Épicure, Lettres, Maximes, Sentences
(extrait)
Épicure ne délibère pas sur la fin à poursuivre, car elle est donnée : c’est le plaisir. Mais il y a lieu
de délibérer sur les moyens d’y parvenir. La fin de la lettre à Ménécée découvre ce moyen dans
l’exercice de la prudence, qui commande l’honnêteté et la justice. Le respect à l’égard des dieux,
l’absence de crainte à l’égard de la mort, la connaissance des vrais biens, et le savoir que toute
douleur est finie (quatre éléments composant le tetrapharmakos épicurien) permettent à l’homme
de vivre librement, à l’abri de la superstition religieuse et du fatalisme.
Lettres, maximes, sentences d’Épicure
Lettre à Ménécée
III. La philosophie comme exercice
1. La prudence : la vie vertueuse comme vie de plaisir
De tout cela le principe et le plus grand bien est la prudence1. C’est pourquoi la philosophie
est, en un sens plus précieux, prudence, de laquelle toutes les autres vertus sont issues : elles
nous enseignent qu’il n’est pas possible de vivre avec plaisir sans vivre avec prudence, et
qu’il n’est pas possible de vivre de façon bonne et juste, sans vivre avec plaisir, car toutes les
vertus sont naturellement associées au fait de vivre avec plaisir, et vivre avec plaisir est
inséparable de ces vertus2.
2. La force du sage
133. Ensuite, penses-tu que l’on puisse être supérieur à qui a des opinions pieuses sur les
dieux, et qui, en ce qui concerne la mort, est constamment sans peur, qui a appliqué son
raisonnement à la fin de la nature, et qui comprend qu’il est facile d’atteindre pleinement et de
se procurer le terme des biens, et que le terme des maux tient à une brève durée ou bien une
faible souffrance, qui se rirait de ce qui est présenté par certains comme la maîtresse de toutes
choses3, <mais qui voit que certaines choses arrivent par nécessité,> d’autres par la fortune,
d’autres dépendent de nous, parce qu’il voit que la nécessité n’est pas responsable, que la
fortune est instable et que ce qui dépend de nous est sans maître, d’où découlent naturellement
le blâmable et son contraire 134 (car il serait préférable de suivre le mythe touchant les dieux
plutôt que de s’asservir au destin des physiciens : le premier en effet esquisse l’espoir de
détourner les dieux en les honorant, tandis que l’autre présente une nécessité que l’on ne peut
détourner) ?
Sans supposer que la fortune est un dieu, comme beaucoup le croient (car rien n’est fait au
hasard par un dieu), ni une cause sans fermeté (car on peut bien estimer qu’un bien ou un mal
contribuant à la vie heureuse sont donnés aux hommes par la fortune, mais pas que les
principes des grands biens ou des grands maux sont régis par elle)4, 135 en pensant qu’il vaut
mieux être infortuné en raisonnant bien, qu’être fortuné sans raisonner (certes, ce qui est
préférable, dans nos actions, c’est que la fortune confirme ce qui est bien jugé), ces
enseignements donc, et ce qui s’y apparente, mets-les en pratique, en relation avec toi-même,
le jour et la nuit, et en relation avec qui t’est semblable, et jamais tu ne seras troublé, ni dans
la veille ni dans les rêves, mais tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car il ne
ressemble en rien à un animal mortel, l’homme vivant dans les biens immortels.
1
Autrement dit, la sagesse pratique. 2 Par un élargissement, Épicure fait s’équivaloir plaisir et
vertu (sans que l’un toutefois s’identifie à l’autre). Cette proposition établit donc la circularité
du système éthique : le plaisir est point de départ et point d’arrivée. Le plaisir est fin en tant
que principe. 3 L’expression et le contexte ne permettent pas de s’y tromper : c’est à la
Nécessité ou au Destin comme principes, qu’il est fait allusion. La suite réduit la part de la
nécessité, et annule la force de ce que d’aucuns nomment le Destin. 4 L’on accordera que la
fortune puisse accidentellement apporter un bien ou un mal (en ce sens elle a une certaine
fermeté), mais pas que les principes des biens et des maux puissent être suspendus à cette
cause instable, ainsi que le pensent la plupart des hommes ; car l’intervention de la fortune, et
le sens de son intervention, sont imprévisibles.
Source : Épicure, Lettres, maximes, sentences, trad. par Jean-François Balaudé, Paris, le Livre
de Poche, 1994.
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