La religion
> latin religare, qui évoque l'idée d'un lien, soit entre les H et le divin, soit entre les H et
eux-mêmes.
> verbe relegere (« recueillir », « rassembler ») est une autre étymologie possible.
> L'existence de la religion semble être un fait universel et aussi ancien que l'humanité.
N'est-ce pas le signe qu'elle renvoie à une dimension existentielle de notre humanité ?
Ou faut-il voir dans ce « lien » une entrave au progrès et à l'épanouissement de l'H ?
I – Qu'est ce que la religion ?
a) un ensemble de croyances propres à l'homme
La religion représente à première vue, un système de croyance, comme
l'existence de divinités, d'un « autre monde » ou de choses à caractère « sacré », séparées
par des interdits. Elle témoigne ainsi d'une capacité de « transcendance » propre à l'H,
qui l'amène à poser l'existence d'un autre ordre de réalité. Ces croyances trouvent leur
origine dans la conscience particulière de l'H, qui est à la fois ce qui lui fait sentir sa
« finitude » et ce qui fait sa dignité comme être spirituel.
b) un phénomène essentiellement social
Le phénomène religieux semble impliquer une dimension collective. En effet,
ces croyances partagées s'accompagnent de pratiques et de rites concrets qui réunissent
les H de façon régulière. C'est ce qui a pour effet d'entretenir le lien social entre les
individus. La religion est même, selon Émile Durkheim, ce qui institue ce lien social
car, pour ce sociologue, la divinité réelle devant laquelle les H s'inclinent est la société
elle-même, puissance infiniment supérieure aux individus. C'est cette force à l'origine du
sentiment religieux, que la pratique religieuse entretient.
Durkheim : Partir de l'étude du « totémisme », qu'il considère comme
« L'idée de la société est l'âme de la religion » la forme de religion la plus ancienne et la plus
Pour Émile Durkheim, religion et société sont deux « élémentaire ». le totem désigne un objet investi d'une
réalités étroitement liées, s'impliquant l'une l'autre. Les valeur sacrée et qui a la particularité de représenter à la
différentes religions paraissent, en effet, reposer sur le fois une divinité et un clan. Sans le savoir, l'objet réel de Citation clé
sentiment commun d'une « force » infiniment supérieure la croyance des fidèles est donc la société, qui « est à « La religion […] est
à l'H, qui le « transcende ». ce sentiment est bien réel ses membres ce qu'un dieu est à ses fidèles » (Les l'opium du peuple ». (Karl
pour Durkheim. C'est l'effet de la vie collective, où se Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912). Marx, Critique de la
dégage une énergie qui fait sentir aux H l'existence de Durkheim ajoute par ailleurs que même dans les sociétés philosophie du droit de
quelque chose qui les dépasse et les « élèves ». c'est le où les religions proprement dites paraissent moins Hegel, 1844)
cas dans les cérémonies, qui engendrent une influentes, on constate l'existence de phénomènes En promettant aux H le
effervescence hors du commun. Durkheim l'analyse à « religieux », nécessaire à entretenir ce sentiment bonheur dans un « autre
collectif (les cérémonies laïques, le caractère sacré du monde », la religion les
drapeau, etc). encourage ) supporter leur
misère présente. Elle les
dissuade, en même temps,
II – Les critiques de la religion d'agir concrètement pour
obtenir dès maintenant, et
Cette analyse laisse soupçonner que la religion repose sur une certaine illusion. réellement, de meilleures
conditions d'existence.
Davantage encore pour certains penseurs, cette illusion doit être dissipée pour enfin Changer l'ordre social et
abolir la religion. Ainsi, pour Feuerbach, la religion repose sur une « aliénation » de politique suppose donc de
l'essence humaine : l'idée de Dieu est une projection des qualités de l'humanité, mais commencer par « abolir la
religion », qui n'offre aux H
considérées alors comme impossibles à réaliser par l'H lui-même. Pour Freud, les idées qu'un bonheur illusoir, tel
religieuses maintiennent l'H dans un état infantile et entravent son développement l'opium.
comme être rationnel. Pour Nietzsche, les valeurs religieuses signifient une
dépréciation de la vie et sont l'expression d'une volonté « malade ». Enfin, pour Marx,
la religion représente une force d'inertie sociale et politique : elle encourage les H à
supporter leur misère et sert ainsi la classe dominante.
Freud : Protection de ses parents, dont il dépend entièrement. Or
La religion est une illusion l'H adulte confronté à ses angoisses existentielles se On appelle « religion
Dans L'Avenir d'une illusion (1927), Freud souligne que retrouve dans une situation analogue. C'est ce qui la révélée » un type de
les idées religieuses sont trop conformes à nos désirs les pousse à croire en une divinité que l'on peut voir comme croyance qui requiert
plus profonds pour qu'on ne soupçonne par qu'elles soient un « père » plus puissant. Freud souligne qu'on retrouve l'intervention d'une
des illusions nées de notre propre esprit. C'est d'ailleurs chez les dieux les deux aspects de la figure parentale: la
divinité pour se faire
ce qui fait leur force : elles sont comme autant de protection bienveillante et l'autorité effrayante. Il reste
remèdes aux principales causes de souffrances qui que l'H devrait s'efforcer de renoncer à ces illusions, pour connaître. Penser que
caractérisent la condition humaine (la mort, l’existence dépasser ce stade « infantile » et s'accomplir comme être les H peuvent arriver à
du mal, etc). Freud montre plus précisément que la pleinement rationnel. la croyance religieuse
croyance en un ou deux s'explique par la continuation par leurs propres
d'un désir « infantile ». à l'origine, le tout petit enfant moyens, c'est faire
est dans un situation d'impuissance (le « désaide » : l'hypothèse d'une
Hilflosigkeit, en allemand), qui lui fait rechercher la « religion naturelle ».
III – Légitimité de la croyance religieuse
a) religion et raison
Ces critiques supposent que l'on puisse faire la preuve du caractère infondé des Lesd'Anne
Innoncentes (2016)
Fontaine
idées religieuses. Il convient toutefois de distinguer la religion de la superstition. Ce film est une réflexion sur
Celle-ci désigne une croyance manifestement irrationnelle, qui n'a pour origine qu'un la foi et les conflits moraux
mélange d'ignorance, de désirs et de craintes. Les idées proprement mesure où elles auxquels elle peut conduire,
à travers la rencontre d'une
peuvent apparaître conformes à la raison. Certains penseurs, comme Descartes ou jeune femme athée avec des
Spinoza s'efforcent de montrer que l'idée de Dieu peut être examinée rationnellement religieuses enceintes après
leur viol par des soldats
et même faire l'objet d'une démonstration. soviétiques.
b) le cœur et la raison
Il faut admettre qu'une telle démarche ne suffit pas à produire la croyance. Cette
démarche repose d'ailleurs sur une valeur peut-être exagérée accordée à la raison,
considérée comme unique référence en matière de connaissance. Or, comme le montre
Pascal, certaines vérités ne peuvent être que « senties » par notre « cœur » de façon
intuitive. C'est alors la raison elle-même qui, en reconnaissant ses limites, doit Citation clé
« Le cœur a ses raisons que
reconnaître en même temps, qu'il y a une place légitime pour la foi. la raison ne connaît
point ». (Blaise Pascal,
Pascal : Certitude. Cela révèle l'existence d'une autre source de posthume, 1670)
Le cœur et la raison connaissance, intuitive, que Pascal appelle « le cœur ». Pour Pascal, il y a certaines
Pascal s’oppose aussi bien à ceux qui nient l'existence de elle correspond à toutes les vérités qui ne peuvent être vérités que nous ne
Dieu au nom de la raison qu'à ceux qui cherchent à en que « senties », comme les axiomes qui sont au pouvons que « sentir »,
démontrer l'existence. Dans les deux cas, la raison est fondement des démonstrations en mathématiques. La intuitivement, et non
considérée comme l'unique source de vérité. Or il faut raison doit donc reconnaître elle-même sa limite et, par là démontrer comme vraies.
reconnaître que la raison à ses limites. Par exemple, même, la place qui doit revenir au « cœur ».c'est, par La raison doit reconnaître
nous ne pouvons pas appuyer par des arguments suite, ce qui rend légitime la foi. Si l'existence de Dieu que c'est au « cœur » que
indiscutables la certitude que nous avons en ce moment ne peut se démontrer, c'est qu'elle ne peut que faire l'objet revient la connaissance de
même d'être éveillées. Pourtant, nous avons bien cette d'une évidence intime, intuitive. ces vérités. Ainsi,
l'existence de Dieu ne peut
faire l'objet que d'une
évidence intime, dont la
raison ne peut et n'a pas à
rendre compte.