire devant
l ecroulement le denonciateur du succes est le seul legitime justicier
de la chute quant a nous lorsque la providence s en mele et frappe
nous la laissons faire 1812 commence a nous desarmer en 1813 la lache
rupture de silence de ce corps legislatif taciturne enhardi par les
catastrophes n avait que de quoi indigner et c etait un tort
d applaudir en 1814 devant ces marechaux trahissant devant ce senat
passant d une fange a l autre insultant apres avoir divinise devant
cette idolatrie lachant pied et crachant sur l idole c etait un devoir
de detourner la tete en 1815 comme les supremes desastres etaient dans
l air comme la france avait le frisson de leur approche sinistre comme
on pouvait vaguement distinguer waterloo ouvert devant napoleon la
douloureuse acclamation de l armee et du peuple au condamne du destin
n avait rien de risible et toute reserve faite sur le despote un
coeur comme l eveque de digne n eut peut etre pas du meconna tre ce
qu avait d auguste et de touchant au bord de l ab me l etroit
embrassement d une grande nation et d un grand homme
cela pres il etait et il fut en toute chose juste vrai equitable
intelligent humble et digne bienfaisant et bienveillant ce qui est
une autre bienfaisance c etait un pretre un sage et un homme meme
il faut le dire dans cette opinion politique que nous venons de lui
reprocher et que nous sommes dispose a juger presque severement il
etait tolerant et facile peut etre plus que nous qui parlons ici le
portier de la maison de ville avait ete place la par l empereur c etait
un vieux sous officier de la vieille garde legionnaire d austerlitz
bonapartiste comme l aigle il echappait dans l occasion a ce pauvre
diable de ces paroles peu reflechies que la loi d alors qualifiait
propos seditieux depuis que le profil imperial avait disparu de la
legion d honneur il ne s habillait jamais dans l ordonnance comme il
disait afin de ne pas etre force de porter sa croix il avait te
lui meme devotement l effigie imperiale de la croix que napoleon lui
avait donnee cela faisait un trou et il n avait rien voulu mettre a la
place plut t mourir disait il que de porter sur mon coeur les trois
crapauds il raillait volontiers tout haut louis xviii vieux goutteux
a guetres d anglais disait il qu il s en aille en prusse avec son
salsifis heureux de reunir dans la meme imprecation les deux choses
qu il detestait le plus la prusse et l angleterre il en fit tant qu il
perdit sa place le voila sans pain sur le pave avec femme et enfants
l eveque le fit venir le gronda doucement et le nomma suisse de la
cathedrale
m myriel etait dans le diocese le vrai pasteur l ami de tous en neuf
ans a force de saintes actions et de douces manieres monseigneur
bienvenu avait rempli la ville de digne d une sorte de veneration tendre
et filiale sa conduite meme envers napoleon avait ete acceptee et comme
tacitement pardonnee par le peuple bon troupeau faible qui adorait son
empereur mais qui aimait son eveque
chapitre xii
solitude de monseigneur bienvenu
il y a presque toujours autour d un eveque une escouade de petits abbes
comme autour d un general une volee de jeunes officiers c est la ce que
ce charmant saint francois de sales appelle quelque part les pretres
blancs becs toute carriere a ses aspirants qui font cortege aux
arrives pas une puissance qui n ait son entourage pas une fortune qui
n ait sa cour les chercheurs d avenir tourbillonnent autour du present
splendide toute metropole a son etat major tout eveque un peu influent
a pres de lui sa patrouille de cherubins seminaristes qui fait la ronde
et maintient le bon ordre dans le palais episcopal et qui monte la
garde autour du sourire de monseigneur agreer a un eveque c est le
pied a l etrier pour un sous diacre il faut bien faire son chemin
l apostolat ne dedaigne pas le canonicat
de meme qu il y a ailleurs les gros bonnets il y a dans l eglise les
grosses mitres ce sont les eveques bien en cour riches rentes
habiles acceptes du monde sachant prier sans doute mais sachant
aussi solliciter peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur
personne a tout un diocese traits d union entre la sacristie et la
diplomatie plut t abbes que pretres plut t prelats qu eveques heureux
qui les approche gens en credit qu ils sont ils font pleuvoir autour
d eux sur les empresses et les favorises et sur toute cette jeunesse
qui sait plaire les grasses paroisses les prebendes les
archidiaconats les aum neries et les fonctions cathedrales en
attendant les dignites episcopales en avancant eux memes ils font
progresser leurs satellites c est tout un systeme solaire en marche
leur rayonnement empourpre leur suite leur prosperite s emiette sur la
cantonade en bonnes petites promotions plus grand diocese au patron
plus grosse cure au favori et puis rome est la un eveque qui sait
devenir archeveque un archeveque qui sait devenir cardinal vous emmene
comme conclaviste vous entrez dans la rote vous avez le pallium vous
voila auditeur vous voila camerier vous voila monsignor et de la
grandeur a imminence il n y a qu un pas et entre imminence et la
saintete il n y a que la fumee d un scrutin toute calotte peut rever la
tiare le pretre est de nos jours le seul homme qui puisse regulierement
devenir roi et quel roi le roi supreme aussi quelle pepiniere
d aspirations qu un seminaire que d enfants de choeur rougissants que
de jeunes abbes ont sur la tete le pot au lait de perrette comme
l ambition s intitule aisement vocation qui sait de bonne foi
peut etre et se trompant elle meme beate qu elle est
monseigneur bienvenu humble pauvre particulier n etait pas compte
parmi les grosses mitres cela etait visible a l absence complete de
jeunes pretres autour de lui on a vu qu a paris il n avait pas pris
pas un avenir ne songeait a se greffer sur ce vieillard solitaire pas
une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir a son ombre ses
chanoines et ses grands vicaires etaient de bons vieux hommes un peu
peuple comme lui mures comme lui dans ce diocese sans issue sur le
cardinafat et qui ressemblaient a leur eveque avec cette difference
qu eux etaient finis et que lui etait acheve
on sentait si bien l impossibilite de cro tre pres de monseigneur
bienvenu qu a peine sortis du seminaire les jeunes gens ordonnes par
lui se faisaient recommander aux archeveques d aix ou d auch et s en
allaient bien vite car enfin nous le repetons on veut etre pousse un
saint qui vit dans un exces d abnegation est un voisinage dangereux il
pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvrete incurable
l ankylose des articulations utiles a l avancement et en somme plus
de renoncement que vous n en voulez et l on fuit cette vertu galeuse
de la l isolement de monseigneur bienvenu nous vivons dans une societe
sombre reussir voila l enseignement qui tombe goutte a goutte de la
corruption en surplomb
soit dit en passant c est une chose assez hideuse que le succes sa
fausse ressemblance avec le merite trompe les hommes pour la foule la
reussite a presque le meme profil que la suprematie le succes ce
menechme du talent a une dupe l histoire juvenal et tacite seuls en
bougonnent de nos jours une philosophie a peu pres officielle est
entree en domesticite chez lui porte la livree du succes et fait le
service de son antichambre reussissez theorie prosperite suppose
capacite gagnez a la loterie vous voila un habile homme qui triomphe
est venere naissez coiffe tout est la ayez de la chance vous aurez
le reste soyez heureux on vous croira grand en dehors des cinq ou six
exceptions immenses qui font l eclat d un siecle l admiration
contemporaine n est guere que myopie dorure est or tre le premier
venu cela ne gate rien pourvu qu on soit le parvenu le vulgaire est
un vieux narcisse qui s adore lui meme et qui applaudit le vulgaire
cette faculte enorme par laquelle on est moise eschyle dante
michel ange ou napoleon la multitude la decerne d emblee et par
acclamation a quiconque atteint son but dans quoi que ce soit qu un
notaire se transfigure en depute qu un faux corneille fasse tiridate
qu un eunuque parvienne a posseder un harem qu un prud homme militaire
gagne par accident la bataille decisive d une epoque qu un apothicaire
invente les semelles de carton pour l armee de sambre et meuse et se
construise avec ce carton vendu pour du cuir quatre cent mille livres
de rente qu un porte balle epouse l usure et la fasse accoucher de sept
ou huit millions dont il est le pere et dont elle est la mere qu un
predicateur devienne eveque par le nasillement qu un intendant de bonne
maison soit si riche en sortant de service qu on le fasse ministre des
finances les hommes appellent cela genie de meme qu ils appellent
beaute la figure de mousqueton et majeste l encolure de claude ils
confondent avec les constellations de l ab me les etoiles que font dans
la vase molle du bourbier les pattes des canards
chapitre xiii
ce qu il croyait
au point de vue de l orthodoxie nous n avons point a sonder m l eveque
de digne devant une telle ame nous ne nous sentons en humeur que de
respect la conscience du juste doit etre crue sur parole d ailleurs
de certaines natures etant donnees nous admettons le developpement
possible de toutes les beautes de la vertu humaine dans une croyance
differente de la n tre
que pensait il de ce dogme ci ou de ce mystere la ces secrets du for
interieur ne sont connus que de la tombe o les ames entrent nues ce
dont nous sommes certain c est que jamais les difficultes de foi ne se
resolvaient pour lui en hypocrisie aucune pourriture n est possible au
diamant il croyait le plus qu il pouvait credo in patrem
s ecriait il souvent puisant d ailleurs dans les bonnes oeuvres cette
quantite de satisfaction qui suffit a la conscience et qui vous dit
tout bas tu es avec dieu
ce que nous croyons devoir noter c est que en dehors pour ainsi dire
et au dela de sa foi l eveque avait un exces d amour c est par la
quia multum amavit qu il etait juge vulnerable par les hommes
serieux les personnes graves et les gens raisonnables locutions
favorites de notre triste monde o l egoisme recoit le mot d ordre du
pedantisme qu etait ce que cet exces d amour c etait une bienveillance
sereine debordant les hommes comme nous l avons indique deja et dans
l occasion s etendant jusqu aux choses il vivait sans dedain il etait
indulgent pour la creation de dieu tout homme meme le meilleur a en
lui une durete irreflechie qu il tient en reserve pour l animal
l eveque de digne n avait point cette durete la particuliere a beaucoup
de pretres pourtant il n allait pas jusqu au bramine mais il semblait
avoir medite cette parole de l ecclesiaste sait on o va l ame des
animaux les laideurs de l aspect les difformites de l instinct ne le
troublaient pas et ne l indignaient pas il en etait emu presque
attendri il semblait que pensif il en allat chercher au dela de la
vie apparente la cause l explication ou l excuse il semblait par
moments demander a dieu des commutations il examinait sans colere et
avec l oeil du linguiste qui dechiffre un palimpseste la quantite de
chaos qui est encore dans la nature cette reverie faisait parfois
sortir de lui des mots etranges un matin il etait dans son jardin il
se croyait seul mais sa soeur marchait derriere lui sans qu il la v t
tout a coup il s arreta et il regarda quelque chose a terre c etait
une grosse araignee noire velue horrible sa soeur l entendit qui
disait
pauvre bete ce n est pas sa faute
pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonte
puerilites soit mais ces puerilites sublimes ont ete celles de saint
francois d assise et de marc aurele un jour il se donna une entorse
pour n avoir pas voulu ecraser une fourmi
ainsi vivait cet homme juste quelquefois il s endormait dans son
jardin et alors il n etait rien de plus venerable
monseigneur bienvenu avait ete jadis a en croire les recits sur sa
jeunesse et meme sur sa virilite un homme passionne peut etre violent
sa mansuetude universelle etait moins un instinct de nature que le
resultat d une grande conviction filtree dans son coeur a travers la vie
et lentement tombee en lui pensee a pensee car dans un caractere
comme dans un rocher il peut y avoir des trous de gouttes d eau ces
creusements la sont ineffacables ces formations la sont
indestructibles
en 1815 nous croyons l avoir dit il atteignit soixante quinze ans
mais il n en paraissait pas avoir plus de soixante il n etait pas
grand il avait quelque embonpoint et pour le combattre il faisait
volontiers de longues marches a pied il avait le pas ferme et n etait
que fort peu courbe detail d o nous ne pretendons rien conclure
gregoire xvi a quatre vingts ans se tenait droit et souriant ce qui
ne l empechait pas d etre un mauvais eveque monseigneur bienvenu avait
ce que le peuple appelle une belle tete mais si aimable qu on
oubliait qu elle etait belle
quand il causait avec cette sante enfantine qui etait une de ses graces
et dont nous avons deja parle on se sentait a l aise pres de lui il
semblait que de toute sa personne il sort t de la joie son teint colore
et frais toutes ses dents bien blanches qu il avait conservees et que
son rire faisait voir lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait
dire d un homme c est un bon enfant et d un vieillard c est un
bonhomme c etait on s en souvient l effet qu il avait fait a
napoleon au premier abord et pour qui le voyait pour la premiere fois
ce n etait guere qu un bonhomme en effet mais si l on restait quelques
heures pres de lui et pour peu qu on le v t pensif le bonhomme se
transfigurait peu a peu et prenait je ne sais quoi d imposant son front
large et serieux auguste par les cheveux blancs devenait auguste aussi
par la meditation la majeste se degageait de cette bonte sans que la
bonte cessat de rayonner on eprouvait quelque chose de l emotion qu on
aurait si l on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans
cesser de sourire le respect un respect inexprimable vous penetrait
par degres et vous montait au coeur et l on sentait qu on avait devant
soi une de ces ames fortes eprouvees et indulgentes o la pensee est
si grande qu elle ne peut plus etre que douce
comme on l a vu la priere la celebration des offices religieux
l aum ne la consolation aux affliges la culture d un coin de terre la
fraternite la frugalite l hospitalite le renoncement la confiance
l etude le travail remplissaient chacune des journees de sa vie
remplissaient est bien le mot et certes cette journee de l eveque
etait bien pleine jusqu aux bords de bonnes pensees de bonnes paroles
et de bonnes actions cependant elle n etait pas complete si le temps
froid ou pluvieux l empechait d aller passer le soir quand les deux
femmes s etaient retirees une heure ou deux dans son jardin avant de
s endormir il semblait que ce fut une sorte de rite pour lui de se
preparer au sommeil par la meditation en presence des grands spectacles
du ciel nocturne quelquefois a une heure meme assez avancee de la
nuit si les deux vieilles filles ne dormaient pas elles l entendaient
marcher lentement dans les allees il etait la seul avec lui meme
recueilli paisible adorant comparant la serenite de son coeur a la
serenite de l ether emu dans les tenebres par les splendeurs visibles
des constellations et les splendeurs invisibles de dieu ouvrant son ame
aux pensees qui tombent de l inconnu dans ces moments la offrant son
coeur a l heure o les fleurs nocturnes offrent leur parfum allume
comme une lampe au centre de la nuit etoilee se repandant en extase au
milieu du rayonnement universel de la creation il n eut pu peut etre
dire lui meme ce qui se passait dans son esprit il sentait quelque
chose s envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui
mysterieux echanges des gouffres de l ame avec les gouffres de
l univers
il songeait a la grandeur et a la presence de dieu a l eternite future
etrange mystere a l eternite passee mystere plus etrange encore a
tous les infinis qui s enfoncaient sous ses yeux dans tous les sens et
sans chercher a comprendre l incomprehensible il le regardait il
n etudiait pas dieu il s en eblouissait il considerait ces magnifiques
rencontres des atomes qui donnent des aspects a la matiere revelent les
forces en les constatant creent les individualites dans l unite les
proportions dans l etendue l innombrable dans l infini et par la
lumiere produisent la beaute ces rencontres se nouent et se denouent
sans cesse de la la vie et la mort il s asseyait sur un banc de bois
adosse a une treille decrepite et il regardait les astres a travers les
silhouettes chetives et rachitiques de ses arbres fruitiers ce quart
d arpent si pauvrement plante si encombre de masures et de hangars
lui etait cher et lui suffisait
que fallait il de plus a ce vieillard qui partageait le loisir de sa
vie o il y avait si peu de loisir entre le jardinage le jour et la
contemplation la nuit cet etroit enclos ayant les cieux pour plafond
n etait ce pas assez pour pouvoir adorer dieu tour a tour dans ses
oeuvres les plus charmantes et dans ses oeuvres les plus sublimes
n est ce pas la tout en effet et que desirer au dela un petit jardin
pour se promener et l immensite pour rever ses pieds ce qu on peut
cultiver et cueillir sur sa tete ce qu on peut etudier et mediter
quelques fleurs sur la terre et toutes les etoiles dans le ciel
chapitre xiv
ce qu il pensait
un dernier mot
comme cette nature de details pourrait particulierement au moment o
nous sommes et pour nous servir d une expression actuellement a la
mode donner a l eveque de digne une certaine physionomie pantheiste
et faire croire soit a son blame soit a sa louange qu il y avait en
lui une de ces philosophies personnelles propres a notre siecle qui
germent quelquefois dans les esprits solitaires et s y construisent et y
grandissent jusqu a y remplacer les religions nous insistons sur ceci
que pas un de ceux qui ont connu monseigneur bienvenu ne se fut cru
autorise a penser rien de pareil ce qui eclairait cet homme c etait le
coeur sa sagesse etait faite de la lumiere qui vient de la
point de systemes beaucoup d oeuvres les speculations abstruses
contiennent du vertige rien n indique qu il hasardat son esprit dans
les apocalypses l ap tre peut etre hardi mais l eveque doit etre
timide il se fut probablement fait scrupule de sonder trop avant de
certains problemes reserves en quelque sorte aux grands esprits
terribles il y a de l horreur sacree sous les porches de l enigme ces
ouvertures sombres sont la beantes mais quelque chose vous dit a vous
passant de la vie qu on n entre pas malheur a qui y penetre les
genies dans les profondeurs inouies de l abstraction et de la
speculation pure situes pour ainsi dire au dessus des dogmes proposent
leurs idees a dieu leur priere offre audacieusement la discussion leur
adoration interroge ceci est la religion directe pleine d anxiete et
de responsabilite pour qui en tente les escarpements
la meditation humaine n a point de limite ses risques et perils elle
analyse et creuse son propre eblouissement on pourrait presque dire
que par une sorte de reaction splendide elle en eblouit la nature le
mysterieux monde qui nous entoure rend ce qu il recoit il est probable
que les contemplateurs sont contemples quoi qu il en soit il y a sur
la terre des hommes sont ce des hommes qui apercoivent distinctement
au fond des horizons du reve les hauteurs de l absolu et qui ont la
vision terrible de la montagne infinie monseigneur bienvenu n etait
point de ces hommes la monseigneur bienvenu n etait pas un genie il
eut redoute ces sublimites d o quelques uns tres grands meme comme
swedenborg et pascal ont glisse dans la demence certes ces puissantes
reveries ont leur utilite morale et par ces routes ardues on s approche
de la perfection ideale lui il prenait le sentier qui abrege
l evangile il n essayait point de faire faire a sa chasuble les plis du
manteau d lie il ne projetait aucun rayon d avenir sur le roulis
tenebreux des evenements il ne cherchait pas a condenser en flamme la
lueur des choses il n avait rien du prophete et rien du mage cette ame
simple aimait voila tout
qu il dilatat la priere jusqu a une aspiration surhumaine cela est
probable mais on ne peut pas plus prier trop qu aimer trop et si
c etait une heresie de prier au dela des textes sainte therese et saint
jer me seraient des heretiques
il se penchait sur ce qui gemit et sur ce qui expie l univers lui
apparaissait comme une immense maladie il sentait partout de la fievre
il auscultait partout de la souffrance et sans chercher a deviner
l enigme il tachait de panser la plaie le redoutable spectacle des
choses creees developpait en lui l attendrissement il n etait occupe
qu a trouver pour lui meme et a inspirer aux autres la meilleure maniere
de plaindre et de soulager ce qui existe etait pour ce bon et rare
pretre un sujet permanent de tristesse cherchant a consoler
il y a des hommes qui travaillent a l extraction de l or lui il
travaillait a l extraction de la pitie l universelle misere etait sa
mine la douleur partout n etait qu une occasion de bonte toujours
aimez vous les uns les autres il declarait cela complet ne
souhaitait rien de plus et c etait la toute sa doctrine un jour cet
homme qui se croyait philosophe ce senateur deja nomme dit a
l eveque
mais voyez donc le spectacle du monde guerre de tous contre tous le
plus fort a le plus d esprit votre aimez vous les uns les autres est
une betise
eh bien repondit monseigneur bienvenu sans disputer si c est une
betise l ame doit s y enfermer comme la perle dans l hu tre
il s y enfermait donc il y vivait il s en satisfaisait absolument
laissant de c te les questions prodigieuses qui attirent et qui
epouvantent les perspectives insondables de l abstraction les
precipices de la metaphysique toutes ces profondeurs convergentes pour
l ap tre a dieu pour l athee au neant la destinee le bien et le mal
la guerre de l etre contre l etre la conscience de l homme le
somnambulisme pensif de l animal la transformation par la mort la
recapitulation d existences que contient le tombeau la greffe
incomprehensible des amours successifs sur le moi persistant l essence
la substance le nil et l ens l ame la nature la liberte la
necessite problemes a pic epaisseurs sinistres o se penchent les
gigantesques archanges de l esprit humain formidables ab mes que
lucrece manou saint paul et dante contemplent avec cet oeil fulgurant
qui semble en regardant fixement l infini y faire eclore des etoiles
monseigneur bienvenu etait simplement un homme qui constatait du dehors
les questions mysterieuses sans les scruter sans les agiter et sans en
troubler son propre esprit et qui avait dans l ame le grave respect de
l ombre
livre deuxieme la chute
chapitre i
le soir d un jour de marche
dans les premiers jours du mois d octobre 1815 une heure environ avant
le coucher du soleil un homme qui voyageait a pied entrait dans la
petite ville de digne les rares habitants qui se trouvaient en ce moment
a leurs fenetres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce
voyageur avec une sorte d inquietude il etait difficile de rencontrer
un passant d un aspect plus miserable c etait un homme de moyenne
taille trapu et robuste dans la force de l age il pouvait avoir
quarante six ou quarante huit ans une casquette a visiere de cuir
rabattue cachait en partie son visage brule par le soleil et le hale
et ruisselant de sueur sa chemise de grosse toile jaune rattachee au
col par une petite ancre d argent laissait voir sa poitrine velue il
avait une cravate tordue en corde un pantalon de coutil bleu use et
rape blanc a un genou troue a l autre une vieille blouse grise en
haillons rapiecee a l un des coudes d un morceau de drap vert cousu
avec de la ficelle sur le dos un sac de soldat fort plein bien boucle
et tout neuf a la main un enorme baton noueux les pieds sans bas dans
des souliers ferres la tete tondue et la barbe longue
la sueur la chaleur le voyage a pied la poussiere ajoutaient je ne
sais quoi de sordide a cet ensemble delabre
les cheveux etaient ras et pourtant herisses car ils commencaient a
pousser un peu et semblaient n avoir pas ete coupes depuis quelque
temps
personne ne le connaissait ce n etait evidemment qu un passant d o
venait il du midi des bords de la mer peut etre car il faisait son
entree dans digne par la meme rue qui sept mois auparavant avait vu
passer l empereur napoleon allant de cannes a paris cet homme avait du
marcher tout le jour il paraissait tres fatigue des femmes de l ancien
bourg qui est au bas de la ville l avaient vu s arreter sous les arbres
du boulevard gassendi et boire a la fontaine qui est a l extremite de la
promenade il fallait qu il eut bien soif car des enfants qui le
suivaient le virent encore s arreter et boire deux cents pas plus
loin a la fontaine de la place du marche
arrive au coin de la rue poichevert il tourna a gauche et se dirigea
vers la mairie il y entra puis sortit un quart d heure apres un
gendarme etait assis pres de la porte sur le banc de pierre o le
general drouot monta le 4 mars pour lire a la foule effaree des
habitants de digne la proclamation du golfe juan l homme ta sa
casquette et salua humblement le gendarme
le gendarme sans repondre a son salut le regarda avec attention le
suivit quelque temps des yeux puis entra dans la maison de ville
il y avait alors a digne une belle auberge a l enseigne de la
croix de colbas cette auberge avait pour h telier un nomme jacquin
labarre homme considere dans la ville pour sa parente avec un autre
labarre qui tenait a grenoble l auberge des trois dauphins et qui
avait servi dans les guides lors du debarquement de l empereur
beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des
trois dauphins on contait que le general bertrand deguise en
charretier y avait fait de frequents voyages au mois de janvier et
qu il y avait distribue des croix d honneur a des soldats et des
poignees de napoleons a des bourgeois la realite est que l empereur
entre dans grenoble avait refuse de s installer a l h tel de la
prefecture il avait remercie le maire en disant je vais chez un brave
homme que je connais et il etait alle aux trois dauphins cette
gloire du labarre des trois dauphins se refletait a vingt cinq lieues
de distance jusque sur le labarre de la croix de colbas on disait de
lui dans la ville c est le cousin de celui de grenoble
l homme se dirigea vers cette auberge qui etait la meilleure du pays
il entra dans la cuisine laquelle s ouvrait de plain pied sur la rue
tous les fourneaux etaient allumes un grand feu flambait ga ment dans
la cheminee l h te qui etait en meme temps le chef allait de l atre
aux casseroles fort occupe et surveillant un excellent d ner destine a
des rouliers qu on entendait rire et parler a grand bruit dans une salle
voisine quiconque a voyage sait que personne ne fait meilleure chere
que les rouliers une marmotte grasse flanquee de perdrix blanches et
de coqs de bruyere tournait sur une longue broche devant le feu sur
les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de lauzet et une
truite du lac d alloz
l h te entendant la porte s ouvrir et entrer un nouveau venu dit sans
lever les yeux de ses fourneaux
que veut monsieur
manger et coucher dit l homme
rien de plus facile reprit l h te
en ce moment il tourna la tete embrassa d un coup d oeil tout
l ensemble du voyageur et ajouta
en payant
l homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et
repondit
j ai de l argent
en ce cas on est a vous dit l h te
l homme remit sa bourse en poche se dechargea de son sac le posa a
terre pres de la porte garda son baton a la main et alla s asseoir sur
une escabelle basse pres du feu digne est dans la montagne les soirees
d octobre y sont froides
cependant tout en allant et venant l homme considerait le voyageur
d ne t on bient t dit l homme
tout a l heure dit l h te
pendant que le nouveau venu se chauffait le dos tourne le digne
aubergiste jacquin labarre tira un crayon de sa poche puis il dechira
le coin d un vieux journal qui tra nait sur une petite table pres de la
fenetre sur la marge blanche il ecrivit une ligne ou deux plia sans
cacheter et remit ce chiffon de papier a un enfant qui paraissait lui
servir tout a la fois de marmiton et de laquais l aubergiste dit un mot
a l oreille du marmiton et l enfant partit en courant dans la direction
de la mairie
le voyageur n avait rien vu de tout cela
il demanda encore une fois
d ne t on bient t
tout a l heure dit l h te
l enfant revint il rapportait le papier l h te le deplia avec
empressement comme quelqu un qui attend une reponse il parut lire
attentivement puis hocha la tete et resta un moment pensif enfin il
fit un pas vers le voyageur qui semblait plonge dans des reflexions peu
sereines
monsieur dit il je ne puis vous recevoir
l homme se dressa a demi sur son seant
comment avez vous peur que je ne paye pas voulez vous que je paye
d avance j ai de l argent vous dis je
ce n est pas cela
quoi donc
vous avez de l argent
oui dit l homme
et moi dit l h te je n ai pas de chambre
l homme reprit tranquillement
mettez moi a l ecurie
je ne puis
pourquoi
les chevaux prennent toute la place
eh bien repartit l homme un coin dans le grenier une botte de
paille nous verrons cela apres d ner
je ne puis vous donner a d ner
cette declaration faite d un ton mesure mais ferme parut grave a
l etranger il se leva
ah bah mais je meurs de faim moi j ai marche des le soleil leve
j ai fait douze lieues je paye je veux manger
je n ai rien dit l h te
l homme eclata de rire et se tourna vers la cheminee et les fourneaux
rien et tout cela
tout cela m est retenu
par qui
par ces messieurs les rouliers
combien sont ils
douze
il y a la a manger pour vingt
ils ont tout retenu et tout paye d avance
l homme se rassit et dit sans hausser la voix
je suis a l auberge j ai faim et je reste
l h te alors se pencha a son oreille et lui dit d un accent qui le fit
tressaillir
allez vous en
le voyageur etait courbe en cet instant et poussait quelques braises
dans le feu avec le bout ferre de son baton il se retourna vivement
et comme il ouvrait la bouche pour repliquer l h te le regarda
fixement et ajouta toujours a voix basse
tenez assez de paroles comme cela voulez vous que je vous dise votre
nom vous vous appelez jean valjean maintenant voulez vous que je vous
dise qui vous etes en vous voyant entrer je me suis doute de quelque
chose j ai envoye a la mairie et voici ce qu on m a repondu
savez vous lire
en parlant ainsi il tendait a l etranger tout deplie le papier qui
venait de voyager de l auberge a la mairie et de la mairie a l auberge
l homme y jeta un regard l aubergiste reprit apres un silence
j ai l habitude d etre poli avec tout le monde allez vous en
l homme baissa la tete ramassa le sac qu il avait depose a terre et
s en alla il prit la grande rue il marchait devant lui au hasard
rasant de pres les maisons comme un homme humilie et triste il ne se
retourna pas une seule fois s il s etait retourne il aurait vu
l aubergiste de la croix de colbas sur le seuil de sa porte entoure
de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue
parlant vivement et le designant du doigt et aux regards de defiance
et d effroi du groupe il aurait devine qu avant peu son arrivee serait
l evenement de toute la ville
il ne vit rien de tout cela les gens accables ne regardent pas derriere
eux ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit
il chemina ainsi quelque temps marchant toujours allant a l aventure
par des rues qu il ne connaissait pas oubliant la fatigue comme cela
arrive dans la tristesse tout a coup il sentit vivement la faim la
nuit approchait il regarda autour de lui pour voir s il ne decouvrirait
pas quelque g te
la belle h tellerie s etait fermee pour lui il cherchait quelque
cabaret bien humble quelque bouge bien pauvre
precisement une lumiere s allumait au bout de la rue une branche de
pin pendue a une potence en fer se dessinait sur le ciel blanc du
crepuscule il y alla
c etait en effet un cabaret le cabaret qui est dans la rue de chaffaut
le voyageur s arreta un moment et regarda par la vitre l interieur de
la salle basse du cabaret eclairee par une petite lampe sur une table
et par un grand feu dans la cheminee quelques hommes y buvaient l h te
se chauffait la flamme faisait bruire une marmite de fer accrochee a la
cremaillere
on entre dans ce cabaret qui est aussi une espece d auberge par deux
portes l une donne sur la rue l autre s ouvre sur une petite cour
pleine de fumier
le voyageur n osa pas entrer par la porte de la rue il se glissa dans
la cour s arreta encore puis leva timidement le loquet et poussa la
porte
qui va la dit le ma tre
quelqu un qui voudrait souper et coucher
c est bon ici on soupe et on couche
il entra tous les gens qui buvaient se retournerent la lampe
l eclairait d un c te le feu de l autre on l examina quelque temps
pendant qu il defaisait son sac
l h te lui dit
voila du feu le souper cuit dans la marmite venez vous chauffer
camarade
il alla s asseoir pres de l atre il allongea devant le feu ses pieds
meurtris par la fatigue une bonne odeur sortait de la marmite tout ce
qu on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissee prit
une vague apparence de bien etre melee a cet autre aspect si poignant
que donne l habitude de la souffrance
c etait d ailleurs un profil ferme energique et triste cette
physionomie etait etrangement composee elle commencait par para tre
humble et finissait par sembler severe l oeil luisait sous les sourcils
comme un feu sous une broussaille
cependant un des hommes attables etait un poissonnier qui avant
d entrer au cabaret de la rue de chaffaut etait alle mettre son cheval
a l ecurie chez labarre le hasard faisait que le matin meme il avait
rencontre cet etranger de mauvaise mine cheminant entre bras dasse
et j ai oublie le nom je crois que c est escoublon or en le
rencontrant l homme qui paraissait deja tres fatigue lui avait
demande de le prendre en croupe a quoi le poissonnier n avait repondu
qu en doublant le pas ce poissonnier faisait partie une demi heure
auparavant du groupe qui entourait jacquin labarre et lui meme avait
raconte sa desagreable rencontre du matin aux gens de la
croix de colbas il fit de sa place au cabaretier un signe
imperceptible le cabaretier vint a lui ils echangerent quelques
paroles a voix basse l homme etait retombe dans ses reflexions
le cabaretier revint a la cheminee posa brusquement sa main sur
l epaule de l homme et lui dit
tu vas t en aller d ici
l etranger se retourna et repondit avec douceur
ah vous savez
oui
on m a renvoye de l autre auberge
et l on te chasse de celle ci
o voulez vous que j aille
ailleurs
l homme prit son baton et son sac et s en alla
comme il sortait quelques enfants qui l avaient suivi depuis la
croix de colbas et qui semblaient l attendre lui jeterent des pierres
il revint sur ses pas avec colere et les menaca de son baton les
enfants se disperserent comme une volee d oiseaux
il passa devant la prison la porte pendait une cha ne de fer attachee
a une cloche il sonna
un guichet s ouvrit
monsieur le guichetier dit il en tant respectueusement sa casquette
voudriez vous bien m ouvrir et me loger pour cette nuit
une voix repondit
une prison n est pas une auberge faites vous arreter on vous
ouvrira
le guichet se referma
il entra dans une petite rue o il y a beaucoup de jardins quelques uns
ne sont enclos que de haies ce qui egaye la rue parmi ces jardins et
ces haies il vit une petite maison d un seul etage dont la fenetre
etait eclairee il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le
cabaret c etait une grande chambre blanchie a la chaux avec un lit
drape d indienne imprimee et un berceau dans un coin quelques chaises
de bois et un fusil a deux coups accroche au mur une table etait servie
au milieu de la chambre une lampe de cuivre eclairait la nappe de
grosse toile blanche le broc d etain luisant comme l argent et plein de
vin et la soupiere brune qui fumait cette table etait assis un homme
d une quarantaine d annees a la figure joyeuse et ouverte qui faisait
sauter un petit enfant sur ses genoux pres de lui une femme toute
jeune allaitait un autre enfant le pere riait l enfant riait la mere
souriait
l etranger resta un moment reveur devant ce spectacle doux et calmant
que se passait il en lui lui seul eut pu le dire il est probable qu il
pensa que cette maison joyeuse serait hospitaliere et que la o il
voyait tant de bonheur il trouverait peut etre un peu de pitie
il frappa au carreau un petit coup tres faible
on n entendit pas
il frappa un second coup
il entendit la femme qui disait
mon homme il me semble qu on frappe
non repondit le mari
il frappa un troisieme coup
le mari se leva prit la lampe et alla a la porte qu il ouvrit
c etait un homme de haute taille demi paysan demi artisan il portait
un vaste tablier de cuir qui montait jusqu a son epaule gauche et dans
lequel faisaient ventre un marteau un mouchoir rouge une poire a
poudre toutes sortes d objets que la ceinture retenait comme dans une
poche il renversait la tete en arriere sa chemise largement ouverte et
rabattue montrait son cou de taureau blanc et nu il avait d epais
sourcils d enormes favoris noirs les yeux a fleur de tete le bas du
visage en museau et sur tout cela cet air d etre chez soi qui est une
chose inexprimable
monsieur dit le voyageur pardon en payant pourriez vous me donner
une assiettee de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est la
dans ce jardin dites pourriez vous en payant
qui etes vous demanda le ma tre du logis
l homme repondit
j arrive de puy moisson j ai marche toute la journee j ai fait douze
lieues pourriez vous en payant
je ne refuserais pas dit le paysan de loger quelqu un de bien qui
payerait mais pourquoi n allez vous pas a l auberge
il n y a pas de place
bah pas possible ce n est pas jour de foire ni de marche tes vous
alle chez labarre
oui
eh bien
le voyageur repondit avec embarras
je ne sais pas il ne m a pas recu
tes vous alle chez chose de la rue de chaffaut
l embarras de l etranger croissait il balbutia
il ne m a pas recu non plus
le visage du paysan prit une expression de defiance il regarda le
nouveau venu de la tete aux pieds et tout a coup il s ecria avec une
sorte de fremissement
est ce que vous seriez l homme
il jeta un nouveau coup d oeil sur l etranger fit trois pas en arriere
posa la lampe sur la table et decrocha son fusil du mur
cependant aux paroles du paysan est ce que vous seriez l homme la
femme s etait levee avait pris ses deux enfants dans ses bras et
s etait refugiee precipitamment derriere son mari regardant l etranger
avec epouvante la gorge nue les yeux effares en murmurant tout bas
tso maraude
tout cela se fit en moins de temps qu il ne faut pour se le figurer
apres avoir examine quelques instants l homme comme on examine une
vipere le ma tre du logis revint a la porte et dit
va t en
par grace reprit l homme un verre d eau
un coup de fusil dit le paysan
puis il referma la porte violemment et l homme l entendit tirer deux
gros verrous un moment apres la fenetre se ferma au volet et un bruit
de barre de fer qu on posait parvint au dehors
la nuit continuait de tomber le vent froid des alpes soufflait la
lueur du jour expirant l etranger apercut dans un des jardins qui
bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maconnee en mottes de
gazon il franchit resolument une barriere de bois et se trouva dans le
jardin il s approcha de la hutte elle avait pour porte une etroite
ouverture tres basse et elle ressemblait a ces constructions que les
cantonniers se batissent au bord des routes il pensa sans doute que
c etait en effet le logis d un cantonnier il souffrait du froid et de
la faim il s etait resigne a la faim mais c etait du moins la un abri
contre le froid ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupes
la nuit il se coucha a plat ventre et se glissa dans la hutte il y
faisait chaud et il y trouva un assez bon lit de paille il resta un
moment etendu sur ce lit sans pouvoir faire un mouvement tant il etait
fatigue puis comme son sac sur son dos le genait et que c etait
d ailleurs un oreiller tout trouve il se mit a deboucler une des
courroies en ce moment un grondement farouche se fit entendre il leva
les yeux la tete d un dogue enorme se dessinait dans l ombre a
l ouverture de la hutte
c etait la niche d un chien
il etait lui meme vigoureux et redoutable il s arma de son baton il se
fit de son sac un bouclier et sortit de la niche comme il put non sans
elargir les dechirures de ses haillons
il sortit egalement du jardin mais a reculons oblige pour tenir le
dogue en respect d avoir recours a cette manoeuvre du baton que les
ma tres en ce genre d escrime appellent la rose couverte
quand il eut non sans peine repasse la barriere et qu il se retrouva
dans la rue seul sans g te sans toit sans abri chasse meme de ce
lit de paille et de cette niche miserable il se laissa tomber plut t
qu il ne s assit sur une pierre et il para t qu un passant qui
traversait l entendit s ecrier
je ne suis pas meme un chien
bient t il se releva et se remit a marcher il sortit de la ville
esperant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs et s y
abriter
il chemina ainsi quelque temps la tete toujours baissee quand il se
sentit loin de toute habitation humaine il leva les yeux et chercha
autour de lui il etait dans un champ il avait devant lui une de ces
collines basses couvertes de chaume coupe ras qui apres la moisson
ressemblent a des tetes tondues
l horizon etait tout noir ce n etait pas seulement le sombre de la
nuit c etaient des nuages tres bas qui semblaient s appuyer sur la
colline meme et qui montaient emplissant tout le ciel cependant comme
la lune allait se lever et qu il flottait encore au zenith un reste de
clarte crepusculaire ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de
voute blanchatre d o tombait sur la terre une lueur
la terre etait donc plus eclairee que le ciel ce qui est un effet
particulierement sinistre et la colline d un pauvre et chetif contour
se dessinait vague et blafarde sur l horizon tenebreux tout cet
ensemble etait hideux petit lugubre et borne rien dans le champ ni
sur la colline qu un arbre difforme qui se tordait en frissonnant a
quelques pas du voyageur
cet homme etait evidemment tres loin d avoir de ces delicates habitudes
d intelligence et d esprit qui font qu on est sensible aux aspects
mysterieux des choses cependant il y avait dans ce ciel dans cette
colline dans cette plaine et dans cet arbre quelque chose de si
profondement desole qu apres un moment d immobilite et de reverie il
rebroussa chemin brusquement il y a des instants o la nature semble
hostile
il revint sur ses pas les portes de digne etaient fermees digne qui a
soutenu des sieges dans les guerres de religion etait encore entouree
en 1815 de vieilles murailles flanquees de tours carrees qu on a
demolies depuis il passa par une breche et rentra dans la ville
il pouvait etre huit heures du soir comme il ne connaissait pas les
rues il recommenca sa promenade a l aventure
il parvint ainsi a la prefecture puis au seminaire en passant sur la
place de la cathedrale il montra le poing a l eglise
il y a au coin de cette place une imprimerie c est la que furent
imprimees pour la premiere fois les proclamations de l empereur et de la
garde imperiale a l armee apportees de l le d elbe et dictees par
napoleon lui meme
puise de fatigue et n esperant plus rien il se coucha sur le banc de
pierre qui est a la porte de cette imprimerie
une vieille femme sortait de l eglise en ce moment elle vit cet homme
etendu dans l ombre
que faites vous la mon ami dit elle
il repondit durement et avec colere
vous le voyez bonne femme je me couche
la bonne femme bien digne de ce nom en effet etait madame la marquise
de r
sur ce banc reprit elle
j ai eu pendant dix neuf ans un matelas de bois dit l homme j ai
aujourd hui un matelas de pierre
vous avez ete soldat
oui bonne femme soldat
pourquoi n allez vous pas a l auberge
parce que je n ai pas d argent
helas dit madame de r je n ai dans ma bourse que quatre sous
donnez toujours
l homme prit les quatre sous madame de r continua
vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge avez vous
essaye pourtant il est impossible que vous passiez ainsi la nuit vous
avez sans doute froid et faim on aurait pu vous loger par charite
j ai frappe a toutes les portes
eh bien
partout on m a chasse
la bonne femme toucha le bras de l homme et lui montra de l autre c te
de la place une petite maison basse a c te de l eveche
vous avez reprit elle frappe a toutes les portes
oui
avez vous frappe a celle la
non
frappez y
chapitre ii
la prudence conseillee a la sagesse
ce soir la m l eveque de digne apres sa promenade en ville etait
reste assez tard enferme dans sa chambre il s occupait d un grand
travail sur les devoirs lequel est malheureusement demeure inacheve
il depouillait soigneusement tout ce que les peres et les docteurs ont
dit sur cette grave matiere son livre etait divise en deux parties
premierement les devoirs de tous deuxiemement les devoirs de chacun
selon la classe a laquelle il appartient les devoirs de tous sont les
grands devoirs il y en a quatre saint matthieu les indique devoirs
envers dieu matth vi devoirs envers soi meme matth v 29 30
devoirs envers le prochain matth vii 12 devoirs envers les
creatures matth vi 20 25 pour les autres devoirs l eveque les
avait trouves indiques et prescrits ailleurs aux souverains et aux
sujets dans l p tre aux romains aux magistrats aux epouses aux
meres et aux jeunes hommes par saint pierre aux maris aux peres aux
enfants et aux serviteurs dans l p tre aux phesiens aux fideles
dans l p tre aux hebreux aux vierges dans l p tre aux corinthiens
il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble
harmonieux qu il voulait presenter aux ames
il travaillait encore a huit heures ecrivant assez incommodement sur de
petits carres de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux quand
madame magloire entra selon son habitude pour prendre l argenterie
dans le placard pres du lit un moment apres l eveque sentant que le
couvert etait mis et que sa soeur l attendait peut etre ferma son
livre se leva de sa table et entra dans la salle a manger
la salle a manger etait une piece oblongue a cheminee avec porte sur la
rue nous l avons dit et fenetre sur le jardin
madame magloire achevait en effet de mettre le couvert
tout en vaquant au service elle causait avec mademoiselle baptistine
une lampe etait sur la table la table etait pres de la cheminee un
assez bon feu etait allume
on peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux
passe soixante ans madame magloire petite grasse vive mademoiselle
baptistine douce mince frele un peu plus grande que son frere vetue
d une robe de soie puce couleur a la mode en 1806 qu elle avait
achetee alors a paris et qui lui durait encore pour emprunter des
locutions vulgaires qui ont le merite de dire avec un seul mot une idee
qu une page suffirait a peine a exprimer madame magloire avait l air
d une paysanne et mademoiselle baptistine d une dame madame
magloire avait un bonnet blanc a tuyaux au cou une jeannette d or le
seul bijou de femme qu il y eut dans la maison un fichu tres blanc
sortant de la robe de bure noire a manches larges et courtes un tablier
de toile de coton a carreaux rouges et verts noue a la ceinture d un
ruban vert avec piece d estomac pareille rattachee par deux epingles
aux deux coins d en haut aux pieds de gros souliers et des bas jaunes
comme les femmes de marseille la robe de mademoiselle baptistine etait
coupee sur les patrons de 1806 taille courte fourreau etroit manches
a epaulettes avec pattes et boutons elle cachait ses cheveux gris sous
une perruque frisee dite a l enfant madame magloire avait l air
intelligent vif et bon les deux angles de sa bouche inegalement
releves et la levre superieure plus grosse que la levre inferieure lui
donnaient quelque chose de bourru et d imperieux tant que monseigneur
se taisait elle lui parlait resolument avec un melange de respect et de
liberte mais des que monseigneur parlait on a vu cela elle obeissait
passivement comme mademoiselle mademoiselle baptistine ne parlait meme
pas elle se bornait a obeir et a complaire meme quand elle etait
jeune elle n etait pas jolie elle avait de gros yeux bleus a fleur de
tete et le nez long et busque mais tout son visage toute sa personne
nous l avons dit en commencant respiraient une ineffable bonte elle
avait toujours ete predestinee a la mansuetude mais la foi la charite
l esperance ces trois vertus qui chauffent doucement l ame avaient
eleve peu a peu cette mansuetude jusqu a la saintete la nature n en
avait fait qu une brebis la religion en avait fait un ange pauvre
sainte fille doux souvenir disparu mademoiselle baptistine a depuis
raconte tant de fois ce qui s etait passe a l eveche cette soiree la
que plusieurs personnes qui vivent encore s en rappellent les moindres
details
au moment o m l eveque entra madame magloire parlait avec quelque
vivacite elle entretenait mademoiselle d un sujet qui lui etait
familier et auquel l eveque etait accoutume il s agissait du loquet de
la porte d entree
il para t que tout en allant faire quelques provisions pour le souper
madame magloire avait entendu dire des choses en divers lieux on
parlait d un r deur de mauvaise mine qu un vagabond suspect serait
arrive qu il devait etre quelque part dans la ville et qu il se
pourrait qu il y eut de mechantes rencontres pour ceux qui s aviseraient
de rentrer tard chez eux cette nuit la que la police etait bien mal
faite du reste attendu que m le prefet et m le maire ne s aimaient
pas et cherchaient a se nuire en faisant arriver des evenements que
c etait donc aux gens sages a faire la police eux memes et a se bien
garder et qu il faudrait avoir soin de dument clore verrouiller et
barricader sa maison et de bien fermer ses portes
madame magloire appuya sur ce dernier mot mais l eveque venait de sa
chambre o il avait eu assez froid il s etait assis devant la cheminee
et se chauffait et puis il pensait a autre chose il ne releva pas le
mot a effet que madame magloire venait de laisser tomber elle le
repeta alors mademoiselle baptistine voulant satisfaire madame
magloire sans deplaire a son frere se hasarda a dire timidement
mon frere entendez vous ce que dit madame magloire
j en ai entendu vaguement quelque chose repondit l eveque
puis tournant a demi sa chaise mettant ses deux mains sur ses genoux
et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement
joyeux que le feu eclairait d en bas
voyons qu y a t il qu y a t il nous sommes donc dans quelque gros
danger
alors madame magloire recommenca toute l histoire en l exagerant
quelque peu sans s en douter il para trait qu un bohemien un
va nu pieds une espece de mendiant dangereux serait en ce moment dans
la ville il s etait presente pour loger chez jacquin labarre qui
n avait pas voulu le recevoir on l avait vu arriver par le boulevard
gassendi et r der dans les rues a la brume un homme de sac et de corde
avec une figure terrible
vraiment dit l eveque
ce consentement a l interroger encouragea madame magloire cela lui
semblait indiquer que l eveque n etait pas loin de s alarmer elle
poursuivit triomphante
oui monseigneur c est comme cela il y aura quelque malheur cette
nuit dans la ville tout le monde le dit avec cela que la police est si
mal faite repetition inutile vivre dans un pays de montagnes et
n avoir pas meme de lanternes la nuit dans les rues on sort des fours
quoi et je dis monseigneur et mademoiselle que voila dit comme moi
moi interrompit la soeur je ne dis rien ce que mon frere fait est
bien fait
madame magloire continua comme s il n y avait pas eu de protestation
nous disons que cette maison ci n est pas sure du tout que si
monseigneur le permet je vais aller dire a paulin musebois le
serrurier qu il vienne remettre les anciens verrous de la porte on les
a la c est une minute et je dis qu il faut des verrous monseigneur
ne serait ce que pour cette nuit car je dis qu une porte qui s ouvre du
dehors avec un loquet par le premier passant venu rien n est plus
terrible avec cela que monseigneur a l habitude de toujours dire
d entrer et que d ailleurs meme au milieu de la nuit mon dieu on
n a pas besoin d en demander la permission
en ce moment on frappa a la porte un coup assez violent
entrez dit l eveque
chapitre iii
heroisme de l obeissance passive
la porte s ouvrit
elle s ouvrit vivement toute grande comme si quelqu un la poussait
avec energie et resolution
un homme entra
cet homme nous le connaissons deja c est le voyageur que nous avons vu
tout a l heure errer cherchant un g te
il entra fit un pas et s arreta laissant la porte ouverte derriere
lui il avait son sac sur l epaule son baton a la main une expression
rude hardie fatiguee et violente dans les yeux le feu de la cheminee
l eclairait il etait hideux c etait une sinistre apparition
madame magloire n eut pas meme la force de jeter un cri elle
tressaillit et resta beante
mademoiselle baptistine se retourna apercut l homme qui entrait et se
dressa a demi d effarement puis ramenant peu a peu sa tete vers la
cheminee elle se mit a regarder son frere et son visage redevint
profondement calme et serein
l eveque fixait sur l homme un oeil tranquille
comme il ouvrait la bouche sans doute pour demander au nouveau venu ce
qu il desirait l homme appuya ses deux mains a la fois sur son baton
promena ses yeux tour a tour sur le vieillard et les femmes et sans
attendre que l eveque parlat dit d une voix haute
voici je m appelle jean valjean je suis un galerien j ai passe
dix neuf ans au bagne je suis libere depuis quatre jours et en route
pour pontarlier qui est ma destination quatre jours et que je marche
depuis toulon aujourd hui j ai fait douze lieues a pied ce soir en
arrivant dans ce pays j ai ete dans une auberge on m a renvoye a cause
de mon passeport jaune que j avais montre a la mairie il avait fallu
j ai ete a une autre auberge on m a dit va t en chez l un chez
l autre personne n a voulu de moi j ai ete a la prison le guichetier
n a pas ouvert j ai ete dans la niche d un chien ce chien m a mordu et
m a chasse comme s il avait ete un homme on aurait dit qu il savait
qui j etais je m en suis alle dans les champs pour coucher a la belle
etoile il n y avait pas d etoile j ai pense qu il pleuvrait et qu il
n y avait pas de bon dieu pour empecher de pleuvoir et je suis rentre
dans la ville pour y trouver le renfoncement d une porte la dans la
place j allais me coucher sur une pierre une bonne femme m a montre
votre maison et m a dit frappe la j ai frappe qu est ce que c est
ici tes vous une auberge j ai de l argent ma masse cent neuf francs
quinze sous que j ai gagnes au bagne par mon travail en dix neuf ans je
payerai qu est ce que cela me fait j ai de l argent je suis tres
fatigue douze lieues a pied j ai bien faim voulez vous que je reste
madame magloire dit l eveque vous mettrez un couvert de plus
l homme fit trois pas et s approcha de la lampe qui etait sur la table
tenez reprit il comme s il n avait pas bien compris ce n est pas
ca avez vous entendu je suis un galerien un forcat je viens des
galeres
il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu il deplia
voila mon passeport jaune comme vous voyez cela sert a me faire
chasser de partout o je suis voulez vous lire je sais lire moi j ai
appris au bagne il y a une ecole pour ceux qui veulent tenez voila ce
qu on a mis sur le passeport jean valjean forcat libere natif
de cela vous est egal est reste dix neuf ans au bagne cinq ans
pour vol avec effraction quatorze ans pour avoir tente de s evader
quatre fois cet homme est tres dangereux voila tout le monde m a
jete dehors voulez vous me recevoir vous est ce une auberge
voulez vous me donner a manger et a coucher avez vous une ecurie
madame magloire dit l eveque vous mettrez des draps blancs au lit de
l alc ve
nous avons deja explique de quelle nature etait l obeissance des deux
femmes
madame magloire sortit pour executer ces ordres l eveque se tourna vers
l homme
monsieur asseyez vous et chauffez vous nous allons souper dans un
instant et l on fera votre lit pendant que vous souperez
ici l homme comprit tout a fait l expression de son visage jusqu alors
sombre et dure s empreignit de stupefaction de doute de joie et
devint extraordinaire il se mit a balbutier comme un homme fou
vrai quoi vous me gardez vous ne me chassez pas un forcat vous
m appelez monsieur vous ne me tutoyez pas va t en chien qu on me dit
toujours je croyais bien que vous me chasseriez aussi j avais dit tout
de suite qui je suis oh la brave femme qui m a enseigne ici je vais
souper un lit un lit avec des matelas et des draps comme tout le
monde il y a dix neuf ans que je n ai couche dans un lit vous voulez
bien que je ne m en aille pas vous etes de dignes gens d ailleurs j ai
de l argent je payerai bien pardon monsieur l aubergiste comment
vous appelez vous je payerai tout ce qu on voudra vous etes un brave
homme vous etes aubergiste n est ce pas
je suis dit l eveque un pretre qui demeure ici
un pretre reprit l homme oh un brave homme de pretre alors vous ne
me demandez pas d argent le cure n est ce pas le cure de cette grande
eglise tiens c est vrai que je suis bete je n avais pas vu votre
calotte
tout en parlant il avait depose son sac et son baton dans un coin puis
remis son passeport dans sa poche et il s etait assis mademoiselle
baptistine le considerait avec douceur il continua
vous etes humain monsieur le cure vous n avez pas de mepris c est
bien bon un bon pretre alors vous n avez pas besoin que je paye
non dit l eveque gardez votre argent combien avez vous ne
m avez vous pas dit cent neuf francs
quinze sous ajouta l homme
cent neuf francs quinze sous et combien de temps avez vous mis a
gagner cela
dix neuf ans
dix neuf ans
l eveque soupira profondement
l homme poursuivit
j ai encore tout mon argent depuis quatre jours je n ai depense que
vingt cinq sous que j ai gagnes en aidant a decharger des voitures a
grasse puisque vous etes abbe je vais vous dire nous avions un
aum nier au bagne et puis un jour j ai vu un eveque monseigneur qu on
appelle c etait l eveque de la majore a marseille c est le cure qui
est sur les cures vous savez pardon je dis mal cela mais pour moi
c est si loin vous comprenez nous autres il a dit la messe au milieu
du bagne sur un autel il avait une chose pointue en or sur la tete
au grand jour de midi cela brillait nous etions en rang des trois
c tes avec les canons meche allumee en face de nous nous ne voyions
pas bien il a parle mais il etait trop au fond nous n entendions pas
voila ce que c est qu un eveque
pendant qu il parlait l eveque etait alle pousser la porte qui etait
restee toute grande ouverte
madame magloire rentra elle apportait un couvert qu elle mit sur la
table
madame magloire dit l eveque mettez ce couvert le plus pres possible
du feu
et se tournant vers son h te
le vent de nuit est dur dans les alpes vous devez avoir froid
monsieur
chaque fois qu il disait ce mot monsieur avec sa voix doucement grave
et de si bonne compagnie le visage de l homme s illuminait monsieur a
un forcat c est un verre d eau a un naufrage de la meduse l ignominie
a soif de consideration
voici reprit l eveque une lampe qui eclaire bien mal
madame magloire comprit et elle alla chercher sur la cheminee de la
chambre a coucher de monseigneur les deux chandeliers d argent qu elle
posa sur la table tout allumes
monsieur le cure dit l homme vous etes bon vous ne me meprisez pas
vous me recevez chez vous vous allumez vos cierges pour moi je ne vous
ai pourtant pas cache d o je viens et que je suis un homme malheureux
l eveque assis pres de lui lui toucha doucement la main
vous pouviez ne pas me dire qui vous etiez
ce n est pas ici ma maison c est la maison de jesus christ cette porte
ne demande pas a celui qui entre s il a un nom mais s il a une douleur
vous souffrez vous avez faim et soif soyez le bienvenu et ne me
remerciez pas ne me dites pas que je vous recois chez moi personne
n est ici chez soi excepte celui qui a besoin d un asile je vous le
dis a vous qui passez vous etes ici chez vous plus que moi meme tout
ce qui est ici est a vous qu ai je besoin de savoir votre nom
d ailleurs avant que vous me le disiez vous en avez un que je savais
l homme ouvrit des yeux etonnes
vrai vous saviez comment je m appelle
oui repondit l eveque vous vous appelez mon frere
tenez monsieur le cure s ecria l homme j avais bien faim en entrant
ici mais vous etes si bon qu a present je ne sais plus ce que j ai
cela m a passe
l eveque le regarda et lui dit
vous avez bien souffert
oh la casaque rouge le boulet au pied une planche pour dormir le
chaud le froid le travail la chiourme les coups de baton la double
cha ne pour rien le cachot pour un mot meme malade au lit la cha ne
les chiens les chiens sont plus heureux dix neuf ans j en ai
quarante six present le passeport jaune voila
oui reprit l eveque vous sortez d un lieu de tristesse coutez il
y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d un pecheur
repentant que pour la robe blanche de cent justes si vous sortez de ce
lieu douloureux avec des pensees de haine et de colere contre les
hommes vous etes digne de pitie si vous en sortez avec des pensees de
bienveillance de douceur et de paix vous valez mieux qu aucun de nous
cependant madame magloire avait servi le souper une soupe faite avec de
l eau de l huile du pain et du sel un peu de lard un morceau de
viande de mouton des figues un fromage frais et un gros pain de
seigle elle avait d elle meme ajoute a l ordinaire de m l eveque une
bouteille de vieux vin de mauves
le visage de l eveque prit tout a coup cette expression de ga te propre
aux natures hospitalieres
table dit il vivement
comme il en avait coutume lorsque quelque etranger soupait avec lui il
fit asseoir l homme a sa droite mademoiselle baptistine parfaitement
paisible et naturelle prit place a sa gauche
l eveque dit le benedicite puis servit lui meme la soupe selon son
habitude l homme se mit a manger avidement
tout a coup l eveque dit
mais il me semble qu il manque quelque chose sur cette table
madame magloire en effet n avait mis que les trois couverts absolument
necessaires or c etait l usage de la maison quand l eveque avait
quelqu un a souper de disposer sur la nappe les six couverts d argent
etalage innocent ce gracieux semblant de luxe etait une sorte
d enfantillage plein de charme dans cette maison douce et severe qui
elevait la pauvrete jusqu a la dignite
madame magloire comprit l observation sortit sans dire un mot et un
moment apres les trois couverts reclames par l eveque brillaient sur la
nappe symetriquement arranges devant chacun des trois convives
chapitre iv
details sur les fromageries de pontarlier
maintenant pour donner une idee de ce qui se passa a cette table nous
ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d une lettre de
mademoiselle baptistine a madame de boischevron o la conversation du
forcat et de l eveque est racontee avec une minutie naive
cet homme ne faisait aucune attention a personne il mangeait avec
une voracite d affame cependant apres la soupe il a dit
monsieur le cure du bon dieu tout ceci est encore bien trop bon pour
moi mais je dois dire que les rouliers qui n ont pas voulu me laisser
manger avec eux font meilleure chere que vous
entre nous l observation m a un peu choquee mon frere a repondu
ils ont plus de fatigue que moi
non a repris cet homme ils ont plus d argent vous etes pauvre je
vois bien vous n etes peut etre pas meme cure tes vous cure
seulement ah par exemple si le bon dieu etait juste vous devriez
bien etre cure
le bon dieu est plus que juste a dit mon frere
un moment apres il a ajoute
monsieur jean valjean c est a pontarlier que vous allez
avec itineraire oblige
je crois bien que c est comme cela que l homme a dit puis il a
continue
il faut que je sois en route demain a la pointe du jour il fait dur
voyager si les nuits sont froides les journees sont chaudes
vous allez la a repris mon frere dans un bon pays la revolution
ma famille a ete ruinee je me suis refugie en franche comte d abord et
j y ai vecu quelque temps du travail de mes bras j avais de la bonne
volonte j ai trouve a m y occuper on n a qu a choisir il y a des
papeteries des tanneries des distilleries des huileries des
fabriques d horlogerie en grand des fabriques d acier des fabriques de
cuivre au moins vingt usines de fer dont quatre a lods a chatillon a
audincourt et a beure qui sont tres considerables
je crois ne pas me tromper et que ce sont bien la les noms que mon
frere a cites puis il s est interrompu et m a adresse la parole
chere soeur n avons nous pas des parents dans ce pays la
j ai repondu
nous en avions entre autres m de lucenet qui etait capitaine des
portes a pontarlier dans l ancien regime
oui a repris mon frere mais en 93 on n avait plus de parents on
n avait que ses bras j ai travaille ils ont dans le pays de
pontarlier o vous allez monsieur valjean une industrie toute
patriarcale et toute charmante ma soeur ce sont leurs fromageries
qu ils appellent fruitieres
alors mon frere tout en faisant manger cet homme lui a explique tres
en detail ce que c etaient que les fruitieres de pontarlier qu on en
distinguait deux sortes les grosses granges qui sont aux riches et
o il y a quarante ou cinquante vaches lesquelles produisent sept a
huit milliers de fromages par ete les fruitieres d association qui
sont aux pauvres ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent
leurs vaches en commun et partagent les produits ils prennent a leurs
gages un fromager qu ils appellent le grurin le grurin recoit le lait
des associes trois fois par jour et marque les quantites sur une taille
double c est vers la fin d avril que le travail des fromageries
commence c est vers la mi juin que les fromagers conduisent leurs
vaches dans la montagne
l homme se ranimait tout en mangeant mon frere lui faisait boire de ce
bon vin de mauves dont il ne boit pas lui meme parce qu il dit que c est
du vin cher mon frere lui disait tous ces details avec cette ga te
aisee que vous lui connaissez entremelant ses paroles de facons
gracieuses pour moi il est beaucoup revenu sur ce bon etat de grurin
comme s il eut souhaite que cet homme compr t sans le lui conseiller
directement et durement que ce serait un asile pour lui une chose m a
frappee cet homme etait ce que je vous ai dit eh bien mon frere
pendant tout le souper ni de toute la soiree a l exception de quelques
paroles sur jesus quand il est entre n a pas dit un mot qui put
rappeler a cet homme qui il etait ni apprendre a cet homme qui etait mon
frere c etait bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon
et d appuyer l eveque sur le galerien pour laisser la marque du passage
il eut paru peut etre a un autre que c etait le cas ayant ce malheureux
sous la main de lui nourrir l ame en meme temps que le corps et de lui
faire quelque reproche assaisonne de morale et de conseil ou bien un
peu de commiseration avec exhortation de se mieux conduire a l avenir
mon frere ne lui a meme pas demande de quel pays il etait ni son
histoire car dans son histoire il y a sa faute et mon frere semblait
eviter tout ce qui pouvait l en faire souvenir c est au point qu a un
certain moment comme mon frere parlait des montagnards de pontarlier
qui ont un doux travail pres du ciel et qui ajoutait il sont
heureux parce qu ils sont innocents il s est arrete court craignant
qu il n y eut dans ce mot qui lui echappait quelque chose qui put
froisser l homme force d y reflechir je crois avoir compris ce qui
se passait dans le coeur de mon frere il pensait sans doute que cet
homme qui s appelle jean valjean n avait que trop sa misere presente a
l esprit que le mieux etait de l en distraire et de lui faire croire
ne fut ce qu un moment qu il etait une personne comme une autre en
etant pour lui tout ordinaire n est ce pas la en effet bien entendre la
charite n y a t il pas bonne madame quelque chose de vraiment
evangelique dans cette delicatesse qui s abstient de sermon de morale
et d allusion et la meilleure pitie quand un homme a un point
douloureux n est ce pas de n y point toucher du tout il m a semble que
ce pouvait etre la la pensee interieure de mon frere dans tous les cas
ce que je puis dire c est que s il a eu toutes ces idees il n en a
rien marque meme pour moi il a ete d un bout a l autre le meme homme
que tous les soirs et il a soupe avec ce jean valjean du meme air et de
la meme facon qu il aurait soupe avec m gedeon le prevost ou avec m le
cure de la paroisse
vers la fin comme nous etions aux figues on a cogne a la porte
c etait la mere gerbaud avec son petit dans ses bras mon frere a baise
l enfant au front et m a emprunte quinze sous que j avais sur moi pour
les donner a la mere gerbaud l homme pendant ce temps la ne faisait pas
grande attention il ne parlait plus et paraissait tres fatigue la
pauvre vieille gerbaud partie mon frere a dit les graces puis il s est
tourne vers cet homme et il lui a dit vous devez avoir bien besoin de
votre lit madame magloire a enleve le couvert bien vite j ai compris
qu il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur et nous
sommes montees toutes les deux j ai cependant envoye madame magloire un
instant apres porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la
foret noire qui est dans ma chambre les nuits sont glaciales et cela
tient chaud c est dommage que cette peau soit vieille tout le poil
s en va mon frere l a achetee du temps qu il etait en allemagne a
tottlingen pres des sources du danube ainsi que le petit couteau a
manche d ivoire dont je me sers a table
madame magloire est remontee presque tout de suite nous nous sommes
mises a prier dieu dans le salon o l on etend le linge et puis nous
sommes rentrees chacune dans notre chambre sans nous rien dire
chapitre v
tranquillite
apres avoir donne le bonsoir a sa soeur monseigneur bienvenu prit sur
la table un des deux flambeaux d argent remit l autre a son h te et
lui dit
monsieur je vais vous conduire a votre chambre
l homme le suivit
comme on a pu le remarquer dans ce qui a ete dit plus haut le logis
etait distribue de telle sorte que pour passer dans l oratoire o etait
l alc ve ou pour en sortir il fallait traverser la chambre a coucher de
l eveque
au moment o ils traversaient cette chambre madame magloire serrait
l argenterie dans le placard qui etait au chevet du lit c etait le
dernier soin qu elle prenait chaque soir avant de s aller coucher
l eveque installa son h te dans l alc ve un lit blanc et frais y etait
dresse l homme posa le flambeau sur une petite table
allons dit l eveque faites une bonne nuit demain matin avant de
partir vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud
merci monsieur l abbe dit l homme
peine eut il prononce ces paroles pleines de paix que tout a coup et
sans transition il eut un mouvement etrange et qui eut glace
d epouvante les deux saintes filles si elles en eussent ete temoins
aujourd hui meme il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui
le poussait en ce moment voulait il donner un avertissement ou jeter
une menace obeissait il simplement a une sorte d impulsion instinctive
et obscure pour lui meme il se tourna brusquement vers le vieillard
croisa les bras et fixant sur son h te un regard sauvage il s ecria
d une voix rauque
ah ca decidement vous me logez chez vous pres de vous comme cela
il s interrompit et ajouta avec un rire o il y avait quelque chose de
monstrueux
avez vous bien fait toutes vos reflexions qui est ce qui vous dit que
je n ai pas assassine
l eveque leva les yeux vers le plafond et repondit
cela regarde le bon dieu
puis gravement et remuant les levres comme quelqu un qui prie ou qui se
parle a lui meme il dressa les deux doigts de sa main droite et benit
l homme qui ne se courba pas et sans tourner la tete et sans regarder
derriere lui il rentra dans sa chambre
quand l alc ve etait habitee un grand rideau de serge tire de part en
part dans l oratoire cachait l autel l eveque s agenouilla en passant
devant ce rideau et fit une courte priere
un moment apres il etait dans son jardin marchant revant
contemplant l ame et la pensee tout entieres a ces grandes choses
mysterieuses que dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts
quant a l homme il etait vraiment si fatigue qu il n avait meme pas
profite de ces bons draps blancs il avait souffle sa bougie avec sa
narine a la maniere des forcats et s etait laisse tomber tout habille
sur le lit o il s etait tout de suite profondement endormi
minuit sonnait comme l eveque rentrait de son jardin dans son
appartement
quelques minutes apres tout dormait dans la petite maison
chapitre vi
jean valjean
vers le milieu de la nuit jean valjean se reveilla
jean valjean etait d une pauvre famille de paysans de la brie dans son
enfance il n avait pas appris a lire quand il eut l age d homme il
etait emondeur a faverolles sa mere s appelait jeanne mathieu son pere
s appelait jean valjean ou vlajean sobriquet probablement et
contraction de voila jean
jean valjean etait d un caractere pensif sans etre triste ce qui est le
propre des natures affectueuses somme toute pourtant c etait quelque
chose d assez endormi et d assez insignifiant en apparence du moins
que jean valjean il avait perdu en tres bas age son pere et sa mere sa
mere etait morte d une fievre de lait mal soignee son pere emondeur
comme lui s etait tue en tombant d un arbre il n etait reste a jean
valjean qu une soeur plus agee que lui veuve avec sept enfants filles
et garcons cette soeur avait eleve jean valjean et tant qu elle eut
son mari elle logea et nourrit son jeune frere le mari mourut l a ne
des sept enfants avait huit ans le dernier un an jean valjean venait
d atteindre lui sa vingt cinquieme annee il remplaca le pere et
soutint a son tour sa soeur qui l avait eleve cela se fit simplement
comme un devoir meme avec quelque chose de bourru de la part de jean
valjean sa jeunesse se depensait ainsi dans un travail rude et mal
paye on ne lui avait jamais connu de bonne amie dans le pays il
n avait pas eu le temps d etre amoureux
le soir il rentrait fatigue et mangeait sa soupe sans dire un mot sa
soeur mere jeanne pendant qu il mangeait lui prenait souvent dans son
ecuelle le meilleur de son repas le morceau de viande la tranche de
lard le coeur de chou pour le donner a quelqu un de ses enfants lui
mangeant toujours penche sur la table presque la tete dans sa soupe
ses longs cheveux tombant autour de son ecuelle et cachant ses yeux
avait l air de ne rien voir et laissait faire il y avait a faverolles
pas loin de la chaumiere valjean de l autre c te de la ruelle une
fermiere appelee marie claude les enfants valjean habituellement
affames allaient quelquefois emprunter au nom de leur mere une pinte de
lait a marie claude qu ils buvaient derriere une haie ou dans quelque
coin d allee s arrachant le pot et si hativement que les petites
filles s en repandaient sur leur tablier et dans leur goulotte la mere
si elle eut su cette maraude eut severement corrige les delinquants
jean valjean brusque et bougon payait en arriere de la mere la pinte
de lait a marie claude et les enfants n etaient pas punis
il gagnait dans la saison de l emondage vingt quatre sous par jour puis
il se louait comme moissonneur comme manoeuvre comme garcon de ferme
bouvier comme homme de peine il faisait ce qu il pouvait sa soeur
travaillait de son c te mais que faire avec sept petits enfants
c etait un triste groupe que la misere enveloppa et etreignit peu a peu
il arriva qu un hiver fut rude jean n eut pas d ouvrage la famille
n eut pas de pain pas de pain la lettre sept enfants un dimanche
soir maubert isabeau boulanger sur la place de l glise a faverolles
se disposait a se coucher lorsqu il entendit un coup violent dans la
devanture grillee et vitree de sa boutique il arriva a temps pour voir
un bras passe a travers un trou fait d un coup de poing dans la grille
et dans la vitre le bras saisit un pain et l emporta isabeau sortit en
hate le voleur s enfuyait a toutes jambes isabeau courut apres lui et
l arreta le voleur avait jete le pain mais il avait encore le bras
ensanglante c etait jean valjean
ceci se passait en 1795 jean valjean fut traduit devant les tribunaux
du temps pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitee il
avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde il etait
quelque peu braconnier ce qui lui nuisit il y a contre les braconniers
un prejuge legitime le braconnier de meme que le contrebandier c toie
de fort pres le brigand pourtant disons le en passant il y a encore
un ab me entre ces races d hommes et le hideux assassin des villes le
braconnier vit dans la foret le contrebandier vit dans la montagne ou
sur la mer les villes font des hommes feroces parce qu elles font des
hommes corrompus la montagne la mer la foret font des hommes
sauvages elles developpent le c te farouche mais souvent sans detruire
le c te humain
jean valjean fut declare coupable les termes du code etaient formels
il y a dans notre civilisation des heures redoutables ce sont les
moments o la penalite prononce un naufrage quelle minute funebre que
celle o la societe s eloigne et consomme l irreparable abandon d un
etre pensant jean valjean fut condamne a cinq ans de galeres
le 22 avril 1796 on cria dans paris la victoire de montenotte remportee
par le general en chef de l annee d italie que le message du directoire
aux cinq cents du 2 floreal an iv appelle buona parte ce meme jour
une grande cha ne fut ferree a bicetre jean valjean fit partie de cette
cha ne un ancien guichetier de la prison qui a pres de
quatre vingt dix ans aujourd hui se souvient encore parfaitement de ce
malheureux qui fut ferre a l extremite du quatrieme cordon dans l angle
nord de la cour il etait assis a terre comme tous les autres il
paraissait ne rien comprendre a sa position sinon qu elle etait
horrible il est probable qu il y demelait aussi a travers les vagues
idees d un pauvre homme ignorant de tout quelque chose d excessif
pendant qu on rivait a grands coups de marteau derriere sa tete le
boulon de son carcan il pleurait les larmes l etouffaient elles
l empechaient de parler il parvenait seulement a dire de temps en
temps j etais emondeur a faverolles puis tout en sanglotant il
elevait sa main droite et l abaissait graduellement sept fois comme s il
touchait successivement sept tetes inegales et par ce geste on devinait
que la chose quelconque qu il avait faite il l avait faite pour vetir
et nourrir sept petits enfants
il partit pour toulon il y arriva apres un voyage de vingt sept jours
sur une charrette la cha ne au cou toulon il fut revetu de la
casaque rouge tout s effaca de ce qui avait ete sa vie jusqu a son
nom il ne fut meme plus jean valjean il fut le numero 24601 que
devint la soeur que devinrent les sept enfants qui est ce qui s occupe
de cela que devient la poignee de feuilles du jeune arbre scie par le
pied
c est toujours la meme histoire ces pauvres etres vivants ces
creatures de dieu sans appui desormais sans guide sans asile s en
allerent au hasard qui sait meme chacun de leur c te peut etre et
s enfoncerent peu a peu dans cette froide brume o s engloutissent les
destinees solitaires moines tenebres o disparaissent successivement
tant de tetes infortunees dans la sombre marche du genre humain ils
quitterent le pays le clocher de ce qui avait ete leur village les
oublia la borne de ce qui avait ete leur champ les oublia apres
quelques annees de sejour au bagne jean valjean lui meme les oublia
dans ce coeur o il y avait eu une plaie il y eut une cicatrice voila
tout peine pendant tout le temps qu il passa a toulon entendit il
parler une seule fois de sa soeur c etait je crois vers la fin de la
quatrieme annee de sa captivite je ne sais plus par quelle voie ce
renseignement lui parvint quelqu un qui les avait connus au pays
avait vu sa soeur elle etait a paris elle habitait une pauvre rue pres
de saint sulpice la rue du geindre elle n avait plus avec elle qu un
enfant un petit garcon le dernier o etaient les six autres elle ne
le savait peut etre pas elle meme tous les matins elle allait a une
imprimerie rue du sabot n 3 o elle etait plieuse et brocheuse il
fallait etre la a six heures du matin bien avant le jour l hiver dans
la maison de l imprimerie il y avait une ecole elle menait a cette
ecole son petit garcon qui avait sept ans seulement comme elle entrait
a l imprimerie a six heures et que l ecole n ouvrait qu a sept il
fallait que l enfant attend t dans la cour que l ecole ouvrit une
heure l hiver une heure de nuit en plein air on ne voulait pas que
l enfant entrat dans l imprimerie parce qu il genait disait on les
ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit etre assis sur le
pave tombant de sommeil et souvent endormi dans l ombre accroupi et
plie sur son panier quand il pleuvait une vieille femme la portiere
en avait pitie elle le recueillait dans son bouge o il n y avait qu un
grabat un rouet et deux chaises de bois et le petit dormait la dans un
coin se serrant contre le chat pour avoir moins froid sept heures
l ecole ouvrait et il y entrait voila ce qu on dit a jean valjean on
l en entretint un jour ce fut un moment un eclair comme une fenetre
brusquement ouverte sur la destinee de ces etres qu il avait aimes puis
tout se referma il n en entendit plus parler et ce fut pour jamais
plus rien n arriva d eux a lui jamais il ne les revit jamais il ne les
rencontra et dans la suite de cette douloureuse histoire on ne les
retrouvera plus
vers la fin de cette quatrieme annee le tour d evasion de jean valjean
arriva ses camarades l aiderent comme cela se fait dans ce triste lieu
il s evada il erra deux jours en liberte dans les champs si c est etre
libre que d etre traque de tourner la tete a chaque instant de
tressaillir au moindre bruit d avoir peur de tout du toit qui fume de
l homme qui passe du chien qui aboie du cheval qui galope de l heure
qui sonne du jour parce qu on voit de la nuit parce qu on ne voit pas
de la route du sentier du buisson du sommeil le soir du second jour
il fut repris il n avait ni mange ni dormi depuis trente six heures le
tribunal maritime le condamna pour ce delit a une prolongation de trois
ans ce qui lui fit huit ans la sixieme annee ce fut encore son tour
de s evader il en usa mais il ne put consommer sa fuite il avait
manque a l appel on tira le coup de canon et a la nuit les gens de
ronde le trouverent cache sous la quille d un vaisseau en construction
il resista aux gardes chiourme qui le saisirent vasion et rebellion
ce fait prevu par le code special fut puni d une aggravation de cinq
ans dont deux ans de double cha ne treize ans la dixieme annee son
tour revint il en profita encore il ne reussit pas mieux trois ans
pour cette nouvelle tentative seize ans enfin ce fut je crois
pendant la treizieme annee qu il essaya une derniere fois et ne reussit
qu a se faire reprendre apres quatre heures d absence trois ans pour
ces quatre heures dix neuf ans en octobre 1815 il fut libere il etait
entre la en 1796 pour avoir casse un carreau et pris un pain
place pour une courte parenthese c est la seconde fois que dans ses
etudes sur la question penale et sur la damnation par la loi l auteur
de ce livre rencontre le vol d un pain comme point de depart du
desastre d une destinee claude gueux avait vole un pain jean valjean
avait vole un pain une statistique anglaise constate qu a londres
quatre vols sur cinq ont pour cause immediate la faim
jean valjean etait entre au bagne sanglotant et fremissant il en sortit
impassible il y etait entre desespere il en sortit sombre
que s etait il passe dans cette ame
chapitre vii
le dedans du desespoir
essayons de le dire
il faut bien que la societe regarde ces choses puisque c est elle qui
les fait
c etait nous l avons dit un ignorant mais ce n etait pas un imbecile
la lumiere naturelle etait allumee en lui le malheur qui a aussi sa
clarte augmenta le peu de jour qu il y avait dans cet esprit sous le
baton sous la cha ne au cachot a la fatigue sous l ardent soleil du
bagne sur le lit de planches des forcats il se replia en sa conscience
et reflechit
il se constitua tribunal
il commenca par se juger lui meme
il reconnut qu il n etait pas un innocent injustement puni il s avoua
qu il avait commis une action extreme et blamable qu on ne lui eut
peut etre pas refuse ce pain s il l avait demande que dans tous les cas
il eut mieux valu l attendre soit de la pitie soit du travail que ce
n est pas tout a fait une raison sans replique de dire peut on attendre
quand on a faim que d abord il est tres rare qu on meure litteralement
de faim ensuite que malheureusement ou heureusement l homme est ainsi
fait qu il peut souffrir longtemps et beaucoup moralement et
physiquement sans mourir qu il fallait donc de la patience que cela
eut mieux valu meme pour ces pauvres petits enfants que c etait un acte
de folie a lui malheureux homme chetif de prendre violemment au
collet la societe tout entiere et de se figurer qu on sort de la misere
par le vol que c etait dans tous les cas une mauvaise porte pour
sortir de la misere que celle par o l on entre dans l infamie enfin
qu il avait eu tort
puis il se demanda
s il etait le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire si d abord
ce n etait pas une chose grave qu il eut lui travailleur manque de
travail lui laborieux manque de pain si ensuite la faute commise et
avouee le chatiment n avait pas ete feroce et outre s il n y avait pas
plus d abus de la part de la loi dans la peine qu il n y avait eu d abus
de la part du coupable dans la faute s il n y avait pas exces de poids
dans un des plateaux de la balance celui o est l expiation si la
surcharge de la peine n etait point l effacement du delit et n arrivait
pas a ce resultat de retourner la situation de remplacer la faute du
delinquant par la faute de la repression de faire du coupable la
victime et du debiteur le creancier et de mettre definitivement le
droit du c te de celui la meme qui l avait viole si cette peine
compliquee des aggravations successives pour les tentatives d evasion
ne finissait pas par etre une sorte d attentat du plus fort sur le plus
faible un crime de la societe sur l individu un crime qui recommencait
tous les jours un crime qui durait dix neuf ans
il se demanda si la societe humaine pouvait avoir le droit de faire
egalement subir a ses membres dans un cas son imprevoyance
deraisonnable et dans l autre cas sa prevoyance impitoyable et de
saisir a jamais un pauvre homme entre un defaut et un exces defaut de
travail exces de chatiment s il n etait pas exorbitant que la societe
traitat ainsi precisement ses membres les plus mal dotes dans la
repartition de biens que fait le hasard et par consequent les plus
dignes de menagements
ces questions faites et resolues il jugea la societe et la condamna
il la condamna sans haine
il la fit responsable du sort qu il subissait et se dit qu il
n hesiterait peut etre pas a lui en demander compte un jour il se
declara a lui meme qu il n y avait pas equilibre entre le dommage qu il
avait cause et le dommage qu on lui causait il conclut enfin que son
chatiment n etait pas a la verite une injustice mais qu a coup sur
c etait une iniquite
la colere peut etre folle et absurde on peut etre irrite a tort on
n est indigne que lorsqu on a raison au fond par quelque c te jean
valjean se sentait indigne et puis la societe humaine ne lui avait
fait que du mal jamais il n avait vu d elle que ce visage courrouce
qu elle appelle sa justice et qu elle montre a ceux qu elle frappe les
hommes ne l avaient touche que pour le meurtrir tout contact avec eux
lui avait ete un coup jamais depuis son enfance depuis sa mere
depuis sa soeur jamais il n avait rencontre une parole amie et un
regard bienveillant de souffrance en souffrance il arriva peu a peu a
cette conviction que la vie etait une guerre et que dans cette guerre
il etait le vaincu il n avait d autre arme que sa haine il resolut de
l aiguiser au bagne et de l emporter en s en allant
il y avait a toulon une ecole pour la chiourme tenue par des freres
ignorantins o l on enseignait le plus necessaire a ceux de ces
malheureux qui avaient de la bonne volonte il fut du nombre des hommes
de bonne volonte il alla a l ecole a quarante ans et apprit a lire a
ecrire a compter il sentit que fortifier son intelligence c etait
fortifier sa haine dans certains cas l instruction et la lumiere
peuvent servir de rallonge au mal
cela est triste a dire apres avoir juge la societe qui avait fait son
malheur il jugea la providence qui avait fait la societe
il la condamna aussi
ainsi pendant ces dix neuf ans de torture et d esclavage cette ame
monta et tomba en meme temps il y entra de la lumiere d un c te et des
tenebres de l autre
jean valjean n etait pas on l a vu d une nature mauvaise il etait
encore bon lorsqu il arriva au bagne il y condamna la societe et sentit
qu il devenait mechant il y condamna la providence et sentit qu il
devenait impie
ici il est difficile de ne pas mediter un instant
la nature humaine se transforme t elle ainsi de fond en comble et tout a
fait l homme cree bon par dieu peut il etre fait mechant par l homme
l ame peut elle etre refaite tout d une piece par la destinee et
devenir mauvaise la destinee etant mauvaise le coeur peut il devenir
difforme et contracter des laideurs et des infirmites incurables sous la
pression d un malheur disproportionne comme la colonne vertebrale sous
une voute trop basse n y a t il pas dans toute ame humaine n y
avait il pas dans l ame de jean valjean en particulier une premiere
etincelle un element divin incorruptible dans ce monde immortel dans
l autre que le bien peut developper attiser allumer enflammer et
faire rayonner splendidement et que le mal ne peut jamais entierement
eteindre
questions graves et obscures a la derniere desquelles tout
physiologiste eut probablement repondu non et sans hesiter s il eut vu
a toulon aux heures de repos qui etaient pour jean valjean des heures
de reverie assis les bras croises sur la barre de quelque cabestan
le bout de sa cha ne enfonce dans sa poche pour l empecher de tra ner
ce galerien morne serieux silencieux et pensif paria des lois qui
regardait l homme avec colere damne de la civilisation qui regardait le
ciel avec severite
certes et nous ne voulons pas le dissimuler le physiologiste
observateur eut vu la une misere irremediable il eut plaint peut etre
ce malade du fait de la loi mais il n eut pas meme essaye de
traitement il eut detourne le regard des cavernes qu il aurait
entrevues dans cette ame et comme dante de la porte de l enfer il eut
efface de cette existence le mot que le doigt de dieu ecrit pourtant sur
le front de tout homme esperance
cet etat de son ame que nous avons tente d analyser etait il aussi
parfaitement clair pour jean valjean que nous avons essaye de le rendre
pour ceux qui nous lisent jean valjean voyait il distinctement apres
leur formation et avait il vu distinctement a mesure qu ils se
formaient tous les elements dont se composait sa misere morale cet
homme rude et illettre s etait il bien nettement rendu compte de la
succession d idees par laquelle il etait degre a degre monte et
descendu jusqu aux lugubres aspects qui etaient depuis tant d annees
deja l horizon interieur de son esprit avait il bien conscience de tout
ce qui s etait passe en lui et de tout ce qui s y remuait c est ce que
nous n oserions dire c est meme ce que nous ne croyons pas il y avait
trop d ignorance dans jean valjean pour que meme apres tant de malheur
il n y restat pas beaucoup de vague par moments il ne savait pas meme
bien au juste ce qu il eprouvait jean valjean etait dans les tenebres
il souffrait dans les tenebres il haissait dans les tenebres on eut pu
dire qu il haissait devant lui il vivait habituellement dans cette
ombre tatonnant comme un aveugle et comme un reveur seulement par
intervalles il lui venait tout a coup de lui meme ou du dehors une
secousse de colere un surcro t de souffrance un pale et rapide eclair
qui illuminait toute son ame et faisait brusquement appara tre partout
autour de lui en avant et en arriere aux lueurs d une lumiere
affreuse les hideux precipices et les sombres perspectives de sa
destinee
l eclair passe la nuit retombait et o etait il il ne le savait plus
le propre des peines de cette nature dans lesquelles domine ce qui est
impitoyable c est a dire ce qui est abrutissant c est de transformer
peu a peu par une sorte de transfiguration stupide un homme en une
bete fauve quelquefois en une bete feroce les tentatives d evasion de
jean valjean successives et obstinees suffiraient a prouver cet
etrange travail fait par la loi sur l ame humaine jean valjean eut
renouvele ces tentatives si parfaitement inutiles et folles autant de
fois que l occasion s en fut presentee sans songer un instant au
resultat ni aux experiences deja faites il s echappait impetueusement
comme le loup qui trouve la cage ouverte l instinct lui disait
sauve toi le raisonnement lui eut dit reste mais devant une
tentation si violente le raisonnement avait disparu il n y avait plus
que l instinct la bete seule agissait quand il etait repris les
nouvelles severites qu on lui infligeait ne servaient qu a l effarer
davantage
un detail que nous ne devons pas omettre c est qu il etait d une force
physique dont n approchait pas un des habitants du bagne la fatigue
pour filer un cable pour virer un cabestan jean valjean valait quatre
hommes il soulevait et soutenait parfois d enormes poids sur son dos
et remplacait dans l occasion cet instrument qu on appelle cric et qu on
appelait jadis orgueil d o a pris nom soit dit en passant la rue
montorgueil pres des halles de paris ses camarades l avaient surnomme
jean le cric une fois comme on reparait le balcon de l h tel de ville
de toulon une des admirables cariatides de puget qui soutiennent ce
balcon se descella et faillit tomber jean valjean qui se trouvait la
soutint de l epaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers
d arriver
sa souplesse depassait encore sa vigueur certains forcats reveurs
perpetuels d evasions finissent par faire de la force et de l adresse
combinees une veritable science c est la science des muscles toute une
statique mysterieuse est quotidiennement pratiquee par les prisonniers
ces eternels envieux des mouches et des oiseaux gravir une verticale
et trouver des points d appui la o l on voit a peine une saillie etait
un jeu pour jean valjean tant donne un angle de mur avec la tension
de son dos et de ses jarrets avec ses coudes et ses talons embo tes
dans les asperites de la pierre il se hissait comme magiquement a un
troisieme etage quelquefois il montait ainsi jusqu au toit du bagne
il parlait peu il ne riait pas il fallait quelque emotion extreme pour
lui arracher une ou deux fois l an ce lugubre rire du forcat qui est
comme un echo du rire du demon le voir il semblait occupe a regarder
continuellement quelque chose de terrible
il etait absorbe en effet
travers les perceptions maladives d une nature incomplete et d une
intelligence accablee il sentait confusement qu une chose monstrueuse
etait sur lui dans cette penombre obscure et blafarde o il rampait
chaque fois qu il tournait le cou et qu il essayait d elever son regard
il voyait avec une terreur melee de rage s echafauder s etager et
monter a perte de vue au dessus de lui avec des escarpements horribles
une sorte d entassement effrayant de choses de lois de prejuges
d hommes et de faits dont les contours lui echappaient dont la masse
l epouvantait et qui n etait autre chose que cette prodigieuse pyramide
que nous appelons la civilisation il distinguait ca et la dans cet
ensemble fourmillant et difforme tant t pres de lui tant t loin et sur
des plateaux inaccessibles quelque groupe quelque detail vivement
eclaire ici l argousin et son baton ici le gendarme et son sabre
la bas l archeveque mitre tout en haut dans une sorte de soleil
l empereur couronne et eblouissant il lui semblait que ces splendeurs
lointaines loin de dissiper sa nuit la rendaient plus funebre et plus
noire tout cela lois prejuges faits hommes choses allait et
venait au dessus de lui selon le mouvement complique et mysterieux que
dieu imprime a la civilisation marchant sur lui et l ecrasant avec je
ne sais quoi de paisible dans la cruaute et d inexorable dans
l indifference mes tombees au fond de l infortune possible malheureux
hommes perdus au plus bas de ces limbes o l on ne regarde plus les
reprouves de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tete cette
societe humaine si formidable pour qui est dehors si effroyable pour
qui est dessous
dans cette situation jean valjean songeait et quelle pouvait etre la
nature de sa reverie
si le grain de mil sous la meule avait des pensees il penserait sans
doute ce que pensait jean valjean
toutes ces choses realites pleines de spectres fantasmagories pleines
de realites avaient fini par lui creer une sorte d etat interieur
presque inexprimable
par moments au milieu de son travail du bagne il s arretait il se
mettait a penser sa raison a la fois plus mure et plus troublee
qu autrefois se revoltait tout ce qui lui etait arrive lui paraissait
absurde tout ce qui l entourait lui paraissait impossible il se
disait c est un reve il regardait l argousin debout a quelques pas de
lui l argousin lui semblait un fant me tout a coup le fant me lui
donnait un coup de baton
la nature visible existait a peine pour lui il serait presque vrai de
dire qu il n y avait point pour jean valjean de soleil ni de beaux
jours d ete ni de ciel rayonnant ni de fra ches aubes d avril je ne
sais quel jour de soupirail eclairait habituellement son ame
pour resumer en terminant ce qui peut etre resume et traduit en
resultats positifs dans tout ce que nous venons d indiquer nous nous
bornerons a constater qu en dix neuf ans jean valjean l inoffensif
emondeur de faverolles le redoutable galerien de toulon etait devenu
capable grace a la maniere dont le bagne l avait faconne de deux
especes de mauvaises actions premierement d une mauvaise action
rapide irreflechie pleine d etourdissement toute d instinct sorte de
represaille pour le mal souffert deuxiemement d une mauvaise action
grave serieuse debattue en conscience et meditee avec les idees
fausses que peut donner un pareil malheur ses premeditations passaient
par les trois phases successives que les natures d une certaine trempe
peuvent seules parcourir raisonnement volonte obstination il avait
pour mobiles l indignation habituelle l amertume de l ame le profond
sentiment des iniquites subies la reaction meme contre les bons les
innocents et les justes s il y en a le point de depart comme le point
d arrivee de toutes ses pensees etait la haine de la loi humaine cette
haine qui si elle n est arretee dans son developpement par quelque
incident providentiel devient dans un temps donne la haine de la
societe puis la haine du genre humain puis la haine de la creation et
se traduit par un vague et incessant et brutal desir de nuire n importe
a qui a un etre vivant quelconque comme on voit ce n etait pas sans
raison que le passeport qualifiait jean valjean d homme tres
dangereux
d annee en annee cette ame s etait dessechee de plus en plus
lentement mais fatalement coeur sec oeil sec sa sortie du bagne
il y avait dix neuf ans qu il n avait verse une larme
chapitre viii
l onde et l ombre
un homme a la mer
qu importe le navire ne s arrete pas le vent souffle ce sombre
navire la a une route qu il est force de continuer il passe
l homme dispara t puis repara t il plonge et remonte a la surface il
appelle il tend les bras on ne l entend pas le navire frissonnant
sous l ouragan est tout a sa manoeuvre les matelots et les passagers
ne voient meme plus l homme submerge sa miserable tete n est qu un
point dans l enormite des vagues il jette des cris desesperes dans les
profondeurs quel spectre que cette voile qui s en va il la regarde il
la regarde frenetiquement elle s eloigne elle blemit elle decro t il
etait la tout a l heure il etait de l equipage il allait et venait sur
le pont avec les autres il avait sa part de respiration et de soleil
il etait un vivant maintenant que s est il donc passe il a glisse il
est tombe c est fini
il est dans l eau monstrueuse il n a plus sous les pieds que de la
fuite et de l ecroulement les flots dechires et dechiquetes par le vent
l environnent hideusement les roulis de l ab me l emportent tous les
haillons de l eau s agitent autour de sa tete une populace de vagues
crache sur lui de confuses ouvertures le devorent a demi chaque fois
qu il enfonce il entrevoit des precipices pleins de nuit d affreuses
vegetations inconnues le saisissent lui nouent les pieds le tirent a
elles il sent qu il devient ab me il fait partie de l ecume les flots
se le jettent de l un a l autre il boit l amertume l ocean lache
s acharne a le noyer l enormite joue avec son agonie il semble que
toute cette eau soit de la haine
il lutte pourtant il essaie de se defendre il essaie de se soutenir
il fait effort il nage lui cette pauvre force tout de suite epuisee
il combat l inepuisable
o donc est le navire la bas peine visible dans les pales tenebres
de l horizon
les rafales soufflent toutes les ecumes l accablent il leve les yeux
et ne voit que les lividites des nuages il assiste agonisant a
l immense demence de la mer il est supplicie par cette folie il entend
des bruits etrangers a l homme qui semblent venir d au dela de la terre
et d on ne sait quel dehors effrayant
il y a des oiseaux dans les nuees de meme qu il y a des anges au dessus
des detresses humaines mais que peuvent ils pour lui cela vole chante
et plane et lui il rale
il se sent enseveli a la fois par ces deux infinis l ocean et le ciel
l un est une tombe l autre est un linceul
la nuit descend voila des heures qu il nage ses forces sont a bout ce
navire cette chose lointaine o il y avait des hommes s est efface il
est seul dans le formidable gouffre crepusculaire il enfonce il se
roidit il se tord il sent au dessous de lui les vagues monstres de
l invisible il appelle
il n y a plus d hommes o est dieu
il appelle quelqu un quelqu un il appelle toujours
rien a l horizon rien au ciel
il implore l etendue la vague l algue l ecueil cela est sourd il
supplie la tempete la tempete imperturbable n obeit qu a l infini
autour de lui l obscurite la brume la solitude le tumulte orageux et
inconscient le plissement indefini des eaux farouches en lui l horreur
et la fatigue sous lui la chute pas de point d appui il songe aux
aventures tenebreuses du cadavre dans l ombre illimitee le froid sans
fond le paralyse ses mains se crispent et se ferment et prennent du
neant vents nuees tourbillons souffles etoiles inutiles que faire
le desespere s abandonne qui est las prend le parti de mourir il se
laisse faire il se laisse aller il lache prise et le voila qui roule
a jamais dans les profondeurs lugubres de l engloutissement
marche implacable des societes humaines pertes d hommes et d ames
chemin faisant ocean o tombe tout ce que laisse tomber la loi
disparition sinistre du secours mort morale
la mer c est l inexorable nuit sociale o la penalite jette ses damnes
la mer c est l immense misere
l ame a vau l eau dans ce gouffre peut devenir un cadavre qui la
ressuscitera
chapitre ix
nouveaux griefs
quand vint l heure de la sortie du bagne quand jean valjean entendit a
son oreille ce mot etrange tu es libre le moment fut invraisemblable
et inoui un rayon de vive lumiere un rayon de la vraie lumiere des
vivants penetra subitement en lui mais ce rayon ne tarda point a palir
jean valjean avait ete ebloui de l idee de la liberte il avait cru a
une vie nouvelle il vit bien vite ce que c etait qu une liberte a
laquelle on donne un passeport jaune
et autour de cela bien des amertumes il avait calcule que sa masse
pendant son sejour au bagne aurait du s elever a cent soixante et onze
francs il est juste d ajouter qu il avait oublie de faire entrer dans
ses calculs le repos force des dimanches et fetes qui pour dix neuf
ans entra nait une diminution de vingt quatre francs environ quoi
qu il en fut cette masse avait ete reduite par diverses retenues
locales a la somme de cent neuf francs quinze sous qui lui avait ete
comptee a sa sortie
il n y avait rien compris et se croyait lese disons le mot vole
le lendemain de sa liberation a grasse il vit devant la porte d une
distillerie de fleurs d oranger des hommes qui dechargeaient des
ballots il offrit ses services la besogne pressait on les accepta il
se mit a l ouvrage il etait intelligent robuste et adroit il faisait
de son mieux le ma tre paraissait content pendant qu il travaillait
un gendarme passa le remarqua et lui demanda ses papiers il fallut
montrer le passeport jaune cela fait jean valjean reprit son travail
un peu auparavant il avait questionne l un des ouvriers sur ce qu ils
gagnaient a cette besogne par jour on lui avait repondu trente sous
le soir venu comme il etait force de repartir le lendemain matin il se
presenta devant le ma tre de la distillerie et le pria de le payer le
ma tre ne profera pas une parole et lui remit vingt cinq sous il
reclama on lui repondit cela est assez bon pour toi il insista le
ma tre le regarda entre les deux yeux et lui dit gare le bloc
la encore il se considera comme vole
la societe l etat en lui diminuant sa masse l avait vole en grand
maintenant c etait le tour de l individu qui le volait en petit
liberation n est pas delivrance on sort du bagne mais non de la
condamnation voila ce qui lui etait arrive a grasse on a vu de quelle
facon il avait ete accueilli a digne
chapitre x
l homme reveille
donc comme deux heures du matin sonnaient a l horloge de la cathedrale
jean valjean se reveilla
ce qui le reveilla c est que le lit etait trop bon il y avait vingt
ans bient t qu il n avait couche dans un lit et quoiqu il ne se fut pas
deshabille la sensation etait trop nouvelle pour ne pas troubler son
sommeil
il avait dormi plus de quatre heures sa fatigue etait passee il etait
accoutume a ne pas donner beaucoup d heures au repos
il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l obscurite autour de lui
puis il les referma pour se rendormir
quand beaucoup de sensations diverses ont agite la journee quand des
choses preoccupent l esprit on s endort mais on ne se rendort pas le
sommeil vient plus aisement qu il ne revient c est ce qui arriva a jean
valjean il ne put se rendormir et il se mit a penser
il etait dans un de ces moments o les idees qu on a dans l esprit sont
troubles il avait une sorte de va et vient obscur dans le cerveau ses
souvenirs anciens et ses souvenirs immediats y flottaient pele mele et
s y croisaient confusement perdant leurs formes se grossissant
demesurement puis disparaissant tout a coup comme dans une eau fangeuse
et agitee beaucoup de pensees lui venaient mais il y en avait une qui
se representait continuellement et qui chassait toutes les autres cette
pensee nous allons la dire tout de suite il avait remarque les six
couverts d argent et la grande cuiller que madame magloire avait poses
sur la table
ces six couverts d argent l obsedaient ils etaient la quelques
pas l instant o il avait traverse la chambre d a c te pour venir
dans celle o il etait la vieille servante les mettait dans un petit
placard a la tete du lit il avait bien remarque ce placard droite
en entrant par la salle a manger ils etaient massifs et de vieille
argenterie avec la grande cuiller on en tirerait au moins deux cents
francs le double de ce qu il avait gagne en dix neuf ans il est
vrai qu il eut gagne davantage si l administration ne l avait pas
vole
son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations
auxquelles se melait bien quelque lutte trois heures sonnerent il
rouvrit les yeux se dressa brusquement sur son seant etendit le bras
et tata son havresac qu il avait jete dans le coin de l alc ve puis il
laissa pendre ses jambes et poser ses pieds a terre et se trouva
presque sans savoir comment assis sur son lit
il resta un certain temps reveur dans cette attitude qui eut eu quelque
chose de sinistre pour quelqu un qui l eut apercu ainsi dans cette
ombre seul eveille dans la maison endormie tout a coup il se baissa
ta ses souliers et les posa doucement sur la natte pres du lit puis il
reprit sa posture de reverie et redevint immobile
au milieu de cette meditation hideuse les idees que nous venons
d indiquer remuaient sans relache son cerveau entraient sortaient
rentraient faisaient sur lui une sorte de pesee et puis il songeait
aussi sans savoir pourquoi et avec cette obstination machinale de la
reverie a un forcat nomme brevet qu il avait connu au bagne et dont le
pantalon n etait retenu que par une seule bretelle de coton tricote le
dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse a l esprit
il demeurait dans cette situation et y fut peut etre reste indefiniment
jusqu au lever du jour si l horloge n eut sonne un coup le quart ou la
demie il sembla que ce coup lui eut dit allons
il se leva debout hesita encore un moment et ecouta tout se taisait
dans la maison alors il marcha droit et a petits pas vers la fenetre
qu il entrevoyait la nuit n etait pas tres obscure c etait une pleine
lune sur laquelle couraient de larges nuees chassees par le vent cela
faisait au dehors des alternatives d ombre et de clarte des eclipses
puis des eclaircies et au dedans une sorte de crepuscule ce
crepuscule suffisant pour qu on put se guider intermittent a cause des
nuages ressemblait a l espece de lividite qui tombe d un soupirail de
cave devant lequel vont et viennent des passants arrive a la fenetre
jean valjean l examina elle etait sans barreaux donnait sur le jardin
et n etait fermee selon la mode du pays que d une petite clavette il
l ouvrit mais comme un air froid et vif entra brusquement dans la
chambre il la referma tout de suite il regarda le jardin de ce regard
attentif qui etudie plus encore qu il ne regarde le jardin etait enclos
d un mur blanc assez bas facile a escalader au fond au dela il
distingua des tetes d arbres egalement espacees ce qui indiquait que ce
mur separait le jardin d une avenue ou d une ruelle plantee
ce coup d oeil jete il fit le mouvement d un homme determine marcha a
son alc ve prit son havresac l ouvrit le fouilla en tira quelque
chose qu il posa sur le lit mit ses souliers dans une des poches
referma le tout chargea le sac sur ses epaules se couvrit de sa
casquette dont il baissa la visiere sur ses yeux chercha son baton en
tatonnant et l alla poser dans l angle de la fenetre puis revint au
lit et saisit resolument l objet qu il y avait depose cela ressemblait
a une barre de fer courte aiguisee comme un epieu a l une de ses
extremites
il eut ete difficile de distinguer dans les tenebres pour quel emploi
avait pu etre faconne ce morceau de fer c etait peut etre un levier
c etait peut etre une massue
au jour on eut pu reconna tre que ce n etait autre chose qu un
chandelier de mineur on employait alors quelquefois les forcats a
extraire de la roche des hautes collines qui environnent toulon et il
n etait pas rare qu ils eussent a leur disposition des outils de mineur
les chandeliers des mineurs sont en fer massif termines a leur
extremite inferieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce
dans le rocher
il prit ce chandelier dans sa main droite et retenant son haleine
assourdissant son pas il se dirigea vers la porte de la chambre
voisine celle de l eveque comme on sait arrive a cette porte il la
trouva entrebaillee l eveque ne l avait point fermee
chapitre xi
ce qu il fait
jean valjean ecouta aucun bruit
il poussa la porte
il la poussa du bout du doigt legerement avec cette douceur furtive et
inquiete d un chat qui veut entrer
la porte ceda a la pression et fit un mouvement imperceptible et
silencieux qui elargit un peu l ouverture
il attendit un moment puis poussa la porte une seconde fois plus
hardiment elle continua de ceder en silence l ouverture etait assez
grande maintenant pour qu il put passer mais il y avait pres de la
porte une petite table qui faisait avec elle un angle genant et qui
barrait l entree
jean valjean reconnut la difficulte il fallait a toute force que
l ouverture fut encore elargie
il prit son parti et poussa une troisieme fois la porte plus
energiquement que les deux premieres cette fois il y eut un gond mal
huile qui jeta tout a coup dans cette obscurite un cri rauque et
prolonge
jean valjean tressaillit le bruit de ce gond sonna dans son oreille
avec quelque chose d eclatant et de formidable comme le clairon du
jugement dernier dans les grossissements fantastiques de la premiere
minute il se figura presque que ce gond venait de s animer et de
prendre tout a coup une vie terrible et qu il aboyait comme un chien
pour avertir tout le monde et reveiller les gens endormis
il s arreta frissonnant eperdu et retomba de la pointe du pied sur le
talon il entendait ses arteres battre dans ses tempes comme deux
marteaux de forge et il lui semblait que son souffle sortait de sa
poitrine avec le bruit du vent qui sort d une caverne il lui paraissait
impossible que l horrible clameur de ce gond irrite n eut pas ebranle
toute la maison comme une secousse de tremblement de terre la porte
poussee par lui avait pris l alarme et avait appele le vieillard
allait se lever les deux vieilles femmes allaient crier on viendrait a
l aide avant un quart d heure la ville serait en rumeur et la
gendarmerie sur pied un moment il se crut perdu
il demeura o il etait petrifie comme la statue de sel n osant faire
un mouvement
quelques minutes s ecoulerent la porte s etait ouverte toute grande il
se hasarda a regarder dans la chambre rien n y avait bouge il preta
l oreille rien ne remuait dans la maison le bruit du gond rouille
n avait eveille personne ce premier danger etait passe mais il y avait
encore en lui un affreux tumulte il ne recula pas pourtant meme quand
il s etait cru perdu il n avait pas recule il ne songea plus qu a
finir vite il fit un pas et entra dans la chambre
cette chambre etait dans un calme parfait on y distinguait ca et la des
formes confuses et vagues qui au jour etaient des papiers epars sur
une table des in folio ouverts des volumes empiles sur un tabouret un
fauteuil charge de vetements un prie dieu et qui a cette heure
n etaient plus que des coins tenebreux et des places blanchatres jean
valjean avanca avec precaution en evitant de se heurter aux meubles il
entendait au fond de la chambre la respiration egale et tranquille de
l eveque endormi
il s arreta tout a coup il etait pres du lit il y etait arrive plus
t t qu il n aurait cru
la nature mele quelquefois ses effets et ses spectacles a nos actions
avec une espece d a propos sombre et intelligent comme si elle voulait
nous faire reflechir depuis pres d une demi heure un grand nuage
couvrait le ciel au moment o jean valjean s arreta en face du lit ce
nuage se dechira comme s il l eut fait expres et un rayon de lune
traversant la longue fenetre vint eclairer subitement le visage pale de
l eveque il dormait paisiblement il etait presque vetu dans son lit a
cause des nuits froides des basses alpes d un vetement de laine brune
qui lui couvrait les bras jusqu aux poignets sa tete etait renversee
sur l oreiller dans l attitude abandonnee du repos il laissait pendre
hors du lit sa main ornee de l anneau pastoral et d o etaient tombees
tant de bonnes oeuvres et de saintes actions toute sa face s illuminait
d une vague expression de satisfaction d esperance et de beatitude
c etait plus qu un sourire et presque un rayonnement il y avait sur son
front l inexprimable reverberation d une lumiere qu on ne voyait pas
l ame des justes pendant le sommeil contemple un ciel mysterieux
un reflet de ce ciel etait sur l eveque
c etait en meme temps une transparence lumineuse car ce ciel etait au
dedans de lui ce ciel c etait sa conscience
au moment o le rayon de lune vint se superposer pour ainsi dire a
cette clarte interieure l eveque endormi apparut comme dans une gloire
cela pourtant resta doux et voile d un demi jour ineffable cette lune
dans le ciel cette nature assoupie ce jardin sans un frisson cette
maison si calme l heure le moment le silence ajoutaient je ne sais
quoi de solennel et d indicible au venerable repos de ce sage et
enveloppaient d une sorte d aureole majestueuse et sereine ces cheveux
blancs et ces yeux fermes cette figure o tout etait esperance et o
tout etait confiance cette tete de vieillard et ce sommeil d enfant
il y avait presque de la divinite dans cet homme ainsi auguste a son
insu jean valjean lui etait dans l ombre son chandelier de fer a la
main debout immobile effare de ce vieillard lumineux jamais il
n avait rien vu de pareil cette confiance l epouvantait le monde moral
n a pas de plus grand spectacle que celui la une conscience troublee et
inquiete parvenue au bord d une mauvaise action et contemplant le
sommeil d un juste
ce sommeil dans cet isolement et avec un voisin tel que lui avait
quelque chose de sublime qu il sentait vaguement mais imperieusement
nul n eut pu dire ce qui se passait en lui pas meme lui pour essayer
de s en rendre compte il faut rever ce qu il y a de plus violent en
presence de ce qu il y a de plus doux sur son visage meme on n eut rien
pu distinguer avec certitude c etait une sorte d etonnement hagard il
regardait cela voila tout mais quelle etait sa pensee il eut ete
impossible de le deviner ce qui etait evident c est qu il etait emu et
bouleverse mais de quelle nature etait cette emotion
son oeil ne se detachait pas du vieillard la seule chose qui se
degageat clairement de son attitude et de sa physionomie c etait une
etrange indecision on eut dit qu il hesitait entre les deux ab mes
celui o l on se perd et celui o l on se sauve il semblait pret a
briser ce crane ou a baiser cette main
au bout de quelques instants son bras gauche se leva lentement vers son
front et il ta sa casquette puis son bras retomba avec la meme
lenteur et jean valjean rentra dans sa contemplation sa casquette dans
la main gauche sa massue dans la main droite ses cheveux herisses sur
sa tete farouche
l eveque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard
effrayant un reflet de lune faisait confusement visible au dessus de la
cheminee le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras a tous les deux
avec une benediction pour l un et un pardon pour l autre
tout a coup jean valjean remit sa casquette sur son front puis marcha
rapidement le long du lit sans regarder l eveque droit au placard
qu il entrevoyait pres du chevet il leva le chandelier de fer comme
pour forcer la serrure la clef y etait il l ouvrit la premiere chose
qui lui apparut fut le panier d argenterie il le prit traversa la
chambre a grands pas sans precaution et sans s occuper du bruit gagna
la porte rentra dans l oratoire ouvrit la fenetre saisit un baton
enjamba l appui du rez de chaussee mit l argenterie dans son sac jeta
le panier franchit le jardin sauta par dessus le mur comme un tigre
et s enfuit
chapitre xii
l eveque travaille
le lendemain au soleil levant monseigneur bienvenu se promenait dans
son jardin madame magloire accourut vers lui toute bouleversee
monseigneur monseigneur cria t elle votre grandeur sait elle o est
le panier d argenterie
oui dit l eveque
jesus dieu soit beni reprit elle je ne savais ce qu il etait devenu
l eveque venait de ramasser le panier dans une plate bande il le
presenta a madame magloire
le voila
eh bien dit elle rien dedans et l argenterie
ah repartit l eveque c est donc l argenterie qui vous occupe je ne
sais o elle est
grand bon dieu elle est volee c est l homme d hier soir qui l a
volee
en un clin d oeil avec toute sa vivacite de vieille alerte madame
magloire courut a l oratoire entra dans l alc ve et revint vers
l eveque l eveque venait de se baisser et considerait en soupirant un
plant de cochlearia des guillons que le panier avait brise en tombant a
travers la plate bande il se redressa au cri de madame magloire
monseigneur l homme est parti l argenterie est volee
tout en poussant cette exclamation ses yeux tombaient sur un angle du
jardin o l on voyait des traces d escalade le chevron du mur avait ete
arrache
tenez c est par la qu il s en est alle il a saute dans la ruelle
cochefilet ah l abomination il nous a vole notre argenterie
l eveque resta un moment silencieux puis leva son oeil serieux et dit
a madame magloire avec douceur
et d abord cette argenterie etait elle a nous
madame magloire resta interdite il y eut encore un silence puis
l eveque continua
madame magloire je detenais a tort et depuis longtemps cette
argenterie elle etait aux pauvres qu etait ce que cet homme un pauvre
evidemment
helas jesus repartit madame magloire ce n est pas pour moi ni pour
mademoiselle cela nous est bien egal mais c est pour monseigneur dans
quoi monseigneur va t il manger maintenant
l eveque la regarda d un air etonne
ah ca mais est ce qu il n y a pas des couverts d etain
madame magloire haussa les epaules
l etain a une odeur
alors des couverts de fer
madame magloire fit une grimace significative
le fer a un gout
eh bien dit l eveque des couverts de bois
quelques instants apres il dejeunait a cette meme table o jean valjean
s etait assis la veille tout en dejeunant monseigneur bienvenu faisait
ga ment remarquer a sa soeur qui ne disait rien et a madame magloire qui
grommelait sourdement qu il n est nullement besoin d une cuiller ni
d une fourchette meme en bois pour tremper un morceau de pain dans une
tasse de lait
aussi a t on idee disait madame magloire toute seule en allant et
venant recevoir un homme comme cela et le loger a c te de soi et quel
bonheur encore qu il n ait fait que voler ah mon dieu cela fait fremir
quand on songe
comme le frere et la soeur allaient se lever de table on frappa a la
porte
entrez dit l eveque
la porte s ouvrit un groupe etrange et violent apparut sur le seuil
trois hommes en tenaient un quatrieme au collet les trois hommes
etaient des gendarmes l autre etait jean valjean
un brigadier de gendarmerie qui semblait conduire le groupe etait pres
de la porte il entra et s avanca vers l eveque en faisant le salut
militaire
monseigneur dit il
ce mot jean valjean qui etait morne et semblait abattu releva la
tete d un air stupefait
monseigneur murmura t il ce n est donc pas le cure
silence dit un gendarme c est monseigneur l eveque
cependant monseigneur bienvenu s etait approche aussi vivement que son
grand age le lui permettait
ah vous voila s ecria t il en regardant jean valjean je suis aise
de vous voir et bien mais je vous avais donne les chandeliers aussi
qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux
cents francs pourquoi ne les avez vous pas emportes avec vos couverts
jean valjean ouvrit les yeux et regarda le venerable eveque avec une
expression qu aucune langue humaine ne pourrait rendre
monseigneur dit le brigadier de gendarmerie ce que cet homme disait
etait donc vrai nous l avons rencontre il allait comme quelqu un qui
s en va nous l avons arrete pour voir il avait cette argenterie
et il vous a dit interrompit l eveque en souriant qu elle lui avait
ete donnee par un vieux bonhomme de pretre chez lequel il avait passe la
nuit je vois la chose et vous l avez ramene ici c est une meprise
comme cela reprit le brigadier nous pouvons le laisser aller
sans doute repondit l eveque
les gendarmes lacherent jean valjean qui recula
est ce que c est vrai qu on me laisse dit il d une voix presque
inarticulee et comme s il parlait dans le sommeil
oui on te laisse tu n entends donc pas dit un gendarme
mon ami reprit l eveque avant de vous en aller voici vos
chandeliers prenez les
il alla a la cheminee prit les deux flambeaux d argent et les apporta a
jean valjean les deux femmes le regardaient faire sans un mot sans un
geste sans un regard qui put deranger l eveque
jean valjean tremblait de tous ses membres il prit les deux chandeliers
machinalement et d un air egare
maintenant dit l eveque allez en paix
propos quand vous reviendrez mon ami il est inutile de passer par
le jardin vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la
rue elle n est fermee qu au loquet jour et nuit
puis se tournant vers la gendarmerie
messieurs vous pouvez vous retirer
les gendarmes s eloignerent
jean valjean etait comme un homme qui va s evanouir
l eveque s approcha de lui et lui dit a voix basse
n oubliez pas n oubliez jamais que vous m avez promis d employer cet
argent a devenir honnete homme
jean valjean qui n avait aucun souvenir d avoir rien promis resta
interdit l eveque avait appuye sur ces paroles en les prononcant il
reprit avec une sorte de solennite
jean valjean mon frere vous n appartenez plus au mal mais au bien
c est votre ame que je vous achete je la retire aux pensees noires et a
l esprit de perdition et je la donne a dieu
chapitre xiii
petit gervais
jean valjean sortit de la ville comme s il s echappait il se mit a
marcher en toute hate dans les champs prenant les chemins et les
sentiers qui se presentaient sans s apercevoir qu il revenait a chaque
instant sur ses pas il erra ainsi toute la matinee n ayant pas mange
et n ayant pas faim il etait en proie a une foule de sensations
nouvelles il se sentait une sorte de colere il ne savait contre qui
il n eut pu dire s il etait touche ou humilie il lui venait par moments
un attendrissement etrange qu il combattait et auquel il opposait
l endurcissement de ses vingt dernieres annees cet etat le fatiguait
il voyait avec inquietude s ebranler au dedans de lui l espece de calme
affreux que l injustice de son malheur lui avait donne il se demandait
qu est ce qui remplacerait cela parfois il eut vraiment mieux aime etre
en prison avec les gendarmes et que les choses ne se fussent point
passees ainsi cela l eut moins agite bien que la saison fut assez
avancee il y avait encore ca et la dans les haies quelques fleurs
tardives dont l odeur qu il traversait en marchant lui rappelait des
souvenirs d enfance ces souvenirs lui etaient presque insupportables
tant il y avait longtemps qu ils ne lui etaient apparus
des pensees inexprimables s amoncelerent ainsi en lui toute la journee
comme le soleil declinait au couchant allongeant sur le sol l ombre du
moindre caillou jean valjean etait assis derriere un buisson dans une
grande plaine rousse absolument deserte il n y avait a l horizon que
les alpes pas meme le clocher d un village lointain jean valjean
pouvait etre a trois lieues de digne un sentier qui coupait la plaine
passait a quelques pas du buisson
au milieu de cette meditation qui n eut pas peu contribue a rendre ses
haillons effrayants pour quelqu un qui l eut rencontre il entendit un
bruit joyeux
il tourna la tete et vit venir par le sentier un petit savoyard d une
dizaine d annees qui chantait sa vielle au flanc et sa bo te a marmotte
sur le dos un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays
laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon
tout en chantant l enfant interrompait de temps en temps sa marche et
jouait aux osselets avec quelques pieces de monnaie qu il avait dans sa
main toute sa fortune probablement parmi cette monnaie il y avait une
piece de quarante sous l enfant s arreta a c te du buisson sans voir
jean valjean et fit sauter sa poignee de sous que jusque la il avait
recue avec assez d adresse tout entiere sur le dos de sa main
cette fois la piece de quarante sous lui echappa et vint rouler vers la
broussaille jusqu a jean valjean
jean valjean posa le pied dessus
cependant l enfant avait suivi sa piece du regard et l avait vu
il ne s etonna point et marcha droit a l homme
c etait un lieu absolument solitaire aussi loin que le regard pouvait
s etendre il n y avait personne dans la plaine ni dans le sentier on
n entendait que les petits cris faibles d une nuee d oiseaux de passage
qui traversaient le ciel a une hauteur immense l enfant tournait le dos
au soleil qui lui mettait des fils d or dans les cheveux et qui
empourprait d une lueur sanglante la face sauvage de jean valjean
monsieur dit le petit savoyard avec cette confiance de l enfance qui
se compose d ignorance et d innocence ma piece
comment t appelles tu dit jean valjean
petit gervais monsieur
va t en dit jean valjean
monsieur reprit l enfant rendez moi ma piece
jean valjean baissa la tete et ne repondit pas
l enfant recommenca
ma piece monsieur
l oeil de jean valjean resta fixe a terre
ma piece cria l enfant ma piece blanche mon argent il semblait que
jean valjean n entendit point l enfant le prit au collet de sa blouse
et le secoua et en meme temps il faisait effort pour deranger le gros
soulier ferre pose sur son tresor
je veux ma piece ma piece de quarante sous
l enfant pleurait la tete de jean valjean se releva il etait toujours
assis ses yeux etaient troubles il considera l enfant avec une sorte
d etonnement puis il etendit la main vers son baton et cria d une voix
terrible
qui est la
moi monsieur repondit l enfant petit gervais moi moi rendez moi
mes quarante sous s il vous pla t tez votre pied monsieur s il vous
pla t
puis irrite quoique tout petit et devenant presque menacant
ah ca terez vous votre pied tez donc votre pied voyons
ah c est encore toi dit jean valjean et se dressant brusquement
tout debout le pied toujours sur la piece d argent il ajouta veux tu
bien te sauver
l enfant effare le regarda puis commenca a trembler de la tete aux
pieds et apres quelques secondes de stupeur se mit a s enfuir en
courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri
cependant a une certaine distance l essoufflement le forca de s arreter
et jean valjean a travers sa reverie l entendit qui sanglotait
au bout de quelques instants l enfant avait disparu le soleil s etait
couche l ombre se faisait autour de jean valjean il n avait pas mange
de la journee il est probable qu il avait la fievre
il etait reste debout et n avait pas change d attitude depuis que
l enfant s etait enfui son souffle soulevait sa poitrine a des
intervalles longs et inegaux son regard arrete a dix ou douze pas
devant lui semblait etudier avec une attention profonde la forme d un
vieux tesson de faience bleue tombe dans l herbe tout a coup il
tressaillit il venait de sentir le froid du soir
il raffermit sa casquette sur son front chercha machinalement a croiser
et a boutonner sa blouse fit un pas et se baissa pour reprendre a
terre son baton en ce moment il apercut la piece de quarante sous que
son pied avait a demi enfoncee dans la terre et qui brillait parmi les
cailloux
ce fut comme une commotion galvanique qu est ce que c est que ca
dit il entre ses dents il recula de trois pas puis s arreta sans
pouvoir detacher son regard de ce point que son pied avait foule
l instant d auparavant comme si cette chose qui luisait la dans
l obscurite eut ete un oeil ouvert fixe sur lui
au bout de quelques minutes il s elanca convulsivement vers la piece
d argent la saisit et se redressant se mit a regarder au loin dans
la plaine jetant a la fois ses yeux vers tous les points de l horizon
debout et frissonnant comme une bete fauve effaree qui cherche un asile
il ne vit rien la nuit tombait la plaine etait froide et vague de
grandes brumes violettes montaient dans la clarte crepusculaire
il dit ah et se mit a marcher rapidement dans une certaine
direction du c te o l enfant avait disparu apres une centaine de pas
il s arreta regarda et ne vit rien
alors il cria de toute sa force petit gervais petit gervais
il se tut et attendit
rien ne repondit
la campagne etait deserte et morne il etait environne de l etendue il
n y avait rien autour de lui qu une ombre o se perdait son regard et un
silence o sa voix se perdait
une bise glaciale soufflait et donnait aux choses autour de lui une
sorte de vie lugubre des arbrisseaux secouaient leurs petits bras
maigres avec une furie incroyable on eut dit qu ils menacaient et
poursuivaient quelqu un
il recommenca a marcher puis il se mit a courir et de temps en temps
il s arretait et criait dans cette solitude avec une voix qui etait ce
qu on pouvait entendre de plus formidable et de plus desole
petit gervais petit gervais
certes si l enfant l eut entendu il eut eu peur et se fut bien garde
de se montrer mais l enfant etait sans doute deja bien loin
il rencontra un pretre qui etait a cheval il alla a lui et lui dit
monsieur le cure avez vous vu passer un enfant
non dit le pretre
un nomme petit gervais
je n ai vu personne
il tira deux pieces de cinq francs de sa sacoche et les remit au pretre
monsieur le cure voici pour vos pauvres monsieur le cure c est un
petit d environ dix ans qui a une marmotte je crois et une vielle il
allait un de ces savoyards vous savez
je ne l ai point vu
petit gervais il n est point des villages d ici pouvez vous me dire
si c est comme vous dites mon ami c est un petit enfant etranger
cela passe dans le pays on ne les conna t pas
jean valjean prit violemment deux autres ecus de cinq francs qu il donna
au pretre
pour vos pauvres dit il
puis il ajouta avec egarement
monsieur l abbe faites moi arreter je suis un voleur
le pretre piqua des deux et s enfuit tres effraye
jean valjean se remit a courir dans la direction qu il avait d abord
prise
il fit de la sorte un assez long chemin regardant appelant criant
mais il ne rencontra plus personne deux ou trois fois il courut dans la
plaine vers quelque chose qui lui faisait l effet d un etre couche ou
accroupi ce n etaient que des broussailles ou des roches a fleur de
terre enfin a un endroit o trois sentiers se croisaient il s arreta
la lune s etait levee il promena sa vue au loin et appela une derniere
fois petit gervais petit gervais petit gervais son cri s eteignit
dans la brume sans meme eveiller un echo il murmura encore
petit gervais mais d une voix faible et presque inarticulee ce fut
la son dernier effort ses jarrets flechirent brusquement sous lui comme
si une puissance invisible l accablait tout a coup du poids de sa
mauvaise conscience il tomba epuise sur une grosse pierre les poings
dans ses cheveux et le visage dans ses genoux et il cria je suis un
miserable
alors son coeur creva et il se mit a pleurer c etait la premiere fois
qu il pleurait depuis dix neuf ans
quand jean valjean etait sorti de chez l eveque on l a vu il etait
hors de tout ce qui avait ete sa pensee jusque la il ne pouvait se
rendre compte de ce qui se passait en lui il se raidissait contre
l action angelique et contre les douces paroles du vieillard vous
m avez promis de devenir honnete homme je vous achete votre ame je la
retire a l esprit de perversite et je la donne au bon dieu cela lui
revenait sans cesse il opposait a cette indulgence celeste l orgueil
qui est en nous comme la forteresse du mal il sentait indistinctement
que le pardon de ce pretre etait le plus grand assaut et la plus
formidable attaque dont il eut encore ete ebranle que son
endurcissement serait definitif s il resistait a cette clemence que
s il cedait il faudrait renoncer a cette haine dont les actions des
autres hommes avaient rempli son ame pendant tant d annees et qui lui
plaisait que cette fois il fallait vaincre ou etre vaincu et que la
lutte une lutte colossale et decisive etait engagee entre sa
mechancete a lui et la bonte de cet homme
en presence de toutes ces lueurs il allait comme un homme ivre pendant
qu il marchait ainsi les yeux hagards avait il une perception
distincte de ce qui pourrait resulter pour lui de son aventure a digne
entendait il tous ces bourdonnements mysterieux qui avertissent ou
importunent l esprit a de certains moments de la vie une voix lui
disait elle a l oreille qu il venait de traverser l heure solennelle de
sa destinee qu il n y avait plus de milieu pour lui que si desormais
il n etait pas le meilleur des hommes il en serait le pire qu il
fallait pour ainsi dire que maintenant il montat plus haut que l eveque
ou retombat plus bas que le galerien que s il voulait devenir bon il
fallait qu il dev nt ange que s il voulait rester mechant il fallait
qu il dev nt monstre
ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes deja
faites ailleurs recueillait il confusement quelque ombre de tout ceci
dans sa pensee certes le malheur nous l avons dit fait l education
de l intelligence cependant il est douteux que jean valjean fut en etat
de demeler tout ce que nous indiquons ici si ces idees lui arrivaient
il les entrevoyait plut t qu il ne les voyait et elles ne reussissaient
qu a le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux au
sortir de cette chose difforme et noire qu on appelle le bagne l eveque
lui avait fait mal a l ame comme une clarte trop vive lui eut fait mal
aux yeux en sortant des tenebres la vie future la vie possible qui
s offrait desormais a lui toute pure et toute rayonnante le remplissait
de fremissements et d anxiete il ne savait vraiment plus o il en
etait comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil le
forcat avait ete ebloui et comme aveugle par la vertu
ce qui etait certain ce dont il ne se doutait pas c est qu il n etait
deja plus le meme homme c est que tout etait change en lui c est qu il
n etait plus en son pouvoir de faire que l eveque ne lui eut pas parle
et ne l eut pas touche
dans cette situation d esprit il avait rencontre petit gervais et lui
avait vole ses quarante sous pourquoi il n eut assurement pu
l expliquer etait ce un dernier effet et comme un supreme effort des
mauvaises pensees qu il avait apportees du bagne un reste d impulsion
un resultat de ce qu on appelle en statique la force acquise c etait
cela et c etait aussi peut etre moins encore que cela disons le
simplement ce n etait pas lui qui avait vole ce n etait pas l homme
c etait la bete qui par habitude et par instinct avait stupidement
pose le pied sur cet argent pendant que l intelligence se debattait au
milieu de tant d obsessions inouies et nouvelles quand l intelligence
se reveilla et vit cette action de la brute jean valjean recula avec
angoisse et poussa un cri d epouvante
c est que phenomene etrange et qui n etait possible que dans la
situation o il etait en volant cet argent a cet enfant il avait fait
une chose dont il n etait deja plus capable
quoi qu il en soit cette derniere mauvaise action eut sur lui un effet
decisif elle traversa brusquement ce chaos qu il avait dans
l intelligence et le dissipa mit d un c te les epaisseurs obscures et
de l autre la lumiere et agit sur son ame dans l etat o elle se
trouvait comme de certains reactifs chimiques agissent sur un melange
trouble en precipitant un element et en clarifiant l autre
tout d abord avant meme de s examiner et de reflechir eperdu comme
quelqu un qui cherche a se sauver il tacha de retrouver l enfant pour
lui rendre son argent puis quand il reconnut que cela etait inutile et
impossible il s arreta desespere au moment o il s ecria je suis un
miserable il venait de s apercevoir tel qu il etait et il etait deja
a ce point separe de lui meme qu il lui semblait qu il n etait plus
qu un fant me et qu il avait la devant lui en chair et en os le baton
a la main la blouse sur les reins son sac rempli d objets voles sur le
dos avec son visage resolu et morne avec sa pensee pleine de projets
abominables le hideux galerien jean valjean
l exces du malheur nous l avons remarque l avait fait en quelque sorte
visionnaire ceci fut donc comme une vision il vit veritablement ce
jean valjean cette face sinistre devant lui il fut presque au moment
de se demander qui etait cet homme et il en eut horreur
son cerveau etait dans un de ces moments violents et pourtant
affreusement calmes o la reverie est si profonde qu elle absorbe la
realite on ne voit plus les objets qu on a autour de soi et l on voit
comme en dehors de soi les figures qu on a dans l esprit
il se contempla donc pour ainsi dire face a face et en meme temps a
travers cette hallucination il voyait dans une profondeur mysterieuse
une sorte de lumiere qu il prit d abord pour un flambeau en regardant
avec plus d attention cette lumiere qui apparaissait a sa conscience il
reconnut qu elle avait la forme humaine et que ce flambeau etait
l eveque
sa conscience considera tour a tour ces deux hommes ainsi places devant
elle l eveque et jean valjean il n avait pas fallu moins que le
premier pour detremper le second par un de ces effets singuliers qui
sont propres a ces sortes d extases a mesure que sa reverie se
prolongeait l eveque grandissait et resplendissait a ses yeux jean
valjean s amoindrissait et s effacait un certain moment il ne fut
plus qu une ombre tout a coup il disparut l eveque seul etait reste
il remplissait toute l ame de ce miserable d un rayonnement magnifique
jean valjean pleura longtemps il pleura a chaudes larmes il pleura a
sanglots avec plus de faiblesse qu une femme avec plus d effroi qu un
enfant
pendant qu il pleurait le jour se faisait de plus en plus dans son
cerveau un jour extraordinaire un jour ravissant et terrible a la
fois sa vie passee sa premiere faute sa longue expiation son
abrutissement exterieur son endurcissement interieur sa mise en
liberte rejouie par tant de plans de vengeance ce qui lui etait arrive
chez l eveque la derniere chose qu il avait faite ce vol de quarante
sous a un enfant crime d autant plus lache et d autant plus monstrueux
qu il venait apres le pardon de l eveque tout cela lui revint et lui
apparut clairement mais dans une clarte qu il n avait jamais vue
jusque la il regarda sa vie et elle lui parut horrible son ame et
elle lui parut affreuse cependant un jour doux etait sur cette vie et
sur cette ame il lui semblait qu il voyait satan a la lumiere du
paradis
combien d heures pleura t il ainsi que fit il apres avoir pleure o
alla t il on ne l a jamais su il para t seulement avere que dans
cette meme nuit le voiturier qui faisait a cette epoque le service de
grenoble et qui arrivait a digne vers trois heures du matin vit en
traversant la rue de l eveche un homme dans l attitude de la priere a
genoux sur le pave dans l ombre devant la porte de monseigneur
bienvenu
livre troisieme en l annee 1817
chapitre i
l annee 1817
1817 est l annee que louis xviii avec un certain aplomb royal qui ne
manquait pas de fierte qualifiait la vingt deuxieme de son regne c est
l annee o m bruguiere de sorsum etait celebre toutes les boutiques
des perruquiers esperant la poudre et le retour de l oiseau royal
etaient badigeonnees d azur et fleurdelysees c etait le temps candide
o le comte lynch siegeait tous les dimanches comme marguillier au banc
d oeuvre de saint germain des pres en habit de pair de france avec son
cordon rouge et son long nez et cette majeste de profil particuliere a
un homme qui a fait une action d eclat l action d eclat commise par m
lynch etait ceci avoir etant maire de bordeaux le 12 mars 1814 donne
la ville un peu trop t t a m le duc d angouleme de la sa pairie en
1817 la mode engloutissait les petits garcons de quatre a six ans sous
de vastes casquettes en cuir maroquine a oreillons assez ressemblantes a
des mitres d esquimaux l armee francaise etait vetue de blanc a
l autrichienne les regiments s appelaient legions au lieu de chiffres
ils portaient les noms des departements napoleon etait a sainte helene
et comme l angleterre lui refusait du drap vert il faisait retourner
ses vieux habits en 1817 pellegrini chantait mademoiselle bigottini
dansait potier regnait odry n existait pas encore madame saqui
succedait a forioso il y avait encore des prussiens en france m
delalot etait un personnage la legitimite venait de s affirmer en
coupant le poing puis la tete a pleignier a carbonneau et a tolleron
le prince de talleyrand grand chambellan et l abbe louis ministre
designe des finances se regardaient en riant du rire de deux augures
tous deux avaient celebre le 14 juillet 1790 la messe de la federation
au champ de mars talleyrand l avait dite comme eveque louis l avait
servie comme diacre en 1817 dans les contre allees de ce meme champ de
mars on apercevait de gros cylindres de bois gisant sous la pluie
pourrissant dans l herbe peints en bleu avec des traces d aigles et
d abeilles dedorees c etaient les colonnes qui deux ans auparavant
avaient soutenu l estrade de l empereur au champ de mai elles etaient
noircies ca et la de la brulure du bivouac des autrichiens baraques pres
du gros caillou deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les
feux de ces bivouacs et avaient chauffe les larges mains des
kaiserlicks le champ de mai avait eu cela de remarquable qu il avait
ete tenu au mois de juin et au champ de mars en cette annee 1817 deux
choses etaient populaires le voltaire touquet et la tabatiere a la
charte l emotion parisienne la plus recente etait le crime de dautun
qui avait jete la tete de son frere dans le bassin du marche aux fleurs
on commencait a faire au ministere de la marine une enquete sur cette
fatale fregate de la meduse qui devait couvrir de honte chaumareix et de
gloire gericault le colonel selves allait en gypte pour y devenir
soliman pacha le palais des thermes rue de la harpe servait de
boutique a un tonnelier on voyait encore sur la plate forme de la tour
octogone de l h tel de cluny la petite logette en planches qui avait
servi d observatoire a messier astronome de la marine sous louis xvi
la duchesse de duras lisait a trois ou quatre amis dans son boudoir
meuble d x en satin bleu ciel ourika inedite on grattait les n au
louvre le pont d austerlitz abdiquait et s intitulait pont du jardin du
roi double enigme qui deguisait a la fois le pont d austerlitz et le
jardin des plantes louis xviii preoccupe tout en annotant du coin de
l ongle horace des heros qui se font empereurs et des sabotiers qui se
font dauphins avait deux soucis napoleon et mathurin bruneau
l academie francaise donnait pour sujet de prix le bonheur que procure
l etude m bellart etait officiellement eloquent on voyait germer a
son ombre ce futur avocat general de broe promis aux sarcasmes de
paul louis courier il y avait un faux chateaubriand appele marchangy
en attendant qu il y eut un faux marchangy appele d arlincourt claire
d albe et malek adel etaient des chefs d oeuvre madame cottin etait
declaree le premier ecrivain de l epoque l institut laissait rayer de
sa liste l academicien napoleon bonaparte une ordonnance royale
erigeait angouleme en ecole de marine car le duc d angouleme etant
grand amiral il etait evident que la ville d angouleme avait de droit
toutes les qualites d un port de mer sans quoi le principe monarchique
eut ete entame on agitait en conseil des ministres la question de
savoir si l on devait tolerer les vignettes representant des voltiges
qui assaisonnaient les affiches de franconi et qui attroupaient les
polissons des rues m pa r auteur de l agnese bonhomme a la face
carree qui avait une verrue sur la joue dirigeait les petits concerts
intimes de la marquise de sassenaye rue de la ville l veque toutes
les jeunes filles chantaient l ermite de saint avelle paroles
d edmond geraud le nain jaune se transformait en miroir le cafe
lemblin tenait pour l empereur contre le cafe valois qui tenait pour les
bourbons on venait de marier a une princesse de sicile m le duc de
berry deja regarde du fond de l ombre par louvel il y avait un an que
madame de sta l etait morte les gardes du corps sifflaient mademoiselle
mars les grands journaux etaient tout petits le format etait
restreint mais la liberte etait grande le constitutionnel etait
constitutionnel la minerve appelait chateaubriand chateaubriant ce
t faisait beaucoup rire les bourgeois aux depens du grand ecrivain
dans des journaux vendus des journalistes prostitues insultaient les
proscrits de 1815 david n avait plus de talent arnault n avait plus
d esprit carnot n avait plus de probite soult n avait gagne aucune
bataille il est vrai que napoleon n avait plus de genie personne
n ignore qu il est assez rare que les lettres adressees par la poste a
un exile lui parviennent les polices se faisant un religieux devoir de
les intercepter le fait n est point nouveau descartes banni s en
plaignait or david ayant dans un journal belge montre quelque humeur
de ne pas recevoir les lettres qu on lui ecrivait ceci paraissait
plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient a cette occasion le
proscrit dire les regicides ou dire les votants dire les
ennemis ou dire les allies dire napoleon ou dire buonaparte
cela separait deux hommes plus qu un ab me tous les gens de bons sens
convenaient que l ere des revolutions etait a jamais fermee par le roi
louis xviii surnomme l immortel auteur de la charte au terre plein
du pont neuf on sculptait le mot redivivus sur le piedestal qui
attendait la statue de henri iv m piet ebauchait rue therese n 4
son conciliabule pour consolider la monarchie les chefs de la droite
disaient dans les conjonctures graves il faut ecrire a bacot mm
canuel o mahony et de chappedelaine esquissaient un peu approuves de
monsieur ce qui devait etre plus tard la conspiration du bord de
l eau l pingle noire complotait de son c te delaverderie s abouchait
avec trogoff m decazes esprit dans une certaine mesure liberal
dominait chateaubriand debout tous les matins devant sa fenetre du n
27 de la rue saint dominique en pantalon a pieds et en pantoufles ses
cheveux gris coiffes d un madras les yeux fixes sur un miroir une
trousse complete de chirurgien dentiste ouverte devant lui se curait
les dents qu il avait charmantes tout en dictant des variantes de la
monarchie selon la charte a m pilorge son secretaire la critique
faisant autorite preferait lafon a talma m de feletz signait a m
hoffmann signait z charles nodier ecrivait therese aubert le divorce
etait aboli les lycees s appelaient colleges les collegiens ornes au
collet d une fleur de lys d or s y gourmaient a propos du roi de rome
la contre police du chateau denoncait a son altesse royale madame le
portrait partout expose de m le duc d orleans lequel avait meilleure
mine en uniforme de colonel general des houzards que m le duc de berry
en uniforme de colonel general des dragons grave inconvenient la ville
de paris faisait redorer a ses frais le d me des invalides les hommes
serieux se demandaient ce que ferait dans telle ou telle occasion m
de trinquelague m clausel de montals se separait sur divers points
de m clausel de coussergues m de salaberry n etait pas content le
comedien picard qui etait de l academie dont le comedien moliere
n avait pu etre faisait jouer les deux philibert a l odeon sur le
fronton duquel l arrachement des lettres laissait encore lire
distinctement th tre de l imp ratrice on prenait parti pour ou contre
cugnet de montarlot fabvier etait factieux bavoux etait
revolutionnaire le libraire pelicier publiait une edition de voltaire
sous ce titre oeuvres de voltaire de l academie francaise cela
fait venir les acheteurs disait cet editeur naif l opinion generale
etait que m charles loyson serait le genie du siecle l envie
commencait a le mordre signe de gloire et l on faisait sur lui ce
vers
meme quand loyson vole on sent qu il a des pattes
le cardinal fesch refusant de se demettre m de pins archeveque
d amasie administrait le diocese de lyon la querelle de la vallee des
dappes commencait entre la suisse et la france par un memoire du
capitaine dufour depuis general saint simon ignore echafaudait son
reve sublime il y avait a l academie des sciences un fourier celebre
que la posterite a oublie et dans je ne sais quel grenier un fourier
obscur dont l avenir se souviendra lord byron commencait a poindre une
note d un poeme de millevoye l annoncait a la france en ces termes un
certain lord baron david d angers s essayait a petrir le marbre
l abbe caron parlait avec eloge en petit comite de seminaristes dans
le cul de sac des feuillantines d un pretre inconnu nomme felicite
robert qui a ete plus tard lamennais une chose qui fumait et clapotait
sur la seine avec le bruit d un chien qui nage allait et venait sous les
fenetres des tuileries du pont royal au pont louis xv c etait une
mecanique bonne a pas grand chose une espece de joujou une reverie
d inventeur songe creux une utopie un bateau a vapeur les parisiens
regardaient cette inutilite avec indifference m de vaublanc
reformateur de l institut par coup d tat ordonnance et fournee auteur
distingue de plusieurs academiciens apres en avoir fait ne pouvait
parvenir a l etre le faubourg saint germain et la pavillon marsan
souhaitaient pour prefet de police m delaveau a cause de sa devotion
dupuytren et recamier se prenaient de querelle a l amphitheatre de
l cole de medecine et se menacaient du poing a propos de la divinite de
jesus christ cuvier un oeil sur la genese et l autre sur la nature
s efforcait de plaire a la reaction bigote en mettant les fossiles
d accord avec les textes et en faisant flatter moise par les
mastodontes m francois de neufchateau louable cultivateur de la
memoire de parmentier faisait mille efforts pour que pomme de terre
fut prononcee parmentiere et n y reussissait point l abbe gregoire
ancien eveque ancien conventionnel ancien senateur etait passe dans
la polemique royaliste a l etat d infame gregoire cette locution que
nous venons d employer passer a l etat de etait denoncee comme
neologisme par m royer collard on pouvait distinguer encore a sa
blancheur sous la troisieme arche du pont d iena la pierre neuve avec
laquelle deux ans auparavant on avait bouche le trou de mine pratique
par bl cher pour faire sauter le pont la justice appelait a sa barre un
homme qui en voyant entrer le comte d artois a notre dame avait dit
tout haut sapristi je regrette le temps o je voyais bonaparte et
talma entrer bras dessus bras dessous au bal sauvage propos seditieux
six mois de prison des tra tres se montraient deboutonnes des hommes
qui avaient passe a l ennemi la veille d une bataille ne cachaient rien
de la recompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le
cynisme des richesses et des dignites des deserteurs de ligny et des
quatre bras dans le debraille de leur turpitude payee etalaient leur
devouement monarchique tout nu oubliant ce qui est ecrit en angleterre
sur la muraille interieure des water closets publics please adjust
your dress before leaving
voila pele mele ce qui surnage confusement de l annee 1817 oubliee
aujourd hui l histoire neglige presque toutes ces particularites et ne
peut faire autrement l infini l envahirait pourtant ces details qu on
appelle a tort petits il n y a ni petits faits dans l humanite ni
petites feuilles dans la vegetation sont utiles c est de la
physionomie des annees que se compose la figure des siecles
en cette annee 1817 quatre jeunes parisiens firent une bonne farce
chapitre ii
double quatuor
ces parisiens etaient l un de toulouse l autre de limoges le troisieme
de cahors et le quatrieme de montauban mais ils etaient etudiants et
qui dit etudiant dit parisien etudier a paris c est na tre a paris
ces jeunes gens etaient insignifiants tout le monde a vu ces
figures la quatre echantillons du premier venu ni bons ni mauvais ni
savants ni ignorants ni des genies ni des imbeciles beaux de ce
charmant avril qu on appelle vingt ans c etaient quatre oscars
quelconques car a cette epoque les arthurs n existaient pas encore
brulez pour lui les parfums d arabie s ecriait la romance oscar
s avance oscar je vais le voir on sortait d ossian l elegance etait
scandinave et caledonienne le genre anglais pur ne devait prevaloir que
plus tard et le premier des arthurs wellington venait a peine de
gagner la bataille de waterloo
ces oscars s appelaient l un felix tholomyes de toulouse l autre
listolier de cahors l autre fameuil de limoges le dernier
blachevelle de montauban naturellement chacun avait sa ma tresse
blachevelle aimait favourite ainsi nommee parce qu elle etait allee en
angleterre listolier adorait dahlia qui avait pris pour nom de guerre
un nom de fleur fameuil idolatrait zephine abrege de josephine
tholomyes avait fantine dite la blonde a cause de ses beaux cheveux
couleur de soleil
favourite dahlia zephine et fantine etaient quatre ravissantes filles
parfumees et radieuses encore un peu ouvrieres n ayant pas tout a fait
quitte leur aiguille derangees par les amourettes mais ayant sur le
visage un reste de la serenite du travail et dans l ame cette fleur
d honnetete qui dans la femme survit a la premiere chute il y avait une
des quatre qu on appelait la jeune parce qu elle etait la cadette et
une qu on appelait la vieille la vieille avait vingt trois ans pour ne
rien celer les trois premieres etaient plus experimentees plus
insouciantes et plus envolees dans le bruit de la vie que fantine la
blonde qui en etait a sa premiere illusion
dahlia zephine et surtout favourite n en auraient pu dire autant il
y avait deja plus d un episode a leur roman a peine commence et
l amoureux qui s appelait adolphe au premier chapitre se trouvait etre
alphonse au second et gustave au troisieme pauvrete et coquetterie
sont deux conseilleres fatales l une gronde l autre flatte et les
belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas a
l oreille chacune de son c te ces ames mal gardees ecoutent de la les
chutes qu elles font et les pierres qu on leur jette on les accable
avec la splendeur de tout ce qui est immacule et inaccessible helas si
la yungfrau avait faim
favourite ayant ete en angleterre avait pour admiratrices zephine et
dahlia elle avait eu de tres bonne heure un chez soi son pere etait un
vieux professeur de mathematiques brutal et qui gasconnait point marie
courant le cachet malgre l age ce professeur etant jeune avait vu un
jour la robe d une femme de chambre s accrocher a un garde cendre il
etait tombe amoureux de cet accident il en etait resulte favourite
elle rencontrait de temps en temps son pere qui la saluait un matin
une vieille femme a l air beguin etait entree chez elle et lui avait
dit
vous ne me connaissez pas mademoiselle
non
je suis ta mere
puis la vieille avait ouvert le buffet bu et mange fait apporter un
matelas qu elle avait et s etait installee cette mere grognon et
devote ne parlait jamais a favourite restait des heures sans souffler
mot dejeunait d nait et soupait comme quatre et descendait faire
salon chez le portier o elle disait du mal de sa fille
ce qui avait entra ne dahlia vers listolier vers d autres peut etre
vers l oisivete c etait d avoir de trop jolis ongles roses comment
faire travailler ces ongles la qui veut rester vertueuse ne doit pas
avoir pitie de ses mains quant a zephine elle avait conquis fameuil
par sa petite maniere mutine et caressante de dire oui monsieur
les jeunes gens etant camarades les jeunes filles etaient amies ces
amours la sont toujours doubles de ces amities la
sage et philosophe c est deux et ce qui le prouve c est que toutes
reserves faites sur ces petits menages irreguliers favourite zephine
et dahlia etaient des filles philosophes et fantine une fille sage
sage dira t on et tholomyes salomon repondrait que l amour fait
partie de la sagesse nous nous bornons a dire que l amour de fantine
etait un premier amour un amour unique un amour fidele
elle etait la seule des quatre qui ne fut tutoyee que par un seul
fantine etait un de ces etres comme il en ecl t pour ainsi dire au
fond du peuple sortie des plus insondables epaisseurs de l ombre
sociale elle avait au front le signe de l anonyme et de l inconnu elle
etait nee a montreuil sur mer de quels parents qui pourrait le dire
on ne lui avait jamais connu ni pere ni mere elle se nommait fantine
pourquoi fantine on ne lui avait jamais connu d autre nom l epoque
de sa naissance le directoire existait encore point de nom de famille
elle n avait pas de famille point de nom de bapteme l eglise n etait
plus la elle s appela comme il plut au premier passant qui la rencontra
toute petite allant pieds nus dans la rue elle recut un nom comme elle
recevait l eau des nuees sur son front quand il pleuvait on l appela la
petite fantine personne n en savait davantage cette creature humaine
etait venue dans la vie comme cela dix ans fantine quitta la ville
et s alla mettre en service chez des fermiers des environs quinze
ans elle vint a paris chercher fortune fantine etait belle et resta
pure le plus longtemps qu elle put c etait une jolie blonde avec de
belles dents elle avait de l or et des perles pour dot mais son or
etait sur sa tete et ses perles etaient dans sa bouche
elle travailla pour vivre puis toujours pour vivre car le coeur a sa
faim aussi elle aima
elle aima tholomyes
amourette pour lui passion pour elle les rues du quartier latin
qu emplit le fourmillement des etudiants et des grisettes virent le
commencement de ce songe fantine dans ces dedales de la colline du
pantheon o tant d aventures se nouent et se denouent avait fui
longtemps tholomyes mais de facon a le rencontrer toujours il y a une
maniere d eviter qui ressemble a chercher bref l eglogue eut lieu
blachevelle listolier et fameuil formaient une sorte de groupe dont
tholomyes etait la tete c etait lui qui avait l esprit
tholomyes etait l antique etudiant vieux il etait riche il avait
quatre mille francs de rente quatre mille francs de rente splendide
scandale sur la montagne sainte genevieve tholomyes etait un viveur de
trente ans mal conserve il etait ride et edente et il ebauchait une
calvitie dont il disait lui meme sans tristesse crane a trente ans
genou a quarante il digerait mediocrement et il lui etait venu un
larmoiement a un oeil mais a mesure que sa jeunesse s eteignait il
allumait sa ga te il remplacait ses dents par des lazzis ses cheveux
par la joie sa sante par l ironie et son oeil qui pleurait riait sans
cesse il etait delabre mais tout en fleurs sa jeunesse pliant bagage
bien avant l age battait en retraite en bon ordre eclatait de rire et
l on n y voyait que du feu il avait eu une piece refusee au vaudeville
il faisait ca et la des vers quelconques en outre il doutait
superieurement de toute chose grande force aux yeux des faibles donc
etant ironique et chauve il etait le chef iron est un mot anglais
qui veut dire fer serait ce de la que viendrait ironie
un jour tholomyes prit a part les trois autres f t un geste d oracle
et leur dit
il y a bient t un an que fantine dahlia zephine et favourite nous
demandent de leur faire une surprise nous la leur avons promise
solennellement elles nous en parlent toujours a moi surtout de meme
qu a naples les vieilles femmes crient a saint janvier faccia
gialluta fa o miracolo face jaune fais ton miracle nos belles me
disent sans cesse tholomyes quand accoucheras tu de ta surprise en
meme temps nos parents nous ecrivent scie des deux c tes le moment me
semble venu causons
sur ce tholomyes baissa la voix et articula mysterieusement quelque
chose de si gai qu un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre
bouches a la fois et que blachevelle s ecria
a c est une idee
un estaminet plein de fumee se presenta ils y entrerent et le reste de
leur conference se perdit dans l ombre
le resultat de ces tenebres fut une eblouissante partie de plaisir qui
eut lieu le dimanche suivant les quatre jeunes gens invitant les quatre
jeunes filles
chapitre iii
quatre a quatre
ce qu etait une partie de campagne d etudiants et de grisettes il y a
quarante cinq ans on se le represente malaisement aujourd hui paris
n a plus les memes environs la figure de ce qu on pourrait appeler la
vie circumparisienne a completement change depuis un demi siecle o il
y avait le coucou il y a le wagon o il y avait la patache il y a le
bateau a vapeur on dit aujourd hui fecamp comme on disait saint cloud
le paris de 1862 est une ville qui a la france pour banlieue
les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies
champetres possibles alors on entrait dans les vacances et c etait une
chaude et claire journee d ete la veille favourite la seule qui sut
ecrire avait ecrit ceci a tholomyes au nom des quatre c est un bonne
heure de sortir de bonheur c est pourquoi ils se leverent a cinq
heures du matin puis ils allerent a saint cloud par le coche
regarderent la cascade a sec et s ecrierent cela doit etre bien beau
quand il y a de l eau dejeunerent a la tete noire o castaing
n avait pas encore passe se payerent une partie de bagues au quinconce
du grand bassin monterent a la lanterne de diogene jouerent des
macarons a la roulette du pont de sevres cueillirent des bouquets a
puteaux acheterent des mirlitons a neuilly mangerent partout des
chaussons de pommes furent parfaitement heureux
les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes
echappees c etait un delire elles donnaient par moments de petites
tapes aux jeunes gens ivresse matinale de la vie adorables annees
l aile des libellules frissonne oh qui que vous soyez vous
souvenez vous avez vous marche dans les broussailles en ecartant les
branches a cause de la tete charmante qui vient derriere vous avez vous
glisse en riant sur quelque talus mouille par la pluie avec une femme
aimee qui vous retient par la main et qui s ecrie ah mes brodequins
tout neufs dans quel etat ils sont
disons tout de suite que cette joyeuse contrariete une ondee manqua a
cette compagnie de belle humeur quoique favourite eut dit en partant
avec un accent magistral et maternel les limaces se promenent dans les
sentiers signe de pluie mes enfants
toutes quatre etaient follement jolies un bon vieux poete classique
alors en renom un bonhomme qui avait une leonore m le chevalier de
labouisse errant ce jour la sous les marronniers de saint cloud les
vit passer vers dix heures du matin il s ecria il y en a une de
trop songeant aux graces favourite l amie de blachevelle celle de
vingt trois ans la vieille courait en avant sous les grandes branches
vertes sautait les fosses enjambait eperdument les buissons et
presidait cette ga te avec une verve de jeune faunesse zephine et
dahlia que le hasard avait faites belles de facon qu elles se faisaient
valoir en se rapprochant et se completaient ne se quittaient point par
instinct de coquetterie plus encore que par amitie et appuyees l une a
l autre prenaient des poses anglaises les premiers keepsakes
venaient de para tre la melancolie pointait pour les femmes comme
plus tard le byronisme pour les hommes et les cheveux du sexe tendre
commencaient a s eplorer zephine et dahlia etaient coiffees en
rouleaux listolier et fameuil engages dans une discussion sur leurs
professeurs expliquaient a fantine la difference qu il y avait entre m
delvincourt et m blondeau
blachevelle semblait avoir ete cree expressement pour porter sur son
bras le dimanche le chale ternaux boiteux de favourite
tholomyes suivait dominant le groupe il etait tres gai mais on
sentait en lui le gouvernement il y avait de la dictature dans sa
jovialite son ornement principal etait un pantalon jambes d elephant
en nankin avec sous pieds de tresse de cuivre il avait un puissant
rotin de deux cents francs a la main et comme il se permettait tout
une chose etrange appelee cigare a la bouche rien n etant sacre pour
lui il fumait
ce tholomyes est etonnant disaient les autres avec veneration quels
pantalons quelle energie
quant a fantine c etait la joie ses dents splendides avaient
evidemment recu de dieu une fonction le rire elle portait a sa main
plus volontiers que sur sa tete son petit chapeau de paille cousue aux
longues brides blanches ses epais cheveux blonds enclins a flotter et
facilement denoues et qu il fallait rattacher sans cesse semblaient
faits pour la fuite de galatee sous les saules ses levres roses
babillaient avec enchantement les coins de sa bouche voluptueusement
releves comme aux mascarons antiques d rigone avaient l air
d encourager les audaces mais ses longs cils pleins d ombre
s abaissaient discretement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour
mettre le hola toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et
de flambant elle avait une robe de barege mauve de petits
souliers cothurnes mordores dont les rubans tracaient des x sur son fin
bas blanc a jour et cette espece de spencer en mousseline invention
marseillaise dont le nom canezou corruption du mot quinze aout
prononce a la canebiere signifie beau temps chaleur et midi les trois
autres moins timides nous l avons dit etaient decolletees tout net
ce qui l ete sous des chapeaux couverts de fleurs a beaucoup de grace
et d agacerie mais a c te de ces ajustements hardis le canezou de la
blonde fantine avec ses transparences ses indiscretions et ses
reticences cachant et montrant a la fois semblait une trouvaille
provocante de la decence et la fameuse cour d amour presidee par la
vicomtesse de cette aux yeux vert de mer eut peut etre donne le prix de
la coquetterie a ce canezou qui concourait pour la chastete le plus
naif est quelquefois le plus savant cela arrive
clatante de face delicate de profil les yeux d un bleu profond les
paupieres grasses les pieds cambres et petits les poignets et les
chevilles admirablement embo tes la peau blanche laissant voir ca et la
les arborescences azurees des veines la joue puerile et franche le cou
robuste des junons eginetiques la nuque forte et souple les epaules
modelees comme par coustou ayant au centre une voluptueuse fossette
visible a travers la mousseline une ga te glacee de reverie
sculpturale et exquise telle etait fantine et l on devinait sous ces
chiffons une statue et dans cette statue une ame
fantine etait belle sans trop le savoir les rares songeurs pretres
mysterieux du beau qui confrontent silencieusement toute chose a la
perfection eussent entrevu en cette petite ouvriere a travers la
transparence de la grace parisienne l antique euphonie sacree cette
fille de l ombre avait de la race elle etait belle sous les deux
especes qui sont le style et le rythme le style est la forme de
l ideal le rythme en est le mouvement
nous avons dit que fantine etait la joie fantine etait aussi la pudeur
pour un observateur qui l eut etudiee attentivement ce qui se degageait
d elle a travers toute cette ivresse de l age de la saison et de
l amourette c etait une invincible expression de retenue et de
modestie elle restait un peu etonnee ce chaste etonnement la est la
nuance qui separe psyche de venus fantine avait les longs doigts blancs
et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacre avec une
epingle d or quoiqu elle n eut rien refuse on ne le verra que trop a
tholomyes son visage au repos etait souverainement virginal une
sorte de dignite serieuse et presque austere l envahissait soudainement
a de certaines heures et rien n etait singulier et troublant comme de
voir la ga te s y eteindre si vite et le recueillement y succeder sans
transition a l epanouissement cette gravite subite parfois severement
accentuee ressemblait au dedain d une deesse son front son nez et son
menton offraient cet equilibre de ligne tres distinct de l equilibre de
proportion et d o resulte l harmonie du visage dans l intervalle si
caracteristique qui separe la base du nez de la levre superieure elle
avait ce pli imperceptible et charmant signe mysterieux de la chastete
qui rendit barberousse amoureux d une diane trouvee dans les fouilles
d ic ne
l amour est une faute soit fantine etait l innocence surnageant sur la
faute
chapitre iv
tholomyes est si joyeux qu il chante une chanson espagnole
cette journee la etait d un bout a l autre faite d aurore toute la
nature semblait avoir conge et rire les parterres de saint cloud
embaumaient le souffle de la seine remuait vaguement les feuilles
les branches gesticulaient dans le vent les abeilles mettaient les
jasmins au pillage toute une boheme de papillons s ebattait dans les
achillees les trefles et les folles avoines il y avait dans l auguste
parc du roi de france un tas de vagabonds les oiseaux
les quatre joyeux couples meles au soleil aux champs aux fleurs aux
arbres resplendissaient
et dans cette communaute de paradis parlant chantant courant
dansant chassant aux papillons cueillant des liserons mouillant leurs
bas a jour roses dans les hautes herbes fra ches folles point
mechantes toutes recevaient un peu ca et la les baisers de tous
excepte fantine enfermee dans sa vague resistance reveuse et farouche
et qui aimait
toi lui disait favourite tu as toujours l air chose
ce sont la les joies ces passages de couples heureux sont un appel
profond a la vie et a la nature et font sortir de tout la caresse et la
lumiere il y avait une fois une fee qui fit les prairies et les arbres
expres pour les amoureux de la cette eternelle ecole buissonniere des
amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu il y aura des
buissons et des ecoliers de la la popularite du printemps parmi les
penseurs le patricien et le gagne petit le duc et pair et le robin
les gens de la cour et les gens de la ville comme on parlait autrefois
tous sont sujets de cette fee on rit on se cherche il y a dans l air
une clarte d apotheose quelle transfiguration que d aimer les clercs
de notaire sont des dieux et les petits cris les poursuites dans
l herbe les tailles prises au vol ces jargons qui sont des melodies
ces adorations qui eclatent dans la facon de dire une syllabe ces
cerises arrachees d une bouche a l autre tout cela flamboie et passe
dans des gloires celestes les belles filles font un doux gaspillage
d elles memes on croit que cela ne finira jamais les philosophes les
poetes les peintres regardent ces extases et ne savent qu en faire
tant cela les eblouit le depart pour cythere s ecrie watteau lancret
le peintre de la roture contemple ses bourgeois envoles dans le bleu
diderot tend les bras a toutes ces amourettes et d urfe y mele des
druides
apres le dejeuner les quatre couples etaient alles voir dans ce qu on
appelait alors le carre du roi une plante nouvellement arrivee de
l inde dont le nom nous echappe en ce moment et qui a cette epoque
attirait tout paris a saint cloud c etait un bizarre et charmant
arbrisseau haut sur tige dont les innombrables branches fines comme des
fils ebouriffees sans feuilles etaient couvertes d un million de
petites rosettes blanches ce qui faisait que l arbuste avait l air
d une chevelure pouilleuse de fleurs il y avait toujours foule a
l admirer
l arbuste vu tholomyes s etait ecrie j offre des anes et prix fait
avec un anier ils etaient revenus par vanves et issy issy incident
le parc bien national possede a cette epoque par le munitionnaire
bourguin etait d aventure tout grand ouvert ils avaient franchi la
grille visite l anachorete mannequin dans sa grotte essaye les petits
effets mysterieux du fameux cabinet des miroirs lascif traquenard digne
d un satyre devenu millionnaire ou de turcaret metamorphose en priape
ils avaient robustement secoue le grand filet balancoire attache aux
deux chataigniers celebres par l abbe de bernis tout en y balancant ces
belles l une apres l autre ce qui faisait parmi les rires universels
des plis de jupe envolee o greuze eut trouve son compte le toulousain
tholomyes quelque peu espagnol toulouse est cousine de tolosa
chantait sur une melopee melancolique la vieille chanson gallega
probablement inspiree par quelque belle fille lancee a toute volee sur
une corde entre deux arbres
soy de badajoz
amor me llama
toda mi alma
es en mi ojos
porque ense as
tus piernas
fantine seule refusa de se balancer
je n aime pas qu on ait du genre comme ca murmura assez aigrement
favourite
les anes quittes joie nouvelle on passa la seine en bateau et de
passy a pied ils gagnerent la barriere de l toile ils etaient on
s en souvient debout depuis cinq heures du matin mais bah il n y a
pas de lassitude le dimanche disait favourite le dimanche la
fatigue ne travaille pas vers trois heures les quatre couples effares
de bonheur degringolaient aux montagnes russes edifice singulier qui
occupait alors les hauteurs beaujon et dont on apercevait la ligne
serpentante au dessus des arbres des champs lysees
de temps en temps favourite s ecriait
et la surprise je demande la surprise
patience repondait tholomyes
chapitre v
chez bombarda
les montagnes russes epuisees on avait songe au d ner et le radieux
huitain enfin un peu las s etait echoue au cabaret bombarda
succursale qu avait etablie aux champs lysees ce fameux restaurateur
bombarda dont on voyait alors l enseigne rue de rivoli a c te du
passage delorme
une chambre grande mais laide avec alc ve et lit au fond vu la
plenitude du cabaret le dimanche il avait fallu accepter ce g te deux
fenetres d o l on pouvait contempler a travers les ormes le quai et
la riviere un magnifique rayon d aout effleurant les fenetres deux
tables sur l une une triomphante montagne de bouquets meles a des
chapeaux d hommes et de femmes a l autre les quatre couples attables
autour d un joyeux encombrement de plats d assiettes de verres et de
bouteilles des cruchons de biere meles a des flacons de vin peu
d ordre sur la table quelque desordre dessous
ils faisaient sous la table
un bruit un trique trac de pieds epouvantable
dit moliere
voila o en etait vers quatre heures et demie du soir la bergerade
commencee a cinq heures du matin le soleil declinait l appetit
s eteignait
les champs lysees pleins de soleil et de foule n etaient que lumiere
et poussiere deux choses dont se compose la gloire les chevaux de
marly ces marbres hennissants se cabraient dans un nuage d or les
carrosses allaient et venaient un escadron de magnifiques gardes du
corps clairon en tete descendait l avenue de neuilly le drapeau
blanc vaguement rose au soleil couchant flottait sur le d me des
tuileries la place de la concorde redevenue alors place louis xv
regorgeait de promeneurs contents beaucoup portaient la fleur de lys
d argent suspendue au ruban blanc moire qui en 1817 n avait pas encore
tout a fait disparu des boutonnieres a et la au milieu des passants
faisant cercle et applaudissant des rondes de petites filles jetaient
au vent une bourree bourbonienne alors celebre destinee a foudroyer les
cent jours et qui avait pour ritournelle
rendez nous notre pere de gand
rendez nous notre pere
des tas de faubouriens endimanches parfois meme fleurdelyses comme les
bourgeois epars dans le grand carre et dans le carre marigny jouaient
aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois d autres buvaient
quelques uns apprentis imprimeurs avaient des bonnets de papier on
entendait leurs rires tout etait radieux c etait un temps de paix
incontestable et de profonde securite royaliste c etait l epoque o un
rapport intime et special du prefet de police angles au roi sur les
faubourgs de paris se terminait par ces lignes tout bien considere
sire il n y a rien a craindre de ces gens la ils sont insouciants et
indolents comme des chats le bas peuple des provinces est remuant
celui de paris ne l est pas ce sont tous petits hommes sire il en
faudrait deux bout a bout pour faire un de vos grenadiers il n y a
point de crainte du c te de la populace de la capitale il est
remarquable que la taille a encore decru dans cette population depuis
cinquante ans et le peuple des faubourgs de paris est plus petit
qu avant la revolution il n est point dangereux en somme c est de la
canaille bonne
qu un chat puisse se changer en lion les prefets de police ne le
croient pas possible cela est pourtant et c est la le miracle du
peuple de paris le chat d ailleurs si meprise du comte angles avait
l estime des republiques antiques il incarnait a leurs yeux la liberte
et comme pour servir de pendant a la minerve aptere du piree il y
avait sur la place publique de corinthe le colosse de bronze d un chat
la police naive de la restauration voyait trop en beau le peuple de
paris ce n est point autant qu on le croit de la canaille bonne le
parisien est au francais ce que l athenien etait au grec personne ne
dort mieux que lui personne n est plus franchement frivole et paresseux
que lui personne mieux que lui n a l air d oublier qu on ne s y fie
pas pourtant il est propre a toute sorte de nonchalance mais quand il
y a de la gloire au bout il est admirable a toute espece de furie
donnez lui une pique il fera le 10 aout donnez lui un fusil vous
aurez austerlitz il est le point d appui de napoleon et la ressource de
danton s agit il de la patrie il s enr le s agit il de la liberte il
depave gare ses cheveux pleins de colere sont epiques sa blouse se
drape en chlamyde prenez garde de la premiere rue greneta venue il
fera des fourches caudines si l heure sonne ce faubourien va grandir
ce petit homme va se lever et il regardera d une facon terrible et son
souffle deviendra tempete et il sortira de cette pauvre poitrine grele
assez de vent pour deranger les plis des alpes c est grace au
faubourien de paris que la revolution melee aux armees conquiert
l europe il chante c est sa joie proportionnez sa chanson a sa
nature et vous verrez tant qu il n a pour refrain que la carmagnole
il ne renverse que louis xvi faites lui chanter la marseillaise il
delivrera le monde
cette note ecrite en marge du rapport angles nous revenons a nos quatre
couples le d ner comme nous l avons dit s achevait
chapitre vi
chapitre o l on s adore
propos de table et propos d amour les uns sont aussi insaisissables que
les autres les propos d amour sont des nuees les propos de table sont
des fumees
fameuil et dahlia fredonnaient tholomyes buvait zephine riait fantine
souriait listolier soufflait dans une trompette de bois achetee a
saint cloud favourite regardait tendrement blachevelle et disait
blachevelle je t adore
ceci amena une question de blachevelle
qu est ce que tu ferais favourite si je cessais de t aimer
moi s ecria favourite ah ne dis pas cela meme pour rire si tu
cessais de m aimer je te sauterais apres je te grifferais je te
gratignerais je te jetterais de l eau je te ferais arreter
blachevelle sourit avec la fatuite voluptueuse d un homme chatouille a
l amour propre favourite reprit
oui je crierais a la garde ah je me generais par exemple canaille
blachevelle extasie se renversa sur sa chaise et ferma
orgueilleusement les deux yeux
dahlia tout en mangeant dit bas a favourite dans le brouhaha
tu l idolatres donc bien ton blachevelle
moi je le deteste repondit favourite du meme ton en ressaisissant sa
fourchette il est avare j aime le petit d en face de chez moi il est
tres bien ce jeune homme la le connais tu on voit qu il a le genre
d etre acteur j aime les acteurs sit t qu il rentre sa mere dit ah
mon dieu ma tranquillite est perdue le voila qui va crier mais mon
ami tu me casses la tete parce qu il va dans la maison dans des
greniers a rats dans des trous noirs si haut qu il peut monter et
chanter et declamer est ce que je sais moi qu on l entend d en bas
il gagne deja vingt sous par jour chez un avoue a ecrire de la chicane
il est fils d un ancien chantre de saint jacques du haut pas ah il est
tres bien il m idolatre tant qu un jour qu il me voyait faire de la
pate pour des crepes il m a dit mamselle faites des beignets de vos
gants et je les mangerai il n y a que les artistes pour dire des
choses comme ca ah il est tres bien je suis en train d etre insensee
de ce petit la c est egal je dis a blachevelle que je l adore comme
je mens hein comme je mens
favourite fit une pause et continua
dahlia vois tu je suis triste il n a fait que pleuvoir tout l ete
le vent m agace le vent ne decolere pas blachevelle est tres pingre
c est a peine s il y a des petits pois au marche on ne sait que manger
j ai le spleen comme disent les anglais le beurre est si cher et
puis vois c est une horreur nous d nons dans un endroit o il y a un
lit ca me degoute de la vie
chapitre vii
sagesse de tholomyes
cependant tandis que quelques uns chantaient les autres causaient
tumultueusement et tous ensemble ce n etait plus que du bruit
tholomyes intervint
ne parlons point au hasard ni trop vite s ecria t il meditons si
nous voulons etre eblouissants trop d improvisation vide betement
l esprit biere qui coule n amasse point de mousse messieurs pas de
hate melons la majeste a la ripaille mangeons avec recueillement
festinons lentement ne nous pressons pas voyez le printemps s il se
depeche il est flambe c est a dire gele l exces de zele perd les
pechers et les abricotiers l exces de zele tue la grace et la joie des
bons d ners pas de zele messieurs grimod de la reyniere est de l avis
de talleyrand
une sourde rebellion gronda dans le groupe
tholomyes laisse nous tranquilles dit blachevelle
bas le tyran dit fameuil
bombarda bombance et bamboche cria listolier
le dimanche existe reprit fameuil
nous sommes sobres ajouta listolier
tholomyes fit blachevelle contemple mon calme
tu en es le marquis repondit tholomyes
ce mediocre jeu de mots fit l effet d une pierre dans une mare le
marquis de montcalm etait un royaliste alors celebre toutes les
grenouilles se turent
amis s ecria tholomyes de l accent d un homme qui ressaisit
l empire remettez vous il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce
calembour tombe du ciel tout ce qui tombe de la sorte n est pas
necessairement digne d enthousiasme et de respect le calembour est la
fiente de l esprit qui vole le lazzi tombe n importe o et l esprit
apres la ponte d une betise s enfonce dans l azur une tache blanchatre
qui s aplatit sur le rocher n empeche pas le condor de planer loin de
moi l insulte au calembour je l honore dans la proportion de ses
merites rien de plus tout ce qu il y a de plus auguste de plus
sublime et de plus charmant dans l humanite et peut etre hors de
l humanite a fait des jeux de mots jesus christ a fait un calembour
sur saint pierre moise sur isaac eschyle sur polynice cleopatre sur
octave et notez que ce calembour de cleopatre a precede la bataille
d actium et que sans lui personne ne se souviendrait de la ville de
toryne nom grec qui signifie cuiller a pot cela concede je reviens a
mon exhortation mes freres je le repete pas de zele pas de
tohu bohu pas d exces meme en pointes ga tes liesses et jeux de
mots coutez moi j ai la prudence d amphiara s et la calvitie de
cesar il faut une limite meme aux rebus est modus in rebus il faut
une limite meme aux d ners vous aimez les chaussons aux pommes
mesdames n en abusez pas il faut meme en chaussons du bon sens et de
l art la gloutonnerie chatie le glouton gula punit gulax
l indigestion est chargee par le bon dieu de faire de la morale aux
estomacs et retenez ceci chacune de nos passions meme l amour a un
estomac qu il ne faut pas trop remplir en toute chose il faut ecrire a
temps le mot finis il faut se contenir quand cela devient urgent
tirer le verrou sur son appetit mettre au violon sa fantaisie et se
mener soi meme au poste le sage est celui qui sait a un moment donne
operer sa propre arrestation ayez quelque confiance en moi parce que
j ai fait un peu mon droit a ce que me disent mes examens parce que je
sais la difference qu il y a entre la question mue et la question
pendante parce que j ai soutenu une these en latin sur la maniere dont
on donnait la torture a rome au temps o munatius demens etait questeur
du parricide parce que je vais etre docteur a ce qu il para t il ne
s ensuit pas de toute necessite que je sois un imbecile je vous
recommande la moderation dans vos desirs vrai comme je m appelle felix
tholomyes je parle bien heureux celui qui lorsque l heure a sonne
prend un parti heroique et abdique comme sylla ou origene
favourite ecoutait avec une attention profonde
felix dit elle quel joli mot j aime ce nom la c est en latin a
veut dire prosper
tholomyes poursuivit
quirites gentlemen caballeros mes amis voulez vous ne sentir aucun
aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l amour rien de plus
simple voici la recette la limonade l exercice outre le travail
force ereintez vous tra nez des blocs ne dormez pas veillez
gorgez vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas savourez
des emulsions de pavots et d agnuscastus assaisonnez moi cela d une
diete severe crevez de faim et joignez y les bains froids les
ceintures d herbes l application d une plaque de plomb les lotions
avec la liqueur de saturne et les fomentations avec l oxycrat
j aime mieux une femme dit listolier
la femme reprit tholomyes mefiez vous en malheur a celui qui se
livre au coeur changeant de la femme la femme est perfide et tortueuse
elle deteste le serpent par jalousie de metier le serpent c est la
boutique en face
tholomyes cria blachevelle tu es ivre
pardieu dit tholomyes
alors sois gai reprit blachevelle
et remplissant son verre il se leva
gloire au vin nunc te bacche canam pardon mesdemoiselles c est
de l espagnol et la preuve se oras la voici tel peuple telle
futaille l arrobe de castille contient seize litres le cantaro
d alicante douze l almude des canaries vingt cinq le cuartin des
baleares vingt six la botte du czar pierre trente vive ce czar qui
etait grand et vive sa botte qui etait plus grande encore mesdames un
conseil d ami trompez vous de voisin si bon vous semble le propre de
l amour c est d errer l amourette n est pas faite pour s accroupir et
s abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage aux
genoux elle n est pas faite pour cela elle erre ga ment la douce
amourette on a dit l erreur est humaine moi je dis l erreur est
amoureuse mesdames je vous idolatre toutes zephine josephine
figure plus que chiffonnee vous seriez charmante si vous n etiez de
travers vous avez l air d un joli visage sur lequel par megarde on
s est assis quant a favourite nymphes et muses un jour que
blachevelle passait le ruisseau de la rue guerin boisseau il vit une
belle fille aux bas blancs et bien tires qui montrait ses jambes ce
prologue lui plut et blachevelle aima celle qu il aima etait
favourite favourite tu as des levres ioniennes il y avait un
peintre grec appele euphorion qu on avait surnomme le peintre des
levres ce grec seul eut ete digne de peindre ta bouche coute avant
toi il n y avait pas de creature digne de ce nom tu es faite pour
recevoir la pomme comme venus ou pour la manger comme ve la beaute
commence a toi je viens de parler d ve c est toi qui l as creee tu
merites le brevet d invention de la jolie femme favourite je cesse
de vous tutoyer parce que je passe de la poesie a la prose vous
parliez de mon nom tout a l heure cela m a attendri mais qui que nous
soyons mefions nous des noms ils peuvent se tromper je me nomme felix
et ne suis pas heureux les mots sont des menteurs n acceptons pas
aveuglement les indications qu ils nous donnent ce serait une erreur
d ecrire a liege pour avoir des bouchons et a pau pour avoir des gants
miss dahlia a votre place je m appellerais rosa il faut que la fleur
sente bon et que la femme ait de l esprit je ne dis rien de fantine
c est une songeuse une reveuse une pensive une sensitive c est un
fant me ayant la forme d une nymphe et la pudeur d une nonne qui se
fourvoie dans la vie de grisette mais qui se refugie dans les
illusions et qui chante et qui prie et qui regarde l azur sans trop
savoir ce qu elle voit ni ce qu elle fait et qui les yeux au ciel
erre dans un jardin o il y a plus d oiseaux qu il n en existe
fantine sache ceci moi tholomyes je suis une illusion mais elle ne
m entend meme pas la blonde fille des chimeres du reste tout en elle
est fra cheur suavite jeunesse douce clarte matinale fantine
fille digne de vous appeler marguerite ou perle vous etes une femme du
plus bel orient mesdames un deuxieme conseil ne vous mariez point le
mariage est une greffe cela prend bien ou mal fuyez ce risque mais
bah qu est ce que je chante la je perds mes paroles les filles sont
incurables sur l epousaille et tout ce que nous pouvons dire nous
autres sages n empechera point les giletieres et les piqueuses de
bottines de rever des maris enrichis de diamants enfin soit mais
belles retenez ceci vous mangez trop de sucre vous n avez qu un tort
femmes c est de grignoter du sucre sexe rongeur tes jolies
petites dents blanches adorent le sucre or ecoutez bien le sucre est
un sel tout sel est dessechant le sucre est le plus dessechant de tous
les sels il pompe a travers les veines les liquides du sang de la la
coagulation puis la solidification du sang de la les tubercules dans
le poumon de la la mort et c est pourquoi le diabete confine a la
phthisie donc ne croquez pas de sucre et vous vivrez je me tourne
vers les hommes messieurs faites des conquetes pillez vous les uns
aux autres sans remords vos bien aimees chassez croisez en amour il
n y a pas d amis partout o il y a une jolie femme l hostilite est
ouverte pas de quartier guerre a outrance une jolie femme est un
casus belli une jolie femme est un flagrant delit toutes les invasions
de l histoire sont determinees par des cotillons la femme est le droit
de l homme romulus a enleve les sabines guillaume a enleve les
saxonnes cesar a enleve les romaines l homme qui n est pas aime plane
comme un vautour sur les amantes d autrui et quant a moi a tous ces
infortunes qui sont veufs je jette la proclamation sublime de bonaparte
a l armee d italie soldats vous manquez de tout l ennemi en a
tholomyes s interrompit
souffle tholomyes dit blachevelle
en meme temps blachevelle appuye de listolier et de fameuil entonna
sur un air de complainte une de ces chansons d atelier composees des
premiers mots venus rimees richement et pas du tout vides de sens
comme le geste de l arbre et le bruit du vent qui naissent de la vapeur
des pipes et se dissipent et s envolent avec elle voici par quel
couplet le groupe donna la replique a la harangue de tholomyes
les peres dindons donnerent de l argent a un agent pour que mons
clermont tonnerre fut fait pape a la saint jean mais clermont ne put
pas etre fait pape n etant pas pretre
alors leur agent rageant leur rapporta leur argent
ceci n etait pas fait pour calmer l improvisation de tholomyes il vida
son verre le remplit et recommenca
bas la sagesse oubliez tout ce que j ai dit ne soyons ni prudes
ni prudents ni prud hommes je porte un toast a l allegresse soyons
allegres completons notre cours de droit par la folie et la nourriture
indigestion et digeste que justinien soit le male et que ripaille soit
la femelle joie dans les profondeurs vis creation le monde est un
gros diamant je suis heureux les oiseaux sont etonnants quelle fete
partout le rossignol est un elleviou gratis te je te salue
luxembourg georgiques de la rue madame et de l allee de
l observatoire pioupious reveurs toutes ces bonnes charmantes qui
tout en gardant des enfants s amusent a en ebaucher les pampas de
l amerique me plairaient si je n avais les arcades de l odeon mon ame
s envole dans les forets vierges et dans les savanes tout est beau les
mouches bourdonnent dans les rayons le soleil a eternue le colibri
embrasse moi fantine
il se trompa et embrassa favourite
chapitre viii
mort d un cheval
on d ne mieux chez edon que chez bombarda s ecria zephine
je prefere bombarda a edon declara blachevelle il a plus de luxe
c est plus asiatique voyez la salle d en bas il y a des glaces sur les
murs
j en aime mieux dans mon assiette dit favourite
blachevelle insista
regardez les couteaux les manches sont en argent chez bombarda et en
os chez edon or l argent est plus precieux que l os
excepte pour ceux qui ont un menton d argent observa tholomyes
il regardait en cet instant la le d me des invalides visible des
fenetres de bombarda
il y eut une pause
tholomyes cria fameuil tout a l heure listolier et moi nous avions
une discussion
une discussion est bonne repondit tholomyes une querelle vaut mieux
nous disputions philosophie
soit
lequel preferes tu de descartes ou de spinosa
desaugiers dit tholomyes
cet arret rendu il but et reprit
je consens a vivre tout n est pas fini sur la terre puisqu on peut
encore deraisonner j en rends graces aux dieux immortels on ment mais
on rit on affirme mais on doute l inattendu jaillit du syllogisme
c est beau il est encore ici bas des humains qui savent joyeusement
ouvrir et fermer la bo te a surprises du paradoxe ceci mesdames que
vous buvez d un air tranquille est du vin de madere sachez le du cru
de coural das freiras qui est a trois cent dix sept toises au dessus du
niveau de la mer attention en buvant trois cent dix sept toises et
monsieur bombarda le magnifique restaurateur vous donne ces trois cent
dix sept toises pour quatre francs cinquante centimes
fameuil interrompit de nouveau
tholomyes tes opinions font loi quel est ton auteur favori
ber
quin
non choux
et tholomyes poursuivit
honneur a bombarda il egalerait munophis d elephanta s il pouvait me
cueillir une almee et thygelion de cheronee s il pouvait m apporter une
hetaire car mesdames il y avait des bombarda en grece et en gypte
c est apulee qui nous l apprend helas toujours les memes choses et
rien de nouveau plus rien d inedit dans la creation du createur nil
sub sole novum dit salomon amor omnibus idem dit virgile et
carabine monte avec carabin dans la galiote de saint cloud comme
aspasie s embarquait avec pericles sur la flotte de samos un dernier
mot savez vous ce que c etait qu aspasie mesdames quoiqu elle vecut
dans un temps o les femmes n avaient pas encore d ame c etait une ame
une ame d une nuance rose et pourpre plus embrasee que le feu plus
franche que l aurore aspasie etait une creature en qui se touchaient
les deux extremes de la femme c etait la prostituee deesse socrate
plus manon lescaut aspasie fut creee pour le cas o il faudrait une
catin a promethee
tholomyes lance se serait difficilement arrete si un cheval ne se fut
abattu sur le quai en cet instant la meme du choc la charrette et
l orateur resterent court c etait une jument beauceronne vieille et
maigre et digne de l equarrisseur qui tra nait une charrette fort
lourde parvenue devant bombarda la bete epuisee et accablee avait
refuse d aller plus loin cet incident avait fait de la foule peine
le charretier jurant et indigne avait il eu le temps de prononcer avec
l energie convenable le mot sacramentel matin appuye d un implacable
coup de fouet que la haridelle etait tombee pour ne plus se relever au
brouhaha des passants les gais auditeurs de tholomyes tournerent la
tete et tholomyes en profita pour clore son allocution par cette
strophe melancolique
elle etait de ce monde o coucous et carrosses
ont le meme destin
et rosse elle a vecu ce que vivent les rosses
l espace d un matin
pauvre cheval soupira fantine
et dahlia s ecria
voila fantine qui va se mettre a plaindre les chevaux peut on etre
fichue bete comme ca
en ce moment favourite croisant les bras et renversant la tete en
arriere regarda resolument tholomyes et dit
ah ca et la surprise
justement l instant est arrive repondit tholomyes messieurs
l heure de la surprise a sonne mesdames attendez nous un moment
cela commence par un baiser dit blachevelle
sur le front ajouta tholomyes
chacun deposa gravement un baiser sur le front de sa ma tresse puis ils
se dirigerent vers la porte tous les quatre a la file en mettant leur
doigt sur la bouche
favourite battit des mains a leur sortie
c est deja amusant dit elle
ne soyez pas trop longtemps murmura fantine nous vous attendons
chapitre ix
fin joyeuse de la joie
les jeunes filles restees seules s accouderent deux a deux sur l appui
des fenetres jasant penchant leur tete et se parlant d une croisee a
l autre
elles virent les jeunes gens sortir du cabaret bombarda bras dessus bras
dessous ils se retournerent leur firent des signes en riant et
disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit
hebdomadairement les champs lysees
ne soyez pas longtemps cria fantine
que vont ils nous rapporter dit zephine
pour sur ce sera joli dit dahlia
moi reprit favourite je veux que ce soit en or
elles furent bient t distraites par le mouvement du bord de l eau
qu elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les
divertissait fort c etait l heure du depart des malles poste et des
diligences presque toutes les messageries du midi et de l ouest
passaient alors par les champs lysees la plupart suivaient le quai et
sortaient par la barriere de passy de minute en minute quelque grosse
voiture peinte en jaune et en noir pesamment chargee bruyamment
attelee difforme a force de malles de baches et de valises pleine de
tetes tout de suite disparues broyant la chaussee changeant tous les
paves en briquets se ruait a travers la foule avec toutes les
etincelles d une forge de la poussiere pour fumee et un air de furie
ce vacarme rejouissait les jeunes filles favourite s exclamait
quel tapage on dirait des tas de cha nes qui s envolent
il arriva une fois qu une de ces voitures qu on distinguait
difficilement dans l epaisseur des ormes s arreta un moment puis
repartit au galop cela etonna fantine
c est particulier dit elle je croyais que la diligence ne s arretait
jamais favourite haussa les epaules
cette fantine est surprenante je viens la voir par curiosite elle
s eblouit des choses les plus simples une supposition je suis un
voyageur je dis a la diligence je vais en avant vous me prendrez sur
le quai en passant la diligence passe me voit s arrete et me prend
cela se fait tous les jours tu ne connais pas la vie ma chere
un certain temps s ecoula ainsi tout a coup favourite eut le mouvement
de quelqu un qui se reveille
eh bien fit elle et la surprise
propos oui reprit dahlia la fameuse surprise
ils sont bien longtemps dit fantine
comme fantine achevait ce soupir le garcon qui avait servi le d ner
entra il tenait a la main quelque chose qui ressemblait a une lettre
qu est ce que cela demanda favourite
le garcon repondit
c est un papier que ces messieurs ont laisse pour ces dames
pourquoi ne l avoir pas apporte tout de suite
parce que ces messieurs reprit le garcon ont commande de ne le
remettre a ces dames qu au bout d une heure
favourite arracha le papier des mains du garcon c etait une lettre en
effet
tiens dit elle il n y a pas d adresse mais voici ce qui est ecrit
dessus
ceci est la surprise
elle decacheta vivement la lettre l ouvrit et lut elle savait lire
nos amantes
sachez que nous avons des parents des parents vous ne connaissez pas
beaucoup ca a s appelle des peres et meres dans le code civil pueril
et honnete or ces parents gemissent ces vieillards nous reclament
ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues
ils souhaitent nos retours et nous offrent de tuer des veaux nous leur
obeissons etant vertueux l heure o vous lirez ceci cinq chevaux
fougueux nous rapporteront a nos papas et a nos mamans nous fichons le
camp comme dit bossuet nous partons nous sommes partis nous fuyons
dans les bras de laffitte et sur les ailes de caillard la diligence de
toulouse nous arrache a l ab me et l ab me c est vous nos belles
petites nous rentrons dans la societe dans le devoir et dans l ordre
au grand trot a raison de trois lieues a l heure il importe a la
patrie que nous soyons comme tout le monde prefets peres de famille
gardes champetres et conseillers d tat venerez nous nous nous
sacrifions pleurez nous rapidement et remplacez nous vite si cette
lettre vous dechire rendez le lui adieu
pendant pres de deux ans nous vous avons rendues heureuses ne nous en
gardez pas rancune
signe blachevelle
fameuil
listolier
felix tholomyes
post scriptum le d ner est paye
les quatre jeunes filles se regarderent
favourite rompit la premiere le silence
eh bien s ecria t elle c est tout de meme une bonne farce
c est tres dr le dit zephine
ce doit etre blachevelle qui a eu cette idee la reprit favourite a
me rend amoureuse de lui sit t parti sit t aime voila l histoire
non dit dahlia c est une idee a tholomyes a se reconna t
en ce cas reprit favourite mort a blachevelle et vive tholomyes
vive tholomyes crierent dahlia et zephine
et elles eclaterent de rire
fantine rit comme les autres
une heure apres quand elle fut rentree dans sa chambre elle pleura
c etait nous l avons dit son premier amour elle s etait donnee a ce
tholomyes comme a un mari et la pauvre fille avait un enfant
livre quatrieme confier c est quelquefois livrer
chapitre i
une mere qui en rencontre une autre
il y avait dans le premier quart de ce siecle a montfermeil pres de
paris une facon de gargote qui n existe plus aujourd hui cette gargote
etait tenue par des gens appeles thenardier mari et femme elle etait
situee dans la ruelle du boulanger on voyait au dessus de la porte une
planche clouee a plat sur le mur sur cette planche etait peint quelque
chose qui ressemblait a un homme portant sur son dos un autre homme
lequel avait de grosses epaulettes de general dorees avec de larges
etoiles argentees des taches rouges figuraient du sang le reste du
tableau etait de la fumee et representait probablement une bataille au
bas on lisait cette inscription au sergent de waterloo
rien n est plus ordinaire qu un tombereau ou une charrette a la porte
d une auberge cependant le vehicule ou pour mieux dire le fragment de
vehicule qui encombrait la rue devant la gargote du sergent de waterloo
un soir du printemps de 1818 eut certainement attire par sa masse
l attention d un peintre qui eut passe la
c etait l avant train d un de ces fardiers usites dans les pays de
forets et qui servent a charrier des madriers et des troncs d arbres
cet avant train se composait d un massif essieu de fer a pivot o
s embo tait un lourd timon et que supportaient deux roues demesurees
tout cet ensemble etait trapu ecrasant et difforme on eut dit l affut
d un canon geant les ornieres avaient donne aux roues aux jantes aux
moyeux a l essieu et au timon une couche de vase hideux badigeonnage
jaunatre assez semblable a celui dont on orne volontiers les
cathedrales le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la
rouille sous l essieu pendait en draperie une grosse cha ne digne de
goliath forcat cette cha ne faisait songer non aux poutres qu elle
avait fonction de transporter mais aux mastodontes et aux mammons
qu elle eut pu atteler elle avait un air de bagne mais de bagne
cyclopeen et surhumain et elle semblait detachee de quelque monstre
homere y eut lie polypheme et shakespeare caliban
pourquoi cet avant train de fardier etait il a cette place dans la rue
d abord pour encombrer la rue ensuite pour achever de se rouiller il
y a dans le vieil ordre social une foule d institutions qu on trouve de
la sorte sur son passage en plein air et qui n ont pas pour etre la
d autres raisons
le centre de la cha ne pendait sous l essieu assez pres de terre et sur
la courbure comme sur la corde d une balancoire etaient assises et
groupees ce soir la dans un entrelacement exquis deux petites filles
l une d environ deux ans et demi l autre de dix huit mois la plus
petite dans les bras de la plus grande un mouchoir savamment noue les
empechait de tomber une mere avait vu cette effroyable cha ne et avait
dit tiens voila un joujou pour mes enfants
les deux enfants du reste gracieusement attifees et avec quelque
recherche rayonnaient on eut dit deux roses dans de la ferraille
leurs yeux etaient un triomphe leurs fra ches joues riaient l une
etait chatain l autre etait brune leurs naifs visages etaient deux
etonnements ravis un buisson fleuri qui etait pres de la envoyait aux
passants des parfums qui semblaient venir d elles celle de dix huit
mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indecence de la
petitesse
au dessus et autour de ces deux tetes delicates petries dans le bonheur
et trempees dans la lumiere le gigantesque avant train noir de
rouille presque terrible tout enchevetre de courbes et d angles
farouches s arrondissait comme un porche de caverne quelques pas
accroupie sur le seuil de l auberge la mere femme d un aspect peu
avenant du reste mais touchante en ce moment la balancait les deux
enfants au moyen d une longue ficelle les couvant des yeux de peur
d accident avec cette expression animale et celeste propre a la
maternite a chaque va et vient les hideux anneaux jetaient un bruit
strident qui ressemblait a un cri de colere les petites filles
s extasiaient le soleil couchant se melait a cette joie et rien
n etait charmant comme ce caprice du hasard qui avait fait d une cha ne
de titans une escarpolette de cherubins
tout en bercant ses deux petites la mere chantonnait d une voix fausse
une romance alors celebre
il le faut disait un guerrier
sa chanson et la contemplation de ses filles l empechaient d entendre et
de voir ce qui se passait dans la rue
cependant quelqu un s etait approche d elle comme elle commencait le
premier couplet de la romance et tout a coup elle entendit une voix qui
disait tres pres de son oreille
vous avez la deux jolis enfants madame repondit la mere continuant
sa romance
la belle et tendre imogine
repondit la mere continuant sa romance puis elle tourna la tete
une femme etait devant elle a quelques pas cette femme elle aussi
avait un enfant qu elle portait dans ses bras
elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd
l enfant de cette femme etait un des plus divins etres qu on put voir
c etait une fille de deux a trois ans elle eut pu jouter avec les deux
autres pour la coquetterie de l ajustement elle avait un bavolet de
linge fin des rubans a sa brassiere et de la valenciennes a son bonnet
le pli de sa jupe relevee laissait voir sa cuisse blanche potelee et
ferme elle etait admirablement rose et bien portante la belle petite
donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues on ne pouvait rien
dire de ses yeux sinon qu ils devaient etre tres grands et qu ils
avaient des cils magnifiques elle dormait
elle dormait de ce sommeil d absolue confiance propre a son age les
bras des meres sont faits de tendresse les enfants y dorment
profondement
quant a la mere l aspect en etait pauvre et triste elle avait la mise
d une ouvriere qui tend a redevenir paysanne elle etait jeune
tait elle belle peut etre mais avec cette mise il n y paraissait pas
ses cheveux d o s echappait une meche blonde semblaient fort epais
mais disparaissaient severement sous une coiffe de beguine laide
serree etroite et nouee au menton le rire montre les belles dents
quand on en a mais elle ne riait point ses yeux ne semblaient pas etre
secs depuis tres longtemps elle etait pale elle avait l air tres lasse
et un peu malade elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec
cet air particulier d une mere qui a nourri son enfant un large
mouchoir bleu comme ceux o se mouchent les invalides plie en fichu
masquait lourdement sa taille elle avait les mains halees et toutes
piquees de taches de rousseur l index durci et dechiquete par
l aiguille une mante brune de laine bourrue une robe de toile et de
gros souliers c etait fantine
c etait fantine difficile a reconna tre pourtant a l examiner
attentivement elle avait toujours sa beaute un pli triste qui
ressemblait a un commencement d ironie ridait sa joue droite quant a
sa toilette cette aerienne toilette de mousseline et de rubans qui
semblait faite avec de la ga te de la folie et de la musique pleine de
grelots et parfumee de lilas elle s etait evanouie comme ces beaux
givres eclatants qu on prend pour des diamants au soleil ils fondent et
laissent la branche toute noire
dix mois s etaient ecoules depuis la bonne farce
que s etait il passe pendant ces dix mois on le devine
apres l abandon la gene fantine avait tout de suite perdu de vue
favourite zephine et dahlia le lien brise du c te des hommes s etait
defait du c te des femmes on les eut bien etonnees quinze jours apres
si on leur eut dit qu elles etaient amies cela n avait plus de raison
d etre fantine etait restee seule le pere de son enfant parti helas
ces ruptures la sont irrevocables elle se trouva absolument isolee
avec l habitude du travail de moins et le gout du plaisir de plus
entra nee par sa liaison avec tholomyes a dedaigner le petit metier
qu elle savait elle avait neglige ses debouches ils s etaient fermes
nulle ressource fantine savait a peine lire et ne savait pas ecrire on
lui avait seulement appris dans son enfance a signer son nom elle avait
fait ecrire par un ecrivain public une lettre a tholomyes puis une
seconde puis une troisieme tholomyes n avait repondu a aucune un
jour fantine entendit des commeres dire en regardant sa fille
est ce qu on prend ces enfants la au serieux on hausse les epaules de
ces enfants la
alors elle songea a tholomyes qui haussait les epaules de son enfant et
qui ne prenait pas cet etre innocent au serieux et son coeur devint
sombre a l endroit de cet homme quel parti prendre pourtant elle ne
savait plus a qui s adresser elle avait commis une faute mais le fond
de sa nature on s en souvient etait pudeur et vertu elle sentit
vaguement qu elle etait a la veille de tomber dans la detresse et de
glisser dans le pire il fallait du courage elle en eut et se roidit
l idee lui vint de retourner dans sa ville natale a montreuil sur mer
la quelqu un peut etre la conna trait et lui donnerait du travail oui
mais il faudrait cacher sa faute et elle entrevoyait confusement la
necessite possible d une separation plus douloureuse encore que la
premiere son coeur se serra mais elle prit sa resolution fantine on
le verra avait la farouche bravoure de la vie
elle avait deja vaillamment renonce a la parure s etait vetue de toile
et avait mis toute sa soie tous ses chiffons tous ses rubans et toutes
ses dentelles sur sa fille seule vanite qui lui restat et sainte
celle la elle vendit tout ce qu elle avait ce qui lui produisit deux
cents francs ses petites dettes payees elle n eut plus que
quatre vingts francs environ vingt deux ans par une belle matinee de
printemps elle quittait paris emportant son enfant sur son dos
quelqu un qui les eut vues passer toutes les deux eut pitie cette femme
n avait au monde que cet enfant et cet enfant n avait au monde que
cette femme fantine avait nourri sa fille cela lui avait fatigue la
poitrine et elle toussait un peu
nous n aurons plus occasion de parler de m felix tholomyes
bornons nous a dire que vingt ans plus tard sous le roi
louis philippe c etait un gros avoue de province influent et riche
electeur sage et jure tres severe toujours homme de plaisir
vers le milieu du jour apres avoir pour se reposer chemine de temps
en temps moyennant trois ou quatre sous par lieue dans ce qu on
appelait alors les petites voitures des environs de paris fantine se
trouvait a montfermeil dans la ruelle du boulanger
comme elle passait devant l auberge thenardier les deux petites filles
enchantees sur leur escarpolette monstre avaient ete pour elle une
sorte d eblouissement et elle s etait arretee devant cette vision de
joie
il y a des charmes ces deux petites filles en furent un pour cette
mere
elle les considerait toute emue la presence des anges est une annonce
de paradis elle crut voir au dessus de cette auberge le mysterieux ici
de la providence ces deux petites etaient si evidemment heureuses elle
les regardait elle les admirait tellement attendrie qu au moment o la
mere reprenait haleine entre deux vers de sa chanson elle ne put
s empecher de lui dire ce mot qu on vient de lire
vous avez la deux jolis enfants madame
les creatures les plus feroces sont desarmees par la caresse a leurs
petits la mere leva la tete et remercia et fit asseoir la passante sur
le banc de la porte elle meme etant sur le seuil les deux femmes
causerent
je m appelle madame thenardier dit la mere des deux petites nous
tenons cette auberge
puis toujours a sa romance elle reprit entre ses dents
il le faut je suis chevalier
et je pars pour la palestine
cette madame thenardier etait une femme rousse charnue anguleuse le
type femme a soldat dans toute sa disgrace et chose bizarre avec un
air penche qu elle devait a des lectures romanesques c etait une
minaudiere hommasse de vieux romans qui se sont erailles sur des
imaginations de gargotieres ont de ces effets la elle etait jeune
encore elle avait a peine trente ans si cette femme qui etait
accroupie se fut tenue droite peut etre sa haute taille et sa carrure
de colosse ambulant propre aux foires eussent elles des l abord
effarouche la voyageuse trouble sa confiance et fait evanouir ce que
nous avons a raconter une personne qui est assise au lieu d etre
debout les destinees tiennent a cela
la voyageuse raconta son histoire un peu modifiee
qu elle etait ouvriere que son mari etait mort que le travail lui
manquait a paris et qu elle allait en chercher ailleurs dans son pays
qu elle avait quitte paris le matin meme a pied que comme elle
portait son enfant se sentant fatiguee et ayant rencontre la voiture
de villemomble elle y etait montee que de villemomble elle etait venue
a montfermeil a pied que la petite avait un peu marche mais pas
beaucoup c est si jeune et qu il avait fallu la prendre et que le
bijou s etait endormi
et sur ce mot elle donna a sa fille un baiser passionne qui la reveilla
l enfant ouvrit les yeux de grands yeux bleus comme ceux de sa mere et
regarda quoi rien tout avec cet air serieux et quelquefois severe
des petits enfants qui est un mystere de leur lumineuse innocence
devant nos crepuscules de vertus on dirait qu ils se sentent anges et
qu ils nous savent hommes puis l enfant se mit a rire et quoique la
mere la retint glissa a terre avec l indomptable energie d un petit
etre qui veut courir tout a coup elle apercut les deux autres sur leur
balancoire s arreta court et tira la langue signe d admiration
la mere thenardier detacha ses filles les fit descendre de
l escarpolette et dit
amusez vous toutes les trois
ces ages la s apprivoisent vite et au bout d une minute les petites
thenardier jouaient avec la nouvelle venue a faire des trous dans la
terre plaisir immense
cette nouvelle venue etait tres gaie la bonte de la mere est ecrite
dans la ga te du marmot elle avait pris un brin de bois qui lui servait
de pelle et elle creusait energiquement une fosse bonne pour une
mouche ce que fait le fossoyeur devient riant fait par l enfant
les deux femmes continuaient de causer
comment s appelle votre mioche
cosette
cosette lisez euphrasie la petite se nommait euphrasie mais
d euphrasie la mere avait fait cosette par ce doux et gracieux instinct
des meres et du peuple qui change josefa en pepita et francoise en
sillette c est la un genre de derives qui derange et deconcerte toute
la science des etymologistes nous avons connu une grand mere qui avait
reussi a faire de theodore gnon
quel age a t elle
elle va sur trois ans
c est comme mon a nee
cependant les trois petites filles etaient groupees dans une posture
d anxiete profonde et de beatitude un evenement avait lieu un gros ver
venait de sortir de terre et elles avaient peur et elles etaient en
extase
leurs fronts radieux se touchaient on eut dit trois tetes dans une
aureole
les enfants s ecria la mere thenardier comme ca se conna t tout de
suite les voila qu on jurerait trois soeurs
ce mot fut l etincelle qu attendait probablement l autre mere elle
saisit la main de la thenardier la regarda fixement et lui dit
voulez vous me garder mon enfant
la thenardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le
consentement ni le refus
la mere de cosette poursuivit
voyez vous je ne peux pas emmener ma fille au pays l ouvrage ne le
permet pas avec un enfant on ne trouve pas a se placer ils sont si
ridicules dans ce pays la c est le bon dieu qui m a fait passer devant
votre auberge quand j ai vu vos petites si jolies et si propres et si
contentes cela m a bouleversee j ai dit voila une bonne mere c est
ca ca fera trois soeurs et puis je ne serai pas longtemps a revenir
voulez vous me garder mon enfant
il faudrait voir dit la thenardier
je donnerais six francs par mois
ici une voix d homme cria du fond de la gargote
pas a moins de sept francs et six mois payes d avance
six fois sept quarante deux dit la thenardier
je les donnerai dit la mere
et quinze francs en dehors pour les premiers frais ajouta la voix
d homme
total cinquante sept francs dit la madame thenardier et a travers
ces chiffres elle chantonnait vaguement
il le faut disait un guerrier
je les donnerai dit la mere j ai quatre vingts francs il me restera
de quoi aller au pays en allant a pied je gagnerai de l argent la bas
et des que j en aurai un peu je reviendrai chercher l amour
la voix d homme reprit
la petite a un trousseau
c est mon mari dit la thenardier
sans doute elle a un trousseau le pauvre tresor j ai bien vu que
c etait votre mari et un beau trousseau encore un trousseau insense
tout par douzaines et des robes de soie comme une dame il est la dans
mon sac de nuit
il faudra le donner repartit la voix d homme
je crois bien que je le donnerai dit la mere ce serait cela qui
serait dr le si je laissais ma fille toute nue
la face du ma tre apparut
c est bon dit il
le marche fut conclu la mere passa la nuit a l auberge donna son
argent et laissa son enfant renoua son sac de nuit degonfle du
trousseau et leger desormais et partit le lendemain matin comptant
revenir bient t on arrange tranquillement ces departs la mais ce sont
des desespoirs
une voisine des thenardier rencontra cette mere comme elle s en allait
et s en revint en disant
je viens de voir une femme qui pleure dans la rue que c est un
dechirement
quand la mere de cosette fut partie l homme dit a la femme
cela va me payer mon effet de cent dix francs qui echoit demain il me
manquait cinquante francs sais tu que j aurais eu l huissier et un
protet tu as fait la une bonne souriciere avec tes petites
sans m en douter dit la femme
chapitre ii
premiere esquisse de deux figures louches
la souris prise etait bien chetive mais le chat se rejouit meme d une
souris maigre qu etait ce que les thenardier
disons en un mot des a present nous completerons le croquis plus tard
ces etres appartenaient a cette classe batarde composee de gens
grossiers parvenus et de gens intelligents dechus qui est entre la
classe dite moyenne et la classe dite inferieure et qui combine
quelques uns des defauts de la seconde avec presque tous les vices de la
premiere sans avoir le genereux elan de l ouvrier ni l ordre honnete du
bourgeois
c etaient de ces natures naines qui si quelque feu sombre les chauffe
par hasard deviennent facilement monstrueuses il y avait dans la femme
le fond d une brute et dans l homme l etoffe d un gueux tous deux
etaient au plus haut degre susceptibles de l espece de hideux progres
qui se fait dans le sens du mal il existe des ames ecrevisses reculant
continuellement vers les tenebres retrogradant dans la vie plut t
qu elles n y avancent employant l experience a augmenter leur
difformite empirant sans cesse et s empreignant de plus en plus d une
noirceur croissante cet homme et cette femme etaient de ces ames la
le thenardier particulierement etait genant pour le physionomiste on
n a qu a regarder certains hommes pour s en defier on les sent
tenebreux a leurs deux extremites ils sont inquiets derriere eux et
menacants devant eux il y a en eux de l inconnu on ne peut pas plus
repondre de ce qu ils ont fait que de ce qu ils feront l ombre qu ils
ont dans le regard les denonce rien qu en les entendant dire un mot ou
qu en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans
leur passe et de sombres mysteres dans leur avenir
ce thenardier s il fallait l en croire avait ete soldat sergent
disait il il avait fait probablement la campagne de 1815 et s etait
meme comporte assez bravement a ce qu il para t nous verrons plus tard
ce qu il en etait l enseigne de son cabaret etait une allusion a l un
de ses faits d armes il l avait peinte lui meme car il savait faire un
peu de tout mal
c etait l epoque o l antique roman classique qui apres avoir ete
clelie n etait plus que lodoiska toujours noble mais de plus en
plus vulgaire tombe de mademoiselle de scuderi a madame
barthelemy hadot et de madame de lafayette a madame bournon malarme
incendiait l ame aimante des portieres de paris et ravageait meme un peu
la banlieue madame thenardier etait juste assez intelligente pour lire
ces especes de livres elle s en nourrissait elle y noyait ce qu elle
avait de cervelle cela lui avait donne tant qu elle avait ete tres
jeune et meme un peu plus tard une sorte d attitude pensive pres de
son mari coquin d une certaine profondeur ruffian lettre a la
grammaire pres grossier et fin en meme temps mais en fait de
sentimentalisme lisant pigault lebrun et pour tout ce qui touche le
sexe comme il disait dans son jargon butor correct et sans melange
sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui plus tard
quand les cheveux romanesquement pleureurs commencerent a grisonner
quand la megere se degagea de la pamela la thenardier ne fut plus
qu une grosse mechante femme ayant savoure des romans betes or on ne
lit pas impunement des niaiseries il en resulta que sa fille a nee se
nomma eponine quant a la cadette la pauvre petite faillit se nommer
gulnare elle dut a je ne sais quelle heureuse diversion faite par un
roman de ducray duminil de ne s appeler qu azelma
au reste pour le dire en passant tout n est pas ridicule et
superficiel dans cette curieuse epoque a laquelle nous faisons ici
allusion et qu on pourrait appeler l anarchie des noms de bapteme
c te de l element romanesque que nous venons d indiquer il y a le
sympt me social il n est pas rare aujourd hui que le garcon bouvier se
nomme arthur alfred ou alphonse et que le vicomte s il y a encore des
vicomtes se nomme thomas pierre ou jacques ce deplacement qui met le
nom elegant sur le plebeien et le nom campagnard sur l aristocrate
n est autre chose qu un remous d egalite l irresistible penetration du
souffle nouveau est la comme en tout sous cette discordance apparente
il y a une chose grande et profonde la revolution francaise
chapitre iii
l alouette
il ne suffit pas d etre mechant pour prosperer la gargote allait mal
grace aux cinquante sept francs de la voyageuse thenardier avait pu
eviter un protet et faire honneur a sa signature le mois suivant ils
eurent encore besoin d argent la femme porta a paris et engagea au
mont de piete le trousseau de cosette pour une somme de soixante francs
des que cette somme fut depensee les thenardier s accoutumerent a ne
plus voir dans la petite fille qu un enfant qu ils avaient chez eux par
charite et la traiterent en consequence comme elle n avait plus de
trousseau on l habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des
petites thenardier c est a dire de haillons
on la nourrit des restes de tout le monde un peu mieux que le chien et
un peu plus mal que le chat le chat et le chien etaient du reste ses
commensaux habituels cosette mangeait avec eux sous la table dans une
ecuelle de bois pareille a la leur la mere qui s etait fixee comme on
le verra plus tard a montreuil sur mer ecrivait ou pour mieux dire
faisait ecrire tous les mois afin d avoir des nouvelles de son enfant
les thenardier repondaient invariablement cosette est a merveille les
six premiers mois revolus la mere envoya sept francs pour le septieme
mois et continua assez exactement ses envois de mois en mois l annee
n etait pas finie que le thenardier dit
une belle grace qu elle nous fait la que veut elle que nous fassions
avec ses sept francs
et il ecrivit pour exiger douze francs la mere a laquelle ils
persuadaient que son enfant etait heureuse et venait bien se soumit
et envoya les douze francs
certaines natures ne peuvent aimer d un c te sans hair de l autre la
mere thenardier aimait passionnement ses deux filles a elle ce qui fit
qu elle detesta l etrangere il est triste de songer que l amour d une
mere peut avoir de vilains aspects si peu de place que cosette t nt
chez elle il lui semblait que cela etait pris aux siens et que cette
petite diminuait l air que ses filles respiraient cette femme comme
beaucoup de femmes de sa sorte avait une somme de caresses et une somme
de coups et d injures a depenser chaque jour si elle n avait pas eu
cosette il est certain que ses filles tout idolatrees qu elles
etaient auraient tout recu mais l etrangere leur rendit le service de
detourner les coups sur elle ses filles n eurent que les caresses
cosette ne faisait pas un mouvement qui ne f t pleuvoir sur sa tete une
grele de chatiments violents et immerites doux etre faible qui ne
devait rien comprendre a ce monde ni a dieu sans cesse punie grondee
rudoyee battue et voyant a c te d elle deux petites creatures comme
elle qui vivaient dans un rayon d aurore
la thenardier etant mechante pour cosette ponine et azelma furent
mechantes les enfants a cet age ne sont que des exemplaires de la
mere le format est plus petit voila tout
une annee s ecoula puis une autre
on disait dans le village
ces thenardier sont de braves gens ils ne sont pas riches et ils
elevent un pauvre enfant qu on leur a abandonne chez eux
on croyait cosette oubliee par sa mere
cependant le thenardier ayant appris par on ne sait quelles voies
obscures que l enfant etait probablement batard et que la mere ne
pouvait l avouer exigea quinze francs par mois disant que la
creature grandissait et mangeait et menacant de la renvoyer
quelle ne m embete pas s ecriait il je lui bombarde son mioche tout
au beau milieu de ses cachotteries il me faut de l augmentation la
mere paya les quinze francs
d annee en annee l enfant grandit et sa misere aussi
tant que cosette fut toute petite elle fut le souffre douleur des deux
autres enfants des qu elle se mit a se developper un peu c est a dire
avant meme qu elle eut cinq ans elle devint la servante de la maison
cinq ans dira t on c est invraisemblable helas c est vrai la
souffrance sociale commence a tout age
n avons nous pas vu recemment le proces d un nomme dumolard orphelin
devenu bandit qui des l age de cinq ans disent les documents
officiels etant seul au monde travaillait pour vivre et volait
on fit faire a cosette les commissions balayer les chambres la cour
la rue laver la vaisselle porter meme des fardeaux les thenardier se
crurent d autant plus autorises a agir ainsi que la mere qui etait
toujours a montreuil sur mer commenca a mal payer quelques mois
resterent en souffrance
si cette mere fut revenue a montfermeil au bout de ces trois annees
elle n eut point reconnu son enfant cosette si jolie et si fra che a
son arrivee dans cette maison etait maintenant maigre et bleme elle
avait je ne sais quelle allure inquiete sournoise disaient les
thenardier
l injustice l avait faite hargneuse et la misere l avait rendue laide
il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine parce
que grands comme ils etaient il semblait qu on y v t une plus grande
quantite de tristesse
c etait une chose navrante de voir l hiver ce pauvre enfant qui
n avait pas encore six ans grelottant sous de vieilles loques de toile
trouees balayer la rue avant le jour avec un enorme balai dans ses
petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux
dans le pays on l appelait l alouette le peuple qui aime les figures
s etait plu a nommer de ce nom ce petit etre pas plus gros qu un oiseau
tremblant effarouche et frissonnant eveille le premier chaque matin
dans la maison et dans le village toujours dans la rue ou dans les
champs avant l aube seulement la pauvre alouette ne chantait jamais
livre cinquieme la descente
chapitre i
histoire d un progres dans les verroteries noires
cette mere cependant qui au dire des gens de montfermeil semblait
avoir abandonne son enfant que devenait elle o etait elle que
faisait elle
apres avoir laisse sa petite cosette aux thenardier elle avait continue
son chemin et etait arrivee a montreuil sur mer
c etait on se le rappelle en 1818
fantine avait quitte sa province depuis une dizaine d annees
montreuil sur mer avait change d aspect tandis que fantine descendait
lentement de misere en misere sa ville natale avait prospere
depuis deux ans environ il s y etait accompli un de ces faits
industriels qui sont les grands evenements des petits pays
ce detail importe et nous croyons utile de le developper nous dirions
presque de le souligner
de temps immemorial montreuil sur mer avait pour industrie speciale
l imitation des jais anglais et des verroteries noires d allemagne
cette industrie avait toujours vegete a cause de la cherte des matieres
premieres qui reagissait sur la main d oeuvre au moment o fantine
revint a montreuil sur mer une transformation inouie s etait operee
dans cette production des articles noirs vers la fin de 1815 un
homme un inconnu etait venu s etablir dans la ville et avait eu l idee
de substituer dans cette fabrication la gomme laque a la resine et
pour les bracelets en particulier les coulants en t le simplement
rapprochee aux coulants en t le soudee ce tout petit changement avait
ete une revolution
ce tout petit changement en effet avait prodigieusement reduit le prix
de la matiere premiere ce qui avait permis premierement d elever le
prix de la main d oeuvre bienfait pour le pays deuxiemement
d ameliorer la fabrication avantage pour le consommateur
troisiemement de vendre a meilleur marche tout en triplant le benefice
profit pour le manufacturier
ainsi pour une idee trois resultats
en moins de trois ans l auteur de ce procede etait devenu riche ce qui
est bien et avait tout fait riche autour de lui ce qui est mieux il
etait etranger au departement de son origine on ne savait rien de ses
commencements peu de chose
on contait qu il etait venu dans la ville avec fort peu d argent
quelques centaines de francs tout au plus
c est de ce mince capital mis au service d une idee ingenieuse feconde
par l ordre et par la pensee qu il avait tire sa fortune et la fortune
de tout ce pays
son arrivee a montreuil sur mer il n avait que les vetements la
tournure et le langage d un ouvrier
il para t que le jour meme o il faisait obscurement son entree dans la
petite ville de montreuil sur mer a la tombee d un soir de decembre le
sac au dos et le baton d epine a la main un gros incendie venait
d eclater a la maison commune cet homme s etait jete dans le feu et
avait sauve au peril de sa vie deux enfants qui se trouvaient etre
ceux du capitaine de gendarmerie ce qui fait qu on n avait pas songe a
lui demander son passeport depuis lors on avait su son nom il
s appelait le pere madeleine
chapitre ii
m madeleine
c etait un homme d environ cinquante ans qui avait l air preoccupe et
qui etait bon voila tout ce qu on en pouvait dire
grace aux progres rapides de cette industrie qu il avait si
admirablement remaniee montreuil sur mer etait devenu un centre
d affaires considerable l espagne qui consomme beaucoup de jais noir
y commandait chaque annee des achats immenses montreuil sur mer pour
ce commerce faisait presque concurrence a londres et a berlin les
benefices du pere madeleine etaient tels que des la deuxieme annee il
avait pu batir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes
ateliers l un pour les hommes l autre pour les femmes quiconque avait
faim pouvait s y presenter et etait sur de trouver la de l emploi et du
pain le pere madeleine demandait aux hommes de la bonne volonte aux
femmes des moeurs pures a tous de la probite il avait divise les
ateliers afin de separer les sexes et que les filles et les femmes
pussent rester sages sur ce point il etait inflexible c etait le seul
o il fut en quelque sorte intolerant il etait d autant plus fonde a
cette severite que montreuil sur mer etant une ville de garnison les
occasions de corruption abondaient du reste sa venue avait ete un
bienfait et sa presence etait une providence avant l arrivee du pere
madeleine tout languissait dans le pays maintenant tout y vivait de la
vie saine du travail une forte circulation echauffait tout et penetrait
partout le ch mage et la misere etaient inconnus il n y avait pas de
poche si obscure o il n y eut un peu d argent pas de logis si pauvre
o il n y eut un peu de joie
le pere madeleine employait tout le monde il n exigeait qu une chose
soyez honnete homme soyez honnete fille
comme nous l avons dit au milieu de cette activite dont il etait la
cause et le pivot le pere madeleine faisait sa fortune mais chose
assez singuliere dans un simple homme de commerce il ne paraissait
point que ce fut la son principal souci il semblait qu il songeat
beaucoup aux autres et peu a lui en 1820 on lui connaissait une somme
de six cent trente mille francs placee a son nom chez laffitte mais
avant de se reserver ces six cent trente mille francs il avait depense
plus d un million pour la ville et pour les pauvres
l h pital etait mal dote il y avait fonde dix lits montreuil sur mer
est divise en ville haute et ville basse la ville basse qu il
habitait n avait qu une ecole mechante masure qui tombait en ruine il
en avait construit deux une pour les filles l autre pour les garcons
il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnite double de
leur maigre traitement officiel et un jour a quelqu un qui s en
etonnait il dit les deux premiers fonctionnaires de l etat c est la
nourrice et le ma tre d ecole il avait cree a ses frais une salle
d asile chose alors presque inconnue en france et une caisse de
secours pour les ouvriers vieux et infirmes sa manufacture etant un
centre un nouveau quartier o il y avait bon nombre de familles
indigentes avait rapidement surgi autour de lui il y avait etabli une
pharmacie gratuite
dans les premiers temps quand on le vit commencer les bonnes ames
dirent c est un gaillard qui veut s enrichir quand on le vit enrichir
le pays avant de s enrichir lui meme les memes bonnes ames dirent
c est un ambitieux cela semblait d autant plus probable que cet homme
etait religieux et meme pratiquait dans une certaine mesure chose fort
bien vue a cette epoque il allait regulierement entendre une basse
messe tous les dimanches le depute local qui flairait partout des
concurrences ne tarda pas a s inquieter de cette religion ce depute
qui avait ete membre du corps legislatif de l empire partageait les
idees religieuses d un pere de l oratoire connu sous le nom de fouche
duc d otrante dont il avait ete la creature et l ami huis clos il
riait de dieu doucement mais quand il vit le riche manufacturier
madeleine aller a la basse messe de sept heures il entrevit un candidat
possible et resolut de le depasser il prit un confesseur jesuite et
alla a la grand messe et a vepres l ambition en ce temps la etait dans
l acception directe du mot une course au clocher les pauvres
profiterent de cette terreur comme le bon dieu car l honorable depute
fonda aussi deux lits a l h pital ce qui fit douze
cependant en 1819 le bruit se repandit un matin dans la ville que sur
la presentation de m le prefet et en consideration des services rendus
au pays le pere madeleine allait etre nomme par le roi maire de
montreuil sur mer ceux qui avaient declare ce nouveau venu un
ambitieux saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes
souhaitent de s ecrier la qu est ce que nous avions dit tout
montreuil sur mer fut en rumeur le bruit etait fonde quelques jours
apres la nomination parut dans le moniteur le lendemain le pere
madeleine refusa
dans cette meme annee 1819 les produits du nouveau procede invente par
madeleine figurerent a l exposition de l industrie sur le rapport du
jury le roi nomma l inventeur chevalier de la legion d honneur
nouvelle rumeur dans la petite ville eh bien c est la croix qu il
voulait le pere madeleine refusa la croix
decidement cet homme etait une enigme les bonnes ames se tirerent
d affaire en disant apres tout c est une espece d aventurier
on l a vu le pays lui devait beaucoup les pauvres lui devaient tout
il etait si utile qu il avait bien fallu qu on fin t par l honorer et
il etait si doux qu il avait bien fallu qu on fin t par l aimer ses
ouvriers en particulier l adoraient et il portait cette adoration avec
une sorte de gravite melancolique quand il fut constate riche les
personnes de la societe le saluerent et on l appela dans la ville
monsieur madeleine ses ouvriers et les enfants continuerent de
l appeler le pere madeleine et c etait la chose qui le faisait le
mieux sourire mesure qu il montait les invitations pleuvaient sur
lui la societe le reclamait les petits salons guindes de
montreuil sur mer qui bien entendu se fussent dans les premiers temps
fermes a l artisan s ouvrirent a deux battants au millionnaire on lui
fit mille avances il refusa
cette fois encore les bonnes ames ne furent point empechees
c est un homme ignorant et de basse education on ne sait d o cela
sort il ne saurait pas se tenir dans le monde il n est pas du tout
prouve qu il sache lire
quand on l avait vu gagner de l argent on avait dit c est un marchand
quand on l avait vu semer son argent on avait dit c est un ambitieux
quand on l avait vu repousser les honneurs on avait dit c est un
aventurier quand on le vit repousser le monde on dit c est une brute
en 1820 cinq ans apres son arrivee a montreuil sur mer les services
qu il avait rendus au pays etaient si eclatants le voeu de la contree
fut tellement unanime que le roi le nomma de nouveau maire de la ville
il refusa encore mais le prefet resista a son refus tous les notables
vinrent le prier le peuple en pleine rue le suppliait l insistance fut
si vive qu il finit par accepter on remarqua que ce qui parut surtout
le determiner ce fut l apostrophe presque irritee d une vieille femme
du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur un bon maire
c est utile est ce qu on recule devant du bien qu on peut faire
ce fut la la troisieme phase de son ascension le pere madeleine etait
devenu monsieur madeleine monsieur madeleine devint monsieur le maire
chapitre iii
sommes deposees chez laffitte
du reste il etait demeure aussi simple que le premier jour il avait
les cheveux gris l oeil serieux le teint hale d un ouvrier le visage
pensif d un philosophe il portait habituellement un chapeau a bords
larges et une longue redingote de gros drap boutonnee jusqu au menton
il remplissait ses fonctions de maire mais hors de la il vivait
solitaire il parlait a peu de monde il se derobait aux politesses
saluait de c te s esquivait vite souriait pour se dispenser de causer
donnait pour se dispenser de sourire les femmes disaient de lui quel
bon ours son plaisir etait de se promener dans les champs
il prenait ses repas toujours seul avec un livre ouvert devant lui o
il lisait il avait une petite bibliotheque bien faite il aimait les
livres les livres sont des amis froids et surs mesure que le loisir
lui venait avec la fortune il semblait qu il en profitat pour cultiver
son esprit depuis qu il etait a montreuil sur mer on remarquait que
d annee en annee son langage devenait plus poli plus choisi et plus
doux
il emportait volontiers un fusil dans ses promenades mais il s en
servait rarement quand cela lui arrivait par aventure il avait un tir
infaillible qui effrayait jamais il ne tuait un animal inoffensif
jamais il ne tirait un petit oiseau quoiqu il ne fut plus jeune on
contait qu il etait d une force prodigieuse il offrait un coup de main
a qui en avait besoin relevait un cheval poussait a une roue
embourbee arretait par les cornes un taureau echappe il avait toujours
ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant quand il
passait dans un village les marmots deguenilles couraient joyeusement
apres lui et l entouraient comme une nuee de moucherons
on croyait deviner qu il avait du vivre jadis de la vie des champs car
il avait toutes sortes de secrets utiles qu il enseignait aux paysans
il leur apprenait a detruire la teigne des bles en aspergeant le grenier
et en inondant les fentes du plancher d une dissolution de sel commun
et a chasser les charancons en suspendant partout aux murs et aux
toits dans les heberges et dans les maisons de l orviot en fleur il
avait des recettes pour extirper d un champ la luzette la nielle la
vesce la gaverolle la queue de renard toutes les herbes parasites qui
mangent le ble il defendait une lapiniere contre les rats rien qu avec
l odeur d un petit cochon de barbarie qu il y mettait un jour il voyait
des gens du pays tres occupes a arracher des orties il regarda ce tas
de plantes deracinees et deja dessechees et dit
c est mort cela serait pourtant bon si l on savait s en servir quand
l ortie est jeune la feuille est un legume excellent quand elle
vieillit elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin
la toile d ortie vaut la toile de chanvre hachee l ortie est bonne
pour la volaille broyee elle est bonne pour les betes a cornes la
graine de l ortie melee au fourrage donne du luisant au poil des
animaux la racine melee au sel produit une belle couleur jaune c est
du reste un excellent foin qu on peut faucher deux fois et que faut il
a l ortie peu de terre nul soin nulle culture seulement la graine
tombe a mesure qu elle murit et est difficile a recolter voila tout
avec quelque peine qu on prendrait l ortie serait utile on la neglige
elle devient nuisible alors on la tue que d hommes ressemblent a
l ortie
il ajouta apres un silence
mes amis retenez ceci il n y a ni mauvaises herbes ni mauvais
hommes il n y a que de mauvais cultivateurs
les enfants l aimaient encore parce qu il savait faire de charmants
petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco
quand il voyait la porte d une eglise tendue de noir il entrait il
recherchait un enterrement comme d autres recherchent un bapteme le
veuvage et le malheur d autrui l attiraient a cause de sa grande
douceur il se melait aux amis en deuil aux familles vetues de noir
aux pretres gemissant autour d un cercueil il semblait donner
volontiers pour texte a ses pensees ces psalmodies funebres pleines de
la vision d un autre monde l oeil au ciel il ecoutait avec une sorte
d aspiration vers tous les mysteres de l infini ces voix tristes qui
chantent sur le bord de l ab me obscur de la mort
il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache
pour les mauvaises il penetrait a la derobee le soir dans les
maisons il montait furtivement des escaliers un pauvre diable en
rentrant dans son galetas trouvait que sa porte avait ete ouverte
quelquefois meme forcee dans son absence le pauvre homme se recriait
quelque malfaiteur est venu il entrait et la premiere chose qu il
voyait c etait une piece d or oubliee sur un meuble le malfaiteur
qui etait venu c etait le pere madeleine
il etait affable et triste le peuple disait voila un homme riche qui
n a pas l air fier voila un homme heureux qui n a pas l air content
quelques uns pretendaient que c etait un personnage mysterieux et
affirmaient qu on n entrait jamais dans sa chambre laquelle etait une
vraie cellule d anachorete meublee de sabliers ailes et enjolivee de
tibias en croix et de tetes de mort cela se disait beaucoup si bien
que quelques jeunes femmes elegantes et malignes de montreuil sur mer
vinrent chez lui un jour et lui demanderent
monsieur le maire montrez nous donc votre chambre on dit que c est
une grotte
il sourit et les introduisit sur le champ dans cette grotte elles
furent bien punies de leur curiosite c etait une chambre garnie tout
bonnement de meubles d acajou assez laids comme tous les meubles de ce
genre et tapissee de papier a douze sous elles n y purent rien
remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui etaient sur la
cheminee et qui avaient l air d etre en argent car ils etaient
contr les observation pleine de l esprit des petites villes
on n en continua pas moins de dire que personne ne penetrait dans cette
chambre et que c etait une caverne d ermite un revoir un trou un
tombeau
on se chuchotait aussi qu il avait des sommes immenses deposees chez
laffitte avec cette particularite qu elles etaient toujours a sa
disposition immediate de telle sorte ajoutait on que m madeleine
pourrait arriver un matin chez laffitte signer un recu et emporter ses
deux ou trois millions en dix minutes dans la realite ces deux ou
trois millions se reduisaient nous l avons dit a six cent trente ou
quarante mille francs
chapitre iv
m madeleine en deuil
au commencement de 1821 les journaux annoncerent la mort de m myriel
eveque de digne surnomme monseigneur bienvenu et trepasse en odeur
de saintete a l age de quatre vingt deux ans
l eveque de digne pour ajouter ici un detail que les journaux omirent
etait quand il mourut depuis plusieurs annees aveugle et content
d etre aveugle sa soeur etant pres de lui
disons le en passant etre aveugle et etre aime c est en effet sur
cette terre o rien n est complet une des formes les plus etrangement
exquises du bonheur avoir continuellement a ses c tes une femme une
fille une soeur un etre charmant qui est la parce que vous avez
besoin d elle et parce qu elle ne peut se passer de vous se savoir
indispensable a qui nous est necessaire pouvoir incessamment mesurer
son affection a la quantite de presence qu elle nous donne et se dire
puisqu elle me consacre tout son temps c est que j ai tout son coeur
voir la pensee a defaut de la figure constater la fidelite d un etre
dans l eclipse du monde percevoir le fr lement d une robe comme un
bruit d ailes l entendre aller et venir sortir rentrer parler
chanter et songer qu on est le centre de ces pas de cette parole de
ce chant manifester a chaque minute sa propre attraction se sentir
d autant plus puissant qu on est plus infirme devenir dans l obscurite
et par l obscurite l astre autour duquel gravite cet ange peu de
felicites egalent celle la le supreme bonheur de la vie c est la
conviction qu on est aime aime pour soi meme disons mieux aime malgre
soi meme cette conviction l aveugle l a dans cette detresse etre
servi c est etre caresse lui manque t il quelque chose non ce n est
point perdre la lumiere qu avoir l amour et quel amour un amour
entierement fait de vertu il n y a point de cecite o il y a certitude
l ame a tatons cherche l ame et la trouve et cette ame trouvee et
prouvee est une femme une main vous soutient c est la sienne une
bouche effleure votre front c est sa bouche vous entendez une
respiration tout pres de vous c est elle tout avoir d elle depuis son
culte jusqu a sa pitie n etre jamais quitte avoir cette douce
faiblesse qui vous secourt s appuyer sur ce roseau inebranlable
toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras
dieu palpable quel ravissement le coeur cette celeste fleur obscure
entre dans un epanouissement mysterieux on ne donnerait pas cette ombre
pour toute la clarte l ame ange est la sans cesse la si elle
s eloigne c est pour revenir elle s efface comme le reve et repara t
comme la realite on sent de la chaleur qui approche la voila on
deborde de serenite de ga te et d extase on est un rayonnement dans la
nuit et mille petits soins des riens qui sont enormes dans ce vide
les plus ineffables accents de la voix feminine employes a vous bercer
et suppleant pour vous a l univers evanoui on est caresse avec de
l ame on ne voit rien mais on se sent adore c est un paradis de
tenebres
c est de ce paradis que monseigneur bienvenu etait passe a l autre
l annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de
montreuil sur mer m madeleine parut le lendemain tout en noir avec un
crepe a son chapeau
on remarqua dans la ville ce deuil et l on jasa cela parut une lueur
sur l origine de m madeleine on en conclut qu il avait quelque
alliance avec le venerable eveque il drape pour l eveque de digne
dirent les salons cela rehaussa fort m madeleine et lui donna
subitement et d emblee une certaine consideration dans le monde noble de
montreuil sur mer le microscopique faubourg saint germain de l endroit
songea a faire cesser la quarantaine de m madeleine parent probable
d un eveque m madeleine s apercut de l avancement qu il obtenait a
plus de reverences des vieilles femmes et a plus de sourires des jeunes
un soir une doyenne de ce petit grand monde la curieuse par droit
d anciennete se hasarda a lui demander
monsieur le maire est sans doute cousin du feu eveque de digne
il dit
non madame
mais reprit la douairiere vous en portez le deuil
il repondit
c est que dans ma jeunesse j ai ete laquais dans sa famille
une remarque qu on faisait encore c est que chaque fois qu il passait
dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des
cheminees a ramoner m le maire le faisait appeler lui demandait son
nom et lui donnait de l argent les petits savoyards se le disaient et
il en passait beaucoup
chapitre v
vagues eclairs a l horizon
peu a peu et avec le temps toutes les oppositions etaient tombees il
y avait eu d abord contre m madeleine sorte de loi que subissent
toujours ceux qui s elevent des noirceurs et des calomnies puis ce ne
fut plus que des mechancetes puis ce ne fut que des malices puis cela
s evanouit tout a fait le respect devint complet unanime cordial et
il arriva un moment vers 1821 o ce mot monsieur le maire fut
prononce a montreuil sur mer presque du meme accent que ce mot
monseigneur l eveque etait prononce a digne en 1815 on venait de dix
lieues a la ronde consulter m madeleine il terminait les differends
il empechait les proces il reconciliait les ennemis chacun le prenait
pour juge de son bon droit il semblait qu il eut pour ame le livre de
la loi naturelle ce fut comme une contagion de veneration qui en six
ou sept ans et de proche en proche gagna tout le pays
un seul homme dans la ville et dans l arrondissement se deroba
absolument a cette contagion et quoi que f t le pere madeleine y
demeura rebelle comme si une sorte d instinct incorruptible et
imperturbable l eveillait et l inquietait il semblerait en effet qu il
existe dans certains hommes un veritable instinct bestial pur et
integre comme tout instinct qui cree les antipathies et les sympathies
qui separe fatalement une nature d une autre nature qui n hesite pas
qui ne se trouble ne se tait et ne se dement jamais clair dans son
obscurite infaillible imperieux refractaire a tous les conseils de
l intelligence et a tous les dissolvants de la raison et qui de
quelque facon que les destinees soient faites avertit secretement
l homme chien de la presence de l homme chat et l homme renard de la
presence de l homme lion
souvent quand m madeleine passait dans une rue calme affectueux
entoure des benedictions de tous il arrivait qu un homme de haute
taille vetu d une redingote gris de fer arme d une grosse canne et
coiffe d un chapeau rabattu se retournait brusquement derriere lui et
le suivait des yeux jusqu a ce qu il eut disparu croisant les bras
secouant lentement la tete et haussant sa levre superieure avec sa
levre inferieure jusqu a son nez sorte de grimace significative qui
pourrait se traduire par mais qu est ce que c est que cet
homme la pour sur je l ai vu quelque part en tout cas je ne suis
toujours pas sa dupe
ce personnage grave d une gravite presque menacante etait de ceux qui
meme rapidement entrevus preoccupent l observateur
il se nommait javert et il etait de la police
il remplissait a montreuil sur mer les fonctions penibles mais utiles
d inspecteur il n avait pas vu les commencements de madeleine javert
devait le poste qu il occupait a la protection de m chabouillet le
secretaire du ministre d tat comte angles alors prefet de police a
paris quand javert etait arrive a montreuil sur mer la fortune du
grand manufacturier etait deja faite et le pere madeleine etait devenu
monsieur madeleine
certains officiers de police ont une physionomie a part et qui se
complique d un air de bassesse mele a un air d autorite javert avait
cette physionomie moins la bassesse
dans notre conviction si les ames etaient visibles aux yeux on verrait
distinctement cette chose etrange que chacun des individus de l espece
humaine correspond a quelqu une des especes de la creation animale et
l on pourrait reconna tre aisement cette verite a peine entrevue par le
penseur que depuis l hu tre jusqu a l aigle depuis le porc jusqu au
tigre tous les animaux sont dans l homme et que chacun d eux est dans
un homme quelquefois meme plusieurs d entre eux a la fois
les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos
vices errantes devant nos yeux les fant mes visibles de nos ames dieu
nous les montre pour nous faire reflechir seulement comme les animaux
ne sont que des ombres dieu ne les a point faits educables dans le sens
complet du mot a quoi bon au contraire nos ames etant des realites et
ayant une fin qui leur est propre dieu leur a donne l intelligence
c est a dire l education possible l education sociale bien faite peut
toujours tirer d une ame quelle qu elle soit l utilite qu elle
contient
ceci soit dit bien entendu au point de vue restreint de la vie
terrestre apparente et sans prejuger la question profonde de la
personnalite anterieure et ulterieure des etres qui ne sont pas l homme
le moi visible n autorise en aucune facon le penseur a nier le moi
latent cette reserve faite passons
maintenant si l on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a
une des especes animales de la creation il nous sera facile de dire ce
que c etait que l officier de paix javert
les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portee de louve il
y a un chien lequel est tue par la mere sans quoi en grandissant il
devorerait les autres petits
donnez une face humaine a ce chien fils d une louve et ce sera javert
javert etait ne dans une prison d une tireuse de cartes dont le mari
etait aux galeres en grandissant il pensa qu il etait en dehors de la
societe et desespera d y rentrer jamais il remarqua que la societe
maintient irremissiblement en dehors d elle deux classes d hommes ceux
qui l attaquent et ceux qui la gardent il n avait le choix qu entre ces
deux classes en meme temps il se sentait je ne sais quel fond de
rigidite de regularite et de probite complique d une inexprimable
haine pour cette race de bohemes dont il etait il entra dans la police
il y reussit quarante ans il etait inspecteur
il avait dans sa jeunesse ete employe dans les chiourmes du midi
avant d aller plus loin entendons nous sur ce mot face humaine que nous
appliquions tout a l heure a javert
la face humaine de javert consistait en un nez camard avec deux
profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d enormes
favoris on se sentait mal a l aise la premiere fois qu on voyait ces
deux forets et ces deux cavernes quand javert riait ce qui etait rare
et terrible ses levres minces s ecartaient et laissaient voir non
seulement ses dents mais ses gencives et il se faisait autour de son
nez un plissement epate et sauvage comme sur un mufle de bete fauve
javert serieux etait un dogue lorsqu il riait c etait un tigre du
reste peu de crane beaucoup de machoire les cheveux cachant le front
et tombant sur les sourcils entre les deux yeux un froncement central
permanent comme une etoile de colere le regard obscur la bouche pincee
et redoutable l air du commandement feroce
cet homme etait compose de deux sentiments tres simples et relativement
tres bons mais qu il faisait presque mauvais a force de les exagerer
le respect de l autorite la haine de la rebellion et a ses yeux le
vol le meurtre tous les crimes n etaient que des formes de la
rebellion il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout
ce qui a une fonction dans l tat depuis le premier ministre jusqu au
garde champetre il couvrait de mepris d aversion et de degout tout ce
qui avait franchi une fois le seuil legal du mal il etait absolu et
n admettait pas d exceptions d une part il disait
le fonctionnaire ne peut se tromper le magistrat n a jamais tort
d autre part il disait
ceux ci sont irremediablement perdus rien de bon n en peut sortir
il partageait pleinement l opinion de ces esprits extremes qui
attribuent a la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou si l on
veut de constater des damnes et qui mettent un styx au bas de la
societe il etait stoique serieux austere reveur triste humble et
hautain comme les fanatiques son regard etait une vrille cela etait
froid et cela percait toute sa vie tenait dans ces deux mots veiller
et surveiller il avait introduit la ligne droite dans ce qu il y a de
plus tortueux au monde il avait la conscience de son utilite la
religion de ses fonctions et il etait espion comme on est pretre
malheur a qui tombait sous sa main il eut arrete son pere s evadant du
bagne et denonce sa mere en rupture de ban et il l eut fait avec cette
sorte de satisfaction interieure que donne la vertu avec cela une vie
de privations l isolement l abnegation la chastete jamais une
distraction c etait le devoir implacable la police comprise comme les
spartiates comprenaient sparte un guet impitoyable une honnetete
farouche un mouchard marmoreen brutus dans vidocq
toute la personne de javert exprimait l homme qui epie et qui se derobe
l ecole mystique de joseph de maistre laquelle a cette epoque
assaisonnait de haute cosmogonie ce qu on appelait les journaux ultras
n eut pas manque de dire que javert etait un symbole on ne voyait pas
son front qui disparaissait sous son chapeau on ne voyait pas ses yeux
qui se perdaient sous ses sourcils on ne voyait pas son menton qui
plongeait dans sa cravate on ne voyait pas ses mains qui rentraient
dans ses manches on ne voyait pas sa canne qu il portait sous sa
redingote mais l occasion venue on voyait tout a coup sortir de toute
cette ombre comme d une embuscade un front anguleux et etroit un
regard funeste un menton menacant des mains enormes et un gourdin
monstrueux
ses moments de loisir qui etaient peu frequents tout en haissant les
livres il lisait ce qui fait qu il n etait pas completement illettre
cela se reconnaissait a quelque emphase dans la parole
il n avait aucun vice nous l avons dit quand il etait content de lui
il s accordait une prise de tabac il tenait a l humanite par la
on comprendra sans peine que javert etait l effroi de toute cette classe
que la statistique annuelle du ministere de la justice designe sous la
rubrique gens sans aveu le nom de javert prononce les mettait en
deroute la face de javert apparaissant les petrifiait
tel etait cet homme formidable
javert etait comme un oeil toujours fixe sur m madeleine oeil plein de
soupcon et de conjectures m madeleine avait fini par s en apercevoir
mais il sembla que cela fut insignifiant pour lui il ne fit pas meme
une question a javert il ne le cherchait ni ne l evitait et il
portait sans para tre y faire attention ce regard genant et presque
pesant il traitait javert comme tout le monde avec aisance et bonte
quelques paroles echappees a javert on devinait qu il avait recherche
secretement avec cette curiosite qui tient a la race et o il entre
autant d instinct que de volonte toutes les traces anterieures que le
pere madeleine avait pu laisser ailleurs il paraissait savoir et il
disait parfois a mots couverts que quelqu un avait pris certaines
informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue une
fois il lui arriva de dire se parlant a lui meme
je crois que je le tiens
puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole il para t
que le fil qu il croyait tenir s etait rompu du reste et ceci est le
correctif necessaire a ce que le sens de certains mots pourrait
presenter de trop absolu il ne peut y avoir rien de vraiment
infaillible dans une creature humaine et le propre de l instinct est
precisement de pouvoir etre trouble depiste et deroute sans quoi il
serait superieur a l intelligence et la bete se trouverait avoir une
meilleure lumiere que l homme
javert etait evidemment quelque peu deconcerte par le complet naturel et
la tranquillite de m madeleine
un jour pourtant son etrange maniere d etre parut faire impression sur
m madeleine voici a quelle occasion
chapitre vi
le pere fauchelevent
m madeleine passait un matin dans une ruelle non pavee de
montreuil sur mer il entendit du bruit et vit un groupe a quelque
distance il y alla un vieux homme nomme le pere fauchelevent venait
de tomber sous sa charrette dont le cheval s etait abattu
ce fauchelevent etait un des rares ennemis qu eut encore m madeleine a
cette epoque lorsque madeleine etait arrive dans le pays fauchelevent
ancien tabellion et paysan presque lettre avait un commerce qui
commencait a aller mal fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui
s enrichissait tandis que lui ma tre se ruinait cela l avait rempli
de jalousie et il avait fait ce qu il avait pu en toute occasion pour
nuire a madeleine puis la faillite etait venue et vieux n ayant plus
a lui qu une charrette et un cheval sans famille et sans enfants du
reste pour vivre il s etait fait charretier
le cheval avait les deux cuisses cassees et ne pouvait se relever le
vieillard etait engage entre les roues la chute avait ete tellement
malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine la charrette
etait assez lourdement chargee le pere fauchelevent poussait des rales
lamentables on avait essaye de le tirer mais en vain un effort
desordonne une aide maladroite une secousse a faux pouvaient
l achever il etait impossible de le degager autrement qu en soulevant
la voiture par dessous javert qui etait survenu au moment de
l accident avait envoye chercher un cric
m madeleine arriva on s ecarta avec respect
l aide criait le vieux fauchelevent qui est ce qui est bon enfant
pour sauver le vieux
m madeleine se tourna vers les assistants
a t on un cric
on en est alle querir un repondit un paysan
dans combien de temps l aura t on
on est alle au plus pres au lieu flachot o il y a un marechal mais
c est egal il faudra bien un bon quart d heure
un quart d heure s ecria madeleine
il avait plu la veille le sol etait detrempe la charrette s enfoncait
dans la terre a chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine
du vieux charretier il etait evident qu avant cinq minutes il aurait
les c tes brisees
il est impossible d attendre un quart d heure dit madeleine aux
paysans qui regardaient
il faut bien
mais il ne sera plus temps vous ne voyez donc pas que la charrette
s enfonce
dame
coutez reprit madeleine il y a encore assez de place sous la
voiture pour qu un homme s y glisse et la souleve avec son dos rien
qu une demi minute et l on tirera le pauvre homme y a t il ici
quelqu un qui ait des reins et du coeur cinq louis d or a gagner
personne ne bougea dans le groupe
dix louis dit madeleine
les assistants baissaient les yeux un d eux murmura
il faudrait etre diablement fort et puis on risque de se faire
ecraser
allons recommenca madeleine vingt louis meme silence
ce n est pas la bonne volonte qui leur manque dit une voix
m madeleine se retourna et reconnut javert il ne l avait pas apercu
en arrivant javert continua
c est la force il faudrait etre un terrible homme pour faire la chose
de lever une voiture comme cela sur son dos
puis regardant fixement m madeleine il poursuivit en appuyant sur
chacun des mots qu il prononcait
monsieur madeleine je n ai jamais connu qu un seul homme capable de
faire ce que vous demandez la
madeleine tressaillit
javert ajouta avec un air d indifference mais sans quitter des yeux
madeleine
c etait un forcat
ah dit madeleine
du bagne de toulon
madeleine devint pale
cependant la charrette continuait a s enfoncer lentement le pere
fauchelevent ralait et hurlait
j etouffe a me brise les c tes un cric quelque chose ah
madeleine regarda autour de lui
il n y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie
a ce pauvre vieux
aucun des assistants ne remua javert reprit
je n ai jamais connu qu un homme qui put remplacer un cric c etait ce
forcat
ah voila que ca m ecrase cria le vieillard
madeleine leva la tete rencontra l oeil de faucon de javert toujours
attache sur lui regarda les paysans immobiles et sourit tristement
puis sans dire une parole il tomba a genoux et avant meme que la
foule eut eu le temps de jeter un cri il etait sous la voiture
il y eut un affreux moment d attente et de silence
on vit madeleine presque a plat ventre sous ce poids effrayant essayer
deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux on lui cria
pere madeleine retirez vous de la
le vieux fauchelevent lui meme lui dit
monsieur madeleine allez vous en c est qu il faut que je meure
voyez vous laissez moi vous allez vous faire ecraser aussi
madeleine ne repondit pas
les assistants haletaient les roues avaient continue de s enfoncer et
il etait deja devenu presque impossible que madeleine sort t de dessous
la voiture
tout a coup on vit l enorme masse s ebranler la charrette se soulevait
lentement les roues sortaient a demi de l orniere on entendit une voix
etouffee qui criait
depechez vous aidez
c etait madeleine qui venait de faire un dernier effort
ils se precipiterent le devouement d un seul avait donne de la force et
du courage a tous la charrette fut enlevee par vingt bras le vieux
fauchelevent etait sauve
madeleine se releva il etait bleme quoique ruisselant de sueur ses
habits etaient dechires et couverts de boue tous pleuraient le
vieillard lui baisait les genoux et l appelait le bon dieu lui il
avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse
et celeste et il fixait son oeil tranquille sur javert qui le regardait
toujours
chapitre vii
fauchelevent devient jardinier a paris
fauchelevent s etait demis la rotule dans sa chute le pere madeleine le
fit transporter dans une infirmerie qu il avait etablie pour ses
ouvriers dans le batiment meme de sa fabrique et qui etait desservie par
deux soeurs de charite le lendemain matin le vieillard trouva un
billet de mille francs sur sa table de nuit avec ce mot de la main du
pere madeleine je vous achete votre charrette et votre cheval la
charrette etait brisee et le cheval etait mort fauchelevent guerit
mais son genou resta ankylose m madeleine par les recommandations des
soeurs et de son cure fit placer le bonhomme comme jardinier dans un
couvent de femmes du quartier saint antoine a paris
quelque temps apres m madeleine fut nomme maire la premiere fois que
javert vit m madeleine revetu de l echarpe qui lui donnait toute
autorite sur la ville il eprouva cette sorte de fremissement
qu eprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son
ma tre partir de ce moment il l evita le plus qu il put quand les
besoins du service l exigeaient imperieusement et qu il ne pouvait faire
autrement que de se trouver avec m le maire il lui parlait avec un
respect profond
cette prosperite creee a montreuil sur mer par le pere madeleine avait
outre les signes visibles que nous avons indiques un autre sympt me
qui pour n etre pas visible n etait pas moins significatif ceci ne
trompe jamais
quand la population souffre quand le travail manque quand le commerce
est nul le contribuable resiste a l imp t par penurie epuise et
depasse les delais et l etat depense beaucoup d argent en frais de
contrainte et de rentree quand le travail abonde quand le pays est
heureux et riche l imp t se paye aisement et coute peu a l etat on
peut dire que la misere et la richesse publiques ont un thermometre
infaillible les frais de perception de l imp t en sept ans les frais
de perception de l imp t s etaient reduits des trois quarts dans
l arrondissement de montreuil sur mer ce qui faisait frequemment citer
cet arrondissement entre tous par m de villele alors ministre des
finances
telle etait la situation du pays lorsque fantine y revint personne ne
se souvenait plus d elle heureusement la porte de la fabrique de m
madeleine etait comme un visage ami elle s y presenta et fut admise
dans l atelier des femmes le metier etait tout nouveau pour fantine
elle n y pouvait etre bien adroite elle ne tirait donc de sa journee de
travail que peu de chose mais enfin cela suffisait le probleme etait
resolu elle gagnait sa vie
chapitre viii
madame victurnien depense trente cinq francs pour la morale
quand fantine vit qu elle vivait elle eut un moment de joie vivre
honnetement de son travail quelle grace du ciel le gout du travail lui
revint vraiment elle acheta un miroir se rejouit d y regarder sa
jeunesse ses beaux cheveux et ses belles dents oublia beaucoup de
choses ne songea plus qu a sa cosette et a l avenir possible et fut
presque heureuse elle loua une petite chambre et la meubla a credit sur
son travail futur reste de ses habitudes de desordre
ne pouvant pas dire qu elle etait mariee elle s etait bien gardee
comme nous l avons deja fait entrevoir de parler de sa petite fille
en ces commencements on l a vu elle payait exactement les thenardier
comme elle ne savait que signer elle etait obligee de leur ecrire par
un ecrivain public
elle ecrivait souvent cela fut remarque on commenca a dire tout bas
dans l atelier des femmes que fantine ecrivait des lettres et qu elle
avait des allures
il n y a rien de tel pour epier les actions des gens que ceux qu elles
ne regardent pas pourquoi ce monsieur ne vient il jamais qu a la
brune pourquoi monsieur un tel n accroche t il jamais sa clef au clou
le jeudi pourquoi prend il toujours les petites rues pourquoi madame
descend elle toujours de son fiacre avant d arriver a la maison
pourquoi envoie t elle acheter un cahier de papier a lettres quand elle
en a plein sa papeterie etc etc il existe des etres qui pour
conna tre le mot de ces enigmes lesquelles leur sont du reste
parfaitement indifferentes depensent plus d argent prodiguent plus de
temps se donnent plus de peine qu il n en faudrait pour dix bonnes
actions et cela gratuitement pour le plaisir sans etre payes de la
curiosite autrement que par la curiosite ils suivront celui ci ou
celle la des jours entiers feront faction des heures a des coins de
rue sous des portes d allees la nuit par le froid et par la pluie
corrompront des commissionnaires griseront des cochers de fiacre et des
laquais acheteront une femme de chambre feront acquisition d un
portier pourquoi pour rien pur acharnement de voir de savoir et de
penetrer pure demangeaison de dire et souvent ces secrets connus ces
mysteres publies ces enigmes eclairees du grand jour entra nent des
catastrophes des duels des faillites des familles ruinees des
existences brisees a la grande joie de ceux qui ont tout decouvert
sans interet et par pur instinct chose triste
certaines personnes sont mechantes uniquement par besoin de parler leur
conversation causerie dans le salon bavardage dans l antichambre est
comme ces cheminees qui usent vite le bois il leur faut beaucoup de
combustible et le combustible c est le prochain
on observa donc fantine
avec cela plus d une etait jalouse de ses cheveux blonds et de ses
dents blanches on constata que dans l atelier au milieu des autres
elle se detournait souvent pour essuyer une larme c etaient les moments
o elle songeait a son enfant peut etre aussi a l homme qu elle avait
aime
c est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passe
on constata qu elle ecrivait au moins deux fois par mois toujours a la
meme adresse et qu elle affranchissait la lettre on parvint a se
procurer l adresse monsieur monsieur thenardier aubergiste a
montfermeil on fit jaser au cabaret l ecrivain public vieux bonhomme
qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche
aux secrets bref on sut que fantine avait un enfant ce devait etre
une espece de fille il se trouva une commere qui fit le voyage de
montfermeil parla aux thenardier et dit a son retour pour mes
trente cinq francs j en ai eu le coeur net j ai vu l enfant
la commere qui fit cela etait une gorgone appelee madame victurnien
gardienne et portiere de la vertu de tout le monde madame victurnien
avait cinquante six ans et doublait le masque de la laideur du masque
de la vieillesse voix chevrotante esprit capricant cette vieille
femme avait ete jeune chose etonnante dans sa jeunesse en plein 93
elle avait epouse un moine echappe du clo tre en bonnet rouge et passe
des bernardins aux jacobins elle etait seche reche reveche pointue
epineuse presque venimeuse tout en se souvenant de son moine dont elle
etait veuve et qui l avait fort domptee et pliee c etait une ortie o
l on voyait le froissement du froc la restauration elle s etait
faite bigote et si energiquement que les pretres lui avaient pardonne
son moine elle avait un petit bien qu elle leguait bruyamment a une
communaute religieuse elle etait fort bien vue a l eveche d arras
cette madame victurnien donc alla a montfermeil et revint en disant
j ai vu l enfant
tout cela prit du temps fantine etait depuis plus d un an a la
fabrique lorsqu un matin la surveillante de l atelier lui remit de la
part de m le maire cinquante francs en lui disant qu elle ne faisait
plus partie de l atelier et en l engageant de la part de m le maire a
quitter le pays
c etait precisement dans ce meme mois que les thenardier apres avoir
demande douze francs au lieu de six venaient d exiger quinze francs au
lieu de douze
fantine fut atterree elle ne pouvait s en aller du pays elle devait
son loyer et ses meubles cinquante francs ne suffisaient pas pour
acquitter cette dette elle balbutia quelques mots suppliants la
surveillante lui signifia qu elle eut a sortir sur le champ de
l atelier fantine n etait du reste qu une ouvriere mediocre accablee
de honte plus encore que de desespoir elle quitta l atelier et rentra
dans sa chambre sa faute etait donc maintenant connue de tous
elle ne se sentit plus la force de dire un mot on lui conseilla de voir
m le maire elle n osa pas m le maire lui donnait cinquante francs
parce qu il etait bon et la chassait parce qu il etait juste elle
plia sous cet arret
chapitre ix
succes de madame victurnien
la veuve du moine fut donc bonne a quelque chose
du reste m madeleine n avait rien su de tout cela ce sont la de ces
combinaisons d evenements dont la vie est pleine m madeleine avait
pour habitude de n entrer presque jamais dans l atelier des femmes il
avait mis a la tete de cet atelier une vieille fille que le cure lui
avait donnee et il avait toute confiance dans cette surveillante
personne vraiment respectable ferme equitable integre remplie de la
charite qui consiste a donner mais n ayant pas au meme degre la charite
qui consiste a comprendre et a pardonner m madeleine se remettait de
tout sur elle les meilleurs hommes sont souvent forces de deleguer leur
autorite c est dans cette pleine puissance et avec la conviction
qu elle faisait bien que la surveillante avait instruit le proces
juge condamne et execute fantine
quant aux cinquante francs elle les avait donnes sur une somme que m
madeleine lui confiait pour aum nes et secours aux ouvrieres et dont
elle ne rendait pas compte
fantine s offrit comme servante dans le pays elle alla d une maison a
l autre personne ne voulut d elle elle n avait pu quitter la ville le
marchand fripier auquel elle devait ses meubles quels meubles lui
avait dit si vous vous en allez je vous fais arreter comme voleuse
le proprietaire auquel elle devait son loyer lui avait dit
vous etes jeune et jolie vous pouvez payer elle partagea les
cinquante francs entre le proprietaire et le fripier rendit au marchand
les trois quarts de son mobilier ne garda que le necessaire et se
trouva sans travail sans etat n ayant plus que son lit et devant
encore environ cent francs
elle se mit a coudre de grosses chemises pour les soldats de la
garnison et gagnait douze sous par jour sa fille lui en coutait dix
c est en ce moment qu elle commenca a mal payer les thenardier
cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle
rentrait le soir lui enseigna l art de vivre dans la misere derriere
vivre de peu il y a vivre de rien ce sont deux chambres la premiere
est obscure la seconde est noire
fantine apprit comment on se passe tout a fait de feu en hiver comment
on renonce a un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux
jours comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture
son jupon comment on menage sa chandelle en prenant son repas a la
lumiere de la fenetre d en face on ne sait pas tout ce que certains
etres faibles qui ont vieilli dans le denument et l honnetete savent
tirer d un sou cela finit par etre un talent fantine acquit ce sublime
talent et reprit un peu de courage
cette epoque elle disait a une voisine
bah je me dis en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout
le reste a mes coutures je parviendrai bien toujours a gagner a peu
pres du pain et puis quand on est triste on mange moins eh bien des
souffrances des inquietudes un peu de pain d un c te des chagrins de
l autre tout cela me nourrira
dans cette detresse avoir sa petite fille eut ete un etrange bonheur
elle songea a la faire venir mais quoi lui faire partager son
denument et puis elle devait aux thenardier comment s acquitter et
le voyage comment le payer
la vieille qui lui avait donne ce qu on pourrait appeler des lecons de
vie indigente etait une sainte fille nommee marguerite devote de la
bonne devotion pauvre et charitable pour les pauvres et meme pour les
riches sachant tout juste assez ecrire pour signer margueritte et
croyant en dieu ce qui est la science
il y a beaucoup de ces vertus la en bas un jour elles seront en haut
cette vie a un lendemain
dans les premiers temps fantine avait ete si honteuse qu elle n avait
pas ose sortir quand elle etait dans la rue elle devinait qu on se
retournait derriere elle et qu on la montrait du doigt tout le monde la
regardait et personne ne la saluait le mepris acre et froid des
passants lui penetrait dans la chair et dans l ame comme une bise
dans les petites villes il semble qu une malheureuse soit nue sous les
sarcasmes et la curiosite de tous paris du moins personne ne vous
conna t et cette obscurite est un vetement oh comme elle eut souhaite
venir a paris impossible
il fallut bien s accoutumer a la deconsideration comme elle s etait
accoutumee a l indigence peu a peu elle en prit son parti apres deux
ou trois mois elle secoua la honte et se remit a sortir comme si de rien
n etait
cela m est bien egal dit elle
elle alla et vint la tete haute avec un sourire amer et sentit
qu elle devenait effrontee
madame victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenetre remarquait
la detresse de cette creature grace a elle remise a sa place et se
felicitait les mechants ont un bonheur noir
l exces du travail fatiguait fantine et la petite toux seche qu elle
avait augmenta elle disait quelquefois a sa voisine marguerite tatez
donc comme mes mains sont chaudes
cependant le matin quand elle peignait avec un vieux peigne casse ses
beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche elle avait une
minute de coquetterie heureuse
chapitre x
suite du succes
elle avait ete congediee vers la fin de l hiver l ete se passa mais
l hiver revint jours courts moins de travail l hiver point de
chaleur point de lumiere point de midi le soir touche au matin
brouillard crepuscule la fenetre est grise on n y voit pas clair le
ciel est un soupirail toute la journee est une cave le soleil a l air
d un pauvre l affreuse saison l hiver change en pierre l eau du ciel
et le coeur de l homme ses creanciers la harcelaient
fantine gagnait trop peu ses dettes avaient grossi les thenardier mal
payes lui ecrivaient a chaque instant des lettres dont le contenu la
desolait et dont le port la ruinait un jour ils lui ecrivirent que sa
petite cosette etait toute nue par le froid qu il faisait qu elle avait
besoin d une jupe de laine et qu il fallait au moins que la mere
envoyat dix francs pour cela elle recut la lettre et la froissa dans
ses mains tout le jour le soir elle entra chez un barbier qui habitait
le coin de la rue et defit son peigne ses admirables cheveux blonds
lui tomberent jusqu aux reins
les beaux cheveux s ecria le barbier
combien m en donneriez vous dit elle
dix francs
coupez les
elle acheta une jupe de tricot et l envoya aux thenardier
cette jupe fit les thenardier furieux c etait de l argent qu ils
voulaient ils donnerent la jupe a eponine la pauvre alouette continua
de frissonner
fantine pensa mon enfant n a plus froid je l ai habillee de mes
cheveux elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tete
tondue et avec lesquels elle etait encore jolie
un travail tenebreux se faisait dans le coeur de fantine quand elle vit
qu elle ne pouvait plus se coiffer elle commenca a tout prendre en
haine autour d elle elle avait longtemps partage la veneration de tous
pour le pere madeleine cependant a force de se repeter que c etait lui
qui l avait chassee et qu il etait la cause de son malheur elle en
vint a le hair lui aussi lui surtout quand elle passait devant la
fabrique aux heures o les ouvriers sont sur la porte elle affectait de
rire et de chanter
une vieille ouvriere qui la vit une fois chanter et rire de cette facon
dit
voila une fille qui finira mal
elle prit un amant le premier venu un homme qu elle n aimait pas par
bravade avec la rage dans le coeur c etait un miserable une espece de
musicien mendiant un oisif gueux qui la battait et qui la quitta
comme elle l avait pris avec degout elle adorait son enfant
plus elle descendait plus tout devenait sombre autour d elle plus ce
doux petit ange rayonnait dans le fond de son ame elle disait quand je
serai riche j aurai ma cosette avec moi et elle riait la toux ne la
quittait pas et elle avait des sueurs dans le dos
un jour elle recut des thenardier une lettre ainsi concue
cosette est malade d une maladie qui est dans le pays une fievre
miliaire qu ils appellent il faut des drogues cheres cela nous ruine
et nous ne pouvons plus payer si vous ne nous envoyez pas quarante
francs avant huit jours la petite est morte
elle se mit a rire aux eclats et elle dit a sa vieille voisine
ah ils sont bons quarante francs que ca ca fait deux napoleons o
veulent ils que je les prenne sont ils betes ces paysans
cependant elle alla dans l escalier pres d une lucarne et relut la
lettre
puis elle descendit l escalier et sortit en courant et en sautant riant
toujours quelqu un qui la rencontra lui dit
qu est ce que vous avez donc a etre si gaie
elle repondit
c est une bonne betise que viennent de m ecrire des gens de la
campagne ils me demandent quarante francs paysans va
comme elle passait sur la place elle vit beaucoup de monde qui
entourait une voiture de forme bizarre sur l imperiale de laquelle
perorait tout debout un homme vetu de rouge c etait un bateleur
dentiste en tournee qui offrait au public des rateliers complets des
opiats des poudres et des elixirs
fantine se mela au groupe et se mit a rire comme les autres de cette
harangue o il y avait de l argot pour la canaille et du jargon pour les
gens comme il faut l arracheur de dents vit cette belle fille qui
riait et s ecria tout a coup
vous avez de jolies dents la fille qui riez la si vous voulez me
vendre vos deux palettes je vous donne de chaque un napoleon d or
qu est ce que c est que ca mes palettes demanda fantine
les palettes reprit le professeur dentiste c est les dents de
devant les deux d en haut
quelle horreur s ecria fantine
deux napoleons grommela une vieille edentee qui etait la qu en voila
une qui est heureuse
fantine s enfuit et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix
enrouee de l homme qui lui criait reflechissez la belle deux
napoleons ca peut servir si le coeur vous en dit venez ce soir a
l auberge du tillac d argent vous m y trouverez
fantine rentra elle etait furieuse et conta la chose a sa bonne voisine
marguerite
comprenez vous cela ne voila t il pas un abominable homme comment
laisse t on des gens comme cela aller dans le pays m arracher mes deux
dents de devant mais je serais horrible les cheveux repoussent mais
les dents ah le monstre d homme j aimerais mieux me jeter d un
cinquieme la tete la premiere sur le pave il m a dit qu il serait ce
soir au tillac d argent
et qu est ce qu il offrait demanda marguerite
deux napoleons
cela fait quarante francs
oui dit fantine cela fait quarante francs
elle resta pensive et se mit a son ouvrage au bout d un quart d heure
elle quitta sa couture et alla relire la lettre des thenardier sur
l escalier
en rentrant elle dit a marguerite qui travaillait pres d elle
qu est ce que c est donc que cela une fievre miliaire savez vous
oui repondit la vieille fille c est une maladie
a a donc besoin de beaucoup de drogues
oh des drogues terribles
o ca vous prend il
c est une maladie qu on a comme ca
cela attaque donc les enfants
surtout les enfants
est ce qu on en meurt
tres bien dit marguerite
fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l escalier
le soir elle descendit et on la vit qui se dirigeait du c te de la rue
de paris o sont les auberges
le lendemain matin comme marguerite entrait dans la chambre de fantine
avant le jour car elles travaillaient toujours ensemble et de cette
facon n allumaient qu une chandelle pour deux elle trouva fantine
assise sur son lit pale glacee elle ne s etait pas couchee son
bonnet etait tombe sur ses genoux la chandelle avait brule toute la
nuit et etait presque entierement consumee
marguerite s arreta sur le seuil petrifiee de cet enorme desordre et
s ecria
seigneur la chandelle qui est toute brulee il s est passe des
evenements
puis elle regarda fantine qui tournait vers elle sa tete sans cheveux
fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans
jesus fit marguerite qu est ce que vous avez fantine
je n ai rien repondit fantine au contraire mon enfant ne mourra pas
de cette affreuse maladie faute de secours je suis contente
en parlant ainsi elle montrait a la vieille fille deux napoleons qui
brillaient sur la table
ah jesus dieu dit marguerite mais c est une fortune o avez vous
eu ces louis d or
je les ai eus repondit fantine
en meme temps elle sourit la chandelle eclairait son visage c etait un
sourire sanglant une salive rougeatre lui souillait le coin des levres
et elle avait un trou noir dans la bouche
les deux dents etaient arrachees
elle envoya les quarante francs a montfermeil
du reste c etait une ruse des thenardier pour avoir de l argent cosette
n etait pas malade
fantine jeta son miroir par la fenetre depuis longtemps elle avait
quitte sa cellule du second pour une mansarde fermee d un loquet sous le
toit un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et
vous heurte a chaque instant la tete le pauvre ne peut aller au fond de
sa chambre comme au fond de sa destinee qu en se courbant de plus en
plus elle n avait plus de lit il lui restait une loque qu elle
appelait sa couverture un matelas a terre et une chaise depaillee un
petit rosier qu elle avait s etait desseche dans un coin oublie dans
l autre coin il y avait un pot a beurre a mettre l eau qui gelait
l hiver et o les differents niveaux de l eau restaient longtemps
marques par des cercles de glace elle avait perdu la honte elle perdit
la coquetterie dernier signe elle sortait avec des bonnets sales soit
faute de temps soit indifference elle ne raccommodait plus son linge
mesure que les talons s usaient elle tirait ses bas dans ses
souliers cela se voyait a de certains plis perpendiculaires elle
rapiecait son corset vieux et use avec des morceaux de calicot qui se
dechiraient au moindre mouvement les gens auxquels elle devait lui
faisaient des scenes et ne lui laissaient aucun repos elle les
trouvait dans la rue elle les retrouvait dans son escalier elle
passait des nuits a pleurer et a songer elle avait les yeux tres
brillants et elle sentait une douleur fixe dans l epaule vers le haut
de l omoplate gauche elle toussait beaucoup elle haissait profondement
le pere madeleine et ne se plaignait pas elle cousait dix sept heures
par jour mais un entrepreneur du travail des prisons qui faisait
travailler les prisonnieres au rabais fit tout a coup baisser les prix
ce qui reduisit la journee des ouvrieres libres a neuf sous dix sept
heures de travail et neuf sous par jour ses creanciers etaient plus
impitoyables que jamais le fripier qui avait repris presque tous les
meubles lui disait sans cesse quand me payeras tu coquine que
voulait on d elle bon dieu elle se sentait traquee et il se
developpait en elle quelque chose de la bete farouche vers le meme
temps le thenardier lui ecrivit que decidement il avait attendu avec
beaucoup trop de bonte et qu il lui fallait cent francs tout de suite
sinon qu il mettrait a la porte la petite cosette toute convalescente
de sa grande maladie par le froid par les chemins et qu elle
deviendrait ce qu elle pourrait et qu elle creverait si elle voulait
cent francs songea fantine mais o y a t il un etat a gagner cent
sous par jour
allons dit elle vendons le reste
l infortunee se fit fille publique
chapitre xi
christus nos liberavit
qu est ce que c est que cette histoire de fantine c est la societe
achetant une esclave
qui la misere
la faim au froid a l isolement a l abandon au denument marche
douloureux une ame pour un morceau de pain la misere offre la societe
accepte
la sainte loi de jesus christ gouverne notre civilisation mais elle ne
la penetre pas encore on dit que l esclavage a disparu de la
civilisation europeenne c est une erreur il existe toujours mais il
ne pese plus que sur la femme et il s appelle prostitution
il pese sur la femme c est a dire sur la grace sur la faiblesse sur
la beaute sur la maternite ceci n est pas une des moindres hontes de
l homme
au point de ce douloureux drame o nous sommes arrives il ne reste plus
rien a fantine de ce qu elle a ete autrefois elle est devenue marbre en
devenant boue qui la touche a froid elle passe elle vous subit et
elle vous ignore elle est la figure deshonoree et severe la vie et
l ordre social lui ont dit leur dernier mot il lui est arrive tout ce
qui lui arrivera elle a tout ressenti tout supporte tout eprouve
tout souffert tout perdu tout pleure elle est resignee de cette
resignation qui ressemble a l indifference comme la mort ressemble au
sommeil elle n evite plus rien elle ne craint plus rien tombe sur
elle toute la nuee et passe sur elle tout l ocean que lui importe
c est une eponge imbibee
elle le croit du moins mais c est une erreur de s imaginer qu on epuise
le sort et qu on touche le fond de quoi que ce soit
helas qu est ce que toutes ces destinees ainsi poussees pele mele o
vont elles pourquoi sont elles ainsi
celui qui sait cela voit toute l ombre
il est seul il s appelle dieu
chapitre xii
le desoeuvrement de m bamatabois
il y a dans toutes les petites villes et il y avait a montreuil sur mer
en particulier une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents
livres de rente en province du meme air dont leurs pareils devorent a
paris deux cent mille francs par an ce sont des etres de la grande
espece neutre hongres parasites nuls qui ont un peu de terre un peu
de sottise et un peu d esprit qui seraient des rustres dans un salon et
se croient des gentilshommes au cabaret qui disent mes pres mes bois
mes paysans sifflent les actrices du theatre pour prouver qu ils sont
gens de gout querellent les officiers de la garnison pour montrer
qu ils sont gens de guerre chassent fument baillent boivent sentent
le tabac jouent au billard regardent les voyageurs descendre de
diligence vivent au cafe d nent a l auberge ont un chien qui mange
les os sous la table et une ma tresse qui pose les plats dessus
tiennent a un sou exagerent les modes admirent la tragedie meprisent
les femmes usent leurs vieilles bottes copient londres a travers paris
et paris a travers pont a mousson vieillissent hebetes ne travaillent
pas ne servent a rien et ne nuisent pas a grand chose
m felix tholomyes reste dans sa province et n ayant jamais vu paris
serait un de ces hommes la
s ils etaient plus riches on dirait ce sont des elegants s ils
etaient plus pauvres on dirait ce sont des faineants ce sont tout
simplement des desoeuvres parmi ces desoeuvres il y a des ennuyeux
des ennuyes des revasseurs et quelques dr les
dans ce temps la un elegant se composait d un grand col d une grande
cravate d une montre a breloques de trois gilets superposes de
couleurs differentes le bleu et le rouge en dedans d un habit couleur
olive a taille courte a queue de morue a double rangee de boutons
d argent serres les uns contre les autres et montant jusque sur
l epaule et d un pantalon olive plus clair orne sur les deux coutures
d un nombre de c tes indetermine mais toujours impair variant de une a
onze limite qui n etait jamais franchie ajoutez a cela des
souliers bottes avec de petits fers au talon un chapeau a haute forme
et a bords etroits des cheveux en touffe une enorme canne et une
conversation rehaussee des calembours de potier sur le tout des eperons
et des moustaches cette epoque des moustaches voulaient dire
bourgeois et des eperons voulaient dire pieton
l elegant de province portait les eperons plus longs et les moustaches
plus farouches c etait le temps de la lutte des republiques de
l amerique meridionale contre le roi d espagne de bolivar contre
morillo les chapeaux a petits bords etaient royalistes et se nommaient
des morillos les liberaux portaient des chapeaux a larges bords qui
s appelaient des bolivars
huit ou dix mois donc apres ce qui a ete raconte dans les pages
precedentes vers les premiers jours de janvier 1823 un soir qu il
avait neige un de ces elegants un de ces desoeuvres un bien
pensant car il avait un morillo de plus chaudement enveloppe d un de
ces grands manteaux qui completaient dans les temps froids le costume a
la mode se divertissait a harceler une creature qui r dait en robe de
bal et toute decolletee avec des fleurs sur la tete devant la vitre du
cafe des officiers cet elegant fumait car c etait decidement la mode
chaque fois que cette femme passait devant lui il lui jetait avec une
bouffee de la fumee de son cigare quelque apostrophe qu il croyait
spirituelle et gaie comme que tu es laide veux tu te cacher tu
n as pas de dents etc etc ce monsieur s appelait monsieur
bamatabois la femme triste spectre pare qui allait et venait sur la
neige ne lui repondait pas ne le regardait meme pas et n en
accomplissait pas moins en silence et avec une regularite sombre sa
promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le
sarcasme comme le soldat condamne qui revient sous les verges ce peu
d effet piqua sans doute l oisif qui profitant d un moment o elle se
retournait s avanca derriere elle a pas de loup et en etouffant son
rire se baissa prit sur le pave une poignee de neige et la lui plongea
brusquement dans le dos entre ses deux epaules nues la fille poussa un
rugissement se tourna bondit comme une panthere et se rua sur
l homme lui enfoncant ses ongles dans le visage avec les plus
effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le
ruisseau ces injures vomies d une voix enrouee par l eau de vie
sortaient hideusement d une bouche a laquelle manquaient en effet les
deux dents de devant c etait la fantine
au bruit que cela fit les officiers sortirent en foule du cafe les
passants s amasserent et il se forma un grand cercle riant huant et
applaudissant autour de ce tourbillon compose de deux etres o l on
avait peine a reconna tre un homme et une femme l homme se debattant
son chapeau a terre la femme frappant des pieds et des poings
decoiffee hurlant sans dents et sans cheveux livide de colere
horrible tout a coup un homme de haute taille sortit vivement de la
foule saisit la femme a son corsage de satin couvert de boue et lui
dit suis moi
la femme leva la tete sa voix furieuse s eteignit subitement ses yeux
etaient vitreux de livide elle etait devenue pale et elle tremblait
d un tremblement de terreur elle avait reconnu javert
l elegant avait profite de l incident pour s esquiver
chapitre xiii
solution de quelques questions de police municipale
javert ecarta les assistants rompit le cercle et se mit a marcher a grands
pas vers le bureau de police qui est a l extremite de la place tra nant
apres lui la miserable elle se laissait faire machinalement ni lui ni
elle ne disaient un mot la nuee des spectateurs au paroxysme de la
joie suivait avec des quolibets la supreme misere occasion
d obscenites arrive au bureau de police qui etait une salle basse
chauffee par un poele et gardee par un poste avec une porte vitree et
grillee sur la rue javert ouvrit la porte entra avec fantine et
referma la porte derriere lui au grand desappointement des curieux qui
se hausserent sur la pointe du pied et allongerent le cou devant la
vitre trouble du corps de garde cherchant a voir la curiosite est une
gourmandise voir c est devorer
en entrant la fantine alla tomber dans un coin immobile et muette
accroupie comme une chienne qui a peur
le sergent du poste apporta une chandelle allumee sur une table javert
s assit tira de sa poche une feuille de papier timbre et se mit a
ecrire
ces classes de femmes sont entierement remises par nos lois a la
discretion de la police elle en fait ce qu elle veut les punit comme
bon lui semble et confisque a son gre ces deux tristes choses qu elles
appellent leur industrie et leur liberte javert etait impassible son
visage serieux ne trahissait aucune emotion pourtant il etait gravement
et profondement preoccupe c etait un de ces moments o il exercait sans
contr le mais avec tous les scrupules d une conscience severe son
redoutable pouvoir discretionnaire en cet instant il le sentait son
escabeau d agent de police etait un tribunal il jugeait il jugeait et
il condamnait il appelait tout ce qu il pouvait avoir d idees dans
l esprit autour de la grande chose qu il faisait plus il examinait le
fait de cette fille plus il se sentait revolte il etait evident qu il
venait de voir commettre un crime il venait de voir la dans la rue la
societe representee par un proprietaire electeur insultee et attaquee
par une creature en dehors de tout une prostituee avait attente a un
bourgeois il avait vu cela lui javert il ecrivait en silence
quand il eut fini il signa plia le papier et dit au sergent du poste
en le lui remettant
prenez trois hommes et menez cette fille au bloc
puis se tournant vers la fantine
tu en as pour six mois
la malheureuse tressaillit
six mois six mois de prison six mois a gagner sept sous par jour
mais que deviendra cosette ma fille ma fille mais je dois encore plus
de cent francs aux thenardier monsieur l inspecteur savez vous cela
elle se tra na sur la dalle mouillee par les bottes boueuses de tous ces
hommes sans se lever joignant les mains faisant de grands pas avec
ses genoux
monsieur javert dit elle je vous demande grace je vous assure que
je n ai pas eu tort si vous aviez vu le commencement vous auriez vu
je vous jure le bon dieu que je n ai pas eu tort c est ce monsieur le
bourgeois que je ne connais pas qui m a mis de la neige dans le dos
est ce qu on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand
nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal a personne
cela m a saisie je suis un peu malade voyez vous et puis il y avait
deja un peu de temps qu il me disait des raisons tu es laide tu n as
pas de dents je le sais bien que je n ai plus mes dents je ne faisais
rien moi je disais c est un monsieur qui s amuse j etais honnete
avec lui je ne lui parlais pas c est a cet instant la qu il m a mis de
la neige monsieur javert mon bon monsieur l inspecteur est ce qu il
n y a personne la qui ait vu pour vous dire que c est bien vrai j ai
peut etre eu tort de me facher vous savez dans le premier moment on
n est pas ma tre on a des vivacites et puis quelque chose de si froid
qu on vous met dans le dos a l heure que vous ne vous y attendez pas
j ai eu tort d ab mer le chapeau de ce monsieur pourquoi s est il en
alle je lui demanderais pardon oh mon dieu cela me serait bien egal
de lui demander pardon faites moi grace pour aujourd hui cette fois
monsieur javert tenez vous ne savez pas ca dans les prisons on ne
gagne que sept sous ce n est pas la faute du gouvernement mais on
gagne sept sous et figurez vous que j ai cent francs a payer ou
autrement on me renverra ma petite mon dieu je ne peux pas l avoir
avec moi c est si vilain ce que je fais ma cosette mon petit ange
de la bonne sainte vierge qu est ce qu elle deviendra pauvre loup je
vais vous dire c est les thenardier des aubergistes des paysans ca
n a pas de raisonnement il leur faut de l argent ne me mettez pas en
prison voyez vous c est une petite qu on mettrait a meme sur la grande
route va comme tu pourras en plein coeur d hiver il faut avoir pitie
de cette chose la mon bon monsieur javert si c etait plus grand ca
gagnerait sa vie mais ca ne peut pas a ces ages la je ne suis pas une
mauvaise femme au fond ce n est pas la lachete et la gourmandise qui
ont fait de moi ca j ai bu de l eau de vie c est par misere je ne
l aime pas mais cela etourdit quand j etais plus heureuse on n aurait
eu qu a regarder dans mes armoires on aurait bien vu que je n etais pas
une femme coquette qui a du desordre j avais du linge beaucoup de
linge ayez pitie de moi monsieur javert
elle parlait ainsi brisee en deux secouee par les sanglots aveuglee
par les larmes la gorge nue se tordant les mains toussant d une toux
seche et courte balbutiant tout doucement avec la voix de l agonie la
grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les
miserables ce moment la la fantine etait redevenue belle de
certains instants elle s arretait et baisait tendrement le bas de la
redingote du mouchard elle eut attendri un coeur de granit mais on
n attendrit pas un coeur de bois
allons dit javert je t ai ecoutee as tu bien tout dit marche a
present tu as tes six mois le pere eternel en personne n y pourrait
plus rien
cette solennelle parole le pere eternel en personne n y pourrait plus
rien elle comprit que l arret etait prononce elle s affaissa sur
elle meme en murmurant
grace
javert tourna le dos
les soldats la saisirent par les bras
depuis quelques minutes un homme etait entre sans qu on eut pris garde
a lui il avait referme la porte s y etait adosse et avait entendu les
prieres desesperees de la fantine au moment o les soldats mirent la
main sur la malheureuse qui ne voulait pas se lever il fit un pas
sortit de l ombre et dit
un instant s il vous pla t
javert leva les yeux et reconnut m madeleine il ta son chapeau et
saluant avec une sorte de gaucherie fachee
pardon monsieur le maire
ce mot monsieur le maire fit sur la fantine un effet etrange elle se
dressa debout tout d une piece comme un spectre qui sort de terre
repoussa les soldats des deux bras marcha droit a m madeleine avant
qu on eut pu la retenir et le regardant fixement l air egare elle
cria
ah c est donc toi qui es monsieur le maire
puis elle eclata de rire et lui cracha au visage
m madeleine s essuya le visage et dit
inspecteur javert mettez cette femme en liberte
javert se sentit au moment de devenir fou il eprouvait en cet instant
coup sur coup et presque melees ensemble les plus violentes emotions
qu il eut ressenties de sa vie voir une fille publique cracher au
visage d un maire cela etait une chose si monstrueuse que dans ses
suppositions les plus effroyables il eut regarde comme un sacrilege de
le croire possible d un autre c te dans le fond de sa pensee il
faisait confusement un rapprochement hideux entre ce qu etait cette
femme et ce que pouvait etre ce maire et alors il entrevoyait avec
horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat mais
quand il vit ce maire ce magistrat s essuyer tranquillement le visage
et dire mettez cette femme en liberte il eut comme un eblouissement
de stupeur la pensee et la parole lui manquerent egalement la somme de
l etonnement possible etait depassee pour lui il resta muet
ce mot n avait pas porte un coup moins etrange a la fantine elle leva
son bras nu et se cramponna a la clef du poele comme une personne qui
chancelle cependant elle regardait tout autour d elle et elle se mit a
parler a voix basse comme si elle se parlait a elle meme
en liberte qu on me laisse aller que je n aille pas en prison six
mois qui est ce qui a dit cela il n est pas possible qu on ait dit
cela j ai mal entendu a ne peut pas etre ce monstre de maire est ce
que c est vous mon bon monsieur javert qui avez dit qu on me mette en
liberte oh voyez vous je vais vous dire et vous me laisserez aller
ce monstre de maire ce vieux gredin de maire c est lui qui est cause
de tout figurez vous monsieur javert qu il m a chassee a cause d un
tas de gueuses qui tiennent des propos dans l atelier si ce n est pas
la une horreur renvoyer une pauvre fille qui fait honnetement son
ouvrage alors je n ai plus gagne assez et tout le malheur est venu
d abord il y a une amelioration que ces messieurs de la police devraient
bien faire ce serait d empecher les entrepreneurs des prisons de faire
du tort aux pauvres gens je vais vous expliquer cela voyez vous vous
gagnez douze sous dans les chemises cela tombe a neuf sous il n y a
plus moyen de vivre il faut donc devenir ce qu on peut moi j avais ma
petite cosette j ai bien ete forcee de devenir une mauvaise femme vous
comprenez a present que c est ce gueux de maire qui a tout fait le mal
apres cela j ai pietine le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le
cafe des officiers mais lui il m avait perdu toute ma robe avec sa
neige nous autres nous n avons qu une robe de soie pour le soir
voyez vous je n ai jamais fait de mal expres vrai monsieur javert et
je vois partout des femmes bien plus mechantes que moi qui sont bien
plus heureuses monsieur javert c est vous qui avez dit qu on me
mette dehors n est ce pas prenez des informations parlez a mon
proprietaire maintenant je paye mon terme on vous dira bien que je
suis honnete ah mon dieu je vous demande pardon j ai touche sans
faire attention a la clef du poele et cela fait fumer
m madeleine l ecoutait avec une attention profonde pendant qu elle
parlait il avait fouille dans son gilet en avait tire sa bourse et
l avait ouverte elle etait vide il l avait remise dans sa poche il
dit a la fantine
combien avez vous dit que vous deviez
la fantine qui ne regardait que javert se retourna de son c te
est ce que je te parle a toi
puis s adressant aux soldats
dites donc vous autres avez vous vu comme je te vous lui ai crache a
la figure ah vieux scelerat de maire tu viens ici pour me faire peur
mais je n ai pas peur de toi j ai peur de monsieur javert j ai peur de
mon bon monsieur javert
en parlant ainsi elle se retourna vers l inspecteur
avec ca voyez vous monsieur l inspecteur il faut etre juste je
comprends que vous etes juste monsieur l inspecteur au fait c est
tout simple un homme qui joue a mettre un peu de neige dans le dos
d une femme ca les faisait rire les officiers il faut bien qu on se
divertisse a quelque chose nous autres nous sommes la pour qu on
s amuse quoi et puis vous vous venez vous etes bien force de mettre
l ordre vous emmenez la femme qui a tort mais en y reflechissant
comme vous etes bon vous dites qu on me mette en liberte c est pour la
petite parce que six mois en prison cela m empecherait de nourrir mon
enfant seulement n y reviens plus coquine oh je n y reviendrai plus
monsieur javert on me fera tout ce qu on voudra maintenant je ne
bougerai plus seulement aujourd hui voyez vous j ai crie parce que
cela m a fait mal je ne m attendais pas du tout a cette neige de ce
monsieur et puis je vous ai dit je ne me porte pas tres bien je
tousse j ai la dans l estomac comme une boule qui me brule que le
medecin me dit soignez vous tenez tatez donnez votre main n ayez
pas peur c est ici
elle ne pleurait plus sa voix etait caressante elle appuyait sur sa
gorge blanche et delicate la grosse main rude de javert et elle le
regardait en souriant
tout a coup elle rajusta vivement le desordre de ses vetements fit
retomber les plis de sa robe qui en se tra nant s etait relevee presque
a la hauteur du genou et marcha vers la porte en disant a demi voix aux
soldats avec un signe de tete amical
les enfants monsieur l inspecteur a dit qu on me lache je m en vas
elle mit la main sur le loquet un pas de plus elle etait dans la rue
javert jusqu a cet instant etait reste debout immobile l oeil fixe a
terre pose de travers au milieu de cette scene comme une statue
derangee qui attend qu on la mette quelque part
le bruit que fit le loquet le reveilla il releva la tete avec une
expression d autorite souveraine expression toujours d autant plus
effrayante que le pouvoir se trouve place plus bas feroce chez la bete
fauve atroce chez l homme de rien
sergent cria t il vous ne voyez pas que cette dr lesse s en va qui
est ce qui vous a dit de la laisser aller
moi dit madeleine
la fantine a la voix de javert avait tremble et lache le loquet comme un
voleur pris lache l objet vole la voix de madeleine elle se
retourna et a partir de ce moment sans qu elle prononcat un mot sans
qu elle osat meme laisser sortir son souffle librement son regard alla
tour a tour de madeleine a javert et de javert a madeleine selon que
c etait l un ou l autre qui parlait
il etait evident qu il fallait que javert eut ete comme on dit jete
hors des gonds pour qu il se fut permis d apostropher le sergent comme
il l avait fait apres l invitation du maire de mettre fantine en
liberte en etait il venu a oublier la presence de monsieur le maire
avait il fini par se declarer a lui meme qu il etait impossible qu une
autorite eut donne un pareil ordre et que bien certainement monsieur
le maire avait du dire sans le vouloir une chose pour une autre ou
bien devant les enormites dont il etait temoin depuis deux heures se
disait il qu il fallait revenir aux supremes resolutions qu il etait
necessaire que le petit se fit grand que le mouchard se transformat en
magistrat que l homme de police dev nt homme de justice et qu en cette
extremite prodigieuse l ordre la loi la morale le gouvernement la
societe tout entiere se personnifiaient en lui javert
quoi qu il en soit quand m madeleine eut dit ce moi qu on vient
d entendre on vit l inspecteur de police javert se tourner vers
monsieur le maire pale froid les levres bleues le regard desespere
tout le corps agite d un tremblement imperceptible et chose inouie
lui dire l oeil baisse mais la voix ferme
monsieur le maire cela ne se peut pas
comment dit m madeleine
cette malheureuse a insulte un bourgeois
inspecteur javert repartit m madeleine avec un accent conciliant et
calme ecoutez vous etes un honnete homme et je ne fais nulle
difficulte de m expliquer avec vous voici le vrai je passais sur la
place comme vous emmeniez cette femme il y avait encore des groupes je
me suis informe j ai tout su c est le bourgeois qui a eu tort et qui
en bonne police eut du etre arrete
javert reprit
cette miserable vient d insulter monsieur le maire
ceci me regarde dit m madeleine mon injure est a moi peut etre
j en puis faire ce que je veux
je demande pardon a monsieur le maire son injure n est pas a lui
elle est a la justice
inspecteur javert repliqua m madeleine la premiere justice c est
la conscience j ai entendu cette femme je sais ce que je fais
et moi monsieur le maire je ne sais pas ce que je vois
alors contentez vous d obeir
j obeis a mon devoir mon devoir veut que cette femme fasse six mois
de prison
m madeleine repondit avec douceur
coutez bien ceci elle n en fera pas un jour
cette parole decisive javert osa regarder le maire fixement et lui
dit mais avec un son de voix toujours profondement respectueux
je suis au desespoir de resister a monsieur le maire c est la
premiere fois de ma vie mais il daignera me permettre de lui faire
observer que je suis dans la limite de mes attributions je reste
puisque monsieur le maire le veut dans le fait du bourgeois j etais
la c est cette fille qui s est jetee sur monsieur bamatabois qui est
electeur et proprietaire de cette belle maison a balcon qui fait le coin
de l esplanade a trois etages et toute en pierre de taille enfin il y
a des choses dans ce monde quoi qu il en soit monsieur le maire cela
c est un fait de police de la rue qui me regarde et je retiens la femme
fantine
alors m madeleine croisa les bras et dit avec une voix severe que
personne dans la ville n avait encore entendue
le fait dont vous parlez est un fait de police municipale aux termes
des articles neuf onze quinze et soixante six du code d instruction
criminelle j en suis juge j ordonne que cette femme soit mise en
liberte
javert voulut tenter un dernier effort
mais monsieur le maire
je vous rappelle a vous l article quatre vingt un de la loi du 13
decembre 1799 sur la detention arbitraire
monsieur le maire permettez
plus un mot
pourtant
sortez dit m madeleine
javert recut le coup debout de face et en pleine poitrine comme un
soldat russe il salua jusqu a terre monsieur le maire et sortit
fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant
elle
cependant elle aussi etait en proie a un bouleversement etrange elle
venait de se voir en quelque sorte disputee par deux puissances
opposees elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans
leurs mains sa liberte sa vie son ame son enfant l un de ces hommes
la tirait du c te de l ombre l autre la ramenait vers la lumiere dans
cette lutte entrevue a travers les grossissements de l epouvante ces
deux hommes lui etaient apparus comme deux geants l un parlait comme
son demon l autre parlait comme son bon ange l ange avait vaincu le
demon et chose qui la faisait frissonner de la tete aux pieds cet
ange ce liberateur c etait precisement l homme qu elle abhorrait ce
maire qu elle avait si longtemps considere comme l auteur de tous ses
maux ce madeleine et au moment meme o elle venait de l insulter d une
facon hideuse il la sauvait s etait elle donc trompee devait elle
donc changer toute son ame elle ne savait elle tremblait elle
ecoutait eperdue elle regardait effaree et a chaque parole que disait
m madeleine elle sentait fondre et s ecrouler en elle les affreuses
tenebres de la haine et na tre dans son coeur je ne sais quoi de
rechauffant et d ineffable qui etait de la joie de la confiance et de
l amour
quand javert fut sorti m madeleine se tourna vers elle et lui dit
avec une voix lente ayant peine a parler comme un homme serieux qui ne
veut pas pleurer
je vous ai entendue je ne savais rien de ce que vous avez dit je
crois que c est vrai et je sens que c est vrai j ignorais meme que
vous eussiez quitte mes ateliers pourquoi ne vous etes vous pas
adressee a moi mais voici je payerai vos dettes je ferai venir votre
enfant ou vous irez la rejoindre vous vivrez ici a paris o vous
voudrez je me charge de votre enfant et de vous vous ne travaillerez
plus si vous voulez je vous donnerai tout l argent qu il vous faudra
vous redeviendrez honnete en redevenant heureuse et meme ecoutez je
vous le declare des a present si tout est comme vous le dites et je
n en doute pas vous n avez jamais cesse d etre vertueuse et sainte
devant dieu oh pauvre femme
c en etait plus que la pauvre fantine n en pouvait supporter avoir
cosette sortir de cette vie infame vivre libre riche heureuse
honnete avec cosette voir brusquement s epanouir au milieu de sa
misere toutes ces realites du paradis elle regarda comme hebetee cet
homme qui lui parlait et ne put que jeter deux ou trois sanglots oh
oh oh ses jarrets plierent elle se mit a genoux devant m madeleine
et avant qu il eut pu l en empecher il sentit qu elle lui prenait la
main et que ses levres s y posaient
puis elle s evanouit
livre sixieme javert
chapitre i
commencement du repos
m madeleine fit transporter la fantine a cette infirmerie qu il avait
dans sa propre maison il la confia aux soeurs qui la mirent au lit une
fievre ardente etait survenue elle passa une partie de la nuit a
delirer et a parler haut cependant elle finit par s endormir
le lendemain vers midi fantine se reveilla elle entendit une
respiration tout pres de son lit elle ecarta son rideau et vit m
madeleine debout qui regardait quelque chose au dessus de sa tete ce
regard etait plein de pitie et d angoisse et suppliait elle en suivit
la direction et vit qu il s adressait a un crucifix cloue au mur
m madeleine etait desormais transfigure aux yeux de fantine il lui
paraissait enveloppe de lumiere il etait absorbe dans une sorte de
priere elle le considera longtemps sans oser l interrompre enfin elle
lui dit timidement
que faites vous donc la
m madeleine etait a cette place depuis une heure il attendait que
fantine se reveillat il lui prit la main lui tata le pouls et
repondit
comment etes vous
bien j ai dormi dit elle je crois que je vais mieux ce ne sera
rien
lui reprit repondant a la question qu elle lui avait adressee d abord
comme s il ne faisait que de l entendre
je priais le martyr qui est la haut
et il ajouta dans sa pensee pour la martyre qui est ici bas
m madeleine avait passe la nuit et la matinee a s informer il savait
tout maintenant il connaissait dans tous ses poignants details
l histoire de fantine il continua
vous avez bien souffert pauvre mere oh ne vous plaignez pas vous
avez a present la dot des elus c est de cette facon que les hommes font
des anges ce n est point leur faute ils ne savent pas s y prendre
autrement voyez vous cet enfer dont vous sortez est la premiere forme
du ciel il fallait commencer par la
il soupira profondement elle cependant lui souriait avec ce sublime
sourire auquel il manquait deux dents
javert dans cette meme nuit avait ecrit une lettre il remit lui meme
cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de montreuil sur mer
elle etait pour paris et la suscription portait monsieur
chabouillet secretaire de monsieur le prefet de police comme
l affaire du corps de garde s etait ebruitee la directrice du bureau de
poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le depart
et qui reconnurent l ecriture de javert sur l adresse penserent que
c etait sa demission qu il envoyait
m madeleine se hata d ecrire aux thenardier fantine leur devait cent
vingt francs il leur envoya trois cents francs en leur disant de se
payer sur cette somme et d amener tout de suite l enfant a
montreuil sur mer o sa mere malade la reclamait
ceci eblouit le thenardier
diable dit il a sa femme ne lachons pas l enfant voila que cette
mauviette va devenir une vache a lait je devine quelque jocrisse se
sera amourache de la mere
il riposta par un memoire de cinq cents et quelques francs fort bien
fait dans ce memoire figuraient pour plus de trois cents francs deux
notes incontestables l une d un medecin l autre d un apothicaire
lesquels avaient soigne et medicamente dans deux longues maladies
ponine et azelma cosette nous l avons dit n avait pas ete malade ce
fut l affaire d une toute petite substitution de noms thenardier mit au
bas du memoire recu a compte trois cents francs
m madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et ecrivit
depechez vous d amener cosette
christi dit le thenardier ne lachons pas l enfant
cependant fantine ne se retablissait point elle etait toujours a
l infirmerie les soeurs n avaient d abord recu et soigne cette fille
qu avec repugnance qui a vu les bas reliefs de reims se souvient du
gonflement de la levre inferieure des vierges sages regardant les
vierges folles cet antique mepris des vestales pour les ambulaies est
un des plus profonds instincts de la dignite feminine les soeurs
l avaient eprouve avec le redoublement qu ajoute la religion mais en
peu de jours fantine les avait desarmees elle avait toutes sortes de
paroles humbles et douces et la mere qui etait en elle attendrissait
un jour les soeurs l entendirent qui disait a travers la fievre
j ai ete une pecheresse mais quand j aurai mon enfant pres de moi
cela voudra dire que dieu m a pardonne pendant que j etais dans le mal
je n aurais pas voulu avoir ma cosette avec moi je n aurais pas pu
supporter ses yeux etonnes et tristes c etait pour elle pourtant que je
faisais le mal et c est ce qui fait que dieu me pardonne je sentirai
la benediction du bon dieu quand cosette sera ici je la regarderai
cela me fera du bien de voir cette innocente elle ne sait rien du tout
c est un ange voyez vous mes soeurs cet age la les ailes ca n est
pas encore tombe
m madeleine l allait voir deux fois par jour et chaque fois elle lui
demandait
verrai je bient t ma cosette
il lui repondait
peut etre demain matin d un moment a l autre elle arrivera je
l attends
et le visage pale de la mere rayonnait
oh disait elle comme je vais etre heureuse
nous venons de dire qu elle ne se retablissait pas au contraire son
etat semblait s aggraver de semaine en semaine cette poignee de neige
appliquee a nu sur la peau entre les deux omoplates avait determine une
suppression subite de transpiration a la suite de laquelle la maladie
qu elle couvait depuis plusieurs annees finit par se declarer
violemment on commencait alors a suivre pour l etude et le traitement
des maladies de poitrine les belles indications de laennec le medecin
ausculta fantine et hocha la tete
m madeleine dit au medecin
eh bien
n a t elle pas un enfant qu elle desire voir dit le medecin
oui
eh bien hatez vous de le faire venir
m madeleine eut un tressaillement
fantine lui demanda
qu a dit le medecin
m madeleine s efforca de sourire
il a dit de faire venir bien vite votre enfant que cela vous rendra
la sante
oh reprit elle il a raison mais qu est ce qu ils ont donc ces
thenardier a me garder ma cosette oh elle va venir voici enfin que je
vois le bonheur tout pres de moi
le thenardier cependant ne lachait pas l enfant et donnait cent
mauvaises raisons cosette etait un peu souffrante pour se mettre en
route l hiver et puis il y avait un reste de petites dettes criardes
dans le pays dont il rassemblait les factures etc etc
j enverrai quelqu un chercher cosette dit le pere madeleine s il le
faut j irai moi meme
il ecrivit sous la dictee de fantine cette lettre qu il lui fit signer
monsieur thenardier
vous remettrez cosette a la personne
on vous payera toutes les petites choses
j ai l honneur de vous saluer avec consideration
fantine
sur ces entrefaites il survint un grave incident nous avons beau
tailler de notre mieux le bloc mysterieux dont notre vie est faite la
veine noire de la destinee y repara t toujours
chapitre ii
comment jean peut devenir champ
un matin m madeleine etait dans son cabinet occupe a regler d avance
quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas o il se
deciderait a ce voyage de montfermeil lorsqu on vint lui dire que
l inspecteur de police javert demandait a lui parler en entendant
prononcer ce nom m madeleine ne put se defendre d une impression
desagreable depuis l aventure du bureau de police javert l avait plus
que jamais evite et m madeleine ne l avait point revu
faites entrer dit il
javert entra
m madeleine etait reste assis pres de la cheminee une plume a la main
l oeil sur un dossier qu il feuilletait et qu il annotait et qui
contenait des proces verbaux de contraventions a la police de la voirie
il ne se derangea point pour javert il ne pouvait s empecher de songer
a la pauvre fantine et il lui convenait d etre glacial
javert salua respectueusement m le maire qui lui tournait le dos m le
maire ne le regarda pas et continua d annoter son dossier
javert fit deux ou trois pas dans le cabinet et s arreta sans rompre le
silence un physionomiste qui eut ete familier avec la nature de javert
qui eut etudie depuis longtemps ce sauvage au service de la
civilisation ce compose bizarre du romain du spartiate du moine et du
caporal cet espion incapable d un mensonge ce mouchard vierge un
physionomiste qui eut su sa secrete et ancienne aversion pour m
madeleine son conflit avec le maire au sujet de la fantine et qui eut
considere javert en ce moment se fut dit que s est il passe il etait
evident pour qui eut connu cette conscience droite claire sincere
probe austere et feroce que javert sortait de quelque grand evenement
interieur javert n avait rien dans l ame qu il ne l eut aussi sur le
visage il etait comme les gens violents sujet aux revirements
brusques jamais sa physionomie n avait ete plus etrange et plus
inattendue en entrant il s etait incline devant m madeleine avec un
regard o il n y avait ni rancune ni colere ni defiance il s etait
arrete a quelques pas derriere le fauteuil du maire et maintenant il se
tenait la debout dans une attitude presque disciplinaire avec la
rudesse naive et froide d un homme qui n a jamais ete doux et qui a
toujours ete patient il attendait sans dire un mot sans faire un
mouvement dans une humilite vraie et dans une resignation tranquille
qu il plut a monsieur le maire de se retourner calme serieux le
chapeau a la main les yeux baisses avec une expression qui tenait le
milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son
juge tous les sentiments comme tous les souvenirs qu on eut pu lui
supposer avaient disparu il n y avait plus rien sur ce visage
impenetrable et simple comme le granit qu une morne tristesse toute sa
personne respirait l abaissement et la fermete et je ne sais quel
accablement courageux
enfin m le maire posa sa plume et se tourna a demi
eh bien qu est ce qu y a t il javert
javert demeura un instant silencieux comme s il se recueillait puis
eleva la voix avec une sorte de solennite triste qui n excluait pourtant
pas la simplicite
il y a monsieur le maire qu un acte coupable a ete commis
quel acte
un agent inferieur de l autorite a manque de respect a un magistrat de
la facon la plus grave je viens comme c est mon devoir porter le fait
a votre connaissance
quel est cet agent demanda m madeleine
moi dit javert
vous
moi
et quel est le magistrat qui aurait a se plaindre de l agent
vous monsieur le maire
m madeleine se dressa sur son fauteuil javert poursuivit l air severe
et les yeux toujours baisses
monsieur le maire je viens vous prier de vouloir bien provoquer pres
de l autorite ma destitution
m madeleine stupefait ouvrit la bouche javert l interrompit
vous direz j aurais pu donner ma demission mais cela ne suffit pas
donner sa demission c est honorable j ai failli je dois etre puni il
faut que je sois chasse
et apres une pause il ajouta
monsieur le maire vous avez ete severe pour moi l autre jour
injustement soyez le aujourd hui justement
ah ca pourquoi s ecria m madeleine quel est ce galimatias
qu est ce que cela veut dire o y a t il un acte coupable commis contre
moi par vous qu est ce que vous m avez fait quels torts avez vous
envers moi vous vous accusez vous voulez etre remplace
chasse dit javert
chasse soit c est fort bien je ne comprends pas
vous allez comprendre monsieur le maire
javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et
tristement
monsieur le maire il y a six semaines a la suite de cette scene pour
cette fille j etais furieux je vous ai denonce
denonce
la prefecture de police de paris
m madeleine qui ne riait pas beaucoup plus souvent que javert se mit
a rire
comme maire ayant empiete sur la police
comme ancien forcat
le maire devint livide
javert qui n avait pas leve les yeux continua
je le croyais depuis longtemps j avais des idees
une ressemblance des renseignements que vous avez fait prendre a
faverolles votre force des reins l aventure du vieux fauchelevent
votre adresse au tir votre jambe qui tra ne un peu est ce que je sais
moi des betises mais enfin je vous prenais pour un nomme jean valjean
un nomme comment dites vous ce nom la
jean valjean c est un forcat que j avais vu il y a vingt ans quand
j etais adjudant garde chiourme a toulon en sortant du bagne ce jean
valjean avait a ce qu il para t vole chez un eveque puis il avait
commis un autre vol a main armee dans un chemin public sur un petit
savoyard depuis huit ans il s etait derobe on ne sait comment et on
le cherchait moi je m etais figure enfin j ai fait cette chose la
colere m a decide je vous ai denonce a la prefecture
m madeleine qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants
reprit avec un accent de parfaite indifference
et que vous a t on repondu
que j etais fou
eh bien
eh bien on avait raison
c est heureux que vous le reconnaissiez
il faut bien puisque le veritable jean valjean est trouve
la feuille que tenait m madeleine lui echappa des mains il leva la
tete regarda fixement javert et dit avec un accent inexprimable
ah
javert poursuivit
voila ce que c est monsieur le maire il para t qu il y avait dans le
pays du c te d ailly le haut clocher une espece de bonhomme qu on
appelait le pere champmathieu c etait tres miserable on n y faisait
pas attention ces gens la on ne sait pas de quoi cela vit
dernierement cet automne le pere champmathieu a ete arrete pour un vol
de pommes a cidre commis chez enfin n importe il y a eu vol mur
escalade branches de l arbre cassees on a arrete mon champmathieu il
avait encore la branche de pommier a la main on coffre le dr le
jusqu ici ce n est pas beaucoup plus qu une affaire correctionnelle
mais voici qui est de la providence la ge le etant en mauvais etat
monsieur le juge d instruction trouve a propos de faire transferer
champmathieu a arras o est la prison departementale dans cette prison
d arras il y a un ancien forcat nomme brevet qui est detenu pour je ne
sais quoi et qu on a fait guichetier de chambree parce qu il se conduit
bien monsieur le maire champmathieu n est pas plus t t debarque que
voila brevet qui s ecrie eh mais je connais cet homme la c est un
fagot regardez moi donc bonhomme vous etes jean valjean jean
valjean qui ca jean valjean le champmathieu joue l etonne ne fais
donc pas le sinvre dit brevet tu es jean valjean tu as ete au bagne
de toulon il y a vingt ans nous y etions ensemble le champmathieu
nie parbleu vous comprenez on approfondit on me fouille cette
aventure la voici ce qu on trouve ce champmathieu il y a une
trentaine d annees a ete ouvrier emondeur d arbres dans plusieurs pays
notamment a faverolles la on perd sa trace longtemps apres on le
revoit en auvergne puis a paris o il dit avoir ete charron et avoir
eu une fille blanchisseuse mais cela n est pas prouve enfin dans ce
pays ci or avant d aller au bagne pour vol qualifie qu etait jean
valjean emondeur o a faverolles autre fait ce valjean s appelait
de son nom de bapteme jean et sa mere se nommait de son nom de famille
mathieu quoi de plus naturel que de penser qu en sortant du bagne il
aura pris le nom de sa mere pour se cacher et se sera fait appeler jean
mathieu il va en auvergne de jean la prononciation du pays fait
chan on l appelle chan mathieu notre homme se laisse faire et le
voila transforme en champmathieu vous me suivez n est ce pas on
s informe a faverolles la famille de jean valjean n y est plus on ne
sait plus o elle est vous savez dans ces classes la il y a souvent
de ces evanouissements d une famille on cherche on ne trouve plus
rien ces gens la quand ce n est pas de la boue c est de la poussiere
et puis comme le commencement de ces histoires date de trente ans il
n y a plus personne a faverolles qui ait connu jean valjean on
s informe a toulon avec brevet il n y a plus que deux forcats qui
aient vu jean valjean ce sont les condamnes a vie cochepaille et
chenildieu on les extrait du bagne et on les fait venir on les
confronte au pretendu champmathieu ils n hesitent pas pour eux comme
pour brevet c est jean valjean meme age il a cinquante quatre ans
meme taille meme air meme homme enfin c est lui c est en ce
moment la meme que j envoyais ma denonciation a la prefecture de paris
on me repond que je perds l esprit et que jean valjean est a arras au
pouvoir de la justice vous concevez si cela m etonne moi qui croyais
tenir ici ce meme jean valjean j ecris a monsieur le juge
d instruction il me fait venir on m amene le champmathieu
eh bien interrompit m madeleine
javert repondit avec son visage incorruptible et triste
monsieur le maire la verite est la verite j en suis fache mais
c est cet homme la qui est jean valjean moi aussi je l ai reconnu
m madeleine reprit d une voix tres basse
vous etes sur
javert se mit a rire de ce rire douloureux qui echappe a une conviction
profonde
oh sur
il demeura un moment pensif prenant machinalement des pincees de poudre
de bois dans la sebille a secher l encre qui etait sur la table et il
ajouta
et meme maintenant que je vois le vrai jean valjean je ne comprends
pas comment j ai pu croire autre chose je vous demande pardon monsieur
le maire
en adressant cette parole suppliante et grave a celui qui six semaines
auparavant l avait humilie en plein corps de garde et lui avait dit
sortez javert cet homme hautain etait a son insu plein de
simplicite et de dignite m madeleine ne repondit a sa priere que par
cette question brusque
et que dit cet homme
ah dame monsieur le maire l affaire est mauvaise si c est jean
valjean il y a recidive enjamber un mur casser une branche chiper
des pommes pour un enfant c est une polissonnerie pour un homme
c est un delit pour un forcat c est un crime escalade et vol tout y
est ce n est plus la police correctionnelle c est la cour d assises
ce n est plus quelques jours de prison ce sont les galeres a
perpetuite et puis il y a l affaire du petit savoyard que j espere
bien qui reviendra diable il y a de quoi se debattre n est ce pas
oui pour un autre que jean valjean mais jean valjean est un sournois
c est encore la que je le reconnais un autre sentirait que cela
chauffe il se demenerait il crierait la bouilloire chante devant le
feu il ne voudrait pas etre jean valjean et caetera lui il n a pas
l air de comprendre il dit je suis champmathieu je ne sors pas de la
il a l air etonne il fait la brute c est bien mieux oh le dr le est
habile mais c est egal les preuves sont la il est reconnu par quatre
personnes le vieux coquin sera condamne c est porte aux assises a
arras je vais y aller pour temoigner je suis cite
m madeleine s etait remis a son bureau avait ressaisi son dossier et
le feuilletait tranquillement lisant et ecrivant tour a tour comme un
homme affaire il se tourna vers javert
assez javert au fait tous ces details m interessent fort peu nous
perdons notre temps et nous avons des affaires pressees javert vous
allez vous rendre sur le champ chez la bonne femme buseaupied qui vend
des herbes la bas au coin de la rue saint saulve vous lui direz de
deposer sa plainte contre le charretier pierre chesnelong cet homme est
un brutal qui a failli ecraser cette femme et son enfant il faut qu il
soit puni vous irez ensuite chez m charcellay rue
montre de champigny il se plaint qu il y a une gouttiere de la maison
voisine qui verse l eau de la pluie chez lui et qui affouille les
fondations de sa maison apres vous constaterez des contraventions de
police qu on me signale rue guibourg chez la veuve doris et rue du
garraud blanc chez madame renee le bosse et vous dresserez
proces verbal mais je vous donne la beaucoup de besogne n allez vous
pas etre absent ne m avez vous pas dit que vous alliez a arras pour
cette affaire dans huit ou dix jours
plus t t que cela monsieur le maire
quel jour donc
mais je croyais avoir dit a monsieur le maire que cela se jugeait
demain et que je partais par la diligence cette nuit
m madeleine fit un mouvement imperceptible
et combien de temps durera l affaire
un jour tout au plus l arret sera prononce au plus tard demain dans
la nuit mais je n attendrai pas l arret qui ne peut manquer sit t ma
deposition faite je reviendrai ici
c est bon dit m madeleine
et il congedia javert d un signe de main javert ne s en alla pas
pardon monsieur le maire dit il
qu est ce encore demanda m madeleine
monsieur le maire il me reste une chose a vous rappeler
laquelle
c est que je dois etre destitue
m madeleine se leva
javert vous etes un homme d honneur et je vous estime vous vous
exagerez votre faute ceci d ailleurs est encore une offense qui me
concerne javert vous etes digne de monter et non de descendre
j entends que vous gardiez votre place
javert regarda m madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle
il semblait qu on vit cette conscience peu eclairee mais rigide et
chaste et il dit d une voix tranquille
monsieur le maire je ne puis vous accorder cela
je vous repete repliqua m madeleine que la chose me regarde
mais javert attentif a sa seule pensee continua
quant a exagerer je n exagere point voici comment je raisonne je
vous ai soupconne injustement cela ce n est rien c est notre droit a
nous autres de soupconner quoiqu il y ait pourtant abus a soupconner
au dessus de soi mais sans preuves dans un acces de colere dans le
but de me venger je vous ai denonce comme forcat vous un homme
respectable un maire un magistrat ceci est grave tres grave j ai
offense l autorite dans votre personne moi agent de l autorite si
l un de mes subordonnes avait fait ce que j ai fait je l aurais declare
indigne du service et chasse eh bien
tenez monsieur le maire encore un mot j ai souvent ete severe dans ma
vie pour les autres c etait juste je faisais bien maintenant si je
n etais pas severe pour moi tout ce que j ai fait de juste deviendrait
injuste
est ce que je dois m epargner plus que les autres non quoi je
n aurais ete bon qu a chatier autrui et pas moi mais je serais un
miserable mais ceux qui disent ce gueux de javert auraient raison
monsieur le maire je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonte
votre bonte m a fait faire assez de mauvais sang quand elle etait pour
les autres je n en veux pas pour moi la bonte qui consiste a donner
raison a la fille publique contre le bourgeois a l agent de police
contre le maire a celui qui est en bas contre celui qui est en haut
c est ce que j appelle de la mauvaise bonte c est avec cette bonte la
que la societe se desorganise mon dieu c est bien facile d etre bon
le malaise c est d etre juste allez si vous aviez ete ce que je
croyais je n aurais pas ete bon pour vous moi vous auriez vu
monsieur le maire je dois me traiter comme je traiterais tout autre
quand je reprimais des malfaiteurs quand je sevissais sur des gredins
je me suis souvent dit a moi meme toi si tu bronches si jamais je te
prends en faute sois tranquille j ai bronche je me prends en faute
tant pis allons renvoye casse chasse c est bon j ai des bras je
travaillerai a la terre cela m est egal monsieur le maire le bien du
service veut un exemple je demande simplement la destitution de
l inspecteur javert
tout cela etait prononce d un accent humble fier desespere et
convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre a cet etrange
honnete homme
nous verrons fit m madeleine
et il lui tendit la main
javert recula et dit d un ton farouche
pardon monsieur le maire mais cela ne doit pas etre un maire ne
donne pas la main a un mouchard
il ajouta entre ses dents
mouchard oui du moment o j ai meduse de la police je ne suis plus
qu un mouchard puis il salua profondement et se dirigea vers la porte
la il se retourna et les yeux toujours baisses
monsieur le maire dit il je continuerai le service jusqu a ce que je
sois remplace
il sortit m madeleine resta reveur ecoutant ce pas ferme et assure
qui s eloignait sur le pave du corridor
livre septieme l affaire champmathieu
chapitre i
la soeur simplice
les incidents qu on va lire n ont pas tous ete connus a
montreuil sur mer mais le peu qui en a perce a laisse dans cette ville
un tel souvenir que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne
les racontions dans leurs moindres details
dans ces details le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances
invraisemblables que nous maintenons par respect pour la verite
dans l apres midi qui suivit la visite de javert m madeleine alla voir
la fantine comme d habitude
avant de penetrer pres de fantine il fit demander la soeur simplice
les deux religieuses qui faisaient le service de l infirmerie dames
lazaristes comme toutes les soeurs de charite s appelaient soeur
perpetue et soeur simplice
la soeur perpetue etait la premiere villageoise venue grossierement
soeur de charite entree chez dieu comme on entre en place elle etait
religieuse comme on est cuisiniere ce type n est point tres rare les
ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne
aisement faconnee en capucin ou en ursuline ces rusticites s utilisent
pour les grosses besognes de la devotion la transition d un bouvier a
un carme n a rien de heurte l un devient l autre sans grand travail le
fond commun d ignorance du village et du clo tre est une preparation
toute faite et met tout de suite le campagnard de plain pied avec le
moine un peu d ampleur au sarrau et voila un froc la soeur perpetue
etait une forte religieuse de marines pres pontoise patoisant
psalmodiant bougonnant sucrant la tisane selon le bigotisme ou
l hypocrisie du grabataire brusquant les malades bourrue avec les
mourants leur jetant presque dieu au visage lapidant l agonie avec des
prieres en colere hardie honnete et rougeaude
la soeur simplice etait blanche d une blancheur de cire pres de soeur
perpetue c etait le cierge a c te de la chandelle vincent de paul a
divinement fixe la figure de la soeur de charite dans ces admirables
paroles o il mele tant de liberte a tant de servitude elles n auront
pour monastere que la maison des malades pour cellule qu une chambre de
louage pour chapelle que l eglise de leur paroisse pour clo tre que
les rues de la ville ou les salles des h pitaux pour cl ture que
l obeissance pour grille que la crainte de dieu pour voile que la
modestie cet ideal etait vivant dans la soeur simplice personne n eut
pu dire l age de la soeur simplice elle n avait jamais ete jeune et
semblait ne devoir jamais etre vieille c etait une personne nous
n osons dire une femme calme austere de bonne compagnie froide et
qui n avait jamais menti elle etait si douce qu elle paraissait
fragile plus solide d ailleurs que le granit elle touchait aux
malheureux avec de charmants doigts fins et purs il y avait pour ainsi
dire du silence dans sa parole elle parlait juste le necessaire et
elle avait un son de voix qui eut tout a la fois edifie un confessionnal
et enchante un salon cette delicatesse s accommodait de la robe de
bure trouvant a ce rude contact un rappel continuel du ciel et de dieu
insistons sur un detail n avoir jamais menti n avoir jamais dit pour
un interet quelconque meme indifferemment une chose qui ne fut la
verite la sainte verite c etait le trait distinctif de la soeur
simplice c etait l accent de sa vertu elle etait presque celebre dans
la congregation pour cette veracite imperturbable l abbe sicard parle
de la soeur simplice dans une lettre au sourd muet massieu si sinceres
si loyaux et si purs que nous soyons nous avons tous sur notre candeur
au moins la felure du petit mensonge innocent elle point petit
mensonge mensonge innocent est ce que cela existe mentir c est
l absolu du mal peu mentir n est pas possible celui qui ment ment
tout le mensonge mentir c est la face meme du demon satan a deux
noms il s appelle satan et il s appelle mensonge voila ce qu elle
pensait et comme elle pensait elle pratiquait il en resultait cette
blancheur dont nous avons parle blancheur qui couvrait de son
rayonnement meme ses levres et ses yeux son sourire etait blanc son
regard etait blanc il n y avait pas une toile d araignee pas un grain
de poussiere a la vitre de cette conscience en entrant dans l obedience
de saint vincent de paul elle avait pris le nom de simplice par choix
special simplice de sicile on le sait est cette sainte qui aima mieux
se laisser arracher les deux seins que de repondre etant nee a
syracuse qu elle etait nee a segeste mensonge qui la sauvait cette
patronne convenait a cette ame
la soeur simplice en entrant dans l ordre avait deux defauts dont elle
s etait peu a peu corrigee elle avait eu le gout des friandises et elle
avait aime a recevoir des lettres elle ne lisait jamais qu un livre de
prieres en gros caracteres et en latin elle ne comprenait pas le latin
mais elle comprenait le livre
la pieuse fille avait pris en affection fantine y sentant probablement
de la vertu latente et s etait devouee a la soigner presque
exclusivement
m madeleine emmena a part la soeur simplice et lui recommanda fantine
avec un accent singulier dont la soeur se souvint plus tard
en quittant la soeur il s approcha de fantine
fantine attendait chaque jour l apparition de m madeleine comme on
attend un rayon de chaleur et de joie elle disait aux soeurs
je ne vis que lorsque monsieur le maire est la
elle avait ce jour la beaucoup de fievre des qu elle vit m madeleine
elle lui demanda
et cosette
il repondit en souriant
bient t
m madeleine fut avec fantine comme a l ordinaire seulement il resta
une heure au lieu d une demi heure au grand contentement de fantine il
f t mille instances a tout le monde pour que rien ne manquat a la
malade on remarqua qu il y eut un moment o son visage devint tres
sombre mais cela s expliqua quand on sut que le medecin s etait penche
a son oreille et lui avait dit
elle baisse beaucoup
puis il rentra a la mairie et le garcon de bureau le vit examiner avec
attention une carte routiere de france qui etait suspendue dans son
cabinet il ecrivit quelques chiffres au crayon sur un papier
chapitre ii
perspicacite de ma tre scaufflaire
de la mairie il se rendit au bout de la ville chez un flamand ma tre
scauffla r francise scaufflaire qui louait des chevaux et des
cabriolets a volonte
pour aller chez ce scaufflaire le plus court etait de prendre une rue
peu frequentee o etait le presbytere de la paroisse que m madeleine
habitait le cure etait disait on un homme digne et respectable et de
bon conseil l instant o m madeleine arriva devant le presbytere il
n y avait dans la rue qu un passant et ce passant remarqua ceci m le
maire apres avoir depasse la maison curiale s arreta demeura
immobile puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu a la porte
du presbytere qui etait une porte batarde avec marteau de fer il mit
vivement la main au marteau et le souleva puis il s arreta de nouveau
et resta court et comme pensif et apres quelques secondes au lieu de
laisser bruyamment retomber le marteau il le reposa doucement et reprit
son chemin avec une sorte de hate qu il n avait pas auparavant
m madeleine trouva ma tre scaufflaire chez lui occupe a repiquer un
harnais
ma tre scaufflaire demanda t il avez vous un bon cheval
monsieur le maire dit le flamand tous mes chevaux sont bons
qu entendez vous par un bon cheval
j entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour
diable fit le flamand vingt lieues
oui
attele a un cabriolet
oui
et combien de temps se reposera t il apres la course
il faut qu il puisse au besoin repartir le lendemain
pour refaire le meme trajet
oui
diable diable et c est vingt lieues m madeleine tira de sa poche
le papier o il avait crayonne des chiffres il les montra au flamand
c etaient les chiffres 5 6 8 1 2
vous voyez dit il total dix neuf et demi autant dire vingt lieues
monsieur le maire reprit le flamand j ai votre affaire mon petit
cheval blanc vous avez du le voir passer quelquefois c est une petite
bete du bas boulonnais c est plein de feu on a voulu d abord en faire
un cheval de selle bah il ruait il flanquait tout le monde par terre
on le croyait vicieux on ne savait qu en faire je l ai achete je l ai
mis au cabriolet monsieur c est cela qu il voulait il est doux comme
une fille il va le vent ah par exemple il ne faudrait pas lui monter
sur le dos ce n est pas son idee d etre cheval de selle chacun a son
ambition tirer oui porter non il faut croire qu il s est dit ca
et il fera la course
vos vingt lieues toujours au grand trot et en moins de huit heures
mais voici a quelles conditions
dites
premierement vous le ferez souffler une heure a moitie chemin il
mangera et on sera la pendant qu il mangera pour empecher le garcon de
l auberge de lui voler son avoine car j ai remarque que dans les
auberges l avoine est plus souvent bue par les garcons d ecurie que
mangee par les chevaux
on sera la
deuxiemement est ce pour monsieur le maire le cabriolet
oui
monsieur le maire sait conduire
oui
eh bien monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne
point charger le cheval
convenu
mais monsieur le maire n ayant personne avec lui sera oblige de
prendre la peine de surveiller lui meme l avoine
c est dit
il me faudra trente francs par jour les jours de repos payes pas un
liard de moins et la nourriture de la bete a la charge de monsieur le
maire
m madeleine tira trois napoleons de sa bourse et les mit sur la table
voila deux jours d avance
quatriemement pour une course pareille sur cabriolet serait trop
lourd et fatiguerait le cheval il faudrait que monsieur le maire
consent t a voyager dans un petit tilbury que j ai
j y consens
c est leger mais c est decouvert
cela m est egal
monsieur le maire a t il reflechi que nous sommes en hiver
m madeleine ne repondit pas le flamand reprit
qu il fait tres froid
m madeleine garda le silence ma tre scaufflaire continua
qu il peut pleuvoir
m madeleine leva la tete et dit
le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain a quatre heures
et demie du matin
c est entendu monsieur le maire repondit scaufflaire puis grattant
avec l ongle de son pouce une tache qui etait dans le bois de la table
il reprit de cet air insouciant que les flamands savent si bien meler a
leur finesse
mais voila que j y songe a present monsieur le maire ne me dit pas o
il va o est ce que va monsieur le maire
il ne songeait pas a autre chose depuis le commencement de la
conversation mais il ne savait pourquoi il n avait pas ose faire cette
question
votre cheval a t il de bonnes jambes de devant dit m madeleine
oui monsieur le maire vous le soutiendrez un peu dans les descentes
y a t il beaucoup de descentes d ici o vous allez
n oubliez pas d etre a ma porte a quatre heures et demie du matin
tres precises repondit m madeleine et il sortit
le flamand resta tout bete comme il disait lui meme quelque temps
apres
monsieur le maire etait sorti depuis deux ou trois minutes lorsque la
porte se rouvrit c etait m le maire il avait toujours le meme air
impassible et preoccupe
monsieur scaufflaire dit il a quelle somme estimez vous le cheval et
le tilbury que vous me louerez l un portant l autre
l un tra nant l autre monsieur le maire dit le flamand avec un gros
rire
soit eh bien
est ce que monsieur le maire veut me les acheter
non mais a tout evenement je veux vous les garantir mon retour
vous me rendrez la somme combien estimez vous cabriolet et cheval
cinq cents francs monsieur le maire
les voici
m madeleine posa un billet de banque sur la table puis sortit et cette
fois ne rentra plus
ma tre scaufflaire regretta affreusement de n avoir point dit mille
francs du reste le cheval et le tilbury en bloc valaient cent ecus
le flamand appela sa femme et lui conta la chose o diable monsieur le
maire peut il aller ils tinrent conseil
il va a paris dit la femme
je ne crois pas dit le mari
m madeleine avait oublie sur la cheminee le papier o il avait trace
des chiffres le flamand le prit et l etudia
cinq six huit et demi cela doit marquer des relais de poste
il se tourna vers sa femme
j ai trouve
comment
il y a cinq lieues d ici a hesdin six de hesdin a saint pol huit et
demie de saint pol a arras il va a arras
cependant m madeleine etait rentre chez lui
pour revenir de chez ma tre scaufflaire il avait pris le plus long
comme si la porte du presbytere avait ete pour lui une tentation et
qu il eut voulu l eviter il etait monte dans sa chambre et s y etait
enferme ce qui n avait rien que de simple car il se couchait
volontiers de bonne heure pourtant la concierge de la fabrique qui
etait en meme temps l unique servante de m madeleine observa que sa
lumiere s eteignit a huit heures et demie et elle le dit au caissier
qui rentrait en ajoutant
est ce que monsieur le maire est malade je lui ai trouve l air un peu
singulier
ce caissier habitait une chambre situee precisement au dessous de la
chambre de m madeleine il ne prit point garde aux paroles de la
portiere se coucha et s endormit vers minuit il se reveilla
brusquement il avait entendu a travers son sommeil un bruit au dessus
de sa tete il ecouta c etait un pas qui allait et venait comme si
l on marchait dans la chambre en haut il ecouta plus attentivement et
reconnut le pas de m madeleine cela lui parut etrange habituellement
aucun bruit ne se faisait dans la chambre de m madeleine avant l heure
de son lever un moment apres le caissier entendit quelque chose qui
ressemblait a une armoire qu on ouvre et qu on referme puis on derangea
un meuble il y eut un silence et le pas recommenca le caissier se
dressa sur son seant s eveilla tout a fait regarda et a travers les
vitres de sa croisee apercut sur le mur d en face la reverberation
rougeatre d une fenetre eclairee la direction des rayons ce ne
pouvait etre que la fenetre de la chambre de m madeleine la
reverberation tremblait comme si elle venait plut t d un feu allume que
d une lumiere l ombre des chassis vitres ne s y dessinait pas ce qui
indiquait que la fenetre etait toute grande ouverte par le froid qu il
faisait cette fenetre ouverte etait surprenante le caissier se
rendormit une heure ou deux apres il se reveilla encore le meme pas
lent et regulier allait et venait toujours au dessus de sa tete
la reverberation se dessinait toujours sur le mur mais elle etait
maintenant pale et paisible comme le reflet d une lampe ou d une bougie
la fenetre etait toujours ouverte voici ce qui se passait dans la
chambre de m madeleine
chapitre iii
une tempete sous un crane
le lecteur a sans doute devine que m madeleine n est autre que jean
valjean
nous avons deja regarde dans les profondeurs de cette conscience le
moment est venu d y regarder encore nous ne le faisons pas sans emotion
et sans tremblement il n existe rien de plus terrifiant que cette sorte
de contemplation l oeil de l esprit ne peut trouver nulle part plus
d eblouissements ni plus de tenebres que dans l homme il ne peut se
fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable plus compliquee plus
mysterieuse et plus infinie il y a un spectacle plus grand que la mer
c est le ciel il y a un spectacle plus grand que le ciel c est
l interieur de l ame
faire le poeme de la conscience humaine ne fut ce qu a propos d un seul
homme ne fut ce qu a propos du plus infime des hommes ce serait fondre
toutes les epopees dans une epopee superieure et definitive la
conscience c est le chaos des chimeres des convoitises et des
tentatives la fournaise des reves l antre des idees dont on a honte
c est le pandemonium des sophismes c est le champ de bataille des
passions de certaines heures penetrez a travers la face livide d un
etre humain qui reflechit et regardez derriere regardez dans cette
ame regardez dans cette obscurite il y a la sous le silence
exterieur des combats de geants comme dans homere des melees de
dragons et d hydres et des nuees de fant mes comme dans milton des
spirales visionnaires comme chez dante chose sombre que cet infini que
tout homme porte en soi et auquel il mesure avec desespoir les volontes
de son cerveau et les actions de sa vie
alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il
hesita en voici une aussi devant nous au seuil de laquelle nous
hesitons entrons pourtant
nous n avons que peu de chose a ajouter a ce que le lecteur conna t deja
de ce qui etait arrive a jean valjean depuis l aventure de
petit gervais partir de ce moment on l a vu il fut un autre homme
ce que l eveque avait voulu faire de lui il l executa ce fut plus
qu une transformation ce fut une transfiguration
il reussit a dispara tre vendit l argenterie de l eveque ne gardant
que les flambeaux comme souvenir se glissa de ville en ville traversa
la france vint a montreuil sur mer eut l idee que nous avons dite
accomplit ce que nous avons raconte parvint a se faire insaisissable et
inaccessible et desormais etabli a montreuil sur mer heureux de
sentir sa conscience attristee par son passe et la premiere moitie de
son existence dementie par la derniere il vecut paisible rassure et
esperant n ayant plus que deux pensees cacher son nom et sanctifier
sa vie echapper aux hommes et revenir a dieu
ces deux pensees etaient si etroitement melees dans son esprit qu elles
n en formaient qu une seule elles etaient toutes deux egalement
absorbantes et imperieuses et dominaient ses moindres actions
d ordinaire elles etaient d accord pour regler la conduite de sa vie
elles le tournaient vers l ombre elles le faisaient bienveillant et
simple elles lui conseillaient les memes choses quelquefois cependant
il y avait conflit entre elles dans ce cas la on s en souvient
l homme que tout le pays de montreuil sur mer appelait m madeleine ne
balancait pas a sacrifier la premiere a la seconde sa securite a sa
vertu ainsi en depit de toute reserve et de toute prudence il avait
garde les chandeliers de l eveque porte son deuil appele et interroge
tous les petits savoyards qui passaient pris des renseignements sur les
familles de faverolles et sauve la vie au vieux fauchelevent malgre
les inquietantes insinuations de javert il semblait nous l avons deja
remarque qu il pensat a l exemple de tous ceux qui ont ete sages
saints et justes que son premier devoir n etait pas envers lui
toutefois il faut le dire jamais rien de pareil ne s etait encore
presente jamais les deux idees qui gouvernaient le malheureux homme
dont nous racontons les souffrances n avaient engage une lutte si
serieuse il le comprit confusement mais profondement des les
premieres paroles que prononca javert en entrant dans son cabinet
au moment o fut si etrangement articule ce nom qu il avait enseveli
sous tant d epaisseurs il fut saisi de stupeur et comme enivre par la
sinistre bizarrerie de sa destinee et a travers cette stupeur il eut
ce tressaillement qui precede les grandes secousses il se courba comme
un chene a l approche d un orage comme un soldat a l approche d un
assaut il sentit venir sur sa tete des ombres pleines de foudres et
d eclairs tout en ecoutant parler javert il eut une premiere pensee
d aller de courir de se denoncer de tirer ce champmathieu de prison
et de s y mettre cela fut douloureux et poignant comme une incision
dans la chair vive puis cela passa et il se dit voyons voyons il
reprima ce premier mouvement genereux et recula devant l heroisme
sans doute il serait beau qu apres les saintes paroles de l eveque
apres tant d annees de repentir et d abnegation au milieu d une
penitence admirablement commencee cet homme meme en presence d une si
terrible conjoncture n eut pas bronche un instant et eut continue de
marcher du meme pas vers ce precipice ouvert au fond duquel etait le
ciel cela serait beau mais cela ne fut pas ainsi il faut bien que
nous rendions compte des choses qui s accomplissaient dans cette ame et
nous ne pouvons dire que ce qui y etait ce qui l emporta tout d abord
ce fut l instinct de la conservation il rallia en hate ses idees
etouffa ses emotions considera la presence de javert ce grand peril
ajourna toute resolution avec la fermete de l epouvante s etourdit sur
ce qu il y avait a faire et reprit son calme comme un lutteur ramasse
son bouclier
le reste de la journee il fut dans cet etat un tourbillon au dedans
une tranquillite profonde au dehors il ne prit que ce qu on pourrait
appeler les mesures conservatoires tout etait encore confus et se
heurtait dans son cerveau le trouble y etait tel qu il ne voyait
distinctement la forme d aucune idee et lui meme n aurait pu rien dire
de lui meme si ce n est qu il venait de recevoir un grand coup il se
rendit comme d habitude pres du lit de douleur de fantine et prolongea
sa visite par un instinct de bonte se disant qu il fallait agir ainsi
et la bien recommander aux soeurs pour le cas o il arriverait qu il eut
a s absenter il sentit vaguement qu il faudrait peut etre aller a
arras et sans etre le moins du monde decide a ce voyage il se dit
qu a l abri de tout soupcon comme il l etait il n y avait point
d inconvenient a etre temoin de ce qui se passerait et il retint le
tilbury de scaufflaire afin d etre prepare a tout evenement
il d na avec assez d appetit
rentre dans sa chambre il se recueillit
il examina la situation et la trouva inouie tellement inouie qu au
milieu de sa reverie par je ne sais quelle impulsion d anxiete presque
inexplicable il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou il
craignait qu il n entrat encore quelque chose il se barricadait contre
le possible
un moment apres il souffla sa lumiere elle le genait
il lui semblait qu on pouvait le voir
qui on
helas ce qu il voulait mettre a la porte etait entre ce qu il voulait
aveugler le regardait sa conscience
sa conscience c est a dire dieu
pourtant dans le premier moment il se fit illusion il eut un
sentiment de surete et de solitude le verrou tire il se crut
imprenable la chandelle eteinte il se sentit invisible alors il prit
possession de lui meme il posa ses coudes sur la table appuya la tete
sur sa main et se mit a songer dans les tenebres
o en suis je est ce que je ne reve pas que m a t on dit est il
bien vrai que j aie vu ce javert et qu il m ait parle ainsi que peut
etre ce champmathieu il me ressemble donc est ce possible quand
je pense qu hier j etais si tranquille et si loin de me douter de
rien qu est ce que je faisais donc hier a pareille heure qu y a t il
dans cet incident comment se denouera t il que faire
voila dans quelle tourmente il etait son cerveau avait perdu la force
de retenir ses idees elles passaient comme des ondes et il prenait son
front dans ses deux mains pour les arreter
de ce tumulte qui bouleversait sa volonte et sa raison et dont il
cherchait a tirer une evidence et une resolution rien ne se degageait
que l angoisse
sa tete etait brulante il alla a la fenetre et l ouvrit toute grande
il n y avait pas d etoiles au ciel il revint s asseoir pres de la
table
la premiere heure s ecoula ainsi
peu a peu cependant des lineaments vagues commencerent a se former et a
se fixer dans sa meditation et il put entrevoir avec la precision de la
realite non l ensemble de la situation mais quelques details
il commenca par reconna tre que si extraordinaire et si critique que
fut cette situation il en etait tout a fait le ma tre
sa stupeur ne fit que s en accro tre
independamment du but severe et religieux que se proposaient ses
actions tout ce qu il avait fait jusqu a ce jour n etait autre chose
qu un trou qu il creusait pour y enfouir son nom ce qu il avait
toujours le plus redoute dans ses heures de repli sur lui meme dans
ses nuits d insomnie c etait d entendre jamais prononcer ce nom il se
disait que ce serait la pour lui la fin de tout que le jour o ce nom
repara trait il ferait evanouir autour de lui sa vie nouvelle et qui
sait meme peut etre au dedans de lui sa nouvelle ame il fremissait de
la seule pensee que c etait possible certes si quelqu un lui eut dit
en ces moments la qu une heure viendrait o ce nom retentirait a son
oreille o ce hideux mot jean valjean sortirait tout a coup de la
nuit et se dresserait devant lui o cette lumiere formidable faite pour
dissiper le mystere dont il s enveloppait resplendirait subitement sur
sa tete et que ce nom ne le menacerait pas que cette lumiere ne
produirait qu une obscurite plus epaisse que ce voile dechire
accro trait le mystere que ce tremblement de terre consoliderait son
edifice que ce prodigieux incident n aurait d autre resultat si bon
lui semblait a lui que de rendre son existence a la fois plus claire
et plus impenetrable et que de sa confrontation avec le fant me de
jean valjean le bon et digne bourgeois monsieur madeleine sortirait
plus honore plus paisible et plus respecte que jamais si quelqu un
lui eut dit cela il eut hoche la tete et regarde ces paroles comme
insensees eh bien tout cela venait precisement d arriver tout cet
entassement de l impossible etait un fait et dieu avait permis que ces
choses folles devinssent des choses reelles
sa reverie continuait de s eclaircir il se rendait de plus en plus
compte de sa position il lui semblait qu il venait de s eveiller de je
ne sais quel sommeil et qu il se trouvait glissant sur une pente au
milieu de la nuit debout frissonnant reculant en vain sur le bord
extreme d un ab me il entrevoyait distinctement dans l ombre un
inconnu un etranger que la destinee prenait pour lui et poussait dans
le gouffre a sa place il fallait pour que le gouffre se refermat que
quelqu un y tombat lui ou l autre
il n avait qu a laisser faire
la clarte devint complete et il s avoua ceci que sa place etait vide
aux galeres qu il avait beau faire qu elle l y attendait toujours que
le vol de petit gervais l y ramenait que cette place vide l attendrait
et l attirerait jusqu a ce qu il y fut que cela etait inevitable et
fatal et puis il se dit qu en ce moment il avait un remplacant
qu il paraissait qu un nomme champmathieu avait cette mauvaise chance
et que quant a lui present desormais au bagne dans la personne de ce
champmathieu present dans la societe sous le nom de m madeleine il
n avait plus rien a redouter pourvu qu il n empechat pas les hommes de
sceller sur la tete de ce champmathieu cette pierre de l infamie qui
comme la pierre du sepulcre tombe une fois et ne se releve jamais
tout cela etait si violent et si etrange qu il se fit soudain en lui
cette espece de mouvement indescriptible qu aucun homme n eprouve plus
de deux ou trois fois dans sa vie sorte de convulsion de la conscience
qui remue tout ce que le coeur a de douteux qui se compose d ironie de
joie et de desespoir et qu on pourrait appeler un eclat de rire
interieur
il ralluma brusquement sa bougie
eh bien quoi se dit il de quoi est ce que j ai peur qu est ce que
j ai a songer comme cela me voila sauve tout est fini je n avais plus
qu une porte entr ouverte par laquelle mon passe pouvait faire irruption
dans ma vie cette porte la voila muree a jamais ce javert qui me
trouble depuis si longtemps ce redoutable instinct qui semblait m avoir
devine qui m avait devine pardieu et qui me suivait partout cet
affreux chien de chasse toujours en arret sur moi le voila deroute
occupe ailleurs absolument depiste il est satisfait desormais il me
laissera tranquille il tient son jean valjean qui sait meme il est
probable qu il voudra quitter la ville et tout cela s est fait sans
moi et je n y suis pour rien ah ca mais qu est ce qu il y a de
malheureux dans ceci des gens qui me verraient parole d honneur
croiraient qu il m est arrive une catastrophe apres tout s il y a du
mal pour quelqu un ce n est aucunement de ma faute c est la providence
qui a tout fait c est qu elle veut cela apparemment
ai je le droit de deranger ce qu elle arrange qu est ce que je demande
a present de quoi est ce que je vais me meler cela ne me regarde pas
comment je ne suis pas content mais qu est ce qu il me faut donc le
but auquel j aspire depuis tant d annees le songe de mes nuits l objet
de mes prieres au ciel la securite je l atteins c est dieu qui le
veut je n ai rien a faire contre la volonte de dieu et pourquoi dieu
le veut il pour que je continue ce que j ai commence pour que je fasse
le bien pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple pour
qu il soit dit qu il y a eu enfin un peu de bonheur attache a cette
penitence que j ai subie et a cette vertu o je suis revenu vraiment je
ne comprends pas pourquoi j ai eu peur tant t d entrer chez ce brave
cure et de tout lui raconter comme a un confesseur et de lui demander
conseil c est evidemment la ce qu il m aurait dit c est decide
laissons aller les choses laissons faire le bon dieu
il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience penche sur ce
qu on pourrait appeler son propre ab me il se leva de sa chaise et se
mit a marcher dans la chambre allons dit il n y pensons plus voila
une resolution prise mais il ne sentit aucune joie
au contraire
on n empeche pas plus la pensee de revenir a une idee que la mer de
revenir a un rivage pour le matelot cela s appelle la maree pour le
coupable cela s appelle le remords dieu souleve l ame comme l ocean
au bout de peu d instants il eut beau faire il reprit ce sombre
dialogue dans lequel c etait lui qui parlait et lui qui ecoutait disant
ce qu il eut voulu taire ecoutant ce qu il n eut pas voulu entendre
cedant a cette puissance mysterieuse qui lui disait pense comme elle
disait il y a deux mille ans a un autre condamne marche
avant d aller plus loin et pour etre pleinement compris insistons sur
une observation necessaire
il est certain qu on se parle a soi meme il n est pas un etre pensant
qui ne l ait eprouve on peut dire meme que le verbe n est jamais un
plus magnifique mystere que lorsqu il va dans l interieur d un homme
de la pensee a la conscience et qu il retourne de la conscience a la
pensee c est dans ce sens seulement qu il faut entendre les mots
souvent employes dans ce chapitre il dit il s ecria on se dit on se
parle on s ecrie en soi meme sans que le silence exterieur soit rompu
il y a un grand tumulte tout parle en nous excepte la bouche les
realites de l ame pour n etre point visibles et palpables n en sont
pas moins des realites
il se demanda donc o il en etait il s interrogea sur cette resolution
prise il se confessa a lui meme que tout ce qu il venait d arranger
dans son esprit etait monstrueux que laisser aller les choses laisser
faire le bon dieu c etait tout simplement horrible laisser
s accomplir cette meprise de la destinee et des hommes ne pas
l empecher s y preter par son silence ne rien faire enfin c etait
faire tout c etait le dernier degre de l indignite hypocrite c etait
un crime bas lache sournois abject hideux
pour la premiere fois depuis huit annees le malheureux homme venait de
sentir la saveur amere d une mauvaise pensee et d une mauvaise action
il la recracha avec degout
il continua de se questionner il se demanda severement ce qu il avait
entendu par ceci mon but est atteint il se declara que sa vie avait
un but en effet mais quel but cacher son nom tromper la police
tait ce pour une chose si petite qu il avait fait tout ce qu il avait
fait est ce qu il n avait pas un autre but qui etait le grand qui
etait le vrai sauver non sa personne mais son ame redevenir honnete
et bon tre un juste est ce que ce n etait pas la surtout la
uniquement ce qu il avait toujours voulu ce que l eveque lui avait
ordonne fermer la porte a son passe mais il ne la fermait pas grand
dieu il la rouvrait en faisant une action infame mais il redevenait un
voleur et le plus odieux des voleurs il volait a un autre son
existence sa vie sa paix sa place au soleil il devenait un assassin
il tuait il tuait moralement un miserable homme il lui infligeait
cette affreuse mort vivante cette mort a ciel ouvert qu on appelle le
bagne au contraire se livrer sauver cet homme frappe d une si lugubre
erreur reprendre son nom redevenir par devoir le forcat jean valjean
c etait la vraiment achever sa resurrection et fermer a jamais l enfer
d o il sortait y retomber en apparence c etait en sortir en realite
il fallait faire cela il n avait rien fait s il ne faisait pas cela
toute sa vie etait inutile toute sa penitence etait perdue et il n y
avait plus qu a dire a quoi bon il sentait que l eveque etait la que
l eveque etait d autant plus present qu il etait mort que l eveque le
regardait fixement que desormais le maire madeleine avec toutes ses
vertus lui serait abominable et que le galerien jean valjean serait
admirable et pur devant lui que les hommes voyaient son masque mais
que l eveque voyait sa face que les hommes voyaient sa vie mais que
l eveque voyait sa conscience il fallait donc aller a arras delivrer
le faux jean valjean denoncer le veritable helas c etait la le plus
grand des sacrifices la plus poignante des victoires le dernier pas a
franchir mais il le fallait douloureuse destinee il n entrerait dans
la saintete aux yeux de dieu que s il rentrait dans l infamie aux yeux
des hommes
eh bien dit il prenons ce parti faisons notre devoir sauvons cet
homme
il prononca ces paroles a haute voix sans s apercevoir qu il parlait
tout haut
il prit ses livres les verifia et les mit en ordre il jeta au feu une
liasse de creances qu il avait sur de petits commercants genes il
ecrivit une lettre qu il cacheta et sur l enveloppe de laquelle on
aurait pu lire s il y avait eu quelqu un dans sa chambre en cet
instant monsieur laffitte banquier rue d artois a paris
il tira d un secretaire un portefeuille qui contenait quelques billets
de banque et le passeport dont il s etait servi cette meme annee pour
aller aux elections
qui l eut vu pendant qu il accomplissait ces divers actes auxquels se
melait une meditation si grave ne se fut pas doute de ce qui se passait
en lui seulement par moments ses levres remuaient dans d autres
instants il relevait la tete et fixait son regard sur un point
quelconque de la muraille comme s il y avait precisement la quelque
chose qu il voulait eclaircir ou interroger
la lettre a m laffitte terminee il la mit dans sa poche ainsi que le
portefeuille et recommenca a marcher
sa reverie n avait point devie il continuait de voir clairement son
devoir ecrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et
se deplacaient avec son regard va nomme toi denonce toi
il voyait de meme et comme si elles se fussent mues devant lui avec des
formes sensibles les deux idees qui avaient ete jusque la la double
regle de sa vie cacher son nom sanctifier son ame pour la premiere
fois elles lui apparaissaient absolument distinctes et il voyait la
difference qui les separait il reconnaissait que l une de ces idees
etait necessairement bonne tandis que l autre pouvait devenir mauvaise
que celle la etait le devouement et que celle ci etait la personnalite
que l une disait le prochain et que l autre disait moi que l une
venait de la lumiere et que l autre venait de la nuit
elles se combattaient il les voyait se combattre mesure qu il
songeait elles avaient grandi devant l oeil de son esprit elles
avaient maintenant des statures colossales et il lui semblait qu il
voyait lutter au dedans de lui meme dans cet infini dont nous parlions
tout a l heure au milieu des obscurites et des lueurs une deesse et
une geante
il etait plein d epouvante mais il lui semblait que la bonne pensee
l emportait
il sentait qu il touchait a l autre moment decisif de sa conscience et
de sa destinee que l eveque avait marque la premiere phase de sa vie
nouvelle et que ce champmathieu en marquait la seconde apres la grande
crise la grande epreuve
cependant la fievre un instant apaisee lui revenait peu a peu mille
pensees le traversaient mais elles continuaient de le fortifier dans sa
resolution
un moment il s etait dit qu il prenait peut etre la chose trop
vivement qu apres tout ce champmathieu n etait pas interessant qu en
somme il avait vole
il se repondit si cet homme a en effet vole quelques pommes c est un
mois de prison il y a loin de la aux galeres et qui sait meme a t il
vole est ce prouve le nom de jean valjean l accable et semble
dispenser de preuves les procureurs du roi n agissent ils pas
habituellement ainsi on le croit voleur parce qu on le sait forcat
dans un autre instant cette idee lui vint que lorsqu il se serait
denonce peut etre on considererait l heroisme de son action et sa vie
honnete depuis sept ans et ce qu il avait fait pour le pays et qu on
lui ferait grace
mais cette supposition s evanouit bien vite et il sourit amerement en
songeant que le vol des quarante sous a petit gervais le faisait
recidiviste que cette affaire repara trait certainement et aux termes
precis de la loi le ferait passible des travaux forces a perpetuite
il se detourna de toute illusion se detacha de plus en plus de la terre
et chercha la consolation et la force ailleurs il se dit qu il fallait
faire son devoir que peut etre meme ne serait il pas plus malheureux
apres avoir fait son devoir qu apres l avoir elude que s il laissait
faire s il restait a montreuil sur mer sa consideration sa bonne
renommee ses bonnes oeuvres la deference la veneration sa charite
sa richesse sa popularite sa vertu seraient assaisonnees d un crime
et quel gout auraient toutes ces choses saintes liees a cette chose
hideuse tandis que s il accomplissait son sacrifice au bagne au
poteau au carcan au bonnet vert au travail sans relache a la honte
sans pitie il se melerait une idee celeste
enfin il se dit qu il y avait necessite que sa destinee etait ainsi
faite qu il n etait pas ma tre de deranger les arrangements d en haut
que dans tous les cas il fallait choisir ou la vertu au dehors et
l abomination au dedans ou la saintete au dedans et l infamie au
dehors
remuer tant d idees lugubres son courage ne defaillait pas mais son
cerveau se fatiguait il commencait a penser malgre lui a d autres
choses a des choses indifferentes ses arteres battaient violemment
dans ses tempes il allait et venait toujours minuit sonna d abord a la
paroisse puis a la maison de ville il compta les douze coups aux deux
horloges et il compara le son des deux cloches il se rappela a cette
occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de
ferrailles une vieille cloche a vendre sur laquelle ce nom etait ecrit
antoine albin de romainville
il avait froid il alluma un peu de feu il ne songea pas a fermer la
fenetre
cependant il etait retombe dans sa stupeur il lui fallait faire un
assez grand effort pour se rappeler a quoi il songeait avant que minuit
sonnat il y parvint enfin
ah oui se dit il j avais pris la resolution de me denoncer
et puis tout a coup il pensa a la fantine
tiens dit il et cette pauvre femme
ici une crise nouvelle se declara
fantine apparaissant brusquement dans sa reverie y fut comme un rayon
d une lumiere inattendue il lui sembla que tout changeait d aspect
autour de lui il s ecria
ah ca mais jusqu ici je n ai considere que moi je n ai eu egard
qu a ma convenance il me convient de me taire ou de me
denoncer cacher ma personne ou sauver mon ame etre un magistrat
meprisable et respecte ou un galerien infame et venerable c est moi
c est toujours moi ce n est que moi mais mon dieu c est de l egoisme
tout cela ce sont des formes diverses de l egoisme mais c est de
l egoisme si je songeais un peu aux autres la premiere saintete est de
penser a autrui voyons examinons moi excepte moi efface moi oublie
qu arrivera t il de tout ceci si je me denonce on me prend on lache
ce champmathieu on me remet aux galeres c est bien et puis que se
passe t il ici ah ici il y a un pays une ville des fabriques une
industrie des ouvriers des hommes des femmes des vieux grands peres
des enfants des pauvres gens j ai cree tout ceci je fais vivre tout
cela partout o il y a une cheminee qui fume c est moi qui ai mis le
tison dans le feu et la viande dans la marmite j ai fait l aisance la
circulation le credit avant moi il n y avait rien j ai releve
vivifie anime feconde stimule enrichi tout le pays moi de moins
c est l ame de moins je m te tout meurt et cette femme qui a tant
souffert qui a tant de merites dans sa chute dont j ai cause sans le
vouloir tout le malheur et cet enfant que je voulais aller chercher
que j ai promis a la mere est ce que je ne dois pas aussi quelque chose
a cette femme en reparation du mal que je lui ai fait si je disparais
qu arrive t il la mere meurt l enfant devient ce qu il peut voila ce
qui se passe si je me denonce si je ne me denonce pas voyons si je
ne me denonce pas apres s etre fait cette question il s arreta il eut
comme un moment d hesitation et de tremblement mais ce moment dura peu
et il se repondit avec calme
eh bien cet homme va aux galeres c est vrai mais que diable il a
vole j ai beau me dire qu il n a pas vole il a vole moi je reste
ici je continue dans dix ans j aurai gagne dix millions je les
repands dans le pays je n ai rien a moi qu est ce que cela me fait ce
n est pas pour moi ce que je fais la prosperite de tous va croissant
les industries s eveillent et s excitent les manufactures et les usines
se multiplient les familles cent familles mille familles sont
heureuses la contree se peuple il na t des villages o il n y a que
des fermes il na t des fermes o il n y a rien la misere dispara t et
avec la misere disparaissent la debauche la prostitution le vol le
meurtre tous les vices tous les crimes et cette pauvre mere eleve son
enfant et voila tout un pays riche et honnete ah ca j etais fou
j etais absurde qu est ce que je parlais donc de me denoncer il faut
faire attention vraiment et ne rien precipiter quoi parce qu il
m aura plu de faire le grand et le genereux c est du melodrame apres
tout parce que je n aurai songe qu a moi qu a moi seul quoi pour
sauver d une punition peut etre un peu exageree mais juste au fond on
ne sait qui un voleur un dr le evidemment il faudra que tout un pays
perisse il faudra qu une pauvre femme creve a l h pital qu une pauvre
petite fille creve sur le pave comme des chiens ah mais c est
abominable sans meme que la mere ait revu son enfant sans que l enfant
ait presque connu sa mere et tout ca pour ce vieux gredin de voleur de
pommes qui a coup sur a merite les galeres pour autre chose si ce
n est pour cela beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui
sacrifient des innocents qui sauvent un vieux vagabond lequel n a plus
que quelques annees a vivre au bout du compte et ne sera guere plus
malheureux au bagne que dans sa masure et qui sacrifient toute une
population meres femmes enfants cette pauvre petite cosette qui n a
que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid
dans le bouge de ces thenardier voila encore des canailles ceux la et
je manquerais a mes devoirs envers tous ces pauvres etres et je m en
irais me denoncer et je ferais cette inepte sottise mettons tout au
pis supposons qu il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que
ma conscience me la reproche un jour accepter pour le bien d autrui
ces reproches qui ne chargent que moi cette mauvaise action qui ne
compromet que mon ame c est la qu est le devouement c est la qu est la
vertu
il se leva il se remit a marcher cette fois il lui semblait qu il
etait content on ne trouve les diamants que dans les tenebres de la
terre on ne trouve les verites que dans les profondeurs de la pensee
il lui semblait qu apres etre descendu dans ces profondeurs apres avoir
longtemps tatonne au plus noir de ces tenebres il venait enfin de
trouver un de ces diamants une de ces verites et qu il la tenait dans
sa main et il s eblouissait a la regarder
oui pensa t il c est cela je suis dans le vrai j ai la solution
il faut finir par s en tenir a quelque chose mon parti est pris
laissons faire ne vacillons plus ne reculons plus ceci est dans
l interet de tous non dans le mien je suis madeleine je reste
madeleine malheur a celui qui est jean valjean ce n est plus moi je
ne connais pas cet homme je ne sais plus ce que c est s il se trouve
que quelqu un est jean valjean a cette heure qu il s arrange cela ne
me regarde pas c est un nom de fatalite qui flotte dans la nuit s il
s arrete et s abat sur une tete tant pis pour elle
il se regarda dans le petit miroir qui etait sur sa cheminee et dit
tiens cela m a soulage de prendre une resolution je suis tout autre
a present
il marcha encore quelques pas puis il s arreta court
allons dit il il ne faut hesiter devant aucune des consequences de
la resolution prise il y a encore des fils qui m attachent a ce jean
valjean il faut les briser il y a ici dans cette chambre meme des
objets qui m accuseraient des choses muettes qui seraient des temoins
c est dit il faut que tout cela disparaisse
il fouilla dans sa poche en tira sa bourse l ouvrit et y prit une
petite clef
il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait a peine le
trou perdu qu il etait dans les nuances les plus sombres du dessin qui
couvrait le papier colle sur le mur une cachette s ouvrit une espece
de fausse armoire menagee entre l angle de la muraille et le manteau de
la cheminee il n y avait dans cette cachette que quelques guenilles un
sarrau de toile bleue un vieux pantalon un vieux havresac et un gros
baton d epine ferre aux deux bouts ceux qui avaient vu jean valjean a
l epoque o il traversait digne en octobre 1815 eussent aisement
reconnu toutes les pieces de ce miserable accoutrement
il les avait conservees comme il avait conserve les chandeliers
d argent pour se rappeler toujours son point de depart seulement il
cachait ceci qui venait du bagne et il laissait voir les flambeaux qui
venaient de l eveque
il jeta un regard furtif vers la porte comme s il eut craint qu elle ne
s ouvr t malgre le verrou qui la fermait puis d un mouvement vif et
brusque et d une seule brassee sans meme donner un coup d oeil a ces
choses qu il avait si religieusement et si perilleusement gardees
pendant tant d annees il prit tout haillons baton havresac et jeta
tout au feu il referma la fausse armoire et redoublant de
precautions desormais inutiles puisqu elle etait vide en cacha la
porte derriere un gros meuble qu il y poussa
au bout de quelques secondes la chambre et le mur d en face furent
eclaires d une grande reverberation rouge et tremblante tout brulait
le baton d epine petillait et jetait des etincelles jusqu au milieu de
la chambre
le havresac en se consumant avec d affreux chiffons qu il contenait
avait mis a nu quelque chose qui brillait dans la cendre en se
penchant on eut aisement reconnu une piece d argent sans doute la
piece de quarante sous volee au petit savoyard
lui ne regardait pas le feu et marchait allant et venant toujours du
meme pas
tout a coup ses yeux tomberent sur les deux flambeaux d argent que la
reverberation faisait reluire vaguement sur la cheminee
tiens pensa t il tout jean valjean est encore la dedans il faut
aussi detruire cela
il prit les deux flambeaux
il y avait assez de feu pour qu on put les deformer promptement et en
faire une sorte de lingot meconnaissable
il se pencha sur le foyer et s y chauffa un instant il eut un vrai
bien etre la bonne chaleur dit il
il remua le brasier avec un des deux chandeliers une minute de plus et
ils etaient dans le feu en ce moment il lui sembla qu il entendait une
voix qui criait au dedans de lui
jean valjean jean valjean
ses cheveux se dresserent il devint comme un homme qui ecoute une chose
terrible
oui c est cela acheve disait la voix complete ce que tu fais
detruis ces flambeaux aneantis ce souvenir oublie l eveque oublie
tout perds ce champmathieu va c est bien applaudis toi ainsi c est
convenu c est resolu c est dit voila un homme voila un vieillard qui
ne sait ce qu on lui veut qui n a rien fait peut etre un innocent
dont ton nom fait tout le malheur sur qui ton nom pese comme un crime
qui va etre pris pour toi qui va etre condamne qui va finir ses jours
dans l abjection et dans l horreur c est bien sois honnete homme toi
reste monsieur le maire reste honorable et honore enrichis la ville
nourris des indigents eleve des orphelins vis heureux vertueux et
admire et pendant ce temps la pendant que tu seras ici dans la joie et
dans la lumiere il y aura quelqu un qui aura ta casaque rouge qui
portera ton nom dans l ignominie et qui tra nera ta cha ne au bagne
oui c est bien arrange ainsi ah miserable
la sueur lui coulait du front il attachait sur les flambeaux un oeil
hagard cependant ce qui parlait en lui n avait pas fini la voix
continuait
jean valjean il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un
grand bruit qui parleront bien haut et qui te beniront et une seule
que personne n entendra et qui te maudira dans les tenebres eh bien
ecoute infame toutes ces benedictions retomberont avant d arriver au
ciel et il n y aura que la malediction qui montera jusqu a dieu cette
voix d abord toute faible et qui s etait elevee du plus obscur de sa
conscience etait devenue par degres eclatante et formidable et il
l entendait maintenant a son oreille il lui semblait qu elle etait
sortie de lui meme et qu elle parlait a present en dehors de lui il
crut entendre les dernieres paroles si distinctement qu il regarda dans
la chambre avec une sorte de terreur
y a t il quelqu un ici demanda t il a haute voix et tout egare
puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d un idiot
que je suis bete il ne peut y avoir personne
il y avait quelqu un mais celui qui y etait n etait pas de ceux que
l oeil humain peut voir
il posa les flambeaux sur la cheminee
alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses
reves et reveillait en sursaut l homme endormi au dessous de lui
cette marche le soulageait et l enivrait en meme temps il semble que
parfois dans les occasions supremes on se remue pour demander conseil a
tout ce qu on peut rencontrer en se deplacant au bout de quelques
instants il ne savait plus o il en etait
il reculait maintenant avec une egale epouvante devant les deux
resolutions qu il avait prises tour a tour les deux idees qui le
conseillaient lui paraissaient aussi funestes l une que l autre quelle
fatalite quelle rencontre que ce champmathieu pris pour lui tre
precipite justement par le moyen que la providence paraissait d abord
avoir employe pour l affermir
il y eut un moment o il considera l avenir se denoncer grand dieu se
livrer il envisagea avec un immense desespoir tout ce qu il faudrait
quitter tout ce qu il faudrait reprendre il faudrait donc dire adieu a
cette existence si bonne si pure si radieuse a ce respect de tous a
l honneur a la liberte il n irait plus se promener dans les champs il
n entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai il ne ferait plus
l aum ne aux petits enfants il ne sentirait plus la douceur des regards
de reconnaissance et d amour fixes sur lui il quitterait cette maison
qu il avait batie cette chambre cette petite chambre tout lui
paraissait charmant a cette heure il ne lirait plus dans ces livres il
n ecrirait plus sur cette petite table de bois blanc sa vieille
portiere la seule servante qu il eut ne lui monterait plus son cafe le
matin grand dieu au lieu de cela la chiourme le carcan la veste
rouge la cha ne au pied la fatigue le cachot le lit de camp toutes
ces horreurs connues son age apres avoir ete ce qu il etait si
encore il etait jeune mais vieux etre tutoye par le premier venu
etre fouille par le garde chiourme recevoir le coup de baton de
l argousin avoir les pieds nus dans des souliers ferres tendre matin
et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille subir la
curiosite des etrangers auxquels on dirait celui la c est le fameux
jean valjean qui a ete maire a montreuil sur mer le soir ruisselant
de sueur accable de lassitude le bonnet vert sur les yeux remonter
deux a deux sous le fouet du sergent l escalier echelle du bagne
flottant oh quelle misere la destinee peut elle donc etre mechante
comme un etre intelligent et devenir monstrueuse comme le coeur humain
et quoi qu il f t il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui
etait au fond de sa reverie rester dans le paradis et y devenir
demon rentrer dans l enfer et y devenir ange
que faire grand dieu que faire
la tourmente dont il etait sorti avec tant de peine se decha na de
nouveau en lui ses idees recommencerent a se meler elles prirent ce je
ne sais quoi de stupefie et de machinal qui est propre au desespoir ce
nom de romainville lui revenait sans cesse a l esprit avec deux vers
d une chanson qu il avait entendue autrefois il songeait que
romainville est un petit bois pres paris o les jeunes gens amoureux
vont cueillir des lilas au mois d avril
il chancelait au dehors comme au dedans il marchait comme un petit
enfant qu on laisse aller seul
de certains moments luttant contre sa lassitude il faisait effort
pour ressaisir son intelligence il tachait de se poser une derniere
fois et definitivement le probleme sur lequel il etait en quelque
sorte tombe d epuisement faut il se denoncer faut il se taire il ne
reussissait a rien voir de distinct les vagues aspects de tous les
raisonnements ebauches par sa reverie tremblaient et se dissipaient l un
apres l autre en fumee seulement il sentait que a quelque parti qu il
s arretat necessairement et sans qu il fut possible d y echapper
quelque chose de lui allait mourir qu il entrait dans un sepulcre a
droite comme a gauche qu il accomplissait une agonie l agonie de son
bonheur ou l agonie de sa vertu
helas toutes ses irresolutions l avaient repris il n etait pas plus
avance qu au commencement
ainsi se debattait sous l angoisse cette malheureuse ame dix huit cents
ans avant cet homme infortune l etre mysterieux en qui se resument
toutes les saintetes et toutes les souffrances de l humanite avait
aussi lui pendant que les oliviers fremissaient au vent farouche de
l infini longtemps ecarte de la main l effrayant calice qui lui
apparaissait ruisselant d ombre et debordant de tenebres dans des
profondeurs pleines d etoiles
chapitre iv
formes que prend la souffrance pendant le sommeil
trois heures du matin venaient de sonner et il y avait cinq heures
qu il marchait ainsi presque sans interruption lorsqu il se laissa
tomber sur sa chaise
il s y endormit et fit un reve
ce reve comme la plupart des reves ne se rapportait a la situation que
par je ne sais quoi de funeste et de poignant mais il lui fit
impression ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l a ecrit
c est un des papiers ecrits de sa main qu il a laisses nous croyons
devoir transcrire ici cette chose textuellement
quel que soit ce reve l histoire de cette nuit serait incomplete si
nous l omettions c est la sombre aventure d une ame malade
le voici sur l enveloppe nous trouvons cette ligne ecrite le reve que
j ai eu cette nuit la
j etais dans une campagne une grande campagne triste o il n y avait
pas d herbe il ne me semblait pas qu il f t jour ni qu il f t nuit
je me promenais avec mon frere le frere de mes annees d enfance ce
frere auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me
souviens presque plus
nous causions et nous rencontrions des passants nous parlions d une
voisine que nous avions eue autrefois et qui depuis qu elle demeurait
sur la rue travaillait la fenetre toujours ouverte tout en causant
nous avions froid a cause de cette fenetre ouverte
il n y avait pas d arbres dans la campagne
nous v mes un homme qui passa pres de nous c etait un homme tout nu
couleur de cendre monte sur un cheval couleur de terre l homme n avait
pas de cheveux on voyait son crane et des veines sur son crane il
tenait a la main une baguette qui etait souple comme un sarment de vigne
et lourde comme du fer ce cavalier passa et ne nous dit rien
mon frere me dit prenons par le chemin creux
il y avait un chemin creux o l on ne voyait pas une broussaille ni un
brin de mousse tout etait couleur de terre meme le ciel au bout de
quelques pas on ne me repondit plus quand je parlais je m apercus que
mon frere n etait plus avec moi
j entrai dans un village que je vis je songeai que ce devait etre la
romainville pourquoi romainville
la premiere rue o j entrai etait deserte j entrai dans une seconde
rue derriere l angle que faisaient les deux rues il y avait un homme
debout contre le mur je dis a cet homme quel est ce pays o suis je
l homme ne repondit pas je vis la porte d une maison ouverte j y
entrai
la premiere chambre etait deserte j entrai dans la seconde derriere
la porte de cette chambre il y avait un homme debout contre le mur je
demandai a cet homme qui est cette maison o suis je l homme ne
repondit pas la maison avait un jardin
je sortis de la maison et j entrai dans le jardin le jardin etait
desert derriere le premier arbre je trouvai un homme qui se tenait
debout je dis a cet homme quel est ce jardin o suis je l homme ne
repondit pas
j errai dans le village et je m apercus que c etait une ville toutes
les rues etaient desertes toutes les portes etaient ouvertes aucun
etre vivant ne passait dans les rues ne marchait dans les chambres ou
ne se promenait dans les jardins mais il y avait derriere chaque angle
de mur derriere chaque porte derriere chaque arbre un homme debout
qui se taisait on n en voyait jamais qu un a la fois ces hommes me
regardaient passer
je sortis de la ville et je me mis a marcher dans les champs
au bout de quelque temps je me retournai et je vis une grande foule
qui venait derriere moi je reconnus tous les hommes que j avais vus
dans la ville ils avaient des tetes etranges ils ne semblaient pas se
hater et cependant ils marchaient plus vite que moi ils ne faisaient
aucun bruit en marchant en un instant cette foule me rejoignit et
m entoura les visages de ces hommes etaient couleur de terre
alors le premier que j avais vu et questionne en entrant dans la ville
me dit o allez vous est ce que vous ne savez pas que vous etes mort
depuis longtemps
j ouvris la bouche pour repondre et je m apercus qu il n y avait
personne autour de moi
il se reveilla il etait glace un vent qui etait froid comme le vent du
matin faisait tourner dans leurs gonds les chassis de la croisee restee
ouverte le feu s etait eteint la bougie touchait a sa fin il etait
encore nuit noire
il se leva il alla a la fenetre il n y avait toujours pas d etoiles au
ciel
de sa fenetre on voyait la cour de la maison et la rue un bruit sec et
dur qui resonna tout a coup sur le sol lui fit baisser les yeux
il vit au dessous de lui deux etoiles rouges dont les rayons
s allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l ombre
comme sa pensee etait encore a demi submergee dans la brume des
reves tiens songea t il il n y en a pas dans le ciel elles sont sur
la terre maintenant
cependant ce trouble se dissipa un second bruit pareil au premier
acheva de le reveiller il regarda et il reconnut que ces deux etoiles
etaient les lanternes d une voiture la clarte qu elles jetaient il
put distinguer la forme de cette voiture c etait un tilbury attele d un
petit cheval blanc le bruit qu il avait entendu c etaient les coups de
pied du cheval sur le pave
qu est ce que c est que cette voiture se dit il qui est ce qui vient
donc si matin en ce moment on frappa un petit coup a la porte de sa
chambre
il frissonna de la tete aux pieds et cria d une voix terrible
qui est la
quelqu un repondit
moi monsieur le maire
il reconnut la voix de la vieille femme sa portiere
eh bien reprit il qu est ce que c est
monsieur le maire il est tout a l heure cinq heures du matin
qu est ce que cela me fait
monsieur le maire c est le cabriolet
quel cabriolet
le tilbury
quel tilbury
est ce que monsieur le maire n a pas fait demander un tilbury
non dit il
le cocher dit qu il vient chercher monsieur le maire
quel cocher
le cocher de m scaufflaire
m scaufflaire
ce nom le fit tressaillir comme si un eclair lui eut passe devant la
face
ah oui reprit il m scaufflaire
si la vieille femme l eut pu voir en ce moment elle eut ete epouvantee
il se fit un assez long silence il examinait d un air stupide la flamme
de la bougie et prenait autour de la meche de la cire brulante qu il
roulait dans ses doigts
la vieille attendait elle se hasarda pourtant a elever encore la voix
monsieur le maire que faut il que je reponde
dites que c est bien et que je descends
chapitre v
batons dans les roues
le service des postes d arras a montreuil sur mer se faisait encore a
cette epoque par de petites malles du temps de l empire ces malles
etaient des cabriolets a deux roues tapisses de cuir fauve au dedans
suspendus sur des ressorts a pompe et n ayant que deux places l une
pour le courrier l autre pour le voyageur les roues etaient armees de
ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures a distance
et qu on voit encore sur les routes d allemagne le coffre aux depeches
immense bo te oblongue etait place derriere le cabriolet et faisait
corps avec lui ce coffre etait peint en noir et le cabriolet en jaune
ces voitures auxquelles rien ne ressemble aujourd hui avaient je ne
sais quoi de difforme et de bossu et quand on les voyait passer de
loin et ramper dans quelque route a l horizon elles ressemblaient a ces
insectes qu on appelle je crois termites et qui avec un petit
corsage tra nent un gros arriere train elles allaient du reste fort
vite la malle partie d arras toutes les nuits a une heure apres le
passage du courrier de paris arrivait a montreuil sur mer un peu avant
cinq heures du matin
cette nuit la la malle qui descendait a montreuil sur mer par la route
de hesdin accrocha au tournant d une rue au moment o elle entrait
dans la ville un petit tilbury attele d un cheval blanc qui venait en
sens inverse et dans lequel il n y avait qu une personne un homme
enveloppe d un manteau la roue du tilbury recut un choc assez rude le
courrier cria a cet homme d arreter mais le voyageur n ecouta pas et
continua sa route au grand trot
voila un homme diablement presse dit le courrier
l homme qui se hatait ainsi c est celui que nous venons de voir se
debattre dans des convulsions dignes a coup sur de pitie
o allait il il n eut pu le dire pourquoi se hatait il il ne savait
il allait au hasard devant lui o arras sans doute mais il allait
peut etre ailleurs aussi par moments il le sentait et il tressaillait
il s enfoncait dans cette nuit comme dans un gouffre quelque chose le
poussait quelque chose l attirait ce qui se passait en lui personne
ne pourrait le dire tous le comprendront quel homme n est entre au
moins une fois en sa vie dans cette obscure caverne de l inconnu
du reste il n avait rien resolu rien decide rien arrete rien fait
aucun des actes de sa conscience n avait ete definitif il etait plus
que jamais comme au premier moment pourquoi allait il a arras
il se repetait ce qu il s etait deja dit en retenant le cabriolet de
scaufflaire que quel que dut etre le resultat il n y avait aucun
inconvenient a voir de ses yeux a juger les choses par lui meme que
cela meme etait prudent qu il fallait savoir ce qui se passerait qu on
ne pouvait rien decider sans avoir observe et scrute que de loin on se
faisait des montagnes de tout qu au bout du compte lorsqu il aurait vu
ce champmathieu quelque miserable sa conscience serait probablement
fort soulagee de le laisser aller au bagne a sa place qu a la verite
il y aurait la javert et ce brevet ce chenildieu ce cochepaille
anciens forcats qui l avaient connu mais qu a coup sur ils ne le
reconna traient pas bah quelle idee que javert en etait a cent
lieues que toutes les conjectures et toutes les suppositions etaient
fixees sur ce champmathieu et que rien n est entete comme les
suppositions et les conjectures qu il n y avait donc aucun danger que
sans doute c etait un moment noir mais qu il en sortirait qu apres
tout il tenait sa destinee si mauvaise qu elle voulut etre dans sa
main qu il en etait le ma tre il se cramponnait a cette pensee
au fond pour tout dire il eut mieux aime ne point aller a arras
cependant il y allait
tout en songeant il fouettait le cheval lequel trottait de ce bon trot
regle et sur qui fait deux lieues et demie a l heure
mesure que le cabriolet avancait il sentait quelque chose en lui qui
reculait
au point du jour il etait en rase campagne la ville de
montreuil sur mer etait assez loin derriere lui il regarda l horizon
blanchir il regarda sans les voir passer devant ses yeux toutes les
froides figures d une aube d hiver le matin a ses spectres comme le
soir il ne les voyait pas mais a son insu et par une sorte de
penetration presque physique ces noires silhouettes d arbres et de
collines ajoutaient a l etat violent de son ame je ne sais quoi de morne
et de sinistre
chaque fois qu il passait devant une de ces maisons isolees qui c toient
parfois les routes il se disait il y a pourtant la dedans des gens qui
dorment
le trot du cheval les grelots du harnais les roues sur le pave
faisaient un bruit doux et monotone ces choses la sont charmantes quand
on est joyeux et lugubres quand on est triste il etait grand jour
lorsqu il arriva a hesdin il s arreta devant une auberge pour laisser
souffler le cheval et lui faire donner l avoine
ce cheval etait comme l avait dit scaufflaire de cette petite race du
boulonnais qui a trop de tete trop de ventre et pas assez d encolure
mais qui a le poitrail ouvert la croupe large la jambe seche et fine
et le pied solide race laide mais robuste et saine l excellente bete
avait fait cinq lieues en deux heures et n avait pas une goutte de sueur
sur la croupe
il n etait pas descendu du tilbury le garcon d ecurie qui apportait
l avoine se baissa tout a coup et examina la roue de gauche
allez vous loin comme cela dit cet homme
il repondit presque sans sortir de sa reverie
pourquoi
venez vous de loin reprit le garcon
de cinq lieues d ici
ah
pourquoi dites vous ah
le garcon se pencha de nouveau resta un moment silencieux l oeil fixe
sur la roue puis se redressa en disant
c est que voila une roue qui vient de faire cinq lieues c est
possible mais qui a coup sur ne fera pas maintenant un quart de lieue
il sauta a bas du tilbury
que dites vous la mon ami
je dis que c est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans
rouler vous et votre cheval dans quelque fosse de la grande route
regardez plut t
la roue en effet etait gravement endommagee le choc de la malle poste
avait fendu deux rayons et laboure le moyeu dont l ecrou ne tenait plus
mon ami dit il au garcon d ecurie il y a un charron ici
sans doute monsieur
rendez moi le service de l aller chercher
il est la a deux pas he ma tre bourgaillard
ma tre bourgaillard le charron etait sur le seuil de sa porte il vint
examiner la roue et fit la grimace d un chirurgien qui considere une
jambe cassee
pouvez vous raccommoder cette roue sur le champ
oui monsieur
quand pourrai je repartir
demain
demain
il y a une grande journee d ouvrage est ce que monsieur est presse
tres presse il faut que je reparte dans une heure au plus tard
impossible monsieur
je payerai tout ce qu on voudra
impossible
eh bien dans deux heures
impossible pour aujourd hui il faut refaire deux rais et un moyeu
monsieur ne pourra repartir avant demain
l affaire que j ai ne peut attendre a demain si au lieu de
raccommoder cette roue on la remplacait
comment cela
vous etes charron
sans doute monsieur
est ce que vous n auriez pas une roue a me vendre je pourrais
repartir tout de suite
une roue de rechange
oui
je n ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet deux roues font
la paire deux roues ne vont pas ensemble au hasard
en ce cas vendez moi une paire de roues
monsieur toutes les roues ne vont pas a tous les essieux
essayez toujours
c est inutile monsieur je n ai a vendre que des roues de charrette
nous sommes un petit pays ici
auriez vous un cabriolet a me louer
le ma tre charron du premier coup d oeil avait reconnu que le tilbury
etait une voiture de louage il haussa les epaules
vous les arrangez bien les cabriolets qu on vous loue j en aurais un
que je ne vous le louerais pas
eh bien a me vendre
je n en ai pas
quoi pas une carriole je ne suis pas difficile comme vous voyez
nous sommes un petit pays j ai bien la sous la remise ajouta le
charron une vieille caleche qui est a un bourgeois de la ville qui me
l a donnee en garde et qui s en sert tous les trente six du mois je
vous la louerais bien qu est ce que cela me fait mais il ne faudrait
pas que le bourgeois la v t passer et puis c est une caleche il
faudrait deux chevaux
je prendrai des chevaux de poste
o va monsieur
arras
et monsieur veut arriver aujourd hui
mais oui
en prenant des chevaux de poste
pourquoi pas
est il egal a monsieur d arriver cette nuit a quatre heures du matin
non certes
c est que voyez vous bien il y a une chose a dire en prenant des
chevaux de poste
monsieur a son passeport
oui
eh bien en prenant des chevaux de poste monsieur n arrivera pas a
arras avant demain nous sommes un chemin de traverse les relais sont
mal servis les chevaux sont aux champs c est la saison des grandes
charrues qui commence il faut de forts attelages et l on prend les
chevaux partout a la poste comme ailleurs monsieur attendra au moins
trois ou quatre heures a chaque relais et puis on va au pas il y a
beaucoup de c tes a monter
allons j irai a cheval detelez le cabriolet on me vendra bien une
selle dans le pays
sans doute mais ce cheval ci endure t il la selle
c est vrai vous m y faites penser il ne l endure pas
alors
mais je trouverai bien dans le village un cheval a louer
un cheval pour aller a arras d une traite
oui
il faudrait un cheval comme on n en a pas dans nos endroits il
faudrait l acheter d abord car on ne vous conna t pas mais ni a vendre
ni a louer ni pour cinq cents francs ni pour mille vous ne le
trouveriez pas
comment faire
le mieux la en honnete homme c est que je raccommode la roue et que
vous remettiez votre voyage a demain
demain il sera trop tard
dame
n y a t il pas la malle poste qui va a arras quand passe t elle
la nuit prochaine les deux malles font le service la nuit celle qui
monte comme celle qui descend
comment il vous faut une journee pour raccommoder cette roue
une journee et une bonne
en mettant deux ouvriers
en en mettant dix
si on liait les rayons avec des cordes
les rayons oui le moyeu non et puis la jante aussi est en mauvais
etat
y a t il un loueur de voitures dans la ville
non
y a t il un autre charron
le garcon d ecurie et le ma tre charron repondirent en meme temps en
hochant la tete
non
il sentit une immense joie
il etait evident que la providence s en melait c etait elle qui avait
brise la roue du tilbury et qui l arretait en route il ne s etait pas
rendu a cette espece de premiere sommation il venait de faire tous les
efforts possibles pour continuer son voyage il avait loyalement et
scrupuleusement epuise tous les moyens il n avait recule ni devant la
saison ni devant la fatigue ni devant la depense il n avait rien a se
reprocher s il n allait pas plus loin cela ne le regardait plus ce
n etait plus sa faute c etait non le fait de sa conscience mais le
fait de la providence
il respira il respira librement et a pleine poitrine pour la premiere
fois depuis la visite de javert il lui semblait que le poignet de fer
qui lui serrait le coeur depuis vingt heures venait de le lacher
il lui paraissait que maintenant dieu etait pour lui et se declarait
il se dit qu il avait fait tout ce qu il pouvait et qu a present il
n avait qu a revenir sur ses pas tranquillement
si sa conversation avec le charron eut eu lieu dans une chambre de
l auberge elle n eut point eu de temoins personne ne l eut entendue
les choses en fussent restees la et il est probable que nous n aurions
eu a raconter aucun des evenements qu on va lire mais cette
conversation s etait faite dans la rue tout colloque dans la rue
produit inevitablement un cercle il y a toujours des gens qui ne
demandent qu a etre spectateurs pendant qu il questionnait le charron
quelques allants et venants s etaient arretes autour d eux apres avoir
ecoute pendant quelques minutes un jeune garcon auquel personne
n avait pris garde s etait detache du groupe en courant
au moment o le voyageur apres la deliberation interieure que nous
venons d indiquer prenait la resolution de rebrousser chemin cet
enfant revenait il etait accompagne d une vieille femme
monsieur dit la femme mon garcon me dit que vous avez envie de louer
un cabriolet cette simple parole prononcee par une vieille femme que
conduisait un enfant lui fit ruisseler la sueur dans les reins il crut
voir la main qui l avait lache repara tre dans l ombre derriere lui
toute prete a le reprendre
il repondit
oui bonne femme je cherche un cabriolet a louer
et il se hata d ajouter
mais il n y en a pas dans le pays
si fait dit la vieille
o ca donc reprit le charron
chez moi repliqua la vieille
il tressaillit la main fatale l avait ressaisi
la vieille avait en effet sous un hangar une facon de carriole en osier
le charron et le garcon d auberge desoles que le voyageur leur
echappat intervinrent
c etait une affreuse guimbarde cela etait pose a cru sur
l essieu il est vrai que les banquettes etaient suspendues a
l interieur avec des lanieres de cuir il pleuvait dedans les roues
etaient rouillees et rongees d humidite cela n irait pas beaucoup plus
loin que le tilbury une vraie patache ce monsieur aurait bien tort
de s y embarquer etc etc
tout cela etait vrai mais cette guimbarde cette patache cette chose
quelle qu elle fut roulait sur ses deux roues et pouvait aller a arras
il paya ce qu on voulut laissa le tilbury a reparer chez le charron
pour l y retrouver a son retour fit atteler le cheval blanc a la
carriole y monta et reprit la route qu il suivait depuis le matin
au moment o la carriole s ebranla il s avoua qu il avait eu l instant
d auparavant une certaine joie de songer qu il n irait point o il
allait il examina cette joie avec une sorte de colere et la trouva
absurde pourquoi de la joie a revenir en arriere apres tout il
faisait ce voyage librement personne ne l y forcait et certainement
rien n arriverait que ce qu il voudrait bien
comme il sortait de hesdin il entendit une voix qui lui criait
arretez arretez il arreta la carriole d un mouvement vif dans lequel
il y avait encore je ne sais quoi de febrile et de convulsif qui
ressemblait a de l esperance
c etait le petit garcon de la vieille
monsieur dit il c est moi qui vous ai procure la carriole
eh bien
vous ne m avez rien donne
lui qui donnait a tous et si facilement il trouva cette pretention
exorbitante et presque odieuse
ah c est toi dr le dit il tu n auras rien
il fouetta le cheval et repartit au grand trot
il avait perdu beaucoup de temps a hesdin il eut voulu le rattraper le
petit cheval etait courageux et tirait comme deux mais on etait au mois
de fevrier il avait plu les routes etaient mauvaises et puis ce
n etait plus le tilbury la carriole etait dure et tres lourde avec
cela force montees
il mit pres de quatre heures pour aller de hesdin a saint pol quatre
heures pour cinq lieues
saint pol il detela a la premiere auberge venue et fit mener le
cheval a l ecurie comme il l avait promis a scaufflaire il se tint
pres du ratelier pendant que le cheval mangeait il songeait a des
choses tristes et confuses
la femme de l aubergiste entre dans l ecurie
est ce que monsieur ne veut pas dejeuner
tiens c est vrai dit il j ai meme bon appetit il suivit cette
femme qui avait une figure fra che et rejouie elle le conduisit dans
une salle basse o il y avait des tables ayant pour nappes des toiles
cirees
depechez vous reprit il il faut que je reparte je suis presse
une grosse servante flamande mit son couvert en toute hate il regardait
cette fille avec un sentiment de bien etre
c est la ce que j avais pensa t il je n avais pas dejeune
on le servit il se jeta sur le pain mordit une bouchee puis le reposa
lentement sur la table et n y toucha plus
un routier mangeait a une autre table il dit a cet homme
pourquoi leur pain est il donc si amer
le routier etait allemand et n entendit pas
il retourna dans l ecurie pres du cheval
une heure apres il avait quitte saint pol et se dirigeait vers tinques
qui n est qu a cinq lieues d arras
que faisait il pendant ce trajet quoi pensait il comme le matin il
regardait passer les arbres les toits de chaume les champs cultives
et les evanouissements du paysage qui se disloque a chaque coude du
chemin c est la une contemplation qui suffit quelquefois a l ame et qui
la dispense presque de penser voir mille objets pour la premiere et
pour la derniere fois quoi de plus melancolique et de plus profond
voyager c est na tre et mourir a chaque instant peut etre dans la
region la plus vague de son esprit faisait il des rapprochements entre
ces horizons changeants et l existence humaine toutes les choses de la
vie sont perpetuellement en fuite devant nous les obscurcissements et
les clartes s entremelent apres un eblouissement une eclipse on
regarde on se hate on tend les mains pour saisir ce qui passe chaque
evenement est un tournant de la route et tout a coup on est vieux on
sent comme une secousse tout est noir on distingue une porte obscure
ce sombre cheval de la vie qui vous tra nait s arrete et l on voit
quelqu un de voile et d inconnu qui le detelle dans les tenebres
le crepuscule tombait au moment o des enfants qui sortaient de l ecole
regarderent ce voyageur entrer dans tinques il est vrai qu on etait
encore aux jours courts de l annee il ne s arreta pas a tinques comme
il debouchait du village un cantonnier qui empierrait la route dressa
la tete et dit
voila un cheval bien fatigue
la pauvre bete en effet n allait plus qu au pas
est ce que vous allez a arras ajouta le cantonnier
oui
si vous allez de ce train vous n y arriverez pas de bonne heure
il arreta le cheval et demanda au cantonnier
combien y a t il encore d ici a arras
pres de sept grandes lieues
comment cela le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart
ah reprit le cantonnier vous ne savez donc pas que la route est en
reparation vous allez la trouver coupee a un quart d heure d ici pas
moyen d aller plus loin
vraiment
vous prendrez a gauche le chemin qui va a carency vous passerez la
riviere et quand vous serez a camblin vous tournerez a droite c est
la route de mont saint loy qui va a arras
mais voila la nuit je me perdrai
vous n etes pas du pays
non
avec ca c est tout chemins de traverse tenez monsieur reprit le
cantonnier voulez vous que je vous donne un conseil votre cheval est
las rentrez dans tinques il y a une bonne auberge couchez y vous
irez demain a arras
il faut que j y sois ce soir
c est different alors allez tout de meme a cette auberge et prenez y
un cheval de renfort le garcon du cheval vous guidera dans la traverse
il suivit le conseil du cantonnier rebroussa chemin et une demi heure
apres il repassait au meme endroit mais au grand trot avec un bon
cheval de renfort un garcon d ecurie qui s intitulait postillon etait
assis sur le brancard de la carriole
cependant il sentait qu il perdait du temps
il faisait tout a fait nuit
ils s engagerent dans la traverse la route devint affreuse la carriole
tombait d une orniere dans l autre il dit au postillon
toujours au trot et double pourboire
dans un cahot le palonnier cassa
monsieur dit le postillon voila le palonnier casse je ne sais plus
comment atteler mon cheval cette route ci est bien mauvaise la nuit si
vous vouliez revenir coucher a tinques nous pourrions etre demain matin
de bonne heure a arras
il repondit
as tu un bout de corde et un couteau
oui monsieur
il coupa une branche d arbre et en fit un palonnier
ce fut encore une perte de vingt minutes mais ils repartirent au galop
la plaine etait tenebreuse des brouillards bas courts et noirs
rampaient sur les collines et s en arrachaient comme des fumees il y
avait des lueurs blanchatres dans les nuages un grand vent qui venait
de la mer faisait dans tous les coins de l horizon le bruit de quelqu un
qui remue des meubles tout ce qu on entrevoyait avait des attitudes de
terreur que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit
le froid le penetrait il n avait pas mange depuis la veille il se
rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux
environs de digne il y avait huit ans et cela lui semblait hier
une heure sonna a quelque clocher lointain il demanda au garcon
quelle est cette heure
sept heures monsieur nous serons a arras a huit nous n avons plus
que trois lieues en ce moment il fit pour la premiere fois cette
reflexion en trouvant etrange qu elle ne lui fut pas venue plus
t t que c etait peut etre inutile toute la peine qu il prenait qu il
ne savait seulement pas l heure du proces qu il aurait du au moins s en
informer qu il etait extravagant d aller ainsi devant soi sans savoir
si cela servirait a quelque chose puis il ebaucha quelques calculs
dans son esprit qu ordinairement les seances des cours d assises
commencaient a neuf heures du matin que cela ne devait pas etre long
cette affaire la que le vol de pommes ce serait tres court qu il
n y aurait plus ensuite qu une question d identite quatre ou cinq
depositions peu de chose a dire pour les avocats qu il allait
arriver lorsque tout serait fini
le postillon fouettait les chevaux ils avaient passe la riviere et
laisse derriere eux mont saint loy
la nuit devenait de plus en plus profonde
chapitre vi
la soeur simplice mise a l epreuve
cependant en ce moment la meme fantine etait dans la joie
elle avait passe une tres mauvaise nuit toux affreuse redoublement de
fievre elle avait eu des songes le matin a la visite du medecin elle
delirait il avait eu l air alarme et avait recommande qu on le prev nt
des que m madeleine viendrait
toute la matinee elle fut morne parla peu et fit des plis a ses draps
en murmurant a voix basse des calculs qui avaient l air d etre des
calculs de distances ses yeux etaient caves et fixes ils paraissaient
presque eteints et puis par moments ils se rallumaient et
resplendissaient comme des etoiles il semble qu aux approches d une
certaine heure sombre la clarte du ciel emplisse ceux que quitte la
clarte de la terre
chaque fois que la soeur simplice lui demandait comment elle se
trouvait elle repondait invariablement
bien je voudrais voir monsieur madeleine
quelques mois auparavant a ce moment o fantine venait de perdre sa
derniere pudeur sa derniere honte et sa derniere joie elle etait
l ombre d elle meme maintenant elle en etait le spectre le mal
physique avait complete l oeuvre du mal moral cette creature de
vingt cinq ans avait le front ride les joues flasques les narines
pincees les dents dechaussees le teint plombe le cou osseux les
clavicules saillantes les membres chetifs la peau terreuse et ses
cheveux blonds poussaient meles de cheveux gris helas comme la maladie
improvise la vieillesse midi le medecin revint il fit quelques
prescriptions s informa si m le maire avait paru a l infirmerie et
branla la tete
m madeleine venait d habitude a trois heures voir la malade comme
l exactitude etait de la bonte il etait exact
vers deux heures et demie fantine commenca a s agiter dans l espace de
vingt minutes elle demanda plus de dix fois a la religieuse
ma soeur quelle heure est il
trois heures sonnerent au troisieme coup fantine se dressa sur son
seant elle qui d ordinaire pouvait a peine remuer dans son lit elle
joignit dans une sorte d etreinte convulsive ses deux mains decharnees
et jaunes et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces
soupirs profonds qui semblent soulever un accablement puis fantine se
tourna et regarda la porte
personne n entra la porte ne s ouvrit point
elle resta ainsi un quart d heure l oeil attache sur la porte immobile
et comme retenant son haleine la soeur n osait lui parler l eglise
sonna trois heures un quart fantine se laissa retomber sur l oreiller
elle ne dit rien et se remit a faire des plis a son drap la demi heure
passa puis l heure personne ne vint
chaque fois que l horloge sonnait fantine se dressait et regardait du
c te de la porte puis elle retombait
on voyait clairement sa pensee mais elle ne prononcait aucun nom elle
ne se plaignait pas elle n accusait pas seulement elle toussait d une
facon lugubre on eut dit que quelque chose d obscur s abaissait sur
elle elle etait livide et avait les levres bleues elle souriait par
moments
cinq heures sonnerent alors la soeur l entendit qui disait tres bas et
doucement
mais puisque je m en vais demain il a tort de ne pas venir
aujourd hui
la soeur simplice elle meme etait surprise du retard de m madeleine
cependant fantine regardait le ciel de son lit elle avait l air de
chercher a se rappeler quelque chose tout a coup elle se mit a chanter
d une voix faible comme un souffle la religieuse ecouta voici ce que
fantine chantait
nous acheterons de bien belles choses
en nous promenant le long des faubourgs
les bleuets sont bleus les roses sont roses
les bleuets sont bleus j aime mes amours
la vierge marie aupres de mon poele
est venue hier en manteau brode
et m a dit voici cache sous mon voile
le petit qu un jour tu m as demande
courez a la ville ayez de la toile
achetez du fil achetez un de
nous acheterons de bien belles choses
en nous promenant le long des faubourgs
bonne sainte vierge aupres de mon poele
j ai mis un berceau de rubans orne
dieu me donnerait sa plus belle etoile
j aime mieux l enfant que tu m as donne
madame que faire avec cette toile
faites un trousseau pour mon nouveau ne
les bleuets sont bleus les roses sont roses
les bleuets sont bleus j aime mes amours
lavez cette toile
o dans la riviere
faites en sans rien gater ni salir
une belle jupe avec sa brassiere
que je veux broder et de fleurs emplir
l enfant n est plus la madame qu en faire
faites en un drap pour m ensevelir
nous acheterons de bien belles choses
en nous promenant le long des faubourgs
les bleuets sont bleus les roses sont roses
les bleuets sont bleus j aime mes amours
cette chanson etait une vieille romance de berceuse avec laquelle
autrefois elle endormait sa petite cosette et qui ne s etait pas
offerte a son esprit depuis cinq ans qu elle n avait plus son enfant
elle chantait cela d une voix si triste et sur un air si doux que
c etait a faire pleurer meme une religieuse la soeur habituee aux
choses austeres sentit une larme lui venir
l horloge sonna six heures fantine ne parut pas entendre elle semblait
ne plus faire attention a aucune chose autour d elle
la soeur simplice envoya une fille de service s informer pres de la
portiere de la fabrique si m le maire etait rentre et s il ne monterait
pas bient t a l infirmerie la fille revint au bout de quelques minutes
fantine etait toujours immobile et paraissait attentive a des idees
qu elle avait
la servante raconta tres bas a la soeur simplice que m le maire etait
parti le matin meme avant six heures dans un petit tilbury attele d un
cheval blanc par le froid qu il faisait qu il etait parti seul pas
meme de cocher qu on ne savait pas le chemin qu il avait pris que des
personnes disaient l avoir vu tourner par la route d arras que d autres
assuraient l avoir rencontre sur la route de paris qu en s en allant il
avait ete comme a l ordinaire tres doux et qu il avait seulement dit a
la portiere qu on ne l attend t pas cette nuit
pendant que les deux femmes le dos tourne au lit de la fantine
chuchotaient la soeur questionnant la servante conjecturant la
fantine avec cette vivacite febrile de certaines maladies organiques
qui mele les mouvements libres de la sante a l effrayante maigreur de la
mort s etait mise a genoux sur son lit ses deux poings crispes appuyes
sur le traversin et la tete passee par l intervalle des rideaux elle
ecoutait tout a coup elle cria
vous parlez la de monsieur madeleine pourquoi parlez vous tout bas
qu est ce qu il fait pourquoi ne vient il pas
sa voix etait si brusque et si rauque que les deux femmes crurent
entendre une voix d homme elles se retournerent effrayees
repondez donc cria fantine
la servante balbutia
la portiere m a dit qu il ne pourrait pas venir aujourd hui
mon enfant dit la soeur tenez vous tranquille recouchez vous
fantine sans changer d attitude reprit d une voix haute et avec un
accent tout a la fois imperieux et dechirant
il ne pourra venir pourquoi cela vous savez la raison vous la
chuchotiez la entre vous je veux la savoir
la servante se hata de dire a l oreille de la religieuse
repondez qu il est occupe au conseil municipal
la soeur simplice rougit legerement c etait un mensonge que la servante
lui proposait d un autre c te il lui semblait bien que dire la verite a
la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela
etait grave dans l etat o etait fantine cette rougeur dura peu la
soeur leva sur fantine son oeil calme et triste et dit
monsieur le maire est parti
fantine se redressa et s assit sur ses talons ses yeux etincelerent
une joie inouie rayonna sur cette physionomie douloureuse
parti s ecria t elle il est alle chercher cosette
puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint
ineffable ses levres remuaient elle priait a voix basse
quand sa priere fut finie
ma soeur dit elle je veux bien me recoucher je vais faire tout ce
qu on voudra tout a l heure j ai ete mechante je vous demande pardon
d avoir parle si haut c est tres mal de parler haut je le sais bien
ma bonne soeur mais voyez vous je suis tres contente le bon dieu est
bon monsieur madeleine est bon figurez vous qu il est alle chercher ma
petite cosette a montfermeil
elle se recoucha aida la religieuse a arranger l oreiller et baisa une
petite croix d argent qu elle avait au cou et que la soeur simplice lui
avait donnee
mon enfant dit la soeur tachez de reposer maintenant et ne parlez
plus
fantine prit dans ses mains moites la main de la soeur qui souffrait de
lui sentir cette sueur
il est parti ce matin pour aller a paris au fait il n a pas meme
besoin de passer par paris montfermeil c est un peu a gauche en
venant vous rappelez vous comme il me disait hier quand je lui parlais
de cosette bient t bient t c est une surprise qu il veut me faire
vous savez il m avait fait signer une lettre pour la reprendre aux
thenardier ils n auront rien a dire pas vrai ils rendront cosette
puisqu ils sont payes les autorites ne souffriraient pas qu on garde un
enfant quand on est paye ma soeur ne me faites pas signe qu il ne faut
pas que je parle je suis extremement heureuse je vais tres bien je
n ai plus de mal du tout je vais revoir cosette j ai meme tres faim
il y a pres de cinq ans que je ne l ai vue vous ne vous figurez pas
vous comme cela vous tient les enfants et puis elle sera si gentille
vous verrez si vous saviez elle a de si jolis petits doigts roses
d abord elle aura de tres belles mains un an elle avait des mains
ridicules ainsi elle doit etre grande a present cela vous a sept
ans c est une demoiselle je l appelle cosette mais elle s appelle
euphrasie tenez ce matin je regardais de la poussiere qui etait sur
la cheminee et j avais bien l idee comme cela que je reverrais bient t
cosette mon dieu comme on a tort d etre des annees sans voir ses
enfants on devrait bien reflechir que la vie n est pas eternelle oh
comme il est bon d etre parti monsieur le maire c est vrai ca qu il
fait bien froid avait il son manteau au moins il sera ici demain
n est ce pas ce sera demain fete demain matin ma soeur vous me ferez
penser a mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle montfermeil
c est un pays j ai fait cette route la a pied dans le temps il y a
eu bien loin pour moi mais les diligences vont tres vite il sera ici
demain avec cosette combien y a t il d ici montfermeil
la soeur qui n avait aucune idee des distances repondit
oh je crois bien qu il pourra etre ici demain
demain demain dit fantine je verrai cosette demain voyez vous
bonne soeur du bon dieu je ne suis plus malade je suis folle je
danserais si on voulait
quelqu un qui l eut vue un quart d heure auparavant n y eut rien
compris elle etait maintenant toute rose elle parlait d une voix vive
et naturelle toute sa figure n etait qu un sourire par moments elle
riait en se parlant tout bas joie de mere c est presque joie d enfant
eh bien reprit la religieuse vous voila heureuse obeissez moi ne
parlez plus
fantine posa sa tete sur l oreiller et dit a demi voix
oui recouche toi sois sage puisque tu vas avoir ton enfant elle a
raison soeur simplice tous ceux qui sont ici ont raison
et puis sans bouger sans remuer la tete elle se mit a regarder
partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux et elle ne
dit plus rien
la soeur referma ses rideaux esperant qu elle s assoupirait
entre sept et huit heures le medecin vint n entendant aucun bruit il
crut que fantine dormait entra doucement et s approcha du lit sur la
pointe du pied il entrouvrit les rideaux et a la lueur de la veilleuse
il vit les grands yeux calmes de fantine qui le regardaient
elle lui dit
monsieur n est ce pas on me laissera la coucher a c te de moi dans
un petit lit
le medecin crut qu elle delirait elle ajouta
regardez plut t il y a juste de la place
le medecin prit a part la soeur simplice qui lui expliqua la chose que
m madeleine etait absent pour un jour ou deux et que dans le doute
on n avait pas cru devoir detromper la malade qui croyait monsieur le
maire parti pour montfermeil qu il etait possible en somme qu elle eut
devine juste le medecin approuva
il se rapprocha du lit de fantine qui reprit
c est que voyez vous le matin quand elle s eveillera je lui dirai
bonjour a ce pauvre chat et la nuit moi qui ne dors pas je
l entendrai dormir sa petite respiration si douce cela me fera du
bien
donnez moi votre main dit le medecin
elle tendit son bras et s ecria en riant
ah tiens au fait c est vrai vous ne savez pas c est que je suis
guerie cosette arrive demain
le medecin fut surpris elle etait mieux l oppression etait moindre le
pouls avait repris de la force une sorte de vie survenue tout a coup
ranimait ce pauvre etre epuise
monsieur le docteur reprit elle la soeur vous a t elle dit que
monsieur le maire etait alle chercher le chiffon
le medecin recommanda le silence et qu on evitat toute emotion penible
il prescrivit une infusion de quinquina pur et pour le cas o la
fievre reprendrait dans la nuit une potion calmante en s en allant il
dit a la soeur
cela va mieux si le bonheur voulait qu en effet monsieur le maire
arrivat demain avec l enfant qui sait il y a des crises si etonnantes
on a vu de grandes joies arreter court des maladies je sais bien que
celle ci est une maladie organique et bien avancee mais c est un tel
mystere que tout cela nous la sauverions peut etre
chapitre vii
le voyageur arrive prend ses precautions pour repartir
il etait pres de huit heures du soir quand la carriole que nous avons
laissee en route entra sous la porte cochere de l h tel de la poste
a arras l homme que nous avons suivi jusqu a ce moment en descendit
repondit d un air distrait aux empressements des gens de l auberge
renvoya le cheval de renfort et conduisit lui meme le petit cheval
blanc a l ecurie puis il poussa la porte d une salle de billard qui
etait au rez de chaussee s y assit et s accouda sur une table il
avait mis quatorze heures a ce trajet qu il comptait faire en six
il se rendait la justice que ce n etait pas sa faute mais au fond il
n en etait pas fache
la ma tresse de l h tel entra
monsieur couche t il monsieur soupe t il
il fit un signe de tete negatif
le garcon d ecurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigue
ici il rompit le silence
est ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin
oh monsieur il lui faut au moins deux jours de repos
il demanda
n est ce pas ici le bureau de poste
oui monsieur
l h tesse le mena a ce bureau il montra son passeport et s informa s il
y avait moyen de revenir cette nuit meme a montreuil sur mer par la
malle la place a c te du courrier etait justement vacante il la retint
et la paya
monsieur dit le buraliste ne manquez pas d etre ici pour partir a
une heure precise du matin
cela fait il sortit de l h tel et se mit a marcher dans la ville
il ne connaissait pas arras les rues etaient obscures et il allait au
hasard cependant il semblait s obstiner a ne pas demander son chemin
aux passants il traversa la petite riviere crinchon et se trouva dans
un dedale de ruelles etroites o il se perdit un bourgeois cheminait
avec un falot apres quelque hesitation il prit le parti de s adresser
a ce bourgeois non sans avoir d abord regarde devant et derriere lui
comme s il craignait que quelqu un n entendit la question qu il allait
faire
monsieur dit il le palais de justice s il vous pla t
vous n etes pas de la ville monsieur repondit le bourgeois qui etait
un assez vieux homme eh bien suivez moi je vais precisement du c te
du palais de justice c est a dire du c te de l h tel de la prefecture
car on repare en ce moment le palais et provisoirement les tribunaux
ont leurs audiences a la prefecture
est ce la demanda t il qu on tient les assises
sans doute monsieur voyez vous ce qui est la prefecture aujourd hui
etait l eveche avant la revolution monsieur de conzie qui etait eveque
en quatre vingt deux y a fait batir une grande salle c est dans cette
grande salle qu on juge
chemin faisant le bourgeois lui dit
si c est un proces que monsieur veut voir il est un peu tard
ordinairement les seances finissent a six heures
cependant comme ils arrivaient sur la grande place le bourgeois lui
montra quatre longues fenetres eclairees sur la facade d un vaste
batiment tenebreux
ma foi monsieur vous arrivez a temps vous avez du bonheur
voyez vous ces quatre fenetres c est la cour d assises il y a de la
lumiere donc ce n est pas fini l affaire aura tra ne en longueur et on
fait une audience du soir vous vous interessez a cette affaire est ce
que c est un proces criminel est ce que vous etes temoin
il repondit
je ne viens pour aucune affaire j ai seulement a parler a un avocat
c est different dit le bourgeois tenez monsieur voici la porte o
est le factionnaire vous n aurez qu a monter le grand escalier
il se conforma aux indications du bourgeois et quelques minutes apres
il etait dans une salle o il y avait beaucoup de monde et o des
groupes meles d avocats en robe chuchotaient ca et la
c est toujours une chose qui serre le coeur de voir ces attroupements
d hommes vetus de noir qui murmurent entre eux a voix basse sur le seuil
des chambres de justice il est rare que la charite et la pitie sortent
de toutes ces paroles ce qui en sort le plus souvent ce sont des
condamnations faites d avance tous ces groupes semblent a l observateur
qui passe et qui reve autant de ruches sombres o des especes d esprits
bourdonnants construisent en commun toutes sortes d edifices tenebreux
cette salle spacieuse et eclairee d une seule lampe etait une ancienne
antichambre de l eveche et servait de salle des pas perdus une porte a
deux battants fermee en ce moment la separait de la grande chambre o
siegeait la cour d assises
l obscurite etait telle qu il ne craignit pas de s adresser au premier
avocat qu il rencontra
monsieur dit il o en est on
c est fini dit l avocat
fini
ce mot fut repete d un tel accent que l avocat se retourna
pardon monsieur vous etes peut etre un parent
non je ne connais personne ici et y a t il eu condamnation
sans doute cela n etait guere possible autrement
aux travaux forces
perpetuite
il reprit d une voix tellement faible qu on l entendait a peine
l identite a donc ete constatee
quelle identite repondit l avocat il n y avait pas d identite a
constater l affaire etait simple cette femme avait tue son enfant
l infanticide a ete prouve le jury a ecarte la premeditation on l a
condamnee a vie
c est donc une femme dit il
mais surement la fille limosin de quoi me parlez vous donc
de rien mais puisque c est fini comment se fait il que la salle soit
encore eclairee
c est pour l autre affaire qu on a commencee il y a a peu pres deux
heures
quelle autre affaire
oh celle la est claire aussi c est une espece de gueux un
recidiviste un galerien qui a vole je ne sais plus trop son nom en
voila un qui vous a une mine de bandit rien que pour avoir cette
figure la je l enverrais aux galeres
monsieur demanda t il y a t il moyen de penetrer dans la salle
je ne crois vraiment pas il y a beaucoup de foule cependant
l audience est suspendue il y a des gens qui sont sortis et a la
reprise de l audience vous pourrez essayer
par o entre t on
par cette grande porte
l avocat le quitta en quelques instants il avait eprouve presque en
meme temps presque melees toutes les emotions possibles les paroles
de cet indifferent lui avaient tour a tour traverse le coeur comme des
aiguilles de glace et comme des lames de feu quand il vit que rien
n etait termine il respira mais il n eut pu dire si ce qu il
ressentait etait du contentement ou de la douleur
il s approcha de plusieurs groupes et il ecouta ce qu on disait le r le
de la session etant tres charge le president avait indique pour ce meme
jour deux affaires simples et courtes on avait commence par
l infanticide et maintenant on en etait au forcat au recidiviste au
cheval de retour cet homme avait vole des pommes mais cela ne
paraissait pas bien prouve ce qui etait prouve c est qu il avait ete
deja aux galeres a toulon c est ce qui faisait son affaire mauvaise du
reste l interrogatoire de l homme etait termine et les depositions des
temoins mais il y avait encore les plaidoiries de l avocat et le
requisitoire du ministere public cela ne devait guere finir avant
minuit l homme serait probablement condamne l avocat general etait
tres bon et ne manquait pas ses accuses c etait un garcon d esprit qui
faisait des vers
un huissier se tenait debout pres de la porte qui communiquait avec la
salle des assises il demanda a cet huissier
monsieur la porte va t elle bient t s ouvrir
elle ne s ouvrira pas dit l huissier
comment on ne l ouvrira pas a la reprise de l audience est ce que
l audience n est pas suspendue
l audience vient d etre reprise repondit l huissier mais la porte ne
se rouvrira pas
pourquoi
parce que la salle est pleine
quoi il n y a plus une place
plus une seule la porte est fermee personne ne peut plus entrer
l huissier ajouta apres un silence
il y a bien encore deux ou trois places derriere monsieur le
president mais monsieur le president n y admet que les fonctionnaires
publics
cela dit l huissier lui tourna le dos
il se retira la tete baissee traversa l antichambre et redescendit
l escalier lentement comme hesitant a chaque marche il est probable
qu il tenait conseil avec lui meme le violent combat qui se livrait en
lui depuis la veille n etait pas fini et a chaque instant il en
traversait quelque nouvelle peripetie arrive sur le palier de
l escalier il s adossa a la rampe et croisa les bras tout a coup il
ouvrit sa redingote prit son portefeuille en tira un crayon dechira
une feuille et ecrivit rapidement sur cette feuille a la lueur du
reverbere cette ligne m madeleine maire de montreuil sur mer
puis il remonta l escalier a grands pas fendit la foule marcha droit a
l huissier lui remit le papier et lui dit avec autorite
portez ceci a monsieur le president
l huissier prit le papier y jeta un coup d oeil et obeit
chapitre viii
entree de faveur
sans qu il s en doutat le maire de montreuil sur mer avait une sorte de
celebrite depuis sept ans que sa reputation de vertu remplissait tout
le bas boulonnais elle avait fini par franchir les limites d un petit
pays et s etait repandue dans les deux ou trois departements voisins
outre le service considerable qu il avait rendu au chef lieu en y
restaurant l industrie des verroteries noires il n etait pas une des
cent quarante et une communes de l arrondissement de montreuil sur mer
qui ne lui dut quelque bienfait il avait su meme au besoin aider et
feconder les industries des autres arrondissements c est ainsi qu il
avait dans l occasion soutenu de son credit et de ses fonds la fabrique
de tulle de boulogne la filature de lin a la mecanique de frevent et la
manufacture hydraulique de toiles de boubers sur canche partout on
prononcait avec veneration le nom de m madeleine arras et douai
enviaient son maire a l heureuse petite ville de montreuil sur mer
le conseiller a la cour royale de douai qui presidait cette session des
assises a arras connaissait comme tout le monde ce nom si profondement
et si universellement honore quand l huissier ouvrant discretement la
porte qui communiquait de la chambre du conseil a l audience se pencha
derriere le fauteuil du president et lui remit le papier o etait ecrite
la ligne qu on vient de lire en ajoutant ce monsieur desire assister
a l audience le president fit un vif mouvement de deference saisit
une plume ecrivit quelques mots au bas du papier et le rendit a
l huissier en lui disant faites entrer
l homme malheureux dont nous racontons l histoire etait reste pres de la
porte de la salle a la meme place et dans la meme attitude o l huissier
l avait quitte il entendit a travers sa reverie quelqu un qui lui
disait monsieur veut il bien me faire l honneur de me suivre c etait
ce meme huissier qui lui avait tourne le dos l instant d auparavant et
qui maintenant le saluait jusqu a terre l huissier en meme temps lui
remit le papier il le deplia et comme il se rencontrait qu il etait
pres de la lampe il put lire
le president de la cour d assises presente son respect a m madeleine
il froissa le papier entre ses mains comme si ces quelques mots eussent
eu pour lui un arriere gout etrange et amer
il suivit l huissier
quelques minutes apres il se trouvait seul dans une espece de cabinet
lambrisse d un aspect severe eclaire par deux bougies posees sur une
table a tapis vert il avait encore dans l oreille les dernieres paroles
de l huissier qui venait de le quitter monsieur vous voici dans la
chambre du conseil vous n avez qu a tourner le bouton de cuivre de
cette porte et vous vous trouverez dans l audience derriere le fauteuil
de monsieur le president ces paroles se melaient dans sa pensee a un
souvenir vague de corridors etroits et d escaliers noirs qu il venait de
parcourir
l huissier l avait laisse seul le moment supreme etait arrive il
cherchait a se recueillir sans pouvoir y parvenir c est surtout aux
heures o l on aurait le plus besoin de les rattacher aux realites
poignantes de la vie que tous les fils de la pensee se rompent dans le
cerveau il etait dans l endroit meme o les juges deliberent et
condamnent il regardait avec une tranquillite stupide cette chambre
paisible et redoutable o tant d existences avaient ete brisees o son
nom allait retentir tout a l heure et que sa destinee traversait en ce
moment il regardait la muraille puis il se regardait lui meme
s etonnant que ce fut cette chambre et que ce fut lui
il n avait pas mange depuis plus de vingt quatre heures il etait brise
par les cahots de la carriole mais il ne le sentait pas il lui
semblait qu il ne sentait rien
il s approcha d un cadre noir qui etait accroche au mur et qui contenait
sous verre une vieille lettre autographe de jean nicolas pache maire de
paris et ministre datee sans doute par erreur du 9 juin an ii et
dans laquelle pache envoyait a la commune la liste des ministres et des
deputes tenus en arrestation chez eux un temoin qui l eut pu voir et
qui l eut observe en cet instant eut sans doute imagine fantine et
cosette
tout en revant il se retourna et ses yeux rencontrerent le bouton de
cuivre de la porte qui le separait de la salle des assises il avait
presque oublie cette porte son regard d abord calme s y arreta resta
attache a ce bouton de cuivre puis devint effare et fixe et
s empreignit peu a peu d epouvante des gouttes de sueur lui sortaient
d entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes
un certain moment il fit avec une sorte d autorite melee de rebellion
ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien pardieu qui
est ce qui m y force puis il se tourna vivement vit devant lui la
porte par laquelle il etait entre y alla l ouvrit et sortit il
n etait plus dans cette chambre il etait dehors dans un corridor un
corridor long etroit coupe de degres et de guichets faisant toutes
sortes d angles eclaire ca et la de reverberes pareils a des veilleuses
de malades le corridor par o il etait venu il respira il ecouta
aucun bruit derriere lui aucun bruit devant lui il se mit a fuir comme
si on le poursuivait
quand il eut double plusieurs des coudes de ce couloir il ecouta
encore c etait toujours le meme silence et la meme ombre autour de lui
il etait essouffle il chancelait il s appuya au mur la pierre etait
froide sa sueur etait glacee sur son front il se redressa en
frissonnant
alors la seul debout dans cette obscurite tremblant de froid et
d autre chose peut etre il songea
il avait songe toute la nuit il avait songe toute la journee il
n entendait plus en lui qu une voix qui disait helas
un quart d heure s ecoula ainsi enfin il pencha la tete soupira avec
angoisse laissa pendre ses bras et revint sur ses pas il marchait
lentement et comme accable il semblait que quelqu un l eut atteint dans
sa fuite et le ramenat
il rentra dans la chambre du conseil la premiere chose qu il apercut
ce fut la gachette de la porte cette gachette ronde et en cuivre poli
resplendissait pour lui comme une effroyable etoile il la regardait
comme une brebis regarderait l oeil d un tigre
ses yeux ne pouvaient s en detacher
de temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte
s il eut ecoute il eut entendu comme une sorte de murmure confus le
bruit de la salle voisine mais il n ecoutait pas et il n entendait
pas
tout a coup sans qu il sut lui meme comment il se trouva pres de la
porte il saisit convulsivement le bouton la porte s ouvrit
il etait dans la salle d audience
chapitre ix
un lieu o des convictions sont en train de se former
il fit un pas referma machinalement la porte derriere lui et resta
debout considerant ce qu il voyait
c etait une assez vaste enceinte a peine eclairee tant t pleine de
rumeur tant t pleine de silence o tout l appareil d un proces
criminel se developpait avec sa gravite mesquine et lugubre au milieu de
la foule
un bout de la salle celui o il se trouvait des juges a l air
distrait en robe usee se rongeant les ongles ou fermant les paupieres
a l autre bout une foule en haillons des avocats dans toutes sortes
d attitudes des soldats au visage honnete et dur de vieilles boiseries
tachees un plafond sale des tables couvertes d une serge plut t jaune
que verte des portes noircies par les mains a des clous plantes dans
le lambris des quinquets d estaminet donnant plus de fumee que de
clarte sur les tables des chandelles dans des chandeliers de cuivre
l obscurite la laideur la tristesse et de tout cela se degageait une
impression austere et auguste car on y sentait cette grande chose
humaine qu on appelle la loi et cette grande chose divine qu on appelle
la justice
personne dans cette foule ne fit attention a lui tous les regards
convergeaient vers un point unique un banc de bois adosse a une petite
porte le long de la muraille a gauche du president sur ce banc que
plusieurs chandelles eclairaient il y avait un homme entre deux
gendarmes
cet homme c etait l homme
il ne le chercha pas il le vit ses yeux allerent la naturellement
comme s ils avaient su d avance o etait cette figure
il crut se voir lui meme vieilli non pas sans doute absolument
semblable de visage mais tout pareil d attitude et d aspect avec ces
cheveux herisses avec cette prunelle fauve et inquiete avec cette
blouse tel qu il etait le jour o il entrait a digne plein de haine et
cachant dans son ame ce hideux tresor de pensees affreuses qu il avait
mis dix neuf ans a ramasser sur le pave du bagne
il se dit avec un fremissement
mon dieu est ce que je redeviendrai ainsi
cet etre paraissait au moins soixante ans il avait je ne sais quoi de
rude de stupide et d effarouche
au bruit de la porte on s etait range pour lui faire place le
president avait tourne la tete et comprenant que le personnage qui
venait d entrer etait m le maire de montreuil sur mer il l avait
salue l avocat general qui avait vu m madeleine a montreuil sur mer
o des operations de son ministere l avaient plus d une fois appele le
reconnut et salua egalement lui s en apercut a peine il etait en
proie a une sorte d hallucination il regardait
des juges un greffier des gendarmes une foule de tetes cruellement
curieuses il avait deja vu cela une fois autrefois il y avait
vingt sept ans ces choses funestes il les retrouvait elles etaient
la elles remuaient elles existaient ce n etait plus un effort de sa
memoire un mirage de sa pensee c etaient de vrais gendarmes et de
vrais juges une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os c en
etait fait il voyait repara tre et revivre autour de lui avec tout ce
que la realite a de formidable les aspects monstrueux de son passe
tout cela etait beant devant lui
il en eut horreur il ferma les yeux et s ecria au plus profond de son
ame jamais
et par un jeu tragique de la destinee qui faisait trembler toutes ses
idees et le rendait presque fou c etait un autre lui meme qui etait la
cet homme qu on jugeait tous l appelaient jean valjean
il avait sous les yeux vision inouie une sorte de representation du
moment le plus horrible de sa vie jouee par son fant me
tout y etait c etait le meme appareil la meme heure de nuit presque
les memes faces de juges de soldats et de spectateurs seulement
au dessus de la tete du president il y avait un crucifix chose qui
manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation quand on l avait
juge dieu etait absent
une chaise etait derriere lui il s y laissa tomber terrifie de l idee
qu on pouvait le voir quand il fut assis il profita d une pile de
cartons qui etait sur le bureau des juges pour derober son visage a
toute la salle il pouvait maintenant voir sans etre vu peu a peu il se
remit il rentra pleinement dans le sentiment du reel il arriva a cette
phase de calme o l on peut ecouter
m bamatabois etait au nombre des jures il chercha javert mais il ne
le vit pas le banc des temoins lui etait cache par la table du
greffier et puis nous venons de le dire la salle etait a peine
eclairee
au moment o il etait entre l avocat de l accuse achevait sa
plaidoirie l attention de tous etait excitee au plus haut point
l affaire durait depuis trois heures depuis trois heures cette foule
regardait plier peu a peu sous le poids d une vraisemblance terrible un
homme un inconnu une espece d etre miserable profondement stupide ou
profondement habile cet homme on le sait deja etait un vagabond qui
avait ete trouve dans un champ emportant une branche chargee de pommes
mures cassee a un pommier dans un clos voisin appele le clos pierron
qui etait cet homme une enquete avait eu lieu des temoins venaient
d etre entendus ils avaient ete unanimes des lumieres avaient jailli
de tout le debat l accusation disait
nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits un maraudeur nous
tenons la dans notre main un bandit un relaps en rupture de ban un
ancien forcat un scelerat des plus dangereux un malfaiteur appele jean
valjean que la justice recherche depuis longtemps et qui il y a huit
ans en sortant du bagne de toulon a commis un vol de grand chemin a
main armee sur la personne d un enfant savoyard appele petit gervais
crime prevu par l article 383 du code penal pour lequel nous nous
reservons de le poursuivre ulterieurement quand l identite sera
judiciairement acquise il vient de commettre un nouveau vol c est un
cas de recidive condamnez le pour le fait nouveau il sera juge plus
tard pour le fait ancien
devant cette accusation devant l unanimite des temoins l accuse
paraissait surtout etonne il faisait des gestes et des signes qui
voulaient dire non ou bien il considerait le plafond il parlait avec
peine repondait avec embarras mais de la tete aux pieds toute sa
personne niait il etait comme un idiot en presence de toutes ces
intelligences rangees en bataille autour de lui et comme un etranger au
milieu de cette societe qui le saisissait cependant il y allait pour
lui de l avenir le plus menacant la vraisemblance croissait a chaque
minute et toute cette foule regardait avec plus d anxiete que lui meme
cette sentence pleine de calamites qui penchait sur lui de plus en plus
une eventualite laissait meme entrevoir outre le bagne la peine de
mort possible si l identite etait reconnue et si l affaire
petit gervais se terminait plus tard par une condamnation qu etait ce
que cet homme de quelle nature etait son apathie etait ce imbecillite
ou ruse comprenait il trop ou ne comprenait il pas du tout questions
qui divisaient la foule et semblaient partager le jury il y avait dans
ce proces ce qui effraye et ce qui intrigue le drame n etait pas
seulement sombre il etait obscur le defenseur avait assez bien plaide
dans cette langue de province qui a longtemps constitue l eloquence du
barreau et dont usaient jadis tous les avocats aussi bien a paris qu a
romorantin ou a montbrison et qui aujourd hui etant devenue classique
n est plus guere parlee que par les orateurs officiels du parquet
auxquels elle convient par sa sonorite grave et son allure majestueuse
langue o un mari s appelle un epoux une femme une epouse paris le
centre des arts et de la civilisation le roi le monarque monseigneur
l eveque un saint pontife l avocat general l eloquent interprete de
la vindicte la plaidoirie les accents qu on vient d entendre le
siecle de louis xiv le grand siecle un theatre le temple de
melpomene la famille regnante l auguste sang de nos rois un concert
une solennite musicale monsieur le general commandant le departement
l illustre guerrier qui etc les eleves du seminaire ces tendres
levites les erreurs imputees aux journaux l imposture qui distille son
venin dans les colonnes de ces organes etc etc l avocat donc avait
commence par s expliquer sur le vol des pommes chose malaisee en beau
style mais benigne bossuet lui meme a ete oblige de faire allusion a
une poule en pleine oraison funebre et il s en est tire avec pompe
l avocat avait etabli que le vol de pommes n etait pas materiellement
prouve son client qu en sa qualite de defenseur il persistait a
appeler champmathieu n avait ete vu de personne escaladant le mur ou
cassant la branche on l avait arrete nanti de cette branche que
l avocat appelait plus volontiers rameau mais il disait l avoir
trouvee a terre et ramassee o etait la preuve du contraire sans
doute cette branche avait ete cassee et derobee apres escalade puis
jetee la par le maraudeur alarme sans doute il y avait un voleur mais
qu est ce qui prouvait que ce voleur etait champmathieu une seule
chose sa qualite d ancien forcat l avocat ne niait pas que cette
qualite ne parut malheureusement bien constatee l accuse avait reside a
faverolles l accuse y avait ete emondeur le nom de champmathieu
pouvait bien avoir pour origine jean mathieu tout cela etait vrai
enfin quatre temoins reconnaissaient sans hesiter et positivement
champmathieu pour etre le galerien jean valjean a ces indications a
ces temoignages l avocat ne pouvait opposer que la denegation de son
client denegation interessee mais en supposant qu il fut le forcat
jean valjean cela prouvait il qu il fut le voleur des pommes c etait
une presomption tout au plus non une preuve l accuse cela etait
vrai et le defenseur dans sa bonne foi devait en convenir avait
adopte un mauvais systeme de defense il s obstinait a nier tout le
vol et sa qualite de forcat un aveu sur ce dernier point eut mieux
valu a coup sur et lui eut concilie l indulgence de ses juges
l avocat le lui avait conseille mais l accuse s y etait refuse
obstinement croyant sans doute sauver tout en n avouant rien c etait
un tort mais ne fallait il pas considerer la brievete de cette
intelligence cet homme etait visiblement stupide un long malheur au
bagne une longue misere hors du bagne l avaient abruti etc etc il
se defendait mal etait ce une raison pour le condamner quant a
l affaire petit gervais l avocat n avait pas a la discuter elle
n etait point dans la cause l avocat concluait en suppliant le jury et
la cour si l identite de jean valjean leur paraissait evidente de lui
appliquer les peines de police qui s adressent au condamne en rupture de
ban et non le chatiment epouvantable qui frappe le forcat recidiviste
l avocat general repliqua au defenseur il fut violent et fleuri comme
sont habituellement les avocats generaux
il felicita le defenseur de sa loyaute et profita habilement de cette
loyaute il atteignit l accuse par toutes les concessions que l avocat
avait faites l avocat semblait accorder que l accuse etait jean
valjean il en prit acte cet homme etait donc jean valjean ceci etait
acquis a l accusation et ne pouvait plus se contester ici par une
habile antonomase remontant aux sources et aux causes de la
criminalite l avocat general tonna contre l immoralite de l ecole
romantique alors a son aurore sous le nom d ecole satanique que lui
avaient decerne les critiques de l oriflamme et de la quotidienne il
attribua non sans vraisemblance a l influence de cette litterature
perverse le delit de champmathieu ou pour mieux dire de jean valjean
ces considerations epuisees il passa a jean valjean lui meme
qu etait ce que jean valjean description de jean valjean un monstre
vomi etc le modele de ces sortes de descriptions est dans le recit de
theramene lequel n est pas utile a la tragedie mais rend tous les
jours de grands services a l eloquence judiciaire l auditoire et les
jures fremirent la description achevee l avocat general reprit dans
un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain
matin l enthousiasme du journal de la prefecture
et c est un pareil homme etc etc etc vagabond mendiant sans
moyens d existence etc etc accoutume par sa vie passee aux actions
coupables et peu corrige par son sejour au bagne comme le prouve le
crime commis sur petit gervais etc etc c est un homme pareil qui
trouve sur la voie publique en flagrant delit de vol a quelques pas
d un mur escalade tenant encore a la main l objet vole nie le flagrant
delit le vol l escalade nie tout nie jusqu a son nom nie jusqu a
son identite outre cent autres preuves sur lesquelles nous ne revenons
pas quatre temoins le reconnaissent javert l integre inspecteur de
police javert et trois de ses anciens compagnons d ignominie les
forcats brevet chenildieu et cochepaille qu oppose t il a cette
unanimite foudroyante il nie quel endurcissement vous ferez justice
messieurs les jures etc etc
pendant que l avocat general parlait l accuse ecoutait la bouche
ouverte avec une sorte d etonnement o il entrait bien quelque
admiration il etait evidemment surpris qu un homme put parler comme
cela de temps en temps aux moments les plus energiques du
requisitoire dans ces instants o l eloquence qui ne peut se contenir
deborde dans un flux d epithetes fletrissantes et enveloppe l accuse
comme un orage il remuait lentement la tete de droite a gauche et de
gauche a droite sorte de protestation triste et muette dont il se
contentait depuis le commencement des debats deux ou trois fois les
spectateurs places le plus pres de lui l entendirent dire a demi voix
voila ce que c est de n avoir pas demande a m baloup
l avocat general fit remarquer au jury cette attitude hebetee calculee
evidemment qui denotait non l imbecillite mais l adresse la ruse
l habitude de tromper la justice et qui mettait dans tout son jour la
profonde perversite de cet homme il termina en faisant ses reserves
pour l affaire petit gervais et en reclamant une condamnation severe
c etait pour l instant on s en souvient les travaux forces a
perpetuite
le defenseur se leva commenca par complimenter monsieur l avocat
general sur son admirable parole puis repliqua comme il put mais il
faiblissait le terrain evidemment se derobait sous lui
chapitre x
le systeme de denegations
l instant de clore les debats etait venu le president fit lever
l accuse et lui adressa la question d usage
avez vous quelque chose a ajouter a votre defense
l homme debout roulant dans ses mains un affreux bonnet qu il avait
sembla ne pas entendre
le president repeta la question
cette fois l homme entendit il parut comprendre il fit le mouvement de
quelqu un qui se reveille promena ses yeux autour de lui regarda le
public les gendarmes son avocat les jures la cour posa son poing
monstrueux sur le rebord de la boiserie placee devant son banc regarda
encore et tout a coup fixant sont regard sur l avocat general il se
mit a parler ce fut comme une eruption il sembla a la facon dont les
paroles s echappaient de sa bouche incoherentes impetueuses heurtees
pele mele qu elles s y pressaient toutes a la fois pour sortir en meme
temps il dit
j ai a dire ca que j ai ete charron a paris meme que c etait chez
monsieur baloup c est un etat dur dans la chose de charron on
travaille toujours en plein air dans des cours sous des hangars chez
les bons ma tres jamais dans des ateliers fermes parce qu il faut des
espaces voyez vous l hiver on a si froid qu on se bat les bras pour
se rechauffer mais les ma tres ne veulent pas ils disent que cela perd
du temps manier du fer quand il y a de la glace entre les paves c est
rude a vous use vite un homme on est vieux tout jeune dans cet
etat la quarante ans un homme est fini moi j en avais
cinquante trois j avais bien du mal et puis c est si mechant les
ouvriers quand un bonhomme n est plus jeune on vous l appelle pour
tout vieux serin vieille bete je ne gagnais plus que trente sous par
jour on me payait le moins cher qu on pouvait les ma tres profitaient
de mon age avec ca j avais ma fille qui etait blanchisseuse a la
riviere elle gagnait un peu de son c te nous deux cela allait elle
avait de la peine aussi toute la journee dans un baquet jusqu a
mi corps a la pluie a la neige avec le vent qui vous coupe la figure
quand il gele c est tout de meme il faut laver il y a des personnes
qui n ont pas beaucoup de linge et qui attendent apres si on ne lavait
pas on perdrait des pratiques les planches sont mal jointes et il vous
tombe des gouttes d eau partout on a ses jupes toutes mouillees dessus
et dessous a penetre elle a aussi travaille au lavoir des
enfants rouges o l eau arrive par des robinets on n est pas dans le
baquet on lave devant soi au robinet et on rince derriere soi dans le
bassin comme c est ferme on a moins froid au corps mais il y a une
buee d eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux elle
revenait a sept heures du soir et se couchait bien vite elle etait si
fatiguee son mari la battait elle est morte nous n avons pas ete bien
heureux c etait une brave fille qui n allait pas au bal qui etait bien
tranquille je me rappelle un mardi gras o elle etait couchee a huit
heures voila je dis vrai vous n avez qu a demander ah bien oui
demander que je suis bete paris c est un gouffre qui est ce qui
conna t le pere champmathieu pourtant je vous dis monsieur baloup
voyez chez monsieur baloup apres ca je ne sais pas ce qu on me veut
l homme se tut et resta debout il avait dit ces choses d une voix
haute rapide rauque dure et enrouee avec une sorte de naivete
irritee et sauvage une fois il s etait interrompu pour saluer quelqu un
dans la foule les especes d affirmations qu il semblait jeter au hasard
devant lui lui venaient comme des hoquets et il ajoutait a chacune
d elles le geste d un bucheron qui fend du bois quand il eut fini
l auditoire eclata de rire il regarda le public et voyant qu on riait
et ne comprenant pas il se mit a rire lui meme
cela etait sinistre
le president homme attentif et bienveillant eleva la voix
il rappela a messieurs les jures que le sieur baloup l ancien ma tre
charron chez lequel l accuse disait avoir servi avait ete inutilement
cite il etait en faillite et n avait pu etre retrouve puis se
tournant vers l accuse il l engagea a ecouter ce qu il allait lui dire
et ajouta
vous etes dans une situation o il faut reflechir les presomptions
les plus graves pesent sur vous et peuvent entra ner des consequences
capitales accuse dans votre interet je vous interpelle une derniere
fois expliquez vous clairement sur ces deux faits premierement
avez vous oui ou non franchi le mur du clos pierron casse la branche
et vole les pommes c est a dire commis le crime de vol avec escalade
deuxiemement oui ou non etes vous le forcat libere jean valjean
l accuse secoua la tete d un air capable comme un homme qui a bien
compris et qui sait ce qu il va repondre il ouvrit la bouche se tourna
vers le president et dit
d abord
puis il regarda son bonnet il regarda le plafond et se tut
accuse reprit l avocat general d une voix severe faites attention
vous ne repondez a rien de ce qu on vous demande votre trouble vous
condamne il est evident que vous ne vous appelez pas champmathieu que
vous etes le forcat jean valjean cache d abord sous le nom de jean
mathieu qui etait le nom de sa mere que vous etes alle en auvergne que
vous etes ne a faverolles o vous avez ete emondeur il est evident que
vous avez vole avec escalade des pommes mures dans le clos pierron
messieurs les jures apprecieront
l accuse avait fini par se rasseoir il se leva brusquement quand
l avocat general eut fini et s ecria
vous etes tres mechant vous voila ce que je voulais dire je ne
trouvais pas d abord je n ai rien vole je suis un homme qui ne mange
pas tous les jours je venais d ailly je marchais dans le pays apres
une ondee qui avait fait la campagne toute jaune meme que les mares
debordaient et qu il ne sortait plus des sables que de petits brins
d herbe au bord de la route j ai trouve une branche cassee par terre o
il y avait des pommes j ai ramasse la branche sans savoir qu elle me
ferait arriver de la peine il y a trois mois que je suis en prison et
qu on me trimballe apres ca je ne peux pas dire on parle contre moi
on me dit repondez le gendarme qui est bon enfant me pousse le coude
et me dit tout bas reponds donc je ne sais pas expliquer moi je n ai
pas fait les etudes je suis un pauvre homme voila ce qu on a tort de
ne pas voir je n ai pas vole j ai ramasse par terre des choses qu il y
avait vous dites jean valjean jean mathieu je ne connais pas ces
personnes la c est des villageois j ai travaille chez monsieur baloup
boulevard de l h pital je m appelle champmathieu vous etes bien malins
de me dire o je suis ne moi je l ignore tout le monde n a pas des
maisons pour y venir au monde ce serait trop commode je crois que mon
pere et ma mere etaient des gens qui allaient sur les routes je ne sais
pas d ailleurs quand j etais enfant on m appelait petit maintenant
on m appelle vieux voila mes noms de bapteme prenez ca comme vous
voudrez j ai ete en auvergne j ai ete a faverolles pardi eh bien
est ce qu on ne peut pas avoir ete en auvergne et avoir ete a faverolles
sans avoir ete aux galeres je vous dis que je n ai pas vole et que je
suis le pere champmathieu j ai ete chez monsieur baloup j ai ete
domicilie vous m ennuyez avec vos betises a la fin pourquoi donc
est ce que le monde est apres moi comme des acharnes
l avocat general etait demeure debout il s adressa au president
monsieur le president en presence des denegations confuses mais fort
habiles de l accuse qui voudrait bien se faire passer pour idiot mais
qui n y parviendra pas nous l en prevenons nous requerons qu il vous
plaise et qu il plaise a la cour appeler de nouveau dans cette enceinte
les condamnes brevet cochepaille et chenildieu et l inspecteur de
police javert et les interpeller une derniere fois sur l identite de
l accuse avec le forcat jean valjean
je fais remarquer a monsieur l avocat general dit le president que
l inspecteur de police javert rappele par ses fonctions au chef lieu
d un arrondissement voisin a quitte l audience et meme la ville
aussit t sa deposition faite nous lui en avons accorde l autorisation
avec l agrement de monsieur l avocat general et du defenseur de
l accuse
c est juste monsieur le president reprit l avocat general en
l absence du sieur javert je crois devoir rappeler a messieurs les
jures ce qu il a dit ici meme il y a peu d heures javert est un homme
estime qui honore par sa rigoureuse et stricte probite des fonctions
inferieures mais importantes voici en quels termes il a depose je
n ai pas meme besoin des presomptions morales et des preuves materielles
qui dementent les denegations de l accuse je le reconnais parfaitement
cet homme ne s appelle pas champmathieu c est un ancien forcat tres
mechant et tres redoute nomme jean valjean on ne l a libere a
l expiration de sa peine qu avec un extreme regret il a subi dix neuf
ans de travaux forces pour vol qualifie il avait cinq ou six fois tente
de s evader outre le vol petit gervais et le vol pierron je le
soupconne encore d un vol commis chez sa grandeur le defunt eveque de
digne je l ai souvent vu a l epoque o j etais adjudant garde chiourme
au bagne de toulon je repete que je le reconnais parfaitement cette
declaration si precise parut produire une vive impression sur le public
et le jury l avocat general termina en insistant pour qu a defaut de
javert les trois temoins brevet chenildieu et cochepaille fussent
entendus de nouveau et interpelles solennellement
le president transmit un ordre a un huissier et un moment apres la
porte de la chambre des temoins s ouvrit l huissier accompagne d un
gendarme pret a lui preter main forte introduisit le condamne brevet
l auditoire etait en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme
si elles n eussent eu qu une seule ame
l ancien forcat brevet portait la veste noire et grise des maisons
centrales brevet etait un personnage d une soixantaine d annees qui
avait une espece de figure d homme d affaires et l air d un coquin cela
va quelquefois ensemble il etait devenu dans la prison o de nouveaux
mefaits l avaient ramene quelque chose comme guichetier c etait un
homme dont les chefs disaient il cherche a se rendre utile les
aum niers portaient bon temoignage de ses habitudes religieuses il ne
faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration
brevet dit le president vous avez subi une condamnation infamante et
vous ne pouvez preter serment
brevet baissa les yeux
cependant reprit le president meme dans l homme que la loi a
degrade il peut rester quand la pitie divine le permet un sentiment
d honneur et d equite c est a ce sentiment que je fais appel a cette
heure decisive s il existe encore en vous et je l espere reflechissez
avant de me repondre considerez d une part cet homme qu un mot de vous
peut perdre d autre part la justice qu un mot de vous peut eclairer
l instant est solennel et il est toujours temps de vous retracter si
vous croyez vous etre trompe accuse levez vous
brevet regardez bien l accuse recueillez vos souvenirs et
dites nous en votre ame et conscience si vous persistez a reconna tre
cet homme pour votre ancien camarade de bagne jean valjean
brevet regarda l accuse puis se retourna vers la cour
oui monsieur le president c est moi qui l ai reconnu le premier et
je persiste cet homme est jean valjean entre a toulon en 1796 et sorti
en 1815 je suis sorti l an d apres il a l air d une brute maintenant
alors ce serait que l age l a abruti au bagne il etait sournois je le
reconnais positivement
allez vous asseoir dit le president accuse restez debout
on introduisit chenildieu forcat a vie comme l indiquaient sa casaque
rouge et son bonnet vert il subissait sa peine au bagne de toulon d o
on l avait extrait pour cette affaire c etait un petit homme d environ
cinquante ans vif ride chetif jaune effronte fievreux qui avait
dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse
maladive et dans le regard une force immense ses compagnons du bagne
l avaient surnomme je nie dieu
le president lui adressa a peu pres les memes paroles qu a brevet au
moment o il lui rappela que son infamie lui tait le droit de preter
serment chenildieu leva la tete et regarda la foule en face le
president l invita a se recueillir et lui demanda comme a brevet s il
persistait a reconna tre l accuse
chenildieu eclata de rire
pardine si je le reconnais nous avons ete cinq ans attaches a la
meme cha ne tu boudes donc mon vieux
allez vous asseoir dit le president
l huissier amena cochepaille cet autre condamne a perpetuite venu du
bagne et vetu de rouge comme chenildieu etait un paysan de lourdes et
un demi ours des pyrenees il avait garde des troupeaux dans la
montagne et de patre il avait glisse brigand cochepaille n etait pas
moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l accuse c etait un
de ces malheureux hommes que la nature a ebauches en betes fauves et que
la societe termine en galeriens
le president essaya de le remuer par quelques paroles pathetiques et
graves et lui demanda comme aux deux autres s il persistait sans
hesitation et sans trouble a reconna tre l homme debout devant lui
c est jean valjean dit cochepaille meme qu on l appelait
jean le cric tant il etait fort
chacune des affirmations de ces trois hommes evidemment sinceres et de
bonne foi avait souleve dans l auditoire un murmure de facheux augure
pour l accuse murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps
chaque fois qu une declaration nouvelle venait s ajouter a la
precedente l accuse lui les avait ecoutees avec ce visage etonne qui
selon l accusation etait son principal moyen de defense la premiere
les gendarmes ses voisins l avaient entendu grommeler entre ses dents
ah bien en voila un apres la seconde il dit un peu plus haut d un air
presque satisfait bon la troisieme il s ecria fameux
le president l interpella
accuse vous avez entendu qu avez vous a dire
il repondit
je dis fameux
une rumeur eclata dans le public et gagna presque le jury il etait
evident que l homme etait perdu
huissiers dit le president faites faire silence je vais clore les
debats
en ce moment un mouvement se fit tout a c te du president on entendit
une voix qui criait
brevet chenildieu cochepaille regardez de ce c te ci
tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glaces tant elle
etait lamentable et terrible les yeux se tournerent vers le point d o
elle venait un homme place parmi les spectateurs privilegies qui
etaient assis derriere la cour venait de se lever avait pousse la
porte a hauteur d appui qui separait le tribunal du pretoire et etait
debout au milieu de la salle le president l avocat general m
bamatabois vingt personnes le reconnurent et s ecrierent a la fois
monsieur madeleine
chapitre xi
champmathieu de plus en plus etonne
c etait lui en effet la lampe du greffier eclairait son visage il
tenait son chapeau a la main il n y avait aucun desordre dans ses
vetements sa redingote etait boutonnee avec soin il etait tres pale et
il tremblait legerement ses cheveux gris encore au moment de son
arrivee a arras etaient maintenant tout a fait blancs ils avaient
blanchi depuis une heure qu il etait la
toutes les tetes se dresserent la sensation fut indescriptible il y
eut dans l auditoire un instant d hesitation la voix avait ete si
poignante l homme qui etait la paraissait si calme qu au premier abord
on ne comprit pas on se demanda qui avait crie on ne pouvait croire
que ce fut cet homme tranquille qui eut jete ce cri effrayant
cette indecision ne dura que quelques secondes avant meme que le
president et l avocat general eussent pu dire un mot avant que les
gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste l homme que tous
appelaient encore en ce moment m madeleine s etait avance vers les
temoins cochepaille brevet et chenildieu
vous ne me reconnaissez pas dit il
tous trois demeurerent interdits et indiquerent par un signe de tete
qu ils ne le connaissaient point cochepaille intimide fit le salut
militaire m madeleine se tourna vers les jures et vers la cour et dit
d une voix douce
messieurs les jures faites relacher l accuse monsieur le president
faites moi arreter l homme que vous cherchez ce n est pas lui c est
moi je suis jean valjean pas une bouche ne respirait la premiere
commotion de l etonnement avait succede un silence de sepulcre on
sentait dans la salle cette espece de terreur religieuse qui saisit la
foule lorsque quelque chose de grand s accomplit
cependant le visage du president s etait empreint de sympathie et de
tristesse il avait echange un signe rapide avec l avocat et quelques
paroles a voix basse avec les conseillers assesseurs il s adressa au
public et demanda avec un accent qui fut compris de tous
y a t il un medecin ici
l avocat general prit la parole
messieurs les jures l incident si etrange et si inattendu qui trouble
l audience ne nous inspire ainsi qu a vous qu un sentiment que nous
n avons pas besoin d exprimer vous connaissez tous au moins de
reputation l honorable m madeleine maire de montreuil sur mer s il y
a un medecin dans l auditoire nous nous joignons a monsieur le
president pour le prier de vouloir bien assister monsieur madeleine et
le reconduire a sa demeure
m madeleine ne laissa point achever l avocat general
il l interrompit d un accent plein de mansuetude et d autorite voici
les paroles qu il prononca les voici litteralement telles qu elles
furent ecrites immediatement apres l audience par un des temoins de
cette scene telles qu elles sont encore dans l oreille de ceux qui les
ont entendues il y a pres de quarante ans aujourd hui
je vous remercie monsieur l avocat general mais je ne suis pas fou
vous allez voir vous etiez sur le point de commettre une grande erreur
lachez cet homme j accomplis un devoir je suis ce malheureux condamne
je suis le seul qui voie clair ici et je vous dis la verite ce que je
fais en ce moment dieu qui est la haut le regarde et cela suffit
vous pouvez me prendre puisque me voila j avais pourtant fait de mon
mieux je me suis cache sous un nom je suis devenu riche je suis
devenu maire j ai voulu rentrer parmi les honnetes gens il para t que
cela ne se peut pas enfin il y a bien des choses que je ne puis pas
dire je ne vais pas vous raconter ma vie un jour on saura j ai vole
monseigneur l eveque cela est vrai j ai vole petit gervais cela est
vrai on a eu raison de vous dire que jean valjean etait un malheureux
tres mechant toute la faute n est peut etre pas a lui coutez
messieurs les juges un homme aussi abaisse que moi n a pas de
remontrance a faire a la providence ni de conseil a donner a la societe
mais voyez vous l infamie d o j avais essaye de sortir est une chose
nuisible les galeres font le galerien recueillez cela si vous voulez
avant le bagne j etais un pauvre paysan tres peu intelligent une
espece d idiot le bagne m a change j etais stupide je suis devenu
mechant j etais buche je suis devenu tison plus tard l indulgence et
la bonte m ont sauve comme la severite m avait perdu mais pardon
vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis la vous trouverez chez moi
dans les cendres de la cheminee la piece de quarante sous que j ai
volee il y a sept ans a petit gervais je n ai plus rien a ajouter
prenez moi mon dieu monsieur l avocat general remue la tete vous
dites m madeleine est devenu fou vous ne me croyez pas voila qui est
affligeant n allez point condamner cet homme au moins quoi ceux ci ne
me reconnaissent pas je voudrais que javert fut ici il me
reconna trait lui
rien ne pourrait rendre ce qu il y avait de melancolie bienveillante et
sombre dans l accent qui accompagnait ces paroles
il se tourna vers les trois forcats
eh bien je vous reconnais moi brevet vous rappelez vous
il s interrompit hesita un moment et dit
te rappelles tu ces bretelles en tricot a damier que tu avais au
bagne
brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tete aux
pieds d un air effraye lui continua
chenildieu qui te surnommais toi meme je nie dieu tu as toute
l epaule droite brulee profondement parce que tu t es couche un jour
l epaule sur un rechaud plein de braise pour effacer les trois lettres
t f p qu on y voit toujours cependant reponds est ce vrai
c est vrai dit chenildieu
il s adressa a cochepaille
cochepaille tu as pres de la saignee du bras gauche une date gravee
en lettres bleues avec de la poudre brulee cette date c est celle du
debarquement de l empereur a cannes 1er mars 1815 releve ta manche
cochepaille releva sa manche tous les regards se pencherent autour de
lui sur son bras nu un gendarme approcha une lampe la date y etait
le malheureux homme se tourna vers l auditoire et vers les juges avec un
sourire dont ceux qui l ont vu sont encore navres lorsqu ils y songent
c etait le sourire du triomphe c etait aussi le sourire du desespoir
vous voyez bien dit il que je suis jean valjean
il n y avait plus dans cette enceinte ni juges ni accusateurs ni
gendarmes il n y avait que des yeux fixes et des coeurs emus personne
ne se rappelait plus le r le que chacun pouvait avoir a jouer l avocat
general oubliait qu il etait la pour requerir le president qu il etait
la pour presider le defenseur qu il etait la pour defendre chose
frappante aucune question ne fut faite aucune autorite n intervint le
propre des spectacles sublimes c est de prendre toutes les ames et de
faire de tous les temoins des spectateurs aucun peut etre ne se rendait
compte de ce qu il eprouvait aucun sans doute ne se disait qu il
voyait resplendir la une grande lumiere tous interieurement se
sentaient eblouis
il etait evident qu on avait sous les yeux jean valjean cela rayonnait
l apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarte cette
aventure si obscure le moment d auparavant sans qu il fut besoin
d aucune explication desormais toute cette foule comme par une sorte
de revelation electrique comprit tout de suite et d un seul coup d oeil
cette simple et magnifique histoire d un homme qui se livrait pour qu un
autre homme ne fut pas condamne a sa place les details les
hesitations les petites resistances possibles se perdirent dans ce
vaste fait lumineux
impression qui passa vite mais qui dans l instant fut irresistible
je ne veux pas deranger davantage l audience reprit jean valjean je
m en vais puisqu on ne m arrete pas j ai plusieurs choses a faire
monsieur l avocat general sait qui je suis il sait o je vais il me
fera arreter quand il voudra
il se dirigea vers la porte de sortie pas une voix ne s eleva pas un
bras ne s etendit pour l empecher tous s ecarterent il avait en ce
moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent
et se rangent devant un homme il traversa la foule a pas lents on n a
jamais su qui ouvrit la porte mais il est certain que la porte se
trouva ouverte lorsqu il y parvint arrive la il se retourna et dit
monsieur l avocat general je reste a votre disposition
puis il s adressa a l auditoire
vous tous tous ceux qui sont ici vous me trouvez digne de pitie
n est ce pas mon dieu quand je pense a ce que j ai ete sur le point de
faire je me trouve digne d envie cependant j aurais mieux aime que
tout ceci n arrivat pas
il sortit et la porte se referma comme elle avait ete ouverte car ceux
qui font de certaines choses souveraines sont toujours surs d etre
servis par quelqu un dans la foule
moins d une heure apres le verdict du jury dechargeait de toute
accusation le nomme champmathieu et champmathieu mis en liberte
immediatement s en allait stupefait croyant tous les hommes fous et ne
comprenant rien a cette vision
livre huitieme contre coup
chapitre i
dans quel miroir m madeleine regarde ses cheveux
le jour commencait a poindre fantine avait eu une nuit de fievre et
d insomnie pleine d ailleurs d images heureuses au matin elle
s endormit la soeur simplice qui l avait veillee profita de ce sommeil
pour aller preparer une nouvelle potion de quinquina la digne soeur
etait depuis quelques instants dans le laboratoire de l infirmerie
penchee sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de tres pres a
cause de cette brume que le crepuscule repand sur les objets tout a
coup elle tourna la tete et fit un leger cri m madeleine etait devant
elle il venait d entrer silencieusement
c est vous monsieur le maire s ecria t elle
il repondit a voix basse
comment va cette pauvre femme
pas mal en ce moment mais nous avons ete bien inquiets allez
elle lui expliqua ce qui s etait passe que fantine etait bien mal la
veille et que maintenant elle etait mieux parce qu elle croyait que
monsieur le maire etait alle chercher son enfant a montfermeil la soeur
n osa pas interroger monsieur le maire mais elle vit bien a son air que
ce n etait point de la qu il venait
tout cela est bien dit il vous avez eu raison de ne pas la
detromper
oui reprit la soeur mais maintenant monsieur le maire qu elle va
vous voir et qu elle ne verra pas son enfant que lui dirons nous
il resta un moment reveur
dieu nous inspirera dit il
on ne pourrait cependant pas mentir murmura la soeur a demi voix
le plein jour s etait fait dans la chambre il eclairait en face le
visage de m madeleine le hasard fit que la soeur leva les yeux
mon dieu monsieur s ecria t elle que vous est il donc arrive vos
cheveux sont tout blancs
blancs dit il
la soeur simplice n avait point de miroir elle fouilla dans une trousse
et en tira une petite glace dont se servait le medecin de l infirmerie
pour constater qu un malade etait mort et ne respirait plus m
madeleine prit la glace y considera ses cheveux et dit
tiens
il prononca ce mot avec indifference et comme s il pensait a autre
chose
la soeur se sentit glacee par je ne sais quoi d inconnu qu elle
entrevoyait dans tout ceci
il demanda
puis je la voir
est ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant dit
la soeur osant a peine hasarder une question
sans doute mais il faut au moins deux ou trois jours
si elle ne voyait pas monsieur le maire d ici la reprit timidement la
soeur elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour il
serait aise de lui faire prendre patience et quand l enfant arriverait
elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrive avec
l enfant on n aurait pas de mensonge a faire
m madeleine parut reflechir quelques instants puis il dit avec sa
gravite calme
non ma soeur il faut que je la voie je suis peut etre presse
la religieuse ne sembla pas remarquer ce mot peut etre qui donnait un
sens obscur et singulier aux paroles de m le maire elle repondit en
baissant les yeux et la voix respectueusement
en ce cas elle repose mais monsieur le maire peut entrer
il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal et dont le
bruit pouvait reveiller la malade puis il entra dans la chambre de
fantine s approcha du lit et entrouvrit les rideaux elle dormait son
souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre a
ces maladies et qui navre les pauvres meres lorsqu elles veillent la
nuit pres de leur enfant condamne et endormi mais cette respiration
penible troublait a peine une sorte de serenite ineffable repandue sur
son visage qui la transfigurait dans son sommeil sa paleur etait
devenue de la blancheur ses joues etaient vermeilles ses longs cils
blonds la seule beaute qui lui fut restee de sa virginite et de sa
jeunesse palpitaient tout en demeurant clos et baisses toute sa
personne tremblait de je ne sais quel deploiement d ailes pretes a
s entrouvrir et a l emporter qu on sentait fremir mais qu on ne voyait
pas la voir ainsi on n eut jamais pu croire que c etait la une
malade presque desesperee elle ressemblait plut t a ce qui va s envoler
qu a ce qui va mourir
la branche lorsqu une main s approche pour detacher la fleur
frissonne et semble a la fois se derober et s offrir le corps humain a
quelque chose de ce tressaillement quand arrive l instant o les doigts
mysterieux de la mort vont cueillir l ame
m madeleine resta quelque temps immobile pres de ce lit regardant tour
a tour la malade et le crucifix comme il faisait deux mois auparavant
le jour o il etait venu pour la premiere fois la voir dans cet asile
ils etaient encore la tous les deux dans la meme attitude elle dormant
lui priant seulement maintenant depuis ces deux mois ecoules elle
avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs
la soeur n etait pas entree avec lui il se tenait pres de ce lit
debout le doigt sur la bouche comme s il y eut eu dans la chambre
quelqu un a faire taire
elle ouvrit les yeux le vit et dit paisiblement avec un sourire
et cosette
chapitre ii
fantine heureuse
elle n eut pas un mouvement de surprise ni un mouvement de joie elle
etait la joie meme cette simple question et cosette fut faite avec
une foi si profonde avec tant de certitude avec une absence si
complete d inquietude et de doute qu il ne trouva pas une parole elle
continua
je savais que vous etiez la je dormais mais je vous voyais il y a
longtemps que je vous vois je vous ai suivi des yeux toute la nuit
vous etiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de
figures celestes
il leva son regard vers le crucifix
mais reprit elle dites moi donc o est cosette pourquoi ne l avoir
pas mise sur mon lit pour le moment o je m eveillerais
il repondit machinalement quelque chose qu il n a jamais pu se rappeler
plus tard
heureusement le medecin averti etait survenu il vint en aide a m
madeleine
mon enfant dit le medecin calmez vous votre enfant est la
les yeux de fantine s illuminerent et couvrirent de clarte tout son
visage elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce
que la priere peut avoir a la fois de plus violent et de plus doux
oh s ecria t elle apportez la moi
touchante illusion de mere cosette etait toujours pour elle le petit
enfant qu on apporte
pas encore reprit le medecin pas en ce moment vous avez un reste de
fievre la vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal il
faut d abord vous guerir elle l interrompit impetueusement
mais je suis guerie je vous dis que je suis guerie est il ane ce
medecin ah ca je veux voir mon enfant moi
vous voyez dit le medecin comme vous vous emportez tant que vous
serez ainsi je m opposerai a ce que vous ayez votre enfant il ne
suffit pas de la voir il faut vivre pour elle quand vous serez
raisonnable je vous l amenerai moi meme
la pauvre mere courba la tete
monsieur le medecin je vous demande pardon je vous demande vraiment
bien pardon autrefois je n aurais pas parle comme je viens de faire
il m est arrive tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que
je dis je comprends vous craignez l emotion j attendrai tant que vous
voudrez mais je vous jure que cela ne m aurait pas fait de mal de voir
ma fille je la vois je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir
savez vous on me l apporterait maintenant que je me mettrais a lui
parler doucement voila tout est ce que ce n est pas bien naturel que
j aie envie de voir mon enfant qu on a ete me chercher expres a
montfermeil je ne suis pas en colere je sais bien que je vais etre
heureuse toute la nuit j ai vu des choses blanches et des personnes qui
me souriaient quand monsieur le medecin voudra il m apportera ma
cosette je n ai plus de fievre puisque je suis guerie je sens bien
que je n ai plus rien du tout mais je vais faire comme si j etais
malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d ici quand on
verra que je suis bien tranquille on dira il faut lui donner son
enfant
m madeleine s etait assis sur une chaise qui etait a c te du lit elle
se tourna vers lui elle faisait visiblement effort pour para tre calme
et bien sage comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie
qui ressemble a l enfance afin que la voyant si paisible on ne f t
pas difficulte de lui amener cosette cependant tout en se contenant
elle ne pouvait s empecher d adresser a m madeleine mille questions
avez vous fait un bon voyage monsieur le maire oh comme vous etes
bon d avoir ete me la chercher dites moi seulement comment elle est
a t elle bien supporte la route helas elle ne me reconna tra pas
depuis le temps elle m a oubliee pauvre chou les enfants cela n a
pas de memoire c est comme des oiseaux aujourd hui cela voit une chose
et demain une autre et cela ne pense plus a rien avait elle du linge
blanc seulement ces thenardier la tenaient ils proprement comment la
nourrissait on oh comme j ai souffert si vous saviez de me faire
toutes ces questions la dans le temps de ma misere maintenant c est
passe je suis joyeuse oh que je voudrais donc la voir monsieur le
maire l avez vous trouvee jolie n est ce pas qu elle est belle ma
fille vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence est ce qu on
ne pourrait pas l amener rien qu un petit moment on la remporterait
tout de suite apres dites vous qui etes le ma tre si vous vouliez
il lui prit la main
cosette est belle dit il cosette se porte bien vous la verrez
bient t mais apaisez vous vous parlez trop vivement et puis vous
sortez vos bras du lit et cela vous fait tousser
en effet des quintes de toux interrompaient fantine presque a chaque
mot
fantine ne murmura pas elle craignait d avoir compromis par quelques
plaintes trop passionnees la confiance qu elle voulait inspirer et elle
se mit a dire des paroles indifferentes
c est assez joli montfermeil n est ce pas l ete on va y faire des
parties de plaisir ces thenardier font ils de bonnes affaires il ne
passe pas grand monde dans leur pays c est une espece de gargote que
cette auberge la
m madeleine lui tenait toujours la main il la considerait avec
anxiete il etait evident qu il etait venu pour lui dire des choses
devant lesquelles sa pensee hesitait maintenant le medecin sa visite
faite s etait retire la soeur simplice etait seule restee aupres
d eux
cependant au milieu de ce silence fantine s ecria
je l entends mon dieu je l entends
elle etendit le bras pour qu on se tut autour d elle retint son
souffle et se mit a ecouter avec ravissement
il y avait un enfant qui jouait dans la cour l enfant de la portiere ou
d une ouvriere quelconque c est la un de ces hasards qu on retrouve
toujours et qui semblent faire partie de la mysterieuse mise en scene
des evenements lugubres l enfant c etait une petite fille allait
venait courait pour se rechauffer riait et chantait a haute voix
helas a quoi les jeux des enfants ne se melent ils pas c etait cette
petite fille que fantine entendait chanter
oh reprit elle c est ma cosette je reconnais sa voix
l enfant s eloigna comme il etait venu la voix s eteignit fantine
ecouta encore quelque temps puis son visage s assombrit et m
madeleine l entendit qui disait a voix basse
comme ce medecin est mechant de ne pas me laisser voir ma fille il a
une mauvaise figure cet homme la
cependant le fond riant de ses idees revint elle continua de se parler
a elle meme la tete sur l oreiller
comme nous allons etre heureuses nous aurons un petit jardin
d abord m madeleine me l a promis ma fille jouera dans le jardin
elle doit savoir ses lettres maintenant je la ferai epeler elle courra
dans l herbe apres les papillons je la regarderai et puis elle fera sa
premiere communion ah ca quand fera t elle sa premiere communion elle
se mit a compter sur ses doigts
un deux trois quatre elle a sept ans dans cinq ans elle
aura un voile blanc des bas a jour elle aura l air d une petite femme
ma bonne soeur vous ne savez pas comme je suis bete voila que je
pense a la premiere communion de ma fille et elle se mit a rire
il avait quitte la main de fantine il ecoutait ces paroles comme on
ecoute un vent qui souffle les yeux a terre l esprit plonge dans des
reflexions sans fond tout a coup elle cessa de parler cela lui fit
lever machinalement la tete fantine etait devenue effrayante
elle ne parlait plus elle ne respirait plus elle s etait soulevee a
demi sur son seant son epaule maigre sortait de sa chemise son visage
radieux le moment d auparavant etait bleme et elle paraissait fixer
sur quelque chose de formidable devant elle a l autre extremite de la
chambre son oeil agrandi par la terreur
mon dieu s ecria t il qu avez vous fantine
elle ne repondit pas elle ne quitta point des yeux l objet quelconque
qu elle semblait voir elle lui toucha le bras d une main et de l autre
lui fit signe de regarder derriere lui
il se retourna et vit javert
chapitre iii
javert content
voici ce qui s etait passe
minuit et demi venait de sonner quand m madeleine etait sorti de la
salle des assises d arras il etait rentre a son auberge juste a temps
pour repartir par la malle poste o l on se rappelle qu il avait retenu
sa place un peu avant six heures du matin il etait arrive a
montreuil sur mer et son premier soin avait ete de jeter a la poste sa
lettre a m laffitte puis d entrer a l infirmerie et de voir fantine
cependant a peine avait il quitte la salle d audience de la cour
d assises que l avocat general revenu du premier saisissement avait
pris la parole pour deplorer l acte de folie de l honorable maire de
montreuil sur mer declarer que ses convictions n etaient en rien
modifiees par cet incident bizarre qui s eclaircirait plus tard et
requerir en attendant la condamnation de ce champmathieu evidemment
le vrai jean valjean la persistance de l avocat general etait
visiblement en contradiction avec le sentiment de tous du public de la
cour et du jury le defenseur avait eu peu de peine a refuter cette
harangue et a etablir que par suite des revelations de m madeleine
c est a dire du vrai jean valjean la face de l affaire etait
bouleversee de fond en comble et que le jury n avait plus devant les
yeux qu un innocent l avocat avait tire de la quelques epiphonemes
malheureusement peu neufs sur les erreurs judiciaires etc etc le
president dans son resume s etait joint au defenseur et le jury en
quelques minutes avait mis hors de cause champmathieu
cependant il fallait un jean valjean a l avocat general et n ayant
plus champmathieu il prit madeleine
immediatement apres la mise en liberte de champmathieu l avocat general
s enferma avec le president ils confererent de la necessite de se
saisir de la personne de m le maire de montreuil sur mer cette
phrase o il y a beaucoup de de est de m l avocat general
entierement ecrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur
general la premiere emotion passee le president fit peu d objections
il fallait bien que justice eut son cours et puis pour tout dire
quoique le president fut homme bon et assez intelligent il etait en
meme temps fort royaliste et presque ardent et il avait ete choque que
le maire de montreuil sur mer en parlant du debarquement a cannes eut
dit l empereur et non buonaparte
l ordre d arrestation fut donc expedie l avocat general l envoya a
montreuil sur mer par un expres a franc etrier et en chargea
l inspecteur de police javert
on sait que javert etait revenu a montreuil sur mer immediatement apres
avoir fait sa deposition
javert se levait au moment o l expres lui remit l ordre d arrestation
et le mandat d amener
l expres etait lui meme un homme de police fort entendu qui en deux
mots mit javert au fait de ce qui etait arrive a arras l ordre
d arrestation signe de l avocat general etait ainsi
concu l inspecteur javert apprehendera au corps le sieur madeleine
maire de montreuil sur mer qui dans l audience de ce jour a ete
reconnu pour etre le forcat libere jean valjean
quelqu un qui n eut pas connu javert et qui l eut vu au moment o il
penetra dans l antichambre de l infirmerie n eut pu rien deviner de ce
qui se passait et lui eut trouve l air le plus ordinaire du monde il
etait froid calme grave avait ses cheveux gris parfaitement lisses
sur les tempes et venait de monter l escalier avec sa lenteur
habituelle quelqu un qui l eut connu a fond et qui l eut examine
attentivement eut fremi la boucle de son col de cuir au lieu d etre
sur sa nuque etait sur son oreille gauche ceci revelait une agitation
inouie
javert etait un caractere complet ne laissant faire de pli ni a son
devoir ni a son uniforme methodique avec les scelerats rigide avec
les boutons de son habit
pour qu il eut mal mis la boucle de son col il fallait qu il y eut en
lui une de ces emotions qu on pourrait appeler des tremblements de terre
interieurs
il etait venu simplement avait requis un caporal et quatre soldats au
poste voisin avait laisse les soldats dans la cour et s etait fait
indiquer la chambre de fantine par la portiere sans defiance accoutumee
qu elle etait a voir des gens armes demander monsieur le maire
arrive a la chambre de fantine javert tourna la clef poussa la porte
avec une douceur de garde malade ou de mouchard et entra
proprement parler il n entra pas il se tint debout dans la porte
entrebaillee le chapeau sur la tete la main gauche dans sa redingote
fermee jusqu au menton dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau
de plomb de son enorme canne laquelle disparaissait derriere lui
il resta ainsi pres d une minute sans qu on s apercut de sa presence
tout a coup fantine leva les yeux le vit et fit retourner m
madeleine
l instant o le regard de madeleine rencontra le regard de javert
javert sans bouger sans remuer sans approcher devint epouvantable
aucun sentiment humain ne reussit a etre effroyable comme la joie
ce fut le visage d un demon qui vient de retrouver son damne
la certitude de tenir enfin jean valjean fit appara tre sur sa
physionomie tout ce qu il avait dans l ame le fond remue monta a la
surface l humiliation d avoir un peu perdu la piste et de s etre mepris
quelques minutes sur ce champmathieu s effacait sous l orgueil d avoir
si bien devine d abord et d avoir eu si longtemps un instinct juste le
contentement de javert eclata dans son attitude souveraine la
difformite du triomphe s epanouit sur ce front etroit ce fut tout le
deploiement d horreur que peut donner une figure satisfaite
javert en ce moment etait au ciel sans qu il s en rendit nettement
compte mais pourtant avec une intuition confuse de sa necessite et de
son succes il personnifiait lui javert la justice la lumiere et la
verite dans leur fonction celeste d ecrasement du mal il avait derriere
lui et autour de lui a une profondeur infinie l autorite la raison
la chose jugee la conscience legale la vindicte publique toutes les
etoiles il protegeait l ordre il faisait sortir de la loi la foudre
il vengeait la societe il pretait main forte a l absolu il se dressait
dans une gloire il y avait dans sa victoire un reste de defi et de
combat debout altier eclatant il etalait en plein azur la bestialite
surhumaine d un archange feroce l ombre redoutable de l action qu il
accomplissait faisait visible a son poing crispe le vague flamboiement
de l epee sociale heureux et indigne il tenait sous son talon le
crime le vice la rebellion la perdition l enfer il rayonnait il
exterminait il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans
ce saint michel monstrueux
javert effroyable n avait rien d ignoble
la probite la sincerite la candeur la conviction l idee du devoir
sont des choses qui en se trompant peuvent devenir hideuses mais qui
meme hideuses restent grandes leur majeste propre a la conscience
humaine persiste dans l horreur ce sont des vertus qui ont un vice
l erreur l impitoyable joie honnete d un fanatique en pleine atrocite
conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement venerable sans qu il
s en doutat javert dans son bonheur formidable etait a plaindre comme
tout ignorant qui triomphe rien n etait poignant et terrible comme
cette figure o se montrait ce qu on pourrait appeler tout le mauvais du
bon
chapitre iv
l autorite reprend ses droits
la fantine n avait point vu javert depuis le jour o m le maire l avait
arrachee a cet homme son cerveau malade ne se rendit compte de rien
seulement elle ne douta pas qu il ne revint la chercher elle ne put
supporter cette figure affreuse elle se sentit expirer elle cacha son
visage de ses deux mains et cria avec angoisse
monsieur madeleine sauvez moi
jean valjean nous ne le nommerons plus desormais autrement s etait
leve il dit a fantine de sa voix la plus douce et la plus calme
soyez tranquille ce n est pas pour vous qu il vient
puis il s adressa a javert et lui dit
je sais ce que vous voulez
javert repondit
allons vite
il y eut dans l inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi
de fauve et de frenetique javert ne dit pas allons vite il dit
allonouaite aucune orthographe ne pourrait rendre l accent dont cela
fut prononce ce n etait plus une parole humaine c etait un
rugissement
il ne fit point comme d habitude il n entra point en matiere il
n exhiba point de mandat d amener pour lui jean valjean etait une
sorte de combattant mysterieux et insaisissable un lutteur tenebreux
qu il etreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renverser cette
arrestation n etait pas un commencement mais une fin il se borna a
dire allons vite
en parlant ainsi il ne fit point un pas il lanca sur jean valjean ce
regard qu il jetait comme un crampon et avec lequel il avait coutume de
tirer violemment les miserables a lui
c etait ce regard que la fantine avait senti penetrer jusque dans la
moelle de ses os deux mois auparavant
au cri de javert fantine avait rouvert les yeux mais m le maire etait
la que pouvait elle craindre
javert avanca au milieu de la chambre et cria
ah ca viendras tu
la malheureuse regarda autour d elle il n y avait personne que la
religieuse et monsieur le maire qui pouvait s adresser ce tutoiement
abject elle seulement elle frissonna
alors elle vit une chose inouie tellement inouie que jamais rien de
pareil ne lui etait apparu dans les plus noirs delires de la fievre
elle vit le mouchard javert saisir au collet monsieur le maire elle vit
monsieur le maire courber la tete il lui sembla que le monde
s evanouissait
javert en effet avait pris jean valjean au collet
monsieur le maire cria fantine
javert eclata de rire de cet affreux rire qui lui dechaussait toutes
les dents
il n y a plus de monsieur le maire ici
jean valjean n essaya pas de deranger la main qui tenait le col de sa
redingote il dit
javert
javert l interrompit
appelle moi monsieur l inspecteur
monsieur reprit jean valjean je voudrais vous dire un mot en
particulier
tout haut parle tout haut repondit javert on me parle tout haut a
moi
jean valjean continua en baissant la voix
c est une priere que j ai a vous faire
je te dis de parler tout haut
mais cela ne doit etre entendu que de vous seul
qu est ce que cela me fait je n ecoute pas
jean valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et tres bas
accordez moi trois jours trois jours pour aller chercher l enfant de
cette malheureuse femme je payerai ce qu il faudra vous
m accompagnerez si vous voulez
tu veux rire cria javert ah ca je ne te croyais pas bete tu me
demandes trois jours pour t en aller tu dis que c est pour aller
chercher l enfant de cette fille ah ah c est bon voila qui est bon
fantine eut un tremblement
mon enfant s ecria t elle aller chercher mon enfant elle n est donc
pas ici ma soeur repondez moi o est cosette je veux mon enfant
monsieur madeleine monsieur le maire
javert frappa du pied
voila l autre a present te tairas tu dr lesse gredin de pays o
les galeriens sont magistrats et o les filles publiques sont soignees
comme des comtesses ah mais tout ca va changer il etait temps
il regarda fixement fantine et ajouta en reprenant a poignee la cravate
la chemise et le collet de jean valjean
je te dis qu il n y a point de monsieur madeleine et qu il n y a point
de monsieur le maire il y a un voleur il y a un brigand il y a un
forcat appele jean valjean c est lui que je tiens voila ce qu il y a
fantine se dressa en sursaut appuyee sur ses bras roides et sur ses
deux mains elle regarda jean valjean elle regarda javert elle regarda
la religieuse elle ouvrit la bouche comme pour parler un rale sortit
du fond de sa gorge ses dents claquerent elle etendit les bras avec
angoisse ouvrant convulsivement les mains et cherchant autour d elle
comme quelqu un qui se noie puis elle s affaissa subitement sur
l oreiller sa tete heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa
poitrine la bouche beante les yeux ouverts et eteints
elle etait morte
jean valjean posa sa main sur la main de javert qui le tenait et
l ouvrit comme il eut ouvert la main d un enfant puis il dit a javert
vous avez tue cette femme
finirons nous cria javert furieux je ne suis pas ici pour entendre
des raisons conomisons tout ca la garde est en bas marchons tout de
suite ou les poucettes
il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez
mauvais etat qui servait de lit de camp aux soeurs quand elles
veillaient jean valjean alla a ce lit disloqua en un clin d oeil le
chevet deja fort delabre chose facile a des muscles comme les siens
saisit a poigne main la ma tresse tringle et considera javert javert
recula vers la porte
jean valjean sa barre de fer au poing marcha lentement vers le lit de
fantine quand il y fut parvenu il se retourna et dit a javert d une
voix qu on entendait a peine
je ne vous conseille pas de me deranger en ce moment
ce qui est certain c est que javert tremblait
il eut l idee d aller appeler la garde mais jean valjean pouvait
profiter de cette minute pour s evader il resta donc saisit sa canne
par le petit bout et s adossa au chambranle de la porte sans quitter du
regard jean valjean
jean valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front
sur sa main et se mit a contempler fantine immobile et etendue il
demeura ainsi absorbe muet et ne songeant evidemment plus a aucune
chose de cette vie il n y avait plus rien sur son visage et dans son
attitude qu une inexprimable pitie apres quelques instants de cette
reverie il se pencha vers fantine et lui parla a voix basse
que lui dit il que pouvait dire cet homme qui etait reprouve a cette
femme qui etait morte qu etait ce que ces paroles personne sur la
terre ne les a entendues la morte les entendit elle il y a des
illusions touchantes qui sont peut etre des realites sublimes ce qui
est hors de doute c est que la soeur simplice unique temoin de la
chose qui se passait a souvent raconte qu au moment o jean valjean
parla a l oreille de fantine elle vit distinctement poindre un
ineffable sourire sur ces levres pales et dans ces prunelles vagues
pleines de l etonnement du tombeau
jean valjean prit dans ses deux mains la tete de fantine et l arrangea
sur l oreiller comme une mere eut fait pour son enfant il lui rattacha
le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet cela
fait il lui ferma les yeux
la face de fantine en cet instant semblait etrangement eclairee
la mort c est l entree dans la grande lueur
la main de fantine pendait hors du lit jean valjean s agenouilla devant
cette main la souleva doucement et la baisa
puis il se redressa et se tournant vers javert
maintenant dit il je suis a vous
chapitre v
tombeau convenable
javert deposa jean valjean a la prison de la ville
l arrestation de m madeleine produisit a montreuil sur mer une
sensation ou pour mieux dire une commotion extraordinaire nous sommes
triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot c etait un
galerien tout le monde a peu pres l abandonna en moins de deux heures
tout le bien qu il avait fait fut oublie et ce ne fut plus qu un
galerien il est juste de dire qu on ne connaissait pas encore les
details de l evenement d arras toute la journee on entendait dans
toutes les parties de la ville des conversations comme celle ci
vous ne savez pas c etait un forcat libere qui ca le maire bah
m madeleine oui vraiment il ne s appelait pas madeleine il a un
affreux nom bejean bojean boujean ah mon dieu il est
arrete arrete en prison a la prison de la ville en attendant qu on
le transfere qu on le transfere on va le transferer o va t on le
transferer il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu il
a fait autrefois eh bien je m en doutais cet homme etait trop bon
trop parfait trop confit il refusait la croix il donnait des sous a
tous les petits dr les qu il rencontrait j ai toujours pense qu il y
avait la dessous quelque mauvaise histoire
les salons surtout abonderent dans ce sens
une vieille dame abonnee au drapeau blanc fit cette reflexion dont
il est presque impossible de sonder la profondeur
je n en suis pas fachee cela apprendra aux buonapartistes
c est ainsi que ce fant me qui s etait appele m madeleine se dissipa a
montreuil sur mer trois ou quatre personnes seulement dans toute la
ville resterent fideles a cette memoire la vieille portiere qui l avait
servi fut du nombre le soir de ce meme jour cette digne vieille etait
assise dans sa loge encore tout effaree et reflechissant tristement la
fabrique avait ete fermee toute la journee la porte cochere etait
verrouillee la rue etait deserte il n y avait dans la maison que deux
religieuses soeur perpetue et soeur simplice qui veillaient pres du
corps de fantine
vers l heure o m madeleine avait coutume de rentrer la brave portiere
se leva machinalement prit la clef de la chambre de m madeleine dans
un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter
chez lui puis elle accrocha la clef au clou o il la prenait
d habitude et placa le bougeoir a c te comme si elle l attendait
ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit a songer la pauvre
bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience
ce ne fut qu au bout de plus de deux heures qu elle sortit de sa reverie
et s ecria tiens mon bon dieu jesus moi qui ai mis sa clef au clou
en ce moment la vitre de la loge s ouvrit une main passa par
l ouverture saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie a la
chandelle qui brulait
la portiere leva les yeux et resta beante avec un cri dans le gosier
qu elle retint elle connaissait cette main ce bras cette manche de
redingote
c etait m madeleine
elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler saisie comme elle
le disait elle meme plus tard en racontant son aventure
mon dieu monsieur le maire s ecria t elle enfin je vous croyais
elle s arreta la fin de sa phrase eut manque de respect au
commencement jean valjean etait toujours pour elle monsieur le maire
il acheva sa pensee
en prison dit il j y etais j ai brise un barreau d une fenetre je
me suis laisse tomber du haut d un toit et me voici je monte a ma
chambre allez me chercher la soeur simplice elle est sans doute pres
de cette pauvre femme
la vieille obeit en toute hate
il ne lui fit aucune recommandation il etait bien sur qu elle le
garderait mieux qu il ne se garderait lui meme
on n a jamais su comment il avait reussi a penetrer dans la cour sans
faire ouvrir la porte cochere il avait et portait toujours sur lui un
passe partout qui ouvrait une petite porte laterale mais on avait du le
fouiller et lui prendre son passe partout ce point n a pas ete
eclairci
il monta l escalier qui conduisait a sa chambre arrive en haut il
laissa son bougeoir sur les dernieres marches de l escalier ouvrit sa
porte avec peu de bruit et alla fermer a tatons sa fenetre et son
volet puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre
la precaution etait utile on se souvient que sa fenetre pouvait etre
apercue de la rue il jeta un coup d oeil autour de lui sur sa table
sur sa chaise sur son lit qui n avait pas ete defait depuis trois
jours il ne restait aucune trace du desordre de l avant derniere nuit
la portiere avait fait la chambre seulement elle avait ramasse dans
les cendres et pose proprement sur la table les deux bouts du baton
ferre et la piece de quarante sous noircie par le feu
il prit une feuille de papier sur laquelle il ecrivit voici les deux
bouts de mon baton ferre et la piece de quarante sous volee a
petit gervais dont j ai parle a la cour d assises et il posa sur cette
feuille la piece d argent et les deux morceaux de fer de facon que ce
fut la premiere chose qu on apercut en entrant dans la chambre il tira
d une armoire une vieille chemise a lui qu il dechira cela fit quelques
morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d argent
du reste il n avait ni hate ni agitation et tout en emballant les
chandeliers de l eveque il mordait dans un morceau de pain noir il est
probable que c etait le pain de la prison qu il avait emporte en
s evadant
ceci a ete constate par les miettes de pain qui furent trouvees sur le
carreau de la chambre lorsque la justice plus tard fit une
perquisition
on frappa deux petits coups a la porte
entrez dit il
c etait la soeur simplice
elle etait pale elle avait les yeux rouges la chandelle qu elle tenait
vacillait dans sa main les violences de la destinee ont cela de
particulier que si perfectionnes ou si refroidis que nous soyons elles
nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de
repara tre au dehors dans les emotions de cette journee la religieuse
etait redevenue femme elle avait pleure et elle tremblait
jean valjean venait d ecrire quelques lignes sur un papier qu il tendit
a la religieuse en disant
ma soeur vous remettrez ceci a monsieur le cure
le papier etait deplie elle y jeta les yeux
vous pouvez lire dit il
elle lut je prie monsieur le cure de veiller sur tout ce que je
laisse ici il voudra bien payer la dessus les frais de mon proces et
l enterrement de la femme qui est morte aujourd hui le reste sera aux
pauvres
la soeur voulut parler mais elle put a peine balbutier quelques sons
inarticules elle parvint cependant a dire
est ce que monsieur le maire ne desire pas revoir une derniere fois
cette pauvre malheureuse
non dit il on est a ma poursuite on n aurait qu a m arreter dans sa
chambre cela la troublerait
il achevait a peine qu un grand bruit se fit dans l escalier ils
entendirent un tumulte de pas qui montaient et la vieille portiere qui
disait de sa voix la plus haute et la plus percante
mon bon monsieur je vous jure le bon dieu qu il n est entre personne
ici de toute la journee ni de toute la soiree que meme je n ai pas
quitte ma porte
un homme repondit
cependant il y a de la lumiere dans cette chambre
ils reconnurent la voix de javert
la chambre etait disposee de facon que la porte en s ouvrant masquait
l angle du mur a droite jean valjean souffla la bougie et se mit dans
cet angle
la soeur simplice tomba a genoux pres de la table
la porte s ouvrit
javert entra
on entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de
la portiere dans le corridor
la religieuse ne leva pas les yeux elle priait
la chandelle etait sur la cheminee et ne donnait que peu de clarte
javert apercut la soeur et s arreta interdit
on se rappelle que le fond meme de javert son element son milieu
respirable c etait la veneration de toute autorite il etait tout d une
piece et n admettait ni objection ni restriction pour lui bien
entendu l autorite ecclesiastique etait la premiere de toutes il etait
religieux superficiel et correct sur ce point comme sur tous ses
yeux un pretre etait un esprit qui ne se trompe pas une religieuse
etait une creature qui ne peche pas c etaient des ames murees a ce
monde avec une seule porte qui ne s ouvrait jamais que pour laisser
sortir la verite
en apercevant la soeur son premier mouvement fut de se retirer
cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait et qui le
poussait imperieusement en sens inverse son second mouvement fut de
rester et de hasarder au moins une question
c etait cette soeur simplice qui n avait menti de sa vie javert le
savait et la venerait particulierement a cause de cela
ma soeur dit il etes vous seule dans cette chambre
il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portiere se sentit
defaillir
la soeur leva les yeux et repondit
oui
ainsi reprit javert excusez moi si j insiste c est mon devoir vous
n avez pas vu ce soir une personne un homme il s est evade nous le
cherchons ce nomme jean valjean vous ne l avez pas vu
la soeur repondit
non
elle mentit elle mentit deux fois de suite coup sur coup sans
hesiter rapidement comme on se devoue
pardon dit javert et il se retira en saluant profondement
sainte fille vous n etes plus de ce monde depuis beaucoup d annees
vous avez rejoint dans la lumiere vos soeurs les vierges et vos freres
les anges que ce mensonge vous soit compte dans le paradis
l affirmation de la soeur fut pour javert quelque chose de si decisif
qu il ne remarqua meme pas la singularite de cette bougie qu on venait
de souffler et qui fumait sur la table
une heure apres un homme marchant a travers les arbres et les brumes
s eloignait rapidement de montreuil sur mer dans la direction de paris
cet homme etait jean valjean il a ete etabli par le temoignage de deux
ou trois rouliers qui l avaient rencontre qu il portait un paquet et
qu il etait vetu d une blouse o avait il pris cette blouse on ne l a
jamais su cependant un vieux ouvrier etait mort quelques jours
auparavant a l infirmerie de la fabrique ne laissant que sa blouse
c etait peut etre celle la
un dernier mot sur fantine
nous avons tous une mere la terre on rendit fantine a cette mere
le cure crut bien faire et fit bien peut etre en reservant sur ce que
jean valjean avait laisse le plus d argent possible aux pauvres apres
tout de qui s agissait il d un forcat et d une fille publique c est
pourquoi il simplifia l enterrement de fantine et le reduisit a ce
strict necessaire qu on appelle la fosse commune
fantine fut donc enterree dans ce coin gratis du cimetiere qui est a
tous et a personne et o l on perd les pauvres heureusement dieu sait
o retrouver l ame on coucha fantine dans les tenebres parmi les
premiers os venus elle subit la promiscuite des cendres elle fut jetee
a la fosse publique sa tombe ressembla a son lit