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Séquence 2, L3 Philo de La Communication Chapitre 1 PDF

Le document traite de la sophistique en Grèce antique, mettant en lumière les sophistes comme des penseurs itinérants et des professionnels de l'éducation qui ont influencé la communication et la rhétorique. Il souligne leur rôle dans la démocratisation du savoir et leur contribution à la pensée critique, tout en notant leur discréditation par des philosophes comme Platon. La rhétorique, initialement perçue comme l'art de la persuasion, a évolué pour devenir un sujet de controverse, souvent associé à des pratiques trompeuses.

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Le document traite de la sophistique en Grèce antique, mettant en lumière les sophistes comme des penseurs itinérants et des professionnels de l'éducation qui ont influencé la communication et la rhétorique. Il souligne leur rôle dans la démocratisation du savoir et leur contribution à la pensée critique, tout en notant leur discréditation par des philosophes comme Platon. La rhétorique, initialement perçue comme l'art de la persuasion, a évolué pour devenir un sujet de controverse, souvent associé à des pratiques trompeuses.

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UNIVERSITÉ CHEIKH ANTA DIOP DE DAKAR

DÉPARTEMENT DE PHILOSOPHIE
ANNÉE UNIVERSITAIRE 2019-2020
[Licence 3, 2ème semestre]
PHILO 365B PHILOSOPHIE DE LA COMMUNICATION

THÈME : LA COMMUNICATION EN PHILOSOPHIE

Enseignant : Dr Ndéné MBODJI

Chapitre 1 : L’Antiquité et ses grands maîtres de la persuasion

→ Attention ! Trouver cet article essentiel en ligne : Roland Barthes, « L’ancienne rhétorique.
Aide-mémoire ».

→ Attention ! Trouver ces vieux et importants livres en ligne : 1. La rhétorique ou l’art de


parler. R. P. Bernard Lamy. 2. La rhétorique d’Aristote. Norbert Bonafous. 3. Dialogues sur
l’éloquence. P.-L. Lezaud. 4. Cours élémentaire de rhétorique et d’éloquence. M. L’abbé J.
Verniolles.

1. Sophistes ou vendeurs de savoirs

Entre les Vème et IVème siècles av. J.-C, en Grèce et surtout à Athènes, vivaient des
sophistes. Pendant environ soixante ans, Athènes était le centre du mouvement sophistique.
Pourquoi ? George B. Kerferd1 a sa réponse. Pour lui, la période comprise entre 450 et 400
avant J.-C. symbolisait l’acmé d’Athènes. Une période, de changements sociaux et politiques,
marquée d’intenses activités intellectuelles et artistiques. Les modèles, confirmés de vie et
d’expérience, s’étaient effacés au profit de nouvelles références développées par des sophistes.
Une vingtaine de sophistes sont célèbres. Protagoras, Xeniade, Lycophron, Gorgias, Prodicos,
Antiphon, Hippias, Thrasymaque, Démosthène étaient parmi les plus présents, les plus illustres2
de la sophistique.

1
George B. Kerferd, Le mouvement sophistique, trad. T. Alonso, Paris, Vrin, 1999.
2
Un auteur italien (Giovanni Casertano, Natura e istituzioni umane nelle dottrine dei sofisti, Il Tripode, Napoli-
Firenze, 1971, p. 272) informe que Calliclès est d’habitude exclu de cette liste puisqu’il n’est qu’un personnage
du théâtre de Platon. Il parle d’un personnage dont on ne connaît rien, à l’exclusion de ce que dit Platon. Avec
rigueur, il ne peut pas être considéré comme un sophiste.

1
La notion de sophistique a englobé l’ensemble des sophistes dont parle l’histoire de la
philosophie occidentale. La sophistique n’était pas une école de pensée homogène mais un
mouvement intellectuel hétérogène composé d’une pluralité de penseurs très différents. Ces
penseurs spéciaux sont parfois confondus à des philosophes. Par exemple, Aristote confondait
les philosophes Platon et Socrate à des sophistes. L’avis de Gilbert Romeyer Dherbey, qui
suivra, n’est pas loin de cet amalgame. Il rappelle la pensée critique des sophistes dans un
contexte de dogmes. Même si le grand débat continuera, il peut être écrit que cette bande à
Protagoras et leurs héritiers sont, chacun avec sa méthode, des philosophes. Les pensées, qu’ils
communiquent au grand public, ne sont pas moins importantes ou moins spécifiques que celle
d’un Anaximandre, d’un Thalès envers qui on ne dénie pas fréquemment l’appellation
philosophe.

G. B. Kerferd 1999 parle de mouvement sophistique, des penseurs partageant des bases
philosophiques et politiques très différentes. Le terme sophistique, même écrit au singulier,
s’entend au pluriel. Ce concept est à étudier dans toute son unicité et sa particularité. Les
sophistes sont de véritables professionnels de l’éducation, de la formation secondaire des
jeunes3. Des chasseurs intéressés de jeunes gens riches, fulminent Le Sophiste/231c-232a. Leur
programme d’enseignement prétendait traiter des sciences en général, de la philosophie et de
l’histoire en particulier. Préciser vite que l’apprentissage de l’art oratoire, de l’étude de la
synonymique et de la rhétorique, sous-tendait cet enseignement et constituait la partie la plus
considérée.

Majoritairement étrangers4, les sophistes se déplaçaient de cité en cité [Syracuse, Sicile,


Athènes, etc] pour communiquer leur enseignement5 autour duquel nous reviendrons en parlant
des raisons liées à la diabolisation des sophistes. Comme le souligne G.-R. Dherbey6, les
sophistes étaient « des penseurs itinérants, trouvant néanmoins à Athènes le théâtre le plus

3
Jusqu’à l’âge de dix-huit ans.
4
Sauf Antiphon qui venait d’Athènes.
5
D’après Jacqueline De Romilly [Les Grands Sophistes dans l’Athènes de Périclès, Paris, LGF, 2012, p. 60-64],
« Si l’on veut apprécier ce que représentait l’enseignement des sophistes, il importe de comprendre à quel point il
était nouveau - Dans une société aristocratique, on compte d’abord, pour la formation des jeunes gens, sur
l’hérédité, puis sur les modèles que constituent les ancêtres, la famille, les traditions. Dans une telle société, il est
normal d’apprécier avant tout le courage et les divers mérites physiques. C’était le cas d’Athènes. Ces mérites
trouvaient à l’origine leur sens dans la guerre ; ensuite, ils avaient glissé vers le sport et l’athlétisme. Les jeunes
gens d’Athènes, même depuis l’établissement de la démocratie, continuaient à être élevés dans cet esprit. Les
jeunes Athéniens - ne recevaient aucune formation intellectuelle systématique - [Les sophistes] enseignent à parler,
à raisonner, à juger, comme le citoyen devra le faire toute sa vie. Et ils enseignent cela à des gens déjà dépourvus
de l’instruction traditionnelle ».
6
Gilbert Romeyer Dherbey, Les sophistes, PUF, Paris, 2012, p. 4.

2
prestigieux de leurs succès. Enseignant de cité en cité, ils retirent de leur errance un sens aigu
du relativisme, le premier maniement de la pensée critique ». Ils ont généralement partagé le
même instant historique, le même lieu géographique. Ils ont des bases théoriques communes.
Leur intérêt pour le langage, la nature, la culture, la loi, la philosophie, la politique7. Ils étaient
des gens de grande culture. Dans la langue grecque classique, le terme sophistés [savant] est
synonyme de sophos [sage] et renvoie à un homme très intelligent, habile et doué d’une vaste
culture. D’où cette autre idée communiquée par Mario Bonazzi8 qui voit que parmi les sophistes
se trouvent aussi des poètes représentés par Homère et Hésiode ; il y a un homme politique
athénien comme Solon, un philosophe comme Pythagore, un personnage mythologique comme
Prométhée.

C’est à partir du Vème siècle avant J.-C. que le terme sophiste a changé de signification
pour devenir quelqu’un qui enseigne, qui communique son savoir culturel et technique en
échange d’honoraires ou d’argent. Après et progressivement, il a commencé à être porteur de
connotations négatives. De Platon à nos jours, le sophiste a été discrédité au point de devenir
synonyme de faux savoir. En quelque sorte, une façon de communiquer la philosophie a créé
un type de sophiste, une espèce de démon ou d’ange noir de la rationalité. G.-R. Dherbey 2012 :
3 confirme que « le nom même de sophiste, qui signifie savant, détourné de son sens originel,
est devenu synonyme de professeur d’un faux savoir, ne cherchant qu’à tromper, et faisant pour
cela un large usage du paralogisme ». Déjà à l’époque d’Aristophane [œuvres complètes
disponibles, BU_Ucad], les sophistes étaient certes célèbres et admirés, mais le peuple se
méfiait d’eux. [Lire mon article « Quand Nietzsche prédisait la prostitution politique »].

C’est vrai qu’avec l’influence des critiques de Platon, le sort des sophistes s’est empiré.
Dès sa préface, M. Bonazzi 2007 : 18 et 19, reprenant les maux ou mots des échanges entre
Théétète et L’Étranger à travers Le Sophiste/231C-232a de Platon, énumère six définitions
négatives de la sophistique ainsi : 1. Chasseur intéressé de jeunes gens riches. 2. Un négociant
en connaissances à l’usage de l’âme. 3. Détaillant des mêmes objets de connaissance. 4.
Fabriquant des sciences qu’il vendait. 5. Athlète dans les combats de parole, artiste de la dispute
ou de l’éristique. 6. [peu convaincant] Purificateur des opinions qui font obstacle à la science
dans l’âme.

7
À l’exception d’Antiphon, les sophistes défendaient le régime démocratique.
8
Mario Bonazzi, I sofisti, BUR, Milano, 2007, p. 82.

3
Dans les Constatations Sophistiques, 165 a, Aristote abonde dans le même sens. Dans
la communication de sa philosophie, il n’y a pas de place pour les sophistes considérés comme
des prédicateurs des apparences fugaces, des vendeurs de savoir apparent et non réel. Or la
philosophie aristotélicienne s’occupe des premiers principes de l’Être.

Sérieusement on peut toujours se demander pourquoi ces sophistes ont-ils été si


discrédités ou confondus ? Les raisons sont nombreuses. Elles sont politiques,
épistémologiques, sociales, culturelles et particulièrement philosophiques.

1. Pour les aristocratiques, doutes et contradictions n’étaient pas utiles au


développement de l’intelligence qui n’aurait besoin que d’une capacité de mémorisation et de
conservation de donnés et d’informations. Mais, les sophistes, ces soi-disant professionnels de
la culture, n’enseignaient que des techniques et des méthodes de la connaissance et de la
rhétorique, et non des contenus. L’exercice des antilogies, qu’ils proposaient, servait à
développer l’esprit critique et la capacité d’argumentation, non le jugement de la vérité ou de
la fausseté d’une thèse, d’une proposition, d’une communication quelconque. 2. Pour
l’ancienne politique aristocratique toujours, la transmission de la culture était héréditaire et le
savoir devait rester dans la famille. Mais les grandes prestations des sophistes étaient
démocratisées et disponibles à tous ceux qui avaient de l’argent pour payer leur formation en
art de la parole, en communication publique, en argumentation d’opinions, en défense des droits
à l’assemblée. 3. La majorité des sophistes étaient proches du démocrate Périclès. Ils
représentaient les intellectuels qui défendaient ses positions politiques. Ils contribuaient à
former un nouveau type de citoyen, actif et conscient. Ils faisaient en sorte que les citoyens
comprennent qu’ils avaient les mêmes droits. 4. La philosophie a dénigré les sophistes dès leur
apparition. Pourtant et contrairement à certaines opinions de Platon, la sophistique n’est pas
simplement une parole. Elle est aussi une pensée, et cette pensée est une critique à l’égard des
croyances traditionnelles. D’ailleurs voilà pourquoi les sophistes provoquèrent des sentiments
de suspicion. Comme d’habitude dans ces cas de figure connus très bien des philosophes, ils
étaient tenus pour responsables de la décadence des valeurs, des crises d’Athènes après la guerre
du Péloponnèse.

2. Brève histoire controversée de la rhétorique

Un bref examen d’histoire conceptuelle, de la définition de la rhétorique de l’Antiquité


jusqu’à nos jours, prouve que la rhétorique est un art [Aristote]. Art de persuader ou de
convaincre [Lasswell]. Art de la délibération ou de la discussion [J. Habermas]. Art de bien

4
penser ou de bien dire le vraisemblable [contrairement à ce qui est dit souvent à travers ce nom].
Art d’apprendre à écouter et à bien lire [s’intéresser à la philologie et lento de Frédéric
Nietzsche] pour comprendre mieux. Nous ne faisons pas ici une étude générale de l’histoire de
la rhétorique. Mais d’un aperçu historique pour permettre aux étudiants d’avoir des repères
chronologiques conduisant à l’ère des rhéteurs contemporains de Platon ou d’Aristote. Nous
verrons : 1. Un contexte et des Anciens précurseurs de la rhétorique. Corax disciple
d’Empédocle. Tisias disciple de Corax. 2. La première forme, le premier sens de la rhétorique
comme simple fait de prendre la parole en public. Ce qui renvoie à la communication publique.
3. La forme la plus célèbre de la rhétorique comme art de persuader. Ce qui est la
communication persuasive. 4. Les relations entre politique et rhétorique. 5. Entrevoir aussi cette
préoccupation de la philosophie de la communication : cette rhétorique ne se passionnait jamais
pour la vérité philosophique. Elle faisait fi de la moralité, de la justice, de la vérité. Le terme de
rhétorique9 est apparu chez Platon entre 387 et 385 av. J.-C.

Dans le Gorgias (448 d 9), il signifie l’art de persuader pratiqué publiquement à


l’époque par les sophistes. C’est un terme qui renvoyait à la parole politique, ce qui n’avait pas
échappé aux critiques platoniciennes (Gorgias 453 a 2). Rhêtorikê en grec ou rhetorica en latin,
le mot rhétorique est composé du suffixe ikê [l’art de] ou ikos [renvoyant au métier d’une
personne] ; du préfixe rhêtor [parler] connotant l’acte de parole d’un citoyen quelconque. D’où
cette remarque de Françoise Desbordes10 parlant de ce rhêtor : au départ c’est le « citoyen qui
prend la parole en public, nullement un orateur de profession ou un théoricien de l’éloquence
»11. Or, si avant Platon, rhêtor était, sous la forme rhêtêr12, employé pour désigner ceux qui
prenaient la parole en public, on pense qu’il y a eu un glissement sémantique entre le 5ème et
le 4ème siècle av. J.-C.

Ce que Platon voyait au 4ème siècle av. J.-C. comme art de persuader n'était pas le
métier, voire la compétence spécifique d’un citoyen à prendre la parole en public, mais
effectivement l’art des sophistes et des rhéteurs. Remarquons quand même que la rhétorique
était synonyme au départ d’art de prendre la parole en public, cette possibilité de communiquer

9
Le dictionnaire Quillet de la langue française le définit de façon ambivalente. La rhétorique est art de bien dire
mais aussi et souvent discours pompeux, vide d’idées ou de faits.
10
Desbordes Françoise, La rhétorique antique, Paris, Hachette, 1996, p.12.
11
Ce modèle de communication, sans son support technologique, anticipe le schéma traditionnel de la
communication télégraphique de Shannon et de Weaver. Seul la transmission du message les intéressait et non
l’influence voire la persuasion.
12
Chez Homère, rhêr désignait déjà la prise de parole en public.

5
librement et publiquement ses idées. Avec l’avènement des sophistes et sous l’influence de
Platon, le terme rhétorique était devenu au fur et à mesure l’art de persuader, la talentueuse
communication d’influence13 des grands orateurs grecs. Il prenait la communication comme un
modèle d’influence et de persuasion.

Donc c’est au 5ème siècle et avec les sophistes que l’art de bien dire est réduit à la
rhétorique, à la parole persuasive. L’instrumentalisation de rhêtor, le détournement du sens de
la prise de parole en public sont à l’origine de cette nouvelle compréhension de l’art de parler,
de la rhétorique, de l’éloquence qui était d’après Chiron14 « une pratique socialement ou
politiquement cruciale », sa maîtrise était devenue un enjeu de pouvoir. Et la rhétorique [tel ce
métadiscours destiné à codifier l’accès à cette maîtrise] est née presque en même temps que la
démocratie. [Voir les relations : politique, démocratie, parler naturellement en public,
éloquence].

C’est avec la démocratie, surtout avec la réforme hoplitique du VIème siècle que s’opère
un changement considérable dans les représentations collectives : l’exploit individuel s’effaçait
au profit de la poussée collective ; la profération [modèle du monologue de Parménide] laissait
la place au dialogue [modèle du célèbre dialogue Perce dont parle Hérodote qui deviendra celui
des dialogues socratiques], la communication de la vérité se distingue de la communication de
l’erreur. En ce moment, la parole s’était laïcisée. Cette forme de privatisation du discours avait
facilité l’apparition, l’émergence et la communication du droit, de la philosophie et de la
rhétorique dont l’avènement serait lié à de nombreuses causes ou plusieurs facteurs.

Ainsi cette rhétorique est l’expression d’un désir de persuader, de convaincre,


d’influencer son adversaire, son interlocuteur, son auditoire par la parole mielleuse et non par
les armes. Les témoignages n’ont pas manqué sur cette naissance. C’est vrai qu’ils sont souvent
travestis par de reconstructions partisanes à soumettre à un examen [nous respectons par cette
méthode l’esprit de la philosophie de la communication qui voudrait que soit périodiquement
examinée la communication, ses fondements, sa finalité] pour mieux voir les différentes idées
expliquant l’histoire de la rhétorique.

Toutes ces explications ou élucidations montrent clairement que parler des origines de
la rhétorique n’est pas une chose facile. Tenter de définir ses premiers balbutiements n’est pas

13
On voit bien que ce modèle concevait, bien avant Harold D. Lasswell, la communication comme un modèle
d’influence et de persuasion. Ce modèle de communication de masse songe beaucoup à la finalité d’une
communication.
14
Chiron, Aristote, Rhétorique, Paris, 2007, p. 17.

6
une petite affaire. De nombreux chercheurs ont soutenu que la naissance de la rhétorique,
comme art oratoire, remonte aux alentours de 465 av. J.-C. Elle était d’abord née d’un besoin
judiciaire. Ce sont les rois de la justice qui s’en servaient pour parler du droit. Pour Chiron
2007 : 18, la façon dont on enseignait l’histoire de la rhétorique dans les écoles byzantines
conforte cette thèse de l’éloquence liée au droit. Il explique : Corax ou le corbeau, un
Syracusain, inventa la rhétorique, qu’il appelait art de persuader, et l’enseigna à un autre
Sicilien, nommé Tisias. Leurs doctrines furent ensuite transmises à Athènes en 427, par le canal
de leur compatriote Gorgias de Leontini, à l’occasion d’une ambassade. L’invention était liée à
une circonstance précise : la révolution démocratique qui déposa Thrasybule, tyran de Syracuse,
en 466.

Toujours d’après cette vulgate byzantine, la première rhétorique concevait la persuasion


comme un art susceptible d’être enseigné, opérant sur les faits, sur l’argumentation à partir de
la vraisemblance et sur l’appel aux émotions des auditeurs. Elle était construite sur une division
du discours en parties : exorde [prooimion], confirmation (ou narration suivie d’une
confirmation), épilogue. Cette invention servit, dit-on, à faire de la parole un instrument
indispensable pour guider et contrôler les assemblées populaires. En cela, Corax ne faisait que
poursuivre sur sa lancée : avant la révolution, il avait été un partisan et un proche conseiller de
Hiéron.

Mais cet outil comme tous les outils, était sujet à des utilisations perverses15. Corax
l’apprit à ses dépens : son élève refusa de payer ses leçons. Il lui fit un procès. Tisias se défendit
en disant en substance : si je gagne mon procès, j’obtiens de la justice le droit de ne pas te payer.
Si je le perds, c’est que tes leçons ne valaient rien et je ne te paie pas non plus. Corax répliqua
: si tu perds, tu paies ; si tu gagnes, c’est grâce à mes leçons, donc tu paies aussi. Le tribunal
aurait renvoyé les deux hommes dos à dos avec ce commentaire : « à mauvais corbeau [korax],
mauvais œuf ». Ce scénario pittoresque apparaît avec des variations mineures dans six
Prolégomènes (introductions à divers traités de rhétorique) d'époque byzantine, le plus ancien
étant celui de Troilus (ca 400 apr. J.-C.), le plus récent celui de Maxime Planude (XIIIe-XIVe).

Corax et de Tisias sont les maîtres de l’argumentation, de l’art de la communication


persuasive. La guerre civile éclata lorsque des citoyens siciliens, expropriés de leurs biens par

15
La notion de perversité rappelle une certaine généalogie dressée [successivement par Jean Pierre Vernant et
Marcel Detienne]. Cette généalogie fait savoir que les maîtres de vérité de la Grèce antique [le poète, le roi de
justice et le devin] soutiennent, dans une société aristocratique, une vérité qui est parole efficace, fruit non d’une
remémoration mais d’une voyance et qui comporte sa part d’ombre, à savoir la fausseté et l’oubli.

7
des tyrans, voulurent les reprendre. Des conflits judiciaires éclatèrent. Mais pour O. Reboul 16,
puisqu’il « n’existait pas d’avocats, il fallait donner aux plaideurs le moyen de défendre leur
cause ». C’est justement ce que faisaient Corax et Tisias qui publiaient un livre consacré à l’art
oratoire [technê rhêtorikê : le mot rhétorique est à son origine considéré comme un qualificatif
signifiant oratoire]. Ce qui sera totalement différent des considérations platoniciennes17 sur la
rhétorique.

Pour L. Pernot18 :

Corax se présente comme un professeur de rhétorique, qui enseigne à prix d’argent.


Son habileté se déploie au tribunal, comme dans le texte précédent, mais cette fois
dans le cadre de la chicane privée et non plus des procès politiques. Surtout, c’est une
habileté qui fait fi de la moralité et de la justice, tant de la part du maître que de la part
de l’élève. Un tel récit exprime à la fois l’émerveillement et l’inquiétude devant un
certain usage de la rhétorique, ainsi que la satisfaction de voir la rouerie se retourner
contre son auteur. Ces thèmes se retrouvent dans les critiques contre les sophistes, par
exemple chez Aristophane : l’art de plaider qui permet d’écarter en justice les
revendications légitimes des créanciers, en un mot, la rhétorique qui sert à ne pas payer
ses dettes, c’est exactement ce que cherche Strepsiade dans les Nuées - En somme,
Corax et Tisias apparaissent ici comme des sophistes avant la lettre. Il est difficile de
dire quel substrat historique il peut y avoir dans le dossier des inventeurs de la
rhétorique. – Quoiqu’il en soit, les récits d’invention sont avant tout une manière de
réfléchir sur l’objet, et ils en soulignent des traits essentiels : rapports avec la
philosophie, la politique et la morale, subtilité intellectuelle, importance du discours
judiciaire, rédaction des traités écrits. Ces traits vont reparaître chez les sophistes .

Les publications de Corax et de Tisias avaient pour objectif d’apprendre aux citoyens à
défendre leur cause. Les citoyens trouvaient des supports qui les guidaient dans leur
argumentation. Une des techniques dans ce livre consistait à communiquer qu’une chose est si
vraisemblable qu’elle en devient invraisemblable. Exemple, si la haine que je portais à une
victime rend vraisemblable les soupçons qui pèsent sur moi, n’est-il pas plus vraisemblable
encore que, prévoyant ces soupçons avant le crime, je me sois bien gardé de le commettre ? Cet
argument est appelé le corax. S’il ne fallait retenir qu’une chose de cette origine, peut-être
serait-ce la suivante : c’était dans un contexte judiciaire que cette rhétorique était née. Si la
demande d’un enseignement de l’art de persuader, à cause des procès, est la cause de la
naissance de la rhétorique, il est facile de comprendre pourquoi cette Grèce de la démocratie et
des conflits s’intéressa à cet art nouveau de communication. La communication persuasive
devenait, au moment où la démocratie s’installait en Grèce, synonyme de pouvoir.

16
O. Reboul, Introduction à la rhétorique, Paris, PUF, 1991, p. 14.
17
La définition de la rhétorique (ouvrière de persuasion) est attribuée par Platon ni à Corax ni à Tisias mais à
Gorgias.
18
L. Pernot, La rhétorique dans l'Antiquité, Paris, LGF, 2000, p. 26-27.

8
Mais est-ce que tous ces propos sur l’origine de la rhétorique sont vrais ? Il y a de
persistants doutes. Relire la note de bas de page n° 17 sur la rhétorique de Platon. Voir tous ces
témoignages qui font de Protagoras ce personnage à l’origine d’une forme ou d’une méthode
rhétorique permettant de remporter des procès. Rien n’est certain, regrette Chiron 2007 : 19 qui
communique son doute19 à propos de la tradition byzantine :

vers les quelque mille ans séparant Corax de Troilus, les résultats surprennent pas leur
maigreur : Platon (Phèdre 273 c) est le premier à parler de Tisias. Aristote le premier
à mentionner Corax (Rhét. 2, 24, 1402 a 17), Théophraste le premier à attribuer à
Corax la découverte d’un art nouveau. Pour l’affaire du procès, il y a débat sur
l’époque de la première attestation, mais le premier à raconter l’affaire en détail est
Sextus Empiricus, à la charnière des IIème et IIIème siècles après J.-C., mais Sextus
laisse anonyme l’élève de Corax. Il faut attendre le néoplatonicien Hermias (Vème
siècle) pour que se forme le couple du maître et de l’élève - mais Corax devient l’élève.
L’attribution à Corax ou Tisias de la définition de la rhétorique comme artisan de
persuasion date du IVème siècle (d’après Ammien Marcellin). Quant au rôle qu’aurait
joué Corax dans l’installation de la démocratie à Syracuse, à l’organisation
syntagmatique des préceptes (trois ou quatre parties du discours), ce sont des thèmes
qui n’apparaissent qu’avec Troilus.

C’est clair que la rhétorique est née sous le droit ou d’une nécessité judiciaire. Mais il
est évident que c’est dans le domaine de la philosophie de la communication que s’engage une
réflexion critique sur elle. C’est surtout avec l’arrivée de ceux qui seront appelés sophistes que
démarre la véritable réflexion visant à comprendre l’art de la persuasion et sa finalité. Pour nous
reprendre un peu, paraît-il que Protagoras d’Abdère (486-410 av. J.-C.) était le premier à
demander et à justifier qu’on lui donne de l’argent pour ses leçons de rhétorique. Est-ce vrai
aussi cette histoire ? Le sophiste est-il seulement celui qui demande de l’argent pour des leçons
de rhétorique ? Le sophiste est bien plus que cela, c’est vrai. Mais il est difficile de bien définir
les sophistes et de comprendre leur rôle dans la société grecque pour la simple et bonne raison
qu’on ne les connaît qu’à travers leurs adversaires (Socrate, Platon sont du lot). Leurs grandes
œuvres ont disparu.

19
Il y a même un doute sur le salaire dû à Corax.

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