Texte 1
Alors qu’il est ruiné et désespéré au début du roman, Raphaël de Valentin attend la
tombée de la nuit dans un magasin d’antiquaire où il va rencontrer un drôle de personnage.
Le silence régnait si profondément autour de lui, que bientôt il s’aventura dans une douce
rêverie dont les impressions graduellement noires suivirent, de nuance en nuance et comme par
magie, les lentes dégradations de la lumière. Une lueur prête à quitter le ciel ayant fait reluire un
dernier reflet rouge en luttant contre la nuit, il leva la tête, vit un squelette à peine éclairé qui le
montra du doigt, et pencha dubitativement le crâne de droite à gauche, comme pour lui dire : Les
morts ne veulent pas encore de toi ! En passant la main sur son front pour en chasser le sommeil, le
jeune homme sentit distinctement un vent frais produit par je ne sais quoi de velu qui lui effleura les
joues, et frissonna. Les vitres ayant retenti d’un claquement sourd, il pensa que cette froide caresse
digne des mystères de la tombe lui avait été faite par quelque chauve-souris. Pendant un moment
encore, les vagues reflets du couchant lui permirent d’apercevoir indistinctement les fantômes par
lesquels il était entouré ; puis toute cette nature morte s’abolit dans une même teinte noire. La nuit,
l’heure de mourir était subitement venue. Il s’écoula, dès ce moment, un certain laps de temps
pendant lequel il n’eut aucune perception claire des choses terrestres, soit qu’il se fût enseveli dans
une rêverie profonde, soit qu’il eût cédé à la somnolence provoquée par ses fatigues et par la
multitude des pensées qui lui déchiraient le cœur. Tout à coup il crut avoir été appelé par une voix
terrible, et tressaillit comme lorsqu’au milieu d’un brûlant cauchemar nous sommes précipités d’un
seul bond dans les profondeurs d’un abîme. Il ferma les yeux ; les rayons d’une vive lumière
l’éblouissaient ; il voyait briller au sein des ténèbres une sphère rougeâtre dont le centre était occupé
par un petit vieillard qui se tenait debout et dirigeait sur lui la clarté d’une lampe. Il ne l’avait entendu
ni venir, ni parler, ni se mouvoir. Cette apparition eut quelque chose de magique. L’homme le plus
intrépide, surpris ainsi dans son sommeil, aurait sans doute tremblé devant ce personnage
extraordinaire qui semblait être sorti d’un sarcophage voisin.
Honoré de Balzac, La Peau de Chagrin, « Le
talisman » 1831.