Introduction
I-
II- Étude Ordonnée
A- Mouvement 1 : page 27 à 30 « »
Idée principale : les lois de la nature et les mouvements du mondes.
Dans ce premier mouvement, l’auteur met en évidence les lois de la nature et le
fonctionnement du monde. En effet, Descartes dit avoir découvert des lois
naturelles et des vérités très utiles et importantes grâce à sa méthode, mais il ne
dévoile pas tous ses résultats pour ne pas susciter la controverse, comme l’indique
l’expression : « il me semble avoir découvert plusieurs vérités plus utiles et plus
importantes » (page 27, ligne 18 à 19). Descartes sous-entend que ses découvertes
permettront de faire avancer l’humanité. Cependant, il exprime aussi une certaine
prudence, comme en témoigne l’affirmation : « mais pour ce que j’ai tâché d’en
expliquer les principales dans un traité que quelques considérations m’empêchent de
publier » (page 27, ligne 21 à 22). Cette phrase renvoie à l’une des principales
raisons pour lesquelles Descartes a renoncé à publier lui-même son Traité du
Monde : il défendait l’idée du mouvement de la Terre, soutenue par Galilée, qui
venait d’être condamné par l’Inquisition en 1633. Craignant que ses propres écrits
ne le placent dans une position dangereuse, Descartes décide alors de ne pas
publier son œuvre, bien qu’il soit convaincu de son utilité pour les générations
futures.
Descartes prend comme point de départ de sa démarche le cogito (penser) et ne tient
pour vrai aucune chose qui ne lui semble « plus claire et plus certaine que
n’avaient fait auparavant les démonstrations des géomètres » (page 27, ligne 10 à
11). Autrement dit, il établit le cogito comme le premier principe de la
philosophie, ayant découvert que même s’il veut douter de tout, une vérité
demeure : celle de sa propre pensée. Il applique ensuite cette méthode à la nature
en cherchant à dégager des lois universelles et immuables.
Le terme nature chez Descartes revêt une double signification : il désigne à la
fois Dieu, auteur des lois de l’univers, et la matière créée, soumise à ces lois de
manière rigoureuse. Il explique que ces lois sont inscrites en nous sous forme de
connaissances innées, comme il l’affirme : « j’ai remarqué certaines lois que Dieu
a tellement établies en la nature, et dont il a imprimé de telles notions en nos
âmes » (page 27, ligne 14 à 15). Mais ces lois ne sont pas arbitraires : elles
fonctionnent mécaniquement, sans nécessiter d’intervention divine continue.
Contrairement à la vision scolastique, qui faisait appel à des qualités occultes ou
à des intentions divines pour expliquer les phénomènes naturels, Descartes
développe une approche mécaniste, où chaque phénomène peut être expliqué par des
relations de cause à effet.
Ne l’oublions pas, Descartes ne cherche pas à expliquer l’ensemble des phénomènes
naturels mais à poser les bases d’une physique rationnelle fondée sur des principes
clairs et démontrables. Il précise d’ailleurs que son traité contient un exposé sur
la lumière et divers phénomènes naturels, comme il l’écrit : « quelque chose du
soleil et des étoiles fixes (…) et enfin de l’homme » (page 27, ligne 31 à 35).
Pourtant, il choisit de ne pas s’engager immédiatement dans des débats
philosophiques abstraits, préférant partir d’observations concrètes et
rationnelles. Il critique en cela les débats sans fin des scolastiques et préfère
s’éloigner de leurs querelles, comme il l’écrit : « je me résolus de laisser tout
ce monde ici à leurs disputes » (page 28, ligne 3 à 4).
Lorsqu’il aborde la création du monde, Descartes adopte une approche qui tranche
avec la tradition théologique. Il imagine que Dieu aurait pu créer un chaos de
matière en mouvement, sans ordre initial, et que ce chaos se serait structuré
progressivement sous l’effet des lois naturelles. Il écrit ainsi : « seulement de
ce qui arriverait dans un nouveau monde, si Dieu créait maintenant quelque part,
dans les espaces imaginaires, assez de matière pour le composer, et qu’il agitât
diversement et sans ordre les diverses parties de cette matière, en sorte qu’il en
composât un chaos aussi confus que les poètes en puissent feindre » (page 28, ligne
4 à 8). Cette hypothèse montre que, selon Descartes, l’organisation du monde ne
nécessite pas d’intervention divine continue : une fois créées, les lois naturelles
suffisent à structurer l’univers. Cette idée marque une rupture avec la pensée
scolastique et prépare la vision scientifique moderne du monde comme un système
régi par des lois universelles.
Descartes insiste également sur le fait que les connaissances enseignées dans les
écoles reposent souvent sur des spéculations abstraites plutôt que sur des
observations réelles. Il critique ainsi la philosophie scolastique et les notions
traditionnelles qui y sont enseignées : « car même je supposai expressément qu’il
n’y avait en elle aucune de ces formes ou qualités dont on dispute dans les écoles
» (page 28, ligne 13 à 14). À la place, il propose une approche basée sur des
principes physiques démontrables, affirmant : « De plus, je fis voir quelles
étaient les lois de la nature (…) elles manquassent d’être observées » (page 28,
ligne 16 à 20). Il soutient ainsi que l’univers fonctionne selon des lois fixes et
que tout ce qui existe est le résultat de leur application nécessaire.
Toutefois, Descartes prend soin de ne pas remettre en cause les croyances
religieuses. Il rappelle que son propos ne doit pas être interprété comme une
remise en question du dogme chrétien : « toutefois je ne voulais pas inférer (…)
Dieu l’a rendu tel qu’il devait être » (page 29, ligne 13 à 15). Il précise
également que l’action par laquelle Dieu conserve le monde est la même que celle
par laquelle il l’a créé : « l’action par laquelle maintenant il le conserve, est
toute la même que celle par laquelle il l’a créé » (page 29, ligne 16 à 17).
Autrement dit, Dieu ne cesse pas d’agir dans le monde, mais son action passe par
des lois naturelles immuables.
Enfin, Descartes applique cette vision mécaniste au corps humain. Il imagine que
Dieu pourrait créer un corps humain parfaitement semblable aux nôtres, mais
dépourvu d’âme rationnelle : « que Dieu formât le corps d’un homme entièrement
semblable à l’un des nôtres » (page 29, ligne 30 à 31). Ce corps fonctionnerait
selon des lois purement matérielles, sans intervention d’une âme pensante. Il
précise que cette âme, distincte du corps, a pour seule fonction de penser : «
cette partie distincte du corps (…) la nature n’est que de penser » (page 29, ligne
41 à 42). Il souligne ainsi la distinction radicale entre la matière et l’esprit,
anticipant les développements futurs de sa philosophie sur le dualisme entre le
corps et l’âme.
Par cette approche, Descartes rompt avec l’idée aristotélicienne selon laquelle
l’âme est le principe de vie du corps. Au contraire, il réduit le fonctionnement du
corps à un mécanisme autonome, pouvant être étudié et compris indépendamment de
l’âme. Cette vision, qui annonce les futures recherches en biologie et en médecine,
est une révolution intellectuelle qui marque une rupture nette avec les conceptions
traditionnelles du vivant.
B- Mouvement 2 : page 30 à 34 « Mais (…) que par ce moyen s’y vont rendre seuls »
idée principale : le mouvement du coeur et la circulation sanguine.
Dans ce mouvement, René Descartes nous introduit à la science biologique, et plus
particulièrement à l’anatomie humaine, par l’explication du fonctionnement du cœur
et de la circulation sanguine. Il applique sa méthode scientifique à l’étude du
corps humain, qui repose sur l’observation et la rationalisation des phénomènes
biologiques. Contrairement aux conceptions traditionnelles, Descartes adopte une
approche mécaniste et rejette l’idée que la circulation sanguine soit gouvernée par
une force vitale ou une âme. Il compare le cœur et ses vaisseaux à un système de
pompes et de tuyaux, fonctionnant de manière autonome, selon les lois naturelles de
la mécanique. Ce point de vue, révolutionnaire pour l’époque, s’oppose directement
aux théories vitalistes dominantes, qui croyaient que le corps humain était animé
par une force invisible, une essence vitale mystérieuse. En définissant le corps
comme une machine, régie uniquement par des lois mécaniques, Descartes rompt avec
ces idées et introduit une vision plus scientifique et rationaliste du
fonctionnement du corps humain.
Pour Descartes, le cœur de l’homme fonctionne de la même manière que celui des
grands animaux. Il affirme que les deux sont similaires, et il cite l’exemple de
l’anatomie d’un grand animal ayant des poumons, afin de souligner cette
ressemblance. Il explique que le ventricule droit du cœur reçoit le sang provenant
de deux grands vaisseaux : la veine cave et l’artère pulmonaire (anciennement
appelée veine artérielle). Le ventricule gauche, quant à lui, reçoit le sang
provenant de l’aorte (anciennement appelée artère veineuse). Cette description, qui
s’étend sur les pages 30, lignes 8 à 21, permet à Descartes de poser les bases de
sa théorie de la circulation sanguine.
Il précise ensuite que le sang circule dans un circuit fermé, avec des branches qui
se divisent pour se connecter aux poumons et au reste du corps. La veine cave
apporte le sang au cœur, tandis que l’aorte redistribue ce sang vers l’ensemble du
corps après son passage par les poumons et le cœur. Descartes s’attarde également
sur le rôle de certaines structures cardiaques, notamment les valvules cardiaques,
qui empêchent le reflux du sang. Ces petites “peaux”, comme il les appelle,
fonctionnent comme des portes s’ouvrant et se fermant selon le sens du flux
sanguin. Il décrit la répartition des valvules comme suit : deux valvules à
l’entrée de la veine cave (qui laissent entrer le sang tout en empêchant son
retour), trois valvules à l’entrée de l’artère pulmonaire (qui permettent au sang
de circuler vers les poumons tout en empêchant son retour), deux valvules à
l’entrée de l’artère pulmonaire (qui laissent passer le sang des poumons vers le
cœur) et enfin trois valvules à l’entrée de l’aorte (qui empêchent le retour du
sang dans le cœur).
Descartes justifie ce nombre de valvules par une explication pratique :
“L’ouverture de l’artère veineuse étant ovale, peut être fermée commodément avec
deux valvules, tandis que les autres, étant rondes, nécessitent trois valvules pour
être efficacement fermées” (page 30, lignes 35 à 37). Cette explication technique
met en lumière l’attention que Descartes porte à la mécanique du cœur, qu’il
considère comme un système passif régulé par des lois mécaniques plutôt que par des
forces vitales.
La circulation sanguine, selon Descartes, repose sur la chaleur produite dans le
cœur, que ce dernier considère comme l’organe le plus chaud du corps. Cette
chaleur, selon lui, est responsable des mouvements du cœur. Il soutient que “il y a
toujours plus de chaleur dans le cœur qu’en aucun autre endroit du corps”, ce qui
permet au cœur de se dilater et de propulser le sang. Cette chaleur dans le cœur
est, selon Descartes, l’essence même de son fonctionnement.
En ce qui concerne la mécanique du principe vital, Descartes s’intéresse au rôle du
cœur dans le système circulatoire. Il rejette l’idée que le cœur soit un muscle
actif et pulsant, comme l’avait suggéré William Harvey, et soutient que le cœur
fonctionne comme un mécanisme passif. Le sang, une fois qu’il arrive dans le cœur,
est dilaté par la chaleur (diastole) avant d’être expulsé grâce à l’élasticité du
cœur (systole) dans les artères. Après avoir traversé les poumons, le sang
refroidit avant de revenir au cœur pour être à nouveau dilaté et propulsé dans le
corps. Descartes compare ce processus à une machine thermique, où le cœur joue le
rôle de source chaude et les poumons de condensateur froid.
Cette vision mécaniste s’inscrit dans la tradition aristotélicienne, mais elle est
également influencée par les symboles religieux de l’époque, notamment l’emblème
des Jésuites, qui associait le cœur à la chaleur et à la volonté. Ainsi, malgré sa
vision strictement mécanique, Descartes accorde au cœur une dimension symbolique
liée à des valeurs comme la générosité et le courage.
En parallèle, cette vision mécaniste du corps s’articule avec le dualisme
cartésien, qui postule que l’homme est composé de deux substances distinctes : la
res cogitans (l’âme, ou la pensée) et la res extensa (le corps, ou la matière).
Bien que Descartes conçoive le corps comme une machine régie par des lois
mécaniques, il fait une distinction claire entre la matière (le corps) et l’esprit
(l’âme), cette dernière n’étant pas soumise aux mêmes lois physiques. L’âme, selon
Descartes, est responsable de la pensée et de la conscience, et elle ne fait pas
partie de ce processus mécanique du corps. Ainsi, le cœur, bien qu’il soit un
organe mécanique, fait partie d’un corps matériel qui fonctionne indépendamment de
l’âme. Cette distinction permet à Descartes de maintenir sa conception du corps
comme une machine tout en préservant une place pour l’âme immatérielle, la pensée
et la conscience.
C- Mouvement 3 : De la page 34 à 36 : « J’avais expliqué (…) de là qu’elle est
immortelle »
Titre : La nature mécanique du corps humain et des animaux
Dans ce passage du Discours de la méthode, René Descartes propose une vision
radicalement nouvelle du vivant, en appliquant une méthode scientifique rigoureuse
aux êtres humains et animaux. Cette approche, qui repose sur une analogie avec des
machines, a pour but de démontrer que les corps des hommes et des animaux
fonctionnent comme des automates complexes créés par Dieu (page 34, lignes 20-23 :
« à comparaison (…) des mains de Dieu »). L’auteur explore ici la mécanique du
corps humain et animal, et la manière dont ces organismes obéissent aux lois
naturelles, tout en insistant sur la différence fondamentale entre les êtres
humains et les autres animaux.
Descartes met en avant deux différences majeures qui permettent de distinguer
l’homme des animaux dans ce système mécaniste :
. La parole et le langage : Pour Descartes, l’homme est capable de
communiquer par un langage structuré, qui permet d’exprimer des pensées complexes
et abstraites. Cette capacité d’expression dépasse les simples réactions
instinctives des animaux, qui sont limitées à des comportements conditionnés et ne
possèdent aucune forme de langage véritable (page 34, lignes 32-34 : « dont le
premier (…) autres nos pensées »). En d’autres termes, bien que les animaux
puissent produire des sons ou des gestes, ces derniers n’ont aucune portée
symbolique ou intellectuelle. Cette différence marque la première rupture entre
l’homme et l’animal dans la hiérarchie des êtres vivants.
. La raison et la rationalité : Descartes va plus loin en arguant que
l’homme possède la capacité de raisonner et d’adapter son comportement à des
situations nouvelles. Même les animaux dits « intelligents », comme les perroquets
ou les singes, sont incapables de développer une forme de rationalité véritable.
Leur comportement est instinctif et automatique, limité aux règles de la nature,
tandis que l’homme, grâce à sa raison, peut exercer un jugement et décider de ses
actions de manière réfléchie (page 35, lignes 44-47 : « car, au lieu (…) chaque
action particulière »). C’est cette faculté de raisonnement qui distingue l’homme
des autres animaux et justifie la place privilégiée de l’humanité dans l’ordre du
vivant.
Dans le cadre de cette réflexion, Descartes utilise des analogies avec les
automates pour renforcer son argument. Les automates, des machines mécaniques
fabriquées à l’époque, fonctionnent selon des principes mécaniques simples, comme
les horloges, qui mesurent le temps grâce à des rouages et des ressorts. Le corps
humain, selon Descartes, fonctionne sur le même principe : une machine complexe
mais rationnellement orchestrée, dotée de mécanismes permettant des mouvements et
des fonctions, tout en étant régi par des lois naturelles (page 36, lignes 82-84 :
« ainsi qu’on voit (…) toute notre prudence »). Cette vision mécaniste du corps
humain marque une rupture nette avec les anciennes conceptions animistes qui
percevaient le corps comme un réceptacle de l’âme divine.
L’élément décisif dans cette réflexion est cependant l’âme rationnelle. Pour
Descartes, l’âme humaine est immortelle et indépendante du corps. Elle est ce qui
permet à l’homme de penser, de comprendre et de s’exprimer à travers le langage.
L’homme ne se réduit pas à une machine ; il possède une âme qui transcende les lois
naturelles qui régissent le corps. Cette âme, selon Descartes, est l’essence même
de l’humanité, ce qui permet à l’homme de s’élever au-dessus des animaux et de
mener une vie réfléchie et dirigée par la raison.
Exemple : Le perroquet, bien qu’il puisse répéter des mots, ne les comprend pas
réellement. Il ne peut pas engager une conversation ni formuler des idées
complexes. Ce phénomène illustre le caractère purement mécanique des animaux et
leur incapacité à raisonner ou à exprimer des pensées. Les animaux ne possèdent pas
cette faculté qui permet à l’homme de se saisir de concepts abstraits et de
discuter de notions philosophiques ou scientifiques (page 35, lignes 56-58 : « car
on voit (…) ce qu’ils disent »).
Ainsi, Descartes ne cherche pas seulement à décrire la mécanique du corps humain et
animal, mais il entend aussi établir une hiérarchie des êtres vivants, dans
laquelle l’homme occupe une position supérieure, en raison de son âme rationnelle.
Cette ségrégation entre l’âme et le corps est au cœur de la pensée cartésienne, et
ce passage constitue une illustration de la révolution cartésienne dans la
philosophie de l’esprit et la biologie.
Ce modèle dualiste ouvre la voie à la transition vers la réflexion approfondie sur
la méthode cartésienne, qui sera appliquée à l’étude du corps humain.
L’argument selon lequel les animaux sont réduits à des machines, sans âme
rationnelle, prépare le terrain pour une approche plus systématique du vivant, en
s’appuyant sur l’observation et l’analyse logique pour découvrir les lois
naturelles qui régissent aussi bien l’homme que le monde qui l’entoure.
III - La méthode cartésienne appliquée à l’étude de la nature et du corps humain
Dans ce grand III, nous analysons l’application de la méthode cartésienne dans
l’étude de la nature et du corps humain. Descartes, par sa méthode, a révolutionné
la manière dont l’homme perçoit le monde vivant, en se libérant des paradigmes
anciens pour instaurer une vision mécaniste et scientifique. Nous examinerons ici
les étapes de la méthode cartésienne, la rupture avec la pensée scolastique, ainsi
que l’application de cette méthode à la médecine et à l’étude du corps humain.
1. Les étapes de la méthode cartésienne
La méthode cartésienne repose sur un processus rigoureux qui mène à une
connaissance certaine, fondée sur la raison et l’observation. Descartes définit
plusieurs étapes pour arriver à cette vérité indubitable. Ainsi, dans le Livre 5,
il insiste sur l’importance du doute méthodique, de l’analyse logique et de la
déduction.
Le doute méthodique est le premier principe de la méthode cartésienne. Descartes
écrit : « Je vais donc rejeter comme faux tout ce qui n’est pas absolument certain,
et je ne conserverai que ce qui résiste au doute. » (Livre 5, p. 27). Ce doute
radical pousse à examiner toutes les connaissances sous un angle critique et
rigoureux. Il n’accepte que ce qui peut être prouvé de manière évidente et logique.
La déduction logique en est l’étape suivante : « Il est nécessaire, pour que nous
possédions une véritable connaissance, de commencer par les principes les plus
simples, et d’assembler les autres connaissances comme on assemble les pièces d’un
puzzle. » (Livre 5, p. 29). Descartes applique cette approche pour reconstruire le
savoir à partir de vérités premières, en procédant de manière rationnelle et
structurée.
Enfin, la division et la synthèse permettent d’analyser les problèmes complexes en
petites parties compréhensibles. La méthode cartésienne privilégie l’étude des
éléments constitutifs du tout, pour comprendre comment ils s’organisent. Il écrit :
« Si l’on veut saisir l’ensemble, il faut d’abord connaître les parties. » (Livre
5, p. 31).
2. Rupture de la pensée scolastique
La pensée scolastique, fondée sur les principes d’Aristote et la théologie
chrétienne, dominait la compréhension du monde avant Descartes. Cette approche
s’appuyait sur l’autorité des textes anciens et des dogmes religieux, souvent sans
recours à l’expérience directe ou à l’observation scientifique. Descartes, en
rejetant cette tradition, affirme que la recherche de la vérité doit passer par une
méthode rationnelle et expérimentale.
Dans le Livre 5, Descartes critique ouvertement la scolastique, déclarant : « Ceux
qui croient que la vérité réside dans les livres des anciens, ne font que suivre
l’opinion de ceux qui ont précédé. » (Livre 5, p. 32). Selon lui, les explications
basées sur la tradition ne peuvent pas garantir une connaissance fiable, car elles
ne reposent pas sur une démarche systématique et logique. Il défend l’idée que l’on
doit observer la nature par soi-même et ne pas se limiter aux théories anciennes
qui souvent s’opposent à la réalité observable.
Cette rupture avec la pensée scolastique est fondamentale pour l’émergence d’une
nouvelle approche scientifique, celle d’un monde régi par des lois naturelles que
l’on peut découvrir grâce à l’observation et à la raison, et non par des croyances
ou des autorités extérieures.
3. La médecine et le corps humain comme modèle
L’application de la méthode cartésienne à la médecine a transformé la manière dont
on conçoit le corps humain et ses maladies. Pour Descartes, le corps humain est une
machine complexe, régie par des lois naturelles et mécaniques. Il soutient que,
tout comme une horloge ou un automate, chaque partie du corps fonctionne selon un
principe mécanique, régi par des causes et des effets.
Dans le Livre 5, il écrit : « Le corps humain est une machine qui, bien qu’elle
soit composée de parties diverses, fonctionne selon des lois simples que nous
devons chercher à comprendre pour agir sur elle. » (Livre 5, p. 33). Cette vision
de la biologie comme une science mécanique permet de mieux comprendre les
phénomènes physiologiques tels que la circulation du sang, la digestion ou la
respiration. Par exemple, il compare le système circulatoire à un mécanisme
hydraulique, une analogie qui permet de comprendre le flux sanguin de manière
scientifique.
Descartes précise aussi que la médecine doit devenir un véritable champ de
recherche scientifique. « La médecine, pour être véritablement utile, doit se
fonder sur des principes mécaniques, et non sur des spéculations théologiques ou
philosophiques. » (Livre 5, p. 35). Pour lui, la guérison ne peut se faire que par
l’étude des mécanismes internes du corps et des lois naturelles qui les régissent.
Cela implique une approche plus expérimentale et empirique de la médecine, où la
connaissance des mécanismes corporels devient primordiale pour diagnostiquer et
traiter les maladies.
La comparaison du corps humain à une machine est également illustrée par l’exemple
des automates : « Comme les automates de notre époque, le corps humain, bien que
gouverné par l’âme, fonctionne selon des principes mécaniques qui permettent de le
comprendre et de le soigner. » (Livre 5, p. 36). Cette approche révolutionnaire a
eu un impact profond sur la médecine de l’époque, en la rendant plus proche des
sciences exactes.
Cependant, bien que Descartes offre une vision mécaniste du corps humain, il ne nie
pas l’existence de l’âme. Au contraire, il la distingue clairement du corps en
affirmant : « L’âme, qui n’est pas une partie de la machine, est responsable de la
pensée et de la conscience. » (Livre 5, p. 36). C’est par cette séparation que
Descartes établit une dualité entre le corps, machine soumise aux lois mécaniques,
et l’âme, essence immatérielle et immortelle.
Cette approche a profondément influencé le développement de la médecine moderne.
IV - Implications et portée de cette pensée
A. Conséquences scientifiques
La pensée mécaniste de Descartes a des répercussions majeures sur les sciences
naturelles. Elle marque le début de la médecine moderne, où le corps humain est
étudié comme un objet soumis à des lois physiques.
• En physiologie, elle inspire les travaux de médecins et anatomistes qui
tentent de comprendre les fonctions vitales par des mécanismes purement matériels,
indépendamment de l’âme.
• En biologie, elle prépare le terrain pour les théories évolutionnistes,
qui chercheront également à expliquer la vie par des processus naturels, sans
intervention divine directe.
Descartes lui-même fait une analogie entre le fonctionnement du corps humain et
celui d’un mécanisme, affirmant que les mouvements du corps s’expliquent uniquement
par des principes physiques et non par l’âme :
« Il faut concevoir que les corps qu’elle a ainsi composés ne cessent de se
mouvoir en diverses façons, suivant les lois générales que Dieu a établies en la
nature. » (page 30, ligne 14 à 16)
Cette approche réduit le corps à un système de pièces en interaction, ouvrant la
voie à une médecine fondée sur l’observation et la mécanique, plutôt que sur des
concepts abstraits.
B. Conséquences philosophiques
La distinction radicale entre le corps et l’âme est au cœur du dualisme cartésien.
Descartes affirme que l’homme est composé de deux substances distinctes :
• Le corps, soumis aux lois de la nature et fonctionnant comme une
machine.
• L’âme, immatérielle, immortelle et capable de pensée rationnelle.
Il insiste sur l’indépendance absolue de l’âme par rapport au corps :
« L’âme est d’une nature entièrement indépendante du corps, et même qu’elle
n’a aucun rapport à l’étendue ni aux dimensions, ni aux autres propriétés de la
matière. » (page 35, ligne 18 à 20)
Ce dualisme transforme la conception de l’homme. Il n’est plus défini uniquement
par sa corporéité, mais surtout par sa capacité à penser et à raisonner. Cette
pensée confère à l’homme une place privilégiée dans l’ordre de la nature, lui
permettant d’agir sur son environnement de manière rationnelle. Ainsi, Descartes
justifie le projet de domination de la nature par la raison, qui trouve son
expression dans l’ambition de devenir « maître et possesseur de la nature ».
C. Une vision utilitariste et anthropocentrique
Cette nouvelle vision de l’homme et de la nature a aussi des conséquences éthiques
et écologiques. Descartes prône une exploitation rationnelle de la nature au
service de l’homme. Il affirme que la connaissance scientifique doit permettre de
maîtriser les forces naturelles pour améliorer la condition humaine :
« Cela est de telle sorte que nous pouvons nous servir de plusieurs d’entre
eux [les animaux] pour nos nécessités et nous en rendre, en quelque façon, comme
maîtres. » (page 35, ligne 31 à 33)
Cette approche cartésienne est donc utilitariste et anthropocentrique : la nature
devient un ensemble de ressources destinées à être exploitées pour le bien-être
humain.
Cependant, cette vision suscite des critiques. En insistant sur la séparation entre
l’homme et la nature, et en réduisant celle-ci à un simple objet manipulable,
Descartes est accusé d’avoir contribué à une exploitation sans limites des
ressources naturelles et à une domination excessive de l’homme sur son
environnement. Certains penseurs ultérieurs verront dans cette approche l’origine
des dérives technologiques et écologiques du monde moderne.