Nutrition des ruminants domestiques
Nutrition des ruminants domestiques
nutrition
des
ruminants
domestiques
ingestion et digestion
imtrMcM
domestiquée
ingestion e t digestion
Editeurs :
R. Jarrige, Y. Ruckebusch
C. Demarquilly, M.-H. Farce, M. Journet
Ouvrages p a r u s d a n s la m ê m e collection :
Le code de la propriété intellectuelle du 1e r juillet 1992 interdit la photocopie à usage collectif sans auto-
risation des ayants droit. Le non respect de cette disposition met en danger l'édition, notamment scienti-
fique. Toute reproduction, partielle ou totale, du présent ouvrage est interdite sans autorisation de l'éditeur
ou du Centre français d'exploitation du droit de copie (CFC), 3, rue Hautefeuille, Paris 6e .
Avant- Propos
Les herbivores, et plus spécialement les ruminants représentés par l'importante population
des bovins, ovins et caprins, occupent une place prépondérante chez les animaux domestiques
utilisés à des fins de production. Ils possèdent la particularité de transformer la biomasse végé-
tale, non utilisable par le reste du règne animal, en produits animaux de grande valeur nutrition-
nelle pour l'homme, telles les protéines contenues dans la viande et le lait. Ils ne sont donc pas
concurrents de l'homme ou d'autres animaux d'élevage comme les porcs et les volailles dans
l'utilisation des aliments puisqu'ils peuvent valoriser les constituants cellulosiques des aliments
d'origine végétale. Ils doivent cette particularité à l'hébergement dans leur tube digestif d'une
flore et d'une faune microbiennes capables d'utiliser l'azote non protéique pour élaborer leurs
propres protéines et de fermenter et transformer les fractions ligno-cellulosiques des parois
végétales en nutriments métabolisables par l'animal hôte.
Chez les ruminants, ce sont dans les pré-estomacs et principalement dans le rumen, vaste
cuve de fermentation, que se déroulent les processus biochimiques de la digestion microbienne
facilitée par la réduction en fines particules du fourrage permise par la régurgitation et la masti-
cation mérycique (rumination). La digestion microbienne produit des acides gras volatils qui
sont absorbés essentiellement au niveau du rumen et constituent la principale source d'énergie
du ruminant. Les microbes, très riches en protéines, et les fractions non dégradées des aliments
sont ensuite digérées dans les sections postérieures de la caillette (estomac vrai) et de l'intestin
grêle, avant que les résidus ne soient soumis à une dernière attaque microbienne dans le caxum
et le gros intestin.
Le rôle majeur de la digestion microbienne pour la valorisation par les ruminants de la bio-
masse végétale justifie la place qu'elle occupe dans cet ouvrage. Une grande importance est éga-
lement accordée aux constituants de l'appareil végétatif des plantes fourragères, des céréales,
des grains, des fruits et de leurs sous-produits et à l'aptitude des ruminants à ingérer les fourra-
ges en grande quantité en sélectionnant lors du broutage les plantes ou les organes végétatifs les
plus digestibles. Le comportement alimentaire des ruminants est caractérisé par l'alternance des
périodes d'ingestion et de rumination. La fermentation microbienne dans le rumen associée à la
mastication ingestive et mérycique contribue à réduire les aliments en fines particules qui peu-
vent alors être évacuées grâce à la motricité du complexe gastrique vers les compartiments
digestifs postérieurs, ce qui réduit l'encombrement du rumen et déclenche une nouvelle prise
alimentaire.
Outre le rôle de transformer les végétaux en produits animaux, les ruminants ont aussi celui
d'entretenir l'espace rural par le pâturage ou par la récolte des excédents d'herbe utilisés pour
leur alimentation hivernale. Ils permettent ainsi de lutter contre l'embroussaillement et les ris-
ques d'incendie. Les populations urbaines et rurales accordent de plus en plus d'importance à la
qualité des paysages qui dépend tant de la végétation que de la présence des herbivores. Dans ce
but, une place particulière est faite à l'aptitude comparée des différents types de ruminants à
valoriser les aliments ligno-cellulosiques. Le rôle des ruminants à entretenir l'espace rural est
d'autant plus apprécié qu'ils polluent peu de par le faible nombre d'animaux entretenus à l'hec-
tare, ce qui est le cas dans la majorité des régions d'élevage, comparativement aux porcs et aux
volailles dont la production est de plus en plus concentrée en grandes unités hors sol.
Nutrition des ruminants domestiques
Mais les ruminants continueront, avant tout, d'apporter une large contribution à l'alimenta-
tion humaine, d'autant plus que la population du globe va croissant, et que les autres espèces
animales monogastriques domestiques deviendront des concurrents de l'Homme pour l'utilisa-
tion des aliments de nature glucidique tels que les céréales-grains, les racines et les tubercules et
de ceux de nature protéique et lipidique tels que les graines de protéagineux et d'oléagineux.
Ce traité de nutrition cherche à faire autant un point exhaustif qu'une analyse critique et
ordonnée des connaissances acquises et des perspectives de recherche sur l'ingestion et la diges-
tion chez les ruminants. Le plan en a été conçu par R. Jarrige (Département Elevage et Nutrition
des Herbivores, INRA) qui avait presque achevé de rédiger les chapitres 2 et 4 lorsque qu'une
crise cardiaque l'a terrassé le 12 décembre 1990. R. Jarrige avait aussi fait le plan d'un deuxième
volume (28 chapitres) sur les métabolismes et les besoins. Il avait demandé au Pr Y. Rucke-
busch de l'Ecole Nationale Vétérinaire de Toulouse de l'aider à coordonner ces deux volumes.
Malheureusement Y. Ruckebusch est lui-même décédé brutalement le 17 décembre 1989, après
avoir écrit en partie le premier chapitre de ce traité.
En hommage à ces deux brillants chercheurs, respectés et aimés, il ne nous était pas possible
de laisser en panne cette œuvre qui devait couronner leur carrière. Nous avons donc poursuivi
ce qu'ils avaient commencé, du moins la partie ingestion et digestion pour laquelle nous avions
quelques compétences. Nous sommes conscients que cet ouvrage aurait certainement été mieux
écrit, mieux coordonné, si R. Jarrige et Y. Ruckebusch avaient pu le mener à son terme. Il n'en
demeure pas moins que nous sommes convaincus de son utilité pour toute personne s'intéressant
à la nutrition des ruminants.
C. DEMARQUILLY
M.-H. FARCE
M. JOURNET
Sommaire
Les ruminants domestiques correspondent à quelques espèces seulement parmi les 165 identi-
fiées dans le récent ouvrage de Church (1988) : les trois familles de ruminants vrais compren-
nent 2 espèces de Girafidae, 37 espèces de Cervidae et 126 espèces de Bovidae . Sont également
capables de faire subir une seconde mastication aux aliments stockés dans la panse ou rumen,
plusieurs espèces de la famille des Tragulidae et de la famille des Camelidae, parfois appelées
pseudoruminants en raison de particularités anatomiques.
Les ruminants sont des mammifères ongulés qui se sont adaptés à la progressive extension des
prairies durant l'époque tertiaire de notre ère. Dès le début de l'ère tertiaire (période éocène), les
ongulés se différencient en deux ordres : les périssodactyles (reposant sur le sol par un nombre
impair de doigts), qui sont les ancêtres des chevaux, tapirs et rhinocéros, et les artiodactyles
(nombre pair de doigts). Vers le milieu de l'ère tertiaire (période miocène), les artiodactyles dont
l'estomac est dilaté, ce qui leur permet de stocker une grande quantité de végétaux, évoluent à
leur tour pour donner deux groupes. D'une part, les suidés, avec les porcs et les hippopotames,
dont l'estomac unique (monogastriques) est capable de laisser séjourner végétaux et fruits succu-
lents dans une véritable zone de fermentation. Le babiroussa dont l'estomac est subdivisé fonc-
tionnellement (figure 1.1), a été récemment présenté comme un herbivore dont l'élevage serait à
envisager en raison de sa prolificité ; sa durée de gestation, inférieure à 4 mois, est celle des sui-
dés. D'autre part, les ruminants, dont l'estomac vrai ou secrétaire est précédé de 2 ou 3 préesto-
macs (polygastriques), l'un d'entre eux étant développé en un énorme réservoir, le rumen (figure
1.2) et dont les caractéristiques fonctionnelles de la denture permettent la mastication minutieuse
et méthodique du contenu ruminai après régurgitation. Le rumen est plus ou moins développé
selon la "fibrosité" des aliments. D'après l'étude d'Hofmann et Stewart (1972) portant sur 45
espèces de ruminants sauvages du continent africain, le poids du contenu du rumen d'un buffle
consommateur de végétaux lignifiés dépasse 16% du poids vif. Cette valeur est voisine de 7%
chez les antilopes, qui étrillent les arbustes pour n'en consommer que les feuilles.
Nutrition des ruminants domestiques
1 - Œsophage
2 - Diverticulum ventriculi
3 - Cardia
4 - Fundus
5 - Pylore
6 - Duodénum
Régions correspondantes
chez le ruminant
(A) Sac dorsal postérieur du rumen
(B) Sac venlral
(C) Sac ventral postérieur
(D) Sac ventral antérieur
(E) Sac dorsal
(F) Réseau
(G) Caillette
Figure 1.1. Estomac monoloculaire (section sagittale montrant cardia et pylore) du babiroussa
dont une partie des aliments ingérés est assimilée après leur dégradation sous la forme d'aci-
des gras volatils. Cet omnivore est capable de "digérer" les fibres ligno-cellulosiques grâce à
l'activité microbienne au cours de leur séjour prolongé dans une partie de l'estomac (d'après
National Research Council 1983).
Première côte
Section du coeur
Diaphragme
Oesophage
Réseau Feuillet
Caillette
Intestin
Rumen
Figure 1.2. Estomac pluriloculaire (section transversale passant en dessous de la colonne ver-
tébrale) de la vache avec d'avant en arrière: le réseau ou bonnet et le rumen ou panse. L'oma-
sum ou feuillet occupe la zone sous-costale droite. L'estomac proprement dit : l'abomasum ou
caillette, est indiqué en pointillé. Cet herbivore stocke les fibres lignocellulosiques dans
l'énorme rumen d'où elles sont régurgitées pour être broyées afin de mieux être dégradées par
les microorganismes (d'après Dyce et al 1987).
Figure 1.3. Développement des pré-estomacs à partir de l'estomac unique représenté avec son
insertion omentale sur la petite et grande courbure.
Noter l'orifice réticulo-omasal qui retient les aliments non dégradés du rumen (d'après Dyce
et al 1987).
dante de salive. En particulier, le poids des les lignines représentent pour les végétaux
glandes salivaires rapporté au poids corporel deux systèmes de défense très efficaces vis-à-
est environ six fois plus important chez le vis des prédateurs herbivores, en réduisant la
daim que chez le buffle. Enfin, la vitesse de digestibilité de la cellulose et des protéines
fermentation, indiquée par la production végétales (Rosenthal et Hanzen 1979).
horaire de gaz par gramme de matière sèche,
est nettement plus élevée.
Les caractères communs
Pour les matières azotées, les dispositifs aux ruminants
complexes de recyclage salivaire de l'urée,
d'uréogénèse hépatique et de protéosynthèse
microbienne laissent néanmoins le ruminant L'édentation labiale de la mâchoire supé-
en position d'infériorité pour la satisfaction de rieure, le développement de poches contracti-
ses besoins azotés par rapport au cheval (voir les en avant de l'estomac secrétaire et la
Jarrige et Martin-Rosset 1984). Aussi le rumi- présence chez le jeune d'un dispositif permet-
nant consommera-t-il plus volontiers que le tant le passage direct du lait dégluti vers la
cheval les plantes herbacées ou les feuilles. caillette sont trois caractères communs à tou-
tes les familles des ruminants (tragulidae,
camelidae, girafidae, ceividae, bovidae).
Enfin, sous l'angle de la co-évolution des
plantes et des 'herbivores, il est admis que le Les incisives ou dents labiales de la
rumen est le siège d'une importante détoxifi- mâchoire supérieure sont progressivement
cation vis-à-vis des alcaloïdes formés par la remplacées par un bourrelet et l'implantation
plante et auxquels sont aussi résistants la plu- des incisives dans la mâchoire inférieure (ou
part des insectes phytophages. Les tanins et mandibule) tend à être horizontale. L'occlu-
Buffle Daim
Développement cmatomique
Rumen + -
Piliers ++
Omasum +++ -
Muqueuse - +++
Musculeuse +++ -
Caractéristiques fennentaires
Temps de séjour prolongé : réduit :
46 h 10-12 h
Acides gras volatils 120mEq/l 196mEq/l
(C3) 10% 23%
Gaz (mmole/g MS/h) 2,15 2,85
Bactéries cellulolytiques +++ +
12 Nutrition des ruminants domestiques
Figure 1.4. Préhension des aliments et mouvements de la mandibule chez les herbivores rumi-
nants (représentation schématique). L'occlusion labiale chez un brouteur aboutit à la section
des tiges végétales à leur base ; chez le collecteur, l'extrémité des tiges est effeuillée en pas-
sant à travers les espaces situés entre les incisives. Ordre de succession et sens des 1 à 3 ou 1
à 4 mouvements de la mandibule au cours de la rumination chez la girafe, le zébu, le bovin
ou le chameau (modifié d'après Hendrichs 1965).
sion buccale est ainsi amortie par un coussin (figure 1.4). Les camélidés, pour lesquels les
rétro-incisif d'autant plus que la symphyse (ou mouvements mandibulaires concernent suc-
jonction) entre les deux hémi-mandibules est cessivement l'une puis l'aufre table dentaire,
souple. L'articulation temporo-mandibulaire font exception à la règle : cette mastication
également très lâche, permet, en l'absence alternée paraît d'autant plus disgracieuse que
d'incisives supérieures, de très amples mouve- chacun des mouvements s'accompagne de la
ments latéraux dits de diduction au cours de la contraction nécessaire des muscles de la joue
mastication mérycique. Le mécanisme de pour maintenir le bol alimentaire enfre les
broyage des aliments n'est pas celui d'une tables molaires. Quant à la pression dévelop-
simple occlusion des tables molaires. En effet, pée au moment du contact des tables molaires,
l'écartement des tables supérieures (ou maxil- elle est relativement faible en raison d'une effi-
laires) dépasse celui des tables inférieures (ou cacité liée à un effet de croisement plutôt que
mandibulaires) étroites, mais mobiles. L'occlu- d'écrasement (Ringler et Mlinsek 1968). Un
sion se fait donc nécessairement d'un seul côté point virtuel situé au niveau du menton décrit
à la fois par mise en jeu successive de deux soit un triangle comme chez la girafe, soit un
groupes de muscles : le masséter qui écarte rectangle comme chez le mouflon, soit un
latéralement la mandibule et les muscles pté- demi-cercle comme chez la vache (figure 1.4).
rygoïdiens latéral et médial qui la ramènent à Au demeurant, deux raisons majeures interdi-
sa position initiale. Ces mouvements de diduc- sent tout Uavail en force : l'articulation maxil-
tion se poursuivent toujours du même côté laire dont les condyles sont ovoïdes et non en
pour l'ensemble des mouvements nécessaires à charnière et le faible développement des mus-
la trituration d'un, voire de plusieurs bols cles responsables du rapprochement vertical de
méryciques : la mastication est dite unilatérale la mandibule (Hendrichs 1965).
Les herbivores ruminants 13
Chez les bovins, les cervidés et certaines nourrit de cactus à feuilles couvertes de
grandes antilopes, la préhension de type brou- piquants dont la dégradation par des bactéries
teur est adaptée à une récolte rapide, "à pleine produit des acides acétique, propionique et
bouche", de plantes herbacées de qualité butyrique en grande quantité. Cependant, c'est
généralement variable. L'appareil sécateur chez les ruminants que les poches gastriques
formé par les incisives est comparable à une atteignent leur capacité maximale (70% du
faux dont tout le plat de la lame s'appliquerait tractus digestif) et une grande complexité
contre le bourrelet supérieur pour "pincer" les (voir chapitre 5). Le rumen forme avec le
tiges végétales. Le nez et la lèvre supérieure réseau une large cavité qui communique vers
forment le mufle dont la surface est glabre et la caillette par un orifice typiquement sphinc-
qui ne participe pas directement à la préhen- térien (l'orifice réticulo-omasal) et un organe,
sion. Le type collecteur concerne le chameau, le feuillet, contenant de multiples lames qui
la girafe et les antilopes de faible stature qui sépare les phases solide et liquide des ingesta.
sont en majorité sylvicoles. Les végétaux, sur-
tout des feuilles, sont prélevés "du bout des L'ablation du seul rumen chez un mouton
lèvres" et la récolte est comparable à un adulte, qui réduit la capacité digestive de 17 à
étrillage des feuilles à l'aide des diastèmes ou 5 litres, est incompatible avec la survie car la
espaces situés entre les dents. Ces deux quantité de fourrages consommée est alors
modes de préhension, l'un prévalant sur réduite de moitié. En revanche, l'apport
l'autre selon la niche écologique concernée, d'énergie sous forme d'une perfusion d'aci-
sont juxtaposés chez les petits ruminants des gras volatils de manière à atteindre un
domestiques (ovins et caprins). La variété du total de 450 kilojoules par kg de poids méta-
biotope des régions montagneuses chez les bolique permet l'apport de l'énergie néces-
antilopes de stature moyenne (chamois, isard) saire à l'entretien (Orskov étal 1984).
favorise tantôt le broutage de l'herbe, tantôt la La "voie lactée" est le terme choisi par les
collecte dans les taillis. naturalistes au xvin e siècle pour désigner le
passage direct du lait vers l'estomac glandu-
Le développement de réservoirs gastriques laire où il coagule instantanément. Cette voie
en avant de l'estomac glandulaire est néces- directe est la condition indispensable de la
saire au stockage de la grande quantité d'ali- digestion du lait chez un nouveau-né "poly-
ments, de valeur nutritive souvent faible, gastrique". A cet effet, l'œsophage communi-
indispensable à la fourniture de l'énergie à que de façon directe vers l'aval par la forte
l'organisme qui lui permet de maintenir la saillie de deux lèvres formant une gouttière
température interne à 38 degrés environ. Ce (figure 1.5).
développement existe aussi chez des herbivo-
res non ruminants. L'augmentation de la capa- Selon le degré de rapprochement de ces
cité digestive en amont de l'estomac lèvres, les aliments liquides gagnent directe-
proprement dit s'observe chez certains kan- ment le feuillet et la caillette ou bien ils
gourous où de vastes chambres de type tabu- s'échappent dans le réticulo-rumen. Le lait ne
laire ou sacculaire ont une capacité égale à peut séjourner sans s'altérer dans le réticulo-
60-76% de la capacité digestive totale. L'esto- rumen qui est dépourvu de toute activité enzy-
mac des suidés présente soit un diverticule matique et dont le volume est déjà égal à 38%
gastrique au sommet de la grosse tubérosité du volume total de l'estomac chez un veau.
de l'estomac comme chez le porc, soit deux Dès le premier contact du lait ou de toute
poches comme chez l'hippopotame, soit enfin solution protéique salée avec les papilles gus-
des poches préglandulaires dont le volume tatives de la langue, les lèvres de la gouttière
global est égal à 85% de la totalité de celui de oesophagienne se contractent pour acheminer
l'estomac chez le pécari à collier. Celui-ci se directement le lait ou tout liquide de rempla-
14 Nutrition des ruminants domestiques
mastication mérycique aidant, le ruminant est ture centrale d'un homéotherme est d'autant
capable de s'endormir profondément à la fin plus élevée que son format est petit en raison
d'une période de rumination. Un enregistre- d'une surface cutanée de rayonnement rappor-
ment des mouvements de la mandibule montre tée au poids plus grande. L'énergie dont dispose
souvent, dès la fin d'une période de rumina- un herbivore est celle issue des produits de fer-
tion chez l'animal couché, l'appui total de la mentation microbienne, en particulier les acides
tête sur le sol, c'est-à-dire une phase de som- acétique et propionique dont l'extrachaleur est
meil profond avec suppression du tonus mus- élevée. La théorie dite énergétique de la rumi-
culaire (figure 1.6). Le rumen "garde-manger" nation se base sur le fait que les ruminants favo-
et la rumination rendent donc bien compte risent les fermentations du rumen par un
d'une stratégie efficace pour échapper aux pré- broyage méthodique des différents végétaux, ce
dateurs durant le jour. qui augmente d'autant la surface d'attaque par
les micro-organismes du rumen. Par ailleurs, le
L'existence de ruminants de petit format (3- coût énergétique du broyage de fourrages ou
5 kg) met en exergue une autre signification d'herbes sèches détrempées dans le rumen est
possible de la rumination : la valorisation maxi- 20 fois moins élevé que celui d'une mastication
male d'une ration de faible valeur énergétique. au cours de l'ingestion. La mastication méryci-
En effet, l'énergie par kg de poids vif nécessaire que représenterait donc le meilleur moyen de
au maintien de la fixité à 38°C de la tempéra- valoriser des végétaux de faible valeur énergéti-
Tempërature
cérébrale
Electro-
encéphalogramme
Mouvements
des yeux
(EMG)
Mouvements
des mâchoires lOmmHg
(ballonnet)
Temps (minutes)
Figure 1.6. Phase de sommeil profond (6 minutes) survenant dès l'arrêt de la rumination, indi-
quée par les cycles de mastication mérycique chez la vache couchée et endormie.
Noter l'augmentation de la température cérébrale durant le sommeil profond qui est une
période d'activité du système nerveux central aussi intense que l'état d'éveil nécessaire à la
prise de nourriture : l'activité électrique cérébrale est du reste identique dans les deux cas
(d'après Ruckebusch 1975).
16 Nutrition des ruminants domestiques
que, au
LJUC, a u point
p u n i t de
u c permettre
p c i u i c i u c la
l a croissance
nuisacuii^o de
uc régions arides, est comme le chameau (deux
sujets de petits
suiets netits formats. D'autant aue
que ces der- bosses) un "vaisseau" du désert grâce à l'élar-
niers sélectionnent les parties les plus digesti- gissement de la sole plantaire. Les phénomè-
bles des plantes beaucoup mieux que les nes les mieux connus sont relatifs à sa
animaux de gros format. résistance à la déshydratation (Mahmud et al
1984) et à sa frugalité.
La diversité des ruminants est aussi celle
de leurs comportements. La rumination appa- Le lama (L. glamà) de la Cordillère des
raît très tôt après la naissance (de 0 à 20 jours Andes est également utilisé pour le transport
chez le veau) en tant que comportement inné, en altitude. L'alpaga (L. pacos) fournit une
mais elle ne devient effective que lorsque laine d'une grande finesse. Tous deux présen-
l'animal ingère des aliments solides (fibreux). tent des cycles moteurs particuliers du com-
Elle est retardée dans le cas contraire : muse- plexe gastrique, considérés comme la forme
hère chez le veau de lait. La rumination a originelle d'un contrôle central de la motricité.
donc pour objet le broyage d'aliments préala-
blement ramollis par leur séjour dans le Le renne ou caribou a joué un rôle consi-
milieu liquide du réticulo-rumen. A cet égard, dérable dans la préhistoire : sa dépouille four-
il est important de constater que le développe- nissait des vêtements ou un abri ; les os
ment de l'épithélium stratifié du rumen et le étaient façonnés en armes ou en objets utilitai-
développement du feuillet, permettant res ; les tendons devenaient des cordes pour
l'absorption des acides gras volatils et de les arcs ; la chair représentait un apport
l'ammoniac, vont de pair avec une importante important de protéines et la graisse, mise en
activité cellulolytique que permet une durée réserve, était utilisée par les humains comme
de rumination élevée. source d'énergie pour lutter contre le froid.